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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 1, 2006 [EBook #18295] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A + + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME SEPTIÈME + + +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1865 + + + + + CHAPITRE XXXIX + + ÉLECTIONS DE 1842.--MORT DE M. LE DUC D'ORLÉANS. + LOI DE RÉGENCE (1842). + + +M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis +appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en +présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec +le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur +notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre +des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma +correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements +européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte +de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à +Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la +régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc +de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et +moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le +duc d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort. + + +M. Royer-Collard voyait un jour le général Foy pensif et un peu triste +après un discours excellent qui n'avait pas obtenu un succès aussi +populaire ni aussi prompt qu'il l'eût souhaité: «Mon cher général, lui +dit-il, vous en demandez trop; vous voulez satisfaire également les +connaisseurs et la foule; cela ne se peut pas, il faut choisir.» + +M. Royer-Collard parlait en connaisseur plutôt qu'en acteur politique; +il était homme de méditation plus que d'action, et il tenait plus à +manifester fièrement sa pensée qu'à faire prévaloir sa volonté. Le +général Foy avait une ambition plus pratique et plus compliquée; il +voulait réussir dans les événements comme dans les esprits, dans la +foule comme parmi les connaisseurs. C'est, de nos jours, la difficulté +et l'honneur du gouvernement libre que les hommes publics aient besoin +de ce double succès. Pendant bien des siècles, ils n'ont eu guère à +se préoccuper des spectateurs ni des penseurs: soit qu'ils ne +recherchassent que leur propre fortune, soit qu'ils eussent à coeur de +servir les intérêts du prince et du pays, ils poursuivaient leur but +selon leurs propres idées, sans avoir incessamment affaire à de hardis +publicistes, à d'exigeants critiques et à tout un peuple présent à +toutes leurs paroles et à tous leurs actes. Il fallait sans doute qu'en +définitive ils triomphassent de leurs adversaires et qu'ils réussissent +dans ce qu'ils avaient entrepris; mais ils n'étaient pas tenus d'être, à +chaque pas, compris et acceptés à tous les degrés de l'échelle sociale. +Ils sont maintenant soumis à cette rude condition; ils font les affaires +et ils vivent sous les yeux d'une société tout entière attentive, pleine +à la fois de doctes et d'ignorants, tous raisonneurs et curieux, tous +en mesure de manifester et de soutenir leurs intérêts, légitimes ou +illégitimes, leurs idées justes ou fausses. Entre toutes ces influences +et toutes ces exigences, tantôt de la foule, tantôt des connaisseurs, +M. Royer-Collard, qui ne leur demandait rien, pouvait librement choisir; +mais le général Foy, qui aspirait au pouvoir pour son parti et pour +lui-même, ne pouvait se dispenser de compter avec toutes et de leur +faire à toutes leur part. Il y eût été encore bien plus obligé si +une mort prématurée ne l'eût arrêté dans sa carrière, et si, après la +révolution de 1830, il eût été appelé en effet à gouverner. + +On m'a souvent reproché de ne pas tenir assez de compte des sentiments +et des désirs populaires. On ne sait pas combien, même avant de le +subir, je me suis préoccupé de ce reproche. Je suis plus enclin qu'on ne +pense au désir de plaire, à l'esprit de conciliation, et je connais tout +le prix comme tout le charme de cette sympathie générale qu'on appelle +la popularité: «M. Guizot, disait un jour sir Robert Peel à lord +Aberdeen, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, je n'en fais +qu'à mes adversaires.» Il est vrai que j'ai souvent cédé à mes amis, +autant par laisser-aller que par nécessité, et quelquefois avec regret. +Plus d'une fois aussi, j'aurais volontiers cédé à mes adversaires; +je n'ai jamais, quoi qu'on en ait dit, poursuivi dans le gouvernement +l'application et le triomphe d'une théorie; jamais non plus aucun +sentiment violent envers les personnes ne m'a fait repousser les +transactions et les concessions qui sont partout inhérentes au succès +et au progrès. C'est par une tout autre cause et dans une tout autre +disposition que j'ai souvent et obstinément résisté aux instincts +populaires. Avant d'entrer dans la vie publique, j'ai assisté à la +Révolution et à l'Empire; j'ai vu, aussi clair que le jour, leurs +fautes et leurs désastres dériver de leurs entraînements, tantôt des +entraînements de l'esprit, tantôt des entraînements de la force; la +Révolution s'est livrée au torrent des innovations, l'Empire au torrent +des conquêtes. Ni à l'un ni à l'autre de ces régimes les avertissements +n'ont manqué; ni pour l'un, ni pour l'autre, la bonne politique n'a été +un secret tardivement découvert; elle leur a été bien des fois indiquée +et conseillée, tantôt par les événements, tantôt par les sages du temps; +ils n'ont voulu l'accepter ni l'un ni l'autre; la Révolution a vécu sous +le joug des passions populaires, l'empereur Napoléon sous le joug de +ses propres passions. Il en a coûté à la Révolution les libertés qu'elle +avait proclamées, à l'Empire les conquêtes qu'il avait faites, et à la +France des douleurs et des sacrifices immenses. J'ai porté dans la +vie publique le constant souvenir de ces deux grands exemples, et la +résolution, instinctive encore plus que préméditée, de rechercher en +toute occasion la bonne politique, la politique conforme aux intérêts +comme aux droits du pays, et de m'y tenir en repoussant tout autre joug. +Quiconque ne conserve pas, dans son jugement et dans sa conduite, assez +d'indépendance pour voir ce que sont les choses en elles-mêmes, et +ce qu'elles conseillent ou commandent, en dehors des préjugés et des +passions des hommes, n'est pas digne ni capable de gouverner. Le régime +représentatif rend, il est vrai, cette indépendance d'esprit et d'action +infiniment plus difficile pour les gouvernants, car il a précisément +pour objet d'assurer aux gouvernés, à leurs idées et à leurs sentiments +comme à leurs intérêts, une large part d'influence dans le gouvernement; +mais la difficulté ne supprime pas la nécessité, et les institutions qui +procurent l'intervention du pays dans ses affaires lui en garantiraient +bien peu la bonne gestion si elles réduisaient les hommes qui en sont +chargés au rôle d'agents dociles des idées et des volontés populaires. +La tâche du gouvernement est si grande qu'elle exige quelque grandeur +dans ceux qui en portent le poids, et plus les peuples sont libres, plus +leurs chefs ont besoin d'avoir aussi l'esprit libre et le coeur fier. +Qu'ils aient à justifier incessamment l'usage qu'ils font de leur +liberté dans leur pouvoir et qu'ils en répondent, rien de plus juste, +ni de plus nécessaire; mais la responsabilité suppose précisément +la liberté, et quand Thémistocle disait à Eurybiade irrité de sa +résistance: «Frappe, mais écoute,» il tenait la conduite et le langage +que doit tenir, dans un pays libre, tout homme digne de le servir. + +C'est là le sentiment qui m'a constamment animé dans le cours de ma vie +publique. Et non pas moi seul, mais aussi le prince que j'ai servi +et les amis politiques qui m'ont soutenu. Le roi Louis-Philippe avait +acquis, dans sa vie compliquée et aventureuse, un esprit remarquablement +libre en gardant un coeur sincèrement patriote. Imbu, dès sa jeunesse, +des idées générales de son temps, il les avait vues à l'épreuve des +faits, et les avait mesurées sans les abandonner. Il restait fidèle +à leur cause en les jugeant; et quoiqu'il ménageât, et même qu'il +partageât trop complaisamment quelquefois les impressions populaires, il +démêlait avec un ferme bon sens l'intérêt vrai du pays, et il en faisait +la règle de sa politique, doutant souvent du succès et regrettant la +popularité, mais bien résolu à la sacrifier plutôt que d'obéir à ses +entraînements. Avec moins de finesse et autant de constance, le parti +qui, depuis le ministère de M. Casimir Périer, s'était formé autour du +gouvernement et lui prêtait dans les Chambres son appui, avait les mêmes +instincts de sagesse et d'indépendance dans la conduite des affaires +publiques, et luttait honnêtement contre certains penchants du pays, +quoique enclin souvent à les partager. C'est un lieu commun sans cesse +répété de ne voir, dans la conduite des hommes, grands ou petits, que +l'empire de leurs intérêts, ou de leurs passions égoïstes, ou de leurs +faiblesses, et j'ai trop vécu pour ne pas savoir que la part de ces +mobiles est grande dans les vies humaines; mais il n'est pas vrai qu'ils +soient les seuls, ni même toujours les plus puissants; et il y a aussi +peu d'intelligence que d'équité à ne pas reconnaître qu'en résistant aux +penchants populaires, en même temps qu'ils respectaient scrupuleusement +les libertés publiques, le roi Louis-Philippe, ses conseillers et leurs +amis faisaient acte de probité politique comme de prévoyance, bien loin +d'obéir à de subalternes dispositions ou à de vulgaires intérêts. + +J'étais, pour mon compte, profondément convaincu de la valeur générale +comme de l'utilité immédiate de cette politique; et quoiqu'elle n'eût +pas toujours, dans ses divers organes, toute la dignité d'attitude ni +toute l'harmonie que je lui aurais souhaitées, je la pratiquais avec une +entière sympathie. Mais j'étais loin de me dissimuler ses difficultés et +ses périls: pendant les sessions de 1841 et 1842, j'avais eu à lutter, +dans la question d'Égypte contre les souvenirs et les goûts belliqueux +du pays, dans celle du droit de visite contre les susceptibilités et +les jalousies nationales; je voyais poindre d'autres questions qui ne +seraient pas moins délicates, ni moins propres à susciter des émotions +populaires auxquelles il faudrait résister. Nous touchions à la +dissolution obligée et à l'élection générale de la Chambre des députés. +Je me préoccupais vivement de cette épreuve, et tout en persistant sans +hésitation dans notre politique, je sentais le besoin de m'assurer +que nous n'abondions pas trop dans notre propre sens. J'avais, à cette +époque, deux amis sincères sans être intimes, l'un, jurisconsulte +et administrateur éminent par la rectitude et le calme de la raison, +l'autre, philosophe et moraliste d'un esprit aussi élevé que fin, et +d'un caractère indépendant jusqu'à la fierté ombrageuse; ils siégeaient, +l'un dans la Chambre des pairs, l'autre dans la Chambre des députés; et +tous deux près de succomber, le comte Siméon sous le poids de l'âge et +M. Jouffroy sous les atteintes de la maladie, ils étaient en dehors +de l'arène et assistaient à ces luttes avec l'impartialité et la +clairvoyance de l'entier désintéressement. J'allai plusieurs fois les +voir et m'entretenir avec eux de notre situation: tous deux, avec des +impressions très-différentes, nous approuvaient pleinement: «Vous aurez +de la peine à réussir, me dit le comte Siméon; la raison ne réussit pas +toujours, bien s'en faut; mais la déraison finit toujours par échouer; +la politique du juste-milieu est difficile; celle de vos adversaires +deviendrait promptement impossible; durez et continuez, votre cause est +bonne; j'espère que votre chance le sera aussi.» Je trouvai M. Jouffroy +dans une disposition morale dont je fus ému: «Je ressens, écrivait-il +lui-même le 20 décembre 1841, tous les bons effets de la solitude; en +se retirant de son coeur dans son âme et de son esprit dans son +intelligence, on se rapproche de la source de toute paix et de toute +vérité qui est au centre, et bientôt les agitations de la surface ne +semblent plus qu'un vain bruit et une folle écume... La maladie est +certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite +spirituelle qu'il nous ménage pour nous reconnaître, nous retrouver, et +rendre à nos yeux la véritable vue des choses.» Son opinion avait, après +nos derniers débats, beaucoup de valeur; il avait été, en 1839, à la +Chambre des députés, rapporteur de la question d'Égypte et favorable +à la politique égyptienne: «Nous nous sommes trompés, me dit-il; nous +n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié les forces; nous avons +fait trop de bruit; c'est triste; mais, la lumière venue, il n'y avait +pas à hésiter. Vous avez fait acte de courage et de bon sens en arrêtant +le pays dans une mauvaise voie. Que le gouvernement libre dure en France +et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des années, tout ce qu'il +nous faut. Votre politique a tous mes voeux; je regrette de ne pouvoir +vous donner que le suffrage d'un mourant.» + +Ils étaient morts l'un et l'autre quand la session de 1842 arriva à son +terme; mais leur adhésion me confirma dans une confiance à laquelle, +même dans mes sollicitudes d'avenir, j'étais d'ailleurs disposé. + +Les élections eurent lieu du 9 au 11 juillet 1842, dans la plus entière +liberté de la presse, des réunions électorales, des comités, de tous +les moyens publics d'influence. Les attaques contre le gouvernement s'y +déployèrent avec leurs emportements accoutumés; le cabinet, disait-on, +«n'avait pris le pouvoir que pour servir les intérêts de l'étranger;--il +cherchait des complices qui voulussent l'aider à consommer la ruine +et l'avilissement de la France;--il n'exerçait qu'un despotisme sans +gloire, appuyé d'une aristocratie d'argent, la plus mesquine et la +plus ignoble.» Quelques désordres matériels se joignirent aux injures; +insignifiants en eux-mêmes, mais où s'entr'ouvrirent des perspectives +qui dépassaient infiniment les réformes parlementaire et électorale. +Au cimetière du Montparnasse, sur la tombe d'un médecin républicain, +un orateur déclama si violemment contre _l'infâme propriété_, que le +_National_ se crut obligé de déclarer qu'il n'avait ni mission ni envie +de défendre un tel discours; mais, tout en prenant cette précaution, il +gourmandait le commissaire de police qui avait interrompu l'orateur. Le +péril de 1840 ne pesait plus sur les esprits; les impatiences libérales, +les passions révolutionnaires, le goût de l'opposition reprenaient leur +cours; l'opposition, ce plaisir des peuples qui n'ont ni tout à fait +perdu, ni réellement possédé la liberté. Le mouvement électoral fut +favorable à ces penchants du jour; cependant en définitive, après une +lutte libre jusqu'à la licence, sur 459 élections, 266 appartinrent au +gouvernement, 193 à l'opposition, et sur 92 députés nouveaux, 54 étaient +des amis du cabinet et 38 des opposants. + +Quand la Chambre se réunit et procéda à la vérification des pouvoirs +de ses membres, l'administration fut, comme à l'ordinaire, accusée de +corruption électorale; mais, après de longs et minutieux débats qui +mirent en pleine évidence la loyauté et la légalité générale des actes +du cabinet, trois élections seulement parurent offrir des symptômes +de manoeuvres locales illégitimes, soit menaces, soit promesses; +une commission d'enquête, proposée par M. Odilon Barrot, fut chargée +d'examiner les faits, et après de scrupuleuses recherches, la Chambre, +sur le rapport de sa commission, annula deux de ces trois élections, et +l'une des deux appartenait à un député de l'opposition. + +Nous ne connaissions encore qu'incomplétement le résultat des élections, +quand, le 13 juillet, vers midi, un garde à cheval m'apporta la nouvelle +de la chute que venait de faire M. le duc d'Orléans en se rendant de +Paris à Neuilly pour aller dire adieu au roi et à la reine, avant de +partir pour Saint-Omer où il allait inspecter plusieurs régiments. La +chute était très-grave, disait-on, sans savoir encore à quel point. Le +prince évanoui avait été déposé dans une boutique voisine de la porte +Maillot; le roi et la reine étaient auprès de lui, les ministres étaient +appelés. J'accourus. Je ne reproduirai pas ici aujourd'hui, après +vingt-deux ans qui sont un siècle, les détails de ce tragique événement; +ils ont été recueillis et racontés, avec autant d'exactitude que +d'émotion vraie et saisissante, dans un petit volume intitulé: _Neuilly, +Notre-Dame et Dreux_, écrit jour par jour et presque heure par heure, +par M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et resté +secrétaire de ses commandements. Le malheur accompli, j'écrivis le +lendemain 14 juillet, au comte de Flahault, ambassadeur à Vienne et à +tous les représentants du roi auprès des grandes cours étrangères: «Je +n'ai rien à vous apprendre. Les détails de notre malheur sont partout. +Tout ce que vous lirez dans le _Journal des Débats_, je l'ai vu. J'ai +été pendant trois heures dans cette misérable chambre, en face de ce +prince mourant sur un matelas, son père, sa mère, ses frères, ses soeurs +à genoux autour de lui, se taisant pour l'entendre respirer, écartant +tout le monde pour qu'un peu d'air frais arrivât jusqu'à lui. Je l'ai vu +mourir. J'ai vu le roi et la reine embrasser leur fils mort. Nous sommes +sortis, le corps du prince sur un brancard, le roi et la reine à pied +derrière lui; un long cri de _Vive le Roi!_ est parti de la foule, pur +peuple, qui s'était assemblée autour de la maison. La plupart croyaient +que le prince n'était pas mort, et qu'on le ramenait à Neuilly pour le +mieux soigner. La marche a duré plus d'une demi-heure. Je quitte le roi. +Hier, durant cette agonie, il a été admirable de courage, de présence +d'esprit, d'empire sur lui-même et sur les autres. Il est fatigué ce +matin, plus livré qu'hier à sa tristesse, mais d'une force physique et +morale qui surmonte tout. Nous avons rapproché de huit jours la réunion +des Chambres; elles viendront le 26 de ce mois. Les obsèques n'auront +lieu que quelques jours après. La reine est au désespoir, mais soumise; +il n'y a point de révolte dans sa douleur. L'impression publique est +profonde; la préoccupation se mêle à l'émotion. Tout est et restera fort +tranquille. La bonne conduite est indispensable, et tout le monde le +sent. Aussi j'espère qu'elle ne manquera pas et qu'elle produira son +effet.» + +J'avais à coeur que, dans une si grave épreuve, nos agents au +dehors fussent bien instruits et pénétrés des sentiments intimes du +gouvernement et du pays qu'ils représentaient. Je leur récrivis le 25 +juillet, la veille de la réunion des Chambres: «Le roi et la famille +royale commencent à être sensibles à la sympathie. Dans les premiers +moments, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien; c'était ce mélange +d'agitation et de saisissement, de trouble et de stupeur que cause un +coup de foudre. Le roi se retrouvait tout entier chaque fois que +la nécessité l'exigeait absolument; mais, la nécessité passée, il +retournait au milieu des siens et retombait dans leur désolation. La +présence de ce malheureux cercueil dans la petite chapelle de Neuilly, +tout près de l'appartement de la reine, le chant continu des prêtres, +le silence de la cour du château où aucune voiture ne pénétrait plus, +l'arrivée successive des princes, tout maintenait ou replongeait, à +chaque instant, la famille royale dans son déplorable état. Ils allaient +vingt fois le jour dans la chapelle. Ils avaient tous les jours quelque +nouvelle et cruelle entrevue. Ceci est fini. Ils sont tous ensemble, +tous établis en commun dans leur malheur. Samedi prochain, le cercueil +quittera Neuilly pour Notre-Dame. Les chants cesseront, les sentinelles +s'en iront, les voitures rouleront. Ce sera le retour aux habitudes, le +premier soulagement qui se fasse sentir dans une telle épreuve. La reine +a retrouvé un peu de sommeil. Madame a recommencé à être exclusivement +préoccupée du roi, de sa santé, de sa disposition, de son travail. +Madame la duchesse d'Orléans a la douleur pénétrée et pénétrante, +mais point abattue, d'une âme haute, forte et jeune. Les princes sont +touchants par l'uniformité de leur tristesse et l'assiduité de leurs +soins auprès de leur père, de leur mère, de leur tante, de leurs soeurs. +Le roi a recouvré toute son activité, toute sa liberté d'esprit. Il +était très-éploré et abattu jeudi dernier, à cette lugubre cérémonie +où tout le monde est venu le regarder et s'incliner devant lui sans lui +parler. Mais c'était de l'ébranlement et de la fatigue momentanée; au +fond, l'âme et le corps sont déjà revenus à leur état naturel de vigueur +et d'élasticité infatigables. Dans quelques jours, quand nous aurons +accompli nos tristes cérémonies funèbres, tout reprendra son cours +régulier, son aspect accoutumé; et il ne restera que ce qui doit rester +bien longtemps, dans la famille royale une immense douleur, devant nous +tous un vide immense et le fardeau qu'il nous impose. + +«Tout le monde le sent. Jamais impression n'a été plus générale et plus +vive. Tout le monde a l'air et est réellement affligé et inquiet +pour son propre compte. Deux choses éclatent à la fois, beaucoup de +sollicitude pour l'avenir et une forte adhésion à ce qui est, à la +famille royale, à la monarchie. On prévoit des orages, mais certainement +les ancres se sont enfoncées et affermies. + +«La session s'ouvre demain. Je ne fermerai ma lettre qu'après la séance +royale. Le discours du trône, que ce même courrier vous portera, n'élève +absolument aucune question et se renferme dans l'événement. Nous agirons +comme le discours parle. Les chefs de l'opposition souhaiteraient, je +crois, qu'on en fît autant de leur côté, et qu'il n'y eût en ce moment +qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais +les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque débat +que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons point. Non +pas certes pour l'intérêt du cabinet, mais pour la dignité du pays, +du gouvernement, de tout le monde, toute lutte devrait être ajournée à +l'hiver prochain. J'en doute fort. + +«Le projet de loi sur la régence est à peu près + +Mort de M. le Duc d'Orléans (13 Juillet 1843). 15 adopté dans le +conseil. Il est fort simple: c'est l'application à la régence des +principes essentiels de notre royauté constitutionnelle, l'hérédité, la +loi salique, l'unité du pouvoir royal, l'inviolabilité. La garde et la +tutelle du roi mineur sont confiées à sa mère ou à sa grand'mère. +Le projet n'a point la prétention de prévoir et de régler toutes les +hypothèses imaginables, toutes les chances possibles; il résout +les questions et pourvoit aux nécessités que les circonstances nous +imposent. + +«Je ne crois pas que cette petite session dure moins de cinq ou six +semaines. La vérification des pouvoirs et la constitution de la Chambre +nous prendront au moins huit jours. Puis l'adresse. Puis la loi sur la +régence; une commission, un rapport, un débat. Et ensuite autant dans la +Chambre des pairs. Nos formes sont lentes. Je doute que la prorogation +ait lieu avant le commencement de septembre. + +Mardi, 26 juillet, 3 heures. + +«Je reviens de la séance royale et des Tuileries. Assemblée +très-nombreuse; environ cent soixante pairs et quatre cents députés. +La salle plus que pleine de public. Tout le monde en deuil. Une émotion +très-vraie; des acclamations très-vives et plusieurs fois répétées à +l'entrée du roi. Le roi, troublé d'abord, plein de larmes, parlant à +peine. Il s'est remis à la troisième phrase. L'aspect général avait +beaucoup de simplicité et de gravité.» + +En Europe aussi l'impression fut vive. Vraiment sympathique et générale +en Angleterre, où sir Robert Peel s'en fit l'éloquent organe: «Il +n'arrive pas en France, dit-il à la Chambre des communes, un malheur +qui ne soit profondément et sincèrement déploré dans ce pays. Quand +une récente calamité a frappé la famille royale et le peuple de France, +n'avons-nous pas vu un sentiment unanime de chagrin se manifester chez +nous, comme si ce malheur eût été le nôtre?» En Allemagne, dans son +voyage à Berlin et à Vienne, M. le duc d'Orléans, par l'agrément de sa +personne et les qualités de son esprit, avait surmonté des préventions +peu bienveillantes et laissé un souvenir populaire; mais les grandes +cours du continent, et la plupart des petites, à leur exemple, n'avaient +pas cessé d'avoir peu de goût pour le roi Louis-Philippe et pour tout +l'établissement de 1830, régime libéral issu d'une révolution; on +se plaisait à lui témoigner des froideurs frivoles, à énumérer ses +embarras, à douter de son succès; seulement, quand l'inquiétude sur sa +solidité devenait un peu sérieuse, elle ramenait la justice et le bon +sens, et l'on s'empressait alors à lui donner des marques d'un prudent +intérêt. Dès qu'ils apprirent la mort de M. le duc d'Orléans, +l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, tous les souverains de l'Europe +adressèrent au roi son père leurs lettres autographes de condoléance, +quelques-unes sincèrement émues. L'empereur Nicolas seul, malgré les +tentatives de ses principaux conseillers et le désir marqué de la +société de Saint-Pétersbourg, persista dans son silence personnel, +tout en s'empressant, avec quelque étalage, de prendre immédiatement +le deuil, de contremander un bal de cour, et de faire écrire à M. +de Kisseleff, par le comte de Nesselrode, une dépêche qui me fut +communiquée, et dans laquelle la sympathie du père, chaudement exprimée, +essayait de couvrir l'hostilité obstinée du souverain. A Vienne, +le prince de Metternich, plus libre que le comte de Nesselrode à +Saint-Pétersbourg, ne se borna pas à des témoignages officiels; il se +complaisait dans la manifestation de ses idées et mêlait habilement +l'abandon à la préméditation: «Depuis la nouvelle du funeste événement +qui a plongé la France dans un si profond deuil, m'écrivait le comte +de Flahault[1], j'ai eu, avec le prince de Metternich, de longues et +fréquentes conversations. En m'entretenant de la douleur dont cette +perte cruelle avait dû pénétrer le coeur du roi, il s'est fort étendu +sur les regrets que Sa Majesté doit éprouver comme chef de famille et +fondateur de sa dynastie:--C'était une grande tâche pour votre roi, +m'a-t-il dit, que de former son successeur et de le rendre apte à +continuer son oeuvre. Le roi y avait mis tous ses soins, et je sais que, +depuis un an surtout, il était parfaitement content du résultat qu'il +avait obtenu; il éprouvait une grande tranquillité et une extrême +satisfaction en voyant que son fils était entré dans ses idées, et qu'il +pourrait s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de +paix qu'il a établi ne serait point abandonné après lui. Voilà la +perte irréparable. Dans ma petite sphère et sans vouloir établir une +comparaison entre un humble particulier et le roi des Français, j'ai +éprouvé le même malheur.--Le prince m'a fait alors un récit fort étendu +de la mort de son fils et des émotions qu'elle lui avait causées, +et comme père, et, lui aussi, comme fondateur de la fortune et de +l'illustration de sa famille.--Mais c'est assez vous parler de moi, +a-t-il ajouté; tout le travail du roi est à refaire, d'abord sur le +duc de Nemours si, comme cela est probable, la régence lui est dévolue, +puis, sur le comte de Paris, si le ciel, dans sa bonté, prolonge les +jours du roi jusqu'à ce que ce royal enfant puisse profiter de ses +leçons.» + +[Note 1: Le 31 juillet 1842.] + +Je rouvre des tombeaux; je réveille ceux qui y reposent; je les fais +penser et parler comme s'ils étaient encore vivants et présents, avec +leurs travaux, leurs desseins, leurs craintes et leurs espérances. +Rien de tout cela n'est plus; ils sont tous morts. Morts, comme le duc +d'Orléans, d'une chute violente et soudaine, le prince de Metternich +dans l'Autriche si longtemps immobile, aussi bien que le roi +Louis-Philippe dans la France révolutionnaire. Pendant qu'après la +catastrophe de 1848, nous étions ensemble à Londres, je dis un jour au +prince de Metternich: «Permettez-moi une question; je sais pourquoi et +comment la révolution de Février s'est faite à Paris; mais pourquoi et +comment elle s'est faite à Vienne, c'est ce que j'ignore et ce que je +voudrais apprendre de vous.» Il me répondit avec un sourire tristement +superbe: «C'est que j'ai gouverné l'Europe quelquefois, l'Autriche +jamais.» A mon tour, je souris, dans mon âme, de son orgueilleuse et +bien vaine explication. + +Le 30 juillet, quatre jours après la réunion des Chambres, le cercueil +du duc d'Orléans fut transporté de la chapelle de Neuilly dans l'église +de Notre-Dame où ses obsèques furent célébrées avec toutes les pompes +que le monde peut fournir à la mort, pompe religieuse, pompe civile, +pompe militaire, pompe populaire. Le concours était immense et l'émotion +aussi profonde que peut l'admettre un spectacle. J'ai pris part aux deux +plus grandes solennités funèbres de mon temps et de bien des temps, les +obsèques de l'empereur Napoléon et celles du duc d'Orléans, accomplies +l'une sous l'empire des souvenirs, l'autre dans le mécompte des +espérances. Dans ces deux journées et devant ces deux cercueils, +les sentiments étaient, à coup sûr, très-divers et très-diversement +manifestés: en décembre 1840, autour du cercueil de Napoléon, il y +avait plus de curiosité que de tristesse, et les passions politiques +essayaient, par moments, de faire du bruit; en juillet 1842, un regret +inquiet et un silence universel régnaient autour du cercueil du duc +d'Orléans. Pourtant, dans les deux circonstances, et au-dessus de ces +impressions si différentes, un même sentiment s'élevait et dominait au +sein de ces vastes foules, le respect instinctif de la grandeur et de la +mort. Le coeur humain est naturellement généreux et sympathique. C'est +dommage que ses beaux élans soient si courts. + +Cinq jours après les pompes de Notre-Dame, le 4 août, une cérémonie +moins éclatante s'accomplit au sein d'une douleur plus intime et plus +longue: les obsèques de famille succédèrent aux obsèques d'État. La +profanation des tombes royales de Saint-Denis avait laissé dans l'âme du +roi Louis-Philippe une horreur profonde; il ne supportait pas la pensée +que les restes mortels de sa femme, de ses enfants, de sa soeur, de tous +les siens, courussent la chance de telles indignités. Il ne voulut pas +que sa race allât rejoindre, dans les caveaux où ils les avaient subies, +ses royaux ancêtres, et au lieu de l'église de Saint-Denis, il adopta, +pour la sépulture de la maison d'Orléans, la chapelle que, sous l'empire +du même sentiment, la duchesse d'Orléans, sa mère, avait fait construire +à Dreux, sur les ruines du vieux château des comtes de Dreux, dans les +anciens domaines du bon et populaire duc de Penthièvre. Ce fut là que, +dans le caveau où le cercueil du duc d'Orléans prit sa dernière demeure, +le roi vint dire au prince, son fils, un dernier adieu, et que la reine, +recueillie dans sa pieuse ferveur maternelle, adressa à Dieu, pour l'âme +de son premier-né, des prières qui durent encore. + +Au retour de Dreux, et dans l'intérieur de la famille royale, un +changement fut remarqué dans la physionomie et l'attitude de la +reine; la douleur y restait empreinte, mais toute agitation, toute +préoccupation exclusive avaient cessé; une résignation pieuse avait +remplacé l'amertume des regrets; cette grande âme semblait se reporter +tout entière sur les affections et les devoirs qui lui restaient: «A +Neuilly, la reine allait prier près du corps de son fils; la présence +de ce corps était encore un lien; la sépulture à Dreux l'avait rompu; le +sacrifice était accompli. La reine voulut l'offrir à Dieu, et le rendre +plus complet encore en le manifestant moins.» + +Pendant que toutes ces cérémonies funèbres s'accomplissaient, couvrant +de leurs pompes les douleurs et les inquiétudes paternelles et +publiques, au milieu de cette situation si grave, nous étions en +présence d'une question aussi grave que la situation: quelle serait la +régence pendant la minorité de l'héritier du trône? Ni en 1814, ni en +1830, la Charte n'avait résolu cette question qui s'élevait tout à coup, +en 1842, entière et pressante. C'était pour le pays un intérêt suprême, +et pour les conseillers de la couronne, un devoir impérieux de la vider +sans réserve, sans délai: «Le roi ne meurt point en France, dit le +duc de Broglie dans le rapport qu'il fit à ce sujet, le 27 août, à la +Chambre des pairs; c'est l'excellence du gouvernement monarchique que +l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption, que le rang suprême +n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y puisse surprendre, entre +deux règnes, le moindre intervalle d'attente ou d'hésitation. C'est +par là surtout que ce gouvernement domine les esprits et contient les +ambitions. La monarchie est l'empire du droit, de l'ordre et de la +réglé. Tout doit être réglé dans la monarchie; tout ce qui peut être +prévu raisonnablement doit l'être; rien n'y doit être livré, par choix +ou par oubli, à l'incertitude des événements. Sous un tel gouvernement, +en effet, la royauté est le support de l'État; quand ce support vient +à manquer, tout s'écroule; tout s'ébranle, dès qu'il paraît chanceler. +Nous l'avons éprouvé naguère. A l'instant où la main de Dieu s'est +appesantie, sur nous, quand cette sagesse infinie, dont les voies ne +sont pas nos voies, a frappé la nation dans le premier-né de la maison +royale, et moissonné dans sa fleur notre plus chère espérance, les +coeurs se sont sentis glacés d'un secret effroi; l'anxiété publique +s'est fait jour à travers les accents de la douleur; l'inquiétude était +sur tous les fronts en même temps que les larmes coulaient de tous +les yeux. Chacun comptait, dans sa pensée, quel nombre d'années sépare +désormais l'héritier du trône de l'âge où il pourra saisir d'une main +ferme le sceptre de son aïeul et l'épée de son père; chacun se demandait +ce qu'il adviendrait d'ici là si les jours du roi n'étaient mesurés aux +voeux de ses peuples et aux besoins de l'État; chacun interrogeait la +Charte et regrettait son silence.» + +Pour faire ce que n'avait pas fait la Charte, nous avions à nous +prononcer entre divers systèmes, tous empressés à se manifester et à +réclamer le droit de devenir loi. Selon les uns, ce n'était pas aux +Chambres, c'était à la nation elle-même à faire cette loi; au pouvoir +constituant seul, et à une assemblée formellement investie de ce +pouvoir, il appartenait de résoudre une telle question et d'élire cette +royauté temporaire. D'autres, en repoussant le pouvoir constituant, +voulaient que la régence fût, dans chaque occasion, élective et +instituée par les pouvoirs parlementaires, en vertu d'une loi spéciale. +D'autres, en admettant le principe de la régence élective, demandaient +que la régence des femmes fût aussi admise en principe, et qu'en +particulier madame la duchesse d'Orléans en fût investie, pendant la +minorité du prince son fils. Et chacun de ces systèmes invoquait à +l'appui de sa prétention, non-seulement des principes généraux, mais des +faits puisés soit dans notre propre histoire, soit dans l'histoire des +nations civilisées, et des considérations de circonstance suscitées par +les intérêts actuels du pays et du gouvernement qu'il avait à coeur de +fonder. + +La question que nous avions à résoudre était en effet une question de +circonstance bien plus que de principe; elle ne nous donnait à appliquer +ou à ménager aucune de ces grandes vérités morales, aucun de ces droits +préexistants qui règlent, mais aussi qui compliquent la marche d'un +pouvoir honnête et sensé. Entre les divers systèmes en présence, la +raison politique, c'est-à-dire l'intérêt bien entendu du pays et la +juste prévoyance de l'avenir, devait seule nous décider. Pour agir avec +cette forte indépendance nous étions dans une situation favorable: +nous n'avions pas, comme le parlement d'Angleterre en 1788 et 1810, une +régence immédiate à instituer pour remplacer un roi fou et hors d'état +d'exercer ses fonctions; point de trouble, point de lacune chez nous au +sommet de l'État; les trois grands pouvoirs constitutionnels, la royauté +et les deux Chambres étaient parfaitement sains et actifs, assurés d'un +loyal concours mutuel, et c'était à l'avenir seul, et probablement à +un avenir assez éloigné, qu'ils avaient à pourvoir. Les deux principaux +systèmes entre lesquels nous avions à délibérer avaient l'un et l'autre +de dignes et rassurants représentants. M. le duc de Nemours, à qui +devait appartenir la régence masculine si ce principe prévalait, était +un prince exempt de toute mauvaise ambition, profondément dévoué à +son frère aîné et à ses neveux: «Nemours, disait souvent de lui le duc +d'Orléans, est le devoir personnifié;» et les Chambres, comme le pays +tout entier, pouvaient avoir dans ce prince la même confiance que la +famille royale, car il était aussi attaché au régime constitutionnel +qu'à ses devoirs envers sa race, aussi plein de respect pour les lois de +sa patrie que pour les droits de ses neveux. D'autre part, si la régence +féminine était admise, madame la duchesse d'Orléans donnait à la France, +à ses libertés comme à son honneur national, toutes les garanties qu'on +peut attendre d'une intelligence élevée et d'une âme droite et grande. +Il ne nous venait donc, des personnes mêmes, aucun embarras, aucune +inquiétude; nous pouvions choisir entre les systèmes avec pleine +sécurité dans les mérites et les vertus de leurs représentants. + +Ce fut dans cet affranchissement de toute fâcheuse pression, dans cette +entière liberté de résolution comme de pensée et en vue du seul bien +futur de l'État que fut préparé le projet de loi présenté le 9 août 1842 +à la Chambre des députés. Il était simple et en parfaite harmonie avec +les principes fondamentaux de nos institutions. Notre gouvernement était +monarchique; la régence fut monarchique aussi, établie d'après une règle +fixe et générale qui statuait d'avance. La loi salique était la loi +permanente, moderne aussi bien qu'ancienne, de la monarchie française; +elle fut aussi la loi de la régence; le prince le plus proche du trône +dans l'ordre de succession en fut investi de droit; mais la garde et +la tutelle du roi mineur furent réservées à sa mère; au régent +l'administration de l'État, sous la responsabilité de ses ministres; à +la mère, sous sa propre responsabilité morale, l'éducation du roi, +le soin de sa personne, la direction de sa maison et de ses affaires +domestiques. La régence élective et la régence féminine ainsi écartées, +la régence devenait selon la loi ce qu'elle était en fait, une +royauté temporaire, formée à l'image de la royauté véritable dont elle +remplissait momentanément les fonctions, investie de tous les pouvoirs +royaux, et en même temps soumise à toutes les conditions de liberté +publique, de contrôle et de concours parlementaire instituées par le +régime constitutionnel. + +La discussion fut l'image vraie et vive, avec convenance et non sans +grandeur, de l'état des esprits, soit sur la question spéciale du projet +de loi, soit sur la situation générale du gouvernement. Tous les partis +y prirent part; tous les systèmes s'y produisirent. Pour les deux partis +hostiles à la monarchie de Juillet, le républicain et le légitimiste, la +difficulté était grande; l'inquiétude publique suscitée par la mort de +M. le duc d'Orléans exaltait le sentiment dynastique, et à aucun moment +depuis 1830 l'attaque contre la royauté nouvelle ne pouvait choquer +davantage le pays et être plus rudement repoussée. Exposée par M. +Ledru-Rollin avec une hardiesse qui ne manquait pas d'habileté, la +théorie radicale du pouvoir constituant et de la nécessité d'un appel +au peuple pour conférer la régence souleva de violents murmures et n'eut +pas besoin d'une longue réfutation. Je la rejetai en quelques paroles: +«Si l'on prétend, dis-je, qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de +la société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un +constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables, +permettez-moi cette expression, l'autre pour les jours fériés, on +dit une parole insensée, pleine de dangers et fatale. Le gouvernement +constitutionnel, c'est la souveraineté sociale organisée. Hors de là +il n'y a que la société flottant au hasard, aux prises avec les chances +d'une révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne +pas une place et des procédés légaux dans le cours des affaires des +peuples. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils +appartiennent à un plus grand maître. Dieu seul en dispose; et quand +ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société ébranlée, les +instruments les plus divers. J'ai vu dans le cours de ma vie, trois +pouvoirs constituants: en l'an VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en +1830, la Chambre des députés. Voilà la vérité, la réalité; tout ce dont +on vous parle, ces votes, ces bulletins, ces registres ouverts, ces +appels au peuple, tout cela c'est de la fiction, du simulacre, de +l'hypocrisie. Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs +constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers +de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a qu'usurpation ou +révolution.» M. Thiers, qui se sépara nettement de l'opposition pour +appuyer le projet de loi, fut plus sévère encore pour le pouvoir +constituant: «J'en ai parlé, dit-il, dans mon bureau avec peu de +respect, et je m'en excuse; mais savez-vous pourquoi j'ai montré pour +le pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet je ne le +respecte pas du tout. J'admets la différence qu'il y a entre l'article +de la Charte et un article de loi; mais cela ne fait pas que je croie au +pouvoir constituant. Le pouvoir constituant a existé, je le sais; il +a existé à plusieurs époques de notre histoire; mais, permettez-moi de +vous le dire, s'il était le vrai souverain, s'il était au-dessus des +pouvoirs constitués, il aurait cependant joué par lui-même un triste +rôle. En effet il a été, dans les assemblées primaires, à la suite des +factions; sous le Consulat et sous l'Empire, il a été au service d'un +grand homme; il n'avait pas alors la forme d'assemblée primaire; il +avait la forme d'un sénat conservateur qui, à un signal donné par cet +homme qui faisait tout plier sous l'ascendant de son génie, faisait +toutes les constitutions qu'il lui demandait. Sous la Restauration, il +a pris une autre forme; il s'est caché sous l'article XIV de la Charte; +c'était le pouvoir d'octroyer la Charte et de la modifier. Voilà les +divers rôles qu'a joués le pouvoir constituant depuis cinquante ans. Ne +dites pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires +de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces +misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le +pouvoir constituant.» + +M. Berryer seul pouvait, dans cette circonstance comme dans tant +d'autres, suffire à la situation de son parti et à la sienne propre. Ce +n'est pas seulement par l'élévation et la souplesse de son esprit, +par l'entraînement et le charme de son éloquence qu'il a si longtemps +surmonté les insurmontables difficultés d'un rôle couvert et extra-légal +dans un régime de légalité, de publicité et de liberté. Il puise à +d'autres sources encore sa populaire puissance. Quoiqu'il ait vécu en +homme de parti, M. Berryer sent en patriote; il n'est étranger à aucun +des instincts, à aucune des émotions et des aspirations de son pays; +non-seulement il comprend, mais il partage les joies et les tristesses +nationales; il a soutenu les droits et les traditions des temps anciens, +et il est, autant que personne, homme du temps actuel et attaché aux +droits que les générations modernes ont conquis; il a combattu le +gouvernement le plus libre qu'ait jamais possédé la France, et il +aime, il veut sincèrement la liberté. Nature large, prompte, facile et +sympathique, il peut concilier dans son âme des sentiments très-divers, +et conserver, à travers toutes les vicissitudes politiques, l'unité de +sa vie et la fidélité à sa cause, sans jamais inspirer, aux adversaires +qu'il combat le plus vivement, des colères et des haines qu'il ne +ressent pas lui-même envers eux. Il fit valoir, contre le projet de +loi sur la régence, tantôt les exemples des régences féminines, sinon +heureuses, du moins glorieuses, de notre histoire, tantôt les actes des +anciens parlements exerçant, sur de telles questions, un contrôle plus +bruyant qu'efficace, soit qu'ils vinssent soutenir ou invalider les +testaments des rois. M. Berryer fut, dans ce débat, plus ingénieux +qu'incisif et plus brillant qu'ardent, ne se prononçant catégoriquement +ni pour la régence féminine, ni pour la régence élective, et uniquement +appliqué à aggraver, en les mettant en lumière, les embarras et +les inconséquences apparentes du régime qu'il attaquait tout en s'y +soumettant. M. Villemain le réfuta aussi solidement que spirituellement, +tantôt en rétablissant dans leur exacte et complète vérité les faits +historiques dont M. Berryer n'avait rappelé que les côtés favorables à +sa thèse, tantôt en faisant ressortir à son tour les inconséquences et +les embarras du parti légitimiste et de son éloquent interprète. Dans la +Chambre des pairs, le marquis de Brézé reproduisit, avec plus d'amertume +et moins d'éclat, les arguments de M. Berryer contre le projet de loi, +et ce fut encore M. Villemain qui lui répliqua avec la même sagacité à +la fois courtoise et poignante. + +A travers ces attaques pour ainsi dire extérieures, empreintes +d'hostilité préconçue et d'arrière-pensées, la lutte des partis +intérieurs et légaux de la monarchie de 1830 dura plusieurs jours, +animée sans être orageuse; la gravité de la situation et du sentiment +public imposait à tous la mesure sans altérer la sincérité. La question +se posa nettement entre la régence de droit et la régence élective, +entre la régence maternelle et la loi salique appliquée à la régence. M. +de Lamartine se fit le champion de la régence maternelle. J'ai déjà dit +dans ces _Mémoires_[2], avec franchise et tristesse, l'impression que +j'ai reçue et l'idée que je me suis formée du caractère et de la vie de +cet homme éminent; je n'y reviendrai pas; je n'aime pas à toucher d'une +main froide à de douloureuses blessures; mais je trouve que même les +amis de M. de Lamartine ne lui rendent pas pleine justice comme orateur +et écrivain politique; c'est comme poëte qu'il est entré dans le monde +et qu'il a pris, à bon droit, possession de l'admiration publique; +beaucoup de gens, sincèrement ou malicieusement, s'en prévalent pour ne +voir en lui qu'un poëte, et pour l'admirer à ce titre plutôt qu'à tout +autre. On dit qu'il s'en est lui-même quelquefois impatienté, et qu'il +met ses oeuvres politiques bien au-dessus de ses vers. Sans prendre +parti dans cette comparaison, je suis frappé des qualités supérieures +que M. de Lamartine a déployées comme orateur et comme prosateur; il +n'a pas seulement un brillant et séduisant langage; il a l'esprit +singulièrement riche, étendu, sagace sans subtilité et fin avec +grandeur; il abonde en idées habituellement élevées, ingénieuses, +profondes même; il peint largement, quelquefois avec autant de vérité +que d'éclat, les situations, les événements, et les hommes; et il +excelle, par instinct autant que par habileté, à apporter de nobles +raisons à l'appui des mauvaises causes. Il soutint brillamment celle +de la régence maternelle qu'il devait un jour faire si tragiquement +échouer. Malgré le prestige de son discours, j'eus peu d'efforts à +faire pour lui répondre; une sympathie générale s'attachait à madame la +duchesse d'Orléans; mais le sentiment sérieux, dans les Chambres et +dans le public, était prononcé en faveur d'une régence virile. Le +gouvernement d'une femme peut prendre place au sein d'une monarchie +ancienne et bien établie; l'histoire n'offre pas d'exemple d'une +dynastie nouvelle et encore contestée fondée par une femme, au nom d'un +enfant. + +[Note 2: Tome IV, p. 288.] + +La régence élective conférée, dans chaque occasion, par les Chambres, +au lieu de la régence de droit instituée d'avance par la loi, était plus +difficile à combattre. Tout le monde reconnaissait que la régence était +une royauté temporaire, appelée, pendant la minorité de l'héritier du +trône, à tenir lieu de la royauté véritable, et qui devait, sous les +conditions constitutionnelles, en exercer tous les pouvoirs. Quelle +tentation, pour une assemblée politique, que d'avoir, au sein de la +monarchie héréditaire, un roi temporaire à élire! M. Odilon Barrot, +qui soutint avec une éloquence aussi consciencieuse que spécieuse, le +système de la régence élective, sentait le péril d'une telle situation +et essayait d'y échapper en disant: «Est-ce que nous vous demandons +de faire désigner le régent par la Chambre des députés, en vertu d'un +pouvoir dictatorial et révolutionnaire? Non, nous vous demandons le +concours régulier, normal, des trois pouvoirs de l'État. Croyez-vous +que, dans la désignation du régent, l'initiative du chef de la famille +royale, du chef de l'État, n'ait pas toujours une influence nécessaire, +irrésistible, je dirai presque légitime?» M. Odilon Barrot oubliait que, +dans la plupart des cas de minorité, le concours des trois pouvoirs +de l'État serait impossible, car ce serait après la mort du roi +qu'éclaterait la nécessité de choisir un régent. Tout roi régnant +serait-il légalement tenu de voter d'avance, par un testament, dans +cette question? S'il l'avait fait, quelle serait, lui mort, l'autorité +de son acte? Et s'il ne l'avait pas fait, s'il n'avait pris à cet égard +aucune initiative, les Chambres n'auraient-elles pas seules à décider, +et où serait alors le concours régulier des trois pouvoirs de l'État? +M. Dupin, rapporteur du projet de loi au nom d'une commission unanime, +avait répondu d'avance à M. Odilon Barrot en indiquant, avec une +brièveté simple et forte, la raison fondamentale de la régence de +droit. M. Hippolyte Passy, qui appuya sans réserve le projet, fit +spirituellement ressortir, par les exemples de l'histoire comme par +les présomptions de la raison, combien les inconvénients de la régence +élective seraient graves, soit pour le régent élu, soit pour les +Chambres elles-mêmes, foyer et arène des partis politiques; et le duc de +Broglie, en faisant à la Chambre des pairs le rapport du projet de loi, +traça, des conséquences naturelles de ce système, un tableau frappant: +«Pourquoi préférons-nous, dit-il, la monarchie à la république, le +gouvernement héréditaire au gouvernement électif? Parce que nous +pensons, l'histoire à la main, que le plus grand des dangers, pour un +grand pays, c'est de vivre à l'aventure, de laisser l'autorité suprême +flotter à tout vent d'opinion, de l'abandonner périodiquement en proie +à la lutte des partis, à l'ambition des prétendants. Si cette raison +est décisive en faveur de la monarchie héréditaire, elle est décisive en +faveur de la régence légale, c'est-à-dire de la régence réglée dans un +ordre déterminé. Déclarez la régence élective: aux approches de chaque +minorité, vous verrez les partis se former, se grossir, se menacer l'un +l'autre du geste et de la voix; vous verrez les prétendants lever la +tête et jeter le masque. Le ministère ne sera plus, pour les citoyens, +le dernier terme de l'ambition; les orateurs puissants, les généraux +aimés du soldat porteront plus haut leurs regards et leurs espérances. +La famille royale courra risque de se diviser; admettant qu'elle reste +unie, on ne le croira point; on affirmera le contraire; chaque parti +s'arrogera le droit d'y chercher un chef et de lui forcer la main s'il +résiste. Le jour de l'élection venu, au sein des Chambres, quel +vaste foyer d'intrigues et de cabales, quelle carrière ouverte aux +insinuations perfides, aux personnalités outrageantes! La presse, la +tribune, les réunions publiques deviendront autant d'arènes où périront +les réputations les mieux acquises. Les princes du sang royal, ces +princes éventuellement appelés au trône, comparaîtront sur la sellette: +leurs qualités, leurs défauts, leurs moindres actes y seront passés +au crible d'une polémique ardente, vindicative, impitoyable. S'ils +succombent devant un simple sujet, que deviendront-ils? Celui d'entre +eux qui l'emportera, s'il l'emporte seulement de quelques voix, que +sera-t-il? Que deviendra, dans sa main débile, la prérogative royale? Si +ce n'est pas l'héritier présomptif qui l'emporte, où se cachera-t-il en +attendant qu'il devienne roi après avoir été déposé comme régent? Si +les Chambres ne peuvent s'accorder sur le choix d'un régent, point de +régence, point de gouvernement, et l'État en pleine dissolution.» + +Ces arguments, ces justes pressentiments ramenaient à la régence de +droit les esprits d'abord incertains; c'était le voeu général de la +Chambre de donner à la monarchie, dans cette douloureuse épreuve, +une éclatante adhésion et un ferme appui. Je n'avais pas de doute sur +l'adoption définitive du projet de loi. Cependant la Chambre restait +agitée; deux amendements étaient proposés; l'un en faveur de la régence +féminine; l'autre demandait qu'on n'attribuât la régence à l'aîné des +oncles du prince mineur que d'une façon spéciale et pour le cas actuel, +ce qui était, en fait, la régence élective. Le roi, qui avait cette +question fortement à coeur, la regardant comme capitale pour l'avenir +de sa maison et de sa politique, s'inquiétait de ces dispositions +chancelantes et du terme prochain de cette petite session inattendue. Il +m'écrivit le vendredi soir, 19 août: «Il me paraît bien désirable que +le vote ait lieu demain, car beaucoup de députés ont arrêté leurs places +pour dimanche, et il serait à craindre que lundi il n'en manquât un bon +nombre à l'appel nominal. Je n'ai pas vu Dupin. Il était fatigué, mais +prononcé contre toute concession, ce qui est le principal, car, ce +qu'il nous faut, c'est la loi telle que la commission l'a adoptée à +l'unanimité. Un plus grand nombre de boules noires serait sans doute +regrettable; mais une majorité réduite ne compromettra pas l'avenir, +tandis qu'un accroissement de boules blanches, au prix d'un amendement, +serait un abîme. Dupin paraît ferme dans ce système. Ce dont il se +plaint, c'est qu'on n'ait pas laissé parler Thiers, et c'est en effet +regrettable. Dieu veuille que Thiers parle demain, et parle bien! Tâchez +que demain on laisse briller Dupin; il est naturel qu'il craigne d'être +éclipsé. Ce qui me paraît essentiel, c'est que vous tâchiez de tout +enlever rapidement demain, car ce serait le succès, et c'est le succès +qui fait la gloire et la sécurité. La séance commençant à midi, si vous +êtes en nombre dès le début, vous devez pouvoir prendre le pas accéléré. +La Chambre doit être pressée; elle est française et s'animera si on lui +sonne la charge; mais les troupes sont molles quand les généraux sont +timides. Grâces à Dieu, vous ne l'êtes pas, et j'attendrai demain la +victoire avec bonne confiance. Nous avons lu ce matin, en famille, votre +admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à l'exorde, et tous +m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions touchés.» + +C'était par accident, non par suite d'aucune petite manoeuvre cachée que +M. Thiers n'avait pas parlé dans la séance du 19 août; il prit la parole +le lendemain, avec le plus grand et le plus juste succès, pour le projet +de loi comme pour lui-même. Il commença par expliquer, avec une +ferme franchise, pourquoi, dans cette circonstance, il se séparait de +l'opposition sans en sortir: «Je suis l'adversaire du cabinet, dit-il; +des souvenirs pénibles m'en séparent, et je crois qu'il y a même mieux +que des souvenirs pour m'en séparer; il y a des intérêts du pays, +peut-être mal compris par moi, mais des intérêts vivement sentis. Je +suis donc l'adversaire du cabinet... Malgré cela, malgré cet intérêt +très-grave de ma position, je viens appuyer aujourd'hui le gouvernement; +je viens combattre l'opposition... Je suis profondément monarchique. +Rappelez-vous ce que certains hommes m'ont reproché, ce que je ne +me reprocherai jamais, d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie. Je +parlais dans un temps où il était difficile, je ne dirai pas périlleux, +car l'ordre était maintenu dans les rues par un ministre puissant, dans +un temps où il était difficile de parler comme je le faisais, j'ai parlé +pour l'hérédité de la pairie; cela doit vous dire à quel point je +suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet intérêt de +la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoiqu'il arrive; +fussé-je seul, entendez-vous? ....Quoi! parce qu'un instant, sous la +parole d'un homme que j'ai appelé, que j'appelle encore mon ami, parole +éloquente, sincère, certaines convictions ont flotté hier, certaines +conduites ont changé, j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite +sage, politique, honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition +elle-même!... Non, fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi +telle quelle, sans modification, sans amendement.» + +Il la soutint, en effet, avec cette abondance de vues à la fois +ingénieuses et pratiques, cette verve naturelle et imprévue, facile, +lucide, rapide, même quand elle se répand en longs développements, qui +est le propre et original caractère de son talent. Il agit puissamment +sur les esprits, persuada les incertains, raffermit les chancelants, et +donna à ceux qui étaient déjà décidés le plaisir d'avoir confiance dans +leur opinion et dans son succès. M. Dupin termina le débat par un résumé +précis et ferme. Les deux amendements, pour la régence féminine et pour +la régence élective, furent rejetés sans qu'on eût même besoin d'aller +au scrutin, et le projet de loi fut adopté dans cette même séance, par +310 suffrages sur 404 votants. Présenté le surlendemain à la Chambre des +pairs, il y fut également adopté, sur le rapport du duc de Broglie, par +163 suffrages sur 177 votants. + +Le but était atteint; la question de la régence avait reçu la solution +la plus monarchique et la mieux appropriée à l'intérêt du pays comme de +la royauté. Mais le coup qu'avait reçu cette royauté par la mort de +M. le duc d'Orléans n'était pas guéri; les lois ne remplacent pas les +hommes. M. le duc d'Orléans était parfaitement adapté à la mission que +l'avenir semblait lui réserver; il n'avait ni l'expérience consommée, +ni l'inépuisable richesse d'esprit, ni la profondeur instinctive de +jugement du roi son père; mais ses qualités propres, qui n'auraient +peut-être pas suffi, en 1830, à bien apprécier la situation de la +monarchie naissante, à surmonter ses difficultés et à conjurer ses +périls, convenaient admirablement à cette monarchie jeune encore, mais +déjà hors de page. Il était jeune lui-même, beau, élégant, d'un esprit +prompt, net et aussi agréable que sa personne, de manières dignes et +princières au sein même d'une familiarité à laquelle il se prêtait +volontiers, sans pourtant s'y abandonner; brave avec grâce, élan et +contagion; fait pour plaire également dans les camps et dans les salons, +aux soldats et aux femmes, au peuple et au monde des cours. Il avait, +en politique, une vive sympathie pour les instincts nationaux, un chaud +dévouement à la grandeur de la France, une coquetterie complaisante +pour la faveur populaire, quelquefois même pour les entraînements +révolutionnaires; et ces sentiments auraient pu, au premier moment, +prendre trop de place dans ses résolutions et dans sa conduite; mais il +était capable de s'arrêter sur cette pente, d'apprécier la juste +mesure des choses, la vraie valeur des hommes, et d'apporter dans le +gouvernement plus de sagacité froide et de prudence que son attitude et +son langage ne l'auraient fait conjecturer. Depuis 1840, il avait fait, +dans ce sens, de notables progrès, et quoiqu'il ménageât avec soin +l'opposition, son appui sérieux en même temps que réservé ne manqua +point au cabinet. Ce n'était pas un prince à l'abri des fautes; mais il +y aurait touché plus qu'il n'y serait tombé, et, s'il y était tombé, +il les aurait, je crois, reconnues à temps. Il avait ces qualités +brillantes, confiantes et hardies qui, dans les jours de crise, plaisent +aux peuples agités et les rallient autour de leur chef. Sa mort laissa, +dans la maison royale et dans la France, un vide immense dont le +public et les hommes même à qui les dispositions présumées de ce prince +inspiraient quelque sollicitude, eurent, au moment où l'événement +éclata, un triste et juste pressentiment. + + + + + CHAPITRE XL + + LES ILES MARQUISES ET TAÏTI (1841-1846). + + +Un inconvénient du gouvernement représentatif.--Premières navigations +dans l'océan Pacifique.--Découverte de l'île de Taïti.--Divers voyageurs +qui l'ont visitée du XVIIe au XIXe siècle.--La Nouvelle-Zélande et +la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les +îles Marquises.--Motifs de notre prise de possession des îles +Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars à Taïti.--Établissement et +conditions du protectorat français à Taïti.--Les missionnaires anglais +à Taïti.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans +l'océan Pacifique.--Débats dans la Chambre des députés à ce sujet.--Le +capitaine Bruat nommé gouverneur des établissements français dans +l'océan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars à +Taïti.--Il substitue la complète souveraineté de la France +au protectorat.--Réclamation de la reine Pomaré et des +Taïtiens.--Fermentation à Taïti.--Menées de M. Pritchard, ancien +missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en +cesse les fonctions.--Le gouvernement français ordonne le rétablissement +du protectorat.--Débats dans les Chambres à ce sujet.--Arrestation, +emprisonnement et expulsion de M. Pritchard à Taïti.--Effet de +cet incident à Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon +langage.--Négociation à ce sujet.--Conduite et correspondance du +capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une +indemnité lui est accordée.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux +Hamelin et Seymour, commandants des stations française et anglaise dans +l'océan Pacifique, sont chargés de s'entendre pour la fixation du +taux de l'indemnité.--Lettre que m'écrit le roi Louis-Philippe pour se +charger du payement de l'indemnité.--Le cabinet s'y refuse.--Débat +dans la Chambre des députés.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une +faible majorité.--Il annonce sa résolution de se retirer.--Démarche du +parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Appréciation de cet +incident. + + +C'est l'un des inconvénients du gouvernement parlementaire que les +événements et les questions, au moment où ils apparaissent et tombent +dans le domaine de la discussion, grandissent démesurément et prennent, +aux yeux du public, une importance hors de toute proportion avec la +vérité des choses et les intérêts du pays. Je me hâte de dire que je +préfère beaucoup ce mal à la légèreté insouciante et imprévoyante +des gouvernements absolus qui soulèvent des questions et font des +entreprises énormes sans se douter de leur gravité, qu'ils s'efforcent +ensuite de dissimuler au public chargé d'en porter le poids. Les +difficultés qui pèsent sur le pouvoir sont moins fâcheuses que les +fardeaux qui tombent sur le pays. Cependant il importe beaucoup aux pays +libres de savoir qu'ils doivent se méfier de leurs premières impressions +et de l'ardent travail de l'opposition à grossir infiniment, dans le +cours des affaires et des discussions publiques, les incidents qui +peuvent embarrasser et compromettre le pouvoir. Au premier moment, c'est +le pouvoir seul qui souffre de cette aveugle exagération des faits et +des débats; mais elle ne tarde pas à avoir des conséquences dont le +pays lui-même subit le mal. L'affaire qui porte les noms de Taïti et de +Pritchard est l'un des plus frappants, et l'on peut dire, l'un des plus +ridicules exemples de ces mensonges du microscope parlementaire, et des +périls comme des erreurs où ils peuvent jeter les nations. + +Le 25 septembre 1513, après avoir erré, en aventurier avide de +découvertes et d'or, au milieu des peuplades de l'Amérique centrale, +l'audacieux Espagnol Vasco Nuñez de Balboa, de qui ses compagnons +disaient qu'il était «la meilleure tête et la meilleure lance qui +eussent jamais protégé un camp en terre de sauvages idolâtres,» aperçut +pour la première fois, du haut de l'une des montagnes qui traversent +l'isthme de Panama, l'océan Pacifique et quelques-unes des innombrables +îles semées sur son immensité. A cette vue, Balboa et ses compagnons +s'embrassèrent et élevèrent, au-dessus d'un amas de roches, une +grossière croix de bois; puis, ils descendirent sur le rivage, et +Balboa, tenant d'une main la bannière de Castille, de l'autre son épée, +fit quelques pas dans les flots, et, aux acclamations de sa petite +bande, il prit possession, au nom du roi d'Espagne son maître, de cette +mer inconnue et des terres qu'elle baignait. Quel espace et quel avenir +ouverts à l'imagination, à la cupidité, à l'aventure et à la conquête! + +L'Europe maritime ne s'empressa guère à exploiter ce nouveau domaine; +pendant deux siècles, ce fut vers les grands continents d'Amérique +et d'Asie, plutôt que vers les archipels de l'océan Pacifique, que se +portèrent les entreprises des navigateurs et des gouvernements, de +la science, du commerce et de l'ambition. Un Portugais au service de +l'Espagne, Pedro Fernandez de Queiros, «le dernier des héros espagnols +dans le Nouveau-Monde,» dit un chroniqueur, fit presque seul, à cette +époque, dans les mers du Sud de hardis voyages et des découvertes qui +restèrent longtemps sans résultats. C'est seulement vers le milieu du +siècle dernier et dans le nôtre qu'au nom, soit de l'intérêt politique +ou commercial, soit des études scientifiques, l'océan Pacifique, mer +et terres, a été fréquemment et efficacement visité, parcouru, décrit, +conquis. De 1740 à 1840, les noms et les récits des voyageurs abondent: +en Angleterre, Anson, Wallis, Carteret, Byron, Cook, le plus célèbre +de tous; en France, Bougainville, La Pérouse, d'Entrecasteaux, Baudin, +Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville, Dupetit-Thouars, Laplace, +courageux et savants marins dont l'Europe entière a suivi avec un vif +intérêt les aventures et mis à profit les travaux. Les établissements +coloniaux, commerciaux, pénitentiaires, ont surgi à la suite des +voyages, et l'Océanie est maintenant l'un des grands théâtres où +se déploie la civilisation humaine, et vers lesquels se portent les +affaires comme la curiosité du public européen. + +Un point dans ces vastes mers, la petite île de Taïti, a été, dès les +premiers pas des voyageurs, l'objet d'une attention, on pourrait dire +d'une faveur particulière. Queiros la découvrit le premier en 1605, +la décrivit avec complaisance, et lui donna le nom de _Sagittaria_, +probablement parce que les flèches étaient les seules armes de ses +sauvages habitants. Cent soixante ans s'écoulèrent sans qu'aucun +voyageur connu visitât cette île ou prît la peine d'en parler. En 1767, +Wallis y toucha et s'y arrêta; d'abord attaqué, puis bien accueilli par +les insulaires, après plus d'un mois de séjour, l'île lui parut une si +bonne station navale et un si agréable lieu de ravitaillement que, +sans autorisation ni conséquence officielle, il en prit possession pour +l'Angleterre et lui donna, en partant, le nom d'_île du roi George III_. +Bougainville y aborda l'année suivante, et les Français, aussi bien +accueillis que l'avaient été les Anglais, s'y plurent encore +davantage, répondirent joyeusement aux avances qu'ils y reçurent, et +en témoignèrent leur reconnaissance en appelant Taïti _la nouvelle +Cythère_. Cook, dans le cours de ses voyages, aborda trois fois à Taïti, +se loua encore plus que ses prédécesseurs de l'utilité de la station, +des procédés des insulaires, et contribua, plus que personne, à répandre +en Europe le renom de ce petit coin du monde. Depuis le commencement +de ce siècle, tous nos marins savants, dans leurs voyages de +circumnavigation, les capitaines Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville, +Dupetit-Thouars, Laplace, ont également visité Taïti et tenu, sur les +agréments du climat, du pays et des habitants, le même langage. Après +tous ces voyages et tous ces récits, cette île avait en Europe une sorte +de célébrité gracieuse, et les marins l'appelaient la _Reine des mers du +Sud_. + +La convenance d'assurer à notre marine, dans ces parages, un lieu de +ravitaillement et d'appui, se faisait de plus en plus sentir; l'instinct +public prit l'initiative; vers la fin de 1839, une compagnie se forma +à Nantes et à Bordeaux pour tenter, dans la Nouvelle-Zélande, une +colonisation française; elle demanda et obtint, du cabinet de cette +époque, une certaine mesure d'adhésion et de concours; mais, quand on +en vint à l'exécution, on reconnut que les Anglais nous avaient devancés +dans ces grandes îles; que, depuis 1815, ils y avaient formé des +établissements particuliers qui avaient pris peu à peu un caractère +national; qu'en août 1839, un officier anglais, le capitaine Hobson, +était parti pour la Nouvelle-Zélande avec des instructions de son +gouvernement, et que, dans les premiers mois de 1840, avant l'arrivée +des bâtiments français, la souveraineté de la reine d'Angleterre y +avait été proclamée. L'entreprise, en supposant que, de notre part, +la contestation fût fondée, devenait ainsi singulièrement grave et +difficile; les demandes qu'adressa alors au gouvernement du roi la +Compagnie nanto-bordelaise, en vertu des promesses qu'il lui avait +faites, furent pour nous l'objet d'un sérieux examen qui nous +laissa convaincus que, si cette compagnie avait, pour ses intérêts +particuliers, des titres à notre appui, nous ne pouvions élever, contre +la prise de possession antérieure du gouvernement anglais, point de +réclamations légitimes, ni qui eussent chance d'être efficaces. Les +rapports du capitaine Lavaud, marin aussi sensé que brave, qui fut +envoyé, à cette époque, dans ces parages, commandant la corvette +_l'Aube,_ nous confirmèrent dans cette conviction. Il fallait chercher +ailleurs qu'à la Nouvelle-Zélande l'établissement que nous désirions +dans l'océan Pacifique. Revenu en 1840 de son voyage autour du monde sur +la frégate _la Vénus_, le capitaine Dupetit-Thouars était le dernier de +nos marins qui eût visité ces régions et qui pût donner, à leur sujet, +des informations récentes et sûres. Il présenta au ministre de la marine +un rapport sur les îles Marquises qu'il avait naguère observées dans ce +dessein. Nous avions un double but à atteindre: en même temps que nous +voulions procurer, à notre marine et au commerce français dans ces +mers, une bonne station navale, nous étions en présence d'une question +importante, depuis longtemps posée par le Code pénal, l'établissement +d'un lieu de déportation hors du territoire continental du royaume. +Examinées plusieurs fois dans cette vue, nos diverses possessions +coloniales avaient rencontré de graves objections de salubrité, de +sécurité, d'intérêt politique ou commercial et de convenance morale. +Étudiée avec soin par les ministères de la marine, de la justice et des +affaires étrangères, la proposition du capitaine Dupetit-Thouars parut +répondre aux diverses exigences dont nous devions tenir compte. Les îles +Marquises étaient un lieu parfaitement sain, situé sous un beau climat, +d'une étendue très-limitée et facile à surveiller ou à défendre; un +bon port s'y offrait à notre navigation; les tribus qui les habitaient +étaient peu nombreuses et pouvaient être aisément gagnées ou soumises. +Depuis qu'au début du XVIIe siècle Queiros les avait découvertes et leur +avait donné le nom _d'îles Marquises_ en l'honneur de la marquise +de Mendoça, femme du vice-roi du Pérou, son patron, aucune puissance +européenne n'y avait acquis aucun droit, point de colons étrangers n'y +étaient établis. Si l'éloignement du lieu était une cause de lenteur et +de dépense, il vivait, au point de vue pénal, l'avantage d'agir sur les +imaginations sans choquer l'humanité. Notre établissement sur ce point +réunissait donc au dedans toutes les conditions politiques et morales du +double but que nous nous proposions, et ne pouvait susciter, au dehors, +aucun embarras. La proposition du capitaine Dupetit-Thouars fut agréée, +et il partit en août 1841 sur la frégate _la Reine-Blanche,_ investi, +avec le grade de contre-amiral, du commandement de notre station navale +dans les mers du Sud, et muni d'instructions formelles pour prendre +possession des îles Marquises, au nom du gouvernement du roi[3]. + +[Note 3: _Pièces historiques_, nº 1.] + +Parmi les preuves que je pourrais apporter de la convenance de notre +résolution dans cette circonstance, je n'en veux indiquer aujourd'hui +que deux. En 1850, sous le régime de la république, après tout ce qui +s'était passé en France et dans l'Océanie, et malgré tous les débats +élevés à ce sujet, une loi nouvelle a mis en pratique l'idée que nous +avions entrevue pour l'accomplissement de la prescription du Code pénal, +et _les Marquises_ sont maintenant le lieu assigné, pour la justice +française, à la peine de la déportation[4]. Quant à l'importance d'une +station navale et d'un établissement fixe dans les mers du Sud, le +gouvernement impérial l'a hautement proclamée, car il n'a pas cru que +_les Marquises_ et _Taïti_ pussent suffire à ce dessein, et il y a +ajouté la _Nouvelle-Calédonie_. + +[Note 4: Loi des 5-22 avril, 8-16 juin 1850; art. 4 et 5.] + +Arrivé le 26 avril 1842 dans l'archipel des Marquises, l'amiral +Dupetit-Thouars, sans user de la force et en traitant avec les chefs des +tribus, prit successivement possession officielle des divers groupes de +ces îles. Des missionnaires catholiques, de la congrégation de Picpus, +y étaient déjà établis depuis quelques années, courageusement adonnés +à leur périlleux travail sur les indigènes anthropophages. L'un de ces +religieux, le père François-de-Paule, vint trouver l'amiral à bord +de _la Reine-Blanche_, et lui fut utile pour mener à bien ses petites +négociations, en leur conservant un caractère pacifique. Au mois d'août, +après avoir reçu de tous les chefs de cet archipel la reconnaissance +formelle de la souveraineté française, l'amiral Dupetit-Thouars +s'éloigna des Marquises, laissant à terre une petite garnison, des +travaux d'établissement militaire commencés, et en rade la corvette _la +Boussole_ chargée de les protéger. Les instructions du gouvernement +du roi étaient exécutées, et la mission de l'amiral Dupetit-Thouars +accomplie. + +L'amiral en pensa autrement: à ses yeux, notre établissement aux +Marquises n'était ni suffisant, ni sûr, si notre autorité ne s'étendait +sur les _îles de la Société,_ spécialement sur Taïti, le centre et la +perle de cet archipel voisin. Puisque nous avions été devancés dans la +Nouvelle-Zélande, au moins fallait-il que nous ne le fussions pas +aussi dans cette petite _Reine des mers du Sud_. A cette considération +générale se joignaient des motifs de circonstance: quoique Taïti fût +une terre indépendante et que le gouvernement anglais en eût refusé deux +fois la possession officielle, des missionnaires anglais et protestants +y dominaient, jaloux et inquiets dès que la France et le catholicisme +apparaissaient sur ces rivages. Plusieurs bâtiments de commerce ou +baleiniers français, en touchant à Taïti, y avaient rencontré un mauvais +vouloir vexatoire. En 1836, deux missionnaires catholiques, les Pères +Caret et Laval, détachés de la mission des îles Gambier, étaient venus +à Taïti et en avaient été violemment expulsés par l'influence du +missionnaire anglais M. Pritchard. En 1838, le capitaine Dupetit-Thouars +lui-même, touchant à Taïti sur _la Vénus_, avait réclamé et obtenu de +la reine Pomaré, pour les deux missionnaires français, une indemnité de +2,000 piastres; mais cette réparation n'avait pas empêché qu'après +son départ les mêmes prohibitions et les mêmes vexations ne se +renouvelassent, plus générales encore et plus absolues. Les griefs +particuliers s'ajoutaient ainsi aux convenances maritimes, et l'amiral +trouvait l'occasion bonne pour les faire valoir. + +Dans les derniers jours d'août 1842, la frégate _la Reine-Blanche_ parut +devant Taïti; l'amiral renouvela sévèrement les plaintes qu'avaient eu +si souvent à former les Français, marins ou missionnaires, contre les +procédés du gouvernement de l'île, et le somma de prendre des mesures +efficaces pour en prévenir le retour. Pour la reine Pomaré et ses +conseillers, anglais ou indigènes, l'embarras était grand, car on leur +demandait autre chose que des promesses toujours vaines. M. Pritchard, +qui, peu d'années auparavant, avait reçu de lord Palmerston la +commission de consul d'Angleterre à Taïti, ne s'y trouvait pas en +ce moment; il était allé faire un voyage. Après quelques jours +d'incertitude, et probablement sur la suggestion d'intermédiaires +favorables aux demandes françaises, la reine Pomaré, hors d'état de +résister en fait à la force et dans son âme à la peur, offrit de se +placer, elle et ses îles, sous la protection de la France; et le 9 +septembre 1842, l'amiral Dupetit-Thouars, sous la seule réserve de la +ratification du roi, accepta la proposition par un traité qui maintenait +à la reine Pomaré la souveraineté intérieure et l'administration de +ses îles, mais dans lequel elle abandonnait entre les mains du roi des +Français et aux soins de son gouvernement, ou à la personne nommée par +Sa Majesté et agréée par la reine Pomaré, «la direction de toutes les +affaires avec les gouvernements étrangers, de même que tout ce qui +concerne les résidents étrangers, les règlements de port, etc., et +le droit de prendre telle autre mesure qu'il jugera utile pour la +conservation de la bonne harmonie et de la paix.» + +Le même traité portait: «Chacun sera libre dans l'exercice de son +culte et de sa religion. Les églises établies en ce moment continueront +d'exister, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions +sans être molestés. Il en sera de même pour tout autre culte; personne +ne pourra être molesté ou contraint dans sa croyance.» + +Tel était, en ce moment, à Taïti, l'état des esprits, que non-seulement +la reine Pomaré et les principaux chefs de l'île, mais les résidents +étrangers, entre autres le consul des États-Unis d'Amérique et le +vice-consul d'Angleterre lui-même, M. Wilson, en l'absence de +M. Pritchard, adhérèrent formellement à ce traité que l'amiral +Dupetit-Thouars s'empressa de leur communiquer: «J'ai l'honneur, lui +écrivit le 12 septembre M. Wilson, de vous accuser réception de votre +communication du 11 de ce mois, et de vous assurer en réponse que je +me félicite que les difficultés qui existaient entre les gouvernements +français et taïtien aient été réglées sans que vous ayez eu recours à +des mesures hostiles, et selon des termes si modérés et favorables. J'ai +aussi l'honneur de vous dire que j'aurai grand plaisir à vous voir et à +vous prêter, quand il vous plaira de me la demander, mon assistance pour +la formation d'une administration propre à maintenir le bon ordre et +l'harmonie entre les résidents, étrangers à Taïti, ainsi que pour le +bien général des habitants.» Plus réservés dans leur adhésion, les +missionnaires protestants témoignèrent pourtant la résignation la +plus pacifique; ils écrivirent, le 21 septembre 1842, à l'amiral +Dupetit-Thouars: «Nous soussignés, ministres de la mission protestante +dans les îles de Taïti et de Moorea, réunis en comité et informés +des changements qui viennent de s'accomplir à l'égard du gouvernement +taïtien, nous assurons votre Excellence que nous, ministres de +l'Évangile de paix, nous considérerons comme notre impérieux devoir +d'exhorter le peuple de ces îles à une soumission générale et paisible +envers les pouvoirs existants. Nous pensons que c'est là le meilleur +moyen de servir les intérêts de ce peuple, et surtout que cette +soumission est requise par les lois de Dieu que nous avons jusqu'ici +pris soin de lui inculquer.» + +Malgré ces démonstrations locales, dès que la nouvelle de cet événement +nous arriva, je pressentis les embarras qu'il devait nous causer. Il y +avait quarante-cinq ans que les missionnaires anglais étaient établis à +Taïti; ils y étaient les délégués de la grande _Société des missions +de Londres_, fondée en 1795 précisément pour porter la foi chrétienne à +_Taïti_ et dans ces îles de _la Société_ dont les voyageurs anglais et +français ne cessaient, depuis un demi-siècle, d'entretenir le public +européen. Le départ des premiers missionnaires, au nombre de vingt-neuf, +dont neuf emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, avait été à +Londres l'occasion de réunions religieuses, solennelles et ferventes; +un journal spécial, _le Magasin évangélique_, avait été fondé pour les +soutenir. En arrivant à Taïti, ils avaient trouvé la population plongée +dans l'état moral le plus déplorable; le meurtre, le vol, la débauche, +la polygamie, l'infanticide, le mensonge, le parjure y étaient, +non-seulement habituellement pratiqués, mais publiquement admis et comme +de droit commun; l'infanticide en particulier était l'objet avoué +d'une association abominable, dite les _Arreoys_, qui se chargeait de +l'accomplir. Quoiqu'ils ne fussent pas anthropophages, les Taïtiens +étaient livrés à une idolâtrie aussi cruelle qu'insensée; ils immolaient +souvent des victimes humaines, et posaient sur les corps égorgés +les grossiers fondements des temples consacrés à leurs idoles. Les +missionnaires anglais avaient été aux prises avec ces traditions +invétérées de superstitions et de vices; plusieurs d'entre eux avaient +été massacrés; quelques-uns, effrayés ou dégoûtés de leur tâche, +l'avaient abandonnée et étaient retournés en Angleterre; ceux qui +étaient restés avaient eu à surmonter toute sorte d'obstacles et à +souffrir toute sorte d'épreuves. Pourtant ils avaient persisté; ils +avaient reçu de leurs patrons d'Angleterre le plus constant appui; des +recrues successives de chrétiens, aussi dévoués que ceux du premier +départ, étaient venues perpétuer et renouveler la mission. Elle avait +fait bien plus que persister, elle avait réussi; par leur inépuisable +dévouement et leur action prolongée, les missionnaires avaient changé, +non-seulement à la surface et en apparence, mais réellement, la foi, +les moeurs et l'état social des Taïtiens. Ce n'est pas sur leur propre +témoignage, c'est sur celui de voyageurs étrangers à leur nation et à +leur oeuvre que cette assertion se fonde; en 1824, après avoir passé +quinze jours à Taïti, le savant capitaine Duperrey, commandant la +corvette _la Coquille_, écrivait: «L'état de l'île de Taïti est +maintenant bien différent de ce qu'il était du temps de Cook. Les +missionnaires de _la Société de Londres_ ont entièrement changé les +moeurs et les coutumes des habitants. L'idolâtrie n'existe plus; ils +professent généralement la religion chrétienne; les femmes ne viennent +plus à bord des navires, et elles sont très-réservées en toute occasion. +Leurs mariages sont célébrés comme en Europe, et le roi se borne à une +seule femme. Les femmes sont admises à table avec leurs maris. +L'infâme société des Arreoys n'existe plus. Les guerres sanglantes +dans lesquelles ce peuple s'engageait et les sacrifices humains ont +entièrement cessé depuis 1816. Tous les naturels savent lire et écrire, +et ils ont des livres religieux traduits dans leur langue et imprimés à +Taïti, ou à Raiatea, ou à Eimeo. Ils ont construit de belles églises +où ils se rendent deux fois par semaine, et ils prêtent la plus grande +attention aux discours du prédicateur. Il n'est pas rare de voir des +individus prenant des notes sur les plus intéressants passages des +sermons qu'ils entendent.» + +C'était après de tels résultats de leurs travaux, et après quarante +ans de domination morale que les missionnaires anglais protestants se +voyaient menacés de perdre, dans Taïti, leur prépondérance; c'était +une foi et une oeuvre à ce point laborieuses et victorieuses qu'ils +pouvaient, qu'ils devaient croire compromises par l'empire naissant +d'une autre nation et d'une autre foi. Depuis près de vingt ans, +Taïti était, entre les missionnaires protestants et les missionnaires +catholiques, comme une proie exquise dont ils se disputaient la +conquête; le 25 juin 1835, le Frère Colomban écrivait à l'évêque de +Nicopolis: «Je suis débarqué à Taïti après un voyage de cinq jours. A +l'arrivée d'un enfant du Sacré-Coeur sur cette terre depuis si longtemps +consacrée au démon, il n'est pas étonnant que cet ennemi de tout bien +ait redoublé de fureur, et que les émissaires protestants aient cru que +je venais renverser leur empire.» A cette jalousie fanatique, plus d'un +missionnaire protestant répondait par le même sentiment; M. Pritchard, +entre autres, assurait aux chefs taïtiens «que le Frère Colomban était +le pape, et que, si on le laissait entrer dans le pays, il emporterait, +en s'en allant, tout ce qu'ils possédaient[5].» Il faudrait ignorer +bien complétement la nature humaine et l'histoire pour ne pas comprendre +l'émotion profonde que, dans un tel état des esprits, le protectorat +français à Taïti devait susciter, non-seulement dans les sociétés +de missions, mais dans le public d'Angleterre, et le déplaisir plein +d'embarras que le cabinet anglais devait en ressentir. + +[Note 5: _Annales de la propagation de la foi_, t. X, page 205.] + +L'amiral Dupetit-Thouars avait agi sans autorisation du gouvernement; +les instructions qu'il avait reçues à son départ ne parlaient que +des îles Marquises; nous ne nous dissimulions pas les difficultés +que pouvait amener, pour nous, ce qu'il venait de faire à Taïti. Nous +résolûmes cependant de le ratifier. L'acte ne blessait aucun droit +international; le gouvernement anglais n'en avait et n'en réclamait +aucun sur les _Iles de la Société_; quels que fussent les motifs qui +l'avaient déterminée, la reine Pomaré, dans son indépendance, avait +proposé et signé le traité qui établissait le protectorat français; +le fait était accompli; le drapeau de la France, planté aux Marquises, +faisait dans les mers du Sud sa première apparition permanente; il n'y +devait pas paraître incertain et timide. Le 20 mars 1843, le _Moniteur_ +contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des dépêches du +contre-amiral Dupetit-Thouars qui lui annoncent que la reine et les +chefs des îles Taïti ont demandé à placer ces îles sous la protection +du roi des Français. Le contre-amiral a accepté cette offre et pris les +mesures nécessaires, en attendant la ratification du roi qui va lui être +expédiée.» + +Dès le lendemain 21 mars, le comte Pelet de la Lozère témoigna, dans la +Chambre des pairs, quelque inquiétude pour les missions établies à Taïti +et pour les progrès du christianisme dans cet archipel. Je lui répondis +immédiatement: «La Chambre comprend qu'il m'est impossible d'entrer +dans aucun détail sur un fait si récent; néanmoins je suis bien aise +de calmer tout de suite les inquiétudes de l'honorable orateur. Non, +certainement, ce ne sera pas le gouvernement du roi, quelque part que +son pouvoir pénètre, qui fera jamais rétrograder le christianisme et la +civilisation, et qui n'accordera pas aux populations chrétiennes, et à +la transformation des populations idolâtres en populations chrétiennes, +la protection la plus efficace. Il protégera non-seulement le +christianisme, mais le christianisme tolérant et libre. Et ici je vais +au-devant d'une difficulté qui est dans l'esprit de l'orateur, mais +qu'il n'a pas complétement exprimée. Il est vrai que, dans les archipels +des mers du Sud, des missionnaires protestants ont pénétré en même temps +que les missionnaires catholiques, et que les uns et les autres ont +travaillé, travaillé efficacement, à la conversion des idolâtres. Les +uns et les autres ressentiront les effets de la protection de la +France, et le christianisme ne reculera dans aucun pays où pénétrera son +pouvoir.» + +La situation et les intentions du gouvernement du roi ainsi bien +déterminées, nous prîmes les mesures nécessaires pour que l'exécution +fût sérieuse et efficace. Dès le 8 janvier 1843, le capitaine Bruat, +officier d'une intelligence et d'une bravoure éprouvées, avait été nommé +gouverneur des îles Marquises; le 17 avril, quand nous eûmes ratifié +le protectorat français à Taïti, il reçut le titre de gouverneur des +établissements français dans l'Océanie et commissaire du roi auprès de +la reine Pomaré. Des instructions précises, en réglant sa conduite +et ses relations à Taïti comme aux Marquises, et avec le commandant +supérieur de notre station navale dans les mers du Sud comme avec les +indigènes, lui assurèrent tout le pouvoir dont il avait besoin, sans +dépasser les limites du traité conclu par l'amiral Dupetit-Thouars le 9 +septembre précédent[6]; et les questions d'outre-mer ainsi résolues, +un projet de loi, présenté le 24 avril à la Chambre des députés par +l'amiral Roussin, alors ministre de la marine, demanda, soit pour les +premiers frais en 1843, soit pour les dépenses permanentes des nouveaux +établissements français dans l'Océanie, un crédit extraordinaire de +5,987,000 francs. + +[Note 6: _Pièces historiques_, nº II.] + +La discussion fut sérieuse sans être vive. L'opposition, dont M. +Billault fut le principal organe, y prit une attitude différente de son +attitude ordinaire; au lieu de nous accuser d'une excessive prudence, +elle nous trouvait trop entreprenants et trop confiants; elle contestait +l'opportunité de nos établissements dans l'Océanie; elle les voulait du +moins plus restreints et moins chers. Je rappelai les faits; je montrai +comment nous avions été conduits, par l'incident de Taïti, à étendre +notre entreprise; pour la justifier, je mis en lumière, par les faits et +les chiffres, l'état croissant de notre navigation et de notre commerce +dans les mers du Sud; j'insistai sur la nécessité, pour la France, de +ne pas rester étrangère au grand mouvement d'extension politique et +commerciale que d'autres nations poursuivaient si activement entre +l'Amérique et l'Asie. La Chambre m'écoutait avec plus de bienveillance +que de sécurité, plutôt intéressée que convaincue par la discussion, et +admettant la convenance de notre résolution sans compter beaucoup sur +les résultats. Quand les questions d'intérêt matériel furent épuisées, +M. Agénor de Gasparin éleva la question morale, et témoigna son regret +de la protection que le gouvernement annonçait l'intention d'accorder, +dans les îles de Taïti, aux missions catholiques, malgré la législation +taïtienne qui leur en interdisait l'entrée; il contesta au protectorat +français le droit d'imposer la liberté religieuse à un peuple qui n'en +voulait pas. Je saisis avec empressement cette occasion d'expliquer +nettement, à ce sujet, nos vues et le principe régulateur de notre +conduite: «Ce serait, dis-je, pour un gouvernement, une entreprise +insensée que de se charger de la propagande religieuse, et d'imposer +la foi par force, même aux païens. Nous n'en avons pas, nous n'en avons +jamais eu la pensée. Nous avons, à cet égard, auprès de nous, un grand +exemple; ce que je viens de dire, l'Angleterre le fait: le gouvernement +anglais ne fait point de propagande religieuse; il n'impose point la +foi protestante aux nations païennes; il y a en Angleterre des +missionnaires...» Une voix s'écria: «Commerçants!» Je repris à +l'instant: «Il y a en Angleterre des missionnaires commerçants et +des missionnaires non commerçants; il y a des missionnaires anglais +uniquement préoccupés des intérêts religieux et du désir de répandre le +christianisme; des hommes qui spontanément, librement, à leurs périls +et risques, sans aucune intervention de leur gouvernement, vont promener +leur activité et leur dévouement sur la face du monde pour y porter +leur foi. Cela, ils ont bien le droit de le faire; ils ne sont pas le +gouvernement de leur pays. Mais, avec leur foi, ils portent, partout où +ils pénètrent, le nom, la langue, l'influence de leur gouvernement; et +leur gouvernement qui le sait, qui recueille le fruit de cette activité, +leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protége +partout où ils pénètrent. En cela, il fait son devoir: à chacun sa +tâche; aux missionnaires libres, la propagation de la foi religieuse; au +gouvernement, la protection de ses sujets, même missionnaires, partout +où ils vont. Messieurs, la France a ses missionnaires aussi bien que +l'Angleterre; avant que vous vous en occupassiez, avant que vous le +sussiez, avant que votre pensée s'y fût un moment arrêtée, des hommes +sincères, courageux, dévoués, des prêtres français faisaient dans le +monde, avec la langue française et en portant le nom français, ce que +les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient +précisément dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de +l'océan Pacifique; ils travaillaient à conquérir à leur foi les +îles Gambier, les Nouvelles-Hébrides, les îles des Navigateurs, la +Nouvelle-Zélande et tant d'autres. Pourquoi le gouvernement français ne +ferait-il pas, pour les missionnaires français catholiques, ce que le +gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestants? +Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les protégerait-il +pas, comme l'Angleterre le fait pour les siens? On dit: «Vous voulez +donc vous faire les patrons de la foi catholique; vous allez donc vous +exposer à toutes les complications, à tous les conflits que la lutte du +catholicisme et du protestantisme dans ces parages peut entraîner.» +Je ne vois pas pourquoi la France, dans les limites et en gardant les +mesures que je viens d'indiquer, ne se ferait pas la protectrice de la +religion catholique dans le monde; c'est son histoire, sa tradition; +elle y est naturellement appelée; ce qu'elle a toujours fait dans +l'intérêt de sa dignité comme de sa puissance, je ne vois pas pourquoi +elle cesserait de le faire aujourd'hui. Parce que heureusement la +liberté religieuse s'est établie en France, parce que catholiques et +protestants vivent ici en paix sous la même loi, serait-ce une raison +pour que la France délaissât ses traditions, son histoire, et cessât de +protéger dans le monde la religion de ses pères? Non, messieurs, non; +si la France a introduit chez elle la liberté religieuse, la France la +portera partout; pourquoi la France ne ferait-elle pas, dans l'Océanie, +ce qu'elle fait chez elle, sur son territoire? Ce sera difficile, +dit-on; il y aura des complications, des embarras. Messieurs, c'est le +métier des gouvernements de faire des choses difficiles et de suffire +aux complications qui se présentent. Voulez-vous que je vous dise quelle +sera la conséquence de la situation que je décris? Elle s'est déjà +présentée; vous avez déjà vu, au milieu de vous, des prêtres catholiques +qui avaient vécu au sein de la liberté religieuse, au milieu des +protestants et de toutes les sectes; qu'étaient-ils devenus? Ils étaient +devenus doux, tolérants, libéraux; vous les avez vus archevêques chez +vous; M. de Cheverus, archevêque de Bordeaux, s'était formé à cette +école. Sous l'empire de nos lois, sous l'empire des faits au milieu +desquels se passera leur vie, ce même esprit pénétrera chez les prêtres +qui iront dans l'Océanie accomplir leur grande oeuvre. Et la France aura +été fidèle à son passé; la France aura protégé dans le monde la religion +catholique sans que la liberté religieuse en ait souffert nulle part; +elle y aura gagné au contraire de nouveaux exemples et de nouveaux +serviteurs.» + +La Chambre ne comptait pas beaucoup sur la tolérance des missionnaires, +catholiques ou protestants; sa disposition, quant à la question +religieuse, était un peu inquiète, comme pour la question matérielle; +mais il y a, dans les grandes vérités morales, une puissance dont les +honnêtes gens ne peuvent se défendre, même quand ils doutent de leur +succès, et c'est à travers les hésitations et les troubles des hommes +qu'elles font leur chemin dans le monde. Dominées par l'honneur du +drapeau français et par le désir de se montrer protectrices à la fois +de la religion et de la liberté, les deux Chambres votèrent, à de fortes +majorités, pour nos nouveaux établissements dans l'Océanie, le crédit +que nous leur demandions. + +Nous nous flattions que nous avions traversé les principales difficultés +de l'affaire; au dedans, la question parlementaire était vidée; au +dehors, la question diplomatique n'avait rien de grave; sans dissimuler +son déplaisir, et en laissant percer ses doutes sur la spontanéité de la +demande formée par la reine Pomaré pour l'établissement du protectorat +français, le cabinet anglais avait formellement déclaré qu'il n'avait +aucun droit ni aucun dessein d'y mettre aucun obstacle, et de donner +à la reine Pomaré son secours contre le traité qu'elle avait elle-même +conclu. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Cowley, ne m'avait +témoigné que la sollicitude de son gouvernement pour les missionnaires +anglais à Taïti; je lui avais donné, à cet égard, les plus fermes comme +les plus franches assurances; et le 11 juillet 1843, au moment même +où les Chambres venaient de discuter et de voter la loi relative à nos +établissements dans l'Océanie, le sous-secrétaire d'État des affaires +étrangères à Londres, M. Addington, avait écrit, par ordre de lord +Aberdeen, à sir John Barrow, secrétaire de l'Amirauté[7]: «Quel que +puisse être le regret du gouvernement de Sa Majesté de voir la reine +Pomaré réduite à se soumettre à une puissance étrangère, dans les +communications qui ont eu lieu entre les gouvernements de France et +d'Angleterre au sujet des _îles de la Société_, depuis la première +nouvelle de l'absorption partielle de la souveraineté par les Français, +le gouvernement de Sa Majesté n'a élevé aucune question sur le droit en +vertu duquel la France avait pris cette souveraineté. Tout ce qu'on +a fait s'est borné à demander que les sujets anglais dans ces îles ne +soient pas inquiétés, et à obtenir du gouvernement français l'assurance +positive qu'une protection égale serait accordée aux missionnaires +protestants et catholiques romains établis dans ces îles. Le +gouvernement de Sa Majesté désire qu'aucune difficulté ne soit faite, +par les commandants des forces navales de Sa Majesté qui pourront +visiter les _îles de la Société_, quant à saluer le pavillon qui a été +introduit par l'amiral français, et qu'aucune dispute ne s'élève quant +au droit des Français d'exercer l'autorité dans ces îles, conjointement +avec la souveraine.» Le 25 août suivant, lord Aberdeen, dans une dépêche +à lord Cowley qui me fut communiquée, avait tenu le même langage. La +situation était donc claire et réglée entre le gouvernement anglais et +nous comme entre nous et la reine Pomaré, et notre établissement à Taïti +n'avait qu'à durer et à se développer dans les limites et aux termes du +traité du 9 septembre 1842. + +[Note 7: _Parliamentary Papers_, nº 3, 1844.] + +Il n'était pas destiné à un cours si naturel et si paisible. Après avoir +passé près de quatorze mois loin de Taïti où il avait laissé, à titre de +gouvernement provisoire, deux officiers de marine chargés des intérêts +français dans l'île et du premier établissement du protectorat, l'amiral +Dupetit-Thouars y revint le 1er novembre 1843, et après cinq jours de +pourparlers entre lui et le gouvernement taïtien sur ce qui s'était +passé depuis le mois de septembre 1842, notamment sur une question de +pavillon planté et maintenu à tort, selon l'amiral, par la reine Pomaré, +il mit de côté le traité du protectorat, déclara la reine Pomaré déchue +de sa souveraineté, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et prit +le 6 novembre, au nom du roi et de la France, possession complète et +définitive des _îles de la Société_. D'après ses rapports, qui nous +arrivèrent vers le milieu de février 1844, l'hostilité manifestée contre +l'établissement français par quelques-uns des officiers de la marine +anglaise venus à Taïti, les menées ardentes du consul anglais, M. +Pritchard, revenu dans l'île, pour exciter contre nous la reine Pomaré +et les Taïtiens, les difficultés que ces menées avaient suscitées aux +deux officiers qui représentaient la France, les prétentions d'entière +et malveillante indépendance que témoignaient certains actes de la +reine et de ses conseillers, tels étaient les motifs qui avaient fait +considérer à l'amiral le traité du 9 septembre 1842 comme violé par +le gouvernement taïtien, par conséquent comme annulé, et qui l'avaient +déterminé à substituer, au régime du protectorat, la complète +souveraineté de la France. + +Nous fîmes, de cet acte de l'amiral Dupetit-Thouars et de ses motifs, le +plus sérieux examen. L'acte en lui-même était violent et contraire aux +plus simples maximes du droit public; on n'abolit pas tout à coup et à +soi seul un traité naguère conclu, et l'extrême faiblesse de l'une +des parties contractantes n'est qu'une raison de plus de modération et +d'équité. Une nécessité certaine et pressante eût pu seule expliquer la +résolution de l'amiral; or, ses motifs étaient plus spécieux que réels: +malgré les démonstrations malveillantes de quelques officiers de la +marine anglaise, malgré les menées hostiles du consul Pritchard et +les embarras qu'elles avaient causés aux deux officiers provisoirement +chargés des intérêts français, ces deux officiers «laissés seuls à +Taïti, sans troupes, sans navires, avec six marins pour tout appui,» +comme le disait, dans son rapport, l'amiral lui-même, n'en avaient pas +moins accompli leur mission; en définitive, leur autorité avait été +respectée; le drapeau du protectorat français n'avait pas cessé un +moment de flotter sur l'île. L'amiral Dupetit-Thouars n'avait pas jugé +la situation bien périlleuse ni bien pressante puisqu'il avait passé +quatorze mois sur la côte occidentale d'Amérique, sans paraître dans +l'archipel des _Iles de la Société._ L'officier anglais le plus ennemi +du protectorat français, le commodore Toup Nicholas, commandant la +frégate _la Vindictive_, sur laquelle M. Pritchard était rentré à Taïti, +venait d'être rappelé de cette station par l'amiral Thomas, commandant +en chef des forces navales anglaises dans les mers du Sud, et celui +qui l'avait remplacé devant Taïti, le capitaine Tucker, commandant la +frégate _le Dublin_, tenait une conduite beaucoup plus mesurée, dont les +officiers français s'empressaient de se féliciter. M. Pritchard lui-même +venait de recevoir de son gouvernement des instructions positives et +fort contraires à ses penchants; dès sa rentrée à Taïti, le 13 mars +1843, il avait écrit à lord Aberdeen en lui rappelant les termes de deux +dépêches, l'une de M. Canning en 1827, l'autre de lord Palmerston en +1841, qui semblaient promettre au gouvernement taïtien la protection +efficace de l'Angleterre quand il en aurait besoin; mais lord Aberdeen +lui avait répondu le 25 septembre 1843: «Vous paraissez vous être +complétement mépris sur les passages des lettres de M. Canning et de +lord Palmerston que vous citez dans votre dépêche, à l'appui du principe +de l'intervention active de la Grande-Bretagne contre la France en +faveur de la reine Pomaré. Il résulte de la teneur intégrale de ces +lettres que le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'était point +disposé à intervenir ouvertement en faveur de la souveraine des _Iles de +la Société_, bien qu'il lui offrît toute la protection et tous les bons +offices qu'il pouvait lui donner, en dehors de l'intervention active. +Mais il ne faut pas supposer qu'au moment où il refusait de prendre les +_Iles de la Société_ sous la protection de la couronne d'Angleterre, +le gouvernement de Sa Majesté songeât à interposer ses bons offices en +faveur de la souveraine, de manière à s'exposer à la presque certitude +d'une collision avec une puissance étrangère. Le gouvernement +britannique déplore sincèrement la peine et l'humiliation infligées à +la reine Pomaré; il veut faire tout ce qu'il pourra pour alléger sa +détresse; mais malheureusement la lettre dans laquelle on demandait +la protection française a été librement signée par la reine, et la +convention qui a suivi a été également contractée et accomplie par sa +volonté..... Le gouvernement de Sa Majesté Britannique se trouve ainsi +privé, par l'acte volontaire et spontané de la reine, de tout prétexte +juste et plausible pour s'opposer à la prise de possession et à +l'exercice du protectorat des Français. Il n'entend donc soulever aucune +question relative à l'exercice de ce pouvoir, ni à la légitimité du +nouveau pavillon que les Français ont jugé à propos de substituer à +l'ancien pavillon taïtien[8]. + +[Note 8: _Parliamentary Papers_, 1844, nº 9.] + +Ainsi, ni à Taïti même, ni de la part d'aucune puissance européenne, +le protectorat français ne courait aucun risque sérieux; il subsistait +depuis quinze mois, avec des embarras, mais sans obstacle véritable; la +reine Pomaré venait d'adresser au roi une lettre transmise par l'amiral +Dupetit-Thouars lui-même, dans laquelle, en invoquant, au nom du traité, +sa justice, elle y renouvelait sa plus positive adhésion. Nous pensâmes +donc, en vertu des faits comme du droit, que l'amiral Dupetit-Thouars +n'avait pas eu de raisons suffisantes de substituer par un acte violent, +au régime du protectorat, une situation qui ne pouvait manquer d'amener +des difficultés beaucoup plus graves, et le 26 février 1844, le +_Moniteur_ contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des +nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1843. M. le +contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er +novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842 que le roi avait +ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité et +prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré +a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent +la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la rétablir +dans ses droits. Le roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas, dans +les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9 +septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité et +l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» + +Le jour même où cette résolution fut annoncée, elle devint, dans la +Chambre des députés, de la part de toutes les nuances de l'opposition, +l'objet d'une grande attaque; on soutint que, loin de désavouer l'acte +de l'amiral Dupetit-Thouars, nous aurions dû l'approuver, et accepter +avec empressement la possession complète de Taïti au lieu du régime +incertain du protectorat. Mais ce ne fut point là la vraie et chaude +guerre; on nous accusa surtout d'avoir agi, dans cette occasion, par +faiblesse et complaisance pusillanime envers le gouvernement anglais; +on prétendit que l'humeur et les plaintes venues de Londres nous avaient +seules décidés; on exploita contre nous les sentiments populaires dont +l'Angleterre était l'objet. Jamais, en considérant l'ensemble des faits, +une telle accusation n'avait été plus mal fondée; quand nous avions +accepté le protectorat qui enlevait à l'Angleterre, et à l'Angleterre +protestante, la prépondérance exclusive dont elle jouissait à Taïti, +nous ne l'avions pas, à coup sûr, ménagée; nous avions inquiété et +blessé, au delà de la Manche, un profond sentiment national; nous +aurions agi sans convenance comme sans justice si nous avions renouvelé +et aggravé cette blessure en sanctionnant un second acte aussi inutile +en fait que contraire au droit. Je repoussai, avec plus d'indignation +dans l'âme que je ne me permis d'en exprimer, un grossier et absurde +reproche; on s'étonnait que nous eussions attendu huit jours après +l'arrivée des dépêches de l'amiral pour nous prononcer; on demandait +pourquoi nous n'avions pas pris sur-le-champ notre résolution avant qu'à +Londres et dans la Chambre des communes on eût parlé de l'affaire: «J'ai +du malheur, dis-je, car ce qui paraît fier à mes honorables adversaires +me paraît, à moi, timide et bas. Comment! Parce que nous craindrons +que quelques paroles soient dites, dans un parlement voisin, sur une +question à laquelle il porte intérêt, il faudra que nous décidions +cette question à la course! Il faudra que nous approuvions ou que nous +désapprouvions, dans les vingt-quatre heures, la conduite d'un officier +français, pour éviter qu'on en dise un avis, qu'on en exprime une +opinion de l'autre côté de la Manche! Messieurs, j'ai assez vécu pour +voir passer devant moi bien des gouvernements, bien des pouvoirs; j'ai +vu l'Empire avec l'ascendant de sa gloire; j'ai vu la Restauration +avec l'autorité de ses souvenirs; j'ai vu le pouvoir populaire avec +l'entraînement de ses idées et de ses passions. Aucun de ces pouvoirs, +j'ose le dire, ne m'a jamais trouvé complaisant ni disposé à plier +devant lui. Dans le cours d'une vie déjà longue, j'ai plus souvent +résisté que cédé à la force qui dominait dans notre société. Et +ce serait devant des pouvoirs étrangers que j'irais faire acte de +concession et de faiblesse! Messieurs, cela est absurde à supposer. +Sans doute, en prenant notre résolution, nous avons tenu compte de +nos relations avec l'Angleterre; il eût été, permettez-moi de le dire, +absurde de faire autrement. C'est la première règle du bon sens, c'est +le premier devoir d'une politique un peu intelligente d'apprécier chaque +question et chaque affaire à sa juste valeur, et de savoir quelles +conséquences elle aura dans l'ensemble de nos affaires et de nos +relations avec d'autres États. Je suis le premier à dire que, lorsque +nous avons examiné cette question, nous avons pensé à nos relations +avec l'Angleterre. Mais cela n'empêche pas que nous n'ayons résolu +la question dans la plus complète indépendance de toute influence +étrangère, anglaise ou autre, et uniquement par des considérations +puisées dans l'intérêt de la France elle-même. Je le dis très-haut, je +le dis sans crainte de blesser les hommes honorables qui siègent dans +le Parlement britannique, pas plus que je ne crains de blesser mes amis; +nous nous décidons par des raisons françaises et non à cause des paroles +anglaises. Nous n'avons pas craint que ces paroles fussent prononcées, +et nous nous sommes conduits après comme nous nous serions conduits +avant. Je vous conjure, messieurs, d'y bien penser. Il est vrai: +l'avénement et l'établissement de la France dans les mers du Sud ont été +regardés par l'Angleterre avec un oeil de sollicitude, et peut-être de +quelque jalousie. Ne vous y trompez pas; la force la plus vive, la plus +active qui existe aujourd'hui dans l'Océanie, c'est la force religieuse. +Quand je dis la force religieuse, je ne dis pas seulement la force +religieuse protestante, je dis aussi la force religieuse catholique; ces +archipels sont couverts de missionnaires catholiques en même temps que +de missionnaires protestants. On a parlé plusieurs fois, dans cette +Chambre, des missionnaires anglais qui résident à Taïti; nous leur avons +promis liberté, protection, sécurité, et je n'hésite pas à dire que le +gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole. Mais cette +parole que nous avons donnée, nous avons à la demander aussi pour +nous. A la Nouvelle-Zélande, par exemple, ce sont des missionnaires +catholiques qui ont pénétré les premiers et se sont établis; un évêque +français, Mgr Pompallier, est à la tête de ces missions, avec beaucoup +de zèle et de succès. On dit que déjà plus de vingt mille naturels ont +été dans la Nouvelle-Zélande convertis au catholicisme. Ils sont sous +l'autorité anglaise; nous avons besoin qu'ils soient protégés, soutenus, +qu'ils jouissent de la même liberté, de la même sécurité que nous +garantissons aux missionnaires anglais à Taïti. Partout dans cette +Océanie, la religion catholique et la religion protestante sont à côté +l'une de l'autre; toutes deux se propagent en même temps; l'une et +l'autre sincères, convaincues, ardentes; l'une et l'autre faisant des +prosélytes qui, dans leur naturel inculte et sauvage, deviennent bien +vite ardents et fanatiques. C'est un beau spectacle que donnent en ce +moment ces missions travaillant librement, l'une à côté de l'autre, à +la propagation de la foi chrétienne; mais c'est un spectacle difficile, +délicat, périlleux, qui ne peut durer qu'à la condition qu'il sera +protégé par la bonne intelligence et l'harmonie des deux grands +gouvernements sous l'empire desquels ces missions s'exercent. Le jour +où, entre ces deux gouvernements, la bonne intelligence aura cessé, le +jour où la rivalité politique viendra se placer à côté de la dissidence +religieuse, ce jour-là, ne vous y trompez pas, messieurs, du milieu +de cet Océan il sortira des tempêtes; il y aura là des éléments de +discorde, des causes de guerre que toute la sagesse de l'Europe aura +grand'peine à contenir. Si vous voulez que cette oeuvre solennelle +et que, pour mon compte, je trouve aussi salutaire que belle, si vous +voulez, dis-je, qu'elle continue et qu'elle réussisse, appliquez-vous +à maintenir, entre les deux grands gouvernements dont il s'agit, +la confiance et l'harmonie. Et lorsque ces deux gouvernements sont +eux-mêmes d'accord sur ce point, lorsqu'ils se promettent, lorsqu'ils se +donnent effectivement l'un à l'autre, dans les contrées dont je parle, +toutes les libertés, toutes les garanties dont l'oeuvre que je rappelle +a besoin, ne souffrez pas qu'il dépende de la volonté d'un homme, d'un +marin, quelque honorable, quelque courageux, quelque dévoué à son +pays qu'il soit, (et ce n'est pas moi qui refuserai à l'amiral +Dupetit-Thouars aucun de ces mérites), ne souffrez pas, dis-je, qu'il +dépende de la volonté d'un seul homme de venir troubler un pareil +spectacle et détruire une pareille oeuvre en rompant, entre les deux +grands pays qui y concourent, la bonne intelligence et l'harmonie dont +dépendent son succès et sa durée.» + +La Chambre fut touchée et convaincue: un ordre du jour, proposé par +l'opposition en ces termes: «La Chambre, sans approuver la conduite du +cabinet, passe à l'ordre du jour,» fut rejeté par 233 voix contre 187; +et le même débat, renouvelé quatre fois en deux mois dans la Chambre des +pairs comme dans celle des députés, eut constamment le même résultat. + +Mais pendant que nous le discutions à Paris, l'acte de l'amiral +Dupetit-Thouars amenait à Taïti les conséquences qu'on en devait +attendre, et allumait, dans ce petit coin du monde, le feu de la guerre. +La reine Pomaré complétement dépouillée de sa souveraineté, la conquête +remplaçant le protectorat, le plus fort abolissant le régime et les +droits qu'il avait naguère institués, ces violences inattendues mirent +la douce et indolente population de l'île dans une vive fermentation. +Le consul Pritchard s'empressa de la fomenter: il avait engagé la reine +Pomaré à venir habiter dans une case voisine de la sienne, pour qu'elle +fût constamment sous son influence; au moment même où elle réclamait le +maintien du traité du 9 septembre 1842, il lui fit adresser à l'amiral +Dupetit-Thouars[9] une lettre où elle affirmait qu'elle n'avait signé +ce traité que par peur; et il écrivit lui-même à l'amiral[10] +pour contester les faits sur lesquels reposait le traité, accuser +d'ivrognerie son propre suppléant, le vice-consul anglais Wilson, qui en +avait témoigné sa satisfaction, et déclarer que, pour lui, il ne pouvait +reconnaître même le simple protectorat français, n'en ayant pas +encore reçu de son gouvernement l'autorisation. Dès que l'amiral +Dupetit-Thouars eut mis de côté le protectorat et pris entière +possession de l'île, M. Pritchard amena son pavillon de consul et +annonça qu'il cessait ses fonctions, disant en même temps aux indigènes +que l'Angleterre ne reconnaîtrait pas le nouveau régime et que ses +vaisseaux viendraient bientôt au secours de la reine Pomaré. Il le +persuada si bien à la reine elle-même, que le 10 janvier 1844, au +moment où la frégate anglaise _le Dublin,_ rappelée par l'amiral Thomas, +quittait la rade de Taïti, elle écrivit aux chefs et au peuple de six +districts de l'île: «Je vous informe que _notre_ vaisseau de guerre +est près de partir, ayant été rappelé par l'amiral; il y a ici un petit +bâtiment de guerre qui prend soin de nous, et il en vient un autre. +Ne croyez donc pas à la personne qui vous dit que nous ne serons pas +secourus. La Grande-Bretagne ne nous abandonnera jamais. Tenez-vous +tranquilles en attendant l'arrivée de sa parole. Voici ma parole, à moi, +pour vous; ne faites aucun mal en aucune occasion; ne maltraitez +jamais ceux de France; attendez patiemment; c'est à moi que vous devez +regarder; c'est moi que vous devez suivre. Et prions Dieu qu'il nous +délivre de nos peines, comme Ezéchias fut délivré.» Quelques jours après +enfin, le 31 janvier 1844, au moment où la sédition éclatait sur divers +points de l'île, M. Pritchard détermina la reine Pomaré à se retirer à +bord du petit bâtiment anglais _le Basilic_, en station dans la rade de +Papéiti, comme dans le seul lieu où elle pût être en sûreté. Et pendant +que Papéiti était en proie à cette agitation, une lettre y arrivait du +commodore Toup Nicholas, l'adversaire déclaré du protectorat français, +et qui, en station sur la côte du Pérou avec sa frégate _la Vindictive_, +écrivait [11] à l'un de ses amis à Taïti: «Puisse la nouvelle année vous +apporter plus de contentement que la précédente, et puissé-je voir +la chère et bonne reine rendue à sa pleine souveraineté et à son +indépendance!» Le bâtiment qui portait à Taïti cette lettre y portait +en même temps plusieurs numéros du _Dublin-University Magazine_ et du +_Times_ pleins d'articles violents contre les Français, articles dont +les copies faites à la main furent aussitôt répandues avec profusion. + +[Note 9: Le 3 novembre 1842.] + +[Note 10: Le 6 novembre 1843.] + +[Note 11: Le 13 janvier 1844.] + +Dans cette situation compliquée et délicate, le capitaine Bruat, qui +venait de prendre, depuis quelques semaines seulement, le gouvernement +des établissements français dans l'Océanie, se conduisit avec autant +d'intelligence que d'énergie. Il se porta de sa personne, avec des +forces suffisantes, sur les points de l'île où l'insurrection était +flagrante ou prochaine, et prit partout les mesures nécessaires pour +la réprimer ou la prévenir, opposant aux faux bruits sa présence et ses +actes, prompt à intimider les indigènes par sa fermeté confiante, les +frappant au besoin sans hésitation mais avec mesure, s'abstenant de +paroles bruyantes, préoccupé des difficultés du cabinet à Paris comme +des siennes propres dans les îles, et déployant avec vigueur l'autorité +dont il était revêtu, sans rien dire ni rien faire qui pût aggraver +les embarras ou compromettre les résolutions du gouvernement de qui il +tenait sa mission. + +Mais M. Bruat ne pouvait être en même temps partout, au foyer où couvait +l'insurrection comme sur les points où elle éclatait. Il avait +laissé, en partant, à Papéiti, avec le commandement de la place auquel +l'appelait son grade, le capitaine de corvette d'Aubigny, officier +aussi brave, mais moins prévoyant et moins patient que lui. Les menées +hostiles de M. Pritchard étaient, dans ce moment de crise, l'objet +des préoccupations et sans doute aussi le sujet des conversations +habituelles des Français, militaires ou civils, en résidence à Taïti. +Sur le compte de ce sournois ennemi, tous les bruits devaient être +accueillis, toutes les suppositions admises avec une crédulité +passionnée, et le commandant d'Aubigny partageait probablement les +méfiances comme les colères de ses compagnons. Dans la nuit du 2 au 3 +mars 1844, un matelot français en faction fut attaqué, à coups de poing, +par un indigène qui se saisit de son fusil et qui, forcé de lâcher +prise, s'enfuit, en emportant la baïonnette. Dans l'état des affaires, +un tel incident n'avait rien d'étrange, ni de bien grave: il n'en jeta +pas moins le commandant d'Aubigny dans la plus violente irritation. +A l'instant, par un arrêté qui contenait les prohibitions et les +prescriptions les plus rigoureuses[12], il mit la ville de Papéiti en +état de siège, et le même jour, sans aucun éclaircissement préalable, il +fit arrêter M. Pritchard au moment où celui-ci mettait le pied dans un +canot pour faire une visite sur l'un des bâtiments anglais en rade, le +fit enfermer dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus, en +lui interdisant toute communication au dehors, même avec sa femme, et +publia une proclamation ainsi conçue: «Une sentinelle française a été +attaquée dans la nuit du 2 au 3 mars 1844. En représailles, j'ai fait +saisir le nommé Pritchard, seul moteur et instigateur journalier de +l'effervescence des naturels. Ses propriétés répondent de tout dommage +occasionné à nos valeurs par les insurgés, et si le sang français venait +à couler, chaque goutte en rejaillirait sur sa tête[13].» + +[Note 12: Je ne citerai ici que quelques articles de cet arrêté: + +«ARTICLE 2. Tout résidant, Européen ou Indien, doit être rentré dans son +habitation au coup de canon de retraite, et n'y recevoir personne après +cette heure. + +«ART. 3. Depuis le coup de canon de retraite jusqu'à celui de diane, +les patrouilles commandées par un officier et les rondes de police +commandées par le commissaire de police pourront se faire ouvrir de +force et visiter en détail toute maison qui leur paraîtra suspecte, ou +dans laquelle on soupçonnera une réunion de personnes autres que celles +qui habitent la maison. + +«ART. 4. Si les patrouilles ou rondes de gendarmerie trouvent, dans les +maisons qu'elles visiteront, des personnes qui ne les habitent pas, en +outre de l'arrestation de ces personnes et de celle du propriétaire, de +la confiscation ou de la destruction immédiate de tous vins, alcools ou +autres esprits, les maisons pourront être détruites et leurs matériaux +transportés à la convenance du commandant particulier, pour construire +des corps-de-garde, magasins ou abris utiles à la garnison. + +«ART. 5. Les embarcations des bâtiments étrangers, à quelque nation +qu'ils appartiennent, devront avoir quitté le rivage au coup de canon de +retraite, emmenant avec elles les personnes de leur équipage et tous +les passagers descendus à terre dans la journée. Il est interdit à tout +officier, matelot ou passager, d'avoir à terre un logement de nuit. + +«ART. 6. D'un coup de canon à l'autre, les bâtiments étrangers sont +prévenus qu'en outre des coups de feu auxquels ils exposeraient +leurs hommes en envoyant un canot à terre, l'équipage sera arrêté, et +l'embarcation immédiatement sabordée ou détruite.»] + +[Note 13: M. Pritchard, de retour à Londres, rendit compte à lord +Aberdeen (le 31 juillet 1844) de son arrestation et de sa détention en +ces termes: + +«Le jour même où la loi martiale (la mise en état de siége de Papéiti) +fut proclamée, je fus jeté en prison sans qu'on me donnât la moindre +indication de la cause de ce traitement. Le 3 mars, vers quatre heures, +comme j'étais sur le quai, près de mettre le pied sur le bateau qui +devait me conduire à bord du navire de Sa Majesté _le Cormoran_, le +principal agent de la police courut sur moi et me saisit par le bras. +Il fut immédiatement rejoint par quelques soldats. On me conduisit, à +travers la ville, jusqu'au haut d'une colline sur laquelle avait été +construit un blockhaus. Nous montâmes par une petite échelle à l'étage +supérieur du blockhaus qui formait le corps-de-garde. Au milieu de la +pièce était une trappe. Je fus descendu, par cette trappe, dans le +cachot situé au-dessous, et j'y fus tenu, sans une goutte d'eau pour +étancher ma soif et apaiser ma fièvre, jusqu'au lendemain matin, +vers huit ou neuf heures. On ouvrit alors la trappe, et je reçus la +proclamation de M. d'Aubigny, du 3 mars. Quant à la sentinelle attaquée +par un natif de l'île, je n'en savais pas plus que n'en eût pu savoir +l'un des officiers de Sa Majesté résidant à Londres. On me dit alors +qu'on m'apporterait des aliments de chez moi, deux fois par jour. +L'humidité du cachot était telle que, le troisième jour, je fus pris +d'un violent accès de dysenterie. Je demandai qu'un médecin pût venir me +voir. Cette faveur me fut accordée à certaines conditions; on mit dans +le cachot une échelle sur laquelle je montai assez haut pour que le +docteur pût me tâter le pouls, m'examiner et me faire des questions sur +ma santé. Il écrivit au gouverneur que, si je n'étais pas tiré de cet +humide cachot, je serais bientôt mort. D'après cette lettre, je fus +emmené de nuit sur un vaisseau de guerre français à l'ancre dans le +port. Je fus encore tenu là dans la solitude, mais tout était sec et +clair, et j'y étais beaucoup mieux que dans le cachot. Le vaisseau de Sa +Majesté, _le Cormoran_, ayant reçu du gouverneur, M. Bruat, l'ordre de +quitter le port, il fut convenu que je serais mis à bord de ce vaisseau +quand il serait hors du port, à condition que je ne serais débarqué dans +aucune des _Iles de la Société_, et que je serais emmené dans quelqu'une +des îles de ma juridiction. _Le Cormoran_ se rendant à Valparaiso, j'ai +cru de mon devoir de venir ici et de mettre mon affaire sous les yeux +de Votre Seigneurie, pour que le gouvernement de Sa Majesté la prenne en +considération.»] + +Quatre jours après ces mesures de son lieutenant, le 9 mars 1844, le +gouverneur Bruat rentra à Papéiti: «J'ai trouvé, écrivait-il au ministre +de la marine[14], que Papéiti avait l'air d'une ville assiégée. J'ai +immédiatement fait remettre à terre les effets français que l'on avait +fait porter à bord des bâtiments. Le missionnaire anglais, M. Orsmond, +de qui j'avais eu déjà beaucoup à me louer, m'a encore parfaitement +secondé; il avait déjà engagé le peuple de Papéiti à répondre par un +refus aux émissaires des insurgés.... Le nombre de ces insurgés diminue +tous les jours; de tous côtés la confiance renaît, et les grands chefs +du pays qui, tous, sont restés fidèles à notre cause, m'annoncent +qu'avec de la patience chacun rentrera chez soi... Les copies de la +correspondance que m'a adressée le commandant d'Aubigny, pendant mon +séjour à Taravaï, vous feront connaître la nécessité où il s'est trouvé +de mettre Papéiti en état de siége et d'arrêter M. Pritchard, ex-consul +d'Angleterre. Dans l'agitation où se trouvait le pays, cette mesure +était nécessaire; mais je n'ai dû approuver ni la forme, ni le motif de +cette arrestation. Cependant la gravité des événements était telle que +je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre +parti et raffermir les révoltés. A mon arrivée, j'ai de suite fait +transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de notre frégate _la +Meurthe_, en donnant au commandant Guillevin l'ordre de le recevoir à sa +table. Considérant que M. Pritchard n'était plus qu'un simple résident +anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomaré et le parti révolté +était devenue dangereuse pour la tranquillité de l'île, j'ai écrit au +capitaine du bâtiment anglais, _le Cormoran_, M. Gordon, pour l'engager +à quitter Papéiti où il n'avait aucune mission, et à emmener M. +Pritchard, que je promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment +quitterait le port. Après avoir reçu l'adhésion du commandant Gordon, +j'ai donné l'ordre à M. Guillevin, commandant de _la Meurthe_, de +prévenir M. Pritchard que _le Cormoran_ le prendrait à son bord et qu'il +était libre de recevoir sa famille.... Le départ du _Cormoran_[15] +a produit le meilleur effet; tous les rapports m'annoncent, et votre +Excellence peut être assurée que l'espoir du secours promis depuis si +longtemps par les agents et les capitaines anglais est la seule cause de +la résistance qui s'est manifestée et qui cessera quand on saura que les +promesses sont fausses. Désirant n'employer la force qu'à la dernière +extrémité et lorsque toutes les chances seront favorables, je ne +profiterai du surcroît de moyens que me procure momentanément notre +frégate _la Charte_[16], que si j'en vois la nécessité absolue et si les +propositions faites par les missionnaires échouent.» + +[Note 14: Les 13 et 21 mars 1844.] + +[Note 15: Ce bâtiment quitta le 13 mars la rade de Papéiti, emmenant M. +Pritchard.] + +[Note 16: Cette frégate était venue, le 13 mars, des îles Marquises, +amenant à Taïti plusieurs passagers et la 26e compagnie d'infanterie que +M. Bruat avait fait demander.] + +Plusieurs des missionnaires anglais avaient, en effet, écrit, le 19 +mars, au gouverneur: «Nous soussignés, missionnaires protestants, réunis +en comité à Paofaï de Taïti, profondément convaincus que c'est notre +devoir, comme ministres de l'Évangile de paix, de tenter collectivement +ce que des efforts individuels n'ont pas réussi à accomplir, +c'est-à-dire de décider les natifs maintenant rassemblés dans la partie +orientale de l'île, à rentrer paisiblement dans leurs demeures, et +connaissant la grande influence que les chefs maintenant insurgés ont +sur le peuple, nous croyons que même notre effort collectif demeurerait +vain à moins que nous ne fussions autorisés par S. E. le gouverneur à +leur offrir, en retour de leur soumission, des termes d'amitié. +Nous serons heureux de recevoir de S. E. une prompte réponse.» Dix +missionnaires avaient signé cette lettre. M. Bruat leur répondit le jour +même: «Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'adresser, et j'ai vu avec un véritable plaisir que vous étiez animés +des sentiments qui doivent présider à toute réunion religieuse. Je suis +persuadé que ceux que vous exprimez aujourd'hui ont toujours servi de +base à votre conduite vis-à-vis d'un peuple que vous avez entrepris de +diriger spirituellement. Puisque vous désirez sincèrement la paix, +mon opinion est que la démarche qui amènerait le plus promptement ce +résultat serait que vous vinssiez me voir et que vous reconnussiez +franchement mon autorité. Alors votre concours aurait toute sa puissance +pour le maintien de la tranquillité si nécessaire à l'oeuvre pour +laquelle vous travaillez depuis longtemps, et que mes instructions et ma +conviction particulière me font un devoir de soutenir. Il me semble que, +tant que vous n'aurez pas fait cette démarche, les Indiens, quelque peu +versés qu'ils soient dans les usages européens, trouveront toujours, +lorsque vous les engagerez à la soumission, quelque chose qui, dans +votre propre conduite, n'est pas en rapport avec les instructions que +vous leur donnez. Quelle que soit d'ailleurs votre détermination, la +démarche que vous me proposez a mon assentiment puisque vous l'avez +soumise à mon approbation; mais je ne puis vous autoriser à parler +en mon nom puisque vous n'avez pas mes instructions. Néanmoins, pour +arriver aux résultats si désirables que vous espérez obtenir, vous +pouvez promettre, aux chefs qui viendront immédiatement à Papéiti faire +leur soumission pleine et entière au gouvernement français, qu'ils ne +seront ni arrêtés ni exilés.» + +Les missionnaires anglais n'hésitèrent point; ils demandèrent au +gouverneur une audience qu'il s'empressa de leur accorder; et après +cette démarche qui prouva la sincérité de leurs intentions pacifiques, +ils se mirent en effet à l'oeuvre pour calmer l'insurrection. Ils n'y +parvinrent pas aussi promptement qu'ils l'avaient espéré; une fois en +mouvement, les Taïtiens se montrèrent plus passionnés et plus hardis +qu'on ne s'y attendait; M. Bruat fut obligé de déployer, dans cette +petite guerre contre une petite peuplade perdue au milieu de l'océan, +tout ce qu'il avait d'habileté militaire et de courage personnel, comme +de savoir-faire et de patience politique. Il ne réussit pleinement +qu'après une lutte qui se prolongea pendant deux ans; car ce ne fut +qu'en 1846 que la reine Pomaré, qui s'était retirée dans d'autres îles +de cet archipel, consentit enfin à rentrer dans Taïti en reprenant +possession de la souveraineté intérieure de son île, et que le +protectorat français fut paisiblement rétabli, aux termes du traité du 9 +septembre 1842. + +Pendant que la question se débattait ainsi, par la guerre, dans l'océan +Pacifique, elle se posa plus directe et plus grave entre les deux +rives de la Manche. Nous reçûmes dans les derniers jours de juillet les +nouvelles de l'incident survenu à Taïti à l'égard de M. Pritchard, et au +même moment M. Pritchard lui-même arrivait à Londres et entretenait +son gouvernement de son aventure. J'écrivis le 30 juillet au comte de +Jarnac, notre chargé d'affaires à Londres pendant l'absence de M. de +Sainte-Aulaire en congé: «Voici de bien désagréables nouvelles de Taïti. +Les faits sont racontés et expliqués dans les pièces que je vous envoie. +Communiquez-les à lord Aberdeen. Comment se peut-il qu'au mois de mars +dernier, les menées de M. Pritchard et de quelques officiers de la +marine anglaise contre nous aient recommencé avec tant d'ardeur? Comment +M. Pritchard, qui savait déjà sa nomination en qualité de consul aux +_Iles des Amis_, a-t-il pu s'obstiner à rester, sans caractère, à Taïti? +Comment, loin de se conformer aux instructions de lord Aberdeen du 25 +septembre 1843, les a-t-il soigneusement tenues secrètes? Tout cela +me contrarie vivement. Tout cela rendra, à Taïti même, le retour au +protectorat plus difficile, et à Paris comme à Londres les discussions +plus aigres et plus embarrassantes. J'ai fait, dans cette affaire, tout +ce qui était en mon pouvoir; j'ai accepté, sans hésiter, ma bien +grosse part du fardeau, il serait juste et nécessaire que rien ne +vînt l'aggraver, et que les intentions du gouvernement anglais fussent +respectées et accomplies par ses agents. Je n'ai pas le temps, ce matin, +de vous en dire davantage et de discuter les détails de ce fâcheux +incident. Je vous transmets sur-le-champ ce que j'en sais.» + +Avant que ma lettre fût arrivée au comte de Jarnac et qu'il eût pu rien +dire ni rien communiquer à lord Aberdeen, le 31 juillet au soir, dans la +Chambre des communes, interpellé par sir Charles Napier sur les bruits +qui couraient au sujet de Taïti et de M. Pritchard, sir Robert Peel +répondit: «J'ai l'honneur de déclarer que le gouvernement de Sa Majesté +a reçu de Taïti des rapports; et, présumant qu'ils sont exacts, je +n'hésite pas à dire qu'un outrage grossier, accompagné d'une injure +grossière, a été commis contre l'Angleterre dans la personne de son +agent. Ces rapports ne nous sont parvenus que lundi dernier; mais le +gouvernement de Sa Majesté a pris immédiatement des mesures pour venger +l'honneur du pays, et il a été reconnu depuis que cet outrage avait été +commis par des personnes revêtues, à Taïti, d'une autorité temporaire. +Me fondant, quant à l'affirmation de ce fait, sur l'autorité du +gouvernement français, je dois présumer qu'il prendra des mesures +immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il a droit de +demander.» + +Ces paroles me surprirent; elles étaient violentes et, sous quelques +rapports, inexactes; quand M. Pritchard avait été arrêté, il n'était +plus, à Taïti, agent de l'Angleterre, et nous n'avions encore eu, avec +le gouvernement anglais, aucune communication sur cet incident. Mais +en même temps la vivacité de sir Robert Peel me donna la mesure de +l'émotion publique autour de lui; il avait évidemment parlé avec +précipitation et sous une forte pression extérieure. Interpellé à mon +tour, les 3 et 5 août, dans la Chambre des pairs par M. de Boissy et +dans la Chambre des députés par MM. Berryer et Billault, mon attitude +fut réservée et en contraste marqué avec celle de sir Robert Peel: «Les +questions de politique extérieure, dis-je, ont des phases diverses, et +elles ne peuvent pas, à toutes ces phases indifféremment, entrer dans +cette Chambre. Elles ne sont pas telles que la porte leur en doive être +ouverte toutes les fois qu'elles viennent y frapper. Il y a un moment +où la discussion porte la lumière dans ces questions; il y a d'autres +moments où elle y met le feu. Convaincu que, pour celle dont il s'agit, +il y aurait un inconvénient réel à la débattre aujourd'hui, je m'y +refuse complétement. Il y a là, entre les deux gouvernements, des faits +et des droits à éclaircir et à mettre d'accord. C'est ce que j'ai +à faire dans ce moment. Je le ferai en respectant les règles et les +convenances qui président aux bons rapports internationaux, et en +maintenant les droits, l'honneur, la dignité des agents de la France et +de ses officiers de marine en particulier. Quand le débat viendra à son +heure, j'aurai à justifier devant la Chambre ce que le gouvernement +aura fait et les motifs pour lesquels il l'aura fait. Aujourd'hui, je +manquerais à tous mes devoirs envers le roi et envers le pays si j'en +disais davantage.» + +Malgré l'insistance de l'opposition, je persistai dans mon silence; +nous touchions au terme de la session; elle fut close le 5 août 1844, +et j'eus du temps devant moi pour discuter avec le cabinet anglais les +questions que soulevait cet incident et pour en dissiper les embarras. + +J'avais, dès le premier moment[17], écrit à M. de Jarnac: «Ne laissez +pas établir que M. Pritchard fût encore consul d'Angleterre à Taïti, et +que c'est le consul d'Angleterre qui a été arrêté et renvoyé de l'île. +Cela n'est point; M. Pritchard n'était plus consul à Taïti, car il +avait abdiqué lui-même ce caractère en amenant son pavillon en novembre +dernier, au moment où l'amiral Dupetit-Thouars avait pris possession de +la souveraineté de l'île. Et M. Pritchard avait amené son pavillon, non +point à cause d'un tort quelconque de l'autorité française envers lui, +non point à cause d'une injure à lui faite, mais pour ne pas reconnaître +cette autorité, et en déclarant formellement qu'il ne la reconnaissait +pas et que c'était par ce motif qu'il cessait ses fonctions de consul. +Il serait trop commode de conserver la situation et les droits de consul +auprès d'un gouvernement auquel on ne reconnaîtrait ni la situation, ni +les droits de gouvernement, et qu'on travaillerait à renverser. + +[Note 17: Le 1er août 1844.] + +«_Post-scriptum._--Je retrouve à l'instant et je joins ici copie de la +lettre du 7 novembre 1843, par laquelle M. Pritchard a annoncé lui-même +à l'amiral Dupetit-Thouars qu'il amenait son pavillon et cessait ses +fonctions de consul britannique. Je demande si, après cette lettre, on a +pu, à Taïti, le considérer encore comme consul.» + +M. de Jarnac s'acquitta sur-le-champ de sa mission; et en même temps, +avec une fermeté douce, il exprima à lord Aberdeen son regret des +paroles qu'au premier moment sir Robert Peel avait prononcées; la +différence entre mon langage et le sien avait été sentie à Londres; lord +Aberdeen répondit à M. de Jarnac que sir Robert Peel ne reconnaissait +la complète exactitude d'aucune des versions que les journaux avaient +donnée de son discours, et M. de Jarnac fut autorisé à me le déclarer. +«Je suis fort aise de cette déclaration, lui écrivis-je[18]; vous n'avez +pas d'idée de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir Robert Peel, +et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une situation déjà bien +difficile. Le fond de l'affaire a presque disparu devant ce langage de +sir Robert Peel, tenu si soudainement, avant d'avoir reçu d'ici aucun +éclaircissement, aucune information; devant cette déclaration, pour moi +si inattendue, qu'on s'était déjà adressé au gouvernement français et +qu'on pouvait compter sur une ample réparation, quand j'étais en droit +de dire que je n'avais reçu aucune représentation officielle et que les +deux gouvernements examineraient les faits avant de se prononcer. Quand +j'ai été interpellé samedi et lundi derniers dans nos Chambres, j'aurais +pu me servir de votre petite dépêche et affirmer l'inexactitude des +journaux anglais; j'ai mieux aimé n'en rien faire et ne pas créer à sir +Robert Peel cette difficulté de plus; je comprends les siennes et n'y +veux rien ajouter. Mais, de tout ceci, il reste une impression très-vive +et qui aggrave beaucoup les embarras de l'affaire.» + +[Note 18: Le 8 août 1844.] + +Le premier de ces embarras ne tarda pas à être écarté; le gouvernement +anglais reconnut que M. Pritchard, ayant lui-même amené son pavillon et +cessé ses fonctions de consul à Taïti, n'y avait plus aucun caractère +public; mais il n'en restait pas moins, dirent lord Aberdeen et sir +Robert Peel à M. de Jarnac[19], «qu'un citoyen anglais, encore officier +de la reine, puisque M. Pritchard avait un brevet de consul dans +d'autres archipels de la mer du Sud, avait été arrêté, emprisonné, +expulsé sans qu'aucun grief positif contre lui eût été constaté +sous aucune forme de juridiction. Il y avait toujours lieu, pour le +gouvernement anglais, à demander, pour ce procédé, une réparation; mais +il retarderait, sur ce point, toute demande officielle, dans l'espoir +que, pleinement informés, nous lui offririons spontanément celle qui +nous paraîtrait convenable.» + +[Note 19: Le 7 août 1844.] + +La réparation que désirait le cabinet anglais, tout en hésitant à +la demander officiellement, c'était que nous permissions le retour +momentané de M. Pritchard à Taïti, ne fût-ce que pour y aller reprendre +sa famille qui y était encore, et que nous éloignassions, momentanément +aussi, de l'île M. d'Aubigny qui l'avait si brutalement emprisonné, +et M. Moerenhout, consul de Belgique et de France, que M. Pritchard +regardait comme son plus ardent ennemi et le principal auteur des +accusations portées contre lui. «Lord Aberdeen, m'écrivit le 10 août M. +de Jarnac, m'avait prié hier d'aller le voir pour parler de l'affaire +de Taïti qui devait se traiter de nouveau en conseil dans la matinée. Il +m'a exprimé avec beaucoup d'insistance le regret qu'il éprouvait de +ne rien recevoir de vous à ce sujet. Il m'a dit qu'il était réellement +inquiet de cette affaire que le temps aggrave en Angleterre, tandis +qu'il la simplifie peut-être en France. Il tient à bien établir qu'il +n'y a eu aucune accusation précise formulée contre Pritchard. Il déplore +surtout l'absence de toute réponse de vous sur l'ouverture qu'il a faite +quant au retour, au moins momentané, dudit Pritchard à Taïti; et il m'a +même exprimé quelque regret de n'avoir pas encore saisi officiellement +lord Cowley de l'affaire. J'ai lieu de croire qu'une portion du cabinet +penche pour le renvoi immédiat de M. Pritchard à Taïti, sur le +vaisseau _le Collingwood_, avec ordre d'y rester jusqu'au départ de +M. Moerenhout. Lord Aberdeen et sir Robert Peel m'ont laissé, l'un et +l'autre, entrevoir cette alternative. J'ai répondu que vous ne pourriez +guère y voir qu'une de ces provocations qui rendent les hostilités à peu +près inévitables.» + +Je m'empressai de ne laisser au gouvernement anglais aucun doute sur +mon sentiment et ma résolution à cet égard. J'écrivis le 15 août à M. +de Jarnac: «Je réponds à l'idée qui me paraît surtout préoccuper +lord Aberdeen, la possibilité d'un retour, au moins momentané, de M. +Pritchard à Taïti. Je mets de côté ce qui se passe depuis quinze jours +à Paris et à Londres, l'effet que produirait chez nous une telle +mesure, la situation où elle placerait le cabinet, et dès à présent et +à l'ouverture de la prochaine session. Je n'examine la mesure qu'en +elle-même, dans son effet à Taïti même, dans son rapport avec ce qui se +passe maintenant là et ce qui s'y passera bientôt. Une insurrection +a éclaté à Taïti. L'établissement français est attaqué, sur quelques +points à main armée, sur d'autres par des menées très-actives. On dit, +on affirme que des moyens d'organisation et de résistance sont fournis, +du dehors, aux naturels, que des armes et des munitions de guerre +ont été débarquées. Ce qu'il y de certain, c'est que la guerre est +flagrante. Peut-on penser, dans un tel état de choses, à laisser +retourner, reparaître seulement dans l'île l'homme qui, à tort ou +raison, y est considéré, par les Français et par les naturels, +comme l'instigateur, comme le drapeau du moins de la résistance, de +l'insurrection et de la guerre? Évidemment ce serait envoyer à la guerre +un nouvel aliment, à l'insurrection de nouvelles espérances. Ce serait +affaiblir momentanément les Français dans la lutte qu'ils ont à soutenir +et compromettre leur sûreté. Je manquerais, en autorisant un pareil +fait, à tous mes devoirs comme à toutes les règles du bon sens. + +«Il y a plus. Quand l'insurrection sera réprimée à Taïti et la guerre +terminée, quand l'autorité française sera bien rétablie et incontestée, +tout ne sera pas fini, tant s'en faut; il restera à faire quelque chose +de très-difficile; il restera à exécuter l'ordre du roi du 26 février +dernier, à faire cesser le régime de la complète souveraineté française +pour revenir à la stricte exécution du traité du 9 septembre 1842, +c'est-à-dire au protectorat pur et simple. J'en appelle à l'impartialité +de lord Aberdeen; croit-il que ce retour soit une chose simple et +facile? Il n'a pas été facile, Dieu le sait, de l'ordonner et de le +soutenir ici. C'eût été en tous cas, et quand même il ne serait rien +arrivé dans l'intervalle, une opération délicate que de l'exécuter +à Taïti. Mais depuis les derniers événements, au sortir d'une +insurrection, après toutes les démarches qui ont de plus en plus irrité +et compromis, sur ce petit théâtre, les partis et les hommes, à coup sûr +le rétablissement du protectorat, au lieu de la complète souveraineté, +sera une grave affaire. Dans la séance de clôture de la Chambre des +députés, et à raison des dernières circonstances, on nous a de +nouveau et fortement attaqués pour cette mesure; bien plus, on nous +a formellement demandé d'y renoncer. Que ne dirait-on pas si nous en +aggravions encore les difficultés et les inconvénients, si le retour de +M. Pritchard précédait ou suivait de près la réintégration de la reine +Pomaré? Qui peut prévoir les conséquences d'un tel rapprochement? Je +n'hésite pas à l'affirmer: jusqu'à ce que la situation de Taïti soit +éclaircie et rassise, jusqu'à ce que la guerre ait cessé et que le +protectorat français soit définitivement établi, la prudence, qui est +ici un devoir impérieux, me commande de ne rien faire, de ne rien dire +qui aggrave les périls d'une situation déjà si épineuse, et qui envoie +aveuglément, d'Europe à Taïti, de nouvelles et inappréciables chances +de perturbation qui nous reviendraient en Europe avec un retentissement +déplorable. + +«Je suis d'autant plus obligé à cette prudence, mon cher Jarnac, que +personnellement je suis convaincu que M. Pritchard est bien réellement +le principal instigateur de la résistance et de l'insurrection contre +l'établissement français. Plus j'ai examiné sa conduite, soit en +remontant aux premières origines de tout ceci, soit en pénétrant dans +tous les détails, plus ma conviction de son hostilité active, opiniâtre, +et de ses menées contre nous, s'est affermie. C'est, il me semble, un +homme fin, retors, précautionneux, habile à sauver les apparences, +mais qui ne perd jamais de vue son but et y marche par toutes sortes de +voies. Je regarde sa présence à Taïti comme inconciliable avec la paix +de l'île et l'exercice tranquille et régulier du protectorat français. +Tenez donc bon. Nous sommes dans notre droit. Nous agissons selon les +plus évidents conseils de la plus nécessaire prudence. Si Pritchard +retourne à Taïti, les autorités françaises qui l'ont éloigné sont +démolies; il faut les rappeler; tout ascendant moral français est perdu; +il faut envoyer des troupes de plus, des vaisseaux de plus, élever +partout dans l'île de nouvelles fortifications. Cela n'est pas possible, +cela n'est pas proposable, et quel que soit l'empire des préoccupations +personnelles, je ne puis croire que lord Aberdeen ne le reconnaisse pas +lui-même. + +«Quant à ce que je pense de l'emprisonnement et de la mise au secret de +Pritchard, ainsi que de la proclamation du commandant d'Aubigny, je +vous l'ai dit. Si, de Londres, on me parle officiellement, je pourrai +exprimer, à cet égard, du regret et une certaine mesure de blâme. +En aucun cas, le langage de la proclamation ne vaut rien. Quelques +circonstances qui ont, à ce qu'il paraît, accompagné l'emprisonnement, +sont également regrettables. D'après les faits tels qu'ils me sont +connus jusqu'à présent, il ne me semble pas que l'emprisonnement même +fût nécessaire; M. d'Aubigny pouvait faire, dès le premier moment, ce +qu'a fait M. Bruat à son retour, c'est-à-dire renvoyer M. Pritchard +de l'île, à bord d'un bâtiment anglais. Voilà ce qu'on pourrait +reconnaître, avec grande réserve dans le langage, car M. d'Aubigny a +cru agir sous l'empire d'une nécessité pressante, et l'on ne saurait +abandonner tout à fait le droit d'emprisonnement préventif et +temporaire. Il y a tel cas où ce serait le seul moyen d'arrêter des +menées coupables, et où les moyens matériels d'éloigner du sol un +étranger dangereux manqueraient absolument. Contenez vos paroles dans +ces limites, en admettant que, prêt à reconnaître ce qui est vrai et +juste, je pourrais dire, dans une forme un peu officielle, quelque chose +d'analogue à ce que je vous dis confidentiellement. + +«On ne saurait non plus admettre que, pour l'expulsion d'un étranger +regardé comme dangereux, une procédure préalable et l'intervention des +formes ou du pouvoir judiciaires soient nécessaires. C'est un droit de +police qui appartient à l'autorité publique, et dont elle use selon sa +conviction. Plus d'un Français a été ainsi renvoyé de l'île Maurice, par +un simple acte du gouverneur anglais et sans aucune forme de procès.» + +Quatre jours après, je transmis à M. de Jarnac des informations précises +sur six cas particuliers dans lesquels des Français avaient été expulsés +de l'île Maurice aussi rudement et avec bien moins de motifs qu'on n'en +avait eus à Taïti pour renvoyer M. Pritchard. Il fut ainsi bien établi +que, non-seulement l'expulsion des étrangers, mais leur arrestation et +leur emprisonnement préalables étaient le droit commun et la pratique +habituelle dans les colonies anglaises, et que cette pratique +avait souvent donné lieu à des actes de rigueur commis sans formes +judiciaires; actes qui cependant n'avaient point été considérés, par +le gouvernement anglais, comme des outrages envers le pays auquel +appartenait l'étranger expulsé, et n'avaient donné lieu, de sa part, à +aucune réparation. + +En traitant avec des hommes tels que lord Aberdeen et sir Robert +Peel, c'était beaucoup, pour vider la question, que d'affirmer ainsi +franchement notre droit et notre dessein; ce n'était pas assez pour les +mettre eux-mêmes en état de résister à la pression qu'exerçaient sur +eux l'opposition dans le parlement, les diverses sociétés de missions et +tout le protestantisme ardent de l'Angleterre. Sir Robert Peel surtout, +par sympathie ou par laisser-aller, était tenté de leur donner une +satisfaction éclatante; chaque fois que M. de Jarnac voyait lord +Aberdeen, il le trouvait perplexe: «J'ai été obligé, lui dit-il un jour, +pour contenter mes collègues, de préparer moi-même une note officielle +que lord Cowley serait chargé de remettre à M. Guizot, et qui lui +annoncerait que M. Pritchard serait ramené à Taïti par _le Collingwood_; +elle est là, sur mon bureau; mettez-moi en mesure de l'y laisser.» Un +conseil fut tenu le 13 août, et tous les membres du cabinet, sauf le +ministre des affaires étrangères, se prononcèrent pour une forte et +immédiate augmentation des armements maritimes de l'Angleterre. Une +telle mesure eût fort aggravé la situation, et lord Aberdeen eut besoin +de toute son influence personnelle, comme de toute l'autorité de sa +position, pour la faire écarter: «Je ferai tout ce qui sera en mon +pouvoir, dit-il à M. de Jarnac, pour aplanir les voies au Roi et à M. +Guizot; mais je suis préparé au pire.» + +J'étais, de mon côté, bien résolu à ne pas aller, en fait de réparation, +au delà de ce que j'avais indiqué; je répétais sans cesse à M. de +Jarnac: «Tournez et retournez en tous sens cette idée qu'il est +impossible que la paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et +d'Aubigny, sans aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour +les deux cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des +deux côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. +Pour moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos +agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai +qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi qui +le subirai.» + +Je m'en expliquai avec le Roi: «Je ne sais, lui dis-je, comment finira +cette sotte affaire Pritchard; je présume qu'en aucun cas le Roi ne +voudra faire la guerre à l'Angleterre pour Taïti; mais si, pour éviter +la guerre, il fallait sortir de Taïti, je ne pourrais me charger de cet +abandon, et je demanderais au Roi la permission de me retirer.» Le +Roi se récriait sans me contredire: «Je désire, m'écrivit-il[20] en +me renvoyant deux lettres de M. de Jarnac, que lord Aberdeen soit bien +assuré qu'il peut compter sur mes efforts comme sur les vôtres +pour ensevelir cette déplorable tracasserie par tous les moyens +_praticables_, c'est-à-dire par tous ceux qui n'exposeraient pas la +France et le monde aux dangers d'une crise ministérielle chez nous. Mais +qu'on ne nous renvoie pas Pritchard à ce malheureux Taïti.» + +[Note 20: Le 20 août 1844.] + +Presque dès le début de la querelle à Londres[21], M. de Jarnac +m'avait écrit: «J'ai cru remarquer, dans ma dernière entrevue avec lord +Aberdeen, que M. Pritchard lui avait peut-être donné à entendre qu'une +indemnité en argent le satisferait plus qu'une infinité de mesures +politiques que le cabinet discute pour dégager l'amour-propre public de +cette difficile affaire. Je n'ai naturellement pas poussé lord Aberdeen +qui, il va sans dire, n'appuierait ou n'indiquerait rien de semblable; +mais j'ai pensé qu'il était bon de porter à votre connaissance +cette induction que j'ai tirée de quelques paroles essentiellement +inofficielles de mon interlocuteur. Vous jugerez s'il y a quelque parti +à en tirer.» Cette façon de vider la question n'avait rien qui pût nous +surprendre ni nous blesser; c'était celle que M. Pritchard lui-même +avait employée lorsque, en 1836, après avoir fait expulser de Taïti les +deux missionnaires catholiques, les Pères Caret et Laval, il leur avait +fait accorder par la reine Pomaré, sur la demande formelle de l'amiral +Dupetit-Thouars, une indemnité de deux mille piastres; il y avait là +un précédent introduit par le représentant de la France et accepté par +celui de l'Angleterre. Je répondis à M. de Jarnac[22]: «Si vous pouvez +donner quelque suite aux insinuations dont vous me parlez sur une +indemnité en argent, je suis disposé à m'y prêter. Suivez ce +filon. Puisqu'on vous l'a fait entrevoir, il doit y avoir moyen de +l'exploiter.» + +[Note 21: Le 6 août 1844.] + +[Note 22: Le 8 août 1844.] + +Dans la première chaleur de la négociation, cette idée resta lointaine +et obscure; mais quand le cabinet anglais fut convaincu que nous ne +lui ferions aucune des concessions qu'il nous demandait, que nous ne +consentirions ni au retour de M. Pritchard à Taïti, ni au rappel d'aucun +de nos officiers, et que le renvoi de l'ancien consul à Taïti sur _le +Collingwood_ aurait des conséquences plus graves que ne le voulaient +ceux-là mêmes qui le réclamaient, l'idée de l'indemnité rentra dans la +négociation et en changea le caractère; toute apparence de menace d'une +part et de faiblesse de l'autre s'évanouit; nous avions reconnu qu'il +y avait eu, dans l'expulsion, d'ailleurs légitime et nécessaire, de M. +Pritchard, des rigueurs inconvenantes et inutiles qui avaient pu lui +causer des souffrances et des dommages dont nous pouvions trouver +équitable de l'indemniser. J'écrivis à M. de Jarnac que nous étions +prêts à déclarer officiellement ce que nous croyions juste de faire; +et après l'échange de quelques observations amicales sur les termes +de notre déclaration, j'adressai à M. de Jarnac, avec ordre de les +communiquer à lord Aberdeen, ces deux dépêches: + +1º--«Paris, 29 août 1844. + +«Monsieur le Comte, j'ai rendu compte au Roi dans son conseil des +entretiens que j'ai eus avec M. l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique, +relativement au renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti et aux +circonstances qui l'ont accompagné. Le gouvernement du Roi n'a voulu +exprimer aucune opinion, ni prendre aucune résolution sur cet incident +avant d'avoir recueilli toutes les informations qu'il pouvait espérer, +et mûrement examiné tous les faits, car il a à coeur de prévenir tout ce +qui pourrait porter quelque altération dans les rapports des deux États. + +«Après cet examen, le gouvernement du Roi est demeuré convaincu: + +«1º Que le droit d'éloigner de l'île de Taïti tout résident étranger qui +troublerait ou travaillerait à troubler et à renverser l'ordre établi, +appartient au gouvernement du Roi et à ses représentants; non-seulement +en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mêmes +du traité du 9 septembre 1842 qui a institué le protectorat français, et +qui porte:--«La direction de toutes les affaires avec les gouvernements +étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents étrangers, +est placé à Taïti entre les mains du gouvernement français, ou de la +personne nommée par lui;» + +«2º Que M. Pritchard, du mois de février 1843 au mois de mars 1844, +a constamment travaillé, par toutes sortes d'actes et de menées, +à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti, +l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents +français et leurs rapports avec les indigènes. + +«Lors donc qu'au mois de mars dernier une insurrection a éclaté dans une +partie de l'île et se préparait à Papéiti même, les autorités françaises +ont eu de légitimes motifs et se sont trouvées dans la nécessité d'user +de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'île, où sa +présence et sa conduite fomentaient, parmi les indigènes, un esprit +permanent de résistance et de sédition. + +«Quant à certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M. +Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentané, +et la proclamation publiée, à son sujet, à Papéiti, le 3 mars dernier, +le gouvernement du Roi les regrette sincèrement, et la nécessité ne lui +en paraît point justifiée par les faits. M. le gouverneur Bruat, dès +qu'il a été de retour à Papéiti, s'est empressé de mettre un terme à +ces fâcheux procédés en ordonnant l'embarquement et le départ de +M. Pritchard. Le gouvernement du Roi n'hésite point à témoigner, au +gouvernement de Sa Majesté Britannique, comme il l'a fait connaître à +Taïti même, son regret et son improbation des circonstances que je viens +de rappeler. + +«Le gouvernement du Roi a donné, dans _les Iles de la Société_, des +preuves irrécusables de l'esprit de modération et de ferme équité qui +règle sa conduite. Il a constamment pris soin d'assurer, aux étrangers +comme aux nationaux, la liberté de culte la plus entière et la +protection la plus efficace. Cette égalité de protection pour toutes les +croyances religieuses est le droit commun et l'honneur de la France. +Le gouvernement du Roi a consacré et appliqué ce principe partout +où s'exerce son autorité. Les missionnaires anglais l'ont eux-mêmes +reconnu, car la plupart d'entre eux sont demeurés étrangers aux menées +de M. Pritchard, et plusieurs ont prêté aux autorités françaises un +concours utile. Le gouvernement du Roi maintiendra scrupuleusement cette +liberté des consciences et le respect de tous les droits; et en même +temps il maintiendra aussi et fera respecter ses propres droits, +indispensables pour garantir à Taïti le bon ordre ainsi que la sûreté +des Français qui y résident et des autorités chargées d'exercer le +protectorat. + +«Nous avons la confiance que l'intention du cabinet britannique +s'accorde avec la nôtre, et que pleins l'un pour l'autre d'une juste +estime, les deux gouvernements ont le même désir d'inspirer à leurs +agents les sentiments qui les animent eux-mêmes, de leur interdire tous +les actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États, +et d'affermir, par un égal respect de leur dignité et de leurs droits +mutuels, la bonne intelligence qui règne heureusement entre eux.» + +2º--«Paris, le 2 septembre 1844. + +«Monsieur le Comte, en exprimant au gouvernement de Sa Majesté +Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui +ont précédé le renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti, le gouvernement +du Roi s'est montré disposé à accorder à M. Pritchard, à raison des +dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu lui faire +éprouver, une équitable indemnité. Nous n'avons point ici les moyens +d'apprécier quel doit être le montant de cette indemnité, et nous +ne saurions nous en rapporter aux seules assertions de M. Pritchard +lui-même. Il nous paraît donc convenable de remettre cette appréciation +aux deux commandants des stations française et anglaise dans l'océan +Pacifique, M. le contre-amiral Hamelin et M. l'amiral Seymour. Je vous +invite à faire, de notre part, cette proposition au gouvernement de Sa +Majesté Britannique, et à me rendre compte immédiatement de sa réponse.» + +Le cabinet anglais accepta volontiers ce mode de règlement de +l'indemnité promise, et trois jours après, le 5 septembre 1844, le +discours prononcé au nom de la reine d'Angleterre pour la prorogation +du Parlement contint ce paragraphe: «Sa Majesté s'est trouvée récemment +engagée dans des discussions avec le gouvernement du roi des Français, +sur des événements de nature à interrompre la bonne entente et les +relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous réjouirez +d'apprendre que, grâce à l'esprit de justice et de modération qui a +animé les deux gouvernements, ce danger a été heureusement écarté.» + +Entre les deux pays et les deux gouvernements l'affaire était terminée; +elle ne l'était pas en France et pour le cabinet français. Nous avions +à soutenir dans les Chambres la conduite que nous avions tenue dans la +négociation et à en faire approuver l'issue. Le vif déplaisir qu'avaient +causé, dès le premier moment, les paroles âpres de sir Robert Peel, +avait été ardemment propagé et fomenté par les journaux de l'opposition; +ils répétaient tous les matins que nous serions certainement dans cette +occasion, comme nous l'étions toujours, disaient-ils, d'une complaisance +pusillanime envers l'Angleterre. Dans un tel état des esprits, +l'incident Pritchard ne pouvait manquer d'être, dans la session +prochaine, l'objet d'un grave débat; le roi Louis-Philippe s'en +inquiétait plus que personne, dans l'intérêt et des bons rapports avec +l'Angleterre et de la stabilité du cabinet dont il avait le maintien +fort à coeur. Le soir même du jour où le conseil avait décidé en +principe l'indemnité et où je l'avais annoncé à Londres, je reçus de lui +la lettre suivante[23]: + +[Note 23: Du 2 septembre 1844.] + +«Mon cher ministre, j'ai beaucoup réfléchi sur ce qui s'est passé +aujourd'hui au conseil, relativement à l'affaire Pritchard. Nous +avons reconnu qu'une indemnité lui était due pour les dommages qu'il a +éprouvés. Nous avons résolu que vous en informeriez officiellement lord +Aberdeen, et que vous lui proposeriez d'en faire régler le montant par +les deux amiraux Hamelin et Seymour qui commandent les forces navales +des deux puissances dans l'océan Pacifique. Je trouve ce mode de +règlement à la fois équitable et convenable. Cependant il me présente, +pour la mise en pratique, plus d'une difficulté. + +«La première de toutes, c'est que les deux amiraux devant nécessairement +se réunir à Taïti pour l'examen et l'appréciation des dommages que +M. Pritchard a éprouvés, il est certain qu'on ne peut refuser à M. +Pritchard de faire valoir ses droits et de plaider sa cause devant les +deux amiraux, soit en personne, soit par un fondé de pouvoirs. Or, je +crois que le conseil pense, comme moi, que nous ne pouvons consentir +à ce que, dans aucun cas, M. Pritchard retourne à Taïti, et, par +conséquent, à ce qu'il y paraisse pour plaider sa cause en personne +devant les amiraux. Les plaidoyers par un fondé de pouvoirs, dans un +lieu où tout est public et d'où tout nous revient avec commentaires pour +être imprimé dans les journaux, me paraissent présenter aussi de grands +inconvénients, et je crois très-désirable qu'ils soient évités. + +«Une seconde difficulté se trouve dans le temps énorme qui doit +s'écouler: 1º pour porter aux deux amiraux l'ordre de procéder à +l'évaluation dont ils doivent être chargés; 2º pour qu'ils combinent +leurs mouvements maritimes dans la vaste étendue du Pacifique, de +manière à se trouver réunis, à jour fixe, à Taïti; 3º pour faire leur +travail; 4º pour que le résultat de ce travail nous parvienne en Europe. + +«N'oublions pas, en outre, que d'aussi longs délais feront un mauvais +effet en Angleterre, et qu'ils donneront lieu inévitablement à un +accroissement de dommages pour M. Pritchard. Et cependant ces délais, +déjà si longs, doivent encore être nécessairement allongés de tout le +temps qui s'écoulera avant que nos Chambres aient accordé le crédit +nécessaire pour faire payer l'indemnité que nos amiraux auront allouée +à M. Pritchard. Vous savez pendant combien d'années le vote nécessaire +pour solder la somme allouée aux États-Unis d'Amérique a été remis d'une +session à l'autre, et que ces retards ont failli allumer la guerre entre +la France et les États-Unis. + +«Le meilleur moyen, l'unique, selon moi, d'échapper à ces difficultés, +c'est de prier lord Aberdeen de régler, avec M. Pritchard, un forfait +dont celui-ci donnerait quittance _in full of all demands_[24], et dont +le payement serait immédiatement effectué sans demander ni attendre +aucune sanction législative. Dès lors, il est évident que les fonds +de ce payement ne peuvent être pris que dans deux sources: l'une, pour +laquelle je suis aussi décidé à refuser mon concours que vous l'êtes à +me le demander, puisque ce serait de puiser, pour cet objet, dans +les fonds secrets des affaires étrangères ou de l'intérieur, déjà +insuffisants pour les besoins de l'État auxquels ils sont destinés à +satisfaire; l'autre moyen consiste dans mes ressources personnelles, les +revenus de ma liste civile, de mon domaine privé et de la couronne; et +je serai charmé, malgré les charges et les embarras dont ils sont grevés +aujourd'hui, qu'on prenne là, sans mystère, la somme nécessaire à solder +l'indemnité de M. Pritchard. D'ailleurs, d'après ce que lord Aberdeen +a indiqué, la somme nécessaire pour cet objet n'est pas de nature à +apporter aucune augmentation réelle à la masse de mes dettes, puisqu'il +ne s'agirait que d'environ mille livres sterling, c'est-à-dire 25,000 +francs. Je trouve très-convenable que ce soit le roi seul qui supporte +une dépense que son gouvernement et lui regardent à la fois comme +équitable, par conséquent comme honorable et comme propre à faciliter la +continuation de nos bons rapports avec l'Angleterre. J'ajouterai, pour +ne rien taire de ma pensée et de mon sentiment, que je jouirai, comme +roi, d'assurer cet avantage à la France sans l'exposer aux inconvénients +des retards et des difficultés que pourraient entraîner la demande de la +sanction législative pour une pareille bagatelle, et même l'attente du +moment où il serait possible de la soumettre aux Chambres. + +[Note 24: Pour le montant de toutes ses demandes.] + +«Je désire donc, mon cher ministre, que, sans rien changer ni modifier +à la proposition de mon gouvernement, qui est de charger les amiraux +Hamelin et Seymour de régler à Taïti le montant de l'indemnité qu'ils +reconnaîtront due à M. Pritchard, vous chargiez le comte de Jarnac de +prier lord Aberdeen de proposer à M. Pritchard le payement immédiat, +à titre de forfait, d'une somme de mille livres sterling ou vingt-cinq +mille francs, que je fournirais contre sa quittance _in full of all +demands_. Et alors, quelque fût le résultat de l'investigation des +amiraux, il n'y aura plus rien à demander aux Chambres; leur décision ne +sera plus qu'une pièce justificative constatant qu'il était réellement +dû une indemnité à M. Pritchard; et néanmoins, comme il faudrait qu'il +fût connu que M. Pritchard est satisfait, si des interpellations vous +étaient faites à cet égard dans nos Chambres, vous les déclineriez en +disant qu'il n'y a rien à leur demander; et si l'on ajoutait la question +de savoir si M. Pritchard a reçu une indemnité, vous déclareriez qu'il +n'a rien reçu sur les fonds publics, avec une déclaration sur l'honneur +qu'il n'a rien reçu non plus sur les fonds secrets des ministères. Tout +le monde pourrait savoir que c'est moi qui n'ai pas voulu laisser peser +sur le revenu public la somme que j'ai jugé à propos de payer.» + +Je ne pensai pas que la proposition du Roi fût acceptable; elle aurait +paru n'avoir d'autre objet que d'éviter au cabinet la nécessité, qu'elle +ne lui aurait pas évitée, d'obtenir, pour l'indemnité Pritchard, un +vote des Chambres. Ce n'était évidemment pas dans la somme de cette +indemnité, mais dans l'approbation ou le blâme du parlement que résidait +l'importance du vote; et, loin d'hésiter devant le débat, il nous +convenait de l'accepter hautement, quelle qu'en dût être l'issue. +Tous mes collègues partagèrent mon avis, et le Roi s'y rendit sans +difficulté. + +A l'ouverture de la session de 1845, nous fîmes plus qu'accepter le +débat; nous nous empressâmes d'aller au-devant. Le discours du Roi +répondit, quant à l'incident Pritchard, aux sentiments qu'avait +manifestés dans le sien, en prorogeant le parlement, la reine +d'Angleterre: «Mon gouvernement, dit-il, était engagé, avec celui de la +reine de la Grande-Bretagne, dans des discussions qui pouvaient faire +craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés; un +mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France et +l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.» + +Dans la commission nommée par la Chambre des députés pour préparer +l'adresse en réponse au discours du trône, les amis du cabinet étaient +en grande majorité; ils proposèrent à la Chambre un paragraphe en +parfaite harmonie avec ce discours, et qui donnait, à la conduite du +cabinet, une entière approbation: «Des incidents qui, au premier moment, +semblaient de nature à troubler les bons rapports de la France et +de l'Angleterre, avaient ému vivement les deux pays et appelé toute +l'attention de votre gouvernement. Nous sommes satisfaits d'apprendre +qu'un sentiment réciproque de bon vouloir et d'équité a maintenu, +entre les deux États, cet heureux accord qui importe à la fois à leur +prospérité et au repos du monde.» + +La question était ainsi nettement posée. L'opposition y entra avec +ardeur. Pour la première fois depuis 1840, grâce à la vivacité de +l'émotion populaire et à l'hésitation que laissaient entrevoir quelques +membres du parti conservateur, elle concevait l'espoir de renverser +le cabinet. La discussion se prolongea pendant six jours, tour à tour +passionnée ou adroite, tantôt dispersée sur les divers points de la +politique extérieure, tantôt fortement concentrée sur Taïti et M. +Pritchard. Je n'en reproduirai pas ici les diverses phases; le point +d'attaque était toujours le même; on accusait le cabinet d'avoir +manqué, dans ses rapports avec le gouvernement anglais, de fermeté et de +dignité; ma défense fut l'exposé des faits et de la négociation tel +que je viens de le retracer. Dans le cabinet, MM. Duchâtel et Dumon +m'apportèrent le plus ferme concours. Deux membres de la commission +d'adresse, MM. de Peyramont et Hébert, maintinrent, avec une +vigueur éloquente, le paragraphe approbateur qu'elle proposait. +Deux amendements, qui à l'approbation substituaient le blâme, furent +proposés, l'un par M. de Carné, l'autre par M. Léon de Malleville: le +premier, général et un peu contenu, fut rejeté par 225 suffrages contre +197; le second était plus spécial et plus explicite; il exprimait un +regret formel «qu'en concédant une réparation qui n'était pas due, le +cabinet n'eût pas tenu un compte suffisant des règles de justice et +de réciprocité que la France respecterait toujours.» Après l'avoir +énergiquement repoussé, je terminai en disant: «Je remercie la +commission de son adhésion si franche; je remercie l'opposition de son +attaque si franche. Nous sommes convaincus que nous faisons, depuis +quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête, utile au +pays, conforme à ses intérêts et moralement grande. Mais cette politique +est difficile, très-difficile; elle a bien des préventions, bien des +passions, bien des obstacles à surmonter, sur ces bancs, hors de ces +bancs, dans le public, partout, grands et petits obstacles. Elle a +besoin, pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de +l'État. Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complétement, mais +s'il n'était pas assez ferme pour que cette politique pût être continuée +avec succès, nous ne continuerions pas à nous en charger. Nous ne +souffrirons pas que la politique que nous croyons bonne soit défigurée, +énervée, abaissée entre nos mains, et qu'elle devienne médiocre par +sa faiblesse. Tout ce que nous demandons, c'est que la décision soit +parfaitement claire, parfaitement intelligible pour tout le monde. +Quelle qu'elle soit, le cabinet s'en réjouira.» L'amendement de M. Léon +de Malleville fut rejeté, sans qu'il y eût même lieu de recourir au +scrutin. + +Quand le blâme réclamé par l'opposition contre le cabinet eut été +ainsi écarté, restait à voter l'approbation contenue dans le paragraphe +proposé par la commission. Ce fut dans ce dernier retranchement que +l'opposition concentra ses efforts; elle essaya d'intimider la majorité +sur la portée et l'effet d'une adhésion à ce point décidée et explicite: +«Si la Chambre, dit M. Billault, s'associe à un tel acte par un éloge +aussi complet, aussi précis que celui qui lui est proposé, le ministère +pourra désormais lui tout demander, et n'aura, sur quoi que ce soit, +aucun refus à craindre. Je supplie la Chambre de prendre la seule +attitude qui me semble digne dans cette affaire, le silence, et puisque +malheureusement elle ne peut faire mieux, la résignation.--Savez-vous, +s'écria vivement M. Dumon, ce que l'honorable préopinant propose à +la Chambre? C'est de n'avoir point de politique, point d'avis sur les +grandes affaires du pays, d'abdiquer. Personne ne reconnaît plus que +nous le grand rôle qui appartient à la Chambre; mais à quelle condition +est-elle un pouvoir politique? A condition d'avoir un avis sur tout, +de le dire toujours, de prendre, sur toutes choses, sa part de +responsabilité. On vous dit: «Vous avez refusé de blâmer, refusez au +moins d'adhérer.» Quelle serait donc la situation de la Chambre devant +le pays? Une grande question se sera élevée, une grande mesure aura été +prise, une politique aura été suivie; la France demandera à la Chambre +quel est son avis, et la Chambre n'aura point d'avis! Elle n'aura pas +blâmé; elle n'aura pas adhéré! Elle se tiendra dans une abstention +muette et impuissante! J'adjure solennellement la Chambre de dire son +avis avec netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance +et sans s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je +lui demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» + +La loyauté de M. Odilon Barrot refusa de se prêter aux tentatives +d'intimidation et aux conseils d'abdication que M. Billault adressait +à la Chambre; il accepta pleinement la question telle que la posait le +cabinet, et quand on en vint au vote sur le paragraphe approbateur, 213 +voix l'adoptèrent et 205 le repoussèrent. + +Ce n'était pas là, pour l'opposition, un triomphe suffisant; c'était +cependant un grave échec pour le ministère. Encore en minorité, et en +présence d'une majorité irritée en même temps qu'affaiblie, l'opposition +eût été, à coup sûr, hors d'état de gouverner, et elle n'eût pu se +dispenser de demander au Roi la dissolution de la Chambre; mais le +gouvernement devenait, pour nous, beaucoup plus difficile et précaire. +Nous résolûmes de ne pas accepter cette situation, et d'en laisser +retomber le poids sur ceux qui l'avaient amenée, l'opposition par ses +violences, quelques membres de la majorité par leur faiblesse. Dès +que le bruit de notre résolution de nous retirer se répandit, une vive +réaction, mêlée de colère et d'inquiétude, se manifesta; le surlendemain +du vote de l'adresse, les députés conservateurs, au nombre de cent +soixante-dix, se réunirent, et quarante-sept, qui n'avaient pu assister +à la réunion, lui envoyèrent leur complète adhésion. Ils résolurent de +faire, auprès du cabinet, une démarche solennelle pour lui demander de +rester aux affaires et de maintenir sa politique. Les hommes les plus +considérables de la majorité, MM. Hartmann, Delessert, Salvandy, Bignon, +Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani et Bugeaud avaient provoqué et +inspiraient cette réunion. Une députation se rendit, en son nom, d'abord +chez le maréchal Soult, puis chez moi, et nous exprima vivement son +voeu. Le Roi, triste et inquiet, se tenait immobile: tout le monde +comprenait que c'était au parti conservateur lui-même à se relever de +son échec et à témoigner sa constance dans notre politique commune. Pour +le régime parlementaire l'épreuve était sérieuse et elle fut efficace; +la résolution du parti conservateur détermina la nôtre; la majorité et +le cabinet se raffermirent mutuellement en resserrant leur alliance; +la question Pritchard rentra dans l'ombre dont elle n'aurait jamais dû +sortir, et la session reprit sans trouble son cours. + +Quand je dis que la question Pritchard rentra dans l'ombre, cela était +vrai dans les Chambres, non dans le public; l'impression qu'avaient +soulevée, à propos de cette affaire, ses premières apparences et +les déclamations dont elle avait été l'objet, demeura et demeure +probablement encore dans bien des esprits. Je ne connais guère d'exemple +d'une impression plus superficielle et plus fausse. Par l'occupation +de Taïti, nous avions profondément blessé le sentiment religieux de +l'Angleterre, et porté à sa prépondérance dans les mers du Sud une +déplaisante atteinte. Par l'arrestation et l'emprisonnement de M. +Pritchard, nous avions paru tenir peu de compte de la qualité de citoyen +anglais, et choqué ainsi l'amour-propre national. Ni l'un ni l'autre de +ces actes n'était nécessaire en soi, ni commandé par nos instructions. +Nous les avions cependant maintenus l'un et l'autre, en nous refusant +à toutes les satisfactions de principe qu'avait réclamées le cabinet +anglais, et en lui accordant seulement, à raison de certaines +inconvenances commises par l'un des agents français, la plus modeste des +satisfactions, une indemnité en argent. En droit, il était difficile de +refuser davantage et d'accorder moins. En fait, il eût été insensé +de compromettre, pour une cause et une réparation si minces, la bonne +intelligence et peut-être la paix des deux États. Les deux gouvernements +eurent le droit de dire que c'était «grâce à leur mutuel esprit de +justice et de modération que ce danger avait été écarté.» Ils firent +plus, dans cette circonstance, qu'écarter un grave danger: en présence +des passions anglaises et des passions françaises vivement excitées, +le cabinet anglais et le cabinet français ne tinrent compte, dans leur +résolution définitive, que de l'équité et de ces considérations morales +qui sont le gage et l'honneur de la civilisation. Politique difficile et +rare après le long règne de la force, car les peuples en méconnaissent +alors les conditions et se vengent, sur les gouvernements sensés +et justes, des revers et des tristesses que leur ont attirés les +gouvernements despotiques et violents[25]. + +[Note 25: Si des exemples étaient nécessaires pour prouver combien notre +conduite dans cette affaire fut naturelle et légitime, je pourrais en +citer un tout récent et d'une autorité incontestable. En 1855, dans une +circonstance et par des motifs bien moins graves que ceux qui, en 1844, +nous décidèrent à accorder à M. Pritchard une indemnité pécuniaire, la +République des États-Unis d'Amérique n'a pas hésité à donner à l'Empire +français une réparation plus éclatante. Le consul de France à San +Francisco de Californie, M. Dillon, avait été sommé de comparaître en +personne, comme témoin, devant la cour de district, dans une poursuite +intentée contre le consul du Mexique. Il s'y refusa formellement en +vertu d'une convention consulaire conclue le 23 février 1853, entre +la France et les États-Unis, se déclarant prêt d'ailleurs à donner son +témoignage, de vive voix ou par écrit, au magistrat délégué pour +le recevoir à son domicile; les autorités judiciaires de Californie +reconnurent d'abord, puis repoussèrent le droit que réclamait le consul +de France; un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, et le 25 avril 1854, +le maréchal des États-Unis se présenta au consulat accompagné d'agents +armés, et procéda à l'arrestation de M. Dillon qui, après avoir +protesté contre cet acte de violence, le suivit devant le tribunal où il +renouvela sa protestation. Le juge, après quelques observations, lui dit +qu'il pouvait se retirer; mais M. Dillon maintint fortement son droit, +réclama une réparation comme ayant été illégalement arrêté, et fit +amener son pavillon consulaire; après divers incidents et une longue +discussion, le cabinet de Washington reconnut officiellement le droit +qu'avait eu le consul de France de décliner l'injonction de la cour de +district de San Francisco, et témoigna son regret de l'excès de pouvoir +commis envers cet agent. Le rétablissement des relations officielles +entre le consulat de France et les autorités fédérales suivit +cette déclaration. Le 30 novembre 1855, la frégate américaine +_l'Indépendance_, commandée par le commodore Mervine, et qui, depuis la +veille, était mouillée en face de San Francisco, salua de vingt et +un coups de canon le pavillon français flottant à bord de la corvette +impériale _l'Embuscade_, commandée par M. Gizolme, capitaine de frégate. +La corvette ayant, à son tour, salué le pavillon américain du même +nombre de coups, le pavillon français fut relevé aussitôt au-dessus +de la maison consulaire aux cris de: _Vive la France! vive le consul_! +répétés par la nombreuse population française qui assistait à la +cérémonie. Puis le consul de France, revêtu de son uniforme, s'avança +sur le péristyle de sa maison, adressa à ses compatriotes une allocution +reçue avec les mêmes applaudissements; et l'affaire fut ainsi terminée à +la satisfaction des deux gouvernements, qui eurent parfaitement raison, +l'un de réclamer, l'autre d'accorder cette juste réparation d'un acte +violent et inutile.] + + + + + CHAPITRE XLI + + L'ALGÉRIE ET LE MAROC + (1841-1847). + + +Le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie.--Son caractère et +ses deux idées principales sur sa mission.--Désaccord entre ces idées +et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est résolu à soutenir +fortement le général Bugeaud dans l'oeuvre de la complète domination +française sur toute l'Algérie.--Campagnes et succès du général +Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilité dans +ses rapports avec le ministère de la guerre, les Chambres et les +journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulière avec moi.--Il +est fait maréchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions +du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion +des Marocains sur le territoire de l'Algérie.--Nos réclamations à +l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul général de France à +Tanger.--Le prince de Joinville est nommé commandant d'une escadre +qui se rend sur les côtes du Maroc.--Inquiétude du gouvernement +anglais.--Méfiance de sir Robert Peel.--Sagacité et loyauté de lord +Aberdeen.--Ses démarches pour décider l'empereur du Maroc à se rendre +à nos demandes.--Elles ne réussissent pas; la guerre est déclarée.--Le +prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le maréchal +Bugeaud bat et disperse l'armée marocaine sur les bords de +l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue à +Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Débats dans les Chambres à ce +sujet.--Négociation pour la délimitation des frontières entre l'Algérie +et le Maroc.--Traité de Lalla-Maghrania.--Velléités de retraite +du maréchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en +Algérie.--Incident des grottes du Dahra.--Le maréchal Bugeaud met en +avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les +Chambres et dans le ministère de la guerre.--Le maréchal Bugeaud veut +se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et générale insurrection +en Algérie--Le maréchal Bugeaud y retourne et triomphe de +l'insurrection.--Il est disposé à poursuivre Abd-el-Kader dans le +Maroc.--Je lui écris à ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son +plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le +réclamer.--Présentation à la Chambre des députés d'un projet de loi +conforme à ses vues.--Mauvais accueil fait à ce projet.--Le maréchal +Bugeaud en pressent l'insuccès.--Il est souffrant et ne se rend pas +à Paris.--La commission de la Chambre des députés propose le rejet du +projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le maréchal Bugeaud donne sa +démission.--Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie. + + +Quand, le 29 décembre 1840, le Roi, sur la demande du cabinet, nomma +le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie, je ne me dissimulai +point les conséquences de ce choix et les obligations, j'ajoute les +difficultés qu'il nous imposait. Le général Bugeaud n'était pas un +officier à qui l'on pût donner telles ou telles instructions, avec la +certitude qu'il bornerait son ambition à les exécuter de son mieux et +à faire son chemin dans sa carrière en contentant ses chefs. C'était un +homme d'un esprit original et indépendant, d'une imagination fervente et +féconde, d'une volonté ardente, qui pensait par lui-même et faisait une +grande place à sa propre pensée en servant le pouvoir de qui il tenait +sa mission. Ni l'éducation ni l'étude n'avaient, en la développant, +réglé sa forte nature; jeté de bonne heure dans les rudes épreuves de +la vie militaire, et trop tard dans les scènes compliquées de la vie +politique, il s'était formé par ses seules observations et sa propre +expérience, selon les instincts d'un bon sens hardi qui manquait +quelquefois de mesure et de tact, jamais de justesse ni de puissance. +Il avait sur toutes choses, en particulier sur la guerre et les affaires +d'Algérie, ses idées à lui, ses plans, ses résolutions; et non-seulement +il les poursuivait en fait, mais il les proclamait d'avance, en +toute occasion, à tout venant, dans ses conversations, dans ses +correspondances, avec une force de conviction et une verve de parole +qui allaient croissant à mesure qu'il rencontrait la contradiction ou +le doute; il s'engageait ainsi passionnément, soit envers lui-même, soit +contre ceux qui n'acceptaient pas toutes ses vues, tellement plein de +son ferme jugement et de sa patriotique intention, qu'il ne s'apercevait +pas des préventions qu'inspirait l'intempérance de son langage, et ne +pressentait pas les difficultés que ces préventions sèmeraient sur ses +pas quand, après avoir tant parlé, il aurait à agir. + +En même temps qu'il se créait ainsi lui-même des difficultés factices, +il ne se faisait aucune illusion sur les difficultés naturelles de sa +mission et sur l'étendue des moyens nécessaires pour les surmonter. Cet +esprit qui, par son exubérance et sa confiance dans ses conceptions, +semblait quelquefois chimérique, était remarquablement exact et +pratique, attentif à se rendre un compte sévère des obstacles qu'il +devait rencontrer et des forces dont il avait besoin, n'en dissimulant +rien à personne pas plus qu'à lui-même, sans complaisance pour les idées +fausses et les vaines espérances du public, sans ménagement pour +les embarras ou les faiblesses de ses supérieurs. C'était un agent +parfaitement véridique et puissamment efficace, mais peu commode, et +qui mêlait avec rudesse l'exigence à l'indépendance. Il était de plus +ombrageux, susceptible, prompt à croire qu'on ne faisait pas une +assez large part à ses services ou à sa gloire. Quand les difficultés +naturelles de sa mission ou celles qu'il s'attirait quelquefois lui-même +le rendaient mécontent ou inquiet, quand il croyait avoir à se plaindre +du Roi, du ministre de la guerre, des Chambres, des journaux, c'était +à moi qu'il s'adressait pour épancher ses mécontentements, ses +inquiétudes, et me demander d'y porter remède. Non qu'il y eût, entre +lui et moi, une complète intimité; nos antécédents, nos goûts, nos +habitudes d'esprit et de vie ne se ressemblaient pas assez pour nous +unir à ce point; mais il savait le cas que je faisais de lui, il +comptait sur mon bon vouloir et sur mon aptitude à le soutenir dans le +conseil, dans les Chambres, devant le public. Il était d'ailleurs, +dans la politique générale, ardent conservateur, touché surtout des +conditions comme des besoins de l'ordre, et l'un de mes plus fermes +adhérents: «Pendant que je poursuivrai l'Émir dans ses retraites, +m'écrivait-il[26], vous lutterez pour maintenir votre majorité contre +l'inconstance et l'inconséquence. Vous verrez, comme moi, qu'il est +aussi difficile de conserver que de conquérir; mais vous combattrez +avec talent et fermeté; j'espère, autant que je le désire, que vous +triompherez. Vous me défendez, vous me soutenez dans l'occasion; et +vous ne le faites que par justice et bienveillance pour un vieil ami +politique en qui vous avez aussi confiance comme général. C'est à votre +insu que vous acquittez, envers moi, une vieille dette; combien de fois +vous ai-je défendu contre les préjugés absurdes des esprits creux ou +passionnés!» + +[Note 26: Le 18 octobre 1842.] + +Plus tard, après quatre années de fortes campagnes et de brillants +succès, devenu maréchal de France et duc d'Isly, il eut, dans un accès +d'humeur, une tentation de prudence personnelle; il voulut se retirer; +je venais, à la même époque, d'être assez malade; il m'écrivit[27]: +«Avant d'aborder la chose que j'ai à traiter dans cette lettre, je veux +vous parler des inquiétudes que m'a données votre santé, pour vous, pour +nous, pour le pays. Je ne vous ai pas écrit pour vous ménager; mais j'ai +chargé M. Blondel, directeur des services civils en Algérie, d'aller +vous voir de ma part et de me tenir au courant de la marche de votre +maladie. Je le chargeais aussi de vous féliciter de l'heureuse issue +de la négociation sur le droit de visite. Mais qu'ai-je besoin de +protestations? Vous connaissez mes vieux sentiments pour vous; ils ne +pouvaient s'affaiblir en cette double occasion. Je suis bien heureux de +vous voir rétabli en même temps que vous obtenez un traité qui enlève à +vos adversaires leur meilleur champ de bataille. Cela dit, je passe à un +sujet moins important, mais qui a votre intérêt, j'en suis sûr, car il +s'agit de moi; vous ayant toujours regardé comme le principal auteur de +la position qui m'a permis de rendre quelques services au pays, je +vous dois compte de la détermination que j'ai prise de la quitter.» Il +m'exposait alors les motifs de sa détermination, motifs puisés dans +les déplaisirs personnels de ses relations avec le maréchal Soult et +le département de la guerre plutôt que dans un sérieux sentiment des +difficultés de sa situation après ses victoires. Aussi renonça-t-il +bientôt à ses velléités de retraite, et quelques mois après me l'avoir +annoncée, il m'écrivit[28]: «Je suis arrivé, dans mon gouvernement de +l'Algérie, à une période qui ressemble beaucoup à deux époques de votre +vie parlementaire. Quand, après la révolution de Juillet, le ministère +du 11 octobre 1833 eut consolidé la nouvelle monarchie et refoulé les +passions révolutionnaires, une partie de ses amis se débandèrent et +voulurent s'emparer d'une situation qui était devenue bonne. La même +chose s'est vue après la formation et les premiers succès de votre +ministère du 29 octobre 1840. Et maintenant, pour moi, ayant résolu +les grandes et premières questions, à savoir, le système de guerre pour +vaincre et soumettre les Arabes, la question de domination du pays et +de sécurité pour les Européens, ayant mis la colonisation en train, la +population européenne étant quadruplée, les revenus du pays quintuplés, +le commerce décuplé, de grands travaux colonisateurs ayant été exécutés, +tels que routes, ponts, barrages, édifices de toute nature, plusieurs +villes et bon nombre de villages ayant été fondés, il est clair que j'ai +fait mon temps et que je ne suis plus bon à rien. Malheureusement ces +attaques ont commencé dans un journal subventionné par le ministère de +la guerre, et dont les rédacteurs vivaient dans la plus grande intimité +avec les bureaux de la direction des affaires de l'Algérie. C'est une +des causes qui m'ont fait demander mon remplacement. Les bureaux se +vengeaient ainsi des contrariétés que je leur faisais éprouver en +combattant les fausses mesures qu'ils proposaient à M. le maréchal +ministre de la guerre. Il est probable qu'une grosse intrigue d'envieux +et d'ambitieux est venue s'emparer de ces ficelles pour tâcher de me +démolir. C'est là leur expression. + +[Note 27: Le 30 juin 1845.] + +[Note 28: Le 18 août 1845.] + +«Je vous prie de croire que les attaques de la presse ordinaire n'ont +fait et ne feront aucune impression sur moi. J'irai mon droit chemin +tant que je serai soutenu par le gouvernement du Roi. Je serai dédommagé +des déclamations des méchants par l'assentiment général de l'armée et +de la population générale de l'Algérie. Le 6 ou le 7 septembre, je +serai près de M. le maréchal Soult à Saint-Amand. Je traiterai avec lui +quelques-unes des principales questions. Si nous pouvons nous entendre, +comme j'en ai l'espoir d'après les bonnes dispositions qu'il me montre +depuis quelque temps, je me remettrai de nouveau à la plus rude galère à +laquelle ait jamais été condamné un simple mortel.» + +En rentrant, comme gouverneur général, dans cette galère où, depuis +plusieurs années déjà, il avait vécu et ramé, il y apportait, avec une +conviction passionnée, deux idées dominantes, la nécessité de soumettre +les Arabes dans toute l'étendue de l'ancienne Régence, la nécessité de +la colonisation militaire pour fonder et féconder notre établissement. +C'était la guerre partout en Algérie, avec une forte armée pour la +soutenir, et après le succès de la guerre, longtemps encore l'armée +comme principal acteur au sein de la paix. + +Rien n'était moins en harmonie que ces deux idées avec les dispositions +des Chambres et les préventions du public. Très-décidément on voulait +rester en Algérie; mais on souhaitait vivement d'y restreindre la guerre +et les dépenses de la guerre. On regardait la prépondérance prolongée +du régime militaire comme mauvaise, et la colonisation militaire comme +impossible, soit en elle-même, soit à cause des charges énormes qu'elle +devait imposer au pays. On avait hâte de voir l'Algérie entrer sous les +lois de l'administration civile et dans les voies de la colonisation +civile, la seule que l'État pût protéger sans la payer et sans en +répondre. + +Quant à la nécessité de soumettre complétement les Arabes et d'établir +la domination française dans toute l'étendue de l'Algérie, j'étais de +l'avis du général Bugeaud; la question n'était plus, comme de 1830 +à 1838, entre l'occupation restreinte et l'occupation étendue; la +situation de la France dans le nord de l'Afrique avait changé; les faits +s'étaient développés et avaient amené leurs conséquences; la conquête +effective de toute l'Algérie était devenue la condition de notre +établissement à Alger et sur la côte. Les esprits hostiles à cet +établissement et les esprits timides qui en redoutaient les charges +essayaient encore de résister à ce qu'ils appelaient un dangereux +entraînement; mais, pour les esprits plus fermes et à plus longue vue, +cet entraînement était un résultat nécessaire de la situation et comme +un fait déjà accompli. Ainsi se sont faites la plupart des grandes +choses qui ont fait les grandes nations par la main des grands hommes; +ce fut la gloire du général Bugeaud de comprendre fortement la nécessité +de celle-ci et de s'y attacher avec une passion persévérante; sous +le roi Charles X, la France avait conquis Alger; c'est sous le roi +Louis-Philippe et par le général Bugeaud qu'elle a conquis l'Algérie. Le +mérite du cabinet fut de mettre résolument le général Bugeaud à la tête +de cette oeuvre, de l'y soutenir fermement et de lui fournir, malgré +bien des difficultés et des résistances, les moyens de l'accomplir[29]. + +[Note 29: Au 1er juillet 1840, avant la formation du cabinet du 29 +octobre 1840 et la nomination du général Bugeaud comme gouverneur +général de l'Algérie, nos forces militaires en Algérie étaient de 64,057 +hommes. + +Au 1er juillet 1841, elles s'élevaient à 78,989 hommes, tant troupes +françaises qu'auxiliaires et indigènes. + +Au 1er juillet 1842, elles s'élevaient à 83,281 hommes. +Au 1er juillet 1843................... à 85,664 hommes. +Au 1er juillet 1844................... à 90,562 hommes. +Au 1er juillet 1845................... à 89,099 hommes. +Au 1er juillet 1846.................. à 107,688 hommes. +Au 1er juillet 1847.................. à 101,520 hommes.] + +Appelé aujourd'hui à retracer et à apprécier les principaux faits de la +guerre d'Algérie à cette époque, je n'ai pas voulu me contenter de mes +souvenirs personnels, nécessairement superficiels et incomplets; j'ai +cherché, parmi les hommes qui ont vécu et servi auprès du maréchal +Bugeaud, un témoin sûr et un juge compétent. Le maréchal Bugeaud me +l'avait lui-même indiqué d'avance; il m'écrivait le 2 juillet 1846: +«Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant que le capitaine Trochu +aura le premier grade vacant parmi les chefs d'escadron. Si vous le +connaissiez, vous en seriez aussi satisfait que moi; il a une tête et +des sentiments comme vous les aimez. Il est apte à parvenir à tout. +Je ne connais dans l'armée aucun homme plus distingué que lui; veillez +donc, je vous prie, à ce que la promesse soit tenue.» Elle fut tenue, en +effet, et le général Trochu, placé aujourd'hui aussi haut dans l'estime +que dans les rangs de l'armée, a pleinement justifié l'opinion de son +illustre chef. C'est à lui que j'ai demandé un résumé caractéristique +des idées et des procédés du maréchal Bugeaud dans la guerre d'Algérie, +et il a répondu à mes questions d'une façon si nette et si frappante +que je me garderai de rien changer à ses paroles; je les reproduirai ici +textuellement comme un fidèle portrait de l'homme et de la guerre qui y +sont peints: + +«Le nouveau gouverneur de l'Algérie, m'écrivait, le 8 novembre dernier, +le général Trochu, apportait avec lui une force qui fit autant pour +la conquête que les soldats et l'argent; force toute morale qui a été, +entre les mains du maréchal Bugeaud, l'instrument de tous les succès de +sa carrière. Il ne doutait pas; et il sut prouver qu'il ne fallait +pas douter à une armée qu'une perpétuelle alternative de succès et +de revers, dans une entreprise dont le but était resté jusque-là mal +défini, avait laissée dans l'incertitude. + +«Les lieutenants du maréchal Bugeaud, dont je ne crois pas diminuer la +valeur et les services en faisant cette déclaration, étaient des hommes +supérieurs qui s'étaient formés eux-mêmes dans cette guerre, et qui +étaient déjà formés, pour la plupart, quand il vint prendre la direction +de leurs efforts. Ainsi ce qu'ils ont fait leur appartient en propre, et +le maréchal en a largement bénéficié. Il n'est pas un vieil officier +de l'armée d'Afrique qui n'ait présentes à la pensée les opérations si +intelligentes et si hardies par lesquelles le général de Lamoricière, +dans la campagne d'hiver de 1841 à 1842, tournant dans la province +d'Oran le massif qui était le siège principal de l'influence personnelle +et de la puissance gouvernementale d'Abd-el-Kader, fit tomber en +quelques mois les deux tiers de cette province entre nos mains; et les +entreprises audacieuses du général Changarnier dans la province d'Alger, +entreprises au milieu desquelles brille d'un si vif éclat le combat de +l'_Oued-Fodda_, qui restera, dans l'histoire militaire du pays, comme +un de ces actes hasardés que le succès seul peut justifier, mais où +général, officiers et troupes, avec de cruels sacrifices, se couvrent de +gloire et impriment à la marche des événements une impulsion décisive. + +Mais le système de guerre en Afrique avait pour point de départ +antérieur une théorie qui appartient au général de brigade Bugeaud, +théorie dont l'application au combat de la Sikkak (6 juillet 1836), +alors que ses futurs lieutenants étaient tous encore peu connus ou +inconnus, avait appelé sur lui une haute et très-légitime notoriété. + +«Une colonne française, considérable par la valeur des officiers et +de la troupe, après de pénibles opérations dans l'ouest de la province +d'Oran, se trouvait acculée à la mer, dans le delta sablonneux que +forment les embouchures de la Tafna. Elle était entourée par tous les +rassemblements armés du pays, attaquée chaque jour dans sa position à +peine défendable, assujettie à des efforts continuels, à des sacrifices +douloureux. Son état moral, comme son état matériel, touchait au +désarroi. La situation était grave. Le gouvernement et l'opinion s'en +montrèrent émus. Un envoi immédiat de troupes partant directement des +ports de la Méditerranée fut résolu. Le commandement en fut donné au +général Bugeaud. Il débarqua à la Tafna avec une brigade, réunit autour +de lui tous les officiers présents, et leur dit, avec une netteté et +une fermeté de vues auxquelles ils n'étaient pas accoutumés, comment +il envisageait la crise et comment il entendait en sortir:--«Les Arabes +sont vaillants, mais ils ne le sont pas plus que vous. Vous opposez +votre discipline et votre organisation à leurs masses confuses qui +sont d'autant plus faciles à jeter dans le désordre qu'elles sont plus +nombreuses. Ils sont mal armés; vous avez un excellent armement. Ils +ont peu de munitions; vous n'avez pas à ménager les vôtres. Que vous +manque-t-il donc pour les battre? Je vais vous le dire et vous montrer +en même temps que je vous apporte ce qui vous manque. Ayez le sentiment +de votre incontestable supériorité, et portez-le avec vous dans le +combat, de manière à le faire passer dans l'âme de vos adversaires. Ils +vous croient compromis, livrés à l'abattement, réduits à une défensive +sans remède et sans issue. Eh bien, nous allons les surprendre par une +offensive si rapide, énergique et imprévue, que, par un revirement moral +dont l'effet est immanquable, le trouble et l'incertitude remplissant +leurs esprits, nous frapperons un grand coup qui les abattra à leur +tour. Mais comment, traînant avec vous tant de canons et tant de +voitures dans un pays montagneux, très-difficile, sans routes, comment +prendre l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, +qui va partout, qui est dégagé d'attirail, et mobile à ce point que vous +le déclarez insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il +faut vous défaire de ces _impedimenta_ qui, bien loin d'être une force, +sont pour vous une cause permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes +liés à leur existence; vous les suivez péniblement là où ils peuvent +passer, quand ils peuvent passer; vous ne marchez jamais à l'ennemi +quand il serait à propos; et tout votre temps s'use, tous vos efforts +s'épuisent à défendre vos canons et vos voitures, alors que l'ennemi, +habile à choisir le moment de vos embarras, fond sur vous. Je vous +déclare que j'ordonne l'embarquement de ce matériel de campagne et son +renvoi à Oran. Nos soldats porteront plus de vivres. Une petite +réserve sera chargée sur des chevaux et des mulets avec lesquels nous +organiserons aussi le transport de nos blessés et de nos malades. +Avec ces moyens sommairement constitués, je vous promets de vous mener +immédiatement à l'ennemi et de le battre.--» + +«Cet ordre de renvoi des canons de campagne produisit, sur l'auditoire +du général, un effet marqué d'étonnement et de mécontentement. Annoncé +par un commandant en chef qui débutait en Algérie, à des officiers +qui étaient déjà, en grand nombre, des vétérans algériens prétendant +à l'expérience et considérant une puissante artillerie comme la grande +force et la principale sauvegarde de l'armée à de certains moments, il +fut très-mal accueilli. Le doyen des chefs de corps présents, le colonel +Combe, officier de l'Empire, homme énergique, à qui une mort glorieuse +sous les murs de Constantine fit, l'année suivante, une notoriété +méritée, voulut être l'organe du sentiment général. Dans une réponse +peut-être hors de mesure et qui ne fut pas sans quelque amertume, +il combattit les vues du général Bugeaud, donnant à entendre que son +inexpérience africaine avait seule pu lui conseiller des dispositions +qui étaient notoirement compromettantes. Il railla à mots couverts la +confiance qu'en exposant les détails de son système de marche et de +combat, le général avait montrée de pouvoir tourner les masses arabes et +leur faire des prisonniers, résultat qui était en effet, à cette époque, +considéré comme très-difficile ou même impossible à attendre. + +«Le général Bugeaud dut mettre un terme à la discussion par l'argument +militaire _sic volo, sic jubeo_; et à quelques jours de là il répondait +à ses contradicteurs par la victoire de la Sikkak, qui fut décisive, +complète, enlevée, qui mit, en effet, entre nos mains des prisonniers +en grand nombre, et qui eut, en Algérie et en France, un si légitime +retentissement. Le système de la guerre d'Afrique était fondé.» + +Ce fut là, en effet, le système que, dès son arrivée en Algérie +comme gouverneur général et dans sa première campagne comme dans les +suivantes, le général Bugeaud appliqua sur une grande échelle et avec +autant de souplesse que de persévérance; il donna immédiatement à +la guerre un caractère d'initiative hardie, de mobilité dégagée et +imprévue, de prompte et infatigable activité. Il s'appliqua à poursuivre +ou à prévenir, à atteindre et à vaincre ou à déjouer, sur tous les +points du territoire arabe, Abd-el-Kader, c'est-à-dire la nation arabe +elle-même personnifiée dans son héros: «On est dans une étrange erreur, +m'écrivait-il[30], quand on dit dans la presse, et même dans les +Chambres, que nous ne sommes occupés qu'à combattre un chef de partisans +qui mène avec lui sept ou huit cents cavaliers. Si nous n'avions à +redouter que cette petite force, il faudrait que nous eussions bien +dégénéré pour nous en tant préoccuper. On oublie que c'est à la nation +arabe tout entière que nous avons affaire, et que, si nous manoeuvrons +avec tant d'activité pour empêcher Abd-el-Kader de pénétrer dans +l'intérieur du pays, ou du moins de s'y fixer, c'est pour qu'il ne +vienne pas mettre le feu aux poudres amoncelées derrière nous, pour +qu'il n'ait le temps de rien organiser ou consolider. Nous connaissons +le prestige immense qu'il exerce sur les Arabes par son génie, par son +caractère éminemment religieux, par l'influence qu'il a gagnée en dix +ans de règne. Il n'y a rien de plus faux que de le comparer à un chef +ordinaire de partisans qu'on jette sur les flancs ou sur les derrières +d'une armée pour enlever des convois, des détachements isolés, des +dépêches, pour brûler des magasins et prendre ou détruire tout ce +qu'une armée laisse derrière elle en avançant. Un tel chef doit avoir de +grandes qualités militaires, mais il n'a rien de politique; ses coups +de main seuls sont à craindre et non pas son influence; les actions +militaires d'Abd-el-Kader sont ce qu'il y a de moins redoutable; son +influence sur les peuples est excessivement puissante; aucune tribu ne +sait lui résister; dès qu'il se présente, tous les guerriers prennent +les armes et le suivent; sa présence même n'est pas toujours nécessaire; +n'a-t-il pas mis en révolte toute la province d'Oran et l'ouest de +celle d'Alger par ses lettres, ses émissaires et le bruit exagéré de ses +succès de Ghazaouat et d'Aïn-Temouchen? N'a-t-il pas déjà, de plus loin +encore, jeté des ferments de trouble sur plusieurs points de la +province de Constantine? Abd-el-Kader n'est point un partisan; c'est +un prétendant légitime par tous les services qu'il a rendus à la +nationalité arabe et à la religion; c'est un prince qui a régné dix ans +et qui veut reconquérir un trône, assuré qu'il est de l'amour passionné +de tous ses anciens sujets.» + +[Note 30: Le 3 mars 1846.] + +Ce fut à la lumière de cette idée juste et grande que, de 1841 à 1847 et +dans dix-sept campagnes habilement combinées, sans compter les incidents +isolés, le maréchal Bugeaud poursuivit et accomplit la soumission +générale des Arabes et la conquête définitive de l'Algérie[31]. Deux +faits importants manquaient encore à cette conquête quand le maréchal +Bugeaud en quitta le gouvernement: Abd-el-Kader errait et guerroyait +encore dans l'Algérie; et dans la province même d'Alger, la +Grande-Kabylie conservait son indépendance; c'est sous le gouvernement +de M. le duc d'Aumale qu'Abd-el-Kader a renoncé à la lutte, et c'est +M. le maréchal Randon qui, dans sa longue et sage administration de +l'Algérie, a eu l'honneur d'entreprendre, d'accomplir et de consolider +la soumission de la Grande-Kabylie à la France. Mais ces deux habiles +successeurs du maréchal Bugeaud seraient, j'en suis sûr, les premiers +à reconnaître que c'est à lui que la France doit l'entière et forte +possession de l'Algérie. Il a, pendant sept ans, rempli ce vaste théâtre +de sa présence et de son nom, puissant en actes comme en paroles, +variant ses procédés de guerre avec autant d'invention ingénieuse que de +bon sens pratique, payant de sa personne sans avoir l'air d'y penser et +avec un courage aussi simple que dominateur, inspirant à ses troupes la +confiance qu'il les aimait et qu'il prenait d'elles les soins les +plus attentifs au moment où il leur imposait les plus rudes efforts, +déployant enfin, avec toute l'autorité du général, toutes les qualités +du soldat. + +[Note 31: On trouvera, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de +ce volume, un résumé puisé à des sources authentiques et aussi lumineux +que précis, des campagnes du maréchal Bugeaud en Afrique de 1841 à 1847, +et de leurs principaux résultats pour l'extension et la consolidation de +la domination française en Algérie.] + +Je prends çà et là, dans sa correspondance avec moi, quelques-uns +des traits où se manifestent sa façon d'agir et son caractère; il +m'écrivait, le 18 octobre 1842: «Je viens de terminer prématurément, à +cause des pluies, une campagne dans l'est, contre Ben-Salem, cinquième +kalifat (lieutenant) d'Abd-el-Kader. Je crois avoir à peu près détruit +sa puissance. Je lui ai enlevé tout ce qu'il y avait de beau et de bon +dans son gouvernement. Il ne lui reste que quelques tribus kabyles sur +lesquelles il a conservé peu de crédit. Cette expédition serait des +plus heureuses si je n'y avais perdu un de mes meilleurs officiers, le +colonel Leblond. Abd-el-Kader, en homme de coeur et de talent, lutte +contre sa mauvaise fortune avec une énergie bien remarquable. Il écrit +de tous côtés pour faire prendre les armes, ou du moins pour entretenir +le feu sacré. Partout où il voit l'espérance de ranimer un foyer de +résistance, il s'y porte avec sa poignée de cavaliers fidèles, et il +parvient quelquefois à réunir douze ou quinze cents hommes. Il dispose +encore, dit-on, d'une somme de deux ou trois millions, et il paraît +vouloir s'établir, pour l'hiver, dans les montagnes de l'Oued-Serris, +entre le Chélif et la Mina. Je travaille à jeter un pont sur cette +dangereuse rivière, afin que la colonne de Mostaganem puisse la franchir +pour protéger les tribus soumises sur la rive droite, et même attaquer +l'émir dans sa retraite, après les grandes pluies. Dans tous les cas, au +printemps, je l'étreindrai dans ce pâté montagneux, avec trois colonnes, +et je pense qu'en quinze jours je lui enlèverai ce refuge dans lequel il +s'appuie sur plus de 20,000 fantassins kabyles.» + +Un an plus tard, le 27 octobre 1843: «Vous suivez sans doute les +diverses phases de nos affaires d'Afrique, et vous voyez que tout +le pays qui obéissait à Abd-el-Kader est dompté, à l'exception d'une +très-petite zone au sud et sud-ouest de Mascara, où ce chef se débat +encore avec courage, talent et persévérance, avec les débris de son +armée et les cavaliers de deux ou trois tribus. Je pars après-demain +pour Mascara, afin d'en finir avec ce Jugurtha renforcé; mais je crains +bien que l'absence de nourriture pour les chevaux ne rende la conclusion +possible qu'au printemps. La guerre doit se modifier suivant les +circonstances; il faut aujourd'hui se mettre en mesure d'atteindre +au loin notre ennemi; aussi je m'occupe de me procurer les transports +nécessaires pour porter deux bataillons d'infanterie qui marcheront à +l'appui de ma cavalerie. En 1841, nous avons proportionné les moyens +d'Europe aux circonstances de l'Afrique d'alors; nous nous sommes rendus +légers et offensifs; mais nos colonnes ont été composées de quatre ou +cinq mille hommes, parce que notre adversaire pouvait encore réunir, +sur divers points, douze, quinze et vingt mille hommes. Il ne le pouvait +plus en 1842, et nous avons subdivisé nos forces pour atteindre l'ennemi +et ses intérêts sur de plus grandes surfaces. En 1843, la guerre n'a +plus été, dans le pays facile, qu'une question de vitesse, et nous +avons agi avec des colonnes d'infanterie montée. Nous sommes encore +dans l'enfance de ce système; les moyens de transport nous manquent; je +travaille à en réunir qui ne coûtent rien à l'État, et j'en ai déjà une +partie. Je fais faire des essais sur le meilleur équipement à donner +aux mulets et aux chameaux pour porter le fantassin et des vivres pour +quinze ou vingt jours. Je ferai tout pour être en mesure au printemps +prochain. Alors, si Abd-el-Kader n'est pas éteint, je lui donnerai +une chasse extraordinaire. Il faudra que ses tentes et celles de ses +partisans soient bien loin pour que je ne les atteigne pas. Vous me +direz peut-être que je vous parle presque uniquement de la guerre. Ah! +c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa suite. Vous seriez de +cet avis si vous pouviez voir la fourmilière d'Européens qui s'agite +en tous sens, d'Alger à Milianah et Médéah, de Ténez à Orléansville, +de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le premier agent de la +colonisation et de tous les progrès, c'est la domination et la sécurité +qu'elle produit. Que pouvait-on faire quand on ne pouvait aller à +une lieue de nos places de la côte sans une puissante escorte? On +ne voyageait, on ne transportait que deux ou trois fois par mois. +Aujourd'hui c'est à toute heure, de jour et de nuit, isolément et sans +armes. Aussi le mouvement correspond à la confiance; les hommes et +les capitaux ont cessé d'être timides; les constructions pullulent; +le commerce prospère; nos revenus grandissent sur la côte, et l'impôt +arabe, malgré les destructions de la guerre, donnera cette année plus +de deux millions. Voilà ce que fait ce gouvernement si lâche, si rampant +devant l'étranger; il soumet un peuple puissant par le nombre, et plus +encore par ses moeurs belliqueuses, par son sol haché et dépourvu de +routes, par son climat, sa constitution sociale et agricole, sa mobilité +qui lui vient de l'absence de toute richesse immobilière, enfin, par son +fanatisme religieux et la dissemblance de ses moeurs avec les nôtres. +Non-seulement on soumet ce peuple, mais on introduit dans son sein un +peuple nouveau pour lequel on exproprie une partie du sol, en menaçant +d'en prendre chaque jour davantage. Voilà, ce me semble, des faits à +opposer aux insolentes déclamations de nos adversaires. La charrue ne +peut aller, comme le voudraient les journalistes, de front avec l'épée; +celle-ci doit marcher vite, et la colonisation est lente de sa nature; +elle va, je crois, aussi vite qu'elle peut aller avec les moyens dont +nous disposons jusqu'à ce jour; elle pourra accélérer le pas à présent +que l'armée va être moins occupée de la guerre, et il n'y a que l'armée, +avec ses bras nombreux et à bon marché, qui puisse lui donner une grande +impulsion!... En attendant, nous travaillerons à perfectionner les +anciens établissements et à fonder les nouveaux, comme Orléansville, +Ténez, Tiaret, Boguar, Teniet-el-Had. Déjà, sur ces divers points, les +progrès sont considérables; Orléansville et Ténez ont de loin l'aspect +d'une ville. La population civile y afflue au delà de mes désirs, car je +voudrais garder la place pour la colonisation militaire. Je n'aime pas à +semer la faiblesse là où il faut être fort.» + +Au milieu de tant d'activité et de succès en Algérie, le général Bugeaud +se préoccupait, avec une sollicitude passionnée, de tout ce qui se +disait à Paris sur ses opérations, ses projets, son armée et lui-même; +il se croyait engagé à la fois sur deux champs de bataille, sur celui +de la discussion publique à la tribune ou dans la presse en France aussi +bien que sur celui de la guerre en Afrique, et il voulait, en toute +occasion, faire acte de présence et de vaillance sur tous les deux. Au +printemps de 1842, il crut voir, dans les journaux, dans les débats +des Chambres et même dans la correspondance du ministère de la guerre, +l'intention de réduire l'effectif des troupes en Algérie; il ne se +contenta pas d'adresser au gouvernement du Roi ses observations à ce +sujet; il en appela au public par une brochure vive contre toute mesure +de ce genre. Le maréchal Soult fut justement blessé de cette opposition +publique et anticipée à un dessein présumé, et il en témoigna au général +Bugeaud son mécontentement. Pour adoucir l'effet de ce blâme sur le +général, tout en lui indiquant ma propre pensée, je lui écrivis de mon +côté[32]: «Vous vous plaignez de moi, et vous en avez quelque droit. +Pourtant je ne manque pas d'excuses. J'ai un grand dégoût des paroles +vaines. Je n'avais rien de nécessaire, rien de pratique à vous dire. +J'ose croire que vous comptez sur moi de loin comme de près, soit que je +parle ou que je me taise. Je ne vous ai donc pas écrit. J'ai joui de vos +succès auxquels j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous. +Je vous ai soutenu, dans le conseil et ailleurs, toutes les fois que +l'occasion s'en est présentée. J'ai travaillé, avec quelque fruit, à +faire prévaloir la seule politique qui puisse vous soutenir et que vous +puissiez soutenir. Voilà mes marques d'amitié, mon cher général; tenez +pour certain que la mienne vous est acquise, que je vous la garderai +fidèlement et que je serai toujours charmé de vous la prouver. Vous êtes +chargé d'une grande oeuvre et vous y réussissez. C'est de la gloire. +Vous l'aimez et vous avez raison; il n'y a que deux choses en ce monde +qui vaillent la peine d'être désirées, le bonheur domestique et +la gloire. Vous les avez l'une et l'autre. Le public commence à se +persuader qu'il faut s'en rapporter à vous sur l'Afrique, et vous donner +ce dont vous avez besoin pour accomplir ce que vous avez commencé. +Je viens de lire ce que vous venez d'écrire; c'est concluant. A votre +place, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité que +les paroles. Mais vos raisonnements s'appuient sur vos actes. Je m'en +servirai dans la session prochaine. D'ici là, achevez de bien assurer +et compléter la domination militaire. Nous nous occuperons alors +de l'établissement territorial. Je suis aussi frappé que vous de la +nécessité d'agir en Afrique pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est +l'affaire de nos temps de loisir.» + +[Note 32: Le 20 septembre 1842.] + +Il me répondit sur-le-champ[33]: «Oui, je compte sur vous, de loin comme +de près, soit que vous m'écriviez, soit que vous gardiez le silence, et +je m'honore de l'amitié dont vous me donnez l'assurance. «A votre place, +me dites-vous, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité +que les paroles.» Je n'ai pas écrit pour faire valoir mes actions dont +je n'ai pas dit un mot; j'ai écrit surtout pour combattre une idée qui +se manifestait à la tribune, dans les journaux, dans les conversations +particulières, dans les lettres, et surtout dans la correspondance +du ministère de la guerre, la réduction de l'armée d'Afrique. M. le +maréchal ministre de la guerre a blâmé cette publication. Était-il en +droit de le faire d'après les précédents? Vous en jugerez par la réponse +que je lui ai faite et dont je vous donne ici copie. Mais à supposer que +je fusse répréhensible, fallait-il m'admonester dans les journaux? J'ai +été vivement peiné d'un article inséré à ce sujet dans le _Moniteur_ +parisien. Je ne crois avoir manqué ni à la discipline, ni aux +convenances, et je me flatte qu'aucun général en chef, placé à deux +cents lieues de son pays, n'a été plus discipliné que moi.» + +[Note 33: Le 18 octobre 1842.] + +Les susceptibilités du général n'étaient pas mieux comprises ni plus +ménagées à Paris qu'il ne comprenait et ne ménageait lui-même celles de +ses supérieurs. Vers la fin d'avril 1843, je reçus de lui cette lettre: +«Sur un premier mouvement, j'avais écrit au ministre de la guerre la +lettre ci-incluse. La réflexion m'a décidé à ne pas la lui adresser; +mais, pour soulager mon âme oppressée et mon orgueil justement blessé, +j'ai voulu vous la communiquer. Si quelque chose pouvait me consoler, +ce serait la pensée qu'il faut qu'on ait une bien haute opinion de +mon dévouement et de mon abnégation pour qu'on ait substitué, à une +récompense _promise_, un cordon qu'on a donné aux plus minces services, +à des hommes qui n'ont fait que paraître en Afrique et qui n'y ont pas +brillé.» Quelques mois auparavant, on lui avait, en effet, fait espérer, +il pouvait dire promis, le bâton de maréchal de France, et on lui +donnait à la place le grand-cordon de la Légion d'honneur en ajournant +la plus haute récompense de ses succès «à une nouvelle occasion.» Quoi +qu'il n'eût pas envoyé au ministre de la guerre le projet de lettre +qu'il me communiquait, son humeur fut connue et on s'empressa de la +dissiper; trois mois après, le 31 juillet 1843, il fut fait maréchal; +mais, par une étrange maladresse de langage ou par une rudesse hautaine, +le ministre de la guerre, en lui annonçant son élévation prochaine à +cette dignité, ajoutait: «Sa Majesté y met toutefois une condition, +dans l'intérêt du bien du service et de votre gloire; c'est que vous +continuerez à exercer vos doubles fonctions de gouverneur général et de +commandant en chef de l'armée d'Afrique pendant un an, et que d'ici là +vous renoncerez à votre projet de revenir en France, même par congé, +afin que la haute direction de la guerre et du gouvernement reste encore +dans vos mains assez de temps pour que vous puissiez achever ce que vous +avez si habilement commencé.» + +Le vrai motif de la réserve ainsi exprimée était l'intention, +très-sensée et très-légitime, de donner à M. le duc d'Aumale le temps de +se préparer pour le gouvernement général de l'Algérie et de s'en montrer +capable. Rien n'était plus facile que de s'entendre dignement, à ce +sujet, avec le général Bugeaud et de lui faire accepter de bonne grâce +cet avenir; il portait à la monarchie constitutionnelle et à la famille +royale, un dévouement sérieux et sincère; mais le mot de _condition_ le +blessa profondément: «C'est la première fois, je crois, m'écrivait-il, +que pareille chose a été faite. Vous jugerez vous-même si ma +susceptibilité est exagérée; je vous donne copie du passage de la lettre +de M. le maréchal Soult, et de la réponse que j'y fais.» Sa réponse +était digne et amère. On ne se doute guère des difficultés qu'ajoute +aux affaires le défaut de tact et de délicatesse dans la façon de les +traiter. + +L'occasion se présenta bientôt, pour le maréchal Bugeaud, de prouver +combien il méritait le titre supérieur qu'il venait de recevoir. Au +printemps de 1844, Abd-el-Kader avait été pourchassé et vaincu dans +tout l'intérieur de l'Algérie; la plupart des tribus, décimées ou +découragées, l'avaient abandonné ou ne le soutenaient plus que sous main +et en hésitant; la surprise et la prise de sa smahla, le 16 mai 1843, +par M. le duc d'Aumale, avait porté à son prestige, même parmi les +Arabes, une rude atteinte; nos expéditions multipliées dans les parties +les moins accessibles de la Régence, depuis les défilés du Jurjura +jusqu'aux frontières du Grand Désert, l'occupation permanente de Biskara +et de plusieurs autres points importants avaient porté partout la +conviction de notre force supérieure et de notre ferme résolution +d'établir partout notre empire. On pouvait dire que la conquête était +accomplie. Mais Abd-el-Kader était de ceux qui ne renoncent jamais à +l'espérance ni à la lutte; il s'était établi à l'ouest de la province +d'Oran, sur la frontière incertaine du Maroc, et de là il poursuivait ou +recommençait incessamment la guerre; tantôt il faisait, avec ses bandes +errantes, de brusques incursions dans la Régence; tantôt il enflammait +le fanatisme naturel des populations marocaines et les entraînait contre +nous à sa suite, trouvant toujours chez elles un refuge assuré; il +agissait puissamment sur l'empereur Abd-el-Rhaman lui-même, tantôt lui +faisant partager ses passions musulmanes, tantôt l'effrayant et de +nous et de ses propres sujets; il souleva, entre ce prince et nous, une +question de possession pour des territoires situés entre le cours de +la Tafna et la frontière du Maroc. Nous repoussions victorieusement les +incursions; nous infligions aux tribus agressives de rudes châtiments; +nous réclamions fortement, auprès de l'empereur Abd-el-Rhaman, contre +ces continuelles violations de la paix entre les deux États; nous +démontrions avec évidence l'ancien droit de possession des Turcs, et +par conséquent le nôtre, sur les territoires contestés; mais nos +démonstrations, nos réclamations et nos victoires ne servaient de rien; +l'empereur Abd-el-Rhaman était impuissant à se faire obéir, même quand +il avait assez peur de nous pour le vouloir; nous étions en présence +d'une population fanatique et d'un gouvernement anarchique, l'un et +l'autre au service ou sous le joug d'un ennemi acharné. A aucun prix, +nous ne pouvions ni ne voulions accepter une telle situation. + +Elle éclata spontanément et de façon à dissiper, si nous en avions +eu, toute incertitude. Le 30 mai 1844, un corps nombreux de cavaliers +marocains, partis d'Ouschda, la première ville marocaine à l'ouest de la +province d'Oran, entrèrent sur notre territoire, et vinrent, avec +grand bruit, attaquer le général de Lamoricière dans son camp de +Lalla-Maghrania, à deux lieues en dedans de notre province. Le général +les repoussa vigoureusement, les poursuivit jusqu'à la frontière, et en +rendant compte, le soir même, au maréchal Bugeaud, de cet incident, il +lui disait: «Voici, d'après deux prisonniers échappés aux sabres des +chasseurs, la cause de ce mouvement subit: Un personnage allié à la +famille impériale, et nommé Sidi-el-Mamoun-ben-Chériff, est arrivé ce +matin à Ouschda, avec un contingent de 500 Berbères envoyés de Fez +par le fils de Muley Abd-el-Rhaman, pour faire partie de la troupe +d'observation réunie devant nous. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent +fanatisme, a déclaré qu'il voulait au moins voir de près le camp +des chrétiens. On s'est mis en marche malgré la résistance et les +observations du caïd d'Ouschda, El Ghennaouin, qui, tout en attendant +les ordres de l'empereur, n'osait opposer un refus formel à un prince de +la famille impériale. L'indiscipline des Berbères et le fanatisme de la +troupe nègre se sont exaltés de plus en plus en notre présence, et le +combat s'est engagé. Quoi qu'il en soit de ces récits, la guerre existe +de fait; les journées qui vont suivre montreront jusqu'à quel degré +on veut la pousser. Il n'est pas douteux qu'Abd-el-Kader n'essaye d'en +profiter.» + +Le maréchal Bugeaud rendit immédiatement compte de ce fait au maréchal +Soult, et il s'empressa d'en informer également notre consul général +à Tanger, M. de Nion, chargé d'affaires auprès de l'empereur du Maroc: +«Depuis plusieurs jours, lui écrivit-il, nous étions provoqués par +des menaces et par des excitations à nos tribus pour les pousser à la +révolte; nous avons eu entre les mains une lettre du caïd d'Ouschda à +l'un de nos caïds, dans laquelle il l'invite à se tenir prêt pour la +guerre qu'ils vont faire aux chrétiens:--Quand le moment de frapper sera +venu, lui dit-il, nous vous préviendrons et nous vous pourvoirons de +tout ce qui pourra vous manquer pour la guerre; en attendant, tâchez +de vous procurer des armes et des cartouches.»--Le maréchal Bugeaud +ajoutait: «Il est impossible de montrer plus de modération que ne l'a +fait le général de Lamoricière; je pars après-demain pour aller le +joindre; j'ai le projet de demander, dès mon arrivée, des explications +sérieuses aux chefs marocains. Si leurs intentions sont telles qu'on +puisse espérer de revenir à l'état pacifique, je profiterai de +l'outrage qu'ils nous ont fait en nous attaquant sans aucune déclaration +préalable, pour obtenir une convention qui, en réglant notre frontière, +établira d'une manière précise les relations de bon voisinage; les +principales bases de cette convention seraient: 1º La délimitation +exacte de la frontière; 2º que les deux pays s'obligent à ne pas +recevoir les populations qui voudraient émigrer de l'un à l'autre; 3º +que Sa Majesté l'empereur du Maroc s'engage à ne prêter aucun secours en +hommes, en argent, ni en munitions de guerre à l'émir Abd-el-Kader. +Si celui-ci est repoussé dans les États marocains, l'empereur devra +le faire interner, avec sa troupe, dans l'ouest de l'empire où il sera +soigneusement gardé. A ces conditions, il y aura amitié entre les deux +pays. Si, au contraire, les Marocains veulent la guerre, mes questions +pressantes les forceront à la déclarer. Nous ne serons plus dans cette +situation équivoque qui peut soulever en Algérie de grands embarras. +J'aime mieux la guerre ouverte sur la frontière que la guerre des +conspirations et des insurrections derrière moi. S'il faut faire la +guerre, nous la ferons avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la +première affaire, les Marocains me verront sur leur territoire. Je vous +avoue que, si j'eusse été à la place de M. le général de Lamoricière, je +n'aurais pas été si modéré, et j'aurais poursuivi l'ennemi, l'épée dans +les reins, jusque dans Ouschda. Peut-être le général a-t-il mieux fait +de s'en abstenir. C'est ce que la suite prouvera.» + +Le général de Lamoricière avait bien fait de ne pas s'engager plus +avant, et de laisser au seul gouvernement du Roi la question de la paix +ou de la guerre et la conduite de la négociation qui devait aboutir à +l'un ou à l'autre résultat. Nous jugeâmes à notre tour que le moment +était venu de prendre, à cet égard, une résolution définitive. De l'avis +unanime de son conseil, le Roi décida qu'il serait adressé à l'empereur +du Maroc la demande formelle d'une réparation pour l'attaque récente sur +notre territoire, et d'un engagement précis qu'il prendrait des mesures +efficaces pour mettre l'Algérie à l'abri des menées d'Abd-el-Kader et de +ses partisans, Arabes ou Marocains. Il fut résolu en même temps que les +renforts nécessaires pour le cas de guerre seraient envoyés au maréchal +Bugeaud, et qu'une escadre commandée par M. le prince de Joinville irait +croiser sur les côtes du Maroc, pour donner à la négociation l'appui +moral de sa présence, et, s'il y avait lieu, le concours de sa force. +J'adressai en conséquence, à notre consul général à Tanger, les +instructions suivantes: + +«Paris, 12 juin 1844. + +«Monsieur, les dépêches de M. le général Lamoricière, en date du 30 mai, +nous annoncent que, ce même jour, il a été attaqué, en dedans de notre +frontière, par un corps de 1,200 à 1,400 cavaliers marocains, et de 5 +à 600 Arabes, mais que cette agression a été sévèrement châtiée. Comme +elle a eu lieu sans provocation de notre part et en l'absence de toute +déclaration de guerre, nous aimons encore à n'y voir qu'un simple +accident et non l'indice d'une rupture décidée et ordonnée par +l'empereur du Maroc. Mais nous sommes fondés à nous en plaindre comme +d'une insigne violation du droit des gens et des traités en vertu +desquels nous sommes en pais avec cet empire. Vous devez donc, au reçu +de la présente dépêche, écrire immédiatement à l'empereur, pour lui +adresser les plus vives représentations au sujet d'une attaque qui ne +pourrait être justifiée, pour demander les satisfactions qui nous +sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines réunies dans les +environs d'Ouschda, et pour le mettre lui-même en demeure de s'expliquer +sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu'il veut? Si, comme +le lui conseillent ses véritables intérêts, il tient à vivre en bons +rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace +pour l'Algérie, respecter la neutralité en retirant tout appui à +Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus sévères pour +prévenir le retour de ce qui s'est passé. Si c'est la guerre qu'il veut, +nous sommes loin de la désirer; nous en aurions même un sincère regret; +mais nous ne la craignons pas, et si l'on nous obligeait à combattre, +on nous trouverait prêts à le faire avec vigueur, avec la confiance +que donne le bon droit, et de manière à faire repentir les agresseurs. +Toutefois, nous ne demandons, je le répète, qu'à rester en bonnes +relations avec l'empereur du Maroc, et nous croyons fermement qu'il +n'est pas moins intéressé à en maintenir de semblables avec nous. + +«Je vous ai déjà mandé que des bâtiments de la marine royale allaient +être expédiés en croisière sur les côtes du Maroc, une division navale, +commandée par M. le prince de Joinville et composée du vaisseau _le +Suffren,_ de la frégate à vapeur _l'Asmodée_ et d'un autre bâtiment +à vapeur, va s'y rendre effectivement en allant d'abord à Oran où Son +Altesse Royale doit se mettre en communication avec M. le maréchal +Bugeaud. Le prince aura également occasion, monsieur, d'entrer en +rapports avec vous, et je ne doute pas de votre empressement à vous +mettre à sa disposition, aussi bien qu'à lui prêter tout le concoure qui +dépendra de vous. Du reste, les instructions de Son Altesse Royale sont +pacifiques et partent de ce point que la guerre entre la France et le +Maroc n'est pas déclarée. Sa présence sur les côtes de cet empire, à la +tête de forces navales, a plutôt pour but d'imposer et de contenir que +de menacer. Nous aimons à penser qu'elle produira, sous ce rapport, un +effet salutaire. + +«Voici comment je résume vos instructions. Vous demanderez à l'empereur +du Maroc: + +«1º Le désaveu de l'inconcevable agression faite par les Marocains sur +notre territoire; + +«2º La dislocation du corps de troupes marocaines réunies à Ouschda et +sur notre frontière; + +«3º Le rappel du caïd d'Ouschda et des autres agents qui ont poussé à +l'agression; + +«4º Le renvoi d'Abd-el-Kader du territoire marocain. + +«Vous terminerez en répétant: + +«1º Que nous n'avons absolument aucune intention de prendre un pouce de +territoire marocain, et que nous ne désirons que de vivre en paix et en +bons rapports avec l'empereur; + +«2º Mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc devienne, pour +Abd-el-Kader, un repaire inviolable, d'où partent contre nous des +agressions pareilles à celle qui vient d'avoir lieu; et que si +l'empereur ne fait pas ce qu'il faut pour les empêcher, nous en ferons +nous-mêmes une justice éclatante.» + +Des instructions en harmonie avec celles-ci furent adressées par le +ministre de la marine à M. le prince de Joinville, par le ministre de la +guerre à M. le maréchal Bugeaud, et toutes les mesures nécessaires pour +que l'exécution répondît, s'il y avait lieu, à la déclaration, furent +poussées avec vigueur. + +A ces nouvelles, l'émotion fut vive à Londres, dans le gouvernement +encore plus peut-être que dans le public. L'Angleterre avait, avec +le Maroc, de grandes relations commerciales; c'était de Tanger que +Gibraltar tirait la plupart de ses approvisionnements, et la sécurité +de la place marocaine était considérée comme importante pour la place +anglaise. Ce fut, au premier moment, l'impression commune en Angleterre +qu'il arriverait là ce qui était arrivé en Algérie, et que la guerre +entre la France et le Maroc serait, pour la France, le premier pas vers +la conquête. La perspective d'un tel événement était, au delà de la +Manche, un sujet d'inquiétudes que le chef du cabinet, sir Robert Peel, +ressentait aussi vivement que le plus soupçonneux des spectateurs. La +nomination de M. le prince de Joinville au commandement de l'escadre +aggravait l'émotion; il avait publié peu auparavant une _Note sur +les forces navales de la France_ dont on s'était fort préoccupé en +Angleterre, et cet acte de patriotisme français avait été pris, au delà +de la Manche, pour un acte d'hostilité. Les méfiances populaires sont le +plus obstiné des aveuglements. + +Celles-ci étaient bien mal fondées. Autant nous étions décidés à ne +pas souffrir que le Maroc troublât indéfiniment l'Algérie, autant nous +étions éloignés d'avoir, sur le Maroc, aucune vue de conquête. Rien +n'eût été plus contraire au bon sens et à l'intérêt français; la +possession et l'exploitation de l'Algérie étaient déjà, pour la France, +un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. Notre politique +dans cette circonstance comportait donc la plus entière franchise, et je +pris plaisir à la proclamer, sûr d'être compris de lord Aberdeen et +de trouver en lui la même sincérité. J'écrivis au comte de +Sainte-Aulaire[34]: «Tenez pour certain que, si nous avons la guerre +avec le Maroc, c'est que nous y sommes forcés, bien et dûment forcés. +Nulle part en Afrique nous ne cherchons des possessions ni des querelles +de plus. Avant 1830, le territoire qu'on nous conteste aujourd'hui +a constamment fait partie de la Régence d'Alger; les indigènes +reconnaissaient la souveraineté du dey, et lui payaient tribut par +l'entremise du bey d'Oran qui envoyait, à certaines époques déterminées, +des Turcs pour le prélever. Nous occupons depuis longtemps ce territoire +sans objection, sans contestation, soit de la part des habitants +eux-mêmes, soit de la part des Marocains. C'est Abd-el-Kader qui, dans +ces derniers temps, a cherché et trouvé ce prétexte pour exciter et +compromettre, contre nous, l'empereur du Maroc. A vrai dire, ce n'est +pas à l'empereur, c'est à Abd-el-Kader que nous avons affaire là. Il +s'est d'abord réfugié en suppliant, puis établi en maître dans cette +province d'Ouschda; il s'est emparé sans grand'peine de l'esprit des +populations; il prêche tous les jours; il échauffe le patriotisme arabe +et le fanatisme musulman; il domine les autorités locales, menace, +intimide, entraîne l'empereur, et agit de là, comme d'un repaire +inviolable, pour recommencer sans cesse contre nous la guerre qu'il ne +peut plus soutenir sur son ancien territoire. Jugurtha n'était, je vous +en réponds, ni plus habile, ni plus hardi, ni plus persévérant que +cet homme-là, et s'il y a de notre temps un Salluste, l'histoire +d'Abd-el-Kader mérite qu'il la raconte. Mais en rendant à l'homme cette +justice, nous ne pouvons accepter la situation qu'il a prise et +celle qu'il nous fait sur cette frontière. Il ne s'agit pas ici d'une +situation nouvelle, d'une fantaisie hostile venue pour la première fois +à l'empereur du Maroc, et dont nous aurions tort de nous émouvoir si +promptement et si vivement; voilà près de deux ans que cette situation +dure, et que nous nous montrons pleins de modération et de patience. +Nous nous sommes rigoureusement abstenus de toutes représailles; nous +avons fait au Maroc toute sorte de représentations; nous avons employé +le ton amical et le ton menaçant; nous avons envoyé des bâtiments +de guerre se promener devant Tanger, Tetuan, etc., pour inquiéter +et intimider. Nous avons obtenu des désaveux, des promesses, des +ajournements, et quelquefois des apparences. Au fond, les choses sont +restées les mêmes; pour mieux dire, elles ont toujours été s'aggravant; +depuis six semaines, la guerre sainte est prêchée dans tout le Maroc; +les populations se soulèvent et s'arment partout; l'empereur passe des +revues à Fez; ses troupes se rassemblent sur notre frontière; elles +viennent de nous attaquer sur notre territoire. Cela n'est pas +tolérable. Il ne suffit pas que l'empereur du Maroc renonce, pour le +moment, à ses démonstrations hostiles et nous donne de vaines paroles de +paix; il faut que les causes de cette guerre sourde, qui couve et éclate +sans cesse sur notre frontière, soient supprimées; il faut qu'il n'y ait +là plus de rassemblements de troupes, qu'Abd-el-Kader n'y puisse plus +séjourner, qu'une délimitation certaine des deux États soit opérée et +acceptée des deux parts. Voilà le but que nous avons absolument besoin +et droit d'atteindre. Pour que nous l'atteignions, il faut que le Maroc +ait peur, grand'peur. C'est le seul moyen d'agir sur l'empereur, si +l'empereur partage lui-même le fanatisme du peuple, ou de donner force +à l'empereur contre le fanatisme du peuple si, comme je le crois, Muley +Abd-el-Rhaman ne demande pas mieux que de rester en paix avec nous +et redoute fort Abd-el-Kader. Plus la démonstration qui est devenue +indispensable sera forte et éclatante, plus elle produira sûrement +l'effet que nous cherchons. La présence d'un fils du roi y servira bien +loin d'y nuire, car elle prouvera l'importance que nous y attachons +et notre parti pris d'y réussir. Le prince de Joinville part demain ou +après-demain pour aller prendre le commandement de l'escadre. Quand il y +a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables, +il faut la leur donner; c'est quand ils ne font rien qu'ils ont des +fantaisies. J'ai causé à fond avec M. le prince de Joinville. Il +comprend bien sa mission, et fera tout ce qui dépendra de lui pour +qu'une simple démonstration soit en même temps efficace et suffisante. +Nous lui donnerons, dès le début, les forces nécessaires pour agir sur +les imaginations, si on peut se borner à cela, ou pour frapper un coup +prompt et décisif, s'il y a nécessité de le frapper. Probablement trois +vaisseaux et autant de bâtiments à vapeur. Vous voilà bien au courant, +mon cher ami; que lord Aberdeen le soit comme vous. Il a écrit à lord +Cowley qu'il se porterait volontiers garant, auprès de l'empereur du +Maroc, de la sincérité de nos intentions et de nos déclarations; je l'en +remercie, et je compte, en toute occasion, sur sa pleine confiance; +mais il n'ignore pas qu'il y a partout des soupçons absurdes, et que moi +aussi j'ai quelquefois besoin de me porter garant de sa sincérité. En +présence de ces méfiances aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, +je crois, c'est de nous tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai +jamais, et j'espère que lord Aberdeen en fera toujours autant.» + +[Note 34: Les 15 et 17 juin 1844.] + +Je ne fus pas trompé dans mon attente; lord Aberdeen comprit et admit, +avec une clairvoyante équité, notre nécessité et notre dessein. Il y +avait d'autant plus de mérite que, par suite des dissentiments de +sir Robert Peel avec son propre parti sur les questions de liberté +commerciale, le cabinet anglais était alors dans une de ces crises +parlementaires qui, deux ans plus tard, amenèrent sa chute; il pouvait +être tenté d'éluder les délicates questions de politique extérieure; +lord Aberdeen n'hésita point à résoudre celle qui se présentait: «Je +l'ai vu hier, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[35]; il m'a annoncé qu'il +envoyait immédiatement à Tanger l'ordre au consul anglais (M. Drummond +Hay) d'aller trouver Abd-el-Rhaman en personne, et d'employer tous les +moyens en son pouvoir pour prévenir la guerre. M. Drummond Hay +devra déclarer à l'empereur que le gouvernement anglais engage sa +responsabilité morale dans la question; et par prières ou par menaces, +il s'efforcera de l'amener à une juste appréciation de la bonne conduite +à tenir envers nous: «Si je devais mourir, a ajouté lord Aberdeen, j'ai +voulu que ce fût en bon chrétien, et voici quel eût été le dernier acte +de mon ministère.» Il m'a lu alors les instructions parties dimanche +pour M. Drummond Hay et que lord Cowley a dû vous communiquer.» Ces +instructions étaient positives et pressaient fortement l'empereur +Abd-el-Rhaman de nous donner les satisfactions que nous lui demandions. +Lord Aberdeen écrivit en même temps aux lords commissaires de l'amirauté +anglaise[36]: «En me référant à ma lettre du 2 de ce mois relative aux +renforts destinés à l'escadre de Sa Majesté devant Gibraltar, je dois +faire connaître à vos seigneuries que la Reine a donné l'ordre que des +instructions fussent adressées à l'officier qui commande cette escadre +pour lui prescrire de prendre bien soin de faire savoir aux autorités +marocaines qu'en envoyant ces forces sur les côtes du Maroc, le +gouvernement de Sa Majesté n'a pas eu l'intention de prêter aucun appui +au gouvernement marocain dans sa résistance aux demandes justes et +modérées de la France, si malheureusement cette résistance devait avoir +lieu. Afin d'éviter tout malentendu à cet égard, il faudrait expliquer +clairement que la protection des intérêts anglais doit être le principal +but de l'escadre; mais le gouvernement de Sa Majesté verrait aussi +avec plaisir que l'on usât d'une influence quelconque à l'appui +des propositions raisonnables qui ont été faites par les autorités +françaises pour terminer les différends qui se sont élevés entre la +France et le Maroc.»--«Lord Aberdeen ne doute pas, ajoutait M. de +Sainte-Aulaire, que la mission de son consul n'ait un heureux résultat, +si aucune circonstance de notre fait ne vient la contrarier; mais il +regarde l'arrivée de M. le prince de Joinville sur la côte du Maroc +comme extrêmement inopportune. J'ai combattu son opinion de mon mieux, +par les moyens que vous développez avec tant de force et d'autorité +dans votre lettre d'avant-hier. Je viens d'envoyer ladite lettre à lord +Aberdeen pour qu'il la lise à son loisir.» + +[Note 35: Le 17 juin 1844.] + +[Note 36: Le 10 juillet 1844.] + +Les inquiétudes de lord Aberdeen se seraient bientôt dissipées si, avec +ma lettre, il avait pu lire aussi celle que M. le prince de Joinville +lui-même, arrivé avec son escadre en rade de Gibraltar, adressait le +10 juillet 1844 au ministre de la marine: «Parti d'Oran le 7 au matin, +disait-il, en même temps que l'escadre, j'ai porté mon pavillon sur _le +Pluton_ en faisant route directement pour Gibraltar. J'y ai mouillé le +8 au soir. Le 9, je me suis rendu à Tanger où j'ai reçu à mon bord +la visite de notre consul général. Ayant écrit pour se plaindre de +l'agression du 30 mai, M. de Nion a reçu de Sidi-ben-Dris, principal +ministre de l'empereur du Maroc, une réponse arrogante et offensante, où +tous les torts sont rejetés sur nos généraux dont on demande qu'il +soit fait un exemple sévère. La lettre se termine par des menaces: «Les +clameurs épouvantables des populations réclament la guerre sainte. On +va expédier des renforts sur la frontière.» Cette lettre, écrite le 22 +juin, a été reçue le 7 juillet. Hier 9, est arrivée une nouvelle dépêche +de Bouselam-ben-Ali, pacha de Larache, écrite le 7 juillet 1844. Cette +dépêche, toute différente de celle de Sidi-ben-Dris, exprime le regret +de l'empereur éclairé par le caïd El-Ghennaouï sur les faits qui se +sont passés sur la frontière; l'empereur désavoue ces actes, promet +de remplacer les chefs qui ont trompé sa confiance, et rejette sur les +contingents irréguliers les actes d'hostilité. La lettre est conçue en +termes modérés. + +«Au milieu de ce conflit de nouvelles contradictoires et de +renseignements incertains, il est difficile de démêler la vérité. Que +l'on se prépare à la guerre dans tout le Maroc, le fait ne peut être mis +en doute; que l'empereur ait bonne volonté d'empêcher la guerre, il est +permis de le supposer; mais qu'il puisse arrêter l'immense mouvement de +populations fanatiques, c'est ce qui est au moins incertain. Son intérêt +l'exige; mais de même que nous sommes fort en peine de savoir au vrai ce +qui se passe dans son empire, il peut être trompé sur nos intentions +et être amené, par de perfides conseils, à croire que nous voulons +renverser son autorité. + +«D'une part, le résultat de la mission à Maroc de M. Hay, consul général +d'Angleterre, de l'autre, les faits qui se passent sur notre frontière, +me paraissent les seules données exactes sur lesquelles nous puissions +asseoir une opinion. On peut douter de l'authenticité de toutes les +correspondances diplomatiques. Peut-être ne sont-elles qu'un moyen de +gagner du temps pour mieux se préparer à la guerre.... Le Maroc n'est +pas un pays où l'action du gouvernement soit instantanée; il faut +laisser au temps le soin de calmer les esprits. Tout ce qu'on fera de +démonstrations et de menaces, soit par terre, soit par mer, ne pourra +que servir les projets de nos ennemis.... Pour moi, à moins que le +maréchal Bugeaud, poussé à bout, ne déclare la guerre, ou à moins +d'ordres contraires du gouvernement, je suis bien décidé à ne pas +paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai en sorte que l'on me sache +dans le voisinage, prêt à agir si la démence des habitants du Maroc nous +y forçait; mais j'éviterai de donner, par ma présence, un nouvel aliment +à l'excitation des esprits. + +«Un seul cas pourtant me ferait passer par-dessus toutes ces +considérations; c'est celui où une escadre anglaise viendrait sur les +côtes du Maroc. Cette escadre est annoncée plus forte que la mienne; si +elle se borne, comme nous, à jouer, de Gibraltar, un rôle d'observation, +rien de mieux; mais si elle va sur les côtes du Maroc, je m'y rendrai +à l'instant. Dans l'intérêt de notre dignité comme dans l'intérêt de +l'influence que nous devons exercer sur les États limitrophes de nos +possessions d'Afrique, il est essentiel que cette affaire du Maroc ne +soit pas traitée sous le canon d'une escadre étrangère.» + +Ni la modération, ni la loyauté française et anglaise ne suffirent +pour arrêter le cours des événements; la mesure du fanatisme chez +les Marocains et de la patience chez nous était comble; le prince +de Joinville attendit en vain que le consul d'Angleterre déterminât +l'empereur du Maroc à nous donner les satisfactions que nous demandions; +le maréchal Bugeaud s'arrêta en vain deux fois, après avoir châtié +les incursions des Marocains sur notre territoire. Quoiqu'il eût le +sentiment du danger de la guerre, l'empereur Abd-el-Rhaman était trop +ignorant pour en bien apprécier la gravité et trop faible pour résister +à la passion de son peuple; M. Drummond-Hay n'obtenait de lui aucune +réponse nette, et les forces marocaines rassemblées dans la province +d'Ouschda grossissaient tous les jours. Sur terre et sur mer, la guerre +était inévitable et le seul moyen de vider les questions qui l'avaient +suscitée. Déterminé par ces faits et par nos instructions, le 6 août +1844, le prince de Joinville, avec autant de hardiesse dans l'exécution +qu'il avait montré de patience dans la résolution, attaqua Tanger, +éteignit le feu de la place et en détruisit les fortifications. Le 14 +août, le maréchal Bugeaud, avec 9,500 hommes de troupes, «faisait à +Isly, m'écrit le général Trochu, une nouvelle et vraiment magnifique +application de ses vues sur les effets moraux, et d'un système nouveau +de marche et de combat très-ingénieusement approprié aux exigences d'une +situation qui n'avait pas de précédent dans la guerre d'Afrique. Le choc +d'Isly fut relativement petit; nos pertes furent presque insignifiantes, +par la raison que la déroute de l'armée marocaine et des contingents +arabes fut complète et irrémédiable dès la première heure. Mais de bonne +foi, et en recueillant le souvenir des impressions qui s'échangeaient +dans le camp, lequel de nous, avant l'événement et dans les proportions +où il se présentait à nos yeux, eût osé affirmer cet étonnant résultat?» + +Vingt-cinq mille cavaliers marocains, en effet, étaient là réunis, avec +plusieurs bataillons d'infanterie et onze pièces de canon; le maréchal +s'empara de leur camp, de leur artillerie, de leurs drapeaux, de tout +leur bagage, y compris la tente et les papiers du fils de l'empereur. + +Sur terre, la bataille d'Isly mettait fin à la guerre. Sur mer, le +lendemain même de cette victoire, le 15 août, le prince de Joinville +bombardait, à l'extrémité méridionale du Maroc, Mogador, la ville +favorite d'Abd-el-Rhaman, le principal centre commercial de son empire +et le siége de sa fortune particulière. Le prince s'emparait, non sans +une vive résistance marocaine, de la petite île qui ferme l'entrée du +port, et y établissait une garnison de cinq cents hommes. Sur mer aussi, +et en neuf jours, la guerre était terminée sous les yeux d'une escadre +anglaise qui suivait de loin les mouvements de la nôtre. + +Que le gouvernement anglais fût ému de ces événements et en ressentît +un vif déplaisir, rien n'était plus naturel et nous ne pouvions nous en +étonner; il était le protecteur ordinaire du Maroc; il avait essayé +de prévenir la guerre en accommodant notre différend avec l'empereur +Abd-el-Rhaman; il n'y avait pas réussi; la guerre se terminait par +deux victoires de la France. Quelles seraient les conséquences de ces +victoires? La question devait s'élever dans les esprits anglais et y +susciter quelque inquiétude. Sir Robert Peel en conçut d'excessives +qui dénotaient, de sa part, une fausse appréciation des faits comme des +personnes, et dont nous aurions eu droit de nous plaindre. Il témoigna +une double crainte: l'une, que, malgré nos déclarations contraires, nous +ne prissions possession permanente de quelques parties du territoire +marocain; l'autre, que nous ne donnassions un grand développement à +nos forces navales pour les diriger un jour contre l'Angleterre. Il +se reportait sans cesse à notre première occupation d'Alger et aux +engagements d'évacuation que, selon lui, la France avait pris à cette +époque: «Il est trop tard, sans doute, disait-il, pour réclamer de la +France l'exécution de ces engagements; mais c'est à cause de ce tort +originel que maintenant le Maroc et Tunis sont en péril; si nous ne +tenons pas à la France un langage très-décisif, si nous ne sommes pas +prêts à agir dans l'intérêt de Tunis et du Maroc, ces deux États auront +le sort de l'Algérie, et deviendront, si ce n'est peut-être de nom, du +moins en fait, des portions de la France.» Sir Robert accueillait tous +les renseignements, tous les bruits qui lui parvenaient sur les +immenses travaux que nous faisions, disait-on, dans tous les ports d'où +l'Angleterre pouvait être menacée, à Dunkerque, à Calais, à Boulogne, +à Cherbourg, à Brest, à Saint-Malo. Il se refusait à regarder nos +assurances pacifiques et amicales comme des garanties suffisantes, et +il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre se préparât +promptement et largement à une guerre qui lui paraissait probable et +prochaine. C'était contre ces dispositions et ces appréhensions du +premier ministre que lord Aberdeen avait à défendre la politique de la +paix et de l'entente cordiale avec la France; il le faisait avec une +habileté parfaitement loyale, à la fois persévérant et doux, équitable +sans complaisance, opposant aux vaines alarmes de sir Robert Peel une +appréciation plus juste et plus fine, soit des événements, soit des +hommes, soit des chances de l'avenir. Quand on s'inquiétait surtout +de notre attaque sur Mogador et de la garnison établie dans l'îlot +adjacent: «Les Français, disait-il, se sont déjà placés dans une +situation très-désavantageuse en déclarant qu'ils ne voulaient d'aucune +occupation permanente, ni d'aucune conquête. Dire cela à un ennemi, +c'est l'encourager à continuer la guerre et agir avec grande imprudence. +Il se peut qu'une telle déclaration ait été nécessaire pour satisfaire +l'Angleterre; mais, sans cela, elle ne saurait être justifiée. On +reconnaîtra, j'espère, que l'occupation de l'îlot de Mogador était +indispensable pour l'attaque sur la place, et on ne le retiendra pas +plus longtemps que ne l'exige le blocus. Les Français ont déjà beaucoup +fait en mutilant leurs moyens d'hostilité effective; nous ne pouvons +guère attendre, quand ils font une attaque, qu'ils se privent de ce +qui est nécessaire pour qu'elle réussisse. Je persiste à croire qu'ils +seraient charmés d'amener l'empereur à accepter leurs conditions, en +renonçant à tout projet d'occupation ou de conquête sur la côte du +Maroc, et je ne désespère nullement que les choses ne finissent ainsi.» + +Lord Aberdeen était de ceux qui ont l'esprit assez haut pour ne pas +se laisser ballotter par tous les vents qui soufflent en bas, et assez +ferme pour attendre que le cours des choses leur donne raison. + +Je n'ignorais pas et je ne pouvais ignorer l'humeur et les méfiances +de sir Robert Peel, écho de celles dont les journaux anglais étaient +pleins. Je ne voulus pas m'en taire, ni en laisser ignorer ma surprise: +«Que s'est-il donc passé de nouveau et d'inattendu, écrivis-je à M. de +Jarnac[37], qui ait pu exciter à Londres l'émotion, les appréhensions, +je ne veux pas dire les méfiances qui se manifestent autour de vous? Le +gouvernement anglais connaît depuis longtemps nos griefs contre le Maroc +et nos demandes de satisfaction. Nous les lui avons communiqués dès +le début de l'affaire. Il les a trouvés justes et modérés. Avant de +recourir à la force, nous avons épuisé les moyens de conciliation. Nous +avons tardé, sur terre et sur mer, aussi longtemps qu'il était possible +de tarder. Sur terre, le maréchal Bugeaud est resté plusieurs fois dans +nos limites après avoir repoussé et châtié les agressions marocaines. +Sur mer, M. le prince de Joinville a attendu, de délai en délai, +la réponse à notre _ultimatum_ et le retour de M. Hay. Nous n'avons +commencé la guerre que lorsqu'il a été évident que les Marocains ne +cherchaient qu'à gagner du temps pour s'y préparer de leur côté, et pour +atteindre l'époque de l'année où il nous serait impossible, à nous, de +la leur faire efficacement, par mer comme par terre, avec nos vaisseaux +comme avec nos régiments. Cette intention a été évidente, du côté de la +mer, par les réponses incomplètes, dilatoires, faites à nos demandes et +rapportées par M. Hay; du côté de la terre, par le rassemblement, sur +notre frontière, de forces marocaines de plus en plus nombreuses et +animées. Est-ce pour faire la paix que le fils de l'empereur est +arrivé aux environs d'Ouschda avec plus de vingt mille chevaux et tout +l'appareil militaire possible, faisant prêcher, dans son camp même, la +guerre sainte, et envoyant ses cavaliers attaquer les avant-postes de +notre camp de Lalla-Maghrania? Sidi-ben-Hamida, dans ses pourparlers +pacifiques avec le maréchal Bugeaud, et Sidi-ben-Dris, dans ses +réponses confuses et évasives à M. de Nion et à M. Hay, n'ont évidemment +voulu que gagner du temps et nous en faire perdre. Nous agissons +modérément et loyalement, mais sérieusement. Le but que nous avons +annoncé dès le premier moment, et que nous avons bien droit de +poursuivre, car il n'est autre que la sécurité de notre propre +territoire, nous voulons l'atteindre effectivement, et nous ne pouvons +nous payer de paroles et d'apparences. Pas plus aujourd'hui qu'avant +l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun projet, aucune idée +d'occupation permanente sur aucune partie du territoire marocain, +sur aucune des villes de la côte. Nos succès ne changeront rien à nos +intentions, n'ajouteront rien à nos prétentions; mais nous ne pouvons +renoncer à aucun des moyens légitimes de la guerre, à aucune des +conditions nécessaires de son efficacité. L'Angleterre, en 1840, a +débarqué des _marines_ en Syrie; ils y ont occupé des villes; ils y sont +restés longtemps. Nous ne nous en sommes ni étonnés, ni plaints; nous +avons seulement demandé que l'occupation ne fût que temporaire. On +n'aura pas même besoin aujourd'hui de nous faire cette demande, car nous +n'occupons, et nous n'aurons, j'espère, besoin d'occuper aucune ville du +Maroc. Mais nous sommes en droit de réclamer la confiance que nous avons +témoignée.» + +[Note 37: Les 25 et 27 août 1844.] + +La victoire est une situation commode, car elle permet la sagesse avec +dignité. Nous avions, dès le début, hautement déclaré nos motifs de +guerre et nos conditions de paix; nous résolûmes de n'y rien changer. +Bien des gens nous conseillaient plus d'exigence, l'occupation prolongée +de quelques villes marocaines, une forte indemnité pour les frais de la +guerre; nous écartâmes ces idées; non par une générosité inconsidérée et +parce que la France était, comme on le dit alors, assez riche pour payer +sa gloire, mais par des raisons plus sérieuses. «Quant aux conditions de +la paix, écrivait le 3 septembre 1844 le maréchal Bugeaud à M. le prince +de Joinville, je serais moins rigoureux que vous, pour ne pas ajouter +de nouvelles difficultés à celles qui existent et qui sont déjà assez +grandes. Si nous n'avions pas à côté de nous la jalouse Angleterre, je +crois que nous pourrions tout obtenir à cause des succès déjà réalisés, +et parce que l'empire du Maroc est fort peu en état de faire la guerre, +tant il est désorganisé et indiscipliné. Mais, dans notre situation +vis-à-vis de nos voisins ombrageux, nous devons nous montrer faciles. Je +ne demanderais donc pas que l'empereur payât les frais de la guerre, +ni qu'il nous livrât Abd-el-Kader; j'ai la conviction que l'empereur +s'exposerait plutôt à continuer une mauvaise guerre que de donner +un seul million; je sais qu'il est sordidement intéressé. Quant à +Abd-el-Kader, il ne pourrait pas le livrer sans se faire honnir par +tout son peuple; contentons-nous d'exiger qu'il soit placé dans une des +villes de la côte de l'Océan, et que l'on s'oblige à ne pas le laisser +reporter la guerre à la frontière.» + +Une considération, plus pressante encore peut-être, s'ajoutait à ces +motifs: les hésitations et les revers d'Abd-el-Rhaman avaient gravement +compromis, parmi les populations marocaines, son pouvoir et même son +trône; autour de lui, on conspirait contre lui; sur divers points de +ses États, des séditions éclataient, des tribus guerrières s'engageaient +dans une sauvage indépendance. Un autre péril encore se laissait +entrevoir; après la bataille de l'Isly, Abd-el-Kader avait manifesté +son indignation d'une défaite qu'il imputait à la mollesse impériale; et +l'idée qu'empereur lui-même il eût opposé et il opposerait aux chrétiens +une résistance bien plus efficace, se répandait dans l'empire. Nous +avions un intérêt évident à ne pas ébranler davantage Abd-el-Rhaman +chancelant; car sa chute nous eût mis en présence d'un peuple livré +à une anarchie passionnée, et peut-être aux mains d'un chef bien plus +redoutable. Nous trouvions, dans un grand acte de modération conforme +à notre politique générale en Europe, plus de sécurité pour notre +établissement en Afrique. M. le prince de Joinville partagea pleinement +cet avis et j'adressai au duc de Glücksberg et à M. de Nion, chargés de +suivre, de concert avec lui, la négociation de la paix, les instructions +suivantes: + +«Les succès éclatants que viennent de remporter nos forces de terre et +de mer, dans la lutte engagée entre nous et le Maroc, n'ont rien changé +aux intentions que le gouvernement du Roi avait manifestées avant le +commencement de cette lutte. Ce que nous demandions alors comme la +condition nécessaire du rétablissement des relations amicales entre les +deux États, et comme la seule garantie propre à nous assurer contre le +retour des incidents qui ont troublé ces relations, nous le demandons +encore aujourd'hui sans y rien ajouter; car le but que nous nous +proposons est toujours le même, et aucune vue d'agrandissement ne +se mêle à notre résolution bien arrêtée de ne pas permettre +qu'on méconnaisse les droits et la dignité de la France. Que les +rassemblements extraordinaires de troupes marocaines formés sur notre +frontière, dans les environs d'Ouschda, soient immédiatement dissous; +qu'un châtiment exemplaire soit infligé aux auteurs des agressions +commises, depuis le 30 mai, sur notre territoire; qu'Abd-el-Kader soit +expulsé du territoire marocain et n'en reçoive plus désormais aucun +appui ni secours d'aucun genre; enfin, qu'une délimitation complète +et régulière de l'Algérie et du Maroc soit arrêtée et convenue, +conformément à l'état de choses reconnu du Maroc lui-même à l'époque +de la domination des Turcs à Alger, rien ne s'opposera plus au +rétablissement de la paix. La cour du Maroc, après tous les torts +qu'elle a eus envers nous, ne s'attend peut-être pas à une pareille +modération de notre part. Pour lui en donner une preuve éclatante et +pour lui fournir l'occasion d'y répondre en acceptant immédiatement nos +propositions, le roi vous ordonne, Messieurs, de vous transporter devant +Tanger, à bord de l'un des vaisseaux de notre escadre, et de faire +remettre aux autorités de cette place une lettre adressée à l'empereur, +dans laquelle vous lui annoncerez que, s'il accepte purement et +simplement les conditions de notre _ultimatum_ que je viens de rappeler, +vous êtes encore autorisés à traiter sur cette base. + +«Il est bien entendu que cette démarche n'aurait point pour effet de +suspendre les hostilités, et que nos armées de terre et de mer seraient +libres de poursuivre leurs opérations jusqu'à ce que l'empereur eût +adhéré à nos offres.» + +Avant que ces instructions fussent parvenues à leur adresse et trois +jours seulement après celui où elles avaient été adoptées à Paris, +Sidi-Bouselam, pacha des provinces septentrionales du Maroc et confident +intime de l'empereur, écrivait de Tanger[38] à M. de Nion: «Nous vous +faisons savoir que, comme les préliminaires des conférences s'étaient +passés entre vous et la cour de Sa Majesté, lorsque vous résidiez dans +ce port de Tanger, nous nous adressons à vous, vu que Sa Majesté vient +de nous charger d'accorder les quatre demandes que vous aviez formulées +contre elle. Si c'est encore vous qui êtes celui qui doit entretenir les +relations de la France avec notre heureuse cour, venez nous trouver pour +que nous terminions en nous abouchant, car notre glorieux maître n'a +point cessé d'être en paix avec votre gouvernement, sur le même pied que +ses ancêtres. Si c'est, au contraire, un autre que vous qui est chargé +de porter la parole, donnez-lui connaissance de cette lettre pour qu'il +puisse se rendre auprès de nous dans l'heureux port de Tanger, afin de +conférer ensemble sur un pied amical.» + +[Note 38: Le 3 septembre 1844.] + +En me communiquant aussitôt cette initiative pacifique des Marocains, le +duc de Glücksberg et M. de Nion ajoutaient: «M. le prince de Joinville +a pensé qu'avant d'aller plus avant, il était prudent de s'assurer de +la nature de ces pleins pouvoirs dont Sidi-Bouselam se disait muni. +En conséquence, M. Warnier, l'interprète de S. A. R. et M. Fleurat, +interprète du consulat, vont partir ce soir pour Tanger; ils porteront +notre réponse. Elle sera courte; il n'entre pas dans notre pensée de +repousser une première démarche qui, si elle est sérieuse, devient à +l'instant très-importante. Nous prenons donc acte de cette lettre; mais +nous indiquons au pacha que quelques éclaircissements sont nécessaires +et que M. Warnier va les lui demander. Si le retour de celui-ci éclaircit +tous nos doutes, l'intention du prince est de nous accompagner, ou de +nous faire partir pour Tanger avec ses instructions.» + +Le surlendemain, MM. Warnier et Fleurat revinrent de Tanger à Cadix +apportant au prince de Joinville cette lettre de Sidi-Bouselam[39]: +«Louanges à Dieu l'unique! L'agent de la cour très-élevée par Dieu, +Bouselam-ben-Ali,--que Dieu lui pardonne dans sa miséricorde!--à +l'amiral des vaisseaux de guerre français, le fils de l'empereur, le +prince de Joinville;--nous nous informons avec empressement de l'état +de votre santé, et nous faisons également des voeux pour la conservation +des jours de notre maître le vénéré. J'atteste par ces présentes que +j'ai entre les mains l'ordre de l'empereur de faire la paix avec vous.» + +[Note 39: Du 7 septembre 1844.] + +Partis immédiatement de Cadix avec M. le prince de Joinville, MM. de +Nion et de Glücksberg m'écrivirent le lendemain 10 septembre 1844, en +rade de Tanger et à bord du _Suffren_: + +«Nous sommes arrivés ce matin en rade de Tanger. Le consul général de +Naples, M. de Martino, s'est transporté immédiatement à notre bord, et +nous a fait savoir que l'impatience était grande dans la ville, et que +Sidi-Bouselam attendait avec anxiété notre arrivée et les communications +que nous avions à lui faire. Suivant nos conventions, il nous annonçait +la prochaine arrivée du gouverneur de la ville, le caïd Ben-Abbou, qui +vint, accompagné du capitaine du port, à bord du _Suffren_. Ben-Abbou +répéta à S. A. R. que l'empereur attendait de lui la paix, et que +son plénipotentiaire Bouselam était prêt à la signer. Il se retira, +évidemment flatté de la réception qui lui avait été faite. Peu de +moments après, M. Warnier se rendit auprès du pacha, porteur de la +convention concertée et rédigée entre nous, approuvée par le prince et +dont Votre Excellence trouvera ci-joint une copie. M. Warnier avait pour +instructions de la présenter au pacha et de lui demander, sans tolérer +ni accepter aucune discussion, s'il était prêt, en vertu des pouvoirs +qu'il tenait de l'empereur, à y apposer sa signature. La réponse du +pacha fut affirmative. Un signal nous le fit savoir. Nous nous rendîmes +immédiatement à terre où le corps consulaire nous attendait déjà. Nous +y fûmes également reçus par le gouverneur de la ville et une garde +d'honneur qui nous conduisirent à la Casba où nous fûmes introduits dans +l'appartement impérial, auprès de Sidi-Bouselam, qui était accompagné du +premier administrateur de la douane, homme qui a joué un rôle politique +de quelque importance dans les derniers événements. Après avoir échangé +quelques paroles de courtoisie, nous avons demandé au pacha s'il était +en effet disposé à signer le traité que nous lui avions fait soumettre. +Il désira quelques explications sur la nature de l'engagement que +l'article 7 impose à son gouvernement, et se montra satisfait de nos +réponses. A notre tour, nous avons insisté sur l'urgence des mesures +relatives à la convention pour la délimitation des frontières des deux +États, dont le principe est consacré dans l'article 5. Nous lui avons +rappelé les dispositions que la bienveillance et la générosité de S. A. +R. lui dictaient quant à l'évacuation de l'île de Mogador, et nous lui +avons fait savoir qu'aussitôt après la signature de la convention, le +consulat général serait réinstallé, et que la gestion en serait confiée +à M. Mauboussin jusqu'à l'échange des ratifications. Il resta convenu +alors qu'aussitôt que le pavillon français serait hissé de nouveau sur +la maison consulaire, il serait salué de vingt et un coups de canon +par la ville, et que le vaisseau amiral rendrait le salut. Nous avons +procédé immédiatement à la signature de la convention; un texte français +et un texte arabe, dûment signés et scellés, sont restés entre les mains +de Sidi-Bouselam; les deux autres instruments seront portés à Paris par +M. de Glücksberg.» + +Le traité était exactement conforme à notre _ultimatum_, et les articles +ajoutés n'avaient pour but que d'assurer la stricte exécution de ses +dispositions. + +Cet acte fut, dans la session suivante[40], l'objet des attaques +ordinaires de l'opposition. On nous reprocha de n'avoir pas exigé +davantage, de n'avoir pas imposé au Maroc une forte indemnité de guerre, +de n'avoir pas pris contre Abd-el-Kader des garanties plus efficaces. +On se félicitait de la victoire; on se félicitait de la paix; mais on +maudissait la négociation. Le maréchal Bugeaud, présent à la Chambre des +députés, avait ressenti quelque humeur de n'avoir pas joué, dans cette +négociation, un plus grand rôle; le cours rapide des événements +l'avait naturellement portée à Tanger et entre les mains des agents +diplomatiques qui en étaient et en devaient être naturellement chargés. +Avant d'arriver à Paris, le maréchal m'avait franchement témoigné ses +regrets, et ses conversations dans la Chambre en avaient porté quelque +empreinte. L'opposition essaya d'exploiter, contre le cabinet, ce +sentiment de l'un des vainqueurs; le maréchal, qui avait un peu oublié +la lettre qu'il avait écrite le 3 septembre au prince de Joinville, s'en +expliqua avec une loyauté parfaite, déclarant que, les événements et ses +propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression, et +le portaient à penser que le cabinet avait agi sagement en ne +demandant au Maroc ni indemnité de guerre, ni d'autres garanties contre +Abd-el-Kader qui auraient imposé à l'armée d'Afrique une trop lourde +tâche sans être probablement plus efficaces. On nous accusait surtout +d'avoir fait la paix, une paix trop prompte et trop facile, par +faiblesse envers l'Angleterre et pour apaiser sa mauvaise humeur. Je +me récriai avec un sincère mouvement de surprise: «Comment, dis-je, il +existe à nos portes un État depuis longtemps spécialement protégé par la +Grande-Bretagne, en face duquel, à quelques lieues de ses côtes, elle +a l'un de ses principaux, de ses plus importants établissements. +Nous avons fait la guerre à cet État; nous l'avons faite malgré les +appréhensions qu'elle inspirait à la Grande-Bretagne, appréhensions +fondées sur des intérêts légitimes et impossibles à méconnaître. +Non-seulement nous avons fait la guerre, mais nous avons attaqué, en +face de Gibraltar, la place même qui alimente Gibraltar; nous avons +détruit ses fortifications; quelques jours après, nous sommes allés +détruire la principale ville commerciale du Maroc, avec laquelle surtout +se fait le commerce de la Grande-Bretagne. Nous avons fait tout cela en +face des vaisseaux anglais qui suivaient les nôtres pour assister à nos +opérations et à nos combats. Et l'on nous dit que, dans cette affaire, +nous nous sommes laissés gouverner par la crainte de l'Angleterre, par +les intérêts de l'Angleterre! En vérité, messieurs, jamais les faits, +jamais les actes n'avaient donné d'avance un plus éclatant démenti à une +telle inculpation. Ce que je m'attendais à entendre à cette tribune, et +ce que j'y porterai moi-même, c'est la justice rendue à la loyauté, à la +sagesse avec lesquelles le gouvernement anglais a compris les motifs +de notre conduite et les nécessités de notre situation. Il a compris, +reconnu, proclamé que les griefs de la France contre le Maroc étaient +justes, que les demandes de la France au Maroc étaient modérées. +Non-seulement il l'a reconnu, mais il l'a dit au Maroc; il lui a +officiellement notifié que, s'il ne nous donnait pas satisfaction, il +ne devait compter, en aucune façon, sur l'appui direct ou indirect de +l'Angleterre. Le gouvernement anglais a ordonné à ses agents militaires +et diplomatiques d'employer leur influence que le Maroc reconnût les +griefs de la France, et acceptât les conditions que lui faisait la +France. Voilà ce qui s'est passé entre les deux gouvernements; rien de +moins, rien de plus. La conduite du gouvernement français dans cette +affaire a été ce qu'elle devait être, ce dont il ne doit pas se faire un +mérite, ce dont personne ne peut lui faire un mérite; elle a été pleine +d'indépendance et de préoccupation des intérêts français. La conduite du +gouvernement anglais a été pleine de loyauté, de sagesse, de sincérité. +Je saisis avec empressement cette occasion de lui rendre cette justice +qui lui est due, et dont l'une des pièces, déposées sur le bureau de +la Chambre, est une éclatante preuve: qu'on lise la dépêche de lord +Aberdeen aux lords de l'Amirauté[41], transmise aux officiers de +l'escadre anglaise, et qu'on se demande si jamais paroles ont été plus +loyales et plus dignes d'un allié.» + +[Note 40: En janvier 1845.] + +[Note 41: En date du 10 juillet 1844. Voyez dans ce volume à la page +158.] + +Dans l'une et l'autre Chambre la conviction fut entière; tous les +amendements qui avaient pour but d'effacer ou d'affaiblir l'approbation +exprimée dans les projets d'adresse furent rejetés; pairs et députés +déclarèrent formellement que, dans cette affaire, prince et ministres, +gouvernement et armée, généraux et soldats avaient fait leur devoir, +et que «l'Algérie avait vu sa sécurité affermie par notre puissance et +notre modération.» + +Une question importante restait à vider, la délimitation des territoires +algérien et marocain promise par l'article 5 du traité. Je me concertai +avec le maréchal Soult pour que cette mission fût confiée à un homme +capable de comprendre à la fois la guerre et la politique, et déjà +éprouvé dans les affaires de l'Algérie. Notre choix s'arrêta sur le +général comte de la Rue, vaillant officier et homme du monde, ferme et +prudent, habile à démêler et à déjouer les ruses ennemies, et sachant +faire, dans sa propre conduite, la juste part de l'adresse et de +la franchise. Nous lui donnâmes pour agent intime, avec le titre +d'interprète général, M. Léon Roches, naguère prisonnier d'Abd-el-Kader; +hardi, sagace et infatigable, il avait acquis, dans les périlleuses +aventures de sa vie, une rare habileté à traiter avec les musulmans, et +m'était vivement recommandé par le maréchal Bugeaud. Le général de la +Rue reçut, les 10 et 14 janvier 1845, les instructions du ministre de la +guerre et les miennes, et partit aussitôt pour sa mission. Il passa deux +mois à examiner la frontière occidentale de l'Algérie, à s'entretenir +avec les chefs des tribus éparses sur le territoire, et à débattre avec +les plénipotentiaires marocains la ligne de démarcation indiquée par +les traditions locales et possible à définir entre les deux États. +La négociation aboutit à un traité qui détermina les limites de notre +domination, non-seulement dans le Tell, mais jusque dans le désert où, à +aucune époque, aucune délimitation entre la régence d'Alger et le Maroc +n'avait existé: «Il y a quatre ans, m'écrivait le général de la Rue[42], +le vieux général turc Mustapha-ben-Ismaël, consulté à cet effet, avait +fait dresser une carte de la frontière (cette carte, très-curieuse, +existe au ministère de la guerre), et, arrivé à Koudiat-el-Debbagh, il +s'était arrêté, disant:--Le pays au delà ne peut se délimiter; c'est +le pays des fusils.» Le traité fut signé le 18 mars 1845, à +Lalla-Maghrania, précisément sur le territoire qui nous était naguère +contesté. «C'est un résultat important, j'ose l'espérer, m'écrivit le +général de la Rue[43], d'avoir fait accepter toutes nos conditions, et +surtout, pour l'effet produit sur toutes ces populations, d'avoir +amené les plénipotentiaires marocains jusque sous le canon du fort de +Lalla-Maghrania, pour y signer le partage du territoire, et mieux +encore celui de populations musulmanes, entre un empereur chrétien et +un empereur musulman. Je garantis à Votre Excellence qu'il n'est pas un +seul membre de l'opposition, dans nos tribus, qui osât dire aujourd'hui +que la France n'est pas une grande et forte nation, imposante au dehors +et maîtresse chez elle.» + +[Note 42: Le 18 mars 1845.] + +[Note 43: Le 22 mars 1845.] + +Les Marocains partageaient, à cet égard, le sentiment du général +français, et le traité leur parut si avantageux pour nous, que +l'empereur Abd-el-Rhaman en refusa, pendant trois mois, la ratification; +ce fut seulement le 20 juin suivant, après nos déclarations +comminatoires portées deux fois par M. Léon Roches au pacha +Sidi-Bouselam, qu'il se décida à la donner. + +Dès le début de sa mission et avant son propre succès, le général de +la Rue avait été frappé du grand effet de la guerre récente et de la +négociation qui l'avait terminée; il m'écrivait le 22 février 1845: +«Notre situation vis-à-vis de nos tribus et des Marocains est bonne. +Ils reconnaissent notre supériorité et la puissance de nos forces +militaires. L'expulsion d'Abd-el-Kader de l'Algérie, l'invincible sultan +du Maroc battu, son armée dispersée ont frappé l'imagination des Arabes; +ils disent que Dieu est décidément pour nous, puisque nous sommes les +plus forts. Cette impression est déjà répandue, même dans les tribus les +plus éloignées; à ce point qu'un marabout vénéré au désert disait hier: +«Je ne veux ni pouvoirs, ni honneurs, ni richesses; j'ai assez de tout +cela; ce que je voudrais, ce qui ajouterait à l'illustration de ma +famille, ce serait de recevoir une lettre du grand sultan de France +à qui Dieu donne la victoire.»--«Sur plusieurs points de la province +d'Oran, ajoutait le général de la Rue, les tribus offrent de souscrire +des sommes de 25, 30 à 40,000 francs pour qu'on établisse des barrages +sur leurs rivières pour irriguer leurs champs, comme le général +Lamoricière vient d'en faire construire un sur le Sig, qui arrose et +fertilise dix-neuf mille hectares de terres labourables. Je viens de +voir aussi des tribus offrir au général Lamoricière de souscrire pour +fonder un journal arabe qui leur apporte les nouvelles et comment on +doit s'y prendre pour bien faire. Sans nul doute, monsieur le ministre, +ce serait une chose éminemment utile pour éclairer ces gens-là et +éteindre peu à peu leur fanatisme en affaiblissant l'influence de +leurs marabouts; mais la rédaction d'une semblable feuille devrait +être confiée à un homme bien habile et dirigé par des autorités +bien clairvoyantes. Un journal, _un seul_ journal arabe, serait un +très-puissant moyen de compléter notre domination et la soumission des +tribus; oeuvre si glorieusement accomplie par l'armée et qu'elle seule +devrait perfectionner, à l'exclusion des écoliers ignorants et des vieux +administrateurs tarés qu'on nous a trop souvent envoyés en Afrique pour +tout entraver et tout déconsidérer.» + +Pendant que les négociateurs de la paix se félicitaient de ces +résultats, les deux héros de la guerre, Abd-el-Kader et le maréchal +Bugeaud la recommençaient en Algérie, comme ne tenant plus nul compte, +l'un de ses défaites, l'autre de ses victoires. Dans les grandes +entreprises, la persévérance dans l'espérance et dans le travail est la +première des qualités humaines; Abd-el-Kader et le maréchal Bugeaud la +possédaient l'un et l'autre à un degré rare. Abd-el-Kader eût pu +rester en sûreté, avec sa _deira_, sur le territoire du Maroc, dans les +montagnes du Riff où il s'était réfugié; le traité du 10 septembre +1844 lui avait enlevé l'appui actif, non la tolérance sympathique des +Marocains, et, malgré ce traité, l'empereur Abd-el-Rhaman n'avait ni la +ferme volonté, ni probablement le pouvoir de l'expulser par la force +de ses États. De son côté, le maréchal Bugeaud, créé duc d'Isly, avait, +quelques mois après sa victoire, envoyé au maréchal Soult sa démission +et demandé un successeur. Au premier aspect, le moment lui avait paru +opportun pour rentrer sous sa tente; il se croyait en outre, de la +part du ministre et du ministère de la guerre, l'objet d'une hostilité +sourdement acharnée: «J'ai la conviction, m'écrivait-il[44], que M. le +maréchal Soult a l'intention de me dégoûter de ma situation pour me la +faire abandonner. Cette pensée résulte d'une foule de petits faits et +d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour mes idées, pour mes +propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de l'engagement, +pris devant le Conseil, de demander 500,000 francs pour un essai de +colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou à peu près; il +suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le contraire, et +le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence que moi sur +l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans tous les temps, +les succès des généraux ont augmenté leur crédit; le mien a baissé dans +la proportion du progrès des affaires de l'Algérie. Je ne puis être +l'artisan de la démolition de ce que je puis sans vanité appeler mon +ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans +laquelle on s'engage au pas accéléré. Extension intempestive, ridicule, +insensée, de toutes les choses civiles; amputation successive de l'armée +et des travaux publics pour couvrir les folles dépenses d'un personnel +qui suffirait à une population dix fois plus forte; voilà le système. Je +suis fatigué de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre +des bureaux inspirés par le journal _l'Algérie_. Je veux reprendre mon +indépendance pour exposer mes propres idées au gouvernement et au pays. +Le patriotisme me le commande puisque j'ai la conviction qu'on mène mal +la plus grosse affaire de la France.» + +[Note 44: Le 30 juin 1845.] + +Ni le maréchal Bugeaud, ni Abd-el-Kader ne cédèrent, l'un à ses +déplaisirs, l'autre à ses revers; ils étaient voués, l'un et l'autre, à +une idée et à une passion souveraines; l'un voulait chasser les Français +de l'Algérie; l'autre voulait les y établir; ils s'empressèrent tous +deux, l'un de rentrer, l'autre de rester sur le théâtre de leur oeuvre. +Abd-el-Kader reprit ses courses rapides et imprévues à travers les +provinces d'Oran et d'Alger, depuis les côtes de la mer jusqu'au fond du +désert, remuant partout les tribus, tantôt s'alliant avec ceux de leurs +chefs naturels qu'il trouvait fidèles à leur cause commune, Bou-Maza, +Mohammed-Ben-Henni, Bel-Cassem, tantôt travaillant à décrier les chefs +qu'il ne dominait pas, et à les remplacer par ses amis. D'autre part, de +bonnes paroles du roi et «une phrase amicale qui terminait une lettre du +maréchal Soult,» décidèrent le maréchal Bugeaud à retirer sa démission; +et dans l'automne de 1844 à 1845, le gouverneur général de l'Algérie +était rentré en lutte avec des insurrections locales, partielles, +décousues, mais vives et partout suscitées ou soutenues par son +infatigable adversaire. + +Dans l'une de ces insurrections, celle des tribus du Dahra, entre le +cours du Chéliff et la mer, un incident qui a fait du bruit fournit au +maréchal Bugeaud l'occasion de déployer une qualité aussi essentielle +dans la vie militaire que dans la vie politique, la ferme fidélité à +ses agents; et il y trouva en même temps, contre le maréchal Soult, un +nouveau motif d'humeur. Le colonel Pélissier avait été chargé par le +gouverneur général de dompter une tribu jusque-là insoumise, celle des +Ouled-Riah, dont le territoire offrait des grottes vastes et profondes +où les Arabes, en cas de péril, avaient coutume de se réfugier. Dans +le cours de la lutte contre la colonne française, les Arabes se +réfugièrent, en effet, dans l'une de ces grottes: le colonel Pélissier +les fit sommer d'en sortir, leur promettant la vie et la liberté, à la +seule condition qu'ils remettraient leurs armes et leurs chevaux. Ils +s'y refusèrent. Le colonel insista de nouveau et à plusieurs reprises, +leur faisant répéter l'assurance que nul d'entre eux ne serait conduit +prisonnier à Mostaganem, et qu'une fois la caverne évacuée, ils seraient +libres de se retirer chez eux. Ils demandèrent que d'abord les troupes +françaises s'éloignassent. A son tour, le colonel Pélissier repoussa +cette condition; l'entrée de la grotte fut comblée de bois et de +fascines; on déclara aux Arabes que, s'ils persistaient, on y mettrait +le feu; ils persistèrent et tirèrent eux-mêmes sur quelques-uns d'entre +eux qui tentaient de s'échapper. Le feu fut mis en effet. «Longtemps +avant le jour, le colonel fit suspendre le jet des fascines. Un +émissaire fut de nouveau envoyé. Il revint avec quelques hommes +haletants qui firent comprendre l'étendue du malheur. On put alors +extraire de la grotte une cinquantaine d'Arabes; mais l'état de +l'atmosphère à l'intérieur força de suspendre ce travail qui ne put être +repris qu'au point du jour. On put recueillir 110 individus. Plus de 500 +avaient trouvé la mort dans la caverne.» + +Le rapport du colonel Pélissier au maréchal Bugeaud se terminait par ces +paroles: «Ce sont là, monsieur le maréchal, de ces opérations que l'on +entreprend quand on y est forcé, mais que l'on prie Dieu de n'avoir +jamais à recommencer.» + +Ce lamentable récit produisit partout la plus douloureuse impression. +Les journaux en retentirent. La session touchait à son terme; la Chambre +des députés n'avait plus de séances; mais la Chambre des pairs se +réunissait encore, et le prince de la Moskowa interpella le ministre +de la guerre sur le fait ainsi raconté. Le maréchal Soult manqua, dans +cette occasion, de sa présence d'esprit et de son autorité accoutumées; +il exprima, en quelques paroles embarrassées, un blâme froid et timide, +livrant le colonel Pélissier sans satisfaire ceux qui l'attaquaient. +Le maréchal Bugeaud ressentit vivement cet abandon et n'eut garde +de l'imiter: «Je regrette, monsieur le maréchal, écrivit-il au +ministre[45], que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif aucun, la +conduite de M. le colonel Pélissier; je prends sur moi la responsabilité +de son acte; si le gouvernement jugeait qu'il y a justice à faire, c'est +sur moi qu'elle doit être faite. J'avais ordonné au colonel Pélissier, +avant de nous séparer à Orléansville, d'employer ce moyen à la dernière +extrémité; et, en effet, il ne s'en est servi qu'après avoir épuisé +toutes les ressources de la conciliation. C'est à bon droit que je +puis appeler _déplorables_, bien que le principe en soit louable, les +interpellations de la séance du 11. Elles produiront sur l'armée un bien +pénible effet qui ne peut que s'aggraver par les déclamations furibondes +de la presse.... Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il +faut que les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont +prouvé qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci même est +impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intérêts. Par une +rigoureuse philanthropie on éterniserait la guerre d'Afrique, ou tout +au moins l'esprit de révolte, et alors on n'atteindrait même pas le but +philanthropique.» + +[Note 45: Les 14 et 18 juillet 1845.] + +On pouvait contester les raisons du maréchal Bugeaud; on pouvait +les trouver insuffisantes; en présence de pareils faits, le cri de +l'humanité est légitime et doit se faire entendre, même à ceux qui, dans +une situation compliquée et urgente, n'ont pas cru devoir lui obéir; +mais le maréchal Bugeaud tint, dans cette circonstance, l'attitude et le +langage qui convenaient à un chef de gouvernement et d'armée. S'il avait +eu en ce moment sous les yeux _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ de +M. Thiers, il aurait pu rappeler un fait qu'à coup sûr le maréchal +Soult n'avait pas oublié. Dans la glorieuse bataille d'Austerlitz, une +division russe fut arrêtée dans un mouvement de retraite par la division +française du général Vandamme; des étangs glacés lui offraient seuls un +passage. «Alors tous les Russes ensemble se jettent vers ces étangs +et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre les étangs, +affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut résister au poids +des hommes, des chevaux, des canons; elle fléchit en quelques points +sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur quelques autres et +offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en foule. Napoléon, arrivé +sur les pentes du plateau de Pratzen, vers les étangs, aperçoit le +désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait tirer à boulet, par une +batterie de la garde, sur les parties de la glace qui résistent encore, +et achève la ruine des malheureux qui s'y étaient réfugiés. Près de deux +mille trouvent la mort sous cette glace brisée[46].» + +[Note 46: _Histoire du Consulat et de l'Empire,_ t. VI, p. 326.] + +L'empereur Napoléon était plus heureux que le colonel Pélissier: il +n'avait à côté de lui, en 1805, ni tribune ni presse pour trouver +barbares ses procédés de guerre et personne au-dessus de lui pour le +désavouer. + +Quelque diverse qu'eût été, dans ce triste incident, l'attitude des deux +maréchaux qui présidaient au gouvernement de l'Algérie il y avait entre +eux des dissentiments plus profonds et plus difficiles à concilier. J'ai +dit que le maréchal Bugeaud avait, quant à l'Algérie, deux idées fixes, +la complète soumission des Arabes dans toute l'étendue de la Régence +et la colonisation par l'armée. Il avait, dès 1838, manifesté et même +rédigé en articles législatifs ses vues sur ce dernier point, dans une +brochure intitulée: _De l'établissement de légions de colons militaires +dans les possessions françaises du nord de l'Afrique; suivi d'un +projet d'ordonnance adressé au gouvernement et aux Chambres_. Appelé en +décembre 1840 au gouvernement de l'Algérie, il reçut du ministre de la +guerre, sous la date du 13 août 1841, une série de questions sur les +divers modes de coloniser la Régence: il y répondit le 26 novembre +1841, par un long Mémoire dans lequel, prenant pour point de départ la +nécessité de la colonisation pour que l'Algérie fût à la France autre +chose qu'un champ de bataille et un fardeau, il établissait que la +colonisation militaire, organisée et soutenue à son début par l'État, +pouvait seule atteindre les divers buts de sécurité permanente, de +propriété féconde et d'allégement progressif dans les dépenses qu'un +gouvernement prévoyant devait se proposer. C'était par des officiers +et des soldats recrutés dans l'armée active, ou invités, après leur +retraite, à s'établir comme propriétaires et chefs de famille en +Algérie, sous certaines conditions de service et de discipline, que +les colonies militaires devaient être fondées et devenir la souche d'un +peuple de Français-Africains capables de la guerre en se livrant aux +travaux de la paix. + +A l'appui de son système, le maréchal Bugeaud apportait une foule de +considérations, toutes ingénieuses et spécieuses, quelques-unes vraiment +pratiques et fortes; mais il oubliait deux choses plus fortes que toutes +les considérations du monde, la nature de notre gouvernement et la +nécessité de l'action du temps; il ne tenait nul compte de l'opinion des +Chambres et voulait devancer l'oeuvre des années. Toutes les colonies, +celles qui sont devenues de puissants États comme celles qui n'ont pas +si grandement réussi, ne se sont fondées que lentement, à travers de +pénibles efforts, de cruelles souffrances et des alternatives répétées +de lutte ou de repos, de progrès ou de langueur. C'était le dessein et +l'espoir du maréchal Bugeaud d'épargner à l'Algérie française, par la +colonisation militaire, ces longues et douloureuses épreuves, et il +prédisait, il promettait avec une foi passionnée le succès de son +plan. Je lis dans une lettre de lui[47] à M. Adolphe Blanqui, membre de +l'Institut, qui avait voyagé en Algérie: «Réduire successivement l'armée +de moitié, sans compromettre la conquête et sans retarder les progrès +de son utilisation, c'est là le problème. Je crois en avoir trouvé la +solution infaillible. Il serait trop long de vous détailler ici les +moyens d'exécution; je me borne à vous dire que la principale base +de mon système est la colonisation militaire, et que j'ai la presque +certitude qu'avec une bonne loi constitutive de cette colonisation, on +trouvera aisément douze mille colons militaires chaque année, et que +j'ai la certitude complète que l'armée actuelle pourra, à partir de +l'année prochaine, avec les moyens de tout genre dont elle dispose, +installer par an douze mille familles de colons militaires. En dix ans, +nous aurions donc cent vingt mille familles vivant sous le seul régime +qui puisse donner l'unité et la force nécessaires pour commander le +pays. Voilà la base du peuple dominateur. Quand elle sera fondée sur des +points bien choisis sous tous les rapports, l'armée pourra être diminuée +de moitié sans compromettre notre domination, et sans arrêter les grands +travaux qui doivent utiliser et féconder le pays conquis. Mes colons +militaires donneront aux travaux généraux tout le temps que les saisons +ne permettront pas de donner à l'agriculture, et ils le donneront au +même prix que nos soldats, c'est-à-dire à cinq centimes par heure de +travail, quarante centimes pour huit heures.» + +[Note 47: En date du 23 octobre 1843.] + +Les Chambres, comme l'administration centrale, étaient loin de partager +une telle confiance, et quand le maréchal Bugeaud l'exprimait dans +ses conversations comme dans ses brochures et dans ses lettres, son +abondante et fervente parole inspirait la surprise et le doute bien plus +qu'elle ne communiquait la conviction. C'était le sentiment général +que les frais du système seraient infiniment plus considérables et ses +résultats infiniment plus incertains et plus lents que ne l'affirmait +son auteur. On consentait, non sans peine, à lui donner de faibles +moyens pour en faire de petits essais; mais on reculait absolument +devant l'idée de s'engager dans un si grand, si douteux et si onéreux +dessein. + +Par un entraînement imprévoyant plutôt qu'avec une préméditation +profonde, le maréchal Bugeaud se persuada qu'en prenant lui-même, à ce +sujet, une initiative hardie, il déciderait le cabinet et les Chambres à +accepter son plan et à le mettre en état de l'exécuter. Il adressa, le +9 août 1845, à tous les généraux sous ses ordres en Algérie, cette +circulaire: «Général, j'ai lieu de regarder comme très-prochain le +moment où nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les +essais de colonisation militaire. Ces conditions sont détaillées +ci-après. Invitez MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs +subordonnés, et à vous adresser, aussitôt qu'il se pourra, l'état des +officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des +colonies militaires.» + +A la circulaire était jointe, en effet, une série d'articles énumérant +les avantages accordés et les obligations imposées aux futurs colons, +réglant l'administration des établissements projetés, organisant enfin, +d'une façon complète et précise, les colonies militaires comme un fait +déjà résolu dans son ensemble comme dans son principe, et qu'il ne +s'agissait plus que de réaliser. + +La surprise et la désapprobation furent grandes à Paris quand cette +circulaire y arriva. La presse opposante s'empressa de l'exploiter +contre le ministère, affectant d'y voir une première tentative +du maréchal Bugeaud pour se déclarer indépendant et préparer un +démembrement de l'empire français. Les membres des deux Chambres furent +blessés du silence gardé dans la circulaire sur leurs droits, leur +pouvoir et leur intervention nécessaire dans une telle oeuvre. Pour le +cabinet, et pour le ministère de la guerre en particulier, il y avait là +une atteinte portée à la dignité comme aux attributions du gouvernement +central, et un grave désordre, sinon un mauvais dessein. Le Roi et +plusieurs des ministres étaient alors au château d'Eu; ils m'envoyèrent +sur-le-champ la circulaire en m'en exprimant leur mécontentement et leur +embarras. J'eus quelque peine à faire comprendre les naïfs entraînements +du maréchal Bugeaud, sa préoccupation passionnée dans cette question; +et, pour remettre toutes choses à leur place, le maréchal lui-même comme +le cabinet, je fis insérer dans le _Journal des Débats_[48] un article +portant: «Si le gouverneur général de l'Algérie nous paraissait +disposé à se passer du gouvernement et des Chambres, nous serions aussi +empressés que d'autres à lui rappeler le respect qu'il doit à l'autorité +de laquelle il relève. Mais nous ne saurions voir, dans l'intention +qui a dicté sa circulaire, autre chose que le désir d'ouvrir une sorte +d'enquête sur les moyens de réaliser un projet qu'il croit bon, utile et +possible. Un plan de cette nature et de cette étendue n'est pas de +ceux qui peuvent s'exécuter, ni même se commencer par ordonnance, dans +l'intervalle d'une session à une autre. M. le maréchal Bugeaud n'est pas +seulement un habile général; il est aussi, nous en sommes sûrs, un homme +beaucoup plus constitutionnel et beaucoup moins dictatorial qu'on ne +veut le faire; s'il voyait que le gouvernement de son pays ne partageât +pas ses vues, nous sommes persuadés qu'il se contenterait de retirer +de sa circulaire de simples renseignements théoriques dont il pourrait +faire son profit. Que la France se rassure donc; il y a des juges à +Berlin; il y a à Paris un gouvernement et des Chambres; et il ne s'agit +de fonder en Afrique ni un nouveau royaume, ni une nouvelle dynastie.» + +[Note 48: Du 28 août 1845.] + +Avec cet avertissement public, et pour le confirmer tout en +l'adoucissant, j'écrivis en particulier au maréchal Bugeaud[49]: «J'ai +été charmé de vous voir abandonner vos intentions de retraite; mais +c'est avec un vif chagrin, autant de chagrin que de franchise, que +je viens me plaindre à vous de vous-même, et vous dire que, par votre +circulaire du 9 août aux généraux de votre armée et par le projet +d'organisation des colonies militaires qui y est joint, vous venez de me +créer et de vous créer à vous-même de nouvelles et grandes difficultés +dans une question qui en offrait déjà beaucoup. Vous n'ignorez pas, +mon cher maréchal, qu'il existe, contre votre système de colonies +militaires, de fortes préventions dans le cabinet, dans les Chambres, +dans les commissions de finances, dans tous les pouvoirs dont le +concours est indispensable. Il y a quelque chose de plus grave encore +que des préventions; il y a des opinions manifestées, des amours-propres +compromis. Comment surmonter ces obstacles? Je n'en sais qu'un moyen; +faire de votre système un essai limité, opposer aux préventions un fait +accompli et contenu dans des bornes bien déterminées. On répond ainsi +à la double objection qui préoccupe tout le monde, l'immensité de +l'entreprise et de la dépense, l'incertitude du résultat. Au lieu de +cela, que faites-vous par votre circulaire du 9? Vous présentez votre +projet dans toute son étendue; ce n'est plus une expérience, c'est le +programme et la mise en train de tout votre système. Vous faites appel, +pour l'exécution, à tous les officiers, à tous les soldats qui voudront +y concourir. Vous vous montrez prêt à accueillir tous ceux qui se +présenteront, et vous imposez à l'État, envers eux tous, toutes les +obligations, toutes les charges que le système entraîne. Vous allez +ainsi à l'encontre de toutes les objections, de toutes les préventions; +vous blessez tous les amours-propres qui se sont engagés contre une si +vaste entreprise. Peut-être avez-vous cru lier d'avance et compromettre +sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi étalée tout +entière dès les premiers pas. C'est une erreur, mon cher maréchal; vous +ne faites qu'embarrasser grandement vos plus favorables amis; car au +moment même où ils ne parlent et ne peuvent parler que d'un essai, vous +montrez, vous donnez à soulever tout le fardeau. Je vous porte, mon cher +maréchal, beaucoup d'estime et d'amitié; j'ai à coeur d'exécuter, pour +ma part, ce que je vous ai fait dire. Je ne me suis point dissimulé la +difficulté (grande, soyez-en sûr), de faire agréer et de mener à bien, +ici même, cette expérience limitée; mais enfin je m'y suis décidé et +engagé sérieusement. C'est donc pour moi une nécessité et un devoir de +vous dire ce que je pense de la démarche que vous venez de faire, et +de tout ce qu'elle ajoute au fardeau que nous avons à porter en commun. +Trouvez donc, je vous prie, une manière de réduire ce fardeau à ce qu'il +peut et doit être, et de ramener vos paroles et vos promesses dans les +limites de l'essai que j'ai regardé comme possible. Tenez pour certain +qu'il faut se renfermer bien visiblement dans ces limites pour avoir des +chances de succès.» + +[Note 49: Le 23 août 1845.] + +Tout en maintenant son plan et son acte, le maréchal comprit sa faute et +mon reproche. En retirant sa démission, il avait demandé à venir passer +quelques semaines en France pour s'entendre avec le ministre de la +guerre; il vint, en effet, et après un très-court séjour à Paris, où je +n'étais pas en ce moment, il m'écrivit de sa terre, de La Durantie[50]: +«Votre lettre du 23 août est venue me trouver ici au moment où j'y +arrivais pour visiter mes champs; je leur ai donné un coup d'oeil +très-rapide, et pour ne leur rien dérober, je me lève avant le jour pour +vous répondre.... Au moment de mon départ d'Alger, j'ai laissé, pour +être inséré dans le _Moniteur_ du 5 septembre, un article qui répond +à votre désir de me voir atténuer, par un acte quelconque, ce que vous +appelez le mauvais effet de ma circulaire.... elle ne devait avoir +aucune publicité.... je dois dire aussi que les termes en étaient trop +positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel; au +lieu de dire: «Les colons recevront, etc.», j'aurais dû dire: «Si le +gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc.», changez +le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose simple, une +investigation statistique qui est dans les droits et dans les usages du +commandement, et destinée à éclairer le gouvernement lui-même.... Ce qui +prouve que je n'avais pas de temps à perdre pour connaître un résultat +avant mon départ, c'est que je n'ai pu encore obtenir que les états de +la division d'Alger; ils me donnent 3,996 sous-officiers et soldats, +présentant entre eux un avoir de 1,700,000 francs. On peut évaluer que +les deux autres divisions donneront chacune environ 3,000 demandes. +Voilà donc près de 10,000 sous-officiers et soldats de vingt-quatre à +trente ans, c'est-à-dire tous jeunes, forts, vigoureux, disciplinés, +aguerris, acclimatés, qui offrent de se consacrer à l'Afrique, eux et +leur descendance.... Si la France était assez mal avisée pour ne pas +s'emparer de telles dispositions pour consolider promptement et à jamais +sa conquête, on ne pourrait trop déplorer son aveuglement.... Du reste, +pour répondre à la sotte et méchante accusation de _la Presse_ qui +m'appelle un pacha révolté, je viens me livrer seul au cordon, et je me +suis présenté tout d'abord chez le ministre de la guerre. Si j'avais eu +quelques craintes, son charmant accueil les aurait effacées; il m'a +bien fait voir, dans la conversation, que les déclamations de la presse +avaient produit quelque effet sur son esprit; mais aussitôt que je lui +ai expliqué mes motifs, tous basés sur la profonde conviction où je suis +que c'est rendre à la France un grand service, et que l'acte en lui-même +est au fond dans les droits et dans les usages du commandement, le nuage +s'est dissipé, et, pendant les deux jours que nous avons disserté +sur les affaires de l'Afrique, je n'ai trouvé en lui que d'excellents +sentiments pour moi et de très-bonnes dispositions pour les affaires en +général. De mon côté, j'y ai mis un moelleux et une déférence dont vous +ne me croyez peut-être pas susceptible, et cela m'a trop bien réussi +pour que je n'use pas à l'avenir du même moyen.» + +[Note 50: Le 28 septembre 1845.] + +En me parlant ainsi, le maréchal Bugeaud se faisait illusion et sur +les dispositions de son ministre, et sur sa propre habileté en fait de +déférence et de douceur. Le maréchal Soult ne lui était pas devenu plus +favorable; moins passionné seulement et fatigué de la lutte, il ne se +souciait pas de rompre ouvertement en visière à un rival plus jeune de +gloire comme d'âge, et de prendre seul la responsabilité des refus. Le +maréchal Bugeaud ne tarda pas à s'en apercevoir et à retrouver lui-même +sa rudesse avec son mécontentement. Mais les nouvelles d'Algérie vinrent +donner, pour un moment, à ses idées un autre cours. Depuis son départ +d'Alger, la situation s'était fort aggravée; ce n'était plus à +des soulèvements partiels et décousus que nous avions affaire; +l'insurrection arabe devenait générale, concertée, organisée; de +la province d'Oran, où il avait son foyer d'influence et son centre +d'opération, Abd-el-Kader, par ses délégués ou par ses apparitions +rapides dans les provinces d'Alger et de Constantine, y échauffait le +fanatisme et y dirigeait le mouvement. Quelques postes isolés avaient +été enlevés; quelques petits corps de nos troupes avaient éprouvé de +glorieux, mais douloureux échecs. Inquiétées et irritées, l'armée et +la population coloniale rappelaient de tous leurs voeux le maréchal +Bugeaud. Ses lieutenants, préoccupés de l'étendue du péril et de la +responsabilité d'un pouvoir provisoire, pressaient eux-mêmes son retour. +L'un de ses officiers d'ordonnance, le chef d'escadron Rivet, lui +apporta, avec le détail des événements, l'expression de ce sentiment +public. Son patriotisme, le juste sentiment de sa force, et l'espoir +d'acquérir une gloire et une force nouvelles déterminèrent sur-le-champ +le maréchal. Sans retourner de La Durantie à Paris, sans demander des +instructions positives, il écrivit le 6 octobre 1845, au maréchal Soult: +«Je pars dans la nuit du 7 au 8 pour Marseille, où j'espère trouver _le +Caméléon_ ou tout autre bateau pour arriver tout de suite à mon poste. +J'ai pensé qu'étant encore gouverneur nominal de l'Algérie, je ne +pouvais me dispenser de répondre à l'appel que me font l'armée et la +population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le gouvernement +et envers le pays.» Il exposait ensuite ses vues sur les causes de +l'insurrection, sur les besoins de la campagne qu'il allait faire, +énumérait avec précision les renforts de tout genre qu'il demandait, et +terminait ainsi sa dépêche: «Nous allons, monsieur le maréchal, jouer +une grande partie qui peut être décisive pour notre domination si nous +la jouons bien, ou nous préparer de grandes tribulations et de grands +sacrifices si nous la jouons mal. L'économie serait ici à jamais +déplorable. Nous avons affaire à un peuple énergique, persévérant et +fanatique: pour le dompter, il faut nous montrer plus énergiques et plus +persévérants que lui; et après l'avoir vaincu plusieurs fois, comme de +tels efforts ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, coûte que +coûte, l'enlacer par une population nombreuse, énergique et fortement +constituée. Hors de cela, il n'y aura que des efforts impuissants et des +sacrifices qu'il faudra toujours recommencer, jusqu'à ce qu'une grande +guerre européenne ou une grande catastrophe en Algérie nous force à +abandonner une conquête que nous n'aurons pas su consolider, dominés +par les fausses idées de nos écrivains. Ce n'est assurément pas le +développement prématuré des institutions civiles qui constituera +la conquête; la catastrophe sera plus voisine si l'on étend +l'administration civile aux dépens de la force de l'armée.» + +Il m'écrivit le même jour, en m'envoyant copie de sa lettre au maréchal +Soult: «Je suis parfaitement convaincu qu'un grand complot de révolte +était ourdi depuis longtemps sur toute la surface de l'Algérie. Je l'ai +fait avorter au printemps dernier en écrasant les premiers insurgés qui +se sont manifestés. Il a été repris à la suite du fanatisme que ranime +le Ramadan. Plusieurs fautes graves, commises par des officiers braves, +dévoués, mais ne connaissant pas assez la guerre, ont procuré à l'émir +des succès qui ont certainement ravivé l'ardeur et les espérances des +Arabes. Les circonstances sont donc très-graves; elles demandent de +promptes décisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes griefs +et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais pas rentrer +en Algérie. Je cours à l'incendie; si j'ai le bonheur de l'apaiser +encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter des mesures +de consolidation de l'avenir. Si je n'y réussis pas, rien au monde ne +pourra m'attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe. C'est bien +le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de Villars disait à +Louis XIV: _Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu +des miens._» + +Au moment même où il prenait cette judicieuse et généreuse résolution, +le maréchal Bugeaud se laissa aller de nouveau à l'un de ces actes +d'exubérance indiscrète et imprévoyante qui l'ont plus d'une fois +embarrassé et affaibli, et ses amis avec lui, dans la poursuite de leurs +communs desseins. En partant pour Alger, il écrivit à M. de Marcillac, +préfet de son département[51]: «M. le chef d'escadron Rivet m'apporte +d'Alger les nouvelles les plus fâcheuses; l'armée et la population +réclament à grands cris mon retour. J'avais trop à me plaindre de +l'abandon du gouvernement, vis-à-vis de mes ennemis de la presse et +d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement décidé à ne rentrer en +Algérie qu'avec la commission que j'ai demandée et après la promesse +de satisfaire à quelques-unes de mes idées fondamentales; mais les +événements sont trop graves pour que je marchande mon retour au lieu +du danger. Je me décide donc à partir après-demain; je vous prie de +m'envoyer quatre chevaux de poste qui me conduiront à Périgueux;» et +après avoir donné à M. de Marcillac quelques détails sur l'insurrection +des Arabes, il finissait en disant: «Il est fort à craindre que ceci ne +soit une forte guerre à recommencer. Hélas, les événements ne donnent +que trop raison à l'opposition que je faisais au système qui étendait +sans nécessité l'administration civile et diminuait l'armée pour couvrir +les dépenses de cette extension. J'ai le coeur navré de douleur de tant +de malheurs et de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la +presse, qui nous gouverne bien plus qu'on n'ose l'avouer.» + +[Note 51: Le 6 octobre 1845.] + +Le maréchal attribuait à un fait secondaire, à l'extension, alors +très-limitée, de l'administration civile en Algérie, des événements qui +provenaient de causes infiniment plus générales et plus puissantes; mais +qu'il eût tort ou raison dans ses plaintes, la publication d'une telle +lettre était, de la part d'un officier général en activité de service et +dans un tel moment, inconvenante et inopportune. Ce ne fut point le fait +du maréchal lui-même; M. de Marcillac avait montré et remis étourdiment +sa lettre au rédacteur du _Conservateur de la Dordogne_ qui, au lieu +d'en extraire simplement les nouvelles de fait, comme le préfet le lui +avait demandé, la publia en entier dans son journal d'où elle passa dans +ceux de Paris et de plusieurs départements. Commentée par les uns avec +joie, par les autres avec tristesse, elle produisit partout un fâcheux +effet qu'au moment de l'arrivée du maréchal à Marseille, le préfet +des Bouches-du-Rhône, M. de Lacoste, ne lui laissa point ignorer. Le +maréchal s'en montra désolé, et m'en témoigna sur-le-champ son +profond regret: «Ma lettre était, m'écrivit-il[52], la communication +confidentielle d'un ami à un ami; elle ne devait avoir aucune publicité. +C'est encore une tuile qui me tombe sur la tête. Je le déplore surtout +parce que la presse opposante ne manquera pas d'en tirer parti contre le +gouvernement. Je vous remercie de la mesure énergique que le conseil +a prise.» Nous venions de lui envoyer immédiatement des renforts +considérables: «Avec cela, j'ai la confiance que nous rétablirons les +affaires dans le présent. Restera toujours à fonder l'avenir.» Il fit +en même temps insérer dans les journaux de Marseille son désaveu de la +publication de sa lettre et les explications qui pouvaient en atténuer +le mauvais effet. + +[Note 52: Le 11 octobre 1845.] + +Je ne pensai pas que ces explications pussent suffire, ni qu'avec le +maréchal lui-même nous pussions passer sous silence un acte si contraire +à la dignité comme au bon ordre dans le gouvernement: en apprenant que +le maréchal partait immédiatement pour l'Afrique, je lui écrivis: + +«Quelques mots, mon cher maréchal, pas beaucoup, mais quelques-uns +que je trouve indispensables, entre vous et moi, sur des choses +personnelles. Vous avez eu toute raison d'ajourner, quant à présent, vos +demandes et vos plaintes; cela convient à votre patriotisme et à votre +caractère. Vous savez que, parmi les choses que vous avez à coeur, il +en est, et ce sont les plus importantes, que je vous ai promis d'appuyer +dans des limites dont vous avez reconnu vous-même, quant à présent, +la nécessité et la prudence. Je le ferai comme je vous l'ai promis. Ma +première disposition est toujours de vous seconder, car je vous porte +une haute estime et j'ai pour vous une vraie amitié. Mais je ne +puis accepter votre reproche que vous n'avez pas été soutenu par le +gouvernement. Il appartient et il sied aux esprits comme le vôtre, mon +cher maréchal, de distinguer les grandes choses des petites et de ne +s'attacher qu'aux premières. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux +grandes choses; l'une, d'y avoir été envoyé; l'autre, d'y avoir été +pourvu, dans l'ensemble et à tout prendre, de tous les moyens d'action +nécessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-là, et il les +a faites contre beaucoup de préventions et à travers beaucoup de +difficultés. Vous l'avez vous-même reconnu et proclamé. Après cela, qu'à +tel ou tel moment, sur telle ou telle question, le gouvernement n'ait +pas partagé toutes vos idées ni approuvé tous vos actes, rien de plus +simple; c'est son droit. Que vous ayez même rencontré dans telle ou +telle commission, dans tel ou tel bureau, des erreurs, des injustices, +des idées fausses, de mauvais procédés, des obstacles, cela se peut; +cela n'a rien que de naturel et presque d'inévitable; ce sont là +des incidents secondaires qu'un homme comme vous doit s'appliquer à +surmonter sans s'en étonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et +s'embarrasse lui-même en leur accordant, dans son âme et dans sa vie, +plus de place qu'il ne leur en appartient réellement. + +«Les journaux vous attaquent beaucoup, cela est vrai. Le gouvernement +n'engage pas dans les journaux, pour vous défendre, une polémique +continue; cela est vrai aussi. Mon cher maréchal, permettez-moi de +penser et d'agir, en ceci, pour vous comme pour moi-même. Je m'inquiète +peu des attaques personnelles des journaux et je ne m'en défends +jamais. J'ai l'orgueil de croire qu'après ce que nous avons fait l'un et +l'autre, nous pouvons laisser dire les journaux. Notre vie parle et ce +n'est qu'à la tribune qu'il nous convient d'en parler. Je vous y ai, +plus d'une fois, rendu justice; je le ferai encore avec grand plaisir. +C'est là que vous devez être défendu, mais grandement et dans les +grandes occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes à +ce petit bruit qui nous assiége, et en essayant à tout propos, et bien +vainement, de le faire taire. + +«Votre lettre à M. de Marcillac, publiée dans le _Conservateur de la +Dordogne_, m'a affligé pour vous, mon cher maréchal, et blessé pour moi. +Que lorsque vous croyez avoir quelque chose à demander ou à reprocher à +votre gouvernement, vous écriviez, dans l'intimité, à vos amis qui font +partie de ce gouvernement, tout ce que vous avez dans l'esprit et sur le +coeur, que vous le fassiez avec tout l'abandon, toute la vivacité de +vos impressions et de votre caractère, rien de plus simple; loin de +m'en plaindre jamais, je m'en féliciterai, au contraire, car je tiens +à connaître et à recevoir de vous toute votre pensée, fût-elle même +exagérée et injuste. C'est mon affaire ensuite de faire en sorte qu'on +vous donne raison si je crois que vous avez raison, ou de vous dire +pourquoi je pense que vous avez tort, si en effet je le pense. Mais +mettre le public dans la confidence de vos rapports avec le gouvernement +que vous servez, prendre les journaux pour organes de vos plaintes, mon +cher maréchal, cela ne se peut pas. C'est là du désordre. Vous ne le +souffririez pas autour de vous. Et croyez-moi, cela ne vaut pas mieux +pour vous que pour le pouvoir auquel vous êtes dévoué.» + +Le maréchal Bugeaud n'essaya pas de défendre sa lettre; il était capable +de reconnaître dignement ses erreurs et ses fautes, quoiqu'il ne s'en +souvînt pas toujours assez. + +Arrivé à Alger, le 15 octobre, aux acclamations de toute la population +française, militaire et civile, il entra immédiatement en action, et +de l'automne de 1845 à l'été de 1846, il fit la campagne, non la plus +féconde en périlleux et brillants combats, mais la plus étendue, la plus +active et la plus efficace de toutes celles qui ont rempli et honoré +son gouvernement de l'Algérie. «Dix-huit colonnes mobiles, m'écrit +le général Trochu, furent mises en mouvement. Celle que commandait le +maréchal en personne ne comptait pas plus de 2,500 baïonnettes et 400 +sabres. Des marches, des contre-marches, des fatigues écrasantes, des +efforts inouïs furent imposés à toutes; mais pas une, à proprement +parler, ne combattit sérieusement l'ennemi qui, ne s'étant organisé +nulle part, demeurait insaisissable, on pourrait dire invisible. La +petite cavalerie du maréchal rencontra à Temda celle d'Abd-el-Kader, +qui ne fit pas grande contenance et s'en alla de très-bonne heure, +paraissant obéir à un mot d'ordre de dispersion. Finalement, lorsque +les dix-huit colonnes épuisées étaient au loin en opération, celle du +maréchal entre Médéah et Boghar, on apprit soudainement qu'Abd-el-Kader, +les tournant toutes avec deux mille cavaliers du sud, avait pénétré +par la vallée de l'Isser jusque chez les Krachena dont il avait tué les +chefs nos agents et pillé les tentes. Il était donc à l'entrée de la +Métidja, la plaine de la grande colonisation, défendue seulement par +trois ou quatre douzaines de gendarmes dispersés, à douze lieues d'Alger +qui n'avait pas de garnison, et où un bataillon de condamnés, outre la +milice, dut être formé à la hâte et armé. L'alerte fut des plus vives; +Alger ne courait là aucun risque, ni l'Algérie non plus, car la pointe +audacieuse d'Abd-el-Kader ne pouvait être qu'une incursion; mais les +oreilles des colons de la Métidja l'échappèrent belle! + +«La sérénité du maréchal dans cette redoutable crise, on pourrait dire +sa gaieté, nous remplit d'étonnement et d'admiration. Ce calme profond +d'un chef responsable sur qui la presse algérienne et métropolitaine +s'apprêtait à déchaîner toutes ses colères, et aussi des veilles +continuelles, des fatigues excessives pour son âge furent, dans cette +campagne ultra-laborieuse de près d'une année, des faits qui mirent +dans un nouveau relief la vaillante organisation morale et physique du +gouverneur. Mais son rôle, dans l'action, ne différa pas et ne pouvait +pas différer de celui des autres généraux lancés comme lui, avec de +petits groupes, à la poursuite d'un ennemi qui n'avait pas de corps et +se montrait partout inopinément, alors que les populations indigènes, +d'ailleurs restées en intelligence avec lui, s'étaient généralement +soumises et avaient repris leurs campements accoutumés. + +«La guerre se termina tout à coup, comme il arrive si souvent, par +un hasard qui fut un coup de fortune inattendu. Les cavaliers +d'Abd-el-Kader étaient des gens du désert, grands pillards, et qui, +une fois gorgés de butin, n'avaient plus, selon leur coutume, qu'une +préoccupation, celle de le remporter à leurs tentes, entreprise qui +avait ses difficultés et ses périls. En ce moment, dix compagnies de +jeunes soldats venant de France et un bataillon venant de Djigelly +furent envoyés à tout hasard contre l'émir dans l'Isser. Ils surprirent +la nuit, un peu surpris eux-mêmes, je crois, ses gens livrés aux idées +de retour que j'ai dites. Aux premiers coups de fusil, les Arabes se +débandèrent et coururent vers le sud. Abd-el-Kader abandonné faillit +être pris, et ne put jamais se relever de cet échec qui ne nous coûta +rien. + +«De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action militaire +éclatante, le maréchal parlait souvent avec complaisance, et c'était à +bon droit; elle fut l'une des plus grandes crises, la plus grande crise +peut-être, de sa carrière algérienne. Quand il rentra dans Alger avec +une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré d'un état-major +dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d'une colonne de +soldats bronzés, amaigris, à figures résolues et portant fièrement +leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le +vieux maréchal en jouit pleinement. C'est qu'il venait d'apercevoir de +très-près le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes +renommées et les grandes carrières, à un âge (soixante-deux ans) où, +quand ce cheveu est rompu, il est difficile de le renouer.» + +Pendant que général, officiers et soldats déployaient en Afrique cette +laborieuse et inépuisable vigueur, en France, le gouvernement, les +Chambres et le public suivaient avec une attention perplexe les +événements compliqués de cette guerre disséminée sur un si vaste espace +et sans cesse renaissante. Dans les journaux, dans les correspondances, +dans les conversations, les idées et les opérations du maréchal Bugeaud +étaient incessamment discutées et critiquées, tantôt avec l'ignorance +de spectateurs lointains et frivoles, tantôt avec le mauvais vouloir +accoutumé des adversaires politiques. Tout ce bruit arrivait en Afrique +au maréchal Bugeaud au milieu des travaux et des vicissitudes de +sa campagne, et il s'en préoccupait passionnément, mais sans que +la controverse, dans laquelle il était toujours prêt à se lancer, +l'ébranlât dans ses idées ou le troublât dans son action: «Je connais +l'Afrique, ses habitants et ses conquérants depuis douze années, +m'écrivait M. Léon Roches[53] que j'avais envoyé au maréchal pour le +bien informer de ma propre pensée; j'ai été plus que tout autre en garde +contre les fâcheuses impressions produites en France par les événements +de 1845 à 1846. Cependant je partageais un peu l'opinion générale; +je croyais que M. le maréchal aurait pu centraliser l'action de son +commandement et éviter beaucoup de courses inutiles; je craignais que +le dégoût ne se fût glissé dans les rangs de son armée. J'étais dans +l'erreur. Le maréchal a sans cesse communiqué avec toutes ses colonnes; +ses ordres ont été quelquefois éludés, mais il a toujours pu les faire +arriver à temps. Il a dû avoir la mobilité que nous lui reprochions pour +se trouver toujours, de sa personne, en face de son infatigable ennemi. +Les Arabes nous détestent, tous sans exception; ceux que nous qualifions +de dévoués ne sont que compromis; ils sont tous amis de l'indépendance +qui est, pour eux, le désordre; ils sont tous guerriers; ils conservent +au fond du coeur un levain de fanatisme, et toutes les fois qu'il sera +réchauffé par des hommes de la trempe d'Abd-el-Kader, ils se soulèveront +et tenteront des efforts plus ou moins efficaces, selon nos moyens de +domination, pour nous chasser de leur pays. Mais notre position n'a rien +d'inquiétant; seulement elle sera longtemps encore difficile, car la +domination d'un peuple dont on veut posséder le territoire et qu'on veut +s'assimiler, ne saurait être l'oeuvre de quinze années.» + +[Note 53: Le 5 mars 1846.] + +Je partageais la confiance de l'armée d'Afrique dans son chef, et +j'étais résolu à le seconder énergiquement; mais cette oeuvre, difficile +en elle-même, le devenait bien plus encore quand, dans les accès de sa +colère contre les journaux et les bureaux du département de la guerre, +ou dans les élans de son imagination belliqueuse, le maréchal Bugeaud se +montrait enclin tantôt à accuser par ses plaintes le gouvernement qu'il +servait, tantôt à le compromettre par ses démarches. Il était, comme on +devait s'y attendre, plus préoccupé de sa propre situation que de celle +du cabinet et de sa guerre que de notre politique: délivrer l'Algérie +d'Abd-el-Kader, c'était là son idée et sa passion dominantes, et +pour atteindre à ce but, il était à chaque instant sur le point de +recommencer la guerre avec le Maroc, en poursuivant indéfiniment, sur le +territoire de cet empire, le grand chef arabe qui, soit que l'empereur +Abd-el-Rhaman le voulût ou non, y prenait toujours son refuge. Le +maréchal Bugeaud ne se bornait pas à se laisser aller sur cette pente; +il érigeait son penchant en un plan prémédité, soutenant qu'il fallait à +tout prix enlever à Abd-el-Kader toute chance d'asile dans le Maroc; +et si nous ne voulions pas l'autoriser formellement à cette guerre +d'invasion défensive, il nous demandait de le laisser faire, sauf à en +rejeter plus tard sur lui seul la responsabilité. Ni l'une ni l'autre de +ces propositions ne pouvait convenir à un gouvernement sérieux et décidé +à respecter le droit des gens et sa propre dignité. Nous venions de +conclure avec le Maroc un traité de paix et un traité de délimitation de +la frontière des deux États; nous en réclamions de l'empereur marocain +la stricte observation; nous devions et nous voulions l'observer +nous-mêmes, dût notre lutte contre l'insurrection en Algérie en être +quelque temps prolongée. Je chargeai M. Léon Roches de bien inculquer au +maréchal la ferme résolution du cabinet et la mienne propre à cet +égard; mon envoyé s'acquitta loyalement de sa mission, et après m'avoir +plusieurs fois rendu compte de ses entretiens avec le maréchal, il +m'écrivit le 23 avril 1846: «C'est avec un bien vif sentiment de +satisfaction que je m'empresse d'annoncer à Votre Excellence que M. le +maréchal duc d'Isly a complétement renoncé à son projet d'invasion +dans le Maroc; le prochain courrier emportera sans doute l'assurance +officielle de M. le gouverneur général de cette sage résolution.» + +Je ne sais si cette résolution, même sincèrement prise, eût été par le +maréchal effectivement et longtemps pratiquée; mais le jour même où +M. Roches me l'annonçait d'Alger, nous faisions officiellement et je +faisais moi-même amicalement, auprès du maréchal, une démarche décisive +qui ne devait lui laisser aucun doute sur le ferme maintien de notre +politique, en Algérie comme à Paris. L'empereur Napoléon Ier disait, en +parlant des difficultés de son gouvernement: «Croit-on que ce soit une +chose toute simple de gouverner des hommes comme un Soult ou un Ney?» +Dans notre régime constitutionnel, nous n'avions pas, pour gouverner +leurs pareils, les mêmes moyens que l'empereur Napoléon; mais nous +étions tout aussi décidés que lui à ne pas nous laisser dominer par eux, +et quoique nos procédés fussent autres, notre politique n'était pas plus +incertaine. Je connaissais le maréchal Bugeaud; je le savais loyal et +capable, malgré sa passion, d'entendre raison et de s'arrêter devant le +pouvoir et l'ordre légal; j'usai envers lui des procédés qui conviennent +à un gouvernement libre dans ses rapports avec des agents considérables +et qu'il honore; en lui déclarant péremptoirement notre politique, je +pris soin de lui en développer les motifs et de lui témoigner mon désir +de convaincre son esprit en même temps que nous enchaînions sa volonté. +Je lui écrivis le 24 avril 1846: + +«Vous avez toute raison de vous féliciter de votre longue et pénible +campagne. Je n'en puis juger les opérations en détail, mais j'en +vois l'ensemble, et cet ensemble prouve le progrès décisif de notre +domination en Algérie, et ce progrès est votre ouvrage. Il y a quelques +années, nous pouvions errer en vainqueurs dans le pays, mais il +appartenait à nos ennemis; aujourd'hui c'est Abd-el-Kader qui vient +errer en agresseur dans un pays qui nous appartient. Il peut encore y +susciter des insurrections et y trouver des asiles; il ne peut plus s'y +établir. La différence est énorme. J'espère que le débat qui va s'ouvrir +dans les Chambres la mettra en lumière et que justice vous sera rendue. + +«Je suis, comme vous, fort loin de croire que, dans ce pays qui est +maintenant à nous, la lutte soit pour nous terminée. Nous aurons encore +souvent et longtemps la guerre, la guerre comme celle que vous venez de +faire. Vous le répétez beaucoup; vous ne sauriez, nous ne saurions le +trop répéter, car il faut que tout le monde ici, gouvernement, Chambres, +public, ne l'oublie pas en ce moment. Nous avons trop dit et trop laissé +dire, à chaque crise de succès, que le triomphe était définitif, +la domination complète, la pacification assurée. Extirpons bien ces +illusions; c'est le seul moyen d'obtenir les efforts nécessaires pour +qu'elles deviennent des réalités. + +«Je vois, par vos dernières dépêches, que votre principale attention +se porte maintenant sur la frontière du Maroc, sur la position +qu'Abd-el-Kader va probablement y reprendre et sur la conduite que nous +y devons tenir. Vous avez bien raison. Abd-el-Kader errant et guerroyant +sur le territoire de l'Algérie, ou Abd-el-Kader campé et aux aguets sur +le territoire du Maroc, ce sont là les deux dangers avec lesquels tour +à tour, tant qu'Abd-el-Kader vivra, nous aurons nous-mêmes à vivre et à +lutter. + +«Je ne compte pas plus que vous sur la sincérité de l'empereur du +Maroc, ni sur son action décidée en notre faveur. Il partage peut-être +réellement, et à coup sûr il est obligé, devant ses sujets, de paraître +partager leur antipathie pour nous et leur sympathie pour l'émir; mais +bien certainement il nous craint, et il craint Abd-el-Kader à cause de +nous; il serait charmé de s'en délivrer en nous en délivrant. S'il ne +le fait pas, c'est qu'il ne le peut pas ou ne l'ose pas. Je crois à son +impuissance pour nous servir, non à sa volonté de servir Abd-el-Kader. +Il laissera ses sujets faire pour l'émir ce qu'il ne pourra pas empêcher +ou ce qui ne le compromettra pas trop avec nous. Il fera pour nous +ce qu'il croira indispensable pour ne pas se brouiller avec nous, et +possible sans se brouiller avec son peuple. Vous voyez que je ne me +fais, à cet égard, aucune illusion. Mais j'ajoute que ces déclarations, +ces apparences ont en Afrique, en France, en Europe, une valeur réelle, +et qu'il faut les conserver. + +«En Afrique, les protestations d'amitié, les apparences de concours de +l'empereur du Maroc ont certainement pour effet de gêner et de contenir +un peu, sur son territoire, le mauvais vouloir de ses sujets, de +décourager et d'intimider un peu, sur le nôtre, les Arabes. L'action +morale d'Abd-el-Kader dans le Maroc et dans l'Algérie en est affaiblie, +la nôtre fortifiée. + +«En France, tenez pour certain que, si les Chambres nous voyaient +brouillés avec le Maroc et engagés contre lui dans une guerre qui serait +nécessairement illimitée quant à l'espace, au temps et à la dépense, +elles tomberaient dans une inquiétude extrême, et ne nous soutiendraient +pas dans cette nouvelle lutte; ou, ce qui serait pire, elles ne nous +soutiendraient que très-mollement, très-insuffisamment, en blâmant et en +résistant toujours. C'est déjà beaucoup que de les décider à porter +le fardeau de l'Algérie; vous savez, vous éprouvez, comme moi, tout ce +qu'il faut prendre de peine, et pas toujours avec succès, pour faire +comprendre les difficultés de notre établissement et obtenir les moyens +d'y satisfaire. Nous avons toujours devant nous un parti anti-africain, +qui compte des hommes considérables, influents, toujours disposés à +faire ressortir les charges, les fautes, les malheurs, les périls de +l'entreprise, et dont les dispositions rencontrent, au fond de bien des +coeurs, un écho qui ne fait pas de bruit, mais qui est toujours là, prêt +à répondre si quelque occasion se présente de lui parler un peu haut. +Nous ne ferions pas accepter un nouveau fardeau, un nouvel avenir du +même genre; et l'Algérie elle-même aurait beaucoup à souffrir du crédit +qu'obtiendraient ses adversaires et du découragement où tomberaient +beaucoup de ses partisans. + +«En Europe, de graves complications ne tarderaient pas à naître. Vous +le savez comme moi: c'est l'explosion soudaine, c'est la grandeur de la +révolution de Juillet, de l'ébranlement qu'elle a causé, des craintes +qu'elle a inspirées, qui ont fait d'abord oublier, puis accepter, par +toutes les puissances, notre conquête de l'Algérie. Il est évident que +nous ne pourrions compter aujourd'hui sur un second fait semblable, +et que l'envahissement, la conquête totale ou partielle du Maroc, +troubleraient profondément la politique européenne. Il est également +évident qu'au bout et par l'inévitable entraînement d'un état de guerre +réelle et prolongée entre nous et le Maroc, l'Europe verrait la conquête +et se conduirait en conséquence. + +«Partout donc, en Afrique, en France, en Europe, et sous quelque +aspect, intérieur ou extérieur, parlementaire ou diplomatique, que nous +considérions la question, le bon sens nous conseille, nous prescrit de +maintenir, entre nous et l'empereur du Maroc, la situation actuelle de +paix générale, de bonne intelligence officielle, de semi-concert contre +Abd-el-Kader; nous devons donner soigneusement à toute notre conduite, +à toutes nos opérations vers l'ouest de l'Algérie, ce caractère qu'elles +sont uniquement dirigées contre l'émir, et n'ont d'autre but que de +garantir la sécurité que l'empereur du Maroc nous doit, qu'il nous +a formellement promise par le traité de Tanger, par le traité de +Lalla-Maghrania, par ses engagements récents; sécurité que, s'il ne nous +la donne pas, nous avons droit de prendre nous-mêmes, fallût-il, pour +cela, entrer et guerroyer sur le territoire marocain. + +«J'ai proclamé, à cet égard, notre droit. Tout le monde l'a reconnu, +y compris l'empereur Abd-el-Rhaman. De quelle façon et dans quelles +limites l'exercerons-nous pour atteindre notre but spécial de sécurité +algérienne en maintenant, entre nous et le Maroc, la situation générale +que je viens de caractériser? Voilà la vraie question, la question de +conduite que nous avons aujourd'hui à résoudre. + +«Je comprends deux systèmes de conduite, deux essais de solution. + +«Nous pouvons entreprendre de poursuivre Abd-el-Kader et sa déira sur +le territoire marocain, partout où il se retirera, ne faisant la +guerre qu'à lui, mais décidés à pousser ou à renouveler notre ou nos +expéditions jusqu'à ce que nous l'ayons atteint et que nous ayons +extirpé définitivement du Maroc ce fléau de l'Algérie, que l'empereur +Abd-el-Rhaman doit et ne peut pas en extirper lui-même. + +«Ce système a pour conséquences, les unes certaines, les autres si +probables qu'on peut bien les appeler certaines: + +«1º De nous condamner à poursuivre, dans le Maroc, un but que nous +avons, depuis bien des années, vainement poursuivi en Algérie, la +destruction ou la saisie de la personne et de la déira d'Abd-el-Kader. +Évidemment les difficultés et les charges seront beaucoup plus grandes, +les chances de succès beaucoup moindres. Nous nous mettrons, avec +beaucoup plus d'efforts, de dépenses et de périls, à la recherche +d'Abd-el-Kader qui se retirera et se déplacera bien plus aisément devant +nous. Là, comme ailleurs, le hasard seul peut nous le faire atteindre, +et ce hasard est encore plus invraisemblable là qu'ailleurs. + +«2º De nous engager bientôt dans la guerre avec le peuple et l'empereur +du Maroc, qui ne pourront souffrir nos expéditions continuelles et +profondes sur leur territoire, et seront inévitablement poussés à faire +cause commune avec l'émir. + +«3º De compromettre le repos intérieur, déjà fort troublé, du Maroc, et +le trône déjà chancelant de l'empereur, et par conséquent de livrer tout +le pays à une anarchie qui le livrera soit à Abd-el-Kader, soit à une +multitude de chefs avec lesquels nous ne pourrons ni traiter, ni vivre; +ce qui nous contraindra fatalement à une guerre prolongée qui n'aura +pour terme que la conquête ou l'abandon forcé de l'entreprise. + +«4º D'amener ainsi, en France et dans nos Chambres les embarras, +en Europe et dans nos relations politiques les complications que +j'indiquais tout à l'heure. + +«Mon cher maréchal, cela n'est pas acceptable. L'enjeu, tout important +qu'il est, ne vaut pas la partie. + +«Voici le second plan de conduite. + +«Ne pas nous proposer de poursuivre indéfiniment Abd-el-Kader et sa +déira dans le Maroc, et de l'en extirper définitivement; mais nous +montrer et être en effet bien décidés à lui rendre, à lui et à sa déira, +le séjour sur le territoire marocain, dans un voisinage assez large de +notre frontière, tout à fait impossible: c'est-à-dire aller le chercher +dans ces limites, l'en chasser quand il s'y trouvera, et châtier +les tribus qui y résident, de telle sorte qu'elles ne puissent ou ne +veuillent plus le recevoir, et qu'il soit, lui, contraint de se retirer +plus loin, assez loin dans l'intérieur du Maroc, pour qu'il ne puisse +plus aussi aisément, aussi promptement, se reporter sur notre territoire +et y fomenter l'insurrection. + +«Nous entretiendrions, à cet effet, dans la province d'Oran, assez de +troupes et des troupes toujours assez disponibles pour faire, au besoin, +sur le territoire marocain rapproché de notre frontière, parmi +les tribus qui l'habitent et dans les limites qui seraient jugées +nécessaires, une police prompte, efficace, et y empêcher tout +établissement, toute résidence d'Abd-el-Kader et de sa déira. Nous +rentrerions chez nous après l'avoir chassé de ces limites et avoir +sévèrement châtié les tribus qui l'y auraient reçu; nous détruirions +ainsi, sinon notre ennemi lui-même, du moins tout asile, tout repaire +pour lui près de nous, et nous créerions, entre lui et nous, un certain +espace où il ne pourrait habiter, et qui deviendrait, pour nous, contre +la facilité de ses entreprises futures, une certaine garantie. + +«Ce second plan de conduite n'offre aucun des inconvénients du premier. +Il ne nous condamne point à poursuivre indéfiniment un but qui nous +échappe sans cesse et recule indéfiniment devant nous. Il ne nous engage +point, avec l'empereur du Maroc et son peuple, dans une guerre générale. +Il ne compromet pas le repos intérieur de cet empire et la sûreté de +son gouvernement actuel que nous avons intérêt à conserver. Enfin, il ne +peut donner naissance à aucune complication grave dans notre politique +européenne, car s'il prouve notre ferme résolution de garantir la +sécurité de nos possessions d'Afrique, il prouve en même temps notre +sincère intention de ne pas les étendre par de nouvelles conquêtes. + +«Ce plan a, je le reconnais, l'inconvénient de ne pas extirper +définitivement le mal, et d'en laisser subsister le principe, plus loin +de nous, mais encore à portée possible de nous et avec des chances +de retour. C'est là une situation que, lorsqu'on est en présence +de populations semi-barbares et de gouvernements irréguliers et +impuissants, on est souvent contraint d'accepter. Il n'y a pas moyen +d'établir, avec de tels gouvernements et de tels peuples, même après +leur avoir donné les plus rudes leçons, des relations sûres, des +garanties efficaces. Il faut, ou pousser contre eux la guerre à fond, +jusqu'à la conquête et l'incorporation complète, ou se résigner aux +embarras, aux incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisinage, +en se mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la +source qu'on ne peut tarir. C'est entre ces deux partis que nous sommes +obligés d'opter. + +«Après y avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé le pour et le contre +de ces diverses conduites, le Roi et le conseil, mon cher maréchal, +ont adopté la seconde comme la plus conforme, tout bien considéré et +compensé, à l'intérêt de notre pays. Le ministre de la guerre vous a +envoyé, ces jours derniers, des instructions qui en sont la conséquence. +J'ai voulu vous en dire le vrai caractère et les motifs. Il y aura, je +n'en doute pas, dans ce système, des inconvénients et des difficultés +graves, de l'imprévu et de l'incomplet fâcheux. Cela arrive dans tout +système. Vous saurez, j'en suis sûr, dans l'exécution de celui-ci, en +corriger, autant qu'il se pourra, les défauts, et le rendre efficace en +vous contenant dans ses limites.» + +Je ne fus point trompé dans mon attente; le maréchal Bugeaud sentit le +poids de nos raisons et de notre volonté. Plus résigné que convaincu, +mais sincèrement résigné, il me répondit le 30 avril: «Ce que vous me +dites de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc me paraît +d'une grande justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là +qu'il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considérant +que la question militaire et le succès de notre entreprise en Afrique, +je raisonnerais autrement. Mais vous avez dû voir, dans mes dépêches +et dans les instructions que je viens de donner à MM. de Lamoricière et +Cavaignac, que j'entrais entièrement dans votre politique. Ainsi, n'ayez +aucune inquiétude à cet égard; il sera fait comme vous l'entendez, et je +vais encore me servir de vos propres expressions pour en bien pénétrer +les généraux qui sont à la frontière.» + +Contraint ainsi de renoncer, quant à la guerre, à son plan favori, +le maréchal Bugeaud chercha, dans la seconde des idées qu'il avait +fortement à coeur, dans son plan de colonisation militaire, une +compensation à ses déplaisirs. Au printemps de 1846, après les succès de +sa campagne contre la grande insurrection de 1845, il reprit un moment +le projet de retraite qu'il avait aussi conçu un moment en 1844, après +sa victoire sur le Maroc. Des articles de journaux l'avaient replongé +dans un accès de colère et de tristesse: «Je sais, m'écrivait-il[54], +que vous voulez me défendre à la tribune et que vous me défendrez bien; +mais votre éloquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous +les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester, à de telles conditions, au +poste pénible et inextricable où je suis? Mon temps est fini, cela +est évident; l'oeuvre étant devenue quelque chose, tout le monde +s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis +m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre. Je m'éloigne donc +de la rive. J'ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le ministre +de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande que je fais +d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et mon âge qui ne +me permettent plus de supporter un tel fardeau, et sur mes affaires de +famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c'est +que je ne veux pas être l'artisan des idées fausses qui règnent +très-généralement sur les grandes questions d'Afrique; je ne redoute +ni les grands travaux de la guerre, ni ceux de l'administration; mes +soldats et les administrateurs de l'Algérie le savent très-bien; mais +je redoute l'opinion publique égarée. Je suis toujours plein de +reconnaissance de la grande mission qui m'a été confiée; je n'ai pas +oublié que c'est à vous, en très-grande partie, que je la dois, et je +ne l'oublierai jamais, quoi qu'il arrive. Je sais aussi que c'est à vous +que je dois d'avoir été bien aidé dans cette rude tâche. Vous pouvez +donc compter sur mon attachement reconnaissant, comme je compte sur +votre haute estime. Je vous demande aujourd'hui une faveur; c'est de me +faire accorder un congé définitif pour les premiers jours de juillet, +en me laissant la faculté de remettre l'_intérim_ à M. le général +de Lamoricière, comme aussi de prolonger mon séjour pendant quelques +semaines si je me trouvais en présence de circonstances très-graves. +Dans trois mois, je serai soustrait à cet enfer.» + +[Note 54: Les 11 et 30 avril 1846.] + +Je me refusai à son prétendu désir; je le défendis énergiquement à +la tribune; un incident ministériel le remit en confiance; fatigué +et souffrant, le maréchal Soult avait quitté l'administration active, +conservant encore pour quelque temps un siége dans le cabinet et le +titre de président du conseil; le général Moline Saint-Yon l'avait +remplacé dans le département de la guerre; le maréchal Bugeaud, loin de +redouter sa malveillance, était en bons rapports avec lui et se louait +de ses procédés. Il vint passer en France quelques semaines, et, rentré +à Alger en octobre 1846, il porta sur son plan de colonisation militaire +tous ses efforts. En même temps que, dans sa correspondance officielle +ou particulière, il insistait sans relâche sur ce point, il écrivait des +brochures pour démontrer aux Chambres et au public, les mérites de son +système, et réfuter les objections qui s'élevaient de toutes parts. Nous +lui avions promis de demander aux Chambres les fonds nécessaires pour en +faire un sérieux essai; il lui revint que la question, reproduite dans +le conseil, avait de nouveau été ajournée; il écrivit au Roi[55]: + +[Note 55: Le 30 décembre 1846.] + +«Sire, + +«Lorsque, au mois de septembre dernier, j'eus l'honneur insigne +d'entretenir Votre Majesté de l'importance de la colonisation militaire +pour la consolidation de notre conquête, vous parûtes partager mon +opinion, comme vous l'aviez déjà fait l'année précédente, dans un +conseil où je fus appelé. Votre Majesté m'engagea à en parler à M. +Guizot, pour tâcher d'obtenir de ce ministre, avant mon départ, +un engagement formel de poser la question devant les Chambres, dès +l'ouverture de la prochaine session, par la demande d'un crédit d'essai. +Cet engagement a été pris par M. Guizot, en ce qui le concerne, car il +ne pouvait s'engager pour ses collègues. J'étais donc autorisé à compter +sur le succès puisque j'avais l'assentiment du Roi et d'un ministre qui +exerce, à juste titre, une haute influence dans le conseil. Cependant on +m'apprend qu'après une haute délibération, la question a été ajournée. +Est-ce une fin de non-recevoir ou bien seulement de la tactique +parlementaire? J'ai demandé des explications sur ce point à M. le +ministre des affaires étrangères. Si c'est une fin de non-recevoir, +Votre Majesté voudra bien se rappeler les paroles que j'eus l'honneur +de lui adresser lorsqu'elle insistait pour mon retour en Afrique; ces +paroles, les voici:--Sire, j'obéis; mais je supplie Votre Majesté +de faire que j'aie quelque chose de grand, de décisif à exécuter en +colonisation. Après avoir fait les grandes choses qui ont résolu les +deux premières questions, la conquête du pays et l'organisation du +gouvernement des Arabes, je ne voudrais pas m'user dans les misères +d'un peuplement impuissant qui, ne pouvant satisfaire en aucun point les +impatiences publiques, me ferait chaque jour assaillir par des critiques +et même des outrages. Je viens d'adresser à M. Guizot un Mémoire sur +la colonisation en général. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien en +agréer une copie. Si ce travail ne me rallie pas la majorité du +conseil, il ne me restera plus qu'à faire des voeux pour qu'on trouve de +meilleurs moyens d'assurer l'avenir de l'Algérie. + +«Je suis, etc., etc. + +«Maréchal DUC D'ISLY.» + +Nous n'avions nul dessein d'ajourner la promesse que nous avions faite +au maréchal, et au moment où il la réclama, nous nous disposions à +l'acquitter. Quand la session se rouvrit, le 11 janvier 1847, le Roi +dit aux Chambres dans son discours: «Vous aurez aussi à vous occuper de +mesures propres à seconder, dans nos possessions d'Afrique, le progrès +de la colonisation et de la prospérité intérieure. La tranquillité, si +heureusement rétablie dans l'Algérie par la valeur et le dévouement de +notre armée, permet d'examiner mûrement cette importante question, sur +laquelle un projet de loi spécial vous sera présenté.» Le 19 février +suivant, j'écrivis au maréchal Bugeaud: «Les deux projets de loi sur +l'Algérie, l'un de crédits supplémentaires ordinaires, l'autre d'un +crédit extraordinaire de trois millions pour des essais de colonisation +militaire, seront présentés sous peu de jours. Votre présence à la +Chambre pendant la discussion sera indispensable. Le ministre de la +guerre vous a envoyé l'ordre de venir à ce moment. Je vous répète, mon +cher maréchal, que c'est indispensable et que j'y compte. La question +sera posée solennellement, par un projet de loi spécial annoncé dans +le discours de la couronne. Il faut que la discussion soit complète, +et elle ne peut pas être complète sans vous. Nous soutiendrons, je +soutiendrai très-fermement le projet de loi; mais il y a une foule de +points que vous seul pouvez éclaircir, une foule de questions auxquelles +vous seul pouvez répondre. Je l'ai dit avant-hier à ce jeune officier +que vous m'aviez présenté, M. Fabas, et qui me paraît fort intelligent. +Il va écrire une brochure dont je lui ai indiqué les bases. Je vous +attends donc vers le milieu de mars, au plus tard. Je suppose que le +débat viendra du 15 au 30 mars.» + +Le projet de loi fut, en effet, présenté le 27 février. L'exposé des +motifs commençait par rappeler les divers essais et les divers modes +de colonisation tentés en Algérie, surtout depuis le gouvernement +du maréchal Bugeaud. Il énumérait les résultats déjà obtenus, plus +importants qu'on ne le croyait en général, quoique bien insuffisants et +encore bien loin du but: «En résumé, disait le ministre de la guerre, +vingt-sept centres nouveaux de colonisation ont été fondés dans la +province d'Alger depuis la conquête: six villes anciennes ont été +reconstruites, sans compter celle d'Alger, qui est devenue une ville +européenne de premier ordre, et une population d'environ 73,000 âmes +s'est constituée dans cette province. Huit centres nouveaux ont +été créés dans la province d'Oran; trois villes y ont été relevées, +indépendamment de celle d'Oran, et une population européenne de plus de +22,000 âmes s'y est fixée. Dans la province de Constantine, huit centres +nouveaux ont été fondés; trois villes anciennes y ont été rebâties, et +une population européenne de près de 12,000 âmes s'y est établie..... +Mais jusqu'à ce que la consécration du temps ait plus universellement +établi notre domination en Algérie, jusqu'à ce qu'une population +européenne compacte ait couvert toute la surface du sol disponible, il +est d'un haut intérêt pour la sécurité des personnes et des propriétés, +cette première condition de tout progrès colonial, de fonder au coeur du +pays, sur les limites des territoires occupés, en présence d'un peuple +fanatique, admirablement constitué pour la guerre et toujours accessible +aux idées de rébellion, de quelque part qu'elles viennent, il est, +dis-je, d'un haut intérêt de fonder une colonisation plus forte, +plus défensive que la colonisation libre et civile, en un mot, une +colonisation _armée_. Cette colonisation d'avant-garde, qui doit former +en quelque sorte le bouclier des établissements fondés derrière elle, +qui doit se servir du fusil comme de la bêche, qui doit être toujours +prête à se défendre elle-même et à protéger ses voisins, ce serait en +vain qu'on en chercherait les éléments dans une population étrangère au +métier des armes; ceux-là seuls qui ont su opérer la conquête peuvent +entreprendre efficacement cette oeuvre militaire qui n'en est que +la continuation, parce que seuls ils sont à même de fournir un choix +d'hommes jeunes, vigoureux, acclimatés, aguerris, énergiques, capables +enfin de tenir constamment les Arabes en respect et de leur faire +comprendre que nous voulons décidément rester les maîtres du pays. + +«Dans le but d'encourager, au moyen de cette protection puissante, +l'envahissement plus rapide du sol par les exploitations européennes +jusqu'ici timidement concentrées sur quelques parties du littoral, comme +aussi pour donner un témoignage de satisfaction à l'armée d'Afrique qui, +en toute circonstance, a si bien mérité de la France par la continuité, +l'éclat et le désintéressement de ses services, le Roi, mû par une +pensée analogue à celle qui avait dirigé Napoléon lorsqu'en 1808, il +décréta les camps de Juliers et d'Alexandrie, nous a chargés de +vous présenter un projet de loi ayant pour objet d'obtenir un crédit +extraordinaire, spécialement destiné à fonder en Algérie des camps +agricoles qui comprendraient mille soldats.» + +Le projet exposait ensuite avec détail l'organisation de ces camps +agricoles et tout le régime de cette colonisation militaire appelée à +se transformer, par degrés, en colonisation civile et définitive. +La plupart de ces dispositions étaient empruntées aux idées et aux +brochures du maréchal Bugeaud. + +Quand ce projet de loi arriva à Alger, il trouva le maréchal atteint +d'un rhume violent et presque alité à la suite de courses rapides et +répétées par une saison rigoureuse: «Je viens de me faire lire l'exposé +des motifs, m'écrivit-il[56]; si je ne comptais que sur cet exposé le +projet me paraîtrait bien malade; je n'ai rien vu de plus pâle, de plus +timide, de plus incolore que ce discours du ministre de la guerre; on y +a mêlé l'historique incomplet de la colonisation, le système du général +Lamoricière, celui du général Bedeau; enfin, le mien arrive comme +accessoire. On ne l'appuie par aucune des grandes considérations; on lui +donne la plus petite portée possible; on l'excuse bien plus qu'on ne le +recommande et qu'on n'en démontre l'utilité. Je compte infiniment peu +sur la parole du ministre de la guerre; mais je compte infiniment sur la +vôtre. C'est maintenant l'oeuvre du ministère; vous ne voudrez pas lui +faire éprouver un échec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un intérêt +patriotique; mon intérêt personnel s'accommoderait fort bien de +l'insuccès. Je suis déjà un peu vieux pour la rude besogne d'Afrique, +et vous savez que, si je tiens à conserver le gouvernement après avoir +résolu les questions de guerre et de domination des Arabes, c'est +uniquement pour faire entrer le pays, avant de me retirer, dans une +voie de colonisation qui puisse perpétuer notre conquête et délivrer la +France du grand fardeau qu'elle supporte. Il y a de l'amélioration dans +ma santé; j'espère que je pourrai partir le 14.» + +[Note 56: Le 9 mars 1847] + +Quelques jours plus tard, le 15 mars, il me récrivit: «C'est encore de +mon lit de douleur que je vous écris. Ayant besoin de guérir vite, j'ai +supplié le docteur de m'appliquer les remèdes les plus énergiques pour +dissiper ma violente maladie de poitrine; les pommades révulsives, les +vésicatoires, les purgations, les compresses camphrées, l'eau sédative, +rien n'a été négligé; on m'a martyrisé; ma poitrine n'est qu'une plaie, +et cependant il n'y a pas d'amélioration dans mon état intérieur. Je +commence à craindre sérieusement de n'être pas en état de me rendre à +Paris avant la fin du mois, et dès lors, qu'irais-je y faire? Les partis +seront pris; la commission aura fait son rapport; s'il est favorable, la +chose ira probablement bien; s'il ne l'était pas, ce ne serait pas moi +qui ferais changer le résultat.» + +Un _post-scriptum_ ajouté à cette lettre portait: «J'apprends, par une +lettre particulière, les noms des commissaires de sept bureaux de la +Chambre pour les crédits d'Afrique. Je crois la majorité d'entre eux +très-peu favorable. Le gouvernement, qui est si fort dans tous les +bureaux, n'a donc pas cherché à faire prévaloir les candidats de son +choix. Tout ceci est d'un bien mauvais augure.» + +Les informations du maréchal ne le trompaient pas; la commission élue +dans la Chambre des députés pour examiner le projet de loi fut presque +unanimement contraire; elle choisit pour son président M. Dufaure +qui, dans la session précédente, s'était hautement prononcé contre la +colonisation militaire. Indépendamment des objections spéciales qu'on +adressait au plan du maréchal Bugeaud, c'était l'instinct général de la +Chambre qu'il y avait là une prétention démesurée à se passer du +temps pour l'une de ces oeuvres dans lesquelles le temps est l'allié +nécessaire des hommes. Il fut bientôt évident que le projet de loi ne +serait pas adopté. Nous n'en avions pas fait une question de cabinet; +quelque importante que fût l'affaire, notre politique générale n'y +était nullement engagée; c'était une de ces occasions dans lesquelles +un gouvernement sensé doit laisser à son propre parti une assez grande +latitude, et si nous avions agi autrement, nos plus fidèles amis se +seraient justement récriés. Le maréchal Bugeaud lui-même pressentait le +résultat de cette situation, et prenait d'avance des précautions pour ne +pas s'engager, de sa personne, dans la lutte parlementaire; il ne vint +point à Paris et m'écrivit[57]: «M. le ministre de la guerre a sans +doute déjà fait connaître au conseil ma détermination de me retirer +devant l'accueil que la Chambre a fait au projet de loi sur les colonies +militaires. Je suis sûr qu'_in petto_ vous approuverez ma résolution. De +même que vous ne voudriez pas, en gouvernement, défendre des idées +qui ne seraient pas les vôtres, vous penserez que je ne dois pas +plus vouloir appliquer en Afrique des systèmes de colonisation et +de gouvernement qui répugnent à ma raison pratique, et partant à mon +patriotisme. L'état de ma santé ne me permet pas de me rendre à Paris +comme j'en avais le projet; je fais des remèdes qui exigent que je sois +chez moi tranquille; puis, je dois aller aux eaux. Toutefois, ma forte +constitution me laisse l'espoir de me rétablir dans le courant de +l'année.» + +[Note 57: Les 21 mars et 28 mai 1847.] + +En présence de cette résolution du maréchal; le projet de loi cessait +d'être, pour le cabinet, une question embarrassante; c'était à lui que +nous avions accordé cette tentative; sans lui, et dans la perspective de +sa retraite, le débat n'était pas sérieux. M. de Tocqueville fit, le +2 juin, au nom de la commission, un rapport dans lequel, après avoir +discuté les divers plans de colonisation, et en particulier celui des +camps agricoles, il conclut au rejet du crédit demandé pour en faire +l'essai. Huit jours après la lecture de ce rapport, le gouvernement +retira le projet de loi. + +La retraite du maréchal Bugeaud avait précédé celle-là. En la regrettant +vivement, j'en trouvais le motif sérieux et légitime. Après avoir +accompli une grande oeuvre, la domination de la France en Algérie, le +maréchal avait conçu une grande idée, le prompt établissement en Algérie +d'un peuple de soldats français. C'était vouloir trop et trop vite, +et vouloir ce que repoussait la conviction, également sincère, des +chambres. Devant ce conflit, le maréchal Bugeaud ne pouvait que se +retirer, et il se retirait dignement, car il emportait dans sa retraite +la gloire de sa vie et l'indépendance de sa pensée. Mais pour le +gouvernement du Roi, une grande question s'élevait alors, et qui ne +pouvait être ajournée: quel successeur dans le gouvernement de l'Algérie +fallait-il donner au maréchal Bugeaud? Autour de lui, les lieutenants +éminents ne manquaient pas; le général Changarnier, le général +Lamoricière, le général Bedeau, le général Cavaignac avaient fait leurs +preuves d'habileté comme de bravoure. Pourtant aucun d'eux n'avait +encore été en mesure d'acquérir cette notoriété universelle et cette +prépondérance incontestée qui confèrent, en quelque sorte de droit +naturel et public, le commandement supérieur. L'état des affaires en +Afrique ne demandait plus d'ailleurs que le pouvoir eût un caractère +essentiellement militaire; le maréchal Bugeaud avait réellement accompli +l'oeuvre de la conquête; Abd-el-Kader errait encore çà et là, cherchant +partout les occasions et les moyens de continuer la lutte; mais la +domination française prévalait irrésistiblement; une puissante autorité +morale s'attachait, dans toute l'ancienne Régence et tout à l'entour, au +nom et aux armes de la France, la Grande-Kabylie seule conservait encore +une indépendance qu'il était réservé à M. le maréchal Randon de +dompter. Le jour était venu où le gouvernement de l'Algérie pouvait être +politique et civil en même temps que guerrier. M. le duc d'Aumale était +plus propre que personne à lui donner ce double caractère: il avait +pris part avec distinction, quelquefois avec éclat, à quelques-unes des +campagnes les plus actives; il était aimé autant qu'estimé dans l'armée; +son nom et son rang avaient, sur les Arabes, un sérieux prestige; ils se +rangeaient sous la main du fils du sultan de France, plus aisément que +sous l'épée d'un général vainqueur. Depuis quelque temps déjà, il avait +été plus d'une fois question de lui pour le grand poste que la retraite +du maréchal Bugeaud laissait vacant: le 17 juillet 1843, en annonçant +au maréchal Bugeaud que le Roi se disposait à lui donner le bâton +de maréchal, le maréchal Soult lui écrivait: «M. le duc d'Aumale ne +pourrait consentir à exercer _l'interim_ du gouvernement de l'Algérie; +mais Son Altesse Royale ne renonce point, pour l'avenir, à en devenir +titulaire. Jusque-là, son désir serait d'aller commander, au mois +d'octobre prochain, la province de Constantine, et d'y servir sous vos +ordres.» Quelques mois plus tard[58], le maréchal Bugeaud écrivait à M. +Blanqui: «Je désire qu'un prince me remplace ici; non pas dans l'intérêt +de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question; +on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera +davantage chaque jour un homme capable. Je lui laisserai, j'espère, une +besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore; +c'est une oeuvre de géants et de siècles.» L'année suivante enfin, le +maréchal Bugeaud m'écrivit à moi-même: «Quant au gouvernement du duc +d'Aumale, je n'y vois d'inconvénient que pour la monarchie qui prendra +une responsabilité de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite +en expérience. Je pense que, dès le début, il administrera bien et +deviendra un militaire très-distingué; sur ce point, il ne lui faut +qu'un peu plus d'expérience et de méditation.» + +[Note 58: Le 23 octobre 1843.] + +On a dit souvent que le roi Louis-Philippe avait imposé son fils au +cabinet et à l'Algérie, uniquement par faveur et dans un intérêt de +famille; rien n'est plus faux; le Roi désirait sans doute que les +princes ses fils affermissent sa race en l'honorant; mais il n'a jamais +eu, à ce sujet, ni exigence, ni impatience, et il n'a mis ses fils en +avant que lorsqu'il les a jugés capables de bien servir le pays. Pour +M. le duc d'Aumale en particulier, le Roi a attendu que le temps et les +faits appelassent naturellement le prince au poste qu'il lui désirait; +l'occasion ne pouvait être plus favorable; c'était uniquement à cause +du désaccord entre ses idées et celles des Chambres et par un acte de +sa propre volonté que le maréchal Bugeaud se retirait; le choix du duc +d'Aumale pour lui succéder fut décidé uniquement par des motifs puisés +dans l'intérêt de la France comme de l'Algérie, et de l'administration +civile comme de l'armée; le cabinet en fut d'avis autant que le Roi; +et quand, le 11 septembre 1847, ce prince reçut la charge de gouverneur +général de nos possessions d'Afrique, il y fut appelé comme le +successeur le plus naturel du maréchal Bugeaud, et comme celui +qu'accepteraient le plus volontiers les hommes éminents qui auraient +pu prétendre au pouvoir dont il fut revêtu, comme les soldats et les +peuples sur qui ce pouvoir devait s'exercer. + + + + + CHAPITRE XLII + + LES MUSULMANS A PARIS.--LA TURQUIE ET LA GRÈCE. + (1842-1847). + + +Chefs musulmans à Paris, de 1845 à 1847.--Ben-Achache, ambassadeur du +Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi +d'Égypte Méhémet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de +Perse.--Réchid-Pacha, grand vizir.--Stérilité des tentatives de réforme +de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires +de Syrie.--Progrès dans la condition des chrétiens de Syrie, de 1845 à +1848.--Affaire du consulat de France à Jérusalem en 1843.--Question +des renégats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en +Europe.--Affaires de Grèce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M. +Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions à M. +Piscatory.--Révolution d'Athènes (15 septembre 1843).--Opinion de +M. Colettis.--Assemblée nationale en Grèce.--Établissement du régime +constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Pétersbourg +et de Vienne.--Arrivée de M. Colettis en Grèce.--Ministère +Maurocordato.--Sa chute.--Ministère Colettis et Metaxa.--M. Metaxa +se retire.--Ministère Colettis.--Hostilité de sir Edmond Lyons.--Ma +correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers +M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir +Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires +en Angleterre.--Son attitude envers la Grèce et le ministère de M. +Colettis.--Fermeté de M. Colettis.--Troubles intérieurs en Grèce.--M. +Colettis les réprime.--Querelle entre les cours d'Athènes et de +Constantinople.--Maladie et mort de M. Colettis. + + +De 1845 à 1847, j'ai vu arriver à Paris les représentants de toutes +les grandes puissances musulmanes d'Europe, d'Afrique et d'Asie: +Sidi-Mohammed-ben-Achache, ambassadeur de l'empereur du Maroc; +Ibrahim-Pacha, fils aîné et héritier du vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali; +Ahmed-Pacha, bey de Tunis; Mirza Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur du schah +de Perse. A la même époque, le réformateur de la Turquie, Réchid-Pacha, +était ambassadeur de la Porte en France, et quittait son poste pour +aller reprendre, à Constantinople, d'abord celui de ministre +des affaires étrangères, puis celui de grand vizir. J'ai traité, +non-seulement de loin et par correspondance, mais de près et par +conversation avec ces chefs musulmans qui, par leur présence presque +simultanée, rendaient tous hommage à la politique comme à la puissance +française, et venaient rechercher, avec le gouvernement du roi +Louis-Philippe, des liens plus étroits. J'ai trouvé en eux des hommes +très-divers, placés à des degrés inégaux de civilisation et de lumières, +et souvent animés de desseins contraires. Mes rapports avec eux tous ont +abouti à me donner, du monde musulman en contact avec le monde chrétien, +la même idée et à me faire pressentir le même avenir. Il n'y a rien de +sérieux à espérer du monde musulman, ni pour sa propre réforme, ni pour +les chrétiens que le malheur des événements a placés sous ses lois. + +Le Marocain Sidi-Mohammed-ben-Achache était un jeune Arabe d'une +figure charmante, grave, modeste et douce, de manières élégantes et +tranquilles, attentif à se montrer scrupuleusement attaché à sa foi, +respectueux avec dignité et plus préoccupé de se faire respecter et bien +venir, lui et le souverain qu'il représentait, que d'atteindre un but +politique déterminé. Sa personne et son air rappelaient ces derniers +Maures Abencerrages de Grenade dont sa famille perpétuait à Tétuan, où +elle s'était établie en quittant l'Espagne, la grande existence et les +souvenirs. Il était envoyé à Paris pour faire, entre la France et le +Maroc, acte de bons rapports et pour donner au traité du 10 septembre +1844 tout l'éclat de la paix, plutôt que pour conclure avec nous aucun +arrangement spécial et efficace. + +Le bey de Tunis, Ahmed-Pacha, se conduisit, pendant tout son séjour +en France, en politique intelligent et adroit, sans vraie ni rare +distinction, mais avec un aplomb remarquable, soigneux de conserver une +attitude de prince souverain en faisant sa cour à un puissant voisin de +qui il attendait sa sûreté. Il ne cessait de se répandre en admiration +et en flatterie sur la civilisation chrétienne et française, tout en +restant musulman de moeurs et de goûts, quoique sans zèle. Peu avant +de venir en France, il avait, pour plaire aux philanthropes chrétiens, +décrété dans sa régence l'abolition de l'esclavage des noirs. A Paris, +à Lyon, à Marseille, partout où il s'arrêtait, il faisait aux +établissements charitables d'abondantes largesses. Il s'empressait à +promettre des réformes qui ne lui inspiraient ni goût, ni confiance, et +il croyait pouvoir toujours payer, avec des compliments et des présents, +les services dont il avait besoin. + +Ibrahim-Pacha était un soldat vaillant avec prudence, plus rusé que +fin, et sensé avec des sentiments et des habitudes vulgaires. La haute +fortune, la société intime et la forte discipline de son père avaient +fait de lui ce qu'un homme supérieur peut faire d'un homme médiocre; +il savait comprendre et servir un dessein, commander des troupes, +administrer des domaines; mais il était étranger à toute vue élevée, +à toute initiative originale et hardie, plus avide qu'ambitieux, avare +jusqu'à la parcimonie, préoccupé surtout, comme il le disait lui-même, +du désir de devenir le prince le plus riche du monde, sans souci et sans +don de plaire, et capable de cruauté comme de servilité dans l'exercice +d'une autorité qu'il eût été incapable de fonder. Il subissait avec +terreur l'ascendant de son père: lorsque, en 1844, Méhémet-Ali, dans un +accès de colère qui touchait à la folie, quitta tout à coup Alexandrie +pour se rendre au Caire, en menaçant d'un châtiment exemplaire tous ceux +qu'il laissait derrière lui, «j'ai vu, m'écrivait naguère le marquis de +Lavalette qui était alors consul général de France en Égypte, j'ai vu +Ibrahim-Pacha, qui ne se sentait plus la tête sur les épaules, verser +des larmes d'effroi:--C'est à moi, me disait-il, que mon père paraît en +vouloir plus qu'à d'autres; pourtant, que peut-il me reprocher? Ne lui +ai-je pas obéi toute ma vie? Quand je commandais ses armées, quel que +fût l'état de ma santé, je n'ai jamais pris un congé de vingt-quatre +heures sans l'avoir obtenu de lui; je me suis fait bourreau pour lui +plaire; et il me raconta que, plusieurs années auparavant, son père avait +pour intendant de ses finances un certain Copte dont lui, Ibrahim, lui +avait souvent signalé la corruption sans que Méhémet-Ali, qui se méfiait +de tous les deux, voulût en croire les dires de son fils. Un jour, +Ibrahim, qui commandait le camp de Kouka aux environs du Caire, vit +entrer dans sa tente le Copte porteur d'un billet cacheté du grand +pacha. Ibrahim ouvrit le billet, le lut, le relut, prit un pistolet +placé près de lui et brûla la cervelle au malheureux financier. Le +billet portait: «Tue-moi ce chien de ta propre main.» Tant de docilité +ne donnait pas au vice-roi plus de confiance ou de complaisance pour +son fils. Ibrahim malade eut quelque peine à obtenir de son père la +permission de se rendre en France, aux eaux thermales du Vernet, que +lui conseillait le docteur Lallemand, son médecin. Il y vint enfin, +sans aucun but politique, et, après trois mois de séjour au Vernet, +il parcourut la France et passa six semaines à Paris, en observateur +froidement curieux, plus préoccupé de sa santé et de ses grossiers +plaisirs que de son avenir. «Mon fils le séraskier est plus vieux que +moi,» disait Méhémet-Ali, et le père survécut en effet à son fils, en +même temps qu'à sa propre raison. L'établissement héréditaire de sa +famille en Égypte, et l'Égypte ouverte, comme un beau et fertile champ, +aux travaux et aux rivalités de l'Europe, le génie et la gloire de +Méhémet-Ali ont fait cela, mais rien de plus. + +L'ambassadeur persan, Mirza Mohammed Ali-Khan, était un courtisan +insignifiant, envoyé en France par le schah son maître, plutôt par +vanité que par dessein sérieux, peut-être pour satisfaire à quelque +intrigue ou à quelque rivalité de la cour de Téhéran. Sa présence à +Paris et sa conversation ne firent que me confirmer dans l'idée que +j'avais déjà de l'état de décadence et d'anarchie stérile dans lequel la +Perse était depuis longtemps tombée. + +Il manquait à Réchid-Pacha l'une des qualités les plus nécessaires au +succès de l'oeuvre qu'il tentait dans son pays; il était trop peu Turc +lui-même pour être, en Turquie, un puissant réformateur. Quand Pierre le +Grand entreprit de lancer la Russie dans la civilisation européenne, il +était et resta profondément russe; novateur ambitieux et audacieux, il +voulait grandir rapidement sa nation, mais il lui était semblable et +sympathique par les moeurs, les passions, les traditions, les rudes et +barbares pratiques de la vie. Le sultan Mahmoud II était aussi Turc que +les janissaires qu'il détruisait, et ses efforts avaient pour but de +rétablir partout son pouvoir bien plus que de réformer l'état social et +le gouvernement de ses peuples. Élevé dès sa jeunesse et engagé toute sa +vie dans les relations de la Turquie avec l'Europe, Réchid-Pacha devint +surtout un diplomate européen: observateur plus fin que profond et +politique adroit sans courage, il avait l'esprit frappé des périls que +faisaient courir à sa patrie les entreprises et les luttes des grandes +puissances européennes; il s'adonna au désir et à l'espoir de faire +pénétrer dans l'empire ottoman quelques-unes des conditions et des +règles de la civilisation européenne: non que, dans le fond de son +coeur, il l'admirât et l'aimât mieux que les moeurs et les traditions +musulmanes: «Il aimait sincèrement son pays et son maître, m'écrivait +naguère le comte de Bourqueney qui l'a bien observé et connu pendant son +ambassade à Constantinople; cet amour avait même quelque chose de ce +que nous appelons le patriotisme; il ne concevait pas la vie sans le +Bosphore, le harem et le pillau;» mais il voyait, dans une certaine +assimilation du gouvernement turc aux gouvernements européens, le +seul moyen de conserver, à son pays et à son maître, dans la politique +européenne, leur place et leur poids. Satisfaire l'Europe en Turquie +pour maintenir la Turquie en Europe, ce fut là son idée dominante et +constante. Pour réussir dans cette difficile entreprise, il avait à +lutter d'une part contre les intrigues et les rivalités du sérail, +de l'autre, contre les instincts, les traditions, les préjugés et les +passions fanatiques de son pays. Habile dans l'intérieur du sérail, +aussi fin courtisan qu'intelligent diplomate, il réussit souvent à +prendre, garder et reprendre le pouvoir auprès du sultan; mais quand il +fallait agir sur la vieille nation turque et l'entraîner à sa suite, +il manquait de vigueur et d'autorité; ni guerrier, ni fanatique, +plus humain qu'il n'appartenait à sa race et craintif jusqu'à la +pusillanimité, sa personne n'accréditait et ne soutenait pas ses +réformes; il jetait au vent des semences étrangères sans posséder ni +cultiver fortement lui-même le sol où elles devaient prendre racine et +croître. + +C'est, dans la vie publique, une tentation trop souvent acceptée que +de payer le public et de se payer soi-mêmes d'apparences. Peu d'hommes +prennent assez au sérieux ce qu'ils font et eux-mêmes pour avoir à coeur +d'être vraiment efficaces et d'avancer réellement vers le but qu'ils +poursuivent. Quand Réchid-Pacha avait publié en Turquie et dans toute +l'Europe les réformes écrites dans le hatti-schériff de Gulhané[59], il +était satisfait de lui-même et pensait que l'Europe aussi devait être +satisfaite. Quand les diplomates européens à Constantinople avaient +obtenu dans l'administration turque quelques progrès et en faveur des +chrétiens d'Orient quelques concessions, ils croyaient avoir beaucoup +fait pour l'affermissement de l'empire ottoman et pour la paix entre les +musulmans et les chrétiens réunis sous ses lois. Mensonge ou illusion +des deux parts: ni le réformateur turc, ni les diplomates européens +ne se rendaient un compte assez sévère des problèmes qu'ils avaient +à résoudre et n'étaient assez exigeants avec eux-mêmes; s'ils avaient +sondé à fond les difficultés de leurs entreprises et pesé exactement ce +qu'ils appelaient leurs succès, ils auraient bientôt reconnu l'immense +insuffisance de leurs oeuvres. Il ne faut pas leur reprocher avec trop +de rigueur leur vaine confiance; l'homme a grand'peine à croire qu'il +fait si peu quand il promet tant, et quand il a quelquefois tant de +peine à prendre pour le peu qu'il fait. Mais ceux-là seuls sont de vrais +acteurs politiques et méritent l'attention de l'histoire qui, soit +avant d'entreprendre, soit lorsqu'ils agissent, pénètrent au delà de la +surface des choses, ne prennent pas des apparences fugitives pour +des résultats effectifs, et poursuivent fortement dans l'exécution le +sérieux accomplissement de leurs desseins. + +[Note 59: Du 3 novembre 1839.] + +Plus j'ai causé et traité avec ces politiques musulmans, les plus +considérables et les plus éclairés de leurs pays divers, plus j'ai été +frappé du vide et de l'impuissance qu'ils révélaient eux-mêmes dans cet +islamisme dont ils étaient les représentants. Tous étaient, au fond, +tristes et inquiets de l'état de leur gouvernement et de leur nation; +tous se montraient préoccupés d'un certain besoin de réformes; mais il +n'y avait, dans leurs idées et leurs efforts en ce sens, ni spontanéité, +ni fécondité; ils ne pensaient point; ils n'agissaient point sous +l'impulsion de la pensée propre et de l'activité intérieure de la +société musulmane; leurs désirs et leurs travaux réformateurs n'étaient +que de pénibles emprunts à la civilisation européenne et chrétienne; +emprunts contractés uniquement pour soutenir une vie chancelante, en +s'assimilant un peu à des étrangers au voisinage et à la puissance +desquels on ne pouvait échapper. L'imitation et la crainte sont deux +dispositions essentiellement stériles; l'imitation ne pénètre point les +masses et la contrainte demeure sans sincérité. Livrés à eux-mêmes, +tous ces musulmans, Turcs, Égyptiens, Arabes, n'auraient rien fait de ce +qu'on essayait sur eux; et pour quiconque n'était pas enclin ou obligé à +se payer d'apparences, tout ce qu'on essayait était superficiel et vain. + +A mesure que j'ai eu à les observer, les faits particuliers m'ont +confirmé dans l'impression générale que me donnaient, sur l'état des +peuples et des gouvernements musulmans, mes rapports avec leurs plus +éminents représentants. La question de Syrie fut une de celles qui, +de 1842 à 1847, tinrent le plus de place, à l'extérieur, dans nos +négociations et, à l'intérieur, dans nos débats. C'était aussi la +question sur laquelle nous étions, à cette époque, le cabinet dans +la situation la plus compliquée, et le public dans l'illusion la plus +routinière. Toutes les fois qu'il s'agissait des chrétiens de Syrie, +l'opposition prenait pour point de départ de ses exigences ou de ses +critiques les anciennes capitulations de la France avec la Porte et +notre droit de protection sur les chrétiens en Orient. On ne se donnait +guère la peine de consulter le texte même de ces traités, conclus pour +la première fois sous François 1er en 1525, renouvelés et amplifiés en +1604 sous Henri IV, en 1673 sous Louis XIV et en 1740 sous Louis XV. +Ils s'appliquaient essentiellement aux agents et aux chrétiens français +établis ou voyageant dans l'empire ottoman, et c'était par voie +d'induction ou de tradition que notre droit de protection s'était étendu +et exercé, dans le Liban surtout, en faveur des chrétiens catholiques +sujets de la Porte elle-même. Nous étions parfaitement fondés et +résolus à le maintenir dans cette portée; mais, depuis les XVIe et XVIIe +siècles, la situation de la France en Orient était bien changée: elle y +était jadis à peu près la seule puissance chrétienne en rapports intimes +avec la Porte et la seule en mesure d'exercer dans l'empire ottoman, au +profit des chrétiens, une influence efficace. La Russie ne comptait pas +encore en Europe ni à Constantinople. L'Angleterre n'allait pas encore +dans l'Inde par cette voie, et n'y avait encore ni grand intérêt ni +grand crédit. Depuis la dernière moitié du XVIIe siècle au contraire, +nous rencontrions à chaque pas, dans l'empire ottoman, ces deux +puissances actives, jalouses, accréditées. Les chrétiens catholiques +n'étaient plus seuls protégés; les chrétiens grecs avaient aussi un +puissant patron; les chrétiens protestants commençaient à pénétrer et à +influer en Turquie, par leur puissance plutôt que par leur foi. La +Porte exploitait, pour éluder ou atténuer nos anciens droits, ces +complications et ces rivalités. Nous avions beaucoup contribué +nous-mêmes à notre affaiblissement sur ce théâtre; dans les XVIe +et XVIIe siècles, nous étions, pour la Porte, des alliés qui ne lui +suscitaient aucun embarras, ne lui inspiraient aucune inquiétude, ne lui +disputaient aucune de ses provinces. Nous tenions, depuis l'ouverture du +XIXe siècle, une bien autre attitude; nous avions conquis passagèrement +l'Égypte et définitivement l'Algérie; nous avions protégé et affranchi +la Grèce; nous soutenions, contre le sultan, ses vassaux d'Alexandrie et +de Tunis. Non-seulement nous n'étions plus seuls présents et puissants +auprès de la Porte, mais nous lui inspirions des sentiments tout autres +que ceux de notre ancienne intimité; nous avions cessé de lui être aussi +nécessaires et nous lui étions devenus suspects. + +Quand on nous demandait d'agir et de dominer dans le Liban comme eût pu +le faire Louis XIV, on oubliait complètement ces faits; on voulait que +la France pratiquât en Orient la politique de l'ancien régime, en face +de l'Europe telle que l'avaient faite le XVIIIe siècle et la Révolution. + +Je n'eus garde de céder à cette méprise. J'ai déjà dit avec quel soin, +au lieu de prétendre à exercer en Syrie une action isolée et exclusive, +je m'appliquai à m'entendre avec les autres puissances européennes +présentes, comme nous, sur ce théâtre, et à unir dans un but commun ces +influences séparées[60]. Le prince de Metternich entra le premier dans +ce concert, en en acceptant hautement le principe, mais avec mollesse +dans l'exécution. Lord Aberdeen hésita d'abord davantage, en homme moins +empressé à déployer ses idées et plus exigeant pour lui-même quand il +se décidait à agir. Il reconnut bientôt la nécessité comme la justice de +joindre son action à la nôtre, et son ambassadeur à Constantinople, sir +Stratford Canning, plus âpre et aussi sérieux que lui, exécutait avec +une loyale énergie des instructions conformes à ses propres sentiments. +Si j'eusse été obligé de sacrifier à cette entente quelque chose de +la politique naturelle et nationale de la France, j'aurais regretté +le sacrifice tout en en acceptant la nécessité; mais je n'eus rien +de semblable à faire: c'était le voeu et le caractère essentiel de la +politique française en Syrie que la province du Liban fût placée sous +l'autorité d'un chef unique et chrétien, sujet de la Porte et soumis, +envers elle, à certaines conditions, mais administrant directement les +diverses populations de ce qu'on appelait la Montagne, parmi lesquelles +les chrétiens maronites étaient la plus nombreuse et l'objet particulier +de notre intérêt. Ce mode de gouvernement était consacré depuis +longtemps dans le Liban comme un privilège traditionnel, soutenu par la +France, exercé par la famille chrétienne des Chéabs, et dont le chef +de cette famille, l'émir Beschir, avait été, dans ces derniers temps, +l'habile, dur, avide, et quelquefois peu fidèle représentant. C'était +toute l'ambition de la Porte d'abolir ce privilége et de ramener le +Liban sous la seule et directe autorité d'un pacha turc; et ce fut +là, quand, en 1840, elle rentra en possession de la Syrie, toute sa +politique dans cette province. Malgré les désavantages de notre position +en Orient à cette époque, je repris immédiatement, non-seulement en +principe, mais dans mes déclarations à la tribune et dans mon travail +diplomatique, la politique de la France, le rétablissement, dans le +Liban, d'une administration unique et chrétienne. De 1840 à 1848, la +lutte de ces deux politiques a été toute l'histoire de la Syrie: +soit dans notre concert avec les puissances européennes, soit à +Constantinople et auprès de la Porte elle-même, nous n'avons pas cessé +un moment de réclamer la politique chrétienne et française; avec quelque +hésitation et quelque lenteur, l'Angleterre et l'Autriche l'ont acceptée +comme la seule efficace contre l'absurde tyrannie turque; et, malgré des +difficultés sans cesse renaissantes, elle n'a pas cessé, durant cette +époque, de faire, d'année en année, quelque nouveau progrès. + +[Note 60: Voir le tome VI de ces _Mémoires_, pages 244-258.] + +Je ne me refuserai pas le plaisir de résumer ici ces progrès dont +personne n'est moins disposé que moi à exagérer l'importance. J'en ai +déjà indiqué le point de départ[61] A la fin de 1842, après une longue +résistance, la Porte avait enfin consenti à donner, à chacune des +diverses populations du Liban, un chef de sa religion et de sa race, aux +Maronites un chef maronite, aux Druses un chef druse; mais elle apporta, +dans l'application de ce régime, un mauvais vouloir obstiné et la +puissance de l'inertie: les pachas turcs envoyés en Syrie conservèrent +en fait toute l'autorité; les commissaires extraordinaires chargés +d'inspecter et de redresser les pachas persistaient dans la même voie; +le fréquent mélange des Maronites et des Druses dans les mêmes lieux +et la complication des droits de la féodalité locale avec ceux de +l'autorité centrale suscitaient, à la séparation administrative des +deux races, des difficultés inextricables. En 1845, après trois ans +de tâtonnements turcs et de récriminations européennes, la promesse +d'instituer dans le Liban des magistrats indigènes n'était pas encore +sérieusement accomplie; une oppression anarchique s'y perpétuait; la +guerre civile, c'est-à-dire le massacre et le pillage alternatifs, avait +éclaté entre les Druses et les Maronites, toujours au grand détriment +des Maronites, car les officiers turcs, en haine des chrétiens, +soutenaient plus ou moins ouvertement les Druses. Le retour de +Réchid-Pacha à Constantinople, comme ministre des affaires étrangères, +rendit à l'action diplomatique européenne un peu plus d'efficacité; +l'institution de deux caïmacans, ou chefs indigènes, pour les deux +principales races du Liban devint réelle; dans les villes et les +villages où les Maronites et les Druses étaient mêlés, le même principe +fut appliqué au régime municipal; les deux nations eurent, dans ce +régime, sous le nom de _vékils_, des représentants distincts; des +conseils mixtes et élus furent placés à côté des deux caïmacans. Un +système d'impôt contraire aux exigences oppressives de la féodalité +druse fut établi. Le désarmement des Druses, jusque-là beaucoup +plus incomplet que celui des Maronites, s'effectua réellement. Des +territoires contestés entre les deux races furent replacés sous la +juridiction des chefs maronites. Le témoignage des Maronites dans leurs +contestations avec les Druses fut admis en justice. Une déclaration +solennelle de la Porte confirma leurs priviléges religieux. Des +indemnités furent accordées à ceux d'entre eux qui avaient le plus +souffert de la guerre civile. Les couvents chrétiens et les négociants +européens, établis à Beyrouth ou sur les divers points de la Syrie, +reçurent également d'assez larges indemnités pour leurs pertes. +Quelques-uns des officiers turcs qui avaient toléré ou favorisé les +violences contre les chrétiens furent révoqués et punis. Enfin, le +gouvernement de la Syrie et de ses divers pachaliks fut confié à des +partisans de la politique de Réchid, attentifs à faire exécuter, +dans leurs provinces, les promesses que l'Europe recevait de lui à +Constantinople. De 1845 à 1848, l'état des chrétiens de Syrie fut +sensiblement amélioré et put leur faire espérer un autre avenir. + +[Note 61: Tome VI de ces _Mémoires_, pages 256-258.] + +En même temps que les mêmes vices et les mêmes maux, les mêmes essais +de réparation, de réforme et de progrès avaient lieu dans les diverses +parties de l'empire ottoman. En juillet 1843, notre consul à Jérusalem, +le comte de Lantivy, naguère arrivé à son poste, éleva un peu +précipitamment le pavillon français sur la maison consulaire. Aux termes +des capitulations, c'était notre droit[62]; mais à Jérusalem, regardée +par les musulmans comme une de leurs villes saintes et remplie d'une +populace fanatique, ce droit n'avait été depuis longtemps exercé ni +par le consul de France, ni par aucun des consuls étrangers qui y +résidaient. Une émeute violente éclata; la maison consulaire fut +entourée et un moment envahie; dans toute la ville les chrétiens furent +insultés; le consul lui-même, en se rendant au divan local, courut +quelques risques. Le pacha de Jérusalem, tout en reconnaissant notre +droit et en faisant quelques démonstrations contre l'émeute, l'avait +encouragée sous main et n'osait la punir. Avant même d'avoir reçu de moi +aucun ordre, notre ambassadeur à Constantinople porta plainte à la Porte +et demanda une réparation sévère. Mes instructions lui prescrivirent de +la poursuivre chaudement. La Porte hésita, discuta, traîna, offrit des +moyens termes; elle céda enfin, reconnut formellement notre droit et +admit toutes nos conditions: «Je crois, m'écrivit M. de Bourqueney[63], +qu'elles constituent la réparation la plus complète qui ait été obtenue +dans ce pays-ci: le pacha de Jérusalem est destitué. Son successeur +se rendra officiellement chez le consul du Roi pour lui exprimer les +regrets du gouvernement de Sa Hautesse. Les principaux meneurs de +l'émeute seront envoyés aux galères. Le pavillon français sera hissé +solennellement à Beyrouth un jour convenu; et recevra un salut de vingt +et un coups de canon. Le droit de l'élever à Jésusalem demeure intact; +la Porte sait seulement que je me conformerai à l'usage constamment +suivi dans les villes saintes, et respecté par toutes les puissances +européennes, en avertissant confidentiellement notre consul que des +motifs puisés uniquement dans la crainte de compromettre la tranquillité +de la ville me déterminent à suspendre jusqu'à nouvel ordre l'exercice +du droit de pavillon à Jérusalem. J'ai choisi Beyrouth pour le lieu où +nos couleurs seront saluées, d'abord parce que le gouverneur général +de la province y réside, ensuite parce que le retentissement de la +réparation s'étendra de là dans le Liban, et produira, sur les chrétiens +de la Montagne, une vive et salutaire impression.» + +[Note 62: _Article_ 49. Les pachas, cadis et autres commandants ne +pourront empêcher les consuls, ni leurs substituts par commandement, +d'arborer leur pavillon suivant l'étiquette, dans les endroits où ils +ont coutume d'habiter depuis longtemps.] + +[Note 63: Le 12 septembre 1843.] + +A Alep, à Latakié, à Mossoul, des incidents analogues, insultes, +pillages, enlèvements, meurtres, survinrent et amenèrent des résultats +semblables. A Beyrouth, en octobre 1845, un Arabe, employé depuis quinze +ans comme écrivain au consulat de France, et qui s'était rendu pour +affaires dans la petite ville de Zouk, à trois lieues de Beyrouth, +fut arrêté et emprisonné, sans motifs ni prétextes plausibles, par +le commandant turc de l'endroit. Notre consul, M. Poujade, le réclama +vivement; on le lui refusa. Après des instances plusieurs fois +renouvelées et toujours vaines, le consul prévint le fonctionnaire +turc que, s'il persistait dans ses refus, la frégate française _la +Belle-Poule_, qui se trouvait devant Beyrouth, irait jeter l'ancre dans +la rade de Djounié, et enlèverait l'employé du consulat. Nouveau refus +des Turcs. _La Belle-Poule_ se présenta en effet devant Djounié; +le capitaine d'Ornano, qui la commandait, envoya à terre un de ses +officiers, accompagné d'un drogman, pour réclamer encore le scribe +arabe; n'ayant rien obtenu, il fit mettre ses embarcations à la mer, et +elles s'avancèrent armées jusqu'au rivage; l'officier français descendit +de nouveau à terre, et, à son approche, le Turc rendit enfin le +prisonnier. L'affaire fit du bruit à Constantinople; la Porte se +plaignit à notre ambassadeur de cet acte de force militaire; j'écrivis +à M. de Bourqueney: «Je n'ai pu qu'approuver le parti que notre consul a +dû prendre en désespoir de cause. C'est une mesure grave, sans doute, +et dont il ne faudrait pas user souvent; mais elle ne doit être imputée +qu'à ceux dont la conduite, aussi imprudente qu'odieuse, l'avait rendue +indispensable. Il est bon que la Porte soit avertie que cela peut +arriver; c'est le meilleur moyen de l'obliger à prévenir, dans son +propre intérêt, tout ce qui pourrait en ramener la nécessité.» + +Une question plus délicate encore s'éleva à Constantinople. Un chrétien +arménien s'était fait mahométan. Au bout d'un an, saisi de repentir, +il abjura de nouveau, et revint chrétien à Constantinople, croyant son +islamisme oublié. Il fut reconnu, arrêté et condamné a mort en vertu +de la loi turque contre les renégats, à moins qu'il ne retournât à la +religion musulmane. Sir Stratford Canning, à qui sa famille s'adressa +pour obtenir sa grâce, fit auprès des ministres turcs des efforts +inutiles: l'Arménien fut exécuté dans les rues de Constantinople, +refusant jusqu'au dernier moment le mot qui l'eût sauvé. En m'informant +de ce fait, M. de Bourqueney m'écrivit[64]: «J'ai envoyé notre premier +drogman, M. Cor, chez Rifaat-Pacha[65] pour lui dire de ma part ces +seuls mots: «Il vaudrait mieux pour vous avoir perdu une province, que +d'avoir assassiné l'Arménien qui a péri hier.» Je répondis immédiatement +à l'ambassadeur[66]: «J'approuve complétement le langage que vous avez +tenu à Rifaat-Pacha; mais cette manifestation, la seule que vous +pussiez faire avant d'avoir reçu des instructions spéciales, n'est pas +suffisante en présence d'un fait aussi monstrueux. Vous voudrez bien +adresser à ce ministre la note ci-jointe: + +[Note 64: Le 27 août 1843.] + +[Note 65: Alors ministre des affaires étrangères à Constantinople.] + +[Note 66: Le 16 septembre 1843.] + +«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire au ministre +des affaires étrangères de la Sublime-Porte la communication suivante: + +«C'est avec un douloureux étonnement que le gouvernement du Roi a appris +la récente exécution d'un Arménien qui, après avoir embrassé la religion +mahométane, était revenu à la foi de ses pères, et que, pour ce seul +fait, on a frappé de la peine capitale, parce qu'il refusait de racheter +sa vie par une nouvelle abjuration. + +«En vain, pour expliquer un acte aussi déplorable, voudrait-on se +prévaloir des dispositions impérieuses de la législation. On devait +croire que cette législation, faite pour d'autres temps, était tombée en +désuétude; et, en tout cas, il était trop facile de fermer les yeux sur +un fait accompli hors de Constantinople, hors de l'Empire ottoman même, +pour qu'on puisse considérer ce qui vient d'avoir lieu comme une de ces +déplorables nécessités dans lesquelles la politique trouve quelquefois, +non pas une justification, mais une excuse. + +«Lors même que l'humanité, dont le nom n'a jamais été invoqué vainement +en France, n'aurait pas été aussi cruellement blessée par le supplice de +cet Arménien; lors même que le gouvernement du Roi, qui s'est toujours +considéré et se considérera toujours comme le protecteur des chrétiens +dans l'Orient, pourrait oublier que c'est le christianisme qui a reçu +ce sanglant outrage, l'intérêt qu'il prend à l'Empire ottoman et à son +indépendance lui ferait encore voir avec une profonde douleur ce qui +vient de se passer. + +«Cette indépendance ne peut aujourd'hui trouver une garantie efficace +que dans l'appui de l'opinion européenne. Les efforts du gouvernement +du Roi ont constamment tendu à lui assurer cet appui. Cette tâche lai +deviendra bien plus difficile en présence d'un acte qui soulèvera dans +l'Europe entière une indignation universelle. + +«Le gouvernement du Roi croit accomplir un devoir impérieux en +faisant connaître à la Porte l'impression qu'il a reçue d'un fait +malheureusement irréparable, mais qui, s'il pouvait se renouveler, +serait de nature à appeler des dangers réels sur le gouvernement assez +faible pour faire de telles concessions à un odieux et déplorable +fanatisme.» + +Je donnai aux représentants du Roi à Londres, à Vienne, à Berlin et +à Saint-Pétersbourg, communication de la note que je chargeais M. +de Bourqueney de remettre à Constantinople; les cabinets anglais, +autrichien et prussien se joignirent, d'un pas un peu inégal, à notre +démarche; le gouvernement russe se tint à l'écart. L'affaire se serait +peut-être bornée à des paroles, lorsque nous apprîmes qu'un fait +semblable au supplice de l'Arménien venait de se produire à Biled-jeck, +dans l'Asie Mineure; un Grec, devenu musulman, y fut aussi puni de mort +pour être revenu à son ancienne foi. Nos réclamations devinrent plus +précises et plus pressantes; le cabinet anglais unit pleinement +son action à la nôtre; dans une dépêche adressée à sir Stratford +Canning[67], lord Aberdeen déclara l'intention _irrévocable_ de son +gouvernement d'obtenir de la Porte des garanties officielles contre +le retour d'actes semblables; et si sir Stratford échouait auprès des +ministres turcs, il avait ordre de porter la question jusqu'au sultan +lui-même. L'internonce d'Autriche essaya pendant quelques jours de ne +pas s'associer formellement à des demandes si péremptoires; le ministre +de Russie parut vouloir persister dans sa réserve; mais quand ils virent +à quels points les représentants de la France et de l'Angleterre étaient +décidés et intimement unis, ils animèrent aussi leur langage: «La Porte +serait extravagante, dit le baron de Stürmer à M. de Bourqueney, de +compter sur un appui quelconque des gouvernements qui se sont prononcés +d'une manière moins absolue que ceux de Paris et de Londres; dans une +pareille question, les divergences au début finissent par l'unanimité +au terme; la Porte doit accorder les garanties qu'on lui demande.» Elle +essaya tantôt d'ajourner sa réponse, tantôt d'en affaiblir la valeur; +dans une conférence officieuse avec les ambassadeurs de France et +d'Angleterre, Rifaat-Pacha proposa une déclaration ainsi conçue: «La loi +ne permet nullement de changer les dispositions relatives à la punition +des apostats. La Sublime-Porte prendra les mesures efficaces +possibles pour que l'exécution des chrétiens qui, devenus musulmans, +retourneraient au christianisme, n'ait pas lieu.» Les deux ambassadeurs +refusèrent péremptoirement une réponse qui consacrait la loi turque +en promettant de faire ce qui se pourrait pour ne pas l'exécuter. Sir +Stratford Canning demanda au sultan une audience; la Porte céda; le +président de la justice turque, Nafiz-Pacha, qui s'était opposé à la +concession, fut révoqué; une note officielle, adressée le 21 mars 1844 +aux deux ambassadeurs, porta expressément: «Sa Hautesse le sultan est +dans l'irrévocable résolution de maintenir les relations amicales et +de resserrer les liens de parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes +puissances. La Sublime-Porte s'engage à empêcher, par des moyens +effectifs, qu'à l'avenir aucun chrétien abjurant l'islamisme soit mis +à mort;» et les deux ambassadeurs ne virent le sultan que pour le +remercier, en recevant de sa bouche le même engagement. + +[Note 67: Le 16 janvier 1844.] + +Partout ainsi les habitudes turques de violence, de fanatisme, +d'arbitraire et d'anarchie provoquaient immédiatement les réclamations +européennes, et partout les réparations suivaient de près les offenses +que les promesses et les tentatives de réformes n'avaient pu prévenir. +Mais promesses, réformes et réparations n'étaient jamais que le résultat +de la contrainte ou l'oeuvre d'une imitation incohérente et stérile; +l'Europe civilisée pesait sur le gouvernement turc, et le gouvernement +turc pliait sous la pression de l'Europe; mais il n'y avait là aucun +travail intérieur, spontané et libre de la nation turque, par conséquent +aucun progrès véritable et durable. Seize ans se sont écoulés depuis +cette époque; de grands événements se sont accomplis dans l'Europe +orientale: la Turquie a-t-elle fait autre chose que les subir? +S'est-elle plus réformée et développée elle-même? A-t-elle mieux réussi +à se suffire elle-même? La Syrie a-t-elle été plus exempte d'oppression, +de dévastation, de guerre civile, de pillage, de massacre? Les mêmes +désordres, les mêmes excès, les mêmes maux se sont renouvelés dans le +monde musulman, avec la même impuissance de ses maîtres pour en tarir +la source par leur propre force; la même intervention européenne, +diplomatique ou armée, a été de plus en plus nécessaire pour en arrêter +le cours, sans être plus efficace pour en prévenir le retour. La sagesse +européenne veille, comme une sentinelle, à la porte de l'Empire ottoman, +pour empêcher que les diverses ambitions européennes ne précipitent +violemment sa ruine, et pour l'obliger à ne pas être, tant qu'il vit, en +désaccord trop choquant avec l'ordre européen. C'est là tout ce qu'elle +fait et tout ce qu'elle obtient. + +Tant que cet empire ne se détruit pas de lui-même et par ses propres +vices, l'Europe, a raison de pratiquer envers lui cette politique de +conservation patiente; les principes du droit des gens et les intérêts +de l'équilibre européen le lui conseillent également; il y a là des +problèmes que la force ambitieuse et prématurée ne saurait résoudre, +et une Pologne musulmane serait, pour le monde chrétien, la source +de désordres immenses en même temps qu'une brutale agression. Mais si +l'Europe ne doit pas, de propos délibéré et pour se délivrer d'un voisin +moribond, mettre ou laisser mettre en pièces la Turquie, elle ne doit +pas non plus être dupe de fausses apparences et de fausses espérances; +elle ne réformera pas l'Empire ottoman; elle n'en fera pas un élément +régulier et vivant de l'ordre européen; elle ne délivrera pas de leur +lamentable condition six millions de chrétiens opprimés par trois +millions de Turcs qui, non-seulement leur font subir un joug odieux, +mais qui leur ferment l'avenir auquel ils aspirent et pour lequel ils +sont faits. Et quand telle ou telle portion de ces chrétiens tente +courageusement de s'affranchir et de redevenir un peuple, c'est, pour +l'Europe civilisée, la seule politique sensée et efficace de leur venir +sérieusement en aide, et d'accomplir, par des mouvements naturels et +partiels, la délivrance de ces belles contrées, l'une des deux sources +de la civilisation européenne. + +L'Europe entra dans cette politique quand elle accepta la résurrection +de la Grèce. Français, Anglais, Allemands, Russes, les peuples civilisés +et chrétiens ne purent supporter le spectacle d'une petite population +chrétienne luttant héroïquement, après des siècles d'oppression, pour +recouvrer dans le monde civilisé sa place et son nom. Par élan ou par +calcul, de bonne ou de mauvaise grâce, l'Europe tendit la main à la +Grèce. Mais à ce mouvement unanime se mêlèrent aussitôt les intérêts et +les desseins les plus divers; on ne pouvait se défendre de la grande et +honnête politique; on la fit inconséquente et incohérente. A Londres, +on se résignait à la Grèce affranchie; mais on n'en soutenait que plus +fortement la Turquie ébréchée. A Pétersbourg, on se félicitait d'obtenir +en Grèce un client ennemi des Turcs; mais on n'y voulait, à aucun prix, +d'un voisin indépendant et capable de devenir un rival. On permettait +à la Grèce de renaître, mais à condition qu'elle serait si petite et si +faible qu'elle ne pourrait grandir ni presque vivre. On aidait ce +peuple à sortir de son tombeau; mais on l'enfermait dans une prison trop +étroite pour ses membres ranimés: «De la frontière de ma patrie libre, +me disait un jour M. Colettis, je vois, dans ma patrie encore esclave, +la place où j'ai laissé le tombeau de mon père.» + +Je ne m'étonne point de ces incohérences et de ces contradictions; je +les reproche à peine aux cabinets de Londres et de Pétersbourg; je sais +l'empire qu'exercent sur la conduite des gouvernements la complication +des situations et des intérêts, les traditions nationales et la +nécessité de n'accorder, à telle ou telle question particulière, qu'une +place mesurée sur son importance dans la politique générale de l'État. +Mais pour être naturelle et excusable, l'erreur n'en est pas moins +réelle et funeste; ce fut un fait malhabile et malheureux que de vouer +la Grèce à la langueur en lui rendant la vie, et ce fait devint la +source de graves embarras et de fausses démarches pour les puissances +qui énervaient ainsi l'oeuvre même qu'elles accomplissaient. La France +eut le bonheur de ne trouver, dans ses intérêts particuliers et sa +politique générale, rien qui gênât son bon vouloir envers la Grèce; nous +applaudissions à sa résurrection, non-seulement dans le présent, mais +dans l'avenir et avec tout ce que l'avenir pouvait lui apporter de +grandeur. Tandis qu'à Londres on acceptait l'indépendance de la Grèce +comme une malencontreuse nécessité, nous n'acceptions à Paris que +comme une nécessité fâcheuse les étroites limites dans lesquelles on +resserrait cette indépendance. Nous ne partagions ni les rêves, ni les +impatiences des Grecs; nous étions bien résolus à observer loyalement +les traités qui venaient de fonder la Grèce, et à maintenir, sur ce +point, l'accord entre les trois puissances dont la protection commune +était indispensable à sa vie renaissante. Mais en repoussant toute +tentative d'extension contre la Turquie dans les provinces grecques +qu'elle possédait encore, nous n'entendions point interdire aux Grecs +les grandes espérances, et nous nous promettions de seconder, dans +le petit État devenu le coeur de la nation grecque, tous les progrès +intérieurs de prospérité, d'activité, de bon gouvernement, de liberté +régulière, qui pouvaient préparer et légitimer ses destinées futures. +Nous avions confiance dans la vertu féconde du germe, et nous voulions +le cultiver d'une main amie, en attendant patiemment le fruit. + +Je ne me dissimulais pas les difficultés de cette politique, la rigueur +des conseils que nous aurions à donner aux Grecs, l'importance des +ménagements que nous aurions à garder avec les cabinets européens. +Quelque identique et fixe que soit, pour des alliés, le point de départ, +on n'y demeure pas immobile; les événements surviennent, les situations +se développent; il faut agir, il faut marcher; et quand on diffère sur +les perspectives, quelque lointaines qu'elles soient, il n'y a pas moyen +de rester toujours unis dans la route. Mais, en dépit de ces embarras, +la politique de la France en Grèce avait cet immense avantage qu'elle +était parfaitement exempte de réticence et d'inconséquence, sympathique +en même temps que prudente, et favorable à l'avenir sans compromettre +le présent. Elle me plaisait à ce double titre; j'aime les grands buts +poursuivis par les moyens sensés. + +J'avais auprès de moi les deux hommes les plus propres à bien comprendre +et à bien servir cette politique, M. Colettis et M. Piscatory, un +glorieux chef de Pallicares et un philhellène éprouvé; tous deux +passionnément dévoués à la cause grecque, tous deux en possession de la +confiance du peuple grec, et tous deux d'un esprit et d'un coeur assez +fermes pour ne pas se livrer aveuglément à leurs propres désirs, et +pour résister en Grèce aux tentatives chimériques comme aux habitudes +désordonnées de l'insurrection et de la guerre. M. Colettis était depuis +sept ans ministre de Grèce à Paris; il y vivait modestement, soutenant +avec dignité, sans bruit ni agitation inutile, les intérêts de son pays, +et observant avec une curiosité patriotique, sur le grand théâtre de +la France, le travail de l'établissement d'un gouvernement libre et les +complications de la politique européenne. Sa petite maison touchait à +la mienne; il venait me voir souvent, soit que je fusse ou non dans les +affaires, et nous causions dans une libre intimité. J'étais frappé du +progrès, je pourrais dire de la transformation qui s'opérait en lui sous +l'influence du spectacle auquel il assistait: l'audacieux conspirateur +de l'Épire, le rusé médecin du sanguinaire Ali, pacha de Tébelen, le +chef aventureux d'insurgés héroïques mais à demi barbares, devenait, +pour ainsi dire à vue d'oeil, un politique sagace et judicieux, habile +à comprendre les conditions du pouvoir régulier comme de la liberté +civilisée, et de jour en jour plus capable de gouverner, en homme +d'État, ce peuple encore épars et sans frein avec lequel il était +naguère lui-même plongé dans les sociétés secrètes, les insurrections +incessantes et les rivalités anarchiques. + +Revenu depuis dix-huit mois de la mission dont, en 1841, je l'avais +chargé en Grèce, M. Piscatory s'y était conduit avec un rare et prudent +savoir-faire; il avait repris là, sans étalage, sa position d'ancien +champion de l'indépendance grecque; il avait renoué, sans s'y asservir, +ses relations avec quelques-uns des principaux chefs de la lutte; il +m'avait rapporté des notions précises et une expérience toute formée. Je +demandai au Roi de le nommer ministre en Grèce: «Me promettez-vous, +me dit le Roi, qu'il ne fera pas là sa cour à l'opposition et point +de coups de tête?--Oui, sire; j'y compte et j'y veillerai; malgré +nos dissentiments de 1840, il a pour moi une vraie amitié, et il est +vraiment capable, loyal, plein de ressources et de résolution; personne +ne peut être, en Grèce, aussi efficace que lui.» Le Roi consentit, et +le 10 juin 1843, M. Piscatory partit comme ministre de France à Athènes, +pendant que M. Colettis restait ministre de Grèce à Paris. + +Mes instructions à M. Piscatory étaient courtes et claires: elles lui +prescrivaient de soutenir le gouvernement du roi Othon en le pressant +d'accomplir les réformes administratives hautement réclamées par les +puissances protectrices elles-mêmes comme par la Grèce, et de ne +rien négliger pour vivre et agir en harmonie avec ses collègues, les +représentants de l'Europe à Athènes, spécialement avec sir Edmond Lyons, +ministre d'Angleterre. «La France, lui disais-je, n'a qu'une seule chose +à demander à la Grèce, en retour de tout ce qu'elle a fait pour elle. +Que la Grèce sache développer les ressources infinies renfermées dans +son sein; que par une administration habile, prudente, active, elle +s'élève peu à peu, sans secousse, sans encourir de dangereux hasards, au +degré de prospérité et de force nécessaire pour occuper dans le monde la +place à laquelle la destine le mouvement naturel de la politique; +nous serons pleinement satisfaits; la combinaison que nous nous étions +proposée en favorisant l'affranchissement des Hellènes sera réalisée, +et, heureux d'avoir atteint notre but, nous ne penserons certes pas à +réclamer du roi Othon un autre témoignage de reconnaissance.» + +J'ajoutais, dans une lettre intime: «Persistez à maintenir le concert +avec vos collègues, à beaucoup faire, et même sacrifier, pour le +maintenir. C'est le seul moyen d'action efficace. Je m'en fie à +vous pour soigner votre position particulière et votre popularité +personnelle. Vous aimez la popularité, par les bonnes raisons et pour +le bon emploi; mais enfin vous l'aimez; vous ne pécherez pas pour +l'oublier. J'appuie donc dans l'autre sens. Je ne sais pas jusqu'où +nous mènerons le concert, mais il faut le mener aussi loin que nous le +pourrons; par le concert et pendant sa durée, nous nous fortifierons +pour le moment où il nous manquera.» + +De Londres, et sans que nous nous fussions concertés, lord Aberdeen +adressait à sir Edmond Lyons des recommandations analogues. Il +l'informait qu'on le trouvait trop dur envers le roi Othon, trop +dominateur avec les diplomates ses collègues; que de Vienne et de +Berlin, on avait formellement demandé son rappel, et qu'à Paris et à +Pétersbourg on avait donné à entendre qu'on en serait fort aise. Il lui +promettait de le soutenir contre ces attaques; mais il lui prescrivait +de témoigner au roi Othon plus d'égards, de ne point se faire en Grèce +homme de parti, et de ne pas vivre avec ses collègues dans un état de +rivalité et de lutte. + +M. Piscatory exécuta fidèlement et habilement mes instructions; il ne +rechercha, pas plus auprès des Grecs que du roi Othon, aucune occasion, +aucune marque de faveur ou d'influence particulière; il mit tous ses +soins à calmer les craintes ou les jalousies de ses collègues, et +à entrer avec eux, surtout avec sir Edmond Lyons, dans des rapports +confiants et intimes: «Ils vivent, m'écrivait-il, M. Catacazy et lui, +dans une parfaite intelligence; je me suis efforcé de prouver que je +n'avais pas la moindre envie de la troubler; ce ne serait bon à rien, et +tout de suite suspect. Je suis très-bien à côté d'eux, et je crois voir +le moment où je serai au milieu d'eux. En attendant, je me fais petit; +j'ai même un peu brusqué nos amis. Je fais ici un métier bien contraire +à ma nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'énormes sacrifices +à mes collègues qui n'en font aucun; ils vont leur chemin, celui de leur +humeur ou celui de leur gouvernement. Ne croyez pas que je sois las +du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer; +j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout. Ne +parlons donc pas de ma popularité puisque vous ne vous en inquiétez pas; +je ne fais que ce qu'il faut pour la conserver, et peut-être un jour +vous serez bien aise de la trouver[68].» + +[Note 68: Lettres des 30 juin, 31 juillet, 8 août et 20 décembre 1843.] + +Sur un point, et sur un point très-important, il était particulièrement +difficile à M. Piscatory d'être en harmonie avec ses collègues en s'en +distinguant, et de rester en sympathie avec les Grecs en combattant leur +penchant. L'impopularité du roi Othon était grande, aussi grande dans le +corps diplomatique d'Athènes que dans le peuple. Sir Edmond Lyons disait +tout haut, et avec colère, qu'il n'y avait pas moyen de marcher +avec lui; M. Catacazy en convenait avec une froide réserve et comme +indifférent au résultat. Devant cette attitude et ce langage des +diplomates, les Grecs donnaient un libre cours à leurs sentiments; +ce n'était pas de mauvais desseins, ni de mépris de la justice, ni de +manque de foi, ni d'actes violents qu'ils accusaient le roi Othon; ils +se plaignaient de son inertie, de sa manie d'attirer et de retenir à lui +toutes les questions, toutes les affaires, sans jamais les vider, de son +goût stérile pour le pouvoir absolu, de son opposition sourde et muette +à tout mouvement indépendant, à toute réforme efficace: «Le pays est +parfaitement calme, m'écrivait M. Piscatory, mais il a la conviction +profonde que le roi ne peut être toujours là pour l'empêcher +d'avancer...... Les longs efforts qu'a faits et que fait tous les jours +ce prince pour tout conduire, tout décider, pour lutter contre une +situation qu'il ne comprend pas, l'ont mené à ce point qu'il ne +peut plus s'y retrouver lui-même. Grecs ou étrangers, tout le monde +dit:--C'est impossible.--Et le remède qu'on imagine, dont on discute la +chance, que les uns demandent à la conférence de Londres, les autres à +une assemblée nationale, c'est une constitution.--Oui, dit sir Edmond +Lyons, le roi, c'est impossible; une constitution, et la plus libérale +est la meilleure.--M. Catacazy déplore la folie du roi, et déclare +qu'une constitution est le remède. Moi, je dis: la question du roi ne +peut être posée, il y est, il faut qu'il y reste. Oui, il est nécessaire +de réformer de façon à donner des garanties au pays; mais plus que cela, +c'est une révolution, et ce n'est pas le métier des gouvernements de les +protéger.» + +M. Piscatory, en tenant ce langage, comprenait et pratiquait très-bien +notre politique, et je m'empressai de l'y confirmer: «Combattez en toute +occasion ce sentiment et ce propos, _c'est impossible_, que vous me +dites si général. C'est la pente de notre temps de dire vite: _c'est +impossible_, et de le dire de ce qui est nécessaire. Nous nous croyons +plus puissants que nous ne sommes pour faire ce qui nous plaît, et nous +ne savons pas accepter assez de ce qui nous déplaît. Il y a des maux +inévitables, incurables, des maux avec lesquels il faut vivre, car on +mourrait du coup qui les extirperait. Je crois tout ce que vous me dites +du mal dont vous me parlez, et pourtant je persiste. Non certes, pour +qu'on ne lutte pas contre le mal; il faut lutter et sans relâche; mais, +vous le savez comme moi, on lutte tout autrement selon qu'au fond on +accepte ou l'on répudie. Maintenez fortement dans l'esprit des Grecs la +nécessité d'accepter ce qui est, et aidez-les dans la lutte.» + +Presque au même moment où j'adressais à M. Piscatory ces instructions, +j'eus occasion d'en expliquer à notre tribune le caractère et les +motifs. Les Chambres discutaient un projet de loi relatif au payement du +semestre de l'emprunt grec et aux obligations financières de la France +envers la Grèce: «On ne se rend pas bien compte, dis-je à la Chambre +des pairs[69], de l'intérêt véritable de la France en Grèce: il est plus +simple et plus élevé qu'on ne le fait. La France n'a qu'un intérêt +en Grèce: c'est que l'État grec dure, s'affermisse et prospère. En +poursuivant cet intérêt, nous faisons de la politique française. Ce +n'est pas ici une politique de désintéressement, de détachement; c'est +une politique bonne et sage, un peu grande seulement, et cela fait +son honneur en même temps que son utilité. Pour le succès de cette +politique, pour obtenir la durée et l'affermissement de la Grèce, +qu'est-ce que l'expérience nous a appris? Que nous rencontrions +sur notre chemin trois obstacles: l'un, la rivalité des partis, des +factions, des coteries intérieures grecques; l'autre, la rivalité des +influences étrangères en Grèce; le troisième, l'imperfection, l'inertie +et le désordre de l'administration grecque. Voilà les trois obstacles +que nous avons toujours vus s'opposer à l'affermissement et au +développement de l'État grec. Comment les surmonter, sinon par une +action collective? Comment supprimer la lutte des influences étrangères +à Athènes, sinon par le concert? Et, quant à l'inertie, au désordre de +l'administration grecque, cette administration se défend dans ses +vices en opposant une puissance à une puissance, une influence à une +influence. Pour surmonter ce mal, l'action collective, le concert +de tous est évidemment le seul moyen efficace. Ce n'est donc pas +une fantaisie, un esprit de système qui nous a conduits là; c'est +l'expérience des faits, la pure nécessité. Le concert, l'action +collective en Grèce est, pour nous, le moyen de faire réussir la bonne +politique, la politique française. Si, pour atteindre ce but, l'action +isolée nous paraissait meilleure que l'action concertée, nous prendrions +l'action isolée; nous n'avons pas plus la manie du concert que celle +de l'isolement; le concert, l'isolement, ce sont là des moyens qu'on +emploie tour à tour, selon que la situation le commande. L'expérience +nous a montré ici que l'action collective, la politique du concert +était la seule qui pût surmonter les obstacles intérieurs et +extérieurs, diplomatiques et nationaux, qui s'opposaient à la durée, à +l'affermissement, au développement pacifique et régulier de l'État grec, +ce qui est la politique française. Nous avons donc adopté nettement +l'action collective, la politique du concert, sans nous laisser effrayer +ni arrêter par les mots, par les apparences. Ce que nous voulons, c'est +le succès; ce que nous regardons, c'est le fond des choses; il n'y a pas +d'autre moyen d'atteindre le but.» + +[Note 69: Le 21 juillet 1843.] + +Pendant que je tenais à Paris ce langage, l'état des esprits en Grèce +et l'imminence d'une crise frappaient les hommes qu'on devait croire les +moins disposés à l'accueillir; le représentant à Athènes du cabinet qui +s'était le plus inquiété de la résurrection de la Grèce, le ministre +d'Autriche, M. de Prokesch, écrivait à l'un de ses amis en France: «Il +est impossible de vivre avec cette race si intelligente et si patiente +sans être convaincu qu'elle a aussi bien un avenir qu'un passé. Vous ne +pouvez vous imaginer le succès ici du dernier discours de M. Guizot à la +Chambre des pairs; celui de la Chambre des députés ne pouvait laisser de +doute sur le bon vouloir; le second a convaincu que ce bon vouloir était +intelligent. On attend tout ici de la conférence de Londres. On attendra +tant qu'on conservera la moindre espérance. Ce pays tremble de mettre la +main à ses propres affaires. Cependant, le devoir du citoyen commence à +se témoigner, et il vient d'y avoir au conseil d'État deux discussions +très-sérieuses, très-indépendantes. Le roi est toujours ce que vous +savez. Pour ma part, je ne crois pas au très-grand danger du pays se +mêlant de ses affaires; je le redoute moins que le pays ne le +redoute lui-même, et je ne sais à la situation qu'une solution +constitutionnelle. Mais cela ne se fait pas de main d'homme; il faut +que le sentiment public, qui est l'expression de la Providence dans les +affaires des peuples, agisse. Jusque-là, il faut croire à la +possibilité de ce qui est, et travailler à sa durée en le réglant, en +le contraignant, en le dirigeant. C'est difficile; c'est peut-être +impossible. Peu importe; c'est la seule conduite honorable, c'est la +seule qu'il faille tenir.» + +Le même jour où, dans ma correspondance particulière, je donnais +confidentiellement à M. Piscatory connaissance de cette lettre, le 16 +septembre 1843, il m'anonçait la révolution constitutionnelle accomplie +la veille, 15 septembre, à Athènes: «A une heure du matin, la générale, +le tocsin, quelques coups de fusil, les cris de _Vive la Constitution_! +ont éveillé la population d'Athènes. Bientôt les troupes ont été +sur pied, ayant en tête à peu près tous leurs officiers. La batterie +d'artillerie a quitté son parc. Il était évident que ce n'était pas +sur les ordres du gouvernement que cette prise d'armes avait lieu. Le +mouvement était unanime, et l'émeute, à la fois militaire et civile, est +arrivée devant le palais sans rencontrer aucune résistance. Les troupes, +marchant en ordre sous le commandement de leurs chefs, se sont rangées +en bataille entre le palais et la population. Les cris de _Vive la +Constitution_! se sont fait entendre avec une nouvelle force. Le roi a +tenté de haranguer les soldats, de rappeler les officiers à leur devoir, +de protester devant le peuple de son dévouement au pays. On a refusé +de l'entendre. Sa voix était couverte par les cris de _Vive la +Constitution_! Deux de ses aides de camp, qui ont essayé de faire +respecter l'autorité militaire, ont été forcés de se réfugier dans le +palais. + +«La première démarche des représentants des trois cours a été de se +rendre chez M. Rizo[70]. Ils le trouvèrent seul, parfaitement résigné, +et ses premières paroles ont été que le mouvement étant général et +inévitable, ni lui, ni les autres ministres du roi ne pouvaient rien +y opposer, qu'il n'avait pas vu d'ailleurs ses collègues et qu'il les +croyait dans l'impossibilité de se réunir en conseil. + +[Note 70: Alors ministre des affaires étrangères en Grèce.] + +«Au point du jour, nous nous rendîmes sur la place du palais qui était +déjà cerné par le peuple et les troupes. Dans l'impossibilité d'arriver +jusqu'au roi, nous appelâmes le commandant supérieur de la garnison +pour lui déclarer que nous le rendions personnellement responsable de +l'inviolabilité du palais et de la personne du roi:--J'en réponds sur ma +tête, répondit le colonel Kalergis. + +«Les autres membres du corps diplomatique informés s'étaient réunis à +nous chez M. le ministre de Russie. Quoique avertis que nous ne serions +pas reçus au palais, mais convaincus qu'il était de notre devoir de +témoigner qu'en de telles circonstances notre place était auprès du +roi, nous nous sommes présentés à la porte qui nous a été refusée. La +consigne était absolue. Le conseil d'État était assemblé et soumettait +au roi des propositions que Sa Majesté devait accepter dans le délai +d'une heure. + +«Le corps diplomatique, après avoir protesté contre le refus de +l'introduire, sûr que la personne du roi serait respectée, et jugeant +que sa présence ne pouvait qu'exciter la foule toujours croissante, +s'est retiré. Réuni dans le voisinage du palais, il envoyait sans cesse +demander si les portes lui en seraient bientôt ouvertes. On lui faisait +répondre qu'il serait admis aussitôt que Sa Majesté aurait accepté +les propositions du conseil d'État, que nous joignons ici avec les +signatures qui y sont apposées et qui sont celles de tous les membres +présents à la réunion. + +«Bientôt le commandant des troupes a fait dire aux représentants des +puissances étrangères que les portes du palais leur étaient ouvertes. +Ils se sont empressés de se rendre auprès du roi, à qui ils ont fait +connaître les démarches réitérées qu'ils avaient faites pour arriver +jusqu'à lui. Sa Majesté leur a fait l'honneur de leur dire qu'elle avait +écrit pour les convoquer, désirant prendre leur avis dans une position +si difficile. Elle a bien voulu rendre compte de tous les événements +de la nuit et de la matinée, ajoutant qu'elle était informée que les +constitutionnels s'étaient emparés de Nauplie, de Missolonghi et de +Chalcis. Le roi a ajouté avec une vive émotion:--J'ai fait l'abandon de +toutes mes prérogatives; je ne suis plus roi, et quand on m'a imposé des +ministres, une assemblée nationale, une constitution, quand l'armée a +cessé de m'obéir, j'ai dû me demander si je devais conserver la couronne +ou abdiquer. Comme homme, ce dernier parti était celui qui me convenait; +comme roi, j'ai songé à l'anarchie qu'entraînerait inévitablement +mon abdication; je me suis soumis aux événements. Mais les nouveaux +ministres que le conseil d'État m'a donnés prétendent qu'ils ne +peuvent répondre de la tranquillité et faire retirer les troupes et la +population, dont vous entendez les cris, si je ne signe une proclamation +où je remercierai la nation de sa sagesse, l'armée de l'ordre qu'elle +a maintenu, et une ordonnance qui décide qu'une médaille sera donnée à +tous ceux qui ont pris part au mouvement. C'est là un abaissement auquel +je ne peux me soumettre. Qu'en pensez-vous, messieurs? + +«Nous avons prié le roi de nous permettre, quoique nous comprissions les +sentiments qu'il venait d'exprimer, de ne lui donner notre avis qu'après +avoir vu les nouveaux ministres qui attendaient sa réponse, et après +avoir connu toutes les exigences de la situation. + +«Nous avons représenté aux ministres le danger d'abaisser la royauté, le +devoir qu'ils avaient contracté de tout tenter pour arrêter un mal déjà +si complet. Ils ont répondu qu'il était hors de leur pouvoir de ramener +le calme sans satisfaire à la double exigence du peuple et de l'armée. + +«Revenus près du roi, comprenant les sentiments douloureux qu'il ne +cessait d'exprimer, nous lui avons demandé ce dernier sacrifice, au nom +du sentiment qui lui avait conseillé des résolutions plus importantes. +Le roi a cédé, et se présentant entouré des ministres sur le balcon où +nous avons cru devoir l'accompagner, il a été accueilli par les cris de +_Vive le Roi! Vive la Constitution!_ + +«Les ministres ont prêté serment entre les mains de Sa Majesté pendant +que nous étions auprès de la reine, et, descendant sur la place du +palais, ils ont informé des dernières concessions du roi le peuple et +les troupes qui se sont retirés à l'instant. + +«Dans cette triste journée, deux gendarmes ont été tués, et un jeune +homme grièvement maltraité par le peuple. + +«Le corps diplomatique est resté avec le roi jusqu'à trois heures, +et n'a quitté le palais qu'après s'être assuré que, pour le moment du +moins, la tranquillité la plus complète était rétablie. + +«Devant, sur l'invitation du roi, retourner au château le soir, nous +aurons l'honneur de rendre compte des faits nouveaux à Vos Excellences. +Elles voudront bien comprendre que nous devons nous borner à un récit +de ces déplorables événements. Il faut plus de liberté d'esprit que nous +n'en avons et un sérieux examen pour apprécier le point de départ de +cette révolution et en prévoir les conséquences. Tout ce que nous devons +dire pour donner une idée juste et générale de l'événement, c'est que +l'opinion publique, soit qu'elle ait été spontanée ou excitée, a +été unanime; et tout prouve que ce qui vient de se passer à Athènes +s'accomplit en ce moment dans les provinces. Sans croire à une +catastrophe si prompte, nous ne l'avions que trop prévue.» + +Ce rapport, adressé à la conférence de Londres, était signé par les +trois ministres des puissances protectrices de la Grèce, par M. Catacazy +aussi bien que par MM. Piscatory et Lyons, qui attestaient ainsi +les faits et avaient donné en commun au roi Othon les conseils qu'il +contenait. + +Dès que ce document me fut parvenu, ainsi que les lettres de M. +Piscatory qui confirmait les faits en les commentant selon ses propres +impressions, je fis appeler M. Colettis, et après lui avoir donné à lire +toutes les dépêches: «Qu'en dites-vous? lui demandai-je; est-ce là un +mouvement spontané, naturel, national, purement grec? Est-ce le résultat +plus ou moins factice d'un travail étranger? + +«COLETTIS.--Ce n'est pas un mouvement purement spontané et national. +C'est une affaire russe. La Russie n'a jamais désiré qu'une chose, +réduire la Grèce à l'état de la Valachie et de la Moldavie, une +principauté et un prince grec, semi-russe. J'ai vu commencer ce travail +en 1827. Il n'a pas cessé un moment depuis. La société de philorthodoxie +en est l'instrument. La Russie ne veut pas que le royaume grec dure, ni +le roi Othon, ni aucun autre. + +«MOI.--Je répugne à croire que la Russie ait voulu, préparé, fomenté +ce qui vient de se passer. L'empereur Nicolas n'est point hardi, point +entreprenant; il ne va pas au-devant des événements, il ne les provoque +pas; quand ils viennent, il faut bien qu'il les prenne, et alors il +cherche à les exploiter selon la politique de son pays; mais au fond, il +les craint plutôt qu'il ne les désire; toute sa vie, toute sa conduite +en Orient l'a montré tel. Sans parler donc de toutes les apparences qui +indiquent, en ceci, un mouvement national, le caractère de l'empereur +Nicolas est ma principale objection à votre idée. Quelles preuves +avez-vous? + +«COLETTIS.--J'en ai. Je ne puis pas dire tout ce que je sais, même à +vous; il y a des paroles d'honneur données. Mais je suis sûr de mon +fait. + +«MOI.--C'est grave. Du reste, cela n'influe en rien, quant à présent du +moins, sur notre conduite; nous ferons ce que nous faisions: nous nous +efforcerons de maintenir ce qui est, le roi Othon avec la constitution. +Travailler à avoir en Grèce la meilleure assemblée nationale, puis à +lui faire faire la meilleure constitution possible, voilà ce que nous +conseillerons au roi Othon et à son pays, et à quoi nous emploierons, +auprès de l'un et de l'autre, tout ce que nous pourrons avoir +d'influence. Pour la Grèce, c'est ce qu'il y a de mieux; pour nous, +c'est notre rôle. Et vous, allez-vous partir? + +«COLETTIS.--Oui; dans quelques jours. + +«MOI.--Et qu'allez-vous faire? + +«COLETTIS.--Rien. Observer. Je regarde le roi Othon comme perdu. +L'assemblée nationale sera nappiste[71]. Je n'ai pas à me mêler de cela. +Ce qu'on pourra faire contre le roi Othon ne me regarde pas. Quand je +verrai commencer quelque chose contre le pays, quelque chose qui menace +sa sûreté et son indépendance, alors je tomberai sur eux avec mes +Pallicares, et je leur donnerai une bonne leçon. + +[Note 71: On donnait ce nom au parti russe, qui l'avait reçu d'un nommé +Nappa, espèce de fou qui, pendant la guerre de l'indépendance, prônait +la Russie dans les rues de Nauplie.] + +«MOI.--Pensez bien à une chose: l'union entre l'Angleterre et nous +est rétablie. Ceci peut la resserrer encore. J'espère que, dans vos +affaires, l'Angleterre marchera tout à fait avec nous. C'est capital. + +«COLETTIS.--Certainement. Il y a eu bien à dire sur l'Angleterre; soit +qu'elle nous voulût du mal, soit qu'elle fût trompée, elle a souvent +bien mal agi pour nous; elle a poussé à ce qui devait nous perdre. +Maintenant, si elle marche avec vous, ce sera très-bon. Je m'en rapporte +à vous. C'est à vous à faire cela.» + +J'informai aussitôt M. Piscatory de cet entretien. «Voilà Colettis, +lui dis-je; voilà l'ancien chef de parti, pénétrant, prévoyant, hardi, +dévoué, mais exclusif, passionnément méfiant, ne voyant que sociétés +secrètes et conspirations, se tenant aux aguets et conspirant lui-même +jusqu'au jour où il guerroiera. Il se peut que ce jour arrive. Il se +peut que ce qu'il y a de vrai dans ce que pense Colettis devienne un +jour la situation et fasse les événements. Mais, aujourd'hui et pour +nous, là ne sont pas la vérité et la règle de notre conduite. Il nous +faut une politique plus large, plus publique, qui réponde mieux à +l'ensemble des choses en Europe, et qui suive pas à pas le grand chemin +de ces choses-là, au lieu de tendre, par un sentier étroit et caché, +vers un but éloigné et incertain. Voici les deux idées qui surnagent +dans mon esprit et qui doivent vous diriger, car elles me dirigeront +tant que les faits et les informations ne les auront pas changées. + +«Je ne crois pas que ce qui vient d'arriver ait été voulu, cherché, +préparé par l'empereur Nicolas et ses agents. Je vous répète ce que j'ai +dit à Colettis; l'empereur Nicolas n'aime pas les affaires; mais qu'il +ait ou non fait lui-même celle-ci, il y verra et y cherchera des chances +pour la politique russe qui est bien, au fond, ce que dit Colettis; il +n'acceptera point, il ne soutiendra point la monarchie constitutionnelle +grecque. Au lieu donc de l'avoir pour allié malveillant, ce qu'il était, +nous l'aurons pour adversaire caché. + +«Je ne suis cependant pas convaincu qu'il soit impossible de faire +réussir et durer ce qui existe aujourd'hui, le roi Othon et la +constitution. Nous n'avons pas réussi à persuader assez le roi Othon ou +à peser assez sur lui pour qu'il s'adaptât de lui-même au pays. Le pays, +aujourd'hui vainqueur, sera-t-il assez intelligent, assez sensé pour +s'adapter au roi, assez du moins pour ne pas le briser? La question est +là. Nous avons fait une triste épreuve de la raison du roi Othon et +de notre influence sur lui. Nous allons faire celle de la raison de la +Grèce et de notre influence sur elle. Je n'en désespère pas; je ne veux +pas en désespérer. Tenez pour certain que le succès est bien nécessaire, +car le péril sera immense si nous ne réussissons pas mieux dans cette +épreuve-ci que dans l'autre. Personne ne peut se promettre de mettre +l'Europe d'accord sur le choix d'un nouveau roi grec, ou de la mettre +d'accord d'une façon qui nous convienne à nous. Et si l'Europe ne se met +pas d'accord, la Grèce pourra bien périr dans le dissentiment européen. +Il faut que la Grèce sache bien cela, mon cher ami; répétez-le et +persuadez-le autour de vous; parlez au pays comme vous parliez naguère +au roi. Nous aurons l'Angleterre loyalement, intimement avec nous. +Je suis porté à croire que l'Autriche nous aidera. J'espère faire +comprendre à Berlin le péril du roi Othon. J'admets parfaitement avec +vous que, la Grèce fût-elle aussi intelligente, aussi sensée, aussi +modérée que nous le lui demanderons, ce roi serait toujours un énorme +embarras à son propre salut. L'obstacle est-il insurmontable? +Peut-être; mais nous devons agir comme s'il ne l'était pas. Peut-être +réussirons-nous. Et si nous ne réussissons pas, si le roi Othon doit +tomber, pour que nous ayons, après sa chute, l'autorité dont nous aurons +grand besoin, il faut que nous nous soyons épuisés à la prévenir. + +«Quand je dis _épuisés_, vous entendez bien que je ne vous demande pas +de consumer dans cette tentative votre capital de bonne position et de +crédit en Grèce. Gardez-le bien, au contraire, et accroissez-le. Soyez +toujours très-grec, en intime sympathie avec l'esprit national. On +m'assure qu'au fond et à prendre non pas telle ou telle personne mais +l'ensemble, cet esprit-là domine dans tous les partis grecs, et qu'on +peut, au nom de la nationalité grecque, de l'intérêt grec, agir sur +les nappistes comme sur nos amis, à commencer par M. Metaxa. Je m'en +rapporte à vous de ce soin.» + +Mes instructions officielles, délibérées et acceptées au conseil du Roi, +furent l'expression de cette politique. J'insistai spécialement sur la +nécessité, pour le roi Othon, de marcher sans arrière-pensée dans +les voies où il venait d'entrer: «Depuis longtemps, disais-je à M. +Piscatory, nous avons prévu, en le déplorant d'avance, ce qui vient +d'arriver en Grèce. Nous avons donné au roi Othon les seuls conseils +propres, selon nous, à le prévenir. Maintenant que les faits sont +accomplis et qu'ils ont été acceptés par le roi lui-même, qui n'a trouvé +nulle part, ni dans son pays, ni dans sa cour, aucun point d'appui pour +y résister, il ne reste plus qu'à les contenir dans de justes limites et +à en bien diriger les conséquences. Le roi Othon sera peut-être tenté, +et même parmi les hommes qui ne l'ont point soutenu au moment du +péril, il s'en trouvera probablement qui lui conseilleront de tenir +une conduite différente, de travailler à retirer ce qu'il a promis, à +détruire ce qu'il a accepté, à faire échouer sous main le nouvel ordre +de choses dans lequel il s'est officiellement placé. Une telle conduite, +nous en sommes profondément convaincus, serait aussi peu prudente que +peu honorable. C'est quelquefois le devoir des rois de se refuser aux +concessions qui leur sont demandées; mais quand ils les ont accueillies, +c'est leur devoir aussi d'agir loyalement envers leurs peuples. La +fidélité aux engagements, le respect de la parole donnée est un exemple +salutaire qui doit toujours descendre du haut du trône; et qui sert tôt +ou tard les grands et vrais intérêts de la royauté. Le roi Othon vous +a dit lui-même qu'il avait délibéré sur la question de savoir s'il +consentirait à ce qu'on demandait de lui ou s'il abdiquerait, et que +la prévoyance de l'anarchie qui suivrait son refus et des périls où +tomberait la Grèce l'avait seule déterminé à ne point abdiquer. Nous +pensons qu'il a sagement agi, et que, dans la situation nouvelle où il +s'est placé, il peut rendre à la Grèce d'immenses services et porter +très-dignement la couronne. Il aura, à coup sûr, bien des moyens +d'exercer sur la constitution future de l'État, qu'il doit régler +de concert avec l'assemblée nationale, une légitime influence: qu'il +emploie ces moyens sans hésitation comme sans arrière-pensée; qu'il +s'applique, soit par lui-même, soit par ses conseillers, à faire +prévaloir dans ce grand travail les idées monarchiques et les conditions +nécessaires d'un gouvernement régulier. Il rencontrera sans doute de +grandes difficultés; il essuiera encore de tristes mécomptes; mais la +stabilité du trône et la force du gouvernement sont trop évidemment +le premier intérêt de la Grèce pour que ce peuple si intelligent ne le +comprenne pas lui-même, et ne se prête pas à entourer la royauté de +la dignité, de l'autorité et des moyens d'action que, sous le régime +constitutionnel, de grands exemples le prouvent avec éclat, elle peut +fort bien posséder.» + +Je ne me trompais pas en comptant sur le ferme concours du cabinet +anglais à cette politique. Lord Aberdeen porta, sur ce qui venait de se +passer en Grèce, le même jugement que nous, et donna à sir Edmond Lyons +les mêmes instructions. Sir Robert Peel trouva même, dans la première +rédaction que lui en communiqua lord Aberdeen, quelques mots trop +indulgents pour le mouvement révolutionnaire grec dont le caractère +militaire le choquait particulièrement. Lord Aberdeen modifia volontiers +sa phrase, mais en maintenant le fond de sa pensée: «Jamais, dit-il, +je n'ai été ami des révolutions, et peut-être faudrait-il toujours +souhaiter qu'elles n'arrivassent point; mais je ne sais point de +changement plus impérieusement provoqué, plus complétement justifié +ni plus sagement accompli que celui qui vient d'avoir lieu en Grèce. +L'armée y a pris, il est vrai, la principale part; mais le peuple n'y +était point opposé ou indifférent, comme cela est souvent arrivé; +toute la nation, au contraire, paraît avoir été unanime. Cela ôte à +l'événement le caractère d'une révolte militaire, et certes rien n'est +arrivé là qui ne fût depuis longtemps prévu.» + +A Vienne, comme le prouvaient l'attitude et le langage de M. de +Prokesch, la prévoyance avait été la même qu'à Paris et à Londres; mais +c'était la politique du prince de Metternich de regarder toutes les +révolutions comme des fautes et des maux, même quand il les trouvait +naturelles et inévitables; il ne reconnaissait jamais leur droit, et les +condamnait tout en les acceptant. Il redoutait vivement, d'ailleurs, la +contagion du mouvement révolutionnaire grec dans l'Europe méridionale, +surtout en Italie, et il témoigna au comte de Flahault son inquiétude: +«J'ai cru devoir dire, m'écrivit M. de Flahault[72], qu'il me paraissait +très-désirable que tous les gouvernements missent leurs soins à prévenir +de tels événements, que tout le monde s'attendait à la révolution qui +venait d'éclater à Athènes, qu'elle était la conséquence de la mauvaise +administration et du gouvernement malhabile du roi Othon. Quant à +l'Italie, il était à craindre que les mêmes causes n'y produisissent +les mêmes effets; il serait bien à désirer que, par de bonnes mesures +administratives et de sages réformes, on contentât les hommes de bien; +dans l'État romain, par exemple, l'introduction de quelques séculiers +dans l'administration produirait le meilleur effet; mais le gouvernement +pontifical s'y était toujours opposé.--A qui le dites-vous? s'est écrié +le prince; n'ai-je pas, moi, envoyé au pape, non pas une constitution, à +peine un projet de réforme, enfin c'était, comme vous le pensez bien, la +chose la plus innocente du monde; mais, cela aurait pu produire quelques +bons effets. Le saint-père l'a considéré avec bonté et n'y avait pas +d'éloignement; mais, l'ayant soumis à ses cardinaux, ceux-ci lui ont +répondu: «Laissez cela, et rendez-le au jacobin qui vous l'a envoyé.» + +[Note 72: Le 30 septembre 1843.] + +M. de Metternich était d'ailleurs bien décidé à ne pas entrer en lutte +avec la France et l'Angleterre quand il les trouvait franchement unies. +Sans donner à M. de Prokesch des instructions semblables aux nôtres, +il lui prescrivit de ne pas combattre notre action et de la seconder +plutôt, sans le dire tout haut et sans y engager sa responsabilité. + +L'empereur Nicolas fit plus de fracas, sans beaucoup plus d'effet. Dès +qu'il apprit les événements d'Athènes, il éclata avec colère; il ordonna +la destitution immédiate de M. Catacazy: «Il est, non pas _rappelé_, +dit à Berlin le ministre de Russie, le baron de Meyendorff, au comte +Bresson; il est _destitué_.--Je chasse de mon service un pareil traître, +disait à Pétersbourg l'empereur lui-même; il mériterait d'être fusillé. +Comment se peut-il que mon ministre ait conseillé au roi Othon de signer +son déshonneur? Que la Grèce fasse maintenant ce qu'elle voudra, je +ne veux plus m'en mêler. Que les puissances s'arrangent comme elles +l'entendront. Quant au roi Othon, il a cédé à la contrainte, mais il a +juré; un souverain doit tenir sa parole. A sa place, j'aurais abdiqué +ou je me serais fait massacrer. Qu'ai-je à faire avec la constitution +de Grèce? Je ne me connais point en constitutions. J'en laisse la joie à +d'autres.--» + +Le comte de Nesselrode atténuait, en les expliquant, l'acte et le +langage de l'empereur: «Ce que nous voulons surtout, dit-il au baron +d'André, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, c'est démontrer +que nous désapprouvons la révolution de la Grèce, et qu'il ne peut +convenir à l'empereur de s'associer à l'établissement d'une constitution +dans ce pays. Plus tard, si tout n'est pas renversé, si des garanties +suffisantes sont laissées au pouvoir monarchique, nous verrons ce que +nous aurons à faire.» A Paris, M. de Kisseleff, en me communiquant les +dépêches de M. de Nesselrode, les commentait avec autant de modération +que le vice-chancelier en apportait dans ses commentaires sur les +paroles de son maître. Rentré en Russie, M. Catacazy ne fut point +maltraité. Son secrétaire, M. Persiani, resta à Athènes comme chargé +d'affaires. A Londres, la conférence des trois puissances protectrices +de la Grèce continua de se réunir, et le baron de Brünnow d'y siéger, +déclarant, en toute occasion, qu'il restait complétement étranger aux +questions politiques soulevées par les événements de Grèce, et qu'il +ne prenait part à la conférence qu'à raison des questions financières +auxquelles donnait lieu la garantie accordée en 1833 par les trois +puissances à l'emprunt grec. + +Toutes ces réserves, toutes ces réticences ne m'abusaient point sur la +vive préoccupation du cabinet russe au sujet des affaires grecques, et +sur l'influence cachée qu'il ne cessait d'y rechercher et d'y exercer. +Pas plus que lord Aberdeen, je ne croyais que, de Pétersbourg, on eût +prémédité et préparé la révolution constitutionnelle d'Athènes; pourtant +les clients avoués de la Russie avaient été parmi les plus ardents +à fomenter le mécontentement grec, et les premiers engagés dans son +explosion; le chef militaire de l'insurrection du 15 septembre, le +colonel Kalergis, passait pour bien voisin du parti russe, et le premier +ministre du nouveau cabinet qu'elle avait imposé au roi Othon, +M. Metaxa, en était le chef reconnu. A part même ces questions de +personnes, «voici une observation, écrivis-je au comte de Jarnac[73], +que je recommande à l'attention de lord Aberdeen. Pourquoi le +soulèvement a-t-il éclaté à Athènes? Parce que les instructions de la +conférence de Londres ont paru vagues, vaines, et n'ont plus laissé +espérer aux Grecs une action efficace de notre part pour obtenir du +roi Othon les réformes nécessaires. Pourquoi cette pâleur et cette +impuissance de nos instructions? Parce que les méfiances et les +terreurs russes en fait de constitution nous avaient énervés et +annulés nous-mêmes dans nos conseils de réformes bien moindres qu'une +constitution. Si nous avions agi, l'Angleterre et nous, selon toute +notre pensée, nous aurions à coup sûr, pesé bien davantage sur le roi +Othon, et peut-être aurions-nous prévenu le soulèvement. Lord Aberdeen, +j'en suis sûr, n'a pas plus de goût que moi pour cette politique +incertaine et stérile qui parle et ne parle pas de manière à agir, qui +a l'air de vouloir et ne veut pas de manière à réussir. On ne réussit +à rien avec cette politique-là, et on court le risque d'y perdre sa +considération et son influence. Prenons garde à ne pas nous la laisser +imposer de nouveau. En admettant, comme je le fais, que la Russie ne +soit pour rien dans ce qui vient de se passer en Grèce, nous ne pouvons +nous dissimuler qu'au fond elle n'en juge pas comme nous, et qu'elle ne +portera pas dans sa conduite les mêmes idées, les mêmes sentiments que +nous, le même désir de voir le roi Othon et le régime constitutionnel +marcher et s'affermir ensemble. N'oublions jamais ce fond des choses, +et ne souffrons pas que, pour s'accommoder un peu à des tendances +différentes, notre action perde sa force et son efficacité.» + +[Note 73: Le 9 octobre 1843.] + +Lord Aberdeen ne s'expliquait pas aussi catégoriquement que moi sur le +péril de l'influence russe; il restait soigneusement en bons rapports +avec le baron de Brünnow, et l'aidait à éluder, dans la conférence de +Londres, les embarras que lui faisait la colère affichée de l'empereur +son maître: «Je ne suis pas disposé, disait-il à M. de Jarnac, à entrer +en ligne avec la France contre la Russie;» mais son action dans +les affaires de Grèce et son entente avec nous à leur sujet ne se +ressentaient point de ces ménagements; elle était de jour en jour plus +entière et plus confiante; il communiquait souvent à M. de Jarnac, +non-seulement ses instructions officielles, mais ses lettres +particulières à sir Edmond Lyons: «Je vois avec regret, écrivait-il +à celui-ci[74], que vous avez une tendance à maintenir l'ancienne +distinction des partis. Je dois vous dire que M. Piscatory, quoique +parlant de vous dans les meilleurs termes et professant pour vous une +parfaite cordialité, se plaint un peu de cela. Je vous engage de vous +bien garder de mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le +représentant de la politique et des vues anglaises. Je suis sûr que le +ministre de France recevra les mêmes instructions quant à Colettis et à +ceux qui se prétendraient les soutiens des intérêts français. Nous +avons à lutter contre des intrigues de diverses sortes qui essayeront +d'entraver en Grèce l'établissement de la constitution. Ce serait une +grande pitié, quand les gouvernements sont entièrement d'accord, que +quelque jalousie locale ou les prétentions personnelles de nos amis +vinssent aggraver nos difficultés.» + +[Note 74: Le 15 novembre 1843.] + +Même avant la révolution du 15 septembre, j'avais fait plus qu'adresser +à M. Piscatory de semblables instructions; j'avais engagé M. Colettis à +ne pas partir immédiatement pour Athènes, où il venait d'être rappelé; +je ne voulais pas que sa présence apportât quelque embarras dans le bon +accord naissant entre M. Piscatory et sir Edmond Lyons; et malgré les +vives instances de ses amis, M. Colettis lui-même était si bien entré +dans ma pensée, qu'il avait, en effet, ajourné son départ. Après la +révolution du 15 septembre, et quand les élections pour l'assemblée +nationale grecque furent à peu près terminées, il se décida avec raison +à partir. Il vint, vers le milieu d'octobre, prendre congé de moi +à Auteuil, où je passais encore les beaux jours d'automne; il était +gravement et affectueusement ému, avec un peu de solennité à la +fois naturelle et volontaire; il retournait en Grèce après huit ans +d'absence; il quittait la France où il avait été si bien accueilli, où +il avait tant vu et tant appris! «La Grèce, me dit-il, a bien des amis +en France; vous et le duc de Broglie, vous êtes les meilleurs. Elle a +ailleurs bien des ennemis, bien des prétendants à la dominer, bien des +malveillants inquiets. Elle est petite, très-petite, et elle se croit, +on lui croit un grand avenir. Elle est esclave depuis des siècles, +et elle veut être libre. Elle a raison, mais c'est bien difficile. Je +compte, je ne dirai pas sur votre appui, cela va sans dire, mais sur +votre action, sur votre aide de tous les jours; j'en aurai besoin, et +pour avancer et pour arrêter, auprès de mes amis comme auprès de mes +adversaires; ne les craignez pas, je suis plus fort qu'eux.» Je lui +répétai, avec la plus amicale insistance, les mêmes conseils, les mêmes +recommandations qui, depuis trois ans, avaient rempli nos entretiens. +Nous nous embrassâmes et il partit: «Je lui ai fait donner un bateau à +vapeur, écrivis-je à M. Piscatory en lui annonçant son départ; il faut +qu'il arrive convenablement et sous notre drapeau.» M. Maurocordato +était, quelques jours auparavant, revenu de Constantinople à Athènes sur +un vaisseau anglais. + +«Après avoir touché à Syra, où il a été reçu avec le plus vif +empressement; m'écrivit quinze jours après M. Piscatory[75], M. Colettis +est entré hier matin au Pirée; les bâtiments anglais l'ont salué les +premiers; les nôtres ont suivi l'exemple. La nouvelle étant arrivée +à Athènes, tous les amis de M. Colettis sont allés à sa rencontre, et +quand il a débarqué, il a été reçu par plus de trois mille personnes qui +l'ont salué des plus vives acclamations. Il s'est mis en marche avec ce +cortège. Près de la route se trouve le petit monument élevé en 1835, +sur le point même où il fut tué, à la mémoire de George Karaïskakis, le +dernier des héros grecs morts en combattant les Turcs dans la guerre de +l'indépendance. A cet endroit, M. Colettis s'est arrêté, et, quittant un +moment la route, il est allé, suivi de ses amis, s'agenouiller et prier +sur le tombeau de son vaillant compagnon. Cet incident s'est passé sans +préparation et sans paroles. Arrivé à Athènes, M. Colettis a trouvé le +même accueil. La maison où il est descendu était pleine de monde; +M. Metaxa l'y attendait; une indisposition sérieuse avait retenu M. +Maurocordato dans son lit. Le soir, tous les ministres sont venus, +et c'est à minuit seulement que j'ai pu causer avec M. Colettis. +J'ai cherché à lui dire le vrai sur les faits, les situations et les +personnes, et je l'ai trouvé dans des dispositions qui me donnent grande +espérance pour la cause qu'il faut défendre en commun. J'ai dû lui +répéter ce que venait de me dire sir Edmond Lyons:--«Il n'y a qu'une +bonne politique, celle que font ensemble la France et l'Angleterre: +c'est vrai partout; c'est vrai surtout en Grèce, et ce n'a jamais +été plus vrai que depuis les événements du 15 septembre. Vous et moi, +Maurocordato et Colettis voulant les mêmes choses, tendant au même but +par les mêmes moyens, la partie de la monarchie constitutionnelle est +gagnée.--J'ai bien dit à M. Colettis ce qu'il avait à ménager dans sir +Edmond Lyons. Il ira le voir aujourd'hui, après avoir vu le roi, et +j'espère beaucoup de cette première conversation à laquelle seront +apportées, de part et d'autre, les meilleures dispositions.» + +[Note 75: Le 30 octobre 1843.] + +M. Colettis ne trompa point cette attente; toujours soupçonneux au fond +de l'âme et toujours digne, même en s'effacant, il ne laissa percer +aucune méfiance, aucune exigence personnelle, et mit tous ses soins +à s'entendre avec MM. Maurocordato et Melaxa, à ménager les +susceptibilités jalouses de sir Edmond Lyons, à contenir ses rudes et +impatients amis: «Vous apprendrez avec plaisir, m'écrivit-il[76], que, +malgré mon absence, j'ai été élu par huit collèges électoraux; mes +concitoyens ne m'avaient pas tout à fait oublié. M. Maurocordato et moi, +nous avons accepté la proposition qui nous a été faite par Sa Majesté de +prendre part aux délibérations du conseil des ministres pour tout ce +qui concerne l'assemblée nationale ou le maintien de la tranquillité +publique. On nous avait proposé de nous nommer ministres sans +portefeuille, mais nous avons cru devoir refuser, en nous bornant +à offrir au ministère le tribut de notre vieille expérience. Cette +conduite de notre part a produit le meilleur effet; elle a prouvé +combien nous désirions l'un et l'autre que l'union régnât entre +les partis, pour arriver, avec le moins de secousses possible, à +l'accomplissement du grand oeuvre de la constitution.»--«La conduite +des hommes considérables me paraît excellente, m'écrivait quelques jours +après M. Piscatory[77]; pas une dissidence ne s'est élevée entre MM. +Maurocordato, Colettis et Metaxa; et hier, MM. Kalergis, Grivas et +Griziottis assistant au conseil, l'entente a été complète et les +déterminations très-sages; les chefs militaires ont dit aux chefs +politiques: «Ce que nous vous demandons, c'est de vous entendre. Puis, +faites ce que vous jugerez bon pour le pays; nous vous suivrons.» + +[Note 76: Le 10 novembre 1843.] + +[Note 77: Le 19 novembre 1843.] + +Ouverte le 20 novembre 1843, l'assemblée nationale employa près de +quatre mois à débattre et à voter la constitution. On nous avait +d'avance demandé, sur ce sujet, à lord Aberdeen et à moi, nos plus +explicites conseils. M. Colettis, avant son départ, m'avait même +instamment prié, non-seulement de lui écrire mes idées quant à +la constitution, mais de les rédiger en articles. Je m'y refusai +absolument: «On n'arrive pas de loin, lui dis-je, à ce degré de +précision pratique, et il est ridicule de le tenter.» Mais je ne pouvais +me dispenser, et lord Aberdeen lui-même me le demandait, de donner, sur +cette grande question, des instructions à Athènes pour l'exercice de +notre influence commune. J'écrivis donc à M. Piscatory[78]: + +«Je vois, d'après ce que vous me dites, qu'il y a déjà bien du progrès +dans les idées politiques en Grèce. Deux chambres, l'une élective, +l'autre nommée par le roi, le droit de dissolution, l'administration +générale entre les mains de la royauté, sous la responsabilité de +ses ministres, ce sont là maintenant des principes élémentaires, +nécessaires, du régime constitutionnel. Je suis charmé de voir qu'en +Grèce aussi le bon sens public les a adoptés. + +[Note 78: Le 28 octobre 1843.] + +«Je crains qu'on ne croie que c'est là tout, et que, pour avoir en Grèce +une bonne constitution, il suffit qu'elle ressemble à celles qui sont +bonnes ailleurs. + +«L'esprit d'imitation est, de nos jours, le fléau de la politique. +Non-seulement il ne tient aucun compte de ce qui mérite qu'on en tienne +grand compte, l'histoire, les moeurs, tout ce passé des peuples +qui demeure toujours si puissant dans le présent; mais il méconnaît +également un principe fondamental, une nécessité politique du premier +ordre, le rapport qui doit exister entre la constitution et la taille +des sociétés. + +«Si l'on adaptait une machine à vapeur de six cents chevaux à un petit +bâtiment, elle le mettrait en pièces au lieu de le faire marcher. Il en +est de même des constitutions; c'est une erreur immense en théorie et +fatale en pratique, de croire que la machine qui convient à un grand +État convienne également à un petit. + +«Quel est le fond d'une constitution comme la nôtre? + +«Trois grands pouvoirs indépendants l'un de l'autre, constamment en +présence et indispensables l'un à l'autre, non-seulement pour telle ou +telle des affaires de l'État, mais pour que l'État ait un gouvernement. + +«Dans un tel régime, le gouvernement, dans son application réelle aux +affaires publiques, ne subsiste point en tout cas et par lui-même; il +faut qu'il se forme par l'amalgame, la fusion, l'harmonie des trois +pouvoirs. C'est là ce qu'on dit quand on dit qu'il faut que des +majorités se forment dans les deux chambres, que ces majorités +s'entendent avec la royauté, et que de leur accord sorte un cabinet qui +gouverne avec la confiance du roi et des chambres. + +«Tant que ce résultat n'est pas obtenu, il n'y a point de gouvernement +fort et régulier. + +«Et quand ce résultat est obtenu, il est aussitôt mis en question. + +«Une fermentation et une lutte continuelles, entre les grands pouvoirs +publics et dans le sein des grands pouvoirs publics, pour former ou +soutenir sans cesse un gouvernement sans cesse attaqué, voilà le régime +représentatif tel qu'il est et qu'il doit être dans les grands États. + +«Cette fermentation et cette lutte incessantes, cette mobilité +continuelle, soit en fait, soit en perspective, seraient insupportables, +impraticables dans un petit État. + +«Impraticables au dedans. Bien loin qu'un gouvernement sortît de là, +tout gouvernement y périrait. La force disproportionnée du mouvement +tiendrait le corps social dans un ébranlement désordonné et maladif. Les +pouvoirs et les partis politiques, mis ainsi aux prises, n'auraient pas +assez d'espace pour coexister et fonctionner régulièrement. Les passions +et les intérêts individuels seraient trop près les uns des autres, et +trop près du recours à la force. Il n'y aurait dans l'administration des +affaires publiques, ni calme, ni suite. Les oscillations de la +machine, à la fois très-vives et très-resserrées, dérangeraient et +compromettraient, à chaque instant, la machine elle-même. + +«Impraticables au dehors. Un tel état de fermentation politique, dans un +petit pays entouré de grands pays, causerait trop de sollicitude à ses +voisins, et offrirait en même temps trop de prise à leur influence. On +dit que la corruption est le vice du régime représentatif. Dans un grand +État du moins elle est combattue et surmontée par l'empire des intérêts +et des sentiments généraux; en tous cas, elle est à peu près impossible +à une influence étrangère. Dans un petit État, elle serait bien plus +facile et puissante, et pourrait fort bien venir du dehors. + +«Que la Grèce ne tombe pas dans l'imitation servile et aveugle des +grandes constitutions étrangères. L'indépendance et la dignité de sa +politique n'y sont pas moins intéressées que son repos. Il lui faut une +machine plus simple, moins orageuse, qui ne fasse pas du pouvoir l'objet +d'une lutte et le résultat d'une fermentation continuelle: une machine +dans laquelle le gouvernement subsiste un peu plus d'avance et par +lui-même, quoique placé sous le contrôle et l'influence du pays. Les +trois grands éléments nécessaires du régime constitutionnel se prêtent +bien à cette pensée. La royauté existe en Grèce: qu'elle ne puisse agir +qu'avec le conseil et sous la garantie de ministres responsables; que +deux chambres associées au gouvernement de l'État contrôlent l'action du +ministère et lui impriment une direction conforme à l'esprit national: +mais qu'elles ne lui impriment pas en même temps l'agitation et la +mobilité de leur propre nature; que la lutte des partis, la formation et +le maintien d'une majorité ne soient pas la première, la plus pressante, +la plus constante affaire des ministres. Que les chambres, en un mot, +soient assez près du gouvernement pour exercer sur lui, dans l'ensemble +des choses, une surveillance et une influence efficaces; mais qu'elles +ne soient pas si intimement en contact avec lui qu'il soit contraint de +venir vivre dans leur arène et de s'y élaborer incessamment. + +«On atteindrait à ce but si la chambre élective n'était mise en présence +du gouvernement qu'à des intervalles un peu éloignés, tous les trois ans +par exemple, et si le sénat, plus habituellement rapproché du pouvoir, +faisait auprès de lui, dans une certaine mesure et pour les affaires les +plus importantes, l'office de conseil d'État. + +«Une chambre élective, qui ne se réunirait que tous les trois ans, +n'introduirait pas dans le gouvernement cette fermentation, ces chances +de dislocation, ce continuel travail et combat intérieur qu'un grand +État supporte et surmonte, mais qui jetteraient un petit État dans un +trouble trop fort pour lui, et peut-être dans des périls plus graves +encore que le trouble. Cependant une telle chambre, votant le budget +pour trois ans, examinant et discutant la conduite du ministère pendant +cet intervalle, délibérant sur toutes les lois nouvelles dont la +nécessité se serait fait sentir, une telle chambre, dis-je, aurait, +à coup sûr, toute la force nécessaire pour protéger les libertés +publiques, assurer la bonne gestion des affaires publiques, et ramener +le pouvoir dans des voies conformes à l'intérêt et à l'esprit national, +s'il s'en était écarté. + +«En même temps un sénat nommé à vie et qui, indépendamment de la +session triennale dans laquelle il concourrait aux travaux de la chambre +élective, se réunirait plus souvent, soit à des époques fixes, soit sur +la convocation spéciale du roi, tantôt pour recevoir un compte-rendu +du budget de chaque année, tantôt pour s'occuper des affaires dans +lesquelles il aurait à agir comme conseil d'État, un tel sénat, dis-je, +serait, pour le pouvoir, un frein efficace et un utile appui, et pour le +pays une grande école politique dans laquelle des hommes déjà connus et +distingués acquerraient l'esprit de gouvernement et se prépareraient à +le pratiquer. + +«Quand un pays ne contient pas une classe aristocratique naturellement +vouée à la gestion des affaires publiques, ou quand il ne veut pas +acheter les avantages d'une telle aristocratie en en supportant les +inconvénients, il faut que les institutions y suppléent et se chargent +de former, pour le service de l'État, les hommes que la société ne lui +fournit point. C'est à quoi sert un sénat assez séparé du gouvernement +pour le considérer avec indépendance, et pourtant assez rapproché de lui +pour en bien comprendre les faits et les nécessités. + +«Je ne puis qu'indiquer les motifs et les résultats d'une combinaison +constitutionnelle de ce genre; mais je suis profondément convaincu +qu'elle convient mieux à la Grèce que le jeu incessant et redoutable +de la machine représentative telle qu'elle existe en France et en +Angleterre. Je reviens à mon point de départ. En fait de constitution, +l'esprit d'imitation est commode pour la paresse, agréable pour la +vanité, mais il jette hors du vrai et tue la bonne politique. Que +cherchent, dans une constitution, les hommes honnêtes et sérieux +vraiment amis de leur pays? Non pas, à coup sûr, un théâtre où d'habiles +acteurs viennent journellement amuser un public oisif, mais des +garanties pratiques de la sûreté extérieure de l'État, du bon +ordre intérieur, de la bonne gestion des affaires publiques et +du développement régulier de la prospérité nationale. Les moyens +d'atteindre ce but ne sont pas les mêmes partout. Parmi les causes qui +les font varier, il y en a qui tiennent à l'état des moeurs, au degré +de la civilisation, à des circonstances morales qu'on ne connaît que +lorsqu'on a vu de près un pays et vécu dans son sein. Je n'ai rien dit +de ces causes-là quant à la Grèce, car je ne saurais les apprécier par +moi-même. Mais il y a une circonstance qui frappe les yeux et peut fort +bien être appréciée de loin, c'est la dimension, la taille de l'État +auquel la constitution doit s'appliquer. Je regarde cette circonstance +comme très-importante, et c'est, à mon avis, pour n'avoir pas voulu en +tenir compte que, de nos jours, en Europe et en Amérique, plus d'une +tentative constitutionnelle a si déplorablement échoué. J'espère que +les Grecs auront le bon sens de reconnaître cet écueil et de ne pas s'y +heurter. Indépendamment des avantages intérieurs qu'ils en retireront, +ils y trouveront celui-ci que l'Europe regardera une telle conduite de +leur part comme une grande preuve de sagesse; elle en conclura que les +idées radicales et les fantaisies révolutionnaires ne dominent pas les +Grecs, et qu'animés d'un vrai esprit national, ils savent reconnaître +et satisfaire chez eux, pour leur propre usage, les vrais intérêts +du gouvernement et de la liberté. Le jour où la Grèce aura donné, sur +elle-même, cette conviction à l'Europe, elle aura fait immensément pour +sa stabilité et son avenir.» + +Pas plus que les individus, les peuples n'aiment à s'entendre dire +qu'ils sont petits et qu'ils feraient bien de s'en souvenir. Partout où +s'élevait, à cette époque, le désir d'une constitution, le grand régime +constitutionnel de la France et de l'Angleterre s'offrait aux esprits, +à la fois avec l'attrait de la nouveauté et l'empire de la routine; +pourquoi ne pas l'adopter tel qu'il était pratiqué et qu'il avait réussi +ailleurs? En communiquant à M. Piscatory mes vues sur la constitution +grecque, je lui avais prescrit de ne leur donner aucune forme, aucune +apparence officielle, et de les présenter aux Grecs uniquement comme les +conseils d'un ami convaincu de leur utilité. Lord Aberdeen, en informant +sir Edmond Lyons que j'écrirais avec détail, sur ce sujet, à M. +Piscatory, lui avait recommandé d'appuyer mes conseils, mais sans +en prendre la responsabilité. Il avait lui-même des doutes sur +quelques-unes de mes idées; et sir Robert Peel, d'un esprit moins libre +et plus dominé par ses habitudes anglaises, se montrait plus favorable +à la convocation annuelle de la chambre des députés et contraire à +toute participation du sénat à un rôle spécial de conseil d'État. La +constitution grecque, délibérée par l'assemblée nationale, acceptée par +le roi Othon et promulguée le 16 mars 1844, fut monarchique et libérale, +mais calquée sur le modèle du régime constitutionnel de France et +d'Angleterre, et destinée ainsi à en rencontrer, sur ce petit théâtre, +les difficultés et les périls. + +Tant que siégea l'assemblée nationale chargée de l'enfantement +constitutionnel, la nécessité de l'accord et de l'action commune fut +sentie et acceptée par tout le monde, par les chefs des partis grecs +comme par les diplomates étrangers. Parmi les anciens amis de M. +Colettis beaucoup s'indignaient de son impartialité, lui reprochaient +ses complaisances pour ses anciens adversaires, et le pressaient de se +mettre hautement à leur tête contre les partisans de MM. Maurocordato +et Metaxa, qui ne lui rendaient pas toujours ce qu'il faisait pour eux: +«Rien ne me fera changer de conduite, leur répondit-il; la constitution +ne peut pas se faire sans l'entente; j'y serai fidèle. Je sais que +plusieurs des amis de MM. Maurocordato et Metaxa ne me donneront pas +leur voix; peu m'importe; je voterai pour eux, et tous ceux qui me +croiront en feront autant.--Vous êtes donc contre vos amis et pour vos +ennemis?--Ni l'un ni l'autre; je suis pour l'entente à tout prix.» +M. Piscatory le soutenait fermement dans cette difficile épreuve: «Je +poursuis, m'écrivait-il, la voie que vous m'avez tracée, et on nous +tient ici pour de très-honnêtes gens, un peu dupes. J'ai à essuyer de +rudes remontrances de la part de nos amis; mais je ne me laisse aller à +aucune faiblesse. Nous couperons notre mauvaise, bien mauvaise queue, +et nous la remplacerons par mieux qu'elle.» Sir Edmond Lyons, malgré ses +préventions et ses prétentions, était frappé de cet exemple, et rendait +justice à ceux qui le lui donnaient: «M. Guizot, écrivait-il à lord +Aberdeen, a ici, dans M. Piscatory, un admirable agent.» Il faisait +effort lui-même pour se conformer aux recommandations de lord Aberdeen, +mettre de côté l'esprit de parti et maintenir l'entente; mais ses +habitudes et son naturel reprenaient souvent leur empire; il rentrait +souvent dans ses méfiances jalouses, dans sa passion d'influence et de +domination exclusive. M. Piscatory m'en avertissait et s'en défendait, +sur les lieux mêmes, vivement mais sans humeur: «Il y a ici, +m'écrivait-il, des gens qui feraient couler le bateau à fond plutôt +que de le voir sauver par nos mains. Le gouvernement grec avait demandé +qu'on reçût à Toulon quatre jeunes gens comme élèves de notre marine. +Vous m'écrivez par le dernier courrier que c'est accordé. J'en informe +le ministre de la marine à Athènes. Son principal employé, tout dévoué à +sir Edmond Lyons, s'en entend avec lui et donne ordre aux jeunes gens de +s'embarquer sur un bâtiment anglais. Les jeunes gens désolés viennent se +plaindre. J'envoie immédiatement déclarer au ministre de la marine que, +quand je devrais faire prendre par des matelots les quatre élèves, ils +iront à Toulon. On s'est excusé, et je ferai partir prochainement mes +quatre Grecs.» J'informai lord Aberdeen de cet incident: «Que dites-vous +de la France et de l'Angleterre ardentes à s'enlever quatre petits +marins? Je pourrais vous envoyer bien d'autres commérages de cette +sorte, mais c'est assez d'un. Qu'il ne revienne, je vous prie, de +celui-ci pas le moindre reflet à Athènes; M. Piscatory se loue beaucoup +de sir Edmond Lyons, a pleine confiance dans sa loyauté, et au fond ils +marchent très-bien ensemble. N'y dérangeons rien. Seulement il est bon +de regarder de temps en temps dans les coulisses très-animées de ce +petit théâtre, pour n'être jamais dupes des intrigues qui s'y nouent et +s'y renouent sans cesse.» + +J'écrivis en même temps à M. Piscatory: «Persistez à subordonner les +intérêts de rivalité à l'intérêt d'entente, la petite politique à la +grande, et faites que Colettis persiste. C'est indispensable. Ce n'est +pas notre plaisir que nous cherchons, c'est le succès. C'est la fortune +de la Grèce que nous voulons faire, non pas celle de tel ou tel Grec. +Mais dites-moi toujours tout. Vous êtes là pour tout voir et me faire +tout savoir, agréable ou désagréable. Seulement il ne faut pas voir, +dans tout ce que fait ou dit sir Edmond Lyons, plus qu'il n'y a: il +n'y a point de trahison politique, point de dissidence réelle et active +quant à l'intention et au but pour la Grèce; il y a le vice anglais, +l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée de +soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part et sa +place, la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et de qui. +Cela est très-incommode, très-insupportable, et il faut le réprimer de +temps en temps, quand cela devient tout à fait nuisible aux affaires ou +inconvenant pour la dignité. C'est ce que vous avez fait très à propos +dans l'incident des quatre petits marins. Mais il faut savoir que cela +s'allie avec de la loyauté, du bon sens, du courage, et une bien plus +grande sûreté de commerce et d'action commune qu'on n'en rencontre +ailleurs.» + +La constitution faite et promulguée, un problème bien plus difficile +encore s'élevait: il fallait former un ministère capable de contenir, en +le satisfaisant, ce peuple ressuscité en armes, d'affermir cette royauté +chancelante, de supporter la liberté publique en maintenant la loi. A +peine fut-on en présence de cette tâche, que les obstacles et les périls +éclatèrent: le ministère qui était né de la révolution et qui avait +présidé au travail de la constitution disparut; M. Metaxa donna sa +démission; il s'était brouillé avec M. Maurocordato, et l'attitude de +l'empereur Nicolas rendait, pour le parti nappiste, le gouvernement +constitutionnel impossible. «Enfin la constitution est jurée, +l'assemblée est dissoute, la révolution est close, m'écrivait M. +Piscatory[79]; ferons-nous un ministère raisonnable? Je n'en sais rien +encore. Le ministère fait, vaincra-t-il le roi? J'en doute. L'opinion +que c'est impossible s'en va en province avec les députés les plus +sages, les plus modérés qui se désolent, avec l'opposition et les +philorthodoxes qui ont bien raison de ne pas renoncer à leurs projets. +Lyons est toujours très-bien; son parti est pris, je le crois; cependant +il faudra le voir à l'épreuve des petites questions d'influence. Je +ferai tous les sacrifices qui ne nous amoindriront pas; partout, et ici +surtout, la réputation est importante; la nôtre est bonne; je ne la fais +pas résonner haut, mais je tiens à la maintenir.» + +[Note 79: Le 31 mars 1844.] + +Les dispositions de M. Colettis m'inquiétaient: il avait mis, à me les +faire connaître, sa mâle franchise; avant même que la constitution fût +promulguée, il avait écrit au directeur des affaires politiques dans mon +ministère, M. Desages, qui avait son amitié et toute ma confiance[80]: +«Quand je suis arrivé ici, le gouvernement était entre les mains des +hommes du 15 septembre. J'ai dû entrer dans le conseil pour neutraliser +l'effet de l'élément révolutionnaire. J'ai réussi. L'assemblée montrait +des tendances dangereuses; j'avais à lutter d'un côté contre l'esprit +démocratique, de l'autre, contre les petites jalousies des hommes même +qui auraient dû me seconder avec le plus de franchise. J'ai déclaré +hautement mes principes; je n'ai fait des concessions de principe à +personne; mais j'ai mis de côté tout amour-propre, je me suis effacé. +Tout en ramenant Metaxa, je me suis étroitement uni à Maurocordato. Nous +avons dominé l'assemblée; le roi, la monarchie, le pays ont été sauvés. +Mais il y a encore un grand danger pour tous; c'est la mise à exécution +du nouveau système. Maurocordato n'a pas su ménager assez Metaxa; il y a +eu entre eux dissidence; il y a eu rupture, dont la conséquence a été la +démission du président du conseil. Le nouveau ministère qui va se former +aura à lutter contre un ennemi puissant, d'autant plus puissant qu'il +peut habilement exploiter la haine, c'est le mot, du peuple contre les +Fanariotes, qu'on accuse, à tort ou à raison, comme les auteurs de tous +les maux qui ont pesé sur la nation sous l'ancienne administration. +Le ministère devra donc être fort pour accomplir avec succès la lourde +tâche qui lui sera imposée. Quant à moi, je suis bien loin de redouter +un pareil fardeau; mais je veux le porter noblement; je veux avoir +toutes les chances possibles de réussir. Pour réussir, je dois être +secondé par des hommes qui me soient dévoués; si l'administration +n'était pas à une seule pensée, pas de réussite possible. Ici, la +question est trop grave pour que je puisse céder en rien. Il y va du +salut de mon pays; je me crois capable de le sauver; mais je dois avoir +les moyens de le faire. Je suis donc bien décidé à ne pas me départir de +la ligne de conduite que je me suis tracée et à ne faire, ni à Lyons, ni +à Piscatory, ni à Maurocordato, une concession qui serait nuisible à +mon pays, au roi, à moi-même. Il faut réussir ou ne pas entreprendre +l'oeuvre de régénération. Je ne refuse pas la coopération de +Maurocordato; je suis prêt même à lui céder la présidence; mais il est +indispensable que j'aie les ministères actifs entre les mains; c'est le +seul moyen de servir réellement les intérêts de la Grèce, du roi, de +la politique française en Orient. Si je ne puis, par des raisons +politiques, réussir à former un ministère homogène, je me retirerai, +parce que je ne puis jouer au hasard tant de graves intérêts. Si je +réussis au contraire à mettre dans les ministères actifs des hommes à +moi, je réponds de l'avenir, pourvu que la France ne m'abandonne pas.» + +[Note 80: Le 29 février 1844.] + +Nous étions bien décidés à n'abandonner ni la Grèce ni M. Colettis; +mais je ne partageais pas toute sa confiance en lui-même et en lui seul; +j'étais convaincu que ce n'était pas trop, en Europe, de l'accord entre +la France et l'Angleterre, en Grèce, du concours des grands partis et de +leurs chefs, pour consolider cet État naissant, et que ce qui avait été +nécessaire à l'enfantement de la constitution ne l'était pas moins +aux premiers pas du gouvernement constitutionnel. J'écrivis à M. +Piscatory[81]: «J'admets tout ce que vous me dites du roi Othon, le +déplorable effet de ses lenteurs et de son insistance sur je ne sais +combien de points secondaires, l'humeur de ses plus sincères amis. +Pourtant, je trouve cette impression un peu exagérée; je viens de relire +tout ce qu'il a écrit, dit, demandé. Tout cela est d'un esprit obstiné, +maladroit, solitaire; mais on n'y sent point de mauvais dessein. Que le +roi Othon ne soit pas un grand esprit, ce n'est en Grèce une découverte +pour personne; il faut qu'on en prenne son parti; à tout prendre, depuis +la révolution du 15 septembre, il s'est mieux conduit qu'on ne s'y +attendait; il s'est tenu assez tranquille et il a de la probité. Je +ne comprendrais pas, de la part d'hommes comme M. Colettis et M. +Maurocordato, le découragement dont vous me parlez. Laissez-moi vous +redire, et par vous à eux, ce que je vous ai déjà dit: dans toutes les +situations, on a toujours devant soi des faits qu'on ne peut changer, +des obstacles qu'il faut accepter en travaillant à les surmonter. De +tous les fardeaux de ce genre, le roi Othon ne me paraît pas le plus +lourd possible; tenez pour certain que, si celui-là était écarté, les +Grecs en verraient tomber bien d'autres sur leurs épaules, et que le roi +Othon, malgré tout ce qui lui manque, leur épargne plus d'embarras qu'il +ne leur en suscite. Les moyens de lutter contre les défauts du roi +ne manqueront point à ses ministres; ils auront les forces du régime +constitutionnel; ils auront l'appui des légations française et anglaise. +Ce n'est pas assez, j'en conviens, pour leur épargner les ennuis, les +fatigues, les mécomptes, quelquefois les échecs d'une telle situation; +c'est assez pour leur rendre habituellement le succès possible et +probable. On n'a pas le droit d'espérer mieux en ce monde. Que MM. +Colettis et Maurocordato me pardonnent ce langage; je ne leur dis là que +ce que je me répète sans cesse à moi-même; j'ai aussi, d'autre façon, +mes embarras inamovibles et mes tentations de découragement. Que ces +messieurs demeurent unis pour former un cabinet et pour gouverner, +comme ils l'ont été pour faire la constitution; ils réussiront de +même, peut-être plus laborieusement encore, mais en définitive, ils +réussiront. Leur union est, j'en conviens, la condition _sine qua non_ +du succès; c'est encore là une de ces nécessités qu'il faut accepter et +satisfaire, n'importe par quels sacrifices réciproques. A vous dire tout +ce que je pense, j'ai regretté et je regrette la rupture avec M. Metaxa; +le parti nappiste est trop important, trop fort pour qu'il soit sage de +le rejeter tout entier dans l'opposition. Fût-il moins fort, il ne faut +pas avoir dans l'opposition tout le parti religieux; ce peut être une +situation de révolution; ce n'est pas une situation de gouvernement. +Comment faut-il faire, au parti nappiste, une part dans le gouvernement? +Faut-il la lui faire dans la personne de son chef ou en détachant du +chef ses lieutenants et ses soldats? Il n'y a pas moyen d'avoir, de +loin, un avis sur cette question; je m'en rapporte à nos amis et à +vous. Mais tenez pour certain que, par l'une ou l'autre voie, il +faut atteindre ce but et absorber dans le gouvernement une partie du +nappisme. M. Metaxa aurait-il envie de venir ici comme ministre de +Grèce? Nous l'accepterions volontiers.» + +[Note 81: Le 7 avril 1844.] + +M. Piscatory pensait comme moi et avait devancé mes instructions: «J'ai +le profond regret, m'écrivait-il dès le 10 avril 1844, par une dépêche +officielle, d'annoncer à V. E. qu'il m'a été impossible de soutenir les +prétentions de M. Colettis; elles étaient telles que je suis convaincu +qu'elles étaient des prétextes pour ne pas accepter sa part du pouvoir, +et pour se réserver pour un avenir qu'il prévoit, à tort ou à raison. +Tout ce que les liens politiques et l'amitié personnelle conseillaient +d'efforts en une telle circonstance, je l'ai fait; il m'a semblé que +j'aurais manqué à mes devoirs et aux instructions du gouvernement du Roi +si je m'étais associé à une lutte personnelle qui, heureusement, n'est +pas tant entre MM. Colettis et Maurocordato qu'entre leurs amis. +J'ai cru devoir me préoccuper d'un seul but, celui de concourir à la +formation du ministère le plus raisonnable, le plus capable possible, +et le plus acceptable par l'opinion publique. J'ai donc déclaré à M. +Colettis, qui me reprochait de ne pas soutenir le parti français, que +je ne pouvais me placer sur ce terrain, que ce n'était pas là une +proposition soutenable dans un gouvernement, régulier, et que tel ne +devait pas être le résultat des efforts communs pour donner à la Grèce +un gouvernement constitutionnel. Il est resté inébranlable.» Quelques +jours après[82], M. Piscatory ajoutait, dans une lettre intime: «Je +vous ai écrit en grande hâte, par le dernier bateau, pour vous dire la +position où m'avaient mis les exigences personnelles de Colettis, +et plus encore sa répugnance non avouée, mais évidente, à entrer au +ministère. S'il avait voulu en convenir franchement, tout était simple; +il ne l'a pas voulu, même avec sa propre conscience, et j'ai dû prendre +un parti qui a ses inconvénients, je le sais, mais le seul qui établît +la vraie situation, la situation qui convient à un gouvernement régulier +et à son représentant. Je suis sûr maintenant d'avoir bien fait ici. +Ai-je bien fait pour Paris? Vous me le direz. Ce que je voudrais, même +en ayant raison, c'est ne pas vous avoir créé d'embarras. Là est toute +mon inquiétude. J'en avais une autre; mais je ne l'ai plus, ou plutôt +je l'ai moins. Je craignais d'avoir blessé Colettis, surtout de l'avoir +poussé dans une voie où il se perdrait infailliblement. Je ne sais +pas encore bien exactement ce qui lui reste, dans le coeur, d'amertume +contre moi; mais j'ai la certitude que sa loyauté, son bon jugement, son +patriotisme suffiront, malgré les flatteries des uns et les excitations +des autres, à le maintenir dans la conduite qu'il a tenue depuis son +retour en Grèce.» Un peu plus tard[83], M. Piscatory reprenait quelque +inquiétude: «Je n'ai rien rabattu, m'écrivait-il, des bonnes idées que +j'avais sur l'esprit et le coeur de Colettis; mais, à l'user, j'ai vu +des défauts que je ne connaissais pas: sa finesse est un peu grosse, et +il en use de la même manière avec un Pallicare et avec un habit noir; +ses idées sont vagues, son imagination tient grande place; l'ordre le +touche peu, et il a un parfait dédain pour le plus ou moins de qualités +morales dans les hommes qu'il s'attache ou dont il se sert.» + +[Note 82: Le 15 avril 1844.] + +[Note 83: Le 31 mai 1844.] + +M. Colettis ne voulait ni courir le risque de s'user dans le premier +ministère chargé de faire le premier essai de la constitution, ni +contracter une longue et intime alliance avec M. Maurocordato, le client +de l'Angleterre, de la puissance la plus favorable à la Turquie et la +plus contraire à l'agrandissement de la Grèce. Dans son patriotique +orgueil, il se réservait pour un avenir infiniment plus éloigné qu'il ne +le pensait, et qu'il n'était pas en état d'avancer d'un jour. + +M. Maurocordato hésitait beaucoup à se charger seul du pouvoir. Il +alla demander à M. Piscatory s'il pouvait compter sur le concours de la +légation française. M. Piscatory lui en donna l'assurance. Le cabinet +fut formé. Quelques jours après, M. Maurocordato m'écrivit pour +m'expliquer son acceptation et réclamer de nouveau mon appui qu'une +fois déjà je lui avais prêté. Je le lui promis. M. Piscatory s'employa +efficacement à obtenir de M. Colettis la promesse de ne point attaquer +le nouveau cabinet: «Après une première lettre amère à Maurocordato, +m'écrivait-il[84], il lui en a adressé une très-bonne et je suis certain +qu'il tiendra parole. Je le vois tous les jours, et toujours à l'oeuvre +pour contenir ses vieux amis exclusifs, rancuniers, voulant tout pour +eux et disant, avec un grand étonnement de n'être pas crus:--Nous sommes +la France; les autres sont l'Angleterre.--C'est là une stupidité +avec laquelle il fallait en finir. Ce ne pouvait être que par un coup +d'éclat. J'en ai accepté la responsabilité, et je ne m'en repens pas, +toujours à condition que ce ne sera pas, pour vous, une difficulté.» + +[Note 84: Le 15 avril 1844.] + +Ce n'était pas à Londres que la difficulté pouvait naître. La +satisfaction y fut grande; «Les nouvelles de Grèce ont fait ici +merveille, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[85]; la conduite de M. +Piscatory est fort appréciée. Après avoir lu son rapport du 10 avril, +lord Aberdeen m'a prié de le lui laisser, et il l'a envoyé à sir Robert +Peel avec ces mots:--Voilà à quoi sert l'entente.--Sir Robert Peel le +lui a renvoyé en disant qu'il en était charmé «et que cette conduite +de notre ministre à Athènes ranimait _un peu_ ses espérances pour +l'Espagne.» + +[Note 85: Les 2 et 3 mai 1844.] + +La satisfaction anglaise ne fut pas de longue durée; il fut bientôt +évident que le ministère Maurocordato ne réussirait pas. Son chef +était un homme d'un esprit juste et fin, d'une assez grande activité +administrative et diplomatique, d'un patriotisme sincère, d'une +intégrité reconnue, mais sans puissance naturelle de caractère et de +volonté, enclin à mettre partout l'adresse à la place de l'énergie, +et aussi peu capable de résister à ses amis que de lutter contre ses +adversaires. Il n'était d'ailleurs le représentant d'aucun des grands +partis politiques de la Grèce, ni du parti guerrier ni du parti +religieux; il venait du Fanar, et les Fanariotes étaient suspects et +odieux au peuple grec. M. Maurocordato n'avait de force que son mérite +personnel, des amis épars et l'appui de l'Angleterre. C'était trop peu +pour la tâche difficile qu'il avait à accomplir, surtout pour la mise en +pratique de la loi électorale que l'assemblée nationale avait votée avec +la constitution, et qui devait former la première chambre des députés. +Les élections tournèrent contre lui avec éclat; il n'était évidemment +qu'un pouvoir de surface et de passage, sans racines dans le pays; ce +fut de ses deux rivaux, MM. Colettis et Metaxa, surtout de M. +Colettis, que les élections démontrèrent l'influence et réclamèrent le +gouvernement. + +M. Piscatory avait prévu ce résultat, me l'avait fait pressentir et +s'y était lui-même préparé. Après avoir vivement pressé M. Colettis de +s'allier avec M. Maurocordato, et avoir loyalement appuyé le cabinet +naissant de ce dernier, il avait pris soin de ne pas s'engager, corps +et âme, dans ses destinées, et de rester en très-bons rapports avec +M. Colettis, en établissant hautement, envers celui-ci et ses amis, +l'indépendance de la politique française: «Mon but a été, m'écrivait-il, +de retirer de ses mains le drapeau de la France et de le reporter à +la légation. Il y est aujourd'hui, et non ailleurs. Colettis l'a bien +compris, et il en a eu un peu d'assez vive mauvaise humeur, ses amis +plus que lui. Eux et lui se sont calmés, et il est aujourd'hui comme je +le désirais. Suis-je comme il le désire? Pas tout à fait; mais il ne se +plaint pas; il me témoigne grande confiance, cherche encore quelquefois +à m'enjôler et à m'entraîner; mais en général il se contente de +professer que la légation française a sa conduite et lui la sienne, ce +qui n'empêche pas l'entente et surtout l'amitié.» + +J'approuvai pleinement cette attitude de notre ministre à Athènes; mais +je ne m'en contentai pas; j'avais eu, avec M. Colettis, des relations +si intimes qu'elles me donnaient le droit de lui dire sans réserve ma +pensée. Je lui écrivis: «Quand le jour est venu, dans votre pays, de +former un cabinet, j'ai vivement regretté que vous n'y entrassiez +pas; je pensais que l'alliance des chefs de parti, qui avait présidé à +l'oeuvre de la constitution, devait présider aussi aux premiers pas +du gouvernement. Je voyais bien les obstacles; mais, dans les grandes +choses, il n'y a point d'obstacle qui tienne devant la nécessité, et il +me semblait qu'il y avait nécessité. Vous en avez jugé autrement; vous +avez pensé que, dans l'intérêt de la Grèce, il valait mieux que vous +laissassiez à d'autres les difficultés et les hésitations d'un début +dans la pratique des institutions nouvelles. Il se peut que vous ayez +eu raison. Maintenant, si je ne me trompe, le moment approche où vous +ne pourrez vous dispenser de mettre la main aux affaires. Deux choses me +frappent tellement que je veux vous les dire. Sur l'une et l'autre, je +suis sûr que j'ai raison. + +«Vous débutez dans le gouvernement constitutionnel, gouvernement +difficile toujours et partout; plus difficile en Grèce qu'ailleurs, +car vous êtes un petit État placé entre les trois grands États les plus +étrangers, les plus contraires au régime constitutionnel, la Russie, +la Turquie et l'Autriche. En présence de ce seul fait, la naissance de +votre constitution est un miracle. Sa durée sera un plus grand miracle. +Si vous voulez cette durée, appliquez-vous avant tout, par-dessus tout, +à rallier, à tenir unies et agissant ensemble, tout ce que vous avez, en +Grèce, de forces gouvernementales. La division, la dispersion, la lutte +intestine des forces gouvernementales est le plus grand danger, le +mal le plus grave des pays libres. Parmi les pays qui ont tenté d'être +libres, presque tous ceux qui ont péri, les petits surtout, ont péri par +ce mal-là. Je sais combien il est difficile de rallier et de tenir unies +les diverses forces gouvernementales. Je sais quelle est la puissance de +l'esprit de parti et de coterie, des traditions et des passions de parti +et de coterie. Je sais tout ce qu'il faut sacrifier et souffrir pour +leur résister. Je persiste à dire que, dans les pays libres, et encore +plus dans ceux qui ne sont ni grands ni anciens, il y a nécessité de +poursuivre cette alliance, car c'est une question de vie ou de mort. + +«J'ajoute qu'entre les divers partis, c'est surtout à celui qui a lutté +longtemps pour l'indépendance et la liberté nationales, qu'est imposée +la nécessité de ménager et de rallier les forces gouvernementales; car, +par le cours naturel des choses, ce parti-là ne les possède pas toutes. +Ce n'est pas au sein de l'insurrection, même la plus juste, ce n'est pas +dans la lutte, même la plus belle, pour la liberté, que se placent et se +forment toutes les situations et les forces gouvernementales. Beaucoup +de celles qui existaient avant la lutte restent en dehors de ce +mouvement, ou bien s'y perdent. Parmi celles qui s'élèvent et brillent +dans la lutte, beaucoup sont étrangères, si ce n'est contraires, à +l'esprit de gouvernement. Quand donc le jour du gouvernement arrive, +quand l'ordre constitutionnel doit succéder à la lutte nationale, il +faut, il faut absolument que le glorieux parti qui a lutté et vaincu +sache se dire que, seul, il ne suffit pas à gouverner, qu'il ne possède +pas en lui-même, et à lui seul, toutes les forces nécessaires et propres +au gouvernement. Il faut qu'il cherche ces forces là où elles sont, +qu'il les accepte telles qu'elles sont, et qu'il leur donne, dans le +gouvernement, leur place et leur part. Sans quoi, le gouvernement ne se +fondera pas, et toutes les luttes soutenues par le pays seront perdues; +car, après tout, c'est par le gouvernement que les pays durent, et c'est +à un gouvernement durable que toutes les luttes doivent aboutir. + +«Voici ma seconde réflexion. + +«Vous êtes très-préoccupé de l'avenir de la race hellénique, de toute la +race hellénique, et vous avez raison. Je vois la place que tient, dans +votre pensée et dans votre conduite, l'avenir de cette race. Je crois, +comme vous, et je tiens presque autant que vous à cet avenir. Mais ne +vous y trompez pas, il n'arrivera pas demain. Est-il très-loin? Je n'en +sais rien. Ce que je sais, c'est qu'il n'est pas très-près. Tenez ceci +pour certain: l'Europe, et quand je dis l'Europe, je dis la bonne comme +la mauvaise politique européenne, vos amis comme vos ennemis, l'Europe +ne veut pas de la chute prochaine de l'Empire ottoman; l'Europe fera +tout ce qu'elle pourra pour retarder cette chute et ses conséquences. +Acceptez cette situation dans le présent, sans renoncer à l'avenir. Si +on croit que vous ne l'acceptez pas, si on croit que vous travaillez à +presser l'événement que l'Europe veut ajourner, la politique européenne +se tournera contre vous, et vos meilleurs amis ne pourront rien pour +vous. Je ne voudrais pas que vous vous fissiez, à cet égard, aucune +illusion; l'Europe a, sur cette question, un parti bien pris, et la +Grèce ne forcera pas la main à l'Europe. Je ne vous demande pas de +supprimer les sentiments qui vous animent; je vous demande de ne pas les +laisser agir hors de saison; car il n'y aurait, pour vous, ni honneur, +ni profit. Croyez-moi; occupez-vous de l'intérieur de la Grèce; qu'elle +acquière la consistance d'un État bien gouverné au dedans, incontesté au +dehors: c'est aujourd'hui tout ce qui se peut faire et tout ce qu'il y a +de plus efficace à faire pour son avenir.» + +Trois semaines après l'arrivée de ma lettre à Athènes, les +pressentiments qui me l'avaient fait écrire se réalisaient; M. +Maurocordato, battu dans les élections tombait du pouvoir; le roi Othon +appelait à sa place M. Colettis, qui formait un cabinet dans lequel +entrait M. Metaxa; les deux grands partis nationaux de la Grèce, le +parti guerrier et le parti religieux, après s'être rapprochés dans +l'arène électorale, s'alliaient ainsi dans le gouvernement, et M. +Colettis me répondait en me disant: «J'ai vu avec peine que vous +sembliez craindre qu'il se fît, sous mon ministère, un mouvement contre +les frontières ottomanes. C'est un devoir pour moi de dissiper ces +craintes. J'ai toujours cru, il est vrai, et je crois encore que +les limites de la Grèce ne sont pas le mont Othrix, qu'un lien sacré +unissait et unit les provinces grecques soumises à la Turquie aux +provinces qui ont été assez heureuses pour être déclarées indépendantes. +Les destinées de la Grèce sont plus vastes que celle que les protocoles +lui ont faite. Telle est ma croyance; mais je n'ai jamais pensé que +c'était par l'invasion, par la propagande armée que ces destinées +devaient s'accomplir. Un temps viendra où la force seule des choses +fera ce que nous ne pourrions faire aujourd'hui sans un bouleversement +général qui emporterait peut-être le royaume de Grèce. Je suis donc +partisan du _statu quo_. Aussi, dès mon entrée au ministère, me suis-je +sérieusement occupé de mettre un frein à la fougue de certains esprits +peu réfléchis et peu prévoyants qui voulaient pousser le gouvernement +dans une voie dangereuse et antinationale. Les mesures que j'ai prises +ont eu les plus heureux résultats; les relations entre les autorités +grecques et les autorités ottomanes de la frontière sont parfaitement +amicales; elles se prêtent un appui réciproque. Je vous déclare, mon +respectable ami, que, tant que je serai premier ministre, la Turquie +n'aura rien à craindre de ma part; je regarde tout mouvement hostile +contre les frontières voisines comme impolitique et dangereux. Je vous +l'ai dit souvent à Paris, je vous l'écris d'Athènes.» + +A l'intérieur, M. Colettis se déclarait bien résolu à soutenir fermement +le roi Othon, et plein d'espoir que, malgré l'aveuglement des passions +populaires et les exigences des intérêts personnels, il réussirait, +avec l'appui de la France et l'attitude tranquille des puissances +continentales, à maintenir son pays dans les lois de la monarchie +constitutionnelle et les limites des traités. Mais, en même temps, il +me manifesta sans réserve sa profonde méfiance de l'Angleterre et de son +représentant: «Vous connaissez, me dit-il, mon opinion sur la politique +anglaise; je vous l'ai développée bien des fois; elle était basée sur +une longue expérience. Aussi la sincérité qu'affectait d'afficher M. +Lyons m'a surpris à un point tel que je me suis souvent demandé si je +m'étais trompé et si mon expérience avait été mise en défaut. Je ne +pouvais comprendre cependant que l'Angleterre, qui avait tant fait pour +empêcher la Grèce d'exister, pût vouloir autre chose, la Grèce existant +malgré elle, que d'organiser une Grèce anglaise, gouvernée par un +ministère anglais. Les faits vinrent bientôt me prouver que je ne +m'étais pas trompé. Je fis connaître à notre ami Piscatory la tendance +de M. Lyons et de sa politique; je voulus le convaincre que, pour M. +Lyons, toute la Grèce se résumait dans la personne de M. Maurocordato +et de quelques hommes aveuglément dévoués à sa politique. Il ne partagea +pas mon opinion. Je fus forcé de lui dire:--Mon ami, nous ne pouvons +nous entendre sur cette question; restons amis, mais ne parlons plus des +affaires du pays.--J'ai cru alors que c'était un devoir pour moi de ne +plus vous écrire; je n'étais pas d'accord sur l'ensemble avec Piscatory; +vous écrire la manière dont je voyais les choses, c'était me mettre en +opposition avec lui; vous représenter les choses comme Piscatory les +voyait, c'était violenter ma conscience. J'ai préféré garder le silence +jusqu'au moment où les faits viendraient prouver que j'étais dans le +vrai.» + +Sir Edmond Lyons fit tout ce qu'il fallait pour convaincre de plus en +plus M. Colettis qu'en effet il était dans le vrai. Envoyé en Grèce par +lord Palmerston, et d'un esprit roide en même temps que d'un caractère +ardent et fidèle, il avait gardé les passions et les traditions de la +politique exclusive et impérieuse de son ancien chef. La chute de M. +Maurocordato était, pour cette politique, un grave échec, et pour sir +Edmond Lyons lui-même la chute de sa propre domination en Grèce. Son +hostilité contre le nouveau cabinet, c'est-à-dire contre M. Colettis, +fut publique et sans mesure; soit dans l'emportement de sa colère, soit +de dessein prémédité, il l'attaqua à tout propos avec un acharnement +infatigable, lui attribua les projets les plus contraires à la paix de +l'Europe, et se mit partout à l'oeuvre, au dedans comme au dehors, pour +lui susciter toutes sortes d'obstacles. Il fit plus; il se brouilla +ouvertement avec M. Piscatory, l'accusa d'avoir travaillé à renverser M. +Maurocordato, et cessa d'avoir, avec lui, les rapports et les procédés +que leur situation officielle et leur intimité récente rendaient aussi +naturels que nécessaires. + +L'embarras était grand pour moi: c'était précisément à cette époque que +s'établissait, entre lord Aberdeen et moi, la plus cordiale entente; +naguère, au château d'Eu et à Windsor, nous nous étions entretenus à +fond de toutes choses; j'avais reconnu et éprouvé, entre autres dans la +question du droit de visite, l'élévation et l'équité de son esprit et +son loyal désir d'un sérieux accord entre nos deux pays et nos deux +gouvernements. Je pris le parti de traiter avec lui, à coeur ouvert et +à visage découvert, des affaires de Grèce comme des autres; je lui +écrivis[86]: «Je voudrais continuer à vous faire lire tout ce qui +m'arrive d'Athènes. L'impression que j'ai rapportée de nos entrevues +à Eu et à Windsor, c'est que, si nous nous montrons tout, si nous nous +disons tout l'un à l'autre, nous finirons toujours par nous entendre. +Ai-je tort? En tout cas, voici ce que je copie textuellement dans une +lettre de M. Piscatory du 10 octobre, que je ne vous envoie pas tout +entière parce qu'elle est pleine d'affaires étrangères à la politique +grecque: + +[Note 86: Le 28 octobre 1844.] + +--«Je n'ai pas goût à vous parler de sir Edmond Lyons, je ne voulais +même vous en parler que le jour où les rapports convenables seraient +rétablis, ce que j'espère; je ne qualifie pas, même avec vous, ses +façons d'agir; je vous en laisse juge; tout ce que je puis vous dire, +c'est que, depuis plusieurs jours, les attachés de la légation anglaise +se plaignent des procédés de sir Edmond, et qu'ils sont venus me prier, +sous toutes les formes, de rétablir les anciennes relations. J'ai +toujours répondu qu'on savait bien que ce n'était pas moi qui les avais +changées, que je n'avais pas pris au sérieux des façons de faire dont +j'avais eu droit de me plaindre, que sir Edmond Lyons poli me trouverait +poli, intime dans l'avenir comme dans le passé, qu'enfin je n'avais ni +mauvaise humeur, ni rancune. Tout cela a-t-il été répété? Je n'en sais +rien, c'est probable; le fait est que sir Edmond et lady Lyons sont +venus hier à Patissia pendant que nous étions absents, que j'irai +aujourd'hui rendre la visite, et que tout sera fait pour maintenir la +bonne attitude du côté où elle est déjà si évidemment.» + +«De tout cela, mon cher lord Aberdeen, je ne veux relever qu'une seule +chose, c'est l'esprit modéré et conciliant qu'y apporte M. Piscatory. Je +suis sûr qu'il est très-sincèrement préoccupé du désir de faire tout ce +qu'il pourra, et qu'il fera en effet tout ce qu'il pourra honorablement +pour ramener sir Edmond Lyons, et vivre de nouveau avec lui, d'abord en +bons termes, puis en bonne intelligence. Aidez-le à cela. Vous seul y +pouvez quelque chose. + +«Un seul mot sur le fond des affaires grecques. Ne nourrissez, +contre Colettis, point de prévention irrévocable. Je ne sais s'il se +maintiendra au pouvoir; les pronostics de M. Piscatory à cet égard sont +fort différents de ceux de sir Edmond Lyons. Mais, en tout cas, tenez +pour certaines ces deux choses-ci: l'une, que M. Colettis est et sera +toujours en Grèce un homme fort important; l'autre, que c'est un homme +d'un esprit rare, élevé, capable de s'éclairer par l'expérience et les +bons conseils, et dont il y a un grand parti à tirer pour le résultat +que vous désirez comme moi, l'affermissement tranquille de ce petit État +grec. Il est plein de préjugés et de défiance contre la politique de +l'Angleterre envers la Grèce; mais on peut extirper de son esprit ces +vieilles rancunes. C'est, je vous le répète, un homme très-perfectible +et très-_éclairable_. Il a quelque estime pour mon jugement et une +pleine confiance dans mon bon vouloir pour son pays. Je veux qu'il ait +aussi confiance en vous, et qu'il croie votre politique envers la Grèce +ce qu'elle est réellement, c'est-à-dire sincère comme la nôtre. On peut, +j'en suis sûr, l'amener à cela, et ce serait un grand pas vers le solide +rétablissement de notre entente cordiale à Athènes, résultat auquel je +tiens infiniment, pour le présent et pour l'avenir.» + +En essayant ainsi de changer l'opinion de lord Aberdeen sur M. Colettis +et celle de M. Colettis sur la politique de lord Aberdeen envers la +Grèce, j'entreprenais une oeuvre très-difficile, et je mettais lord +Aberdeen dans un embarras encore plus grand que le mien. Si je parvenais +à le convaincre que nous avions raison, je l'obligeais à rappeler de +Grèce sir Edmond Lyons, marin éminent et honoré dans sa carrière, ardent +patriote anglais, fort accrédité et bien apparenté dans son pays, fort +soutenu par lord Palmerston. J'imposais ainsi à lord Aberdeen une +grave difficulté intérieure et parlementaire, en même temps que je lui +demandais de penser et d'agir, sur les partis grecs et leurs chefs, +autrement que n'avait fait le gouvernement anglais et qu'il n'avait +fait lui-même jusque-là. Il continua de protester, aussi sincèrement que +hautement, contre toute prétention à une influence dominante en Grèce: +«On peut avoir trop comme trop peu d'influence, disait-il à M. de +Jarnac[87], et je suis sûr qu'en Grèce nous en aurons toujours assez, +quel qu'y soit le ministre. Mon indifférence est complète à cet égard. +Je pense, il est vrai, qu'avec les idées de conquête et d'agrandissement +qu'il n'a pas hésité à avoir tout haut, M. Colettis peut être un homme +dangereux; mais je ne suppose pas du tout que la France veuille le +soutenir dans l'exécution de ces idées; et, en tout cas, je suis certain +que l'Angleterre et la Russie ne s'y prêteront point. Je suis donc +parfaitement tranquille à cet égard. Ma grande raison de préoccupation +et de regret dans toute cette affaire, c'est ma conviction croissante +de l'extrême difficulté de toute coopération cordiale avec les agents +français, et l'affaiblissement de ma confiance dans la solidité de +ce bon accord que j'ai tant désiré de maintenir et de fortifier.» Les +instructions que lord Aberdeen donnait à sir Edmond Lyons furent en +harmonie avec ses paroles à M. de Jarnac; il lui enjoignit de se tenir +à l'écart, de rester étranger à toute discussion politique, de ne point +prendre le caractère d'un homme de parti, de ne point se montrer hostile +au gouvernement du roi Othon; il blâma son attitude et ses procédés +personnels envers M. Piscatory: «La confiance entre sir Edmond et M. +Piscatory est tout à fait hors de question, m'écrivait-il[88], et je ne +pourrais, en homme d'honneur, lui ordonner d'affecter ce qu'il ne +sent pas; mais les rapports ordinaires de société ne doivent pas être +altérés, et je vous promets que sir Edmond ne fera rien pour s'opposer +au gouvernement de M. Colettis. Je ne puis lui prescrire de l'approuver, +car je ne l'approuve pas moi-même; mais il ne prendra part à aucune +menée contre lui, et surtout il ne fera aucune tentative pour faire +prévaloir l'influence anglaise. J'aurai soin que mes instructions soient +scrupuleusement observées.» Il persistait en même temps à penser et +à dire que M. Piscatory n'avait pas observé les miennes, qu'il avait +secondé M. Colettis dans son travail pour renverser M. Maurocordato, +seulement avec plus d'habileté et de mesure que sir Edmond Lyons n'en +avait mis à le soutenir; et il conservait contre M. Colettis toutes les +méfiances que, dès le premier moment, il m'avait témoignées. + +[Note 87: Le 20 septembre 1844.] + +[Note 88: Le 11 novembre 1844.] + +Dans cette difficile situation, je fis sur-le-champ deux choses, toutes +deux nécessaires pour nous donner à la fois, en Grèce et en Europe, +force et raison. + +Je n'ignorais pas que le prince de Metternich partageait les méfiances +de lord Aberdeen sur M. Colettis, et qu'il était de plus fort peu +bienveillant pour le régime constitutionnel issu à Athènes de la +révolution du 15 septembre 1843 et pour ses partisans. Mais je le savais +aussi d'un esprit toujours libre, enclin à prendre, en toute occasion, +le rôle d'arbitre impartial, et décidé d'ailleurs à ne pas se prononcer +vivement contre le ministère de M. Colettis, car le chef du parti russe +en Grèce, M. Metaxa, y siégeait, et M. de Metternich se ménageait autant +avec Pétersbourg qu'avec Londres. Il me revenait que son ministre à +Athènes, M. de Prokesch, gardait une attitude neutre et expectante. +J'écrivis au comte de Flahault[89]: «M. de Metternich a trop de +connaissance des hommes pour ne pas savoir qu'ils ne sont point des +quantités constantes et invariables, surtout quand ils sont de nature +intelligente et active. Il a connu le Colettis d'autrefois, le Colettis +de la lutte pour l'indépendance grecque, le Colettis conspirateur, chef +de Pallicares, étranger à l'Europe. Il ne connaît pas le Colettis qui a +passé sept ou huit ans en France, séparé de ses habitudes et de ses amis +d'Orient, observateur immobile et attentif de la politique occidentale, +des sociétés civilisées, surtout de la formation laborieuse d'un +gouvernement nouveau, au milieu des complications diplomatiques et des +luttes parlementaires. C'est là le Colettis qui est retourné en Grèce et +qui la gouverne maintenant. Celui-ci diffère grandement de l'ancien. Je +suis loin de dire que, dans le Colettis d'à présent, il ne reste rien +du Colettis d'autrefois, que toute idée fausse, toute passion aveugle +soient extirpées de cet esprit, et qu'il ne se laisse pas encore +quelquefois bercer vaguement par certaines ambitions ou espérances +chimériques. Mais je crois que les idées saines et les intentions +modérées prévalent aujourd'hui dans la pensée de cet homme. Je le crois +sincèrement décidé à faire tous ses efforts pour maintenir le trône du +roi Othon, pour établir dans son pays, aux termes de ses lois actuelles, +un peu d'ordre et de gouvernement, et en même temps résigné à ne +point se mettre, par des tentatives d'insurrection hellénique et +d'agrandissement territorial, en lutte avec la politique européenne, sur +la volonté et la force de laquelle il ne se fait plus aucune illusion. + +[Note 89: Le 18 novembre 1844.] + +«Si cela est, comme je le crois, le prince de Metternich conviendra +qu'il y a un assez grand parti à tirer de cet homme pour contenir, en le +décomposant peu à peu, le parti révolutionnaire qui, au dedans comme +au dehors, s'agite encore en Grèce, et pour conduire les difficiles +affaires du roi Othon. Le prince de Metternich peut d'autant mieux agir +ainsi et diriger en ce sens l'action de ses agents, qu'il n'y a, +dans cette conduite, pas le moindre risque à courir; car, si elle +ne réussissait pas, si les ministres grecs rentraient dans des +voies révolutionnaires et turbulentes, les cinq puissances, qui sont +parfaitement d'accord à ne pas le vouloir, seraient toujours, sans +grand effort, en mesure de l'empêcher, et s'uniraient sur-le-champ à cet +effet.» + +Ma provocation ne fut point vaine: les instructions du prince de +Metternich confirmèrent M. de Prokesch dans sa disposition bienveillante +pour le ministère Colettis-Metaxa; celles de Saint-Pétersbourg +prescrivirent au chargé d'affaires russe, M. Persiani, d'appuyer ce +cabinet et de régler en tout cas son attitude sur celle du ministre +d'Autriche. Le ministre de Prusse, M. de Werther, tint la même conduite. +Le ministre de Bavière, M. de Gasser, pensait et agissait comme M. +Piscatory. Toutes les cours continentales étaient ainsi, plus ou moins +explicitement, en bons termes avec le nouveau cabinet d'Athènes, et sir +Edmond Lyons restait isolé dans son hostilité. + +Mais je ne m'abusais point sur ce qu'il y avait d'insuffisant et de +précaire dans cette situation; je savais l'importance de l'action +anglaise en Orient, et la faiblesse des cabinets du continent pour +résister à celui de Londres quand celui de Londres avait vraiment une +volonté. J'avais à coeur d'atténuer le désaccord qui existait entre lord +Aberdeen et moi sur les affaires de Grèce et d'en tarir peu à peu les +sources; je voulais du moins maintenir lord Aberdeen dans ses intentions +d'immobilité politique à Athènes, et nous donner de plus en plus raison +à ses yeux contre les emportements de sir Edmond Lyons. Ce qui importait +le plus pour atteindre à ce but, c'était l'attitude, le langage et la +conduite de M. Piscatory à Athènes, car c'était essentiellement sur lui +que portaient l'humeur et la méfiance du cabinet anglais. Je connaissais +bien M. Piscatory, et malgré nos dissentiments de 1840, j'avais pour +lui une amitié et une confiance véritables: préoccupé de lui-même et +très-soigneux de son propre succès, il était en même temps ami chaud et +fidèle, et serviteur loyal du pouvoir qu'il représentait; quelquefois +trop impétueusement dominé par ses impressions du moment, ses premières +idées et l'intempérance de ses premières paroles, il était très-capable +de s'élever plus haut, de se gouverner selon un grand dessein, et +de prendre courageusement sa place dans une conduite d'ensemble et +d'avenir. Je résolus d'agir avec lui comme avec lord Aberdeen, de lui +dire sur toutes choses toute ma pensée, de le faire pénétrer à fond +dans notre situation, et de m'assurer son concours en l'associant à ma +responsabilité. Je lui écrivis: «Vous êtes, quant à présent, ma plus +grande affaire. Réellement grande, car la chute de Maurocordato a été à +Londres, et pour lord Aberdeen personnellement, un amer déplaisir. Non +qu'il ait fortement à coeur que tel ou tel parti, tel ou tel homme soit +au pouvoir en Grèce; il est, à cet égard, parfaitement sensé; mais il +pressent la mauvaise position que ceci lui fera, les embarras que +ceci lui donnera dans le Parlement. Quand on l'attaquait sur l'entente +cordiale, quand on lui demandait ce qu'elle devenait, quelle part de +succès il y avait, la Grèce était sa réponse, sa réponse non-seulement +à ses adversaires, mais aussi à ceux de ses collègues qui hésitaient +quelquefois dans sa politique. Quand sir Edmond Lyons écrivait que vous +lui aviez loyalement promis de soutenir M. Maurocordato, «Voilà à quoi +sert l'entente cordiale» disait lord Aberdeen à sir Robert Peel qui en +avait douté. Il a perdu cette réponse; il est aujourd'hui en Grèce dans +la même situation qu'en Espagne; à Athènes comme à Madrid, il expie les +fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de ses agents. C'est un +lourd fardeau; il en a de l'inquiétude et de l'humeur. «Il s'en prend +à nous, à vous; il vous reproche la rupture de l'entente, la chute de +Maurocordato; il vous accuse de l'avoir voulue, préparée, tout au moins +de n'avoir pas fait ce qu'il fallait, ce que vous pouviez pour l'éviter. +Vous auriez dû, dit-il, peser davantage sur Colettis, dans l'origine +pour qu'il fût ministre avec Maurocordato, plus tard pour qu'il ne lui +fît pas d'opposition. Je nie, j'explique; je soutiens que Maurocordato +est tombé par sa faute, par la faute de sir Edmond Lyons qui l'a +conseillé et auquel il n'a pas su résister. Je prouve que vous l'avez +averti de très-bonne heure, constamment, et que vous l'avez soutenu +aussi longtemps que vous l'avez pu sans vous perdre, vous et votre +gouvernement, dans l'esprit de la Grèce. J'embarrasse lord Aberdeen; +je l'ébranle, car il a l'esprit juste et il est sincère; il veut +sincèrement avec nous l'entente cordiale, en Grèce le développement +régulier du gouvernement constitutionnel sous le roi Othon; il n'a point +le mauvais vouloir, les arrière-pensées que Colettis lui suppose. Je lui +fais entrevoir la vérité, les torts de Lyons et leurs conséquences; mais +je ne le persuade pas pleinement et définitivement; je ne dissipe pas +son humeur, car ses embarras dans le Parlement lui restent, et je ne +puis pas l'en délivrer. + +«J'ajoute entre nous, mon cher ami, que de loin, pour un spectateur qui +a du sens et un peu d'humeur, la chute de Maurocordato, en admettant +qu'elle ait été naturelle et inévitable, ne paraît pas bien +honorablement motivée pour ses adversaires, ni pour la Grèce même. +Ces griefs, ces colères, ces clameurs, ces cris de vengeance contre le +ministère Maurocordato, à propos de la distribution des places ou des +manoeuvres électorales, tout cela paraît fort exagéré et dicté par des +passions ou des intérêts personnels. M. Maurocordato n'a commis aucun +acte grand et clair de coupable ou mauvaise politique; il n'a point +trahi le roi ni la constitution; aucun intérêt vraiment national, aucun +danger éclatant ne semble avoir commandé sa chute; elle a été amenée +par des rivalités et des prétentions de parti, de coterie, de personnes. +Pourquoi Colettis n'avait-il pas voulu être ministre avec lui? Pour lui +laisser essuyer les plâtres constitutionnels et faire les élections. +Cela peut avoir été très-bien calculé; cela ne donne pas grande idée +de l'habileté de Maurocordato; mais cela n'inspire pas non plus grande +estime pour les causes de sa chute et pour ses successeurs. + +«C'est là l'état d'esprit de lord Aberdeen, le plus impartial des +membres de son cabinet, le meilleur quant à l'entente avec nous. +Voilà contre quelles dispositions nous avons à lutter et avec quelles +dispositions nous avons à vivre à Londres, quant au gouvernement actuel +de la Grèce. + +«Mes conversations, mes lettres n'ont pas été sans effet. J'ai obtenu +des instructions formelles de lord Aberdeen à sir Edmond Lyons: 1º pour +que, dans ses rapports sociaux, il laissât là sa colère, son humeur, et +vécût, comme il le doit, convenablement avec vous; 2º pour qu'il se tînt +tranquille, dans les affaires intérieures de la Grèce, n'attaquât point +le ministère Colettis et ne lui suscitât aucun obstacle. + +«Ces instructions sont données à Londres sérieusement, sincèrement. +Comment seront-elles exécutées à Athènes? Nous verrons; mais je serai en +droit et en mesure d'en réclamer l'exécution. + +«Très-confidentiellement, de lui à moi, lord Aberdeen me témoigne +des craintes sur l'esprit au fond peu constitutionnel et sur les vues +d'agrandissement de Colettis. Il me demande de lui promettre qu'au +dedans la constitution, royauté et libertés publiques, au dehors les +traités et le _statu quo_ territorial seront respectés. Il se méfie +beaucoup de l'alliance avec M. Metaxa, et demande ce que nous aurions +dit dans le cas où M. Maurocordato l'aurait contractée, et si nous +sommes sûrs que nous n'en serons pas dupes. + +«Voilà la face extérieure des affaires grecques entre Paris et Londres. +Je viens à la face intérieure et purement grecque, telle que je la vois. + +«J'admets tout ce que vous me mandez sur les causes de la chute de +Maurocordato, sur la satisfaction générale du pays, sur la bonne +direction actuelle des affaires, sur la grande position, le bon état +d'esprit et l'ascendant mérité de Colettis. Il faut le soutenir et +l'aider. Il faut maintenir, en la surveillant, son union avec M. Metaxa. +Il faut pratiquer, en un mot, la politique vraiment grecque et bonne +pour la Grèce, malgré les embarras qu'elle nous suscite. Je n'ai pas, +sur cela, la moindre hésitation. + +«Mais prenez bien garde aux deux points que voici. + +«Colettis est un esprit supérieur, et par là il peut sortir de +l'ornière de ses anciennes idées et préventions. Mais c'est un naturel +très-passionné et très-tenace dans sa passion, car il est plein de force +et de dévouement, et quoiqu'il ait beaucoup appris, il est plein encore +d'ignorance. Par là il peut aisément retomber dans l'ornière. + +«Parmi ses anciennes préventions, aucune n'est plus profonde que sa +méfiance de la politique de l'Angleterre envers la Grèce. Il ne voit +pas les faits nouveaux qui ont modifié ou qui peuvent modifier cette +politique; et s'il les entrevoit un moment, il les oublie, au premier +prétexte, pour rentrer dans l'antipathie et la lutte. + +«Le parti anglais peut fort bien, par le jeu des institutions, être +battu et écarté, pour un temps, du pouvoir en Grèce. Bon gré mal gré, +l'Angleterre s'y résignera. Mais la Grèce ne peut pas encourir le +mauvais vouloir permanent, l'hostilité déclarée de l'Angleterre. +Elle n'est pas en état de supporter, soit les coups directs, soit les +complications européennes qui en résulteraient. + +«Ne perdez jamais cela de vue, et faites en sorte que Colettis y pense. + +«Règle de conduite essentielle, fondamentale. Maintenez-vous en bons +rapports avec les hommes du parti anglais qui s'y prêteront, surtout +avec M. Maurocordato. Je serais surpris s'il ne s'y prêtait pas. +Ayez toujours en perspective un rapprochement entre Colettis et +lui. Ménagez-en, préparez-en la possibilité. Cela peut être un jour +indispensable pour la Grèce. Cela nous est bon à nous. Il faut que ce +soit là, pour nous, une politique réelle et une attitude constante. + +«Je ne partage pas les inquiétudes de lord Aberdeen sur l'esprit +peu constitutionnel de Colettis. Par goût ou par nécessité, il sera +constitutionnel. Mais je ne suis pas aussi rassuré sur ses vues +territoriales, sur le travail caché ou l'entraînement non prémédité +auquel il pourrait se livrer. Ne lui laissez de ce côté aucune +incertitude, aucune chimère dans l'esprit. La lutte partielle qui a +affranchi et fondé la Grèce ne peut pas se recommencer. La question est +aujourd'hui plus grande et plus claire. C'est du maintien ou de la chute +de l'Empire ottoman qu'il s'agit; et cette question-là, ce n'est pas la +Grèce qui décidera de son moment. + +«Mon cher ami, je n'exige pas de vous que vous pensiez, avant tout, +à notre politique générale, et que vous ne fassiez strictement, aux +affaires de la Grèce, que la part qui leur revient dans l'ensemble de +nos affaires. Cela vous serait peut-être impossible. C'est moi que +cela regarde. Mais je vous demande de ne jamais oublier notre politique +générale, et de veiller constamment à ce qu'en faisant les affaires de +la Grèce et de la France en Grèce, vous ne suscitiez, dans nos affaires +générales, que la mesure d'embarras qui sera réellement inévitable. Vous +êtes aujourd'hui, je vous le répète, mon principal embarras. Je ne m'en +plains point; je ne vous le reproche point; vous avez fait ce qu'il +y avait à faire à Athènes; je vous en ai approuvé et je vous y +soutiendrai. Mais dites-vous souvent que, quelque intérêt que nous ayons +à Athènes, ce n'est pas là que sont les plus grandes affaires de la +France.» + +«_Post-scriptum._» Sir Stratford Canning, qui est, vous le savez, fort +honnête homme et qui aime la Grèce, écrit à lord Aberdeen sans colère +mais avec tristesse, à propos de l'état actuel des choses et du +ministère Colettis-Metaxa: «Tout ceci ne tournera au profit ni de +l'Angleterre ni de la France.» + +Sir Stratford Canning craignait que l'alliance de M. Colettis avec M. +Metaxa ne tournât au profit de la Russie. Il se trompait; il ne savait +pas à quel point ces deux hommes étaient de taille inégale, et quelle +force politique supérieure M. Colettis puiserait bientôt dans sa +supériorité personnelle d'esprit et de caractère. Les faits ne tardèrent +pas à le prouver. Deux mois après la formation du cabinet, M. Piscatory +m'écrivait[90]: «Colettis va bien; il a fort élargi son cercle; nous +avons décidément gagné la partie contre ses vieilles idées. A-t-il +raison d'avoir une entière confiance? Je n'ose l'affirmer; mais il a +certainement une puissance réelle. Viendra-t-il à bout, comme il le +croit, de fonder un gouvernement? La tâche est rude; mais il ne lâchera +pas prise facilement. Le roi et la reine, charmés de leur voyage dans +les provinces, lui savent gré de l'accueil qu'ils ont reçu partout; et +les gens d'ordre, ceux-là même qui ont une préférence pour le nom de +Maurocordato, sentent bien que Colettis peut seul les protéger, et que +son entente ou sa rupture avec Metaxa sont le succès ou la perte de la +cause.» Deux mois plus tard, au moment où la vérification des pouvoirs +se terminait dans la Chambre des députés à Athènes, M. Piscatory me +tenait le même langage[91]: «Le succès de Colettis continue. Je ne lui +passe rien. Metaxa se conduit honnêtement jusqu'ici. Il voit bien que +son parti se dissout sous le soleil Colettis; mais il sent qu'en se +séparant, il se perdrait; je le soigne. Je m'occupe peu du roi; Colettis +est là tout-puissant, au moins autant qu'on peut l'être. Il faut voir +la session. J'espère qu'elle ne sera pas mauvaise. J'ai sauvé plusieurs +députés maurocordatistes; je sauverai Maurocordato. Je le fais pour +vous; ici, ce n'est bon à rien; il n'y a pas de pays où la chevalerie +ait moins de valeur, même auprès de ceux qui en profitent.» + +[Note 90: Le 20 octobre 1844.] + +[Note 91: Le 30 décembre 1844.] + +Plus la session avançait, plus la majorité se prononçait avec éclat pour +le ministère, et pour M. Colettis dans le ministère. Quelques postes +considérables étaient vacants; entre autres, dans le cabinet même, celui +de ministre de l'instruction publique et des cultes; des amis de M. +Metaxa étaient sur les rangs; M. Colettis désirait appeler l'un d'entre +eux; mais ils étaient tous si ardents en matière religieuse, qu'il +hésitait à leur remettre la direction des cultes: «Je pense, m'écrivait +M. Piscatory[92], que, s'il faut faire un sacrifice; il doit être au +profit de l'entente. Je ne crains pas que cette entente se rompe: M. +Metaxa n'a nulle envie de refaire ce qu'il a fait pendant l'assemblée +nationale; il sait bien qu'il a affaira à un collègue bien autrement +fort que M. Maurocordato. Il sait que M. Colettis ne craindrait pas +de se passer de lui; je le crois aussi; mais s'il n'y a pas de +danger sérieux dans cette séparation, il y aurait au moins de grands +inconvénients. Le ministère, tel qu'il est, doit faire certainement +la session. Arrivé jusque-là, il ira facilement jusqu'à la session +prochaine. L'entente, contrariée uniquement par les mauvaises fractions +des deux partis, par les susceptibilités de M. Metaxa, par les succès +trop apparents de M. Colettis, est surveillée avec soin par tous les +gens sensés. M. Colettis lui fera, je n'en doute pas, des concessions; +mais il les mesure si juste que j'ai quelquefois peur que ce ne soit +trop juste. Je ne cesse de l'avertir, et surtout j'ai grand soin des +inquiétudes assez vives de M. Metaxa. M. le ministre d'Autriche veille +de son côté; et il sera moins suspect que moi au roi et à la reine, +quand il leur conseillera des ménagements pour M. Metaxa dont on +oublie difficilement, au palais, la conduite en septembre et pendant +l'assemblée nationale. + +[Note 92: Le 10 janvier 1845.] + +«Le dire de M. le ministre d'Angleterre est maintenant celui-ci: «--Le +ministère est mauvais, la chambre très-mauvaise, son bureau détestable; +cependant il est possible qu'on réussisse, et dans ce cas, le succès +prouvera l'excellence des institutions.--C'est à M. de Prokesch que sir +Edmond Lyons a tenu ce langage. M. le ministre de Bavière, qui l'a vu +hier, l'a également trouvé plus modéré et parlant beaucoup d'un congé de +dix-huit mois dont il aurait grand besoin, et auquel il avait bien droit +après un séjour de dix ans.» + +Malgré ma satisfaction de l'état général des faits à Athènes, ce dernier +rapport de M. Piscatory m'inquiéta vivement: «Prenez-y garde, lui +écrivis-je[93]; votre situation me paraît bien tendue. J'appelle toute +votre sollicitude sur deux points. Pas de rupture avec Metaxa. Colettis +ne tiendra pas longtemps seul contre Maurocordato et Metaxa réunis. De +plus, grande surveillance des hommes de désordre; car, après tout, ce +sont les amis de Colettis, et il les ménage, pas plus peut-être qu'il +ne peut, mais à coup sûr, plus qu'il ne faut. S'il se brouillait avec +Metaxa, il serait livré à ces hommes-là, et il s'engagerait dans la +violence, faute de force. Et la violence ne le mènerait pas loin. Encore +une fois, il n'aurait pas même la ressource de troubler l'Europe; cela +ne dépend pas de lui. Mais il tomberait, à son grand mal, au grand mal +de la Grèce, et aussi au nôtre.» + +[Note 93: Le 27 juillet 1845.] + +Mon inquiétude ne me trompait pas. M. Metaxa supportait de plus en +plus impatiemment l'ascendant toujours croissant de M. Colettis. Une +opposition, formée des amis de M. Maurocordato et des plus ardents +nappistes, mécontents que le cabinet ne fît pas assez pour eux, se +manifesta dans la chambre des députés; sir Edmond Lyons la soutint avec +sa passion accoutumée; les intérêts de l'orthodoxie grecque lui parurent +un bon terrain pour engager une lutte; la foi catholique du roi Othon et +la difficulté d'assurer, selon le voeu formel de la constitution, la foi +grecque de son successeur, ramenaient sans cesse les débats de ce genre: +«L'alliance anglo-russe a été tentée, m'écrivit M. Piscatory[94] et M. +Metaxa s'y est laissé entraîner; la question s'est posée entre lui et +M. Colettis, entre nous et l'alliance. La majorité, qui avait paru un +moment incertaine, a fini par se prononcer fortement, à 65 voix +contre 32, pour M. Colettis. Je suis convaincu qu'il fallait mettre +sur-le-champ M. Metaxa à la porte; mais je devais conseiller +le contraire, et je l'ai fait. Mes collègues m'ont tenu pour +très-convaincu, et c'est aujourd'hui M. de Prokesch qui accepte le plus +nettement l'idée de la séparation, si l'entente est un obstacle.» Il +ajoutait quelques jours plus tard[95]: «Tous les jours la séparation de +Colettis et Metaxa devient plus inévitable. La nomination des sénateurs, +qui sera connue aujourd'hui ou demain, sera le signal. J'ai beau dire +très-haut qu'il faut conserver l'entente; je suis convaincu que c'est +impossible; M. Metaxa a pactisé avec l'opposition; mes collègues le +voient et le disent tout haut. Ne vous inquiétez pas de cet +événement; la session finira bien; l'ordre ne sera pas troublé, et +très-probablement nous n'aurons plus bientôt à lutter que contre +ceux qui veulent s'en prendre au roi. Cette opposition-là n'est pas +nombreuse, et elle n'a pas, en ce moment, de racines dans le pays. Nous +avons la force matérielle; nous avons la majorité dans la chambre des +députés; nous l'aurons dans le sénat; nous avons la confiance entière +du roi; nous soutenons le pouvoir et l'ordre. N'est-ce pas là la bonne +position, ici et devant l'Europe?» + +[Note 94: Le 31 juillet 1845.] + +[Note 95: Le 3 août 1845.] + +La rupture éclata, en effet. Nommé ministre de Grèce à Constantinople, +M. Metaxa refusa cette mission. Le général Kalergis, le chef militaire +de l'insurrection du 15 septembre 1843, et depuis lors aide de camp du +roi Othon, fut écarté de son poste d'aide de camp et nommé inspecteur +d'armes en Arcadie, ce qu'il refusa également. Toute entente cessa entre +les chefs des trois grands partis qui divisaient la Grèce et l'Europe +en Grèce; et M. Colettis, fermement soutenu par le roi Othon et par +les deux chambres, resta seul chargé de pratiquer et de fonder un +gouvernement libre, sous les yeux et sous le feu de MM. Maurocordato et +Metaxa devenus ses adversaires déclarés. + +Je ne m'étais fait avant, et je ne me fis, après l'événement, aucune +illusion sur sa gravité. J'écrivis sur-le-champ à M. Piscatory[96]: +«Ce qui est fait est fait. Je le regrette beaucoup. Metaxa donnait à +Colettis des embarras, des déplaisirs; mais au fond il ne le gênait et +ne l'empêchait de rien qui importât réellement. Quand ils n'étaient pas +du même avis, Colettis l'emportait, et quand ils étaient du même avis, +ce qui arrivait habituellement, cela servait beaucoup. Et au dehors, +leur union était une réponse péremptoire à toutes les accusations, à +tous les soupçons, une garantie, partout reconnue, de force et de durée. +Qu'arrivera-t-il maintenant à l'intérieur? Je n'en sais rien. J'accepte +vos pronostics. Il se peut que Colettis, seul maître, rallie à lui les +bons éléments nappistes, gouverne bien et dure. Sa cause est bonne. J'ai +confiance en lui. J'ai confiance en vous. Je sais qu'on peut réussir +et durer contre l'attente de ses adversaires, et même de ses amis. Mais +tenez pour certain que, d'ici à quelque temps, à Pétersbourg, à Londres, +même à Vienne, parmi les maîtres des affaires et aussi dans le public, +on ne croira pas à la durée de Colettis. Ceci lui créera bien des +difficultés de plus. Je ne puis, au premier moment, mesurer jusqu'où +iront les intrigues de ses ennemis et les méfiances des hommes qui, sans +être ses ennemis, ne pensent pas bien de lui et ne lui veulent pas +de bien; mais, à coup sûr, les ennemis se remueront beaucoup et les +indifférents laisseront beaucoup faire. Je reçois aujourd'hui même, +de M. de Rayneval[97], une dépêche qui m'avertit que les meilleures +instructions que nous puissions espérer de Pétersbourg pour M. Persiani, +c'est l'ordre de se tenir à l'écart, de ne pas approuver et de ne pas +soutenir, en ne nuisant pas. Tenez pour certain que le cabinet russe +n'entrera nulle part dans aucune lutte, petite ou grande, contre celui +de Londres, et qu'il sera charmé toutes les fois qu'il croira trouver +une occasion de plaire à Londres en s'éloignant de nous. Et ne comptez +pas sur les cabinets allemands; ils pensent tous très-mal de sir Edmond +Lyons; mais je doute qu'ils le disent aussi haut dès qu'ils n'auront +plus, pour se couvrir, l'alliance de Metaxa avec Colettis. Nous serons +les seuls amis sûrs et publics de Colettis resté seul. + +[Note 96: Le 27 août 1845.] + +[Note 97: Alors chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg.] + +«Je n'ai pas besoin de vous dire que nous serons en effet ses amis, et +très-nettement. Je compte sur son imperturbable fixité dans les deux +points fixes de notre politique en Grèce. Au dehors, le maintien du +_statu quo_ territorial et de la paix avec la Porte; au dedans, le +maintien du roi Othon et du régime constitutionnel. Tranquille sur ces +deux points, je soutiendrai fermement l'indépendance du roi Othon pour +la formation de son cabinet et l'indépendance du cabinet grec pour la +conduite des affaires grecques. Je soutiendrai Colettis comme le chef du +parti national, et comme le plus capable, le plus honnête et le plus sûr +des hommes qui ont touché au gouvernement de la Grèce. Je crois tout +à fait cela, et j'aime l'homme. Je vous crois aussi très-capable de le +soutenir en le contenant, et je vous aime aussi. Mais ne vous faites et +que Colettis ne se fasse aucune illusion. La situation où nous entrons +est très-difficile. Je ne vois pas clairement qu'elle fût inévitable. Je +crains que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps et sous tant +de formes diverses, perdu les affaires grecques, la division et la lutte +des partis intérieurs et des influences extérieures. Donnez, Colettis et +vous, un démenti à ce passé. Je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Je +vous préviens que je crois le danger grave et que j'y penserai à +tout moment. Faites-en autant de votre côté. J'espère que nous le +surmonterons ensemble.» + +Je ne me contentai pas de faire arriver mes préoccupations et mes +conseils à M. Colettis par M. Piscatory; je voulus les lui exprimer +directement à lui-même, en lui donnant en même temps un nouveau gage de +mon amitié comme de notre appui, et en appelant fortement son attention +sur la responsabilité nouvelle qui pesait sur lui depuis qu'il était +seul en possession du pouvoir. Je lui écrivis, deux mois après la +retraite de Metaxa[98]: «J'ai un grand plaisir à vous annoncer que +le Roi vient de vous donner le grand-cordon de la Légion d'honneur. +J'attendais avec impatience une occasion naturelle de le lui proposer. +Le voyage de M. le duc de Montpensier en Grèce me l'a fournie. Le roi et +la reine ont été vivement touchés de l'accueil que leur fils a reçu de +votre roi, de votre reine, de votre nation, de vous-même. Ce que vous +faites à Athènes entretient et perpétue les souvenirs que vous avez +laissés à Paris. Tenez pour certain que vous avez ici de vrais amis, et +ils espèrent vous y revoir un jour, le jour où votre pays n'aura plus +autant besoin de vous. + +[Note 98: Le 14 octobre 1845.] + +«Vous avancez, ce me semble, dans votre oeuvre, quoique vos difficultés +soient toujours aussi grandes. C'est la condition du gouvernement dans +les pays libres; le succès, même certain et éclatant, n'allège point le +fardeau; il faut recommencer chaque matin le travail et la lutte comme +si rien n'était encore fait. Vous touchez au terme de votre session; +mais alors commencera pour vous une autre tâche, non moins rude +en elle-même et peut-être encore plus nouvelle chez vous, celle du +gouvernement intérieur, de l'administration régulière, responsable, +incessamment appliquée à maintenir ou à établir partout l'ordre, la +justice distributive, la prospérité publique. Vos ennemis du dedans et +du dehors vous attendent, mon cher ami, à cette seconde épreuve. +Ils disent que vous êtes entouré d'un parti de tout temps étranger à +l'ordre, à l'état social tranquille et réglé; que vous ne parviendrez +pas à lui faire accepter le joug des lois, de la responsabilité +administrative, de la bonne gestion financière; que les emplois publics, +les revenus publics seront livrés aux ambitions et aux dilapidations +particulières; que le désordre et les embarras intérieurs rentreront par +là dans l'État; que bientôt les trois puissances créancières de la Grèce +s'apercevront qu'elles n'ont, sous le régime constitutionnel, pas plus +de garanties qu'elles n'en avaient, avant la constitution, pour le +rétablissement des finances grecques et le payement des intérêts de +l'emprunt; alors, dit-on, commencera en Grèce une nouvelle série de +griefs et d'événements non moins fâcheux que ceux dont nous avons été +les témoins. Ces prévisions et ces craintes vous arrivent certainement +comme à nous. J'ai la confiance que vous les déjouerez, et qu'en +appliquant à la seconde partie de votre tâche toute la rectitude de +votre jugement et toute l'énergie de votre volonté, vous aurez la gloire +d'avoir ouvert dans votre pays l'ère du régime constitutionnel, de +l'ordre administratif aussi bien que politique, et du rôle régulier +et pacifique de la Grèce dans le système général de la politique +européenne. Je pense, avec une émotion d'ami, aux sentiments qui +rempliront votre âme à la fin de votre vie, s'il vous est donné qu'elle +soit ainsi et jusqu'au bout remplie.» + +Je savais que je pouvais témoigner avec cet abandon à M. Colettis ma +sympathique sollicitude, car il était de ceux qui ont l'âme assez riche +pour ne pas s'absorber tout entiers dans la vie politique, et qui, au +milieu de ses sévères travaux, restent sensibles à d'autres joies comme +à d'autres tristesses: «Votre lettre, me répondit-il[99], est venue +ajouter un vif et sincère plaisir à l'honneur que m'a fait votre roi. +Votre sympathie pour mon pays, votre amitié pour moi, votre connaissance +des nécessités de tout gouvernement ont inspiré vos paroles; aussi me +suis-je empressé de les lire à mon souverain et à mes amis qui, eux +aussi, peuvent en profiter. Elles sont pour moi le gage d'une estime +que je n'aurai pas trop payée de tous mes efforts, s'il m'est donné +d'accomplir la tâche que la Providence m'a confiée. Oui, je crois +avancer dans mon oeuvre; chaque jour je fais un pas vers le but que +j'ai dû me proposer: rétablir l'ordre dans un pays profondément troublé, +rendre au trône la haute position qui lui appartient, concilier sans +secousse les règles constitutionnelles avec les moeurs nationales. Mais +ne jugez pas mon pays, ne me jugez pas moi-même sans tenir compte des +caractères particuliers de notre société: elle est intelligente, mais +sans expérience; elle a le goût de l'ordre, mais elle en ignore les +conditions; l'intérêt particulier ne sait pas ce que, pour son propre +succès, il doit à l'intérêt général; les hommes ne suivent déjà plus +les inspirations d'un chef et ils ne se rallient pas encore autour d'un +principe; les intérêts individuels sont avides; l'esprit de localité est +susceptible. Braver tout ce mal pour arriver au bien absolu, ce serait +tout compromettre. Croyez que, si vous avez un juste milieu à maintenir +entre des principes opposés, nous avons, nous, un juste milieu à garder +entre ce qui est et ce qui doit être. Croyez enfin que, si je fais des +concessions à ce qu'on voudrait que je tentasse de réformer violemment, +je ne les fais pas par faiblesse, mais parce que je suis convaincu que +les secousses sont ce qu'il y aurait de pire pour la justice, pour les +finances, pour la prospérité publique, pour tous les intérêts que vous +me recommandez.» + +[Note 99: Le 30 novembre 1845.] + +«M. Prokesch, me disait-il dans une autre lettre[100], qui avait +dernièrement fait un voyage dans la Grèce orientale, est revenu hier +d'une tournée dans les provinces occidentales et sur cette partie de la +frontière. Il a trouvé le pays fort tranquille et les populations +fort occupées de leurs travaux agricoles. Il m'a surtout exprimé la +satisfaction que lui ont causée les dispositions qu'il a remarquées, dans +le peuple et dans les employés, à se maintenir en bonnes relations avec +la Turquie. Tant que la Grèce ne sera pas séparée de la Turquie par une +muraille semblable à celle de la Chine, ou tant que le gouvernement grec +n'aura pas une vingtaine de mille hommes à placer en garde permanente +sur la frontière, je n'irai pas et personne n'ira prendre sur soi de +garantir qu'aucun bandit ne s'échappera de la Grèce pour aller exercer +le brigandage chez les Turcs. Tout ce que le gouvernement grec peut +faire, et il le fait, c'est de donner ordre aux autorités civiles +et militaires de la frontière de s'entendre avec les pachas et les +dervenagas turcs quant à la poursuite des malfaiteurs, et je vous dirai +qu'en effet les autorités grecques et ottomanes s'entendent si bien que +jamais ces contrées n'ont été aussi tranquilles qu'en ce moment.» + +[Note 100: Des 31 mai et 10 juin 1845.] + +La tranquillité intérieure dont se félicitait M. Colettis fut bientôt +troublée, et les difficultés qu'il prévoyait, sans s'en effrayer, ne +tardèrent pas à éclater, plus graves qu'il ne les avait prévues. La +rupture entre les chefs des partis amena la lutte des partis, dans +le pays comme dans les chambres; et, pendant que, dans les chambres, +l'alliance de MM. Maurocordato et Metaxa formait une opposition +redoutable, cette opposition se transformait, dans le pays, en désordres +matériels, en dérèglements administratifs, en conspirations et +en séditions contre le cabinet. Pendant la première année de son +gouvernement solitaire, M. Colettis lutta, avec succès, contre tous ces +adversaires et tous ces périls; il avait la majorité dans les chambres; +le roi et le peuple lui étaient de plus en plus favorables; partout où +se produisaient l'intrigue ou la rébellion, la couronne et la population +lui prêtaient leur concours pour les réprimer; les tentatives de +quelques bandes grecques, soit pour piller, soit pour provoquer +l'insurrection contre la Turquie dans les provinces frontières, furent +efficacement prévenues ou désavouées. Tel était enfin, en Grèce, l'état +des affaires, que je pus écrire au comte de Flahault[101]: «Nous avons +maintenant à la tête des affaires, sur les deux points de l'Orient +européen qui nous intéressent le plus, les deux hommes les plus capables +de comprendre et de pratiquer un peu de bonne politique, Réchid-Pacha à +Constantinople et Colettis à Athènes. J'espère que M. de Metternich n'a +pas tout à fait oublié ce que je vous écrivais, il y a un an[102], sur +Colettis, et qu'il trouve que sa conduite n'a pas mal répondu à mon +attente. Colettis a conquis la confiance du roi Othon et même de la +reine. Il s'applique à raffermir le trône, à relever le pouvoir. Il ne +se prête point aux fantaisies conquérantes ou conspiratrices qui peuvent +préoccuper encore son ancien parti. Il se conduit, envers les chambres +grecques, avec adresse et autorité. Il vient d'achever une session; +il en commence sur-le-champ et hardiment une autre pour faire voter le +budget de 1846 comme celui de 1845, et avoir ainsi devant lui un certain +temps d'administration sans combat politique. Il tâchera d'employer ce +temps à mettre un peu d'ordre dans les finances de la Grèce, à faire +dans le pays quelques travaux publics, à imposer aux agents du pouvoir +et à la population quelques commencements d'habitudes tranquilles et +régulières. Les difficultés de la situation, déjà très-grandes, sont +fort aggravées par l'hostilité active, incessante, de sir Edmond Lyons; +je n'entre dans aucun détail à ce sujet; M. de Metternich en sait, à +coup sûr, autant que moi. J'en ai dit à lord Aberdeen, au château d'Eu, +tout ce que j'en pense. Je le crois bien près d'être convaincu que Lyons +juge mal les affaires de la Grèce et conduit mal celles de l'Angleterre +en Grèce. Mais, mais, mais..... je m'attends à la prolongation de cette +grosse difficulté. Heureusement, les représentants des cours allemandes +à Athènes, surtout M. de Prokesch, jugent bien de leur situation et +emploient bien leur influence. Ceci me rassure un peu contre les chances +de perturbations nouvelles que sir Edmond Lyons fomente de son mieux. +Appelez, je vous prie, l'attention de M. le prince de Metternich sur +deux choses: 1º sur le ministre de Turquie à Athènes, M. Musurus, +Grec tout à la dévotion de Lyons, qui envenime sans cesse les moindres +affaires de la Porte en Grèce, et fait à Constantinople d'insidieux +rapports; un bon avis, donné là sur son compte, serait très-utile; 2º +sur le chargé d'affaires de Russie, M. Persiani, petit et timide, mais +sans mauvaise intention ni mauvais travail; il se plaint de n'être pas +assez compté par le roi, la reine et par quelques-uns de ses collègues; +il y aurait avantage à ce qu'il fût bien traité, et prît quelque +confiance dans sa position et en lui-même. M. de Metternich fera, de ces +observations confidentielles, l'usage qu'il jugera convenable.» + +[Note 101: Le 11 novembre 1845.] + +[Note 102: Le 18 novembre 1844. Voir dans ce volume, page 333.] + +Le prince de Metternich donna les conseils et prit les petits soins que +je lui demandais. Je dis les petits soins; non qu'ils ne fussent pas +importants, et que, s'ils avaient manqué, le gouvernement grec n'eût +pas eu à en souffrir; mais ce n'était pas les appuis extérieurs et +diplomatiques, quelque indispensables qu'ils fussent, qui pouvaient +mettre M. Colettis en état de surmonter les difficultés avec lesquelles +il était aux prises; c'était en lui-même, dans sa clairvoyante +appréciation des intérêts grecs et dans son énergique volonté de les +faire triompher, qu'il devait puiser et qu'il puisait en effet sa +force. Dans un pays naguère et à peine sorti de la servitude par +l'insurrection, il avait à fonder en même temps le pouvoir et la +liberté. Il fallait qu'au centre il relevât la royauté et qu'il +organisât dans les chambres une majorité de gouvernement. Dans les +provinces, il était chargé d'établir l'ordre, la justice et une +administration régulière, faits inconnus en Grèce, aussi bien depuis +qu'avant son affranchissement. Au dehors, il avait à contenir les +passions des Grecs sans les éteindre, et à ajourner indéfiniment leur +grand avenir sans leur en fermer les perspectives. C'était là l'oeuvre +difficile et chargée de problèmes contradictoires que l'Europe lui +imposait et qu'il s'imposait lui-même, car il avait l'esprit assez grand +pour en mesurer l'étendue et le coeur assez ferme pour en accepter +la nécessité. On ne poursuit pas une telle oeuvre sans avoir bien des +sacrifices à faire et bien des tristesses à subir en silence. Pour +organiser dans les chambres une majorité de gouvernement et pour +enfermer dans les limites du petit État grec les passions qui aspiraient +à l'affranchissement général de la race grecque, il fallait que M. +Colettis donnât à ses anciens compagnons d'armes, aux hommes de la +guerre de l'indépendance, des satisfactions suffisantes pour qu'ils +se résignassent à la discipline de l'ordre civil et à l'inaction de la +paix. L'unique moyen d'obtenir d'eux ce double effort, c'était de +leur laisser dans leur province, dans leur ville ou leur campagne, les +avantages et les plaisirs d'une influence bien voisine de la domination +personnelle et locale; domination inconciliable avec une bonne +administration publique, et qui devenait la source d'une multitude +d'abus financiers, judiciaires, électoraux, dont la responsabilité +pesait sur le gouvernement central qui ne pouvait les réprimer sans +irriter leurs auteurs et sans compromettre ainsi toute sa politique. Ces +abus étaient incessamment signalés à M. Colettis, et par ses amis qui +s'en désolaient, et par ses adversaires qui s'en faisaient une arme +contre lui. La correspondance et la conversation de sir Edmond Lyons +étaient le bruyant écho de tous les désordres locaux, de tous les +actes irréguliers ou violents, de tous les inconvénients intérieurs ou +extérieurs qu'enfantait cette situation, et il en tirait une incessante +accusation contre le cabinet qui ne savait pas ou ne voulait pas en +préserver le pays. Sir Edmond s'en plaignait un jour vivement à M. +Colettis lui-même; le ministre de Prusse, M. de Werther, appuyait ses +plaintes; M. Piscatory, présent à l'entretien, gardait le silence, ne +voulant pas contester un mal dont il reconnaissait la réalité: «Vous me +demandez que le gouvernement soit partout présent et actif, leur dit M. +Colettis, qu'il impose partout sa règle; vous voulez que je mette toutes +voiles dehors. Je vous préviens que la mâture entière cassera.» + +Malgré ses prévisions inquiètes, M. Colettis entreprit de porter remède +aux maux dont on se plaignait; il donna à toutes les autorités, à +tous les agents du pouvoir des ordres sévères pour que les abus, les +illégalités, les vexations de parti, les excursions de frontières, tous +les désordres locaux, fussent réprimés; il en fit arrêter et punir les +auteurs. Plusieurs condamnés à mort, pour de vrais et odieux actes +de brigandage, étaient en prison, car on n'avait pas encore osé leur +infliger la peine légale de leurs crimes; il les fit exécuter. Le +mécontentement pénétra dans son propre parti; irrités de mesures qui +restreignaient leur pouvoir, leur indépendance, leurs avantages de tout +genre, quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes joignirent leurs +séditions à celles de ses adversaires. Un vaillant et populaire chef +de Pallicares, Griziottis, qui avait soutenu jusque-là le régime +constitutionnel et M. Colettis, prit les armes dans l'Eubée pour leur +résister. Toutes ces tentatives furent énergiquement combattues et +vaincues; la plupart des fonctionnaires et l'armée restèrent fidèles au +pouvoir légal. Dans la rencontre qui mit fin à sa révolte, Griziottis +eut le bras emporté: M. Piscatory, en félicitant le premier ministre de +la victoire, vit des larmes rouler dans ses yeux: «Quand nous n'aurons +plus de tels hommes, lui dit Colettis, que deviendra l'avenir du pays?» +Le chef de gouvernement faisait son devoir, mais en conservant dans son +âme les ambitions du Grec et les sympathies du vieux guerrier. + +C'était là une situation singulièrement tendue et périlleuse. Sir Edmond +Lyons en exagérait beaucoup à son gouvernement les maux et les périls, +et il les attribuait entièrement à M. Colettis dont il méconnaissait, +avec un aveuglement passionné, les fermes intentions, les qualités +supérieures et les succès dans la politique d'ordre et de paix. Abusés +par ces rapports, et me croyant abusé de mon côté par les rapports +contraires de M. Piscatory, lord Aberdeen et sir Robert Peel +persistaient dans leur méfiance malveillante envers M. Colettis et la +lui témoignaient en toute occasion. Dans l'automne de 1845, le prince de +Metternich, causant à Francfort avec lord Aberdeen, fit sur lui, selon +l'expression du comte de Flahault «une charge à fond» pour changer sa +disposition envers le chef du ministère grec, mais sans succès; les +traditions de la politique anglaise, le déplaisir et l'échec qu'elle +subissait à Athènes et les embarras de la situation parlementaire, +étaient plus forts que mes renseignements et mes raisonnements, et +maintenaient, entre nous, la dissidence. Je n'en ressentais cependant pas +une inquiétude grave; lord Aberdeen était loin d'avoir, dans le jugement +de sir Edmond Lyons, une entière confiance; sir Robert Peel lui-même +le blâmait d'avoir pris à Athènes l'attitude d'un homme de parti, et +de s'être plus préoccupé de ses mortifications personnelles que des +intérêts de son pays ou de ceux de la Grèce. Je ne craignais pas que +le cabinet anglais se portât, envers celui d'Athènes, à aucune mesure +violente, ni que notre dissentiment dans ce coin du monde altérât la +bonne entente qui subsistait d'ailleurs entre nous: «Il faut vivre avec +ce mal là, écrivais-je à M. Piscatory; nous ne sommes pas en train d'en +mourir. Je regrette le fait, mais je m'y résigne. De la bonne politique +faite en commun valait mieux pour tout le monde; faisons-la seuls. Je +n'ai pas besoin de vous recommander, envers nos adversaires d'Athènes, +la mesure froide et le dédain des mauvais petits procédés.» + +Mais, à la fin de juin 1846, je perdis la sécurité que, malgré nos +dissentiments, m'inspiraient, pour les affaires de Grèce, le caractère +et la politique générale du cabinet anglais. La réforme des lois sur les +céréales entraîna sa chute. Sir Robert Peel et lord Aberdeen sortirent +du pouvoir. Lord Palmerston reprit le gouvernement des affaires +étrangères. Je connaissais les dispositions qu'il y apportait, sa façon +de les traiter, et sa confiance dans sir Edmond Lyons, l'un de ses +plus dévoués et plus hardis agents. Je pressentis à quel point les +difficultés de la situation s'aggraveraient bientôt à Athènes pour M. +Colettis et pour nous. Mon pressentiment ne me trompait pas. + +Je me donne la satisfaction d'insérer ici la lettre que je reçus alors +de sir Robert Peel, en réponse à celle que je lui avais adressée pour +lui exprimer mon profond regret de sa retraite. Je n'avais pas avec +lui l'intimité qui s'était formée entre lord Aberdeen et moi; nos +impressions, à mesure que les événements survenaient, n'avaient pas +toujours été d'accord; il avait même quelquefois laissé percer, à mon +occasion, un peu d'impatience et d'inquiétude. Mais nous avions, au fond +et dans l'ensemble, la même pensée dominante, le même but général; nous +avions, l'un et l'autre, à coeur d'imprimer, à la politique de nos deux +pays, le même caractère. Il prit plaisir à me donner, en nous séparant, +un gage de notre harmonie, et je prends plaisir à le reproduire: «Mon +cher monsieur Guizot, m'écrivit-il, je regretterais profondément ma +retraite si je ne me sentais assuré que nos efforts unis, pendant les +années qui viennent de s'écouler, ont donné, à l'entente cordiale entre +l'Angleterre et la France, des fondements assez solides pour supporter +le choc des chances ordinaires et des changements personnels dans +l'administration, du moins dans celle de ce pays-ci. Grâce à une +confiance réciproque, à une égale foi dans l'accord de nos vues et la +pureté de nos intentions, grâce aussi (je puis le dire sans arrogance +depuis que j'ai reçu votre affectueuse lettre) à une estime mutuelle et +à des égards personnels, nous avons réussi à élever l'esprit et le ton +de nos deux nations; nous les avons accoutumées à porter leurs regards +au-dessus de misérables jalousies et de rivalités obstinées; elles ont +appris à estimer dans toute sa valeur cette influence morale et sociale +que les bonnes et cordiales relations entre l'Angleterre et la France +exercent partout, à l'appui de tout bon et salutaire dessein. Sans cette +confiance et cette estime mutuelles, combien de pitoyables difficultés +auraient grossi au point de devenir de redoutables querelles nationales! +Croyez bien à mon sérieux désir de contribuer toujours, soit comme +homme public, soit comme simple particulier, à la continuation et à +l'accomplissement de cette grande oeuvre, et soyez assuré aussi de +mon inaltérable amitié comme de mon estime et de mon respect le plus +sincère.» + +Pendant quelques mois, on put croire que lord Palmerston trouverait +difficilement une occasion spécieuse pour manifester son mauvais vouloir +envers M. Colettis et pour rétablir à Athènes l'empire de sir Edmond +Lyons. Le gouvernement grec agissait utilement et s'affermissait; +l'ordre et le travail étaient en progrès sensible dans le pays. M. +Piscatory, qui était venu passer en France quelques semaines de +congé, m'écrivit en rentrant à Athènes[103]: «J'ai retrouvé la +Grèce parfaitement tranquille, à cela près d'un peu de désordre dans +l'Acarnanie où une querelle entre les Grivas donne un peu d'embarras qui +n'est rien. Le sol et le commerce donneront cette année leurs produits +en grande abondance. Il y a très-réelle, très-évidente prospérité, et +qui plus est, elle est très-sentie. Vous savez que Colettis est parvenu +à faire exécuter les brigands condamnés à mort. L'effet a été grand, +même sur l'esprit de Lyons. Peu d'hommes ont été à ce triste spectacle; +pas une femme. La Grèce a encore le droit de dire _les Barbares_.» + +[Note 103: Le 20 octobre 1846.] + +Un incident inattendu amena, pour M. Colettis, un grave embarras, et +fournit contre lui, à sir Edmond Lyons, une nouvelle occasion d'attaque. +Un officier grec, Tzami Karatasso, fils d'un ancien et vaillant chef +pallicare, avait été accusé, en 1841, d'avoir suscité en Thessalie un +mouvement d'insurrection contre la Porte. Arrêté alors par ordre du +gouvernement grec, il avait été d'abord enfermé dans la forteresse de +Nauplie, puis fugitif aux îles Ioniennes, puis confiné à Égine, et il +n'avait obtenu du gouvernement grec sa réintégration dans son grade +qu'après une longue épreuve d'exil et de soumission. La révolution du +15 septembre 1843 le remit en faveur, et il devint, à cette époque, l'un +des aides de camp du roi Othon. Aucune plainte ne vint, à ce sujet, +de Constantinople, et la légation turque à Athènes témoignait à Tzami +Karatasso les mêmes égards qu'aux autres officiers de son rang. Dans les +premiers jours de 1847, il eut besoin, pour ses affaires particulières, +d'aller à Constantinople; il obtint du roi Othon un congé de quelques +semaines, et du ministre des affaires étrangères un passe-port; mais +quand il alla demander à la légation turque le visa de son passe-port, +ce visa lui fut refusé. Le ministre de Turquie, M. Musurus, chargea l'un +de ses secrétaires d'aller donner à M. Colettis les motifs de ce refus: +«J'en exprimai à M. Konéménos mon chagrin, m'écrivit M. Colettis[104]; +je lui fis remarquer que les antécédents de M. Tzami Karatasso, quels +qu'ils fussent, avaient été expiés, et que, dans sa situation nouvelle, +il offrait des garanties incontestables d'une conduite régulière. +J'engageai M. le ministre de Turquie à réfléchir et à me faire savoir +ses dernières décisions avant que je ne visse le roi. M. Konéménos me +quitta en me promettant de m'apporter, le lendemain matin, la réponse +définitive de son chef. Le lendemain, j'attendis vainement cette réponse +pendant toute la journée. Le soir, à huit heures et demie, il y avait +bal privé à la cour; je dus m'y rendre; j'y trouvai tout le corps +diplomatique, et un instant après, le bal n'ayant pas encore commencé, +le roi me fit appeler dans ses appartements. Sa Majesté me demanda des +renseignements sur l'affaire du passe-port. Je ne pus répondre au +roi que ce que j'avais appris par M. Konéménos et ce que je lui avais +répondu; quant à la dernière résolution de M. le ministre de Turquie, il +ne me l'avait point fait connaître. Sa Majesté me parut très-péniblement +impressionnée et très-offensée du procédé de M. Musurus. Au cercle des +diplomates, le roi s'approcha de M. Musurus et lui dit «qu'il aurait +cru que le roi et sa garantie méritaient plus de respect.» M. Musurus +ne répondit pas un mot. Après le cercle, il passa dans les salons où +il s'entretint avec M. Lyons et M. Maurocordato; puis, il s'approcha de +moi, et me demanda si j'avais rapporté au roi ce qu'il m'avait fait dire +par M. Konéménos; je répondis que je l'avais fait, en ajoutant que M. +Konéménos ne m'avait pas apporté la réponse qu'il m'avait fait +espérer. M. Musurus me dit alors que l'affaire était délicate et que la +responsabilité en pèserait sur moi. Je me vis donc dans la nécessité de +lui répondre que, lorsqu'il s'agissait de la dignité de mon souverain +et de mon pays, j'acceptais toute espèce de responsabilité. Quelques +instants après, M. Musurus, prétextant une indisposition de sa femme, se +retira suivi des employés de sa légation.» + +[Note 104: Le 30 janvier 1847.] + +Ainsi vivement engagée par les vives paroles du roi Othon en personne, +la question, si mince en elle-même, s'envenima et s'aggrava de jour en +jour; la Porte demanda expressément, et comme son _ultimatum_, que des +excuses fussent faites officiellement à M. Musurus; sans quoi, il avait +ordre de quitter sous trois jours Athènes, par le même bateau qui lui +apportait ses instructions. Fier pour son pays, pour son roi et pour +lui-même, M. Colettis repoussa cette injonction impérieuse: «Que faire? +demanda-t-il à M. Piscatory.--Ne rien faire de ce qui est imposé; faire +très-franchement, très-complètement ce qu'on peut faire dignement, +et rendre les explications dignes en les élevant jusqu'aux souverains +eux-mêmes.» Empressé à couvrir de sa responsabilité personnelle ce qu'il +y avait eu d'un peu imprudent et inopportun dans les paroles du roi +Othon à M. Musurus, M. Colettis adopta et mit en pratique, avec sa +forte dignité, le conseil de notre ministre; il écrivit à Ali-Effendi, +ministre des affaires étrangères de la Porte, et le roi Othon écrivit +au sultan lui-même. Les deux lettres étaient franches, graves, et +expliquaient avec convenance l'incident survenu au bal de la cour, en en +reportant la première cause sur les procédés malveillants de M. Musurus +dans tout le cours de sa mission. L'attitude et le langage du roi de +Grèce et de son ministre furent approuvée, non-seulement dans le corps +diplomatique d'Athènes, sauf par sir Edmond Lyons, mais à Vienne, à +Berlin et à Saint-Pétersbourg; le prince de Metternich en exprima même +son sentiment dans une note adressée à son internonce à Constantinople, +M. de Stürmer. Mais la Porte se sentant appuyée ailleurs, persista +dans ses exigences. On eut, de part et d'autre, l'air de chercher des +expédients, des moyens termes d'accommodement: au fond on espérait un +peu à Athènes que cette querelle amènerait le rappel de M. Musurus; on +s'en promettait, à Constantinople, la chute de M. Colettis. Toutes les +propositions furent repoussées, et le 1er avril 1847, les relations +diplomatiques furent rompues entre les deux États. + +Au milieu de cette complication, une autre question et un autre péril +s'élevèrent: non plus entre la Grèce et la Turquie, mais entre la Grèce +et les trois puissances protectrices. Je dis les trois puissances, je +devrais dire l'une des trois puissances, l'Angleterre. Il s'agissait du +payement des intérêts de l'emprunt grec pour les années 1847 et 1848. +La Grèce était hors d'état d'y pourvoir complètement par ses propres +et seules ressources. Que la mauvaise administration grecque, son +inexpérience, ses désordres fussent la principale cause de cette +insuffisance financière dans un pays d'ailleurs en progrès, rien n'était +plus certain; mais le mal ainsi expliqué n'en subsistait pas moins. +M. Colettis faisait, pour y porter remède, des efforts plus sincères +qu'habiles; il n'avait ni les habitudes, ni les instincts de la +régularité administrative. De plus, il venait d'être malade, assez +gravement malade pour m'inspirer, comme à ses amis d'Athènes, une +vive inquiétude: «La perte serait immense, écrivis-je à M. Piscatory; +non-seulement il sert bien son pays, mais il lui fait honneur, le plus +grand service qu'on puisse rendre à un pays. La Grèce a ressuscité, +grâce à quelques noms propres, anciens et modernes. Elle a besoin que +M. Colettis n'aille pas rejoindre sitôt le bataillon de Plutarque. +J'attendrai bien impatiemment le prochain paquebot.» Il m'apporta de +bonnes nouvelles: M. Colettis était rétabli et offrait aux puissances +protectrices, pour le payement des intérêts de l'emprunt grec en 1848, +des garanties sérieuses. Les cabinets français et russe se montrèrent +disposés à en tenir compte, et à donner encore à la Grèce du temps et +de l'appui, tout en insistant fortement pour des réformes efficaces dans +son administration. Lord Palmerston saisit au contraire cette occasion +de porter à M. Colettis un rude coup; il se déclara décidé à exiger, +pour la part de l'Angleterre, le payement immédiat du semestre de 1847, +et trois vaisseaux anglais eurent ordre de partir de Malte pour aller, +dans les eaux de la Grèce, mettre à exécution cette exigence. J'informai +sur-le-champ M. Piscatory du péril[105], et je donnai en même temps, à +Pétersbourg, à Vienne et à Berlin[106], avis de l'attitude que tiendrait +le gouvernement français. Quelques jours s'écoulèrent: «Pourquoi ces +vaisseaux ne sont-ils pas encore ici? m'écrivit M. Piscatory[107]; la +cause en est probablement dans de furieux vents du nord. Arrivés, que +feront-ils? On écrit de Londres qu'ils mettront la main sur Égine. On +dit ici que ce sera sur la douane de Syra ou de Patras. C'est vous +qui dites vrai quand vous prévoyez qui c'est de l'intimidation qu'ils +apportent. De loin, ils n'agissent pas. De près, nous verrons. Le Roi +est très-ferme. Colettis est rajeuni. Quant au pays, il ressemble si peu +à tout ce que nous connaissons que je n'oserais me prononcer. Pour moi, +je veille sur toutes mes paroles; je ne fais pas de plan de campagne; à +chaque jour suffira sa peine. Ne pas nous commettre à la suite des Grecs +et ne pas les abandonner, ce sont-là, ce me semble, les deux bords du +canal où il s'agit de naviguer. Je ferai de mon mieux.» + +[Note 105: Le 11 mars 1847.] + +[Note 106: Les 20, 30, 31 mars 1847.] + +[Note 107: Le 29 mars 1847.] + +L'émotion fut vive à Athènes: en présence des vaisseaux anglais au +Pirée, des menaces de sir Edmond Lyons et des mesures hostiles de la +Porte, on se demandait: «Que va-t-il arriver? Le roi Othon cédera-t-il? +M. Colettis se retirera-t-il? Un nouveau cabinet se formera-t-il, et +lequel?» Les ministres d'Autriche et de Prusse, sans abandonner M. +Colettis, lui conseillaient la retraite: «Vous avez sur les bras, lui +disaient-ils, la colère de lord Palmerston, les vengeances de la Porte, +les exigences pécuniaires, les désordres provoqués. Cédez la place et +voyez ce que fera un ministère Maurocordato. Il est douteux qu'il se +forme. S'il y réussit, le terrain sera bientôt déblayé de tout ce qu'on +y jette aujourd'hui pour embarrasser votre marche; plus tard, vous +reviendrez plus fort.» M. Colettis écoutait sans discuter; M. Piscatory, +sans l'exciter, se montrait résolu à le soutenir fermement; hors +d'Athènes, le pays était plus irrité qu'inquiet. Le roi Othon était +moins disposé que personne à céder: convaincu que, s'il se séparait +de M. Colettis, la désaffection du pays en serait la conséquence +inévitable, il disait tout haut: «Je consens, si cela doit arriver, à +être chassé par une force extérieure; mais être repoussé par le +pays lui-même, non; j'aime mieux courir tous les risques que cette +chance-là.» La reine Amélie, courageuse et digne, le confirmait dans sa +résolution. Fort de l'appui du roi et du peuple, et surtout de sa propre +force, M. Colettis la déploya avec une hardiesse inattendue; il avait +dans son cabinet quelques hommes insuffisants ou timides; il forma un +ministère nouveau, plus résolu et plus capable. Il rencontrait dans la +chambre des députés une opposition tracassière; la chambre fut dissoute, +et les élections nouvelles assurèrent au nouveau cabinet une forte +majorité. Des séditions éclatèrent sur quelques points du territoire, +entre autres à Patras; elles furent immédiatement réprimées. L'un des +plus anciens, des plus persévérants et des plus efficaces philhellènes, +M. Eynard de Genève, qui savait mettre généreusement sa fortune au +service de sa cause, fit à la Grèce une avance de 500,000 francs +pour payer à l'Angleterre le semestre exigé. Les vaisseaux anglais se +promenaient dans les mers grecques, changeant fréquemment de mouillage, +mais sans agir autrement que par une tentative d'intimidation qui +demeurait vaine. L'habile énergie de M. Colettis, la ferme adhésion du +roi Othon à son ministre et le sentiment général du pays s'élevaient de +jour en jour au-dessus des périls de la situation. + +Dieu, pour nous avertir même quand il nous glorifie, fait éclater la +fragilité de l'homme à côté de sa grandeur. Le 10 septembre 1847, +au moment même où M. Colettis déployait, en présence des plus graves +périls, ses plus rares qualités, et semblait près d'en recueillir le +fruit, M. Piscatory m'écrivit: «Après une longue lutte de quatorze +jours, la plus énergique que puissent soutenir, contre un mal sans +remède, une constitution bien forte et une âme bien ferme, M. Colettis +expire. La fin de la journée sera probablement celle de ses souffrances +et de sa vie. Pour qui l'aura vu à ses derniers moments, la mort sera +une partie de la gloire de ce bon et grand citoyen. Il n'a rien perdu de +sa force ni de son calme. Dès les premiers jours, il discutait son mal +et le déclarait incurable. Convaincu de l'inefficacité des remèdes, +il les acceptait de la main de ses amis. Chaque jour, le Roi venait le +voir. Soit qu'elle n'en eût pas le courage, soit qu'elle ne crût pas +le danger si imminent, Sa Majesté a trop tardé à demander les derniers +conseils d'un homme dont elle sent profondément la perte. Hier, faisant +effort pour contenir ses larmes, le Roi est venu causer avec lui une +dernière fois. M. Colettis m'a fait appeler pour le soutenir sur son +séant; mais déjà ses forces l'avaient abandonné; prenant la main du Roi: +«Sire, lui a-t-il dit, j'aurais beaucoup à dire à Votre Majesté: mais je +ne le puis plus; Dieu permettra peut-être que demain j'en aie la force.» + +--«Vous aussi, mon ami, m'a dit M. Colettis après le départ du Roi, +j'aurais beaucoup à vous dire. C'est impossible. Remerciez votre roi et +votre reine des bontés dont ils m'ont toujours honoré. Parlez de moi à +mes amis de France. Faites mes adieux à M. Guizot, à M. de Broglie, à M. +Eynard. Jusqu'au dernier moment, autant que je l'ai pu, j'ai suivi leurs +conseils, ils doivent être contents de moi. Le Roi vient de me dire que +tout le monde, mes ennemis et mes amis, s'intéressent à moi. Cela me +fait plaisir. Mais je laisse mon pays bien malade. Mon oeuvre n'est pas +achevée. Pourquoi le Roi n'a-t-il pas voulu me connaître il y a douze +ans? Aujourd'hui je mourrais tranquille. Je ne puis plus parler. +Recouchez moi; je voudrais dormir.» + +«Depuis lors, les moments de calme et de suffocation se succèdent +rapidement. Dans de courts instants de délire, on l'entend redire les +chants de sa jeunesse.» + +M. Colettis mourut le 12 septembre 1847, «sans que les plus cruelles +douleurs ni de patriotiques regrets eussent vaincu un seul instant, +m'écrivit M. Piscatory, son inébranlable fermeté et ce calme qui était +une puissance. Exposé pendant vingt-quatre heures, son corps a reçu, +selon l'usage, le baiser d'adieu de toute une population qui l'a suivi +tout entière jusqu'au bord de la tombe. Un orage grondait et le bruit +du tonnerre se mêlait aux détonations de l'artillerie: «Dieu pense +comme nous, a dit la reine; il sait ce que valait l'homme qui vient de +mourir.» + +Le roi Othon fit publier le lendemain cette ordonnance: + +«Ayant appris avec une profonde douleur la mort du président de notre +conseil, ministre de notre maison royale et des affaires étrangères, +M. Jean Colettis, de ce grand citoyen qui, après avoir glorieusement +combattu pour la patrie, a rendu à notre trône les plus éminents +services, nous ordonnons que tous les employés civils et militaires +portent un deuil de cinq jours.» + +Cet ordre du roi, contre-signé par les six ministres collègues de M. +Colettis, parmi lesquels se trouvaient deux des noms les plus glorieux +de la guerre pour l'indépendance de la Grèce, Tzavellas et Colocotroni, +fut universellement et scrupuleusement exécuté. + +Roi et peuple n'étaient que justes et clairvoyants dans leurs regrets +et leurs hommages. La Grèce perdait, dans M. Colettis, le plus glorieux +parmi les survivants des guerriers qui avaient conquis son indépendance, +le seul qui fût devenu un éminent politique. Le roi Othon avait trouvé +en lui un ministre fermement monarchique en même temps qu'ardemment +patriote. Le patriotisme grec, la délivrance, l'indépendance et la +grandeur de la race grecque étaient l'unique passion de M. Colettis. +Aucun intérêt, aucun désir, aucun plaisir personnel ne se mêlaient, +en lui, à cette passion; dans aucun pays ni dans aucun temps, aucun +patriote n'a été plus exempt de tout égoïsme, de l'égoïsme vaniteux +comme de l'égoïsme sensuel. M. Colettis n'avait besoin de rien, sinon +du succès de sa patrie. Sa vie était aussi simple et dénuée que son âme +était haute et dévouée. Ministre d'un roi chancelant, il porta dans le +gouvernement un profond sentiment de la dignité du pouvoir, et le ferme +dessein de la faire respecter, dans le prince qu'il servait comme dans +les assemblées politiques de son pays. Le régime constitutionnel était +pour lui un moyen plutôt qu'un but, car il avait bien plus à coeur le +grand avenir national de la Grèce que le développement régulier de +ses libertés intérieures et individuelles. La perspective, le désir, +l'espérance de la régénération de toute la nation grecque étaient la +constante préoccupation de sa pensée, même quand il en reconnaissait +l'impossibilité actuelle, et quand son ferme bon sens réprimait les +élans un peu chimériques de son imagination. Qu'eût-il fait, qu'eût-il +tenté du moins pour cette grande cause s'il eût vécu plus longtemps +en possession du pouvoir dans le petit État grec et en présence des +complications et des luttes survenues entre les grands États européens? +Nul ne le saurait dire. Il est de ceux qui sont morts avant d'avoir +montré, dans le cours d'une vie grande pourtant et glorieuse, tout +ce qu'ils avaient dans l'âme et tout ce qu'ils étaient capables +d'accomplir. + +Trois mois après la mort de M. Colettis, le roi Louis-Philippe, sur ma +proposition, rappela M. Piscatory d'Athènes où la politique française +cessait d'être activement en scène, et le nomma son ambassadeur à Madrid +où notre succès récent dans la question des mariages espagnols nous +donnait une situation plus grande et plus difficile encore à maintenir. + + + + + CHAPITRE XLIII + + LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT, + LES JÉSUITES ET LA COUR DE ROME. (1840-1846.) + + +En quoi consiste la liberté d'enseignement.--Résolution du cabinet du +29 octobre 1840 de tenir, à cet égard, la promesse de la charte +de 1830.--Divers projets de loi présentés par MM. Villemain et +Salvandy.--Caractère de l'Université de France, corps essentiellement +laïque et national.--Que la liberté d'enseignement peut et doit +exister en même temps que l'Université.--Succès permanent de +l'Université.--Difficulté de sa situation quant à l'éducation +religieuse.--Légitimité et nécessité de la liberté +d'enseignement.--Lutte entre l'Université et une partie du clergé.--Par +quelle fâcheuse combinaison les jésuites devinrent les principaux +représentants de la liberté d'enseignement.--Du caractère primitif et +historique de la congrégation des jésuites.--Méfiance et irritation +publique contre elle.--On demande que les lois de l'État qui la frappent +soient exécutées.--Je propose que la question des jésuites soit portée +d'abord à Rome, devant le pouvoir spirituel de l'Église catholique.--Le +Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nommé envoyé +extraordinaire et ministre plénipotentiaire par intérim à Rome.--Motifs +de ce choix.--Négociation avec la cour de Rome pour la dissolution en +France de la congrégation des jésuites, sans l'intervention du pouvoir +civil.--Embarras et hésitation de la cour de Rome.--Grégoire XVI et le +cardinal Lambruschini.--Succès de M. Rossi.--Le Saint-Siège décide la +Société de Jésus à se dissoudre d'elle-même en France.--Effet de ce +résultat de la négociation.--Efforts pour en retarder ou en éluder +l'exécution.--Ces efforts échouent et les mesures convenues +continuent de s'exécuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grégoire +XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nommé ambassadeur +ordinaire de France à Rome.--Mort de Grégoire XVI.--Pressentiments du +conclave. + + +La liberté d'enseignement fut, en 1830, l'une des promesses formelles de +la Charte. + +La liberté d'enseignement est l'établissement libre et la libre +concurrence des écoles, des maîtres et des méthodes. Elle exclut +tout monopole et tout privilège, avoué ou déguisé. Si des garanties +préalables sont exigées des hommes qui se vouent à l'enseignement, +ainsi que cela se pratique pour ceux qui se vouent au barreau et à la +médecine, elles doivent être les mêmes pour tous. + +La liberté d'enseignement n'enlève point à l'État sa place et sa part +dans l'enseignement, ni son droit sur les établissements et les maîtres +voués à l'enseignement. L'État peut avoir ses propres établissements et +ses propres maîtres. La puissance publique est libre d'agir, aussi bien +que l'industrie privée. C'est à la puissance publique qu'il appartient +de déterminer les garanties préalables qui doivent être exigées de tous +les établissements et de tous les maîtres. Le droit d'inspection sur +tous les établissements d'instruction, dans l'intérêt de l'ordre et de +la moralité publique, lui appartient également. + +Là où le principe de la liberté d'enseignement est admis, il doit être +loyalement mis en pratique, sans effort ni subterfuge pour donner et +retenir à la fois. Dans un temps de publicité et de discussion, rien ne +décrie plus les gouvernements que les promesses trompeuses et les mots +menteurs. + +Le cabinet du 29 octobre 1840 voulait sérieusement acquitter, quant à +la liberté d'enseignement, la promesse de la Charte. Personne n'y était +plus engagé et plus décidé que moi. Par la loi du 28 juin 1833, que +j'avais présentée et fait adopter, la liberté d'enseignement +était fondée dans l'instruction primaire. J'ai déjà dit dans ces +_Mémoires_[108], comment je tentai, en 1836, de la fonder aussi dans +l'instruction secondaire, et par quelles causes le projet de loi que +j'avais proposé dans ce but demeura vain. En 1841 et 1844, M. Villemain +en proposa deux autres plus compliqués que le mien, et qui, sans +résoudre pleinement la question, faisaient faire au principe de la +liberté de notables progrès. Ils rencontrèrent une vive opposition et +n'aboutirent à aucun résultat. En 1847, M. de Salvandy, devenu ministre +de l'instruction publique après la retraite que la maladie avait imposée +à M. Villemain, présenta aux chambres de nouveaux projets qui ne furent +pas plus efficaces. Dans les divers débats qui s'élevèrent à ce +sujet, entre autres le 31 janvier 1846, à la chambre des députés, je +m'appliquai à mettre en lumière les deux idées qui dominaient cette +question, et devaient en fournir la solution: «En matière d'instruction +publique, dis-je, tous les droits n'appartiennent pas à l'État; il y en +a qui sont, je ne veux pas dire supérieurs, mais antérieurs aux siens, +et qui coexistent avec les siens. Ce sont d'abord les droits de la +famille. Les enfants appartiennent à la famille avant d'appartenir à +l'État. L'État a le droit de distribuer l'enseignement, de le diriger +dans ses propres établissements et de le surveiller partout; il n'a pas +le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement aux familles +sans leur consentement et peut-être contre leur voeu. Le régime de +l'Université impériale n'admettait pas ce droit primitif et inviolable +des familles. + +[Note 108: Tome III, pages 105-109.] + +«Il n'admettait pas non plus, du moins à un degré suffisant, un autre +ordre de droits, les droits des croyances religieuses. Napoléon a +très-bien compris la grandeur et la puissance de la religion; il n'a pas +également bien compris sa dignité et sa liberté. Il a souvent méconnu +le droit qu'ont les hommes chargés du dépôt des croyances religieuses +de les maintenir et de les transmettre, de génération en génération, +par l'éducation et l'enseignement. Ce n'est pas là un privilége de la +religion catholique; ce droit s'applique à toutes les croyances et à +toutes les sociétés religieuses; catholiques ou protestants, chrétiens +ou non chrétiens, c'est le droit des parents de faire élever leurs +enfants dans leur foi, par les ministres de leur foi. Napoléon, +dans l'organisation de l'Université, ne tint pas compte du droit des +familles, ni du droit des croyances religieuses. Le principe de la +liberté d'enseignement, seule garantie efficace de ces droits, était +étranger au régime universitaire. + +«C'est à la Charte et au gouvernement de 1830 que revient l'honneur +d'avoir mis ce principe en lumière et d'en avoir poursuivi +l'application. Il y a non-seulement engagement et devoir, il y a +intérêt, pour la monarchie constitutionnelle, à tenir efficacement cette +promesse. Quelque éloignées qu'elles aient été, à leur origine, des +principes de la liberté, les grandes créations de l'Empire, celles-là du +moins qui sont réellement conformes au génie de notre société, peuvent +admettre ces principes et y puiser une force nouvelle. La liberté peut +entrer dans ces puissantes machines créées pour le rétablissement et +la défense du pouvoir. Quoi de plus fortement conçu dans l'intérêt du +pouvoir que notre régime administratif, les préfectures, les conseils de +préfecture, le conseil d'État? Nous avons pourtant fait entrer dans +ce régime les principes et les instruments de la liberté: les conseils +généraux élus, les conseils municipaux élus, les maires nécessairement +pris dans les conseils municipaux élus, ces institutions très-réelles et +très-vivantes qui, de jour en jour, se développeront et joueront un +plus grand rôle dans notre société, sont venues s'adapter au régime +administratif que nous tenions de l'Empire. La même chose peut se faire +pour la grande institution de l'Université, et le pouvoir y trouvera +son profit aussi bien que la liberté. Pour qu'aujourd'hui le pouvoir +s'affermisse et dure, il faut que la liberté lui vienne en aide. Dans +un gouvernement public et responsable, en face des députés du pays assis +sur ces bancs, au pied de cette tribune, sous le feu de nos débats, +c'est un trop grand fardeau que le monopole, quelles que soient les +épaules qui le portent. Il n'y a point de force, point de responsabilité +qui puisse y suffire; il faut que le gouvernement soit déchargé d'une +partie de ce fardeau, que la société déploie sa liberté au service de +ses affaires, et soit elle-même responsable du bon ou mauvais usage +qu'elle en fait.» + +Je ne change rien aujourd'hui au langage que je tenais ainsi en 1846. +Mieux qu'aucune autre des créations impériales, l'Université pouvait +accepter le régime de la liberté et la concurrence de tous les rivaux +que la liberté devait lui susciter, car de toutes les institutions de ce +temps, celle-là était peut-être la mieux adaptée et à son but spécial, +et à l'état général de la société moderne. Au milieu des préventions +contraires de beaucoup d'esprits, Napoléon comprit que l'instruction +publique ne devait pas être livrée à la seule industrie privée, qu'elle +ne pouvait pas non plus être dirigée, comme les finances ou les domaines +de l'État, par une administration ordinaire, et qu'il y avait là des +faits moraux qui appelaient une tout autre organisation. Pour donner aux +hommes chargés de l'enseignement public une situation au niveau de leur +mission, pour assurer à ces existences si simples, si faibles et si +dispersées, la considération et la confiance en elles-mêmes dont elles +ont besoin pour se sentir fières et satisfaites dans leur modeste +condition, il faut qu'elles soient liées à un grand corps qui leur +communique sa force et les couvre de sa grandeur. En créant ce corps +sous le nom d'Université, Napoléon comprit en même temps qu'il devait +différer essentiellement des anciennes corporations religieuses +et enseignantes; par leur origine et leur mode d'existence, ces +corporations étaient étrangères à la société civile et à son +gouvernement; point de participation active à la vie sociale; point +d'intérêts semblables à ceux de la masse des citoyens. C'était la +conséquence du célibat, de l'absence de la propriété individuelle et +d'autres causes encore. Les corporations religieuses étaient en même +temps étrangères au pouvoir civil qui ne les gouvernait point et +n'exerçait sur elles qu'une influence indirecte et contestée. Le +caractère et l'esprit laïques dominent essentiellement dans la société +moderne; pour bien comprendre cette société et en être accepté avec +confiance, le corps enseignant doit aussi être laïque, associé à tous +les intérêts de la vie civile, aux intérêts de famille, de propriété, +d'activité publique; tout en remplissant sa mission spéciale, il faut +qu'il soit intimement uni avec le grand et commun public. Il faut +aussi que ce corps soit uni à l'État, tienne de lui ses pouvoirs et +son impulsion générale. Ainsi fut conçue l'Université dans la pensée +de Napoléon; ainsi elle sortit de la main de ce puissant constructeur; +corps distinct sans être isolé, capable d'allier la dignité à la +discipline, et de vivre en naturelle harmonie avec la société et son +gouvernement. + +Les faits ont réalisé et justifié ces idées. Depuis plus d'un +demi-siècle, l'Université de France a traversé de bien grands événements +et subi des épreuves bien diverses; elle a été exposée tantôt aux +coups, tantôt aux séductions des révolutions. Quelques faux mouvements, +quelques exemples d'entraînement ou de faiblesse se sont manifestés dans +ses rangs; mais, à tout prendre, elle a fidèlement accompli sa mission +et conservé dignement son caractère; elle est restée en harmonie avec +l'esprit, les idées, les moeurs laïques et honnêtement libérales de +notre société; elle s'est constamment appliquée à élever ou à relever +le niveau des études et des esprits; elle a fait servir au progrès et +à l'honneur des lettres et des sciences les forces qu'elle recevait de +l'État. Et le succès a prouvé et prouve tous les jours le mérite de +ses travaux; c'est de ses écoles que sont sortis et que sortent tant +d'hommes distingués qui portent dans toutes les carrières l'activité de +la pensée, le respect de la vérité, et tantôt le goût désintéressé de +l'étudier, tantôt l'art habile de l'appliquer. C'est l'Université qui, +au milieu du développement et de l'empire des intérêts matériels, a +formé et continue de former des lettrés, des philosophes, des savants, +des écrivains, des érudits; elle est aujourd'hui, parmi nous, le plus +actif foyer de la vie intellectuelle, et le plus efficace pour en +répandre dans la société la lumière et la chaleur. + +Sur un seul objet, mais sur l'un des plus graves objets de l'éducation, +sur l'éducation religieuse, la situation de l'Université devait être et +a été, dès son origine, délicate et difficile. La liberté de conscience +et l'incompétence de la puissance civile en matière religieuse sont au +nombre des plus précieuses conquêtes et des principes fondamentaux de +notre société. L'Université, ce corps délégué et représentant de l'État +laïque, ne pouvait être elle-même chargée de l'instruction religieuse, +et elle devait en respecter scrupuleusement la liberté. Tout ce qu'elle +pouvait et devait faire, c'était d'ouvrir, aux hommes investis de cette +mission dans les diverses croyances, les portes de ses établissements, +et de les appeler à venir y donner renseignement qu'ils avaient seuls le +droit de donner. Mais cette simple admission de l'enseignement religieux +dans des établissements auxquels l'autorité religieuse était d'ailleurs +étrangère, cette assimilation de l'étude de la religion à d'autres +études secondaires qui n'ont que leurs heures spéciales et limitées, +ne pouvaient satisfaire pleinement les familles dévouées aux croyances +religieuses, ni les hommes chargés d'en conserver et d'en transmettre +le dépôt. La religion, sérieusement acceptée et pratiquée, tient trop +de place dans la vie de l'homme pour qu'il ne lui en soit pas fait aussi +une grande dans l'éducation de l'enfant. Je dis l'éducation et non pas +seulement l'instruction. L'Université est surtout un grand établissement +d'instruction. La part d'éducation que reçoivent les enfants dans ses +écoles est celle qui tient à la discipline et à la vie publique entre +égaux: éducation très-nécessaire et salutaire, mais insuffisante pour +le développement moral et la règle intérieure de l'âme. C'est surtout au +sein de la famille et dans l'atmosphère des influences religieuses que +se donne et se reçoit l'éducation morale, avec toutes ses exigences +et tous ses scrupules. Il y a un peu d'excessive timidité dans les +inquiétudes qu'inspire le régime intérieur de nos établissements +d'instruction publique et laïque aux personnes qui se préoccupent +surtout de la culture morale des âmes; ces inquiétudes ne sont cependant +pas dénuées de motifs sérieux, et on leur doit, en tout cas, beaucoup de +respect. + +Une autre considération, plus pressante encore, pèse, depuis près d'un +demi-siècle, sur l'esprit des croyants, laïques ou prêtres. La religion +chrétienne est évidemment en butte à une nouvelle crise de guerre, +guerre philosophique, guerre historique, guerre politique, toutes +poursuivies au milieu d'un public plein à la fois d'indifférence et de +curiosité. L'attaque est libre autant qu'ardente. La défense doit être +libre aussi; qui s'étonnera qu'elle soit prévoyante? Qui blâmera les +chrétiens, catholiques ou protestants, de leurs efforts pour mettre +les générations naissantes à l'abri des coups dirigés contre la foi +chrétienne? Elles rencontreront, elles ressentiront assez tôt ces coups +dans le monde et dans la vie; qu'elles soient du moins un peu armées +d'avance pour leur résister; qu'elles aient reçu ces impressions +premières, ces traditions fidèles, ces notions intimes que les troubles +même de l'esprit n'effacent pas du fond de l'âme, et qui préparent les +retours quand elles n'ont pas empêché les entraînements. Rien donc de +plus naturel ni de plus légitime que l'ardeur de l'Église et de ses +fidèles pour la liberté de l'enseignement; c'était leur devoir de +la réclamer aussi bien que leur droit de l'obtenir. La liberté de +l'enseignement est la conséquence nécessaire de l'incompétence de l'État +en matière religieuse, car elle peut seule inspirer pleine sécurité aux +croyants chrétiens en les mettant en mesure de fonder des établissements +où la foi chrétienne soit le fond de l'éducation, tout en s'unissant à +une instruction capable d'entrer en concurrence avec celle des écoles de +l'État. + +L'Université n'avait, quant aux études, rien à redouter de cette +concurrence; elle était pourvue de toute sorte d'armes pour la +soutenir avec avantage. Et quant à l'éducation morale, la liberté des +établissements religieux donnait à l'Université un point d'appui pour +résister elle-même au vent de l'incrédulité fanatique ou frivole, et la +dégageait en même temps, à cet égard, de toute responsabilité exclusive. +Elle pouvait dire à ceux qui ne la trouvaient pas assez renfermée dans +son incompétence en matière religieuse: «Comment ne me préoccuperais-je +pas vivement de l'intérêt religieux quand j'ai à côté de moi des +établissements qui y puisent une grande force morale?» Et à ceux qui ne +la trouvaient pas assez chrétienne et catholique: «Rien ne vous oblige +à me confier vos enfants; des établissements libres et voués à votre +foi vous sont ouverts.» Dans ce double résultat de la liberté +d'enseignement, il y avait, pour l'Université, un ample dédommagement +à la perte de la domination privilégiée que lui avait attribuée son +fondateur. + +Mais quand l'obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mêmes, +les passions des hommes ne tardent pas à l'y mettre. En s'étendant et en +s'échauffant, la lutte pour la liberté d'enseignement changea bientôt de +caractère; ce ne furent plus seulement des esprits élevés et généreux, +tels que M. de Montalembert et le père Lacordaire, qui la réclamèrent +avec éloquence comme leur droit et leur devoir de citoyens et de +chrétiens; elle eut des champions aveugles et grossiers qui attaquèrent +violemment l'Université, tantôt méconnaissant les services qu'elle avait +rendus à l'éducation morale et religieuse aussi bien qu'à l'instruction, +tantôt lui imputant des maximes et des intentions qu'elle n'avait point, +tantôt la rendant responsable des écarts de quelques-uns de ses +membres qui n'étaient pas plus l'image du corps enseignant que quelques +ecclésiastiques tombés dans des fautes graves ne sont l'image du clergé +lui-même. Des brochures pleines d'acrimonie, d'injure et de calomnie +furent publiées à grand bruit, et obtinrent, de quelques évêques, une +approbation aussi imprudente en soi qu'injuste envers l'Université. +Beaucoup d'évêques et de prêtres judicieux blâmaient ces emportements +de la controverse, et auraient volontiers témoigné à l'Université une +équité éclairée; mais, dans l'Église comme dans l'État, c'est le mal de +notre temps, et de bien des temps, que, lorsque les opinions extrêmes +éclatent, les opinions modérées s'intimident et se taisent. Les plus +fougueux ennemis de l'Université demeurèrent les tenants de l'arène, et +la question de la liberté d'enseignement devint, entre l'Université et +l'Église, c'est-à-dire entre l'État et l'Église, une guerre à outrance. + +Elle n'en resta pas là; elle se posa bientôt de la façon la plus +compromettante pour l'Église; elle passa sur la tête des jésuites. Les +jésuites furent, aux yeux du public, les représentants de la liberté +d'enseignement. + +Plus d'une fois, dans le cours de ma vie publique, à la Sorbonne et dans +les Chambres, j'ai exprimé sans réserve ma pensée sur les jésuites, sur +leur caractère originaire, leur influence historique et leur situation +actuelle dans notre société. Je tiens à reproduire aujourd'hui ce que +j'en dis, entre autres, à la Chambre des pairs, le 9 mai 1844, dans l'un +de nos grands débats sur la liberté d'enseignement. Non-seulement +je n'ai rien à changer dans mes paroles; mais elles expliquent la +résolution que j'ai prise et la conduite que j'ai tenue à cette époque, +au milieu des attaques et des périls dont la Société de Jésus était +l'objet. + +«Quand les jésuites ont été institués, disais-je alors, ils l'ont été +pour soutenir, contre le mouvement du XVIe siècle, le pouvoir absolu +dans l'ordre spirituel, et un peu aussi dans l'ordre temporel. Je ne +comprends pas comment on viendrait aujourd'hui élever un doute à cet +égard; ce serait insulter à la mémoire du fondateur des jésuites, et je +suis convaincu que si Ignace de Loyola, qui était un grand esprit et +un grand caractère, entendait les explications et les apologies qu'on +essaye de donner aujourd'hui de son oeuvre, il se récrierait avec +indignation. Oui, c'est pour défendre la foi contre l'examen, l'autorité +contre le contrôle, que les jésuites ont été institués. Il y avait, au +moment de leur origine, de fortes raisons pour entreprendre cette grande +tâche, et je comprends qu'au XVIe siècle de grandes âmes se la soient +proposée. Un problème très-douteux se posait alors; cet empire de la +liberté dans le monde de la pensée, cette aspiration de la société +à exercer un contrôle actif et efficace sur tous les pouvoirs qui +existaient dans son sein, c'était là une immense entreprise; de grands +périls y étaient attachés; il pouvait en résulter, et il en est résulté +en effet de grandes épreuves pour l'humanité. Il était donc très-naturel +que de grands esprits et de grandes âmes tentassent de résister à ce +mouvement si vaste, si violent, si obscur. Les jésuites se vouèrent +courageusement et habilement à cette difficile tâche. Eh bien! ils se +sont trompés dans leur jugement et dans leur travail; ils ont cru +que, du mouvement qui commençait alors, il ne sortirait, dans l'ordre +intellectuel que la licence, dans l'ordre politique que l'anarchie. +Ils se sont trompés; il en est sorti des sociétés grandes, fortes, +glorieuses, régulières, qui ont fait, pour le développement, le bonheur +et la gloire de l'humanité, plus peut-être qu'aucune des sociétés +qui les avaient précédées. L'Angleterre, la Hollande, la Prusse, +l'Allemagne, les États-Unis d'Amérique, la France catholique elle-même, +voilà les sociétés qui, par des routes diverses et à des degrés inégaux, +ont suivi l'impulsion du xvie siècle; voilà les grandes nations et les +grands gouvernements que ce grand mouvement a enfantés. Évidemment +ce fait a trompé les prévisions du fondateur des jésuites et de sa +congrégation; et parce qu'ils se sont trompés, ils ont été battus; +battus non-seulement dans les pays où le mouvement qu'ils combattaient a +bientôt prévalu, mais dans les pays même où le régime qu'ils soutenaient +a longtemps continué d'exister. L'Espagne, le Portugal, l'Italie ont +dépéri entre leurs mains, sous leur influence; et dans ces États +même les jésuites ont fini par perdre leur crédit et la domination de +l'avenir. + +«Aujourd'hui que ces faits sont, non pas des opinions, mais des +résultats de l'expérience évidents pour tout le monde, aujourd'hui du +moins la Société de Jésus reconnaît-elle l'expérience? Admet-elle que le +libre examen puisse subsister à côté du pouvoir? que le contrôle public +puisse s'exercer sur une autorité qui reste forte et régulière? Si les +jésuites admettent ce fait, s'ils sont éclairés par cette expérience, +qu'ils viennent prendre leur place parmi nous, libres et soumis à la +libre concurrence de tous les citoyens. Mais le public croit, et il a +de fortes raisons de croire que les jésuites n'ont pas assez profité de +l'expérience faite depuis trois siècles, qu'ils n'ont pas complétement +renoncé à la pensée première de leur origine, que l'idée de la lutte +contre le libre examen et le libre contrôle des pouvoirs publics +n'est pas encore sortie de leur esprit. Si cela est, si les jésuites +persistent à méconnaître les résultats de l'expérience, ils apprendront +qu'ils se trompent aujourd'hui comme ils se sont trompés il y a trois +siècles, et ils seront battus de nos jours comme ils l'ont déjà été.» + +J'en demeure convaincu aujourd'hui comme il y a vingt ans; c'était là, +quant à l'histoire et à la destinée des jésuites, une juste appréciation +du passé et un juste pressentiment de l'avenir; mais dans les +Chambres comme dans le public et parmi les amis du cabinet, comme dans +l'opposition, les esprits n'étaient pas si calmes ni si équitables; ils +étaient plus inquiets que moi de la puissance des jésuites, et moins +confiants dans celle de la société et de la liberté. On énumérait les +maisons que les jésuites possédaient déjà en France, les oratoires +qu'ils desservaient, les propriétés qu'ils acquéraient, les enfants et +les jeunes gens qu'ils élevaient, les croyants qui se groupaient autour +d'eux. On réclamait contre eux l'exécution des lois dont, sous l'ancien +régime, sous l'Empire, et même sous la Restauration, les congrégations +religieuses non autorisées avaient été l'objet. Ces lois étaient +incontestablement en vigueur, et on peut, sans témérité, affirmer que, +si la question avait été portée devant eux, les tribunaux n'auraient pas +hésité à les appliquer. + +Je ne croyais de telles poursuites ni nécessaires, ni opportunes, ni +efficaces. Les luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses +prennent aisément l'apparence et aboutissent souvent à la réalité de la +persécution. L'histoire de nos anciens Parlements en offre de frappants +exemples. Nous aurions surtout couru ce risque si nous avions engagé une +lutte semblable précisément à propos d'une question de liberté, de +cette liberté d'enseignement promise par la Charte et réclamée, non +pas seulement pour une congrégation religieuse, mais pour l'Église +elle-même. C'était, pour l'État comme pour l'Église, le malheur de la +situation que les jésuites fussent, dans cette occasion, l'avantgarde, +et, dans une certaine mesure, les représentants de l'Église catholique +tout entière; les poursuites et les condamnations qui les auraient +frappés auraient gravement envenimé une querelle bien plus grande que +la leur propre, et une partie considérable du clergé français en aurait +ressenti une vive irritation. Bien souvent d'ailleurs et dans bien des +États, on a poursuivi et condamné les jésuites sans les détruire; ils +se sont toujours relevés; leur existence a eu des racines plus profondes +que les coups qu'on leur a portés; et ce n'est pas aux lois et aux +arrêts, c'est à l'état général de la société et des esprits qu'il +appartient de combattre et de réduire dans de justes limites leur +action. Je proposai au Roi et au conseil, non pas d'abandonner les lois +en vigueur contre les congrégations religieuses non autorisées, mais +d'en ajourner l'emploi, et de porter la question de la dissolution en +France de la Société de Jésus devant son chef suprême et incontesté, +devant le pape lui-même. Le pouvoir civil français ne renonçait point +ainsi aux armes légales dont il était pourvu; mais, dans l'intérêt de +la paix religieuse comme de la liberté et de l'influence religieuse en +France, il invitait le pouvoir spirituel de l'Église catholique à +le dispenser de s'en servir. Le Roi et le conseil adoptèrent ma +proposition. + +Par qui pouvais-je la faire présenter et soutenir à Rome avec de +sérieuses chances de succès? Elle y devait rencontrer une forte +résistance, car nous demandions à la cour de Rome de reconnaître des +faits qui lui déplaisaient, et d'infliger un échec à quelques-uns de ses +plus dévoués serviteurs. L'ambassadeur que nous avions alors auprès du +pape Grégoire XVI, le comte Septime de Latour-Maubourg, était un homme +parfaitement honorable, mais malade, inactif, et qui avait à Rome plus +de considération que d'influence. Il nous fallait là un homme nouveau, +bien connu pourtant du public européen, et dont le nom seul fût un +éclatant symptôme du caractère et de l'importance de sa mission. Je +donnai à M. de Latour-Maubourg le congé qu'il demandait à raison de +sa santé, et le Roi, sur ma proposition, nomma M. Rossi son envoyé +extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Rome par intérim. Ce +qu'un tel choix avait d'un peu étrange était, à mes yeux, son premier +avantage: Italien hautement libéral et réfugié hors d'Italie à cause +de ses opinions libérales, l'envoi de M. Rossi ne pouvait manquer de +frapper, je dirai plus d'inquiéter la cour de Rome; mais il y a des +inquiétudes salutaires, et je savais M. Rossi très-propre à calmer +celles qu'il devait inspirer, en même temps qu'à en profiter pour le +succès de sa mission. Ses convictions libérales étaient profondes, mais +larges et étrangères à tout esprit de système ou de parti; il avait la +pensée très-libre, quoique non flottante, et nul ne savait mieux que lui +voir les choses et les personnes telles qu'elles étaient réellement, +et contenir son action de chaque jour dans les limites du possible sans +cesser de poursuivre constamment son dessein. Hardi avec mesure, aussi +patient que persévérant, et insinuant sans complaisance, il avait l'art +de ménager et de plaire tout en donnant, à ceux avec qui il traitait, +l'idée qu'il finirait par réussir dans ses entreprises et par obtenir ce +qu'on lui contestait. Dans la vie politique et diplomatique, il était +de ceux qui n'emportent pas d'assaut et par un coup de force les places +qu'ils assiégent, mais qui les cernent et les pressent si bien qu'ils +les amènent à se rendre sans trop de colère et comme par une nécessité +acceptée. + +Il partit pour Rome vers la fin de 1844, visita, avant de s'y établir +officiellement, plusieurs points de l'Italie où il avait à coeur de +s'entretenir avec d'anciens amis; et je lui adressai, le 2 mars 1845, +des instructions ainsi conçues: + +«Monsieur, le fâcheux état de la santé de M. le comte de Latour-Maubourg +l'ayant obligé de demander un congé qui lui est accordé, le Roi vous +a donné un témoignage de haute confiance en vous désignant pour gérer +l'intérim de son ambassade à Rome, en qualité d'envoyé extraordinaire et +ministre plénipotentiaire. + +«Vous connaissez, monsieur, le caractère de bonne harmonie et d'intimité +qui préside à nos rapports avec le saint siége. Vous savez que le +souverain pontife se montre animé des sentiments les plus affectueux +pour la France et le Roi, et qu'il rend pleine justice à la sollicitude +éclairée du Roi et de son gouvernement pour le bien de la religion, +comme à leur désir sincère de seconder la juste influence et de +concourir à la prospérité et à l'éclat de l'Église de France. + +«Le Roi aime à compter, de son côté, sur la bienveillante amitié +du saint-père, et sur l'esprit de prudence et de conciliation qu'il +continue d'apporter dans l'appréciation des affaires souvent délicates +que les deux cours ont à traiter ensemble. Il espère que le concours +du chef de l'Église ne lui manquerait pas dans les circonstances où +il s'agirait de concilier les droits et les devoirs de la puissance +temporelle avec ceux de la puissance spirituelle, et de mettre les +nécessités modérées de la politique en harmonie avec les vrais intérêts +de la religion. + +«Une occasion grave se présente aujourd'hui de réclamer ce concours +bienveillant du souverain pontife; et c'est le premier comme le plus +important objet de la mission temporaire dont vous êtes chargé. + +«La société des jésuites, contrairement aux édits qui l'ont spécialement +abolie en France et aux lois qui prohibent les congrégations religieuses +non reconnues par l'État, a travaillé depuis quelque temps à ressaisir +une existence patente et avérée. Les jésuites se proclament hautement +eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites; ils possèdent, +dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de noviciat, +des chapelles, une organisation à part. Ils y forment une corporation +distincte du clergé séculier, observant des règles particulières, un +mode de vivre spécial, et obéissant à un chef étranger qui réside hors +de France. + +«Il y a là, d'une part, une violation évidente des lois de l'État et +de celles qui constituent la discipline de l'Église gallicane; d'autre +part, un danger pressant et grave pour l'État et pour la religion même. + +«Les jésuites n'ont jamais été populaires en France. La Restauration, +après les avoir tolérés quelque temps, a été obligée de sévir contre +eux par les ordonnances du 12 juin 1828. Un cri à peu près universel +s'élevait contre eux d'un bout à l'autre du royaume, et la mesure qui +fermait leurs colléges et les excluait de l'enseignement public fut +accueillie avec joie et reconnaissance. + +«Aujourd'hui, les mêmes plaintes éclatent, encore plus nombreuses +et plus vives. Le public s'émeut, s'inquiète et s'irrite à l'idée de +l'hostilité invétérée et active des jésuites pour nos institutions. On +les accuse de s'immiscer toujours dans la politique, et de s'associer +aux projets et aux menées des factions qui s'agitent encore autour de +nous. On leur attribue les plus violentes et les plus inconvenantes des +attaques auxquelles l'Université a été en butte dans ces derniers temps. +On redoute de voir le clergé ordinaire entraîné ou intimidé par leur +influence. Les grands corps de l'État, les Chambres, la magistrature +partagent ces dispositions et ces craintes. Et cet état des esprits +est devenu si général, si pressant, et pourrait devenir si grave que +le gouvernement du Roi regarde comme un devoir impérieux pour lui de +prendre les faits qui en sont la cause en très-grande considération, et +d'y apporter un remède efficace. + +«Il lui suffirait, pour donner satisfaction à l'esprit public, de +faire strictement exécuter les lois existantes contre les jésuites en +particulier, et généralement contre les congrégations religieuses non +autorisées dans le royaume. Ces lois sont toujours en vigueur; elles +assurent au gouvernement tous les moyens d'action nécessaires, et les +Chambres seraient bien plus disposées à les fortifier qu'à en rien +retrancher. Mais le gouvernement du Roi, fidèle à l'esprit de modération +qui règle toute sa conduite, plein de respect pour l'Église, et soigneux +de lui éviter toute situation critique et toute lutte extrême, préfère +et désire sincèrement atteindre, par une entente amicale avec le +saint-siége et au moyen d'un loyal concours de sa part, le but qu'il est +de son devoir de poursuivre. + +«C'est là, monsieur, ce que vous devez annoncer et demander au +saint-siége, en le pressant d'user sans retard de son influence et de +son pouvoir pour que les jésuites ferment leurs maisons de noviciat et +leurs autres établissements en France, cessent d'y former un corps, +et s'ils veulent continuer d'y résider, n'y vivent plus désormais qu'à +l'état de simples prêtres, soumis, comme tous les membres du clergé +inférieur, à la juridiction des évêques et des curés. La cour de +Rome, en agissant ainsi, n'aura jamais fait, de la suprême autorité +pontificale, un usage plus opportun, plus prévoyant, et plus conforme à +l'esprit de cette haute et tutélaire mission qui appelle le successeur +de saint Pierre à dénouer, par l'intervention de sa sagesse, ou à +extirper, par l'ascendant de sa puissance spirituelle, les graves +difficultés qui, dans les moments de crise ou d'urgence, pourraient +devenir, pour l'ordre ecclésiastique, de graves périls. + +«Vous connaissez trop bien, monsieur, la question dont il s'agit ici, +vous êtes trop pénétré des hautes considérations sur lesquelles il +importe d'appeler la plus sérieuse attention du souverain pontife, pour +que j'aie besoin d'y insister davantage, et pour que le gouvernement +du Roi ne se confie pas pleinement dans l'habileté avec laquelle +vous saurez les faire valoir. Nous regretterions bien vivement que le +saint-siége, par un refus de concours ou par une inertie que j'ai peine +à supposer, nous mît dans l'obligation de prendre nous-mêmes des mesures +que le sentiment public de la France et la nécessité d'État finiraient +par réclamer absolument.» + +Après avoir, le 11 avril 1845, présenté ses lettres de créance à +Grégoire XVI qui l'accueillit avec une bonté douce et qui, malgré sa +secrète sollicitude, prenait quelque plaisir à s'entretenir en italien +avec l'ambassadeur de France, M. Rossi se tint, pendant deux mois, +dans une attitude d'observation inactive, uniquement appliqué à bien +connaître les faits et les hommes, et à répandre autour de lui, sur ce +qu'il venait faire, une curiosité qu'il n'avait garde de satisfaire. Il +me rendit compte, le 27 avril, de ses observations, des motifs de son +immobilité apparente, et des résultats qu'il en attendait: + +«Deux hommes, m'écrivit-il, s'étaient emparés exclusivement de la +confiance du saint-père, le cardinal Lambruschini, secrétaire d'État, et +le cardinal Tosti, trésorier. La rivalité qu'on prétendait exister entre +eux n'était pas réelle; ils avaient, au contraire, une cause commune et +des ennemis communs. Seulement, la situation des affaires donnait plus +de prise contre le cardinal Tosti; c'est contre lui que se sont réunis +d'abord tous les efforts. Il a succombé. C'est contre Lambruschini +qu'on travaille en ce moment. Je ne crois pas qu'on vienne à bout de le +renverser. Il est infiniment plus habile que Tosti, et mieux ancré dans +l'esprit du pape. Mais tout naturellement au fait de ces menées, il +évite avec soin tout ce qui pourrait le compromettre et exciter les +clameurs du parti exagéré. Pour prévenir une chute, il se fait petit. +J'ai pu me convaincre par moi-même qu'il se croit menacé, car tout le +monde sait que, dans ce cas, il parle toujours de sa mauvaise santé, du +besoin qu'il aurait du repos, etc. Je l'ai vu il y a quatre jours, et il +n'a pas manqué de m'en parler. + +«Ceci tient à une situation générale. Le cardinal Lambruschini est à la +tête du parti génois. La réaction contre ce parti, qui n'était, il y a +quelques mois, qu'une velléité, s'est organisée depuis; elle est forte +dans ce moment; elle se compose surtout des cardinaux du pays romain +(_Statisti_) contre ceux qu'on appelle les cardinaux étrangers, bien +qu'italiens. Les forces paraissent se balancer. Ce sont des escarmouches +qui préludent à la bataille du conclave. + +«Voilà quant aux personnes. Les choses sont toujours dans un état +déplorable, et il n'y a, en ce moment, point d'amélioration à espérer. +Bien loin de songer à séculariser l'administration civile, le pape +ne veut employer, même parmi les prélats, que ceux qui se sont faits +prêtres. A cela s'ajoute l'absence de tout apprentissage et de toute +carrière régulière. Un prélat est apte à tout. Le _président des armes_ +était un auditeur de rote. C'est comme si nous prenions un conseiller +de cassation pour lui confier l'administration de la guerre. Quant aux +finances, c'est une plaie dont personne ne se dissimule la gravité. On +marche aujourd'hui à l'aide d'un expédient. Le gouvernement a acheté +l'apanage que le prince Eugène de Beauharnais avait dans les Marches. Il +l'a immédiatement revendu à une compagnie composée de princes romains +et d'hommes d'affaires. Les acheteurs verseront le prix dans le trésor +pontifical en plusieurs payements, longtemps avant l'époque où le +gouvernement pontifical devra payer la Bavière. C'est là l'expédient. En +définitive, c'est un emprunt fort cher. + +«Cette situation se complique des jésuites. Ils sont mêlés ici à tout; +ils ont des aboutissants dans tous les camps; ils sont, pour tous, un +sujet de craintes ou d'espérances. Les observateurs superficiels peuvent +facilement s'y tromper, parce que la _Société de Jésus_ présente trois +classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres +et de sciences, qui devinent peut-être les menées de leur compagnie, +mais qui y sont étrangers et peuvent de bonne foi affirmer qu'ils n'en +savent rien. La seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu +crédules, sincèrement convaincus de la parfaite innocence et abnégation +de leur ordre, et qui ne voient, dans les attaques contre les jésuites, +que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les +seconds les âmes pieuses. Sous ces deux couches se cache le jésuitisme +proprement dit, plus que jamais actif, ardent, voulant ce que les +jésuites ont toujours voulu, la contre-révolution et la théocratie, et +convaincus que, dans peu d'années, ils seront les maîtres. Un de leurs +partisans, et des plus habiles, me disait hier à moi-même: «Vous verrez, +monsieur, que, dans quatre ou cinq ans, il sera établi, même en France, +que l'instruction de la jeunesse ne peut appartenir qu'au clergé.» Il +me disait cela sans provocation aucune de ma part, uniquement par +l'exubérance de leurs sentiments dans ce moment; ils croient que des +millions d'hommes seraient prêts à faire pour eux, en Europe, ce qu'ont +fait les Lucernois en Suisse. + +«C'est là un rêve: il est vrai, au contraire, que l'opinion générale +s'élève tous les jours plus redoutable contre eux, même en Italie; +mais il est également certain que leurs moyens sont considérables; +ils disposent de millions, et leurs fonds augmentent sans cesse; leurs +affiliés sont nombreux dans les hautes classes; en Italie, ils les ont +trouvés particulièrement à Rome, à Modène et à Milan. A Milan, on tient +des sommes énormes à leur disposition, pour le moment où ils pourront +s'y établir et s'en servir. Je sais dans quelles mains elles se +trouvent. Ici, ils sont maîtres absolus d'une partie de la haute +noblesse qui leur a livré ses enfants. + +«Ce qui est important pour nous, c'est qu'il est certain et en quelque +sorte notoire que leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manière +toute particulière, vers deux points, la France et le futur conclave. +Au fond, ces deux points se confondent, car c'est surtout en vue de la +France qu'ils voudraient un pape qui leur fût plus inféodé que le pape +actuel. + +«Je suis convaincu que le saint-père ne se doute pas de toutes leurs +menées et de tous leurs projets. Je vais plus loin; je crois qu'il en +est de même de leur propre général, le père Roothaan; je ne le connais +pas; mais d'après tout ce qu'on m'en dit, il est comme le doge de Venise +dans les derniers siècles; le pouvoir et les grands secrets n'étaient +pas à lui; ils n'appartenaient qu'au conseil des Dix. + +«Telle est ici la situation générale. Voici la nôtre. Votre Excellence +me permettra de lui parler avec une entière franchise; il est important +de ne pas se faire d'illusion sur un état de choses qui peut devenir +grave d'un instant à l'autre. + +«Le saint-père et le gouvernement pontifical sont pénétrés d'une +admiration sincère pour le Roi, pour sa haute pensée, pour le système +politique qu'il a fait prévaloir. Sans bien comprendre tous les dangers +qu'on avait à vaincre, toutes les difficultés qu'on a dû surmonter, ils +sentent confusément qu'ils étaient au bord d'un abîme, et qu'ils doivent +leur salut à la politique du gouvernement du Roi. Leur reconnaissance +est vraie, mais elle n'est ni satisfaite, ni éclairée. Parce qu'on a +arrêté l'esprit de révolution et de désordre, ils sont convaincus qu'on +peut faire davantage et revenir vers le passé. Tout ce qu'on a fait pour +eux n'est pour eux qu'un à-compte. Ignorant jusqu'aux choses les plus +notoires chez nous, ne voyant la France et l'Europe qu'à travers trois +ou quatre méchants journaux, ne recevant d'informations détaillées que +d'un côté, car les hommes sensés et modérés n'osent pas tout dire, de +peur d'être suspectés et annihilés, les chefs du gouvernement pontifical +partagent au fond, dans une certaine mesure, les espérances des +fanatiques; seulement, ils n'ont pas la même ardeur, la même impatience; +ils comptent sur le temps, sur les événements, sur leur propre inaction; +ils se flattent de gagner sans jouer. Ils ne feront rien contre le Roi, +sa dynastie, son gouvernement; mais ils aimeraient bien ne rien +faire aussi qui pût déplaire aux ennemis du Roi, de la France, de nos +institutions. Tout ce qu'ils ont de lumière, de raison, de prudence +politique est avec nous et pour nous; leurs antécédents, leurs préjugés, +leurs souvenirs, leurs habitudes sont contre nous. Quand on pense que +c'est à de vieux religieux que nous avons à faire, on comprend combien +il est difficile de leur faire sentir les nécessités des temps modernes +et des gouvernements constitutionnels; nous ne leur parlons que de +choses obscures pour eux et désagréables; nos adversaires ne les +entretiennent que de pensées qu'ils ont toujours nourries; nous +contrarions tous leurs souvenirs et leurs penchants; nos adversaires les +réveillent et les caressent. + +«Dans cet état de choses, ce n'est pas par quelques entretiens +officiels, de loin en loin, avec le cardinal secrétaire d'État et le +préfet de la Propagande, qu'on peut traiter ici avec succès les affaires +du Roi. Il n'y a ici ni une cour, ni un gouvernement tels qu'on en voit +et conçoit ailleurs. Il y a un ensemble très-compliqué et _sui generis_. +Le mode d'action ne peut pas être ici le même que partout ailleurs. + +«Sans doute, à la rigueur, grâce à l'autorité morale du Roi et à +l'importance politique de la France, il ne serait pas impossible +d'enlever ici une question comme à la pointe de l'épée. Quand on ne leur +laisserait absolument d'autre choix que de céder ou de se brouiller +avec la France, ils céderaient. Mais ce moyen violent ne pourrait être +employé que dans un cas extrême, et les exceptions ne sont pas des +règles de conduite. + +«Comme règle de conduite, il ne faut pas oublier que rien d'important +ne se fait et ne s'obtient ici que par des influences indirectes et +variées. Ici les opinions, les convictions, les déterminations ne +descendent pas du haut vers le bas, mais remontent du bas vers le haut. +Celui qui, par une raison ou par une autre, plaît aux subalternes ne +tarde pas à plaire aux maîtres. Celui qui n'a plu qu'aux maîtres se +trouve bientôt isolé et impuissant. + +«Les influences subalternes et toutes-puissantes sont de trois espèces: +le clergé, le barreau et les hommes d'affaires, ce qui comprend les +hommes de finance et certains comptables, race particulière à Rome et +qui exerce d'autant plus d'influence qu'elle seule connaît et fait les +affaires de tout le monde. Qu'une vérité parvienne à s'établir dans +les sacristies, dans les études et dans les _computisteries_, rien n'y +résistera, et réciproquement. + +«Votre Excellence voit dès lors quel est le travail à entreprendre ici +si on veut réellement se mettre à même de faire les affaires du Roi et +de la France sans violence, sans secousse, sans bruit. Je dois le +dire avec franchise; ce travail n'a pas même été commencé. J'ai trouvé +l'ambassade tout entière n'ayant absolument de rapports qu'avec les +salons de la noblesse qui sont, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous +l'écrire, complétement étrangers aux affaires et sans influence aucune. +Je les fréquente aussi, et je vois clairement ce qui en est. Un salon +politique n'existe pas à Rome. + +«Cet état de choses me semble fâcheux et pourrait devenir un danger. +Les amis de la France se demandent avec inquiétude quelle serait son +influence ici si, par malheur, un conclave venait à s'ouvrir. A la +vérité, la santé du saint-père me paraît bonne; il a bien voulu m'en +entretenir avec détail, et la gaieté même de l'entretien confirmait les +paroles de Sa Sainteté. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a ici des +personnes alarmées ou qui feignent de l'être; elles vont disant que +l'enflure des jambes augmente, que le courage moral soutient seul un +physique délabré et qui peut tomber à chaque instant. Encore une fois, +ces alarmes me paraissent fausses ou prématurées; en parlant de ses +jambes, le pape m'a dit lui-même que, très-bonnes encore pour marcher, +elles étaient un peu roides pour les génuflexions, et que cela le +fatiguait un peu. A son âge, rien de plus naturel, sans que cela annonce +une fin prochaine. Quoi qu'il en soit, l'ouverture prochaine d'un +conclave n'est pas chose impossible et qu'on puisse perdre de vue. Dans +l'état actuel, nous n'aurions pas même les moyens de savoir ce qui s'y +passerait; notre influence serait nulle. + +«C'est ainsi qu'avant de songer aux instructions particulières que Votre +Excellence m'a données, je crois devoir m'appliquer avec le plus grand +soin à modifier notre situation ici. Autrement, il serait impossible +à qui que ce fût d'y servir utilement le Roi et la France. Mes +antécédents, mes études, la connaissance de la langue et des moeurs me +rendent cette tâche particulière moins difficile qu'à un autre; il n'est +pas jusqu'aux clameurs de quelques fanatiques contre ma mission qui ne +m'aient été utiles; car, il faut bien le savoir, l'esprit des Romains +est porté à la réaction; ils n'aiment pas qu'on leur impose des opinions +toutes faites sur les hommes; on n'a réussi qu'à exciter la curiosité +sur mon compte, et ce mouvement m'est favorable. Un des premiers curés +de Rome disait hier en pleine sacristie: _Di quei diavoli là vorrei +che ne avessimo molti_.--«Je voudrais que nous eussions beaucoup de ces +diables-là.» + +L'attitude et le travail tranquille de M. Rossi ne tardèrent pas à +porter leurs fruits; il m'écrivit le 8 mai: «L'état d'isolement et de +passivité où vivait l'ambassade de France est déjà sensiblement modifié. +J'ai trouvé, sous ce rapport, encore plus de voies ouvertes et de +facilités que je ne l'espérais d'abord. La _curia_ (notre mot de +_barreau_ ne rend pas bien l'idée que je veux exprimer), la _curia_, +dis-je, se range ouvertement de notre côté. Le clergé italien est +surpris et flatté de voir cultiver avec lui des rapports qui avaient +été complétement négligés. Bien loin de nous fuir, il nous témoigne +empressement et reconnaissance. Des hommes considérables par leur +intimité en hauts lieux m'ont fait insinuer qu'ils avaient été induits +en erreur sur mon compte, et qu'ils savaient maintenant à quoi s'en +tenir sur les fables et les médisances d'un certain salon où règne en +maître l'assistant général français des jésuites à Rome. + +«Voilà quant aux personnes. Quant aux choses, voici mon plan. Je fais +tout juste le contraire de ce que tout le monde s'attendait à me voir +faire. Tout le monde croyait que j'arrivais armé de toutes pièces pour +exiger je ne sais combien de concessions et mettre l'épée dans les reins +au gouvernement pontifical. Comme il est facile de le penser, on s'était +cuirassé pour résister, et les ennemis de la France se réjouissaient, +dans leurs conciliabules, des échecs que nous allions essuyer. Je n'ai +rien demandé, je n'ai rien dit, je n'ai rien fait; je n'ai pas même +cherché, dans mes entretiens avec les personnages officiels, à faire +naître l'occasion d'aborder certaines matières. Ce silence, cette +inaction apparente ont surpris d'abord et troublé ensuite. Il est arrivé +ce qu'il était facile de prévoir. De simples ecclésiastiques, puis +des prélats, puis des cardinaux sont venus vers moi, et ont cherché à +pénétrer ma pensée, sans pouvoir me cacher leurs inquiétudes. Sous +ce rapport, les débats de la Chambre des pairs et les interpellations +annoncées par M. Thiers à la Chambre des députés nous servent à +merveille. Je réponds à tous très-froidement, et d'un ton d'autant plus +naturel que ma réponse n'est que l'exacte vérité: je dis que je ne vois, +dans ce qui se passe et se prépare, rien de surprenant ni d'inattendu; +il arrive précisément ce que, au mois d'octobre dernier, dans mon +court passage à Rome, je m'étais permis d'annoncer au saint-père et +au cardinal Lambruschini; il eût été facile de prévenir l'attaque qui +paraît imminente; mais ce n'était pas ma faute si, au lieu de tenir +compte des paroles d'un serviteur du Roi, qui doit connaître la France +et qui n'avait aucun intérêt à tromper le saint-siége, on a préféré les +conseils de quelques brouillons et de quelques fanatiques. Imposer les +jésuites à la France de 1789 et de 1830 était une pensée si absurde +qu'on était embarrassé pour la discuter sérieusement; les jésuites +fussent-ils des anges, il n'y avait pas de puissance qui pût les +réhabiliter dans l'opinion publique de France; vrai ou faux, on +n'ôterait de la tête de personne qu'ils étaient les ennemis de nos +institutions. Après tout, le jésuitisme n'est qu'une forme, une forme +dont l'Église s'est passée pendant quinze siècles; et pour moi, humble +laïque, il ne m'est pas donné de comprendre comment, par engouement +pour une forme que l'opinion publique repousse, on ose compromettre +les intérêts les plus substantiels de la religion et de l'Église. Je +laissais à la conscience si éclairée du saint-père à juger s'il devait, +par amour pour les jésuites, provoquer une réaction qui, comme toutes +les réactions, pouvait si aisément dépasser le but, et atteindre ce qui +nous est, à tous, si cher et si sacré! + +«Ces idées développées, tournées et retournées de mille façons, +commencent à faire leur chemin et à monter du bas vers le haut. C'est la +route qu'il faut suivre ici. L'alarme est dans les esprits, et je sais +positivement qu'elle est arrivée jusqu'au saint-père. Mes paroles ont +été d'autant plus efficaces qu'elles n'ont été accompagnées d'aucune +démarche. Le saint-père déplore les préjugés de la France à l'égard des +jésuites; mais jusqu'ici il se borne à répéter ce que les chefs de +la compagnie de Jésus ont décidé tout récemment, après une longue +délibération sur leurs affaires en France. Ils ont décidé qu'en aucun +cas ils ne devaient donner à leurs amis le chagrin et l'humiliation +d'une retraite volontaire, et que mieux valait pour eux être frappés que +reculer. Je sais qu'ils ont porté cette résolution à la connaissance du +pape, et j'ai des raisons de croire que le cardinal Lambruschini ne l'a +pas désapprouvée. + +«Mais, d'un autre côté, l'opinion qu'il est absurde de sacrifier aux +jésuites les intérêts de Rome, dans un pays comme la France, prend tous +les jours plus de poids et plus de consistance dans les sacristies, dans +la prélature, dans le sacré collége. Je sais en particulier de trois +cardinaux, dont deux sont des hommes influents et ayant, plus que tous +autres, leur franc parler avec le saint-père, je sais, dis-je, qu'ils ne +ménagent point leurs paroles à ce sujet, et qu'ils accusent sans détour +le gouvernement pontifical d'impéritie. + +«J'ai demandé une audience au saint-père. Ce n'est pas dans le but de +prendre l'initiative près de lui; je veux seulement qu'il ne puisse pas +dire que, dans un moment qu'il regarde comme critique, il ne m'a pas +vu. S'il n'aborde pas lui-même la question, je laisserai, au flot +de l'opinion que nous avons créée et développée, le temps de monter +davantage encore et de devenir plus pressant. Les débats de la Chambre +des députés viendront peut-être nous aider. Ce qu'il nous faut, ce me +semble, c'est que le gouvernement pontifical vienne à nous au lieu de +nous recevoir, nous, en suppliants. C'est là le but du plan que j'ai +cru devoir suivre. C'est aussi la pensée qui commence à se répandre ici. +Hier soir, dans une société nombreuse et choisie d'ecclésiastiques, on +disait hautement: «Nous ne savons rien de la France; nous ne comprenons +pas le jeu de cette machine; on ne peut faire ici que des fautes. +Pourquoi ne pas consulter le ministre du Roi? M. Rossi connaît la France +et Rome; il est membre actif de l'une des Chambres. Nous pouvons nous +expliquer avec lui; Sa Sainteté n'a pas besoin, avec lui, d'interprète. + +«Hélas! ils disaient plus vrai qu'ils ne le croyaient peut-être, car +Votre Excellence ajouterait probablement peu de foi à mes paroles si je +lui disais à quel degré d'ignorance on est ici sur ce qui concerne la +France et le jeu de nos institutions. Votre Excellence ne croira pas que +des hommes considérables ont pris les interpellations annoncées de M. +Thiers pour un projet de loi que la chambre des députés a peut-être voté +à l'heure qu'il est contre les jésuites; et ils me demandaient gravement +quel serait, à mon avis, le partage des votes au scrutin, et si la +chambre des pairs adopterait ce projet. Dissiper peu à peu toutes ces +erreurs et faire enfin comprendre la France n'est pas une des moins +importantes parmi les tâches que doivent s'imposer les représentants du +Roi à Rome.» + +Je compris et j'approuvai la réserve patiente de M. Rossi: «Je ne vous +presse point, lui écrivis-je[109]; prenez le temps dont vous aurez +besoin et le chemin qui vous convient. Je veux seulement vous avertir +qu'ici la question s'échauffe. Qu'autour de vous on soit bien convaincu +qu'elle est sérieuse. Quand on est gouvernement, on ne dort pas tant +qu'on veut, ni quand on veut.» + +[Note 109: Le 17 avril 1845.] + +Les interpellations de M. Thiers m'auraient réveillé le 2 mai, si +j'avais dormi. Non qu'elles fussent violentes et embarrassantes pour +le cabinet; l'opposition ne blâma point notre tentative de résoudre la +question des jésuites par un concert avec la cour de Rome; mais elle +insista fortement pour que, si ce résultat n'était pas bientôt obtenu, +les lois de l'État reçussent leur pleine exécution. Elle espérait que la +négociation échouerait et entraînerait pour le cabinet un grave échec. +La majorité, au contraire, désirait vivement notre succès, et avait à +coeur de nous prêter force en nous témoignant à la fois sa confiance +et sa ferme résolution d'en appeler au pouvoir temporel français si le +pouvoir spirituel romain n'en prévenait pas la nécessité. Après deux +jours de discussion, la Chambre déclara par un vote presque unanime: +«que, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois +de l'État, elle passait à l'ordre du jour.» + +J'écrivis à M. Rossi[110]: «Le Roi ne désapprouve point votre inaction +depuis votre arrivée; il comprend la nécessité de votre travail +préparatoire, et s'en rapporte à vous quant au choix du moment opportun +pour notre initiative. Pourtant, il s'étonne et s'inquiète un peu de +cette attitude inerte quand tout le monde sait que vous êtes allé à Rome +avec une mission spéciale et laquelle. Il craint que nous n'y perdions +un peu de dignité et d'autorité. Il est frappé que le cardinal +Lambruschini se soit naguère absenté de Rome, et il y trouve quelque +impertinence en même temps que beaucoup de timidité. Il se demande si, +pour le succès même, il ne convient pas de nous montrer un peu plus +pressés, un peu plus hautains, et de faire un peu plus sentir à la cour +de Rome qu'elle nous doit, et que, pour elle-même, elle a besoin de +prendre ce que nous désirons en grande et prompte considération. + +[Note 110: Le 19 mai 1845.] + +«Ne voyez, dans ce que je vous dis là, rien de plus que ce qui y est +textuellement. Ne faites rien de plus que ce qui, après y avoir bien +pensé, vous paraîtra, à vous-même, bon et efficace. Je vous transmets +l'impression du Roi telle qu'elle est, sans plus ni moins, avec ses +mélanges et ses doutes. Une circonstance l'a un peu confirmée en lui. Le +nonce Fornari est arrivé à Neuilly avant-hier soir, évidemment crêté +à dessein, faisant le grognon et le brave, se plaignant du débat de la +Chambre, de l'attitude du gouvernement, s'étonnant qu'on eût accepté +ce qu'il appelait une défaite, et donnant à entendre que le pape ne +consentirait pas à en prendre sa part. Le Roi l'a reçu très-vertement: +«Vous appelez cela une défaite! En effet, dans d'autres temps, c'en eût +été une peut-être; aujourd'hui, c'est un succès, grâce aux fautes du +clergé et de votre cour. Nous sommes heureux de nous en être tirés à +si bon marché. Savez-vous ce qui arrivera si vous continuez de laisser +marcher et de marcher vous-mêmes dans la voie où l'on est? Vous vous +rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église +fermée pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un +archevêché et plus d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a +annoncé qu'il recevrait les jésuites dans son palais si on fermait leur +maison. C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai +désolé. Ce sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour +mon gouvernement. Mais ne vous y trompez pas; je ne risquerai pas ma +couronne pour les jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que les +leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais moyens +de servir la religion. On me parle sans cesse de la confiance et de +l'affection que Sa Sainteté me porte, et j'en suis très-reconnaissant. +Que Sa Sainteté me les témoigne donc quand l'occasion en vaut la peine; +qu'elle fasse son devoir comme je fais le mien. Mandez-lui ce que je +vous dis là, monsieur le nonce, et comme je vous le dis. Je veux au +moins qu'on sache bien à Rome ce que je pense, car je ne veux pas +répondre de l'ignorance où vous vivez tous et de ses conséquences.» + +«Le nonce, fort troublé, a complètement changé de ton et promis d'écrire +tout ce que lui disait le Roi, et de l'écrire de manière à faire +impression. Le Roi a vu, dans sa visite et dans son attitude, +rapprochées de l'absence du cardinal Lambruschini peu après votre +arrivée à Rome, un petit plan conçu dans l'espoir de nous intimider un +peu, et de se soustraire aux embarras de la question, en nous amenant +nous-mêmes à la laisser traîner d'abord, et puis tomber. Je crois la +conjecture du Roi fondée, et je suis bien aise qu'il ait frappé un peu +fort. Il ne faut pas qu'on croie à Rome qu'avec de la procrastination +et de l'inertie on éludera une question qui est sérieuse et qu'il faut +traiter sérieusement.» + +Avant même que cette lettre lui arrivât, et par sa propre impulsion, M. +Rossi avait senti que le moment d'agir était venu. Il m'écrivit le 28 +mai 1845: «Je travaille à la rédaction d'un _Memorandum_ qui contiendra +le résumé de ce que j'ai dit hier, dans un entretien de près de deux +heures avec le cardinal Lambruschini. Ce _memento_ est nécessaire pour +lui, pour le pape, pour les cardinaux que le saint-père consultera. +C'est vous dire qu'au travail indirect, dont je suis de plus en plus +satisfait, j'ai joint hier, pour la première fois, la négociation +directe. A son retour de Sabine, j'ai laissé le cardinal tranquille +pendant les cérémonies de la Fête-Dieu et les consécrations d'évêques +auxquelles il devait assister ces jours derniers. En attendant, je +recevais de lui des marques publiques et recherchées de considération et +de courtoisie. C'était dire aux nombreux prélats et diplomates qui nous +entouraient:--Vous le voyez: je suis dans les meilleurs rapports avec +le ministre de France.--Ces préliminaires ne se sont pas démentis dans +notre entretien d'hier; je n'ai retrouvé aucune de ces façons que je +connais bien et qui sont, chez lui, l'indice certain de la résistance et +du parti pris. Tout en déplorant les _préjugés_ de la France à l'endroit +des jésuites, il ne déplorait pas moins leurs imprudences et leurs +témérités. Ce qui l'a le plus vivement frappé, c'est un parallèle que +j'ai fait entre la question des jésuites et celle du droit de visite. Et +quand je lui ai dit, comme une confidence, qu'après tout l'Angleterre, +ce grand pays, ce grand gouvernement avait compris qu'il était +impossible et dangereux de lutter contre une opinion générale, et +consentait, dans l'affaire du droit de visite, aux demandes de la +France, il n'a pu contenir ses sentiments. Évidemment il se réjouissait +à la fois d'un résultat utile au gouvernement du Roi, et d'un exemple +auquel, dans les conseils de Sa Sainteté, il sera difficile de résister. +Ce premier entretien n'a été, pour ainsi dire, que l'exposition; +il devait, ainsi qu'il l'a fait, se réserver de tout soumettre au +saint-père; mais l'impression qu'il m'a laissée a été de nature à +confirmer mes espérances. + +«J'apprends, d'un autre côté, car je suis bien servi, que notre travail +indirect porte ses fruits. Dans la _curia_, dans la banque, dans la +prélature, l'émotion se propage; des personnages éminents ont porté +jusqu'au pape des conseils de modération et de prudence. Bref, notre +armée devient tous les jours plus nombreuse, plus active et plus forte. +Je n'ai pas le temps d'entrer aujourd'hui dans les détails, mais je suis +content. + +«De leur côté, les jésuites ne se donnent pas de repos; leur général a +un avantage que je n'ai pas, celui de pouvoir se rendre sans façon chez +le pape, aussi souvent qu'il le veut. Il n'y manque pas. Il n'est pas +moins vrai que la question, telle que je l'ai posée dans mes entretiens +et qu'on la reproduit, l'embarrasse et le compromet, car mon thème est: +«Dissoudre la congrégation des jésuites pour sauver les autres.» Je sais +qu'en entendant répéter cela, il s'est écrié: «Mieux vaut périr tous +ensemble.» Mais cela n'a pas fait fortune ici. Il ne pouvait rien dire +qui nous fût plus utile. + +«En résumé, je ne puis encore rien affirmer; mais j'espère, et mes amis +partagent mes espérances. Mon plan, vous le voyez. D'abord, travail +inofficiel et préparatoire; c'est fait, et cela continue. Puis +discussion officielle et orale; je l'ai commencée hier avec le +secrétaire d'État; je vais la continuer énergiquement avec lui, avec le +pape et avec les cardinaux les plus influents. Ils sont bien prévenus et +m'attendent. En remettant la note verbale, je laisserai pressentir, au +besoin, une note officielle. Je puis me tromper; mais, à supposer qu'on +l'attende, je ne crois pas qu'on résiste à ce dernier coup. + +«_Post-scriptum._--Un courrier m'apporte, en ce moment, votre lettre +particulière du 19 mai. Rien de meilleur, de plus à propos, de plus +efficace que le discours du Roi au nonce. Il nous aide puissamment. Le +nonce réflétait Rome. Ici, on était de même rogue et colère d'abord; on +a changé de ton et de contenance; comme je vous le dis, on est, à notre +égard, d'une courtoisie recherchée. Croyez que nous n'avons rien perdu +ici ni en dignité, ni en autorité. Mon inaction apparente les avait, au +contraire, fort inquiétés et troublés. Notre action est, dans ce +moment, d'autant plus efficace que nous les saisissons affaiblis par une +explosion sans résultat.» + +Cinq jours à peine écoulés, le 2 juin 1845, M. Rossi m'envoya copie du +_memorandum_ qu'il avait remis au cardinal Lambruschini: «En lui portant +moi-même cette pièce avant-hier, me disait-il, j'ai eu avec lui un +second entretien très-serré et très-pressant; non, à vrai dire, pour +répondre à ses objections, il ne m'en faisait guère, mais pour lui faire +sentir la nécessité d'une résolution prompte et vigoureuse. Je n'ai rien +trouvé, en lui, de la colère qu'on lui supposait et des propos qu'on lui +attribuait pendant son séjour à Sabine. Probablement, il lui est arrivé +ce qui est arrivé au saint-père et à plus d'un cardinal et d'un prélat; +le premier mouvement aura été un mouvement d'humeur, et ce mouvement +aura été accompagné de quelques paroles peu modérées que le parti +jésuitique aura recueillies et exagérées. En laissant passer ces +premiers moments dans une inaction apparente, nous avons évité le danger +d'une réponse précipitée et négative, derrière laquelle on se serait +ensuite retranché au nom de la conscience. Aujourd'hui, la réflexion +prend le dessus, sous l'influence de l'opinion générale qui se prononce +de plus en plus dans notre sens. + +«Au fond, le cardinal Lambruschini s'est borné à me dire que ce que nous +demandions, et qui nous paraissait si simple, _était beaucoup pour un +pape_, et que cela était d'autant plus grave que M. Odilon Barrot +avait donné à entendre, dans la Chambre, que ce ne serait là qu'un +commencement. La réponse était trop facile. Je l'ai faite, et le +cardinal, au lieu d'insister, m'a assuré avec empressement et intérêt +que l'affaire serait sans retard soumise au pape et à son conseil: +«Vous pouvez être parfaitement tranquille, m'a-t-il dit en finissant; +indépendamment du _memorandum_, aucun des faits dont vous m'ayez donné +connaissance, des renseignements que vous m'avez fournis, des arguments +que vous avez développés, ne sera négligé dans mon rapport. Tout sera +mis sous les yeux du saint-père et de son conseil.» + +Le _memorandum_ était conçu en ces termes: «La Société des jésuites, +contrairement aux lois de l'État et aux édits qui l'ont spécialement +abolie en France, a voulu de nouveau pénétrer et s'établir dans le +royaume. Dispersée, sous l'Empire, par le décret du 22 juin 1804, +frappée, sous la Restauration, par les arrêts des cours souveraines, les +délibérations des Chambres et les mesures de l'administration, elle n'en +a pas moins cru pouvoir se répandre en France après la Révolution de +1830. + +«Ses commencements furent timides et peu connus; mais, quelques années +après, abusant d'une tolérance qu'ils ne devaient attribuer qu'à la +modeste et prudente obscurité de leurs premiers établissements, les +jésuites ont travaillé à ressaisir une existence publique. Ils se +proclament hautement eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites; +ils possèdent dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de +noviciat, des chapelles, une organisation complète. Ils y forment une +corporation nombreuse, distincte du clergé séculier. Ces faits ne sont +plus contestés aujourd'hui; le public en a trouvé la preuve éclatante et +complète dans les débats d'un procès criminel. + +«Un autre fait non moins patent, c'est que l'opinion publique, d'accord +avec les lois du pays, avec les résolutions des Chambres, avec les +arrêts de la magistrature, repousse invinciblement tout établissement +des jésuites dans le royaume. + +«Ce n'est pas d'aujourd'hui que les jésuites rencontrent en France une +répugnance générale; cette répugnance pourrait en quelque sorte être +appelée historique. La Restauration elle-même dut la reconnaître +lorsque, en 1828, elle réprima ce qu'elle avait jusque-là toléré. + +«Les plaintes qui se firent entendre alors éclatent aujourd'hui avec +plus d'unanimité et de force. Le public s'émeut, s'inquiète et +s'irrite à l'idée, juste ou non, de l'hostilité des jésuites pour nos +institutions. On peut ne pas partager cette opinion et la traiter de +préjugé; elle n'en est pas moins un fait réel, pressant et très-grave +qu'il importe d'apprécier dans toute son étendue. + +«On accuse les jésuites de s'immiscer sans cesse dans la politique; on +craint de les voir s'associer aux menées des factions; on leur attribue +les plus violentes et les plus inconvenantes des attaques auxquelles les +plus grandes institutions de l'État ont été en butte dans ces derniers +temps. On redoute l'influence qu'ils pourraient exercer sur le clergé +ordinaire; et il importe de ne pas oublier que les grands pouvoirs +publics, les Chambres et la magistrature, partagent ces dispositions et +ces craintes. + +«Dans cet état des esprits, le gouvernement du Roi avait regardé comme +un devoir impérieux pour lui de prendre en très-grande considération les +faits qui seuls en sont la cause, et d'y apporter un remède. + +«Un fait nouveau et de la plus haute gravité est venu s'ajouter à ceux +que le gouvernement connaissait déjà, et qui lui avaient fait sentir la +nécessité de mettre fin à une tolérance qu'on s'était appliqué à rendre +impossible. + +«L'existence de la corporation des jésuites en France, qui avait déjà +occupé la Chambre des pairs, a été déférée, au moyen d'interpellations, +à la Chambre des députés. Le _Moniteur_ a fait connaître à l'Europe +les détails et l'issue du débat mémorable qui s'en est suivi. On sait +qu'après avoir explicitement reconnu, avec le gouvernement: + +«1º Que les lois contraires à l'établissement de toute congrégation de +jésuites en France sont en pleine vigueur; + +«2º Que le moment était arrivé d'appliquer ces lois; + +«La Chambre a adopté, à la presque unanimité des suffrages, un ordre du +jour motivé, portant _qu'elle se reposait sur le gouvernement du soin de +faire exécuter les lois de l'État_. + +«Ce résultat mérite d'être profondément médité, car le parti +conservateur y a concouru comme l'opposition; et ce concours n'a été, +à le bien comprendre, qu'une preuve du prix que la Chambre attache au +maintien des bons rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir +temporel. + +«Il est notoire, en effet, que les choses de la religion avaient pris +en France, depuis plusieurs années, une vigueur nouvelle. Le Roi et son +gouvernement trouvaient dans ce progrès une heureuse récompense de leurs +efforts pour la prospérité et l'éclat de l'Église de France. Les esprits +s'humiliaient, devant les autels, à la parole de Dieu, comme ils se +pliaient, dans le monde, à la discipline de la loi et au respect des +institutions nationales. L'ordre et la paix, ces incomparables +bienfaits dus à la haute sagesse du Roi, secondaient en même temps le +développement progressif des libertés publiques et celui des sentiments +religieux; et la religion, à son tour, par sa légitime influence, +raffermissait l'ordre et tous les principes tutélaires des sociétés +civiles. Rien ne troublait alors cette bonne harmonie entre l'Église et +l'État. + +«Il est également notoire que ce progrès visible s'est trouvé tout à +coup interrompu. Le jour où la congrégation des jésuites, déchirant par +une confiance inexplicable le voile qui la cachait aux yeux du public, a +voulu que son nom vînt se mêler à la discussion des affaires du pays, ce +jour-là les alarmes ont succédé à la sécurité, les plaintes à la bonne +harmonie, les violents débats à la paix. Le zèle religieux, devenu +fanatisme et emportement chez quelques-uns, s'est proportionnellement +refroidi chez les autres. La présence des jésuites trouble les esprits, +envenime et dénature les questions. Eux présents, le bien est devenu +difficile, on peut même dire impossible. Faut-il s'étonner que la +Chambre des députés demande instamment la dissolution d'une congrégation +qui, loin d'être un secours, un moyen d'influence pour la religion, pour +l'Église, pour l'État, n'est qu'une entrave et un obstacle? + +«Il est en même temps évident, pour tout observateur impartial, que +le sentiment des Chambres françaises est aussi modéré que ferme. La +congrégation des jésuites est la seule congrégation religieuse qui ait +suscité le débat, la seule dont on ait demandé la dissolution. Pleine de +dévouement pour la religion et pour l'Église, la France est disposée à +rendre au clergé, en respect et en protection, ce qui sera retiré aux +jésuites en influence et en pouvoir. Et quant aux jésuites eux-mêmes, en +même temps qu'on veut la dissolution de la congrégation, de ses maisons, +de ses noviciats, nul ne songe à expulser ni à molester les individus +qui, quelle que soit d'ailleurs leur condition personnelle, ne +s'associeront pas d'une manière prohibée par les lois. + +«La question est donc bien simple aujourd'hui; il importe d'en poser +nettement les termes. + +«La congrégation des jésuites ne peut exister dans le royaume; elle doit +être dissoute sans retard. Le gouvernement du Roi avait reconnu qu'une +tolérance prolongée serait un désordre et un péril; il s'est trouvé +d'accord avec la Chambre des députés; il doit aujourd'hui acquitter +pleinement, loyalement, l'engagement qu'il a pris à la face du pays. +Reste à choisir le mode d'exécution. + +«Il en est deux, bien différents l'un de l'autre, surtout à l'égard de +l'Église et de ses rapports avec l'État et la France: la dissolution par +l'intervention du pouvoir spirituel, ou la dissolution par l'action du +pouvoir civil. + +«Les préférences du gouvernement du Roi pour le premier de ces deux +partis ont été clairement indiquées. Sans doute il lui aurait suffi, +pour donner satisfaction à l'esprit public, de faire strictement +exécuter les lois contre toutes les congrégations religieuses non +autorisées dans le royaume. Ces lois, dont on vient de reconnaître +formellement l'existence et la force, lui assuraient tous les moyens +d'action nécessaires; mais, fidèle à l'esprit de modération qui règle +toute sa conduite, plein de respect pour l'Église et jaloux de lui +éviter toute situation critique et toute lutte extrême, il a voulu +atteindre, par une entente amicale avec le saint-siége et au moyen d'un +loyal concours de sa part, le but qu'il est de son devoir de poursuivre. + +«En s'adressant à la cour de Rome, en lui demandant de prévenir par +son intervention l'action du pouvoir civil, le gouvernement du Roi a +l'intime conviction qu'il rend un service signalé à l'Église en général, +et en particulier au clergé français. La dispersion de la congrégation +des jésuites une fois opérée par l'autorité du saint-siége, les esprits +seront apaisés; la cause du clergé se séparera de la cause des jésuites; +toutes les questions se trouveront ramenées à leur état naturel; les +préventions se dissiperont, les craintes disparaîtront, et les +rapports de l'Église et de l'État deviendront faciles, car la France +reconnaissante sera pleine de confiance dans la sagesse, la prudence et +la modération du saint-siége. + +«La conscience si éclairée du saint-père ne peut hésiter à donner un +ordre que les jésuites, s'il sont réellement animés, ainsi qu'on aime +à le croire, d'un amour sincère et désintéressé de la religion, doivent +eux-mêmes implorer. Ils ne peuvent plus être en France qu'une occasion +de désordres, de violences, d'impiété, de tous les écarts auxquels +se livrent si facilement les esprits agités et irrités. Et comme la +dissolution de leurs maisons, de leurs noviciats, de leur corps est +inévitable, ils doivent préférer, à une dissolution opérée par la main +du pouvoir civil, une dispersion paisible, en obéissance à un ordre de +leur chef suprême et absolu, le souverain pontife. + +«Si le concours bienveillant du souverain pontife manquait au Roi dans +cette occasion si pressante et si grave, les lois de l'État devraient +avoir leur plein et libre cours. Les préfets, les procureurs généraux +recevraient l'ordre de les mettre à exécution. Le bruit serait grand, +le retentissement aussi. Les imprudences seraient possibles, et le +gouvernement, engagé malgré lui dans une voie qu'il aurait voulu éviter, +se verrait forcé de pourvoir à toutes les nécessités de la situation; +car il a des droits sacrés à défendre, et bien d'autres intérêts +à protéger que ceux de quelques congrégations qui, après tout, ne +constituent pas le clergé, l'Église, le catholicisme. + +«La France, qui connaît le recours que le gouvernement du Roi adresse +au Saint-Père, et qui applaudit à cette démarche, la France, +douloureusement surprise de ne pas la voir accueillie, établirait +peut-être, entre la cause de Rome, de l'Église, du clergé, et la cause +des jésuites, une confusion regrettable qui n'existe pas aujourd'hui. +Il est facile de se représenter les déplorables conséquences de cette +erreur. + +«En écartant, par son autorité légitime et reconnue, les complications +d'une exécution fâcheuse, en prévenant, par une sage intervention, des +actes qui pourraient altérer gravement les bons rapports de l'État avec +l'Église, et porter, aux intérêts du clergé qui se serait imprudemment +associé aux jésuites, une atteinte plus ou moins profonde, le pouvoir +spirituel rendra à la religion un immense service, et lui fera regagner +en un seul jour le terrain qu'elle a visiblement perdu. + +«Il importe d'insister sur ce point. Permettre qu'une méprise de +l'opinion publique en France, confondant la cause de l'Église et celle +des jésuites, semble réunir le clergé et cette congrégation sous le même +drapeau, ce serait causer à la religion le plus grand dommage qu'elle +ait subi depuis les plus mauvais jours de la Révolution. + +«La bonne harmonie et l'intimité qui président aux rapports de la France +avec le saint-siége, les sentiments affectueux dont le souverain pontife +s'est constamment montré animé pour la France et pour le Roi, +l'esprit de prudence et de conciliation que le saint-père apporte dans +l'appréciation des affaires, sont des garanties que son auguste concours +ne manquera pas au Roi dans une circonstance où il s'agit de concilier +les droits et les devoirs du pouvoir civil avec ceux du pouvoir +spirituel, et de mettre les nécessités modérées de la politique en +accord avec les vrais intérêts de la religion.» + +Le fond et la forme de ce _memorandum_, ces déclarations si positives, +ces conclusions si précises jetèrent et tinrent pendant trois semaines +la cour de Rome dans la perplexité la plus vive. Également troublés, +le pape et le cardinal Lambruschini repoussaient, comme un amer calice, +l'un la responsabilité de la décision qu'il avait à prendre, l'autre +celle du conseil qu'il avait à donner. Convoquée le 8 juin pour +délibérer sur la question, une congrégation de cardinaux fut d'abord +ajournée; quand elle se réunit quelques jours plus tard, neuf cardinaux +étaient présents, et la majorité parut incliner pour le parti de +l'inaction: «J'ai vu de nouveau le cardinal Lambruschini avant-hier et +ce matin, m'écrivit le 18 juin M. Rossi. Avant-hier, je le trouvai on ne +peut plus aimable et plus caressant;--le pape, me dit-il, n'a pas encore +pris de décision; il est dans de vraies angoisses; je vous comprends, je +me mets à votre place; mais soyez équitable; mettez-vous aussi un peu à +la nôtre.--Je n'ai pas besoin de vous dire ma réponse. Bref, il éluda +en redoublant de tendresses pour moi, en me parlant avec enthousiasme +du Roi et de sa politique. Vous eutes aussi, malgré votre hérésie, une +très-large part dans ses éloges, et il me félicita d'avoir deux anciens +amis tels que vous et le duc de Broglie. Votre traité avec l'Angleterre +sur le droit de visite l'a beaucoup frappé; je lui dis que j'espérais +bien que ce grand exemple ne serait pas perdu pour la cour de Rome. Il +me fit, en souriant, un léger signe d'assentiment. Je ne pus en tirer +rien de plus. Ce matin, ayant été informé de quelques propos des +jésuites, je me suis rendu chez le cardinal; je lui ai dit sèchement, +et sans autre préambule, que mon courrier allait partir, et que +j'avais besoin de savoir ce que je devais écrire à mon gouvernement +sur l'affaire des jésuites. Il m'a répondu que l'examen de la question +n'était pas achevé, et qu'il me priait de patienter, de ne pas +m'inquiéter, qu'il m'en suppliait.--Je ne m'impatienterais pas +trop, Éminence, bien que l'affaire soit urgente, si certains bruits +n'arrivaient pas jusqu'à moi. Je crains qu'on ne se fasse ici de +funestes illusions. Ce serait une illusion de croire que des désordres +ne peuvent pas résulter de toutes ces folies, et une illusion de penser +que le saint-siége n'en serait pas responsable aux yeux de la France +et du monde entier. Les jésuites sont ses hommes, sa milice; ils lui +doivent, par leurs voeux, une obéissance aveugle et immédiate. Tout +ce qu'ils font, tout ce qu'ils ne font pas, tout le mal qui peut en +résulter, le saint-siége en répond.--Alors, il m'a de nouveau assuré que +l'affaire serait mûrement examinée;--elle est, m'a-t-il dit, devant le +conseil du pape; et au besoin, ce conseil sera augmenté;--ce qui voulait +dire, ce me semble:--Nous ferons en sorte que la majorité soit pour +vous.--Il a conclu en me disant:--Vous connaissez bien nos sentiments et +notre conduite à l'égard du Roi, de sa dynastie et de la France. Soyez +certain qu'on fera tout ce qui sera possible pour que les bons rapports +entre les deux gouvernements ne soient aucunement altérés.--Éminence, +j'en serai d'autant plus charmé que cela me dispensera de passer +d'un simple _memorandum_ à une note officielle.--Une note officielle! +m'a-t-il répondu d'un ton très-doux; mais je ne vous ai pas encore fait +de réponse sur le _memorandum_.--Je le sais, et je ne demande pas mieux +que de n'avoir plus que des remerciements à adresser à Votre Éminence.» + +Évidemment, ce qui coûtait le plus au pape Grégoire XVI, c'était de +frapper lui-même, par un acte du pouvoir spirituel, la congrégation des +jésuites redoutée et repoussée en France par des motifs essentiellement +temporels et politiques. Par ménagement pour l'Église et le clergé +catholiques, par égard pour la liberté religieuse, même envers une +congrégation interdite par nos lois civiles, nous ajournions l'exécution +de ces lois, et nous invitions le pouvoir suprême de l'Église à faire en +sorte que le pouvoir suprême de l'État ne fût pas obligé de faire usage +d'armes rudes et compromettantes pour la religion elle-même. C'était là, +pour le pape et son ministre, une situation nouvelle, et, soit +scrupule religieux, soit timidité politique, ils reculaient devant la +responsabilité que notre modération libérale faisait peser sur eux. M. +Rossi démêla bientôt ce sentiment, et, avec une habile équité, il s'en +fit un moyen de succès: «J'ai revu ce matin le cardinal Lambruschini à +l'occasion de sa fête, m'écrivit-il;[111] il a voulu entrer lui-même +en matière. La conversation a été plus que jamais amicale, intime, +confidentielle; je suis sûr aujourd'hui qu'il comprend les nécessités de +notre situation politique, les imprudences des jésuites, du clergé et de +leurs amis, et qu'il travaille sincèrement à concilier l'accomplissement +de nos désirs avec les ménagements que demandent les répugnances du +saint-père pour tout acte qui frapperait avec éclat une congrégation +religieuse. Comme c'est _au fait_ que nous tenons et non à l'éclat, j'ai +laissé entrevoir au cardinal, pour hâter l'issue de la négociation, que, +pourvu que le fait s'accomplît, je n'élèverais pas de chicane sur le +choix du moyen. Que nous importerait, en effet, que la congrégation +des jésuites disparût par un ordre, ou par un conseil, ou par une +insinuation, voire même par une retraite en apparence volontaire? +L'essentiel, pour nous, c'est qu'elle disparaisse et nous dispense de +l'application des lois. De quelque façon qu'on s'y prenne, la retraite +ou la dissolution de cette congrégation sera par elle-même un fait assez +considérable et assez éclatant pour se passer d'une sorte de manifeste. +Les plus incrédules ne pourront méconnaître ni l'importance d'un +résultat obtenu malgré la coalition des oppositions les plus puissantes, +ni tout ce que ce résultat implique de déférence pour les voeux du Roi +et de son gouvernement.» + +[Note 111: Le 21 juin 1845.] + +Le surlendemain même du jour où il m'avait rendu ainsi compte de ce +dernier pas, le 23 juin 1845, M. Rossi m'expédia le premier secrétaire +de l'ambassade de France à Rome, M. de la Rosière, porteur d'une dépêche +officielle ainsi conçue: + +«Après un mûr examen de la part du saint-père et de son conseil, le but +de notre négociation est atteint. Son Éminence le cardinal Lambruschini, +dans un dernier entretien, vient de m'en donner ce matin l'assurance. + +«La congrégation des jésuites va se disperser d'elle-même. Ses +noviciats seront dissous, et il ne restera dans ses maisons que les +ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant d'ailleurs comme des +prêtres ordinaires. + +«Le saint-siége, mû par des sentiments qu'il est aussi facile de +comprendre que naturel de respecter, désire évidemment laisser aux +jésuites le mérite de cette prudente résolution d'un acquiescement +volontaire. Nous n'avons pas d'intérêt à le leur ôter; mais il n'est pas +moins juste que le gouvernement du Roi sache que le saint-siége et son +cabinet ont acquis, dans cette occasion importante, de nouveaux droits à +la reconnaissance de la France. + +«L'esprit d'équité qui anime les conseils du Roi, et en particulier +Votre Excellence, m'assure qu'on n'exigera pas des jésuites, dans +l'accomplissement d'une résolution qui n'est pas sans difficultés +matérielles, une hâte qui serait douloureuse au saint-siége. Il est, ce +me semble, de l'intérêt de tous que la mesure s'exécute avec loyauté, +mais avec dignité. + +«Je suis heureux de pouvoir ainsi annoncer à Votre Excellence la +conclusion de cette affaire épineuse où les nécessités modérées de notre +politique avaient à se concilier avec des sentiments d'un ordre si élevé +et si digne de nos respects.» + +A cette dépêche officielle était jointe une lettre particulière: «La +journée a été laborieuse, m'écrivait M. Rossi; le temps est accablant; +mais, bien que fatigué, je veux ajouter quelques détails à ma dépêche et +à ce que M. de la Rosière vous dira de vive voix. + +«Avant l'entretien de ce matin, j'avais attentivement étudié les +rapports confidentiels des préfets et des procureurs généraux que +m'avait communiqués M. le garde des sceaux. Cette étude m'avait prouvé +combien il était opportun, dans l'intérêt de l'ordre public, surtout +pour certains départements, que la mesure ne trouvât pas de résistance +chez les jésuites. Aussi, tout en ayant l'air de me résigner au mode +proposé, je l'acceptais, je vous l'avoue, avec un parfait contentement. + +«Ce n'a pas été une petite affaire, croyez-le, que d'y amener d'un +côté le pape, de l'autre le conseil suprême des jésuites. Nous +devons beaucoup, beaucoup au cardinal Lambruschini et à quatre autres +cardinaux. Le pape, qui a, avec les chefs des jésuites, des rapports +très-intimes était monté au point qu'il fit un jour une vraie scène à +Lambruschini lui-même, scène que celui-ci ne m'a pas racontée, mais dont +j'ai eu néanmoins connaissance. Avec du temps, de la patience et de +la persévérance, toutes ces oppositions ont été vaincues. Le pape est +aujourd'hui un tout autre homme. Un de ses confidents est venu ce matin +me dire combien le saint-père était satisfait de l'arrangement que +j'allais conclure, satisfait du négociateur, etc., etc. + +«Quant à Lambruschini, je ne puis assez m'en louer. Il n'aimait pas à +s'embarquer au milieu de tant d'écueils; mais une fois son parti pris, +il a été actif, habile, sincère. Il m'a avoué que mon _memorandum_ du +2 juin le mettait dans l'embarras: «Il y a là, m'a-t-il dit, des +choses que vous ne pouviez pas ne pas dire, mais sur lesquelles nous +ne pouvons, nous saint-siége, ne pas faire quelques observations et +quelques réserves.--Comment? lui ai-je répondu; vous voulez que nous +entrions dans une polémique par écrit? _Le memorandum_ n'est qu'un +secours pour votre mémoire que vous m'avez demandé; si votre mémoire +n'en a que faire, tout est dit.--Eh bien, a-t-il repris, voulez-vous que +nous le tenions pour non avenu?--Oui; mais à une condition, c'est que +nous terminerons l'affaire d'une manière satisfaisante. Concluons: +vous me rendrez alors le _memorandum_ de la main à la main, et tout est +fini.--Venez lundi, m'a-t-il dit; prenez votre heure.--Toutes les heures +me sont bonnes pour le service du Roi.--Eh bien, lundi, à midi.» + +«Ce matin, nous avons en effet terminé. Il m'a rendu le _memorandum_; et +comme je ne voulais pas qu'il y eût de malentendu, je ne vous cache +pas que je lui ai donné deux fois lecture de mon projet de dépêche +que j'avais préparé dans l'espoir que nous terminerions. Il a discuté +quelques expressions; il aurait voulu que je fisse une plus large +part aux jésuites, que je misse en quelque sorte le saint siége en +dehors:--Je ne pourrais le faire, Éminence, qu'en trahissant la vérité +et les vrais intérêts du saint-siége lui-même. Tout ce que je puis +faire, c'est d'écrire à M. Guizot pour le prier, s'il a occasion de +s'expliquer sur la question, de rendre aux jésuites la part de justice +qui leur est due, et que je ne veux nullement méconnaître.»--Comme +vous le voyez, je tiens ma promesse et je vous prie d'y avoir égard. +Le cardinal a cédé:--«Ainsi, nous sommes bien d'accord, +Éminence?--Parfaitement; le général des jésuites doit avoir déjà écrit.» +Là-dessus, maintes tendresses et congratulations réciproques. Nous nous +sommes presque embrassés.» + +Le 6 juillet 1845, le _Moniteur_ contint cette note officielle: «Le +gouvernement du Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont +il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites +cessera d'exister en France, et va se disperser d'elle-même; ses maisons +seront fermées et ses noviciats seront dissous.» + +L'effet dans le public fut grand, car le succès était inattendu. On +avait beaucoup dit que la cour de Rome, et bien plus encore les jésuites +eux-mêmes, ne se prêteraient jamais à cette dissolution tranquille de +la congrégation. Pourtant, le fait était accompli. Le clergé français +n'aurait plus à subir une fermentation compromettante ou un joug +incommode. Ceux de ses membres qui s'étaient ardemment prononcés en +faveur des jésuites avaient seuls part à leur échec. C'était aux évêques +et aux prêtres modérés et clairvoyants que revenait la prépondérance. +La question de la liberté de l'enseignement était dégagée du principal +obstacle qui en entravait la solution; les jésuites n'en étaient plus +les premiers et les plus apparents représentants. En l'absence d'un +ordre formel et péremptoire du saint-siége, ils essayèrent de retarder +ou même d'éluder l'exécution de la promesse faite à Rome en leur nom: +plusieurs de leurs maisons, soit établissements d'éducation, soit +noviciats, furent fermées; d'autres restèrent ouvertes sous divers +prétextes; dans quelques unes, on laissait, en les fermant, beaucoup +plus de gardiens que n'en exigeait le soin de la propriété; dans +d'autres, moins connues ou moins suspectes à la population d'alentour, +on transplantait les membres de la congrégation qu'on retirait +d'ailleurs. J'avais pressenti ces difficultés, et pris d'avance +quelques précautions pour les surmonter. Le lendemain même du jour où le +_Moniteur_ annonça le résultat de la négociation, je fis repartir pour +Rome M. de la Rosière qui portait à M. Rossi ces deux lettres, l'une +officielle[112], l'autre particulière[113]: + +[Note 112: Du 6 juillet 1845.] + +[Note 113: Du 7 juillet 1845.] + +«Monsieur, le saint-siége a apprécié, avec la haute sagesse qu'il a +déployée depuis tant de siècles, la demande que vous étiez chargé de lui +faire au nom du gouvernement du Roi, et les puissantes considérations +sur lesquelles elle s'appuyait. S. E. Mgr le cardinal Lambruschini vous +a déclaré que la congrégation des jésuites en France allait se disperser +d'elle-même, que ses noviciats seraient dissous, qu'il ne resterait dans +ses maisons que les personnes strictement nécessaires pour les garder, +et que ces personnes y vivraient à l'état de prêtres ordinaires. + +«Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction une +résolution si conforme à ses voeux, à la juste attente de l'opinion +publique en France et aux intérêts bien entendus de l'Église. Je suis +heureux, monsieur, de vous féliciter de cet important succès de +vos efforts. Le gouvernement du Roi éprouve une sincère et profonde +reconnaissance pour le saint-père et pour les sages conseillers dont la +prudence éclairée a exercé, sur la solution de cette grave affaire, une +si salutaire influence. + +«Vous m'annoncez que le saint-siége, par un sentiment que nous +respectons, désire laisser aux jésuites le mérite d'un acquiescement +volontaire à la résolution qui les concerne. Nous ne faisons point +difficulté d'y consentir. La cour de Rome peut aussi compter sur notre +entière disposition à concilier l'exécution de la mesure dont il +s'agit avec les tempéraments et les égards convenables. De son côté, le +gouvernement du Roi a la confiance que les engagements contractés +devant l'autorité et sous la garantie du saint-siége seront loyalement +accomplis. + +«Vous voudrez bien donner communication de cette dépêche à M. le +cardinal secrétaire d'État, et je vous engage à lui en transmettre +copie.» + +Ma lettre particulière portait: + +«Il est désirable que nous ayons de Rome une pièce écrite où la +conclusion de l'affaire, telle que vous me l'annoncez dans votre dépêche +du 23 juin, se trouve attestée. Vous avez lu deux fois cette dépêche +au cardinal Lambruschini. Vous avez eu grande raison. Il l'a approuvée +après l'avoir discutée. C'est à merveille. Mais il peut arriver que, +soit dans le cours des débats aux Chambres, soit dans le cours de +l'exécution de la mesure, nous ayons besoin de pouvoir invoquer un texte +émané de Rome même. Il ne s'agit point de lui faire dire ou faire plus +qu'elle n'a dit ou fait, ni de la faire paraître plus qu'elle ne veut +paraître. Il s'agit seulement d'avoir en main, reconnu et attesté par +elle, le fait que vous m'avez mandé le 23 juin. Vous trouverez aisément +un procédé pour atteindre ce but. En voici deux qui me paraissent bons +et suffisants. Après avoir donné lecture au cardinal Lambruschini de ma +dépêche officielle d'hier en réponse à la vôtre du 23 juin, vous lui en +transmettrez officiellement copie, et il vous en accusera officiellement +réception. Ce simple accusé de réception du cardinal, sans observation +ni objection, contiendra la reconnaissance du fait et de la négociation +qui a amené le fait. C'est ce qu'il nous faut. + +«C'est à cette intention que je me suis servi, dans ma dépêche, du mot +_transmettre_ au lieu de _laisser copie_. + +«Vous pourriez aussi demander par écrit au cardinal s'il a informé le +nonce à Paris de la résolution prise par le général des jésuites, et +des ordres qui ont dû être donnés pour en assurer l'exécution. Si +le cardinal l'a fait, il vous le dirait, et vous tâcheriez d'avoir +communication de sa dépêche. S'il ne l'a pas fait, vous le prieriez de +le faire et de donner au nonce des instructions pour qu'il seconde, +soit auprès des jésuites de France, soit auprès des évêques, l'exécution +loyale de la résolution, dans la mesure d'intervention qui lui +appartient. En communiquant, soit à moi directement par le nonce, soit +à vous à Rome, le contenu entier ou la substance de ces informations et +directions, le saint-siége établirait, entre nous et lui, cet échange +bienveillant et ouvert d'assistance et de concours qui sera excellent +pour les intérêts de l'Église comme pour ceux de l'État. + +«Au reste, je m'en rapporte à vous quant au choix du moyen que vous +jugerez le meilleur. Je ne tiens qu'à vous marquer le but.» + +M. Rossi comprit et exécuta mes instructions avec sa précision et son +tact accoutumés. Il m'écrivit le 26 juillet 1845: «Conformément aux +ordres de Votre Excellence, j'ai sur-le-champ transmis copie de +sa dépêche du 6 juillet à M. le cardinal secrétaire d'État, en +l'accompagnant de la lettre d'envoi ci-jointe. A la date du 18, Son +Éminence m'a adressé l'accusé de réception dont j'ai également l'honneur +de transmettre la traduction à Votre Excellence. + +«Ainsi que je l'avais annoncé dès l'origine, et conformément à l'accord +préalablement établi, M. le cardinal Lambruschini s'attache, dans cet +accusé de réception, à laisser aux jésuites l'honneur d'un acquiescement +volontaire. Mais du reste, comme Votre Excellence le remarquera, M. le +secrétaire d'État n'élève ni discussion ni objection soit sur le sens, +soit sur les termes de la dépêche. Il accepte les remerciements du +gouvernement du Roi. Il applique au saint-siége, en s'en félicitant, la +satisfaction que le cabinet français semble éprouver de la conduite des +jésuites. Il constate la réalité de la communication qu'il m'a faite. +Il détruit toute supposition d'un refus d'intervention antérieur, +en marquant les limites dans lesquelles cette intervention aurait dû +s'exercer. Il se porte garant de l'exécution, au nom de l'esprit de +prudence et de sagesse du père général des jésuites. Il stipule pour +eux et les recommande aux ménagements du gouvernement du Roi, en quelque +sorte sous la condition de leur fidélité à accomplir les engagements +pris. Enfin, en tout et pour tout, il reconnaît et consacre la +négociation directe entre le ministre du Roi et le saint-siége, la seule +qui se soit jamais établie, la seule qui ait jamais pu s'établir avec +dignité.» + +Malgré sa réserve un peu embarrassée, le texte de la réponse du cardinal +Lambruschini prouvait que M. Rossi, dans son commentaire, n'en exagérait +point la portée: «C'est avec le plus vif intérêt, lui disait le +secrétaire d'État, que j'ai pris connaissance de la dépêche de Son +Excellence M. le ministre Guizot à vous adressée le 6, et que Votre +Excellence m'a communiquée par sa lettre du 14 courant. La courtoisie +des expressions dont le noble ministre a fait usage à notre égard est +une preuve des dispositions amicales de S. M. le Roi des Français et +de son gouvernement envers nous. Ces dispositions ne peuvent manquer +d'exciter notre reconnaissance, et nous aimons aussi à remarquer que +le gouvernement de Sa Majesté se dit satisfait de la manière dont les +jésuites ont résolu de se conduire dans les circonstances présentes. En +prenant spontanément et d'eux-mêmes les mesures discrètes de prudence +dont j'ai parlé à Votre Excellence, ils ont voulu se prêter à aplanir +les difficultés survenues au gouvernement du Roi, tandis que le +saint-père n'aurait pu intervenir que conformément aux règles canoniques +et aux devoirs de son ministère apostolique. + +«J'espère que cette conduite pacifique et modérée des jésuites, garantie +par la prudence et la sagesse de leur supérieur général, permettra au +gouvernement du Roi d'user plus libéralement envers eux des égards dont +nous trouvons la promesse dans la dépêche de M. le ministre adressée +à Votre Excellence, conformément aux déclarations précédentes de Votre +Excellence elle-même.» + +Nous tînmes scrupuleusement parole; nous donnâmes aux jésuites, pour +l'exécution de leur engagement, tous les délais, toutes les facilités +compatibles avec l'engagement même. J'aurais eu, si j'avais voulu les +saisir, bien des occasions et bien des raisons de me plaindre à Rome de +leurs dénégations équivoques, de leurs procrastinations indéfinies, de +leurs subtils efforts pour donner à croire que Rome n'avait pas promis, +en leur nom, tout ce qu'on exigeait d'eux. Le bruit que faisaient de +leur échec les journaux qui leur étaient hostiles les mettait dans +une situation désagréable et irritante dont le saint-siége lui-même +finissait par partager le trouble et l'ennui. Je n'eus garde d'entrer +dans cette arène subalterne et confuse; rien ne gâte plus les grandes +affaires que les petites querelles. Je me bornai, d'une part, à informer +exactement M. Rossi des lenteurs et des subterfuges par lesquels on +essayait d'échapper à l'engagement pris, d'autre part, à lui bien +inculquer notre ferme résolution d'accomplir nous-mêmes, si l'on nous +y réduisait, ce qu'on nous avait promis: «Je ne céderai point, lui +écrivais-je, à l'esprit de parti ou à une sotte hostilité. Point +d'atteinte aux libertés individuelles. Point d'obligation de quitter la +France, de vendre les propriétés, etc. Point d'intervention tracassière +dans les fonctions purement et individuellement religieuses. Mais +la dispersion de la congrégation, la clôture des maisons où elle vit +réunie, la dissolution des noviciats, cela a été promis, cela est +indispensable. Dites bien autour de vous que le vent de la session +commence à souffler, que nous avons beau être patients et modérés, que +le moment approche où il faudra parler de ce qu'on aura fait, et que +plus nous aurons été modérés, plus Rome sera dans son tort de nous avoir +promis vainement, et nous en droit et en nécessité de dire tout ce qui +s'est passé, et de faire, par d'autres moyens, ce qui n'aura pas été +fait.» + +M. Rossi tenait à Rome une attitude et une conduite en parfaite harmonie +avec la nôtre: calme et froid en même temps que vigilant, soigneux de +se montrer très-bien instruit de tout ce qui se passait ou se disait en +France à l'encontre de l'engagement contracté, mais ne se plaignant de +rien, tranquillement établi dans notre droit et donnant à entendre +qu'il n'admettait seulement pas la pensée qu'on pût l'oublier. Il ne se +faisait cependant aucune illusion sur les faiblesses et les difficultés +auxquelles il avait affaire, et il avait soin de me les faire bien +connaître: «N'oubliez pas, m'écrivait-il[114], que le Saint-Père est un +vieillard de quatre-vingt-deux ans, sorti d'un cloître, à la fois timide +et irascible, défiant, voulant décider lui-même les affaires, surtout +les affaires religieuses, et sur lequel les jésuites ont exercé, pendant +quinze ans, une influence que nul n'avait encore contrariée. Il a des +idées fixes dont personne ne le fera démordre. Savez-vous que, depuis +deux ans, et ses ministres, et les gouvernements voisins, et ses +créatures les plus intimes ont inutilement sollicité de lui une +permission, une simple autorisation pour un chemin de fer? On ne +lui demande pas un sou. Il ne veut pas. Pensez ce que c'est dans +les matières religieuses où, non-seulement comme pape, mais comme +théologien, il se croit le plus compétent des hommes. Il faut bien nous +attendre à quelque coup de bascule; si les jésuites l'avaient emporté, +le pape nous aurait fait, pour nous pacifier, je ne sais quelle +gracieuseté. Le succès ayant été pour nous, il penchera de l'autre côté; +il voudra se faire pardonner par les _catholiques_, les évêques, etc. Je +vois maintenant le fond du sac. Toujours par cette invincible timidité +dont vous avez déjà eu tant de preuves, on n'a pas fait connaître ici, +au général des jésuites, le texte des résolutions convenues entre le +cardinal Lambruschini et moi; on s'est contenté d'un à peu près, de +termes un peu vagues; c'était une potion amère qu'on n'a pas osé lui +faire avaler d'un coup. Tout naturellement, le général s'en est tenu au +_minimum_, tout en disant, à la fin de sa lettre aux jésuites de France, +que c'était à ceux qui se trouvaient sur les lieux à apprécier la +nécessité, et que l'essentiel était de s'effacer. Vous comprenez quelle +singulière situation le gouvernement pontifical s'est faite. Le général +des jésuites, informé de la vérité par une personne à moi connue, a +été furieux et voulait tout suspendre. On lui a fait comprendre les +conséquences de cette folie pour les jésuites eux-mêmes et pour le +saint-siége. Ainsi l'exécution sérieuse va commencer. Sans renoncer aux +égards promis, vous tiendrez bon à Paris; je tiendrai bon à Rome. Je +vais de nouveau, par un travail inofficiel, préparer les esprits pour +le jour où nous réclamerons officiellement, s'il le faut, l'exécution +complète et loyale des mesures convenues. Je n'ai pas voulu et je ne +veux pas fatiguer Votre Excellence de tous les détails de mes démarches; +mais je répète que rien n'est plus fâcheux ici que la nécessité +d'improviser quoi que ce soit. Il faut tout préparer de loin, peu à peu, +homme par homme. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent nombreux dans le +même avis qu'ils prennent quelque peu le courage de leur opinion. +Je disais l'autre jour à un cardinal:--«Il y a à Rome des intentions +excellentes, des esprits ouverts et une grande loyauté:--Nous sommes +donc parfaits, me répondit-il en riant;--Pas tout à fait, Éminence; il +manque à Rome la conscience de ses forces ou le courage de s'en servir.» +Il ne put en disconvenir. C'est là maintenant le thème principal de +mes entretiens. Je sais bien que je ne changerai pas la nature de +ces vieillards que cinquante ans de révolutions et de péripéties +ont intimidés; mais il faut combattre patiemment, constamment, une +intimidation par une autre; il faut les alarmer sur leurs propres +intérêts, sur leur avenir, sur l'avenir de l'Église que leur excessive +timidité compromet et sacrifie aux déclamations d'une poignée +d'insensés. En parlant ainsi, on est dans le vrai; et si on n'obtient +pas tout, on finit du moins par obtenir le strict nécessaire.» + +[Note 114: Le 1er et 18 août 1845.] + +M. Rossi disait là le vrai et dernier mot de la situation. La routine, +la pusillanimité, les embarras intérieurs et personnels, l'absence de +toute appréciation profonde et prévoyante sur l'état politique et moral +de la France ne permettaient pas que nous obtinssions de la cour de +Rome, dans cette délicate affaire, tout ce qui eût été désirable et +efficace dans l'intérêt de la religion comme de la société civile, de +l'Église comme de l'État. Mais nous avions obtenu le strict nécessaire; +et malgré les oppositions sourdes, les contestations subtiles, les +lenteurs prolongées, ce que nous avions obtenu s'exécutait, et recevait, +à chaque nouvelle tentative de résistance, une nouvelle confirmation. Au +milieu de ses perplexités, le pape saisissait avec empressement toutes +les occasions de manifester ses bons rapports avec le gouvernement +français, avec le ministre de France, et son désir de les maintenir. Le +25 août 1845, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome avec un éclat +inaccoutumé: «A neuf heures et demie, m'écrivit M. Rossi[115], je me +suis rendu avec toutes les personnes qui composent l'ambassade du Roi, +à notre église nationale. M. le directeur de l'Académie, avec MM. +les pensionnaires, s'y était rendu de son côté. Dix-huit cardinaux, +c'est-à-dire presque tous les membres du sacré collége présents à Rome, +ont assisté à la messe. Ce chiffre est le plus élevé qu'ait jamais +atteint la réunion des cardinaux invités à cette solennité, et le +registre des cérémonies conservé à l'ambassade indique qu'il est resté +le plus ordinairement au-dessous. A cinq heures de l'après-midi, je suis +retourné à l'église, accompagné, comme le matin, de MM. les secrétaires +et attachés de l'ambassade. A cinq heures vingt minutes, Sa Sainteté +est arrivée. Un intérêt de curiosité, facile à comprendre dans les +circonstances actuelles, avait rassemblé, sur les degrés de l'église et +sur la place, une foule considérable de spectateurs. C'était la première +rencontre publique du saint-père avec le ministre du Roi depuis notre +négociation et son succès. Selon le cérémonial établi, j'allai ouvrir la +portière de la voiture de Sa Sainteté qui, pénétrée, comme tout le monde +l'était, de l'importance de chacun de ses mouvements en cette occasion +solennelle, me prit affectueusement la main pour descendre de voiture, +la garda dans la sienne pour monter les degrés; et à mes remerciements +de l'honneur qu'il daignait faire à notre église nationale en venant y +prier pour le roi, la famille royale et la France, le pape répondit +à voix haute et assez sonore pour être entendu de la foule qui nous +entourait: «C'est un devoir que j'ai toujours un vrai plaisir à +accomplir; ne manquez pas d'envoyer au Roi cette expression de mes +sentiments.» La cérémonie achevée, j'ai reconduit Sa Sainteté à sa +voiture dont j'ai refermé la portière. Au départ comme à l'arrivée, +le saint-père a été, dans ses gestes et dans ses discours, prodigue de +témoignages de bonté. L'effet de cette visite et de son caractère a été +général et profond, sur nos amis comme sur nos ennemis. Tous les yeux +ont vu, toutes les consciences ont senti que, dans l'accomplissement +de cette auguste et pieuse courtoisie, le saint-père était plein +d'affection pour nous et voulait le paraître. Pendant la soirée du 25 et +la journée du lendemain, les détails que je viens de résumer ont fait le +sujet des entretiens et des commentaires de toute la ville. Nos amis y +ont trouvé la sanction, nos ennemis la condamnation de leurs efforts, +et les indécis la manifestation éclatante de la vérité qu'on s'était +efforcé d'obscurcir.» + +[Note 115: Le 28 août 1845.] + +Un fait plus direct encore vint confirmer le sens et l'effet de ces +manifestations publiques. A la suite des doutes qu'on avait essayé +de répandre sur les mesures convenues, une nouvelle conférence des +cardinaux les plus influents en cette matière eut lieu chez le cardinal +Lambruschini: «Là, m'écrivit M. Rossi[116], tout a été mis en pleine +lumière, et celui-là même des membres de la conférence qui n'approuvait +pas les faits accomplis a loyalement reconnu que, dans l'état des +choses, il ne restait qu'à faire exécuter tout ce qui avait été promis. +C'est ce qui a été décidé à l'unanimité. Un cardinal s'étant rendu +auprès du général des jésuites pour lui faire connaître cette décision, +le père Roothaan a répondu qu'il n'avait qu'à s'y conformer, et qu'il +allait transmettre aux jésuites de France les instructions nécessaires +pour que l'exécution fût à la fois prompte et conforme aux conditions +stipulées.» + +[Note 116: Le 28 août 1845.] + +Que les instructions du père Roothaan fussent, ou non, aussi formelles +que me le disait M. Rossi, elles apportèrent peu de changement dans +l'état et le cours de l'affaire. Elles n'empêchèrent pas que, sur +plusieurs points du royaume, les jésuites de France ne continuassent +leurs tentatives d'ajournement ou même de résistance. M. Rossi fut, à +plusieurs reprises, obligé de recommencer, auprès du pape et du +cardinal Lambruschini, ses pressantes réclamations et ses inquiétantes +prédictions si les conseils du saint-siége n'étaient pas plus efficaces. +Les mesures convenues n'étaient point exécutées d'une façon générale et +nette; mais de mois en mois, à chaque nouvelle démarche du ministre de +France, cette exécution faisait un pas de plus. Le pape s'impatientait +contre les jésuites et les ennuis qu'ils lui donnaient: «Nous autres +moines, nous sommes tous les mêmes,» dit-il un jour avec un mélange +d'humeur et de sourire. Le cardinal Lambruschini, dans ses entretiens +avec les ecclésiastiques français qui venaient à Rome, s'expliquait +chaque jour plus vivement; il reçut, le 27 novembre 1845, la visite +de l'évêque de Poitiers: «Je sais, lui dit-il, qu'à propos des mesures +convenues à l'égard des jésuites, on parle de suicide; non, monseigneur; +se couper un bras lorsque cela est nécessaire pour sauver sa vie, c'est +du courage et de la prudence; ce n'est pas un suicide. Les jésuites +sont-ils populaires en France?» L'évêque fut obligé d'avouer que non: +«Eh bien donc, reprit le cardinal, veut-on compromettre la cause de +la religion pour ne pas disperser les jésuites? Veut-on provoquer des +mesures législatives?» L'évêque allégua les libertés garanties par la +Charte: «Moi aussi, je connais la France, répliqua le cardinal; j'y ai +passé six ans de ma vie, et je sais ce que valent toutes ces généralités +contre une opinion populaire. Croyez-moi, monseigneur; rentrez chez vous +en prenant le chemin de l'école; voyez les jésuites, voyez les évêques; +dites à ceux-là d'obéir et à ceux-ci de rester tranquilles.» Tel était +enfin, dans les esprits, le progrès du sentiment de la nécessité que +l'assistant de France dans la congrégation de Jésus, le père Rozaven, +Breton aussi obstiné que sincère, qui n'avait cessé d'encourager les +jésuites à la résistance, en vint à comprendre lui-même la situation: +«Il faut, dit-il un jour[117] à un prêtre de ses amis, tenir compte aux +rois et aux ministres constitutionnels des difficultés de leur position; +ils ont devant eux les Chambres, les électeurs, les magistrats, la +presse; il ne faut pas exiger d'eux l'impossible. J'ai bien compris tout +cela et je l'ai écrit en France.» + +[Note 117: En mars 1846.] + +Je n'avais donc, quant au résultat définitif de la négociation, point +d'inquiétude; il suffisait évidemment que le gouvernement du Roi tînt +bon à Paris et M. Rossi, en son nom, à Rome, pour que la lutte n'éclatât +point en France entre l'État et l'Église, et pour qu'on pût reprendre, +sans qu'elle fût posée sur la tête des jésuites, cette question de la +liberté d'enseignement dont les esprits continuaient d'être fortement +préoccupés, et que, dans l'intérêt de l'État comme de l'Église, j'avais +à coeur de résoudre loyalement. Mais nous commencions alors à avoir en +perspective, à Rome, des questions plus grandes encore que celles des +jésuites et de la liberté d'enseignement. Vers la fin de septembre 1845, +des troubles sérieux éclatèrent dans la Romagne; la sédition fut si +générale et si vive que le courrier qui en apportait à Rome la nouvelle +fut obligé de faire un long détour pour y arriver: «Je n'ai pas voulu, +m'écrivit sur-le-champ M. Rossi[118], que le cardinal pût dire qu'en +ce moment de crise il n'avait pas vu le ministre de France. Je me suis +rendu au Quirinal: «Éminence, lui ai-je dit, j'apprends de fâcheuses +nouvelles; j'espère qu'elles sont exagérées; quoi qu'il en soit, je n'ai +pas voulu laisser passer la journée sans vous exprimer le vif et sincère +intérêt que prend le gouvernement du Roi à tout ce qui touche à la +sûreté du saint-siége et du gouvernement pontifical.» En me remerciant, +le cardinal me dit que ce désordre serait promptement réprimé, que +c'étaient des insensés qui forçaient le gouvernement à les traiter avec +toute la sévérité militaire. Le but de ma visite se trouvant atteint, +je me levai pour lui faire bien comprendre que je ne voulais pas traiter +verbalement l'autre sujet. Le cardinal paraissait assez abattu. Je +le comprends. Sans doute ils ont déjà réprimé et ils réprimeront les +émeutes des Romagnols qui ne sont que de déplorables folies. Mais +peuvent-ils ne pas s'effrayer du fond même de la situation? Le +mécontentement des Légations et des Marches est général et profond. Il +n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques de ces pays qui ne l'avouent. Sans +les régiments suisses, le gouvernement y serait culbuté en un clin +d'oeil. Mais ces régiments sont en même temps une charge énorme pour +le trésor pontifical. Il y a là un cercle vicieux et une situation trop +tendue. + +[Note 118: Le 28 septembre 1845.] + +«Y a-t-il un remède? Oui, et très-facile avec un peu d'intelligence et +de courage. Sans mot dire à personne, j'ai fait mes observations et mes +études. Si vous saviez combien il serait aisé de donner satisfaction +à ces provinces sans rien bouleverser, sans rien dénaturer, sans rien +introduire ici d'incompatible avec ce qu'il est essentiel de maintenir! +Toute la partie saine et respectable de ces populations ne demande +qu'un peu d'ordre et de bon sens dans l'administration. Qu'on gouverne +raisonnablement, et à l'instant même les démagogues seront ici, comme +ils le sont ailleurs, isolés et impuissants. + +«Mais ce qui serait facile en soi est presque impossible avec les hommes +et les choses que nous avons. Le moment des conseils viendra. Il n'est +pas encore arrivé. Il ne faut pas les offrir; il faut qu'on nous les +demande. En attendant, appliquons-nous à leur faire comprendre qu'ils +n'ont pas d'ami plus sûr et plus désintéressé que la France, que nous +ne permettrons jamais que le pape devienne un patriarche autrichien, que +nous comprenons les nécessités du pontificat, etc., etc. J'ai toujours +travaillé et je travaille dans ce sens; et sur ce point mes paroles ont +peut-être plus de poids que celles de tout autre. Ils sont convaincus, +et ils ne se trompent pas, que je n'aimerais pas à voir perdre à +l'Italie la seule grande chose qui lui reste, la papauté.» + +Je répondis sur-le-champ à M. Rossi[119]: «Vous avez très-bien fait +d'aller témoigner au cardinal Lambruschini tout notre intérêt à +l'occasion des troubles de Rimini. Établissez bien en ce sens notre +position et la vôtre. Ne laissez échapper aucune occasion de bons +offices, politiques et personnels, à rendre au gouvernement romain. Cela +nous convient à nous France, et certainement cela tournera au profit de +l'Italie. Vous avez toute raison; ce qu'il y a de grand en Italie, c'est +le pape. Que le pape prenne bien sa place au milieu du monde catholique +moderne et s'y adapte; l'Italie conservera ce qu'elle a de grand, et +gagnera un jour le reste.» + +[Note 119: Le 7 octobre 1845.] + +En même temps qu'il m'informait des troubles renaissants dans les États +romains, M. Rossi m'annonçait que, malgré les assurances contraires, la +santé de Grégoire XVI déclinait, que son chirurgien le voyait tous les +jours, et qu'il fallait se préparer à la chance d'un prochain conclave. + +Avant cette information, ma résolution était prise. Je m'étais de plus +en plus convaincu que, pour pratiquer à Rome notre politique à la fois +libérale et anti-révolutionnaire, M. Rossi était l'ambassadeur le plus +capable, le plus sûr et le plus efficace. J'en avais entretenu plusieurs +fois le Roi, qui n'avait pas tardé à partager mon avis. Quelques bruits +coururent qu'en effet le ministre par _intérim_ de France à Rome +serait bientôt nommé ambassadeur permanent. Le 18 mars 1846, M. Rossi +m'écrivit: «Ma situation provisoire ici est désormais décidément fausse. +Il n'y a pas un de nos amis qui ne le sente, et tous ont fini par me +le dire. Il y a un mois, la nouvelle s'étant répandue ici, je ne sais +comment, de l'arrivée de mes nouvelles lettres de créance, cardinaux, +prélats, noblesse, tout le monde m'accablait de compliments que je ne +pouvais accepter. L'homme du pape est venu quatre fois me demander si je +les avais reçues. Aujourd'hui on s'étonne, et chacun veut expliquer +le fait à sa guise. Mais tandis que les amis sont embarrassés, les +malveillants ont beau jeu. On va jusqu'à supposer l'intention de me +refuser toute marque visible d'approbation pour ce que j'ai fait. Tout +cela est absurde, mais n'est pas moins répété et colporté. D'où vient +ma force? Des bontés du Roi pour moi et de votre amitié. Le jour où cela +serait révoqué en doute, je suis impuissant. + +«Le pape a dit hautement plus d'une fois qu'il serait content de me voir +ici ambassadeur. Les cardinaux les plus intimes ont été les premiers à +me féliciter de la fausse nouvelle. Le cardinal Franzoni, l'ami intime +de Lambruschini, dit à qui veut l'entendre qu'ils ne peuvent rien +désirer de mieux. Enfin, si je suis bien renseigné, il vous serait +facile de vous assurer, à Paris même, de leurs sentiments à mon endroit, +si toutefois le nonce Fornari ose remplir son mandat et répondre. + +«Vous l'avez dit, mon cher ami; si je dois rester à Rome, j'ai besoin +d'y être enraciné et grandi. Que serait-ce si le pape nous était +enlevé prochainement sans que nous eussions consolidé et agrandi notre +position? Tenez pour certain qu'un grand effort se prépare pour faire +un pape contre nous. Nous pouvons l'emporter; mais il faut, pour +cela, qu'on puisse parler, s'ouvrir, avoir confiance; toutes choses +impossibles avec un homme qui est un oiseau sur la branche et dans une +position secondaire.» + +Je lui répondis sur-le-champ[120]: «Votre nomination comme ambassadeur +est à peu près convenue, et se fera bientôt après Pâques. Voici deux +choses seulement qui préoccupent, l'une le Roi et moi, l'autre le Roi +sans moi. Répondez-moi sans retard sur l'une et sur l'autre. + +[Note 120: Le 7 avril 1846.] + +«Il a toujours été regardé comme impossible pour la France, la première +puissance catholique, d'avoir à Rome un ambassadeur dont la femme fût +protestante. Cette seule considération a fait écarter plusieurs fois tel +ou tel candidat, par exemple le duc de Montebello. Nous en avons +parlé pour vous-même, vous vous le rappelez, quand vous avez été nommé +ministre et il a été convenu que vous iriez seul à Rome. Le Roi compte +que vous resterez dans la même situation. C'est aussi l'avis du duc +de Broglie. Les congés, les petits voyages diminueront ce qu'il peut +y avoir de pénible dans cet arrangement. Mais dites-moi que vous êtes +toujours, à cet égard, dans la même persuasion et la même intention. + +«Le Roi pense, en outre, qu'il devrait vous donner le titre de _comte_, +que cela vous serait utile à Rome et qu'il vaut mieux y être appelé +_signor conte_ que _signor commendatore._ Je n'ai, sur ceci, quant à +moi, aucune opinion. Dites-moi la vôtre. Je parlerai dans le sens que +vous m'indiquerez. + +«_Post-scriptum._ Quatre heures et demie. Le roi a vu hier soir le nonce +qui lui a dit, à votre sujet, des choses qu'il faut que j'éclaircisse. +Je vais le faire venir. Rien qu'officieusement. Ne parlez à personne +de ce qui vous touche. Il m'est impossible, faute de temps, d'entrer +aujourd'hui dans aucun détail. Je vous écrirai dès que j'aurai causé +avec le nonce.» + +Le courrier du 20 avril apporta à M. Rossi les informations qu'il +attendait: «Je reviens, lui écrivis-je, où je vous ai laissé le 7 avril. +La veille donc, le Roi avait vu le nonce, et lui avait parlé de vous, +de son désir de vous nommer bientôt ambassadeur, et de son espoir que +le pape vous verrait avec plaisir auprès de lui, sous ce titre et en +permanence. Le nonce dit qu'on y avait pensé à Rome, et qu'il ne pouvait +se dispenser d'élever, à ce sujet, des objections, qu'il en avait reçu +ordre du cardinal Lambruschini, qu'il avait même une lettre où ces +objections étaient développées, et il offrit de la montrer au Roi. Le +Roi refusa et le renvoya à moi quant à la lettre, l'engageant du reste à +n'en faire aucun usage officiel, témoignant sa surprise, son déplaisir, +et parlant de vous comme il convient. Le nonce aussi en parla très-bien, +mais revint sur votre passé politique, sur votre qualité de réfugié, +etc. Le Roi, dans la conversation, dit que madame Rossi n'irait point à +Rome. Ceci parut frapper le nonce qui se le fit répéter. + +«Vous n'avez pas besoin que je vous redise ce que j'ai dit au Roi +quand il m'a raconté son entretien; tout aboutissait à ceci: «C'est +une intrigue politique et jésuitique qu'il faut déjouer.» Le Roi en +est d'accord. Le conseil en est d'accord. Ils sont tous convaincus que +personne ne peut faire nos affaires à Rome aussi bien que vous. Mais +imposer brusquement et par force un ambassadeur au pape, le Roi s'arrête +devant cet acte; il demande du temps, et que nous ici, et vous à Rome, +nous fassions ce qu'il faut pour arriver au but. + +«J'ai fait venir le nonce. J'ai témoigné vivement ma surprise. Ni le +pape, ni son ministre, ai-je dit, ne veulent à coup sûr, être complices, +par connivence ou par faiblesse, d'une intrigue des ennemis du +gouvernement du Roi. C'est pourtant ce qui serait, ce qui paraîtrait du +moins. J'ai étalé tout ce qu'auraient de grave pour Rome, en France, une +telle situation et une telle opinion. J'ai rappelé l'état général des +questions catholiques chez nous, toutes celles que, tout à l'heure, +nous aurions à résoudre, les Chambres, l'Université, la liberté +d'enseignement, etc. Faites vous-mêmes ma conversation. Le nonce est +tombé d'accord; il a protesté contre mes suppositions, mes prédictions, +et a tiré de sa poche la lettre du cardinal. J'ai consenti à la lire +_inofficiellement;_ il est convenu entre nous qu'il ne me l'a pas +montrée. Elle est du 14 février dernier. Ordre, en effet, d'objecter à +votre nomination comme ambassadeur. Des allusions à vos antécédents de +réfugié. Rien d'exprès à cet égard. Madame Rossi protestante, là est +l'objection fondamentale, avouée. Il y a à Rome, pour les ambassadrices, +des droits, des traditions, des habitudes que Rome veut maintenir, et +qui sont impossibles avec une protestante. En 1826, la cour d'Autriche +voulut nommer ambassadeur à Rome le comte de Lebzeltern qui avait épousé +une schismatique grecque, une princesse Troubetzkoï. La cour de Rome +déclara qu'elle ne le recevrait pas, que c'était impossible. On y +renonça à Vienne. Rome ne pourrait agir autrement aujourd'hui. Là est +toute la lettre. Les autres objections ne sont qu'indiquées et de loin. +C'est dans celle-ci qu'on se retranche. + +«J'ai maintenu mon dire. J'ai répété que madame Rossi n'avait point +l'intention d'aller à Rome. Le nonce n'a ni accepté, ni refusé cette +porte. Il a enchéri sur tout ce que j'ai dit des témoignages d'estime, +de bienveillance, de confiance que vous donnaient Sa Sainteté et son +secrétaire d'État, répétant que tout leur désir était de vous garder +comme ministre. J'ai dit en finissant que la mission spéciale dont vous +aviez été chargé par le Roi n'était point terminée, qu'il s'en +fallait bien que tout ce qu'on avait promis fût accompli, que cet +accomplissement était indispensable, etc. Nous nous sommes séparés, le +nonce inquiet et troublé, moi froid et silencieux. + +«J'ai repris la conversation avec le Roi. J'ai causé à fond avec le +duc de Broglie. Nous sommes du même avis. Il faut prendre du temps pour +déjouer l'intrigue et gagner notre bataille. Soyez tranquille sur le +résultat définitif; ou vous resterez à Rome comme il vous convient d'y +rester, ou vous reviendrez ici avec éclat pour prendre place dans le +cabinet. Le Roi est on ne peut mieux pour vous, croyant avoir besoin de +vous et décidé à vous soutenir dans son propre intérêt. Mais comment, +dit-il, traiter le pape plus mal que les autres cours à qui l'on +n'impose point un ambassadeur? Aidez-moi donc, mon cher ami, comme je +vous aiderai; faites-leur comprendre à Rome que vous êtes, pour eux, +l'ambassadeur le plus souhaitable, le plus utile, le plus efficace, et +que, s'ils avaient de l'esprit, ils vous demanderaient. Je vous répète +que nous arriverons, pour vous, à l'un ou à l'autre des résultats qui +sont dignes de vous.» + +Ni l'action de M. Rossi à Rome, ni sa réponse à Paris ne se firent +longtemps attendre; il m'écrivit le 5 mai 1846: «Je ne vous dirai pas, +mon cher ami, que nous avons gagné une autre bataille; le mot serait +ambitieux et fort au-dessus de la valeur du fait qui n'est, au fond, +qu'une faiblesse, une misère monacale. On ne les en corrigera jamais; +mais il importe à notre crédit de leur faire sentir sur-le-champ le +ridicule et l'impuissance de ces pauvretés. + +«Voici ce que j'ai fait. Comme il s'agissait de ma personne, j'ai prié +l'abbé d'Isoard, dont vous connaissez le bon esprit et le zèle, de voir +le cardinal Lambruschini, et au besoin le pape. C'était, de ma part, une +réserve et une malice. Averti, bien que sans y croire, je l'avoue, de +la lettre du cardinal au nonce, j'en avais, dans le temps, dit un mot +à Isoard, qui avait trouvé l'occasion d'en parler à Lambruschini; +et celui-ci, tout en lui disant que la présence d'une ambassadrice +protestante à Rome était une difficulté, lui avait cependant affirmé +qu'il n'en avait point écrit au nonce: «Vous avez bien fait, avait +répliqué Isoard, car je sais que madame Rossi ne songe pas à s'établir à +Rome, et qu'ainsi l'objection tombe.» + +«Je priai donc l'abbé d'Isoard de leur dire qu'il m'avait trouvé +fort surpris et plus que surpris des objections du nonce; que, s'ils +s'étaient mis dans l'esprit de me garder à Rome comme simple ministre, +et de donner ainsi gain de cause à ceux qui affectaient de ne plus +regarder la mission de France que comme une _légation,_ ils avaient fait +un rêve que mon gouvernement ni moi ne partagions pas le moins du +monde. Le cardinal a été fort embarrassé; mais comme, fidèle à vos +instructions, je n'avais pas dit que vous aviez lu sa lettre, il a +pu tout à son aise tomber sur le nonce; il a dit que Fornari allait +toujours trop loin, qu'il n'y avait absolument rien qui me fût +personnel, qu'ainsi qu'on me l'avait fait sentir mille fois, on était +enchanté de m'avoir et de me garder, que la seule difficulté était la +présence à Rome d'une ambassadrice protestante; que, si le nonce avait +dit autre chose, cela lui avait sans doute été suggéré par ses amis de +Paris. Enfin, _more solito_, il a mis la chose sur le compte du pape. + +«L'abbé d'Isoard a été le jour même chez le pape. Le pape lui a dit +qu'il était fâché d'apprendre que cela m'avait fait de la peine, que ce +n'était certes pas son intention, que tout le monde savait tout ce qu'il +avait pour moi d'estime et d'affection, et combien il aimait à traiter +d'affaires avec moi: «Je puis, a-t-il dit, m'expliquer avec lui +directement, et je me suis toujours plu à reconnaître hautement sa +prudence, sa modération et sa loyauté. Mais que voulez-vous? On m'a +dit que je ne pouvais pas ne pas faire l'observation d'une ambassadrice +protestante; je l'ai faite, voilà tout; mon rôle est fini. Je n'ai pas +dit que je ne recevrais pas M. Rossi comme ambassadeur, bien que mari +d'une protestante. Je le recevrai, et je le recevrai avec la même +bienveillance.--Votre Sainteté m'autorise à le lui dire?--Sans doute.» + +«M. Rossi, a repris l'abbé d'Isoard, sera touché de la bonté de Votre +Sainteté; mais, comme il s'agit de sa personne, il ne voudrait pas... il +ne pourrait pas...--Je comprends, a dit le pape; vous avez raison; +mais que pourrait-on faire? Je ne puis pas me donner un démenti à +moi-même.--Cela n'est nullement nécessaire; il suffirait d'une lettre +explicative au nonce, disant ce que Votre Sainteté m'a fait l'honneur de +me dire.--Eh bien, parlez-en au cardinal, et dites-lui de me porter un +projet de lettre à l'audience de demain. Je désire faire tout ce qui +sera décemment possible. Dites-le à M. Rossi. + +«Bref, la lettre à été signée hier, et on a assuré qu'elle était partie. +On l'a lue à M. d'Isoard; elle porte: + +«Que lors de ma nomination comme ministre, certains journaux avaient +répandu beaucoup de bruits sur mon compte; + +«Que néanmoins j'avais été reçu à Rome avec tous les égards dus à un +représentant du roi; + +«Qu'ensuite j'avais, dans toutes les circonstances, été accueilli par le +saint-père avec toute la bienveillance _(amorevolezza)_ que j'avais +su mériter par la manière dont j'avais rempli ma mission et traité les +affaires; + +«Qu'ayant appris que j'allais être nommé ambassadeur, on n'avait pas pu +ne pas faire connaître qu'il ne serait pas agréable d'avoir à Rome une +ambassadrice protestante, à laquelle on ne pourrait pas témoigner tous +les égards que l'usage avait consacrés; + +«Mais que néanmoins, si j'étais nommé, je recevrais du Saint-Père +l'accueil que Sa Sainteté fera toujours au représentant d'un Roi pour +lequel elle professe la plus vive affection, etc., etc. + +«La lettre porte donc uniquement sur la présence de l'ambassadrice. Elle +est faite pour se faire dire:--Comme il n'y aura pas d'ambassadrice, il +n'y a pas d'objection. + +«Vous le voyez, tout se réduit à une vétille. Ils le savent, et, comme +ils me l'ont fait dire ce matin encore, ils ne doutent pas que la +réponse ne soit ma nomination.» + +On ne pouvait déjouer plus galamment une plus timide manoeuvre. Si +timide qu'on put se demander si ce n'était pas une complaisance vaine +pour les adversaires de M. Rossi plutôt qu'une tentative sérieuse +d'entraver sa nomination comme ambassadeur. Quoi qu'il en fût, ma +réponse fut immédiate. J'écrivis le 17 mai à M. Rossi: «Votre nomination +comme ambassadeur est signée. On va préparer vos lettres de créance. +Vous les recevrez par le prochain paquebot. J'ai vu le nonce; il venait +de recevoir la lettre que vous m'aviez annoncée, et il m'a déclaré qu'il +n'avait plus d'objection ni d'observation à faire, plus rien à dire.» +Le courrier du 27 mai porta en effet à M. Rossi ses lettres de créance: +«Vous voilà définitivement établi, lui dis-je, dans la situation et +au milieu des affaires que je vous désire depuis longtemps. Il y a là +d'immenses services à rendre à ce pays-ci, à ce gouvernement-ci, et à +la bonne politique de l'Europe. Vous les rendrez. Personne n'y est plus +propre que vous. Quand notre session sera finie, nos élections faites, +et moi en repos pour quelques semaines au Val-Richer, je vous écrirai +de là avec détail ce que je pense de l'attitude et de la conduite qui +conviennent à la France catholique moderne, en Europe et en Orient.» + +M. Rossi n'avait pas encore reçu cette lettre quand il m'écrivit le 1er +juin 1846: «Le saint-siége est vacant; Rome est dans la stupeur; on ne +s'attendait pas à une fin si prompte. Toute conjecture sur le conclave +serait aujourd'hui prématurée. Il ne s'offre aucune candidature +fortement indiquée, aucun de ces noms que tout le monde a sur les +lèvres. Si vous demandez quels seront les cardinaux _papeggianti_, +chacun vous en nommera sept ou huit, la plupart des hommes peu connus et +absents de Rome. Chacun sait ce qu'il ne veut pas, non ce qu'il veut.» + +Ce n'était plus des jésuites, ni de la liberté d'enseignement qu'il +s'agissait. En obtenant, sur ce point, tout ce qui nous importait, nous +avions donné un exemple de l'influence qu'on pouvait exercer sur le +Saint-Siége, même contre ses propres penchants, quand on lui +inspirait la ferme confiance qu'on respectait et qu'on respecterait +scrupuleusement, en toute occasion, ses droits et sa situation dans le +monde. Nous étions à la veille de problèmes et de périls bien autrement +graves. C'était le monde catholique tout entier, État et Église, qui +allait tomber en fermentation et en question. Je pressentais l'immensité +et les ténèbres de cet avenir. Quels qu'en fussent les événements, nous +étions bien résolus à nous y conduire selon la politique libérale et +anti-révolutionnaire dont nous avions fait partout notre drapeau, et +je me félicitais d'avoir établi à Rome un ambassadeur capable de la +soutenir habilement et dignement. J'étais loin de prévoir quel sort et +quelle gloire l'y attendaient. + +FIN DU SEPTIÈME VOLUME. + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + I + +1º _Instructions données à l'amiral Dupetit-Thouars par M. l'amiral +Duperré, ministre de la marine et des colonies._ + +Paris, 15 octobre 1841. + +«Monsieur le contre-amiral, + +«Parmi les services importants que vous êtes appelé à rendre dans +l'exercice du commandement que le Roi vous confie dans les mers du Sud, +et pour lequel des instructions générales vous ont été remises sous la +date du 17 septembre, il en est un spécial pour lequel Sa Majesté attend +de vous sagesse, prudence et fermeté. + +«Notre commerce, et surtout nos pêcheurs de baleine, ont besoin d'un +point de relâche et d'appui dans le grand Océan. + +«L'archipel des îles Marquises, dont la principale, Nouka-Hiva, est +située par les 9° de latitude méridionale et 142° 30' de longitude +occidentale (méridien de Paris), se trouve éloigné d'environ 1,100 +lieues des côtes du Pérou. + +«Ces îles, dont la position a d'ailleurs été déterminée par vous-même +dans un voyage d'exploration, semblent être, d'après vos propres +rapports, le point le plus convenable pour atteindre le but que se +propose le gouvernement du Roi, de fonder un établissement offrant abri +et protection à notre pavillon dans le grand Océan. + +«Les habitants de ces îles, parmi lesquels résident, depuis plusieurs +années, des missionnaires français, n'opposeront sans doute aucun +obstacle sérieux à notre établissement. + +«Une attitude, ferme au début, doit assurer notre souveraineté; des +procédés humains et généreux envers les chefs et les populations +achèveront de la consolider. + +«Vous jugerez, sur les lieux, des moyens d'établir cette souveraineté, +soit qu'elle doive être acquise par des concessions et des présents, ou +obtenue par la force. + +«Dans tous les cas, notre domination devra être confirmée par des +traités avec les chefs, et constatée par un acte authentique dressé +par triplicata. Deux expéditions en seront adressées au ministre de la +marine qui en transmettra une au ministre des affaires étrangères, et +la troisième sera réservée par le commandant de la station, jusqu'à son +retour en France où il en fera remise au ministre de la marine. + +«Une somme de 6,000 fr. sera mise à votre disposition par M. le ministre +des affaires étrangères, pour l'achat des présents. + +«Vous trouverez, dans le personnel et le matériel des bâtiments de +guerre réunis sous vos ordres, monsieur le contre-amiral, les moyens +d'assurer le succès de l'opération à la fois délicate et importante qui +vous est confiée par le gouvernement de Sa Majesté. + +«La division stationnaire, aujourd'hui commandée par M. le capitaine +de vaisseau Buglet, se compose d'une frégate, d'une corvette et de deux +grands bricks de guerre. + +«Vous allez rejoindre cette division avec une frégate de second rang et +deux corvettes, l'une de premier, l'autre de deuxième rang. + +«Le personnel de ces sept bâtiments sera d'environ 1,700 à 1,800 hommes. + +«Pour la formation des garnisons que vous aurez à établir sur les îles, +soit simultanément, soit successivement, ainsi que vous le jugerez le +plus convenable, vous embarquerez, sur les bâtiments de votre division, +une compagnie d'équipage de ligne, deux compagnies d'infanterie de +marine et un détachement d'artillerie. + +«L'effectif de ce corps expéditionnaire présentera donc environ 400 +hommes. Il sera pourvu d'un petit matériel d'artillerie en pièces de +campagne, obusiers de montagne et fusils de rempart. + +«Vous disposerez, en outre, de toutes les ressources que vous offrira, +en hommes, en artillerie et en munitions de guerre, votre division +navale. + +«Les deux groupes réunis des îles seront sous le commandement supérieur +de l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien de grade. + +«Un capitaine de corvette ou un lieutenant de vaisseau sera appelé au +commandement de chacune des deux grandes îles. + +«Chacune des petites îles de chaque groupe, quand elles recevront +garnison, sera commandée par l'officier ou le sous-officier, chef du +poste. + +«Le premier soin de chaque officier commandant sera de prendre toutes +les dispositions nécessaires pour se mettre à l'abri de toute attaque, à +l'intérieur ou à l'extérieur. + +«A cet effet, il fera établir les ouvrages de défense qu'il jugera +utiles. + +«Après la prise de possession au nom du Roi et l'établissement des +garnisons, vous aurez à veiller à leur sûreté, et vous assurerez leur +subsistance. + +«Vous pourvoirez à ce double objet par les bâtiments sous vos ordres, +dont un ou deux devront stationner dans les îles, et par les ressources, +en vivres, que vous trouverez à Valparaiso et sur d'autres points de la +côte d'Amérique. + +«Les garnisons devront d'ailleurs chercher à se créer des ressources par +les cultures dont les terres seront jugées susceptibles, en élevant des +bestiaux, en multipliant les espèces volatiles et en se livrant à la +pêche. + +«Vous donnerez à la culture et aux industries, particulièrement à +celles qui s'appliqueront à créer des ressources alimentaires, tous les +encouragements en votre pouvoir. + +«Vous pourvoirez, jusqu'à nouvel ordre, au payement des diverses +dépenses auxquelles donneront lieu l'établissement, l'entretien de vos +bâtiments et la subsistance de vos équipages ainsi que des troupes, par +l'émission de traites, suivant le mode prescrit par ma dépêche du 22 +avril 1841, dont copie vous sera transmise. + +«Vous profiterez, monsieur le contre-amiral, de toutes les occasions +pour me tenir au courant de vos opérations. + +«Une nouvelle voie de communication, ouverte entre Panama et la côte du +Chili et du Pérou, vous offrira sans doute des moyens de correspondance +plus prompts. Vous vous servirez alors du couvert de M. le consul +général du Roi à Londres. + +«Mais je dois vous recommander de ne vous servir de cette voie anglaise +qu'autant que vous le jugerez absolument sans inconvénient et non +susceptible de nuire à la réserve et à la discrétion que vous +devrez garder dans cette opération, comme dans toutes celles qui se +rattacheront au commandement dont vous êtes chargé. + +«Enfin, l'intérêt du service du Roi exige de prévoir le cas où, par une +cause quelconque, vous vous trouveriez dans l'impossibilité de continuer +l'exercice de votre commandement. + +«Ce cas échéant, l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien +de grade serait appelé de droit à vous remplacer. Il lui est bien +recommandé, en prenant le commandement, de se conformer en tout point +aux présentes instructions et aux directions que vous auriez prescrites, +soit pour le commandement de la station, soit pour la conduite de toutes +les affaires relatives à l'opération spéciale de la prise de possession +et de la conservation des îles Marquises. + +«En vous appelant au commandement de ses forces navales dans les mers du +Sud, et en vous chargeant de réaliser un projet dont le succès est à +ses yeux d'un si grand intérêt pour notre pavillon, le Roi vous prouve, +monsieur le contre-amiral, toute sa confiance en votre caractère comme +en votre habileté. + +«Vous ne pouvez manquer de justifier cette confiance du Roi et +d'acquérir de nouveaux titres à la bienveillance de Sa Majesté. + +«Recevez, monsieur le contre-amiral, avec l'expression des voeux qui +vous suivront, l'assurance de ma considération très-distinguée. + +«Le ministre secrétaire d'État de la marine et des colonies, + + «_Signé_: Amiral DUPERRÉ.» + +2º _Le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le ministre de la marine et +des colonies_. + +Baie de Taiohae, frégate _la Reine-Blanche_, + +le 25 juin 1842. + +«Monsieur le ministre, + +«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que la prise de possession, +au nom du Roi et de la France, des deux groupes qui forment l'archipel +des îles Marquises, est aujourd'hui heureusement effectuée. + +«La reconnaissance de la souveraineté de S. M. Louis-Philippe Ier a été +obtenue par les voies de conciliation et de persuasion, et, conformément +à vos ordres, elle a été confirmée par des actes authentiques dressés +en triple expédition; j'en adresse une ci-jointe à Votre Excellence. +Je ferai parvenir la seconde qu'elle m'a demandée, par la frégate _la +Thétis_. + + «Je suis, etc. + + «_Signé_: Amiral DU PETIT-THOUARS.» + + + II + +_Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la marine_. +Rade de Taïti, frégate _la Reine-Blanche_, + +le 25 septembre 1842. + +Monsieur le ministre, + +«A mon arrivée en ce port, le 30 août dernier, j'ai été accablé d'une +masse de réclamations faites par tous les Français établis ici, y +compris même les missionnaires. Tous m'adressaient des plaintes, tant +contre le gouvernement local que contre le consul de France qui, selon +eux, a négligé de prendre leurs intérêts ou de les défendre avec assez +d'instance auprès du gouvernement de S. M. la reine Pomaré. Le consul +lui-même se plaignait aussi de plusieurs Français qui, étant sans +cesse en contravention avec les lois du pays en vendant des liqueurs +prohibées, étaient souvent saisis en fraude par la police, et +prétendaient pourtant devoir être indemnisés des pertes qu'ils +éprouvaient; car, seuls, disent-ils, et par un esprit de vengeance du +gouvernement taïtien contre les nôtres, ils sont victimes des vexations +que leur attire ce commerce, tandis que les Anglais et les Américains +le font ouvertement sans jamais en éprouver de préjudice. D'autres +Français, qui se sont volontairement rendus acquéreurs de terres encore +en litige, prétendent que le consul devait employer son influence pour +les leur faire adjuger, droit ou non, et ils auraient voulu qu'usant de +la force dont je dispose, je l'employasse pour faire prononcer, en leur +faveur, une spoliation manifeste. + +«Après avoir bien écouté toutes les plaintes et attendu jusqu'au 6 +septembre pour m'éclairer sur tous ces faits, j'ai reconnu que les +plaintes, tant d'un côté que de l'autre, n'étaient pas tout à fait +sans fondement, mais que d'un côté comme de l'autre, il y avait une +exagération ridicule et des prétentions exorbitantes. J'ai également +reconnu: + +«1º Qu'il n'était que trop vrai que le gouvernement local, oublieux du +passé, ou plutôt toujours sous la même influence étrangère qu'il subit, +n'était point exempt de blâme et se montrait souvent hostile dans sa +conduite envers nos compatriotes; + +«2º Que MM. les missionnaires, précédemment à l'arrivée de _l'Aube_, +avaient été expulsés très-brutalement d'une vallée qu'ils avaient +acquise _bona fide_, et que, rentrés en possession de leurs biens à la +demande de M. Dubouzet, ils réclament aujourd'hui des indemnités pour +des vexations dont ils ont déjà obtenu le redressement; + +«3º Qu'un Français, M. Lucas, le même qui a perdu le navire +_l'Oriental_, sous le phare de Valparaiso, acquéreur d'un bien dont il +avait été injustement dépossédé comme les missionnaires, et dans lequel +il est également rentré à la demande du commandant de _l'Aube,_ veut +aussi, comme les missionnaires, être indemnisé du retard qu'il a éprouvé +dans son établissement, prétendant qu'aujourd'hui ses cafés auraient 18 +pouces de haut; + +«4º Qu'un autre Français, M. Desentis, venu de la Nouvelle-Zélande à +Taïti, ayant acheté d'un Anglais une propriété dont celui-ci n'était +point en jouissance, prétendait que le consul devait le faire mettre +en possession, afin de donner cours à son contrat. Le fait de ce marché +m'ayant paru cacher une horrible connivence pour spolier un indigène au +moyen d'un abus de pouvoir, j'ai repoussé de si honteuses prétentions; + +«5º Que la conduite de la police envers les Français était toujours plus +brutale qu'envers les autres étrangers, et qu'elle avait profité d'une +querelle élevée à l'occasion d'un combat de chiens, pour assommer +quelques Français qui en étaient témoins, entre autres le capitaine d'un +bâtiment baleinier en relâche dans le port, et que M. Dubouzet, ayant +également obtenu justice de la reine Pomaré pour ce fait, elle avait +prononcé l'exil du plus coupable de ses agents; mais qu'aussitôt que +_l'Aube_, qui venait d'apporter des présents du Roi à la reine Pomaré, +avait été sous voiles, cette sentence de la Reine avait été mise en +oubli, et que le coupable, restant impuni malgré une promesse formelle, +était encore libre à Taïti, lors de notre arrivée. + +«Tous ces dénis de justice et ce manque continuel à toutes les +bienséances envers le Roi et son gouvernement sont, à n'en pas douter, +l'effet de la triste influence à laquelle la reine obéit; mais ces +faits ne m'en ont pas moins paru d'une nature tellement grave et +compromettante pour notre dignité nationale, et si dangereux pour nos +compatriotes si je n'en demandais pas le redressement, que je me suis +décidé, étant chargé de soutenir dans ces mers l'honneur de notre +pavillon et de le faire respecter, à envoyer à la reine Pomaré la +déclaration dont je joins ici une copie conforme, ainsi que de celles: + +«1º De la proposition à laquelle cette déclaration a donné lieu de la +part de la reine et des chefs principaux qui forment le gouvernement de +Taïti; + +«2º De l'acceptation que j'ai faite au nom du Roi et, sauf sa +ratification, du protectorat des États de la reine Pomaré et de la +souveraineté extérieure de ces États, qui m'ont été offerts; + +«3º De ma lettre au régent pour qu'il fasse arborer le pavillon du +protectorat et qu'il notifie aux consuls étrangers la détermination que +venaient de prendre la reine Pomaré et les principaux chefs de Taïti; + +«4º De la proclamation que j'ai publiée pour calmer les inquiétudes des +indigènes, pour arrêter les déclamations des missionnaires biblistes, et +donner un commencement d'exécution au protectorat, afin de l'établir; + +«5º Enfin, les copies conformes de toutes les lettres qui ont rapport +à ces transactions et que j'ai dû écrire, a cette occasion, tant au +gouvernement de la reine Pomaré, aux consuls des États-Unis d'Amérique +et de la Grande-Bretagne, qu'au gouvernement provisoire que j'ai établi. + +«Votre Excellence verra, par ces diverses correspondances, que les +consuls étrangers ont grandement approuvé les mesures que j'ai prises, +et applaudi à l'établissement de l'ordre à Taïti. Votre Excellence +reconnaîtra encore que, par la conduite pleine de circonspection que +j'ai tenue dans cette mission, je me suis concilié l'assentiment des +indigènes, celui des populations étrangères établies à Taïti et même +celui des missionnaires anglicans. + +«J'ai amené les choses au point que, s'il convient au Roi et à son +gouvernement d'accepter cette très-belle et très-fertile possession, +d'une défense si facile et d'un intérêt si grand dans un avenir peu +éloigné, située au vent de toutes les colonies anglaises et à portée +de recevoir et de donner des nouvelles à la métropole en moins de trois +mois, au moyen d'une correspondance par la vapeur et par Panama, si, +dis-je, la France ne veut pas laisser échapper l'occasion, unique +peut-être, de faire une si belle proie, il suffira presque de dire: +oui. Alors, si le gouvernement m'envoie les objets d'armement que j'ai +demandés pour les Marquises, je trouverai dans ce secours le moyen de +fortifier Taïti, même contre une division, fut-elle nombreuse; car la +nature, en enveloppant ces îles de ceintures de coraux qui les rendent +inaccessibles sans de bons pilotes, a fait presque tout ce qui était +nécessaire pour leur défense. + +«Le gouvernement, cependant, pensera peut-être que je suis allé un peu +loin dans cette affaire, mais voici quels ont été les motifs qui m'ont +déterminé. + +«Dans la position où se trouvaient les relations de la France avec +Taïti, il était impossible de partir sans faire des représentations +ou même des menaces, tout en annonçant que j'en référerais à mon +gouvernement: mais dans l'état où étaient les esprits et les choses, +l'une ou l'autre de ces mesures eût été sans aucun effet, et on se +serait, comme par le passé, moqué de nous; d'ailleurs cela n'obviait à +rien dans l'attente où l'on était de voir arriver à Taïti une corvette +anglaise qui en était partie brusquement pour la Nouvelle-Hollande, où +les Anglais ont maintenant une station, en apprenant que nous avions +pris possession des îles Marquises, et avait annoncé devoir revenir +pour prendre Taïti; il fallait donc, et il y avait urgence, recourir à +d'autres moyens plus efficaces pour conjurer ce danger. + +«Peut-être encore pensera-t-on que j'aurais dû, sans refuser le +protectorat qui nous était offert, en ajourner l'acceptation jusqu'à la +réponse du Roi ou m'en tenir à la demande d'une garantie matérielle pour +assurer l'avenir de nos relations. La solution de cette affaire eût été +ainsi plus modérée, il est vrai; mais ni l'une ni l'autre de ces mesures +n'apportait d'obstacle à la prise de possession de Taïti, que les +Anglais auraient pu effectuer pendant qu'on en eût référé au Roi et à +son gouvernement, et il me paraissait surtout essentiel d'empêcher ce +résultat probable, pour laisser à Sa Majesté son libre arbitre sur la +question du protectorat, et éviter le désagrément auquel on se serait +trouvé exposé si le Roi acceptant, par exemple, sa réponse ne fût +arrivée que lorsqu'il n'aurait plus été temps; d'un autre côté, toute +minime qu'était la garantie matérielle que je demandais par ma note, +il était à craindre que la reine ne pût réunir cette somme; et, ne +l'obtenant pas, je me serais trouvé dans la nécessité de prendre le fort +de Moutou-Outa comme garantie d'une meilleure exécution des traités; et +alors aussi ma position serait devenue très-difficile dans le dénûment +où nous étions de toutes choses, après l'établissement que nous venons +de faire aux Marquises. + +«L'occupation de Moutou-Outa, comme je l'ai dit, n'obviait à rien +non plus; elle laissait toujours aux Anglais le temps d'arriver et la +facilité de s'emparer de Taïti en se le faisant donner, ce qui eût été +bien fâcheux, à cause du voisinage de nos établissements, et ce qu'il +était très-important pour moi d'éviter, je le répète, pour assurer au +Roi et à son gouvernement la faculté de se prononcer sur cette grande +question qui, par la position où elle est amenée, peut être regardée +comme résolue, s'il lui convient, et à la France, de posséder l'archipel +de la Société; car, on ne peut disconvenir que le gouvernement de la +Grande-Bretagne aurait bien mauvaise grâce de vouloir élever un conflit +à l'occasion de ce protectorat, au moment même où, d'un trait de +plume, il s'empare d'États aussi importants que le sont ceux de la +Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Guinée, dont on m'a annoncé qu'il +vient tout récemment de prendre possession. + +«L'adjonction de notre pavillon à celui de la reine Pomaré était aussi +une garantie indispensable pour nous assurer que rien ne sera entrepris +contre Taïti avant que le Roi ait pu se prononcer. Toute autre mesure, +sans celle-là, eût été illusoire et n'eût pas arrêté un amiral anglais +qui, sans cet obstacle, n'aurait point hésité à s'en emparer et à +nous dire après, comme à la presqu'île de Banks: _Nous y étions les +premiers_. + +«Je sais que j'ai encouru le risque d'être désapprouvé, s'il ne convient +point au Roi d'accepter ce protectorat, ou plus exactement ce riche et +important archipel; mais ma conscience me dit que mon devoir était +de m'y exposer; je me suis seul compromis, mais je l'ai fait pour un +intérêt national très-réel et dans celui de la couronne de Sa Majesté; +cela en valait bien la peine. + +«Si le Roi et son gouvernement acceptent le protectorat, tout +sera terminé; car, à la rigueur, le gouvernement provisoire actuel +permettrait d'attendre qu'une institution simple et analogue, qui serait +à la fois suffisante et peu dispendieuse pour le Trésor, pût être créée +pour l'exercer. + +«Avec des procédés généreux envers la reine et les cinq ou six chefs +principaux, nous nous les attacherons invariablement. Jusqu'à ce jour, +les étrangers ne leur ont fait que du mal, et la reine comme les chefs +sont devenus pauvres par les besoins nouveaux que la civilisation leur a +donnés. Le peuple est bon et facile à conduire; il est toujours attaché +à ses chefs, et en faisant du bien à ceux-ci, on est sûr de le gagner. + +«Le protectorat et la souveraineté extérieure des îles de l'archipel +de la Société équivaut, sous le rapport politique et commercial, à une +prise de possession définitive et nous assure les mêmes avantages; il +nous délivre de voisins incommodes et ne blesse pas, au même degré, +l'orgueil et l'intérêt des tiers. Quant aux Américains, ils préfèrent +nous voir l'exercer plutôt que les Anglais, et il était devenu de toute +impossibilité que ce pays continuât à s'administrer par lui-même; le +désordre était déjà venu à son comble; il ne lui restait qu'à opter +entre les Anglais et nous. + +«Si le Roi juge ne pas devoir accepter ce protectorat, il me +désapprouvera nécessairement. Dans ce cas, je demande à être rappelé, +car l'influence que j'ai acquise dans ces mers serait ainsi détruite et +m'ôterait la possibilité d'y conduire les affaires avantageusement pour +la France; mais, si au contraire, je suis assez heureux pour que le Roi +approuve ma conduite, je prie Sa Majesté d'avoir aussi la bonté de me +témoigner publiquement sa satisfaction, ne serait-ce qu'en me donnant +l'autorisation d'ajouter à mon titre de commandement, celui d'inspecteur +ou de gouverneur général des possessions françaises dans la Polynésie +orientale, jusqu'à ce que le gouvernement ait régularisé le service de +ces nouveaux établissements; ce sera d'ailleurs un appui moral qui me +donnera le moyen d'accélérer notre colonisation, en aplanissant bien des +difficultés. + +«Je suis, etc. + +«_Signé_: DUPETIT-THOUARS.» + + +2º _Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et des +colonies, à M. le capitaine Bruat, nommé gouverneur des îles Marquises._ + +Paris, 28 avril 1843. + +Monsieur le gouverneur, vous connaissez les motifs qui ont inspiré +le gouvernement du Roi lorsqu'il a fait prendre possession des îles +Marquises. Procurer, dès à présent, à nos bâtiments de guerre ainsi qu'à +nos navires de commerce, et principalement à nos baleiniers, un lieu de +relâche et de ravitaillement dans l'Océanie; assurer pour l'avenir à +la France une des meilleurs positions militaires et maritimes que +présentent ces archipels, telles étaient les considérations dominantes +qui avaient motivé l'occupation effectuée, d'après les ordres de mon +prédécesseur, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars. + +Vous savez par quel concours de circonstances les îles de la Société +ont été placées sous le protectorat de la France, immédiatement après le +débarquement de notre expédition aux Marquises. Le gouvernement du Roi a +résolu d'accepter ce protectorat, à l'exécution duquel vous serez +chargé de présider, en réunissant à votre titre de gouverneur des îles +Marquises, celui de commissaire du Roi près de la reine de Taïti. + +Cette détermination n'est pas de nature à faire sensiblement modifier +les bases de l'organisation qui avait d'abord été adoptée pour notre +nouvelle possession. Les îles Marquises restent destinées à devenir le +chef-lieu de votre gouvernement et de nos établissements militaires. +Vous serez maître toutefois d'établir à Taïti votre résidence habituelle +si les circonstances, les besoins du service et les intérêts politiques +et commerciaux qui forment l'ensemble de votre mission vous paraissent +exiger que vous preniez ce parti. Vous disposerez de la même manière +et dans le même but, pour les porter de préférence sur l'un ou l'autre +point, des forces actives et des ressources matérielles qui seront +réunies sous votre direction. + +En vous investissant de cette double autorité, Sa Majesté vous accorde +une haute et honorable marque de confiance. Vos services passés me +donnent l'assurance que vous saurez la justifier, et je compte que vous +serez secondé, avec tout le dévouement et l'intelligence désirables, +par les officiers, par les fonctionnaires civils, par les troupes et +les marins placés sous vos ordres. Chacun comprendra, comme vous, +qu'il s'agit de contribuer à l'accomplissement d'une grande et belle +entreprise sur les suites de laquelle le gouvernement, les chambres et +le pays vont avoir les yeux incessamment fixés. + +A Taïti, comme aux îles Marquises, vous exercerez l'autorité seul et +sans partage. Comme commandant de la subdivision navale de l'Océanie, +vous serez placé sous les ordres de M. le contre-amiral commandant +la station de l'océan Pacifique. Je vous adresserai, à ce sujet, des +instructions spéciales sous le timbre de la première direction. + +Votre mission comporte, par sa nature même, une grande latitude +d'action, une large liberté d'initiative. Vous marcherez cependant +d'autant plus sûrement dans les voies qu'il faudra suivre quand vous +connaîtrez les intentions du gouvernement sur les principaux résultats +qu'il se propose. Je diviserai les instructions que j'ai à vous +donner, à cet effet, en deux parties, l'une relative à nos possessions +proprement dites, l'autre concernant les îles à l'égard desquelles nous +ne devons exercer qu'un pouvoir de protection. + + +ILES MARQUISES. + +Occupation générale des îles Marquises. + +Le gouvernement ratifie les divers actes par lesquels les chefs des +principales îles de cet archipel ont fait cession de leurs droits +de souveraineté, et les ont soumises à l'autorité française. Cette +ratification, suivant l'usage général suivi pour les traités passés avec +les chefs de peuplades, n'a pas besoin d'être exprimée par l'apposition +de la signature du Roi sur les actes originaux. Elle résultera de +la notification que je vous charge d'en faire aux signataires et de +l'exécution subséquente des clauses de ces conventions. + +Depuis la prise de possession effectuée par M. le contre-amiral +Dupetit-Thouars, un rapport du commandant particulier de Nouka-Hiva +m'a fait connaître que des hostilités avaient éclaté à l'île Taouata +(Whitaho) entre la garnison et les indigènes. J'ignore comment ces +hostilités se seront terminées. Je ne puis douter toutefois que, même en +l'absence de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, on n'ait promptement +réussi à réprimer les agressions des naturels et à ramener la paix entre +eux et notre poste. Quoi qu'il en soit, vous aurez, dès votre arrivée +aux îles Marquises, pour lesquelles vous ferez route en premier lieu, à +assurer ou à rétablir notre domination à Taouata, comme sur les autres +points de l'archipel où elle pourrait avoir été troublée, méconnue ou +interrompue. + +Après les îles Nouka-Hiva et Taouata, les seules qui aient été d'abord +occupées, la plus importante est celle d'Ohivava, et il est même +possible qu'après une exploration plus complète que celle à laquelle +elle a été soumise, on reconnaisse que cette dernière île offre plus +d'avantages que la seconde. Dans tous les cas, Ohivava doit être +effectivement occupée par un détachement, en attendant que vous fassiez +étudier cette localité à l'effet de juger quelle espèce d'établissement +elle est susceptible de recevoir. + +Si vous pouvez, en outre, sans trop disséminer vos forces, placer un +poste sur l'île d'Houa-Poeu (Rao-Poua), vous le ferez avec d'autant +plus d'utilité que cette île paraît être une de celles dans lesquelles +l'influence des missionnaires semble avoir jusqu'à ce jour obtenu le +plus de succès. Au surplus, toutes les îles habitées par les naturels, +sur lesquelles vous ne mettrez pas de garnison, devront cependant avoir +un pavillon aux couleurs de la France, et ce pavillon sera confié à la +garde des indigènes qui sauront que vous serez toujours prêt à punir les +tribus qui ne le respecteraient pas. + +Ports à ouvrir, dans les Iles Marquises, aux bâtiments de guerre et aux +navires de commerce. + +Une des premières mesures que vous aurez à prendre en arrivant sera +de faire connaître, par un arrêté, les ports des Marquises qui seront +ouverts aux bâtiments de guerre des autres nations, et aux navires de +commerce français et étrangers; ports à l'exception desquels l'accès des +côtes devra être défendu et interdit au besoin par la force. Ces ports +seront placés sous un régime de franchise absolue, sans distinction +de pavillon; l'entrée et la sortie de toutes les marchandises y seront +libres et exemptes de tous droits. Vous vous réserverez, toutefois, de +prendre, au besoin, des dispositions exceptionnelles pour assurer de +préférence à nos nationaux l'usage des aiguades, celui des mouillages +et les achats de provisions. Des priviléges et des redevances existent +à cet égard au profit des chefs indigènes. Il ne pourrait être question, +sans manquer aux conventions faites avec eux, de supprimer purement et +simplement les règles établies à cet égard. Mais comme il importe que +l'autorité française demeure entièrement libre de faire, sur ce point, +tous les règlements, il conviendra de racheter des intéressés les +redevances en question, ce qui pourra être obtenu, sans doute, au moyen +d'arrangements peu dispendieux. Vous aurez, en outre, à prohiber le +débarquement des armes et munitions de guerre, en prononçant à l'égard +des contrevenants, en vertu des pouvoirs qui vous seront attribués, les +pénalités qui seront nécessaires pour prévenir tout trafic de ce genre, +qui ne peut tendre qu'à fournir aux populations indigènes des moyens de +se détruire entre elles, et de se mettre en lutte contre la domination +française. Le commerce des spiritueux devra être aussi l'objet de +mesures exceptionnelles, propres à empêcher parmi les indigènes l'abus +des liqueurs fortes, source de désordre et de dégradation, et cause +active de mortalité. + +Je ne vous désigne pas les points des îles Marquises qui pourront être +choisis comme ports de guerre ou de commerce. Une étude attentive des +localités pourra seule permettre de faire utilement cette désignation. +Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, des notions importantes +auront sans doute été recueillies depuis l'occupation jusqu'à l'époque +de votre installation. Je me borne à vous faire remarquer que, dans +les premiers temps surtout, il conviendrait de concentrer les lieux de +mouillage, de relâche et d'échanges sur un très-petit nombre de points. +La surveillance à exercer sera partout confiée à l'autorité militaire. +Les opérations des navires n'entraîneront pas, pour l'administration, +d'écritures compliquées. Vous aurez seulement à faire tenir, et +à m'envoyer tous les trois mois, des relevés sommaires qui feront +connaître les noms et le tonnage des navires, la force de leurs +équipages, leurs ports d'armement, la nature ainsi que l'importance +présumées de leurs chargement et de leurs opérations, et enfin, autant +que possible, la nature et la valeur des marchandises, vivres, etc.; +débarqués et embarqués par eux aux Marquises. + +Rapports à établir avec divers pays. + +Parmi les pays que la navigation a déjà mis ou peut mettre en +communication directe avec les îles Marquises, les uns sont, dès à +présent, des centres importants d'activité commerciale, les autres +commencent seulement à attirer l'attention sous ce rapport; d'autres +enfin sont restés étrangers à tout mouvement d'échange, et en quelque +sorte à tout germe de civilisation. + +Les premiers sont: à l'est des Marquises, les divers États de l'Amérique +occidentale, principalement le Chili, le Pérou et le Mexique; au +sud-ouest, les établissements anglais de Sidney et de Van-Diemen; +au nord-ouest, les archipels de la Sonde et des Philippines, et le +continent asiatique. Vous ne manquerez aucune occasion de vous mettre +en relation, soit avec les autorités de ces pays, soit avec les agents +consulaires que nous y entretenons, soit enfin avec les représentants +des puissances européennes. Vous leur ferez connaître tout d'abord la +franchise des ports français dans l'Océanie, et vous leur signalerez +successivement les avantages qui vous paraîtront pouvoir déterminer le +commerce à y diriger des expéditions. + +Quant aux autres localités, vous étudierez les nouvelles combinaisons +que vous semblera pouvoir faire naître, dans les opérations du commerce, +un fait aussi considérable que la formation d'un grand établissement +dans des mers où jusqu'à ce jour, depuis la Nouvelle-Hollande jusqu'à +la côte nord-ouest d'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la Chine, il n'a +existé aucun centre de protection et d'influence européennes. Vous vous +appliquerez à rechercher quelles relations pourraient se former, dans +les îles Marquises et de Taïti; aux îles Sandwich où l'influence du +gouvernement des États-Unis tend à s'établir d'une manière presque +exclusive; à la Nouvelle-Zélande, où nous n'avons pu fonder qu'un +établissement tardif et précaire, et où il ne sera peut-être +pas possible de prévenir la prééminence prochaine et générale de +l'occupation anglaise. Enfin sur des points plus rapprochés et notamment +dans les archipels situés à l'ouest de celui de la Société, vous ferez +apparaître, le plus souvent qu'il vous sera possible, le pavillon +français, en vous concertant à cet effet avec M. le commandant de la +station de l'océan Pacifique: ce dernier objet se rattache d'ailleurs +plus particulièrement au protectorat de Taïti, et je vais avoir +l'occasion d'y revenir tout à l'heure. + +Admission des consuls étrangers aux îles Marquises. + +Je ne vois que de l'avantage à permettre aux gouvernements étrangers +d'acréditer près de vous, aux îles Marquises, des agents consulaires qui +seront chargés de surveiller et de servir les intérêts commerciaux de +leurs sujets respectifs. Mais vous devez tenir strictement la main à +ce que, sous aucun prétexte, ils ne s'immiscent dans les affaires +intérieures de la colonie. Jusqu'à nouvel ordre, ce sera par vous que +l'_exequatur_ devra être donné ou retiré à ces agents. + +Immigrations aux îles Marquises. + +Par un avis inséré au _Moniteur_ du 23 février, j'ai fait connaître que +mon département ne se proposait pas, quant à présent, de favoriser le +passage d'émigrants de France aux Marquises. Toutes dispositions en ce +sens seraient au moins prématurées, et le gouvernement attendra, pour +prendre un parti à ce sujet, que vos rapports aient fait suffisamment +connaître l'intérêt qu'il pourrait y avoir à attirer spécialement dans +ces îles une population européenne autre que celle qui sera attachée +aux divers services publics, ainsi que les moyens d'existence que des +immigrants français pourraient se procurer sur les lieux. Il n'est pas +probable qu'il vous en arrive par la voie du commerce. Le cas échéant, +vous ne perdrez pas de vue que vous avez dans vos pouvoirs le droit de +refuser le débarquement, ou de le subordonner à toutes les garanties +nécessaires pour le bon ordre et pour la sûreté de nos possessions. La +même observation s'applique aux immigrations qui pourraient avoir lieu, +soit de la côte ouest d'Amérique, soit de tout autre point du globe. +L'intérêt de l'établissement sera la seule règle à consulter à l'égard +de l'admission ou du renvoi des individus qui se présenteront pour y +fixer leur résidence. + +L'achat des terres par les étrangers a été provisoirement défendu aux +îles Marquises par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars. Vous aurez à +examiner s'il ne convient pas de maintenir provisoirement cette défense. + +Il pourra être utile que vous preniez l'initiative d'une introduction de +cultivateurs de la Chine ou de l'archipel d'Asie. J'aurai à vous écrire +spécialement à ce sujet; et, à cette occasion, je vous entretiendrai +plus particulièrement des questions qui se rattachent à l'emploi, dans +les îles de l'Océanie, de travailleurs étrangers appartenant à des races +propres à supporter la fatigue sous le climat des tropiques. + +Politique à suivre à l'égard des naturels. + +J'aurai des instructions spéciales à vous donner au sujet de l'exercice +du culte et de l'administration de la justice aux îles Marquises. Je +me borne à vous dire ici que les dispositions que j'ai prises sous ce +double rapport ont été combinées dans la vue de faire concourir l'action +religieuse et l'action judiciaire à la moralisation et à la civilisation +des indigènes, ainsi qu'à la consolidation de notre influence parmi ces +populations. Toute votre conduite, ainsi que celle des fonctionnaires et +des autorités militaires, devra tendre à leur faire aimer la domination +française, à leur en faire apprécier le caractère tutélaire et +pacifique. A une administration toujours juste et paternelle, vous +joindrez une intervention à la fois active et prudente dans les guerres +et les dissensions qui agitent les tribus; une protection vigilante +contre tout abus, contre toute injustice de la part des Européens, et +de grands égards pour toutes les coutumes civiles et religieuses de ces +peuples, afin que l'empire de la persuasion, l'exemple et le contact +de notre civilisation accomplissent seuls la révolution morale et +intellectuelle à laquelle on peut espérer de les conduire. + + +ILES DE LA SOCIÉTÉ. + +Protectorat. + +L'acte par lequel les îles de la Société ont été placées sous le +protectorat de la France a stipulé: + +«1º Le maintien de la souveraineté de la reine et de l'autorité des +principaux chefs: toutes les lois et tous les règlements doivent +continuer à émaner de la reine et être signés par elle; + +«2º Le droit de propriété des indigènes sur les terres, et celui de +faire juger exclusivement par les tribunaux du pays les contestations +relatives à ce droit de possession; + +«3º La liberté générale des cultes, et l'indépendance des ministres de +toutes les religions. + +«A ces conditions, la reine et les chefs ont demandé la protection du +gouvernement français et lui ont abandonné la direction de toutes les +affaires avec les gouvernements étrangers, les règlements de port, etc., +etc., en le chargeant, en outre, de prendre telle autre mesure qu'il +pourrait juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la +paix.» + +Le gouvernement du Roi, en accordant la protection qui lui est demandée, +accepte ces stipulations comme base de son intervention. C'est ce que +vous aurez à faire connaître à la reine et aux chefs en leur déclarant +que Sa Majesté compte sur leur fidélité à leurs engagements, comme ils +peuvent désormais se confier au loyal et tutélaire appui de la France. + +Le droit international offre plusieurs exemples d'une situation analogue +à celle où les îles de la Société se trouvent maintenant placées à +l'égard de la France. Le lien qui nous les rattache peut être comparé +particulièrement à celui par lequel les îles Ioniennes ont été mises +dans la dépendance du gouvernement de la Grande-Bretagne. D'après leur +charte constitutionnelle du 26 août 1817, le pouvoir exécutif réside +dans un lord haut-commissaire, nommé par le gouvernement anglais, lequel +exerce ce pouvoir avec le concours d'un sénat électif dont les +membres doivent être agréés par lui. Ce sénat fait les règlements +administratifs, et nomme, sauf l'approbation du lord haut-commissaire, +à tous les emplois administratifs et judiciaires. Les lois votées par +l'assemblée élective sur la proposition du sénat sont soumises à la +sanction du lord haut-commissaire. + +Si l'on compare à cette organisation celle que M. le contre-amiral +Dupetit-Thouars a provisoirement adoptée, afin de mettre sans retard le +protectorat en vigueur, on voit que cet officier général s'est attaché à +procéder d'après des principes analogues, autant que le lui permettaient +les circonstances locales, l'état politique des populations qui +invoquaient notre appui et l'urgence de la situation. Il faut donc +considérer seulement, comme une première ébauche, les institutions qu'il +a établies; des modifications devront probablement y être introduites. +Vous y réfléchirez attentivement, et vous ne ferez rien d'ailleurs +que de concert avec la reine Pomaré, et d'après les principes que j'ai +rappelés plus haut. + +Conseil de gouvernement. + +Quelle que soit, au surplus, la combinaison à laquelle vous vous +arrêtiez, il y a, dans l'organisation du conseil de gouvernement, une +première réforme à introduire. M. le commandant de la station en a +conféré alternativement la présidence au commissaire civil qu'il a +institué près le gouvernement de la reine, et au gouverneur militaire, +suivant la nature des questions dont le conseil doit s'occuper. +Les motifs qu'il a pu avoir pour effectuer ce partage d'autorité ne +sauraient être de nature à le faire maintenir. Il n'y aura près de +la reine Pomaré d'autre représentant du gouvernement français que +vous-même. C'est comme commissaire du Roi que vous agirez. Il convient, +sans contredit, qu'un fonctionnaire civil, à poste fixe, fasse partie +du conseil; mais il ne doit y siéger, comme les autres, qu'à titre +consultatif. En votre absence, la présidence du conseil de gouvernement +et l'exercice de l'autorité appartiennent exclusivement à l'officier +que vous aurez délégué à cet effet, et près duquel le conseil ne doit +également exercer qu'une action consultative. + +Les fonctions civiles dont je viens de parler devront rester confiées +à M. Moërenhout. Cet ancien consul a été, de la part de beaucoup de +résidents et de nos missionnaires eux-mêmes, l'objet de plaintes et +d'accusations qui étaient de nature à altérer beaucoup la confiance du +gouvernement dans l'utilité de ses services. Mais, en définitive, M. +le contre-amiral Dupetit-Thouars n'a pas pensé que les principaux torts +fussent de son côté. J'approuve donc le parti qu'il a pris de substituer +à son titre de consul, devenu incompatible avec notre protectorat, celui +d'_agent du gouvernement français_, dans lequel vous lui annoncerez +qu'il est confirmé. Cet emploi réunira dans ses attributions les +affaires politiques et commerciales, dont la direction supérieure +appartiendra au commissaire du Roi, et en son absence à l'officier +qui le remplacera et qui présidera le conseil. M. Moërenhout aura donc +toujours, dans l'exercice de ses fonctions, à prendre ou vos ordres +ou ceux de votre délégué militaire; mais, dans le second cas, s'il y a +dissidence entre M. Foucher d'Aubigny et M. Moërenhout, celui-ci, tout +en se conformant provisoirement aux ordres qu'il recevra, aura droit +de correspondre directement avec vous et d'en appeler à votre décision +supérieure. + +M. Moërenhout, devenu fonctionnaire public, doit nécessairement cesser +toutes opérations commerciales et liquider immédiatement ses affaires +pour se vouer à ses nouveaux devoirs avec un désintéressement égal +à l'intelligence et à l'utile expérience dont il a fait preuve. J'ai +décidé qu'un traitement de 8,160 francs lui serait alloué, par analogie +avec ce qui est réglé pour M. le sous-commissaire chef du service +administratif aux îles Marquises. + +Sous le rapport militaire, le protectorat des îles Ioniennes donne au +gouvernement de la Grande-Bretagne le droit d'y tenir garnison et d'y +former des établissements de défense. Ce gouvernement a, de plus, le +commandement supérieur de toutes les forces indigènes. Loin de s'opposer +à ce que les îles de la Société soient placées, sous ce rapport, dans +des conditions analogues, les termes de l'acte de protectorat et l'objet +de cet acte nous en font en quelque sorte une obligation, puisque, +indépendamment de la protection contre l'ennemi extérieur, il nous +charge de prendre les mesures nécessaires pour la conservation de la +bonne harmonie et de la paix. Je vous ai déjà dit que vous auriez la +faculté de disposer, dans l'intérêt de votre mission spéciale à Taïti, +de telle partie de vos forces que vous jugeriez utile d'en détacher dans +ce but. Il sera, en effet, indispensable que vous fassiez établir, +sur le point que vous reconnaîtrez le plus convenable pour cette +destination, une batterie fortifiée, et que vous en donniez la garde à +un détachement qui servira en même temps pour la police intérieure, en +attendant que vous soyez amené à adopter, dans ce dernier objet, une +organisation particulière appropriée aux localités. + +La police des ports et des rades est une attribution qui dérive +nécessairement du protectorat. Il n'est pas nécessaire d'examiner si +elle pourrait aller jusqu'à nous permettre d'exclure tels pavillons +ou telles marchandises, ou d'établir des tarifs différentiels ou +prohibitifs au profit de notre commerce. L'intention du gouvernement +du Roi n'est pas d'user, dans un but étroit de nationalité, des +prérogatives et de l'ascendant que lui donnera sa suprématie à l'égard +de cet archipel. Il faut, au contraire, chercher, tout en régularisant +les opérations commerciales et en les concentrant, autant que possible, +sous notre surveillance, à leur procurer, sans distinction d'origine, +toutes les franchises favorables au développement de la navigation. On +peut considérer, sous ce rapport, comme des obstacles fâcheux, les taxes +et redevances établies en ce moment à Taïti au profit de la reine. +C'est ce que vous aurez à lui représenter en vous attachant à lui faire +comprendre tous les avantages qu'il y aurait, pour la prospérité de ces +îles, à attirer, par toutes les facilités possibles, un grand nombre de +navires à Papeïti. J'espère que vous parviendrez à vous concerter avec +elle pour effectuer la suppression des droits en question. + +Le port de Papeïti paraît être le seul que fréquentent les navires: il +est à désirer, au moins pour les premiers temps, que tous les autres +soient fermés à la navigation. Tout ce que j'ai dit à ce sujet, en ce +qui concerne les îles Marquises, se trouve donc naturellement applicable +aux îles de la Société. L'inclination des naturels pour la navigation +n'est pas douteuse. Un de vos soins les plus constants devra être de +développer et d'encourager ce penchant qui peut concourir puissamment +à la civilisation de ce peuple, et créer d'utiles éléments de commerce. +Vous ferez acheter deux petits bâtiments qui feront partie de la marine +locale, exclusivement placée sous vos ordres, et vous composerez en +partie leurs équipages d'indigènes que vous ferez passer, après le temps +d'apprentissage nécessaire, sur les bâtiments de commerce, et notamment +sur ceux qui établiront avec les archipels une navigation de cabotage. + +Les rapports politiques du commissaire et du conseil de gouvernement +avec les consuls et les résidents étrangers me paraissent avoir été, +quant à présent, convenablement déterminés par les actes de M. le +contre-amiral Dupetit-Thouars. Je n'ai pas besoin d'y joindre la +recommandation d'agir toujours, dans vos relations et dans vos décisions +en ce qui les concerne, avec un constant esprit de conciliation et +avec les égards dus aux sujets de gouvernements amis. Il importe qu'ils +soient toujours les premiers à s'apercevoir que, si le protectorat de la +France s'est étendu sur ces îles, c'est afin que les hommes paisibles +et industrieux de toutes les nations y trouvent appui et sécurité. Vous +aurez donc, à moins de motifs d'une véritable gravité, à respecter chez +les étrangers déjà établis à Taïti leurs droits acquis à la résidence, +et à laisser également la faculté de s'y fixer à ceux qui se +présenteraient en offrant les garanties nécessaires d'industrie et de +bonne conduite. + +C'est principalement aux missionnaires étrangers que cette +recommandation s'applique. Dans votre conduite et vos actes à leur +égard, vous ne perdrez jamais de vue que le gouvernement doit rester +fidèle à trois grands principes, celui de la liberté des cultes, celui +de la protection due aux sujets d'une puissance amie, enfin le devoir +non moins sacré de favoriser les travaux entrepris pour étendre les +bienfaits du christianisme. + +3º _Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de +la marine et des colonies, au capitaine Bruat, gouverneur des +établissements français dans l'Océanie._ + +Paris, le 28 avril 1843. + +Monsieur le commandant, le Roi, en vous donnant le titre de gouverneur +des établissements français dans l'Océanie et de commissaire près de +la reine des îles de la Société, vous confie d'importantes et délicates +fonctions. Plusieurs points de votre mission méritent de fixer +particulièrement votre attention. Je vais vous les signaler +sommairement, et vous indiquer les règles de conduite que vous devrez +suivre pour chacun de ces points. + +Gouvernement des Marquises. + +Votre autorité, en qualité de gouverneur, s'exerce seulement dans +les îles Marquises. Là, elle n'est limitée que dans vos rapports de +déférence vis-à-vis du gouvernement du Roi. Aux termes des conventions +passées avec M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et les chefs indigènes +de ces îles, la souveraineté de la France est reconnue sans restriction +aucune. Il vous est donc loisible de prendre, tant pour l'administration +intérieure de ces établissements que pour nos affaires extérieures, les +arrêtés et décisions que vous croirez nécessaires. Vous n'avez, à ce +sujet, qu'à vous préoccuper des besoins du service et du soin de votre +propre responsabilité. Les pouvoirs qui vous seront confiés ont la plus +grande étendue. Vous disposerez de forces imposantes relativement +aux populations extrêmement réduites qui vous entoureront. Le régime +militaire, qui prévaut dans l'organisation administrative et judiciaire +que vous êtes chargé de constituer, vous donne des moyens énergiques +d'action, tant sur les indigènes que sur les étrangers qui viendront +habiter ces îles. Mais plus votre autorité est grande, plus il est de +votre devoir d'en user avec prudence et circonspection. Je ne prévois +pas de grandes difficultés dans le gouvernement des îles Marquises. +Peut-être éclatera-t-il encore quelques tentatives d'insurrection comme +celle du roi Iotété. Les naturels, trop faibles pour vous attaquer +autrement que par des embûches, auront besoin d'être surveillés. Vous +devrez donc, surtout tant que la confiance la plus entière n'aura pas +remplacé, entre les Français et les insulaires, le sentiment de surprise +et de défiance qui a dû résulter de notre occupation, vous devrez, +dis-je, prescrire par voie de discipline et de règlements, une certaine +réserve à nos soldats dans leurs rapports avec les indigènes. Il importe +qu'en toute occasion, vous vous montriez plein de bienveillance et +de générosité pour les chefs et les tribus qui seront animés de bons +sentiments pour les Français; mais aussi que vous réprimiez avec énergie +et promptitude tous les actes d'hostilité qui seraient commis contre +votre autorité et la souveraineté de la France. + +Les étrangers qui aborderont passagèrement dans les îles seront +traités par vous de la manière la plus bienveillante. Vous savez que le +gouvernement se propose de faire de nouveaux établissements des ports +francs; il est donc essentiel que nous donnions à toutes les marines des +motifs de les préférer, pour leurs relâches et leur ravitaillement, aux +autres points de l'Océanie. Dans ce but, il sera convenable que vous +entreteniez de bonnes relations avec les consuls étrangers qui sont +accrédités auprès des États de la côte d'Amérique, et que vous ayez +de bons procédés avec les commandants des bâtiments de guerre et les +capitaines marchands des puissances amies qui aborderont dans notre +établissement. Mais, si notre intérêt vous prescrit des devoirs de +bienveillance, notre dignité vous impose des obligations rigoureuses. +Vous aurez à réprimer sévèrement les désordres et les délits que des +étrangers commettraient sur notre territoire. Jusqu'à présent, les +équipages baleiniers et les aventuriers qui fréquentent ces parages ont +montré qu'en face de la barbarie ils se croient libres de se livrer à +toutes sortes d'excès. Il vous appartiendra, monsieur le gouverneur, +de les contraindre, quelle que soit la nationalité qu'ils invoquent, à +respecter les moeurs et les principes de tous les peuples civilisés. + +Clergé aux îles Marquises. + +Nous devons donner un grand ascendant à la religion catholique. Jusqu'à +présent, les missionnaires de cette Église paraissent avoir exercé +une influence presque exclusive dans l'archipel des Marquises. Il doit +entrer dans nos vues de la leur conserver. Vous réunissez dans vos +mains des moyens suffisants pour obtenir que l'action de ces prêtres +se combine avec la pensée de votre administration. Vous savez qu'une +convention a été passée avec le supérieur de la maison de Picpus, et +que, par elle, le département de la marine a consenti à reconnaître, +à chacun des membres de cette congrégation qui exercent leur saint +ministère dans notre établissement, un traitement et des frais +d'installation. Cette condition servira naturellement votre influence +sur ce personnel religieux. Sans vous immiscer dans la direction +spirituelle que le chef des missions de l'Océanie imprimera seul aux +démarches des missionnaires, il vous sera possible, précisément en +considération des dépenses que le département de la marine fait tant +pour les prêtres que pour le service du culte, de vous concerter avec +M. l'évêque et d'obtenir de lui le redressement des actes qui vous +paraîtraient répréhensibles, et le changement des ecclésiastiques qui +feraient obstacle aux vues de votre administration. Les rapports qui +s'établiront à ce sujet sont d'une nature trop délicate pour que je +ne compte pas que vous y mettrez toute la réserve et toute la +circonspection désirables. + +Protectorat des îles de la Société. + +La convention passée entre M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et la +reine Pomaré doit servir de base à notre protectorat. Les pouvoirs qui +nous y sont attribués sont mal définis. Vous devrez néanmoins observer, +dans la forme de tous vos actes, le caractère ostensible qui est assigné +à notre autorité, sans cependant compromettre, par trop de scrupule, +le bien du service et nos intérêts politiques. Vous comprendrez que la +limite si imparfaitement fixée à notre pouvoir ne peut être une +barrière infranchissable pour votre influence. Déjà, si vous comparez le +protectorat qu'exerce l'Angleterre sur les îles Ioniennes avec celui qui +nous est conféré sur l'archipel de la Société, vous jugerez combien ce +dernier est restreint. + +Aux îles Ioniennes, le protectorat s'exerce d'après les conditions +suivantes. Une assemblée élective fait les lois que lui propose un sénat +également électif, mais remplissant les fonctions de pouvoir exécutif. +Les personnes élues pour composer ce dernier corps sont subordonnées, +dans leur élection, à l'approbation du lord haut-commissaire, qui +représente le gouvernement de la Grande-Bretagne. Les votes de +l'assemblée législative sont soumis à la sanction du sénat et, en +dernier lieu, à l'approbation de ce commissaire, qui a de plus le droit +de sanctionner toutes les nominations aux emplois administratifs et +judiciaires. Le haut-commissaire possède, en outre, le commandement +général des forces anglaises et celui des forces indigènes. Par cette +combinaison qui fait rentrer les actes aussi bien que les personnes +sous l'autorité du représentant de la Grande-Bretagne, le gouvernement +anglais pèse de tout son poids sur l'administration comme sur la +direction des affaires extérieures de ce pays. + +A Taïti, M. le contre-amiral Dupetit-Thouars s'est cru dans la nécessité +de faire, à l'indépendance des pouvoirs locaux, une part beaucoup plus +large. Je n'ai pas l'intention de formuler dans ces instructions une +organisation que vous deviez nécessairement appliquer. Je reconnais +qu'il est impossible de le faire _a priori_, et que pour y procéder avec +connaissance de cause, il faut se livrer à une étude dont les éléments +ne se rencontrent que sur les lieux. Mais j'ai pensé que cette +indication vous serait utile. + +Rapports avec les consuls étrangers et les autorités étrangères. + +Dans les premiers temps, votre position vis-à-vis des consuls étrangers +sera entourée de difficultés. Elle exigera de votre part les plus +grands ménagements. Vous considérerez comme régulièrement accrédités les +consuls que vous trouverez en exercice. Il ne serait pas prudent, quant +à présent, de soulever à leur égard des contestations sur la valeur +des pouvoirs qu'ils tiennent du gouvernement local. Mais si d'autres +puissances que celles qui en ont déjà envoient des agents à Taïti, ou +si quelques changements s'effectuent dans le personnel actuel, vous +ne donnerez aux nouveaux consuls votre autorisation d'exercer leurs +fonctions qu'à la condition que leur titre reconnaîtra expressément le +protectorat de la France. Aucune contestation sur ce point ne saurait +être admise par vous, car c'est principalement dans le but de confier au +roi des Français la direction des affaires extérieures de son État, que +la reine Pomaré a signé la convention du 9 septembre. + +Par ces premiers actes, M. Dupetit-Thouars a reconnu aux consuls le +droit d'intervenir comme assesseurs dans les procédures qui intéressent +leurs nationaux. Par cette concession, probablement motivée par les +embarras de sa position, il a accordé plus que le droit international +n'exigeait. Tous les crimes et délits commis par des étrangers doivent +être soumis à la juridiction du lieu où les faits se sont accomplis. Les +consuls n'ont droit d'intervenir que dans les affaires commerciales +de leurs nationaux. Il sera donc essentiel que vous rappeliez les +principes, et que vous obteniez de ces agents qu'ils rentrent dans leurs +attributions. Mais ce retrait d'une concession déjà faite doit s'opérer +avec prudence et ménagement. + +Lorsque je rappelle le droit de protection qui nous est conféré, il me +paraît surabondant de vous dire que c'est vous qui devez entretenir les +rapports politiques avec les agents des puissances étrangères établis +sur la côte d'Amérique ou dans les archipels de l'Océanie, aussi bien +qu'avec les commandants des bâtiments de guerre des puissances navales. +Vous surveillerez attentivement leurs démarches. Vous ferez en sorte de +connaître les projets politiques et commerciaux qu'ils auront formés +ou à l'exécution desquels ils seront employés, afin de tenir le +gouvernement du Roi averti des événements qui pourraient avoir quelque +influence sur nos établissements nouveaux ou compromettre notre +prépondérance sur ces mers. Si quelque circonstance venait à exiger +de vous une action extérieure pour prévenir des faits qui menaceraient +notre occupation, vous auriez, avant d'agir, à consulter le commandant +de la station sous les ordres duquel vous restez comme commandant de la +subdivision navale de l'océan Pacifique. Si cependant ces circonstances +présentaient un caractère de danger imminent, et que le commandant de +la station fût, à votre connaissance, trop éloigné pour recevoir à +temps vos communications, vous auriez à prendre une décision sous votre +responsabilité. + +Excepté dans ces cas d'urgence, toutes les fois que des difficultés +surgiront entre vous et les représentants des puissances étrangères +ou les commandants des stations, vous devrez prendre une altitude +expectante et demander, en prétextant l'importance des questions, le +temps d'en référer au gouvernement du Roi. + +Conduite envers les résidents étrangers. + +Quant aux résidents étrangers, vous observerez scrupuleusement toutes +les règles du droit international. Si quelques-uns avaient obtenu, par +privilège, la faculté de s'immiscer, soit dans l'administration locale, +soit dans la magistrature, il sera nécessaire de la leur dénier, à moins +qu'ils ne renoncent à se prévaloir du bénéfice de leur nationalité, et +ne consentent à se placer, vis-à-vis de votre autorité, dans la classe +des indigènes. + +Culte; missionnaires à Taïti. + +Ainsi que je vous l'exprime dans les instructions officielles, vous +vous ferez un devoir de protéger tous les cultes, et vous veillerez à +ce qu'ils se pratiquent en toute liberté. Votre conduite à l'égard +des ministres de la religion protestante sera animée d'une parfaite +bienveillance. Il ne faut pas oublier qu'ils ont déjà acquis une grande +autorité sur la population de ces îles, que c'est à eux qu'elle doit les +rudiments de civilisation qu'elle possède. Il serait aussi impolitique +qu'injuste de chercher à rompre le lien moral qui existe entre eux. Des +prêtres catholiques s'efforcent, depuis plusieurs années, d'attirer à +leur foi les habitants de Taïti. Le gouvernement, qui prévoit toutes les +difficultés que cette lutte entre les deux religions peut susciter, +vous recommande l'impartialité la plus absolue. Vos rapports avec +les ministres des deux Églises devront être empreints du respect que +méritent toujours ceux qui améliorent l'homme par la double influence de +la morale et de la religion. Afin que votre arrivée ne puisse être une +menace contre le culte des méthodistes et un triomphe pour les prêtres +catholiques, vous laisserez aux Marquises les missionnaires de Picpus +qui partent avec vous. Cette même raison nous a décidés à ne point +admettre de clergé rétribué à Taïti. Les prêtres catholiques que vous +y trouverez seront tout à fait indépendants du gouvernement, et +continueront à agir sous la seule direction de leur évêque. Ils +insisteront beaucoup auprès de vous pour obtenir, en qualité de +Français et de catholiques, des marques toutes particulières de votre +bienveillance. Ils voudront que vous répariez, par quelque acte de +protection manifeste, tous les torts que le gouvernement local a eus +envers eux et pour le redressement desquels nos navires de guerre sont +venus souvent réclamer. Mais il sera nécessaire que vous mesuriez votre +intervention de manière à ne leur accorder que ce qui leur est dû +comme Français. Votre action en leur faveur devra éviter de prendre un +caractère religieux. + +Cette partie de votre administration est celle qui présente le plus +de difficultés. Les missionnaires méthodistes sont anglais. Vous +respecterez leur culte et leur laisserez toute liberté pour le +pratiquer. Mais il ne faut pas qu'à l'aide de la religion, ils +s'immiscent dans l'administration et le gouvernement, et pèsent par leur +influence dans vos rapports avec la reine et les chefs. La protection +sans réserve que vous leur accorderez est à ce prix. Ainsi vous ne +pouvez point admettre qu'ils conservent le droit de délibérer dans les +assemblées des chefs, d'émettre leur avis et de provoquer des mesures +administratives ou des actes politiques; leur qualité d'étrangers +suffit pour que vous demandiez qu'ils soient exclus de la direction des +affaires. Ils ont aussi acquis la faculté de percevoir des amendes +ou des redevances pour oubli de certains devoirs religieux ou pour +violation de règlements administratifs qu'ils ont eux-mêmes rendus. Vous +aurez à faire cesser cette intervention en dehors de l'Église, car le +gouvernement du Roi ne peut permettre que des étrangers se substituent +à la reine Pomaré ou aux chefs indigènes pour exercer la police ou +une autorité quelconque dans les îles mises sous notre protectorat. +Je comprends que difficilement l'autorité du ministre de la religion +s'arrêtera dans les limites que j'indique. La population de Taïti, +naguère régie par des institutions théocratiques, sera longtemps +disposée à se laisser diriger par ceux qui inspirent sa foi. Il importe +donc que nous lui donnions le plus tôt possible des missionnaires qui +s'associent par sentiment patriotique autant que par conviction, à nos +vues et à nos efforts. A cette fin, nous provoquerons le départ de cinq +à six ministres protestants français qui devront, avec l'assistance que +vous leur aurez ménagée de la part des chefs et de la reine Pomaré, se +substituer peu à peu aux missionnaires anglais. Ce changement ne pourra +s'opérer qu'avec beaucoup de prudence. Mais c'est un but qu'il faut +atteindre. + +Étendue du protectorat. + +Nous occupons les îles Marquises et nous avons accepté le protectorat +des îles de la Société. Ce dernier fait, ainsi que les rapports du +contre-amiral Dupetit-Thouars l'établissent, a été commandé par le +premier. Il aurait été très-nuisible à notre politique et peut-être +dangereux pour nos intérêts qu'une autre puissance navale fût venue +s'emparer de Taïti. Ces actes déjà accomplis tracent une politique qu'il +sera de votre devoir de suivre. Il nous importe beaucoup d'éloigner, +autant que possible, les rivalités qui pourraient nous disputer la +prépondérance sur la partie de la Polynésie au milieu de laquelle flotte +notre drapeau. Les îles Gambier, les îles Pomotou ou Archipel dangereux +forment, avec les Marquises et les îles de la Société, un triangle où +notre pouvoir doit régner sans contestation. Les renseignements qui +nous sont fournis par les voyageurs nous apprennent que la reine Pomaré +exerce un droit de souveraineté ou de suzeraineté sur la plupart de ces +îles. La cession qu'elle a faite au roi des Français de sa souveraineté +extérieure étend ses effets sur celles des îles qui relèvent, à un titre +quelconque, de son autorité. L'insuffisance des forces militaires de la +reine a probablement permis à quelques chefs de se déclarer indépendants +ou de se soustraire à son pouvoir. Il sera nécessaire que, de concert +avec elle, vous les fassiez rentrer, soit par des négociations, soit par +la crainte, et s'il est indispensable, par des moyens coërcitifs, dans +leur ancienne obéissance. Toutes les îles qui dépendent de Taïti devront +donc reconnaître le protectorat de la France. Quant à celles qui sont +indépendantes et qui cependant sont comprises dans la région que j'ai +indiquée plus haut, vous aurez à provoquer par de bons rapports, par des +marques de bienveillance, par votre intervention officieuse et toujours +conciliante dans leurs démêlés et leurs embarras intérieurs, la +cession de leur souveraineté au roi des Français, ou la demande de son +protectorat. Vous pourrez commencer cette opération importante par les +îles Gambier. Elles sont déjà préparées à nous donner leur accession. +L'arrivée d'un bâtiment de guerre avec des cadeaux pour les chefs +suffira pour les déterminer. Vous savez que là les missionnaires +catholiques ont obtenu un plein succès et dirigent la population. +Vous devez donc concerter avec eux les mesures qui amèneront la +reconnaissance de notre autorité et leur assurer la conservation des +avantages qu'ils ont acquis dans ces îles. + +Le principe de votre conduite à l'égard des missionnaires sera, partout +où les deux Églises seront en présence, le respect de leur culte, la +liberté complète pour eux de le pratiquer et d'y attirer des indigènes. +Là où le clergé catholique se trouvera en possession exclusive de +l'autorité spirituelle, vous devrez la lui maintenir. Enfin dans les +îles qui auront résisté jusqu'à ce jour à l'influence salutaire de l'une +ou de l'autre religion, vous aurez à réclamer de préférence le concours +des prêtres catholiques, car la pompe extérieure de leurs cérémonies +doit agir puissamment sur l'imagination vive de ces peuples. + +Une somme de 300,000 francs est mise à votre disposition et devra être +employée à faire reconnaître notre souveraineté ou notre protectorat sur +les archipels désignés. Le gouvernement français n'entend pas que vous +tentiez aucune entreprise au delà de la sphère que je vous ai marquée. +Il ne veut pas non plus que, même dans cette limite, vous agissiez par +la force, et que le pouvoir que vous acquerrez soit le résultat de la +violence. Les fonds que vous avez entre les mains, la prépondérance +que les derniers événements nous ont assurée, doivent nous suffire pour +mener pacifiquement cette opération à bonne fin. Sur les points qui +proclameront la souveraineté de la France ou qui accéderont à son +protectorat, vous devrez arborer le drapeau national ou le drapeau +de l'union comme à Taïti, et lier vis-à-vis de vous des rapports de +dépendance qui tiennent les autorités locales sous votre administration. + +Commerce. + +Vous avez dû remarquer que l'importance commerciale de nos +établissements est principalement fondée sur la franchise de leurs +ports. Il faut donc que vous fassiez cesser au plus tôt les taxes et les +redevances que les bâtiments payent, dans la rade de Papeïti, à la reine +ou aux chefs principaux de l'île. Mais il est de toute justice que cette +mesure ne soit point une cause de sacrifice pour l'autorité locale. +Vous supprimerez ces droits en les rachetant au moyen d'une allocation +équitable qu'à titre de pension vous reconnaîtrez à la reine. Vous +agirez de même à l'égard des chefs qui touchent une partie de ces +droits, soit en leur attribuant une part équivalente dans la pension de +la reine, soit en leur accordant directement une indemnité qui leur sera +payée annuellement. Cette transaction doit être conduite par vous de +manière à ce que ceux qui y sont intéressés n'aient point à se plaindre +du changement de régime. + +Telles sont, monsieur le commandant, les instructions confidentielles +que j'ai à vous donner pour vous identifier complétement à la pensée +du gouvernement du Roi. Je n'ai voulu traiter que les questions +principales, et tracer très-sommairement la marche que vous aurez à +suivre dans les cas les plus difficiles. Vos précédents, les services +que vous avez rendus m'inspirent la confiance que vous remplirez votre +mission avec autant d'habileté que de dévouement, et conformément aux +vues que je viens d'exposer. + +Recevez, etc. + + + III + +1º _Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements +français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la +Société._ + +Paris, le 2 juillet 1844. + +Monsieur le commandant, ainsi que vous l'ont annoncé mes dépêches des +9 et 12 mars, et que je vous l'ai de nouveau expliqué par celle du 27 +avril, le gouvernement n'a pas approuvé la prise de possession des +îles de la Société, et a résolu de s'en tenir au protectorat. Cette +détermination vous replace, en ce qui concerne vos fonctions à Taïti, +dans la situation à laquelle se rapportaient les instructions générales +qui vous ont été données par mon prédécesseur, le 28 avril 1843. Je me +les suis fait représenter; elles me paraissent devoir être maintenues de +point en point. C'est, en effet, la convention du 9 septembre 1842 +qu'il s'agit de faire exécuter. J'ai seulement à entrer dans quelques +explications nouvelles que comportent les événements survenus dans +l'intervalle: sans altérer aucune des bases essentielles du traité, +ces événements exigent, sur certains points, des solutions que le +gouvernement n'avait pas eu à prévoir à l'époque de votre départ. + +Je dois d'abord bien préciser de nouveau votre position comme commandant +de la subdivision affectée spécialement au service et à la protection +de nos établissements. Le remplacement de M. le contre-amiral +Dupetit-Thouars par M. le contre-amiral Hamelin n'a rien changé, sous ce +rapport, à l'ordre de service primitivement établi. La situation de cet +officier général sera celle de son prédécesseur. Il est placé à la tête +de nos forces navales dans ces mers; mais vous dirigerez les mouvements +de votre subdivision et vous disposerez des équipages et des officiers +qui la composent selon les nécessités du double service qui vous est +confié; seulement, si des circonstances graves, dont l'appréciation est +laissée à M. le contre-amiral Hamelin, viennent à rendre nécessaire +la combinaison des deux stations, votre subdivision rentrera sous les +ordres directs de cet officier général, de qui vous relèverez alors pour +votre commandement naval. Mais, hors ce cas tout exceptionnel, je +ne mets aucune restriction à l'indépendance de votre position. Vous +correspondrez directement avec le département de la marine pour tout ce +qui sera relatif aux bâtiments placés sous vos ordres. + +Ainsi que je vous le fais connaître sous le timbre de la direction du +personnel et des mouvements, votre subdivision se compose des bâtiments +suivants: + + La frégate _l'Uranie_, + La corvette _l'Ariane_, + _Le Phaéton_, bâtiment à vapeur, + _La Meurthe_ et _la Somme_, corvettes de charge. + +Il est dans mes intentions de vous expédier, dans le courant de cette +année, les deux bâtiments à vapeur _l'Australie_ et _le Narval_, +qui vont bientôt quitter les chantiers. Vous savez aussi que par une +décision récente, et pour satisfaire à votre demande, j'ai ordonné la +construction d'un troisième bâtiment à vapeur de trente chevaux, _le +Pingouin_, qui sera prêt probablement et que je vous expédierai à la +même époque que les deux autres. Je combinerai leur départ de manière +à ce qu'ils puissent franchir le cap Horn dans la belle saison. Ces +bâtiments vous fourniront le moyen de donner un grand déploiement à +votre action maritime, et je ne doute pas qu'ainsi fortifiée, elle ne +vous permette, non-seulement de consolider notre autorité sur les points +que nous occupons, mais encore de faire prévaloir, d'une manière plus +générale, notre influence dans cette partie de la Polynésie. + +M. le contre-amiral Hamelin reçoit l'ordre de se rendre directement +à Taïti. Dès qu'il sera arrivé, il conférera avec vous au sujet des +dispositions à prendre pour le rétablissement du protectorat. Il importe +essentiellement que cette mesure reçoive, aux yeux des indigènes, son +véritable caractère. Les torts de la reine Pomaré sont graves; mais le +Roi a bien voulu prendre en considération sa faiblesse et accueillir +sa supplique. Il veut qu'un acte solennel de clémence accompagne +l'avénement de l'influence française dans la Polynésie; il espère, par +l'observation scrupuleuse de la convention que la reine a cherché à +éluder, lui montrer le respect dû aux traités et lui donner un salutaire +exemple de la bonne foi politique. + +M. Hamelin est porteur d'une lettre du Roi à la reine Pomaré. Vous en +trouverez ici une copie. + +La remise de cette lettre aura lieu à titre de notification du +rétablissement du protectorat. Ce rétablissement sera, immédiatement +après, proclamé par vous dans une assemblée générale des chefs. Vous +règlerez, en même temps, par un ordre du jour, ce qui concerne les +pavillons. Le pavillon de la France, signe de la souveraineté extérieure +que nous exerçons, devra continuer de flotter seul sur tous les +postes militaires et sur les points défensifs de Taïti. Le pavillon +du protectorat, c'est-à-dire l'ancien pavillon taïtien, écartelé des +couleurs françaises, sera arboré sur les autres établissements publics. + +Vous devrez faire saluer ces deux pavillons séparément de vingt et un +coups de canon par tous les bâtiments placés sous vos ordres, le jour où +l'un et l'autre auront été définitivement arborés. Vous exigerez dans la +suite qu'ils reçoivent le même salut des bâtiments de guerre étrangers +qui aborderont à Taïti. + +Je vous laisse le soin d'arrêter et de faire exécuter toutes les mesures +et dispositions qui devront avoir pour effet d'opérer, au plus grand +honneur de la France, l'acte important du rétablissement du protectorat. +Le gouvernement du Roi procède, dans cette circonstance, selon le voeu +d'une politique loyale et éclairée. Il n'a rien à dissimuler, ni de ses +intentions, ni de leur accomplissement; il veut agir au grand jour, +avec fermeté et dignité: connaissant toute sa pensée, vous saurez mettre +chacun de vos actes en parfait accord avec ses vues. + +Nous continuerons d'occuper le fort de Moutou-Outa et les autres points +défensifs de Taïti, et vous y maintiendrez les forces militaires que +vous jugerez nécessaires à cette occupation. Ce n'est pas là seulement +un droit qui résulte du protectorat, c'est une obligation qu'il +nous impose; et le concours du gouvernement local pour créer ou pour +conserver les établissements de garnison et les travaux de défense +est également dans ses devoirs et dans son intérêt. Vous requerrez ce +concours avec toute la latitude que les besoins du service public vous +paraîtront exiger. + +Ces diverses conséquences de la souveraineté mixte qui régnera désormais +sur l'archipel de la Société sont applicables aux îles qui reconnaissent +la suzeraineté de la reine Pomaré et aux chefs de ces îles. La +convention du 9 septembre 1842 les place également sous le régime du +protectorat; mais, tout en constatant notre droit à cet égard, il +n'est à propos d'en établir les signes extérieurs, par le placement du +pavillon, que sur les points de l'archipel qui peuvent offrir, sous le +rapport maritime et commercial, une véritable importance. + +L'intention formelle du gouvernement du Roi est d'ailleurs de ne rien +tenter pour étendre officiellement sa souveraineté extérieure sur +les îles Gambier et sur tous autres points ne relevant pas de la +souveraineté de la reine Pomaré, et vous devrez vous abstenir de donner +suite aux dispositions que vous auriez pu être précédemment amené à +prendre dans un pareil but. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est de vous que doivent continuer +à émaner les règlements de port et les mesures de police relatives à +l'admission des bâtiments et à la surveillance des équipages à Papeïti +et dans les autres ports ou rades des îles de la Société. + +Un des usages les plus fâcheux qui s'étaient introduits à Taïti, avant +le protectorat, c'était la participation des étrangers aux assemblées +des chefs, et l'habitude qu'ils avaient prise d'y exprimer leur opinion +sur les affaires du pays, habitude essentiellement contraire à la +liberté comme à la tranquillité des délibérations. Cet usage a dû cesser +depuis votre arrivée à Taïti. Comme commissaire du Roi, vous avez droit +d'exiger qu'il ne se rétablisse pas, et je vous invite à vous y opposer +formellement. Dans ces assemblées on met souvent en discussion des +questions qui ont un rapport plus ou moins direct avec l'autorité que +vous exercez comme représentant du Roi. Vous devez donc toujours être +admis, quand vous le demandez, ou y faire admettre un de vos délégués, +et vous avez toujours le droit de prendre part à la délibération. + +Les consuls qui viendront désormais résider à Taïti ne seront admis +à exercer leurs fonctions qu'après avoir été régulièrement accrédités +auprès du gouvernement protecteur et après avoir reçu du Roi leur +_exequatur_. L'application de cette règle sera faite au successeur de +M. Pritchard; celui-ci a reçu du gouvernement anglais une autre +destination. + +Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir avec les +représentants des puissances étrangères les relations les plus amicales; +en maintenant et en faisant respecter vos droits, vous saurez accorder +à ces fonctionnaires toutes les facilités désirables pour qu'ils +remplissent, à l'égard de leurs nationaux, les devoirs de la protection +comme ceux de la surveillance. + +Je n'ai aucune recommandation nouvelle à vous adresser en ce qui +concerne l'exercice de la religion à Taïti. La liberté des cultes doit +y être complète; c'est une des bases de la convention de 1842; c'est +un des principes de notre gouvernement. Les missionnaires étrangers ont +donc le même droit que les nôtres à votre protection, tant qu'ils se +renferment dans leur ministère de piété et qu'ils s'abstiennent de toute +intervention dans les affaires politiques. Si vous aviez malheureusement +à prévenir ou à réprimer, de leur part, quelques menées contraires à nos +intérêts, vous feriez d'abord un loyal appel au consul de leur nation +afin qu'il vous secondât dans les avertissements que vous donneriez +aux agitateurs qui cacheraient leurs entreprises sous le manteau de la +religion. Si ces avertissements ne suffisaient pas et que leur exclusion +des îles de la Société vous parût indispensable, vous devriez la +prononcer, après avoir prévenu le représentant officiel de leur +gouvernement. + +Vous vous attacherez, en outre, avec un soin particulier, à maintenir +entre les ministres des différentes religions un esprit de concorde et +de fraternité, et vous empêcherez toujours que le zèle du prosélytisme +n'engendre des rivalités et des querelles soit entre eux, soit à leur +instigation entre les indigènes. Vous y emploierez votre ascendant, +votre autorité morale, et au besoin les pouvoirs dont vous disposez, +dans l'intérêt du maintien de la tranquillité générale. + +Je termine, monsieur le commandant, en vous réitérant l'expression de +ma pleine confiance dans vos lumières, dans votre dévouement, et dans le +concours des officiers et fonctionnaires appelés à vous seconder. + +_Signé_: DE MACKAU. + + +2º _Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements +français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la +Société._ + +Paris, le 16 juillet 1844. + +Monsieur le commandant, M. le contre-amiral Hamelin se rend à Taïti. Dès +son arrivée, il conférera avec vous au sujet des mesures à prendre +pour l'exécution du traité du 9 septembre 1842, et le rétablissement du +protectorat. Je vous laisse le soin d'examiner avec cet officier général +qui de vous deux devra procéder officiellement à la réintégration de la +reine Pomaré dans la situation et l'autorité que lui conservait ledit +traité. La solution de cette question dépend beaucoup de la position que +vous aura faite, vis-à-vis des indigènes et des chefs, l'exercice de +la souveraineté pendant plusieurs mois. Ce qui importe essentiellement, +c'est que le fait qu'il s'agit d'accomplir conserve, aux yeux de tous, +le caractère que le gouvernement du Roi veut lui imprimer. Les torts +de la reine ont été graves, mais le Roi prend sa faiblesse en +considération. Il tient à ce que l'avénement de l'influence française +dans ces mers soit accompagné d'un acte solennel de clémence; il veut de +plus que, par l'observation scrupuleuse de la convention du 9 septembre +1842, que la reine a essayé d'éluder, nous lui enseignions le respect dû +aux traités; ce sera tout à la fois lui donner une preuve de bonne foi +et un exemple de générosité. M. Hamelin est porteur d'une lettre du +Roi par laquelle Sa Majesté accorde à la reine Pomaré l'acte de haute +indulgence qu'elle a sollicité dans sa lettre du 9 novembre. + +Pour attacher au rétablissement de la reine Pomaré la signification que +je viens d'indiquer, il y aurait certainement avantage à ce que cet acte +fût accompli par vous. Vous devez rester commissaire du Roi près de la +reine; il serait d'un bon effet, pour la suite de vos relations avec +elle, que ce fût de vous qu'elle tînt la restitution de son autorité. +Cependant, je vous le répète, c'est une question de conduite que vous +déciderez suivant les circonstances et après en avoir conféré avec M. le +contre-amiral Hamelin. + +Ainsi que je vous l'ai indiqué plus haut, c'est le rétablissement du +protectorat, tel qu'il résulte de la convention du 9 septembre 1842, que +nous entendons opérer. Je ne puis donc que maintenir ici, dans leur sens +général, les instructions confidentielles que vous avez reçues de mon +prédécesseur, sous la date du 28 avril 1843, en tout ce qui a rapport +à votre autorité et aux vues qui devront vous diriger pour assurer et +fortifier votre intervention protectrice dans les affaires du pays. +Je les ai relues avec grand soin, et les événements qui se sont passés +depuis qu'elles ont été rédigées ne me fournissent que des motifs de +les confirmer et de vous inviter à en faire la règle constante de votre +conduite. Il est quelques points seulement sur lesquels je dois plus +spécialement appeler votre attention. + +Vous garderez, pour occuper le fort Moutou-Outa et les autres points +défensifs de Taïti, les forces militaires que vous jugerez nécessaires. +L'exercice du protectorat nous en fait une obligation, et nous donne le +droit de réclamer le concours du pouvoir local pour conserver ou créer +les établissements militaires qu'exige notre garnison. + +Le pavillon national français continuera d'être arboré sur tous les +postes militaires et sur les points défensifs de l'île. + +Le pavillon du protectorat, c'est-à-dire l'ancien pavillon taïtien +écartelé du pavillon français, flottera sur les établissements +municipaux. Si la reine veut avoir un troisième pavillon, comme signe de +son autorité personnelle, vous pourrez le lui accorder; mais vous devrez +préalablement obtenir qu'elle renonce à celui qui a été la cause de +sa rupture avec l'amiral Dupetit-Thouars. C'est un point qu'il vous +appartient de régler dans les conférences que vous aurez avec elle, +avant de procéder à la réinstallation de son autorité royale. Elle +comprendra sans doute qu'elle doit cette marque de déférence à un +gouvernement qui agit avec tant de loyauté et de déférence à son égard. + +Quant aux saluts, vous exigerez de la part des étrangers ceux qui sont +dus au pavillon français et à celui du protectorat; et vous pourrez +convenir avec la reine Pomaré, lorsque vous serez satisfait de vos +rapports avec elle, qu'un salut de dix-sept coups de canon sera fait à +son pavillon particulier, à celui qu'elle aura reçu de vos propres mains +et que vous apporte M. le contre-amiral Hamelin. + +Les dispositions que je viens de vous prescrire, pour les signes +extérieurs de la souveraineté mixte qui régnera désormais sur l'archipel +de la Société, sont applicables aux îles et aux chefs qui reconnaissent +la suzeraineté de la reine Pomaré, car la convention du 9 septembre +étend également sur eux notre protectorat. Néanmoins, tout en constatant +votre droit à cet égard, il sera suffisant d'arborer le pavillon +français sur les points du groupe qui auront une importance réelle sous +le rapport commercial ou maritime. + +Je n'ai pas besoin de vous rappeler que c'est de vous que devront émaner +les règlements de port et les mesures de police pour l'admission et la +surveillance des bâtiments et des équipages qui aborderont la rade de +Papeïti et les autres baies. + +Dans les instructions particulières qui vous ont été délivrées, à +la date du 28 avril 1843, il était dit, sous le titre: _Étendue du +protectorat_, que vous deviez vous efforcer de provoquer, près des +indigènes des îles Gambier, la cession de la souveraineté de ces îles au +roi des Français ou la demande de son protectorat. + +Les vues du gouvernement à cet égard sont aujourd'hui d'éviter toute +tentative qui aurait pour effet d'engager sa politique dans le sens +indiqué. Vous devrez donc vous abstenir d'entrer à l'avenir dans des +négociations dirigées vers un but semblable, et vous aurez à interrompre +celles qui auraient été précédemment ouvertes par vous en vertu des +instructions précitées. + +Vous vous bornerez, dans ce cas, à me faire connaître exactement à +quel point vous vous trouverez avancé envers les chefs de ces îles +indépendantes, par les démarches ou communications qui ont pu avoir lieu +de votre part. + +Depuis plusieurs années une législation a été donnée au peuple de Taïti. +Je ne l'examinerai pas en détail; mais vous avez dû être frappé de ce +qu'elle renferme d'incohérent et d'inconciliable avec la part d'autorité +qui nous appartient; son vice radical est d'attribuer aux missionnaires +un pouvoir sans contrôle, de leur accorder la faculté de prononcer des +pénalités qui se traduisent, dans la plupart des cas, en amendes, et +d'établir des impôts dont la perception tourne le plus souvent à leur +profit. Lors du séjour de la _Vindictive_ à Taïti, des assemblées ont eu +lieu où des ordonnances conçues dans le même esprit ont été rendues. +Je pense que, pendant l'exercice de la souveraineté absolue, vous aurez +rapporté ceux de ces actes qui blessaient le plus nos droits ou qui +conféraient à des étrangers une action quelconque dans l'administration +intérieure des îles. Je suppose que ces réformes n'auront soulevé aucune +réclamation de la part des indigènes et des chefs, et qu'elles n'auront +froissé que les personnes qui jouissaient de l'ancien état de choses. +En conséquence, vous devez maintenir vos décisions. Si, par des motifs +légitimes ou sous l'influence d'anciens usages, la reine et les +chefs venaient à réclamer le rétablissement de quelques-unes de ces +ordonnances, vous devriez vous y prêter, mais après avoir obtenu +d'eux qu'il en soit délibéré dans la forme usitée dans le pays et en +constatant que tel est le voeu général. + +Vous avez déjà probablement aboli le droit que des étrangers s'étaient +arrogé de concourir aux réunions publiques des chefs et de délibérer +sur les affaires du pays. Il vous appartient, dans votre position de +commissaire du Roi, d'établir et de faire prévaloir cette règle. Les +habitants seuls de Taïti devront désormais prendre part aux réunions +qui ont pour objet leurs affaires propres et intérieures; mais il est +évident que souvent les matières de ces délibérations auront quelque +corrélation avec l'autorité que vous exercez au nom du roi des Français. +Vous ferez donc reconnaître votre droit d'assister, en personne ou par +délégué, à toutes les assemblées du peuple et des chefs, et d'y faire +entendre votre avis. Votre présence dans ces réunions, les relations que +vous avez nouées avec les hommes les plus considérables des îles, et les +moyens d'influence dont vous disposez, vous assurent le pouvoir de faire +presque toujours prévaloir vos vues. Cependant, je vous invite, excepté +pour les actes qui seraient réellement contraires à nos intérêts, +tels que ceux dont j'ai parlé plus haut, à ne provoquer la réforme de +l'ancienne législation qu'avec prudence et ménagement. Ne cherchons pas +à tout changer du jour au lendemain. C'est une oeuvre qui, pour être +bien faite et ne point choquer des habitudes prises, a besoin de l'aide +du temps. Un peuple aussi neuf à la civilisation que celui de Taïti +serait d'ailleurs, plus qu'un autre, exposé à des mécomptes qui +nuiraient à ses progrès, s'il voyait s'opérer, dans la manière de le +diriger, de trop brusques changements. + +Indépendamment de la faculté d'assister aux réunions, vous devez, +pour les mêmes raisons, vous faire reconnaître, ainsi qu'il vous a été +prescrit dans les premières instructions confidentielles qui vous ont +été remises, le droit d'approuver ou de désapprouver, en conseil de +gouvernement, les actes et règlements qui émaneront de la reine ou de +l'assemblée des chefs. + +Ce n'est là que la simple conséquence de l'ensemble des attributions +dont ce conseil a été investi par la proclamation qui a suivi le traité +du 9 septembre 1842, à la même date et sous les mêmes signatures; et +d'ailleurs vous ne perdrez pas de vue que si, pour obtenir le plein +exercice de ce droit, il est nécessaire de donner quelques garanties à +la reine et aux notables, vous êtes autorisé à le faire en consentant à +l'admission, dans le conseil de gouvernement, de quelques-uns des chefs +qui inspireront le plus de confiance. + +Les consuls qui viendront désormais résider à Taïti devront être +régulièrement accrédités près du gouvernement protecteur et munis de +l'_exequatur_ du roi des Français. Il est probable que la première +application de cette règle sera faite au successeur de M. Pritchard, car +cet agent a dû recevoir de son gouvernement l'ordre d'aller remplir +ses fonctions dans les îles des Navigateurs. Nos communications avec le +cabinet britannique ne laissent prévoir aucune difficulté pour vous lors +de l'arrivée du nouveau consul. Je n'ai pas besoin de vous recommander +d'entretenir, avec les représentants des puissances étrangères, les +relations les plus amicales; maintenez et faites respecter tous vos +droits, mais accordez à ces agents toutes les facilités possibles pour +qu'ils exercent sur leurs nationaux la protection et la surveillance +qu'ils leur doivent. + +Enfin, il est un point sur lequel je ne saurais trop appeler votre +sollicitude: je veux parler de la situation religieuse de ces îles. +Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de vous le faire observer, c'est la +partie de nos rapports avec les indigènes qui offre les plus graves +difficultés. Ceux des insulaires qui ont une croyance la doivent aux +missionnaires anglais qui se sont succédé depuis près d'un demi-siècle +à Taïti. Ils ont confiance dans ces prêtres; ils suivent leurs leçons et +pratiquent le culte qui leur a été enseigné par eux; nous devons +tenir grand compte d'un fait si grave. D'ailleurs le respect que nous +accorderons aux croyances des indigènes est non-seulement conforme au +texte de la convention du 9 septembre 1842, mais au principe de notre +gouvernement qui a proclamé la liberté des cultes. Les missionnaires +étrangers répandus dans l'archipel de la Société pourront continuer, en +toute sécurité, l'oevre qu'ils ont commencée. Vous leur donnerez +votre assistance, mais à la condition qu'ils se renfermeront dans leur +ministère de charité et de religion, et qu'ils s'abstiendront de tout +tentative d'influence politique et de menées contraires à nos intérêts. +Vous serez, je n'en doute pas, appuyé dans les avertissements que vous +donnerez sur ce dernier point aux missionnaires anglais, par le résident +anglais, qui voudra vous épargner la nécessité de recourir à des mesures +de sévérité. Si, contre mon attente, vous aviez à prévenir quelque +entreprise d'agitation ou d'hostilité qui se cacherait sous le manteau +de la religion, vous devriez, après en avoir donné avis au consul de la +nation de celui ou de ceux qui en seraient les auteurs, prononcer leur +exclusion des îles de la Société; mais cette mesure est extrême, et +vous ne la prendrez qu'avec la conviction qu'elle est réellement +indispensable. + +Indépendamment des intrigues politiques que vous surveillerez +soigneusement, je vous recommande expressément de prévenir, autant qu'il +dépendra de vous, soit entre les indigènes, soit entre les missionnaires +de différents cultes, l'explosion de dissentiments religieux. C'est pour +éviter de donner motif à des troubles semblables que le gouvernement du +Roi n'a pas voulu que des missionnaires catholiques fussent attachés, au +moins dans les premiers temps, à notre protectorat de Taïti. + +J'ai lieu de supposer que vous ne vous serez point écarté de la ligne de +neutralité qui vous a été tracée à cet égard. J'ajoute aujourd'hui que +vous pourrez vous borner à avoir le personnel ecclésiastique nécessaire +à Taïti pour le service de la garnison et de l'administration française. + +L'exemple de nos pratiques et des vertus de notre clergé, la pompe +de notre culte, pourront éveiller quelques âmes et les prédisposer à +recevoir la lumière de notre foi; mais vous devrez rester maître de +diriger et de restreindre les entreprises de conversion qui pourront +être faites. + +A cet effet, vous prendrez telles dispositions que vous jugerez +convenables pour qu'aucun missionnaire ne s'introduise dans l'archipel +de la Société, sans, au préalable, avoir obtenu une autorisation de +vous. Par là, vous serez en mesure de prévenir tout conflit. Vous +accorderez au Père de la congrégation de Picpus la faculté de résider +dans telle ou telle localité et de propager la religion catholique +lorsqu'il sera réclamé par les habitants, ou lorsque vous vous serez +assuré qu'il ne peut résulter de sa présence aucun inconvénient. + +Telles sont, monsieur le gouverneur, les instructions que j'ai à vous +donner pour vous identifier avec la pensée du gouvernement du Roi. +J'ai la confiance que vous les exécuterez avec autant d'habileté que de +dévouement. + +_Signé_: Baron DE MACKAU. + +_P. S._--En même temps que la présente dépêche, vous recevrez des +instructions officielles et ostensibles qui sont conformes à celles-ci, +à l'exception des explications qui m'ont paru de nature à être réservées +pour vous seul. Je me réfère au _post-scriptum_ de ces instructions, en +date du 2 de ce mois, pour ce qui concerne les points sur lesquels des +relations ordinaires de service sont obligatoires entre vous et M. le +contre-amiral Hamelin. + + + IV + +1º _Résumé des campagnes du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, et +principaux résultats de ces campagnes quant à l'extension et à la +consolidation de la domination française en Algérie._ + +Système du maréchal Bugeaud au sujet de l'Algérie. + +L'occupation de l'Algérie, dans les idées du maréchal Bugeaud, +nécessitait trois lignes de postes parallèles entre elles: + +1º Les postes du littoral, pied-à-terre obligé des arrivages de la +métropole, grandes bases d'opération de l'armée, places d'où les +réserves pouvaient être rapidement transportées d'une province à +l'autre, à l'aide de la mer et des bâtiments à vapeur; + +2º Les postes agissants de la ligne centrale, embrassant dans leur +rayonnement contigu toute la surface du Tell; + +3º Les postes de la ligne des Keffs, sentinelles du désert, bases +d'opérations avancées pour nos _colonnes mobiles_, véritables _bras de +leviers_ nécessaires pour les transporter au loin et maintenir le Sud +dans l'obéissance. + +C'est au complet établissement de ces trois lignes que va se vouer le +maréchal pendant son gouvernement de l'Algérie, de 1841 à 1847. + +RÉSUMÉ DES CAMPAGNES DU MARÉCHAL BUGEAUD. + +Année 1841. Campagne du printemps. + +Les instructions du lieutenant général Bugeaud lui prescrivant de +poursuivre la destruction de la puissance de l'Émir, son premier soin +fut de choisir de bonnes bases d'opération. + +Ces bases d'opération, choisies dans la ligne centrale (ligne intérieure +du Tell) furent: Médéah et Milianah pour la province d'Alger, Mostaganem +pour la province d'Oran. + +Les ravitaillements de Médéah et Milianah sont, en conséquence, le +prélude de la campagne. + +Le 18 mai, la campagne du printemps commence. + +De ces nouvelles bases, les colonnes du maréchal se dirigent vers le +Sud. Le maréchal s'empare d'abord de Tegedemt une des meilleures places +de l'Émir (25 mai). De Tegedemt, le gouverneur général marche sur +Mascara, dont il se rend maître également (30 mai), puis il revient à +Mostaganem. + +Au même moment, le général Baraguey d'Hilliers détruisait Boghar (23 +mai), puis Thaza (26 mai), pendant que le général Négrier détruisait +l'influence d'Abd-el-Kader à Msilah (28 lieues de Sétif.) + +En résumé: + +La campagne du printemps était terminée: des combats heureux, dans +lesquels l'ennemi éprouva des pertes considérables, l'invasion de pays +qui nous étaient encore inconnus, la capture de nombreux troupeaux, +des récoltes abondantes de céréales, _la création de bases importantes +munies de garnisons agissantes_, enfin, la destruction de Tegedemt, de +Boghar, de Thaza, la prise et l'occupation de Mascara, tels avaient été +ses résultats. + +Campagne d'automne. + +Le gouverneur général arrive à Mostaganem le 19 septembre pour la +diriger. + +Le 21, il sort de Mostaganem, se dirigeant vers le Chéliff pour appuyer +Hadj-Mustapha (fils de l'ancien bey Osman) que les succès de la campagne +du printemps avaient permis de nommer bey de Mostaganem et de Mascara. +Le gouverneur général pénètre, à la poursuite des tribus hostiles, +dans les montagnes de Sidi-Yahia, où les Turcs n'avaient jamais osé +s'engager. Après une forte razzia, la colonne rentre à Mostaganem. + +En même temps, le général de Lamoricière opérait le ravitaillement de +Mascara. + +Le corps expéditionnaire se porte ensuite au sud de Mascara, détruit le +village de la Guetna, berceau de la famille d'Abd-el-Kader, et renverse +le fort de Saïda. + +Enfin, le général de Lamoricière, commandant de la province d'Oran, +reçoit l'ordre d'établir son quartier général à Mascara même. + +En résumé: + +De grands progrès sont accomplis pendant cette première année +de commandement du général Bugeaud. La guerre a changé de face; +Abd-el-Kader se voit réduit à la défensive; tandis qu'il venait, à la +fin de 1839, incendier nos établissements non loin d'Alger, il a essayé +vainement, en 1841, de défendre les siens, détruits et brûlés jusque sur +la limite du désert. + +Année 1842. Campagne du printemps. + +Le gouverneur général part de Mostaganem le 14 mai, rallie à sa colonne +2,300 cavaliers arabes de la basse Mina; et remonte la vallée du +Chéliff, allant à la rencontre du général Changarnier, parti de +Milianah. Pendant cette marche, il obtient de nombreuses soumissions. +Après s'être rejointes, les deux colonnes se séparent de nouveau pour +envelopper dans un grand mouvement combiné les tribus de l'Atlas entre +Milianah et Médéah. Le 9 juin, le mouvement est achevé et le lendemain +une grande partie des tribus envoient leur soumission. + +Résumé: + +«Le cercle de granit qui enveloppe la Mitidja est brisé... j'entends +par là cette chaîne de montagnes que peuplent des Kabyles hostiles et +belliqueux qui nous tenaient étroitement bloqués et qui rendaient si +difficiles nos convois sur Médéah et Milianah.» (Le lieutenant général +Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.--Archives du +Dépôt général de la guerre.) + +Sauf la tribu des Beni-Menacer, toute la montagne était conquise depuis +les Beni-Salah (sources de l'Harratch) jusqu'à Cherchell. Le général +Bugeaud se flattait d'avoir facilement raison de l'autre quart de cercle +des montagnes que forme l'Atlas entre les sources de l'Harratch et +l'embouchure de l'Isser. «Alors, nous aurons autour de la Mitidja +l'obstacle continu qui convient à une grande nation comme la nôtre... +Les montagnards garderont longtemps le souvenir de la rude guerre que +nous leur avons faite, et cette pensée gardera mieux la Mitidja qu'un +misérable fossé garni de blockhaus... etc...» (Le lieutenant général +Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.) + +Il faut ajouter que l'arrivée du général Bugeaud à Blidah, amenant avec +lui 2,300 cavaliers arabes pris dans les diverses tribus soumises de +l'Ouest, dut produire un immense effet moral et politique sur les tribus +encore insoumises. + +Campagne d'automne. + +Expédition contre Ben-Salem, par le gouverneur général. + +La campagne d'automne nous laisse dans la situation suivante: + +Du pied du Jurjura à une ligne tirée de l'embouchure de l'Oued-Ruina +dans le Chéliff jusqu'à Thaza et le désert, tout le pays est +soumis et commerce avec Alger. Il en est de même de tout le pays +compris entre la Mina, la frontière du Maroc et le désert. + +La guerre se trouve ainsi concentrée entre le Chéliff et la Mina, sur un +carré d'environ 25 lieues de côté. Or, comme il y a environ 150 lieues +du Jurjura à la frontière du Maroc, il en résulte qu'Abd-el-Kader a +perdu les cinq sixième de ses États, tous ses forts ou dépôts de guerre, +son armée permanente et une partie du prestige qui l'entourait encore en +1840. + +Campagne d'hiver. + +Expédition contre Abd-el-Kader, par le gouverneur général. + +Abd-el-Kader s'étant établi dans la chaîne de montagnes de +l'Ouarensenis, le maréchal se décide à une campagne d'hiver (24 +novembre--17 décembre). A la fin de cette campagne, Abd-el-Kader n'avait +plus à sa disposition que quelques tribus comprises entre Tegedemt, +notre aghalick du sud de Milianah, la chaîne de l'Ouarensenis et le +désert. + +Résumé général. + +A la fin de 1842, tout, dans la province de Tittery, était soumis et +organisé jusqu'au désert. L'aghalick du sud, de même que les aghalicks +du sud et de l'ouest de l'ancien gouvernement de Sidi M. Barck, +seuls exigeaient encore de temps à autre la présence de nos troupes. +Au-dessous de Milianah, toutes les tribus de la vallée du Chéliff +étaient sérieusement soumises. Presque tous les Kabyles, jusqu'à Tenez, +s'étaient réunis sous un chef dont le dévouement à la France était +connu. La ville de Mazouna s'était repeuplée. Entre Tenez et Cherchell, +il restait quelques tribus kabyles à réduire. La soumission était réelle +et bien assurée dans tout l'Atlas, depuis l'Arba jusqu'à Cherchell. Une +égale sécurité régnait dans le carré entre Oran et Tlemcen, Mascara et +Mostaganem. La construction de ponts sur le bas Chéliff et sur la +Mina devant favoriser l'action de notre autorité, les reconnaissances +nécessaires dans ce but avaient été faites. Enfin, la possibilité des +communications entre Bône et Philippeville était constatée, et des +troupes établies dans l'Édough, continuant la route stratégique déjà +ouverte dans cette contrée par les soins du général Randon, préparaient +les moyens d'entreprendre l'exploitation des riches forêts qui couvrent +cette montagne. + +Année 1843. Campagne du printemps. + +Abd-el-Kader avait su profiter habilement de la retraite forcée de nos +troupes. (Il n'y avait pas encore d'établissement ni de dépôt de vivres +dans la vallée du Chéliff, le Dahra et l'Ouarensenis). Il reparut dès +le mois de janvier 1843 et porta l'insurrection jusqu'aux portes +de Cherchell, menaçant de l'étendre dans tout l'Atlas, autour de la +Mitidja. + +Le gouverneur général jette les bases d'Orléansville et de Tenès, puis +il pénètre dans le pays soulevé par Abd-el-Kader avec trois colonnes. La +marche simultanée de ces colonnes arrête les progrès de l'Émir. La ville +d'Haïnda est brûlée; Abd-el-Kader est refoulé dans les monts Gouraïa, et +les tribus sont ramenées à la soumission. + +L'Émir en retraite est poursuivi par le duc d'Aumale à la tête +d'une colonne légère de 500 cavaliers. Le prince rencontre la smalah +d'Abd-el-Kader près de Taguin; elle comptait plus de 5,000 combattants: +«C'était, dit le général Bugeaud, une grande ville ambulante, qu'on +pouvait considérer comme la capitale de l'empire arabe.» (Le lieutenant +général Bugeaud au Ministre de la guerre.--Alger, 28 juillet 1848.) La +petite colonne du prince lui tue 300 hommes, prend 4 drapeaux, un canon, +un immense butin et ramène près de 4,000 prisonniers. Coup funeste porté +à la fortune d'Abd-el-Kader. + +Au mois de juin, une seconde expédition, conduite par le gouverneur +général dans l'Ouarensenis, achève de soumettre ce pays à l'obéissance, +et amène une première organisation sous un chef dévoué à la France, +l'agha Hadj-Ahmed-Ben-Salah. + +Campagne d'automne. + +A peine les colonnes françaises étaient-elles rentrées à Milianah et +à Orléansville qu'il se formait dans l'Ouarensenis une association des +principaux chefs arabes de ces contrées ayant pour but de relever le +drapeau d'Abd-el-Kader. + +Le gouverneur général envahit de nouveau les montagnes avec quatre +colonnes et eut bientôt forcé les chefs ligués à faire leur soumission. +Le commandement de l'Ouarensenis fut maintenu à l'agha Ben-Slah, moins +influent, il est vrai, mais plus sûr que les chefs soumis. + +Le poste de Teniet-el-Had (3e ligne) était en même temps établi par +le général Changarnier et celui de Tiaret (3e ligne) par le général de +Lamoricière. + +Résumé: + +La smalah d'Abd-el-Kader prise. + +Le Dahra, la vallée du Chéliff, la plus grande partie de l'Ouarensenis +soumis. + +Les bases de quatre établissements nouveaux jetées; (Orléansville, +Tenès, Teniet-el-Had et Tiaret.) + +D'autre part: + +Par suite de la plus grande sécurité, développement plus rapide de la +colonisation. 65,000 colons à la fin de 1843, au lieu de 44,531 à la fin +de 1842. + +22 villages créés par nous sont habités par des colons européens. + +16 autres sont en construction ou en projet. + +19 grandes routes sont entreprises. + +12 sont déjà praticables dans tout leur parcours, parmi lesquelles +il faut citer celle de Tenès à Orléansville et celle de Milianah à +Teniet-el-Had. + +Enfin: + +Sur 450 mètres de développement que devait avoir la jetée du nord, au +port d'Alger, 259 étaient déjà faits. + +Année 1844. Campagne du printemps. + + +Le gouverneur général dirige en personne une expédition contre la +Kabylie. + +Le 29 avril, il arrive sur les bords de l'Isser. Le 3 mai, il s'empare +de Dellys où il installe l'autorité française. Deux combats sont livrés +aux Kabyles. A la suite de ces combats, quelques tribus des versants de +la Kabylie font leur soumission. Le gouverneur général divise le pays +soumis en trois aghalicks, installe les aghas et leurs khalifas le 30 +mai. + +Résultats: + +Acquisition d'une excellente base d'opération contre le Jurjura. (Ville +de Dellys.) + +Destruction de l'influence d'un lieutenant de l'Émir dans ces montagnes. +(Ben-Salem.) + +Ce coup d'autorité permet au gouverneur général de se porter dans la +province d'Oran pour agir contre le Maroc sans crainte d'être attaqué +pendant son absence, du côté de l'Isser. + +A la suite d'une expédition du général Marey dans le sud de la province +d'Alger (mai et juin 1844) une partie du petit désert reconnaît notre +domination. Le marabout Tedjini envoie sa soumission. + +Dans la province de Constantine, le duc d'Aumale expulse du Zab les +agents de l'Émir, s'empare de Biskra, soumet les Ouled Sultan et pacifie +le Belezma tout entier. + +Une excursion dans la subdivision de Bône permet au général Randon de +reconnaître la ligne frontière entre l'Algérie et la régence de Tunis, +et de faire cesser l'anarchie qui régnait dans les tribus de Hanencha. +De nouvelles relations s'établissent alors entre Bône et les contrées du +sud. + +Campagne d'été. Guerre contre le Maroc. + +Un camp est établi à Lalla-Maghrania, en face d'Ouschda. + +Le 30 mai, un corps marocain de 12 à 1,500 chevaux, franchit la +frontière et vient insulter le général de Lamoricière. + +Le gouverneur général, après son expédition contre les Kabyles du +Jurjura (voir campagne du printemps), revient à Oran pour prendre le +commandement des forces françaises. Le 15 juin et le 3 juillet, deux +nouvelles attaques des Marocains sont également repoussées; à la suite +de cette dernière affaire, le gouverneur général franchit la frontière +et s'empare d'Ouchda. + +6 août.--Bombardement de Tanger. + +14 août.--Bataille d'Isly. + +14 août.--Prise de Mogador. + +Paix signée avec le Maroc, le 10 septembre 1844. + +Les résultats de cette campagne sont évidents, vis-à-vis le Maroc +et vis-à-vis Abd-el-Kader. A partir de ce moment, le calme, partout +rétabli, favorise de plus en plus les progrès de la colonisation; et, +en dehors des territoires civils, de Guelma jusqu'à Sétif et Msilah, +de Boghar jusqu'à Teniet-el-Had, Tiaret, Mascara et Tlemcen, la France +possède une ligne de points fortifiés, protecteurs et garants de notre +domination de l'Algérie. + +Année 1845. Campagne du printemps. + +Abd-el-Kader, qui, depuis la bataille d'Isly, sentait l'appui du Maroc +perdu pour lui, redouble d'énergie pour agiter l'Algérie et y préparer +l'insurrection; ses prédications et ses menaces agissent rapidement +sur l'esprit mobile et inquiet des populations. Une fermentation sourde +présage une révolte générale qui éclate bientôt à la voix d'un chériff +fanatique Sidi-Mohammed ben Abd-Allah (surnommé Bou-Maza, _l'homme à la +chèvre_). Le Dahra donne le signal et l'Ouarensenis tout entier ne tarde +pas à suivre l'exemple du Dahra. + +Le gouverneur général envoie trois colonnes dans le Dahra qui est soumis +et désarmé par les opérations des colonels Pélissier, Saint-Arnaud, et +Ladmirault. + +Le gouverneur général se porte de sa personne dans l'Ouarensenis (26 +mai), atteint succesivement chacune des tribus révoltées et les amène +à capituler. Il leur impose alors la plus dure des conditions pour ces +peuples guerriers: «_l'obligation de verser toutes leurs armes entre nos +mains. Cette mesure produit le plus salutaire effet._» + +Le général Marey réprime en même temps les germes d'insurrection qui se +manifestaient parmi les tribus du Djebel-Dira. (Province de Tittery.) + +Le colonel Géry prend possession des ksours (villages) de Stitten et +Brézina (au sud de Mascara.) + +Le général Bedeau dirige une expédition dans les monts Aurès (au sud +de Bathna), soumet les tribus de ces montagnes, chasse le khalifat +d'Abd-el-Kader et l'ancien bey de Constantine. (Province de +Constantine.) + +Résumé: + +La révolte fomentée par Abd-el-Kader et Bou-Maza est apaisée; le Dahra +et l'Ouarensenis sont de nouveau soumis et désarmés. + +Le Djebel-Dira est pacifié. + +La domination française est définitivement reconnue par les populations +nombreuses, riches et guerrières de l'Aurès. + +Nos armes paraissent avec éclat, pour la première fois, chez les +Ouled-Sidi-Cheikh (à plus de quatre-vingts lieues de la côte.) + +Campagne d'été. + +L'insurrection de l'Ouest avait eu son contre-coup dans la Kabylie. + +Ben-Salem, qui s'y était réfugié, suscite des troubles dans le cercle de +Dellys. + +Le gouverneur général part le 23 juillet d'Alger et peu de jours lui +suffisent pour ramener l'ordre dans ce cercle important. Le 28 juillet, +les tribus révoltées des Beni-Ouaguenoun et des Flicet-el-Bahar +sollicitent l'aman. + +Comme résultat de la campagne du printemps et de celle d'été, on peut +dire qu'au commencement de septembre, la plupart des tribus révoltées +étaient rentrées dans l'ordre; toutefois, les principaux instigateurs +de ces troubles n'ayant pu être atteints, on pouvait prévoir que de +nouvelles tentatives d'insurrection auraient lieu bientôt. + +Le gouverneur général est parti pour la France en congé, le 4 septembre +1845 (congé de trois mois à compter du 1er septembre.) + +Campagne d'automne + +Le lieutenant général de Lamoricière gouverneur général par intérim. + +Abd-el-Kader envahit notre territoire au commencement de septembre; +nouvelle levée de boucliers dans l'Ouest; (22 septembre) massacre de +la garnison de Djemma-Ghazaouât au marabout de Sidi-Brahim. En quelques +jours, la majeure partie des tribus de la subdivision de Tlemcen rejoint +la deïra de l'Émir. + +Les troupes entrent immédiatement en campagne. Leurs premiers mouvements +sont dirigés par le général de Lamoricière. + +Le gouverneur général apprend à Excideuil, le 6 octobre, la catastrophe +de Djemma-Ghazaouât, et part pour Alger dans la nuit du 7 au 8. Il +arrive à Alger le 15, et dès le 24 il était à Teniet-el-Had avec une +colonne destinée à barrer à Abd-el-Kader sa rentrée dans le Tell. Le +succès de nos troupes fut prompt et décisif. + +Dès le commencement de novembre, les Traras et les Ghossels sont battus; +la tribu des Ouled-Ammar rasée se rend à discrétion. D'autres tribus +suivent cet exemple; une grande fraction des Medjehers demande l'aman; +les Beni-Chougran eux-mêmes qui, les premiers, avaient levé l'étendard +de la révolte, se soumettent, et toutes ces tribus reviennent sur leurs +territoires qu'elles avaient abandonnés pour suivre l'Émir. + +Campagne d'hiver. + +La province de Titteri est maintenue dans l'ordre. + +L'agitation excitée dans la province de Constantine par un nouveau +Bou-Maza est apaisée par le colonel Herbillon. Les Ouled-Sellam et les +Ouled-Sultan, soulevés par ce chériff, sont ramenés à l'obéissance. + +Résumé: + +L'Algérie, soulevée tout entière par Abd-el-Kader, est de nouveau +conquise et apaisée. Ce résultat prouve aux indigènes l'inanité des +efforts d'Abd-el-Kader, et leur fait comprendre que l'armée française +qui a conquis l'Algérie saura toujours la maintenir dans l'obéissance. + +Année 1846. Campagne d'hiver. (Janvier, février et mars 1846.) + +Abd-el-Kader, expulsé du Tell à la fin de 1845, reparaît inopinément au +commencement de 1846. Il se porte dans le sud-est de Médéah, rase les +tribus du Petit Désert, les entraîne à sa suite, échappe aux colonnes +françaises qui le poursuivent, et, trompant la vigilance de tout le +monde, apparaît sur le bas Isser, aux portes d'Alger. + +Le général Gentil, qui gardait les abords de la Mitidja, se porte droit +à l'Émir, surprend son camp et le met en fuite. Le gouverneur général, +qui depuis sa rentrée de France opérait dans l'Ouarensenis, accourt de +ce côté et force Abd-el-Kader à se jeter dans les pentes sud du Jurjura. +Il lance à la poursuite de l'Émir une colonne légère (Yusuf) qui va le +harceler, le détruire en partie et finalement le rejeter dans le Maroc. + +Campagne du printemps. + +Le gouverneur général dirige plusieurs colonnes contre Bou-Maza qui +avait reparu dans le Dahra. + +De sa personne, il marche pour la cinquième fois dans l'Ouarensenis +pour y détruire la puissance d'El-Hadj-Seghir, nouveau khalifat +d'Abd-el-Kader. Le duc d'Aumale dirige cette expédition. + +Résumé de ces deux campagnes: + +L'insurrection générale de 1845 est éteinte. + +Le Djebel-Amour, l'Ouarensenis, le Dahra, l'Ouennougha, ont soumis. + +Le Bou-Thaleb (Constantine) et le sud de la province d'Oran sont +pacifiés. + +Quelques tribus marocaines, qui avaient violé notre territoire, sont +vigoureusement châtiées. + +La France paraît, à l'issue de cette longue lutte, aux yeux des +indigènes, plus grande et plus redoutable qu'avant la crise. + +Campagne d'été. + +L'événement le plus intéressant de cet été de 1846 est la grande +poursuite de l'Émir par le général Yusuf. Abd-el-Kader est surpris une +première fois par lui, le 13 mars, à Gouigua, une seconde fois, le +5 avril, à Djemmet-el-Messad, et le 22, une troisième fois à Gharza. +Vaincu, isolé, désespéré, l'Emir finit par disparaître dans le sud-ouest +et s'enfonce dans le Maroc (juin 1846). Une conséquence affreuse de +la situation critique de l'Emir fut le massacre des prisonniers de la +deïra. 270 Français furent mis à mort; onze seulement furent épargnés, +dans le but d'en tirer rançon. + +Résultats: + +Abd-el-Kader quitte l'Algérie. + +Les tribus nomades de la province d'Oran se soumettent (_Ouled-Ziad, +O-Abd-el-Kerim, Derraga, O-Houmen, O-Bou-Zezig, O-Aïssa, gens de +Chellala, de Bou-Semghoun, Hamian Charaga, O-Sidi-Nasser-Mackna, +etc..._) + +Fondation d'Aumale et soumission des Beni-Zala. + +Soumission des tribus kabyles du Sahel de Sétif. + +L'automne et l'hiver se passent sans troubles sérieux. + +Le 25 novembre, nos onze prisonniers de la deïra sont délivrés. + +Les établissements militaires sont portés dans la zone intérieure. +Médéah, chef-lieu de la division d'Alger; Batna, principal siége de +l'autorité militaire dans la province de Constantine; Sidi-Bel-Abbès, +chef-lieu de la subdivision d'Oran. (Le gouvernement et l'autorité +militaire en Algérie étaient d'accord sur ce projet dont le +développement devait être progressif.) + +Le gouverneur général se propose de créer un poste chez les Flittas. + +La position de Dar-ben-Abdallah est étudiée. + +Année 1847. Faits accomplis pendant les quatre premiers mois. + +Reconnaissance de notre autorité par les tribus kabyles des environs de +Sétif et de Bougie. + +Reconnaissance de notre autorité par Ben-Salem, ancien khalifat de +l'Émir. + +Reconnaissance de Bel-Kassem ou Kassy, personnage très-influent du +Sebaou. + +Reconnaissance de notre autorité par tous les chefs notables du Sebaou +et des revers ouest et sud du Jurjura. + +Bou-Maza se livre lui-même à Orléansville; il est amené en France. + +Campagne de printemps. + +Il s'agissait de mettre à profit les soumissions de Ben-Salem et de +Bel-Kassem. + +Le gouverneur général voulut assurer les communications entre Sétif et +Bougie et dirigea deux colonnes sur la Kabylie (mai 1847). Ces colonnes +se rejoignent après de légers combats. + +Résultats: + +Reconnaissance de notre autorité par 55 tribus comprises dans le +triangle formé par les trois points, Bougie, Hamza et Sétif. Le pays est +organisé administrativement. + +Dans la province de Constantine, trois colonnes sous le commandement +du général Herbillon obtiennent la soumission de la grande tribu des +Nemencha. + +Les Beni-Salah se soumettent également et s'engagent à prévenir +désormais tout désordre sur la route de Philippeville à Constantine. + +Le maréchal quitte _définitivement_ l'Algérie le 5 juin. + +Voici l'état de nos positions stratégiques en Algérie à la fin du +gouvernement du maréchal Bugeaud (1847). + + + _Première ligne_.--_Ligne du littoral_. + + PROVINCE D'ORAN......... Nemours, Rachgoun, Mers-el-Kebir, + Arzew, Mostaganem. + + PROVINCE D'ALGER........ Tenès, Cherchell, Alger, Dellys, + Bougie. + + PROVINCE DE CONSTANTINE.......... Gigelli, La Calle, Bône, + Philippeville. + + + _Deuxième ligne.--Ligne intérieure du Tell_. + + PROVINCE D'ORAN......... Lalla-Maghrania, Tlemcen, Sidi-bel-Abbès, + Mascara. + + PROVINCE D'ALGER......... Orléansville, Milianah, Medeah, + Aumale. + + PROVINCE DE CONSTANTINE........ Sétif, Constantine, Guelma. + + + _Troisième ligne_.--_Ligne des postes avancés au sud du Tell_. + + PROVINCE D'ORAN......... Sebdou, Daïa, Saïda, Tiaret. + + PROVINCE D'ALGER........ Teniet-el-Had, Boghar. + + PROVINCE DE CONSTANTINE....... Batna, Biskara. + + +2º _Bureaux arabes_. + +En 1831 (24 juin), le général Berthezène nomma un agha des Arabes +(Sidi-Hadj-Maiddin), avec pouvoir de nommer dans les tribus les cheiks +et les caïds, de recevoir les plaintes des Arabes, de les transmettre +au commandant en chef et de punir les coupables d'après les lois +musulmanes. Sidi-Hadj-Maiddin garda cette charge très-peu de temps et se +retira chez les Hadjoutes (septembre 1832). + +En 1833 (10 avril), pendant l'absence du duc de Rovigo, le maréchal +de camp Avizard, commandant en chef par intérim, fit établir, par les +conseils du général Trézel, un bureau qui prit le nom de _Bureau arabe_. +Ce bureau, qui faisait partie de l'état-major général, fut dirigé +d'abord par M. de Lamoricière, alors capitaine des zouaves[121]. + +[Note 121: Un des principaux avantages de la création du bureau arabe +fut d'enlever la direction des affaires arabes aux interprètes qui +jusque-là avaient été les seuls intermédiaires entre les indigènes et +l'autorité française.] + +En 1834 (18 novembre), le comte d'Erlon réunit la direction de ce bureau +à la charge d'agha des Arabes, et y plaça un officier supérieur français +(lieutenant-colonel Marey, commandant le corps des spahis réguliers +d'Alger), qui fut chargé des rapports avec les tribus de l'intérieur et +de la police du territoire. + +Le nouvel agha devait avoir à sa disposition, pour l'aider, deux +officiers et deux interprètes désignés par le commandant en chef. + +On reconnut bientôt que cette institution de l'agha des Arabes +n'atteignait pas le but qu'on se proposait, d'étendre nos rapports avec +les tribus de l'intérieur et de les attirer sous notre domination, en +respectant leurs usages et protégeant leurs intérêts; l'institution +fut remplacée par la création d'une direction des affaires arabes, sous +l'action immédiate du gouverneur général (15 avril 1837). + +Le comte de Damrémont nomma, par arrêté du même jour, M. Pelissier, +capitaine d'état-major, directeur des affaires arabes, auteur des +_Annales algériennes_, et depuis consul à Sous (régence de Tunis). + +Le 5 mars 1839, le maréchal comte Valée supprima la direction des +affaires arabes, dont les attributions furent conférées à l'état-major +général du gouverneur. + +Enfin, le 16 août 1841, la direction des affaires arabes, créée +par arrêté du 15 avril 1837, et rentrée dans les attributions de +l'état-major général par décision du maréchal Valée, fut rétablie par +ordre du lieutenant général Bugeaud. + +Voici les considérants sur lesquels était basé le rétablissement de la +direction des affaires arabes: + +1º Considérant que le commandement des troupes indigènes irrégulières +de la province d'Alger est devenu assez important pour absorber tous les +moments de l'officier qui en est chargé[122]; + +[Note 122: Elles se montaient alors à un effectif de 806 hommes et 332 +chevaux.] + +2º Que la police du pays, en ce qui concerne les indigènes soumis, les +relations à ouvrir avec les tribus non encore soumises, et généralement +tout ce qui se rattache aux fonctions dévolues par les précédents +arrêtés à l'agha des Arabes et au directeur des affaires arabes, +suffisent pour motiver la création d'un emploi spécial. + +3º Qu'il est important, tant sous le rapport de la discrétion que de +la promptitude d'exécution, que l'officier revêtu de cet emploi soit +attaché à notre état-major particulier, etc., etc. + +M. Daumas, chef d'escadron au 2e régiment de chasseurs d'Afrique fut +nommé directeur des affaires arabes. + +La direction fonctionna ainsi jusqu'en 1844. + +A cette époque, les affaires arabes avaient pris une telle extension que +le maréchal Bugeaud crut devoir organiser à nouveau cette direction en +même temps que le gouvernement des indigènes. + +L'organisation du gouvernement des indigènes par le maréchal Bugeaud fut +calquée sur celle d'Abd-el-Kader, au moins quant à ce qui concerne la +hiérarchie adoptée pour les chefs indigènes; mais elle fut rendue mixte +par l'adjonction des agents français, qui devaient représenter aux yeux +des Arabes l'autorité suprême dont ils étaient les délégués. + +Le but que voulait atteindre le maréchal était double: + +1º Imposer aux tribus une hiérarchie des pouvoirs bien combinée, déjà +pratiquée et entrée dans leurs habitudes. + +2º Laisser la preuve de la conquête constamment sous leurs yeux et en +marquer la trace dans toutes leurs transactions. Ce dernier rôle était +réservé aux agents français qui, comme chefs militaires et comme +chefs politiques, devaient tenir entre leurs mains la source réelle du +pouvoir. + +Le bureau arabe, dans la pensée du maréchal, ne devait pas être une +autorité proprement dite, mais une sorte d'état-major chargé des +affaires arabes auprès du commandant proprement dit, et n'agissant qu'au +nom et par ordre de celui-ci. Ainsi, chaque cercle, chaque subdivision +eut un bureau arabe, ou état-major spécial des affaires arabes. Le +directeur des affaires arabes de la division fut le chef d'état-major +des affaires arabes de la province. Enfin, le directeur central fut, +auprès du gouverneur général, le chef d'état-major général des affaires +arabes de toute l'Algérie. Un des grands avantages de ce système était +le suivant: les commandants de cercles, de subdivisions, de divisions, +le gouverneur général lui-même pouvaient changer; les institutions +restaient, et les traditions de gouvernement des Arabes se +transmettaient sans interruption dans le fonctionnement général de +l'administration. + +Un code succinct, renfermant les principales mesures administratives +et judiciaires applicables aux tribus suivant les lieux et les +circonstances, fut rédigé par les soins du lieutenant-colonel Daurnas, +premier directeur central des affaires arabes. Ce code devint une règle +uniforme pour tous les bureaux. + +Ce travail achevé, parut le décret constitutif des bureaux arabes. Il +est signé du maréchal duc de Dalmatie, et porte la date du 1er février +1844. + +Article premier.--Il y aura, dans chaque division militaire de +l'Algérie, auprès et sous l'autorité immédiate de l'officier général +commandant, une _direction des affaires arabes_. + +Des bureaux, désignés sous le nom de _bureaux arabes_, seront en outre +institués: + +Dans chaque subdivision, auprès et sous les ordres directs de l'officier +général commandant; + +Subsidiairement sur chacun des autres points occupés par l'armée où +le besoin en sera reconnu, et sous des conditions semblables de +subordination à l'égard des officiers investis du commandement. + +Art. 2.--Les bureaux arabes seront de deux classes, savoir: de première +classe, ceux établis aux chefs-lieux de subdivision; de deuxième classe, +ceux établis sur les points secondaires. + +Ces bureaux ressortiront respectivement à chacune de divisions +militaires dans la circonscription de laquelle ils se trouveront placés. + +Art. 3.--Les directions divisionnaires et les bureaux de leur ressort +seront spécialement chargés des traductions et rédactions arabes, de la +préparation et de l'expédition des ordres et autres travaux relatifs à +la conduite des affaires arabes, de la surveillance des marchés et +de l'établissement des comptes de toute nature à rendre au gouverneur +général sur la situation politique et administrative du pays. + +Indépendamment de ses attributions comme direction divisionnaire, la +direction d'Alger centralisera le travail des directions d'Oran et +de Constantine, sera chargée de la réunion et de la conservation des +archives, et de la préparation des rapports et des comptes généraux à +adresser au ministère de la guerre, et prendra, en conséquence, le titre +de _Direction centrale des affaires arabes_. + +Elle exercera sous l'autorité immédiate du gouverneur général. + +Art. 4.--Partout et à tous les degrés, les affaires arabes dépendront +du commandant militaire, qui aura seul qualité pour donner et signer les +ordres, et pour correspondre avec son chef immédiat, suivant les règles +de la hiérarchie, etc. + +Les bureaux arabes, constitués comme il vient d'être dit, ont fonctionné +pendant toute la durée du gouvernement du maréchal Bugeaud. + +La seule modification qui y fut introduite fut celle par laquelle le +directeur central des affaires arabes devint membre du conseil supérieur +d'administration de l'Algérie, réorganisé par ordonnance royale du 15 +avril 1845. + +Le motif allégué à ce sujet par le maréchal duc de Dalmatie, dans son +rapport au Roi, était l'importance du gouvernement des indigènes, +qui exigeait que ce service fût représenté dans le conseil appelé à +délibérer sur les grands intérêts du pays. + +Il reste maintenant à faire connaître le nombre et l'emplacement des +bureaux arabes. + +A mesure que notre occupation s'étendait, les bureaux arabes +s'installaient sur les points nouvellement conquis. Dès 1844, aux +bureaux de Constantine, Médeah, Milianah, Mascara, Tlemcen, il fallait +ajouter ceux de Boghar, Teniet-el-Had, Tiaret, Saïda. Cette même année, +des points nouveaux dans le Tell étaient fortifiés, recevaient garnison +et bureau arabe: Sétif, Batna, Orléansville, Ammi-Moussa, Tenès. + +Enfin, la dernière année du commandement du maréchal Bugeaud, on +comptait dans les trois provinces trente bureaux des deux classes, ainsi +répartis: + + _Situation des bureaux arabes à la fin du gouvernement + du maréchal Bugeaud_ (1847). + + + Direction centrale à Alger. ++-----------------------+------------------------+---------------------+ +| Direction | Direction | Dir. divisionnaire | +| divisionnaire d'Alger.| divisionnaire d'Oran. | de Constantine. | +| Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe |1re classe |2e classe| ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| Alger. | | Oran. | Nemours. |Constantine| | +| Dellys. | |Mostaganem.|Ammi-Moussa.| Bône. |La Calle.| +| Blidah. | | Mascara. | Tiaret. | Sétif. | | +| Milianah. |Cherchell. | | Saïda. | Batna. |Biskra. | +| |Teniet-el- | Tiemcen. | Sebdou. | Guelma. | | +| | Had. | | | | | +| Médéah. | Boghar. | |Lalla-Ma- | Philippe- | | +| | | | ghrania. | ville. | | +| Aumale. | | | | | | +| Orléans- | Tenès. | | | | | +| ville. | | | | | | +| Bougie. | | | | | | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| 8 | 4 | 4 | 6 | 6 | 2 | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| 12 | 10 | 8 | ++-----------------------+------------------------+---------------------+ +| Ensemble: 30 bureaux arabes. | ++----------------------------------------------------------------------+ + +On peut se rendre compte du développement des institutions des bureaux +arabes en comparant leur situation en 1847 avec celle d'aujourd'hui. + + _Situation actuelle des bureaux arabes _(1864). + ++-----------------------+------------------------+---------------------+ +| Direction | Direction | Dir. divisionnaire | +| divisionnaire d'Alger.| divisionnaire d'Oran. | de Constantine. | +| Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe |1re classe |2e classe| ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| Dellys. |Tizi-Ouzou.| Oran. |Aïn-Temou- |Constanti- |El-Miliah| +| | | | hent | ne. |(annexe).| +| | | | (annexe). | | | +| |Drà el-Miz-| Mostaga- | Ammi- | | Colio. | +| | an. | nem.| Moussa.| | | +| |Fort-Napo- | | Zamorah | |Djidgelli| +| | léon. | | (annexe). | | | +| Aumale. |Beni-Man- |Sidi-bel- | Daya | |Aïn-Beïda| +| | çour | Abbès. | (annexe). | | | +| | (annexe). | | | | | +| Médeah. |Boghar. | Mascara. | Tiaret. | |Tebessa. | +| |Laghouat. | | Saïda. | Bône. |La Calle.| +| |Djelfa | | Géryville. | |Souk-Ak- | +| | (annexe). | | | | ras. | +| Milianah. |Cherchell. | Tlemcen. | Nemours. | Sétif. |Bordj- | +| | | | | | ben- | +| | | | | | Areridj.| +| |Teniet-el- | | Lalla-Ma- | | Bougie. | +| | Hàd. | | ghrania. | | | +|Orléans- | Tenès. | | Sebdou. | |Bouçaada.| +| ville. | | | | | | +| | | | | |Takitount| +| | | | | |(annexe).| +| | | | | Batna. |Biskra. | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| 5 | 10 | 5 | 10 | 4 | 12 | ++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+ +| 15 | 15 | 16 | ++-----------------------+------------------------+---------------------+ +| Ensemble: 46 bureaux arabes. | ++----------------------------------------------------------------------+ + + +FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME SEPTIÈME. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME SEPTIÈME. + + +Chapitre XXXIX. + +Élections de 1842.--Mort de M. le Duc d'Orléans. Loi de régence. (1842). + + +M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis +appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en +présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec +le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur +notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre +des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma +correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements +européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte +de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à +Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la +régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc +de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et +moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le duc +d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort. + + +CHAPITRE XL. + +Les îles Marquises et Taïti. (1841-1846.) + + +Un inconvénient du gouvernement représentatif.--Premières navigations +dans l'océan Pacifique.--Découverte de l'île de Taïti.--Divers voyageurs +qui l'ont visitée du XVIIe au XIXe siècle.--La Nouvelle-Zélande et +la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les +îles Marquises.--Motifs de notre prise de possession des îles +Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars à Taïti.--Établissement et +conditions du protectorat français à Taïti.--Les missionnaires anglais +à Taïti.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans +l'océan Pacifique.--Débats dans la Chambre des députés à ce sujet.--Le +capitaine Bruat nommé gouverneur des établissements français dans +l'océan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars à +Taïti.--Il substitue la complète souveraineté de la France +au protectorat.--Réclamation de la reine Pomaré et des +Taïtiens.--Fermentation à Taïti.--Menées de M. Pritchard, ancien +missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en +cesse les fonctions.--Le gouvernement français ordonne le rétablissement +du protectorat.--Débats dans les Chambres à ce sujet.--Arrestation, +emprisonnement et expulsion de M. Pritchard à Taïti.--Effet de +cet incident à Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon +langage.--Négociation à ce sujet.--Conduite et correspondance du +capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une +indemnité lui est accordée.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux +Hamelin et Seymour, commandants des stations française et anglaise dans +l'océan Pacifique, sont chargés de s'entendre pour la fixation du +taux de l'indemnité.--Lettre que m'écrit le roi Louis-Philippe pour se +charger du payement de l'indemnité.--Le cabinet s'y refuse.--Débat +dans la Chambre des députés.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une +faible majorité.--Il annonce sa résolution de se retirer.--Démarche du +parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Appréciation de cet +incident. + + +CHAPITRE XLI. + +L'Algérie et le Maroc. (1841-1847). + + +Le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie.--Son caractère et +ses deux idées principales sur sa mission.--Désaccord entre ces idées +et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est résolu à soutenir +fortement le général Bugeaud dans l'oeuvre de la complète domination +française sur toute l'Algérie.--Campagnes et succès du général +Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilité dans +ses rapports avec le ministère de la guerre, les Chambres et les +journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulière avec moi.--Il +est fait maréchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions +du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion +des Marocains sur le territoire de l'Algérie.--Nos réclamations à +l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul général de France à +Tanger.--Le prince de Joinville est nommé commandant d'une escadre +qui se rend sur les côtes du Maroc.--Inquiétude du gouvernement +anglais.--Méfiance de sir Robert Peel.--Sagacité et loyauté de lord +Aberdeen.--Ses démarches pour décider l'empereur du Maroc à se rendre +à nos demandes.--Elles ne réussissent pas; la guerre est déclarée.--Le +prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le maréchal +Bugeaud bat et disperse l'armée marocaine sur les bords de +l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue à +Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Débats dans les Chambres à ce +sujet.--Négociation pour la délimitation des frontières entre l'Algérie +et le Maroc.--Traité de Lalla-Maghrania.--Velléités de retraite +du maréchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en +Algérie.--Incident des grottes du Dahra.--Le maréchal Bugeaud met en +avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les +Chambres et dans le ministère de la guerre.--Le maréchal Bugeaud veut +se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et générale insurrection +en Algérie.--Le maréchal Bugeaud y retourne et triomphe de +l'insurrection.--Il est disposé à poursuivre Abd-el-Kader dans le +Maroc.--Je lui écris à ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son +plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le +réclamer.--Présentation à la Chambre des députés d'un projet de loi +conforme à ses vues.--Mauvais accueil fait à ce projet.--Le maréchal +Bugeaud en pressent l'insuccès.--Il est souffrant et ne se rend pas +à Paris.--La commission de la Chambre des députés propose le rejet du +projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le maréchal Bugeaud donne sa +démission.--Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie. + + +CHAPITRE XLII. + +Les musulmans à Paris.--La Turquie et la Grèce. (1842-1847.) + + +Chefs musulmans à Paris, de 1845 à 1847.--Ben-Achache, ambassadeur du +Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi +d'Égypte Méhémet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de +Perse.--Réchid-Pacha, grand-vizir.--Stérilité des tentatives de réforme +de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires +de Syrie.--Progrès dans la condition des chrétiens de Syrie, de 1845 à +1848.--Affaire du consulat de France à Jérusalem en 1843.--Question +des renégats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en +Europe.--Affaires de Grèce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M. +Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions à M. +Piscatory.--Révolution d'Athènes (15 septembre 1843).--Opinion de +M. Colettis.--Assemblée nationale en Grèce.--Établissement du régime +constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Pétersbourg +et de Vienne.--Arrivée de M. Colettis en Grèce.--Ministère +Maurocordato.--Sa chute.--Ministère Colettis et Metaxa.--M. Metaxa +se retire.--Ministère Colettis.--Hostilité de sir Edmond Lyons.--Ma +correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers +M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir +Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires +en Angleterre.--Son attitude envers la Grèce et le ministère de M. +Colettis.--Fermeté de M. Colettis.--Troubles intérieurs en Grèce.--M. +Colettis les réprime.--Querelle entre les cours d'Athènes et +de Constantinople.--Maladie et mort de M. +Colettis. + + +CHAPITRE XLIII. + +La liberté d'enseignement.--Les jésuites et la cour de Rome. +(1840-1846.) + +En quoi consiste la liberté d'enseignement.--Résolution du cabinet du +29 octobre 1840 de tenir, à cet égard, la promesse de la charte +de 1830.--Divers projets de loi présentés par MM. Villemain et +Salvandy.--Caractère de l'Université de France, corps essentiellement +laïque et national.--Que la liberté d'enseignement peut et doit +exister en même temps que l'Université.--Succès permanent de +l'Université.--Difficulté de sa situation quant à l'éducation +religieuse.--Légitimité et nécessité de la liberté +d'enseignement.--Lutte entre l'Université et une partie du clergé.--Par +quelle fâcheuse combinaison les jésuites devinrent les principaux +représentants de la liberté d'enseignement.--Du caractère primitif et +historique de la congrégation des jésuites.--Méfiance et irritation +publique contre elle.--On demande que les lois de l'État qui la frappent +soient exécutées.--Je propose que la question des jésuites soit portée +d'abord à Rome, devant le pouvoir spirituel de l'Église catholique.--Le +Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nommé envoyé +extraordinaire et ministre plénipotentiaire par intérim à Rome.--Motifs +de ce choix.--Négociation avec la cour de Rome pour la dissolution en +France de la congrégation des jésuites, sans l'intervention du pouvoir +civil.--Embarras et hésitation de la cour de Rome.--Grégoire XVI et le +cardinal Lambruschini.--Succès de M. Rossi.--Le Saint-Siége décide la +Société de Jésus à se dissoudre d'elle-même en France.--Effet de ce +résultat de la négociation.--Efforts pour en retarder ou en éluder +l'exécution.--Ces efforts échouent et les mesures convenues +continuent de s'exécuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grégoire +XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nommé ambassadeur +ordinaire de France à Rome.--Mort de Grégoire XVI.--Pressentiments du +conclave. + + +PIÈCES HISTORIQUES + + +I + +1º Instructions données à l'amiral Dupetit-Thouars, par M. +l'amiral Duperré, ministre de la marine et des +colonies. + +2º Le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le ministre de la marine et des +colonies. + + +II + +1º Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la +marine. + +2º Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et +des colonies, à M. le capitaine Bruat, nommé gouverneur des îles +Marquises. + +3º Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de +la marine et des colonies, à M. le capitaine Bruat, gouverneur des +établissements français dans l'Océanie. + + +III + +1º Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements +français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la +Société. + +2º Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements +français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la +Société. + + +IV + +1º Résumé des campagnes du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, et +principaux résultats de ces campagnes quant à l'extension et à +la consolidation de la domination française en +Algérie. + +2º Bureaux arabes. + +Fin de la table du tome septième. + + +___________________________________________________ +Paris.--Imprimé chez Bonaventure, Ducessois et Cie. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 7), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 18295-8.txt or 18295-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/9/18295/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18295-8.zip b/18295-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7c54945 --- /dev/null +++ b/18295-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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