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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18296-8.txt b/18296-8.txt new file mode 100644 index 0000000..00dea37 --- /dev/null +++ b/18296-8.txt @@ -0,0 +1,5838 @@ +The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de mer, Tome II + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: May 1, 2006 [EBook #18296] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +SCÈNES DE MER. + +CAPITAINE-NOIR. + +--RENCONTRE-- + +Par Edouard Corbière. + +2. + +PARIS. +HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR, +RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS. +1835. + + + + +IV. + +Le Capitaine-Noir. + + +Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges +tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait +immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi, +ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus +redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux, +enchaînaient au même lieu, au même point, _le Mascarenhas_. + +Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de +l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois +qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme +dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au +milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans +l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier +ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment; +mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du +navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient +chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe +effrayant de l'immobilité du navire qui les portait! + +Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée +par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des +voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le +chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le +pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre, +lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les +gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie +nouvelle et d'autres victimes. + +Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à +ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un +changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel +d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au +lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous +annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour +s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine +semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais +chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon +recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun +nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer. + +Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène +d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter +l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait +avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude +cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux. + +Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du _Mascarenhas_ +crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs +tourmens. Un navire parut à l'horizon. + +--Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce +navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans +doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis +si long-temps inutiles. + +En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis +des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir +ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne +plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert. + +Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt +comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître +dans le coeur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment +en vue, séparé encore du _Mascarenhas_ par une grande distance, +s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où +il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais. + +Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui au +moyen d'une embarcation. + +--A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moins +quelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquer +presque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivres +plus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'est +un navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nous +donnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos malades +qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons! + +Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour +armer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord du +bâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne fut +pas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'on +réussit à faire cette première opération. + +Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonne +volonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présenté +le premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévient +que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut du +grand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste +de relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la direction +que devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pour +l'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues à +parcourir, les mêmes voeux que s'il s'agissait d'une expédition autour +du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades +qui restent. + +--Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur +disent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nous +comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas +tant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir +seulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. La +chaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les +anime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessus +de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec +vigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord du +navire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier de +leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent +leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils +ont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent plus +long-temps encore que la première fois. + +Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ils +sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu +de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à se +donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils +se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui se +trouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus +renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour +s'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dans +l'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plus +morne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leur +imprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance +de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur +raison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leur +démence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveaux +troublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas une +minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend +aussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous +les deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, et +l'embarcation recevant à la fois des directions différentes dans +l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les +flots qu'elle a troublés. + +Un des hommes restés à bord du _Mascarenhas_ n'a pas cessé d'observer +depuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme, +c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une +heure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de la +scène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenir +le théâtre. + +Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagé +selon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, se +sont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a +disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est +menaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant +parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte +et de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureux +retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles +retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'en +sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage, +une arme de désespoir et de fureur. + +L'équipage du _Mascarenhas_, les yeux fixés sur le capitaine, devine à +l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoit +au large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vain +que le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe de +déchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamations +subites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observent +chacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore à +déplorer. + +--Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore les +plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canot +que vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes, +sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue +que nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nous +réussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui se +sont dévoués pour nous. + +--Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes, +trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas vous +sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-fait +inutile maintenant pour ces infortunés.... + +--C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier. +D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande: +nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez +bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyé +comme officier dans l'embarcation.... + +--Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en se +cachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, et +c'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie. + +En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèvent +au large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en les +entendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme +profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un +développement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommes +pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vaste +silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou +que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité à +l'autre! + +Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décident +les gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leur +capitaine, _affalent_ à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent +s'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades. + +Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, si +long-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, et +l'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet des +secousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. A +peine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaît +presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir. + +On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer ni +à tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut se +résigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des cris +de mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pour +venir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble, +l'horreur et la désolation. + +Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins +à ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, et +pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les +yeux. + +Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue que +celui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes +le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au +large.... Ses camarades rangés autour de lui attendent en silence ce +qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...--Ils ne sont plus +que quatre dans le canot! s'écrie-t-il; et il n'a plus la force +d'achever.... + +Tous les marins se séparent consternés, sans oser former une conjecture, +sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois +malheureux qui ont disparu de l'embarcation. + +La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se +confond à l'horizon avec la teinte pâle du firmament. Le soleil cette +fois s'est couché au milieu de vapeurs moins éclatantes que les autres +jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des +infortunés qui ont presque cessé d'espérer, qu'ils craignent de se +livrer de nouveau à une vaine confiance que l'expérience a déjà si +souvent trompée. N'est-ce pas ainsi que cinq à six fois l'astre du jour +a déjà disparu à leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le +lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans +des nuages grisâtres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le +soleil s'est abaissé sur l'horizon? + +Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opéré dans leur +situation? Quelle journée a succédé à la journée passée? La plus cruelle +de toutes celles qu'ils aient encore comptées!... Jusque-là ils avaient +souffert, ils avaient succombé sous les coups meurtriers d'une épidémie; +mais jusque-là au moins ils ne s'étaient pas encore massacrés de leurs +propres mains.... + +Le capitaine revient sur le pont: l'obscurité qui règne cachera du moins +à son équipage, déjà trop affligé de ses propres maux, le désordre de +ses traits, image trop fidèle du trouble qui l'agite. Il veut parler, +donner un ordre; mais il craint qu'à l'émotion de sa voix, ses gens ne +reconnaissent l'altération de son âme. + +Mais ses hommes ont prévenu les désirs et l'ordre de leur chef. Un large +fanal a été hissé au haut du grand mât. La lumière qu'il répand, +immobile comme le navire qu'il éclaire, jette sur le pont une lueur qui +reste attachée aux mêmes objets. Les pâles matelots, marchant à pas +lents à la clarté fixe de ce funèbre flambeau, semblent des fantômes +sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire +abandonné. + +Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu de temps à +autre que par des clameurs funestes auxquelles succède bientôt un +lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de +l'embarcation, et la nuit prêtant une forme nouvelle à leurs voix et une +sonorité plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux +mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups +qu'ils se portent dans leur homicide délire. + +Les heures fatales de la nuit s'écoulent dans cette horrible anxiété. A +bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots +n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispersés sur le pont, +sont absorbés dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades, +étendus sur les matelas qui les ont reçus depuis tant de jours, +demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis +qui les environnent.... Personne ne répond à leurs questions. Ils +appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel +ils ont placé leur dernière espérance.... si toutefois il leur est +permis d'espérer encore.... + +Le capitaine, assis à l'écart sur le couronnement, est plongé dans le +plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit +inspirer son désespoir, interrompre la funeste méditation à laquelle il +s'abandonne. + +Jamais encore, malgré les longues privations qu'ils ont éprouvées, +malgré les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortunés du +_Mascarenhas_ n'avaient été livrés à une consternation pareille à celle +qui paraît les avoir frappés comme d'un coup de foudre lancé du haut de +ce ciel qu'ils ont si vainement imploré.... Long-temps l'équipage reste +comme anéanti, et la mort enfin semble avoir enveloppé pour la dernière +fois d'un linceul éternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui +leur avaient confié leur vie et leur fortune! Les objets mêmes qui +environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir +inanimés ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mât éclairait +quelque temps auparavant le pont du bâtiment, s'éteint par degrés comme +la lampe funèbre qui s'évanouit dans l'obscurité sur le cercueil d'un +mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les +livides figures des acteurs de cette scène sépulcrale.... + +Mais au moment où la clarté du fanal va se dissiper pour toujours dans +l'air sans vie comme lui, un souffle léger agite la lumière, qui pour +cette fois a vacillé en jetant autour du navire sa mobile lueur. + +La tête d'un homme absorbé jusque-là dans l'amertume de ses réflexions +s'est relevée tout-à-coup, ses yeux se sont portés avec la rapidité de +l'éclair sur le fanal que la brise a balancé au haut du grand mât. + +C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard +d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur +de l'air. + +Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré +l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant, +craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens +ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous +ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de +leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs coeurs n'est plus +une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à +l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient +les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement +et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la +flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient, +c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est +la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde +délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne +trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir! + +Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de +l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les +arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur +encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les +huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme +une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se +remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce +travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et +expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers +lequel recommence à voguer le navire. + +Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore +après tant de maux! + +Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui +de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette +colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur +l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la +route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé +à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le +courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient +le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après +le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et +à la douleur. + +_Le Mascarenhas_ courut pendant tout le reste de la nuit vers le point +où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route +après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise, +ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin +l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité.... + +Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put +découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant +régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord.... +Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se +seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la +fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine.... +Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout +son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les +haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit +assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté.... + +De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver +sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore +d'épouvantables requins!... + +Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre +l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine +suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle +pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une +manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs +camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si +généreusement immolé au salut commun!... + +Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle +puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de +chose pour elle. Le bâtiment que la veille _le Mascarenhas_ avait aperçu +avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de +voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché +sans que le capitaine eût remarqué la manoeuvre qu'il avait faite. Ce ne +fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on +se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on +pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir +l'intention de lui faire. + +Mais, contre l'attente générale des marins du _Mascarenhas_, le bâtiment +qu'ils examinaient se contenta de régler sa vitesse sur celle de son +voisin, et de courir la même bordée que lui pendant long-temps, sans +qu'aucun homme à bord de ce bâtiment inconnu élevât la voix pour leur +adresser un seul mot. + +Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulière de ce +nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres +réflexions dans lesquelles il se trouvait absorbé depuis quelques +heures. + +Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi étrange ne s'était +offert encore à ses regards, depuis le temps où pour la première fois il +avait parcouru les mers. + +Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues +vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses, +au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage +fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La +peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de +la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon +de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues +dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc, +accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient +uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une +large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches +d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de +la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de +guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un +manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme +pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par +l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, placé au vent de son +voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle +tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de +ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui +partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens +qu'eussent encore supportés les flots. + +Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que +la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les +marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre, +et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là +montrés sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait dû faire le brick +inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais. + +Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le +bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis +sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir +être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre +eux. + +L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille +noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine +de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à +peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap +noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il +avait tourné du côté du timonnier. + +Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus +sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot +depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les +mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de +faire pour modérer ou prévenir les _lancs_ du bâtiment, on aurait dit de +deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du +gouvernail. + +Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui +permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du +_Mascarenhas_ avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui +peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la +position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de +recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du +trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le +profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé +arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du _Mascarenhas_, et +jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée +susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait +vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent. +A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route +accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa +position le long de son camarade de bordée. + +Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre +à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer +quelques explications sur une manoeuvre aussi étrange et une intention +aussi évidente. + +Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à +interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si +près de lui. + +Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus +entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à +recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si +intéressant pour eux. + +--_Ship, oh!_ s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité +quelque temps à prendre le premier la parole. + +Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours +assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les +mots qui viennent de lui être adressés. + +Étonné de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir répéter +son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que +la première fois: + +--_Ship, oh!_ + +Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de +prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de +place, et de lui faire entendre ces seuls mots: + +--Parlez français. Je n'aime pas l'anglais! + +Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble +d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à +adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit +prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa +nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les +couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi +le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de +l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du +_Mascarenhas_, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse +échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son +signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre. + +--A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement +le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent +vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut +peut-être se préparer encore. + +--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous +coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs +plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant +n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de +rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée +ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français.... +Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel +nous envoie. + +Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin: + +--Oh! du brick, oh! + +Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les +visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête, +et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même +répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce +porte-voix, tournée vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin +qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et +pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler. + +--Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de +place. + +--D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu +enhardi. + +--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres? + +--Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et +vingt-six hommes d'équipage. + +Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts, +sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va +encore nous parler. + +Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix: + +--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il éprouvé des calmes? + +--Depuis quarante-et-un jours, capitaine. + +--Avez-vous assez de vivres? + +--Nous avons épuisé tous ceux que nous avions. + +--Et de l'eau? + +--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie. + +--Et vos malades? + +--Nous en avons perdu quelques-uns. + +--Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la +mer? + +--Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils +commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de +votre navire. + +Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes +étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec +effort. + +Le commandant du brick reprit:.... + +--De quoi avez-vous le plus besoin? + +--D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé. + +--Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde. + +--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et +qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus +signalé que la Providence pût nous accorder. + +--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez +vous? + +--Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin +d'avoir peur, elle ne se communique pas. + +--Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur! +et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui +pousse la barre un peu au vent. + +Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la +poupe, qu'il présente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce +mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches: + +LE FANTOME! + +C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à +propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas +avoir _peur_. + +A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une +révélation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_ +s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les +regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour +ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du _Fantôme_. + +Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut +repris la route qu'il tenait auparavant à côté du _Mascarenhas_, le +capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé +l'apparition du _Fantôme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces +termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée +quelques minutes auparavant: + +--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui +a paru vous déplaire; mais je ne savais pas.... + +Le commandant du _Fantôme_, à ces mots, se contenta de faire un signe de +tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu +l'offenser. + +L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix: + +--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je +me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes +malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que +par l'humanité de son coeur. + +--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin? + +--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour +nos pauvres malades. + +--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres, +vous allez en avoir. + +Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de +l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses +officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur +chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions +dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans +montans en fer. + +A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et +les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation +à la mer. + +Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre +exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence. +C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui +paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon +eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!! + +Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit +comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais +quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté +de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs. + +Le canot rapide du _Fantôme_ élonge le grand navire; les huit matelots +qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec +lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et +les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont +déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les +transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du +_Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantôme_, qui a tenu la barre du +gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se +rendre de l'un à l'autre navire. + +A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades +s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur +qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots +entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume +pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il +interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on +recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine +chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance +renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres +dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le +besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes +les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont +subis.... + +Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en +vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des +malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement +serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie +commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui +soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui +offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une +bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des +maux que rien ne peut guérir. + +--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après +m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a +chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous +rendre. + +--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de +votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes +passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous +permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée +est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant +quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible +carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses +secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui +confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous +êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que +votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une +prière. + +--Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres. + +--Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos +respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie, +qui à peine a épargné son mari. + +Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à +une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands +sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la +mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se +prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins +ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche +mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si +jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades, +à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous +ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on +dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son +bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus +aucun voeu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si +indifférent. + +Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps +avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du +_Mascarenhas_. + +Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait +déjà à éprouver un refus. + +Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens +d'hésitation. + +--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la +faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous +l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas +vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder +votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons +qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne +ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au +reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et +qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si +mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des +dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi +jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré +notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le +dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que +nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son +étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon, +noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le +connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la +gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si +l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui +redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme +un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes, +et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au +monde!... + +--Comment! le Capitaine-Noir?... + +--Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est +cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis +depuis long-temps son ami. + +--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?... + +--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans +un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins +souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en +arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et +celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours. +Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette +espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre +compte de l'état de nos blessés. + +--Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres? + +--Trois combats et deux abordages. + +--Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre +gréement aucune trace de boulets!... + +--Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'oeil du +plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de +boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus +vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures +de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le +commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais +signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de +vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord. + +--De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière +que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé +sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien +pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut +leur rendre. + +--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent +au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa +colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de +le croire. + +--Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes +deux infortunés passagers? + +--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit +instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou +peut-être à revoir. + +--A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi, +vous revoir bientôt. + +--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du _Fantôme_ +dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que.... + +--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et +le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en +lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur. + +--Adieu, capitaine. + +La légère embarcation qui avait transporté à bord du _Mascarenhas_ le +docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du _Fantôme_ +que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et +de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu +de temps. + +Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur +disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place +qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste +seul de leur commandant les avait chargé. + +Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du +docteur à bord du _Mascarenhas_, _éventèrent_ leur grand hunier et +reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une +demi-portée de pistolet l'un de l'autre. + +La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le +canot à son arrivée le long du _Fantôme_ ne lui fit augurer rien de bien +favorable de la mission dont il avait chargé le docteur. + +Si le médecin du _Fantôme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir +quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant +de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne +suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le +Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir +_le Fantôme_ forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus +revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera +plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces +flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il +pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de +tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a +englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde! + +--Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un +des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de +l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir. + +L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicitée par cet +avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du +_Fantôme_. + +Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son +chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques +questions. + +Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se +promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de +côté de son large pantalon.... + +--Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que +c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour +sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur +parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le +Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné.... + +Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit +remarquer un mouvement à bord du _Fantôme_.... Au geste du commandant du +brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt _le Fantôme_ +masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au +_Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de +lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un +commandement impérieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et +l'embarcation du _Fantôme_, qui déjà est venue à bord avec le docteur, +est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin +s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son +commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence +pour accoster une seconde fois le navire anglais. + +--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous +l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans +doute m'apporter de bonnes nouvelles? + +--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos +deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous +intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions +pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire +éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre +malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne +sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation, +sur un bon matelas ou dans un cadre. + +Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent +prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts +avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du _Fantôme_ +par les matelots du Capitaine-Noir. + +Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine +du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin +l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service +qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son +humanité. + +Le canot du _Fantôme_ s'éloigna alors silencieusement du bâtiment +anglais pour retourner à son bord. + +Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachés sur +cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne +purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les +précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la +figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa +tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas +seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la +brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher +tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si +soigneusement. + +Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce +pour épargner aux marins du _Fantôme_ l'impression pénible que peut +causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel +effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux +qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à +trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté +le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante, +pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se +place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir +d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité +recevoir à son bord?... + +Tout le monde à bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les +minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade. + +Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le +long du _Fantôme_.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls +de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement +du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et +de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui +amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène +toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se +tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait +d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est +devenu le théâtre.... + +La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le +plabord du _Fantôme_; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le +docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher, +plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux +regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur +l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers +un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la +malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec +soin par quatre matelots. + +Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène +muette et mystérieuse. + +Le _Fantôme_ rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à +la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes +à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec +promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans +se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantôme_, poussé +alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près, +quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du _Mascarenhas_, et +en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste +derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du +brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais. + +Au moment de leur séparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu +faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais +a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de +salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette +politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le +saluât. + +Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest, +sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers +que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire +anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour +la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il +croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la +vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que +nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord +avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être +invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que +notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont +communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui +que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers.... +Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du +_Fantôme_? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils +n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils +paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi, +comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont +signé un pacte avec le diable. + +La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon, +vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir +leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua +que c'était là qu'était encore le _Fantôme_. Les marins du +_Mascarenhas_, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent +leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que +jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur +dérober pour toujours. + +--C'est la clarté de l'habitacle du _Fantôme_ que vous voyez là, +disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en +palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est, +dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole +est placée pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantôme_ combat, il ne +hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une +tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière, +tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des +officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à +l'abordage. + +--Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous +ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer +de jeunes enfans? + +--Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne +connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le +Capitaine-Noir? + +--Jamais nous n'en avons entendu parler. + +--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait +la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur +faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons. + +--Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades; +mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante +derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire +plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne +crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux +mois. + +Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry, +prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir. + +L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui +murmuraient autour du navire: + + Voyez à l'horizon + Filer comme un fantôme + Ce brick sans pavillon, + Avec sa longue baume. + Veille bien au bossoir, + Car la nuit sera sombre, + Et l'on a vu dans l'ombre + Le Capitaine-Noir. + + Largue la toile, + Forçons de voile, + Car il court l'enfer, + Ce roi de la mer. + + Malheur à qui s'endort + Et tombe sous sa coupe; + Une tête de mort, + C'est son fanal de poupe. + De l'arrière au bossoir, + Comme un drap mortuaire + Est peint l'affreux corsaire + Du Capitaine-Noir. + + Largue la toile, + Forçons, etc. + + Le jour, au fond des eaux + Comme un plomb il se coule, + Pour guetter les vaisseaux + Que balance la houle. + Et lorsqu'avec le soir + Au loin la foudre gronde, + On voit sortir de l'onde + Le Capitaine-Noir. + + Largue la toile, + Forçons, etc. + + Des grappins teints de sang + A ses vergues se brassent, + Pour déchirer le flanc + Des vaisseaux qui le chassent. + Et quand il fait pleuvoir + Son monde à l'abordage, + Nul n'échappe à la rage + Du Capitaine-Noir. + + Largue la toile, + Forçons, etc. + + Partout portant l'effroi, + Partout faisant sa ronde, + Près des vaisseaux du roi, + Lui seul est roi sur l'onde. + Ah! tremblons de le voir! + Peut-être il nous observe.... + Mais que Dieu nous préserve + Du Capitaine-Noir. + + Largue la toile, + Forçons de voile, + Car il court l'enfer, + Ce roi de la mer. + +La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà +le feu du _Fantôme_ avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs +superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne +fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés +pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans +doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la +proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous +attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses +redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son +heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment +à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les +autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantôme_, qui jamais, +même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses +perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès +quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que +quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour +commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et +qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du _Fantôme_, +car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne +tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son +nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord +que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire, +chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second +du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second +lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse. + +Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes +des matelots, allèrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta +livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait +fait naître en eux l'apparition du _Fantôme_ et du Capitaine-Noir. + +Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux +capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du +_Fantôme_? Nous allons le voir. + +Quelques heures après avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur, +chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais, +s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée. +Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui +permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne +semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin: +Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec +désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver +un seul de ses jours! + +La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse, +l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les +instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la +malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du +fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du +_Fantôme_, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche +de l'agonisante. + +Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que +cette scène douloureuse avait jeté dans son coeur, vint respirer sur le +pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir +était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque +toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur +le gaillard d'arrière. + +Le docteur trouva le second du _Fantôme_ parcourant tout seul l'espace +compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les +officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa +chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins +que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont +gouvernait l'homme placé à la barre. + +Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort +peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose +expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il +disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer +honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les +ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux, +quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes. + +--Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont +son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux? + +--Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout +bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans +l'entrepont entre ces deux infortunés. + +--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme +qui tue par état être _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va +avaler naturellement sa _gaffe_! + +--Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique +pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos, +est-ce que le capitaine s'est déjà couché? + +--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore +que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais +poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme +malade et son pleurnicheur de mari. + +--C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui +demander de faire venir une femme à bord du _Fantôme_, et je conçois +encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer +promener avec ma demande. + +--Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier +avec le beau sexe; qui sait! + +--J'en doute. + +--Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au +premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand +dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux +mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais +notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle +paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y +reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du _Fantôme_. + +--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus +long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour +se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu +lieu à la Guayra. + +--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le +capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté! + +--Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur +le Capitaine-Noir. + +--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à +moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il +s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop +dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment. + +--Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je +connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et +jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été +trompé par une femme. + +--Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi +fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez +bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai. + +--Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé +était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait +l'avait conduit à courir les mers? + +--Sans doute que l'on m'a raconté tout cela. + +--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles +que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les +mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en +composerait plus d'un volume.... + +--A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur? + +--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout +cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est +attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de +services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux +ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que +ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?... + +--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire.... + +--Son avarice? + +--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour +lui, ce brave homme! + +--Son inhumanité? + +--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut! + +--Son défaut de courage? + +--Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le +premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter +d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là. + +--Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde +avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit +d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler +pour nous dire des choses inutiles? + +--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en +parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous, +je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez +bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble, +lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on +s'imagine lui cacher. + +--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez +guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y +venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant. + +--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé? + +--Je lui aurais demandé une faveur. + +--Et quelle faveur? + +--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste +n'est pas pour moi. + +--Et pour qui donc est-elle? + +--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé +comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme +c'était. + +--Et vous lui avez répondu.... + +--La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où +elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de +prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se +nommait.... Antonio. + +--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre. + +--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que +c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation. + +--Fort bien, et après?... + +--Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle, +parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières +volontés. + +--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le +Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un +confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de +rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et +que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses +dernières volontés? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas +là au poste pour un coup? + +--Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé +par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques +heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet +de son lit. + +--Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le +caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et +définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son +seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne +pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore, +docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au +capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé? + +--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de +conscience. + +--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous +bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais? + +--Que feriez-vous? + +--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler +les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je +chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais +d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine, +je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi: +Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le +commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le +bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien, +Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et +il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité. +Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade +défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis. + +--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières +volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie. + +--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait +faite! + +--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du +commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me +débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse +qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre. + +--Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des +gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision +de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai +voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y +arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire +bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus +honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il +paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de +s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du +compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand +la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de +chercher à contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur? + +En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les +environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme +le capitaine du _Fantôme_ avait seul le privilége de monter à cette +heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà +le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous. + +--Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller +à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant. + +--Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment +du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que +moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est.... +Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite. + +Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer +si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à +ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux +fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il +avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques +minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas +lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant +une heure il ne fit pas autre chose. + +Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour +aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois +fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole +au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première +position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la +bouche. + +Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le +médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine, +harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se +lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand +mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien! +docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est +belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc, +docteur, et plus vite que cela. + +Le docteur n'osait. + +Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard +d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la +position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par +intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de +temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les +accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du +commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une +expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour +cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du +grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le +second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer, +le chapeau bas, vers son capitaine. + +Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui +vint avec la nécessité de parler clairement. + +--Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander! + +--Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour! + +--Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur +en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus +que cela encore à réclamer de votre bonté. + +--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il? + +--D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt. + +--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une +femme qui se meurt et moi? + +--Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement +l'hospitalité à bord du _Fantôme_, voudrait confier à vous, mais à vous +seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir. + +--Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous? + +--Parce que vous êtes le capitaine du navire. + +--Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes +volontés? + +--Elle ne veut absolument se confier qu'à vous. + +--Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette +mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui +pèse se passera peut-être. + +--Je vous ai nommé, commandant. + +--Et qu'a-t-elle dit? + +--Elle a persisté dans sa résolution. + +--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut +comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire? + +--De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est +une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement. + +--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui, +mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je +verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite.... +Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme +encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir.... + +Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son +capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un +trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans +l'entrepont, lui demande: + +--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles? + +--Il a consenti, lui répond le médecin. + +--Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait +se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux +de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde! + +Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand +panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la +dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef +puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait +de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de +curiosité.... + +Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que +bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est +montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui +communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force, +et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se +recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a +fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a +obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur +lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il +chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa +bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas +même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en +sanglotant.... + +Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la +visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur +l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à +bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés +devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais +n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme +se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant +bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le +mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur.... + +Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main +ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il +s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec +humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette +tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine. + +Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée +de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas +du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort +de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et +de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui +apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante.... + +A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque +éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri +horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe.... +Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où +le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils +ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée +épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se +précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui +règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et +sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un +cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent; +à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout +palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps +inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile +lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de +terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore.... + +Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble +affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son +front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son +trépas.... + +--Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux +désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra +l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la +victime.... Je veux savoir.... + +--Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si +le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez +pas.... + +--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe +le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander +par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a +paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son +honneur, ce capitaine si terrible.... + +--Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux, +il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez +parler.... Le voilà!... + +Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se +présente, les bras croisés et l'oeil en feu, le redoutable +Capitaine-Noir!... + +Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine +lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux, +à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir, +et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de +parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche +ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre.... + +--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en +accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la +désobéissance ni même la plus légère hésitation.... + +Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant +auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la +chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de +pénétrer.... + +Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens +étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur.... +Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que +s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant +revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie +infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond +rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son +ami.... + +Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour +obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa +stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer +ces mots: + +--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du +commandant. + +Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie +avec effroi: + +--Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant.... + +--N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous +aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux.... + +--Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme +de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air +d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai +plus tranquille quand je me sentirai plus près de.... + +A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en +entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le +bruit soudain d'une arme à feu les arrête.... + +Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois +à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant.... + +--Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué! + +--Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est +pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!... + +Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les +hommes du _Fantôme_, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle +sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient +appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard +d'avant. + +Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité, +c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et +le second, ils se sentent rassurés.... + +L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître +Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour +entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner.... + +Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir. +Il va parler. + +Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot, +ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes.... + +--Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est +finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son +honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient +de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait +flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi.... + +A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'équipage +se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps: +l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du +navire.... + +--Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les +matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus +alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu +s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour +chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé +capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres, +donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus +lugubre.... + +--Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété, +l'avez-vous trouvé, mes amis?... + +Et tous les matelots consternés répondent: + +--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on +dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel +leur fortune et leur vie sont attachées.... + +Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages; +la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à +gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du _Fantôme_. +Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui +gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient +retrouver les précieux restes de leur brave commandant.... + +La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété +vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont +désobéi.... + +Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan, +au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient +le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes +les imprécations de l'impuissance et du désespoir.... + +En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage +sur quelque chose qu'il demande vaguement.... + +Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le +corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme +doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes +épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres +que les officiers ont allumées.... + +--Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots. + +--Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à +leurs camarades.... + +--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la +poulaine, disent-ils tous.... + +--Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec +un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent +long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables +cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon +pour eux. + +Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant +même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes, +ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir +exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins +leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel +sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine.... + +C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer +les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient +assouvir leur fureur. + +--Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait +finir le Capitaine-Noir.... + +--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme.... + +Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold: + +--Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à +terre le plus tôt possible.... + +--Nous ne voulons plus naviguer désormais.... + +--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantôme_.... + +--Lui seul était digne de commander notre corsaire.... + +--Menez-nous à la première terre venue.... + +--Notre course, sans lui, est à jamais finie.... + +Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du +Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir +plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils +avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue +qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage +et de bonne volonté pour manoeuvrer le navire et pour obéir aux ordres +de leur nouveau commandant. + +Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut +résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à +Buenos-Ayres. + +Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les +côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent _le +Fantôme_, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi, +était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A +peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent +leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu.... + +--Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second.... + +--De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre +dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantôme_ +puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir. + +Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de +résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au +voeu du grand nombre.... + +L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de +monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un +sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son +capitaine.... + +Les voiles du _Fantôme_ viennent d'être déployées.... + +Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de +combattre.... + +Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe.... +C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y +avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises, +les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu +au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie +dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins, +ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait +choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il +craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les +panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les +pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés, +debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le +silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont +sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont +frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan +s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde +reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la +brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la +secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé +sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur +leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était _le +Fantôme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui +aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme.... + +A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui +n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de +toutes les embarcations ce cri lamentable: + +Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantôme_!!! + + * * * * * + + + + +V. + +Le Négrier le Revenant, + +SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE. + + +Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, +encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété +l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait +étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des +navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à +achever sa traite. + +La corvette _le Soho_, commandée par un officier aussi intrépide +qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse +mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, +les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit +et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à +cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi. + +Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se +faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la +corvette anglaise pendant cette nuit solennelle. + +Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, +n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces +sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant +d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par +une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et +le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphère +étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes +gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens +les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit. + +Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans +l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix +retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un +porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif: + +_Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte +en double serrer les voiles!_ + +Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, +et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord +ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre +quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur +le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit: + +--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon +toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour +nous! + +Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se +promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils +en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La +pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur +leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait, +ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits. + +Ils attendaient le jour. + +Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se +trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant +comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers +rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc +atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres +de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels +était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à +l'ancre.... + +Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire +nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant +qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car +c'était un trois-mâts, et un fort _négrier_ sans doute.... + +La résolution du capitaine du _Soho_ fut bientôt prise et son plan +d'attaque bientôt arrêté. + +--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher +ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer +sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son +refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un +des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de +l'impassibilité insultante de ce misérable. + +En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la +mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots +qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les +commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont +atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace +de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux +ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif +de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est +probablement un navire abandonné.... + +Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises +pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du _Soho_ était monté +lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre +les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il +le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers.... + +Un _hourra_ épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans +Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment +de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne +s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient +enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls +qu'il avait eu à leur faire courir. + +Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le +trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots +armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se +précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent, +qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer +une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais, +accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver, +sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs +embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres +de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages. + +Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers +des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur. + +Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que +leur défaite a un instant troublé. + +Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la +première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur +que le premier choc. + +Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises, +privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans +matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ +de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de +fumée. + +Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant +revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il +aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur +cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après +avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus +paisible! + +Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et +résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière! + +A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise, +réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de +l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait +plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres +négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus +passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller! +Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou +trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses +huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par +un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués! + +Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses +idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une +tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine +en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui +fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint +se joindre encore un sentiment d'effroi.... + +Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir +rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se +dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres: +ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses +capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues. + +Plus de doute, il va appareiller.... + +Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au +bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se +laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste +n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le +Soho_, _le Soho_ dépourvu de monde, _le Soho_ découragé, accablé par la +double défaite qu'ont essuyée ses embarcations. + +Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les +airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes +funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les +bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la +rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il +court; il approche; il va tomber sur _le Soho_. + +--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en +s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre +déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus +combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de +sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les +mains d'un corsaire. + +--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef +désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le +pavillon du roi pour cet infernal pirate. + +Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier, +s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux +poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire +sauter la corvette. + +Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution +dont il est lui-même animé, le commandant du _Soho_ attend avec +résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de +trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il +s'est assurée. + +Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se +mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et +dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes +et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort +sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne +montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et +un pont aussi désert que sa longue batterie! + +Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui +s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait +pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position. + +Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un +long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler! + +--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix +de Stentor le commandant du corsaire. + +--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je +te ferai savoir le mien après. + +--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si +tu sais lire! + +Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une +épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé +et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la +malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux +ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en +désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du _Soho_, le fier négrier +laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes +lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!! + +Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, _le +Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon +lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et +sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la +veille, aux approches lugubres de la nuit! + + * * * * * + + + + +VI. + +Ronde de nuit des Corsaires. + + +Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux +voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures +seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une +centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la +permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de +reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux. + +Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles, +assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges, +qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes +corsaires du lougre _l'Invisible_ étaient revenus à leur bord, frais et +dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans +une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien +ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et +les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les +capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots. + +_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour +couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre, +vers le bill de Portland.... + +Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses +et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et +présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de +toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens, +leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur +originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des +Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des +Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de +ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps +de guerre et quelquefois même en temps de paix. + +Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute +cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à +l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire +rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu. + +Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était +endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour +veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du +premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au +milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit. + +Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il +faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse +l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les +gens de quart, en se disant à l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_, +n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers +entretiens les méditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_, +s'étaient-ils répété, _ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre, +le b.... n'est pas bon!_ + +Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui +prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter, +assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard +d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le +capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir +quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son +discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son +auditoire. + +«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de +ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les +plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches; +de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en +compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans +pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux +rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise, +taillée pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dégréait pour +à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son +hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux _acoulites_: + +«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps. +Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me _pommoie_ +le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi! + +«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais +cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre +d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça +que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il +me faut pour le moment; et je croche dans tout....» + +«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la +clé par-dessus le bord. + +«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa +table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien +garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là +descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et +mes panneaux condamnés. + +«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un +smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré +comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié +d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête, +pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce +qui fut dit fut fait.» + +Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève +s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la +péroraison: + +--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée? + +--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur +dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la +première famille de lords du royaume. + +--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure? + +--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première +fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec +vous, Dieu merci! + +--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit +prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à +bord toute ta riche famille de lords. + +--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon +sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi +horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure. + +Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_ +avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de +ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître +d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs +du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois +mois auparavant. + +Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait +au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse +exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il +venait d'aventurer sur la côte ennemie. + +Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au +capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers +rayons du jour, on aperçut, à bord de _l'Invisible_, un petit point noir +qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le +corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus +considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre. + +Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la +barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous +vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous +des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au +moins deux comme vous! + +Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à +bord du fatal corsaire. + +Le second de _l'Invisible_, après avoir présidé à cette petite opération +de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire: + +--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment +tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en +aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune +mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande +seulement à vous parler. + +--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file +et la timidité m'ennuie. + +Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois +prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution +pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires. + +--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son +émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que +pouvons-nous espérer de vous? + +--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases, +car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on, +beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous, +votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra +financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime +pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque +c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie. +Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question. + +--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les +moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth. + +--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne +pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit +canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous +faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon +bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en +bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord +sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de +pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas +contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque +croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse, +et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le +bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger +inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire.... + +A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir. +Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur +de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion +qu'il avait eu l'intention de produire sur lui: + +--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître +et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez +entendu; je ne répète jamais la même chose. + +L'affaire vous chausse-t-elle? + +--Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et +faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole +d'honneur que vous serez satisfait. + +Les choses se passèrent comme il avait été convenu. _L'Invisible_, après +avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le +cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du +rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure +dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot. + +C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver +l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se +jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son +épouse éplorée. + +--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son +poste? + +--Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille +guinées. + +--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père +par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses. + +--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse +aura été respectée de vous et de vos compagnons? + +--Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait +été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc, +mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il +y a de l'or au bout.... + +Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise +est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes +piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni +l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse +famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de +Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu +donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas, +mylord, que nous en sommes encore là pour un coup! + +Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre _l'Invisible_ +flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une +prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo. + +Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la +galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas +historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut +s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de +jasmin! + + * * * * * + + + + +VII. + +Maître révolté; + +DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT. + + +Un joli brick du commerce, nommé _l'Oiseau-Bleu_, nous transportait, moi +et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux à Maragnan. Depuis +quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez +fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarité se +fussent encore établis entre les personnes de la chambre et les gens de +l'équipage. Les matelots qui, pour la première fois, naviguaient à bord +du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il régnât entre eux cette +intimité qui donne un air de famille si piquant à tout le personnel d'un +bâtiment marchand, et quant à nous, hôtes éphémères du bord, retenus par +le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous +n'avions pas encore songé à communiquer assez directement avec les gens +chargés de nous mener à notre destination, pour pouvoir nous flatter +d'avoir mérité leur confiance. + +Les marins, sans être ce qu'on appelle défians, sont en général peu +communicatifs avec les individus étrangers à leur profession. + +Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux +arrive naturellement et à propos, pour qu'ils accueillent favorablement +les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur +bienveillance. + +Ce ne fut guère que lorsque nous nous trouvâmes dans les délicieux +parages de l'île de Madère, que l'on commença à jaser un peu à bord de +_l'Oiseau-Bleu_. Les voyageurs qui ont éprouvé la douce influence de +l'air des tropiques, savent l'effet que la température vivifiante de ces +climats produit presque toujours sur les équipages qui viennent de +quitter la frigide et sombre monotonie de nos contrées septentrionales. +Il semble que le premier souffle des brises alisées ait l'heureux +privilége d'épanouir toutes les idées, de dilater tous les coeurs. Les +marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe, +pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout +de quelques jours de mer, que si c'étaient des hommes de deux espèces +différentes. + +Sur nos côtes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison +triviale pour exprimer vulgairement mon idée), ce sont des ours, des +bêtes féroces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus +méridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y +a de plus vif, de plus mignon et de plus sémillant au monde. + +Les colibris un peu goudronnés de _l'Oiseau-Bleu_ commencèrent, donc à +caqueter, comme je l'ai déjà raconté, à la vue de Madère. + +Le maître d'équipage, en apercevant cette île si célèbre par la qualité +de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de +faire de la topographie de gaillard d'avant. + +--L'île de Madère, s'écria-t-il sentencieusement, ressemble à la vraie +croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jésus-Christ. + +--Et comment cela? me hasardai-je à demander à notre faiseur de +parallèle. + +--La raison du comment? me répondit-il avec un air qui me fit deviner la +satisfaction qu'il éprouvait d'avoir provoqué la question à laquelle il +s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de +la vraie croix, il y aurait de quoi à en faire cent vaisseaux de ligne, +comme de même que si on faisait l'appel général de tout le vin qui passe +pour du Madère, il y aurait de quoi à _soumerger_ toute cette île que +voilà sous sa propre _produisance_. + +Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du maître +d'équipage, et il se mit à fredonner: + + De mille et quelques paradis + Que promet _la table_ ou l'histoire, + +pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance +scientifique à la remarque ingénieuse qu'il venait de faire. + +Une petite passagère fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur +de posséder à bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au +capitaine, avec cette candeur de curiosité que savent avoir toutes les +passagères: + +--Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite île que l'on voit là +à côté de la grosse? + +--Mademoiselle, cette petite île se nomme Porto-Santo? + +--Porto-Santo! s'écria la jeune personne; oh! le drôle de nom, _Santo_! + +--Oui, _Santo!_ grommela entre ses dents mon maître d'équipage, et de +manière à n'être entendu que de moi; si on te _sentait les os_, à toi, +on serait en vérité bigrement embarrassé de te sentir autre chose, +madame _Santo!_ + +Cette saillie me prouva que le maître du bord était calembouriste, et je +devinai dès lors qu'il ne me serait pas très-difficile de tirer parti de +la gaîté naturelle de son esprit, pour les conversations que je me +promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traversée. + +Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'études +philosophiques, que le sobriquet de _madame Santo_ ou _Sent-os_ resta +pendant tout le voyage à la pauvre fluette passagère qui avait si +indiscrètement demandé à notre capitaine le nom de la petite île voisine +de Madère. + +Le soir de notre première journée d'entrée en matière, les hommes de +quart, étalés nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans +les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se +couchant sur le guindeau ou les écoutilles, d'un calme enchanteur. + +Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrière, semblaient, +en pesant à peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous +rafraîchir à dessein, le vent léger et pur qui les avait enflées. + +Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les +matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils +savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuyé qui, +après avoir bien contracté sa bouche pour mieux bâiller, se prit à +crier: + +--Sac..dié! que je donnerais bien mon quart de vin pour que _queuqu'un_ +nous contât un conte. + +--Ah! tu aimes donc les _contes_, marquis! Excusez de la friandise: si +tu avais dit ça avant dîner, on t'en aurait servi un pour ton dessert. + +C'était, comme on s'en doute déjà, le maître d'équipage qui venait de +faire cette réponse à l'amateur de contes. + +--Ah ça, maître Révolté, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du +pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'équipage? + +--Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en +fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu +n'aies pas perdu ton temps à enfiler des perles au clair de la lune. + +--Quand je dis, maître Révolté, que j'ai fait un pari, c'est que je ne +sais pas ce que je dis. + +--Je m'en étais douté, rien qu'à tes premiers mots, et toute ta vie je +te pronostique qu'il en sera de même. + +--Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gagé en +pari, avec l'équipage. + +--Je commencerai peut-être à m'en douter quand tu me l'auras dit; mais +auparavant, si tu penses que je vais me _sabouler_ le coco pour mettre +la main dessus, tu t'es fichu _dedans_ comme un arracheur de dents! (A +part.) Mais est-il donc bête, ce baptisé-là! C'est la lune dans son +plein avec une fente au milieu. + +Le parieur reprend: + +--Eh bien! pour tout vous dire, maître Révolté, j'ai gagé, sans être +trop curieux, que maître Révolté n'était pas votre vrai nom! + +--_Non! Oui!_ + +--Mais, sans vous offenser, est-ce _oui_-t-ou _non_? + +--Tu as parlé de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit _nom_, pour +faire écho; mais je n'ai pas dit _non_, c'est-à-dire _no senhor_, comme +dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas. + +--Mais, finalement, j'ai parié avec les autres que _maître Révolté_, +c'était pas plus votre nom de famille que votre nom de baptême. Ai-je +t'i gagné, ou bien ai-je t'i perdu, quoi? + +--Tu as gagné ou tu as perdu, personne ne peut te refuser ça, à moins +que tu n'aies ni perdu ni gagné, comme dans un pari d'une pareille +nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bête de vie, je te +dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-à-dire que tu n'as pas perdu +l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de +perdition. + +--Ah! en ce cas-là, vous ne vous appelez pas devant la loi maître +Révolté! + +--Pas précisément. + +--C'est donc comme qui dirait censément un sobriquet? + +--_Sot_ toi-même, entends-tu, mal appris! + +Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-_ce-t-il_ malheureux de ne pas savoir +bien parler le français! C'était pas pour vous offenser, maître Révolté, +bien _acertainement_, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que +c'était, comme on dit, comment donc déjà? une espèce de nom de guerre +qu'on vous avait donné en vous appelant.... + +--Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas. +Autre raison, autre bêtise! C'est comme défunt capitaine La Sottise, +qui, pour ne pas échouer son navire, l'a fichu droit à la côte. Allons, +paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas +aller en dérive du côté du champ de navets, de l'autre bord de l'eau. + +--Ma foi, maître Révolté, je ne sais plus _quoi que_ vous dire, tant +vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai parié, quoi, et j'aurai +perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarrée que la vôtre. + +Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient +été si mal accueillies par le subtil et impérieux maître, je crus +pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit même +de ma curiosité le dialogue qui venait d'être interrompu. Je l'avouerai +même, ce nom ou ce surnom de _Révolté_ que portait le maître d'équipage +semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'éprouver +le sort qu'avait déjà subi le matelot investigateur, je dis à notre +savant du gaillard d'avant: + +--Maître, vous excuserez ma curiosité, sans doute; mais, je vous +l'avouerai, j'ai été tenté plusieurs fois, comme ce matelot dont vous +venez de blâmer l'indiscrétion, de vous demander d'où pouvait vous être +venu ce nom de _maître Révolté_ qui semble cacher le mot de quelque +énigme, si c'est, comme tout me porte à le croire, un nom de guerre qui +vous a été donné. + +--Le mot d'une _égnime_, me répondit vivement le maître d'équipage; il +n'y a pas plus de mot _d'égnime_ là-dessous que de pommade à la rose sur +le cataugan d'un tondu. + +La _nomination_ de _Révolté_ m'est venue par rapport à une affaire que +j'ai éprouvée dans mon vieux temps, et d'où j'ai été bien heureux de me +retirer avec un _sobriquet_ seulement et avec un petit coup de +_briquet_, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est +restée sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite signé par +un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-là aimait à se +servir de bonne encre pour signer ses certificats. + +--Diable! l'affaire dont vous nous parlez là doit être intéressante. + +--Oui, surtout quand, comme votre serviteur très-humble, on en a payé +les _intérêts_. + +--Et y a-t-il long-temps que cet événement-là vous est arrivé? + +--Quel événement, s'il vous plaît, si j'en étais capable? + +--Mais celui dont vous venez de parler. + +--Moi, je viens de parler d'un événement! Ah bien bigre! tant mieux! +Dites plutôt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me +tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans +le moment actuel, encore mieux que si la bougie était allumée. Mais +c'est égal, puisque vous désirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom +d'emprunt, je vais vous le raconter à la bonne franquette, pourvu +toutefois et néanmoins, pendant la chose que je vais vous réciter, +personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon +histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas +qu'on s'avise de vouloir être plus savant que moi et de me couper le +câble de mon discours pour me faire faire une _épissure_ dedans.... +Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le maître aux gens de quart qui +l'écoutaient. + +--Oui, maître Révolté, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et +le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis à l'amende. + +--Et à quelle amende encore? + +--A l'amende que vous voudrez, maître. + +--Eh bien! à l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au +derrière. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se +mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant +toute la séance. + +L'orateur, ou plutôt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus +grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi: + +«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de +la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui +ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier +de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux oeufs et aux +champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le _Mange-Tout_. + +«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de +huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous +le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre +poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or +plein son sac. + +«Nous étions à bord du _Mange-Tout_ environ cent trente à cent quarante +poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et +un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée. + +«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un +pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin. +Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le +portait sa _nominaison_, mais ce que je sais très-bien, c'est que +chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs +lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de +l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que +nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait +quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'_amicable_. + +«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au +bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents +pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du +_Mange-Tout_. Les équipages des autres navires disaient que notre +trois-mâts était le bâtiment le _bien-nommé_, car on _mangeait tout_ et +même l'on _buvait tout_ à bord. + +«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât +d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que +d'aller la remplir à la cambuse. + +«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement. +C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes +(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que +je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement +vous allez l'apprendre par la suite. + +«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage +du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus +l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues, +je m'aperçus du coin de l'oeil que l'on avait décroché la touque +d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de +faciliter la manoeuvre. + +«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin +avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que +c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de +spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une +fois au large. + +«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi +mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de +cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le +cap sur une autre aire de vent.» + +Parvenu à ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un +instant pour adresser les mots suivans à un jeune novice de quart, qui +l'écoutait avec la plus vive curiosité depuis le commencement de sa +narration: + +--Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'écouter là, la bouche ouverte et +les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle +qui est de service depuis ce matin à la tête de ma cabane! + +--Oui, tout de suite, maître, répondit le novice Piloneau en se laissant +glisser par le capot du logement de l'équipage. + +Pendant la courte absence de Piloneau, maître Révolté eut soin de nous +dire: + +Quand je me laisse descendre du gosier une marée de paroles un peu trop +_conséquente_, la gorge me reste à sec, et les mots que je veux pousser +ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va +m'arriver bien à propos pour me permettre de reprendre la bordée de mon +discours. + +Après avoir avalé la moitié de l'eau-de-vie qui restait dans la +bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit: + +«Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafraîchissement dans +le fond de cette bouteille, que la sobriété est le plus beau devoir de +l'officier et du matelot à la mer. + +«Les gens du _Mange-Tout_, et moi tout le premier, coquin que j'étais +alors, ne pensèrent pas de cette manière. En voyant que la touque de +schnick n'était plus à son poste de combat, ils se dirent les uns aux +autres: _Tout va aller mal à bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour +nous soutenir, et le capitaine est un véritable traître._ + +«Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile à +contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rôti à un équipage, et le +troisième jour de gigot, l'équipage se révoltera pour avoir de la viande +salée. C'est physique cette chose-là, et moi je suis juste; j'ai été +matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitième péché +capital, c'est de faire du bien à un matelot et de caresser un chat. +Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voilà le +proverbe. Je ne sors pas de là. Tant pis pour ceux qui ne seront pas +contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart. + +«Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver +le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui réclamer notre contingent +d'eau-de-vie. Allons, répondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut +en dégoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin, +personne n'avait plus de jambes ni de langue à son service. + +«Deux grands turbuleux _néanmoins_, ou _nez-en-plus_ comme vous voudrez, +prirent un peu de coeur à la bouche, et les voilà partis en députation +pour parler au capitaine au nom de tout l'équipage réuni en comité de +cabale. + +«Une fois en face de notre _gare-la-bûche_, qui se promenait comme un +ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrière, les deux +ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de +mettre leur bonnet à la main. + +--«Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la +conversation. + +--«Rien pour le moment, répondirent les deux _lofias_, bien embêtés de +la commission qu'ils avaient prise. + +--«Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix. + +--«Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas, +la touque d'eau-de-vie n'est plus crochée au mât d'artimon. + +--«C'est qu'on l'aura décrochée, voilà tout. + +--«Oui, mais c'est que nous vous demanderions à la revoir au pied du +mât. + +--«Oui! se met à crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir +passé par le gosier du diable, quand tu la verras _recrochée_ au pied +du mât, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croché moi-même +par le _dormant_ du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas +de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voilà ce +qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez +tous ensemble. + +--«Vous voulez donc en ce cas, capitaine, répondit le cabaleur un peu +_désorienté_, nous traiter comme des matelots du service ou comme des +pauvres rafalés de marins du marchand? + +«Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y +faire attention, et il se mit à commander de suite une manoeuvre par +manière d'acquit et à seule fin de couper la conversation par le bout. + +«L'équipage devint de plus en plus mécontent, et il ne cessait de +répéter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du +service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une +manière aussi féroce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous +faisant jeûner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se +contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent; +mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia à vider. + +«Voilà bientôt un mois que nous balandons à la mer, bordaillant bord sur +bord, et nous n'avons seulement pas rencontré ce qui s'appelle une +barque à piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen! + +«Les plus obstinés criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en +finir en jetant le capitaine à la mer; que c'était le meilleur moyen de +faire quelque chose de bien à bord. + +«Je ne suis pas bien certainement ici pour blâmer la conduite des chefs. +Qui ne sait pas obéir ne sait pas commander, et qui doit commander doit +savoir obéir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire +nonobstant que si le capitaine du _Mange-Tout_ avait mis un peu plus de +douceur dans sa réponse aux gens de l'équipage, il aurait pu nous faire +avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner à boire. La +douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma +petite manière de voir. + +«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous +mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui +faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la +boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre, +n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la _drogaille_, et à +l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin. + +«Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que ça. C'est un peu +de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire +trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service. +La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.» + +L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment +même à la philosophie pratique de maître Révolté. + +Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient +de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une +seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution +prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer +le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il +exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du +navire formait le long du bord. + +Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de +commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration +et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une +calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau +par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord. + +Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir +reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes +sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration +que cet acte de sévérité avait un instant interrompue. + +«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les +chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi. +Mais revenons à ce qui se passait à bord du _Mange-Tout_. + +«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter +sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux. +Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de +croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de +Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près +actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore +si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du +grand mât cria d'abord: + +--«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous. + +--«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine. + +--«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre +mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment +comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire. + +«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir +mieux avec leurs longues-vues. + +«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs +voiles orientées au plus près, et courant la même bordée. + +--«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant, +car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les +navires, si c'était le corsaire le _Quatre-Mâts_ qui est appareillé +quelques jours avant nous de la rivière[1]? + +[Note 1: Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mâts_, et +qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du +_Quatre-Mâts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable +à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait +d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le +_Quatre-Mâts_ fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que +trois-mâts.] + +--«_Quatre-Mâts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur +net. + +«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de +faire faire à notre bord le branle-bas général de combat. + +«_Le Mange-Tout_, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de +la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de +crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue +et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez +rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en +approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une +farce que nous avions vue ou si c'était une vérité. + +«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie +quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même +entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un +pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul +beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_. + +«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans, +on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et +le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant. +Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du +_Quatre-Mâts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est +ça ou que ce n'est pas ça. + +«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas +tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas +moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux +heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon +entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes +enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et +faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement +l'un de l'autre par une manoeuvre analogue à la circonstance. + +«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux +grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe +jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop +savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres. + +«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne +voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue. + +«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mâts_. Notre +corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne +laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et +plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks +_escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de +l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je +mets usagément mon mouchoir. + +«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux. +Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des +grains nous tombent à bord. C'était l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui +ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps. + +«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais +en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair +humaine de la femme d'un Hottentot. + +«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les +anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks +de guerre pour un? C'est donc des prises à _quatre-mâts_ qu'il veut +amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change, +soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est +qu'un dindonneau! + +«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique, +nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de +Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou +d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de +l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes +pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les +nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le +commerce et embêter son monde, c'est _syllonyme_, c'est-à-dire la même +chose. + +«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une +_raffle_ de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre +cher homme était tombé dans une si grande _rafale_ de respect et +d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se +priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du +service et l'honneur de la croisière du _Mange-Tout_. + +«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de +nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le +corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du +capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain +et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation. +Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand +le _carcaillon_ entendit parler de la révolte préparée par les plus +déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que +le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de +Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le +bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers +l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la +bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que +c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune +canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la +suite. + +«Le mousse en question s'appelait _Chéri_, de son nom de baptême. Une +nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre +un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous +préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de +l'autre bord du bastingage sous le vent. + +--«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de +l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et +qu'il serait un peu lourd à _décapeler_ de cette façon, attendu qu'il +est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a +toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de +pistolets de poche. + +--«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation +avec le particulier? + +«Le petit Chéri me répondit pour lors: + +--«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une +ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire, +parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille +d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la +pilule de santé. + +--«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je +ripostai tout en colère. + +--«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et +quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps. + +--«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On +peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le +vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et +loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans +reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre +capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer, +au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de +l'empoisonner comme un insecte malfaisant. + +«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un +brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une +_carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à +l'ordinaire. + +«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la +côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que +nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en +question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit +morphil, et d'huile de palme ou de palmier. + +«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer, +comme vous allez le voir! + +«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous +définitivement notre capitaine à la mer? Demain, _gourgonnaient_ les +moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus +déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés +remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est +quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la +charger, et personne pour y mettre le feu. + +«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous. +Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage. +Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes, +habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup +d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces +individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus +facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le +seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros +bâtons. + +«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage +en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche +bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les +habitans à bord, pour la _térir_ sur les côtes de France? Belles parts +de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et +des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre! + +«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le +capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté +d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de +l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques +vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée +demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre +à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du +bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin +dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à +discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour +avoir à boire quelque chose. + +«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir +apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en +corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les +plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux +_manigancer_ l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi +seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord +pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets. + +«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis +si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait +du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de +nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait +l'assister dans sa bonne action. + +«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île +venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans +les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour +faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme +ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine +encore! + +«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à +terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur +consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les +_sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il +fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la +sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les +vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes. + +«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manoeuvre des _mal-poussés_ qui +quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans +les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon! +c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine! + +«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après +il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente +en bas et de sa _remontée_ sur le gaillard d'arrière, il vous avait +changé de costume de la tête aux pieds. + +«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste +bleue, casquette de cuir et cravate noire. + +«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir +sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées +jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa +montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous +le bras gauche. + +«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le +physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce +mot d'avertissement. + +«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles +_indécrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens +qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la +physionomie des chefs. + +«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin +d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les +officiers du bord, pour faire exécuter le commandement. + +«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le +voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez +bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de +l'eau. + +«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à +bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait +tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à +être mouillé. + +«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir +du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras +croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine +se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute +à un particulier quelconque. + +«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui +s'arrête. Il va en _dégoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs, +obéissance à la loi. + +«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous +indistinctement, a été _manigancé_ à bord. Je connais les chefs de la +révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité. + +«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment +de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme! + +«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la +rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches +de son pantalon et la casquette sur la tête. + +«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo +sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le +bord, il se met à lui crier: + +«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que +tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espèce accoste-t-elle son +capitaine la tête couverte? + +--«Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de +vivre en liberté! répond Anténor. + +--«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu +avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez +par-dessus le bord? + +--«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor +en regardant Doublemin. + +--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à +bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la +mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à +chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et +abominable dessein. + +--«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de +frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine! + +--«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière +de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous +laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces _gréeurs_ de +conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas! + +«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était +dans le fond un bon frère, mais une méchante petite _frapouille_, +reprit, en parlant toujours à Anténor: + +--«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la +révolte à bord d'un navire? + +--«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me +l'aurez appris. + +--«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort! + +--«Oui, quand il y a des juges apparemment. + +--«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi. + +--«Et la condamnation? + +--«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout +de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le +coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient +de sonner. + +«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous +empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie +à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la +physionomie. + +«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout +le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2]. + +[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre +maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine +Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de +retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale +convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel +j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.] + +«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi +vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du +criminel par-dessus le bord. + +«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce +calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre +hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté +du bastingage. + +«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que +tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un +que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont. +L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais +Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait. + +«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête +d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes. + +«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est +que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le +monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à +payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette +parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure +qu'il est?» + +--Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un +seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant +l'auditoire du maître. + +--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens, +voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les +bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en +naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui +ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié _paré_. + +Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet +avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son +histoire: + +«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content. + +«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire +à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir +du fond de la cale d'un trois-ponts: + +«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais +tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment +actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer +eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du +_grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, après les cinq minutes de +grâce. + +«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne +prend la route du pardon général. + +«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre +notre parti en braves: + +«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous +individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma +bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel. + +«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture +son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier. + +«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos +camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce +moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres. + +«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de +route, comme on dit. + +«Après le premier révolté qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et +puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions +une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont. + +«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du +mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre +soumission: + +«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais +aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un, +et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de +vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous +êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin +de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à +chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous +ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac. + +«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce +diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous +fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de +son poignard! + +«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est +pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus _vulière_ +du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi +désagréable qu'une révolte à bord. + +«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la +signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et +qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a +jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de +vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se +faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture. + +«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je +veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_égnime_ que j'ai +voulu faire en passant. + +«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire, +le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda +d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la +petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été +laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre. + +«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire. +Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme +de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et +aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction +retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que +les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à +travailler pour une autre campagne. + +«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord +du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour +regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper +le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures +auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute, +des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île +déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien +voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas +abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service +en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en +particulier. + +«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes, +avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine +couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on +peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu, +lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où +nous avions laissé nos gens de corvée. + +«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que +ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels +du pays?... + +«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté +d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont +nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur +font une conduite de politesse. + +«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le +capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus +personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages. + +«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre +premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus +continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous +avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie. + +«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que +nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils +sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton? + +«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de +se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de +l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même +plus qu'à discrétion. + +«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il +faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir +que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages. +En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous, +elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur +rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions +à courir au plus près. + +«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est +fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une +fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non, +jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que +v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux +spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable +mascarade de côte d'Afrique. + +«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un +à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche +dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos, +et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en +travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant +ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant. +C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer +de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement. + +«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur +fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier +qui commandait la corvée: + +--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre? + +--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme +s'il en pleuvait. + +--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais +comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et +par la faute de qui a-t-elle commencé? + +--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé +l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est +mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus, +je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai. + +«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon +canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double +nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche +qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce +que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins +ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous +regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation +avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et +mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays, +voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui +étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une +ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui +paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient +autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens. +Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent +l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à +poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu +des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas +que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté +femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de +canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui +s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine, +que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que +ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les +reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un +peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups +de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir +peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à +grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de +fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié +éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne +pourra peut-être en faire. + +--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui +sont restés sur place? + +--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus +emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils +voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages, +ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont +été caressés les premiers si impolitiquement. + +--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont +les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les +sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous +allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites +embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser +aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et +continuer notre croisière, comme si de rien n'était. + +«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait +fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous +à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un +cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui +arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps. + +«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le +battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison. + +«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je +vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur. +Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte +d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand +coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo, +de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut +amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un +autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous +notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y +avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié +de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire +gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous +vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son +nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous +revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous +étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout +bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et +chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au +bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi +qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis +et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la +bamboche est la perte du matelot. + +«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de +maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le +malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le +Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les +mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle +d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le +nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais +ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout, +en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon +ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable! + +«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte +comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne +faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut +toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je +vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à +chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le +premier cabaret venu.» + +Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et, +après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé, +autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa +physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec +laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse +et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la +discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui +retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et +éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois +de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une +leçon qui lui servira toute sa vie! + +J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre +maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la +sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de +bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_ +monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en +voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le +navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les +bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut +pour être entendu de tout le monde: + +--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui +vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous +faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux +naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là! + +Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût +entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre +pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le +théâtre d'une rébellion en mer. + +Belle perspective! + +En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont +maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il +nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me +rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans +mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard +d'avant: + +«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur +requin dans sa première peau.» + + * * * * * + + + + +VIII. + +Aventure sur mer. + + +Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son +capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en +Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses +ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa +capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la +place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec +joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine +provisoire du navire étranger. + +Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la +Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer +l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant +et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu +d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position +et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa +vie. + +Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de +_la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à +son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait +lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence. + +Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de +l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de +fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup +des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on +les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec +beaucoup d'intensité à la Havane. + +Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait +fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà +bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à +gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine +Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les +débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait +l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses +doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et +qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et +d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les +navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie. + +Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les +débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la +Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de +route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix +et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de +l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade, +et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent +plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour +regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la +pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste +rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des +flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la +pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne, +et se rend à bord du bâtiment étranger. + +Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et +luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui +paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille +depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos, +l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son +amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse +tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent +les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et +l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui +a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A +la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour +ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français +d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à +cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le +frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par +un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire +auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui +dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de +l'abandonner pour ne plus le revoir. + +Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des +efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à +quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade, +voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage +sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il +laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour +remplacer le malheureux Lag.... + +Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les +débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se +rendre à Gênes. + +En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la +Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son +courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient +avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne +pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui +arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les +veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur +que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme +qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de +larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui +dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à +l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où +ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine +de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas. + +Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea +entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins +qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux +amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet +officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des +nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne +souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son +compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il +n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde, +est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir! +Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce +pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui +que je l'aimerai jusqu'au tombeau!» + +Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba +enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au +bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui +semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où +elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus +qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout +révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre. + +Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de +sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle.... +Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans +l'excès même de son malheur. + +Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus +pour elle, mais c'était en vain. + +Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile, +fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre +fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes +et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant +eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour +toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins +de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu... +disparu pour l'éternité! + +Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres, +jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se +rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens +horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins +aura déjà rongés... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir, +eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il +donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité? + + * * * * * + + + + +IX. + +L'Athlète de bord, + +CONTE HISTORIQUE. + + +Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur +surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de +l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de +marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite +des choses extraordinaires. + +L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle +possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant +son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni +plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours +d'une jeunesse orageuse. + +Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de +bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une _bonne pogne_. + +Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même +lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire +usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une +certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer +une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues +habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin +impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre +mesure. + +Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec +violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse +main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait +satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie +musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser. +Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de +poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette +pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires? +L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de +complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en +temps une volée bien conditionnée? + +Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil +abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne +s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés +par l'inaction. + +Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser +de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un +lourd _black-eyes_ à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire +la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme.... + +Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre +pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les +soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit +peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il +fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un +_habitué_ de la maison voulût en _découdre_, soit qu'un robuste et lourd +galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession +d'une des Laïs du logis. + +Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing +redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord +venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait +combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de +prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement +celui-ci. + +--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était +vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi, +et.... + +--En garde, jeanfesse, et défends-toi. + +--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu +_m'élingue_ si je vous reconnaissais. + +--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton +égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!... + +Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable. + +Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à +terre. + +La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir +contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation +toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut +vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait +plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait +avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité. + +Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner +une bonne _giffle_ par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit +patron d'embarcation. + +Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses +articulations menacèrent de se rouiller incurablement. + +Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire +naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui +dépérissait à vue d'oeil. + +L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit +porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près +d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des +gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le +pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de +_présentez-armes_ usité en mer entre les canots qui portent des +officiers de différens grades. + +Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré +le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un +vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de +notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le +pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche, +continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_ à ses +chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron +d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit +injustement pouvoir prétendre. + +La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot +touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute +sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se +trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se +laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque +de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant +finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa +chaloupe. + +--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie, +je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu +l'honneur d'avoir affaire. + +--Pourquoi n'as-tu pas fait _lever-rames_ pour moi, b.... d'insolent? + +--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot, +mon commandant. + +--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le +mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste, +patron! accoste, coquin! + +Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis. + +--Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal! + +--Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme, +j'ai cru, ma foi, que.... + +--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire! + +--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois.... + +--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens +de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce.... + +--Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est +moi _qu'a reçu_ la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner, +et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer. + +--Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus +fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler +encore. + +Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il +venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté +sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout +ému de l'aventure. + +--Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau +êtes-vous? + +--Commandant, je suis du vaisseau _le Watignies_, à votre service. + +--A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....--Quel âge +avez-vous? + +--Vingt-deux ans, mon commandant. + +--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!... +Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre +commandant que je le prie.... + +--De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce +pas, mon commandant? + +--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à +mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b.... + +--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de +vous avoir.... + +--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon +b...., je ne m'en dédis pas. + +Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant +à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son +aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau. + +Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel +aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la +scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui. + +Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie +au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon +obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger +de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le +général de s'écrier avec dépit: + +--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon +aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une +_chiffe_ que toute la journée j'ai là _en pendille_ devant moi! + +--Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force, +comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute +si je suis aussi souvent malade à présent. + +--Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre +chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée! + +--Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile +sur le coeur! + +--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste, +vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la +rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous +toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous +toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a +pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le +dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire +vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque +solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre +mollesse me condamne depuis si long-temps. + +Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui +entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son +supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient +d'être battu par lui. + +Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie +de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force +animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de +cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général +paraissait disposé à se donner une classique peignée. + +--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en +s'approchant avec respect de son chef. + +--Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à +te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que +tu acceptes la botte qu'il va te proposer. + +--Et quelle botte, sans être trop curieux? + +--Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un +amateur. + +--Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je +suis assez goulu sur l'article. + +--Allons, vite; le voilà justement qui s'avance. + +Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le +questionna en ces termes: + +--Que veux-tu, gros bêta? + +--Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service? + +--Qui t'a ordonné de venir me trouver? + +--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez +les _solides_ de mon calibre. + +--Ah! tu te crois donc bien solide des reins? + +--Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter, +que je peux passer pour n'être pas trop _déchiré_ du côté de la partie +dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler. + +--Voyons, as-tu déjeûné? + +--Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de +pain et le petit coup de riquiqui. + +--François! François! + +C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive. + +--Plaît-il, mon général? + +--Apporte à déjeûner à ce boeuf. La première chose venue: un poulet +froid et deux bouteilles de vin. + +En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à +peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir. + +--Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et +prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en +démancher. + +--Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect.... + +--Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me +fasse attendre. + +--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je +vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet. + +Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main +dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein +verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son +habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux +adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a +l'air assez lourdement bâti. + +Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui +quitte enfin l'appartement. + +Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui +déjà a pris une pose académique. + +--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un +assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce +que c'est. + +--Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après. +Défends-toi; chacun ici pour son compte. + +--Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable, +avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la +physionomie. + +--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la +recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là +dedans! + +--Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut? + +--Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan! + +--Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque +vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et +le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général. + +--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape! + +--Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre. + +Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général +rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il +avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la +résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble +subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si +pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le +brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant: + +--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le +maladroit! + +Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros +canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux +l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène. + +Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant +l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il +déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent. + +Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand +il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin: + +--C'est cet animal qui a fait ce beau coup. + +--Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!... + +--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que +ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en +est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent +mille lieues, triple imbécille! + +--Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le +moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par +la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement. + +--Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il +pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en +dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on +me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon +copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le +rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident. + +Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire +digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait +de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui +ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du +poignet. + +Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à +remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où +il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur +gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du +général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été +appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son +amiral. + + * * * * * + + + + +X. + +Un Voyage en pirogue. + + +Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes +des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence +d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du +soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades +les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et +à exciter l'hilarité. + +Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de +leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des _nègres canotiers_. + +Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul +arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un +tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules +africains. + +Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de +manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à +sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le +signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées +par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront +qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le +passager qui l'a affrêtée. + +Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite +barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront +dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: _Un peu sur bâbord_, +_un peu sur tribord_, _gouvernez sur la terre, venez plus du large_, ne +vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si +nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue +de votre point de départ. + +Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie, +suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne +pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire +un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue +qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous. +Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui +vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas +charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un +métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que +durera votre traversée. + +Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions +nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque +mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois +qu'une: _Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous +plaît; chargez pas trop babord_. Tant qu'il vous tiendra sous sa +dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme +le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans +toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui +servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et +de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à +votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être +dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à +l'asservissement de tous les jours. + +Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous +imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi +nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps +où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous +ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et +passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à +l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange +avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: +_Tranquille là, maître; pesez pas tant babord_. + +Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu +faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions +d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent +négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée +malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là +une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises +dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une +lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus +habiles _pondérateurs_ du monde. Avec leur finesse extrême de +perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une +science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant +quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein +du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes +les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la +résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et +les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, +quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, +jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs +facultés et leurs sens. + +Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux +nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la +première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié +africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la +cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. +Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour +charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas +croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille +des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien +violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, +suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant +dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la +rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un +aviron. + +Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur +l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement +attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond +d'un porte-voix: + + Cette pagaie-là est la plume à moi; + La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire. + Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas, + Et le vent emportera ma lettre vers la terre. + + Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie, + Et peut-être avant elle j'arriverai. + La première nouvelle que recevra ma bonne amie + Sera celle que moi-même je lui apporterai. + + Ma bonne amie a une petite case à elle, + C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux; + Tout ce que je gagne est pour elle, + Et nous travaillons chacun pour nous autres deux. + + Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron, + Qui chante aussi comme moi et lève la tête + Pour voir si la brise au large s'est faite, + Et si nous devons lever nos avirons. + +Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien +exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu +élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait +se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait +quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais +toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont +si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit +pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de +ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six +couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La +poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie +primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la +puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme +d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont +quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce +qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte +champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement +harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les +noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus +musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent +semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. +C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette +organisation, pour ainsi dire toute superficielle. + +Je n'ai parlé encore dans _mon traité_ sur la navigation en pirogues que +de la manière de voyager à bord de ces embarcations, _à l'aviron et avec +belle mer_; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins +dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour +les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver +tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation. + +Deux _voilettes_ de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent +tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou +quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs +robustes épaules. Ce sont ces deux _voilettes_, hautes et larges à peu +près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à +l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement +possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la +nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le +patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent +et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient +abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de +cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas +où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer +contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la +complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la +pirogue faisait _capout_; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, +pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur +état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour +que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette +compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes. + +La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui +la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à +chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes +qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout +d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de +contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la +brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par +instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se +livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les +moindres avertissemens: _Veille à la risée; veille à la fausse risée; +attention à la risée qui va venir!_ Et si, dans l'intervalle de ces +risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive +subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté +opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une +seule seconde leur dernière position. En un clin d'oeil l'équilibre est +rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi +bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la +pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux +physiquement organisées que l'on puisse voir. + +Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur +frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd +volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la +promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou +non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, +vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que +leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la +pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une +fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même +en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que +vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous +voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre +ou nouvel événement. + +Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu +grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez +courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les +nègres des canots de poste, _capotant_ avec leur pirogue qui ne coule +jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien +sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme +ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en +tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un +voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse +entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus +curieuses que l'on puisse faire. + + * * * * * + + + + +XI. + +Légende maritime. + +RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE. + +Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre. + + +Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la +grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, +l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. +Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa +manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de +l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec +leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en +ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de +_Voltigeur-Hollandais_, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère +brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide +Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils +ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont +donné à leur _Marie-des-Dunes_ (Merry Dunn) que des proportions +gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens +extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, +imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que +l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est +arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même +songé à faire un vaisseau de guerre de leur _Marie-des-Dunes_, qui, dans +les _Mille et une Nuits_ de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, +qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à +Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par +ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les +peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, _le +Voltigeur-Hollandais_ est resté un lugubre navire de guerre, abordant +pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un +autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de +mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une +date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des +âges écoulés. + +Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et +de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de +bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner +dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante. + +Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de +l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, +nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; +Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en +énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution +le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour +faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou +et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin +et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit +et d'imagination. + +Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves +nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte +bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que +celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur +et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire +symbolique _le Voltigeur-Hollandais_; les matelots anglais avaient +laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de _la +Marie-des-Dunes_; les Français ont fait plus ou ont fait moins +convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses +créations poétiques: ils ont _flanqué_ à leur vaisseau gigantesque le +nom de _Grand-Chasse-Fichtre_, nom composé dont nous sommes même obligé, +par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par +l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes +délicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs +maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme +un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de +_Voltigeur-Hollandais_ et de _la Marie-des-Dunes_, il indique, par une +comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit +exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces +appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de +baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom +de _Grand-Chasse-Fichtre_. Le titre du conte a du reste un autre mérite, +si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce +titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et +l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de +laissez-passer. + +Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de +suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père +_La Ramée et de Défunt-Terrible_, _caporal dans le Poitou_. Ces deux +poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts +de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être +aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du +_Grand-Chasse-Fichtre_. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux +historiographes des caporaux _La Ramée_ et _Défunt-Terrible_ une +certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs +accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du +fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de +France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de +talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la +tente le canevas déjà si long des aventures de _La Ramée_. Les tambours +sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. +Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la +prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que +personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais +goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier +de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous +peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions +que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre +épopée militaire? + +Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions +préliminaires dans cette introduction que certaines +considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire +du _Grand-Chasse-Fichtre_. C'est ce que nous allons faire, en +nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible +dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance +des termes. + + * * * * * + +Origine douteuse de ce navire. + +L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore +terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes +du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur +imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient +tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on +reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du +_Grand-Chasse-Fichtre_ égalera au moins les dimensions infinies du +bâtiment lui-même. + +L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les +productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de +ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son +origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer +raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme +ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les +héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie. + +_Le Grand-Chasse-Fichtre_ n'a été mis sur les chantiers par personne; et +pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, +voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa +dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que _le +Grand-Chasse-Fichtre_ est descendu un beau jour des nues, du firmament, +des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par +l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie +la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que +le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On +concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir +sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé +à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu +parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le +bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la +Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, +en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume +de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait +prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser +sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire +le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un +des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa +mise à l'eau? + +Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que +présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour +faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une +certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, +en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet +immense tout. + +Je commencerai par la batterie basse du vaisseau. + + * * * * * + +Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit. + +Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif +des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant +de la batterie basse du _Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de +trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit_, comme on dit la _batterie de +trente-six_ d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie. + +La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que +les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, +apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels +étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa +batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension +verticale. + +Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel +ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes +montagnes du globe. + +Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la +batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins +que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur +s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le +gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition +est regardée encore comme la plus probable. + +Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort +heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de +pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et +lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur +la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis +vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla +une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se +trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après +cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le +soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un +moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques +petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en +continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les +citrouilles. + +Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce +que l'on n'avait pas eu la précaution de _tapper_, c'est-à-dire de +boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui +disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. +Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et +l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus +revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes +les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles! + + * * * * * + +Mâture du susdit trois-mâts. + +Comme les navires ordinaires de son espèce, _le Grand-Chasse-Fichtre_ +n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât +d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré. + +Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer +pour être de taille. + +Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient +faire le tour de sa _braïe_, c'est-à-dire de sa circonférence, +s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à +pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance +qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route. + +La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui +servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides +d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre. + +La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait +chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille +escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi +ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe +grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et +nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire. + +D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils +s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour +redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du +monde _peuplée_ d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la +bouteille. + +Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le +long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui +mangeaient de l'herbe en plein champ. + +Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de +leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de +distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les +_jautreaux_ du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur +avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection +générale. + +Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient +dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans +la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil +comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines +parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu +sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de +dessus le feu. + +La langue la plus commune chez ces peuples _grand'huniers_, ainsi que +les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la +langue de boeuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les +cheminées. Du reste, les _grand'huniers_ paraissaient si bornés, qu'ils +ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils +habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de +la chandelle à la baguette. + +Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment +venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils +allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se +doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des +tremblemens d'eau et des gigottemens de navire. + +Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été +expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que +l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de +flamme au _Grand-Chasse-Fichtre_, depuis le lever du soleil dans les +temps d'orage, jusqu'au coucher de _Bourguignon_[3], au moment où il +_capelle_ son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir +dans la lame de l'Ouest[4]. + +[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour +désigner le soleil.] + +[Note 4: _Dans la lame de l'Ouest_, pour indiquer la partie occidentale +de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.] + +Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois; + +Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre; + +Arc-en-ciel en guise de flamme faraude; + +Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris +l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie +du monde[5]; + +[Note 5: J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien +consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord +assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du +monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les +premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands, +qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans +l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville +de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du +royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les +villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes +par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient +Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard +d'avant.] + +Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles; + +Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe +d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan; + +Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la +cuisse du Père-Éternel; + +Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas, +en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé, +noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des +paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela _le Grand-Chasse je +t'en fiche_ pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne, +sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du +port. + + * * * * * + +Voilure. + +La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite +par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y +aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis +l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un +des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la +laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien +certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de +lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne +moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être +fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles +seulement du _Grand-Chasse-Fichtre_, il aurait fallu toute une armée de +gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de +manoeuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à +trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons +assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant. + +Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à +bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa +petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque +vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui +était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme +un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du +gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont +jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que, +pendant un coup de vent à décorner les boeufs, cette ralingue de petit +foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout +l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde +qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque +l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher +de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se +tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme +des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de +_dégringolage_ ne le permet aux moutons. + +Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira +dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le +navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer +l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la +toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de +tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent +appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers +moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la +réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer; +mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile, +il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en +déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures. +Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que +faisait par jour la déchirure. + +L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu +deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette +dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il +avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous +dirons _les armateurs_; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi +que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la +barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils +avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se +servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des +armateurs, le _Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait pas reçu son pavillon de +poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il +fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas +l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille. + +Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit +avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque +chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait +à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque +d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine, +soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la +marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les +paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les +cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un +grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne +fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on +travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les +morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des +couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes, +rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois +à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il +ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens. + +Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait +pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux +Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens +qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine +autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui +n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux +Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois, +aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la +mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap +Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à +Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île +aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un +composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune +nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un +forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe +de corvette. + +[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous +leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours +de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus +remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec +lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils +peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.] + +Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se +demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se +mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble +comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin. +Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de +ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont +navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire. + + * * * * * + +État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre. + +Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier +supérieur qui obtint l'honneur de commander _le Grand-Chasse-Fichtre_, +ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du +navire n'avaient pu être confiées qu'à l'_Antechrist_ en personne. + +Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de +raison, que le _Juif-Errant_ réunissait autant de titres que +l'_Antechrist_ lui-même pour faire admettre la probabilité de sa +présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une +seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière +opinion. On a fait observer que le _Juif-Errant_ n'avait jamais passé +pour marin, et que l'_Antechrist_ possédait au contraire la connaissance +parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la +science à l'expérience. + +Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'_Antechrist_ qui est +proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du +_Grand-Chasse-Fichtre_, et qui en cette qualité, a été reconnu pour +maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé. + +Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les +marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur +le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros +peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans +une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les +babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui +ouvrir l'appétit. + +Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, +avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former +l'équipage. Chaque nation formait un _plat_ de sept millions +d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de +mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même +bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre +heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque +_plat_ ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui +appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant +cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire +manger le monde. + +[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution +des vivres, tout l'équipage _en plats_, c'est-à-dire en chambrées +d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse, +qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans +le même bidon.] + +Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance +de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son +Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays +chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les +hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, +disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et +l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un +siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord _lof pour +lof_, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir +l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement +que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manoeuvre sur le +gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels +que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur +gaillard d'arrière. + +L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la +mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de +l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui +n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais +comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses +gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer +le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui +fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à +l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint +contrarier cette manoeuvre importante. + +Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son +bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas +souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent. + +Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on +peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de +celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de +hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, +entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des +invités à la table du capitaine du _Grand-Chasse-Fichtre_. + +Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les +billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au +domicile de chacun par un domestique inconnu. + +Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien +embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais +tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils +ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre. + +Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se +pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis. + +La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une +cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de +l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du +bord. + +Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête +du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et +fameux. + +Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la _baie de la +Table_, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait +lui-même en place après la cérémonie. + +Les _plateaux_ de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à +la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du +festin. + +Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux +Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir +de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas +trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de +tafia. + +En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des +bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de +Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait +trouvé encore de plus commode. + +Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou +russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de +cuillère à soupe. + +Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de +la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la +Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, _idem_, et un +tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par +trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de +fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches, +et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche. + +La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des +baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau +de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu +et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux +pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme. + +Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à +la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent, +ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets. + +Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les +négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des +épingles, et qu'en langue du pays on appelle des _titiris_: eh bien! les +invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous +avalent des beignets de _titiris_! C'étaient tous des va-du-gosier. + +Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se +trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens +qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir +autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la +moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la +vanille. + +Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la +compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines, +l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de +raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à +liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang. + +L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une +partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de +Foulpointe et de Madagascar. + +Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les +personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux +pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la +Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du +Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un +vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à +la cour des haricots et de la fleur des pois. + +En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous +silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et +qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se +trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge +et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa +malhonnêteté. + +Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla; +il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini. + + * * * * * + +Figure du vaisseau et autres ornemens. + +La figure du bâtiment était un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai +modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en +l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été +moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des +ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en +oreilles et en menton. + +Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire +sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme +les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont +je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres +ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage +donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large. + +Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à +ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de +bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la +crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'oeil +prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était +par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la +crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que +dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les +perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je +t'en fiche, que le chasseur du _Grand-Chasse-Fichtre_ aurait tué des +perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en +faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist! + +Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée +la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai +que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et +de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la +sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la +complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y +êtes jamais, tant mieux pour vous. + +Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop +mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce +chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en +l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon +ami, on pourra bien t'appeler le _Grand-Chasse-je-t'en-Fiche_! D'autres +disaient le _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais j'ai l'honneur de vous faire +observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en +vérité. + +Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un +peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à +la circonstance. + +A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de +syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes +qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de +possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats +paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la +mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du +mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à +l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à +bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, ce n'étaient pas des figures d'hommes, +d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre +chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos +au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni +moins. + +[Note 8: Village du Finistère, très-connu des marins.] + + * * * * * + +Détails de bords et accidens de mer. + +_Fin de l'histoire._ + +L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à +peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur +son mari, qu'elle appelait son _chouchou_. Mais cette grosse petite mère +eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur +son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où +il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, +par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la +rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit +brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir +rejoindre son _chouchou_, la largeur du navire s'étant opposée, pendant +la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés. + +A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le +savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête +au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les +matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur +la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se +promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à +bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, pas plus de filet de casse-tête que de +pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de +_tiens-bon-là_[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres +de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les +dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et +ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de +pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou +sur la dunette. + +[Note 9: Nom que donnent par dérision les matelots aux marins +inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour +ne pas tomber en montant dans les haubans.] + +Un navire de la force et de la façon du _Grand-Chasse-Fichtre_ ne +pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber +sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, +devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par +lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore +une chose facile à faire. + +Cependant il arriva un jour où _le Grand--Chasse-Fichtre_ devait se +trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de +la main de son commandant, qui avait le bras long et la _pogne_ forte. + +Le commandant l'_Antechrist_, ainsi que nous l'avons déjà _récité_ plus +haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de +bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de +mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était +possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de +temps.... Or, pendant qu'on _faisait manoeuvre à bord_, pour remettre +l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne +ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou +moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré +va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se +trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna +trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si +doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier +moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest +par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille +ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à +se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit +panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de +cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on +envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et +restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles +que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué +du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que +vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on +faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? +n'est pas marin qui ne se met jamais dedans.... + +Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait +touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à +terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur +le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les +amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le +monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les +nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas +de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres +_beaux-sales_[10] de la même _acabite_, se révoltent net et sec: +ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, +dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune! + +[Note 10: Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de +couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.] + +Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils +étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant +plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des +cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la +révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut +décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en +grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs +de l'insubordination des _carabeaux de Poulaine_. Les courriers envoyés +avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux +qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, +les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, +les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère +des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, +tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même +en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du +commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et +bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières +nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq +cents ans de voltige et de poste-aux-matelots.... + +Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal +amorcée. Le _Grand-Chasse-Fichtre_, malgré son avarie sur les bas-fonds +de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la +marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le +mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi +d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il +ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir +l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté +_le panneau de cambuse_ ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les +_sabords de chasse_[12] fermés comme le trou de la _bouteille_[13] du +commandant. + +[Note 11: _La bouche_, en langage figuré.] + +[Note 12: _Les yeux_, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.] + +[Note 13: Le mot de _bouteille_ a, dans le dictionnaire maritime, une +tout autre signification que dans le langage ordinaire.] + + * * * * * + + Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce + goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les + récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de + leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant, + plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela + ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final + d'un vaudeville. + + * * * * * + + Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir + suivie dans ses autres productions, l'auteur du _Négrier_ et des + _Aspirans de Marine_ s'est attaché dans les deux volumes qu'on + vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers + romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs + jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la + forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les + idées de marine, et à faire connaître à notre nation les moeurs des + hommes de mer, moeurs par trop ignorées ou par trop souvent + défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a + puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux + lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la + carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des + faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis + sous ses yeux; et à l'exception de _l'Athlète de bord_ et d'_une + Aventure sur mer_, on peut dire que la série des petites nouvelles + réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique, + et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le + mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si + toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un + amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de _Deux lions pour + une Femme_ n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux + personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les + relations qui peuvent exister entre deux classes de petits + chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de + ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban + _Toutes-Nations_ n'est destiné qu'à offrir le type général d'une + espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans + appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées + morales de la société qui vit à terre le respect dont nous + environnons les lois que nous avons faites pour cette société si + étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent + que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont + développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin + d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le _Capitaine + noir_ n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle, + peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère + générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user + l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette + profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la + restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers + distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que + si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux + lions, de faire du Madère _véritable_ avec du vin de Ténériffe, de + trouver un matelot comme Toutes-Nations, _piratant_ sans s'imaginer + qu'il commet un crime, ou un _Maître-Révolté_ prêchant la + subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il + doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels + qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans + la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs + qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retracé enfin, + et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et + chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces moeurs + éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait + trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions + pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la + vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette + fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions. + +FIN. + + + + +TABLE + +DU + +TOME DEUXIÈME. + + +Le Capitaine-Noir +Le Négrier le Revenant +Ronde de nuit des corsaires +Maître révolté +Aventure sur mer +L'Athlète de bord +Un voyage en pirogue +Légende maritime +Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre + Origine de ce navire + Batterie de 300,548 + Mâture de ce trois-mâts + Voilure + État-major.--Personnel + Figure du vaisseau et autres ornemens + Détails de bord.--Accidens de mer + +FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II *** + +***** This file should be named 18296-8.txt or 18296-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/9/18296/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18296-8.zip b/18296-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0952c4a --- /dev/null +++ b/18296-8.zip diff --git a/18296-h.zip b/18296-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..193fa5b --- /dev/null +++ b/18296-h.zip diff --git a/18296-h/18296-h.htm b/18296-h/18296-h.htm new file mode 100644 index 0000000..400427e --- /dev/null +++ b/18296-h/18296-h.htm @@ -0,0 +1,5891 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Scènes de Mer, Tome II, by Édouard Corbière + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .blockq {margin-left: 15%; margin-right: 15%; + } + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem br {display: none;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i9 {display: block; margin-left: 9em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de mer, Tome II + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: May 1, 2006 [EBook #18296] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h2>SCÈNES DE MER.</h2> +<h1>CAPITAINE-NOIR.</h1> + +<h2>—RENCONTRE—</h2> + +<h3>Par Edouard Corbière.</h3> + +<h2>2.</h2> + +<h3>PARIS.<br /> +HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,<br /> +RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.<br /> +1835.</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<table summary="table"> +<tr><td> +<p><a name="table" id="table"></a><b>TABLE DU TOME DEUXIÈME.</b></p> +<a href="#IV"><b>Le Capitaine-Noir</b></a><br /> +<a href="#V"><b>Le Négrier le Revenant</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>Ronde de nuit des corsaires</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>Maître révolté</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>Aventure sur mer</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>L'Athlète de bord</b></a><br /> +<a href="#X"><b>Un voyage en pirogue</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>Légende maritime</b></a><br /><br /> +<a href="#XI"><b>Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre</b></a><br /> +<a href="#Origine"><b>Origine de ce navire</b></a><br /> +<a href="#Batterie"><b>Batterie de 300,548</b></a><br /> +<a href="#Mature"><b>Mâture de ce trois-mâts</b></a><br /> +<a href="#Voilure"><b>Voilure</b></a><br /> +<a href="#Etat"><b>État-major.—Personnel</b></a><br /> +<a href="#Figure"><b>Figure du vaisseau et autres ornemens</b></a><br /> +<a href="#Details"><b>Détails de bord.—Accidens de mer</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<p><br /><br /></p> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le Capitaine-Noir.</a></h3> + + +<p>Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges +tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait +immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi, +ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus +redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux, +enchaînaient au même lieu, au même point, <i>le Mascarenhas</i>.</p> + +<p>Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de +l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois +qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme +dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au +milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans +l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier +ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment; +mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du +navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient +chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe +effrayant de l'immobilité du navire qui les portait!</p> + +<p>Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée +par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des +voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le +chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le +pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre, +lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les +gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie +nouvelle et d'autres victimes.</p> + +<p>Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à +ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un +changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel +d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au +lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous +annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour +s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine +semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais +chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon +recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun +nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.</p> + +<p>Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène +d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter +l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait +avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude +cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.</p> + +<p>Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du <i>Mascarenhas</i> +crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs +tourmens. Un navire parut à l'horizon.</p> + +<p>—Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce +navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans +doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis +si long-temps inutiles.</p> + +<p>En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis +des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir +ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne +plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.</p> + +<p>Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt +comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître +dans le cœur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment +en vue, séparé encore du <i>Mascarenhas</i> par une grande distance, +s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où +il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.</p> + +<p>Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui au +moyen d'une embarcation.</p> + +<p>—A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moins +quelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquer +presque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivres +plus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'est +un navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nous +donnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos malades +qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!</p> + +<p>Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour +armer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord du +bâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne fut +pas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'on +réussit à faire cette première opération.</p> + +<p>Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonne +volonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présenté +le premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévient +que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut du +grand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste +de relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la direction +que devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pour +l'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues à +parcourir, les mêmes vœux que s'il s'agissait d'une expédition autour +du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades +qui restent.</p> + +<p>—Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur +disent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nous +comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas +tant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir +seulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. La +chaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les +anime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessus +de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec +vigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord du +navire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier de +leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent +leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils +ont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent plus +long-temps encore que la première fois.</p> + +<p>Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ils +sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu +de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à se +donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils +se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui se +trouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus +renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour +s'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dans +l'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plus +morne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leur +imprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance +de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur +raison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leur +démence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveaux +troublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas une +minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend +aussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous +les deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, et +l'embarcation recevant à la fois des directions différentes dans +l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les +flots qu'elle a troublés.</p> + +<p>Un des hommes restés à bord du <i>Mascarenhas</i> n'a pas cessé d'observer +depuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme, +c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une +heure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de la +scène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenir +le théâtre.</p> + +<p>Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagé +selon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, se +sont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a +disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est +menaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant +parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte +et de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureux +retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles +retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'en +sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage, +une arme de désespoir et de fureur.</p> + +<p>L'équipage du <i>Mascarenhas</i>, les yeux fixés sur le capitaine, devine à +l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoit +au large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vain +que le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe de +déchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamations +subites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observent +chacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore à +déplorer.</p> + +<p>—Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore les +plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canot +que vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes, +sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue +que nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nous +réussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui se +sont dévoués pour nous.</p> + +<p>—Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes, +trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas vous +sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-fait +inutile maintenant pour ces infortunés....</p> + +<p>—C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier. +D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande: +nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez +bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyé +comme officier dans l'embarcation....</p> + +<p>—Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en se +cachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, et +c'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie.</p> + +<p>En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèvent +au large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en les +entendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme +profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un +développement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommes +pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vaste +silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou +que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité à +l'autre!</p> + +<p>Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décident +les gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leur +capitaine, <i>affalent</i> à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent +s'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades.</p> + +<p>Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, si +long-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, et +l'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet des +secousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. A +peine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaît +presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.</p> + +<p>On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer ni +à tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut se +résigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des cris +de mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pour +venir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble, +l'horreur et la désolation.</p> + +<p>Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins +à ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, et +pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les +yeux.</p> + +<p>Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue que +celui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes +le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au +large.... Ses camarades rangés autour de lui attendent en silence ce +qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...—Ils ne sont plus +que quatre dans le canot! s'écrie-t-il; et il n'a plus la force +d'achever....</p> + +<p>Tous les marins se séparent consternés, sans oser former une conjecture, +sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois +malheureux qui ont disparu de l'embarcation.</p> + +<p>La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se +confond à l'horizon avec la teinte pâle du firmament. Le soleil cette +fois s'est couché au milieu de vapeurs moins éclatantes que les autres +jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des +infortunés qui ont presque cessé d'espérer, qu'ils craignent de se +livrer de nouveau à une vaine confiance que l'expérience a déjà si +souvent trompée. N'est-ce pas ainsi que cinq à six fois l'astre du jour +a déjà disparu à leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le +lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans +des nuages grisâtres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le +soleil s'est abaissé sur l'horizon?</p> + +<p>Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opéré dans leur +situation? Quelle journée a succédé à la journée passée? La plus cruelle +de toutes celles qu'ils aient encore comptées!... Jusque-là ils avaient +souffert, ils avaient succombé sous les coups meurtriers d'une épidémie; +mais jusque-là au moins ils ne s'étaient pas encore massacrés de leurs +propres mains....</p> + +<p>Le capitaine revient sur le pont: l'obscurité qui règne cachera du moins +à son équipage, déjà trop affligé de ses propres maux, le désordre de +ses traits, image trop fidèle du trouble qui l'agite. Il veut parler, +donner un ordre; mais il craint qu'à l'émotion de sa voix, ses gens ne +reconnaissent l'altération de son âme.</p> + +<p>Mais ses hommes ont prévenu les désirs et l'ordre de leur chef. Un large +fanal a été hissé au haut du grand mât. La lumière qu'il répand, +immobile comme le navire qu'il éclaire, jette sur le pont une lueur qui +reste attachée aux mêmes objets. Les pâles matelots, marchant à pas +lents à la clarté fixe de ce funèbre flambeau, semblent des fantômes +sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire +abandonné.</p> + +<p>Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu de temps à +autre que par des clameurs funestes auxquelles succède bientôt un +lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de +l'embarcation, et la nuit prêtant une forme nouvelle à leurs voix et une +sonorité plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux +mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups +qu'ils se portent dans leur homicide délire.</p> + +<p>Les heures fatales de la nuit s'écoulent dans cette horrible anxiété. A +bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots +n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispersés sur le pont, +sont absorbés dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades, +étendus sur les matelas qui les ont reçus depuis tant de jours, +demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis +qui les environnent.... Personne ne répond à leurs questions. Ils +appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel +ils ont placé leur dernière espérance.... si toutefois il leur est +permis d'espérer encore....</p> + +<p>Le capitaine, assis à l'écart sur le couronnement, est plongé dans le +plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit +inspirer son désespoir, interrompre la funeste méditation à laquelle il +s'abandonne.</p> + +<p>Jamais encore, malgré les longues privations qu'ils ont éprouvées, +malgré les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortunés du +<i>Mascarenhas</i> n'avaient été livrés à une consternation pareille à celle +qui paraît les avoir frappés comme d'un coup de foudre lancé du haut de +ce ciel qu'ils ont si vainement imploré.... Long-temps l'équipage reste +comme anéanti, et la mort enfin semble avoir enveloppé pour la dernière +fois d'un linceul éternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui +leur avaient confié leur vie et leur fortune! Les objets mêmes qui +environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir +inanimés ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mât éclairait +quelque temps auparavant le pont du bâtiment, s'éteint par degrés comme +la lampe funèbre qui s'évanouit dans l'obscurité sur le cercueil d'un +mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les +livides figures des acteurs de cette scène sépulcrale....</p> + +<p>Mais au moment où la clarté du fanal va se dissiper pour toujours dans +l'air sans vie comme lui, un souffle léger agite la lumière, qui pour +cette fois a vacillé en jetant autour du navire sa mobile lueur.</p> + +<p>La tête d'un homme absorbé jusque-là dans l'amertume de ses réflexions +s'est relevée tout-à-coup, ses yeux se sont portés avec la rapidité de +l'éclair sur le fanal que la brise a balancé au haut du grand mât.</p> + +<p>C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard +d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur +de l'air.</p> + +<p>Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré +l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant, +craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens +ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous +ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de +leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs cœurs n'est plus +une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à +l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient +les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement +et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la +flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient, +c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est +la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde +délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne +trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir!</p> + +<p>Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de +l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les +arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur +encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les +huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme +une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se +remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce +travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et +expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers +lequel recommence à voguer le navire.</p> + +<p>Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore +après tant de maux!</p> + +<p>Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui +de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette +colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur +l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la +route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé +à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le +courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient +le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après +le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et +à la douleur.</p> + +<p><i>Le Mascarenhas</i> courut pendant tout le reste de la nuit vers le point +où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route +après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise, +ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin +l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité....</p> + +<p>Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put +découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant +régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord.... +Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se +seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la +fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine.... +Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout +son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les +haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit +assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté....</p> + +<p>De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver +sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore +d'épouvantables requins!...</p> + +<p>Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre +l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine +suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle +pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une +manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs +camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si +généreusement immolé au salut commun!...</p> + +<p>Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle +puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de +chose pour elle. Le bâtiment que la veille <i>le Mascarenhas</i> avait aperçu +avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de +voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché +sans que le capitaine eût remarqué la manœuvre qu'il avait faite. Ce ne +fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on +se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on +pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir +l'intention de lui faire.</p> + +<p>Mais, contre l'attente générale des marins du <i>Mascarenhas</i>, le bâtiment +qu'ils examinaient se contenta de régler sa vitesse sur celle de son +voisin, et de courir la même bordée que lui pendant long-temps, sans +qu'aucun homme à bord de ce bâtiment inconnu élevât la voix pour leur +adresser un seul mot.</p> + +<p>Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulière de ce +nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres +réflexions dans lesquelles il se trouvait absorbé depuis quelques +heures.</p> + +<p>Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi étrange ne s'était +offert encore à ses regards, depuis le temps où pour la première fois il +avait parcouru les mers.</p> + +<p>Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues +vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses, +au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage +fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La +peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de +la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon +de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues +dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc, +accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient +uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une +large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches +d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de +la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de +guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un +manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme +pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par +l'effet du mouvement des vagues <i>le Mascarenhas</i>, placé au vent de son +voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle +tombait alors le brick, l'œil des curieux, plongeant dans le coffre de +ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui +partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens +qu'eussent encore supportés les flots.</p> + +<p>Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que +la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les +marins du <i>Mascarenhas</i>. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre, +et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là +montrés sur le pont, depuis la manœuvre qu'avait dû faire le brick +inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais.</p> + +<p>Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le +bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis +sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir +être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre +eux.</p> + +<p>L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille +noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine +de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à +peine tourner par intervalles sur le <i>Mascarenhas</i>. Une veste de drap +noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il +avait tourné du côté du timonnier.</p> + +<p>Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus +sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot +depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les +mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de +faire pour modérer ou prévenir les <i>lancs</i> du bâtiment, on aurait dit de +deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du +gouvernail.</p> + +<p>Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui +permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du +<i>Mascarenhas</i> avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui +peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la +position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de +recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du +trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le +profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé +arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du <i>Mascarenhas</i>, et +jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée +susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait +vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent. +A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route +accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa +position le long de son camarade de bordée.</p> + +<p>Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre +à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer +quelques explications sur une manœuvre aussi étrange et une intention +aussi évidente.</p> + +<p>Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à +interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si +près de lui.</p> + +<p>Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus +entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à +recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si +intéressant pour eux.</p> + +<p>—<i>Ship, oh!</i> s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité +quelque temps à prendre le premier la parole.</p> + +<p>Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours +assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les +mots qui viennent de lui être adressés.</p> + +<p>Étonné de ce silence, le capitaine du <i>Mascarenhas</i> croit devoir répéter +son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que +la première fois:</p> + +<p>—<i>Ship, oh!</i></p> + +<p>Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de +prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de +place, et de lui faire entendre ces seuls mots:</p> + +<p>—Parlez français. Je n'aime pas l'anglais!</p> + +<p>Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble +d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à +adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit +prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa +nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les +couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi +le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de +l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du +<i>Mascarenhas</i>, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse +échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son +signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre.</p> + +<p>—A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement +le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent +vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut +peut-être se préparer encore.</p> + +<p>—Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous +coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs +plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant +n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de +rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée +ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français.... +Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel +nous envoie.</p> + +<p>Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin:</p> + +<p>—Oh! du brick, oh!</p> + +<p>Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les +visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête, +et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même +répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce +porte-voix, tournée vers le <i>Mascarenhas</i>? Ce sont les oracles du destin +qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et +pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler.</p> + +<p>—Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de +place.</p> + +<p>—D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu +enhardi.</p> + +<p>—De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres?</p> + +<p>—Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et +vingt-six hommes d'équipage.</p> + +<p>Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts, +sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va +encore nous parler.</p> + +<p>Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix:</p> + +<p>—Depuis quand le <i>Mascarenhas</i> a-t-il éprouvé des calmes?</p> + +<p>—Depuis quarante-et-un jours, capitaine.</p> + +<p>—Avez-vous assez de vivres?</p> + +<p>—Nous avons épuisé tous ceux que nous avions.</p> + +<p>—Et de l'eau?</p> + +<p>—Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.</p> + +<p>—Et vos malades?</p> + +<p>—Nous en avons perdu quelques-uns.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la +mer?</p> + +<p>—Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils +commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de +votre navire.</p> + +<p>Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes +étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec +effort.</p> + +<p>Le commandant du brick reprit:....</p> + +<p>—De quoi avez-vous le plus besoin?</p> + +<p>—D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé.</p> + +<p>—Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde.</p> + +<p>—S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et +qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus +signalé que la Providence pût nous accorder.</p> + +<p>—Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez +vous?</p> + +<p>—Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin +d'avoir peur, elle ne se communique pas.</p> + +<p>—Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur! +et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui +pousse la barre un peu au vent.</p> + +<p>Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la +poupe, qu'il présente dans cette manœuvre au <i>Mascarenhas</i>, ce mot, ce +mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches:</p> + +<p>LE FANTOME!</p> + +<p>C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à +propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas +avoir <i>peur</i>.</p> + +<p>A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une +révélation pour tous les marins, les matelots du <i>Mascarenhas</i> +s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les +regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour +ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du <i>Fantôme</i>.</p> + +<p>Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut +repris la route qu'il tenait auparavant à côté du <i>Mascarenhas</i>, le +capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé +l'apparition du <i>Fantôme</i> et de son redoutable commandant, renoua en ces +termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée +quelques minutes auparavant:</p> + +<p>—Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui +a paru vous déplaire; mais je ne savais pas....</p> + +<p>Le commandant du <i>Fantôme</i>, à ces mots, se contenta de faire un signe de +tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu +l'offenser.</p> + +<p>L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix:</p> + +<p>—Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je +me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes +malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que +par l'humanité de son cœur.</p> + +<p>—Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?</p> + +<p>—D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour +nos pauvres malades.</p> + +<p>—Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres, +vous allez en avoir.</p> + +<p>Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de +l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses +officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur +chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions +dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans +montans en fer.</p> + +<p>A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et +les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation +à la mer.</p> + +<p>Jamais les marins du <i>Mascarenhas</i> n'avaient encore vu une manœuvre +exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence. +C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui +paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon +eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!</p> + +<p>Le <i>Mascarenhas</i>, en voyant la manœuvre faite par son voisin, mit +comme lui en <i>panne</i> aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais +quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté +de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.</p> + +<p>Le canot rapide du <i>Fantôme</i> élonge le grand navire; les huit matelots +qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec +lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et +les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont +déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les +transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du +<i>Mascarenhas</i>, c'est le chirurgien du <i>Fantôme</i>, qui a tenu la barre du +gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se +rendre de l'un à l'autre navire.</p> + +<p>A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades +s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur +qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots +entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume +pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il +interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on +recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine +chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance +renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres +dans les cœurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le +besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes +les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont +subis....</p> + +<p>Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en +vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des +malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement +serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie +commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui +soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui +offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une +bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des +maux que rien ne peut guérir.</p> + +<p>—Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après +m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a +chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous +rendre.</p> + +<p>—Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de +votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes +passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous +permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée +est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant +quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible +carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses +secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui +confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous +êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que +votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une +prière.</p> + +<p>—Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres.</p> + +<p>—Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos +respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie, +qui à peine a épargné son mari.</p> + +<p>Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à +une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands +sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la +mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se +prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins +ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche +mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si +jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades, +à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous +ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on +dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son +bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus +aucun vœu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si +indifférent.</p> + +<p>Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps +avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du +<i>Mascarenhas</i>.</p> + +<p>Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait +déjà à éprouver un refus.</p> + +<p>Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens +d'hésitation.</p> + +<p>—Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la +faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous +l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas +vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder +votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons +qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne +ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au +reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et +qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si +mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des +dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi +jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré +notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le +dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que +nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son +étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon, +noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le +connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la +gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si +l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui +redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme +un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes, +et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au +monde!...</p> + +<p>—Comment! le Capitaine-Noir?...</p> + +<p>—Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est +cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis +depuis long-temps son ami.</p> + +<p>—Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...</p> + +<p>—Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans +un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins +souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en +arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et +celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours. +Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette +espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre +compte de l'état de nos blessés.</p> + +<p>—Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?</p> + +<p>—Trois combats et deux abordages.</p> + +<p>—Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre +gréement aucune trace de boulets!...</p> + +<p>—Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'œil du +plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de +boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus +vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures +de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le +commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais +signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de +vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.</p> + +<p>—De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière +que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé +sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien +pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut +leur rendre.</p> + +<p>—Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent +au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa +colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de +le croire.</p> + +<p>—Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes +deux infortunés passagers?</p> + +<p>—Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit +instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou +peut-être à revoir.</p> + +<p>—A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi, +vous revoir bientôt.</p> + +<p>—Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du <i>Fantôme</i> +dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que....</p> + +<p>—Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et +le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en +lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.</p> + +<p>—Adieu, capitaine.</p> + +<p>La légère embarcation qui avait transporté à bord du <i>Mascarenhas</i> le +docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du <i>Fantôme</i> +que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et +de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu +de temps.</p> + +<p>Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur +disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place +qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste +seul de leur commandant les avait chargé.</p> + +<p>Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du +docteur à bord du <i>Mascarenhas</i>, <i>éventèrent</i> leur grand hunier et +reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une +demi-portée de pistolet l'un de l'autre.</p> + +<p>La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le +canot à son arrivée le long du <i>Fantôme</i> ne lui fit augurer rien de bien +favorable de la mission dont il avait chargé le docteur.</p> + +<p>Si le médecin du <i>Fantôme</i>, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir +quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant +de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne +suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le +Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir +<i>le Fantôme</i> forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus +revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera +plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces +flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il +pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de +tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a +englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde!</p> + +<p>—Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un +des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de +l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.</p> + +<p>L'attention du capitaine du <i>Mascarenhas</i>, sollicitée par cet +avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du +<i>Fantôme</i>.</p> + +<p>Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son +chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques +questions.</p> + +<p>Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se +promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de +côté de son large pantalon....</p> + +<p>—Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que +c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour +sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur +parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le +Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....</p> + +<p>Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit +remarquer un mouvement à bord du <i>Fantôme</i>.... Au geste du commandant du +brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt <i>le Fantôme</i> +masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au +<i>Mascarenhas</i>, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de +lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un +commandement impérieux... <i>Le Mascarenhas</i> met aussi en panne, et +l'embarcation du <i>Fantôme</i>, qui déjà est venue à bord avec le docteur, +est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin +s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son +commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence +pour accoster une seconde fois le navire anglais.</p> + +<p>—Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du <i>Mascarenhas</i>, je vous +l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans +doute m'apporter de bonnes nouvelles?</p> + +<p>—Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos +deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous +intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions +pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire +éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre +malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne +sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation, +sur un bon matelas ou dans un cadre.</p> + +<p>Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent +prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts +avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du <i>Fantôme</i> +par les matelots du Capitaine-Noir.</p> + +<p>Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de cœur le capitaine +du <i>Mascarenhas</i>. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin +l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service +qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son +humanité.</p> + +<p>Le canot du <i>Fantôme</i> s'éloigna alors silencieusement du bâtiment +anglais pour retourner à son bord.</p> + +<p>Les matelots et les passagers du <i>Mascarenhas</i>, les yeux attachés sur +cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne +purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les +précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la +figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa +tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas +seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la +brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher +tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si +soigneusement.</p> + +<p>Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce +pour épargner aux marins du <i>Fantôme</i> l'impression pénible que peut +causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel +effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux +qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à +trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté +le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante, +pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se +place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir +d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité +recevoir à son bord?...</p> + +<p>Tout le monde à bord du <i>Mascarenhas</i> se perd en conjectures sur les +minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.</p> + +<p>Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le +long du <i>Fantôme</i>.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls +de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement +du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et +de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui +amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène +toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se +tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait +d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est +devenu le théâtre....</p> + +<p>La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le +plabord du <i>Fantôme</i>; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le +docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher, +plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux +regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur +l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers +un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la +malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec +soin par quatre matelots.</p> + +<p>Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène +muette et mystérieuse.</p> + +<p>Le <i>Fantôme</i> rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à +la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes +à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec +promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans +se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le <i>Fantôme</i>, poussé +alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près, +quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du <i>Mascarenhas</i>, et +en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste +derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du +brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.</p> + +<p>Au moment de leur séparation, le capitaine du <i>Mascarenhas</i> a voulu +faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais +a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de +salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette +politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le +saluât.</p> + +<p>Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest, +sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers +que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire +anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour +la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il +croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la +vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que +nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord +avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être +invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que +notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont +communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui +que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers.... +Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du +<i>Fantôme</i>? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils +n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils +paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi, +comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont +signé un pacte avec le diable.</p> + +<p>La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon, +vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir +leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua +que c'était là qu'était encore le <i>Fantôme</i>. Les marins du +<i>Mascarenhas</i>, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent +leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que +jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur +dérober pour toujours.</p> + +<p>—C'est la clarté de l'habitacle du <i>Fantôme</i> que vous voyez là, +disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en +palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est, +dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole +est placée pendant la nuit. Le jour, quand le <i>Fantôme</i> combat, il ne +hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une +tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière, +tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des +officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à +l'abordage.</p> + +<p>—Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous +ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer +de jeunes enfans?</p> + +<p>—Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne +connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le +Capitaine-Noir?</p> + +<p>—Jamais nous n'en avons entendu parler.</p> + +<p>—Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait +la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur +faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.</p> + +<p>—Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades; +mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante +derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire +plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne +crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux +mois.</p> + +<p>Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry, +prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.</p> + +<p>L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui +murmuraient autour du navire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Voyez à l'horizon</span><br /> +<span class="i0">Filer comme un fantôme</span><br /> +<span class="i0">Ce brick sans pavillon,</span><br /> +<span class="i0">Avec sa longue baume.</span><br /> +<span class="i0">Veille bien au bossoir,</span><br /> +<span class="i0">Car la nuit sera sombre,</span><br /> +<span class="i0">Et l'on a vu dans l'ombre</span><br /> +<span class="i0">Le Capitaine-Noir.</span><br /> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Largue la toile,</span><br /> +<span class="i0">Forçons de voile,</span><br /> +<span class="i0">Car il court l'enfer,</span><br /> +<span class="i0">Ce roi de la mer.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Malheur à qui s'endort</span><br /> +<span class="i0">Et tombe sous sa coupe;</span><br /> +<span class="i0">Une tête de mort,</span><br /> +<span class="i0">C'est son fanal de poupe.</span><br /> +<span class="i0">De l'arrière au bossoir,</span><br /> +<span class="i0">Comme un drap mortuaire</span><br /> +<span class="i0">Est peint l'affreux corsaire</span><br /> +<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Largue la toile,</span><br /> +<span class="i0">Forçons, etc.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Le jour, au fond des eaux</span><br /> +<span class="i0">Comme un plomb il se coule,</span><br /> +<span class="i0">Pour guetter les vaisseaux</span><br /> +<span class="i0">Que balance la houle.</span><br /> +<span class="i0">Et lorsqu'avec le soir</span><br /> +<span class="i0">Au loin la foudre gronde,</span><br /> +<span class="i0">On voit sortir de l'onde</span><br /> +<span class="i0">Le Capitaine-Noir.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Largue la toile,</span><br /> +<span class="i0">Forçons, etc.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Des grappins teints de sang</span><br /> +<span class="i0">A ses vergues se brassent,</span><br /> +<span class="i0">Pour déchirer le flanc</span><br /> +<span class="i0">Des vaisseaux qui le chassent.</span><br /> +<span class="i0">Et quand il fait pleuvoir</span><br /> +<span class="i0">Son monde à l'abordage,</span><br /> +<span class="i0">Nul n'échappe à la rage</span><br /> +<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Largue la toile,</span><br /> +<span class="i0">Forçons, etc.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Partout portant l'effroi,</span><br /> +<span class="i0">Partout faisant sa ronde,</span><br /> +<span class="i0">Près des vaisseaux du roi,</span><br /> +<span class="i0">Lui seul est roi sur l'onde.</span><br /> +<span class="i0">Ah! tremblons de le voir!</span><br /> +<span class="i0">Peut-être il nous observe....</span><br /> +<span class="i0">Mais que Dieu nous préserve</span><br /> +<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Largue la toile,</span><br /> +<span class="i0">Forçons de voile,</span><br /> +<span class="i0">Car il court l'enfer,</span><br /> +<span class="i0">Ce roi de la mer.</span><br /> +</div></div> + + + +<p>La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà +le feu du <i>Fantôme</i> avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs +superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne +fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés +pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans +doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la +proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous +attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses +redoutables grappins sur le pauvre <i>Mascarenhas</i>. Minuit, c'est son +heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment +à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les +autres, elle est unie comme une glace pour le <i>Fantôme</i>, qui jamais, +même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses +perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès +quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que +quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour +commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et +qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du <i>Fantôme</i>, +car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne +tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son +nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord +que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire, +chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second +du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second +lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.</p> + +<p>Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes +des matelots, allèrent se reposer, et le pont du <i>Mascarenhas</i> resta +livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait +fait naître en eux l'apparition du <i>Fantôme</i> et du Capitaine-Noir.</p> + +<p>Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux +capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du +<i>Fantôme</i>? Nous allons le voir.</p> + +<p>Quelques heures après avoir perdu de vue le <i>Mascarenhas</i>, le docteur, +chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais, +s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée. +Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui +permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne +semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin: +Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec +désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver +un seul de ses jours!</p> + +<p>La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse, +l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les +instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la +malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du +fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du +<i>Fantôme</i>, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche +de l'agonisante.</p> + +<p>Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que +cette scène douloureuse avait jeté dans son cœur, vint respirer sur le +pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir +était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque +toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur +le gaillard d'arrière.</p> + +<p>Le docteur trouva le second du <i>Fantôme</i> parcourant tout seul l'espace +compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les +officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa +chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins +que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont +gouvernait l'homme placé à la barre.</p> + +<p>Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort +peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose +expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il +disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer +honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les +ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux, +quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.</p> + +<p>—Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont +son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?</p> + +<p>—Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout +bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans +l'entrepont entre ces deux infortunés.</p> + +<p>—Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme +qui tue par état être <i>vent-dessus vent-dedans</i> pour une femme qui va +avaler naturellement sa <i>gaffe</i>!</p> + +<p>—Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique +pas, mais qui existent dans notre pauvre cœur humain.... A propos, +est-ce que le capitaine s'est déjà couché?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore +que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais +poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme +malade et son pleurnicheur de mari.</p> + +<p>—C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui +demander de faire venir une femme à bord du <i>Fantôme</i>, et je conçois +encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer +promener avec ma demande.</p> + +<p>—Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier +avec le beau sexe; qui sait!</p> + +<p>—J'en doute.</p> + +<p>—Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au +premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand +dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux +mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais +notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle +paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y +reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du <i>Fantôme</i>.</p> + +<p>—Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus +long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour +se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu +lieu à la Guayra.</p> + +<p>—Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le +capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!</p> + +<p>—Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur +le Capitaine-Noir.</p> + +<p>—Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à +moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il +s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop +dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.</p> + +<p>—Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je +connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et +jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été +trompé par une femme.</p> + +<p>—Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi +fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez +bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.</p> + +<p>—Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé +était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait +l'avait conduit à courir les mers?</p> + +<p>—Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.</p> + +<p>—Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles +que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les +mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en +composerait plus d'un volume....</p> + +<p>—A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?</p> + +<p>—Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout +cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est +attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de +services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux +ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que +ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...</p> + +<p>—Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....</p> + +<p>—Son avarice?</p> + +<p>—Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour +lui, ce brave homme!</p> + +<p>—Son inhumanité?</p> + +<p>—Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!</p> + +<p>—Son défaut de courage?</p> + +<p>—Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le +premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter +d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.</p> + +<p>—Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde +avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit +d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler +pour nous dire des choses inutiles?</p> + +<p>—Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en +parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous, +je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez +bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble, +lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on +s'imagine lui cacher.</p> + +<p>—Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez +guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y +venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.</p> + +<p>—Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?</p> + +<p>—Je lui aurais demandé une faveur.</p> + +<p>—Et quelle faveur?</p> + +<p>—Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste +n'est pas pour moi.</p> + +<p>—Et pour qui donc est-elle?</p> + +<p>—Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé +comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme +c'était.</p> + +<p>—Et vous lui avez répondu....</p> + +<p>—La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où +elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de +prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se +nommait.... Antonio.</p> + +<p>—Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.</p> + +<p>—Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que +c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.</p> + +<p>—Fort bien, et après?...</p> + +<p>—Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle, +parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières +volontés.</p> + +<p>—Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le +Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un +confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de +rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et +que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses +dernières volontés? Est-ce que son grand <i>bat-la-lame</i> de mari n'est pas +là au poste pour un coup?</p> + +<p>—Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé +par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques +heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet +de son lit.</p> + +<p>—Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le +caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et +définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son +seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne +pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore, +docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au +capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?</p> + +<p>—Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de +conscience.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous +bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?</p> + +<p>—Que feriez-vous?</p> + +<p>—D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler +les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je +chantais <i>femme sensible</i>. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais +d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine, +je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi: +Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le +commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le +bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien, +Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et +il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité. +Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade +défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.</p> + +<p>—Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières +volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.</p> + +<p>—Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait +faite!</p> + +<p>—Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du +commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me +débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse +qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.</p> + +<p>—Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des +gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision +de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai +voulu aussi me <i>scrupuliser</i> un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y +arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire +bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus +honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il +paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de +s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du +compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand +la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de +chercher à contrarier le vœu de la nature; n'est-ce pas, docteur?</p> + +<p>En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les +environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme +le capitaine du <i>Fantôme</i> avait seul le privilége de monter à cette +heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà +le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.</p> + +<p>—Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller +à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.</p> + +<p>—Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment +du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que +moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est.... +Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.</p> + +<p>Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer +si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à +ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux +fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il +avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques +minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas +lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant +une heure il ne fit pas autre chose.</p> + +<p>Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour +aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois +fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole +au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première +position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la +bouche.</p> + +<p>Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le +médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine, +harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se +lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand +mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien! +docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est +belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc, +docteur, et plus vite que cela.</p> + +<p>Le docteur n'osait.</p> + +<p>Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard +d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la +position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par +intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de +temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les +accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du +commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une +expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour +cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du +grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le +second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer, +le chapeau bas, vers son capitaine.</p> + +<p>Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui +vint avec la nécessité de parler clairement.</p> + +<p>—Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!</p> + +<p>—Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!</p> + +<p>—Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur +en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus +que cela encore à réclamer de votre bonté.</p> + +<p>—Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.</p> + +<p>—D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une +femme qui se meurt et moi?</p> + +<p>—Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement +l'hospitalité à bord du <i>Fantôme</i>, voudrait confier à vous, mais à vous +seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.</p> + +<p>—Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?</p> + +<p>—Parce que vous êtes le capitaine du navire.</p> + +<p>—Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes +volontés?</p> + +<p>—Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.</p> + +<p>—Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette +mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui +pèse se passera peut-être.</p> + +<p>—Je vous ai nommé, commandant.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle a persisté dans sa résolution.</p> + +<p>—C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut +comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?</p> + +<p>—De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est +une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.</p> + +<p>—Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui, +mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je +verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite.... +Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme +encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....</p> + +<p>Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son +capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un +trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans +l'entrepont, lui demande:</p> + +<p>—Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?</p> + +<p>—Il a consenti, lui répond le médecin.</p> + +<p>—Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait +se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux +de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!</p> + +<p>Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand +panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la +dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef +puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait +de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de +curiosité....</p> + +<p>Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que +bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est +montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui +communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force, +et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se +recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a +fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a +obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur +lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il +chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa +bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas +même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en +sanglotant....</p> + +<p>Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la +visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur +l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à +bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés +devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais +n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme +se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant +bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le +mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....</p> + +<p>Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main +ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il +s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec +humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette +tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.</p> + +<p>Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée +de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas +du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort +de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et +de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui +apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....</p> + +<p>A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque +éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri +horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe.... +Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où +le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils +ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée +épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se +précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui +règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et +sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un +cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent; +à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout +palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps +inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile +lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de +terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....</p> + +<p>Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble +affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son +front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son +trépas....</p> + +<p>—Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux +désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra +l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la +victime.... Je veux savoir....</p> + +<p>—Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si +le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez +pas....</p> + +<p>—Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe +le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander +par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a +paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son +honneur, ce capitaine si terrible....</p> + +<p>—Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux, +il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez +parler.... Le voilà!...</p> + +<p>Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se +présente, les bras croisés et l'œil en feu, le redoutable +Capitaine-Noir!...</p> + +<p>Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine +lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux, +à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir, +et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de +parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche +ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....</p> + +<p>—Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en +accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la +désobéissance ni même la plus légère hésitation....</p> + +<p>Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant +auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la +chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de +pénétrer....</p> + +<p>Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens +étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur.... +Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que +s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant +revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie +infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond +rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son +ami....</p> + +<p>Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour +obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa +stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer +ces mots:</p> + +<p>—La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du +commandant.</p> + +<p>Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie +avec effroi:</p> + +<p>—Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....</p> + +<p>—N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous +aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....</p> + +<p>—Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme +de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air +d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai +plus tranquille quand je me sentirai plus près de....</p> + +<p>A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en +entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le +bruit soudain d'une arme à feu les arrête....</p> + +<p>Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois +à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!</p> + +<p>—Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est +pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...</p> + +<p>Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les +hommes du <i>Fantôme</i>, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle +sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient +appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard +d'avant.</p> + +<p>Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité, +c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et +le second, ils se sentent rassurés....</p> + +<p>L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître +Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour +entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....</p> + +<p>Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir. +Il va parler.</p> + +<p>Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot, +ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....</p> + +<p>—Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est +finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son +honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient +de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait +flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....</p> + +<p>A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les cœurs, l'équipage +se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps: +l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du +navire....</p> + +<p>—Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les +matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus +alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu +s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour +chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé +capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres, +donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus +lugubre....</p> + +<p>—Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété, +l'avez-vous trouvé, mes amis?...</p> + +<p>Et tous les matelots consternés répondent:</p> + +<p>—Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on +dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel +leur fortune et leur vie sont attachées....</p> + +<p>Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages; +la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à +gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du <i>Fantôme</i>. +Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui +gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient +retrouver les précieux restes de leur brave commandant....</p> + +<p>La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété +vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont +désobéi....</p> + +<p>Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan, +au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient +le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes +les imprécations de l'impuissance et du désespoir....</p> + +<p>En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage +sur quelque chose qu'il demande vaguement....</p> + +<p>Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le +corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme +doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes +épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres +que les officiers ont allumées....</p> + +<p>—Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.</p> + +<p>—Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à +leurs camarades....</p> + +<p>—Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la +poulaine, disent-ils tous....</p> + +<p>—Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec +un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent +long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables +cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon +pour eux.</p> + +<p>Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant +même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes, +ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir +exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins +leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel +sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....</p> + +<p>C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer +les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient +assouvir leur fureur.</p> + +<p>—Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait +finir le Capitaine-Noir....</p> + +<p>—Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....</p> + +<p>Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:</p> + +<p>—Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à +terre le plus tôt possible....</p> + +<p>—Nous ne voulons plus naviguer désormais....</p> + +<p>—Plus de Capitaine-Noir, plus de <i>Fantôme</i>....</p> + +<p>—Lui seul était digne de commander notre corsaire....</p> + +<p>—Menez-nous à la première terre venue....</p> + +<p>—Notre course, sans lui, est à jamais finie....</p> + +<p>Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du +Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir +plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils +avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue +qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage +et de bonne volonté pour manœuvrer le navire et pour obéir aux ordres +de leur nouveau commandant.</p> + +<p>Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut +résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à +Buenos-Ayres.</p> + +<p>Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les +côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent <i>le +Fantôme</i>, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi, +était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A +peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent +leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....</p> + +<p>—Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....</p> + +<p>—De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre +dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que <i>le Fantôme</i> +puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.</p> + +<p>Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de +résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au +vœu du grand nombre....</p> + +<p>L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de +monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un +sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son +capitaine....</p> + +<p>Les voiles du <i>Fantôme</i> viennent d'être déployées....</p> + +<p>Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de +combattre....</p> + +<p>Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe.... +C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y +avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises, +les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu +au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie +dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins, +ces voiles si gracieuses, chefs-d'œuvre des habiles marins qu'avait +choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il +craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les +panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les +pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés, +debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le +silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont +sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont +frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan +s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde +reste couverte d'un nuage de soufre que l'œil ne peut percer, et que la +brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la +secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé +sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur +leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était <i>le +Fantôme</i>.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui +aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....</p> + +<p>A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui +n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de +toutes les embarcations ce cri lamentable:</p> + +<p>Plus de <i>Capitaine-Noir</i>! plus de <i>Fantôme</i>!!!</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le Négrier le Revenant,</a></h3> +<h3><a href="#table">SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.</a></h3> + + +<p>Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, +encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété +l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait +étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des +navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à +achever sa traite.</p> + +<p>La corvette <i>le Soho</i>, commandée par un officier aussi intrépide +qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse +mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, +les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit +et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à +cacher sa périlleuse manœuvre et son projet hardi.</p> + +<p>Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se +faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la +corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.</p> + +<p>Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, +n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces +sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant +d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par +une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et +le vent, qui si souvent hurle par <i>tornades</i> dans l'atmosphère +étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes +gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens +les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.</p> + +<p>Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans +l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix +retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un +porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:</p> + +<p><i>Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte +en double serrer les voiles!</i></p> + +<p>Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, +et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord +ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre +quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur +le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:</p> + +<p>—Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon +toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour +nous!</p> + +<p>Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se +promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils +en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La +pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur +leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait, +ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.</p> + +<p>Ils attendaient le jour.</p> + +<p>Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se +trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant +comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers +rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc +atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres +de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels +était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à +l'ancre....</p> + +<p>Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire +nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant +qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car +c'était un trois-mâts, et un fort <i>négrier</i> sans doute....</p> + +<p>La résolution du capitaine du <i>Soho</i> fut bientôt prise et son plan +d'attaque bientôt arrêté.</p> + +<p>—Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher +ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer +sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son +refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un +des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de +l'impassibilité insultante de ce misérable.</p> + +<p>En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la +mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots +qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les +commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont +atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace +de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux +ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif +de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est +probablement un navire abandonné....</p> + +<p>Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises +pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du <i>Soho</i> était monté +lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre +les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il +le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....</p> + +<p>Un <i>hourra</i> épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans +Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment +de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne +s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient +enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls +qu'il avait eu à leur faire courir.</p> + +<p>Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le +trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots +armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se +précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent, +qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer +une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais, +accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver, +sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs +embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres +de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.</p> + +<p>Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers +des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.</p> + +<p>Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que +leur défaite a un instant troublé.</p> + +<p>Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la +première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur +que le premier choc.</p> + +<p>Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises, +privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans +matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ +de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de +fumée.</p> + +<p>Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant +revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il +aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur +cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après +avoir exécuté une manœuvre ordinaire dans la circonstance la plus +paisible!</p> + +<p>Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et +résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!</p> + +<p>A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise, +réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de +l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait +plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres +négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus +passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller! +Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou +trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses +huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par +un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!</p> + +<p>Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses +idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une +tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine +en lui assez de force et de calme pour commander la manœuvre qu'il lui +fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint +se joindre encore un sentiment d'effroi....</p> + +<p>Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir +rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se +dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres: +ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses +capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.</p> + +<p>Plus de doute, il va appareiller....</p> + +<p>Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au +bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se +laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste +n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer <i>le +Soho</i>, <i>le Soho</i> dépourvu de monde, <i>le Soho</i> découragé, accablé par la +double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.</p> + +<p>Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les +airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes +funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les +bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la +rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il +court; il approche; il va tomber sur <i>le Soho</i>.</p> + +<p>—Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en +s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre +déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus +combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de +sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les +mains d'un corsaire.</p> + +<p>—Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef +désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le +pavillon du roi pour cet infernal pirate.</p> + +<p>Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier, +s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux +poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire +sauter la corvette.</p> + +<p>Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution +dont il est lui-même animé, le commandant du <i>Soho</i> attend avec +résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de +trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il +s'est assurée.</p> + +<p>Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se +mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et +dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes +et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort +sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne +montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et +un pont aussi désert que sa longue batterie!</p> + +<p>Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui +s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait +pu manœuvrer pour échapper au danger de cette position.</p> + +<p>Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un +long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!</p> + +<p>—Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix +de Stentor le commandant du corsaire.</p> + +<p>—Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je +te ferai savoir le mien après.</p> + +<p>—Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si +tu sais lire!</p> + +<p>Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une +épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé +et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la +malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux +ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en +désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du <i>Soho</i>, le fier négrier +laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes +lettres blanches sur sa poupe toute noire: <i>le Revenant</i>!!!</p> + +<p>Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, <i>le +Revenant</i> disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon +lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et +sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la +veille, aux approches lugubres de la nuit!</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Ronde de nuit des Corsaires.</a></h3> + + +<p>Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux +voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures +seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une +centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la +permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de +reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.</p> + +<p>Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles, +assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges, +qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes +corsaires du lougre <i>l'Invisible</i> étaient revenus à leur bord, frais et +dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans +une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien +ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et +les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les +capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.</p> + +<p><i>L'Invisible</i> appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour +couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre, +vers le bill de Portland....</p> + +<p>Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses +et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et +présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de +toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens, +leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur +originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des +Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des +Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de +ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps +de guerre et quelquefois même en temps de paix.</p> + +<p>Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute +cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à +l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire +rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.</p> + +<p>Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était +endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour +veiller au large, manœuvrer le navire et sauter au besoin à bord du +premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au +milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.</p> + +<p>Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il +faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse +l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les +gens de quart, en se disant à l'oreille: <i>Le capitaine est sur le pont</i>, +n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers +entretiens les méditations de leur chef. <i>Quand on parle trop haut</i>, +s'étaient-ils répété, <i>ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre, +le b.... n'est pas bon!</i></p> + +<p>Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui +prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter, +assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard +d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'œil que le +capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir +quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son +discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son +auditoire.</p> + +<p>«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de +ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les +plus <i>comme il faut</i> du pays vont se baigner comme des canards riches; +de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en +compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans +pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux +rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise, +taillée pour l'amour comme un <i>balaou</i> pour la marche, se dégréait pour +à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son +hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux <i>acoulites</i>:</p> + +<p>«—Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps. +Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me <i>pommoie</i> +le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!</p> + +<p>«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais +cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre +d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça +que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il +me faut pour le moment; et je croche dans tout....»</p> + +<p>«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la +clé par-dessus le bord.</p> + +<p>«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa +table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien +garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là +descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et +mes panneaux condamnés.</p> + +<p>«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un +smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré +comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié +d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête, +pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce +qui fut dit fut fait.»</p> + +<p>Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève +s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la +péroraison:</p> + +<p>—Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?</p> + +<p>—Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur +dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la +première famille de lords du royaume.</p> + +<p>—Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?</p> + +<p>—Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première +fois, depuis mon <i>exeat</i> des pontons, que j'ai repris la course avec +vous, Dieu merci!</p> + +<p>—C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit +prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à +bord toute ta riche famille de lords.</p> + +<p>—Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon +sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi +horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.</p> + +<p>Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre <i>l'Invisible</i> +avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de +ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître +d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs +du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois +mois auparavant.</p> + +<p>Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait +au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse +exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il +venait d'aventurer sur la côte ennemie.</p> + +<p>Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au +capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers +rayons du jour, on aperçut, à bord de <i>l'Invisible</i>, un petit point noir +qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le +corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus +considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.</p> + +<p>Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la +barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous +vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous +des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au +moins deux comme vous!</p> + +<p>Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à +bord du fatal corsaire.</p> + +<p>Le second de <i>l'Invisible</i>, après avoir présidé à cette petite opération +de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:</p> + +<p>—Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment +tapée?...—Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en +aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune +mari de ce coup de temps?—Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande +seulement à vous parler.</p> + +<p>—Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file +et la timidité m'ennuie.</p> + +<p>Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois +prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution +pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son +émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que +pouvons-nous espérer de vous?</p> + +<p>—La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases, +car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on, +beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous, +votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra +financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime +pour votre liberté?—Combien exigez-vous pour notre délivrance?—Puisque +c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie. +Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.</p> + +<p>—Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les +moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.</p> + +<p>—Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne +pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit +canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous +faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon +bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en +bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord +sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de +pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas +contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque +croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse, +et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le +bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger +inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....</p> + +<p>A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir. +Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le cœur +de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion +qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:</p> + +<p>—Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître +et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez +entendu; je ne répète jamais la même chose.</p> + +<p>L'affaire vous chausse-t-elle?</p> + +<p>—Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et +faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole +d'honneur que vous serez satisfait.</p> + +<p>Les choses se passèrent comme il avait été convenu. <i>L'Invisible</i>, après +avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le +cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du +rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure +dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.</p> + +<p>C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver +l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se +jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son +épouse éplorée.</p> + +<p>—Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son +poste?</p> + +<p>—Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille +guinées.</p> + +<p>—Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père +par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.</p> + +<p>—Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse +aura été respectée de vous et de vos compagnons?</p> + +<p>—Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait +été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc, +mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes mœurs.... quand il +y a de l'or au bout....</p> + +<p>Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise +est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes +piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni +l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse +famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de +Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu +donc, bon voyage, les amis; et si le cœur vous en dit, n'oubliez pas, +mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!</p> + +<p>Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre <i>l'Invisible</i> +flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une +prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.</p> + +<p>Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la +galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas +historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut +s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de +jasmin!</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Maître révolté;</a></h3> + +<h3><a href="#table">DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.</a></h3> + + +<p>Un joli brick du commerce, nommé <i>l'Oiseau-Bleu</i>, nous transportait, moi +et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux à Maragnan. Depuis +quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez +fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarité se +fussent encore établis entre les personnes de la chambre et les gens de +l'équipage. Les matelots qui, pour la première fois, naviguaient à bord +du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il régnât entre eux cette +intimité qui donne un air de famille si piquant à tout le personnel d'un +bâtiment marchand, et quant à nous, hôtes éphémères du bord, retenus par +le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous +n'avions pas encore songé à communiquer assez directement avec les gens +chargés de nous mener à notre destination, pour pouvoir nous flatter +d'avoir mérité leur confiance.</p> + +<p>Les marins, sans être ce qu'on appelle défians, sont en général peu +communicatifs avec les individus étrangers à leur profession.</p> + +<p>Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux +arrive naturellement et à propos, pour qu'ils accueillent favorablement +les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur +bienveillance.</p> + +<p>Ce ne fut guère que lorsque nous nous trouvâmes dans les délicieux +parages de l'île de Madère, que l'on commença à jaser un peu à bord de +<i>l'Oiseau-Bleu</i>. Les voyageurs qui ont éprouvé la douce influence de +l'air des tropiques, savent l'effet que la température vivifiante de ces +climats produit presque toujours sur les équipages qui viennent de +quitter la frigide et sombre monotonie de nos contrées septentrionales. +Il semble que le premier souffle des brises alisées ait l'heureux +privilége d'épanouir toutes les idées, de dilater tous les cœurs. Les +marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe, +pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout +de quelques jours de mer, que si c'étaient des hommes de deux espèces +différentes.</p> + +<p>Sur nos côtes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison +triviale pour exprimer vulgairement mon idée), ce sont des ours, des +bêtes féroces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus +méridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y +a de plus vif, de plus mignon et de plus sémillant au monde.</p> + +<p>Les colibris un peu goudronnés de <i>l'Oiseau-Bleu</i> commencèrent, donc à +caqueter, comme je l'ai déjà raconté, à la vue de Madère.</p> + +<p>Le maître d'équipage, en apercevant cette île si célèbre par la qualité +de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de +faire de la topographie de gaillard d'avant.</p> + +<p>—L'île de Madère, s'écria-t-il sentencieusement, ressemble à la vraie +croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jésus-Christ.</p> + +<p>—Et comment cela? me hasardai-je à demander à notre faiseur de +parallèle.</p> + +<p>—La raison du comment? me répondit-il avec un air qui me fit deviner la +satisfaction qu'il éprouvait d'avoir provoqué la question à laquelle il +s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de +la vraie croix, il y aurait de quoi à en faire cent vaisseaux de ligne, +comme de même que si on faisait l'appel général de tout le vin qui passe +pour du Madère, il y aurait de quoi à <i>soumerger</i> toute cette île que +voilà sous sa propre <i>produisance</i>.</p> + +<p>Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du maître +d'équipage, et il se mit à fredonner:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De mille et quelques paradis</span><br /> +<span class="i0">Que promet <i>la table</i> ou l'histoire,</span></div></div> + +<p>pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance +scientifique à la remarque ingénieuse qu'il venait de faire.</p> + +<p>Une petite passagère fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur +de posséder à bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au +capitaine, avec cette candeur de curiosité que savent avoir toutes les +passagères:</p> + +<p>—Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite île que l'on voit là +à côté de la grosse?</p> + +<p>—Mademoiselle, cette petite île se nomme Porto-Santo?</p> + +<p>—Porto-Santo! s'écria la jeune personne; oh! le drôle de nom, <i>Santo</i>!</p> + +<p>—Oui, <i>Santo!</i> grommela entre ses dents mon maître d'équipage, et de +manière à n'être entendu que de moi; si on te <i>sentait les os</i>, à toi, +on serait en vérité bigrement embarrassé de te sentir autre chose, +madame <i>Santo!</i></p> + +<p>Cette saillie me prouva que le maître du bord était calembouriste, et je +devinai dès lors qu'il ne me serait pas très-difficile de tirer parti de +la gaîté naturelle de son esprit, pour les conversations que je me +promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traversée.</p> + +<p>Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'études +philosophiques, que le sobriquet de <i>madame Santo</i> ou <i>Sent-os</i> resta +pendant tout le voyage à la pauvre fluette passagère qui avait si +indiscrètement demandé à notre capitaine le nom de la petite île voisine +de Madère.</p> + +<p>Le soir de notre première journée d'entrée en matière, les hommes de +quart, étalés nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans +les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se +couchant sur le guindeau ou les écoutilles, d'un calme enchanteur.</p> + +<p>Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrière, semblaient, +en pesant à peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous +rafraîchir à dessein, le vent léger et pur qui les avait enflées.</p> + +<p>Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les +matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils +savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuyé qui, +après avoir bien contracté sa bouche pour mieux bâiller, se prit à +crier:</p> + +<p>—Sac..dié! que je donnerais bien mon quart de vin pour que <i>queuqu'un</i> +nous contât un conte.</p> + +<p>—Ah! tu aimes donc les <i>contes</i>, marquis! Excusez de la friandise: si +tu avais dit ça avant dîner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.</p> + +<p>C'était, comme on s'en doute déjà, le maître d'équipage qui venait de +faire cette réponse à l'amateur de contes.</p> + +<p>—Ah ça, maître Révolté, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du +pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'équipage?</p> + +<p>—Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en +fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu +n'aies pas perdu ton temps à enfiler des perles au clair de la lune.</p> + +<p>—Quand je dis, maître Révolté, que j'ai fait un pari, c'est que je ne +sais pas ce que je dis.</p> + +<p>—Je m'en étais douté, rien qu'à tes premiers mots, et toute ta vie je +te pronostique qu'il en sera de même.</p> + +<p>—Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gagé en +pari, avec l'équipage.</p> + +<p>—Je commencerai peut-être à m'en douter quand tu me l'auras dit; mais +auparavant, si tu penses que je vais me <i>sabouler</i> le coco pour mettre +la main dessus, tu t'es fichu <i>dedans</i> comme un arracheur de dents! (A +part.) Mais est-il donc bête, ce baptisé-là! C'est la lune dans son +plein avec une fente au milieu.</p> + +<p>Le parieur reprend:</p> + +<p>—Eh bien! pour tout vous dire, maître Révolté, j'ai gagé, sans être +trop curieux, que maître Révolté n'était pas votre vrai nom!</p> + +<p>—<i>Non! Oui!</i></p> + +<p>—Mais, sans vous offenser, est-ce <i>oui</i>-t-ou <i>non</i>?</p> + +<p>—Tu as parlé de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit <i>nom</i>, pour +faire écho; mais je n'ai pas dit <i>non</i>, c'est-à-dire <i>no senhor</i>, comme +dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.</p> + +<p>—Mais, finalement, j'ai parié avec les autres que <i>maître Révolté</i>, +c'était pas plus votre nom de famille que votre nom de baptême. Ai-je +t'i gagné, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?</p> + +<p>—Tu as gagné ou tu as perdu, personne ne peut te refuser ça, à moins +que tu n'aies ni perdu ni gagné, comme dans un pari d'une pareille +nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bête de vie, je te +dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-à-dire que tu n'as pas perdu +l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de +perdition.</p> + +<p>—Ah! en ce cas-là, vous ne vous appelez pas devant la loi maître +Révolté!</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—C'est donc comme qui dirait censément un sobriquet?</p> + +<p>—<i>Sot</i> toi-même, entends-tu, mal appris!</p> + +<p>Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-<i>ce-t-il</i> malheureux de ne pas savoir +bien parler le français! C'était pas pour vous offenser, maître Révolté, +bien <i>acertainement</i>, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que +c'était, comme on dit, comment donc déjà? une espèce de nom de guerre +qu'on vous avait donné en vous appelant....</p> + +<p>—Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas. +Autre raison, autre bêtise! C'est comme défunt capitaine La Sottise, +qui, pour ne pas échouer son navire, l'a fichu droit à la côte. Allons, +paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas +aller en dérive du côté du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.</p> + +<p>—Ma foi, maître Révolté, je ne sais plus <i>quoi que</i> vous dire, tant +vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai parié, quoi, et j'aurai +perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarrée que la vôtre.</p> + +<p>Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient +été si mal accueillies par le subtil et impérieux maître, je crus +pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit même +de ma curiosité le dialogue qui venait d'être interrompu. Je l'avouerai +même, ce nom ou ce surnom de <i>Révolté</i> que portait le maître d'équipage +semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'éprouver +le sort qu'avait déjà subi le matelot investigateur, je dis à notre +savant du gaillard d'avant:</p> + +<p>—Maître, vous excuserez ma curiosité, sans doute; mais, je vous +l'avouerai, j'ai été tenté plusieurs fois, comme ce matelot dont vous +venez de blâmer l'indiscrétion, de vous demander d'où pouvait vous être +venu ce nom de <i>maître Révolté</i> qui semble cacher le mot de quelque +énigme, si c'est, comme tout me porte à le croire, un nom de guerre qui +vous a été donné.</p> + +<p>—Le mot d'une <i>égnime</i>, me répondit vivement le maître d'équipage; il +n'y a pas plus de mot <i>d'égnime</i> là-dessous que de pommade à la rose sur +le cataugan d'un tondu.</p> + +<p>La <i>nomination</i> de <i>Révolté</i> m'est venue par rapport à une affaire que +j'ai éprouvée dans mon vieux temps, et d'où j'ai été bien heureux de me +retirer avec un <i>sobriquet</i> seulement et avec un petit coup de +<i>briquet</i>, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est +restée sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite signé par +un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-là aimait à se +servir de bonne encre pour signer ses certificats.</p> + +<p>—Diable! l'affaire dont vous nous parlez là doit être intéressante.</p> + +<p>—Oui, surtout quand, comme votre serviteur très-humble, on en a payé +les <i>intérêts</i>.</p> + +<p>—Et y a-t-il long-temps que cet événement-là vous est arrivé?</p> + +<p>—Quel événement, s'il vous plaît, si j'en étais capable?</p> + +<p>—Mais celui dont vous venez de parler.</p> + +<p>—Moi, je viens de parler d'un événement! Ah bien bigre! tant mieux! +Dites plutôt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me +tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans +le moment actuel, encore mieux que si la bougie était allumée. Mais +c'est égal, puisque vous désirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom +d'emprunt, je vais vous le raconter à la bonne franquette, pourvu +toutefois et néanmoins, pendant la chose que je vais vous réciter, +personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon +histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas +qu'on s'avise de vouloir être plus savant que moi et de me couper le +câble de mon discours pour me faire faire une <i>épissure</i> dedans.... +Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le maître aux gens de quart qui +l'écoutaient.</p> + +<p>—Oui, maître Révolté, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et +le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis à l'amende.</p> + +<p>—Et à quelle amende encore?</p> + +<p>—A l'amende que vous voudrez, maître.</p> + +<p>—Eh bien! à l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au +derrière. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se +mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant +toute la séance.</p> + +<p>L'orateur, ou plutôt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus +grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:</p> + +<p>«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de +la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui +ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier +de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux œufs et aux +champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le <i>Mange-Tout</i>.</p> + +<p>«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de +huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous +le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre +poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or +plein son sac.</p> + +<p>«Nous étions à bord du <i>Mange-Tout</i> environ cent trente à cent quarante +poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et +un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée.</p> + +<p>«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un +pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin. +Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le +portait sa <i>nominaison</i>, mais ce que je sais très-bien, c'est que +chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs +lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de +l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que +nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait +quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'<i>amicable</i>.</p> + +<p>«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au +bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents +pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du +<i>Mange-Tout</i>. Les équipages des autres navires disaient que notre +trois-mâts était le bâtiment le <i>bien-nommé</i>, car on <i>mangeait tout</i> et +même l'on <i>buvait tout</i> à bord.</p> + +<p>«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât +d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que +d'aller la remplir à la cambuse.</p> + +<p>«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement. +C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes +(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que +je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement +vous allez l'apprendre par la suite.</p> + +<p>«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage +du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus +l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues, +je m'aperçus du coin de l'œil que l'on avait décroché la touque +d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de +faciliter la manœuvre.</p> + +<p>«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin +avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que +c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de +spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une +fois au large.</p> + +<p>«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi +mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de +cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le +cap sur une autre aire de vent.»</p> + +<p>Parvenu à ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un +instant pour adresser les mots suivans à un jeune novice de quart, qui +l'écoutait avec la plus vive curiosité depuis le commencement de sa +narration:</p> + +<p>—Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'écouter là, la bouche ouverte et +les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle +qui est de service depuis ce matin à la tête de ma cabane!</p> + +<p>—Oui, tout de suite, maître, répondit le novice Piloneau en se laissant +glisser par le capot du logement de l'équipage.</p> + +<p>Pendant la courte absence de Piloneau, maître Révolté eut soin de nous +dire:</p> + +<p>Quand je me laisse descendre du gosier une marée de paroles un peu trop +<i>conséquente</i>, la gorge me reste à sec, et les mots que je veux pousser +ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va +m'arriver bien à propos pour me permettre de reprendre la bordée de mon +discours.</p> + +<p>Après avoir avalé la moitié de l'eau-de-vie qui restait dans la +bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:</p> + +<p>«Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafraîchissement dans +le fond de cette bouteille, que la sobriété est le plus beau devoir de +l'officier et du matelot à la mer.</p> + +<p>«Les gens du <i>Mange-Tout</i>, et moi tout le premier, coquin que j'étais +alors, ne pensèrent pas de cette manière. En voyant que la touque de +schnick n'était plus à son poste de combat, ils se dirent les uns aux +autres: <i>Tout va aller mal à bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour +nous soutenir, et le capitaine est un véritable traître.</i></p> + +<p>«Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile à +contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rôti à un équipage, et le +troisième jour de gigot, l'équipage se révoltera pour avoir de la viande +salée. C'est physique cette chose-là, et moi je suis juste; j'ai été +matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitième péché +capital, c'est de faire du bien à un matelot et de caresser un chat. +Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voilà le +proverbe. Je ne sors pas de là. Tant pis pour ceux qui ne seront pas +contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.</p> + +<p>«Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver +le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui réclamer notre contingent +d'eau-de-vie. Allons, répondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut +en dégoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin, +personne n'avait plus de jambes ni de langue à son service.</p> + +<p>«Deux grands turbuleux <i>néanmoins</i>, ou <i>nez-en-plus</i> comme vous voudrez, +prirent un peu de cœur à la bouche, et les voilà partis en députation +pour parler au capitaine au nom de tout l'équipage réuni en comité de +cabale.</p> + +<p>«Une fois en face de notre <i>gare-la-bûche</i>, qui se promenait comme un +ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrière, les deux +ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de +mettre leur bonnet à la main.</p> + +<p>—«Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la +conversation.</p> + +<p>—«Rien pour le moment, répondirent les deux <i>lofias</i>, bien embêtés de +la commission qu'ils avaient prise.</p> + +<p>—«Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.</p> + +<p>—«Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas, +la touque d'eau-de-vie n'est plus crochée au mât d'artimon.</p> + +<p>—«C'est qu'on l'aura décrochée, voilà tout.</p> + +<p>—«Oui, mais c'est que nous vous demanderions à la revoir au pied du +mât.</p> + +<p>—«Oui! se met à crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir +passé par le gosier du diable, quand tu la verras <i>recrochée</i> au pied +du mât, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croché moi-même +par le <i>dormant</i> du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas +de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voilà ce +qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez +tous ensemble.</p> + +<p>—«Vous voulez donc en ce cas, capitaine, répondit le cabaleur un peu +<i>désorienté</i>, nous traiter comme des matelots du service ou comme des +pauvres rafalés de marins du marchand?</p> + +<p>«Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y +faire attention, et il se mit à commander de suite une manœuvre par +manière d'acquit et à seule fin de couper la conversation par le bout.</p> + +<p>«L'équipage devint de plus en plus mécontent, et il ne cessait de +répéter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du +service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une +manière aussi féroce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous +faisant jeûner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se +contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent; +mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia à vider.</p> + +<p>«Voilà bientôt un mois que nous balandons à la mer, bordaillant bord sur +bord, et nous n'avons seulement pas rencontré ce qui s'appelle une +barque à piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!</p> + +<p>«Les plus obstinés criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en +finir en jetant le capitaine à la mer; que c'était le meilleur moyen de +faire quelque chose de bien à bord.</p> + +<p>«Je ne suis pas bien certainement ici pour blâmer la conduite des chefs. +Qui ne sait pas obéir ne sait pas commander, et qui doit commander doit +savoir obéir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire +nonobstant que si le capitaine du <i>Mange-Tout</i> avait mis un peu plus de +douceur dans sa réponse aux gens de l'équipage, il aurait pu nous faire +avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner à boire. La +douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma +petite manière de voir.</p> + +<p>«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous +mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui +faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la +boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre, +n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la <i>drogaille</i>, et à +l'abri de la <i>sucraison</i>, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.</p> + +<p>«Le commandement n'est pas une chose plus <i>maline</i> que ça. C'est un peu +de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire +trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service. +La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.»</p> + +<p>L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment +même à la philosophie pratique de maître Révolté.</p> + +<p>Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient +de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une +seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution +prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer +le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il +exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du +navire formait le long du bord.</p> + +<p>Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de +commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration +et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une +calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau +par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord.</p> + +<p>Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir +reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes +sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration +que cet acte de sévérité avait un instant interrompue.</p> + +<p>«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les +chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi. +Mais revenons à ce qui se passait à bord du <i>Mange-Tout</i>.</p> + +<p>«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter +sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux. +Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de +croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de +Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près +actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore +si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du +grand mât cria d'abord:</p> + +<p>—«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous.</p> + +<p>—«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine.</p> + +<p>—«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre +mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment +comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire.</p> + +<p>«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir +mieux avec leurs longues-vues.</p> + +<p>«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs +voiles orientées au plus près, et courant la même bordée.</p> + +<p>—«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant, +car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les +navires, si c'était le corsaire le <i>Quatre-Mâts</i> qui est appareillé +quelques jours avant nous de la rivière<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>?</p> + +<p>—«<i>Quatre-Mâts</i> ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le cœur +net.</p> + +<p>«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de +faire faire à notre bord le branle-bas général de combat.</p> + +<p>«<i>Le Mange-Tout</i>, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de +la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de +crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue +et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez +rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en +approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une +farce que nous avions vue ou si c'était une vérité.</p> + +<p>«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie +quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même +entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un +pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul +beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet <i>embrouillamini</i>.</p> + +<p>«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans, +on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et +le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant. +Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du +<i>Quatre-Mâts</i> de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est +ça ou que ce n'est pas ça.</p> + +<p>«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas +tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas +moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux +heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon +entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes +enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et +faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement +l'un de l'autre par une manœuvre analogue à la circonstance.</p> + +<p>«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux +grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe +jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop +savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.</p> + +<p>«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne +voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue.</p> + +<p>«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux <i>deux mâts</i>. Notre +corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne +laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et +plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks +<i>escarpinent</i> tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de +l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je +mets usagément mon mouchoir.</p> + +<p>«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux. +Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des +grains nous tombent à bord. C'était l'<i>inclination</i> du <i>Mange-Tout</i>, qui +ne se <i>patinait</i> jamais si bien que de fort temps.</p> + +<p>«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais +en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair +humaine de la femme d'un Hottentot.</p> + +<p>«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les +anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks +de guerre pour un? C'est donc des prises à <i>quatre-mâts</i> qu'il veut +amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change, +soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est +qu'un dindonneau!</p> + +<p>«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique, +nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de +Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou +d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de +l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes +pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les +nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le +commerce et embêter son monde, c'est <i>syllonyme</i>, c'est-à-dire la même +chose.</p> + +<p>«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une +<i>raffle</i> de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre +cher homme était tombé dans une si grande <i>rafale</i> de respect et +d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se +priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du +service et l'honneur de la croisière du <i>Mange-Tout</i>.</p> + +<p>«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de +nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le +corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du +capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain +et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation. +Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand +le <i>carcaillon</i> entendit parler de la révolte préparée par les plus +déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que +le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de +Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le +bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers +l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la +bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que +c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune +canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la +suite.</p> + +<p>«Le mousse en question s'appelait <i>Chéri</i>, de son nom de baptême. Une +nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre +un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous +préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de +l'autre bord du bastingage sous le vent.</p> + +<p>—«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de +l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et +qu'il serait un peu lourd à <i>décapeler</i> de cette façon, attendu qu'il +est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a +toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de +pistolets de poche.</p> + +<p>—«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation +avec le particulier?</p> + +<p>«Le petit Chéri me répondit pour lors:</p> + +<p>—«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une +ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire, +parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille +d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la +pilule de santé.</p> + +<p>—«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je +ripostai tout en colère.</p> + +<p>—«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et +quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.</p> + +<p>—«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On +peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le +vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et +loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans +reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre +capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer, +au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de +l'empoisonner comme un insecte malfaisant.</p> + +<p>«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un +brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une +<i>carcaille</i>. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à +l'ordinaire.</p> + +<p>«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la +côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que +nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en +question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit +morphil, et d'huile de palme ou de palmier.</p> + +<p>«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer, +comme vous allez le voir!</p> + +<p>«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous +définitivement notre capitaine à la mer? Demain, <i>gourgonnaient</i> les +moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus +déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés +remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est +quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la +charger, et personne pour y mettre le feu.</p> + +<p>«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous. +Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage. +Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes, +habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup +d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces +individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus +facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le +seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros +bâtons.</p> + +<p>«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage +en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche +bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les +habitans à bord, pour la <i>térir</i> sur les côtes de France? Belles parts +de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et +des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!</p> + +<p>«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le +capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté +d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de +l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques +vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée +demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre +à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du +bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin +dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à +discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour +avoir à boire quelque chose.</p> + +<p>«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir +apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en +corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les +plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux +<i>manigancer</i> l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi +seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord +pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.</p> + +<p>«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis +si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait +du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de +nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait +l'assister dans sa bonne action.</p> + +<p>«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île +venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans +les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour +faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme +ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine +encore!</p> + +<p>«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à +terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur +consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les +<i>sauvagesses</i> de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il +fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la +sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les +vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.</p> + +<p>«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manœuvre des <i>mal-poussés</i> qui +quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans +les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon! +c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!</p> + +<p>«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après +il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente +en bas et de sa <i>remontée</i> sur le gaillard d'arrière, il vous avait +changé de costume de la tête aux pieds.</p> + +<p>«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste +bleue, casquette de cuir et cravate noire.</p> + +<p>«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir +sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées +jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa +montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous +le bras gauche.</p> + +<p>«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le +physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce +mot d'avertissement.</p> + +<p>«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles +<i>indécrottables</i> de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens +qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la +physionomie des chefs.</p> + +<p>«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin +d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les +officiers du bord, pour faire exécuter le commandement.</p> + +<p>«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le +voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez +bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de +l'eau.</p> + +<p>«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à +bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait +tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à +être mouillé.</p> + +<p>«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir +du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras +croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine +se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute +à un particulier quelconque.</p> + +<p>«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui +s'arrête. Il va en <i>dégoiser</i>: tout le monde se tait; respect aux chefs, +obéissance à la loi.</p> + +<p>«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous +indistinctement, a été <i>manigancé</i> à bord. Je connais les chefs de la +révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.</p> + +<p>«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment +de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!</p> + +<p>«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la +rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches +de son pantalon et la casquette sur la tête.</p> + +<p>«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo +sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le +bord, il se met à lui crier:</p> + +<p>«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que +tu es. Depuis quand une <i>mateluche</i> de ton espèce accoste-t-elle son +capitaine la tête couverte?</p> + +<p>—«Depuis que les <i>mateluches</i> comme moi se sont mis dans le toupet de +vivre en liberté! répond Anténor.</p> + +<p>—«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu +avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez +par-dessus le bord?</p> + +<p>—«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor +en regardant Doublemin.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à +bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la +mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à +chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et +abominable dessein.</p> + +<p>—«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de +frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine!</p> + +<p>—«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière +de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous +laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces <i>gréeurs</i> de +conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas!</p> + +<p>«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était +dans le fond un bon frère, mais une méchante petite <i>frapouille</i>, +reprit, en parlant toujours à Anténor:</p> + +<p>—«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la +révolte à bord d'un navire?</p> + +<p>—«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me +l'aurez appris.</p> + +<p>—«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort!</p> + +<p>—«Oui, quand il y a des juges apparemment.</p> + +<p>—«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.</p> + +<p>—«Et la condamnation?</p> + +<p>—«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout +de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le +coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient +de sonner.</p> + +<p>«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous +empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie +à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la +physionomie.</p> + +<p>«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout +le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi +vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du +criminel par-dessus le bord.</p> + +<p>«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce +calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre +hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté +du bastingage.</p> + +<p>«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que +tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un +que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont. +L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais +Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.</p> + +<p>«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête +d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.</p> + +<p>«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est +que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le +monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à +payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette +parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure +qu'il est?»</p> + +<p>—Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un +seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant +l'auditoire du maître.</p> + +<p>—A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens, +voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les +bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en +naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui +ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié <i>paré</i>.</p> + +<p>Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet +avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son +histoire:</p> + +<p>«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.</p> + +<p>«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire +à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir +du fond de la cale d'un trois-ponts:</p> + +<p>«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais +tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment +actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer +eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du +<i>grabuge</i> encore sur le pont du <i>Mange-Tout</i>, après les cinq minutes de +grâce.</p> + +<p>«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne +prend la route du pardon général.</p> + +<p>«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre +notre parti en braves:</p> + +<p>«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous +individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma +bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.</p> + +<p>«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture +son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.</p> + +<p>«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos +camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce +moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres.</p> + +<p>«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de +route, comme on dit.</p> + +<p>«Après le premier révolté qui venait de <i>fouiner</i>, arrive un autre, et +puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions +une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont.</p> + +<p>«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du +mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre +soumission:</p> + +<p>«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais +aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un, +et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de +vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous +êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin +de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à +chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous +ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.</p> + +<p>«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce +diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous +fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de +son poignard!</p> + +<p>«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est +pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus <i>vulière</i> +du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi +désagréable qu'une révolte à bord.</p> + +<p>«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la +signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et +qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a +jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de +vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se +faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture.</p> + +<p>«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je +veux dire; les autres chercheront le <i>motus</i> de l'<i>égnime</i> que j'ai +voulu faire en passant.</p> + +<p>«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire, +le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda +d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la +petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été +laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.</p> + +<p>«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire. +Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme +de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et +aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction +retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que +les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à +travailler pour une autre campagne.</p> + +<p>«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord +du <i>Mange-Tout</i>, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour +regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper +le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures +auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute, +des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île +déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien +voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas +abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service +en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en +particulier.</p> + +<p>«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes, +avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine +couturière pince un <i>ourlé</i> avec son aiguille. En moins d'une heure on +peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu, +lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où +nous avions laissé nos gens de corvée.</p> + +<p>«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que +ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels +du pays?...</p> + +<p>«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté +d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont +nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur +font une conduite de politesse.</p> + +<p>«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le +capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus +personne à conduire par ces abominables <i>gueusaillons</i> de sauvages.</p> + +<p>«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre +premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus +continuaient à <i>pétailler</i>, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous +avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.</p> + +<p>«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que +nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils +sont plutôt <i>bûchés</i> à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?</p> + +<p>«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de +se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de +l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même +plus qu'à discrétion.</p> + +<p>«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il +faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir +que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages. +En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous, +elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur +rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions +à courir au plus près.</p> + +<p>«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est +fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une +fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non, +jamais, au grand jamais, sous la voute <i>immensurable</i> du firmament que +v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux +spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable +mascarade de côte d'Afrique.</p> + +<p>«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un +à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche +dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos, +et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en +travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant +ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant. +C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer +de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.</p> + +<p>«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur +fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier +qui commandait la corvée:</p> + +<p>—«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?</p> + +<p>—Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme +s'il en pleuvait.</p> + +<p>—«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais +comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et +par la faute de qui a-t-elle commencé?</p> + +<p>—«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé +l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est +mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus, +je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.</p> + +<p>«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon +canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double +nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche +qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce +que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins +ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous +regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation +avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et +mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays, +voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les <i>apparences</i> qui +étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une +ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui +paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient +autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens. +Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent +l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à +poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu +des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas +que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté +femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de +canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui +s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine, +que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que +ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les +reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un +peu engagés avec les <i>carnibales</i>, ils ont voulu leur envoyer des coups +de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir +peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à +grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'<i>anspects</i> en bois de +fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié +éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne +pourra peut-être en faire.</p> + +<p>—«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui +sont restés sur place?</p> + +<p>—«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus +emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils +voulaient faire la cour à <i>brûle-pourpoint</i> aux épouses des sauvages, +ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont +été caressés les premiers si impolitiquement.</p> + +<p>—«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont +les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les +sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous +allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites +embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser +aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et +continuer notre croisière, comme si de rien n'était.</p> + +<p>«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait +fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous +à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un +cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui +arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.</p> + +<p>«Voilà bien sur quel <i>gabarit</i> sont construits tous les hommes! C'est le +battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.</p> + +<p>«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je +vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur. +Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte +d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand +coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo, +de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut +amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un +autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous +notre grande écoute, et l'<i>amarinage</i> eut lieu tout aussi bien; il n'y +avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié +de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire +gober comme des moutons par <i>le Mange-Tout</i>, et c'est pour lors que nous +vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son +nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous +revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous +étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout +bien tout honneur avaient eu le sort d'<i>attérir</i> sains et saufs, et +chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au +bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi +qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis +et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la +bamboche est la perte du matelot.</p> + +<p>«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de +maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le +malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire <i>le +Mange-Tout</i>. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les +mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle +d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le +nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais +ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout, +en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon +ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!</p> + +<p>«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte +comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne +faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut +toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je +vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à +chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le +premier cabaret venu.»</p> + +<p>Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et, +après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé, +autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa +physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec +laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse +et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la +discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui +retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et +éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois +de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une +leçon qui lui servira toute sa vie!</p> + +<p>J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre +maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la +sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de +bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre <i>Oiseau-bleu</i> +monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en +voyant le capitaine s'informer du nombre de nœuds que filait le +navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les +bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut +pour être entendu de tout le monde:</p> + +<p>—Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui +vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous +faire manœuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux +naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!</p> + +<p>Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût +entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre +pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire <i>le Mange-Tout</i>, le +théâtre d'une rébellion en mer.</p> + +<p>Belle perspective!</p> + +<p>En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont +maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il +nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me +rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans +mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard +d'avant:</p> + +<p>«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur +requin dans sa première peau.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Aventure sur mer.</a></h3> + + +<p>Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son +capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en +Europe. Le capitaine du brick <i>la Céladine</i>, de Bordeaux, avait sous ses +ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa +capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la +place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec +joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine +provisoire du navire étranger.</p> + +<p>Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la +Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer +l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant +et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu +d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position +et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa +vie.</p> + +<p>Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de +<i>la Céladine</i> et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à +son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait +lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.</p> + +<p>Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de +l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de +fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup +des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on +les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec +beaucoup d'intensité à la Havane.</p> + +<p>Un brick du Havre, <i>la Milise</i>, commandé par le capitaine Noël, avait +fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà +bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à +gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine +Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les +débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait +l'ancien lieutenant de <i>la Céladine</i>. En s'approchant de ce brick, ses +doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et +qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et +d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les +navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.</p> + +<p>Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les +débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de <i>la +Milise</i> fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de +route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix +et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de +l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade, +et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent +plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour +regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la +pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste +rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des +flots, sur un navire qu'il ne sait ni manœuvrer ni conduire, implore la +pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne, +et se rend à bord du bâtiment étranger.</p> + +<p>Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et +luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui +paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille +depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos, +l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son +amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse +tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent +les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et +l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui +a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A +la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour +ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français +d'engager Mathilde à passer à bord de <i>la Milise</i>; il veut sauver à +cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le +frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par +un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire +auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui +dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de +l'abandonner pour ne plus le revoir.</p> + +<p>Le capitaine de <i>la Milise</i>, convaincu bientôt de l'inutilité des +efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à +quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade, +voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage +sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il +laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour +remplacer le malheureux Lag....</p> + +<p>Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les +débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se +rendre à Gênes.</p> + +<p>En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de <i>la +Milise</i> avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son +courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient +avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne +pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui +arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les +veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur +que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme +qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de +larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui +dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à +l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où +ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine +de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.</p> + +<p>Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea +entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins +qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux +amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet +officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des +nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne +souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son +compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il +n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde, +est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir! +Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce +pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui +que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»</p> + +<p>Les vœux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba +enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au +bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui +semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où +elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus +qu'auparavant. L'instinct de son cœur lui avait tout appris, tout +révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.</p> + +<p>Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de +sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle.... +Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans +l'excès même de son malheur.</p> + +<p>Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus +pour elle, mais c'était en vain.</p> + +<p>Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile, +fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre +fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes +et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant +eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour +toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins +de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu... +disparu pour l'éternité!</p> + +<p>Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres, +jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se +rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens +horribles, des cœurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins +aura déjà rongés... et ces deux cœurs se froissant sans tressaillir, +eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il +donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'Athlète de bord,</a></h3> + +<h3><a href="#table">CONTE HISTORIQUE.</a></h3> + + +<p>Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur +surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de +l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de +marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite +des choses extraordinaires.</p> + +<p>L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle +possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant +son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni +plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours +d'une jeunesse orageuse.</p> + +<p>Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de +bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une <i>bonne pogne</i>.</p> + +<p>Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même +lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire +usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une +certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer +une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues +habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin +impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre +mesure.</p> + +<p>Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec +violence sur une manœuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse +main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait +satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie +musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser. +Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de +poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette +pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires? +L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de +complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en +temps une volée bien conditionnée?</p> + +<p>Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son œil +abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne +s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés +par l'inaction.</p> + +<p>Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser +de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un +lourd <i>black-eyes</i> à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire +la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....</p> + +<p>Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre +pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les +soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit +peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il +fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un +<i>habitué</i> de la maison voulût en <i>découdre</i>, soit qu'un robuste et lourd +galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession +d'une des Laïs du logis.</p> + +<p>Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing +redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord +venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait +combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de +prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement +celui-ci.</p> + +<p>—Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était +vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi, +et....</p> + +<p>—En garde, jeanfesse, et défends-toi.</p> + +<p>—Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu +<i>m'élingue</i> si je vous reconnaissais.</p> + +<p>—Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton +égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...</p> + +<p>Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.</p> + +<p>Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à +terre.</p> + +<p>La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir +contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation +toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut +vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait +plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait +avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.</p> + +<p>Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner +une bonne <i>giffle</i> par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit +patron d'embarcation.</p> + +<p>Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses +articulations menacèrent de se rouiller incurablement.</p> + +<p>Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire +naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui +dépérissait à vue d'œil.</p> + +<p>L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit +porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près +d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des +gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le +pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de +<i>présentez-armes</i> usité en mer entre les canots qui portent des +officiers de différens grades.</p> + +<p>Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré +le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un +vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de +notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le +pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche, +continue tranquillement sa route sans faire <i>lever-rames</i> à ses +chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron +d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit +injustement pouvoir prétendre.</p> + +<p>La chaloupe est accostée dans un clin d'œil, et à peine le canot +touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute +sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se +trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se +laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque +de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant +finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa +chaloupe.</p> + +<p>—Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie, +je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu +l'honneur d'avoir affaire.</p> + +<p>—Pourquoi n'as-tu pas fait <i>lever-rames</i> pour moi, b.... d'insolent?</p> + +<p>—Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot, +mon commandant.</p> + +<p>—C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le +mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste, +patron! accoste, coquin!</p> + +<p>Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.</p> + +<p>—Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!</p> + +<p>—Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme, +j'ai cru, ma foi, que....</p> + +<p>—Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!</p> + +<p>—Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....</p> + +<p>—Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens +de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....</p> + +<p>—Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est +moi <i>qu'a reçu</i> la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner, +et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.</p> + +<p>—Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus +fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler +encore.</p> + +<p>Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il +venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté +sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout +ému de l'aventure.</p> + +<p>—Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau +êtes-vous?</p> + +<p>—Commandant, je suis du vaisseau <i>le Watignies</i>, à votre service.</p> + +<p>—A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....—Quel âge +avez-vous?</p> + +<p>—Vingt-deux ans, mon commandant.</p> + +<p>—Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!... +Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre +commandant que je le prie....</p> + +<p>—De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce +pas, mon commandant?</p> + +<p>—Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à +mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....</p> + +<p>—Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de +vous avoir....</p> + +<p>—Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon +b...., je ne m'en dédis pas.</p> + +<p>Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant +à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son +aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.</p> + +<p>Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel +aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la +scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.</p> + +<p>Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie +au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon +obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger +de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le +général de s'écrier avec dépit:</p> + +<p>—La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon +aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une +<i>chiffe</i> que toute la journée j'ai là <i>en pendille</i> devant moi!</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force, +comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute +si je suis aussi souvent malade à présent.</p> + +<p>—Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre +chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!</p> + +<p>—Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile +sur le cœur!</p> + +<p>—Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste, +vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la +rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous +toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous +toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a +pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le +dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire +vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque +solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre +mollesse me condamne depuis si long-temps.</p> + +<p>Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui +entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son +supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient +d'être battu par lui.</p> + +<p>Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie +de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force +animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de +cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général +paraissait disposé à se donner une classique peignée.</p> + +<p>—Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en +s'approchant avec respect de son chef.</p> + +<p>—Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à +te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que +tu acceptes la botte qu'il va te proposer.</p> + +<p>—Et quelle botte, sans être trop curieux?</p> + +<p>—Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un +amateur.</p> + +<p>—Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je +suis assez goulu sur l'article.</p> + +<p>—Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.</p> + +<p>Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le +questionna en ces termes:</p> + +<p>—Que veux-tu, gros bêta?</p> + +<p>—Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?</p> + +<p>—Qui t'a ordonné de venir me trouver?</p> + +<p>—Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez +les <i>solides</i> de mon calibre.</p> + +<p>—Ah! tu te crois donc bien solide des reins?</p> + +<p>—Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter, +que je peux passer pour n'être pas trop <i>déchiré</i> du côté de la partie +dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.</p> + +<p>—Voyons, as-tu déjeûné?</p> + +<p>—Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de +pain et le petit coup de riquiqui.</p> + +<p>—François! François!</p> + +<p>C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.</p> + +<p>—Plaît-il, mon général?</p> + +<p>—Apporte à déjeûner à ce bœuf. La première chose venue: un poulet +froid et deux bouteilles de vin.</p> + +<p>En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à +peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.</p> + +<p>—Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et +prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en +démancher.</p> + +<p>—Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....</p> + +<p>—Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me +fasse attendre.</p> + +<p>—Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je +vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.</p> + +<p>Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main +dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein +verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son +habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux +adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a +l'air assez lourdement bâti.</p> + +<p>Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui +quitte enfin l'appartement.</p> + +<p>Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui +déjà a pris une pose académique.</p> + +<p>—Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un +assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce +que c'est.</p> + +<p>—Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après. +Défends-toi; chacun ici pour son compte.</p> + +<p>—Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable, +avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la +physionomie.</p> + +<p>—Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la +recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là +dedans!</p> + +<p>—Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?</p> + +<p>—Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!</p> + +<p>—Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque +vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et +le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.</p> + +<p>—Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!</p> + +<p>—Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.</p> + +<p>Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général +rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il +avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la +résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble +subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si +pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le +brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:</p> + +<p>—Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le +maladroit!</p> + +<p>Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros +canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux +l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.</p> + +<p>Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant +l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il +déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.</p> + +<p>Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand +il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:</p> + +<p>—C'est cet animal qui a fait ce beau coup.</p> + +<p>—Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...</p> + +<p>—Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que +ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en +est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent +mille lieues, triple imbécille!</p> + +<p>—Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le +moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par +la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.</p> + +<p>—Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il +pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en +dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on +me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon +copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le +rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.</p> + +<p>Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire +digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait +de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui +ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du +poignet.</p> + +<p>Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à +remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où +il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur +gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du +général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été +appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son +amiral.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Un Voyage en pirogue.</a></h3> + + +<p>Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes +des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence +d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du +soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades +les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et +à exciter l'hilarité.</p> + +<p>Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de +leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des <i>nègres canotiers</i>.</p> + +<p>Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul +arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un +tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules +africains.</p> + +<p>Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de +manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à +sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le +signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées +par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront +qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le +passager qui l'a affrêtée.</p> + +<p>Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite +barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront +dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: <i>Un peu sur bâbord</i>, +<i>un peu sur tribord</i>, <i>gouvernez sur la terre, venez plus du large</i>, ne +vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si +nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue +de votre point de départ.</p> + +<p>Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie, +suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne +pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire +un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue +qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous. +Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui +vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas +charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un +métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que +durera votre traversée.</p> + +<p>Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions +nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque +mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois +qu'une: <i>Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous +plaît; chargez pas trop babord</i>. Tant qu'il vous tiendra sous sa +dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme +le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans +toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui +servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et +de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à +votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être +dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à +l'asservissement de tous les jours.</p> + +<p>Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous +imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi +nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps +où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous +ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et +passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à +l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange +avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: +<i>Tranquille là, maître; pesez pas tant babord</i>.</p> + +<p>Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu +faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions +d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent +négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée +malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là +une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises +dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une +lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus +habiles <i>pondérateurs</i> du monde. Avec leur finesse extrême de +perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une +science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant +quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein +du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes +les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la +résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et +les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, +quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, +jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs +facultés et leurs sens.</p> + +<p>Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux +nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la +première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié +africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la +cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. +Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour +charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas +croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille +des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien +violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, +suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant +dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la +rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un +aviron.</p> + +<p>Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur +l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement +attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond +d'un porte-voix:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Cette pagaie-là est la plume à moi;</span><br /> +<span class="i0">La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.</span><br /> +<span class="i0">Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,</span><br /> +<span class="i0">Et le vent emportera ma lettre vers la terre.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,</span><br /> +<span class="i0">Et peut-être avant elle j'arriverai.</span><br /> +<span class="i0">La première nouvelle que recevra ma bonne amie</span><br /> +<span class="i0">Sera celle que moi-même je lui apporterai.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Ma bonne amie a une petite case à elle,</span><br /> +<span class="i0">C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;</span><br /> +<span class="i0">Tout ce que je gagne est pour elle,</span><br /> +<span class="i0">Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.</span><br /></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,</span><br /> +<span class="i0">Qui chante aussi comme moi et lève la tête</span><br /> +<span class="i0">Pour voir si la brise au large s'est faite,</span><br /> +<span class="i0">Et si nous devons lever nos avirons.</span><br /> +</div></div> + +<p>Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien +exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu +élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait +se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait +quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais +toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont +si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit +pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de +ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six +couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La +poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie +primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la +puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme +d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont +quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce +qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte +champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement +harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les +noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus +musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent +semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. +C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette +organisation, pour ainsi dire toute superficielle.</p> + +<p>Je n'ai parlé encore dans <i>mon traité</i> sur la navigation en pirogues que +de la manière de voyager à bord de ces embarcations, <i>à l'aviron et avec +belle mer</i>; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins +dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour +les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver +tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.</p> + +<p>Deux <i>voilettes</i> de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent +tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou +quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs +robustes épaules. Ce sont ces deux <i>voilettes</i>, hautes et larges à peu +près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à +l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement +possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la +nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le +patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent +et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient +abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de +cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas +où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer +contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la +complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la +pirogue faisait <i>capout</i>; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, +pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur +état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour +que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette +compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.</p> + +<p>La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui +la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à +chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes +qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout +d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de +contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la +brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par +instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se +livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les +moindres avertissemens: <i>Veille à la risée; veille à la fausse risée; +attention à la risée qui va venir!</i> Et si, dans l'intervalle de ces +risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive +subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté +opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une +seule seconde leur dernière position. En un clin d'œil l'équilibre est +rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi +bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la +pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux +physiquement organisées que l'on puisse voir.</p> + +<p>Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur +frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd +volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la +promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou +non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, +vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que +leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la +pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une +fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même +en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que +vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous +voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre +ou nouvel événement.</p> + +<p>Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu +grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez +courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les +nègres des canots de poste, <i>capotant</i> avec leur pirogue qui ne coule +jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien +sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme +ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en +tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un +voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse +entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus +curieuses que l'on puisse faire.</p> + +<hr style='width: 65%;' /> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Légende maritime.</a></h3> + +<h3><a href="#table">RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.</a></h3> + +<h3><a href="#table">Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.</a></h3> + + +<p>Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la +grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, +l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. +Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa +manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de +l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec +leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en +ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de +<i>Voltigeur-Hollandais</i>, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère +brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide +Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils +ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont +donné à leur <i>Marie-des-Dunes</i> (Merry Dunn) que des proportions +gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens +extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, +imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que +l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est +arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même +songé à faire un vaisseau de guerre de leur <i>Marie-des-Dunes</i>, qui, dans +les <i>Mille et une Nuits</i> de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, +qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à +Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par +ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les +peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, <i>le +Voltigeur-Hollandais</i> est resté un lugubre navire de guerre, abordant +pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un +autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de +mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une +date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des +âges écoulés.</p> + +<p>Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et +de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de +bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner +dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.</p> + +<p>Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de +l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, +nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; +Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en +énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution +le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour +faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou +et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin +et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit +et d'imagination.</p> + +<p>Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves +nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte +bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que +celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur +et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire +symbolique <i>le Voltigeur-Hollandais</i>; les matelots anglais avaient +laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de <i>la +Marie-des-Dunes</i>; les Français ont fait plus ou ont fait moins +convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses +créations poétiques: ils ont <i>flanqué</i> à leur vaisseau gigantesque le +nom de <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, nom composé dont nous sommes même obligé, +par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par +l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes +délicates qui auraient envie de se familiariser avec les mœurs +maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme +un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de +<i>Voltigeur-Hollandais</i> et de <i>la Marie-des-Dunes</i>, il indique, par une +comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit +exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces +appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de +baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom +de <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Le titre du conte a du reste un autre mérite, +si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce +titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et +l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de +laissez-passer.</p> + +<p>Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de +suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père +<i>La Ramée et de Défunt-Terrible</i>, <i>caporal dans le Poitou</i>. Ces deux +poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts +de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être +aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du +<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux +historiographes des caporaux <i>La Ramée</i> et <i>Défunt-Terrible</i> une +certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs +accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du +fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de +France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de +talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la +tente le canevas déjà si long des aventures de <i>La Ramée</i>. Les tambours +sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. +Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la +prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que +personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais +goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier +de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous +peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions +que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre +épopée militaire?</p> + +<p>Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions +préliminaires dans cette introduction que certaines considérations +rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire du +<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. C'est ce que nous allons faire, en nous +renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple +exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Origine" id="Origine"></a><a href="#table">Origine douteuse de ce navire.</a></h3> + +<p>L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore +terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes +du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur +imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient +tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on +reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du +<i>Grand-Chasse-Fichtre</i> égalera au moins les dimensions infinies du +bâtiment lui-même.</p> + +<p>L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les +productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de +ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son +origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer +raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme +ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les +héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.</p> + +<p><i>Le Grand-Chasse-Fichtre</i> n'a été mis sur les chantiers par personne; et +pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, +voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa +dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que <i>le +Grand-Chasse-Fichtre</i> est descendu un beau jour des nues, du firmament, +des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par +l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie +la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que +le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On +concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir +sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé +à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu +parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le +bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la +Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, +en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume +de ses œuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait +prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser +sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire +le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un +des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa +mise à l'eau?</p> + +<p>Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que +présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour +faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une +certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, +en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet +immense tout.</p> + +<p>Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Batterie" id="Batterie"></a><a href="#table">Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.</a></h3> + +<p>Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif +des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant +de la batterie basse du <i>Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de +trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit</i>, comme on dit la <i>batterie de +trente-six</i> d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.</p> + +<p>La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que +les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, +apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels +étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa +batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension +verticale.</p> + +<p>Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel +ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes +montagnes du globe.</p> + +<p>Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la +batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins +que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur +s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le +gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition +est regardée encore comme la plus probable.</p> + +<p>Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort +heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de +pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et +lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur +la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis +vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla +une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se +trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après +cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le +soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un +moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques +petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en +continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les +citrouilles.</p> + +<p>Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce +que l'on n'avait pas eu la précaution de <i>tapper</i>, c'est-à-dire de +boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui +disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. +Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et +l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus +revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes +les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Mature" id="Mature"></a><a href="#table">Mâture du susdit trois-mâts.</a></h3> + +<p>Comme les navires ordinaires de son espèce, <i>le Grand-Chasse-Fichtre</i> +n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât +d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.</p> + +<p>Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer +pour être de taille.</p> + +<p>Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient +faire le tour de sa <i>braïe</i>, c'est-à-dire de sa circonférence, +s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à +pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance +qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.</p> + +<p>La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui +servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides +d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.</p> + +<p>La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait +chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille +escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi +ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe +grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et +nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.</p> + +<p>D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils +s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour +redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du +monde <i>peuplée</i> d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la +bouteille.</p> + +<p>Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le +long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui +mangeaient de l'herbe en plein champ.</p> + +<p>Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de +leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de +distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les +<i>jautreaux</i> du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur +avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection +générale.</p> + +<p>Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient +dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans +la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil +comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines +parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu +sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de +dessus le feu.</p> + +<p>La langue la plus commune chez ces peuples <i>grand'huniers</i>, ainsi que +les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la +langue de bœuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les +cheminées. Du reste, les <i>grand'huniers</i> paraissaient si bornés, qu'ils +ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils +habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de +la chandelle à la baguette.</p> + +<p>Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment +venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils +allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se +doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des +tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.</p> + +<p>Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été +expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que +l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de +flamme au <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, depuis le lever du soleil dans les +temps d'orage, jusqu'au coucher de <i>Bourguignon</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, au moment où il +<i>capelle</i> son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir +dans la lame de l'Ouest<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;</p> + +<p>Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;</p> + +<p>Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;</p> + +<p>Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris +l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie +du monde<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>;</p> + +<p>Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;</p> + +<p>Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe +d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;</p> + +<p>Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la +cuisse du Père-Éternel;</p> + +<p>Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas, +en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé, +noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des +paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela <i>le Grand-Chasse je +t'en fiche</i> pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne, +sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du +port.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Voilure" id="Voilure"></a><a href="#table">Voilure.</a></h3> + +<p>La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite +par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y +aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis +l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un +des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la +laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien +certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de +lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne +moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être +fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles +seulement du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, il aurait fallu toute une armée de +gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de +manœuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à +trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons +assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.</p> + +<p>Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à +bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa +petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque +vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui +était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme +un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du +gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont +jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que, +pendant un coup de vent à décorner les bœufs, cette ralingue de petit +foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout +l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde +qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque +l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher +de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se +tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme +des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de +<i>dégringolage</i> ne le permet aux moutons.</p> + +<p>Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira +dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le +navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer +l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la +toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de +tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent +appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers +moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la +réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer; +mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile, +il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en +déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures. +Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que +faisait par jour la déchirure.</p> + +<p>L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu +deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette +dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il +avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous +dirons <i>les armateurs</i>; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi +que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la +barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils +avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se +servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des +armateurs, le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> n'avait pas reçu son pavillon de +poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il +fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas +l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.</p> + +<p>Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit +avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque +chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait +à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque +d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine, +soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la +marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les +paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les +cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un +grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne +fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on +travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les +morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des +couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes, +rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois +à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il +ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.</p> + +<p>Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait +pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux +Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens +qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine +autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui +n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux +Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois, +aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la +mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap +Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à +Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île +aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. C'était un +composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune +nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un +forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe +de corvette.</p> + +<p>Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se +demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se +mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble +comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin. +Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de +ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont +navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Etat" id="Etat"></a><a href="#table">État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.</a></h3> + +<p>Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier +supérieur qui obtint l'honneur de commander <i>le Grand-Chasse-Fichtre</i>, +ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du +navire n'avaient pu être confiées qu'à l'<i>Antechrist</i> en personne.</p> + +<p>Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de +raison, que le <i>Juif-Errant</i> réunissait autant de titres que +l'<i>Antechrist</i> lui-même pour faire admettre la probabilité de sa +présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une +seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière +opinion. On a fait observer que le <i>Juif-Errant</i> n'avait jamais passé +pour marin, et que l'<i>Antechrist</i> possédait au contraire la connaissance +parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la +science à l'expérience.</p> + +<p>Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'<i>Antechrist</i> qui est +proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du +<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, et qui en cette qualité, a été reconnu pour +maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.</p> + +<p>Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les +marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur +le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros +peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans +une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les +babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui +ouvrir l'appétit.</p> + +<p>Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, +avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former +l'équipage. Chaque nation formait un <i>plat</i> de sept millions +d'individus, plus ou moins<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Les enfans faisaient le service de +mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même +bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre +heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque +<i>plat</i> ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui +appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant +cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire +manger le monde.</p> + +<p>Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance +de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son +Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays +chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les +hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, +disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et +l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un +siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord <i>lof pour +lof</i>, le navire, au bout de dix mille ans de manœuvre, se trouva avoir +l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement +que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manœuvre sur le +gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels +que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur +gaillard d'arrière.</p> + +<p>L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la +mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de +l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui +n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais +comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses +gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer +le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui +fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à +l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint +contrarier cette manœuvre importante.</p> + +<p>Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son +bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas +souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.</p> + +<p>Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on +peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de +celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de +hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, +entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des +invités à la table du capitaine du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>.</p> + +<p>Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les +billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au +domicile de chacun par un domestique inconnu.</p> + +<p>Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien +embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais +tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils +ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.</p> + +<p>Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se +pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.</p> + +<p>La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une +cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de +l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du +bord.</p> + +<p>Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête +du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et +fameux.</p> + +<p>Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la <i>baie de la +Table</i>, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait +lui-même en place après la cérémonie.</p> + +<p>Les <i>plateaux</i> de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à +la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du +festin.</p> + +<p>Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux +Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir +de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas +trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de +tafia.</p> + +<p>En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des +bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de +Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait +trouvé encore de plus commode.</p> + +<p>Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou +russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de +cuillère à soupe.</p> + +<p>Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de +la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la +Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, <i>idem</i>, et un +tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par +trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de +fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches, +et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.</p> + +<p>La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des +baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau +de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu +et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux +pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.</p> + +<p>Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à +la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent, +ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.</p> + +<p>Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les +négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des +épingles, et qu'en langue du pays on appelle des <i>titiris</i>: eh bien! les +invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous +avalent des beignets de <i>titiris</i>! C'étaient tous des va-du-gosier.</p> + +<p>Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se +trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens +qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir +autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la +moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la +vanille.</p> + +<p>Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la +compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines, +l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de +raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à +liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.</p> + +<p>L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une +partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de +Foulpointe et de Madagascar.</p> + +<p>Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les +personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux +pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la +Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du +Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un +vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à +la cour des haricots et de la fleur des pois.</p> + +<p>En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous +silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et +qui, ne pouvant pas retenir son mal de cœur sur le pont, ou il se +trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge +et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa +malhonnêteté.</p> + +<p>Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla; +il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Figure" id="Figure"></a><a href="#table">Figure du vaisseau et autres ornemens.</a></h3> + +<p>La figure du bâtiment était un chef-d'œuvre de sculpture, un vrai +modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en +l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été +moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des +ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en +oreilles et en menton.</p> + +<p>Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire +sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme +les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont +je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres +ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage +donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.</p> + +<p>Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à +ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de +bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la +crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'œil +prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était +par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la +crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que +dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les +perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je +t'en fiche, que le chasseur du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> aurait tué des +perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en +faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!</p> + +<p>Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée +la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai +que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et +de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la +sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la +complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y +êtes jamais, tant mieux pour vous.</p> + +<p>Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop +mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce +chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en +l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon +ami, on pourra bien t'appeler le <i>Grand-Chasse-je-t'en-Fiche</i>! D'autres +disaient le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Mais j'ai l'honneur de vous faire +observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en +vérité.</p> + +<p>Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un +peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à +la circonstance.</p> + +<p>A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de +syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes +qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de +possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats +paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de chœur, qui ont la +mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, le jour du +mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à +l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à +bord du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, ce n'étaient pas des figures d'hommes, +d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre +chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos +au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni +moins.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="Details" id="Details"></a><a href="#table">Détails de bords et accidens de mer.</a></h3> + +<h3><a href="#table"><i>Fin de l'histoire.</i></a></h3> + +<p>L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à +peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur +son mari, qu'elle appelait son <i>chouchou</i>. Mais cette grosse petite mère +eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur +son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où +il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, +par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la +rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit +brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir +rejoindre son <i>chouchou</i>, la largeur du navire s'étant opposée, pendant +la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.</p> + +<p>A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le +savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête +au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les +matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur +la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se +promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à +bord du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, pas plus de filet de casse-tête que de +pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de +<i>tiens-bon-là</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres +de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les +dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et +ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de +pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou +sur la dunette.</p> + +<p>Un navire de la force et de la façon du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> ne +pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber +sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, +devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par +lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore +une chose facile à faire.</p> + +<p>Cependant il arriva un jour où <i>le Grand—Chasse-Fichtre</i> devait se +trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de +la main de son commandant, qui avait le bras long et la <i>pogne</i> forte.</p> + +<p>Le commandant l'<i>Antechrist</i>, ainsi que nous l'avons déjà <i>récité</i> plus +haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de +bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de +mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était +possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de +temps.... Or, pendant qu'on <i>faisait manœuvre à bord</i>, pour remettre +l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne +ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou +moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré +va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se +trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna +trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si +doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier +moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest +par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille +ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à +se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit +panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de +cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on +envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et +restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles +que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué +du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que +vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on +faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? +n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....</p> + +<p>Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait +touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à +terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur +le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les +amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le +monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les +nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas +de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres +<i>beaux-sales</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> de la même <i>acabite</i>, se révoltent net et sec: +ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, +dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!</p> + +<p>Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils +étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant +plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des +cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la +révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut +décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en +grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs +de l'insubordination des <i>carabeaux de Poulaine</i>. Les courriers envoyés +avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux +qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, +les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, +les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère +des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, +tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même +en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du +commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et +bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières +nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq +cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....</p> + +<p>Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal +amorcée. Le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, malgré son avarie sur les bas-fonds +de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la +marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le +mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi +d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il +ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir +l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté +<i>le panneau de cambuse</i> ouvert<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> comme la gueule de mon sac, et les +<i>sabords de chasse</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> fermés comme le trou de la <i>bouteille</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> du +commandant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<div class="blockq"> +Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce +goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les +récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de +leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant, +plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela +ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final +d'un vaudeville.<br /><br /> + +<span style="margin-left: 9em;">———</span><br /><br /> + +Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir +suivie dans ses autres productions, l'auteur du <i>Négrier</i> et des +<i>Aspirans de Marine</i> s'est attaché dans les deux volumes qu'on +vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers +romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs +jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la +forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les +idées de marine, et à faire connaître à notre nation les mœurs des +hommes de mer, mœurs par trop ignorées ou par trop souvent +défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a +puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux +lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la +carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des +faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis +sous ses yeux; et à l'exception de <i>l'Athlète de bord</i> et d'<i>une</i> +<i>Aventure sur mer</i>, on peut dire que la série des petites nouvelles +réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique, +et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le +mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si +toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un +amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de <i>Deux lions pour</i> +<i>une Femme</i> n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux +personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les +relations qui peuvent exister entre deux classes de petits +chercheurs d'aventures commerciales, et les mœurs de chacune de +ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban +<i>Toutes-Nations</i> n'est destiné qu'à offrir le type général d'une +espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans +appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées +morales de la société qui vit à terre le respect dont nous +environnons les lois que nous avons faites pour cette société si +étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent +que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont +développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin +d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le <i>Capitaine</i> +<i>noir</i> n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle, +peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère +générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user +l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette +profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la +restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers +distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que +si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux +lions, de faire du Madère <i>véritable</i> avec du vin de Ténériffe, de +trouver un matelot comme Toutes-Nations, <i>piratant</i> sans s'imaginer +qu'il commet un crime, ou un <i>Maître-Révolté</i> prêchant la +subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il +doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels +qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans +la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs +qu'il a peints; c'est un ensemble de mœurs qu'il a retracé enfin, +et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et +chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces mœurs +éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait +trouver l'ensemble de toutes ces mœurs. Prenez donc ces fictions +pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la +vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette +fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions. +</div> + +<h3>FIN.</h3> + +<hr style='width: 65%;' /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait <i>quatre-mâts</i>, et +qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du +<i>Quatre-Mâts</i>. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable +à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait +d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le +<i>Quatre-Mâts</i> fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que +trois-mâts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre +maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine +Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de +retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale +convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel +j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour +désigner le soleil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Dans la lame de l'Ouest</i>, pour indiquer la partie occidentale +de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien +consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord +assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du +monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les +premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands, +qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans +l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville +de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du +royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les +villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes +par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient +Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard +d'avant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous +leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours +de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus +remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec +lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils +peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution +des vivres, tout l'équipage <i>en plats</i>, c'est-à-dire en chambrées +d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse, +qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans +le même bidon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Village du Finistère, très-connu des marins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom que donnent par dérision les matelots aux marins +inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour +ne pas tomber en montant dans les haubans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de +couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>La bouche</i>, en langage figuré.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Les yeux</i>, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le mot de <i>bouteille</i> a, dans le dictionnaire maritime, une +tout autre signification que dans le langage ordinaire.</p></div> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II *** + +***** This file should be named 18296-h.htm or 18296-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/9/18296/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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