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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Scènes de mer, Tome II
+
+Author: Édouard Corbière
+
+Release Date: May 1, 2006 [EBook #18296]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+SCÈNES DE MER.
+
+CAPITAINE-NOIR.
+
+--RENCONTRE--
+
+Par Edouard Corbière.
+
+2.
+
+PARIS.
+HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
+RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.
+1835.
+
+
+
+
+IV.
+
+Le Capitaine-Noir.
+
+
+Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges
+tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait
+immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi,
+ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus
+redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux,
+enchaînaient au même lieu, au même point, _le Mascarenhas_.
+
+Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de
+l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois
+qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme
+dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au
+milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans
+l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier
+ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment;
+mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du
+navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient
+chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe
+effrayant de l'immobilité du navire qui les portait!
+
+Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée
+par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des
+voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le
+chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le
+pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre,
+lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les
+gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie
+nouvelle et d'autres victimes.
+
+Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à
+ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un
+changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel
+d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au
+lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous
+annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour
+s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine
+semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais
+chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon
+recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun
+nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.
+
+Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène
+d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter
+l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait
+avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude
+cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.
+
+Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du _Mascarenhas_
+crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs
+tourmens. Un navire parut à l'horizon.
+
+--Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce
+navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans
+doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis
+si long-temps inutiles.
+
+En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis
+des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir
+ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne
+plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.
+
+Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt
+comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître
+dans le coeur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment
+en vue, séparé encore du _Mascarenhas_ par une grande distance,
+s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où
+il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.
+
+Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui au
+moyen d'une embarcation.
+
+--A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moins
+quelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquer
+presque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivres
+plus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'est
+un navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nous
+donnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos malades
+qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!
+
+Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour
+armer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord du
+bâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne fut
+pas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'on
+réussit à faire cette première opération.
+
+Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonne
+volonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présenté
+le premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévient
+que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut du
+grand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste
+de relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la direction
+que devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pour
+l'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues à
+parcourir, les mêmes voeux que s'il s'agissait d'une expédition autour
+du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades
+qui restent.
+
+--Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur
+disent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nous
+comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas
+tant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir
+seulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. La
+chaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les
+anime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessus
+de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec
+vigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord du
+navire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier de
+leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent
+leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils
+ont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent plus
+long-temps encore que la première fois.
+
+Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ils
+sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu
+de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à se
+donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils
+se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui se
+trouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus
+renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour
+s'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dans
+l'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plus
+morne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leur
+imprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance
+de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur
+raison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leur
+démence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveaux
+troublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas une
+minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend
+aussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous
+les deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, et
+l'embarcation recevant à la fois des directions différentes dans
+l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les
+flots qu'elle a troublés.
+
+Un des hommes restés à bord du _Mascarenhas_ n'a pas cessé d'observer
+depuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,
+c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une
+heure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de la
+scène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenir
+le théâtre.
+
+Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagé
+selon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, se
+sont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a
+disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est
+menaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant
+parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte
+et de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureux
+retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles
+retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'en
+sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,
+une arme de désespoir et de fureur.
+
+L'équipage du _Mascarenhas_, les yeux fixés sur le capitaine, devine à
+l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoit
+au large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vain
+que le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe de
+déchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamations
+subites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observent
+chacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore à
+déplorer.
+
+--Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore les
+plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canot
+que vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes,
+sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue
+que nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nous
+réussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui se
+sont dévoués pour nous.
+
+--Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes,
+trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas vous
+sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-fait
+inutile maintenant pour ces infortunés....
+
+--C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier.
+D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:
+nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez
+bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyé
+comme officier dans l'embarcation....
+
+--Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en se
+cachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, et
+c'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie.
+
+En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèvent
+au large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en les
+entendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme
+profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un
+développement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommes
+pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vaste
+silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou
+que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité à
+l'autre!
+
+Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décident
+les gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leur
+capitaine, _affalent_ à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent
+s'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades.
+
+Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, si
+long-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, et
+l'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet des
+secousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. A
+peine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaît
+presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.
+
+On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer ni
+à tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut se
+résigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des cris
+de mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pour
+venir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble,
+l'horreur et la désolation.
+
+Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins
+à ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, et
+pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les
+yeux.
+
+Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue que
+celui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes
+le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au
+large.... Ses camarades rangés autour de lui attendent en silence ce
+qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...--Ils ne sont plus
+que quatre dans le canot! s'écrie-t-il; et il n'a plus la force
+d'achever....
+
+Tous les marins se séparent consternés, sans oser former une conjecture,
+sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois
+malheureux qui ont disparu de l'embarcation.
+
+La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se
+confond à l'horizon avec la teinte pâle du firmament. Le soleil cette
+fois s'est couché au milieu de vapeurs moins éclatantes que les autres
+jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des
+infortunés qui ont presque cessé d'espérer, qu'ils craignent de se
+livrer de nouveau à une vaine confiance que l'expérience a déjà si
+souvent trompée. N'est-ce pas ainsi que cinq à six fois l'astre du jour
+a déjà disparu à leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le
+lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans
+des nuages grisâtres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le
+soleil s'est abaissé sur l'horizon?
+
+Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opéré dans leur
+situation? Quelle journée a succédé à la journée passée? La plus cruelle
+de toutes celles qu'ils aient encore comptées!... Jusque-là ils avaient
+souffert, ils avaient succombé sous les coups meurtriers d'une épidémie;
+mais jusque-là au moins ils ne s'étaient pas encore massacrés de leurs
+propres mains....
+
+Le capitaine revient sur le pont: l'obscurité qui règne cachera du moins
+à son équipage, déjà trop affligé de ses propres maux, le désordre de
+ses traits, image trop fidèle du trouble qui l'agite. Il veut parler,
+donner un ordre; mais il craint qu'à l'émotion de sa voix, ses gens ne
+reconnaissent l'altération de son âme.
+
+Mais ses hommes ont prévenu les désirs et l'ordre de leur chef. Un large
+fanal a été hissé au haut du grand mât. La lumière qu'il répand,
+immobile comme le navire qu'il éclaire, jette sur le pont une lueur qui
+reste attachée aux mêmes objets. Les pâles matelots, marchant à pas
+lents à la clarté fixe de ce funèbre flambeau, semblent des fantômes
+sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire
+abandonné.
+
+Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu de temps à
+autre que par des clameurs funestes auxquelles succède bientôt un
+lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de
+l'embarcation, et la nuit prêtant une forme nouvelle à leurs voix et une
+sonorité plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux
+mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups
+qu'ils se portent dans leur homicide délire.
+
+Les heures fatales de la nuit s'écoulent dans cette horrible anxiété. A
+bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots
+n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispersés sur le pont,
+sont absorbés dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades,
+étendus sur les matelas qui les ont reçus depuis tant de jours,
+demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis
+qui les environnent.... Personne ne répond à leurs questions. Ils
+appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel
+ils ont placé leur dernière espérance.... si toutefois il leur est
+permis d'espérer encore....
+
+Le capitaine, assis à l'écart sur le couronnement, est plongé dans le
+plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit
+inspirer son désespoir, interrompre la funeste méditation à laquelle il
+s'abandonne.
+
+Jamais encore, malgré les longues privations qu'ils ont éprouvées,
+malgré les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortunés du
+_Mascarenhas_ n'avaient été livrés à une consternation pareille à celle
+qui paraît les avoir frappés comme d'un coup de foudre lancé du haut de
+ce ciel qu'ils ont si vainement imploré.... Long-temps l'équipage reste
+comme anéanti, et la mort enfin semble avoir enveloppé pour la dernière
+fois d'un linceul éternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui
+leur avaient confié leur vie et leur fortune! Les objets mêmes qui
+environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir
+inanimés ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mât éclairait
+quelque temps auparavant le pont du bâtiment, s'éteint par degrés comme
+la lampe funèbre qui s'évanouit dans l'obscurité sur le cercueil d'un
+mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les
+livides figures des acteurs de cette scène sépulcrale....
+
+Mais au moment où la clarté du fanal va se dissiper pour toujours dans
+l'air sans vie comme lui, un souffle léger agite la lumière, qui pour
+cette fois a vacillé en jetant autour du navire sa mobile lueur.
+
+La tête d'un homme absorbé jusque-là dans l'amertume de ses réflexions
+s'est relevée tout-à-coup, ses yeux se sont portés avec la rapidité de
+l'éclair sur le fanal que la brise a balancé au haut du grand mât.
+
+C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard
+d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur
+de l'air.
+
+Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré
+l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant,
+craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens
+ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous
+ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de
+leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs coeurs n'est plus
+une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à
+l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient
+les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement
+et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la
+flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient,
+c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est
+la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde
+délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne
+trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir!
+
+Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de
+l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les
+arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur
+encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les
+huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme
+une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se
+remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce
+travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et
+expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers
+lequel recommence à voguer le navire.
+
+Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore
+après tant de maux!
+
+Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui
+de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette
+colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur
+l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la
+route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé
+à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le
+courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient
+le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après
+le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et
+à la douleur.
+
+_Le Mascarenhas_ courut pendant tout le reste de la nuit vers le point
+où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route
+après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise,
+ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin
+l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité....
+
+Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put
+découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant
+régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord....
+Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se
+seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la
+fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine....
+Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout
+son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les
+haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit
+assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté....
+
+De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver
+sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore
+d'épouvantables requins!...
+
+Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre
+l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine
+suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle
+pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une
+manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs
+camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si
+généreusement immolé au salut commun!...
+
+Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle
+puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de
+chose pour elle. Le bâtiment que la veille _le Mascarenhas_ avait aperçu
+avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de
+voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché
+sans que le capitaine eût remarqué la manoeuvre qu'il avait faite. Ce ne
+fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on
+se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on
+pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir
+l'intention de lui faire.
+
+Mais, contre l'attente générale des marins du _Mascarenhas_, le bâtiment
+qu'ils examinaient se contenta de régler sa vitesse sur celle de son
+voisin, et de courir la même bordée que lui pendant long-temps, sans
+qu'aucun homme à bord de ce bâtiment inconnu élevât la voix pour leur
+adresser un seul mot.
+
+Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulière de ce
+nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres
+réflexions dans lesquelles il se trouvait absorbé depuis quelques
+heures.
+
+Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi étrange ne s'était
+offert encore à ses regards, depuis le temps où pour la première fois il
+avait parcouru les mers.
+
+Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues
+vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses,
+au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage
+fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La
+peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de
+la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon
+de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues
+dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc,
+accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient
+uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une
+large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches
+d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de
+la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de
+guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un
+manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme
+pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par
+l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, placé au vent de son
+voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle
+tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de
+ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui
+partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens
+qu'eussent encore supportés les flots.
+
+Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que
+la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les
+marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre,
+et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là
+montrés sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait dû faire le brick
+inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais.
+
+Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le
+bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis
+sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir
+être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre
+eux.
+
+L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille
+noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine
+de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à
+peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap
+noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il
+avait tourné du côté du timonnier.
+
+Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus
+sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot
+depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les
+mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de
+faire pour modérer ou prévenir les _lancs_ du bâtiment, on aurait dit de
+deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du
+gouvernail.
+
+Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui
+permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du
+_Mascarenhas_ avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui
+peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la
+position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de
+recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du
+trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le
+profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé
+arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du _Mascarenhas_, et
+jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée
+susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait
+vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent.
+A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route
+accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa
+position le long de son camarade de bordée.
+
+Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre
+à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer
+quelques explications sur une manoeuvre aussi étrange et une intention
+aussi évidente.
+
+Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à
+interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si
+près de lui.
+
+Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus
+entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à
+recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si
+intéressant pour eux.
+
+--_Ship, oh!_ s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité
+quelque temps à prendre le premier la parole.
+
+Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours
+assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les
+mots qui viennent de lui être adressés.
+
+Étonné de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir répéter
+son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que
+la première fois:
+
+--_Ship, oh!_
+
+Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de
+prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de
+place, et de lui faire entendre ces seuls mots:
+
+--Parlez français. Je n'aime pas l'anglais!
+
+Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble
+d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à
+adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit
+prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa
+nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les
+couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi
+le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de
+l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du
+_Mascarenhas_, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse
+échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son
+signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre.
+
+--A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement
+le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent
+vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut
+peut-être se préparer encore.
+
+--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous
+coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs
+plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant
+n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de
+rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée
+ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français....
+Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel
+nous envoie.
+
+Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin:
+
+--Oh! du brick, oh!
+
+Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les
+visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête,
+et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même
+répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce
+porte-voix, tournée vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin
+qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et
+pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler.
+
+--Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de
+place.
+
+--D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu
+enhardi.
+
+--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres?
+
+--Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et
+vingt-six hommes d'équipage.
+
+Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts,
+sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va
+encore nous parler.
+
+Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix:
+
+--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il éprouvé des calmes?
+
+--Depuis quarante-et-un jours, capitaine.
+
+--Avez-vous assez de vivres?
+
+--Nous avons épuisé tous ceux que nous avions.
+
+--Et de l'eau?
+
+--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.
+
+--Et vos malades?
+
+--Nous en avons perdu quelques-uns.
+
+--Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la
+mer?
+
+--Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils
+commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de
+votre navire.
+
+Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes
+étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec
+effort.
+
+Le commandant du brick reprit:....
+
+--De quoi avez-vous le plus besoin?
+
+--D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé.
+
+--Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde.
+
+--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et
+qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus
+signalé que la Providence pût nous accorder.
+
+--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez
+vous?
+
+--Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin
+d'avoir peur, elle ne se communique pas.
+
+--Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur!
+et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui
+pousse la barre un peu au vent.
+
+Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la
+poupe, qu'il présente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce
+mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches:
+
+LE FANTOME!
+
+C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à
+propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas
+avoir _peur_.
+
+A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une
+révélation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_
+s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les
+regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour
+ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du _Fantôme_.
+
+Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut
+repris la route qu'il tenait auparavant à côté du _Mascarenhas_, le
+capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé
+l'apparition du _Fantôme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces
+termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée
+quelques minutes auparavant:
+
+--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui
+a paru vous déplaire; mais je ne savais pas....
+
+Le commandant du _Fantôme_, à ces mots, se contenta de faire un signe de
+tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu
+l'offenser.
+
+L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix:
+
+--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je
+me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes
+malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que
+par l'humanité de son coeur.
+
+--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?
+
+--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour
+nos pauvres malades.
+
+--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres,
+vous allez en avoir.
+
+Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de
+l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses
+officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur
+chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions
+dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans
+montans en fer.
+
+A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et
+les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation
+à la mer.
+
+Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre
+exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence.
+C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui
+paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon
+eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!
+
+Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit
+comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais
+quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté
+de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.
+
+Le canot rapide du _Fantôme_ élonge le grand navire; les huit matelots
+qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec
+lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et
+les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont
+déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les
+transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du
+_Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantôme_, qui a tenu la barre du
+gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se
+rendre de l'un à l'autre navire.
+
+A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades
+s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur
+qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots
+entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume
+pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il
+interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on
+recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine
+chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance
+renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres
+dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le
+besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes
+les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont
+subis....
+
+Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en
+vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des
+malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement
+serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie
+commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui
+soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui
+offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une
+bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des
+maux que rien ne peut guérir.
+
+--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après
+m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a
+chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous
+rendre.
+
+--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de
+votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes
+passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous
+permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée
+est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant
+quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible
+carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses
+secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui
+confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous
+êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que
+votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une
+prière.
+
+--Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres.
+
+--Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos
+respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie,
+qui à peine a épargné son mari.
+
+Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à
+une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands
+sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la
+mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se
+prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins
+ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche
+mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si
+jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades,
+à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous
+ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on
+dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son
+bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus
+aucun voeu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si
+indifférent.
+
+Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps
+avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du
+_Mascarenhas_.
+
+Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait
+déjà à éprouver un refus.
+
+Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens
+d'hésitation.
+
+--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la
+faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous
+l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas
+vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder
+votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons
+qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne
+ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au
+reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et
+qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si
+mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des
+dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi
+jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré
+notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le
+dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que
+nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son
+étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon,
+noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le
+connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la
+gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si
+l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui
+redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme
+un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes,
+et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au
+monde!...
+
+--Comment! le Capitaine-Noir?...
+
+--Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est
+cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis
+depuis long-temps son ami.
+
+--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...
+
+--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans
+un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins
+souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en
+arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et
+celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours.
+Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette
+espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre
+compte de l'état de nos blessés.
+
+--Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?
+
+--Trois combats et deux abordages.
+
+--Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre
+gréement aucune trace de boulets!...
+
+--Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'oeil du
+plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de
+boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus
+vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures
+de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le
+commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais
+signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de
+vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.
+
+--De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière
+que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé
+sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien
+pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut
+leur rendre.
+
+--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent
+au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa
+colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de
+le croire.
+
+--Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes
+deux infortunés passagers?
+
+--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit
+instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou
+peut-être à revoir.
+
+--A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi,
+vous revoir bientôt.
+
+--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du _Fantôme_
+dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que....
+
+--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et
+le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en
+lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.
+
+--Adieu, capitaine.
+
+La légère embarcation qui avait transporté à bord du _Mascarenhas_ le
+docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du _Fantôme_
+que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et
+de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu
+de temps.
+
+Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur
+disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place
+qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste
+seul de leur commandant les avait chargé.
+
+Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du
+docteur à bord du _Mascarenhas_, _éventèrent_ leur grand hunier et
+reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une
+demi-portée de pistolet l'un de l'autre.
+
+La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le
+canot à son arrivée le long du _Fantôme_ ne lui fit augurer rien de bien
+favorable de la mission dont il avait chargé le docteur.
+
+Si le médecin du _Fantôme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir
+quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant
+de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne
+suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le
+Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir
+_le Fantôme_ forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus
+revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera
+plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces
+flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il
+pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de
+tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a
+englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde!
+
+--Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un
+des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de
+l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.
+
+L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicitée par cet
+avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du
+_Fantôme_.
+
+Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son
+chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques
+questions.
+
+Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se
+promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de
+côté de son large pantalon....
+
+--Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que
+c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour
+sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur
+parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le
+Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....
+
+Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit
+remarquer un mouvement à bord du _Fantôme_.... Au geste du commandant du
+brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt _le Fantôme_
+masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au
+_Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de
+lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un
+commandement impérieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et
+l'embarcation du _Fantôme_, qui déjà est venue à bord avec le docteur,
+est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin
+s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son
+commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence
+pour accoster une seconde fois le navire anglais.
+
+--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous
+l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans
+doute m'apporter de bonnes nouvelles?
+
+--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos
+deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous
+intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions
+pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire
+éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre
+malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne
+sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation,
+sur un bon matelas ou dans un cadre.
+
+Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent
+prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts
+avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du _Fantôme_
+par les matelots du Capitaine-Noir.
+
+Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine
+du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin
+l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service
+qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son
+humanité.
+
+Le canot du _Fantôme_ s'éloigna alors silencieusement du bâtiment
+anglais pour retourner à son bord.
+
+Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachés sur
+cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne
+purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les
+précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la
+figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa
+tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas
+seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la
+brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher
+tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si
+soigneusement.
+
+Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce
+pour épargner aux marins du _Fantôme_ l'impression pénible que peut
+causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel
+effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux
+qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à
+trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté
+le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante,
+pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se
+place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir
+d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité
+recevoir à son bord?...
+
+Tout le monde à bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les
+minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.
+
+Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le
+long du _Fantôme_.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls
+de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement
+du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et
+de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui
+amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène
+toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se
+tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait
+d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est
+devenu le théâtre....
+
+La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le
+plabord du _Fantôme_; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le
+docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher,
+plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux
+regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur
+l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers
+un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la
+malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec
+soin par quatre matelots.
+
+Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène
+muette et mystérieuse.
+
+Le _Fantôme_ rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à
+la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes
+à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec
+promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans
+se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantôme_, poussé
+alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près,
+quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du _Mascarenhas_, et
+en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste
+derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du
+brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.
+
+Au moment de leur séparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu
+faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais
+a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de
+salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette
+politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le
+saluât.
+
+Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest,
+sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers
+que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire
+anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour
+la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il
+croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la
+vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que
+nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord
+avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être
+invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que
+notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont
+communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui
+que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers....
+Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du
+_Fantôme_? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils
+n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils
+paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi,
+comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont
+signé un pacte avec le diable.
+
+La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon,
+vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir
+leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua
+que c'était là qu'était encore le _Fantôme_. Les marins du
+_Mascarenhas_, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent
+leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que
+jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur
+dérober pour toujours.
+
+--C'est la clarté de l'habitacle du _Fantôme_ que vous voyez là,
+disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en
+palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est,
+dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole
+est placée pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantôme_ combat, il ne
+hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une
+tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière,
+tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des
+officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à
+l'abordage.
+
+--Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous
+ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer
+de jeunes enfans?
+
+--Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne
+connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le
+Capitaine-Noir?
+
+--Jamais nous n'en avons entendu parler.
+
+--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait
+la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur
+faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.
+
+--Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades;
+mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante
+derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire
+plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne
+crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux
+mois.
+
+Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry,
+prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.
+
+L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui
+murmuraient autour du navire:
+
+ Voyez à l'horizon
+ Filer comme un fantôme
+ Ce brick sans pavillon,
+ Avec sa longue baume.
+ Veille bien au bossoir,
+ Car la nuit sera sombre,
+ Et l'on a vu dans l'ombre
+ Le Capitaine-Noir.
+
+ Largue la toile,
+ Forçons de voile,
+ Car il court l'enfer,
+ Ce roi de la mer.
+
+ Malheur à qui s'endort
+ Et tombe sous sa coupe;
+ Une tête de mort,
+ C'est son fanal de poupe.
+ De l'arrière au bossoir,
+ Comme un drap mortuaire
+ Est peint l'affreux corsaire
+ Du Capitaine-Noir.
+
+ Largue la toile,
+ Forçons, etc.
+
+ Le jour, au fond des eaux
+ Comme un plomb il se coule,
+ Pour guetter les vaisseaux
+ Que balance la houle.
+ Et lorsqu'avec le soir
+ Au loin la foudre gronde,
+ On voit sortir de l'onde
+ Le Capitaine-Noir.
+
+ Largue la toile,
+ Forçons, etc.
+
+ Des grappins teints de sang
+ A ses vergues se brassent,
+ Pour déchirer le flanc
+ Des vaisseaux qui le chassent.
+ Et quand il fait pleuvoir
+ Son monde à l'abordage,
+ Nul n'échappe à la rage
+ Du Capitaine-Noir.
+
+ Largue la toile,
+ Forçons, etc.
+
+ Partout portant l'effroi,
+ Partout faisant sa ronde,
+ Près des vaisseaux du roi,
+ Lui seul est roi sur l'onde.
+ Ah! tremblons de le voir!
+ Peut-être il nous observe....
+ Mais que Dieu nous préserve
+ Du Capitaine-Noir.
+
+ Largue la toile,
+ Forçons de voile,
+ Car il court l'enfer,
+ Ce roi de la mer.
+
+La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà
+le feu du _Fantôme_ avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs
+superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne
+fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés
+pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans
+doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la
+proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous
+attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses
+redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son
+heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment
+à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les
+autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantôme_, qui jamais,
+même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses
+perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès
+quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que
+quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour
+commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et
+qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du _Fantôme_,
+car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne
+tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son
+nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord
+que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire,
+chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second
+du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second
+lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.
+
+Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes
+des matelots, allèrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta
+livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait
+fait naître en eux l'apparition du _Fantôme_ et du Capitaine-Noir.
+
+Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux
+capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du
+_Fantôme_? Nous allons le voir.
+
+Quelques heures après avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur,
+chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais,
+s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée.
+Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui
+permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne
+semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin:
+Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec
+désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver
+un seul de ses jours!
+
+La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse,
+l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les
+instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la
+malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du
+fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du
+_Fantôme_, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche
+de l'agonisante.
+
+Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que
+cette scène douloureuse avait jeté dans son coeur, vint respirer sur le
+pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir
+était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque
+toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur
+le gaillard d'arrière.
+
+Le docteur trouva le second du _Fantôme_ parcourant tout seul l'espace
+compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les
+officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa
+chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins
+que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont
+gouvernait l'homme placé à la barre.
+
+Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort
+peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose
+expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il
+disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer
+honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les
+ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux,
+quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.
+
+--Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont
+son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?
+
+--Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout
+bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans
+l'entrepont entre ces deux infortunés.
+
+--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme
+qui tue par état être _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va
+avaler naturellement sa _gaffe_!
+
+--Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique
+pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos,
+est-ce que le capitaine s'est déjà couché?
+
+--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore
+que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais
+poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme
+malade et son pleurnicheur de mari.
+
+--C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui
+demander de faire venir une femme à bord du _Fantôme_, et je conçois
+encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer
+promener avec ma demande.
+
+--Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier
+avec le beau sexe; qui sait!
+
+--J'en doute.
+
+--Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au
+premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand
+dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux
+mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais
+notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle
+paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y
+reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du _Fantôme_.
+
+--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus
+long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour
+se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu
+lieu à la Guayra.
+
+--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le
+capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!
+
+--Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur
+le Capitaine-Noir.
+
+--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à
+moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il
+s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop
+dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.
+
+--Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je
+connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et
+jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été
+trompé par une femme.
+
+--Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi
+fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez
+bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.
+
+--Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé
+était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait
+l'avait conduit à courir les mers?
+
+--Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.
+
+--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles
+que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les
+mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en
+composerait plus d'un volume....
+
+--A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?
+
+--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout
+cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est
+attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de
+services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux
+ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que
+ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...
+
+--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....
+
+--Son avarice?
+
+--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour
+lui, ce brave homme!
+
+--Son inhumanité?
+
+--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!
+
+--Son défaut de courage?
+
+--Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le
+premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter
+d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.
+
+--Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde
+avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit
+d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler
+pour nous dire des choses inutiles?
+
+--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en
+parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous,
+je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez
+bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble,
+lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on
+s'imagine lui cacher.
+
+--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez
+guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y
+venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.
+
+--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?
+
+--Je lui aurais demandé une faveur.
+
+--Et quelle faveur?
+
+--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste
+n'est pas pour moi.
+
+--Et pour qui donc est-elle?
+
+--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé
+comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme
+c'était.
+
+--Et vous lui avez répondu....
+
+--La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où
+elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de
+prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se
+nommait.... Antonio.
+
+--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.
+
+--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que
+c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.
+
+--Fort bien, et après?...
+
+--Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle,
+parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières
+volontés.
+
+--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le
+Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un
+confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de
+rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et
+que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses
+dernières volontés? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas
+là au poste pour un coup?
+
+--Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé
+par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques
+heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet
+de son lit.
+
+--Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le
+caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et
+définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son
+seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne
+pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore,
+docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au
+capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?
+
+--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de
+conscience.
+
+--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous
+bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?
+
+--Que feriez-vous?
+
+--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler
+les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je
+chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais
+d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine,
+je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi:
+Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le
+commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le
+bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien,
+Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et
+il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité.
+Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade
+défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.
+
+--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières
+volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.
+
+--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait
+faite!
+
+--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du
+commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me
+débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse
+qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.
+
+--Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des
+gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision
+de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai
+voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y
+arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire
+bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus
+honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il
+paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de
+s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du
+compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand
+la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de
+chercher à contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur?
+
+En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les
+environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme
+le capitaine du _Fantôme_ avait seul le privilége de monter à cette
+heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà
+le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.
+
+--Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller
+à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.
+
+--Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment
+du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que
+moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est....
+Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.
+
+Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer
+si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à
+ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux
+fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il
+avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques
+minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas
+lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant
+une heure il ne fit pas autre chose.
+
+Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour
+aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois
+fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole
+au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première
+position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la
+bouche.
+
+Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le
+médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine,
+harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se
+lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand
+mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien!
+docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est
+belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc,
+docteur, et plus vite que cela.
+
+Le docteur n'osait.
+
+Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard
+d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la
+position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par
+intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de
+temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les
+accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du
+commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une
+expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour
+cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du
+grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le
+second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer,
+le chapeau bas, vers son capitaine.
+
+Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui
+vint avec la nécessité de parler clairement.
+
+--Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!
+
+--Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!
+
+--Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur
+en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus
+que cela encore à réclamer de votre bonté.
+
+--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?
+
+--D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.
+
+--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une
+femme qui se meurt et moi?
+
+--Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement
+l'hospitalité à bord du _Fantôme_, voudrait confier à vous, mais à vous
+seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.
+
+--Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?
+
+--Parce que vous êtes le capitaine du navire.
+
+--Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes
+volontés?
+
+--Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.
+
+--Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette
+mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui
+pèse se passera peut-être.
+
+--Je vous ai nommé, commandant.
+
+--Et qu'a-t-elle dit?
+
+--Elle a persisté dans sa résolution.
+
+--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut
+comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?
+
+--De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est
+une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.
+
+--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui,
+mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je
+verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite....
+Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme
+encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....
+
+Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son
+capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un
+trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans
+l'entrepont, lui demande:
+
+--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?
+
+--Il a consenti, lui répond le médecin.
+
+--Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait
+se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux
+de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!
+
+Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand
+panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la
+dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef
+puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait
+de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de
+curiosité....
+
+Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que
+bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est
+montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui
+communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force,
+et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se
+recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a
+fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a
+obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur
+lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il
+chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa
+bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas
+même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en
+sanglotant....
+
+Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la
+visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur
+l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à
+bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés
+devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais
+n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme
+se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant
+bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le
+mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....
+
+Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main
+ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il
+s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec
+humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette
+tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.
+
+Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée
+de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas
+du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort
+de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et
+de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui
+apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....
+
+A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque
+éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri
+horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe....
+Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où
+le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils
+ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée
+épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se
+précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui
+règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et
+sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un
+cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent;
+à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout
+palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps
+inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile
+lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de
+terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....
+
+Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble
+affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son
+front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son
+trépas....
+
+--Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux
+désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra
+l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la
+victime.... Je veux savoir....
+
+--Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si
+le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez
+pas....
+
+--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe
+le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander
+par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a
+paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son
+honneur, ce capitaine si terrible....
+
+--Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux,
+il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez
+parler.... Le voilà!...
+
+Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se
+présente, les bras croisés et l'oeil en feu, le redoutable
+Capitaine-Noir!...
+
+Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine
+lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux,
+à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir,
+et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de
+parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche
+ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....
+
+--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en
+accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la
+désobéissance ni même la plus légère hésitation....
+
+Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant
+auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la
+chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de
+pénétrer....
+
+Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens
+étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur....
+Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que
+s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant
+revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie
+infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond
+rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son
+ami....
+
+Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour
+obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa
+stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer
+ces mots:
+
+--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du
+commandant.
+
+Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie
+avec effroi:
+
+--Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....
+
+--N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous
+aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....
+
+--Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme
+de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air
+d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai
+plus tranquille quand je me sentirai plus près de....
+
+A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en
+entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le
+bruit soudain d'une arme à feu les arrête....
+
+Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois
+à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....
+
+--Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!
+
+--Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est
+pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...
+
+Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les
+hommes du _Fantôme_, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle
+sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient
+appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard
+d'avant.
+
+Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité,
+c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et
+le second, ils se sentent rassurés....
+
+L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître
+Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour
+entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....
+
+Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir.
+Il va parler.
+
+Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot,
+ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....
+
+--Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est
+finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son
+honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient
+de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait
+flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....
+
+A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'équipage
+se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps:
+l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du
+navire....
+
+--Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les
+matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus
+alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu
+s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour
+chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé
+capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres,
+donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus
+lugubre....
+
+--Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété,
+l'avez-vous trouvé, mes amis?...
+
+Et tous les matelots consternés répondent:
+
+--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on
+dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel
+leur fortune et leur vie sont attachées....
+
+Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages;
+la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à
+gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du _Fantôme_.
+Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui
+gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient
+retrouver les précieux restes de leur brave commandant....
+
+La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété
+vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont
+désobéi....
+
+Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan,
+au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient
+le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes
+les imprécations de l'impuissance et du désespoir....
+
+En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage
+sur quelque chose qu'il demande vaguement....
+
+Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le
+corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme
+doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes
+épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres
+que les officiers ont allumées....
+
+--Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.
+
+--Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à
+leurs camarades....
+
+--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la
+poulaine, disent-ils tous....
+
+--Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec
+un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent
+long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables
+cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon
+pour eux.
+
+Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant
+même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes,
+ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir
+exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins
+leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel
+sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....
+
+C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer
+les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient
+assouvir leur fureur.
+
+--Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait
+finir le Capitaine-Noir....
+
+--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....
+
+Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:
+
+--Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à
+terre le plus tôt possible....
+
+--Nous ne voulons plus naviguer désormais....
+
+--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantôme_....
+
+--Lui seul était digne de commander notre corsaire....
+
+--Menez-nous à la première terre venue....
+
+--Notre course, sans lui, est à jamais finie....
+
+Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du
+Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir
+plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils
+avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue
+qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage
+et de bonne volonté pour manoeuvrer le navire et pour obéir aux ordres
+de leur nouveau commandant.
+
+Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut
+résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à
+Buenos-Ayres.
+
+Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les
+côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent _le
+Fantôme_, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi,
+était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A
+peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent
+leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....
+
+--Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....
+
+--De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre
+dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantôme_
+puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.
+
+Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de
+résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au
+voeu du grand nombre....
+
+L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de
+monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un
+sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son
+capitaine....
+
+Les voiles du _Fantôme_ viennent d'être déployées....
+
+Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de
+combattre....
+
+Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe....
+C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y
+avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises,
+les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu
+au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie
+dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins,
+ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait
+choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il
+craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les
+panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les
+pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés,
+debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le
+silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont
+sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont
+frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan
+s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde
+reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la
+brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la
+secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé
+sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur
+leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était _le
+Fantôme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui
+aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....
+
+A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui
+n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de
+toutes les embarcations ce cri lamentable:
+
+Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantôme_!!!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+V.
+
+Le Négrier le Revenant,
+
+SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.
+
+
+Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais,
+encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété
+l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait
+étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des
+navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à
+achever sa traite.
+
+La corvette _le Soho_, commandée par un officier aussi intrépide
+qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse
+mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour,
+les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit
+et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à
+cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi.
+
+Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se
+faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la
+corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.
+
+Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu,
+n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces
+sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant
+d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par
+une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et
+le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphère
+étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes
+gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens
+les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.
+
+Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans
+l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix
+retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un
+porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:
+
+_Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte
+en double serrer les voiles!_
+
+Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité,
+et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord
+ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre
+quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur
+le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:
+
+--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon
+toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour
+nous!
+
+Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se
+promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils
+en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La
+pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur
+leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait,
+ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.
+
+Ils attendaient le jour.
+
+Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se
+trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant
+comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers
+rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc
+atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres
+de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels
+était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à
+l'ancre....
+
+Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire
+nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant
+qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car
+c'était un trois-mâts, et un fort _négrier_ sans doute....
+
+La résolution du capitaine du _Soho_ fut bientôt prise et son plan
+d'attaque bientôt arrêté.
+
+--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher
+ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer
+sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son
+refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un
+des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de
+l'impassibilité insultante de ce misérable.
+
+En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la
+mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots
+qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les
+commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont
+atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace
+de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux
+ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif
+de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est
+probablement un navire abandonné....
+
+Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises
+pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du _Soho_ était monté
+lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre
+les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il
+le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....
+
+Un _hourra_ épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans
+Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment
+de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne
+s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient
+enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls
+qu'il avait eu à leur faire courir.
+
+Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le
+trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots
+armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se
+précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent,
+qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer
+une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais,
+accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver,
+sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs
+embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres
+de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.
+
+Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers
+des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.
+
+Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que
+leur défaite a un instant troublé.
+
+Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la
+première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur
+que le premier choc.
+
+Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises,
+privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans
+matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ
+de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de
+fumée.
+
+Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant
+revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il
+aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur
+cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après
+avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus
+paisible!
+
+Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et
+résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!
+
+A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise,
+réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de
+l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait
+plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres
+négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus
+passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller!
+Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou
+trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses
+huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par
+un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!
+
+Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses
+idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une
+tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine
+en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui
+fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint
+se joindre encore un sentiment d'effroi....
+
+Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir
+rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se
+dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres:
+ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses
+capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.
+
+Plus de doute, il va appareiller....
+
+Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au
+bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se
+laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste
+n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le
+Soho_, _le Soho_ dépourvu de monde, _le Soho_ découragé, accablé par la
+double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.
+
+Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les
+airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes
+funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les
+bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la
+rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il
+court; il approche; il va tomber sur _le Soho_.
+
+--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en
+s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre
+déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus
+combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de
+sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les
+mains d'un corsaire.
+
+--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef
+désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le
+pavillon du roi pour cet infernal pirate.
+
+Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier,
+s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux
+poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire
+sauter la corvette.
+
+Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution
+dont il est lui-même animé, le commandant du _Soho_ attend avec
+résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de
+trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il
+s'est assurée.
+
+Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se
+mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et
+dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes
+et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort
+sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne
+montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et
+un pont aussi désert que sa longue batterie!
+
+Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui
+s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait
+pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position.
+
+Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un
+long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!
+
+--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix
+de Stentor le commandant du corsaire.
+
+--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je
+te ferai savoir le mien après.
+
+--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si
+tu sais lire!
+
+Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une
+épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé
+et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la
+malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux
+ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en
+désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du _Soho_, le fier négrier
+laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes
+lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!!
+
+Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, _le
+Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon
+lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et
+sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la
+veille, aux approches lugubres de la nuit!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VI.
+
+Ronde de nuit des Corsaires.
+
+
+Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux
+voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures
+seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une
+centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la
+permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de
+reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.
+
+Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles,
+assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges,
+qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes
+corsaires du lougre _l'Invisible_ étaient revenus à leur bord, frais et
+dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans
+une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien
+ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et
+les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les
+capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.
+
+_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour
+couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre,
+vers le bill de Portland....
+
+Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses
+et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et
+présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de
+toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens,
+leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur
+originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des
+Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des
+Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de
+ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps
+de guerre et quelquefois même en temps de paix.
+
+Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute
+cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à
+l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire
+rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.
+
+Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était
+endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour
+veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du
+premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au
+milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.
+
+Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il
+faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse
+l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les
+gens de quart, en se disant à l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_,
+n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers
+entretiens les méditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_,
+s'étaient-ils répété, _ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre,
+le b.... n'est pas bon!_
+
+Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui
+prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter,
+assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard
+d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le
+capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir
+quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son
+discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son
+auditoire.
+
+«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de
+ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les
+plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches;
+de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en
+compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans
+pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux
+rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise,
+taillée pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dégréait pour
+à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son
+hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux _acoulites_:
+
+«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps.
+Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me _pommoie_
+le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!
+
+«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais
+cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre
+d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça
+que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il
+me faut pour le moment; et je croche dans tout....»
+
+«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la
+clé par-dessus le bord.
+
+«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa
+table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien
+garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là
+descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et
+mes panneaux condamnés.
+
+«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un
+smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré
+comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié
+d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête,
+pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce
+qui fut dit fut fait.»
+
+Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève
+s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la
+péroraison:
+
+--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?
+
+--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur
+dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la
+première famille de lords du royaume.
+
+--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?
+
+--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première
+fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec
+vous, Dieu merci!
+
+--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit
+prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à
+bord toute ta riche famille de lords.
+
+--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon
+sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi
+horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.
+
+Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_
+avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de
+ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître
+d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs
+du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois
+mois auparavant.
+
+Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait
+au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse
+exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il
+venait d'aventurer sur la côte ennemie.
+
+Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au
+capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers
+rayons du jour, on aperçut, à bord de _l'Invisible_, un petit point noir
+qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le
+corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus
+considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.
+
+Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la
+barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous
+vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous
+des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au
+moins deux comme vous!
+
+Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à
+bord du fatal corsaire.
+
+Le second de _l'Invisible_, après avoir présidé à cette petite opération
+de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:
+
+--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment
+tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en
+aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune
+mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande
+seulement à vous parler.
+
+--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file
+et la timidité m'ennuie.
+
+Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois
+prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution
+pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.
+
+--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son
+émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que
+pouvons-nous espérer de vous?
+
+--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases,
+car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on,
+beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous,
+votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra
+financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime
+pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque
+c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie.
+Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.
+
+--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les
+moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.
+
+--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne
+pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit
+canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous
+faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon
+bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en
+bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord
+sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de
+pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas
+contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque
+croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse,
+et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le
+bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger
+inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....
+
+A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir.
+Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur
+de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion
+qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:
+
+--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître
+et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez
+entendu; je ne répète jamais la même chose.
+
+L'affaire vous chausse-t-elle?
+
+--Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et
+faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole
+d'honneur que vous serez satisfait.
+
+Les choses se passèrent comme il avait été convenu. _L'Invisible_, après
+avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le
+cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du
+rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure
+dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.
+
+C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver
+l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se
+jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son
+épouse éplorée.
+
+--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son
+poste?
+
+--Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille
+guinées.
+
+--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père
+par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.
+
+--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse
+aura été respectée de vous et de vos compagnons?
+
+--Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait
+été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc,
+mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il
+y a de l'or au bout....
+
+Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise
+est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes
+piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni
+l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse
+famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de
+Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu
+donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas,
+mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!
+
+Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre _l'Invisible_
+flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une
+prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.
+
+Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la
+galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas
+historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut
+s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de
+jasmin!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VII.
+
+Maître révolté;
+
+DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.
+
+
+Un joli brick du commerce, nommé _l'Oiseau-Bleu_, nous transportait, moi
+et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux à Maragnan. Depuis
+quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez
+fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarité se
+fussent encore établis entre les personnes de la chambre et les gens de
+l'équipage. Les matelots qui, pour la première fois, naviguaient à bord
+du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il régnât entre eux cette
+intimité qui donne un air de famille si piquant à tout le personnel d'un
+bâtiment marchand, et quant à nous, hôtes éphémères du bord, retenus par
+le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous
+n'avions pas encore songé à communiquer assez directement avec les gens
+chargés de nous mener à notre destination, pour pouvoir nous flatter
+d'avoir mérité leur confiance.
+
+Les marins, sans être ce qu'on appelle défians, sont en général peu
+communicatifs avec les individus étrangers à leur profession.
+
+Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux
+arrive naturellement et à propos, pour qu'ils accueillent favorablement
+les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur
+bienveillance.
+
+Ce ne fut guère que lorsque nous nous trouvâmes dans les délicieux
+parages de l'île de Madère, que l'on commença à jaser un peu à bord de
+_l'Oiseau-Bleu_. Les voyageurs qui ont éprouvé la douce influence de
+l'air des tropiques, savent l'effet que la température vivifiante de ces
+climats produit presque toujours sur les équipages qui viennent de
+quitter la frigide et sombre monotonie de nos contrées septentrionales.
+Il semble que le premier souffle des brises alisées ait l'heureux
+privilége d'épanouir toutes les idées, de dilater tous les coeurs. Les
+marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe,
+pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout
+de quelques jours de mer, que si c'étaient des hommes de deux espèces
+différentes.
+
+Sur nos côtes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison
+triviale pour exprimer vulgairement mon idée), ce sont des ours, des
+bêtes féroces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus
+méridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y
+a de plus vif, de plus mignon et de plus sémillant au monde.
+
+Les colibris un peu goudronnés de _l'Oiseau-Bleu_ commencèrent, donc à
+caqueter, comme je l'ai déjà raconté, à la vue de Madère.
+
+Le maître d'équipage, en apercevant cette île si célèbre par la qualité
+de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de
+faire de la topographie de gaillard d'avant.
+
+--L'île de Madère, s'écria-t-il sentencieusement, ressemble à la vraie
+croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jésus-Christ.
+
+--Et comment cela? me hasardai-je à demander à notre faiseur de
+parallèle.
+
+--La raison du comment? me répondit-il avec un air qui me fit deviner la
+satisfaction qu'il éprouvait d'avoir provoqué la question à laquelle il
+s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de
+la vraie croix, il y aurait de quoi à en faire cent vaisseaux de ligne,
+comme de même que si on faisait l'appel général de tout le vin qui passe
+pour du Madère, il y aurait de quoi à _soumerger_ toute cette île que
+voilà sous sa propre _produisance_.
+
+Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du maître
+d'équipage, et il se mit à fredonner:
+
+ De mille et quelques paradis
+ Que promet _la table_ ou l'histoire,
+
+pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance
+scientifique à la remarque ingénieuse qu'il venait de faire.
+
+Une petite passagère fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur
+de posséder à bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au
+capitaine, avec cette candeur de curiosité que savent avoir toutes les
+passagères:
+
+--Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite île que l'on voit là
+à côté de la grosse?
+
+--Mademoiselle, cette petite île se nomme Porto-Santo?
+
+--Porto-Santo! s'écria la jeune personne; oh! le drôle de nom, _Santo_!
+
+--Oui, _Santo!_ grommela entre ses dents mon maître d'équipage, et de
+manière à n'être entendu que de moi; si on te _sentait les os_, à toi,
+on serait en vérité bigrement embarrassé de te sentir autre chose,
+madame _Santo!_
+
+Cette saillie me prouva que le maître du bord était calembouriste, et je
+devinai dès lors qu'il ne me serait pas très-difficile de tirer parti de
+la gaîté naturelle de son esprit, pour les conversations que je me
+promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traversée.
+
+Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'études
+philosophiques, que le sobriquet de _madame Santo_ ou _Sent-os_ resta
+pendant tout le voyage à la pauvre fluette passagère qui avait si
+indiscrètement demandé à notre capitaine le nom de la petite île voisine
+de Madère.
+
+Le soir de notre première journée d'entrée en matière, les hommes de
+quart, étalés nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans
+les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se
+couchant sur le guindeau ou les écoutilles, d'un calme enchanteur.
+
+Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrière, semblaient,
+en pesant à peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous
+rafraîchir à dessein, le vent léger et pur qui les avait enflées.
+
+Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les
+matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils
+savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuyé qui,
+après avoir bien contracté sa bouche pour mieux bâiller, se prit à
+crier:
+
+--Sac..dié! que je donnerais bien mon quart de vin pour que _queuqu'un_
+nous contât un conte.
+
+--Ah! tu aimes donc les _contes_, marquis! Excusez de la friandise: si
+tu avais dit ça avant dîner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.
+
+C'était, comme on s'en doute déjà, le maître d'équipage qui venait de
+faire cette réponse à l'amateur de contes.
+
+--Ah ça, maître Révolté, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du
+pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'équipage?
+
+--Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en
+fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu
+n'aies pas perdu ton temps à enfiler des perles au clair de la lune.
+
+--Quand je dis, maître Révolté, que j'ai fait un pari, c'est que je ne
+sais pas ce que je dis.
+
+--Je m'en étais douté, rien qu'à tes premiers mots, et toute ta vie je
+te pronostique qu'il en sera de même.
+
+--Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gagé en
+pari, avec l'équipage.
+
+--Je commencerai peut-être à m'en douter quand tu me l'auras dit; mais
+auparavant, si tu penses que je vais me _sabouler_ le coco pour mettre
+la main dessus, tu t'es fichu _dedans_ comme un arracheur de dents! (A
+part.) Mais est-il donc bête, ce baptisé-là! C'est la lune dans son
+plein avec une fente au milieu.
+
+Le parieur reprend:
+
+--Eh bien! pour tout vous dire, maître Révolté, j'ai gagé, sans être
+trop curieux, que maître Révolté n'était pas votre vrai nom!
+
+--_Non! Oui!_
+
+--Mais, sans vous offenser, est-ce _oui_-t-ou _non_?
+
+--Tu as parlé de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit _nom_, pour
+faire écho; mais je n'ai pas dit _non_, c'est-à-dire _no senhor_, comme
+dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.
+
+--Mais, finalement, j'ai parié avec les autres que _maître Révolté_,
+c'était pas plus votre nom de famille que votre nom de baptême. Ai-je
+t'i gagné, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?
+
+--Tu as gagné ou tu as perdu, personne ne peut te refuser ça, à moins
+que tu n'aies ni perdu ni gagné, comme dans un pari d'une pareille
+nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bête de vie, je te
+dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-à-dire que tu n'as pas perdu
+l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de
+perdition.
+
+--Ah! en ce cas-là, vous ne vous appelez pas devant la loi maître
+Révolté!
+
+--Pas précisément.
+
+--C'est donc comme qui dirait censément un sobriquet?
+
+--_Sot_ toi-même, entends-tu, mal appris!
+
+Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-_ce-t-il_ malheureux de ne pas savoir
+bien parler le français! C'était pas pour vous offenser, maître Révolté,
+bien _acertainement_, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que
+c'était, comme on dit, comment donc déjà? une espèce de nom de guerre
+qu'on vous avait donné en vous appelant....
+
+--Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas.
+Autre raison, autre bêtise! C'est comme défunt capitaine La Sottise,
+qui, pour ne pas échouer son navire, l'a fichu droit à la côte. Allons,
+paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas
+aller en dérive du côté du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.
+
+--Ma foi, maître Révolté, je ne sais plus _quoi que_ vous dire, tant
+vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai parié, quoi, et j'aurai
+perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarrée que la vôtre.
+
+Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient
+été si mal accueillies par le subtil et impérieux maître, je crus
+pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit même
+de ma curiosité le dialogue qui venait d'être interrompu. Je l'avouerai
+même, ce nom ou ce surnom de _Révolté_ que portait le maître d'équipage
+semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'éprouver
+le sort qu'avait déjà subi le matelot investigateur, je dis à notre
+savant du gaillard d'avant:
+
+--Maître, vous excuserez ma curiosité, sans doute; mais, je vous
+l'avouerai, j'ai été tenté plusieurs fois, comme ce matelot dont vous
+venez de blâmer l'indiscrétion, de vous demander d'où pouvait vous être
+venu ce nom de _maître Révolté_ qui semble cacher le mot de quelque
+énigme, si c'est, comme tout me porte à le croire, un nom de guerre qui
+vous a été donné.
+
+--Le mot d'une _égnime_, me répondit vivement le maître d'équipage; il
+n'y a pas plus de mot _d'égnime_ là-dessous que de pommade à la rose sur
+le cataugan d'un tondu.
+
+La _nomination_ de _Révolté_ m'est venue par rapport à une affaire que
+j'ai éprouvée dans mon vieux temps, et d'où j'ai été bien heureux de me
+retirer avec un _sobriquet_ seulement et avec un petit coup de
+_briquet_, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est
+restée sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite signé par
+un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-là aimait à se
+servir de bonne encre pour signer ses certificats.
+
+--Diable! l'affaire dont vous nous parlez là doit être intéressante.
+
+--Oui, surtout quand, comme votre serviteur très-humble, on en a payé
+les _intérêts_.
+
+--Et y a-t-il long-temps que cet événement-là vous est arrivé?
+
+--Quel événement, s'il vous plaît, si j'en étais capable?
+
+--Mais celui dont vous venez de parler.
+
+--Moi, je viens de parler d'un événement! Ah bien bigre! tant mieux!
+Dites plutôt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me
+tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans
+le moment actuel, encore mieux que si la bougie était allumée. Mais
+c'est égal, puisque vous désirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom
+d'emprunt, je vais vous le raconter à la bonne franquette, pourvu
+toutefois et néanmoins, pendant la chose que je vais vous réciter,
+personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon
+histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas
+qu'on s'avise de vouloir être plus savant que moi et de me couper le
+câble de mon discours pour me faire faire une _épissure_ dedans....
+Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le maître aux gens de quart qui
+l'écoutaient.
+
+--Oui, maître Révolté, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et
+le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis à l'amende.
+
+--Et à quelle amende encore?
+
+--A l'amende que vous voudrez, maître.
+
+--Eh bien! à l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au
+derrière. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se
+mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant
+toute la séance.
+
+L'orateur, ou plutôt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus
+grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:
+
+«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de
+la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui
+ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier
+de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux oeufs et aux
+champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le _Mange-Tout_.
+
+«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de
+huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous
+le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre
+poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or
+plein son sac.
+
+«Nous étions à bord du _Mange-Tout_ environ cent trente à cent quarante
+poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et
+un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée.
+
+«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un
+pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin.
+Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le
+portait sa _nominaison_, mais ce que je sais très-bien, c'est que
+chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs
+lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de
+l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que
+nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait
+quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'_amicable_.
+
+«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au
+bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents
+pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du
+_Mange-Tout_. Les équipages des autres navires disaient que notre
+trois-mâts était le bâtiment le _bien-nommé_, car on _mangeait tout_ et
+même l'on _buvait tout_ à bord.
+
+«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât
+d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que
+d'aller la remplir à la cambuse.
+
+«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement.
+C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes
+(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que
+je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement
+vous allez l'apprendre par la suite.
+
+«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage
+du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus
+l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues,
+je m'aperçus du coin de l'oeil que l'on avait décroché la touque
+d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de
+faciliter la manoeuvre.
+
+«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin
+avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que
+c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de
+spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une
+fois au large.
+
+«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi
+mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de
+cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le
+cap sur une autre aire de vent.»
+
+Parvenu à ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un
+instant pour adresser les mots suivans à un jeune novice de quart, qui
+l'écoutait avec la plus vive curiosité depuis le commencement de sa
+narration:
+
+--Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'écouter là, la bouche ouverte et
+les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle
+qui est de service depuis ce matin à la tête de ma cabane!
+
+--Oui, tout de suite, maître, répondit le novice Piloneau en se laissant
+glisser par le capot du logement de l'équipage.
+
+Pendant la courte absence de Piloneau, maître Révolté eut soin de nous
+dire:
+
+Quand je me laisse descendre du gosier une marée de paroles un peu trop
+_conséquente_, la gorge me reste à sec, et les mots que je veux pousser
+ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va
+m'arriver bien à propos pour me permettre de reprendre la bordée de mon
+discours.
+
+Après avoir avalé la moitié de l'eau-de-vie qui restait dans la
+bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:
+
+«Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafraîchissement dans
+le fond de cette bouteille, que la sobriété est le plus beau devoir de
+l'officier et du matelot à la mer.
+
+«Les gens du _Mange-Tout_, et moi tout le premier, coquin que j'étais
+alors, ne pensèrent pas de cette manière. En voyant que la touque de
+schnick n'était plus à son poste de combat, ils se dirent les uns aux
+autres: _Tout va aller mal à bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour
+nous soutenir, et le capitaine est un véritable traître._
+
+«Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile à
+contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rôti à un équipage, et le
+troisième jour de gigot, l'équipage se révoltera pour avoir de la viande
+salée. C'est physique cette chose-là, et moi je suis juste; j'ai été
+matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitième péché
+capital, c'est de faire du bien à un matelot et de caresser un chat.
+Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voilà le
+proverbe. Je ne sors pas de là. Tant pis pour ceux qui ne seront pas
+contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.
+
+«Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver
+le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui réclamer notre contingent
+d'eau-de-vie. Allons, répondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut
+en dégoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin,
+personne n'avait plus de jambes ni de langue à son service.
+
+«Deux grands turbuleux _néanmoins_, ou _nez-en-plus_ comme vous voudrez,
+prirent un peu de coeur à la bouche, et les voilà partis en députation
+pour parler au capitaine au nom de tout l'équipage réuni en comité de
+cabale.
+
+«Une fois en face de notre _gare-la-bûche_, qui se promenait comme un
+ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrière, les deux
+ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de
+mettre leur bonnet à la main.
+
+--«Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la
+conversation.
+
+--«Rien pour le moment, répondirent les deux _lofias_, bien embêtés de
+la commission qu'ils avaient prise.
+
+--«Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.
+
+--«Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas,
+la touque d'eau-de-vie n'est plus crochée au mât d'artimon.
+
+--«C'est qu'on l'aura décrochée, voilà tout.
+
+--«Oui, mais c'est que nous vous demanderions à la revoir au pied du
+mât.
+
+--«Oui! se met à crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir
+passé par le gosier du diable, quand tu la verras _recrochée_ au pied
+du mât, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croché moi-même
+par le _dormant_ du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas
+de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voilà ce
+qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez
+tous ensemble.
+
+--«Vous voulez donc en ce cas, capitaine, répondit le cabaleur un peu
+_désorienté_, nous traiter comme des matelots du service ou comme des
+pauvres rafalés de marins du marchand?
+
+«Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y
+faire attention, et il se mit à commander de suite une manoeuvre par
+manière d'acquit et à seule fin de couper la conversation par le bout.
+
+«L'équipage devint de plus en plus mécontent, et il ne cessait de
+répéter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du
+service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une
+manière aussi féroce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous
+faisant jeûner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se
+contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent;
+mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia à vider.
+
+«Voilà bientôt un mois que nous balandons à la mer, bordaillant bord sur
+bord, et nous n'avons seulement pas rencontré ce qui s'appelle une
+barque à piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!
+
+«Les plus obstinés criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en
+finir en jetant le capitaine à la mer; que c'était le meilleur moyen de
+faire quelque chose de bien à bord.
+
+«Je ne suis pas bien certainement ici pour blâmer la conduite des chefs.
+Qui ne sait pas obéir ne sait pas commander, et qui doit commander doit
+savoir obéir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire
+nonobstant que si le capitaine du _Mange-Tout_ avait mis un peu plus de
+douceur dans sa réponse aux gens de l'équipage, il aurait pu nous faire
+avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner à boire. La
+douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma
+petite manière de voir.
+
+«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous
+mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui
+faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la
+boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre,
+n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la _drogaille_, et à
+l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.
+
+«Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que ça. C'est un peu
+de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire
+trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service.
+La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.»
+
+L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment
+même à la philosophie pratique de maître Révolté.
+
+Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient
+de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une
+seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution
+prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer
+le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il
+exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du
+navire formait le long du bord.
+
+Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de
+commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration
+et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une
+calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau
+par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord.
+
+Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir
+reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes
+sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration
+que cet acte de sévérité avait un instant interrompue.
+
+«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les
+chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi.
+Mais revenons à ce qui se passait à bord du _Mange-Tout_.
+
+«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter
+sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux.
+Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de
+croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de
+Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près
+actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore
+si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du
+grand mât cria d'abord:
+
+--«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous.
+
+--«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine.
+
+--«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre
+mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment
+comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire.
+
+«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir
+mieux avec leurs longues-vues.
+
+«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs
+voiles orientées au plus près, et courant la même bordée.
+
+--«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant,
+car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les
+navires, si c'était le corsaire le _Quatre-Mâts_ qui est appareillé
+quelques jours avant nous de la rivière[1]?
+
+[Note 1: Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mâts_, et
+qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du
+_Quatre-Mâts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable
+à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait
+d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le
+_Quatre-Mâts_ fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que
+trois-mâts.]
+
+--«_Quatre-Mâts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur
+net.
+
+«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de
+faire faire à notre bord le branle-bas général de combat.
+
+«_Le Mange-Tout_, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de
+la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de
+crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue
+et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez
+rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en
+approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une
+farce que nous avions vue ou si c'était une vérité.
+
+«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie
+quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même
+entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un
+pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul
+beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_.
+
+«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans,
+on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et
+le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant.
+Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du
+_Quatre-Mâts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est
+ça ou que ce n'est pas ça.
+
+«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas
+tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas
+moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux
+heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon
+entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes
+enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et
+faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement
+l'un de l'autre par une manoeuvre analogue à la circonstance.
+
+«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux
+grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe
+jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop
+savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.
+
+«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne
+voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue.
+
+«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mâts_. Notre
+corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne
+laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et
+plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks
+_escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de
+l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je
+mets usagément mon mouchoir.
+
+«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux.
+Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des
+grains nous tombent à bord. C'était l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui
+ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps.
+
+«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais
+en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair
+humaine de la femme d'un Hottentot.
+
+«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les
+anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks
+de guerre pour un? C'est donc des prises à _quatre-mâts_ qu'il veut
+amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change,
+soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est
+qu'un dindonneau!
+
+«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique,
+nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de
+Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou
+d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de
+l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes
+pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les
+nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le
+commerce et embêter son monde, c'est _syllonyme_, c'est-à-dire la même
+chose.
+
+«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une
+_raffle_ de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre
+cher homme était tombé dans une si grande _rafale_ de respect et
+d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se
+priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du
+service et l'honneur de la croisière du _Mange-Tout_.
+
+«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de
+nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le
+corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du
+capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain
+et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation.
+Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand
+le _carcaillon_ entendit parler de la révolte préparée par les plus
+déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que
+le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de
+Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le
+bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers
+l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la
+bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que
+c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune
+canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la
+suite.
+
+«Le mousse en question s'appelait _Chéri_, de son nom de baptême. Une
+nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre
+un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous
+préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de
+l'autre bord du bastingage sous le vent.
+
+--«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de
+l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et
+qu'il serait un peu lourd à _décapeler_ de cette façon, attendu qu'il
+est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a
+toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de
+pistolets de poche.
+
+--«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation
+avec le particulier?
+
+«Le petit Chéri me répondit pour lors:
+
+--«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une
+ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire,
+parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille
+d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la
+pilule de santé.
+
+--«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je
+ripostai tout en colère.
+
+--«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et
+quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.
+
+--«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On
+peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le
+vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et
+loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans
+reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre
+capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer,
+au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de
+l'empoisonner comme un insecte malfaisant.
+
+«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un
+brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une
+_carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à
+l'ordinaire.
+
+«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la
+côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que
+nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en
+question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit
+morphil, et d'huile de palme ou de palmier.
+
+«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer,
+comme vous allez le voir!
+
+«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous
+définitivement notre capitaine à la mer? Demain, _gourgonnaient_ les
+moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus
+déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés
+remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est
+quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la
+charger, et personne pour y mettre le feu.
+
+«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous.
+Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage.
+Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes,
+habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup
+d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces
+individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus
+facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le
+seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros
+bâtons.
+
+«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage
+en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche
+bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les
+habitans à bord, pour la _térir_ sur les côtes de France? Belles parts
+de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et
+des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!
+
+«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le
+capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté
+d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de
+l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques
+vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée
+demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre
+à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du
+bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin
+dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à
+discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour
+avoir à boire quelque chose.
+
+«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir
+apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en
+corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les
+plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux
+_manigancer_ l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi
+seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord
+pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.
+
+«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis
+si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait
+du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de
+nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait
+l'assister dans sa bonne action.
+
+«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île
+venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans
+les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour
+faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme
+ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine
+encore!
+
+«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à
+terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur
+consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les
+_sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il
+fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la
+sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les
+vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.
+
+«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manoeuvre des _mal-poussés_ qui
+quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans
+les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon!
+c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!
+
+«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après
+il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente
+en bas et de sa _remontée_ sur le gaillard d'arrière, il vous avait
+changé de costume de la tête aux pieds.
+
+«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste
+bleue, casquette de cuir et cravate noire.
+
+«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir
+sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées
+jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa
+montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous
+le bras gauche.
+
+«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le
+physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce
+mot d'avertissement.
+
+«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles
+_indécrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens
+qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la
+physionomie des chefs.
+
+«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin
+d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les
+officiers du bord, pour faire exécuter le commandement.
+
+«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le
+voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez
+bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de
+l'eau.
+
+«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à
+bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait
+tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à
+être mouillé.
+
+«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir
+du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras
+croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine
+se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute
+à un particulier quelconque.
+
+«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui
+s'arrête. Il va en _dégoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs,
+obéissance à la loi.
+
+«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous
+indistinctement, a été _manigancé_ à bord. Je connais les chefs de la
+révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.
+
+«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment
+de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!
+
+«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la
+rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches
+de son pantalon et la casquette sur la tête.
+
+«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo
+sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le
+bord, il se met à lui crier:
+
+«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que
+tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espèce accoste-t-elle son
+capitaine la tête couverte?
+
+--«Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de
+vivre en liberté! répond Anténor.
+
+--«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu
+avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez
+par-dessus le bord?
+
+--«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor
+en regardant Doublemin.
+
+--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à
+bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la
+mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à
+chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et
+abominable dessein.
+
+--«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de
+frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine!
+
+--«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière
+de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous
+laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces _gréeurs_ de
+conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas!
+
+«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était
+dans le fond un bon frère, mais une méchante petite _frapouille_,
+reprit, en parlant toujours à Anténor:
+
+--«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la
+révolte à bord d'un navire?
+
+--«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me
+l'aurez appris.
+
+--«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort!
+
+--«Oui, quand il y a des juges apparemment.
+
+--«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.
+
+--«Et la condamnation?
+
+--«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout
+de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le
+coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient
+de sonner.
+
+«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous
+empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie
+à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la
+physionomie.
+
+«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout
+le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2].
+
+[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre
+maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine
+Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de
+retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale
+convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel
+j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.]
+
+«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi
+vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du
+criminel par-dessus le bord.
+
+«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce
+calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre
+hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté
+du bastingage.
+
+«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que
+tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un
+que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont.
+L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais
+Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.
+
+«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête
+d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.
+
+«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est
+que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le
+monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à
+payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette
+parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure
+qu'il est?»
+
+--Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un
+seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant
+l'auditoire du maître.
+
+--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens,
+voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les
+bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en
+naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui
+ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié _paré_.
+
+Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet
+avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son
+histoire:
+
+«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.
+
+«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire
+à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir
+du fond de la cale d'un trois-ponts:
+
+«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais
+tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment
+actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer
+eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du
+_grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, après les cinq minutes de
+grâce.
+
+«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne
+prend la route du pardon général.
+
+«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre
+notre parti en braves:
+
+«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous
+individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma
+bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.
+
+«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture
+son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.
+
+«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos
+camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce
+moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres.
+
+«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de
+route, comme on dit.
+
+«Après le premier révolté qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et
+puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions
+une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont.
+
+«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du
+mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre
+soumission:
+
+«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais
+aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un,
+et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de
+vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous
+êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin
+de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à
+chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous
+ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.
+
+«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce
+diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous
+fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de
+son poignard!
+
+«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est
+pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus _vulière_
+du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi
+désagréable qu'une révolte à bord.
+
+«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la
+signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et
+qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a
+jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de
+vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se
+faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture.
+
+«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je
+veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_égnime_ que j'ai
+voulu faire en passant.
+
+«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire,
+le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda
+d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la
+petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été
+laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.
+
+«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire.
+Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme
+de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et
+aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction
+retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que
+les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à
+travailler pour une autre campagne.
+
+«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord
+du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour
+regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper
+le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures
+auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,
+des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île
+déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien
+voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas
+abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service
+en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en
+particulier.
+
+«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes,
+avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine
+couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on
+peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu,
+lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où
+nous avions laissé nos gens de corvée.
+
+«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que
+ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels
+du pays?...
+
+«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté
+d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont
+nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur
+font une conduite de politesse.
+
+«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le
+capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus
+personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.
+
+«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre
+premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus
+continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous
+avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.
+
+«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que
+nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils
+sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?
+
+«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de
+se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de
+l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même
+plus qu'à discrétion.
+
+«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il
+faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir
+que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages.
+En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous,
+elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur
+rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions
+à courir au plus près.
+
+«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est
+fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une
+fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non,
+jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que
+v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux
+spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable
+mascarade de côte d'Afrique.
+
+«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un
+à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche
+dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos,
+et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en
+travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant
+ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant.
+C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer
+de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.
+
+«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur
+fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier
+qui commandait la corvée:
+
+--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?
+
+--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme
+s'il en pleuvait.
+
+--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais
+comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et
+par la faute de qui a-t-elle commencé?
+
+--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé
+l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est
+mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus,
+je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.
+
+«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon
+canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double
+nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche
+qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce
+que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins
+ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous
+regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation
+avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et
+mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays,
+voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui
+étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une
+ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui
+paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient
+autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens.
+Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent
+l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à
+poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu
+des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas
+que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté
+femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de
+canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui
+s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,
+que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que
+ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les
+reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un
+peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups
+de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir
+peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à
+grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de
+fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié
+éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne
+pourra peut-être en faire.
+
+--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui
+sont restés sur place?
+
+--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus
+emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils
+voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages,
+ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont
+été caressés les premiers si impolitiquement.
+
+--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont
+les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les
+sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous
+allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites
+embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser
+aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et
+continuer notre croisière, comme si de rien n'était.
+
+«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait
+fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous
+à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un
+cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui
+arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.
+
+«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le
+battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.
+
+«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je
+vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur.
+Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte
+d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand
+coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo,
+de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut
+amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un
+autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous
+notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y
+avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié
+de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire
+gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous
+vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son
+nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous
+revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous
+étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout
+bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et
+chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au
+bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi
+qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis
+et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la
+bamboche est la perte du matelot.
+
+«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de
+maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le
+malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le
+Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les
+mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle
+d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le
+nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais
+ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout,
+en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon
+ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!
+
+«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte
+comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne
+faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut
+toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je
+vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à
+chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le
+premier cabaret venu.»
+
+Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et,
+après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé,
+autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa
+physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec
+laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse
+et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la
+discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui
+retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et
+éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois
+de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une
+leçon qui lui servira toute sa vie!
+
+J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre
+maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la
+sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de
+bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_
+monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en
+voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le
+navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les
+bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut
+pour être entendu de tout le monde:
+
+--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui
+vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous
+faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux
+naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!
+
+Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût
+entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre
+pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le
+théâtre d'une rébellion en mer.
+
+Belle perspective!
+
+En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont
+maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il
+nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me
+rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans
+mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard
+d'avant:
+
+«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur
+requin dans sa première peau.»
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VIII.
+
+Aventure sur mer.
+
+
+Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son
+capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en
+Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses
+ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa
+capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la
+place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec
+joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine
+provisoire du navire étranger.
+
+Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la
+Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer
+l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant
+et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu
+d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position
+et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa
+vie.
+
+Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de
+_la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à
+son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait
+lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.
+
+Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de
+l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de
+fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup
+des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on
+les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec
+beaucoup d'intensité à la Havane.
+
+Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait
+fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà
+bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à
+gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine
+Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les
+débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait
+l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses
+doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et
+qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et
+d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les
+navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.
+
+Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les
+débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la
+Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de
+route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix
+et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de
+l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade,
+et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent
+plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour
+regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la
+pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste
+rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des
+flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la
+pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne,
+et se rend à bord du bâtiment étranger.
+
+Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et
+luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui
+paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille
+depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,
+l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son
+amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse
+tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent
+les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et
+l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui
+a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A
+la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour
+ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français
+d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à
+cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le
+frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par
+un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire
+auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui
+dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de
+l'abandonner pour ne plus le revoir.
+
+Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des
+efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à
+quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade,
+voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage
+sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il
+laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour
+remplacer le malheureux Lag....
+
+Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les
+débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se
+rendre à Gênes.
+
+En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la
+Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son
+courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient
+avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne
+pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui
+arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les
+veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur
+que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme
+qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de
+larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui
+dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à
+l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où
+ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine
+de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.
+
+Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea
+entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins
+qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux
+amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet
+officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des
+nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne
+souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son
+compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il
+n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde,
+est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!
+Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce
+pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui
+que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»
+
+Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba
+enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au
+bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui
+semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où
+elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus
+qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout
+révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.
+
+Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de
+sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle....
+Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans
+l'excès même de son malheur.
+
+Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus
+pour elle, mais c'était en vain.
+
+Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile,
+fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre
+fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes
+et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant
+eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour
+toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins
+de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu...
+disparu pour l'éternité!
+
+Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres,
+jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se
+rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens
+horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins
+aura déjà rongés... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir,
+eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il
+donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+IX.
+
+L'Athlète de bord,
+
+CONTE HISTORIQUE.
+
+
+Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur
+surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de
+l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de
+marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite
+des choses extraordinaires.
+
+L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle
+possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant
+son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni
+plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours
+d'une jeunesse orageuse.
+
+Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de
+bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une _bonne pogne_.
+
+Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même
+lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire
+usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une
+certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer
+une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues
+habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin
+impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre
+mesure.
+
+Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec
+violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse
+main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait
+satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie
+musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser.
+Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de
+poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette
+pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires?
+L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de
+complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en
+temps une volée bien conditionnée?
+
+Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil
+abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne
+s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés
+par l'inaction.
+
+Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser
+de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un
+lourd _black-eyes_ à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire
+la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....
+
+Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre
+pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les
+soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit
+peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il
+fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un
+_habitué_ de la maison voulût en _découdre_, soit qu'un robuste et lourd
+galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession
+d'une des Laïs du logis.
+
+Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing
+redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord
+venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait
+combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de
+prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement
+celui-ci.
+
+--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était
+vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,
+et....
+
+--En garde, jeanfesse, et défends-toi.
+
+--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu
+_m'élingue_ si je vous reconnaissais.
+
+--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton
+égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...
+
+Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.
+
+Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à
+terre.
+
+La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir
+contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation
+toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut
+vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait
+plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait
+avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.
+
+Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner
+une bonne _giffle_ par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit
+patron d'embarcation.
+
+Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses
+articulations menacèrent de se rouiller incurablement.
+
+Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire
+naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui
+dépérissait à vue d'oeil.
+
+L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit
+porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près
+d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des
+gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le
+pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de
+_présentez-armes_ usité en mer entre les canots qui portent des
+officiers de différens grades.
+
+Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré
+le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un
+vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de
+notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le
+pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche,
+continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_ à ses
+chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron
+d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit
+injustement pouvoir prétendre.
+
+La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot
+touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute
+sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se
+trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se
+laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque
+de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant
+finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa
+chaloupe.
+
+--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie,
+je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu
+l'honneur d'avoir affaire.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas fait _lever-rames_ pour moi, b.... d'insolent?
+
+--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot,
+mon commandant.
+
+--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le
+mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste,
+patron! accoste, coquin!
+
+Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.
+
+--Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!
+
+--Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme,
+j'ai cru, ma foi, que....
+
+--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!
+
+--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....
+
+--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens
+de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....
+
+--Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est
+moi _qu'a reçu_ la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner,
+et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.
+
+--Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus
+fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler
+encore.
+
+Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il
+venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté
+sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout
+ému de l'aventure.
+
+--Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau
+êtes-vous?
+
+--Commandant, je suis du vaisseau _le Watignies_, à votre service.
+
+--A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....--Quel âge
+avez-vous?
+
+--Vingt-deux ans, mon commandant.
+
+--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!...
+Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre
+commandant que je le prie....
+
+--De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce
+pas, mon commandant?
+
+--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à
+mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....
+
+--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de
+vous avoir....
+
+--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon
+b...., je ne m'en dédis pas.
+
+Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant
+à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son
+aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.
+
+Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel
+aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la
+scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.
+
+Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie
+au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon
+obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger
+de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le
+général de s'écrier avec dépit:
+
+--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon
+aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une
+_chiffe_ que toute la journée j'ai là _en pendille_ devant moi!
+
+--Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force,
+comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute
+si je suis aussi souvent malade à présent.
+
+--Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre
+chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!
+
+--Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile
+sur le coeur!
+
+--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste,
+vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la
+rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous
+toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous
+toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a
+pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le
+dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire
+vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque
+solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre
+mollesse me condamne depuis si long-temps.
+
+Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui
+entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son
+supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient
+d'être battu par lui.
+
+Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie
+de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force
+animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de
+cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général
+paraissait disposé à se donner une classique peignée.
+
+--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en
+s'approchant avec respect de son chef.
+
+--Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à
+te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que
+tu acceptes la botte qu'il va te proposer.
+
+--Et quelle botte, sans être trop curieux?
+
+--Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un
+amateur.
+
+--Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je
+suis assez goulu sur l'article.
+
+--Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.
+
+Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le
+questionna en ces termes:
+
+--Que veux-tu, gros bêta?
+
+--Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?
+
+--Qui t'a ordonné de venir me trouver?
+
+--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez
+les _solides_ de mon calibre.
+
+--Ah! tu te crois donc bien solide des reins?
+
+--Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter,
+que je peux passer pour n'être pas trop _déchiré_ du côté de la partie
+dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.
+
+--Voyons, as-tu déjeûné?
+
+--Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de
+pain et le petit coup de riquiqui.
+
+--François! François!
+
+C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.
+
+--Plaît-il, mon général?
+
+--Apporte à déjeûner à ce boeuf. La première chose venue: un poulet
+froid et deux bouteilles de vin.
+
+En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à
+peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.
+
+--Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et
+prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en
+démancher.
+
+--Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....
+
+--Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me
+fasse attendre.
+
+--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je
+vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.
+
+Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main
+dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein
+verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son
+habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux
+adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a
+l'air assez lourdement bâti.
+
+Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui
+quitte enfin l'appartement.
+
+Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui
+déjà a pris une pose académique.
+
+--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un
+assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce
+que c'est.
+
+--Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après.
+Défends-toi; chacun ici pour son compte.
+
+--Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable,
+avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la
+physionomie.
+
+--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la
+recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là
+dedans!
+
+--Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?
+
+--Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!
+
+--Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque
+vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et
+le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.
+
+--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!
+
+--Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.
+
+Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général
+rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il
+avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la
+résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble
+subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si
+pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le
+brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:
+
+--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le
+maladroit!
+
+Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros
+canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux
+l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.
+
+Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant
+l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il
+déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.
+
+Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand
+il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:
+
+--C'est cet animal qui a fait ce beau coup.
+
+--Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...
+
+--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que
+ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en
+est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent
+mille lieues, triple imbécille!
+
+--Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le
+moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par
+la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.
+
+--Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il
+pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en
+dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on
+me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon
+copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le
+rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.
+
+Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire
+digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait
+de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui
+ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du
+poignet.
+
+Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à
+remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où
+il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur
+gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du
+général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été
+appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son
+amiral.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+X.
+
+Un Voyage en pirogue.
+
+
+Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes
+des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence
+d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du
+soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades
+les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et
+à exciter l'hilarité.
+
+Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de
+leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des _nègres canotiers_.
+
+Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul
+arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un
+tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules
+africains.
+
+Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de
+manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à
+sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le
+signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées
+par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront
+qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le
+passager qui l'a affrêtée.
+
+Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite
+barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront
+dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: _Un peu sur bâbord_,
+_un peu sur tribord_, _gouvernez sur la terre, venez plus du large_, ne
+vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si
+nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue
+de votre point de départ.
+
+Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie,
+suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne
+pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire
+un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue
+qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous.
+Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui
+vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas
+charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un
+métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que
+durera votre traversée.
+
+Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions
+nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque
+mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois
+qu'une: _Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous
+plaît; chargez pas trop babord_. Tant qu'il vous tiendra sous sa
+dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme
+le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans
+toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui
+servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et
+de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à
+votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être
+dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à
+l'asservissement de tous les jours.
+
+Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous
+imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi
+nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps
+où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous
+ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et
+passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à
+l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange
+avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer:
+_Tranquille là, maître; pesez pas tant babord_.
+
+Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu
+faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions
+d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent
+négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée
+malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là
+une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises
+dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une
+lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus
+habiles _pondérateurs_ du monde. Avec leur finesse extrême de
+perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une
+science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant
+quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein
+du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes
+les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la
+résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et
+les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact,
+quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre,
+jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs
+facultés et leurs sens.
+
+Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux
+nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la
+première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié
+africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la
+cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau.
+Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour
+charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas
+croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille
+des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien
+violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie,
+suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant
+dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la
+rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un
+aviron.
+
+Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur
+l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement
+attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond
+d'un porte-voix:
+
+ Cette pagaie-là est la plume à moi;
+ La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.
+ Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,
+ Et le vent emportera ma lettre vers la terre.
+
+ Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,
+ Et peut-être avant elle j'arriverai.
+ La première nouvelle que recevra ma bonne amie
+ Sera celle que moi-même je lui apporterai.
+
+ Ma bonne amie a une petite case à elle,
+ C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;
+ Tout ce que je gagne est pour elle,
+ Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.
+
+ Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,
+ Qui chante aussi comme moi et lève la tête
+ Pour voir si la brise au large s'est faite,
+ Et si nous devons lever nos avirons.
+
+Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien
+exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu
+élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait
+se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait
+quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais
+toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont
+si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit
+pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de
+ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six
+couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La
+poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie
+primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la
+puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme
+d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont
+quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce
+qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte
+champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement
+harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les
+noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus
+musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent
+semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant.
+C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette
+organisation, pour ainsi dire toute superficielle.
+
+Je n'ai parlé encore dans _mon traité_ sur la navigation en pirogues que
+de la manière de voyager à bord de ces embarcations, _à l'aviron et avec
+belle mer_; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins
+dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour
+les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver
+tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.
+
+Deux _voilettes_ de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent
+tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou
+quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs
+robustes épaules. Ce sont ces deux _voilettes_, hautes et larges à peu
+près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à
+l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement
+possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la
+nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le
+patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent
+et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient
+abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de
+cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas
+où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer
+contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la
+complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la
+pirogue faisait _capout_; ses nègres et lui sont là pour vous sauver,
+pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur
+état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour
+que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette
+compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.
+
+La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui
+la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à
+chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes
+qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout
+d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de
+contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la
+brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par
+instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se
+livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les
+moindres avertissemens: _Veille à la risée; veille à la fausse risée;
+attention à la risée qui va venir!_ Et si, dans l'intervalle de ces
+risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive
+subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté
+opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une
+seule seconde leur dernière position. En un clin d'oeil l'équilibre est
+rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi
+bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la
+pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux
+physiquement organisées que l'on puisse voir.
+
+Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur
+frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd
+volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la
+promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou
+non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous,
+vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que
+leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la
+pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une
+fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même
+en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que
+vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous
+voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre
+ou nouvel événement.
+
+Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu
+grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez
+courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les
+nègres des canots de poste, _capotant_ avec leur pirogue qui ne coule
+jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien
+sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme
+ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en
+tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un
+voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse
+entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus
+curieuses que l'on puisse faire.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XI.
+
+Légende maritime.
+
+RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.
+
+Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.
+
+
+Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la
+grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe,
+l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples.
+Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa
+manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de
+l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec
+leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en
+ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de
+_Voltigeur-Hollandais_, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère
+brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide
+Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils
+ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont
+donné à leur _Marie-des-Dunes_ (Merry Dunn) que des proportions
+gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens
+extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction,
+imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que
+l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est
+arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même
+songé à faire un vaisseau de guerre de leur _Marie-des-Dunes_, qui, dans
+les _Mille et une Nuits_ de leur gaillard d'avant, n'est, je crois,
+qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à
+Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par
+ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les
+peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, _le
+Voltigeur-Hollandais_ est resté un lugubre navire de guerre, abordant
+pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un
+autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de
+mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une
+date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des
+âges écoulés.
+
+Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et
+de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de
+bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner
+dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.
+
+Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de
+l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart,
+nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant;
+Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en
+énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution
+le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour
+faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou
+et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin
+et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit
+et d'imagination.
+
+Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves
+nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte
+bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que
+celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur
+et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire
+symbolique _le Voltigeur-Hollandais_; les matelots anglais avaient
+laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de _la
+Marie-des-Dunes_; les Français ont fait plus ou ont fait moins
+convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses
+créations poétiques: ils ont _flanqué_ à leur vaisseau gigantesque le
+nom de _Grand-Chasse-Fichtre_, nom composé dont nous sommes même obligé,
+par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par
+l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes
+délicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs
+maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme
+un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de
+_Voltigeur-Hollandais_ et de _la Marie-des-Dunes_, il indique, par une
+comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit
+exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces
+appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de
+baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom
+de _Grand-Chasse-Fichtre_. Le titre du conte a du reste un autre mérite,
+si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce
+titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et
+l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de
+laissez-passer.
+
+Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de
+suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père
+_La Ramée et de Défunt-Terrible_, _caporal dans le Poitou_. Ces deux
+poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts
+de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être
+aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du
+_Grand-Chasse-Fichtre_. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux
+historiographes des caporaux _La Ramée_ et _Défunt-Terrible_ une
+certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs
+accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du
+fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de
+France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de
+talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la
+tente le canevas déjà si long des aventures de _La Ramée_. Les tambours
+sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour.
+Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la
+prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que
+personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais
+goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier
+de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous
+peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions
+que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre
+épopée militaire?
+
+Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions
+préliminaires dans cette introduction que certaines
+considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire
+du _Grand-Chasse-Fichtre_. C'est ce que nous allons faire, en
+nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible
+dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance
+des termes.
+
+ * * * * *
+
+Origine douteuse de ce navire.
+
+L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore
+terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes
+du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur
+imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient
+tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on
+reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du
+_Grand-Chasse-Fichtre_ égalera au moins les dimensions infinies du
+bâtiment lui-même.
+
+L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les
+productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de
+ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son
+origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer
+raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme
+ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les
+héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.
+
+_Le Grand-Chasse-Fichtre_ n'a été mis sur les chantiers par personne; et
+pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi,
+voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa
+dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que _le
+Grand-Chasse-Fichtre_ est descendu un beau jour des nues, du firmament,
+des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par
+l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie
+la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que
+le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On
+concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir
+sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé
+à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu
+parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le
+bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la
+Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs,
+en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume
+de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait
+prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser
+sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire
+le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un
+des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa
+mise à l'eau?
+
+Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que
+présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour
+faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une
+certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs,
+en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet
+immense tout.
+
+Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.
+
+ * * * * *
+
+Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.
+
+Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif
+des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant
+de la batterie basse du _Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de
+trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit_, comme on dit la _batterie de
+trente-six_ d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.
+
+La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que
+les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête,
+apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels
+étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa
+batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension
+verticale.
+
+Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel
+ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes
+montagnes du globe.
+
+Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la
+batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins
+que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur
+s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le
+gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition
+est regardée encore comme la plus probable.
+
+Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort
+heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de
+pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et
+lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur
+la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis
+vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla
+une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se
+trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après
+cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le
+soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un
+moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques
+petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en
+continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les
+citrouilles.
+
+Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce
+que l'on n'avait pas eu la précaution de _tapper_, c'est-à-dire de
+boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui
+disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce.
+Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et
+l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus
+revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes
+les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!
+
+ * * * * *
+
+Mâture du susdit trois-mâts.
+
+Comme les navires ordinaires de son espèce, _le Grand-Chasse-Fichtre_
+n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât
+d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.
+
+Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer
+pour être de taille.
+
+Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient
+faire le tour de sa _braïe_, c'est-à-dire de sa circonférence,
+s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à
+pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance
+qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.
+
+La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui
+servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides
+d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.
+
+La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait
+chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille
+escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi
+ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe
+grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et
+nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.
+
+D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils
+s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour
+redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du
+monde _peuplée_ d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la
+bouteille.
+
+Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le
+long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui
+mangeaient de l'herbe en plein champ.
+
+Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de
+leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de
+distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les
+_jautreaux_ du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur
+avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection
+générale.
+
+Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient
+dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans
+la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil
+comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines
+parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu
+sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de
+dessus le feu.
+
+La langue la plus commune chez ces peuples _grand'huniers_, ainsi que
+les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la
+langue de boeuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les
+cheminées. Du reste, les _grand'huniers_ paraissaient si bornés, qu'ils
+ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils
+habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de
+la chandelle à la baguette.
+
+Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment
+venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils
+allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se
+doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des
+tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.
+
+Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été
+expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que
+l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de
+flamme au _Grand-Chasse-Fichtre_, depuis le lever du soleil dans les
+temps d'orage, jusqu'au coucher de _Bourguignon_[3], au moment où il
+_capelle_ son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir
+dans la lame de l'Ouest[4].
+
+[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour
+désigner le soleil.]
+
+[Note 4: _Dans la lame de l'Ouest_, pour indiquer la partie occidentale
+de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.]
+
+Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;
+
+Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;
+
+Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;
+
+Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris
+l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie
+du monde[5];
+
+[Note 5: J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien
+consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord
+assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du
+monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les
+premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands,
+qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans
+l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville
+de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du
+royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les
+villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes
+par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient
+Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard
+d'avant.]
+
+Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;
+
+Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe
+d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;
+
+Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la
+cuisse du Père-Éternel;
+
+Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas,
+en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé,
+noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des
+paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela _le Grand-Chasse je
+t'en fiche_ pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne,
+sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du
+port.
+
+ * * * * *
+
+Voilure.
+
+La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite
+par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y
+aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis
+l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un
+des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la
+laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien
+certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de
+lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne
+moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être
+fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles
+seulement du _Grand-Chasse-Fichtre_, il aurait fallu toute une armée de
+gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de
+manoeuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à
+trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons
+assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.
+
+Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à
+bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa
+petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque
+vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui
+était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme
+un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du
+gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont
+jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que,
+pendant un coup de vent à décorner les boeufs, cette ralingue de petit
+foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout
+l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde
+qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque
+l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher
+de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se
+tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme
+des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de
+_dégringolage_ ne le permet aux moutons.
+
+Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira
+dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le
+navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer
+l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la
+toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de
+tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent
+appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers
+moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la
+réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer;
+mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile,
+il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en
+déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures.
+Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que
+faisait par jour la déchirure.
+
+L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu
+deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette
+dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il
+avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous
+dirons _les armateurs_; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi
+que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la
+barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils
+avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se
+servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des
+armateurs, le _Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait pas reçu son pavillon de
+poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il
+fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas
+l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.
+
+Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit
+avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque
+chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait
+à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque
+d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine,
+soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la
+marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les
+paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les
+cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un
+grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne
+fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on
+travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les
+morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des
+couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes,
+rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois
+à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il
+ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.
+
+Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait
+pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux
+Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens
+qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine
+autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui
+n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux
+Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois,
+aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la
+mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap
+Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à
+Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île
+aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un
+composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune
+nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un
+forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe
+de corvette.
+
+[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous
+leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours
+de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus
+remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec
+lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils
+peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.]
+
+Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se
+demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se
+mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble
+comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin.
+Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de
+ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont
+navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.
+
+ * * * * *
+
+État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.
+
+Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier
+supérieur qui obtint l'honneur de commander _le Grand-Chasse-Fichtre_,
+ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du
+navire n'avaient pu être confiées qu'à l'_Antechrist_ en personne.
+
+Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de
+raison, que le _Juif-Errant_ réunissait autant de titres que
+l'_Antechrist_ lui-même pour faire admettre la probabilité de sa
+présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une
+seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière
+opinion. On a fait observer que le _Juif-Errant_ n'avait jamais passé
+pour marin, et que l'_Antechrist_ possédait au contraire la connaissance
+parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la
+science à l'expérience.
+
+Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'_Antechrist_ qui est
+proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du
+_Grand-Chasse-Fichtre_, et qui en cette qualité, a été reconnu pour
+maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.
+
+Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les
+marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur
+le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros
+peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans
+une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les
+babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui
+ouvrir l'appétit.
+
+Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris,
+avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former
+l'équipage. Chaque nation formait un _plat_ de sept millions
+d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de
+mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même
+bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre
+heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque
+_plat_ ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui
+appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant
+cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire
+manger le monde.
+
+[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution
+des vivres, tout l'équipage _en plats_, c'est-à-dire en chambrées
+d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse,
+qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans
+le même bidon.]
+
+Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance
+de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son
+Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays
+chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les
+hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu,
+disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et
+l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un
+siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord _lof pour
+lof_, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir
+l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement
+que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manoeuvre sur le
+gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels
+que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur
+gaillard d'arrière.
+
+L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la
+mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de
+l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui
+n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais
+comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses
+gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer
+le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui
+fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à
+l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint
+contrarier cette manoeuvre importante.
+
+Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son
+bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas
+souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.
+
+Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on
+peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de
+celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de
+hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres,
+entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des
+invités à la table du capitaine du _Grand-Chasse-Fichtre_.
+
+Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les
+billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au
+domicile de chacun par un domestique inconnu.
+
+Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien
+embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais
+tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils
+ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.
+
+Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se
+pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.
+
+La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une
+cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de
+l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du
+bord.
+
+Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête
+du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et
+fameux.
+
+Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la _baie de la
+Table_, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait
+lui-même en place après la cérémonie.
+
+Les _plateaux_ de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à
+la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du
+festin.
+
+Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux
+Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir
+de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas
+trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de
+tafia.
+
+En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des
+bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de
+Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait
+trouvé encore de plus commode.
+
+Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou
+russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de
+cuillère à soupe.
+
+Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de
+la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la
+Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, _idem_, et un
+tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par
+trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de
+fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches,
+et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.
+
+La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des
+baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau
+de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu
+et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux
+pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.
+
+Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à
+la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent,
+ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.
+
+Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les
+négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des
+épingles, et qu'en langue du pays on appelle des _titiris_: eh bien! les
+invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous
+avalent des beignets de _titiris_! C'étaient tous des va-du-gosier.
+
+Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se
+trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens
+qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir
+autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la
+moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la
+vanille.
+
+Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la
+compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines,
+l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de
+raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à
+liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.
+
+L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une
+partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de
+Foulpointe et de Madagascar.
+
+Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les
+personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux
+pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la
+Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du
+Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un
+vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à
+la cour des haricots et de la fleur des pois.
+
+En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous
+silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et
+qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se
+trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge
+et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa
+malhonnêteté.
+
+Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla;
+il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.
+
+ * * * * *
+
+Figure du vaisseau et autres ornemens.
+
+La figure du bâtiment était un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai
+modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en
+l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été
+moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des
+ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en
+oreilles et en menton.
+
+Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire
+sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme
+les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont
+je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres
+ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage
+donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.
+
+Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à
+ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de
+bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la
+crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'oeil
+prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était
+par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la
+crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que
+dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les
+perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je
+t'en fiche, que le chasseur du _Grand-Chasse-Fichtre_ aurait tué des
+perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en
+faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!
+
+Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée
+la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai
+que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et
+de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la
+sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la
+complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y
+êtes jamais, tant mieux pour vous.
+
+Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop
+mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce
+chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en
+l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon
+ami, on pourra bien t'appeler le _Grand-Chasse-je-t'en-Fiche_! D'autres
+disaient le _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais j'ai l'honneur de vous faire
+observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en
+vérité.
+
+Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un
+peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à
+la circonstance.
+
+A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de
+syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes
+qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de
+possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats
+paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la
+mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du
+mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à
+l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à
+bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, ce n'étaient pas des figures d'hommes,
+d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre
+chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos
+au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni
+moins.
+
+[Note 8: Village du Finistère, très-connu des marins.]
+
+ * * * * *
+
+Détails de bords et accidens de mer.
+
+_Fin de l'histoire._
+
+L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à
+peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur
+son mari, qu'elle appelait son _chouchou_. Mais cette grosse petite mère
+eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur
+son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où
+il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord,
+par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la
+rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit
+brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir
+rejoindre son _chouchou_, la largeur du navire s'étant opposée, pendant
+la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.
+
+A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le
+savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête
+au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les
+matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur
+la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se
+promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à
+bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, pas plus de filet de casse-tête que de
+pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de
+_tiens-bon-là_[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres
+de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les
+dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et
+ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de
+pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou
+sur la dunette.
+
+[Note 9: Nom que donnent par dérision les matelots aux marins
+inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour
+ne pas tomber en montant dans les haubans.]
+
+Un navire de la force et de la façon du _Grand-Chasse-Fichtre_ ne
+pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber
+sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque,
+devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par
+lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore
+une chose facile à faire.
+
+Cependant il arriva un jour où _le Grand--Chasse-Fichtre_ devait se
+trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de
+la main de son commandant, qui avait le bras long et la _pogne_ forte.
+
+Le commandant l'_Antechrist_, ainsi que nous l'avons déjà _récité_ plus
+haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de
+bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de
+mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était
+possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de
+temps.... Or, pendant qu'on _faisait manoeuvre à bord_, pour remettre
+l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne
+ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou
+moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré
+va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se
+trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna
+trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si
+doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier
+moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest
+par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille
+ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à
+se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit
+panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de
+cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on
+envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et
+restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles
+que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué
+du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que
+vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on
+faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous?
+n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....
+
+Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait
+touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à
+terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur
+le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les
+amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le
+monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les
+nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas
+de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres
+_beaux-sales_[10] de la même _acabite_, se révoltent net et sec:
+ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble,
+dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!
+
+[Note 10: Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de
+couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.]
+
+Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils
+étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant
+plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des
+cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la
+révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut
+décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en
+grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs
+de l'insubordination des _carabeaux de Poulaine_. Les courriers envoyés
+avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux
+qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches,
+les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux,
+les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère
+des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence,
+tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même
+en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du
+commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et
+bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières
+nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq
+cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....
+
+Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal
+amorcée. Le _Grand-Chasse-Fichtre_, malgré son avarie sur les bas-fonds
+de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la
+marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le
+mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi
+d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il
+ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir
+l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté
+_le panneau de cambuse_ ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les
+_sabords de chasse_[12] fermés comme le trou de la _bouteille_[13] du
+commandant.
+
+[Note 11: _La bouche_, en langage figuré.]
+
+[Note 12: _Les yeux_, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.]
+
+[Note 13: Le mot de _bouteille_ a, dans le dictionnaire maritime, une
+tout autre signification que dans le langage ordinaire.]
+
+ * * * * *
+
+ Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce
+ goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les
+ récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de
+ leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant,
+ plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela
+ ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final
+ d'un vaudeville.
+
+ * * * * *
+
+ Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir
+ suivie dans ses autres productions, l'auteur du _Négrier_ et des
+ _Aspirans de Marine_ s'est attaché dans les deux volumes qu'on
+ vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers
+ romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs
+ jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la
+ forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les
+ idées de marine, et à faire connaître à notre nation les moeurs des
+ hommes de mer, moeurs par trop ignorées ou par trop souvent
+ défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a
+ puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux
+ lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la
+ carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des
+ faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis
+ sous ses yeux; et à l'exception de _l'Athlète de bord_ et d'_une
+ Aventure sur mer_, on peut dire que la série des petites nouvelles
+ réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique,
+ et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le
+ mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si
+ toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un
+ amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de _Deux lions pour
+ une Femme_ n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux
+ personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les
+ relations qui peuvent exister entre deux classes de petits
+ chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de
+ ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban
+ _Toutes-Nations_ n'est destiné qu'à offrir le type général d'une
+ espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans
+ appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées
+ morales de la société qui vit à terre le respect dont nous
+ environnons les lois que nous avons faites pour cette société si
+ étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent
+ que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont
+ développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin
+ d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le _Capitaine
+ noir_ n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle,
+ peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère
+ générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user
+ l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette
+ profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la
+ restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers
+ distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que
+ si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux
+ lions, de faire du Madère _véritable_ avec du vin de Ténériffe, de
+ trouver un matelot comme Toutes-Nations, _piratant_ sans s'imaginer
+ qu'il commet un crime, ou un _Maître-Révolté_ prêchant la
+ subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il
+ doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels
+ qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans
+ la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs
+ qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retracé enfin,
+ et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et
+ chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces moeurs
+ éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait
+ trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions
+ pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la
+ vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette
+ fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DU
+
+TOME DEUXIÈME.
+
+
+Le Capitaine-Noir
+Le Négrier le Revenant
+Ronde de nuit des corsaires
+Maître révolté
+Aventure sur mer
+L'Athlète de bord
+Un voyage en pirogue
+Légende maritime
+Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre
+ Origine de ce navire
+ Batterie de 300,548
+ Mâture de ce trois-mâts
+ Voilure
+ État-major.--Personnel
+ Figure du vaisseau et autres ornemens
+ Détails de bord.--Accidens de mer
+
+FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II ***
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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