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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 7), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 1, 2006 [EBook #18295]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A
+
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME SEPTIÈME
+
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1865
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIX
+
+ ÉLECTIONS DE 1842.--MORT DE M. LE DUC D'ORLÉANS.
+ LOI DE RÉGENCE (1842).
+
+
+M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis
+appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en
+présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec
+le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
+notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre
+des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma
+correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements
+européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
+de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à
+Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la
+régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
+de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
+moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le
+duc d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort.
+
+
+M. Royer-Collard voyait un jour le général Foy pensif et un peu triste
+après un discours excellent qui n'avait pas obtenu un succès aussi
+populaire ni aussi prompt qu'il l'eût souhaité: «Mon cher général, lui
+dit-il, vous en demandez trop; vous voulez satisfaire également les
+connaisseurs et la foule; cela ne se peut pas, il faut choisir.»
+
+M. Royer-Collard parlait en connaisseur plutôt qu'en acteur politique;
+il était homme de méditation plus que d'action, et il tenait plus à
+manifester fièrement sa pensée qu'à faire prévaloir sa volonté. Le
+général Foy avait une ambition plus pratique et plus compliquée; il
+voulait réussir dans les événements comme dans les esprits, dans la
+foule comme parmi les connaisseurs. C'est, de nos jours, la difficulté
+et l'honneur du gouvernement libre que les hommes publics aient besoin
+de ce double succès. Pendant bien des siècles, ils n'ont eu guère à
+se préoccuper des spectateurs ni des penseurs: soit qu'ils ne
+recherchassent que leur propre fortune, soit qu'ils eussent à coeur de
+servir les intérêts du prince et du pays, ils poursuivaient leur but
+selon leurs propres idées, sans avoir incessamment affaire à de hardis
+publicistes, à d'exigeants critiques et à tout un peuple présent à
+toutes leurs paroles et à tous leurs actes. Il fallait sans doute qu'en
+définitive ils triomphassent de leurs adversaires et qu'ils réussissent
+dans ce qu'ils avaient entrepris; mais ils n'étaient pas tenus d'être, à
+chaque pas, compris et acceptés à tous les degrés de l'échelle sociale.
+Ils sont maintenant soumis à cette rude condition; ils font les affaires
+et ils vivent sous les yeux d'une société tout entière attentive, pleine
+à la fois de doctes et d'ignorants, tous raisonneurs et curieux, tous
+en mesure de manifester et de soutenir leurs intérêts, légitimes ou
+illégitimes, leurs idées justes ou fausses. Entre toutes ces influences
+et toutes ces exigences, tantôt de la foule, tantôt des connaisseurs,
+M. Royer-Collard, qui ne leur demandait rien, pouvait librement choisir;
+mais le général Foy, qui aspirait au pouvoir pour son parti et pour
+lui-même, ne pouvait se dispenser de compter avec toutes et de leur
+faire à toutes leur part. Il y eût été encore bien plus obligé si
+une mort prématurée ne l'eût arrêté dans sa carrière, et si, après la
+révolution de 1830, il eût été appelé en effet à gouverner.
+
+On m'a souvent reproché de ne pas tenir assez de compte des sentiments
+et des désirs populaires. On ne sait pas combien, même avant de le
+subir, je me suis préoccupé de ce reproche. Je suis plus enclin qu'on ne
+pense au désir de plaire, à l'esprit de conciliation, et je connais tout
+le prix comme tout le charme de cette sympathie générale qu'on appelle
+la popularité: «M. Guizot, disait un jour sir Robert Peel à lord
+Aberdeen, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, je n'en fais
+qu'à mes adversaires.» Il est vrai que j'ai souvent cédé à mes amis,
+autant par laisser-aller que par nécessité, et quelquefois avec regret.
+Plus d'une fois aussi, j'aurais volontiers cédé à mes adversaires;
+je n'ai jamais, quoi qu'on en ait dit, poursuivi dans le gouvernement
+l'application et le triomphe d'une théorie; jamais non plus aucun
+sentiment violent envers les personnes ne m'a fait repousser les
+transactions et les concessions qui sont partout inhérentes au succès
+et au progrès. C'est par une tout autre cause et dans une tout autre
+disposition que j'ai souvent et obstinément résisté aux instincts
+populaires. Avant d'entrer dans la vie publique, j'ai assisté à la
+Révolution et à l'Empire; j'ai vu, aussi clair que le jour, leurs
+fautes et leurs désastres dériver de leurs entraînements, tantôt des
+entraînements de l'esprit, tantôt des entraînements de la force; la
+Révolution s'est livrée au torrent des innovations, l'Empire au torrent
+des conquêtes. Ni à l'un ni à l'autre de ces régimes les avertissements
+n'ont manqué; ni pour l'un, ni pour l'autre, la bonne politique n'a été
+un secret tardivement découvert; elle leur a été bien des fois indiquée
+et conseillée, tantôt par les événements, tantôt par les sages du temps;
+ils n'ont voulu l'accepter ni l'un ni l'autre; la Révolution a vécu sous
+le joug des passions populaires, l'empereur Napoléon sous le joug de
+ses propres passions. Il en a coûté à la Révolution les libertés qu'elle
+avait proclamées, à l'Empire les conquêtes qu'il avait faites, et à la
+France des douleurs et des sacrifices immenses. J'ai porté dans la
+vie publique le constant souvenir de ces deux grands exemples, et la
+résolution, instinctive encore plus que préméditée, de rechercher en
+toute occasion la bonne politique, la politique conforme aux intérêts
+comme aux droits du pays, et de m'y tenir en repoussant tout autre joug.
+Quiconque ne conserve pas, dans son jugement et dans sa conduite, assez
+d'indépendance pour voir ce que sont les choses en elles-mêmes, et
+ce qu'elles conseillent ou commandent, en dehors des préjugés et des
+passions des hommes, n'est pas digne ni capable de gouverner. Le régime
+représentatif rend, il est vrai, cette indépendance d'esprit et d'action
+infiniment plus difficile pour les gouvernants, car il a précisément
+pour objet d'assurer aux gouvernés, à leurs idées et à leurs sentiments
+comme à leurs intérêts, une large part d'influence dans le gouvernement;
+mais la difficulté ne supprime pas la nécessité, et les institutions qui
+procurent l'intervention du pays dans ses affaires lui en garantiraient
+bien peu la bonne gestion si elles réduisaient les hommes qui en sont
+chargés au rôle d'agents dociles des idées et des volontés populaires.
+La tâche du gouvernement est si grande qu'elle exige quelque grandeur
+dans ceux qui en portent le poids, et plus les peuples sont libres, plus
+leurs chefs ont besoin d'avoir aussi l'esprit libre et le coeur fier.
+Qu'ils aient à justifier incessamment l'usage qu'ils font de leur
+liberté dans leur pouvoir et qu'ils en répondent, rien de plus juste,
+ni de plus nécessaire; mais la responsabilité suppose précisément
+la liberté, et quand Thémistocle disait à Eurybiade irrité de sa
+résistance: «Frappe, mais écoute,» il tenait la conduite et le langage
+que doit tenir, dans un pays libre, tout homme digne de le servir.
+
+C'est là le sentiment qui m'a constamment animé dans le cours de ma vie
+publique. Et non pas moi seul, mais aussi le prince que j'ai servi
+et les amis politiques qui m'ont soutenu. Le roi Louis-Philippe avait
+acquis, dans sa vie compliquée et aventureuse, un esprit remarquablement
+libre en gardant un coeur sincèrement patriote. Imbu, dès sa jeunesse,
+des idées générales de son temps, il les avait vues à l'épreuve des
+faits, et les avait mesurées sans les abandonner. Il restait fidèle
+à leur cause en les jugeant; et quoiqu'il ménageât, et même qu'il
+partageât trop complaisamment quelquefois les impressions populaires, il
+démêlait avec un ferme bon sens l'intérêt vrai du pays, et il en faisait
+la règle de sa politique, doutant souvent du succès et regrettant la
+popularité, mais bien résolu à la sacrifier plutôt que d'obéir à ses
+entraînements. Avec moins de finesse et autant de constance, le parti
+qui, depuis le ministère de M. Casimir Périer, s'était formé autour du
+gouvernement et lui prêtait dans les Chambres son appui, avait les mêmes
+instincts de sagesse et d'indépendance dans la conduite des affaires
+publiques, et luttait honnêtement contre certains penchants du pays,
+quoique enclin souvent à les partager. C'est un lieu commun sans cesse
+répété de ne voir, dans la conduite des hommes, grands ou petits, que
+l'empire de leurs intérêts, ou de leurs passions égoïstes, ou de leurs
+faiblesses, et j'ai trop vécu pour ne pas savoir que la part de ces
+mobiles est grande dans les vies humaines; mais il n'est pas vrai qu'ils
+soient les seuls, ni même toujours les plus puissants; et il y a aussi
+peu d'intelligence que d'équité à ne pas reconnaître qu'en résistant aux
+penchants populaires, en même temps qu'ils respectaient scrupuleusement
+les libertés publiques, le roi Louis-Philippe, ses conseillers et leurs
+amis faisaient acte de probité politique comme de prévoyance, bien loin
+d'obéir à de subalternes dispositions ou à de vulgaires intérêts.
+
+J'étais, pour mon compte, profondément convaincu de la valeur générale
+comme de l'utilité immédiate de cette politique; et quoiqu'elle n'eût
+pas toujours, dans ses divers organes, toute la dignité d'attitude ni
+toute l'harmonie que je lui aurais souhaitées, je la pratiquais avec une
+entière sympathie. Mais j'étais loin de me dissimuler ses difficultés et
+ses périls: pendant les sessions de 1841 et 1842, j'avais eu à lutter,
+dans la question d'Égypte contre les souvenirs et les goûts belliqueux
+du pays, dans celle du droit de visite contre les susceptibilités et
+les jalousies nationales; je voyais poindre d'autres questions qui ne
+seraient pas moins délicates, ni moins propres à susciter des émotions
+populaires auxquelles il faudrait résister. Nous touchions à la
+dissolution obligée et à l'élection générale de la Chambre des députés.
+Je me préoccupais vivement de cette épreuve, et tout en persistant sans
+hésitation dans notre politique, je sentais le besoin de m'assurer
+que nous n'abondions pas trop dans notre propre sens. J'avais, à cette
+époque, deux amis sincères sans être intimes, l'un, jurisconsulte
+et administrateur éminent par la rectitude et le calme de la raison,
+l'autre, philosophe et moraliste d'un esprit aussi élevé que fin, et
+d'un caractère indépendant jusqu'à la fierté ombrageuse; ils siégeaient,
+l'un dans la Chambre des pairs, l'autre dans la Chambre des députés; et
+tous deux près de succomber, le comte Siméon sous le poids de l'âge et
+M. Jouffroy sous les atteintes de la maladie, ils étaient en dehors
+de l'arène et assistaient à ces luttes avec l'impartialité et la
+clairvoyance de l'entier désintéressement. J'allai plusieurs fois les
+voir et m'entretenir avec eux de notre situation: tous deux, avec des
+impressions très-différentes, nous approuvaient pleinement: «Vous aurez
+de la peine à réussir, me dit le comte Siméon; la raison ne réussit pas
+toujours, bien s'en faut; mais la déraison finit toujours par échouer;
+la politique du juste-milieu est difficile; celle de vos adversaires
+deviendrait promptement impossible; durez et continuez, votre cause est
+bonne; j'espère que votre chance le sera aussi.» Je trouvai M. Jouffroy
+dans une disposition morale dont je fus ému: «Je ressens, écrivait-il
+lui-même le 20 décembre 1841, tous les bons effets de la solitude; en
+se retirant de son coeur dans son âme et de son esprit dans son
+intelligence, on se rapproche de la source de toute paix et de toute
+vérité qui est au centre, et bientôt les agitations de la surface ne
+semblent plus qu'un vain bruit et une folle écume... La maladie est
+certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite
+spirituelle qu'il nous ménage pour nous reconnaître, nous retrouver, et
+rendre à nos yeux la véritable vue des choses.» Son opinion avait, après
+nos derniers débats, beaucoup de valeur; il avait été, en 1839, à la
+Chambre des députés, rapporteur de la question d'Égypte et favorable
+à la politique égyptienne: «Nous nous sommes trompés, me dit-il; nous
+n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié les forces; nous avons
+fait trop de bruit; c'est triste; mais, la lumière venue, il n'y avait
+pas à hésiter. Vous avez fait acte de courage et de bon sens en arrêtant
+le pays dans une mauvaise voie. Que le gouvernement libre dure en France
+et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des années, tout ce qu'il
+nous faut. Votre politique a tous mes voeux; je regrette de ne pouvoir
+vous donner que le suffrage d'un mourant.»
+
+Ils étaient morts l'un et l'autre quand la session de 1842 arriva à son
+terme; mais leur adhésion me confirma dans une confiance à laquelle,
+même dans mes sollicitudes d'avenir, j'étais d'ailleurs disposé.
+
+Les élections eurent lieu du 9 au 11 juillet 1842, dans la plus entière
+liberté de la presse, des réunions électorales, des comités, de tous
+les moyens publics d'influence. Les attaques contre le gouvernement s'y
+déployèrent avec leurs emportements accoutumés; le cabinet, disait-on,
+«n'avait pris le pouvoir que pour servir les intérêts de l'étranger;--il
+cherchait des complices qui voulussent l'aider à consommer la ruine
+et l'avilissement de la France;--il n'exerçait qu'un despotisme sans
+gloire, appuyé d'une aristocratie d'argent, la plus mesquine et la
+plus ignoble.» Quelques désordres matériels se joignirent aux injures;
+insignifiants en eux-mêmes, mais où s'entr'ouvrirent des perspectives
+qui dépassaient infiniment les réformes parlementaire et électorale.
+Au cimetière du Montparnasse, sur la tombe d'un médecin républicain,
+un orateur déclama si violemment contre _l'infâme propriété_, que le
+_National_ se crut obligé de déclarer qu'il n'avait ni mission ni envie
+de défendre un tel discours; mais, tout en prenant cette précaution, il
+gourmandait le commissaire de police qui avait interrompu l'orateur. Le
+péril de 1840 ne pesait plus sur les esprits; les impatiences libérales,
+les passions révolutionnaires, le goût de l'opposition reprenaient leur
+cours; l'opposition, ce plaisir des peuples qui n'ont ni tout à fait
+perdu, ni réellement possédé la liberté. Le mouvement électoral fut
+favorable à ces penchants du jour; cependant en définitive, après une
+lutte libre jusqu'à la licence, sur 459 élections, 266 appartinrent au
+gouvernement, 193 à l'opposition, et sur 92 députés nouveaux, 54 étaient
+des amis du cabinet et 38 des opposants.
+
+Quand la Chambre se réunit et procéda à la vérification des pouvoirs
+de ses membres, l'administration fut, comme à l'ordinaire, accusée de
+corruption électorale; mais, après de longs et minutieux débats qui
+mirent en pleine évidence la loyauté et la légalité générale des actes
+du cabinet, trois élections seulement parurent offrir des symptômes
+de manoeuvres locales illégitimes, soit menaces, soit promesses;
+une commission d'enquête, proposée par M. Odilon Barrot, fut chargée
+d'examiner les faits, et après de scrupuleuses recherches, la Chambre,
+sur le rapport de sa commission, annula deux de ces trois élections, et
+l'une des deux appartenait à un député de l'opposition.
+
+Nous ne connaissions encore qu'incomplétement le résultat des élections,
+quand, le 13 juillet, vers midi, un garde à cheval m'apporta la nouvelle
+de la chute que venait de faire M. le duc d'Orléans en se rendant de
+Paris à Neuilly pour aller dire adieu au roi et à la reine, avant de
+partir pour Saint-Omer où il allait inspecter plusieurs régiments. La
+chute était très-grave, disait-on, sans savoir encore à quel point. Le
+prince évanoui avait été déposé dans une boutique voisine de la porte
+Maillot; le roi et la reine étaient auprès de lui, les ministres étaient
+appelés. J'accourus. Je ne reproduirai pas ici aujourd'hui, après
+vingt-deux ans qui sont un siècle, les détails de ce tragique événement;
+ils ont été recueillis et racontés, avec autant d'exactitude que
+d'émotion vraie et saisissante, dans un petit volume intitulé: _Neuilly,
+Notre-Dame et Dreux_, écrit jour par jour et presque heure par heure,
+par M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et resté
+secrétaire de ses commandements. Le malheur accompli, j'écrivis le
+lendemain 14 juillet, au comte de Flahault, ambassadeur à Vienne et à
+tous les représentants du roi auprès des grandes cours étrangères: «Je
+n'ai rien à vous apprendre. Les détails de notre malheur sont partout.
+Tout ce que vous lirez dans le _Journal des Débats_, je l'ai vu. J'ai
+été pendant trois heures dans cette misérable chambre, en face de ce
+prince mourant sur un matelas, son père, sa mère, ses frères, ses soeurs
+à genoux autour de lui, se taisant pour l'entendre respirer, écartant
+tout le monde pour qu'un peu d'air frais arrivât jusqu'à lui. Je l'ai vu
+mourir. J'ai vu le roi et la reine embrasser leur fils mort. Nous sommes
+sortis, le corps du prince sur un brancard, le roi et la reine à pied
+derrière lui; un long cri de _Vive le Roi!_ est parti de la foule, pur
+peuple, qui s'était assemblée autour de la maison. La plupart croyaient
+que le prince n'était pas mort, et qu'on le ramenait à Neuilly pour le
+mieux soigner. La marche a duré plus d'une demi-heure. Je quitte le roi.
+Hier, durant cette agonie, il a été admirable de courage, de présence
+d'esprit, d'empire sur lui-même et sur les autres. Il est fatigué ce
+matin, plus livré qu'hier à sa tristesse, mais d'une force physique et
+morale qui surmonte tout. Nous avons rapproché de huit jours la réunion
+des Chambres; elles viendront le 26 de ce mois. Les obsèques n'auront
+lieu que quelques jours après. La reine est au désespoir, mais soumise;
+il n'y a point de révolte dans sa douleur. L'impression publique est
+profonde; la préoccupation se mêle à l'émotion. Tout est et restera fort
+tranquille. La bonne conduite est indispensable, et tout le monde le
+sent. Aussi j'espère qu'elle ne manquera pas et qu'elle produira son
+effet.»
+
+J'avais à coeur que, dans une si grave épreuve, nos agents au
+dehors fussent bien instruits et pénétrés des sentiments intimes du
+gouvernement et du pays qu'ils représentaient. Je leur récrivis le 25
+juillet, la veille de la réunion des Chambres: «Le roi et la famille
+royale commencent à être sensibles à la sympathie. Dans les premiers
+moments, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien; c'était ce mélange
+d'agitation et de saisissement, de trouble et de stupeur que cause un
+coup de foudre. Le roi se retrouvait tout entier chaque fois que
+la nécessité l'exigeait absolument; mais, la nécessité passée, il
+retournait au milieu des siens et retombait dans leur désolation. La
+présence de ce malheureux cercueil dans la petite chapelle de Neuilly,
+tout près de l'appartement de la reine, le chant continu des prêtres,
+le silence de la cour du château où aucune voiture ne pénétrait plus,
+l'arrivée successive des princes, tout maintenait ou replongeait, à
+chaque instant, la famille royale dans son déplorable état. Ils allaient
+vingt fois le jour dans la chapelle. Ils avaient tous les jours quelque
+nouvelle et cruelle entrevue. Ceci est fini. Ils sont tous ensemble,
+tous établis en commun dans leur malheur. Samedi prochain, le cercueil
+quittera Neuilly pour Notre-Dame. Les chants cesseront, les sentinelles
+s'en iront, les voitures rouleront. Ce sera le retour aux habitudes, le
+premier soulagement qui se fasse sentir dans une telle épreuve. La reine
+a retrouvé un peu de sommeil. Madame a recommencé à être exclusivement
+préoccupée du roi, de sa santé, de sa disposition, de son travail.
+Madame la duchesse d'Orléans a la douleur pénétrée et pénétrante,
+mais point abattue, d'une âme haute, forte et jeune. Les princes sont
+touchants par l'uniformité de leur tristesse et l'assiduité de leurs
+soins auprès de leur père, de leur mère, de leur tante, de leurs soeurs.
+Le roi a recouvré toute son activité, toute sa liberté d'esprit. Il
+était très-éploré et abattu jeudi dernier, à cette lugubre cérémonie
+où tout le monde est venu le regarder et s'incliner devant lui sans lui
+parler. Mais c'était de l'ébranlement et de la fatigue momentanée; au
+fond, l'âme et le corps sont déjà revenus à leur état naturel de vigueur
+et d'élasticité infatigables. Dans quelques jours, quand nous aurons
+accompli nos tristes cérémonies funèbres, tout reprendra son cours
+régulier, son aspect accoutumé; et il ne restera que ce qui doit rester
+bien longtemps, dans la famille royale une immense douleur, devant nous
+tous un vide immense et le fardeau qu'il nous impose.
+
+«Tout le monde le sent. Jamais impression n'a été plus générale et plus
+vive. Tout le monde a l'air et est réellement affligé et inquiet
+pour son propre compte. Deux choses éclatent à la fois, beaucoup de
+sollicitude pour l'avenir et une forte adhésion à ce qui est, à la
+famille royale, à la monarchie. On prévoit des orages, mais certainement
+les ancres se sont enfoncées et affermies.
+
+«La session s'ouvre demain. Je ne fermerai ma lettre qu'après la séance
+royale. Le discours du trône, que ce même courrier vous portera, n'élève
+absolument aucune question et se renferme dans l'événement. Nous agirons
+comme le discours parle. Les chefs de l'opposition souhaiteraient, je
+crois, qu'on en fît autant de leur côté, et qu'il n'y eût en ce moment
+qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais
+les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque débat
+que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons point. Non
+pas certes pour l'intérêt du cabinet, mais pour la dignité du pays,
+du gouvernement, de tout le monde, toute lutte devrait être ajournée à
+l'hiver prochain. J'en doute fort.
+
+«Le projet de loi sur la régence est à peu près
+
+Mort de M. le Duc d'Orléans (13 Juillet 1843). 15 adopté dans le
+conseil. Il est fort simple: c'est l'application à la régence des
+principes essentiels de notre royauté constitutionnelle, l'hérédité, la
+loi salique, l'unité du pouvoir royal, l'inviolabilité. La garde et la
+tutelle du roi mineur sont confiées à sa mère ou à sa grand'mère.
+Le projet n'a point la prétention de prévoir et de régler toutes les
+hypothèses imaginables, toutes les chances possibles; il résout
+les questions et pourvoit aux nécessités que les circonstances nous
+imposent.
+
+«Je ne crois pas que cette petite session dure moins de cinq ou six
+semaines. La vérification des pouvoirs et la constitution de la Chambre
+nous prendront au moins huit jours. Puis l'adresse. Puis la loi sur la
+régence; une commission, un rapport, un débat. Et ensuite autant dans la
+Chambre des pairs. Nos formes sont lentes. Je doute que la prorogation
+ait lieu avant le commencement de septembre.
+
+Mardi, 26 juillet, 3 heures.
+
+«Je reviens de la séance royale et des Tuileries. Assemblée
+très-nombreuse; environ cent soixante pairs et quatre cents députés.
+La salle plus que pleine de public. Tout le monde en deuil. Une émotion
+très-vraie; des acclamations très-vives et plusieurs fois répétées à
+l'entrée du roi. Le roi, troublé d'abord, plein de larmes, parlant à
+peine. Il s'est remis à la troisième phrase. L'aspect général avait
+beaucoup de simplicité et de gravité.»
+
+En Europe aussi l'impression fut vive. Vraiment sympathique et générale
+en Angleterre, où sir Robert Peel s'en fit l'éloquent organe: «Il
+n'arrive pas en France, dit-il à la Chambre des communes, un malheur
+qui ne soit profondément et sincèrement déploré dans ce pays. Quand
+une récente calamité a frappé la famille royale et le peuple de France,
+n'avons-nous pas vu un sentiment unanime de chagrin se manifester chez
+nous, comme si ce malheur eût été le nôtre?» En Allemagne, dans son
+voyage à Berlin et à Vienne, M. le duc d'Orléans, par l'agrément de sa
+personne et les qualités de son esprit, avait surmonté des préventions
+peu bienveillantes et laissé un souvenir populaire; mais les grandes
+cours du continent, et la plupart des petites, à leur exemple, n'avaient
+pas cessé d'avoir peu de goût pour le roi Louis-Philippe et pour tout
+l'établissement de 1830, régime libéral issu d'une révolution; on
+se plaisait à lui témoigner des froideurs frivoles, à énumérer ses
+embarras, à douter de son succès; seulement, quand l'inquiétude sur sa
+solidité devenait un peu sérieuse, elle ramenait la justice et le bon
+sens, et l'on s'empressait alors à lui donner des marques d'un prudent
+intérêt. Dès qu'ils apprirent la mort de M. le duc d'Orléans,
+l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, tous les souverains de l'Europe
+adressèrent au roi son père leurs lettres autographes de condoléance,
+quelques-unes sincèrement émues. L'empereur Nicolas seul, malgré les
+tentatives de ses principaux conseillers et le désir marqué de la
+société de Saint-Pétersbourg, persista dans son silence personnel,
+tout en s'empressant, avec quelque étalage, de prendre immédiatement
+le deuil, de contremander un bal de cour, et de faire écrire à M.
+de Kisseleff, par le comte de Nesselrode, une dépêche qui me fut
+communiquée, et dans laquelle la sympathie du père, chaudement exprimée,
+essayait de couvrir l'hostilité obstinée du souverain. A Vienne,
+le prince de Metternich, plus libre que le comte de Nesselrode à
+Saint-Pétersbourg, ne se borna pas à des témoignages officiels; il se
+complaisait dans la manifestation de ses idées et mêlait habilement
+l'abandon à la préméditation: «Depuis la nouvelle du funeste événement
+qui a plongé la France dans un si profond deuil, m'écrivait le comte
+de Flahault[1], j'ai eu, avec le prince de Metternich, de longues et
+fréquentes conversations. En m'entretenant de la douleur dont cette
+perte cruelle avait dû pénétrer le coeur du roi, il s'est fort étendu
+sur les regrets que Sa Majesté doit éprouver comme chef de famille et
+fondateur de sa dynastie:--C'était une grande tâche pour votre roi,
+m'a-t-il dit, que de former son successeur et de le rendre apte à
+continuer son oeuvre. Le roi y avait mis tous ses soins, et je sais que,
+depuis un an surtout, il était parfaitement content du résultat qu'il
+avait obtenu; il éprouvait une grande tranquillité et une extrême
+satisfaction en voyant que son fils était entré dans ses idées, et qu'il
+pourrait s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de
+paix qu'il a établi ne serait point abandonné après lui. Voilà la
+perte irréparable. Dans ma petite sphère et sans vouloir établir une
+comparaison entre un humble particulier et le roi des Français, j'ai
+éprouvé le même malheur.--Le prince m'a fait alors un récit fort étendu
+de la mort de son fils et des émotions qu'elle lui avait causées,
+et comme père, et, lui aussi, comme fondateur de la fortune et de
+l'illustration de sa famille.--Mais c'est assez vous parler de moi,
+a-t-il ajouté; tout le travail du roi est à refaire, d'abord sur le
+duc de Nemours si, comme cela est probable, la régence lui est dévolue,
+puis, sur le comte de Paris, si le ciel, dans sa bonté, prolonge les
+jours du roi jusqu'à ce que ce royal enfant puisse profiter de ses
+leçons.»
+
+[Note 1: Le 31 juillet 1842.]
+
+Je rouvre des tombeaux; je réveille ceux qui y reposent; je les fais
+penser et parler comme s'ils étaient encore vivants et présents, avec
+leurs travaux, leurs desseins, leurs craintes et leurs espérances.
+Rien de tout cela n'est plus; ils sont tous morts. Morts, comme le duc
+d'Orléans, d'une chute violente et soudaine, le prince de Metternich
+dans l'Autriche si longtemps immobile, aussi bien que le roi
+Louis-Philippe dans la France révolutionnaire. Pendant qu'après la
+catastrophe de 1848, nous étions ensemble à Londres, je dis un jour au
+prince de Metternich: «Permettez-moi une question; je sais pourquoi et
+comment la révolution de Février s'est faite à Paris; mais pourquoi et
+comment elle s'est faite à Vienne, c'est ce que j'ignore et ce que je
+voudrais apprendre de vous.» Il me répondit avec un sourire tristement
+superbe: «C'est que j'ai gouverné l'Europe quelquefois, l'Autriche
+jamais.» A mon tour, je souris, dans mon âme, de son orgueilleuse et
+bien vaine explication.
+
+Le 30 juillet, quatre jours après la réunion des Chambres, le cercueil
+du duc d'Orléans fut transporté de la chapelle de Neuilly dans l'église
+de Notre-Dame où ses obsèques furent célébrées avec toutes les pompes
+que le monde peut fournir à la mort, pompe religieuse, pompe civile,
+pompe militaire, pompe populaire. Le concours était immense et l'émotion
+aussi profonde que peut l'admettre un spectacle. J'ai pris part aux deux
+plus grandes solennités funèbres de mon temps et de bien des temps, les
+obsèques de l'empereur Napoléon et celles du duc d'Orléans, accomplies
+l'une sous l'empire des souvenirs, l'autre dans le mécompte des
+espérances. Dans ces deux journées et devant ces deux cercueils,
+les sentiments étaient, à coup sûr, très-divers et très-diversement
+manifestés: en décembre 1840, autour du cercueil de Napoléon, il y
+avait plus de curiosité que de tristesse, et les passions politiques
+essayaient, par moments, de faire du bruit; en juillet 1842, un regret
+inquiet et un silence universel régnaient autour du cercueil du duc
+d'Orléans. Pourtant, dans les deux circonstances, et au-dessus de ces
+impressions si différentes, un même sentiment s'élevait et dominait au
+sein de ces vastes foules, le respect instinctif de la grandeur et de la
+mort. Le coeur humain est naturellement généreux et sympathique. C'est
+dommage que ses beaux élans soient si courts.
+
+Cinq jours après les pompes de Notre-Dame, le 4 août, une cérémonie
+moins éclatante s'accomplit au sein d'une douleur plus intime et plus
+longue: les obsèques de famille succédèrent aux obsèques d'État. La
+profanation des tombes royales de Saint-Denis avait laissé dans l'âme du
+roi Louis-Philippe une horreur profonde; il ne supportait pas la pensée
+que les restes mortels de sa femme, de ses enfants, de sa soeur, de tous
+les siens, courussent la chance de telles indignités. Il ne voulut pas
+que sa race allât rejoindre, dans les caveaux où ils les avaient subies,
+ses royaux ancêtres, et au lieu de l'église de Saint-Denis, il adopta,
+pour la sépulture de la maison d'Orléans, la chapelle que, sous l'empire
+du même sentiment, la duchesse d'Orléans, sa mère, avait fait construire
+à Dreux, sur les ruines du vieux château des comtes de Dreux, dans les
+anciens domaines du bon et populaire duc de Penthièvre. Ce fut là que,
+dans le caveau où le cercueil du duc d'Orléans prit sa dernière demeure,
+le roi vint dire au prince, son fils, un dernier adieu, et que la reine,
+recueillie dans sa pieuse ferveur maternelle, adressa à Dieu, pour l'âme
+de son premier-né, des prières qui durent encore.
+
+Au retour de Dreux, et dans l'intérieur de la famille royale, un
+changement fut remarqué dans la physionomie et l'attitude de la
+reine; la douleur y restait empreinte, mais toute agitation, toute
+préoccupation exclusive avaient cessé; une résignation pieuse avait
+remplacé l'amertume des regrets; cette grande âme semblait se reporter
+tout entière sur les affections et les devoirs qui lui restaient: «A
+Neuilly, la reine allait prier près du corps de son fils; la présence
+de ce corps était encore un lien; la sépulture à Dreux l'avait rompu; le
+sacrifice était accompli. La reine voulut l'offrir à Dieu, et le rendre
+plus complet encore en le manifestant moins.»
+
+Pendant que toutes ces cérémonies funèbres s'accomplissaient, couvrant
+de leurs pompes les douleurs et les inquiétudes paternelles et
+publiques, au milieu de cette situation si grave, nous étions en
+présence d'une question aussi grave que la situation: quelle serait la
+régence pendant la minorité de l'héritier du trône? Ni en 1814, ni en
+1830, la Charte n'avait résolu cette question qui s'élevait tout à coup,
+en 1842, entière et pressante. C'était pour le pays un intérêt suprême,
+et pour les conseillers de la couronne, un devoir impérieux de la vider
+sans réserve, sans délai: «Le roi ne meurt point en France, dit le
+duc de Broglie dans le rapport qu'il fit à ce sujet, le 27 août, à la
+Chambre des pairs; c'est l'excellence du gouvernement monarchique que
+l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption, que le rang suprême
+n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y puisse surprendre, entre
+deux règnes, le moindre intervalle d'attente ou d'hésitation. C'est
+par là surtout que ce gouvernement domine les esprits et contient les
+ambitions. La monarchie est l'empire du droit, de l'ordre et de la
+réglé. Tout doit être réglé dans la monarchie; tout ce qui peut être
+prévu raisonnablement doit l'être; rien n'y doit être livré, par choix
+ou par oubli, à l'incertitude des événements. Sous un tel gouvernement,
+en effet, la royauté est le support de l'État; quand ce support vient
+à manquer, tout s'écroule; tout s'ébranle, dès qu'il paraît chanceler.
+Nous l'avons éprouvé naguère. A l'instant où la main de Dieu s'est
+appesantie, sur nous, quand cette sagesse infinie, dont les voies ne
+sont pas nos voies, a frappé la nation dans le premier-né de la maison
+royale, et moissonné dans sa fleur notre plus chère espérance, les
+coeurs se sont sentis glacés d'un secret effroi; l'anxiété publique
+s'est fait jour à travers les accents de la douleur; l'inquiétude était
+sur tous les fronts en même temps que les larmes coulaient de tous
+les yeux. Chacun comptait, dans sa pensée, quel nombre d'années sépare
+désormais l'héritier du trône de l'âge où il pourra saisir d'une main
+ferme le sceptre de son aïeul et l'épée de son père; chacun se demandait
+ce qu'il adviendrait d'ici là si les jours du roi n'étaient mesurés aux
+voeux de ses peuples et aux besoins de l'État; chacun interrogeait la
+Charte et regrettait son silence.»
+
+Pour faire ce que n'avait pas fait la Charte, nous avions à nous
+prononcer entre divers systèmes, tous empressés à se manifester et à
+réclamer le droit de devenir loi. Selon les uns, ce n'était pas aux
+Chambres, c'était à la nation elle-même à faire cette loi; au pouvoir
+constituant seul, et à une assemblée formellement investie de ce
+pouvoir, il appartenait de résoudre une telle question et d'élire cette
+royauté temporaire. D'autres, en repoussant le pouvoir constituant,
+voulaient que la régence fût, dans chaque occasion, élective et
+instituée par les pouvoirs parlementaires, en vertu d'une loi spéciale.
+D'autres, en admettant le principe de la régence élective, demandaient
+que la régence des femmes fût aussi admise en principe, et qu'en
+particulier madame la duchesse d'Orléans en fût investie, pendant la
+minorité du prince son fils. Et chacun de ces systèmes invoquait à
+l'appui de sa prétention, non-seulement des principes généraux, mais des
+faits puisés soit dans notre propre histoire, soit dans l'histoire des
+nations civilisées, et des considérations de circonstance suscitées par
+les intérêts actuels du pays et du gouvernement qu'il avait à coeur de
+fonder.
+
+La question que nous avions à résoudre était en effet une question de
+circonstance bien plus que de principe; elle ne nous donnait à appliquer
+ou à ménager aucune de ces grandes vérités morales, aucun de ces droits
+préexistants qui règlent, mais aussi qui compliquent la marche d'un
+pouvoir honnête et sensé. Entre les divers systèmes en présence, la
+raison politique, c'est-à-dire l'intérêt bien entendu du pays et la
+juste prévoyance de l'avenir, devait seule nous décider. Pour agir avec
+cette forte indépendance nous étions dans une situation favorable:
+nous n'avions pas, comme le parlement d'Angleterre en 1788 et 1810, une
+régence immédiate à instituer pour remplacer un roi fou et hors d'état
+d'exercer ses fonctions; point de trouble, point de lacune chez nous au
+sommet de l'État; les trois grands pouvoirs constitutionnels, la royauté
+et les deux Chambres étaient parfaitement sains et actifs, assurés d'un
+loyal concours mutuel, et c'était à l'avenir seul, et probablement à
+un avenir assez éloigné, qu'ils avaient à pourvoir. Les deux principaux
+systèmes entre lesquels nous avions à délibérer avaient l'un et l'autre
+de dignes et rassurants représentants. M. le duc de Nemours, à qui
+devait appartenir la régence masculine si ce principe prévalait, était
+un prince exempt de toute mauvaise ambition, profondément dévoué à
+son frère aîné et à ses neveux: «Nemours, disait souvent de lui le duc
+d'Orléans, est le devoir personnifié;» et les Chambres, comme le pays
+tout entier, pouvaient avoir dans ce prince la même confiance que la
+famille royale, car il était aussi attaché au régime constitutionnel
+qu'à ses devoirs envers sa race, aussi plein de respect pour les lois de
+sa patrie que pour les droits de ses neveux. D'autre part, si la régence
+féminine était admise, madame la duchesse d'Orléans donnait à la France,
+à ses libertés comme à son honneur national, toutes les garanties qu'on
+peut attendre d'une intelligence élevée et d'une âme droite et grande.
+Il ne nous venait donc, des personnes mêmes, aucun embarras, aucune
+inquiétude; nous pouvions choisir entre les systèmes avec pleine
+sécurité dans les mérites et les vertus de leurs représentants.
+
+Ce fut dans cet affranchissement de toute fâcheuse pression, dans cette
+entière liberté de résolution comme de pensée et en vue du seul bien
+futur de l'État que fut préparé le projet de loi présenté le 9 août 1842
+à la Chambre des députés. Il était simple et en parfaite harmonie avec
+les principes fondamentaux de nos institutions. Notre gouvernement était
+monarchique; la régence fut monarchique aussi, établie d'après une règle
+fixe et générale qui statuait d'avance. La loi salique était la loi
+permanente, moderne aussi bien qu'ancienne, de la monarchie française;
+elle fut aussi la loi de la régence; le prince le plus proche du trône
+dans l'ordre de succession en fut investi de droit; mais la garde et
+la tutelle du roi mineur furent réservées à sa mère; au régent
+l'administration de l'État, sous la responsabilité de ses ministres; à
+la mère, sous sa propre responsabilité morale, l'éducation du roi,
+le soin de sa personne, la direction de sa maison et de ses affaires
+domestiques. La régence élective et la régence féminine ainsi écartées,
+la régence devenait selon la loi ce qu'elle était en fait, une
+royauté temporaire, formée à l'image de la royauté véritable dont elle
+remplissait momentanément les fonctions, investie de tous les pouvoirs
+royaux, et en même temps soumise à toutes les conditions de liberté
+publique, de contrôle et de concours parlementaire instituées par le
+régime constitutionnel.
+
+La discussion fut l'image vraie et vive, avec convenance et non sans
+grandeur, de l'état des esprits, soit sur la question spéciale du projet
+de loi, soit sur la situation générale du gouvernement. Tous les partis
+y prirent part; tous les systèmes s'y produisirent. Pour les deux partis
+hostiles à la monarchie de Juillet, le républicain et le légitimiste, la
+difficulté était grande; l'inquiétude publique suscitée par la mort de
+M. le duc d'Orléans exaltait le sentiment dynastique, et à aucun moment
+depuis 1830 l'attaque contre la royauté nouvelle ne pouvait choquer
+davantage le pays et être plus rudement repoussée. Exposée par M.
+Ledru-Rollin avec une hardiesse qui ne manquait pas d'habileté, la
+théorie radicale du pouvoir constituant et de la nécessité d'un appel
+au peuple pour conférer la régence souleva de violents murmures et n'eut
+pas besoin d'une longue réfutation. Je la rejetai en quelques paroles:
+«Si l'on prétend, dis-je, qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de
+la société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
+constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables,
+permettez-moi cette expression, l'autre pour les jours fériés, on
+dit une parole insensée, pleine de dangers et fatale. Le gouvernement
+constitutionnel, c'est la souveraineté sociale organisée. Hors de là
+il n'y a que la société flottant au hasard, aux prises avec les chances
+d'une révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne
+pas une place et des procédés légaux dans le cours des affaires des
+peuples. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils
+appartiennent à un plus grand maître. Dieu seul en dispose; et quand
+ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société ébranlée, les
+instruments les plus divers. J'ai vu dans le cours de ma vie, trois
+pouvoirs constituants: en l'an VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en
+1830, la Chambre des députés. Voilà la vérité, la réalité; tout ce dont
+on vous parle, ces votes, ces bulletins, ces registres ouverts, ces
+appels au peuple, tout cela c'est de la fiction, du simulacre, de
+l'hypocrisie. Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
+constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers
+de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a qu'usurpation ou
+révolution.» M. Thiers, qui se sépara nettement de l'opposition pour
+appuyer le projet de loi, fut plus sévère encore pour le pouvoir
+constituant: «J'en ai parlé, dit-il, dans mon bureau avec peu de
+respect, et je m'en excuse; mais savez-vous pourquoi j'ai montré pour
+le pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet je ne le
+respecte pas du tout. J'admets la différence qu'il y a entre l'article
+de la Charte et un article de loi; mais cela ne fait pas que je croie au
+pouvoir constituant. Le pouvoir constituant a existé, je le sais; il
+a existé à plusieurs époques de notre histoire; mais, permettez-moi de
+vous le dire, s'il était le vrai souverain, s'il était au-dessus des
+pouvoirs constitués, il aurait cependant joué par lui-même un triste
+rôle. En effet il a été, dans les assemblées primaires, à la suite des
+factions; sous le Consulat et sous l'Empire, il a été au service d'un
+grand homme; il n'avait pas alors la forme d'assemblée primaire; il
+avait la forme d'un sénat conservateur qui, à un signal donné par cet
+homme qui faisait tout plier sous l'ascendant de son génie, faisait
+toutes les constitutions qu'il lui demandait. Sous la Restauration, il
+a pris une autre forme; il s'est caché sous l'article XIV de la Charte;
+c'était le pouvoir d'octroyer la Charte et de la modifier. Voilà les
+divers rôles qu'a joués le pouvoir constituant depuis cinquante ans. Ne
+dites pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires
+de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
+misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
+pouvoir constituant.»
+
+M. Berryer seul pouvait, dans cette circonstance comme dans tant
+d'autres, suffire à la situation de son parti et à la sienne propre. Ce
+n'est pas seulement par l'élévation et la souplesse de son esprit,
+par l'entraînement et le charme de son éloquence qu'il a si longtemps
+surmonté les insurmontables difficultés d'un rôle couvert et extra-légal
+dans un régime de légalité, de publicité et de liberté. Il puise à
+d'autres sources encore sa populaire puissance. Quoiqu'il ait vécu en
+homme de parti, M. Berryer sent en patriote; il n'est étranger à aucun
+des instincts, à aucune des émotions et des aspirations de son pays;
+non-seulement il comprend, mais il partage les joies et les tristesses
+nationales; il a soutenu les droits et les traditions des temps anciens,
+et il est, autant que personne, homme du temps actuel et attaché aux
+droits que les générations modernes ont conquis; il a combattu le
+gouvernement le plus libre qu'ait jamais possédé la France, et il
+aime, il veut sincèrement la liberté. Nature large, prompte, facile et
+sympathique, il peut concilier dans son âme des sentiments très-divers,
+et conserver, à travers toutes les vicissitudes politiques, l'unité de
+sa vie et la fidélité à sa cause, sans jamais inspirer, aux adversaires
+qu'il combat le plus vivement, des colères et des haines qu'il ne
+ressent pas lui-même envers eux. Il fit valoir, contre le projet de
+loi sur la régence, tantôt les exemples des régences féminines, sinon
+heureuses, du moins glorieuses, de notre histoire, tantôt les actes des
+anciens parlements exerçant, sur de telles questions, un contrôle plus
+bruyant qu'efficace, soit qu'ils vinssent soutenir ou invalider les
+testaments des rois. M. Berryer fut, dans ce débat, plus ingénieux
+qu'incisif et plus brillant qu'ardent, ne se prononçant catégoriquement
+ni pour la régence féminine, ni pour la régence élective, et uniquement
+appliqué à aggraver, en les mettant en lumière, les embarras et
+les inconséquences apparentes du régime qu'il attaquait tout en s'y
+soumettant. M. Villemain le réfuta aussi solidement que spirituellement,
+tantôt en rétablissant dans leur exacte et complète vérité les faits
+historiques dont M. Berryer n'avait rappelé que les côtés favorables à
+sa thèse, tantôt en faisant ressortir à son tour les inconséquences et
+les embarras du parti légitimiste et de son éloquent interprète. Dans la
+Chambre des pairs, le marquis de Brézé reproduisit, avec plus d'amertume
+et moins d'éclat, les arguments de M. Berryer contre le projet de loi,
+et ce fut encore M. Villemain qui lui répliqua avec la même sagacité à
+la fois courtoise et poignante.
+
+A travers ces attaques pour ainsi dire extérieures, empreintes
+d'hostilité préconçue et d'arrière-pensées, la lutte des partis
+intérieurs et légaux de la monarchie de 1830 dura plusieurs jours,
+animée sans être orageuse; la gravité de la situation et du sentiment
+public imposait à tous la mesure sans altérer la sincérité. La question
+se posa nettement entre la régence de droit et la régence élective,
+entre la régence maternelle et la loi salique appliquée à la régence. M.
+de Lamartine se fit le champion de la régence maternelle. J'ai déjà dit
+dans ces _Mémoires_[2], avec franchise et tristesse, l'impression que
+j'ai reçue et l'idée que je me suis formée du caractère et de la vie de
+cet homme éminent; je n'y reviendrai pas; je n'aime pas à toucher d'une
+main froide à de douloureuses blessures; mais je trouve que même les
+amis de M. de Lamartine ne lui rendent pas pleine justice comme orateur
+et écrivain politique; c'est comme poëte qu'il est entré dans le monde
+et qu'il a pris, à bon droit, possession de l'admiration publique;
+beaucoup de gens, sincèrement ou malicieusement, s'en prévalent pour ne
+voir en lui qu'un poëte, et pour l'admirer à ce titre plutôt qu'à tout
+autre. On dit qu'il s'en est lui-même quelquefois impatienté, et qu'il
+met ses oeuvres politiques bien au-dessus de ses vers. Sans prendre
+parti dans cette comparaison, je suis frappé des qualités supérieures
+que M. de Lamartine a déployées comme orateur et comme prosateur; il
+n'a pas seulement un brillant et séduisant langage; il a l'esprit
+singulièrement riche, étendu, sagace sans subtilité et fin avec
+grandeur; il abonde en idées habituellement élevées, ingénieuses,
+profondes même; il peint largement, quelquefois avec autant de vérité
+que d'éclat, les situations, les événements, et les hommes; et il
+excelle, par instinct autant que par habileté, à apporter de nobles
+raisons à l'appui des mauvaises causes. Il soutint brillamment celle
+de la régence maternelle qu'il devait un jour faire si tragiquement
+échouer. Malgré le prestige de son discours, j'eus peu d'efforts à
+faire pour lui répondre; une sympathie générale s'attachait à madame la
+duchesse d'Orléans; mais le sentiment sérieux, dans les Chambres et
+dans le public, était prononcé en faveur d'une régence virile. Le
+gouvernement d'une femme peut prendre place au sein d'une monarchie
+ancienne et bien établie; l'histoire n'offre pas d'exemple d'une
+dynastie nouvelle et encore contestée fondée par une femme, au nom d'un
+enfant.
+
+[Note 2: Tome IV, p. 288.]
+
+La régence élective conférée, dans chaque occasion, par les Chambres,
+au lieu de la régence de droit instituée d'avance par la loi, était plus
+difficile à combattre. Tout le monde reconnaissait que la régence était
+une royauté temporaire, appelée, pendant la minorité de l'héritier du
+trône, à tenir lieu de la royauté véritable, et qui devait, sous les
+conditions constitutionnelles, en exercer tous les pouvoirs. Quelle
+tentation, pour une assemblée politique, que d'avoir, au sein de la
+monarchie héréditaire, un roi temporaire à élire! M. Odilon Barrot,
+qui soutint avec une éloquence aussi consciencieuse que spécieuse, le
+système de la régence élective, sentait le péril d'une telle situation
+et essayait d'y échapper en disant: «Est-ce que nous vous demandons
+de faire désigner le régent par la Chambre des députés, en vertu d'un
+pouvoir dictatorial et révolutionnaire? Non, nous vous demandons le
+concours régulier, normal, des trois pouvoirs de l'État. Croyez-vous
+que, dans la désignation du régent, l'initiative du chef de la famille
+royale, du chef de l'État, n'ait pas toujours une influence nécessaire,
+irrésistible, je dirai presque légitime?» M. Odilon Barrot oubliait que,
+dans la plupart des cas de minorité, le concours des trois pouvoirs
+de l'État serait impossible, car ce serait après la mort du roi
+qu'éclaterait la nécessité de choisir un régent. Tout roi régnant
+serait-il légalement tenu de voter d'avance, par un testament, dans
+cette question? S'il l'avait fait, quelle serait, lui mort, l'autorité
+de son acte? Et s'il ne l'avait pas fait, s'il n'avait pris à cet égard
+aucune initiative, les Chambres n'auraient-elles pas seules à décider,
+et où serait alors le concours régulier des trois pouvoirs de l'État?
+M. Dupin, rapporteur du projet de loi au nom d'une commission unanime,
+avait répondu d'avance à M. Odilon Barrot en indiquant, avec une
+brièveté simple et forte, la raison fondamentale de la régence de
+droit. M. Hippolyte Passy, qui appuya sans réserve le projet, fit
+spirituellement ressortir, par les exemples de l'histoire comme par
+les présomptions de la raison, combien les inconvénients de la régence
+élective seraient graves, soit pour le régent élu, soit pour les
+Chambres elles-mêmes, foyer et arène des partis politiques; et le duc de
+Broglie, en faisant à la Chambre des pairs le rapport du projet de loi,
+traça, des conséquences naturelles de ce système, un tableau frappant:
+«Pourquoi préférons-nous, dit-il, la monarchie à la république, le
+gouvernement héréditaire au gouvernement électif? Parce que nous
+pensons, l'histoire à la main, que le plus grand des dangers, pour un
+grand pays, c'est de vivre à l'aventure, de laisser l'autorité suprême
+flotter à tout vent d'opinion, de l'abandonner périodiquement en proie
+à la lutte des partis, à l'ambition des prétendants. Si cette raison
+est décisive en faveur de la monarchie héréditaire, elle est décisive en
+faveur de la régence légale, c'est-à-dire de la régence réglée dans un
+ordre déterminé. Déclarez la régence élective: aux approches de chaque
+minorité, vous verrez les partis se former, se grossir, se menacer l'un
+l'autre du geste et de la voix; vous verrez les prétendants lever la
+tête et jeter le masque. Le ministère ne sera plus, pour les citoyens,
+le dernier terme de l'ambition; les orateurs puissants, les généraux
+aimés du soldat porteront plus haut leurs regards et leurs espérances.
+La famille royale courra risque de se diviser; admettant qu'elle reste
+unie, on ne le croira point; on affirmera le contraire; chaque parti
+s'arrogera le droit d'y chercher un chef et de lui forcer la main s'il
+résiste. Le jour de l'élection venu, au sein des Chambres, quel
+vaste foyer d'intrigues et de cabales, quelle carrière ouverte aux
+insinuations perfides, aux personnalités outrageantes! La presse, la
+tribune, les réunions publiques deviendront autant d'arènes où périront
+les réputations les mieux acquises. Les princes du sang royal, ces
+princes éventuellement appelés au trône, comparaîtront sur la sellette:
+leurs qualités, leurs défauts, leurs moindres actes y seront passés
+au crible d'une polémique ardente, vindicative, impitoyable. S'ils
+succombent devant un simple sujet, que deviendront-ils? Celui d'entre
+eux qui l'emportera, s'il l'emporte seulement de quelques voix, que
+sera-t-il? Que deviendra, dans sa main débile, la prérogative royale? Si
+ce n'est pas l'héritier présomptif qui l'emporte, où se cachera-t-il en
+attendant qu'il devienne roi après avoir été déposé comme régent? Si
+les Chambres ne peuvent s'accorder sur le choix d'un régent, point de
+régence, point de gouvernement, et l'État en pleine dissolution.»
+
+Ces arguments, ces justes pressentiments ramenaient à la régence de
+droit les esprits d'abord incertains; c'était le voeu général de la
+Chambre de donner à la monarchie, dans cette douloureuse épreuve,
+une éclatante adhésion et un ferme appui. Je n'avais pas de doute sur
+l'adoption définitive du projet de loi. Cependant la Chambre restait
+agitée; deux amendements étaient proposés; l'un en faveur de la régence
+féminine; l'autre demandait qu'on n'attribuât la régence à l'aîné des
+oncles du prince mineur que d'une façon spéciale et pour le cas actuel,
+ce qui était, en fait, la régence élective. Le roi, qui avait cette
+question fortement à coeur, la regardant comme capitale pour l'avenir
+de sa maison et de sa politique, s'inquiétait de ces dispositions
+chancelantes et du terme prochain de cette petite session inattendue. Il
+m'écrivit le vendredi soir, 19 août: «Il me paraît bien désirable que
+le vote ait lieu demain, car beaucoup de députés ont arrêté leurs places
+pour dimanche, et il serait à craindre que lundi il n'en manquât un bon
+nombre à l'appel nominal. Je n'ai pas vu Dupin. Il était fatigué, mais
+prononcé contre toute concession, ce qui est le principal, car, ce
+qu'il nous faut, c'est la loi telle que la commission l'a adoptée à
+l'unanimité. Un plus grand nombre de boules noires serait sans doute
+regrettable; mais une majorité réduite ne compromettra pas l'avenir,
+tandis qu'un accroissement de boules blanches, au prix d'un amendement,
+serait un abîme. Dupin paraît ferme dans ce système. Ce dont il se
+plaint, c'est qu'on n'ait pas laissé parler Thiers, et c'est en effet
+regrettable. Dieu veuille que Thiers parle demain, et parle bien! Tâchez
+que demain on laisse briller Dupin; il est naturel qu'il craigne d'être
+éclipsé. Ce qui me paraît essentiel, c'est que vous tâchiez de tout
+enlever rapidement demain, car ce serait le succès, et c'est le succès
+qui fait la gloire et la sécurité. La séance commençant à midi, si vous
+êtes en nombre dès le début, vous devez pouvoir prendre le pas accéléré.
+La Chambre doit être pressée; elle est française et s'animera si on lui
+sonne la charge; mais les troupes sont molles quand les généraux sont
+timides. Grâces à Dieu, vous ne l'êtes pas, et j'attendrai demain la
+victoire avec bonne confiance. Nous avons lu ce matin, en famille, votre
+admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à l'exorde, et tous
+m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions touchés.»
+
+C'était par accident, non par suite d'aucune petite manoeuvre cachée que
+M. Thiers n'avait pas parlé dans la séance du 19 août; il prit la parole
+le lendemain, avec le plus grand et le plus juste succès, pour le projet
+de loi comme pour lui-même. Il commença par expliquer, avec une
+ferme franchise, pourquoi, dans cette circonstance, il se séparait de
+l'opposition sans en sortir: «Je suis l'adversaire du cabinet, dit-il;
+des souvenirs pénibles m'en séparent, et je crois qu'il y a même mieux
+que des souvenirs pour m'en séparer; il y a des intérêts du pays,
+peut-être mal compris par moi, mais des intérêts vivement sentis. Je
+suis donc l'adversaire du cabinet... Malgré cela, malgré cet intérêt
+très-grave de ma position, je viens appuyer aujourd'hui le gouvernement;
+je viens combattre l'opposition... Je suis profondément monarchique.
+Rappelez-vous ce que certains hommes m'ont reproché, ce que je ne
+me reprocherai jamais, d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie. Je
+parlais dans un temps où il était difficile, je ne dirai pas périlleux,
+car l'ordre était maintenu dans les rues par un ministre puissant, dans
+un temps où il était difficile de parler comme je le faisais, j'ai parlé
+pour l'hérédité de la pairie; cela doit vous dire à quel point je
+suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet intérêt de
+la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoiqu'il arrive;
+fussé-je seul, entendez-vous? ....Quoi! parce qu'un instant, sous la
+parole d'un homme que j'ai appelé, que j'appelle encore mon ami, parole
+éloquente, sincère, certaines convictions ont flotté hier, certaines
+conduites ont changé, j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite
+sage, politique, honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition
+elle-même!... Non, fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi
+telle quelle, sans modification, sans amendement.»
+
+Il la soutint, en effet, avec cette abondance de vues à la fois
+ingénieuses et pratiques, cette verve naturelle et imprévue, facile,
+lucide, rapide, même quand elle se répand en longs développements, qui
+est le propre et original caractère de son talent. Il agit puissamment
+sur les esprits, persuada les incertains, raffermit les chancelants, et
+donna à ceux qui étaient déjà décidés le plaisir d'avoir confiance dans
+leur opinion et dans son succès. M. Dupin termina le débat par un résumé
+précis et ferme. Les deux amendements, pour la régence féminine et pour
+la régence élective, furent rejetés sans qu'on eût même besoin d'aller
+au scrutin, et le projet de loi fut adopté dans cette même séance, par
+310 suffrages sur 404 votants. Présenté le surlendemain à la Chambre des
+pairs, il y fut également adopté, sur le rapport du duc de Broglie, par
+163 suffrages sur 177 votants.
+
+Le but était atteint; la question de la régence avait reçu la solution
+la plus monarchique et la mieux appropriée à l'intérêt du pays comme de
+la royauté. Mais le coup qu'avait reçu cette royauté par la mort de
+M. le duc d'Orléans n'était pas guéri; les lois ne remplacent pas les
+hommes. M. le duc d'Orléans était parfaitement adapté à la mission que
+l'avenir semblait lui réserver; il n'avait ni l'expérience consommée,
+ni l'inépuisable richesse d'esprit, ni la profondeur instinctive de
+jugement du roi son père; mais ses qualités propres, qui n'auraient
+peut-être pas suffi, en 1830, à bien apprécier la situation de la
+monarchie naissante, à surmonter ses difficultés et à conjurer ses
+périls, convenaient admirablement à cette monarchie jeune encore, mais
+déjà hors de page. Il était jeune lui-même, beau, élégant, d'un esprit
+prompt, net et aussi agréable que sa personne, de manières dignes et
+princières au sein même d'une familiarité à laquelle il se prêtait
+volontiers, sans pourtant s'y abandonner; brave avec grâce, élan et
+contagion; fait pour plaire également dans les camps et dans les salons,
+aux soldats et aux femmes, au peuple et au monde des cours. Il avait,
+en politique, une vive sympathie pour les instincts nationaux, un chaud
+dévouement à la grandeur de la France, une coquetterie complaisante
+pour la faveur populaire, quelquefois même pour les entraînements
+révolutionnaires; et ces sentiments auraient pu, au premier moment,
+prendre trop de place dans ses résolutions et dans sa conduite; mais il
+était capable de s'arrêter sur cette pente, d'apprécier la juste
+mesure des choses, la vraie valeur des hommes, et d'apporter dans le
+gouvernement plus de sagacité froide et de prudence que son attitude et
+son langage ne l'auraient fait conjecturer. Depuis 1840, il avait fait,
+dans ce sens, de notables progrès, et quoiqu'il ménageât avec soin
+l'opposition, son appui sérieux en même temps que réservé ne manqua
+point au cabinet. Ce n'était pas un prince à l'abri des fautes; mais il
+y aurait touché plus qu'il n'y serait tombé, et, s'il y était tombé,
+il les aurait, je crois, reconnues à temps. Il avait ces qualités
+brillantes, confiantes et hardies qui, dans les jours de crise, plaisent
+aux peuples agités et les rallient autour de leur chef. Sa mort laissa,
+dans la maison royale et dans la France, un vide immense dont le
+public et les hommes même à qui les dispositions présumées de ce prince
+inspiraient quelque sollicitude, eurent, au moment où l'événement
+éclata, un triste et juste pressentiment.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XL
+
+ LES ILES MARQUISES ET TAÏTI (1841-1846).
+
+
+Un inconvénient du gouvernement représentatif.--Premières navigations
+dans l'océan Pacifique.--Découverte de l'île de Taïti.--Divers voyageurs
+qui l'ont visitée du XVIIe au XIXe siècle.--La Nouvelle-Zélande et
+la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les
+îles Marquises.--Motifs de notre prise de possession des îles
+Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars à Taïti.--Établissement et
+conditions du protectorat français à Taïti.--Les missionnaires anglais
+à Taïti.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans
+l'océan Pacifique.--Débats dans la Chambre des députés à ce sujet.--Le
+capitaine Bruat nommé gouverneur des établissements français dans
+l'océan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars à
+Taïti.--Il substitue la complète souveraineté de la France
+au protectorat.--Réclamation de la reine Pomaré et des
+Taïtiens.--Fermentation à Taïti.--Menées de M. Pritchard, ancien
+missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en
+cesse les fonctions.--Le gouvernement français ordonne le rétablissement
+du protectorat.--Débats dans les Chambres à ce sujet.--Arrestation,
+emprisonnement et expulsion de M. Pritchard à Taïti.--Effet de
+cet incident à Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon
+langage.--Négociation à ce sujet.--Conduite et correspondance du
+capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une
+indemnité lui est accordée.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux
+Hamelin et Seymour, commandants des stations française et anglaise dans
+l'océan Pacifique, sont chargés de s'entendre pour la fixation du
+taux de l'indemnité.--Lettre que m'écrit le roi Louis-Philippe pour se
+charger du payement de l'indemnité.--Le cabinet s'y refuse.--Débat
+dans la Chambre des députés.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une
+faible majorité.--Il annonce sa résolution de se retirer.--Démarche du
+parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Appréciation de cet
+incident.
+
+
+C'est l'un des inconvénients du gouvernement parlementaire que les
+événements et les questions, au moment où ils apparaissent et tombent
+dans le domaine de la discussion, grandissent démesurément et prennent,
+aux yeux du public, une importance hors de toute proportion avec la
+vérité des choses et les intérêts du pays. Je me hâte de dire que je
+préfère beaucoup ce mal à la légèreté insouciante et imprévoyante
+des gouvernements absolus qui soulèvent des questions et font des
+entreprises énormes sans se douter de leur gravité, qu'ils s'efforcent
+ensuite de dissimuler au public chargé d'en porter le poids. Les
+difficultés qui pèsent sur le pouvoir sont moins fâcheuses que les
+fardeaux qui tombent sur le pays. Cependant il importe beaucoup aux pays
+libres de savoir qu'ils doivent se méfier de leurs premières impressions
+et de l'ardent travail de l'opposition à grossir infiniment, dans le
+cours des affaires et des discussions publiques, les incidents qui
+peuvent embarrasser et compromettre le pouvoir. Au premier moment, c'est
+le pouvoir seul qui souffre de cette aveugle exagération des faits et
+des débats; mais elle ne tarde pas à avoir des conséquences dont le
+pays lui-même subit le mal. L'affaire qui porte les noms de Taïti et de
+Pritchard est l'un des plus frappants, et l'on peut dire, l'un des plus
+ridicules exemples de ces mensonges du microscope parlementaire, et des
+périls comme des erreurs où ils peuvent jeter les nations.
+
+Le 25 septembre 1513, après avoir erré, en aventurier avide de
+découvertes et d'or, au milieu des peuplades de l'Amérique centrale,
+l'audacieux Espagnol Vasco Nuñez de Balboa, de qui ses compagnons
+disaient qu'il était «la meilleure tête et la meilleure lance qui
+eussent jamais protégé un camp en terre de sauvages idolâtres,» aperçut
+pour la première fois, du haut de l'une des montagnes qui traversent
+l'isthme de Panama, l'océan Pacifique et quelques-unes des innombrables
+îles semées sur son immensité. A cette vue, Balboa et ses compagnons
+s'embrassèrent et élevèrent, au-dessus d'un amas de roches, une
+grossière croix de bois; puis, ils descendirent sur le rivage, et
+Balboa, tenant d'une main la bannière de Castille, de l'autre son épée,
+fit quelques pas dans les flots, et, aux acclamations de sa petite
+bande, il prit possession, au nom du roi d'Espagne son maître, de cette
+mer inconnue et des terres qu'elle baignait. Quel espace et quel avenir
+ouverts à l'imagination, à la cupidité, à l'aventure et à la conquête!
+
+L'Europe maritime ne s'empressa guère à exploiter ce nouveau domaine;
+pendant deux siècles, ce fut vers les grands continents d'Amérique
+et d'Asie, plutôt que vers les archipels de l'océan Pacifique, que se
+portèrent les entreprises des navigateurs et des gouvernements, de
+la science, du commerce et de l'ambition. Un Portugais au service de
+l'Espagne, Pedro Fernandez de Queiros, «le dernier des héros espagnols
+dans le Nouveau-Monde,» dit un chroniqueur, fit presque seul, à cette
+époque, dans les mers du Sud de hardis voyages et des découvertes qui
+restèrent longtemps sans résultats. C'est seulement vers le milieu du
+siècle dernier et dans le nôtre qu'au nom, soit de l'intérêt politique
+ou commercial, soit des études scientifiques, l'océan Pacifique, mer
+et terres, a été fréquemment et efficacement visité, parcouru, décrit,
+conquis. De 1740 à 1840, les noms et les récits des voyageurs abondent:
+en Angleterre, Anson, Wallis, Carteret, Byron, Cook, le plus célèbre
+de tous; en France, Bougainville, La Pérouse, d'Entrecasteaux, Baudin,
+Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville, Dupetit-Thouars, Laplace,
+courageux et savants marins dont l'Europe entière a suivi avec un vif
+intérêt les aventures et mis à profit les travaux. Les établissements
+coloniaux, commerciaux, pénitentiaires, ont surgi à la suite des
+voyages, et l'Océanie est maintenant l'un des grands théâtres où
+se déploie la civilisation humaine, et vers lesquels se portent les
+affaires comme la curiosité du public européen.
+
+Un point dans ces vastes mers, la petite île de Taïti, a été, dès les
+premiers pas des voyageurs, l'objet d'une attention, on pourrait dire
+d'une faveur particulière. Queiros la découvrit le premier en 1605,
+la décrivit avec complaisance, et lui donna le nom de _Sagittaria_,
+probablement parce que les flèches étaient les seules armes de ses
+sauvages habitants. Cent soixante ans s'écoulèrent sans qu'aucun
+voyageur connu visitât cette île ou prît la peine d'en parler. En 1767,
+Wallis y toucha et s'y arrêta; d'abord attaqué, puis bien accueilli par
+les insulaires, après plus d'un mois de séjour, l'île lui parut une si
+bonne station navale et un si agréable lieu de ravitaillement que,
+sans autorisation ni conséquence officielle, il en prit possession pour
+l'Angleterre et lui donna, en partant, le nom d'_île du roi George III_.
+Bougainville y aborda l'année suivante, et les Français, aussi bien
+accueillis que l'avaient été les Anglais, s'y plurent encore
+davantage, répondirent joyeusement aux avances qu'ils y reçurent, et
+en témoignèrent leur reconnaissance en appelant Taïti _la nouvelle
+Cythère_. Cook, dans le cours de ses voyages, aborda trois fois à Taïti,
+se loua encore plus que ses prédécesseurs de l'utilité de la station,
+des procédés des insulaires, et contribua, plus que personne, à répandre
+en Europe le renom de ce petit coin du monde. Depuis le commencement
+de ce siècle, tous nos marins savants, dans leurs voyages de
+circumnavigation, les capitaines Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville,
+Dupetit-Thouars, Laplace, ont également visité Taïti et tenu, sur les
+agréments du climat, du pays et des habitants, le même langage. Après
+tous ces voyages et tous ces récits, cette île avait en Europe une sorte
+de célébrité gracieuse, et les marins l'appelaient la _Reine des mers du
+Sud_.
+
+La convenance d'assurer à notre marine, dans ces parages, un lieu de
+ravitaillement et d'appui, se faisait de plus en plus sentir; l'instinct
+public prit l'initiative; vers la fin de 1839, une compagnie se forma
+à Nantes et à Bordeaux pour tenter, dans la Nouvelle-Zélande, une
+colonisation française; elle demanda et obtint, du cabinet de cette
+époque, une certaine mesure d'adhésion et de concours; mais, quand on
+en vint à l'exécution, on reconnut que les Anglais nous avaient devancés
+dans ces grandes îles; que, depuis 1815, ils y avaient formé des
+établissements particuliers qui avaient pris peu à peu un caractère
+national; qu'en août 1839, un officier anglais, le capitaine Hobson,
+était parti pour la Nouvelle-Zélande avec des instructions de son
+gouvernement, et que, dans les premiers mois de 1840, avant l'arrivée
+des bâtiments français, la souveraineté de la reine d'Angleterre y
+avait été proclamée. L'entreprise, en supposant que, de notre part,
+la contestation fût fondée, devenait ainsi singulièrement grave et
+difficile; les demandes qu'adressa alors au gouvernement du roi la
+Compagnie nanto-bordelaise, en vertu des promesses qu'il lui avait
+faites, furent pour nous l'objet d'un sérieux examen qui nous
+laissa convaincus que, si cette compagnie avait, pour ses intérêts
+particuliers, des titres à notre appui, nous ne pouvions élever, contre
+la prise de possession antérieure du gouvernement anglais, point de
+réclamations légitimes, ni qui eussent chance d'être efficaces. Les
+rapports du capitaine Lavaud, marin aussi sensé que brave, qui fut
+envoyé, à cette époque, dans ces parages, commandant la corvette
+_l'Aube,_ nous confirmèrent dans cette conviction. Il fallait chercher
+ailleurs qu'à la Nouvelle-Zélande l'établissement que nous désirions
+dans l'océan Pacifique. Revenu en 1840 de son voyage autour du monde sur
+la frégate _la Vénus_, le capitaine Dupetit-Thouars était le dernier de
+nos marins qui eût visité ces régions et qui pût donner, à leur sujet,
+des informations récentes et sûres. Il présenta au ministre de la marine
+un rapport sur les îles Marquises qu'il avait naguère observées dans ce
+dessein. Nous avions un double but à atteindre: en même temps que nous
+voulions procurer, à notre marine et au commerce français dans ces
+mers, une bonne station navale, nous étions en présence d'une question
+importante, depuis longtemps posée par le Code pénal, l'établissement
+d'un lieu de déportation hors du territoire continental du royaume.
+Examinées plusieurs fois dans cette vue, nos diverses possessions
+coloniales avaient rencontré de graves objections de salubrité, de
+sécurité, d'intérêt politique ou commercial et de convenance morale.
+Étudiée avec soin par les ministères de la marine, de la justice et des
+affaires étrangères, la proposition du capitaine Dupetit-Thouars parut
+répondre aux diverses exigences dont nous devions tenir compte. Les îles
+Marquises étaient un lieu parfaitement sain, situé sous un beau climat,
+d'une étendue très-limitée et facile à surveiller ou à défendre; un
+bon port s'y offrait à notre navigation; les tribus qui les habitaient
+étaient peu nombreuses et pouvaient être aisément gagnées ou soumises.
+Depuis qu'au début du XVIIe siècle Queiros les avait découvertes et leur
+avait donné le nom _d'îles Marquises_ en l'honneur de la marquise
+de Mendoça, femme du vice-roi du Pérou, son patron, aucune puissance
+européenne n'y avait acquis aucun droit, point de colons étrangers n'y
+étaient établis. Si l'éloignement du lieu était une cause de lenteur et
+de dépense, il vivait, au point de vue pénal, l'avantage d'agir sur les
+imaginations sans choquer l'humanité. Notre établissement sur ce point
+réunissait donc au dedans toutes les conditions politiques et morales du
+double but que nous nous proposions, et ne pouvait susciter, au dehors,
+aucun embarras. La proposition du capitaine Dupetit-Thouars fut agréée,
+et il partit en août 1841 sur la frégate _la Reine-Blanche,_ investi,
+avec le grade de contre-amiral, du commandement de notre station navale
+dans les mers du Sud, et muni d'instructions formelles pour prendre
+possession des îles Marquises, au nom du gouvernement du roi[3].
+
+[Note 3: _Pièces historiques_, nº 1.]
+
+Parmi les preuves que je pourrais apporter de la convenance de notre
+résolution dans cette circonstance, je n'en veux indiquer aujourd'hui
+que deux. En 1850, sous le régime de la république, après tout ce qui
+s'était passé en France et dans l'Océanie, et malgré tous les débats
+élevés à ce sujet, une loi nouvelle a mis en pratique l'idée que nous
+avions entrevue pour l'accomplissement de la prescription du Code pénal,
+et _les Marquises_ sont maintenant le lieu assigné, pour la justice
+française, à la peine de la déportation[4]. Quant à l'importance d'une
+station navale et d'un établissement fixe dans les mers du Sud, le
+gouvernement impérial l'a hautement proclamée, car il n'a pas cru que
+_les Marquises_ et _Taïti_ pussent suffire à ce dessein, et il y a
+ajouté la _Nouvelle-Calédonie_.
+
+[Note 4: Loi des 5-22 avril, 8-16 juin 1850; art. 4 et 5.]
+
+Arrivé le 26 avril 1842 dans l'archipel des Marquises, l'amiral
+Dupetit-Thouars, sans user de la force et en traitant avec les chefs des
+tribus, prit successivement possession officielle des divers groupes de
+ces îles. Des missionnaires catholiques, de la congrégation de Picpus,
+y étaient déjà établis depuis quelques années, courageusement adonnés
+à leur périlleux travail sur les indigènes anthropophages. L'un de ces
+religieux, le père François-de-Paule, vint trouver l'amiral à bord
+de _la Reine-Blanche_, et lui fut utile pour mener à bien ses petites
+négociations, en leur conservant un caractère pacifique. Au mois d'août,
+après avoir reçu de tous les chefs de cet archipel la reconnaissance
+formelle de la souveraineté française, l'amiral Dupetit-Thouars
+s'éloigna des Marquises, laissant à terre une petite garnison, des
+travaux d'établissement militaire commencés, et en rade la corvette _la
+Boussole_ chargée de les protéger. Les instructions du gouvernement
+du roi étaient exécutées, et la mission de l'amiral Dupetit-Thouars
+accomplie.
+
+L'amiral en pensa autrement: à ses yeux, notre établissement aux
+Marquises n'était ni suffisant, ni sûr, si notre autorité ne s'étendait
+sur les _îles de la Société,_ spécialement sur Taïti, le centre et la
+perle de cet archipel voisin. Puisque nous avions été devancés dans la
+Nouvelle-Zélande, au moins fallait-il que nous ne le fussions pas
+aussi dans cette petite _Reine des mers du Sud_. A cette considération
+générale se joignaient des motifs de circonstance: quoique Taïti fût
+une terre indépendante et que le gouvernement anglais en eût refusé deux
+fois la possession officielle, des missionnaires anglais et protestants
+y dominaient, jaloux et inquiets dès que la France et le catholicisme
+apparaissaient sur ces rivages. Plusieurs bâtiments de commerce ou
+baleiniers français, en touchant à Taïti, y avaient rencontré un mauvais
+vouloir vexatoire. En 1836, deux missionnaires catholiques, les Pères
+Caret et Laval, détachés de la mission des îles Gambier, étaient venus
+à Taïti et en avaient été violemment expulsés par l'influence du
+missionnaire anglais M. Pritchard. En 1838, le capitaine Dupetit-Thouars
+lui-même, touchant à Taïti sur _la Vénus_, avait réclamé et obtenu de
+la reine Pomaré, pour les deux missionnaires français, une indemnité de
+2,000 piastres; mais cette réparation n'avait pas empêché qu'après
+son départ les mêmes prohibitions et les mêmes vexations ne se
+renouvelassent, plus générales encore et plus absolues. Les griefs
+particuliers s'ajoutaient ainsi aux convenances maritimes, et l'amiral
+trouvait l'occasion bonne pour les faire valoir.
+
+Dans les derniers jours d'août 1842, la frégate _la Reine-Blanche_ parut
+devant Taïti; l'amiral renouvela sévèrement les plaintes qu'avaient eu
+si souvent à former les Français, marins ou missionnaires, contre les
+procédés du gouvernement de l'île, et le somma de prendre des mesures
+efficaces pour en prévenir le retour. Pour la reine Pomaré et ses
+conseillers, anglais ou indigènes, l'embarras était grand, car on leur
+demandait autre chose que des promesses toujours vaines. M. Pritchard,
+qui, peu d'années auparavant, avait reçu de lord Palmerston la
+commission de consul d'Angleterre à Taïti, ne s'y trouvait pas en
+ce moment; il était allé faire un voyage. Après quelques jours
+d'incertitude, et probablement sur la suggestion d'intermédiaires
+favorables aux demandes françaises, la reine Pomaré, hors d'état de
+résister en fait à la force et dans son âme à la peur, offrit de se
+placer, elle et ses îles, sous la protection de la France; et le 9
+septembre 1842, l'amiral Dupetit-Thouars, sous la seule réserve de la
+ratification du roi, accepta la proposition par un traité qui maintenait
+à la reine Pomaré la souveraineté intérieure et l'administration de
+ses îles, mais dans lequel elle abandonnait entre les mains du roi des
+Français et aux soins de son gouvernement, ou à la personne nommée par
+Sa Majesté et agréée par la reine Pomaré, «la direction de toutes les
+affaires avec les gouvernements étrangers, de même que tout ce qui
+concerne les résidents étrangers, les règlements de port, etc., et
+le droit de prendre telle autre mesure qu'il jugera utile pour la
+conservation de la bonne harmonie et de la paix.»
+
+Le même traité portait: «Chacun sera libre dans l'exercice de son
+culte et de sa religion. Les églises établies en ce moment continueront
+d'exister, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions
+sans être molestés. Il en sera de même pour tout autre culte; personne
+ne pourra être molesté ou contraint dans sa croyance.»
+
+Tel était, en ce moment, à Taïti, l'état des esprits, que non-seulement
+la reine Pomaré et les principaux chefs de l'île, mais les résidents
+étrangers, entre autres le consul des États-Unis d'Amérique et le
+vice-consul d'Angleterre lui-même, M. Wilson, en l'absence de
+M. Pritchard, adhérèrent formellement à ce traité que l'amiral
+Dupetit-Thouars s'empressa de leur communiquer: «J'ai l'honneur, lui
+écrivit le 12 septembre M. Wilson, de vous accuser réception de votre
+communication du 11 de ce mois, et de vous assurer en réponse que je
+me félicite que les difficultés qui existaient entre les gouvernements
+français et taïtien aient été réglées sans que vous ayez eu recours à
+des mesures hostiles, et selon des termes si modérés et favorables. J'ai
+aussi l'honneur de vous dire que j'aurai grand plaisir à vous voir et à
+vous prêter, quand il vous plaira de me la demander, mon assistance pour
+la formation d'une administration propre à maintenir le bon ordre et
+l'harmonie entre les résidents, étrangers à Taïti, ainsi que pour le
+bien général des habitants.» Plus réservés dans leur adhésion, les
+missionnaires protestants témoignèrent pourtant la résignation la
+plus pacifique; ils écrivirent, le 21 septembre 1842, à l'amiral
+Dupetit-Thouars: «Nous soussignés, ministres de la mission protestante
+dans les îles de Taïti et de Moorea, réunis en comité et informés
+des changements qui viennent de s'accomplir à l'égard du gouvernement
+taïtien, nous assurons votre Excellence que nous, ministres de
+l'Évangile de paix, nous considérerons comme notre impérieux devoir
+d'exhorter le peuple de ces îles à une soumission générale et paisible
+envers les pouvoirs existants. Nous pensons que c'est là le meilleur
+moyen de servir les intérêts de ce peuple, et surtout que cette
+soumission est requise par les lois de Dieu que nous avons jusqu'ici
+pris soin de lui inculquer.»
+
+Malgré ces démonstrations locales, dès que la nouvelle de cet événement
+nous arriva, je pressentis les embarras qu'il devait nous causer. Il y
+avait quarante-cinq ans que les missionnaires anglais étaient établis à
+Taïti; ils y étaient les délégués de la grande _Société des missions
+de Londres_, fondée en 1795 précisément pour porter la foi chrétienne à
+_Taïti_ et dans ces îles de _la Société_ dont les voyageurs anglais et
+français ne cessaient, depuis un demi-siècle, d'entretenir le public
+européen. Le départ des premiers missionnaires, au nombre de vingt-neuf,
+dont neuf emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, avait été à
+Londres l'occasion de réunions religieuses, solennelles et ferventes;
+un journal spécial, _le Magasin évangélique_, avait été fondé pour les
+soutenir. En arrivant à Taïti, ils avaient trouvé la population plongée
+dans l'état moral le plus déplorable; le meurtre, le vol, la débauche,
+la polygamie, l'infanticide, le mensonge, le parjure y étaient,
+non-seulement habituellement pratiqués, mais publiquement admis et comme
+de droit commun; l'infanticide en particulier était l'objet avoué
+d'une association abominable, dite les _Arreoys_, qui se chargeait de
+l'accomplir. Quoiqu'ils ne fussent pas anthropophages, les Taïtiens
+étaient livrés à une idolâtrie aussi cruelle qu'insensée; ils immolaient
+souvent des victimes humaines, et posaient sur les corps égorgés
+les grossiers fondements des temples consacrés à leurs idoles. Les
+missionnaires anglais avaient été aux prises avec ces traditions
+invétérées de superstitions et de vices; plusieurs d'entre eux avaient
+été massacrés; quelques-uns, effrayés ou dégoûtés de leur tâche,
+l'avaient abandonnée et étaient retournés en Angleterre; ceux qui
+étaient restés avaient eu à surmonter toute sorte d'obstacles et à
+souffrir toute sorte d'épreuves. Pourtant ils avaient persisté; ils
+avaient reçu de leurs patrons d'Angleterre le plus constant appui; des
+recrues successives de chrétiens, aussi dévoués que ceux du premier
+départ, étaient venues perpétuer et renouveler la mission. Elle avait
+fait bien plus que persister, elle avait réussi; par leur inépuisable
+dévouement et leur action prolongée, les missionnaires avaient changé,
+non-seulement à la surface et en apparence, mais réellement, la foi,
+les moeurs et l'état social des Taïtiens. Ce n'est pas sur leur propre
+témoignage, c'est sur celui de voyageurs étrangers à leur nation et à
+leur oeuvre que cette assertion se fonde; en 1824, après avoir passé
+quinze jours à Taïti, le savant capitaine Duperrey, commandant la
+corvette _la Coquille_, écrivait: «L'état de l'île de Taïti est
+maintenant bien différent de ce qu'il était du temps de Cook. Les
+missionnaires de _la Société de Londres_ ont entièrement changé les
+moeurs et les coutumes des habitants. L'idolâtrie n'existe plus; ils
+professent généralement la religion chrétienne; les femmes ne viennent
+plus à bord des navires, et elles sont très-réservées en toute occasion.
+Leurs mariages sont célébrés comme en Europe, et le roi se borne à une
+seule femme. Les femmes sont admises à table avec leurs maris.
+L'infâme société des Arreoys n'existe plus. Les guerres sanglantes
+dans lesquelles ce peuple s'engageait et les sacrifices humains ont
+entièrement cessé depuis 1816. Tous les naturels savent lire et écrire,
+et ils ont des livres religieux traduits dans leur langue et imprimés à
+Taïti, ou à Raiatea, ou à Eimeo. Ils ont construit de belles églises
+où ils se rendent deux fois par semaine, et ils prêtent la plus grande
+attention aux discours du prédicateur. Il n'est pas rare de voir des
+individus prenant des notes sur les plus intéressants passages des
+sermons qu'ils entendent.»
+
+C'était après de tels résultats de leurs travaux, et après quarante
+ans de domination morale que les missionnaires anglais protestants se
+voyaient menacés de perdre, dans Taïti, leur prépondérance; c'était
+une foi et une oeuvre à ce point laborieuses et victorieuses qu'ils
+pouvaient, qu'ils devaient croire compromises par l'empire naissant
+d'une autre nation et d'une autre foi. Depuis près de vingt ans,
+Taïti était, entre les missionnaires protestants et les missionnaires
+catholiques, comme une proie exquise dont ils se disputaient la
+conquête; le 25 juin 1835, le Frère Colomban écrivait à l'évêque de
+Nicopolis: «Je suis débarqué à Taïti après un voyage de cinq jours. A
+l'arrivée d'un enfant du Sacré-Coeur sur cette terre depuis si longtemps
+consacrée au démon, il n'est pas étonnant que cet ennemi de tout bien
+ait redoublé de fureur, et que les émissaires protestants aient cru que
+je venais renverser leur empire.» A cette jalousie fanatique, plus d'un
+missionnaire protestant répondait par le même sentiment; M. Pritchard,
+entre autres, assurait aux chefs taïtiens «que le Frère Colomban était
+le pape, et que, si on le laissait entrer dans le pays, il emporterait,
+en s'en allant, tout ce qu'ils possédaient[5].» Il faudrait ignorer
+bien complétement la nature humaine et l'histoire pour ne pas comprendre
+l'émotion profonde que, dans un tel état des esprits, le protectorat
+français à Taïti devait susciter, non-seulement dans les sociétés
+de missions, mais dans le public d'Angleterre, et le déplaisir plein
+d'embarras que le cabinet anglais devait en ressentir.
+
+[Note 5: _Annales de la propagation de la foi_, t. X, page 205.]
+
+L'amiral Dupetit-Thouars avait agi sans autorisation du gouvernement;
+les instructions qu'il avait reçues à son départ ne parlaient que
+des îles Marquises; nous ne nous dissimulions pas les difficultés
+que pouvait amener, pour nous, ce qu'il venait de faire à Taïti. Nous
+résolûmes cependant de le ratifier. L'acte ne blessait aucun droit
+international; le gouvernement anglais n'en avait et n'en réclamait
+aucun sur les _Iles de la Société_; quels que fussent les motifs qui
+l'avaient déterminée, la reine Pomaré, dans son indépendance, avait
+proposé et signé le traité qui établissait le protectorat français;
+le fait était accompli; le drapeau de la France, planté aux Marquises,
+faisait dans les mers du Sud sa première apparition permanente; il n'y
+devait pas paraître incertain et timide. Le 20 mars 1843, le _Moniteur_
+contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des dépêches du
+contre-amiral Dupetit-Thouars qui lui annoncent que la reine et les
+chefs des îles Taïti ont demandé à placer ces îles sous la protection
+du roi des Français. Le contre-amiral a accepté cette offre et pris les
+mesures nécessaires, en attendant la ratification du roi qui va lui être
+expédiée.»
+
+Dès le lendemain 21 mars, le comte Pelet de la Lozère témoigna, dans la
+Chambre des pairs, quelque inquiétude pour les missions établies à Taïti
+et pour les progrès du christianisme dans cet archipel. Je lui répondis
+immédiatement: «La Chambre comprend qu'il m'est impossible d'entrer
+dans aucun détail sur un fait si récent; néanmoins je suis bien aise
+de calmer tout de suite les inquiétudes de l'honorable orateur. Non,
+certainement, ce ne sera pas le gouvernement du roi, quelque part que
+son pouvoir pénètre, qui fera jamais rétrograder le christianisme et la
+civilisation, et qui n'accordera pas aux populations chrétiennes, et à
+la transformation des populations idolâtres en populations chrétiennes,
+la protection la plus efficace. Il protégera non-seulement le
+christianisme, mais le christianisme tolérant et libre. Et ici je vais
+au-devant d'une difficulté qui est dans l'esprit de l'orateur, mais
+qu'il n'a pas complétement exprimée. Il est vrai que, dans les archipels
+des mers du Sud, des missionnaires protestants ont pénétré en même temps
+que les missionnaires catholiques, et que les uns et les autres ont
+travaillé, travaillé efficacement, à la conversion des idolâtres. Les
+uns et les autres ressentiront les effets de la protection de la
+France, et le christianisme ne reculera dans aucun pays où pénétrera son
+pouvoir.»
+
+La situation et les intentions du gouvernement du roi ainsi bien
+déterminées, nous prîmes les mesures nécessaires pour que l'exécution
+fût sérieuse et efficace. Dès le 8 janvier 1843, le capitaine Bruat,
+officier d'une intelligence et d'une bravoure éprouvées, avait été nommé
+gouverneur des îles Marquises; le 17 avril, quand nous eûmes ratifié
+le protectorat français à Taïti, il reçut le titre de gouverneur des
+établissements français dans l'Océanie et commissaire du roi auprès de
+la reine Pomaré. Des instructions précises, en réglant sa conduite
+et ses relations à Taïti comme aux Marquises, et avec le commandant
+supérieur de notre station navale dans les mers du Sud comme avec les
+indigènes, lui assurèrent tout le pouvoir dont il avait besoin, sans
+dépasser les limites du traité conclu par l'amiral Dupetit-Thouars le 9
+septembre précédent[6]; et les questions d'outre-mer ainsi résolues,
+un projet de loi, présenté le 24 avril à la Chambre des députés par
+l'amiral Roussin, alors ministre de la marine, demanda, soit pour les
+premiers frais en 1843, soit pour les dépenses permanentes des nouveaux
+établissements français dans l'Océanie, un crédit extraordinaire de
+5,987,000 francs.
+
+[Note 6: _Pièces historiques_, nº II.]
+
+La discussion fut sérieuse sans être vive. L'opposition, dont M.
+Billault fut le principal organe, y prit une attitude différente de son
+attitude ordinaire; au lieu de nous accuser d'une excessive prudence,
+elle nous trouvait trop entreprenants et trop confiants; elle contestait
+l'opportunité de nos établissements dans l'Océanie; elle les voulait du
+moins plus restreints et moins chers. Je rappelai les faits; je montrai
+comment nous avions été conduits, par l'incident de Taïti, à étendre
+notre entreprise; pour la justifier, je mis en lumière, par les faits et
+les chiffres, l'état croissant de notre navigation et de notre commerce
+dans les mers du Sud; j'insistai sur la nécessité, pour la France, de
+ne pas rester étrangère au grand mouvement d'extension politique et
+commerciale que d'autres nations poursuivaient si activement entre
+l'Amérique et l'Asie. La Chambre m'écoutait avec plus de bienveillance
+que de sécurité, plutôt intéressée que convaincue par la discussion, et
+admettant la convenance de notre résolution sans compter beaucoup sur
+les résultats. Quand les questions d'intérêt matériel furent épuisées,
+M. Agénor de Gasparin éleva la question morale, et témoigna son regret
+de la protection que le gouvernement annonçait l'intention d'accorder,
+dans les îles de Taïti, aux missions catholiques, malgré la législation
+taïtienne qui leur en interdisait l'entrée; il contesta au protectorat
+français le droit d'imposer la liberté religieuse à un peuple qui n'en
+voulait pas. Je saisis avec empressement cette occasion d'expliquer
+nettement, à ce sujet, nos vues et le principe régulateur de notre
+conduite: «Ce serait, dis-je, pour un gouvernement, une entreprise
+insensée que de se charger de la propagande religieuse, et d'imposer
+la foi par force, même aux païens. Nous n'en avons pas, nous n'en avons
+jamais eu la pensée. Nous avons, à cet égard, auprès de nous, un grand
+exemple; ce que je viens de dire, l'Angleterre le fait: le gouvernement
+anglais ne fait point de propagande religieuse; il n'impose point la
+foi protestante aux nations païennes; il y a en Angleterre des
+missionnaires...» Une voix s'écria: «Commerçants!» Je repris à
+l'instant: «Il y a en Angleterre des missionnaires commerçants et
+des missionnaires non commerçants; il y a des missionnaires anglais
+uniquement préoccupés des intérêts religieux et du désir de répandre le
+christianisme; des hommes qui spontanément, librement, à leurs périls
+et risques, sans aucune intervention de leur gouvernement, vont promener
+leur activité et leur dévouement sur la face du monde pour y porter
+leur foi. Cela, ils ont bien le droit de le faire; ils ne sont pas le
+gouvernement de leur pays. Mais, avec leur foi, ils portent, partout où
+ils pénètrent, le nom, la langue, l'influence de leur gouvernement; et
+leur gouvernement qui le sait, qui recueille le fruit de cette activité,
+leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protége
+partout où ils pénètrent. En cela, il fait son devoir: à chacun sa
+tâche; aux missionnaires libres, la propagation de la foi religieuse; au
+gouvernement, la protection de ses sujets, même missionnaires, partout
+où ils vont. Messieurs, la France a ses missionnaires aussi bien que
+l'Angleterre; avant que vous vous en occupassiez, avant que vous le
+sussiez, avant que votre pensée s'y fût un moment arrêtée, des hommes
+sincères, courageux, dévoués, des prêtres français faisaient dans le
+monde, avec la langue française et en portant le nom français, ce que
+les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient
+précisément dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de
+l'océan Pacifique; ils travaillaient à conquérir à leur foi les
+îles Gambier, les Nouvelles-Hébrides, les îles des Navigateurs, la
+Nouvelle-Zélande et tant d'autres. Pourquoi le gouvernement français ne
+ferait-il pas, pour les missionnaires français catholiques, ce que le
+gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestants?
+Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les protégerait-il
+pas, comme l'Angleterre le fait pour les siens? On dit: «Vous voulez
+donc vous faire les patrons de la foi catholique; vous allez donc vous
+exposer à toutes les complications, à tous les conflits que la lutte du
+catholicisme et du protestantisme dans ces parages peut entraîner.»
+Je ne vois pas pourquoi la France, dans les limites et en gardant les
+mesures que je viens d'indiquer, ne se ferait pas la protectrice de la
+religion catholique dans le monde; c'est son histoire, sa tradition;
+elle y est naturellement appelée; ce qu'elle a toujours fait dans
+l'intérêt de sa dignité comme de sa puissance, je ne vois pas pourquoi
+elle cesserait de le faire aujourd'hui. Parce que heureusement la
+liberté religieuse s'est établie en France, parce que catholiques et
+protestants vivent ici en paix sous la même loi, serait-ce une raison
+pour que la France délaissât ses traditions, son histoire, et cessât de
+protéger dans le monde la religion de ses pères? Non, messieurs, non;
+si la France a introduit chez elle la liberté religieuse, la France la
+portera partout; pourquoi la France ne ferait-elle pas, dans l'Océanie,
+ce qu'elle fait chez elle, sur son territoire? Ce sera difficile,
+dit-on; il y aura des complications, des embarras. Messieurs, c'est le
+métier des gouvernements de faire des choses difficiles et de suffire
+aux complications qui se présentent. Voulez-vous que je vous dise quelle
+sera la conséquence de la situation que je décris? Elle s'est déjà
+présentée; vous avez déjà vu, au milieu de vous, des prêtres catholiques
+qui avaient vécu au sein de la liberté religieuse, au milieu des
+protestants et de toutes les sectes; qu'étaient-ils devenus? Ils étaient
+devenus doux, tolérants, libéraux; vous les avez vus archevêques chez
+vous; M. de Cheverus, archevêque de Bordeaux, s'était formé à cette
+école. Sous l'empire de nos lois, sous l'empire des faits au milieu
+desquels se passera leur vie, ce même esprit pénétrera chez les prêtres
+qui iront dans l'Océanie accomplir leur grande oeuvre. Et la France aura
+été fidèle à son passé; la France aura protégé dans le monde la religion
+catholique sans que la liberté religieuse en ait souffert nulle part;
+elle y aura gagné au contraire de nouveaux exemples et de nouveaux
+serviteurs.»
+
+La Chambre ne comptait pas beaucoup sur la tolérance des missionnaires,
+catholiques ou protestants; sa disposition, quant à la question
+religieuse, était un peu inquiète, comme pour la question matérielle;
+mais il y a, dans les grandes vérités morales, une puissance dont les
+honnêtes gens ne peuvent se défendre, même quand ils doutent de leur
+succès, et c'est à travers les hésitations et les troubles des hommes
+qu'elles font leur chemin dans le monde. Dominées par l'honneur du
+drapeau français et par le désir de se montrer protectrices à la fois
+de la religion et de la liberté, les deux Chambres votèrent, à de fortes
+majorités, pour nos nouveaux établissements dans l'Océanie, le crédit
+que nous leur demandions.
+
+Nous nous flattions que nous avions traversé les principales difficultés
+de l'affaire; au dedans, la question parlementaire était vidée; au
+dehors, la question diplomatique n'avait rien de grave; sans dissimuler
+son déplaisir, et en laissant percer ses doutes sur la spontanéité de la
+demande formée par la reine Pomaré pour l'établissement du protectorat
+français, le cabinet anglais avait formellement déclaré qu'il n'avait
+aucun droit ni aucun dessein d'y mettre aucun obstacle, et de donner
+à la reine Pomaré son secours contre le traité qu'elle avait elle-même
+conclu. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Cowley, ne m'avait
+témoigné que la sollicitude de son gouvernement pour les missionnaires
+anglais à Taïti; je lui avais donné, à cet égard, les plus fermes comme
+les plus franches assurances; et le 11 juillet 1843, au moment même
+où les Chambres venaient de discuter et de voter la loi relative à nos
+établissements dans l'Océanie, le sous-secrétaire d'État des affaires
+étrangères à Londres, M. Addington, avait écrit, par ordre de lord
+Aberdeen, à sir John Barrow, secrétaire de l'Amirauté[7]: «Quel que
+puisse être le regret du gouvernement de Sa Majesté de voir la reine
+Pomaré réduite à se soumettre à une puissance étrangère, dans les
+communications qui ont eu lieu entre les gouvernements de France et
+d'Angleterre au sujet des _îles de la Société_, depuis la première
+nouvelle de l'absorption partielle de la souveraineté par les Français,
+le gouvernement de Sa Majesté n'a élevé aucune question sur le droit en
+vertu duquel la France avait pris cette souveraineté. Tout ce qu'on
+a fait s'est borné à demander que les sujets anglais dans ces îles ne
+soient pas inquiétés, et à obtenir du gouvernement français l'assurance
+positive qu'une protection égale serait accordée aux missionnaires
+protestants et catholiques romains établis dans ces îles. Le
+gouvernement de Sa Majesté désire qu'aucune difficulté ne soit faite,
+par les commandants des forces navales de Sa Majesté qui pourront
+visiter les _îles de la Société_, quant à saluer le pavillon qui a été
+introduit par l'amiral français, et qu'aucune dispute ne s'élève quant
+au droit des Français d'exercer l'autorité dans ces îles, conjointement
+avec la souveraine.» Le 25 août suivant, lord Aberdeen, dans une dépêche
+à lord Cowley qui me fut communiquée, avait tenu le même langage. La
+situation était donc claire et réglée entre le gouvernement anglais et
+nous comme entre nous et la reine Pomaré, et notre établissement à Taïti
+n'avait qu'à durer et à se développer dans les limites et aux termes du
+traité du 9 septembre 1842.
+
+[Note 7: _Parliamentary Papers_, nº 3, 1844.]
+
+Il n'était pas destiné à un cours si naturel et si paisible. Après avoir
+passé près de quatorze mois loin de Taïti où il avait laissé, à titre de
+gouvernement provisoire, deux officiers de marine chargés des intérêts
+français dans l'île et du premier établissement du protectorat, l'amiral
+Dupetit-Thouars y revint le 1er novembre 1843, et après cinq jours de
+pourparlers entre lui et le gouvernement taïtien sur ce qui s'était
+passé depuis le mois de septembre 1842, notamment sur une question de
+pavillon planté et maintenu à tort, selon l'amiral, par la reine Pomaré,
+il mit de côté le traité du protectorat, déclara la reine Pomaré déchue
+de sa souveraineté, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et prit
+le 6 novembre, au nom du roi et de la France, possession complète et
+définitive des _îles de la Société_. D'après ses rapports, qui nous
+arrivèrent vers le milieu de février 1844, l'hostilité manifestée contre
+l'établissement français par quelques-uns des officiers de la marine
+anglaise venus à Taïti, les menées ardentes du consul anglais, M.
+Pritchard, revenu dans l'île, pour exciter contre nous la reine Pomaré
+et les Taïtiens, les difficultés que ces menées avaient suscitées aux
+deux officiers qui représentaient la France, les prétentions d'entière
+et malveillante indépendance que témoignaient certains actes de la
+reine et de ses conseillers, tels étaient les motifs qui avaient fait
+considérer à l'amiral le traité du 9 septembre 1842 comme violé par
+le gouvernement taïtien, par conséquent comme annulé, et qui l'avaient
+déterminé à substituer, au régime du protectorat, la complète
+souveraineté de la France.
+
+Nous fîmes, de cet acte de l'amiral Dupetit-Thouars et de ses motifs, le
+plus sérieux examen. L'acte en lui-même était violent et contraire aux
+plus simples maximes du droit public; on n'abolit pas tout à coup et à
+soi seul un traité naguère conclu, et l'extrême faiblesse de l'une
+des parties contractantes n'est qu'une raison de plus de modération et
+d'équité. Une nécessité certaine et pressante eût pu seule expliquer la
+résolution de l'amiral; or, ses motifs étaient plus spécieux que réels:
+malgré les démonstrations malveillantes de quelques officiers de la
+marine anglaise, malgré les menées hostiles du consul Pritchard et
+les embarras qu'elles avaient causés aux deux officiers provisoirement
+chargés des intérêts français, ces deux officiers «laissés seuls à
+Taïti, sans troupes, sans navires, avec six marins pour tout appui,»
+comme le disait, dans son rapport, l'amiral lui-même, n'en avaient pas
+moins accompli leur mission; en définitive, leur autorité avait été
+respectée; le drapeau du protectorat français n'avait pas cessé un
+moment de flotter sur l'île. L'amiral Dupetit-Thouars n'avait pas jugé
+la situation bien périlleuse ni bien pressante puisqu'il avait passé
+quatorze mois sur la côte occidentale d'Amérique, sans paraître dans
+l'archipel des _Iles de la Société._ L'officier anglais le plus ennemi
+du protectorat français, le commodore Toup Nicholas, commandant la
+frégate _la Vindictive_, sur laquelle M. Pritchard était rentré à Taïti,
+venait d'être rappelé de cette station par l'amiral Thomas, commandant
+en chef des forces navales anglaises dans les mers du Sud, et celui
+qui l'avait remplacé devant Taïti, le capitaine Tucker, commandant la
+frégate _le Dublin_, tenait une conduite beaucoup plus mesurée, dont les
+officiers français s'empressaient de se féliciter. M. Pritchard lui-même
+venait de recevoir de son gouvernement des instructions positives et
+fort contraires à ses penchants; dès sa rentrée à Taïti, le 13 mars
+1843, il avait écrit à lord Aberdeen en lui rappelant les termes de deux
+dépêches, l'une de M. Canning en 1827, l'autre de lord Palmerston en
+1841, qui semblaient promettre au gouvernement taïtien la protection
+efficace de l'Angleterre quand il en aurait besoin; mais lord Aberdeen
+lui avait répondu le 25 septembre 1843: «Vous paraissez vous être
+complétement mépris sur les passages des lettres de M. Canning et de
+lord Palmerston que vous citez dans votre dépêche, à l'appui du principe
+de l'intervention active de la Grande-Bretagne contre la France en
+faveur de la reine Pomaré. Il résulte de la teneur intégrale de ces
+lettres que le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'était point
+disposé à intervenir ouvertement en faveur de la souveraine des _Iles de
+la Société_, bien qu'il lui offrît toute la protection et tous les bons
+offices qu'il pouvait lui donner, en dehors de l'intervention active.
+Mais il ne faut pas supposer qu'au moment où il refusait de prendre les
+_Iles de la Société_ sous la protection de la couronne d'Angleterre,
+le gouvernement de Sa Majesté songeât à interposer ses bons offices en
+faveur de la souveraine, de manière à s'exposer à la presque certitude
+d'une collision avec une puissance étrangère. Le gouvernement
+britannique déplore sincèrement la peine et l'humiliation infligées à
+la reine Pomaré; il veut faire tout ce qu'il pourra pour alléger sa
+détresse; mais malheureusement la lettre dans laquelle on demandait
+la protection française a été librement signée par la reine, et la
+convention qui a suivi a été également contractée et accomplie par sa
+volonté..... Le gouvernement de Sa Majesté Britannique se trouve ainsi
+privé, par l'acte volontaire et spontané de la reine, de tout prétexte
+juste et plausible pour s'opposer à la prise de possession et à
+l'exercice du protectorat des Français. Il n'entend donc soulever aucune
+question relative à l'exercice de ce pouvoir, ni à la légitimité du
+nouveau pavillon que les Français ont jugé à propos de substituer à
+l'ancien pavillon taïtien[8].
+
+[Note 8: _Parliamentary Papers_, 1844, nº 9.]
+
+Ainsi, ni à Taïti même, ni de la part d'aucune puissance européenne,
+le protectorat français ne courait aucun risque sérieux; il subsistait
+depuis quinze mois, avec des embarras, mais sans obstacle véritable; la
+reine Pomaré venait d'adresser au roi une lettre transmise par l'amiral
+Dupetit-Thouars lui-même, dans laquelle, en invoquant, au nom du traité,
+sa justice, elle y renouvelait sa plus positive adhésion. Nous pensâmes
+donc, en vertu des faits comme du droit, que l'amiral Dupetit-Thouars
+n'avait pas eu de raisons suffisantes de substituer par un acte violent,
+au régime du protectorat, une situation qui ne pouvait manquer d'amener
+des difficultés beaucoup plus graves, et le 26 février 1844, le
+_Moniteur_ contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des
+nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1843. M. le
+contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er
+novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842 que le roi avait
+ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité et
+prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré
+a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent
+la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la rétablir
+dans ses droits. Le roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas, dans
+les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9
+septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité et
+l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.»
+
+Le jour même où cette résolution fut annoncée, elle devint, dans la
+Chambre des députés, de la part de toutes les nuances de l'opposition,
+l'objet d'une grande attaque; on soutint que, loin de désavouer l'acte
+de l'amiral Dupetit-Thouars, nous aurions dû l'approuver, et accepter
+avec empressement la possession complète de Taïti au lieu du régime
+incertain du protectorat. Mais ce ne fut point là la vraie et chaude
+guerre; on nous accusa surtout d'avoir agi, dans cette occasion, par
+faiblesse et complaisance pusillanime envers le gouvernement anglais;
+on prétendit que l'humeur et les plaintes venues de Londres nous avaient
+seules décidés; on exploita contre nous les sentiments populaires dont
+l'Angleterre était l'objet. Jamais, en considérant l'ensemble des faits,
+une telle accusation n'avait été plus mal fondée; quand nous avions
+accepté le protectorat qui enlevait à l'Angleterre, et à l'Angleterre
+protestante, la prépondérance exclusive dont elle jouissait à Taïti,
+nous ne l'avions pas, à coup sûr, ménagée; nous avions inquiété et
+blessé, au delà de la Manche, un profond sentiment national; nous
+aurions agi sans convenance comme sans justice si nous avions renouvelé
+et aggravé cette blessure en sanctionnant un second acte aussi inutile
+en fait que contraire au droit. Je repoussai, avec plus d'indignation
+dans l'âme que je ne me permis d'en exprimer, un grossier et absurde
+reproche; on s'étonnait que nous eussions attendu huit jours après
+l'arrivée des dépêches de l'amiral pour nous prononcer; on demandait
+pourquoi nous n'avions pas pris sur-le-champ notre résolution avant qu'à
+Londres et dans la Chambre des communes on eût parlé de l'affaire: «J'ai
+du malheur, dis-je, car ce qui paraît fier à mes honorables adversaires
+me paraît, à moi, timide et bas. Comment! Parce que nous craindrons
+que quelques paroles soient dites, dans un parlement voisin, sur une
+question à laquelle il porte intérêt, il faudra que nous décidions
+cette question à la course! Il faudra que nous approuvions ou que nous
+désapprouvions, dans les vingt-quatre heures, la conduite d'un officier
+français, pour éviter qu'on en dise un avis, qu'on en exprime une
+opinion de l'autre côté de la Manche! Messieurs, j'ai assez vécu pour
+voir passer devant moi bien des gouvernements, bien des pouvoirs; j'ai
+vu l'Empire avec l'ascendant de sa gloire; j'ai vu la Restauration
+avec l'autorité de ses souvenirs; j'ai vu le pouvoir populaire avec
+l'entraînement de ses idées et de ses passions. Aucun de ces pouvoirs,
+j'ose le dire, ne m'a jamais trouvé complaisant ni disposé à plier
+devant lui. Dans le cours d'une vie déjà longue, j'ai plus souvent
+résisté que cédé à la force qui dominait dans notre société. Et
+ce serait devant des pouvoirs étrangers que j'irais faire acte de
+concession et de faiblesse! Messieurs, cela est absurde à supposer.
+Sans doute, en prenant notre résolution, nous avons tenu compte de
+nos relations avec l'Angleterre; il eût été, permettez-moi de le dire,
+absurde de faire autrement. C'est la première règle du bon sens, c'est
+le premier devoir d'une politique un peu intelligente d'apprécier chaque
+question et chaque affaire à sa juste valeur, et de savoir quelles
+conséquences elle aura dans l'ensemble de nos affaires et de nos
+relations avec d'autres États. Je suis le premier à dire que, lorsque
+nous avons examiné cette question, nous avons pensé à nos relations
+avec l'Angleterre. Mais cela n'empêche pas que nous n'ayons résolu
+la question dans la plus complète indépendance de toute influence
+étrangère, anglaise ou autre, et uniquement par des considérations
+puisées dans l'intérêt de la France elle-même. Je le dis très-haut, je
+le dis sans crainte de blesser les hommes honorables qui siègent dans
+le Parlement britannique, pas plus que je ne crains de blesser mes amis;
+nous nous décidons par des raisons françaises et non à cause des paroles
+anglaises. Nous n'avons pas craint que ces paroles fussent prononcées,
+et nous nous sommes conduits après comme nous nous serions conduits
+avant. Je vous conjure, messieurs, d'y bien penser. Il est vrai:
+l'avénement et l'établissement de la France dans les mers du Sud ont été
+regardés par l'Angleterre avec un oeil de sollicitude, et peut-être de
+quelque jalousie. Ne vous y trompez pas; la force la plus vive, la plus
+active qui existe aujourd'hui dans l'Océanie, c'est la force religieuse.
+Quand je dis la force religieuse, je ne dis pas seulement la force
+religieuse protestante, je dis aussi la force religieuse catholique; ces
+archipels sont couverts de missionnaires catholiques en même temps que
+de missionnaires protestants. On a parlé plusieurs fois, dans cette
+Chambre, des missionnaires anglais qui résident à Taïti; nous leur avons
+promis liberté, protection, sécurité, et je n'hésite pas à dire que le
+gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole. Mais cette
+parole que nous avons donnée, nous avons à la demander aussi pour
+nous. A la Nouvelle-Zélande, par exemple, ce sont des missionnaires
+catholiques qui ont pénétré les premiers et se sont établis; un évêque
+français, Mgr Pompallier, est à la tête de ces missions, avec beaucoup
+de zèle et de succès. On dit que déjà plus de vingt mille naturels ont
+été dans la Nouvelle-Zélande convertis au catholicisme. Ils sont sous
+l'autorité anglaise; nous avons besoin qu'ils soient protégés, soutenus,
+qu'ils jouissent de la même liberté, de la même sécurité que nous
+garantissons aux missionnaires anglais à Taïti. Partout dans cette
+Océanie, la religion catholique et la religion protestante sont à côté
+l'une de l'autre; toutes deux se propagent en même temps; l'une et
+l'autre sincères, convaincues, ardentes; l'une et l'autre faisant des
+prosélytes qui, dans leur naturel inculte et sauvage, deviennent bien
+vite ardents et fanatiques. C'est un beau spectacle que donnent en ce
+moment ces missions travaillant librement, l'une à côté de l'autre, à
+la propagation de la foi chrétienne; mais c'est un spectacle difficile,
+délicat, périlleux, qui ne peut durer qu'à la condition qu'il sera
+protégé par la bonne intelligence et l'harmonie des deux grands
+gouvernements sous l'empire desquels ces missions s'exercent. Le jour
+où, entre ces deux gouvernements, la bonne intelligence aura cessé, le
+jour où la rivalité politique viendra se placer à côté de la dissidence
+religieuse, ce jour-là, ne vous y trompez pas, messieurs, du milieu
+de cet Océan il sortira des tempêtes; il y aura là des éléments de
+discorde, des causes de guerre que toute la sagesse de l'Europe aura
+grand'peine à contenir. Si vous voulez que cette oeuvre solennelle
+et que, pour mon compte, je trouve aussi salutaire que belle, si vous
+voulez, dis-je, qu'elle continue et qu'elle réussisse, appliquez-vous
+à maintenir, entre les deux grands gouvernements dont il s'agit,
+la confiance et l'harmonie. Et lorsque ces deux gouvernements sont
+eux-mêmes d'accord sur ce point, lorsqu'ils se promettent, lorsqu'ils se
+donnent effectivement l'un à l'autre, dans les contrées dont je parle,
+toutes les libertés, toutes les garanties dont l'oeuvre que je rappelle
+a besoin, ne souffrez pas qu'il dépende de la volonté d'un homme, d'un
+marin, quelque honorable, quelque courageux, quelque dévoué à son
+pays qu'il soit, (et ce n'est pas moi qui refuserai à l'amiral
+Dupetit-Thouars aucun de ces mérites), ne souffrez pas, dis-je, qu'il
+dépende de la volonté d'un seul homme de venir troubler un pareil
+spectacle et détruire une pareille oeuvre en rompant, entre les deux
+grands pays qui y concourent, la bonne intelligence et l'harmonie dont
+dépendent son succès et sa durée.»
+
+La Chambre fut touchée et convaincue: un ordre du jour, proposé par
+l'opposition en ces termes: «La Chambre, sans approuver la conduite du
+cabinet, passe à l'ordre du jour,» fut rejeté par 233 voix contre 187;
+et le même débat, renouvelé quatre fois en deux mois dans la Chambre des
+pairs comme dans celle des députés, eut constamment le même résultat.
+
+Mais pendant que nous le discutions à Paris, l'acte de l'amiral
+Dupetit-Thouars amenait à Taïti les conséquences qu'on en devait
+attendre, et allumait, dans ce petit coin du monde, le feu de la guerre.
+La reine Pomaré complétement dépouillée de sa souveraineté, la conquête
+remplaçant le protectorat, le plus fort abolissant le régime et les
+droits qu'il avait naguère institués, ces violences inattendues mirent
+la douce et indolente population de l'île dans une vive fermentation.
+Le consul Pritchard s'empressa de la fomenter: il avait engagé la reine
+Pomaré à venir habiter dans une case voisine de la sienne, pour qu'elle
+fût constamment sous son influence; au moment même où elle réclamait le
+maintien du traité du 9 septembre 1842, il lui fit adresser à l'amiral
+Dupetit-Thouars[9] une lettre où elle affirmait qu'elle n'avait signé
+ce traité que par peur; et il écrivit lui-même à l'amiral[10]
+pour contester les faits sur lesquels reposait le traité, accuser
+d'ivrognerie son propre suppléant, le vice-consul anglais Wilson, qui en
+avait témoigné sa satisfaction, et déclarer que, pour lui, il ne pouvait
+reconnaître même le simple protectorat français, n'en ayant pas
+encore reçu de son gouvernement l'autorisation. Dès que l'amiral
+Dupetit-Thouars eut mis de côté le protectorat et pris entière
+possession de l'île, M. Pritchard amena son pavillon de consul et
+annonça qu'il cessait ses fonctions, disant en même temps aux indigènes
+que l'Angleterre ne reconnaîtrait pas le nouveau régime et que ses
+vaisseaux viendraient bientôt au secours de la reine Pomaré. Il le
+persuada si bien à la reine elle-même, que le 10 janvier 1844, au
+moment où la frégate anglaise _le Dublin,_ rappelée par l'amiral Thomas,
+quittait la rade de Taïti, elle écrivit aux chefs et au peuple de six
+districts de l'île: «Je vous informe que _notre_ vaisseau de guerre
+est près de partir, ayant été rappelé par l'amiral; il y a ici un petit
+bâtiment de guerre qui prend soin de nous, et il en vient un autre.
+Ne croyez donc pas à la personne qui vous dit que nous ne serons pas
+secourus. La Grande-Bretagne ne nous abandonnera jamais. Tenez-vous
+tranquilles en attendant l'arrivée de sa parole. Voici ma parole, à moi,
+pour vous; ne faites aucun mal en aucune occasion; ne maltraitez
+jamais ceux de France; attendez patiemment; c'est à moi que vous devez
+regarder; c'est moi que vous devez suivre. Et prions Dieu qu'il nous
+délivre de nos peines, comme Ezéchias fut délivré.» Quelques jours après
+enfin, le 31 janvier 1844, au moment où la sédition éclatait sur divers
+points de l'île, M. Pritchard détermina la reine Pomaré à se retirer à
+bord du petit bâtiment anglais _le Basilic_, en station dans la rade de
+Papéiti, comme dans le seul lieu où elle pût être en sûreté. Et pendant
+que Papéiti était en proie à cette agitation, une lettre y arrivait du
+commodore Toup Nicholas, l'adversaire déclaré du protectorat français,
+et qui, en station sur la côte du Pérou avec sa frégate _la Vindictive_,
+écrivait [11] à l'un de ses amis à Taïti: «Puisse la nouvelle année vous
+apporter plus de contentement que la précédente, et puissé-je voir
+la chère et bonne reine rendue à sa pleine souveraineté et à son
+indépendance!» Le bâtiment qui portait à Taïti cette lettre y portait
+en même temps plusieurs numéros du _Dublin-University Magazine_ et du
+_Times_ pleins d'articles violents contre les Français, articles dont
+les copies faites à la main furent aussitôt répandues avec profusion.
+
+[Note 9: Le 3 novembre 1842.]
+
+[Note 10: Le 6 novembre 1843.]
+
+[Note 11: Le 13 janvier 1844.]
+
+Dans cette situation compliquée et délicate, le capitaine Bruat, qui
+venait de prendre, depuis quelques semaines seulement, le gouvernement
+des établissements français dans l'Océanie, se conduisit avec autant
+d'intelligence que d'énergie. Il se porta de sa personne, avec des
+forces suffisantes, sur les points de l'île où l'insurrection était
+flagrante ou prochaine, et prit partout les mesures nécessaires pour
+la réprimer ou la prévenir, opposant aux faux bruits sa présence et ses
+actes, prompt à intimider les indigènes par sa fermeté confiante, les
+frappant au besoin sans hésitation mais avec mesure, s'abstenant de
+paroles bruyantes, préoccupé des difficultés du cabinet à Paris comme
+des siennes propres dans les îles, et déployant avec vigueur l'autorité
+dont il était revêtu, sans rien dire ni rien faire qui pût aggraver
+les embarras ou compromettre les résolutions du gouvernement de qui il
+tenait sa mission.
+
+Mais M. Bruat ne pouvait être en même temps partout, au foyer où couvait
+l'insurrection comme sur les points où elle éclatait. Il avait
+laissé, en partant, à Papéiti, avec le commandement de la place auquel
+l'appelait son grade, le capitaine de corvette d'Aubigny, officier
+aussi brave, mais moins prévoyant et moins patient que lui. Les menées
+hostiles de M. Pritchard étaient, dans ce moment de crise, l'objet
+des préoccupations et sans doute aussi le sujet des conversations
+habituelles des Français, militaires ou civils, en résidence à Taïti.
+Sur le compte de ce sournois ennemi, tous les bruits devaient être
+accueillis, toutes les suppositions admises avec une crédulité
+passionnée, et le commandant d'Aubigny partageait probablement les
+méfiances comme les colères de ses compagnons. Dans la nuit du 2 au 3
+mars 1844, un matelot français en faction fut attaqué, à coups de poing,
+par un indigène qui se saisit de son fusil et qui, forcé de lâcher
+prise, s'enfuit, en emportant la baïonnette. Dans l'état des affaires,
+un tel incident n'avait rien d'étrange, ni de bien grave: il n'en jeta
+pas moins le commandant d'Aubigny dans la plus violente irritation.
+A l'instant, par un arrêté qui contenait les prohibitions et les
+prescriptions les plus rigoureuses[12], il mit la ville de Papéiti en
+état de siège, et le même jour, sans aucun éclaircissement préalable, il
+fit arrêter M. Pritchard au moment où celui-ci mettait le pied dans un
+canot pour faire une visite sur l'un des bâtiments anglais en rade, le
+fit enfermer dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus, en
+lui interdisant toute communication au dehors, même avec sa femme, et
+publia une proclamation ainsi conçue: «Une sentinelle française a été
+attaquée dans la nuit du 2 au 3 mars 1844. En représailles, j'ai fait
+saisir le nommé Pritchard, seul moteur et instigateur journalier de
+l'effervescence des naturels. Ses propriétés répondent de tout dommage
+occasionné à nos valeurs par les insurgés, et si le sang français venait
+à couler, chaque goutte en rejaillirait sur sa tête[13].»
+
+[Note 12: Je ne citerai ici que quelques articles de cet arrêté:
+
+«ARTICLE 2. Tout résidant, Européen ou Indien, doit être rentré dans son
+habitation au coup de canon de retraite, et n'y recevoir personne après
+cette heure.
+
+«ART. 3. Depuis le coup de canon de retraite jusqu'à celui de diane,
+les patrouilles commandées par un officier et les rondes de police
+commandées par le commissaire de police pourront se faire ouvrir de
+force et visiter en détail toute maison qui leur paraîtra suspecte, ou
+dans laquelle on soupçonnera une réunion de personnes autres que celles
+qui habitent la maison.
+
+«ART. 4. Si les patrouilles ou rondes de gendarmerie trouvent, dans les
+maisons qu'elles visiteront, des personnes qui ne les habitent pas, en
+outre de l'arrestation de ces personnes et de celle du propriétaire, de
+la confiscation ou de la destruction immédiate de tous vins, alcools ou
+autres esprits, les maisons pourront être détruites et leurs matériaux
+transportés à la convenance du commandant particulier, pour construire
+des corps-de-garde, magasins ou abris utiles à la garnison.
+
+«ART. 5. Les embarcations des bâtiments étrangers, à quelque nation
+qu'ils appartiennent, devront avoir quitté le rivage au coup de canon de
+retraite, emmenant avec elles les personnes de leur équipage et tous
+les passagers descendus à terre dans la journée. Il est interdit à tout
+officier, matelot ou passager, d'avoir à terre un logement de nuit.
+
+«ART. 6. D'un coup de canon à l'autre, les bâtiments étrangers sont
+prévenus qu'en outre des coups de feu auxquels ils exposeraient
+leurs hommes en envoyant un canot à terre, l'équipage sera arrêté, et
+l'embarcation immédiatement sabordée ou détruite.»]
+
+[Note 13: M. Pritchard, de retour à Londres, rendit compte à lord
+Aberdeen (le 31 juillet 1844) de son arrestation et de sa détention en
+ces termes:
+
+«Le jour même où la loi martiale (la mise en état de siége de Papéiti)
+fut proclamée, je fus jeté en prison sans qu'on me donnât la moindre
+indication de la cause de ce traitement. Le 3 mars, vers quatre heures,
+comme j'étais sur le quai, près de mettre le pied sur le bateau qui
+devait me conduire à bord du navire de Sa Majesté _le Cormoran_, le
+principal agent de la police courut sur moi et me saisit par le bras.
+Il fut immédiatement rejoint par quelques soldats. On me conduisit, à
+travers la ville, jusqu'au haut d'une colline sur laquelle avait été
+construit un blockhaus. Nous montâmes par une petite échelle à l'étage
+supérieur du blockhaus qui formait le corps-de-garde. Au milieu de la
+pièce était une trappe. Je fus descendu, par cette trappe, dans le
+cachot situé au-dessous, et j'y fus tenu, sans une goutte d'eau pour
+étancher ma soif et apaiser ma fièvre, jusqu'au lendemain matin,
+vers huit ou neuf heures. On ouvrit alors la trappe, et je reçus la
+proclamation de M. d'Aubigny, du 3 mars. Quant à la sentinelle attaquée
+par un natif de l'île, je n'en savais pas plus que n'en eût pu savoir
+l'un des officiers de Sa Majesté résidant à Londres. On me dit alors
+qu'on m'apporterait des aliments de chez moi, deux fois par jour.
+L'humidité du cachot était telle que, le troisième jour, je fus pris
+d'un violent accès de dysenterie. Je demandai qu'un médecin pût venir me
+voir. Cette faveur me fut accordée à certaines conditions; on mit dans
+le cachot une échelle sur laquelle je montai assez haut pour que le
+docteur pût me tâter le pouls, m'examiner et me faire des questions sur
+ma santé. Il écrivit au gouverneur que, si je n'étais pas tiré de cet
+humide cachot, je serais bientôt mort. D'après cette lettre, je fus
+emmené de nuit sur un vaisseau de guerre français à l'ancre dans le
+port. Je fus encore tenu là dans la solitude, mais tout était sec et
+clair, et j'y étais beaucoup mieux que dans le cachot. Le vaisseau de Sa
+Majesté, _le Cormoran_, ayant reçu du gouverneur, M. Bruat, l'ordre de
+quitter le port, il fut convenu que je serais mis à bord de ce vaisseau
+quand il serait hors du port, à condition que je ne serais débarqué dans
+aucune des _Iles de la Société_, et que je serais emmené dans quelqu'une
+des îles de ma juridiction. _Le Cormoran_ se rendant à Valparaiso, j'ai
+cru de mon devoir de venir ici et de mettre mon affaire sous les yeux
+de Votre Seigneurie, pour que le gouvernement de Sa Majesté la prenne en
+considération.»]
+
+Quatre jours après ces mesures de son lieutenant, le 9 mars 1844, le
+gouverneur Bruat rentra à Papéiti: «J'ai trouvé, écrivait-il au ministre
+de la marine[14], que Papéiti avait l'air d'une ville assiégée. J'ai
+immédiatement fait remettre à terre les effets français que l'on avait
+fait porter à bord des bâtiments. Le missionnaire anglais, M. Orsmond,
+de qui j'avais eu déjà beaucoup à me louer, m'a encore parfaitement
+secondé; il avait déjà engagé le peuple de Papéiti à répondre par un
+refus aux émissaires des insurgés.... Le nombre de ces insurgés diminue
+tous les jours; de tous côtés la confiance renaît, et les grands chefs
+du pays qui, tous, sont restés fidèles à notre cause, m'annoncent
+qu'avec de la patience chacun rentrera chez soi... Les copies de la
+correspondance que m'a adressée le commandant d'Aubigny, pendant mon
+séjour à Taravaï, vous feront connaître la nécessité où il s'est trouvé
+de mettre Papéiti en état de siége et d'arrêter M. Pritchard, ex-consul
+d'Angleterre. Dans l'agitation où se trouvait le pays, cette mesure
+était nécessaire; mais je n'ai dû approuver ni la forme, ni le motif de
+cette arrestation. Cependant la gravité des événements était telle que
+je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre
+parti et raffermir les révoltés. A mon arrivée, j'ai de suite fait
+transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de notre frégate _la
+Meurthe_, en donnant au commandant Guillevin l'ordre de le recevoir à sa
+table. Considérant que M. Pritchard n'était plus qu'un simple résident
+anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomaré et le parti révolté
+était devenue dangereuse pour la tranquillité de l'île, j'ai écrit au
+capitaine du bâtiment anglais, _le Cormoran_, M. Gordon, pour l'engager
+à quitter Papéiti où il n'avait aucune mission, et à emmener M.
+Pritchard, que je promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment
+quitterait le port. Après avoir reçu l'adhésion du commandant Gordon,
+j'ai donné l'ordre à M. Guillevin, commandant de _la Meurthe_, de
+prévenir M. Pritchard que _le Cormoran_ le prendrait à son bord et qu'il
+était libre de recevoir sa famille.... Le départ du _Cormoran_[15]
+a produit le meilleur effet; tous les rapports m'annoncent, et votre
+Excellence peut être assurée que l'espoir du secours promis depuis si
+longtemps par les agents et les capitaines anglais est la seule cause de
+la résistance qui s'est manifestée et qui cessera quand on saura que les
+promesses sont fausses. Désirant n'employer la force qu'à la dernière
+extrémité et lorsque toutes les chances seront favorables, je ne
+profiterai du surcroît de moyens que me procure momentanément notre
+frégate _la Charte_[16], que si j'en vois la nécessité absolue et si les
+propositions faites par les missionnaires échouent.»
+
+[Note 14: Les 13 et 21 mars 1844.]
+
+[Note 15: Ce bâtiment quitta le 13 mars la rade de Papéiti, emmenant M.
+Pritchard.]
+
+[Note 16: Cette frégate était venue, le 13 mars, des îles Marquises,
+amenant à Taïti plusieurs passagers et la 26e compagnie d'infanterie que
+M. Bruat avait fait demander.]
+
+Plusieurs des missionnaires anglais avaient, en effet, écrit, le 19
+mars, au gouverneur: «Nous soussignés, missionnaires protestants, réunis
+en comité à Paofaï de Taïti, profondément convaincus que c'est notre
+devoir, comme ministres de l'Évangile de paix, de tenter collectivement
+ce que des efforts individuels n'ont pas réussi à accomplir,
+c'est-à-dire de décider les natifs maintenant rassemblés dans la partie
+orientale de l'île, à rentrer paisiblement dans leurs demeures, et
+connaissant la grande influence que les chefs maintenant insurgés ont
+sur le peuple, nous croyons que même notre effort collectif demeurerait
+vain à moins que nous ne fussions autorisés par S. E. le gouverneur à
+leur offrir, en retour de leur soumission, des termes d'amitié.
+Nous serons heureux de recevoir de S. E. une prompte réponse.» Dix
+missionnaires avaient signé cette lettre. M. Bruat leur répondit le jour
+même: «Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'adresser, et j'ai vu avec un véritable plaisir que vous étiez animés
+des sentiments qui doivent présider à toute réunion religieuse. Je suis
+persuadé que ceux que vous exprimez aujourd'hui ont toujours servi de
+base à votre conduite vis-à-vis d'un peuple que vous avez entrepris de
+diriger spirituellement. Puisque vous désirez sincèrement la paix,
+mon opinion est que la démarche qui amènerait le plus promptement ce
+résultat serait que vous vinssiez me voir et que vous reconnussiez
+franchement mon autorité. Alors votre concours aurait toute sa puissance
+pour le maintien de la tranquillité si nécessaire à l'oeuvre pour
+laquelle vous travaillez depuis longtemps, et que mes instructions et ma
+conviction particulière me font un devoir de soutenir. Il me semble que,
+tant que vous n'aurez pas fait cette démarche, les Indiens, quelque peu
+versés qu'ils soient dans les usages européens, trouveront toujours,
+lorsque vous les engagerez à la soumission, quelque chose qui, dans
+votre propre conduite, n'est pas en rapport avec les instructions que
+vous leur donnez. Quelle que soit d'ailleurs votre détermination, la
+démarche que vous me proposez a mon assentiment puisque vous l'avez
+soumise à mon approbation; mais je ne puis vous autoriser à parler
+en mon nom puisque vous n'avez pas mes instructions. Néanmoins, pour
+arriver aux résultats si désirables que vous espérez obtenir, vous
+pouvez promettre, aux chefs qui viendront immédiatement à Papéiti faire
+leur soumission pleine et entière au gouvernement français, qu'ils ne
+seront ni arrêtés ni exilés.»
+
+Les missionnaires anglais n'hésitèrent point; ils demandèrent au
+gouverneur une audience qu'il s'empressa de leur accorder; et après
+cette démarche qui prouva la sincérité de leurs intentions pacifiques,
+ils se mirent en effet à l'oeuvre pour calmer l'insurrection. Ils n'y
+parvinrent pas aussi promptement qu'ils l'avaient espéré; une fois en
+mouvement, les Taïtiens se montrèrent plus passionnés et plus hardis
+qu'on ne s'y attendait; M. Bruat fut obligé de déployer, dans cette
+petite guerre contre une petite peuplade perdue au milieu de l'océan,
+tout ce qu'il avait d'habileté militaire et de courage personnel, comme
+de savoir-faire et de patience politique. Il ne réussit pleinement
+qu'après une lutte qui se prolongea pendant deux ans; car ce ne fut
+qu'en 1846 que la reine Pomaré, qui s'était retirée dans d'autres îles
+de cet archipel, consentit enfin à rentrer dans Taïti en reprenant
+possession de la souveraineté intérieure de son île, et que le
+protectorat français fut paisiblement rétabli, aux termes du traité du 9
+septembre 1842.
+
+Pendant que la question se débattait ainsi, par la guerre, dans l'océan
+Pacifique, elle se posa plus directe et plus grave entre les deux
+rives de la Manche. Nous reçûmes dans les derniers jours de juillet les
+nouvelles de l'incident survenu à Taïti à l'égard de M. Pritchard, et au
+même moment M. Pritchard lui-même arrivait à Londres et entretenait
+son gouvernement de son aventure. J'écrivis le 30 juillet au comte de
+Jarnac, notre chargé d'affaires à Londres pendant l'absence de M. de
+Sainte-Aulaire en congé: «Voici de bien désagréables nouvelles de Taïti.
+Les faits sont racontés et expliqués dans les pièces que je vous envoie.
+Communiquez-les à lord Aberdeen. Comment se peut-il qu'au mois de mars
+dernier, les menées de M. Pritchard et de quelques officiers de la
+marine anglaise contre nous aient recommencé avec tant d'ardeur? Comment
+M. Pritchard, qui savait déjà sa nomination en qualité de consul aux
+_Iles des Amis_, a-t-il pu s'obstiner à rester, sans caractère, à Taïti?
+Comment, loin de se conformer aux instructions de lord Aberdeen du 25
+septembre 1843, les a-t-il soigneusement tenues secrètes? Tout cela
+me contrarie vivement. Tout cela rendra, à Taïti même, le retour au
+protectorat plus difficile, et à Paris comme à Londres les discussions
+plus aigres et plus embarrassantes. J'ai fait, dans cette affaire, tout
+ce qui était en mon pouvoir; j'ai accepté, sans hésiter, ma bien
+grosse part du fardeau, il serait juste et nécessaire que rien ne
+vînt l'aggraver, et que les intentions du gouvernement anglais fussent
+respectées et accomplies par ses agents. Je n'ai pas le temps, ce matin,
+de vous en dire davantage et de discuter les détails de ce fâcheux
+incident. Je vous transmets sur-le-champ ce que j'en sais.»
+
+Avant que ma lettre fût arrivée au comte de Jarnac et qu'il eût pu rien
+dire ni rien communiquer à lord Aberdeen, le 31 juillet au soir, dans la
+Chambre des communes, interpellé par sir Charles Napier sur les bruits
+qui couraient au sujet de Taïti et de M. Pritchard, sir Robert Peel
+répondit: «J'ai l'honneur de déclarer que le gouvernement de Sa Majesté
+a reçu de Taïti des rapports; et, présumant qu'ils sont exacts, je
+n'hésite pas à dire qu'un outrage grossier, accompagné d'une injure
+grossière, a été commis contre l'Angleterre dans la personne de son
+agent. Ces rapports ne nous sont parvenus que lundi dernier; mais le
+gouvernement de Sa Majesté a pris immédiatement des mesures pour venger
+l'honneur du pays, et il a été reconnu depuis que cet outrage avait été
+commis par des personnes revêtues, à Taïti, d'une autorité temporaire.
+Me fondant, quant à l'affirmation de ce fait, sur l'autorité du
+gouvernement français, je dois présumer qu'il prendra des mesures
+immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il a droit de
+demander.»
+
+Ces paroles me surprirent; elles étaient violentes et, sous quelques
+rapports, inexactes; quand M. Pritchard avait été arrêté, il n'était
+plus, à Taïti, agent de l'Angleterre, et nous n'avions encore eu, avec
+le gouvernement anglais, aucune communication sur cet incident. Mais
+en même temps la vivacité de sir Robert Peel me donna la mesure de
+l'émotion publique autour de lui; il avait évidemment parlé avec
+précipitation et sous une forte pression extérieure. Interpellé à mon
+tour, les 3 et 5 août, dans la Chambre des pairs par M. de Boissy et
+dans la Chambre des députés par MM. Berryer et Billault, mon attitude
+fut réservée et en contraste marqué avec celle de sir Robert Peel: «Les
+questions de politique extérieure, dis-je, ont des phases diverses, et
+elles ne peuvent pas, à toutes ces phases indifféremment, entrer dans
+cette Chambre. Elles ne sont pas telles que la porte leur en doive être
+ouverte toutes les fois qu'elles viennent y frapper. Il y a un moment
+où la discussion porte la lumière dans ces questions; il y a d'autres
+moments où elle y met le feu. Convaincu que, pour celle dont il s'agit,
+il y aurait un inconvénient réel à la débattre aujourd'hui, je m'y
+refuse complétement. Il y a là, entre les deux gouvernements, des faits
+et des droits à éclaircir et à mettre d'accord. C'est ce que j'ai
+à faire dans ce moment. Je le ferai en respectant les règles et les
+convenances qui président aux bons rapports internationaux, et en
+maintenant les droits, l'honneur, la dignité des agents de la France et
+de ses officiers de marine en particulier. Quand le débat viendra à son
+heure, j'aurai à justifier devant la Chambre ce que le gouvernement
+aura fait et les motifs pour lesquels il l'aura fait. Aujourd'hui, je
+manquerais à tous mes devoirs envers le roi et envers le pays si j'en
+disais davantage.»
+
+Malgré l'insistance de l'opposition, je persistai dans mon silence;
+nous touchions au terme de la session; elle fut close le 5 août 1844,
+et j'eus du temps devant moi pour discuter avec le cabinet anglais les
+questions que soulevait cet incident et pour en dissiper les embarras.
+
+J'avais, dès le premier moment[17], écrit à M. de Jarnac: «Ne laissez
+pas établir que M. Pritchard fût encore consul d'Angleterre à Taïti, et
+que c'est le consul d'Angleterre qui a été arrêté et renvoyé de l'île.
+Cela n'est point; M. Pritchard n'était plus consul à Taïti, car il
+avait abdiqué lui-même ce caractère en amenant son pavillon en novembre
+dernier, au moment où l'amiral Dupetit-Thouars avait pris possession de
+la souveraineté de l'île. Et M. Pritchard avait amené son pavillon, non
+point à cause d'un tort quelconque de l'autorité française envers lui,
+non point à cause d'une injure à lui faite, mais pour ne pas reconnaître
+cette autorité, et en déclarant formellement qu'il ne la reconnaissait
+pas et que c'était par ce motif qu'il cessait ses fonctions de consul.
+Il serait trop commode de conserver la situation et les droits de consul
+auprès d'un gouvernement auquel on ne reconnaîtrait ni la situation, ni
+les droits de gouvernement, et qu'on travaillerait à renverser.
+
+[Note 17: Le 1er août 1844.]
+
+«_Post-scriptum._--Je retrouve à l'instant et je joins ici copie de la
+lettre du 7 novembre 1843, par laquelle M. Pritchard a annoncé lui-même
+à l'amiral Dupetit-Thouars qu'il amenait son pavillon et cessait ses
+fonctions de consul britannique. Je demande si, après cette lettre, on a
+pu, à Taïti, le considérer encore comme consul.»
+
+M. de Jarnac s'acquitta sur-le-champ de sa mission; et en même temps,
+avec une fermeté douce, il exprima à lord Aberdeen son regret des
+paroles qu'au premier moment sir Robert Peel avait prononcées; la
+différence entre mon langage et le sien avait été sentie à Londres; lord
+Aberdeen répondit à M. de Jarnac que sir Robert Peel ne reconnaissait
+la complète exactitude d'aucune des versions que les journaux avaient
+donnée de son discours, et M. de Jarnac fut autorisé à me le déclarer.
+«Je suis fort aise de cette déclaration, lui écrivis-je[18]; vous n'avez
+pas d'idée de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir Robert Peel,
+et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une situation déjà bien
+difficile. Le fond de l'affaire a presque disparu devant ce langage de
+sir Robert Peel, tenu si soudainement, avant d'avoir reçu d'ici aucun
+éclaircissement, aucune information; devant cette déclaration, pour moi
+si inattendue, qu'on s'était déjà adressé au gouvernement français et
+qu'on pouvait compter sur une ample réparation, quand j'étais en droit
+de dire que je n'avais reçu aucune représentation officielle et que les
+deux gouvernements examineraient les faits avant de se prononcer. Quand
+j'ai été interpellé samedi et lundi derniers dans nos Chambres, j'aurais
+pu me servir de votre petite dépêche et affirmer l'inexactitude des
+journaux anglais; j'ai mieux aimé n'en rien faire et ne pas créer à sir
+Robert Peel cette difficulté de plus; je comprends les siennes et n'y
+veux rien ajouter. Mais, de tout ceci, il reste une impression très-vive
+et qui aggrave beaucoup les embarras de l'affaire.»
+
+[Note 18: Le 8 août 1844.]
+
+Le premier de ces embarras ne tarda pas à être écarté; le gouvernement
+anglais reconnut que M. Pritchard, ayant lui-même amené son pavillon et
+cessé ses fonctions de consul à Taïti, n'y avait plus aucun caractère
+public; mais il n'en restait pas moins, dirent lord Aberdeen et sir
+Robert Peel à M. de Jarnac[19], «qu'un citoyen anglais, encore officier
+de la reine, puisque M. Pritchard avait un brevet de consul dans
+d'autres archipels de la mer du Sud, avait été arrêté, emprisonné,
+expulsé sans qu'aucun grief positif contre lui eût été constaté
+sous aucune forme de juridiction. Il y avait toujours lieu, pour le
+gouvernement anglais, à demander, pour ce procédé, une réparation; mais
+il retarderait, sur ce point, toute demande officielle, dans l'espoir
+que, pleinement informés, nous lui offririons spontanément celle qui
+nous paraîtrait convenable.»
+
+[Note 19: Le 7 août 1844.]
+
+La réparation que désirait le cabinet anglais, tout en hésitant à
+la demander officiellement, c'était que nous permissions le retour
+momentané de M. Pritchard à Taïti, ne fût-ce que pour y aller reprendre
+sa famille qui y était encore, et que nous éloignassions, momentanément
+aussi, de l'île M. d'Aubigny qui l'avait si brutalement emprisonné,
+et M. Moerenhout, consul de Belgique et de France, que M. Pritchard
+regardait comme son plus ardent ennemi et le principal auteur des
+accusations portées contre lui. «Lord Aberdeen, m'écrivit le 10 août M.
+de Jarnac, m'avait prié hier d'aller le voir pour parler de l'affaire
+de Taïti qui devait se traiter de nouveau en conseil dans la matinée. Il
+m'a exprimé avec beaucoup d'insistance le regret qu'il éprouvait de
+ne rien recevoir de vous à ce sujet. Il m'a dit qu'il était réellement
+inquiet de cette affaire que le temps aggrave en Angleterre, tandis
+qu'il la simplifie peut-être en France. Il tient à bien établir qu'il
+n'y a eu aucune accusation précise formulée contre Pritchard. Il déplore
+surtout l'absence de toute réponse de vous sur l'ouverture qu'il a faite
+quant au retour, au moins momentané, dudit Pritchard à Taïti; et il m'a
+même exprimé quelque regret de n'avoir pas encore saisi officiellement
+lord Cowley de l'affaire. J'ai lieu de croire qu'une portion du cabinet
+penche pour le renvoi immédiat de M. Pritchard à Taïti, sur le
+vaisseau _le Collingwood_, avec ordre d'y rester jusqu'au départ de
+M. Moerenhout. Lord Aberdeen et sir Robert Peel m'ont laissé, l'un et
+l'autre, entrevoir cette alternative. J'ai répondu que vous ne pourriez
+guère y voir qu'une de ces provocations qui rendent les hostilités à peu
+près inévitables.»
+
+Je m'empressai de ne laisser au gouvernement anglais aucun doute sur
+mon sentiment et ma résolution à cet égard. J'écrivis le 15 août à M.
+de Jarnac: «Je réponds à l'idée qui me paraît surtout préoccuper
+lord Aberdeen, la possibilité d'un retour, au moins momentané, de M.
+Pritchard à Taïti. Je mets de côté ce qui se passe depuis quinze jours
+à Paris et à Londres, l'effet que produirait chez nous une telle
+mesure, la situation où elle placerait le cabinet, et dès à présent et
+à l'ouverture de la prochaine session. Je n'examine la mesure qu'en
+elle-même, dans son effet à Taïti même, dans son rapport avec ce qui se
+passe maintenant là et ce qui s'y passera bientôt. Une insurrection
+a éclaté à Taïti. L'établissement français est attaqué, sur quelques
+points à main armée, sur d'autres par des menées très-actives. On dit,
+on affirme que des moyens d'organisation et de résistance sont fournis,
+du dehors, aux naturels, que des armes et des munitions de guerre
+ont été débarquées. Ce qu'il y de certain, c'est que la guerre est
+flagrante. Peut-on penser, dans un tel état de choses, à laisser
+retourner, reparaître seulement dans l'île l'homme qui, à tort ou
+raison, y est considéré, par les Français et par les naturels,
+comme l'instigateur, comme le drapeau du moins de la résistance, de
+l'insurrection et de la guerre? Évidemment ce serait envoyer à la guerre
+un nouvel aliment, à l'insurrection de nouvelles espérances. Ce serait
+affaiblir momentanément les Français dans la lutte qu'ils ont à soutenir
+et compromettre leur sûreté. Je manquerais, en autorisant un pareil
+fait, à tous mes devoirs comme à toutes les règles du bon sens.
+
+«Il y a plus. Quand l'insurrection sera réprimée à Taïti et la guerre
+terminée, quand l'autorité française sera bien rétablie et incontestée,
+tout ne sera pas fini, tant s'en faut; il restera à faire quelque chose
+de très-difficile; il restera à exécuter l'ordre du roi du 26 février
+dernier, à faire cesser le régime de la complète souveraineté française
+pour revenir à la stricte exécution du traité du 9 septembre 1842,
+c'est-à-dire au protectorat pur et simple. J'en appelle à l'impartialité
+de lord Aberdeen; croit-il que ce retour soit une chose simple et
+facile? Il n'a pas été facile, Dieu le sait, de l'ordonner et de le
+soutenir ici. C'eût été en tous cas, et quand même il ne serait rien
+arrivé dans l'intervalle, une opération délicate que de l'exécuter
+à Taïti. Mais depuis les derniers événements, au sortir d'une
+insurrection, après toutes les démarches qui ont de plus en plus irrité
+et compromis, sur ce petit théâtre, les partis et les hommes, à coup sûr
+le rétablissement du protectorat, au lieu de la complète souveraineté,
+sera une grave affaire. Dans la séance de clôture de la Chambre des
+députés, et à raison des dernières circonstances, on nous a de
+nouveau et fortement attaqués pour cette mesure; bien plus, on nous
+a formellement demandé d'y renoncer. Que ne dirait-on pas si nous en
+aggravions encore les difficultés et les inconvénients, si le retour de
+M. Pritchard précédait ou suivait de près la réintégration de la reine
+Pomaré? Qui peut prévoir les conséquences d'un tel rapprochement? Je
+n'hésite pas à l'affirmer: jusqu'à ce que la situation de Taïti soit
+éclaircie et rassise, jusqu'à ce que la guerre ait cessé et que le
+protectorat français soit définitivement établi, la prudence, qui est
+ici un devoir impérieux, me commande de ne rien faire, de ne rien dire
+qui aggrave les périls d'une situation déjà si épineuse, et qui envoie
+aveuglément, d'Europe à Taïti, de nouvelles et inappréciables chances
+de perturbation qui nous reviendraient en Europe avec un retentissement
+déplorable.
+
+«Je suis d'autant plus obligé à cette prudence, mon cher Jarnac, que
+personnellement je suis convaincu que M. Pritchard est bien réellement
+le principal instigateur de la résistance et de l'insurrection contre
+l'établissement français. Plus j'ai examiné sa conduite, soit en
+remontant aux premières origines de tout ceci, soit en pénétrant dans
+tous les détails, plus ma conviction de son hostilité active, opiniâtre,
+et de ses menées contre nous, s'est affermie. C'est, il me semble, un
+homme fin, retors, précautionneux, habile à sauver les apparences,
+mais qui ne perd jamais de vue son but et y marche par toutes sortes de
+voies. Je regarde sa présence à Taïti comme inconciliable avec la paix
+de l'île et l'exercice tranquille et régulier du protectorat français.
+Tenez donc bon. Nous sommes dans notre droit. Nous agissons selon les
+plus évidents conseils de la plus nécessaire prudence. Si Pritchard
+retourne à Taïti, les autorités françaises qui l'ont éloigné sont
+démolies; il faut les rappeler; tout ascendant moral français est perdu;
+il faut envoyer des troupes de plus, des vaisseaux de plus, élever
+partout dans l'île de nouvelles fortifications. Cela n'est pas possible,
+cela n'est pas proposable, et quel que soit l'empire des préoccupations
+personnelles, je ne puis croire que lord Aberdeen ne le reconnaisse pas
+lui-même.
+
+«Quant à ce que je pense de l'emprisonnement et de la mise au secret de
+Pritchard, ainsi que de la proclamation du commandant d'Aubigny, je
+vous l'ai dit. Si, de Londres, on me parle officiellement, je pourrai
+exprimer, à cet égard, du regret et une certaine mesure de blâme.
+En aucun cas, le langage de la proclamation ne vaut rien. Quelques
+circonstances qui ont, à ce qu'il paraît, accompagné l'emprisonnement,
+sont également regrettables. D'après les faits tels qu'ils me sont
+connus jusqu'à présent, il ne me semble pas que l'emprisonnement même
+fût nécessaire; M. d'Aubigny pouvait faire, dès le premier moment, ce
+qu'a fait M. Bruat à son retour, c'est-à-dire renvoyer M. Pritchard
+de l'île, à bord d'un bâtiment anglais. Voilà ce qu'on pourrait
+reconnaître, avec grande réserve dans le langage, car M. d'Aubigny a
+cru agir sous l'empire d'une nécessité pressante, et l'on ne saurait
+abandonner tout à fait le droit d'emprisonnement préventif et
+temporaire. Il y a tel cas où ce serait le seul moyen d'arrêter des
+menées coupables, et où les moyens matériels d'éloigner du sol un
+étranger dangereux manqueraient absolument. Contenez vos paroles dans
+ces limites, en admettant que, prêt à reconnaître ce qui est vrai et
+juste, je pourrais dire, dans une forme un peu officielle, quelque chose
+d'analogue à ce que je vous dis confidentiellement.
+
+«On ne saurait non plus admettre que, pour l'expulsion d'un étranger
+regardé comme dangereux, une procédure préalable et l'intervention des
+formes ou du pouvoir judiciaires soient nécessaires. C'est un droit de
+police qui appartient à l'autorité publique, et dont elle use selon sa
+conviction. Plus d'un Français a été ainsi renvoyé de l'île Maurice, par
+un simple acte du gouverneur anglais et sans aucune forme de procès.»
+
+Quatre jours après, je transmis à M. de Jarnac des informations précises
+sur six cas particuliers dans lesquels des Français avaient été expulsés
+de l'île Maurice aussi rudement et avec bien moins de motifs qu'on n'en
+avait eus à Taïti pour renvoyer M. Pritchard. Il fut ainsi bien établi
+que, non-seulement l'expulsion des étrangers, mais leur arrestation et
+leur emprisonnement préalables étaient le droit commun et la pratique
+habituelle dans les colonies anglaises, et que cette pratique
+avait souvent donné lieu à des actes de rigueur commis sans formes
+judiciaires; actes qui cependant n'avaient point été considérés, par
+le gouvernement anglais, comme des outrages envers le pays auquel
+appartenait l'étranger expulsé, et n'avaient donné lieu, de sa part, à
+aucune réparation.
+
+En traitant avec des hommes tels que lord Aberdeen et sir Robert
+Peel, c'était beaucoup, pour vider la question, que d'affirmer ainsi
+franchement notre droit et notre dessein; ce n'était pas assez pour les
+mettre eux-mêmes en état de résister à la pression qu'exerçaient sur
+eux l'opposition dans le parlement, les diverses sociétés de missions et
+tout le protestantisme ardent de l'Angleterre. Sir Robert Peel surtout,
+par sympathie ou par laisser-aller, était tenté de leur donner une
+satisfaction éclatante; chaque fois que M. de Jarnac voyait lord
+Aberdeen, il le trouvait perplexe: «J'ai été obligé, lui dit-il un jour,
+pour contenter mes collègues, de préparer moi-même une note officielle
+que lord Cowley serait chargé de remettre à M. Guizot, et qui lui
+annoncerait que M. Pritchard serait ramené à Taïti par _le Collingwood_;
+elle est là, sur mon bureau; mettez-moi en mesure de l'y laisser.» Un
+conseil fut tenu le 13 août, et tous les membres du cabinet, sauf le
+ministre des affaires étrangères, se prononcèrent pour une forte et
+immédiate augmentation des armements maritimes de l'Angleterre. Une
+telle mesure eût fort aggravé la situation, et lord Aberdeen eut besoin
+de toute son influence personnelle, comme de toute l'autorité de sa
+position, pour la faire écarter: «Je ferai tout ce qui sera en mon
+pouvoir, dit-il à M. de Jarnac, pour aplanir les voies au Roi et à M.
+Guizot; mais je suis préparé au pire.»
+
+J'étais, de mon côté, bien résolu à ne pas aller, en fait de réparation,
+au delà de ce que j'avais indiqué; je répétais sans cesse à M. de
+Jarnac: «Tournez et retournez en tous sens cette idée qu'il est
+impossible que la paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et
+d'Aubigny, sans aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour
+les deux cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des
+deux côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là.
+Pour moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
+agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai
+qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi qui
+le subirai.»
+
+Je m'en expliquai avec le Roi: «Je ne sais, lui dis-je, comment finira
+cette sotte affaire Pritchard; je présume qu'en aucun cas le Roi ne
+voudra faire la guerre à l'Angleterre pour Taïti; mais si, pour éviter
+la guerre, il fallait sortir de Taïti, je ne pourrais me charger de cet
+abandon, et je demanderais au Roi la permission de me retirer.» Le
+Roi se récriait sans me contredire: «Je désire, m'écrivit-il[20] en
+me renvoyant deux lettres de M. de Jarnac, que lord Aberdeen soit bien
+assuré qu'il peut compter sur mes efforts comme sur les vôtres
+pour ensevelir cette déplorable tracasserie par tous les moyens
+_praticables_, c'est-à-dire par tous ceux qui n'exposeraient pas la
+France et le monde aux dangers d'une crise ministérielle chez nous. Mais
+qu'on ne nous renvoie pas Pritchard à ce malheureux Taïti.»
+
+[Note 20: Le 20 août 1844.]
+
+Presque dès le début de la querelle à Londres[21], M. de Jarnac
+m'avait écrit: «J'ai cru remarquer, dans ma dernière entrevue avec lord
+Aberdeen, que M. Pritchard lui avait peut-être donné à entendre qu'une
+indemnité en argent le satisferait plus qu'une infinité de mesures
+politiques que le cabinet discute pour dégager l'amour-propre public de
+cette difficile affaire. Je n'ai naturellement pas poussé lord Aberdeen
+qui, il va sans dire, n'appuierait ou n'indiquerait rien de semblable;
+mais j'ai pensé qu'il était bon de porter à votre connaissance
+cette induction que j'ai tirée de quelques paroles essentiellement
+inofficielles de mon interlocuteur. Vous jugerez s'il y a quelque parti
+à en tirer.» Cette façon de vider la question n'avait rien qui pût nous
+surprendre ni nous blesser; c'était celle que M. Pritchard lui-même
+avait employée lorsque, en 1836, après avoir fait expulser de Taïti les
+deux missionnaires catholiques, les Pères Caret et Laval, il leur avait
+fait accorder par la reine Pomaré, sur la demande formelle de l'amiral
+Dupetit-Thouars, une indemnité de deux mille piastres; il y avait là
+un précédent introduit par le représentant de la France et accepté par
+celui de l'Angleterre. Je répondis à M. de Jarnac[22]: «Si vous pouvez
+donner quelque suite aux insinuations dont vous me parlez sur une
+indemnité en argent, je suis disposé à m'y prêter. Suivez ce
+filon. Puisqu'on vous l'a fait entrevoir, il doit y avoir moyen de
+l'exploiter.»
+
+[Note 21: Le 6 août 1844.]
+
+[Note 22: Le 8 août 1844.]
+
+Dans la première chaleur de la négociation, cette idée resta lointaine
+et obscure; mais quand le cabinet anglais fut convaincu que nous ne
+lui ferions aucune des concessions qu'il nous demandait, que nous ne
+consentirions ni au retour de M. Pritchard à Taïti, ni au rappel d'aucun
+de nos officiers, et que le renvoi de l'ancien consul à Taïti sur _le
+Collingwood_ aurait des conséquences plus graves que ne le voulaient
+ceux-là mêmes qui le réclamaient, l'idée de l'indemnité rentra dans la
+négociation et en changea le caractère; toute apparence de menace d'une
+part et de faiblesse de l'autre s'évanouit; nous avions reconnu qu'il
+y avait eu, dans l'expulsion, d'ailleurs légitime et nécessaire, de M.
+Pritchard, des rigueurs inconvenantes et inutiles qui avaient pu lui
+causer des souffrances et des dommages dont nous pouvions trouver
+équitable de l'indemniser. J'écrivis à M. de Jarnac que nous étions
+prêts à déclarer officiellement ce que nous croyions juste de faire;
+et après l'échange de quelques observations amicales sur les termes
+de notre déclaration, j'adressai à M. de Jarnac, avec ordre de les
+communiquer à lord Aberdeen, ces deux dépêches:
+
+1º--«Paris, 29 août 1844.
+
+«Monsieur le Comte, j'ai rendu compte au Roi dans son conseil des
+entretiens que j'ai eus avec M. l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique,
+relativement au renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti et aux
+circonstances qui l'ont accompagné. Le gouvernement du Roi n'a voulu
+exprimer aucune opinion, ni prendre aucune résolution sur cet incident
+avant d'avoir recueilli toutes les informations qu'il pouvait espérer,
+et mûrement examiné tous les faits, car il a à coeur de prévenir tout ce
+qui pourrait porter quelque altération dans les rapports des deux États.
+
+«Après cet examen, le gouvernement du Roi est demeuré convaincu:
+
+«1º Que le droit d'éloigner de l'île de Taïti tout résident étranger qui
+troublerait ou travaillerait à troubler et à renverser l'ordre établi,
+appartient au gouvernement du Roi et à ses représentants; non-seulement
+en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mêmes
+du traité du 9 septembre 1842 qui a institué le protectorat français, et
+qui porte:--«La direction de toutes les affaires avec les gouvernements
+étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents étrangers,
+est placé à Taïti entre les mains du gouvernement français, ou de la
+personne nommée par lui;»
+
+«2º Que M. Pritchard, du mois de février 1843 au mois de mars 1844,
+a constamment travaillé, par toutes sortes d'actes et de menées,
+à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti,
+l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents
+français et leurs rapports avec les indigènes.
+
+«Lors donc qu'au mois de mars dernier une insurrection a éclaté dans une
+partie de l'île et se préparait à Papéiti même, les autorités françaises
+ont eu de légitimes motifs et se sont trouvées dans la nécessité d'user
+de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'île, où sa
+présence et sa conduite fomentaient, parmi les indigènes, un esprit
+permanent de résistance et de sédition.
+
+«Quant à certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M.
+Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentané,
+et la proclamation publiée, à son sujet, à Papéiti, le 3 mars dernier,
+le gouvernement du Roi les regrette sincèrement, et la nécessité ne lui
+en paraît point justifiée par les faits. M. le gouverneur Bruat, dès
+qu'il a été de retour à Papéiti, s'est empressé de mettre un terme à
+ces fâcheux procédés en ordonnant l'embarquement et le départ de
+M. Pritchard. Le gouvernement du Roi n'hésite point à témoigner, au
+gouvernement de Sa Majesté Britannique, comme il l'a fait connaître à
+Taïti même, son regret et son improbation des circonstances que je viens
+de rappeler.
+
+«Le gouvernement du Roi a donné, dans _les Iles de la Société_, des
+preuves irrécusables de l'esprit de modération et de ferme équité qui
+règle sa conduite. Il a constamment pris soin d'assurer, aux étrangers
+comme aux nationaux, la liberté de culte la plus entière et la
+protection la plus efficace. Cette égalité de protection pour toutes les
+croyances religieuses est le droit commun et l'honneur de la France.
+Le gouvernement du Roi a consacré et appliqué ce principe partout
+où s'exerce son autorité. Les missionnaires anglais l'ont eux-mêmes
+reconnu, car la plupart d'entre eux sont demeurés étrangers aux menées
+de M. Pritchard, et plusieurs ont prêté aux autorités françaises un
+concours utile. Le gouvernement du Roi maintiendra scrupuleusement cette
+liberté des consciences et le respect de tous les droits; et en même
+temps il maintiendra aussi et fera respecter ses propres droits,
+indispensables pour garantir à Taïti le bon ordre ainsi que la sûreté
+des Français qui y résident et des autorités chargées d'exercer le
+protectorat.
+
+«Nous avons la confiance que l'intention du cabinet britannique
+s'accorde avec la nôtre, et que pleins l'un pour l'autre d'une juste
+estime, les deux gouvernements ont le même désir d'inspirer à leurs
+agents les sentiments qui les animent eux-mêmes, de leur interdire tous
+les actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États,
+et d'affermir, par un égal respect de leur dignité et de leurs droits
+mutuels, la bonne intelligence qui règne heureusement entre eux.»
+
+2º--«Paris, le 2 septembre 1844.
+
+«Monsieur le Comte, en exprimant au gouvernement de Sa Majesté
+Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui
+ont précédé le renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti, le gouvernement
+du Roi s'est montré disposé à accorder à M. Pritchard, à raison des
+dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu lui faire
+éprouver, une équitable indemnité. Nous n'avons point ici les moyens
+d'apprécier quel doit être le montant de cette indemnité, et nous
+ne saurions nous en rapporter aux seules assertions de M. Pritchard
+lui-même. Il nous paraît donc convenable de remettre cette appréciation
+aux deux commandants des stations française et anglaise dans l'océan
+Pacifique, M. le contre-amiral Hamelin et M. l'amiral Seymour. Je vous
+invite à faire, de notre part, cette proposition au gouvernement de Sa
+Majesté Britannique, et à me rendre compte immédiatement de sa réponse.»
+
+Le cabinet anglais accepta volontiers ce mode de règlement de
+l'indemnité promise, et trois jours après, le 5 septembre 1844, le
+discours prononcé au nom de la reine d'Angleterre pour la prorogation
+du Parlement contint ce paragraphe: «Sa Majesté s'est trouvée récemment
+engagée dans des discussions avec le gouvernement du roi des Français,
+sur des événements de nature à interrompre la bonne entente et les
+relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous réjouirez
+d'apprendre que, grâce à l'esprit de justice et de modération qui a
+animé les deux gouvernements, ce danger a été heureusement écarté.»
+
+Entre les deux pays et les deux gouvernements l'affaire était terminée;
+elle ne l'était pas en France et pour le cabinet français. Nous avions
+à soutenir dans les Chambres la conduite que nous avions tenue dans la
+négociation et à en faire approuver l'issue. Le vif déplaisir qu'avaient
+causé, dès le premier moment, les paroles âpres de sir Robert Peel,
+avait été ardemment propagé et fomenté par les journaux de l'opposition;
+ils répétaient tous les matins que nous serions certainement dans cette
+occasion, comme nous l'étions toujours, disaient-ils, d'une complaisance
+pusillanime envers l'Angleterre. Dans un tel état des esprits,
+l'incident Pritchard ne pouvait manquer d'être, dans la session
+prochaine, l'objet d'un grave débat; le roi Louis-Philippe s'en
+inquiétait plus que personne, dans l'intérêt et des bons rapports avec
+l'Angleterre et de la stabilité du cabinet dont il avait le maintien
+fort à coeur. Le soir même du jour où le conseil avait décidé en
+principe l'indemnité et où je l'avais annoncé à Londres, je reçus de lui
+la lettre suivante[23]:
+
+[Note 23: Du 2 septembre 1844.]
+
+«Mon cher ministre, j'ai beaucoup réfléchi sur ce qui s'est passé
+aujourd'hui au conseil, relativement à l'affaire Pritchard. Nous
+avons reconnu qu'une indemnité lui était due pour les dommages qu'il a
+éprouvés. Nous avons résolu que vous en informeriez officiellement lord
+Aberdeen, et que vous lui proposeriez d'en faire régler le montant par
+les deux amiraux Hamelin et Seymour qui commandent les forces navales
+des deux puissances dans l'océan Pacifique. Je trouve ce mode de
+règlement à la fois équitable et convenable. Cependant il me présente,
+pour la mise en pratique, plus d'une difficulté.
+
+«La première de toutes, c'est que les deux amiraux devant nécessairement
+se réunir à Taïti pour l'examen et l'appréciation des dommages que
+M. Pritchard a éprouvés, il est certain qu'on ne peut refuser à M.
+Pritchard de faire valoir ses droits et de plaider sa cause devant les
+deux amiraux, soit en personne, soit par un fondé de pouvoirs. Or, je
+crois que le conseil pense, comme moi, que nous ne pouvons consentir
+à ce que, dans aucun cas, M. Pritchard retourne à Taïti, et, par
+conséquent, à ce qu'il y paraisse pour plaider sa cause en personne
+devant les amiraux. Les plaidoyers par un fondé de pouvoirs, dans un
+lieu où tout est public et d'où tout nous revient avec commentaires pour
+être imprimé dans les journaux, me paraissent présenter aussi de grands
+inconvénients, et je crois très-désirable qu'ils soient évités.
+
+«Une seconde difficulté se trouve dans le temps énorme qui doit
+s'écouler: 1º pour porter aux deux amiraux l'ordre de procéder à
+l'évaluation dont ils doivent être chargés; 2º pour qu'ils combinent
+leurs mouvements maritimes dans la vaste étendue du Pacifique, de
+manière à se trouver réunis, à jour fixe, à Taïti; 3º pour faire leur
+travail; 4º pour que le résultat de ce travail nous parvienne en Europe.
+
+«N'oublions pas, en outre, que d'aussi longs délais feront un mauvais
+effet en Angleterre, et qu'ils donneront lieu inévitablement à un
+accroissement de dommages pour M. Pritchard. Et cependant ces délais,
+déjà si longs, doivent encore être nécessairement allongés de tout le
+temps qui s'écoulera avant que nos Chambres aient accordé le crédit
+nécessaire pour faire payer l'indemnité que nos amiraux auront allouée
+à M. Pritchard. Vous savez pendant combien d'années le vote nécessaire
+pour solder la somme allouée aux États-Unis d'Amérique a été remis d'une
+session à l'autre, et que ces retards ont failli allumer la guerre entre
+la France et les États-Unis.
+
+«Le meilleur moyen, l'unique, selon moi, d'échapper à ces difficultés,
+c'est de prier lord Aberdeen de régler, avec M. Pritchard, un forfait
+dont celui-ci donnerait quittance _in full of all demands_[24], et dont
+le payement serait immédiatement effectué sans demander ni attendre
+aucune sanction législative. Dès lors, il est évident que les fonds
+de ce payement ne peuvent être pris que dans deux sources: l'une, pour
+laquelle je suis aussi décidé à refuser mon concours que vous l'êtes à
+me le demander, puisque ce serait de puiser, pour cet objet, dans
+les fonds secrets des affaires étrangères ou de l'intérieur, déjà
+insuffisants pour les besoins de l'État auxquels ils sont destinés à
+satisfaire; l'autre moyen consiste dans mes ressources personnelles, les
+revenus de ma liste civile, de mon domaine privé et de la couronne; et
+je serai charmé, malgré les charges et les embarras dont ils sont grevés
+aujourd'hui, qu'on prenne là, sans mystère, la somme nécessaire à solder
+l'indemnité de M. Pritchard. D'ailleurs, d'après ce que lord Aberdeen
+a indiqué, la somme nécessaire pour cet objet n'est pas de nature à
+apporter aucune augmentation réelle à la masse de mes dettes, puisqu'il
+ne s'agirait que d'environ mille livres sterling, c'est-à-dire 25,000
+francs. Je trouve très-convenable que ce soit le roi seul qui supporte
+une dépense que son gouvernement et lui regardent à la fois comme
+équitable, par conséquent comme honorable et comme propre à faciliter la
+continuation de nos bons rapports avec l'Angleterre. J'ajouterai, pour
+ne rien taire de ma pensée et de mon sentiment, que je jouirai, comme
+roi, d'assurer cet avantage à la France sans l'exposer aux inconvénients
+des retards et des difficultés que pourraient entraîner la demande de la
+sanction législative pour une pareille bagatelle, et même l'attente du
+moment où il serait possible de la soumettre aux Chambres.
+
+[Note 24: Pour le montant de toutes ses demandes.]
+
+«Je désire donc, mon cher ministre, que, sans rien changer ni modifier
+à la proposition de mon gouvernement, qui est de charger les amiraux
+Hamelin et Seymour de régler à Taïti le montant de l'indemnité qu'ils
+reconnaîtront due à M. Pritchard, vous chargiez le comte de Jarnac de
+prier lord Aberdeen de proposer à M. Pritchard le payement immédiat,
+à titre de forfait, d'une somme de mille livres sterling ou vingt-cinq
+mille francs, que je fournirais contre sa quittance _in full of all
+demands_. Et alors, quelque fût le résultat de l'investigation des
+amiraux, il n'y aura plus rien à demander aux Chambres; leur décision ne
+sera plus qu'une pièce justificative constatant qu'il était réellement
+dû une indemnité à M. Pritchard; et néanmoins, comme il faudrait qu'il
+fût connu que M. Pritchard est satisfait, si des interpellations vous
+étaient faites à cet égard dans nos Chambres, vous les déclineriez en
+disant qu'il n'y a rien à leur demander; et si l'on ajoutait la question
+de savoir si M. Pritchard a reçu une indemnité, vous déclareriez qu'il
+n'a rien reçu sur les fonds publics, avec une déclaration sur l'honneur
+qu'il n'a rien reçu non plus sur les fonds secrets des ministères. Tout
+le monde pourrait savoir que c'est moi qui n'ai pas voulu laisser peser
+sur le revenu public la somme que j'ai jugé à propos de payer.»
+
+Je ne pensai pas que la proposition du Roi fût acceptable; elle aurait
+paru n'avoir d'autre objet que d'éviter au cabinet la nécessité, qu'elle
+ne lui aurait pas évitée, d'obtenir, pour l'indemnité Pritchard, un
+vote des Chambres. Ce n'était évidemment pas dans la somme de cette
+indemnité, mais dans l'approbation ou le blâme du parlement que résidait
+l'importance du vote; et, loin d'hésiter devant le débat, il nous
+convenait de l'accepter hautement, quelle qu'en dût être l'issue.
+Tous mes collègues partagèrent mon avis, et le Roi s'y rendit sans
+difficulté.
+
+A l'ouverture de la session de 1845, nous fîmes plus qu'accepter le
+débat; nous nous empressâmes d'aller au-devant. Le discours du Roi
+répondit, quant à l'incident Pritchard, aux sentiments qu'avait
+manifestés dans le sien, en prorogeant le parlement, la reine
+d'Angleterre: «Mon gouvernement, dit-il, était engagé, avec celui de la
+reine de la Grande-Bretagne, dans des discussions qui pouvaient faire
+craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés; un
+mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France et
+l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.»
+
+Dans la commission nommée par la Chambre des députés pour préparer
+l'adresse en réponse au discours du trône, les amis du cabinet étaient
+en grande majorité; ils proposèrent à la Chambre un paragraphe en
+parfaite harmonie avec ce discours, et qui donnait, à la conduite du
+cabinet, une entière approbation: «Des incidents qui, au premier moment,
+semblaient de nature à troubler les bons rapports de la France et
+de l'Angleterre, avaient ému vivement les deux pays et appelé toute
+l'attention de votre gouvernement. Nous sommes satisfaits d'apprendre
+qu'un sentiment réciproque de bon vouloir et d'équité a maintenu,
+entre les deux États, cet heureux accord qui importe à la fois à leur
+prospérité et au repos du monde.»
+
+La question était ainsi nettement posée. L'opposition y entra avec
+ardeur. Pour la première fois depuis 1840, grâce à la vivacité de
+l'émotion populaire et à l'hésitation que laissaient entrevoir quelques
+membres du parti conservateur, elle concevait l'espoir de renverser
+le cabinet. La discussion se prolongea pendant six jours, tour à tour
+passionnée ou adroite, tantôt dispersée sur les divers points de la
+politique extérieure, tantôt fortement concentrée sur Taïti et M.
+Pritchard. Je n'en reproduirai pas ici les diverses phases; le point
+d'attaque était toujours le même; on accusait le cabinet d'avoir
+manqué, dans ses rapports avec le gouvernement anglais, de fermeté et de
+dignité; ma défense fut l'exposé des faits et de la négociation tel
+que je viens de le retracer. Dans le cabinet, MM. Duchâtel et Dumon
+m'apportèrent le plus ferme concours. Deux membres de la commission
+d'adresse, MM. de Peyramont et Hébert, maintinrent, avec une
+vigueur éloquente, le paragraphe approbateur qu'elle proposait.
+Deux amendements, qui à l'approbation substituaient le blâme, furent
+proposés, l'un par M. de Carné, l'autre par M. Léon de Malleville: le
+premier, général et un peu contenu, fut rejeté par 225 suffrages contre
+197; le second était plus spécial et plus explicite; il exprimait un
+regret formel «qu'en concédant une réparation qui n'était pas due, le
+cabinet n'eût pas tenu un compte suffisant des règles de justice et
+de réciprocité que la France respecterait toujours.» Après l'avoir
+énergiquement repoussé, je terminai en disant: «Je remercie la
+commission de son adhésion si franche; je remercie l'opposition de son
+attaque si franche. Nous sommes convaincus que nous faisons, depuis
+quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête, utile au
+pays, conforme à ses intérêts et moralement grande. Mais cette politique
+est difficile, très-difficile; elle a bien des préventions, bien des
+passions, bien des obstacles à surmonter, sur ces bancs, hors de ces
+bancs, dans le public, partout, grands et petits obstacles. Elle a
+besoin, pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de
+l'État. Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complétement, mais
+s'il n'était pas assez ferme pour que cette politique pût être continuée
+avec succès, nous ne continuerions pas à nous en charger. Nous ne
+souffrirons pas que la politique que nous croyons bonne soit défigurée,
+énervée, abaissée entre nos mains, et qu'elle devienne médiocre par
+sa faiblesse. Tout ce que nous demandons, c'est que la décision soit
+parfaitement claire, parfaitement intelligible pour tout le monde.
+Quelle qu'elle soit, le cabinet s'en réjouira.» L'amendement de M. Léon
+de Malleville fut rejeté, sans qu'il y eût même lieu de recourir au
+scrutin.
+
+Quand le blâme réclamé par l'opposition contre le cabinet eut été
+ainsi écarté, restait à voter l'approbation contenue dans le paragraphe
+proposé par la commission. Ce fut dans ce dernier retranchement que
+l'opposition concentra ses efforts; elle essaya d'intimider la majorité
+sur la portée et l'effet d'une adhésion à ce point décidée et explicite:
+«Si la Chambre, dit M. Billault, s'associe à un tel acte par un éloge
+aussi complet, aussi précis que celui qui lui est proposé, le ministère
+pourra désormais lui tout demander, et n'aura, sur quoi que ce soit,
+aucun refus à craindre. Je supplie la Chambre de prendre la seule
+attitude qui me semble digne dans cette affaire, le silence, et puisque
+malheureusement elle ne peut faire mieux, la résignation.--Savez-vous,
+s'écria vivement M. Dumon, ce que l'honorable préopinant propose à
+la Chambre? C'est de n'avoir point de politique, point d'avis sur les
+grandes affaires du pays, d'abdiquer. Personne ne reconnaît plus que
+nous le grand rôle qui appartient à la Chambre; mais à quelle condition
+est-elle un pouvoir politique? A condition d'avoir un avis sur tout,
+de le dire toujours, de prendre, sur toutes choses, sa part de
+responsabilité. On vous dit: «Vous avez refusé de blâmer, refusez au
+moins d'adhérer.» Quelle serait donc la situation de la Chambre devant
+le pays? Une grande question se sera élevée, une grande mesure aura été
+prise, une politique aura été suivie; la France demandera à la Chambre
+quel est son avis, et la Chambre n'aura point d'avis! Elle n'aura pas
+blâmé; elle n'aura pas adhéré! Elle se tiendra dans une abstention
+muette et impuissante! J'adjure solennellement la Chambre de dire son
+avis avec netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance
+et sans s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je
+lui demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.»
+
+La loyauté de M. Odilon Barrot refusa de se prêter aux tentatives
+d'intimidation et aux conseils d'abdication que M. Billault adressait
+à la Chambre; il accepta pleinement la question telle que la posait le
+cabinet, et quand on en vint au vote sur le paragraphe approbateur, 213
+voix l'adoptèrent et 205 le repoussèrent.
+
+Ce n'était pas là, pour l'opposition, un triomphe suffisant; c'était
+cependant un grave échec pour le ministère. Encore en minorité, et en
+présence d'une majorité irritée en même temps qu'affaiblie, l'opposition
+eût été, à coup sûr, hors d'état de gouverner, et elle n'eût pu se
+dispenser de demander au Roi la dissolution de la Chambre; mais le
+gouvernement devenait, pour nous, beaucoup plus difficile et précaire.
+Nous résolûmes de ne pas accepter cette situation, et d'en laisser
+retomber le poids sur ceux qui l'avaient amenée, l'opposition par ses
+violences, quelques membres de la majorité par leur faiblesse. Dès
+que le bruit de notre résolution de nous retirer se répandit, une vive
+réaction, mêlée de colère et d'inquiétude, se manifesta; le surlendemain
+du vote de l'adresse, les députés conservateurs, au nombre de cent
+soixante-dix, se réunirent, et quarante-sept, qui n'avaient pu assister
+à la réunion, lui envoyèrent leur complète adhésion. Ils résolurent de
+faire, auprès du cabinet, une démarche solennelle pour lui demander de
+rester aux affaires et de maintenir sa politique. Les hommes les plus
+considérables de la majorité, MM. Hartmann, Delessert, Salvandy, Bignon,
+Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani et Bugeaud avaient provoqué et
+inspiraient cette réunion. Une députation se rendit, en son nom, d'abord
+chez le maréchal Soult, puis chez moi, et nous exprima vivement son
+voeu. Le Roi, triste et inquiet, se tenait immobile: tout le monde
+comprenait que c'était au parti conservateur lui-même à se relever de
+son échec et à témoigner sa constance dans notre politique commune. Pour
+le régime parlementaire l'épreuve était sérieuse et elle fut efficace;
+la résolution du parti conservateur détermina la nôtre; la majorité et
+le cabinet se raffermirent mutuellement en resserrant leur alliance;
+la question Pritchard rentra dans l'ombre dont elle n'aurait jamais dû
+sortir, et la session reprit sans trouble son cours.
+
+Quand je dis que la question Pritchard rentra dans l'ombre, cela était
+vrai dans les Chambres, non dans le public; l'impression qu'avaient
+soulevée, à propos de cette affaire, ses premières apparences et
+les déclamations dont elle avait été l'objet, demeura et demeure
+probablement encore dans bien des esprits. Je ne connais guère d'exemple
+d'une impression plus superficielle et plus fausse. Par l'occupation
+de Taïti, nous avions profondément blessé le sentiment religieux de
+l'Angleterre, et porté à sa prépondérance dans les mers du Sud une
+déplaisante atteinte. Par l'arrestation et l'emprisonnement de M.
+Pritchard, nous avions paru tenir peu de compte de la qualité de citoyen
+anglais, et choqué ainsi l'amour-propre national. Ni l'un ni l'autre de
+ces actes n'était nécessaire en soi, ni commandé par nos instructions.
+Nous les avions cependant maintenus l'un et l'autre, en nous refusant
+à toutes les satisfactions de principe qu'avait réclamées le cabinet
+anglais, et en lui accordant seulement, à raison de certaines
+inconvenances commises par l'un des agents français, la plus modeste des
+satisfactions, une indemnité en argent. En droit, il était difficile de
+refuser davantage et d'accorder moins. En fait, il eût été insensé
+de compromettre, pour une cause et une réparation si minces, la bonne
+intelligence et peut-être la paix des deux États. Les deux gouvernements
+eurent le droit de dire que c'était «grâce à leur mutuel esprit de
+justice et de modération que ce danger avait été écarté.» Ils firent
+plus, dans cette circonstance, qu'écarter un grave danger: en présence
+des passions anglaises et des passions françaises vivement excitées,
+le cabinet anglais et le cabinet français ne tinrent compte, dans leur
+résolution définitive, que de l'équité et de ces considérations morales
+qui sont le gage et l'honneur de la civilisation. Politique difficile et
+rare après le long règne de la force, car les peuples en méconnaissent
+alors les conditions et se vengent, sur les gouvernements sensés
+et justes, des revers et des tristesses que leur ont attirés les
+gouvernements despotiques et violents[25].
+
+[Note 25: Si des exemples étaient nécessaires pour prouver combien notre
+conduite dans cette affaire fut naturelle et légitime, je pourrais en
+citer un tout récent et d'une autorité incontestable. En 1855, dans une
+circonstance et par des motifs bien moins graves que ceux qui, en 1844,
+nous décidèrent à accorder à M. Pritchard une indemnité pécuniaire, la
+République des États-Unis d'Amérique n'a pas hésité à donner à l'Empire
+français une réparation plus éclatante. Le consul de France à San
+Francisco de Californie, M. Dillon, avait été sommé de comparaître en
+personne, comme témoin, devant la cour de district, dans une poursuite
+intentée contre le consul du Mexique. Il s'y refusa formellement en
+vertu d'une convention consulaire conclue le 23 février 1853, entre
+la France et les États-Unis, se déclarant prêt d'ailleurs à donner son
+témoignage, de vive voix ou par écrit, au magistrat délégué pour
+le recevoir à son domicile; les autorités judiciaires de Californie
+reconnurent d'abord, puis repoussèrent le droit que réclamait le consul
+de France; un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, et le 25 avril 1854,
+le maréchal des États-Unis se présenta au consulat accompagné d'agents
+armés, et procéda à l'arrestation de M. Dillon qui, après avoir
+protesté contre cet acte de violence, le suivit devant le tribunal où il
+renouvela sa protestation. Le juge, après quelques observations, lui dit
+qu'il pouvait se retirer; mais M. Dillon maintint fortement son droit,
+réclama une réparation comme ayant été illégalement arrêté, et fit
+amener son pavillon consulaire; après divers incidents et une longue
+discussion, le cabinet de Washington reconnut officiellement le droit
+qu'avait eu le consul de France de décliner l'injonction de la cour de
+district de San Francisco, et témoigna son regret de l'excès de pouvoir
+commis envers cet agent. Le rétablissement des relations officielles
+entre le consulat de France et les autorités fédérales suivit
+cette déclaration. Le 30 novembre 1855, la frégate américaine
+_l'Indépendance_, commandée par le commodore Mervine, et qui, depuis la
+veille, était mouillée en face de San Francisco, salua de vingt et
+un coups de canon le pavillon français flottant à bord de la corvette
+impériale _l'Embuscade_, commandée par M. Gizolme, capitaine de frégate.
+La corvette ayant, à son tour, salué le pavillon américain du même
+nombre de coups, le pavillon français fut relevé aussitôt au-dessus
+de la maison consulaire aux cris de: _Vive la France! vive le consul_!
+répétés par la nombreuse population française qui assistait à la
+cérémonie. Puis le consul de France, revêtu de son uniforme, s'avança
+sur le péristyle de sa maison, adressa à ses compatriotes une allocution
+reçue avec les mêmes applaudissements; et l'affaire fut ainsi terminée à
+la satisfaction des deux gouvernements, qui eurent parfaitement raison,
+l'un de réclamer, l'autre d'accorder cette juste réparation d'un acte
+violent et inutile.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLI
+
+ L'ALGÉRIE ET LE MAROC
+ (1841-1847).
+
+
+Le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie.--Son caractère et
+ses deux idées principales sur sa mission.--Désaccord entre ces idées
+et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est résolu à soutenir
+fortement le général Bugeaud dans l'oeuvre de la complète domination
+française sur toute l'Algérie.--Campagnes et succès du général
+Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilité dans
+ses rapports avec le ministère de la guerre, les Chambres et les
+journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulière avec moi.--Il
+est fait maréchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions
+du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion
+des Marocains sur le territoire de l'Algérie.--Nos réclamations à
+l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul général de France à
+Tanger.--Le prince de Joinville est nommé commandant d'une escadre
+qui se rend sur les côtes du Maroc.--Inquiétude du gouvernement
+anglais.--Méfiance de sir Robert Peel.--Sagacité et loyauté de lord
+Aberdeen.--Ses démarches pour décider l'empereur du Maroc à se rendre
+à nos demandes.--Elles ne réussissent pas; la guerre est déclarée.--Le
+prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le maréchal
+Bugeaud bat et disperse l'armée marocaine sur les bords de
+l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue à
+Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Débats dans les Chambres à ce
+sujet.--Négociation pour la délimitation des frontières entre l'Algérie
+et le Maroc.--Traité de Lalla-Maghrania.--Velléités de retraite
+du maréchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en
+Algérie.--Incident des grottes du Dahra.--Le maréchal Bugeaud met en
+avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les
+Chambres et dans le ministère de la guerre.--Le maréchal Bugeaud veut
+se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et générale insurrection
+en Algérie--Le maréchal Bugeaud y retourne et triomphe de
+l'insurrection.--Il est disposé à poursuivre Abd-el-Kader dans le
+Maroc.--Je lui écris à ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son
+plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le
+réclamer.--Présentation à la Chambre des députés d'un projet de loi
+conforme à ses vues.--Mauvais accueil fait à ce projet.--Le maréchal
+Bugeaud en pressent l'insuccès.--Il est souffrant et ne se rend pas
+à Paris.--La commission de la Chambre des députés propose le rejet du
+projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le maréchal Bugeaud donne sa
+démission.--Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie.
+
+
+Quand, le 29 décembre 1840, le Roi, sur la demande du cabinet, nomma
+le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie, je ne me dissimulai
+point les conséquences de ce choix et les obligations, j'ajoute les
+difficultés qu'il nous imposait. Le général Bugeaud n'était pas un
+officier à qui l'on pût donner telles ou telles instructions, avec la
+certitude qu'il bornerait son ambition à les exécuter de son mieux et
+à faire son chemin dans sa carrière en contentant ses chefs. C'était un
+homme d'un esprit original et indépendant, d'une imagination fervente et
+féconde, d'une volonté ardente, qui pensait par lui-même et faisait une
+grande place à sa propre pensée en servant le pouvoir de qui il tenait
+sa mission. Ni l'éducation ni l'étude n'avaient, en la développant,
+réglé sa forte nature; jeté de bonne heure dans les rudes épreuves de
+la vie militaire, et trop tard dans les scènes compliquées de la vie
+politique, il s'était formé par ses seules observations et sa propre
+expérience, selon les instincts d'un bon sens hardi qui manquait
+quelquefois de mesure et de tact, jamais de justesse ni de puissance.
+Il avait sur toutes choses, en particulier sur la guerre et les affaires
+d'Algérie, ses idées à lui, ses plans, ses résolutions; et non-seulement
+il les poursuivait en fait, mais il les proclamait d'avance, en
+toute occasion, à tout venant, dans ses conversations, dans ses
+correspondances, avec une force de conviction et une verve de parole
+qui allaient croissant à mesure qu'il rencontrait la contradiction ou
+le doute; il s'engageait ainsi passionnément, soit envers lui-même, soit
+contre ceux qui n'acceptaient pas toutes ses vues, tellement plein de
+son ferme jugement et de sa patriotique intention, qu'il ne s'apercevait
+pas des préventions qu'inspirait l'intempérance de son langage, et ne
+pressentait pas les difficultés que ces préventions sèmeraient sur ses
+pas quand, après avoir tant parlé, il aurait à agir.
+
+En même temps qu'il se créait ainsi lui-même des difficultés factices,
+il ne se faisait aucune illusion sur les difficultés naturelles de sa
+mission et sur l'étendue des moyens nécessaires pour les surmonter. Cet
+esprit qui, par son exubérance et sa confiance dans ses conceptions,
+semblait quelquefois chimérique, était remarquablement exact et
+pratique, attentif à se rendre un compte sévère des obstacles qu'il
+devait rencontrer et des forces dont il avait besoin, n'en dissimulant
+rien à personne pas plus qu'à lui-même, sans complaisance pour les idées
+fausses et les vaines espérances du public, sans ménagement pour
+les embarras ou les faiblesses de ses supérieurs. C'était un agent
+parfaitement véridique et puissamment efficace, mais peu commode, et
+qui mêlait avec rudesse l'exigence à l'indépendance. Il était de plus
+ombrageux, susceptible, prompt à croire qu'on ne faisait pas une
+assez large part à ses services ou à sa gloire. Quand les difficultés
+naturelles de sa mission ou celles qu'il s'attirait quelquefois lui-même
+le rendaient mécontent ou inquiet, quand il croyait avoir à se plaindre
+du Roi, du ministre de la guerre, des Chambres, des journaux, c'était
+à moi qu'il s'adressait pour épancher ses mécontentements, ses
+inquiétudes, et me demander d'y porter remède. Non qu'il y eût, entre
+lui et moi, une complète intimité; nos antécédents, nos goûts, nos
+habitudes d'esprit et de vie ne se ressemblaient pas assez pour nous
+unir à ce point; mais il savait le cas que je faisais de lui, il
+comptait sur mon bon vouloir et sur mon aptitude à le soutenir dans le
+conseil, dans les Chambres, devant le public. Il était d'ailleurs,
+dans la politique générale, ardent conservateur, touché surtout des
+conditions comme des besoins de l'ordre, et l'un de mes plus fermes
+adhérents: «Pendant que je poursuivrai l'Émir dans ses retraites,
+m'écrivait-il[26], vous lutterez pour maintenir votre majorité contre
+l'inconstance et l'inconséquence. Vous verrez, comme moi, qu'il est
+aussi difficile de conserver que de conquérir; mais vous combattrez
+avec talent et fermeté; j'espère, autant que je le désire, que vous
+triompherez. Vous me défendez, vous me soutenez dans l'occasion; et
+vous ne le faites que par justice et bienveillance pour un vieil ami
+politique en qui vous avez aussi confiance comme général. C'est à votre
+insu que vous acquittez, envers moi, une vieille dette; combien de fois
+vous ai-je défendu contre les préjugés absurdes des esprits creux ou
+passionnés!»
+
+[Note 26: Le 18 octobre 1842.]
+
+Plus tard, après quatre années de fortes campagnes et de brillants
+succès, devenu maréchal de France et duc d'Isly, il eut, dans un accès
+d'humeur, une tentation de prudence personnelle; il voulut se retirer;
+je venais, à la même époque, d'être assez malade; il m'écrivit[27]:
+«Avant d'aborder la chose que j'ai à traiter dans cette lettre, je veux
+vous parler des inquiétudes que m'a données votre santé, pour vous, pour
+nous, pour le pays. Je ne vous ai pas écrit pour vous ménager; mais j'ai
+chargé M. Blondel, directeur des services civils en Algérie, d'aller
+vous voir de ma part et de me tenir au courant de la marche de votre
+maladie. Je le chargeais aussi de vous féliciter de l'heureuse issue
+de la négociation sur le droit de visite. Mais qu'ai-je besoin de
+protestations? Vous connaissez mes vieux sentiments pour vous; ils ne
+pouvaient s'affaiblir en cette double occasion. Je suis bien heureux de
+vous voir rétabli en même temps que vous obtenez un traité qui enlève à
+vos adversaires leur meilleur champ de bataille. Cela dit, je passe à un
+sujet moins important, mais qui a votre intérêt, j'en suis sûr, car il
+s'agit de moi; vous ayant toujours regardé comme le principal auteur de
+la position qui m'a permis de rendre quelques services au pays, je
+vous dois compte de la détermination que j'ai prise de la quitter.» Il
+m'exposait alors les motifs de sa détermination, motifs puisés dans
+les déplaisirs personnels de ses relations avec le maréchal Soult et
+le département de la guerre plutôt que dans un sérieux sentiment des
+difficultés de sa situation après ses victoires. Aussi renonça-t-il
+bientôt à ses velléités de retraite, et quelques mois après me l'avoir
+annoncée, il m'écrivit[28]: «Je suis arrivé, dans mon gouvernement de
+l'Algérie, à une période qui ressemble beaucoup à deux époques de votre
+vie parlementaire. Quand, après la révolution de Juillet, le ministère
+du 11 octobre 1833 eut consolidé la nouvelle monarchie et refoulé les
+passions révolutionnaires, une partie de ses amis se débandèrent et
+voulurent s'emparer d'une situation qui était devenue bonne. La même
+chose s'est vue après la formation et les premiers succès de votre
+ministère du 29 octobre 1840. Et maintenant, pour moi, ayant résolu
+les grandes et premières questions, à savoir, le système de guerre pour
+vaincre et soumettre les Arabes, la question de domination du pays et
+de sécurité pour les Européens, ayant mis la colonisation en train, la
+population européenne étant quadruplée, les revenus du pays quintuplés,
+le commerce décuplé, de grands travaux colonisateurs ayant été exécutés,
+tels que routes, ponts, barrages, édifices de toute nature, plusieurs
+villes et bon nombre de villages ayant été fondés, il est clair que j'ai
+fait mon temps et que je ne suis plus bon à rien. Malheureusement ces
+attaques ont commencé dans un journal subventionné par le ministère de
+la guerre, et dont les rédacteurs vivaient dans la plus grande intimité
+avec les bureaux de la direction des affaires de l'Algérie. C'est une
+des causes qui m'ont fait demander mon remplacement. Les bureaux se
+vengeaient ainsi des contrariétés que je leur faisais éprouver en
+combattant les fausses mesures qu'ils proposaient à M. le maréchal
+ministre de la guerre. Il est probable qu'une grosse intrigue d'envieux
+et d'ambitieux est venue s'emparer de ces ficelles pour tâcher de me
+démolir. C'est là leur expression.
+
+[Note 27: Le 30 juin 1845.]
+
+[Note 28: Le 18 août 1845.]
+
+«Je vous prie de croire que les attaques de la presse ordinaire n'ont
+fait et ne feront aucune impression sur moi. J'irai mon droit chemin
+tant que je serai soutenu par le gouvernement du Roi. Je serai dédommagé
+des déclamations des méchants par l'assentiment général de l'armée et
+de la population générale de l'Algérie. Le 6 ou le 7 septembre, je
+serai près de M. le maréchal Soult à Saint-Amand. Je traiterai avec lui
+quelques-unes des principales questions. Si nous pouvons nous entendre,
+comme j'en ai l'espoir d'après les bonnes dispositions qu'il me montre
+depuis quelque temps, je me remettrai de nouveau à la plus rude galère à
+laquelle ait jamais été condamné un simple mortel.»
+
+En rentrant, comme gouverneur général, dans cette galère où, depuis
+plusieurs années déjà, il avait vécu et ramé, il y apportait, avec une
+conviction passionnée, deux idées dominantes, la nécessité de soumettre
+les Arabes dans toute l'étendue de l'ancienne Régence, la nécessité de
+la colonisation militaire pour fonder et féconder notre établissement.
+C'était la guerre partout en Algérie, avec une forte armée pour la
+soutenir, et après le succès de la guerre, longtemps encore l'armée
+comme principal acteur au sein de la paix.
+
+Rien n'était moins en harmonie que ces deux idées avec les dispositions
+des Chambres et les préventions du public. Très-décidément on voulait
+rester en Algérie; mais on souhaitait vivement d'y restreindre la guerre
+et les dépenses de la guerre. On regardait la prépondérance prolongée
+du régime militaire comme mauvaise, et la colonisation militaire comme
+impossible, soit en elle-même, soit à cause des charges énormes qu'elle
+devait imposer au pays. On avait hâte de voir l'Algérie entrer sous les
+lois de l'administration civile et dans les voies de la colonisation
+civile, la seule que l'État pût protéger sans la payer et sans en
+répondre.
+
+Quant à la nécessité de soumettre complétement les Arabes et d'établir
+la domination française dans toute l'étendue de l'Algérie, j'étais de
+l'avis du général Bugeaud; la question n'était plus, comme de 1830
+à 1838, entre l'occupation restreinte et l'occupation étendue; la
+situation de la France dans le nord de l'Afrique avait changé; les faits
+s'étaient développés et avaient amené leurs conséquences; la conquête
+effective de toute l'Algérie était devenue la condition de notre
+établissement à Alger et sur la côte. Les esprits hostiles à cet
+établissement et les esprits timides qui en redoutaient les charges
+essayaient encore de résister à ce qu'ils appelaient un dangereux
+entraînement; mais, pour les esprits plus fermes et à plus longue vue,
+cet entraînement était un résultat nécessaire de la situation et comme
+un fait déjà accompli. Ainsi se sont faites la plupart des grandes
+choses qui ont fait les grandes nations par la main des grands hommes;
+ce fut la gloire du général Bugeaud de comprendre fortement la nécessité
+de celle-ci et de s'y attacher avec une passion persévérante; sous
+le roi Charles X, la France avait conquis Alger; c'est sous le roi
+Louis-Philippe et par le général Bugeaud qu'elle a conquis l'Algérie. Le
+mérite du cabinet fut de mettre résolument le général Bugeaud à la tête
+de cette oeuvre, de l'y soutenir fermement et de lui fournir, malgré
+bien des difficultés et des résistances, les moyens de l'accomplir[29].
+
+[Note 29: Au 1er juillet 1840, avant la formation du cabinet du 29
+octobre 1840 et la nomination du général Bugeaud comme gouverneur
+général de l'Algérie, nos forces militaires en Algérie étaient de 64,057
+hommes.
+
+Au 1er juillet 1841, elles s'élevaient à 78,989 hommes, tant troupes
+françaises qu'auxiliaires et indigènes.
+
+Au 1er juillet 1842, elles s'élevaient à 83,281 hommes.
+Au 1er juillet 1843................... à 85,664 hommes.
+Au 1er juillet 1844................... à 90,562 hommes.
+Au 1er juillet 1845................... à 89,099 hommes.
+Au 1er juillet 1846.................. à 107,688 hommes.
+Au 1er juillet 1847.................. à 101,520 hommes.]
+
+Appelé aujourd'hui à retracer et à apprécier les principaux faits de la
+guerre d'Algérie à cette époque, je n'ai pas voulu me contenter de mes
+souvenirs personnels, nécessairement superficiels et incomplets; j'ai
+cherché, parmi les hommes qui ont vécu et servi auprès du maréchal
+Bugeaud, un témoin sûr et un juge compétent. Le maréchal Bugeaud me
+l'avait lui-même indiqué d'avance; il m'écrivait le 2 juillet 1846:
+«Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant que le capitaine Trochu
+aura le premier grade vacant parmi les chefs d'escadron. Si vous le
+connaissiez, vous en seriez aussi satisfait que moi; il a une tête et
+des sentiments comme vous les aimez. Il est apte à parvenir à tout.
+Je ne connais dans l'armée aucun homme plus distingué que lui; veillez
+donc, je vous prie, à ce que la promesse soit tenue.» Elle fut tenue, en
+effet, et le général Trochu, placé aujourd'hui aussi haut dans l'estime
+que dans les rangs de l'armée, a pleinement justifié l'opinion de son
+illustre chef. C'est à lui que j'ai demandé un résumé caractéristique
+des idées et des procédés du maréchal Bugeaud dans la guerre d'Algérie,
+et il a répondu à mes questions d'une façon si nette et si frappante
+que je me garderai de rien changer à ses paroles; je les reproduirai ici
+textuellement comme un fidèle portrait de l'homme et de la guerre qui y
+sont peints:
+
+«Le nouveau gouverneur de l'Algérie, m'écrivait, le 8 novembre dernier,
+le général Trochu, apportait avec lui une force qui fit autant pour
+la conquête que les soldats et l'argent; force toute morale qui a été,
+entre les mains du maréchal Bugeaud, l'instrument de tous les succès de
+sa carrière. Il ne doutait pas; et il sut prouver qu'il ne fallait
+pas douter à une armée qu'une perpétuelle alternative de succès et
+de revers, dans une entreprise dont le but était resté jusque-là mal
+défini, avait laissée dans l'incertitude.
+
+«Les lieutenants du maréchal Bugeaud, dont je ne crois pas diminuer la
+valeur et les services en faisant cette déclaration, étaient des hommes
+supérieurs qui s'étaient formés eux-mêmes dans cette guerre, et qui
+étaient déjà formés, pour la plupart, quand il vint prendre la direction
+de leurs efforts. Ainsi ce qu'ils ont fait leur appartient en propre, et
+le maréchal en a largement bénéficié. Il n'est pas un vieil officier
+de l'armée d'Afrique qui n'ait présentes à la pensée les opérations si
+intelligentes et si hardies par lesquelles le général de Lamoricière,
+dans la campagne d'hiver de 1841 à 1842, tournant dans la province
+d'Oran le massif qui était le siège principal de l'influence personnelle
+et de la puissance gouvernementale d'Abd-el-Kader, fit tomber en
+quelques mois les deux tiers de cette province entre nos mains; et les
+entreprises audacieuses du général Changarnier dans la province d'Alger,
+entreprises au milieu desquelles brille d'un si vif éclat le combat de
+l'_Oued-Fodda_, qui restera, dans l'histoire militaire du pays, comme
+un de ces actes hasardés que le succès seul peut justifier, mais où
+général, officiers et troupes, avec de cruels sacrifices, se couvrent de
+gloire et impriment à la marche des événements une impulsion décisive.
+
+Mais le système de guerre en Afrique avait pour point de départ
+antérieur une théorie qui appartient au général de brigade Bugeaud,
+théorie dont l'application au combat de la Sikkak (6 juillet 1836),
+alors que ses futurs lieutenants étaient tous encore peu connus ou
+inconnus, avait appelé sur lui une haute et très-légitime notoriété.
+
+«Une colonne française, considérable par la valeur des officiers et
+de la troupe, après de pénibles opérations dans l'ouest de la province
+d'Oran, se trouvait acculée à la mer, dans le delta sablonneux que
+forment les embouchures de la Tafna. Elle était entourée par tous les
+rassemblements armés du pays, attaquée chaque jour dans sa position à
+peine défendable, assujettie à des efforts continuels, à des sacrifices
+douloureux. Son état moral, comme son état matériel, touchait au
+désarroi. La situation était grave. Le gouvernement et l'opinion s'en
+montrèrent émus. Un envoi immédiat de troupes partant directement des
+ports de la Méditerranée fut résolu. Le commandement en fut donné au
+général Bugeaud. Il débarqua à la Tafna avec une brigade, réunit autour
+de lui tous les officiers présents, et leur dit, avec une netteté et
+une fermeté de vues auxquelles ils n'étaient pas accoutumés, comment
+il envisageait la crise et comment il entendait en sortir:--«Les Arabes
+sont vaillants, mais ils ne le sont pas plus que vous. Vous opposez
+votre discipline et votre organisation à leurs masses confuses qui
+sont d'autant plus faciles à jeter dans le désordre qu'elles sont plus
+nombreuses. Ils sont mal armés; vous avez un excellent armement. Ils
+ont peu de munitions; vous n'avez pas à ménager les vôtres. Que vous
+manque-t-il donc pour les battre? Je vais vous le dire et vous montrer
+en même temps que je vous apporte ce qui vous manque. Ayez le sentiment
+de votre incontestable supériorité, et portez-le avec vous dans le
+combat, de manière à le faire passer dans l'âme de vos adversaires. Ils
+vous croient compromis, livrés à l'abattement, réduits à une défensive
+sans remède et sans issue. Eh bien, nous allons les surprendre par une
+offensive si rapide, énergique et imprévue, que, par un revirement moral
+dont l'effet est immanquable, le trouble et l'incertitude remplissant
+leurs esprits, nous frapperons un grand coup qui les abattra à leur
+tour. Mais comment, traînant avec vous tant de canons et tant de
+voitures dans un pays montagneux, très-difficile, sans routes, comment
+prendre l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent,
+qui va partout, qui est dégagé d'attirail, et mobile à ce point que vous
+le déclarez insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il
+faut vous défaire de ces _impedimenta_ qui, bien loin d'être une force,
+sont pour vous une cause permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes
+liés à leur existence; vous les suivez péniblement là où ils peuvent
+passer, quand ils peuvent passer; vous ne marchez jamais à l'ennemi
+quand il serait à propos; et tout votre temps s'use, tous vos efforts
+s'épuisent à défendre vos canons et vos voitures, alors que l'ennemi,
+habile à choisir le moment de vos embarras, fond sur vous. Je vous
+déclare que j'ordonne l'embarquement de ce matériel de campagne et son
+renvoi à Oran. Nos soldats porteront plus de vivres. Une petite
+réserve sera chargée sur des chevaux et des mulets avec lesquels nous
+organiserons aussi le transport de nos blessés et de nos malades.
+Avec ces moyens sommairement constitués, je vous promets de vous mener
+immédiatement à l'ennemi et de le battre.--»
+
+«Cet ordre de renvoi des canons de campagne produisit, sur l'auditoire
+du général, un effet marqué d'étonnement et de mécontentement. Annoncé
+par un commandant en chef qui débutait en Algérie, à des officiers
+qui étaient déjà, en grand nombre, des vétérans algériens prétendant
+à l'expérience et considérant une puissante artillerie comme la grande
+force et la principale sauvegarde de l'armée à de certains moments, il
+fut très-mal accueilli. Le doyen des chefs de corps présents, le colonel
+Combe, officier de l'Empire, homme énergique, à qui une mort glorieuse
+sous les murs de Constantine fit, l'année suivante, une notoriété
+méritée, voulut être l'organe du sentiment général. Dans une réponse
+peut-être hors de mesure et qui ne fut pas sans quelque amertume,
+il combattit les vues du général Bugeaud, donnant à entendre que son
+inexpérience africaine avait seule pu lui conseiller des dispositions
+qui étaient notoirement compromettantes. Il railla à mots couverts la
+confiance qu'en exposant les détails de son système de marche et de
+combat, le général avait montrée de pouvoir tourner les masses arabes et
+leur faire des prisonniers, résultat qui était en effet, à cette époque,
+considéré comme très-difficile ou même impossible à attendre.
+
+«Le général Bugeaud dut mettre un terme à la discussion par l'argument
+militaire _sic volo, sic jubeo_; et à quelques jours de là il répondait
+à ses contradicteurs par la victoire de la Sikkak, qui fut décisive,
+complète, enlevée, qui mit, en effet, entre nos mains des prisonniers
+en grand nombre, et qui eut, en Algérie et en France, un si légitime
+retentissement. Le système de la guerre d'Afrique était fondé.»
+
+Ce fut là, en effet, le système que, dès son arrivée en Algérie
+comme gouverneur général et dans sa première campagne comme dans les
+suivantes, le général Bugeaud appliqua sur une grande échelle et avec
+autant de souplesse que de persévérance; il donna immédiatement à
+la guerre un caractère d'initiative hardie, de mobilité dégagée et
+imprévue, de prompte et infatigable activité. Il s'appliqua à poursuivre
+ou à prévenir, à atteindre et à vaincre ou à déjouer, sur tous les
+points du territoire arabe, Abd-el-Kader, c'est-à-dire la nation arabe
+elle-même personnifiée dans son héros: «On est dans une étrange erreur,
+m'écrivait-il[30], quand on dit dans la presse, et même dans les
+Chambres, que nous ne sommes occupés qu'à combattre un chef de partisans
+qui mène avec lui sept ou huit cents cavaliers. Si nous n'avions à
+redouter que cette petite force, il faudrait que nous eussions bien
+dégénéré pour nous en tant préoccuper. On oublie que c'est à la nation
+arabe tout entière que nous avons affaire, et que, si nous manoeuvrons
+avec tant d'activité pour empêcher Abd-el-Kader de pénétrer dans
+l'intérieur du pays, ou du moins de s'y fixer, c'est pour qu'il ne
+vienne pas mettre le feu aux poudres amoncelées derrière nous, pour
+qu'il n'ait le temps de rien organiser ou consolider. Nous connaissons
+le prestige immense qu'il exerce sur les Arabes par son génie, par son
+caractère éminemment religieux, par l'influence qu'il a gagnée en dix
+ans de règne. Il n'y a rien de plus faux que de le comparer à un chef
+ordinaire de partisans qu'on jette sur les flancs ou sur les derrières
+d'une armée pour enlever des convois, des détachements isolés, des
+dépêches, pour brûler des magasins et prendre ou détruire tout ce
+qu'une armée laisse derrière elle en avançant. Un tel chef doit avoir de
+grandes qualités militaires, mais il n'a rien de politique; ses coups
+de main seuls sont à craindre et non pas son influence; les actions
+militaires d'Abd-el-Kader sont ce qu'il y a de moins redoutable; son
+influence sur les peuples est excessivement puissante; aucune tribu ne
+sait lui résister; dès qu'il se présente, tous les guerriers prennent
+les armes et le suivent; sa présence même n'est pas toujours nécessaire;
+n'a-t-il pas mis en révolte toute la province d'Oran et l'ouest de
+celle d'Alger par ses lettres, ses émissaires et le bruit exagéré de ses
+succès de Ghazaouat et d'Aïn-Temouchen? N'a-t-il pas déjà, de plus loin
+encore, jeté des ferments de trouble sur plusieurs points de la
+province de Constantine? Abd-el-Kader n'est point un partisan; c'est
+un prétendant légitime par tous les services qu'il a rendus à la
+nationalité arabe et à la religion; c'est un prince qui a régné dix ans
+et qui veut reconquérir un trône, assuré qu'il est de l'amour passionné
+de tous ses anciens sujets.»
+
+[Note 30: Le 3 mars 1846.]
+
+Ce fut à la lumière de cette idée juste et grande que, de 1841 à 1847 et
+dans dix-sept campagnes habilement combinées, sans compter les incidents
+isolés, le maréchal Bugeaud poursuivit et accomplit la soumission
+générale des Arabes et la conquête définitive de l'Algérie[31]. Deux
+faits importants manquaient encore à cette conquête quand le maréchal
+Bugeaud en quitta le gouvernement: Abd-el-Kader errait et guerroyait
+encore dans l'Algérie; et dans la province même d'Alger, la
+Grande-Kabylie conservait son indépendance; c'est sous le gouvernement
+de M. le duc d'Aumale qu'Abd-el-Kader a renoncé à la lutte, et c'est
+M. le maréchal Randon qui, dans sa longue et sage administration de
+l'Algérie, a eu l'honneur d'entreprendre, d'accomplir et de consolider
+la soumission de la Grande-Kabylie à la France. Mais ces deux habiles
+successeurs du maréchal Bugeaud seraient, j'en suis sûr, les premiers
+à reconnaître que c'est à lui que la France doit l'entière et forte
+possession de l'Algérie. Il a, pendant sept ans, rempli ce vaste théâtre
+de sa présence et de son nom, puissant en actes comme en paroles,
+variant ses procédés de guerre avec autant d'invention ingénieuse que de
+bon sens pratique, payant de sa personne sans avoir l'air d'y penser et
+avec un courage aussi simple que dominateur, inspirant à ses troupes la
+confiance qu'il les aimait et qu'il prenait d'elles les soins les
+plus attentifs au moment où il leur imposait les plus rudes efforts,
+déployant enfin, avec toute l'autorité du général, toutes les qualités
+du soldat.
+
+[Note 31: On trouvera, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de
+ce volume, un résumé puisé à des sources authentiques et aussi lumineux
+que précis, des campagnes du maréchal Bugeaud en Afrique de 1841 à 1847,
+et de leurs principaux résultats pour l'extension et la consolidation de
+la domination française en Algérie.]
+
+Je prends çà et là, dans sa correspondance avec moi, quelques-uns
+des traits où se manifestent sa façon d'agir et son caractère; il
+m'écrivait, le 18 octobre 1842: «Je viens de terminer prématurément, à
+cause des pluies, une campagne dans l'est, contre Ben-Salem, cinquième
+kalifat (lieutenant) d'Abd-el-Kader. Je crois avoir à peu près détruit
+sa puissance. Je lui ai enlevé tout ce qu'il y avait de beau et de bon
+dans son gouvernement. Il ne lui reste que quelques tribus kabyles sur
+lesquelles il a conservé peu de crédit. Cette expédition serait des
+plus heureuses si je n'y avais perdu un de mes meilleurs officiers, le
+colonel Leblond. Abd-el-Kader, en homme de coeur et de talent, lutte
+contre sa mauvaise fortune avec une énergie bien remarquable. Il écrit
+de tous côtés pour faire prendre les armes, ou du moins pour entretenir
+le feu sacré. Partout où il voit l'espérance de ranimer un foyer de
+résistance, il s'y porte avec sa poignée de cavaliers fidèles, et il
+parvient quelquefois à réunir douze ou quinze cents hommes. Il dispose
+encore, dit-on, d'une somme de deux ou trois millions, et il paraît
+vouloir s'établir, pour l'hiver, dans les montagnes de l'Oued-Serris,
+entre le Chélif et la Mina. Je travaille à jeter un pont sur cette
+dangereuse rivière, afin que la colonne de Mostaganem puisse la franchir
+pour protéger les tribus soumises sur la rive droite, et même attaquer
+l'émir dans sa retraite, après les grandes pluies. Dans tous les cas, au
+printemps, je l'étreindrai dans ce pâté montagneux, avec trois colonnes,
+et je pense qu'en quinze jours je lui enlèverai ce refuge dans lequel il
+s'appuie sur plus de 20,000 fantassins kabyles.»
+
+Un an plus tard, le 27 octobre 1843: «Vous suivez sans doute les
+diverses phases de nos affaires d'Afrique, et vous voyez que tout
+le pays qui obéissait à Abd-el-Kader est dompté, à l'exception d'une
+très-petite zone au sud et sud-ouest de Mascara, où ce chef se débat
+encore avec courage, talent et persévérance, avec les débris de son
+armée et les cavaliers de deux ou trois tribus. Je pars après-demain
+pour Mascara, afin d'en finir avec ce Jugurtha renforcé; mais je crains
+bien que l'absence de nourriture pour les chevaux ne rende la conclusion
+possible qu'au printemps. La guerre doit se modifier suivant les
+circonstances; il faut aujourd'hui se mettre en mesure d'atteindre
+au loin notre ennemi; aussi je m'occupe de me procurer les transports
+nécessaires pour porter deux bataillons d'infanterie qui marcheront à
+l'appui de ma cavalerie. En 1841, nous avons proportionné les moyens
+d'Europe aux circonstances de l'Afrique d'alors; nous nous sommes rendus
+légers et offensifs; mais nos colonnes ont été composées de quatre ou
+cinq mille hommes, parce que notre adversaire pouvait encore réunir,
+sur divers points, douze, quinze et vingt mille hommes. Il ne le pouvait
+plus en 1842, et nous avons subdivisé nos forces pour atteindre l'ennemi
+et ses intérêts sur de plus grandes surfaces. En 1843, la guerre n'a
+plus été, dans le pays facile, qu'une question de vitesse, et nous
+avons agi avec des colonnes d'infanterie montée. Nous sommes encore
+dans l'enfance de ce système; les moyens de transport nous manquent; je
+travaille à en réunir qui ne coûtent rien à l'État, et j'en ai déjà une
+partie. Je fais faire des essais sur le meilleur équipement à donner
+aux mulets et aux chameaux pour porter le fantassin et des vivres pour
+quinze ou vingt jours. Je ferai tout pour être en mesure au printemps
+prochain. Alors, si Abd-el-Kader n'est pas éteint, je lui donnerai
+une chasse extraordinaire. Il faudra que ses tentes et celles de ses
+partisans soient bien loin pour que je ne les atteigne pas. Vous me
+direz peut-être que je vous parle presque uniquement de la guerre. Ah!
+c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa suite. Vous seriez de
+cet avis si vous pouviez voir la fourmilière d'Européens qui s'agite
+en tous sens, d'Alger à Milianah et Médéah, de Ténez à Orléansville,
+de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le premier agent de la
+colonisation et de tous les progrès, c'est la domination et la sécurité
+qu'elle produit. Que pouvait-on faire quand on ne pouvait aller à
+une lieue de nos places de la côte sans une puissante escorte? On
+ne voyageait, on ne transportait que deux ou trois fois par mois.
+Aujourd'hui c'est à toute heure, de jour et de nuit, isolément et sans
+armes. Aussi le mouvement correspond à la confiance; les hommes et
+les capitaux ont cessé d'être timides; les constructions pullulent;
+le commerce prospère; nos revenus grandissent sur la côte, et l'impôt
+arabe, malgré les destructions de la guerre, donnera cette année plus
+de deux millions. Voilà ce que fait ce gouvernement si lâche, si rampant
+devant l'étranger; il soumet un peuple puissant par le nombre, et plus
+encore par ses moeurs belliqueuses, par son sol haché et dépourvu de
+routes, par son climat, sa constitution sociale et agricole, sa mobilité
+qui lui vient de l'absence de toute richesse immobilière, enfin, par son
+fanatisme religieux et la dissemblance de ses moeurs avec les nôtres.
+Non-seulement on soumet ce peuple, mais on introduit dans son sein un
+peuple nouveau pour lequel on exproprie une partie du sol, en menaçant
+d'en prendre chaque jour davantage. Voilà, ce me semble, des faits à
+opposer aux insolentes déclamations de nos adversaires. La charrue ne
+peut aller, comme le voudraient les journalistes, de front avec l'épée;
+celle-ci doit marcher vite, et la colonisation est lente de sa nature;
+elle va, je crois, aussi vite qu'elle peut aller avec les moyens dont
+nous disposons jusqu'à ce jour; elle pourra accélérer le pas à présent
+que l'armée va être moins occupée de la guerre, et il n'y a que l'armée,
+avec ses bras nombreux et à bon marché, qui puisse lui donner une grande
+impulsion!... En attendant, nous travaillerons à perfectionner les
+anciens établissements et à fonder les nouveaux, comme Orléansville,
+Ténez, Tiaret, Boguar, Teniet-el-Had. Déjà, sur ces divers points, les
+progrès sont considérables; Orléansville et Ténez ont de loin l'aspect
+d'une ville. La population civile y afflue au delà de mes désirs, car je
+voudrais garder la place pour la colonisation militaire. Je n'aime pas à
+semer la faiblesse là où il faut être fort.»
+
+Au milieu de tant d'activité et de succès en Algérie, le général Bugeaud
+se préoccupait, avec une sollicitude passionnée, de tout ce qui se
+disait à Paris sur ses opérations, ses projets, son armée et lui-même;
+il se croyait engagé à la fois sur deux champs de bataille, sur celui
+de la discussion publique à la tribune ou dans la presse en France aussi
+bien que sur celui de la guerre en Afrique, et il voulait, en toute
+occasion, faire acte de présence et de vaillance sur tous les deux. Au
+printemps de 1842, il crut voir, dans les journaux, dans les débats
+des Chambres et même dans la correspondance du ministère de la guerre,
+l'intention de réduire l'effectif des troupes en Algérie; il ne se
+contenta pas d'adresser au gouvernement du Roi ses observations à ce
+sujet; il en appela au public par une brochure vive contre toute mesure
+de ce genre. Le maréchal Soult fut justement blessé de cette opposition
+publique et anticipée à un dessein présumé, et il en témoigna au général
+Bugeaud son mécontentement. Pour adoucir l'effet de ce blâme sur le
+général, tout en lui indiquant ma propre pensée, je lui écrivis de mon
+côté[32]: «Vous vous plaignez de moi, et vous en avez quelque droit.
+Pourtant je ne manque pas d'excuses. J'ai un grand dégoût des paroles
+vaines. Je n'avais rien de nécessaire, rien de pratique à vous dire.
+J'ose croire que vous comptez sur moi de loin comme de près, soit que je
+parle ou que je me taise. Je ne vous ai donc pas écrit. J'ai joui de vos
+succès auxquels j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous.
+Je vous ai soutenu, dans le conseil et ailleurs, toutes les fois que
+l'occasion s'en est présentée. J'ai travaillé, avec quelque fruit, à
+faire prévaloir la seule politique qui puisse vous soutenir et que vous
+puissiez soutenir. Voilà mes marques d'amitié, mon cher général; tenez
+pour certain que la mienne vous est acquise, que je vous la garderai
+fidèlement et que je serai toujours charmé de vous la prouver. Vous êtes
+chargé d'une grande oeuvre et vous y réussissez. C'est de la gloire.
+Vous l'aimez et vous avez raison; il n'y a que deux choses en ce monde
+qui vaillent la peine d'être désirées, le bonheur domestique et
+la gloire. Vous les avez l'une et l'autre. Le public commence à se
+persuader qu'il faut s'en rapporter à vous sur l'Afrique, et vous donner
+ce dont vous avez besoin pour accomplir ce que vous avez commencé.
+Je viens de lire ce que vous venez d'écrire; c'est concluant. A votre
+place, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité que
+les paroles. Mais vos raisonnements s'appuient sur vos actes. Je m'en
+servirai dans la session prochaine. D'ici là, achevez de bien assurer
+et compléter la domination militaire. Nous nous occuperons alors
+de l'établissement territorial. Je suis aussi frappé que vous de la
+nécessité d'agir en Afrique pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
+l'affaire de nos temps de loisir.»
+
+[Note 32: Le 20 septembre 1842.]
+
+Il me répondit sur-le-champ[33]: «Oui, je compte sur vous, de loin comme
+de près, soit que vous m'écriviez, soit que vous gardiez le silence, et
+je m'honore de l'amitié dont vous me donnez l'assurance. «A votre place,
+me dites-vous, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité
+que les paroles.» Je n'ai pas écrit pour faire valoir mes actions dont
+je n'ai pas dit un mot; j'ai écrit surtout pour combattre une idée qui
+se manifestait à la tribune, dans les journaux, dans les conversations
+particulières, dans les lettres, et surtout dans la correspondance
+du ministère de la guerre, la réduction de l'armée d'Afrique. M. le
+maréchal ministre de la guerre a blâmé cette publication. Était-il en
+droit de le faire d'après les précédents? Vous en jugerez par la réponse
+que je lui ai faite et dont je vous donne ici copie. Mais à supposer que
+je fusse répréhensible, fallait-il m'admonester dans les journaux? J'ai
+été vivement peiné d'un article inséré à ce sujet dans le _Moniteur_
+parisien. Je ne crois avoir manqué ni à la discipline, ni aux
+convenances, et je me flatte qu'aucun général en chef, placé à deux
+cents lieues de son pays, n'a été plus discipliné que moi.»
+
+[Note 33: Le 18 octobre 1842.]
+
+Les susceptibilités du général n'étaient pas mieux comprises ni plus
+ménagées à Paris qu'il ne comprenait et ne ménageait lui-même celles de
+ses supérieurs. Vers la fin d'avril 1843, je reçus de lui cette lettre:
+«Sur un premier mouvement, j'avais écrit au ministre de la guerre la
+lettre ci-incluse. La réflexion m'a décidé à ne pas la lui adresser;
+mais, pour soulager mon âme oppressée et mon orgueil justement blessé,
+j'ai voulu vous la communiquer. Si quelque chose pouvait me consoler,
+ce serait la pensée qu'il faut qu'on ait une bien haute opinion de
+mon dévouement et de mon abnégation pour qu'on ait substitué, à une
+récompense _promise_, un cordon qu'on a donné aux plus minces services,
+à des hommes qui n'ont fait que paraître en Afrique et qui n'y ont pas
+brillé.» Quelques mois auparavant, on lui avait, en effet, fait espérer,
+il pouvait dire promis, le bâton de maréchal de France, et on lui
+donnait à la place le grand-cordon de la Légion d'honneur en ajournant
+la plus haute récompense de ses succès «à une nouvelle occasion.» Quoi
+qu'il n'eût pas envoyé au ministre de la guerre le projet de lettre
+qu'il me communiquait, son humeur fut connue et on s'empressa de la
+dissiper; trois mois après, le 31 juillet 1843, il fut fait maréchal;
+mais, par une étrange maladresse de langage ou par une rudesse hautaine,
+le ministre de la guerre, en lui annonçant son élévation prochaine à
+cette dignité, ajoutait: «Sa Majesté y met toutefois une condition,
+dans l'intérêt du bien du service et de votre gloire; c'est que vous
+continuerez à exercer vos doubles fonctions de gouverneur général et de
+commandant en chef de l'armée d'Afrique pendant un an, et que d'ici là
+vous renoncerez à votre projet de revenir en France, même par congé,
+afin que la haute direction de la guerre et du gouvernement reste encore
+dans vos mains assez de temps pour que vous puissiez achever ce que vous
+avez si habilement commencé.»
+
+Le vrai motif de la réserve ainsi exprimée était l'intention,
+très-sensée et très-légitime, de donner à M. le duc d'Aumale le temps de
+se préparer pour le gouvernement général de l'Algérie et de s'en montrer
+capable. Rien n'était plus facile que de s'entendre dignement, à ce
+sujet, avec le général Bugeaud et de lui faire accepter de bonne grâce
+cet avenir; il portait à la monarchie constitutionnelle et à la famille
+royale, un dévouement sérieux et sincère; mais le mot de _condition_ le
+blessa profondément: «C'est la première fois, je crois, m'écrivait-il,
+que pareille chose a été faite. Vous jugerez vous-même si ma
+susceptibilité est exagérée; je vous donne copie du passage de la lettre
+de M. le maréchal Soult, et de la réponse que j'y fais.» Sa réponse
+était digne et amère. On ne se doute guère des difficultés qu'ajoute
+aux affaires le défaut de tact et de délicatesse dans la façon de les
+traiter.
+
+L'occasion se présenta bientôt, pour le maréchal Bugeaud, de prouver
+combien il méritait le titre supérieur qu'il venait de recevoir. Au
+printemps de 1844, Abd-el-Kader avait été pourchassé et vaincu dans
+tout l'intérieur de l'Algérie; la plupart des tribus, décimées ou
+découragées, l'avaient abandonné ou ne le soutenaient plus que sous main
+et en hésitant; la surprise et la prise de sa smahla, le 16 mai 1843,
+par M. le duc d'Aumale, avait porté à son prestige, même parmi les
+Arabes, une rude atteinte; nos expéditions multipliées dans les parties
+les moins accessibles de la Régence, depuis les défilés du Jurjura
+jusqu'aux frontières du Grand Désert, l'occupation permanente de Biskara
+et de plusieurs autres points importants avaient porté partout la
+conviction de notre force supérieure et de notre ferme résolution
+d'établir partout notre empire. On pouvait dire que la conquête était
+accomplie. Mais Abd-el-Kader était de ceux qui ne renoncent jamais à
+l'espérance ni à la lutte; il s'était établi à l'ouest de la province
+d'Oran, sur la frontière incertaine du Maroc, et de là il poursuivait ou
+recommençait incessamment la guerre; tantôt il faisait, avec ses bandes
+errantes, de brusques incursions dans la Régence; tantôt il enflammait
+le fanatisme naturel des populations marocaines et les entraînait contre
+nous à sa suite, trouvant toujours chez elles un refuge assuré; il
+agissait puissamment sur l'empereur Abd-el-Rhaman lui-même, tantôt lui
+faisant partager ses passions musulmanes, tantôt l'effrayant et de
+nous et de ses propres sujets; il souleva, entre ce prince et nous, une
+question de possession pour des territoires situés entre le cours de
+la Tafna et la frontière du Maroc. Nous repoussions victorieusement les
+incursions; nous infligions aux tribus agressives de rudes châtiments;
+nous réclamions fortement, auprès de l'empereur Abd-el-Rhaman, contre
+ces continuelles violations de la paix entre les deux États; nous
+démontrions avec évidence l'ancien droit de possession des Turcs, et
+par conséquent le nôtre, sur les territoires contestés; mais nos
+démonstrations, nos réclamations et nos victoires ne servaient de rien;
+l'empereur Abd-el-Rhaman était impuissant à se faire obéir, même quand
+il avait assez peur de nous pour le vouloir; nous étions en présence
+d'une population fanatique et d'un gouvernement anarchique, l'un et
+l'autre au service ou sous le joug d'un ennemi acharné. A aucun prix,
+nous ne pouvions ni ne voulions accepter une telle situation.
+
+Elle éclata spontanément et de façon à dissiper, si nous en avions
+eu, toute incertitude. Le 30 mai 1844, un corps nombreux de cavaliers
+marocains, partis d'Ouschda, la première ville marocaine à l'ouest de la
+province d'Oran, entrèrent sur notre territoire, et vinrent, avec
+grand bruit, attaquer le général de Lamoricière dans son camp de
+Lalla-Maghrania, à deux lieues en dedans de notre province. Le général
+les repoussa vigoureusement, les poursuivit jusqu'à la frontière, et en
+rendant compte, le soir même, au maréchal Bugeaud, de cet incident, il
+lui disait: «Voici, d'après deux prisonniers échappés aux sabres des
+chasseurs, la cause de ce mouvement subit: Un personnage allié à la
+famille impériale, et nommé Sidi-el-Mamoun-ben-Chériff, est arrivé ce
+matin à Ouschda, avec un contingent de 500 Berbères envoyés de Fez
+par le fils de Muley Abd-el-Rhaman, pour faire partie de la troupe
+d'observation réunie devant nous. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent
+fanatisme, a déclaré qu'il voulait au moins voir de près le camp
+des chrétiens. On s'est mis en marche malgré la résistance et les
+observations du caïd d'Ouschda, El Ghennaouin, qui, tout en attendant
+les ordres de l'empereur, n'osait opposer un refus formel à un prince de
+la famille impériale. L'indiscipline des Berbères et le fanatisme de la
+troupe nègre se sont exaltés de plus en plus en notre présence, et le
+combat s'est engagé. Quoi qu'il en soit de ces récits, la guerre existe
+de fait; les journées qui vont suivre montreront jusqu'à quel degré
+on veut la pousser. Il n'est pas douteux qu'Abd-el-Kader n'essaye d'en
+profiter.»
+
+Le maréchal Bugeaud rendit immédiatement compte de ce fait au maréchal
+Soult, et il s'empressa d'en informer également notre consul général
+à Tanger, M. de Nion, chargé d'affaires auprès de l'empereur du Maroc:
+«Depuis plusieurs jours, lui écrivit-il, nous étions provoqués par
+des menaces et par des excitations à nos tribus pour les pousser à la
+révolte; nous avons eu entre les mains une lettre du caïd d'Ouschda à
+l'un de nos caïds, dans laquelle il l'invite à se tenir prêt pour la
+guerre qu'ils vont faire aux chrétiens:--Quand le moment de frapper sera
+venu, lui dit-il, nous vous préviendrons et nous vous pourvoirons de
+tout ce qui pourra vous manquer pour la guerre; en attendant, tâchez
+de vous procurer des armes et des cartouches.»--Le maréchal Bugeaud
+ajoutait: «Il est impossible de montrer plus de modération que ne l'a
+fait le général de Lamoricière; je pars après-demain pour aller le
+joindre; j'ai le projet de demander, dès mon arrivée, des explications
+sérieuses aux chefs marocains. Si leurs intentions sont telles qu'on
+puisse espérer de revenir à l'état pacifique, je profiterai de
+l'outrage qu'ils nous ont fait en nous attaquant sans aucune déclaration
+préalable, pour obtenir une convention qui, en réglant notre frontière,
+établira d'une manière précise les relations de bon voisinage; les
+principales bases de cette convention seraient: 1º La délimitation
+exacte de la frontière; 2º que les deux pays s'obligent à ne pas
+recevoir les populations qui voudraient émigrer de l'un à l'autre; 3º
+que Sa Majesté l'empereur du Maroc s'engage à ne prêter aucun secours en
+hommes, en argent, ni en munitions de guerre à l'émir Abd-el-Kader.
+Si celui-ci est repoussé dans les États marocains, l'empereur devra
+le faire interner, avec sa troupe, dans l'ouest de l'empire où il sera
+soigneusement gardé. A ces conditions, il y aura amitié entre les deux
+pays. Si, au contraire, les Marocains veulent la guerre, mes questions
+pressantes les forceront à la déclarer. Nous ne serons plus dans cette
+situation équivoque qui peut soulever en Algérie de grands embarras.
+J'aime mieux la guerre ouverte sur la frontière que la guerre des
+conspirations et des insurrections derrière moi. S'il faut faire la
+guerre, nous la ferons avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la
+première affaire, les Marocains me verront sur leur territoire. Je vous
+avoue que, si j'eusse été à la place de M. le général de Lamoricière, je
+n'aurais pas été si modéré, et j'aurais poursuivi l'ennemi, l'épée dans
+les reins, jusque dans Ouschda. Peut-être le général a-t-il mieux fait
+de s'en abstenir. C'est ce que la suite prouvera.»
+
+Le général de Lamoricière avait bien fait de ne pas s'engager plus
+avant, et de laisser au seul gouvernement du Roi la question de la paix
+ou de la guerre et la conduite de la négociation qui devait aboutir à
+l'un ou à l'autre résultat. Nous jugeâmes à notre tour que le moment
+était venu de prendre, à cet égard, une résolution définitive. De l'avis
+unanime de son conseil, le Roi décida qu'il serait adressé à l'empereur
+du Maroc la demande formelle d'une réparation pour l'attaque récente sur
+notre territoire, et d'un engagement précis qu'il prendrait des mesures
+efficaces pour mettre l'Algérie à l'abri des menées d'Abd-el-Kader et de
+ses partisans, Arabes ou Marocains. Il fut résolu en même temps que les
+renforts nécessaires pour le cas de guerre seraient envoyés au maréchal
+Bugeaud, et qu'une escadre commandée par M. le prince de Joinville irait
+croiser sur les côtes du Maroc, pour donner à la négociation l'appui
+moral de sa présence, et, s'il y avait lieu, le concours de sa force.
+J'adressai en conséquence, à notre consul général à Tanger, les
+instructions suivantes:
+
+«Paris, 12 juin 1844.
+
+«Monsieur, les dépêches de M. le général Lamoricière, en date du 30 mai,
+nous annoncent que, ce même jour, il a été attaqué, en dedans de notre
+frontière, par un corps de 1,200 à 1,400 cavaliers marocains, et de 5
+à 600 Arabes, mais que cette agression a été sévèrement châtiée. Comme
+elle a eu lieu sans provocation de notre part et en l'absence de toute
+déclaration de guerre, nous aimons encore à n'y voir qu'un simple
+accident et non l'indice d'une rupture décidée et ordonnée par
+l'empereur du Maroc. Mais nous sommes fondés à nous en plaindre comme
+d'une insigne violation du droit des gens et des traités en vertu
+desquels nous sommes en pais avec cet empire. Vous devez donc, au reçu
+de la présente dépêche, écrire immédiatement à l'empereur, pour lui
+adresser les plus vives représentations au sujet d'une attaque qui ne
+pourrait être justifiée, pour demander les satisfactions qui nous
+sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines réunies dans les
+environs d'Ouschda, et pour le mettre lui-même en demeure de s'expliquer
+sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu'il veut? Si, comme
+le lui conseillent ses véritables intérêts, il tient à vivre en bons
+rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace
+pour l'Algérie, respecter la neutralité en retirant tout appui à
+Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus sévères pour
+prévenir le retour de ce qui s'est passé. Si c'est la guerre qu'il veut,
+nous sommes loin de la désirer; nous en aurions même un sincère regret;
+mais nous ne la craignons pas, et si l'on nous obligeait à combattre,
+on nous trouverait prêts à le faire avec vigueur, avec la confiance
+que donne le bon droit, et de manière à faire repentir les agresseurs.
+Toutefois, nous ne demandons, je le répète, qu'à rester en bonnes
+relations avec l'empereur du Maroc, et nous croyons fermement qu'il
+n'est pas moins intéressé à en maintenir de semblables avec nous.
+
+«Je vous ai déjà mandé que des bâtiments de la marine royale allaient
+être expédiés en croisière sur les côtes du Maroc, une division navale,
+commandée par M. le prince de Joinville et composée du vaisseau _le
+Suffren,_ de la frégate à vapeur _l'Asmodée_ et d'un autre bâtiment
+à vapeur, va s'y rendre effectivement en allant d'abord à Oran où Son
+Altesse Royale doit se mettre en communication avec M. le maréchal
+Bugeaud. Le prince aura également occasion, monsieur, d'entrer en
+rapports avec vous, et je ne doute pas de votre empressement à vous
+mettre à sa disposition, aussi bien qu'à lui prêter tout le concoure qui
+dépendra de vous. Du reste, les instructions de Son Altesse Royale sont
+pacifiques et partent de ce point que la guerre entre la France et le
+Maroc n'est pas déclarée. Sa présence sur les côtes de cet empire, à la
+tête de forces navales, a plutôt pour but d'imposer et de contenir que
+de menacer. Nous aimons à penser qu'elle produira, sous ce rapport, un
+effet salutaire.
+
+«Voici comment je résume vos instructions. Vous demanderez à l'empereur
+du Maroc:
+
+«1º Le désaveu de l'inconcevable agression faite par les Marocains sur
+notre territoire;
+
+«2º La dislocation du corps de troupes marocaines réunies à Ouschda et
+sur notre frontière;
+
+«3º Le rappel du caïd d'Ouschda et des autres agents qui ont poussé à
+l'agression;
+
+«4º Le renvoi d'Abd-el-Kader du territoire marocain.
+
+«Vous terminerez en répétant:
+
+«1º Que nous n'avons absolument aucune intention de prendre un pouce de
+territoire marocain, et que nous ne désirons que de vivre en paix et en
+bons rapports avec l'empereur;
+
+«2º Mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc devienne, pour
+Abd-el-Kader, un repaire inviolable, d'où partent contre nous des
+agressions pareilles à celle qui vient d'avoir lieu; et que si
+l'empereur ne fait pas ce qu'il faut pour les empêcher, nous en ferons
+nous-mêmes une justice éclatante.»
+
+Des instructions en harmonie avec celles-ci furent adressées par le
+ministre de la marine à M. le prince de Joinville, par le ministre de la
+guerre à M. le maréchal Bugeaud, et toutes les mesures nécessaires pour
+que l'exécution répondît, s'il y avait lieu, à la déclaration, furent
+poussées avec vigueur.
+
+A ces nouvelles, l'émotion fut vive à Londres, dans le gouvernement
+encore plus peut-être que dans le public. L'Angleterre avait, avec
+le Maroc, de grandes relations commerciales; c'était de Tanger que
+Gibraltar tirait la plupart de ses approvisionnements, et la sécurité
+de la place marocaine était considérée comme importante pour la place
+anglaise. Ce fut, au premier moment, l'impression commune en Angleterre
+qu'il arriverait là ce qui était arrivé en Algérie, et que la guerre
+entre la France et le Maroc serait, pour la France, le premier pas vers
+la conquête. La perspective d'un tel événement était, au delà de la
+Manche, un sujet d'inquiétudes que le chef du cabinet, sir Robert Peel,
+ressentait aussi vivement que le plus soupçonneux des spectateurs. La
+nomination de M. le prince de Joinville au commandement de l'escadre
+aggravait l'émotion; il avait publié peu auparavant une _Note sur
+les forces navales de la France_ dont on s'était fort préoccupé en
+Angleterre, et cet acte de patriotisme français avait été pris, au delà
+de la Manche, pour un acte d'hostilité. Les méfiances populaires sont le
+plus obstiné des aveuglements.
+
+Celles-ci étaient bien mal fondées. Autant nous étions décidés à ne
+pas souffrir que le Maroc troublât indéfiniment l'Algérie, autant nous
+étions éloignés d'avoir, sur le Maroc, aucune vue de conquête. Rien
+n'eût été plus contraire au bon sens et à l'intérêt français; la
+possession et l'exploitation de l'Algérie étaient déjà, pour la France,
+un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. Notre politique
+dans cette circonstance comportait donc la plus entière franchise, et je
+pris plaisir à la proclamer, sûr d'être compris de lord Aberdeen et
+de trouver en lui la même sincérité. J'écrivis au comte de
+Sainte-Aulaire[34]: «Tenez pour certain que, si nous avons la guerre
+avec le Maroc, c'est que nous y sommes forcés, bien et dûment forcés.
+Nulle part en Afrique nous ne cherchons des possessions ni des querelles
+de plus. Avant 1830, le territoire qu'on nous conteste aujourd'hui
+a constamment fait partie de la Régence d'Alger; les indigènes
+reconnaissaient la souveraineté du dey, et lui payaient tribut par
+l'entremise du bey d'Oran qui envoyait, à certaines époques déterminées,
+des Turcs pour le prélever. Nous occupons depuis longtemps ce territoire
+sans objection, sans contestation, soit de la part des habitants
+eux-mêmes, soit de la part des Marocains. C'est Abd-el-Kader qui, dans
+ces derniers temps, a cherché et trouvé ce prétexte pour exciter et
+compromettre, contre nous, l'empereur du Maroc. A vrai dire, ce n'est
+pas à l'empereur, c'est à Abd-el-Kader que nous avons affaire là. Il
+s'est d'abord réfugié en suppliant, puis établi en maître dans cette
+province d'Ouschda; il s'est emparé sans grand'peine de l'esprit des
+populations; il prêche tous les jours; il échauffe le patriotisme arabe
+et le fanatisme musulman; il domine les autorités locales, menace,
+intimide, entraîne l'empereur, et agit de là, comme d'un repaire
+inviolable, pour recommencer sans cesse contre nous la guerre qu'il ne
+peut plus soutenir sur son ancien territoire. Jugurtha n'était, je vous
+en réponds, ni plus habile, ni plus hardi, ni plus persévérant que
+cet homme-là, et s'il y a de notre temps un Salluste, l'histoire
+d'Abd-el-Kader mérite qu'il la raconte. Mais en rendant à l'homme cette
+justice, nous ne pouvons accepter la situation qu'il a prise et
+celle qu'il nous fait sur cette frontière. Il ne s'agit pas ici d'une
+situation nouvelle, d'une fantaisie hostile venue pour la première fois
+à l'empereur du Maroc, et dont nous aurions tort de nous émouvoir si
+promptement et si vivement; voilà près de deux ans que cette situation
+dure, et que nous nous montrons pleins de modération et de patience.
+Nous nous sommes rigoureusement abstenus de toutes représailles; nous
+avons fait au Maroc toute sorte de représentations; nous avons employé
+le ton amical et le ton menaçant; nous avons envoyé des bâtiments
+de guerre se promener devant Tanger, Tetuan, etc., pour inquiéter
+et intimider. Nous avons obtenu des désaveux, des promesses, des
+ajournements, et quelquefois des apparences. Au fond, les choses sont
+restées les mêmes; pour mieux dire, elles ont toujours été s'aggravant;
+depuis six semaines, la guerre sainte est prêchée dans tout le Maroc;
+les populations se soulèvent et s'arment partout; l'empereur passe des
+revues à Fez; ses troupes se rassemblent sur notre frontière; elles
+viennent de nous attaquer sur notre territoire. Cela n'est pas
+tolérable. Il ne suffit pas que l'empereur du Maroc renonce, pour le
+moment, à ses démonstrations hostiles et nous donne de vaines paroles de
+paix; il faut que les causes de cette guerre sourde, qui couve et éclate
+sans cesse sur notre frontière, soient supprimées; il faut qu'il n'y ait
+là plus de rassemblements de troupes, qu'Abd-el-Kader n'y puisse plus
+séjourner, qu'une délimitation certaine des deux États soit opérée et
+acceptée des deux parts. Voilà le but que nous avons absolument besoin
+et droit d'atteindre. Pour que nous l'atteignions, il faut que le Maroc
+ait peur, grand'peur. C'est le seul moyen d'agir sur l'empereur, si
+l'empereur partage lui-même le fanatisme du peuple, ou de donner force
+à l'empereur contre le fanatisme du peuple si, comme je le crois, Muley
+Abd-el-Rhaman ne demande pas mieux que de rester en paix avec nous
+et redoute fort Abd-el-Kader. Plus la démonstration qui est devenue
+indispensable sera forte et éclatante, plus elle produira sûrement
+l'effet que nous cherchons. La présence d'un fils du roi y servira bien
+loin d'y nuire, car elle prouvera l'importance que nous y attachons
+et notre parti pris d'y réussir. Le prince de Joinville part demain ou
+après-demain pour aller prendre le commandement de l'escadre. Quand il y
+a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables,
+il faut la leur donner; c'est quand ils ne font rien qu'ils ont des
+fantaisies. J'ai causé à fond avec M. le prince de Joinville. Il
+comprend bien sa mission, et fera tout ce qui dépendra de lui pour
+qu'une simple démonstration soit en même temps efficace et suffisante.
+Nous lui donnerons, dès le début, les forces nécessaires pour agir sur
+les imaginations, si on peut se borner à cela, ou pour frapper un coup
+prompt et décisif, s'il y a nécessité de le frapper. Probablement trois
+vaisseaux et autant de bâtiments à vapeur. Vous voilà bien au courant,
+mon cher ami; que lord Aberdeen le soit comme vous. Il a écrit à lord
+Cowley qu'il se porterait volontiers garant, auprès de l'empereur du
+Maroc, de la sincérité de nos intentions et de nos déclarations; je l'en
+remercie, et je compte, en toute occasion, sur sa pleine confiance;
+mais il n'ignore pas qu'il y a partout des soupçons absurdes, et que moi
+aussi j'ai quelquefois besoin de me porter garant de sa sincérité. En
+présence de ces méfiances aveugles, ce que nous avons de mieux à faire,
+je crois, c'est de nous tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai
+jamais, et j'espère que lord Aberdeen en fera toujours autant.»
+
+[Note 34: Les 15 et 17 juin 1844.]
+
+Je ne fus pas trompé dans mon attente; lord Aberdeen comprit et admit,
+avec une clairvoyante équité, notre nécessité et notre dessein. Il y
+avait d'autant plus de mérite que, par suite des dissentiments de
+sir Robert Peel avec son propre parti sur les questions de liberté
+commerciale, le cabinet anglais était alors dans une de ces crises
+parlementaires qui, deux ans plus tard, amenèrent sa chute; il pouvait
+être tenté d'éluder les délicates questions de politique extérieure;
+lord Aberdeen n'hésita point à résoudre celle qui se présentait: «Je
+l'ai vu hier, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[35]; il m'a annoncé qu'il
+envoyait immédiatement à Tanger l'ordre au consul anglais (M. Drummond
+Hay) d'aller trouver Abd-el-Rhaman en personne, et d'employer tous les
+moyens en son pouvoir pour prévenir la guerre. M. Drummond Hay
+devra déclarer à l'empereur que le gouvernement anglais engage sa
+responsabilité morale dans la question; et par prières ou par menaces,
+il s'efforcera de l'amener à une juste appréciation de la bonne conduite
+à tenir envers nous: «Si je devais mourir, a ajouté lord Aberdeen, j'ai
+voulu que ce fût en bon chrétien, et voici quel eût été le dernier acte
+de mon ministère.» Il m'a lu alors les instructions parties dimanche
+pour M. Drummond Hay et que lord Cowley a dû vous communiquer.» Ces
+instructions étaient positives et pressaient fortement l'empereur
+Abd-el-Rhaman de nous donner les satisfactions que nous lui demandions.
+Lord Aberdeen écrivit en même temps aux lords commissaires de l'amirauté
+anglaise[36]: «En me référant à ma lettre du 2 de ce mois relative aux
+renforts destinés à l'escadre de Sa Majesté devant Gibraltar, je dois
+faire connaître à vos seigneuries que la Reine a donné l'ordre que des
+instructions fussent adressées à l'officier qui commande cette escadre
+pour lui prescrire de prendre bien soin de faire savoir aux autorités
+marocaines qu'en envoyant ces forces sur les côtes du Maroc, le
+gouvernement de Sa Majesté n'a pas eu l'intention de prêter aucun appui
+au gouvernement marocain dans sa résistance aux demandes justes et
+modérées de la France, si malheureusement cette résistance devait avoir
+lieu. Afin d'éviter tout malentendu à cet égard, il faudrait expliquer
+clairement que la protection des intérêts anglais doit être le principal
+but de l'escadre; mais le gouvernement de Sa Majesté verrait aussi
+avec plaisir que l'on usât d'une influence quelconque à l'appui
+des propositions raisonnables qui ont été faites par les autorités
+françaises pour terminer les différends qui se sont élevés entre la
+France et le Maroc.»--«Lord Aberdeen ne doute pas, ajoutait M. de
+Sainte-Aulaire, que la mission de son consul n'ait un heureux résultat,
+si aucune circonstance de notre fait ne vient la contrarier; mais il
+regarde l'arrivée de M. le prince de Joinville sur la côte du Maroc
+comme extrêmement inopportune. J'ai combattu son opinion de mon mieux,
+par les moyens que vous développez avec tant de force et d'autorité
+dans votre lettre d'avant-hier. Je viens d'envoyer ladite lettre à lord
+Aberdeen pour qu'il la lise à son loisir.»
+
+[Note 35: Le 17 juin 1844.]
+
+[Note 36: Le 10 juillet 1844.]
+
+Les inquiétudes de lord Aberdeen se seraient bientôt dissipées si, avec
+ma lettre, il avait pu lire aussi celle que M. le prince de Joinville
+lui-même, arrivé avec son escadre en rade de Gibraltar, adressait le
+10 juillet 1844 au ministre de la marine: «Parti d'Oran le 7 au matin,
+disait-il, en même temps que l'escadre, j'ai porté mon pavillon sur _le
+Pluton_ en faisant route directement pour Gibraltar. J'y ai mouillé le
+8 au soir. Le 9, je me suis rendu à Tanger où j'ai reçu à mon bord
+la visite de notre consul général. Ayant écrit pour se plaindre de
+l'agression du 30 mai, M. de Nion a reçu de Sidi-ben-Dris, principal
+ministre de l'empereur du Maroc, une réponse arrogante et offensante, où
+tous les torts sont rejetés sur nos généraux dont on demande qu'il
+soit fait un exemple sévère. La lettre se termine par des menaces: «Les
+clameurs épouvantables des populations réclament la guerre sainte. On
+va expédier des renforts sur la frontière.» Cette lettre, écrite le 22
+juin, a été reçue le 7 juillet. Hier 9, est arrivée une nouvelle dépêche
+de Bouselam-ben-Ali, pacha de Larache, écrite le 7 juillet 1844. Cette
+dépêche, toute différente de celle de Sidi-ben-Dris, exprime le regret
+de l'empereur éclairé par le caïd El-Ghennaouï sur les faits qui se
+sont passés sur la frontière; l'empereur désavoue ces actes, promet
+de remplacer les chefs qui ont trompé sa confiance, et rejette sur les
+contingents irréguliers les actes d'hostilité. La lettre est conçue en
+termes modérés.
+
+«Au milieu de ce conflit de nouvelles contradictoires et de
+renseignements incertains, il est difficile de démêler la vérité. Que
+l'on se prépare à la guerre dans tout le Maroc, le fait ne peut être mis
+en doute; que l'empereur ait bonne volonté d'empêcher la guerre, il est
+permis de le supposer; mais qu'il puisse arrêter l'immense mouvement de
+populations fanatiques, c'est ce qui est au moins incertain. Son intérêt
+l'exige; mais de même que nous sommes fort en peine de savoir au vrai ce
+qui se passe dans son empire, il peut être trompé sur nos intentions
+et être amené, par de perfides conseils, à croire que nous voulons
+renverser son autorité.
+
+«D'une part, le résultat de la mission à Maroc de M. Hay, consul général
+d'Angleterre, de l'autre, les faits qui se passent sur notre frontière,
+me paraissent les seules données exactes sur lesquelles nous puissions
+asseoir une opinion. On peut douter de l'authenticité de toutes les
+correspondances diplomatiques. Peut-être ne sont-elles qu'un moyen de
+gagner du temps pour mieux se préparer à la guerre.... Le Maroc n'est
+pas un pays où l'action du gouvernement soit instantanée; il faut
+laisser au temps le soin de calmer les esprits. Tout ce qu'on fera de
+démonstrations et de menaces, soit par terre, soit par mer, ne pourra
+que servir les projets de nos ennemis.... Pour moi, à moins que le
+maréchal Bugeaud, poussé à bout, ne déclare la guerre, ou à moins
+d'ordres contraires du gouvernement, je suis bien décidé à ne pas
+paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai en sorte que l'on me sache
+dans le voisinage, prêt à agir si la démence des habitants du Maroc nous
+y forçait; mais j'éviterai de donner, par ma présence, un nouvel aliment
+à l'excitation des esprits.
+
+«Un seul cas pourtant me ferait passer par-dessus toutes ces
+considérations; c'est celui où une escadre anglaise viendrait sur les
+côtes du Maroc. Cette escadre est annoncée plus forte que la mienne; si
+elle se borne, comme nous, à jouer, de Gibraltar, un rôle d'observation,
+rien de mieux; mais si elle va sur les côtes du Maroc, je m'y rendrai
+à l'instant. Dans l'intérêt de notre dignité comme dans l'intérêt de
+l'influence que nous devons exercer sur les États limitrophes de nos
+possessions d'Afrique, il est essentiel que cette affaire du Maroc ne
+soit pas traitée sous le canon d'une escadre étrangère.»
+
+Ni la modération, ni la loyauté française et anglaise ne suffirent
+pour arrêter le cours des événements; la mesure du fanatisme chez
+les Marocains et de la patience chez nous était comble; le prince
+de Joinville attendit en vain que le consul d'Angleterre déterminât
+l'empereur du Maroc à nous donner les satisfactions que nous demandions;
+le maréchal Bugeaud s'arrêta en vain deux fois, après avoir châtié
+les incursions des Marocains sur notre territoire. Quoiqu'il eût le
+sentiment du danger de la guerre, l'empereur Abd-el-Rhaman était trop
+ignorant pour en bien apprécier la gravité et trop faible pour résister
+à la passion de son peuple; M. Drummond-Hay n'obtenait de lui aucune
+réponse nette, et les forces marocaines rassemblées dans la province
+d'Ouschda grossissaient tous les jours. Sur terre et sur mer, la guerre
+était inévitable et le seul moyen de vider les questions qui l'avaient
+suscitée. Déterminé par ces faits et par nos instructions, le 6 août
+1844, le prince de Joinville, avec autant de hardiesse dans l'exécution
+qu'il avait montré de patience dans la résolution, attaqua Tanger,
+éteignit le feu de la place et en détruisit les fortifications. Le 14
+août, le maréchal Bugeaud, avec 9,500 hommes de troupes, «faisait à
+Isly, m'écrit le général Trochu, une nouvelle et vraiment magnifique
+application de ses vues sur les effets moraux, et d'un système nouveau
+de marche et de combat très-ingénieusement approprié aux exigences d'une
+situation qui n'avait pas de précédent dans la guerre d'Afrique. Le choc
+d'Isly fut relativement petit; nos pertes furent presque insignifiantes,
+par la raison que la déroute de l'armée marocaine et des contingents
+arabes fut complète et irrémédiable dès la première heure. Mais de bonne
+foi, et en recueillant le souvenir des impressions qui s'échangeaient
+dans le camp, lequel de nous, avant l'événement et dans les proportions
+où il se présentait à nos yeux, eût osé affirmer cet étonnant résultat?»
+
+Vingt-cinq mille cavaliers marocains, en effet, étaient là réunis, avec
+plusieurs bataillons d'infanterie et onze pièces de canon; le maréchal
+s'empara de leur camp, de leur artillerie, de leurs drapeaux, de tout
+leur bagage, y compris la tente et les papiers du fils de l'empereur.
+
+Sur terre, la bataille d'Isly mettait fin à la guerre. Sur mer, le
+lendemain même de cette victoire, le 15 août, le prince de Joinville
+bombardait, à l'extrémité méridionale du Maroc, Mogador, la ville
+favorite d'Abd-el-Rhaman, le principal centre commercial de son empire
+et le siége de sa fortune particulière. Le prince s'emparait, non sans
+une vive résistance marocaine, de la petite île qui ferme l'entrée du
+port, et y établissait une garnison de cinq cents hommes. Sur mer aussi,
+et en neuf jours, la guerre était terminée sous les yeux d'une escadre
+anglaise qui suivait de loin les mouvements de la nôtre.
+
+Que le gouvernement anglais fût ému de ces événements et en ressentît
+un vif déplaisir, rien n'était plus naturel et nous ne pouvions nous en
+étonner; il était le protecteur ordinaire du Maroc; il avait essayé
+de prévenir la guerre en accommodant notre différend avec l'empereur
+Abd-el-Rhaman; il n'y avait pas réussi; la guerre se terminait par
+deux victoires de la France. Quelles seraient les conséquences de ces
+victoires? La question devait s'élever dans les esprits anglais et y
+susciter quelque inquiétude. Sir Robert Peel en conçut d'excessives
+qui dénotaient, de sa part, une fausse appréciation des faits comme des
+personnes, et dont nous aurions eu droit de nous plaindre. Il témoigna
+une double crainte: l'une, que, malgré nos déclarations contraires, nous
+ne prissions possession permanente de quelques parties du territoire
+marocain; l'autre, que nous ne donnassions un grand développement à
+nos forces navales pour les diriger un jour contre l'Angleterre. Il
+se reportait sans cesse à notre première occupation d'Alger et aux
+engagements d'évacuation que, selon lui, la France avait pris à cette
+époque: «Il est trop tard, sans doute, disait-il, pour réclamer de la
+France l'exécution de ces engagements; mais c'est à cause de ce tort
+originel que maintenant le Maroc et Tunis sont en péril; si nous ne
+tenons pas à la France un langage très-décisif, si nous ne sommes pas
+prêts à agir dans l'intérêt de Tunis et du Maroc, ces deux États auront
+le sort de l'Algérie, et deviendront, si ce n'est peut-être de nom, du
+moins en fait, des portions de la France.» Sir Robert accueillait tous
+les renseignements, tous les bruits qui lui parvenaient sur les
+immenses travaux que nous faisions, disait-on, dans tous les ports d'où
+l'Angleterre pouvait être menacée, à Dunkerque, à Calais, à Boulogne,
+à Cherbourg, à Brest, à Saint-Malo. Il se refusait à regarder nos
+assurances pacifiques et amicales comme des garanties suffisantes, et
+il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre se préparât
+promptement et largement à une guerre qui lui paraissait probable et
+prochaine. C'était contre ces dispositions et ces appréhensions du
+premier ministre que lord Aberdeen avait à défendre la politique de la
+paix et de l'entente cordiale avec la France; il le faisait avec une
+habileté parfaitement loyale, à la fois persévérant et doux, équitable
+sans complaisance, opposant aux vaines alarmes de sir Robert Peel une
+appréciation plus juste et plus fine, soit des événements, soit des
+hommes, soit des chances de l'avenir. Quand on s'inquiétait surtout
+de notre attaque sur Mogador et de la garnison établie dans l'îlot
+adjacent: «Les Français, disait-il, se sont déjà placés dans une
+situation très-désavantageuse en déclarant qu'ils ne voulaient d'aucune
+occupation permanente, ni d'aucune conquête. Dire cela à un ennemi,
+c'est l'encourager à continuer la guerre et agir avec grande imprudence.
+Il se peut qu'une telle déclaration ait été nécessaire pour satisfaire
+l'Angleterre; mais, sans cela, elle ne saurait être justifiée. On
+reconnaîtra, j'espère, que l'occupation de l'îlot de Mogador était
+indispensable pour l'attaque sur la place, et on ne le retiendra pas
+plus longtemps que ne l'exige le blocus. Les Français ont déjà beaucoup
+fait en mutilant leurs moyens d'hostilité effective; nous ne pouvons
+guère attendre, quand ils font une attaque, qu'ils se privent de ce
+qui est nécessaire pour qu'elle réussisse. Je persiste à croire qu'ils
+seraient charmés d'amener l'empereur à accepter leurs conditions, en
+renonçant à tout projet d'occupation ou de conquête sur la côte du
+Maroc, et je ne désespère nullement que les choses ne finissent ainsi.»
+
+Lord Aberdeen était de ceux qui ont l'esprit assez haut pour ne pas
+se laisser ballotter par tous les vents qui soufflent en bas, et assez
+ferme pour attendre que le cours des choses leur donne raison.
+
+Je n'ignorais pas et je ne pouvais ignorer l'humeur et les méfiances
+de sir Robert Peel, écho de celles dont les journaux anglais étaient
+pleins. Je ne voulus pas m'en taire, ni en laisser ignorer ma surprise:
+«Que s'est-il donc passé de nouveau et d'inattendu, écrivis-je à M. de
+Jarnac[37], qui ait pu exciter à Londres l'émotion, les appréhensions,
+je ne veux pas dire les méfiances qui se manifestent autour de vous? Le
+gouvernement anglais connaît depuis longtemps nos griefs contre le Maroc
+et nos demandes de satisfaction. Nous les lui avons communiqués dès
+le début de l'affaire. Il les a trouvés justes et modérés. Avant de
+recourir à la force, nous avons épuisé les moyens de conciliation. Nous
+avons tardé, sur terre et sur mer, aussi longtemps qu'il était possible
+de tarder. Sur terre, le maréchal Bugeaud est resté plusieurs fois dans
+nos limites après avoir repoussé et châtié les agressions marocaines.
+Sur mer, M. le prince de Joinville a attendu, de délai en délai,
+la réponse à notre _ultimatum_ et le retour de M. Hay. Nous n'avons
+commencé la guerre que lorsqu'il a été évident que les Marocains ne
+cherchaient qu'à gagner du temps pour s'y préparer de leur côté, et pour
+atteindre l'époque de l'année où il nous serait impossible, à nous, de
+la leur faire efficacement, par mer comme par terre, avec nos vaisseaux
+comme avec nos régiments. Cette intention a été évidente, du côté de la
+mer, par les réponses incomplètes, dilatoires, faites à nos demandes et
+rapportées par M. Hay; du côté de la terre, par le rassemblement, sur
+notre frontière, de forces marocaines de plus en plus nombreuses et
+animées. Est-ce pour faire la paix que le fils de l'empereur est
+arrivé aux environs d'Ouschda avec plus de vingt mille chevaux et tout
+l'appareil militaire possible, faisant prêcher, dans son camp même, la
+guerre sainte, et envoyant ses cavaliers attaquer les avant-postes de
+notre camp de Lalla-Maghrania? Sidi-ben-Hamida, dans ses pourparlers
+pacifiques avec le maréchal Bugeaud, et Sidi-ben-Dris, dans ses
+réponses confuses et évasives à M. de Nion et à M. Hay, n'ont évidemment
+voulu que gagner du temps et nous en faire perdre. Nous agissons
+modérément et loyalement, mais sérieusement. Le but que nous avons
+annoncé dès le premier moment, et que nous avons bien droit de
+poursuivre, car il n'est autre que la sécurité de notre propre
+territoire, nous voulons l'atteindre effectivement, et nous ne pouvons
+nous payer de paroles et d'apparences. Pas plus aujourd'hui qu'avant
+l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun projet, aucune idée
+d'occupation permanente sur aucune partie du territoire marocain,
+sur aucune des villes de la côte. Nos succès ne changeront rien à nos
+intentions, n'ajouteront rien à nos prétentions; mais nous ne pouvons
+renoncer à aucun des moyens légitimes de la guerre, à aucune des
+conditions nécessaires de son efficacité. L'Angleterre, en 1840, a
+débarqué des _marines_ en Syrie; ils y ont occupé des villes; ils y sont
+restés longtemps. Nous ne nous en sommes ni étonnés, ni plaints; nous
+avons seulement demandé que l'occupation ne fût que temporaire. On
+n'aura pas même besoin aujourd'hui de nous faire cette demande, car nous
+n'occupons, et nous n'aurons, j'espère, besoin d'occuper aucune ville du
+Maroc. Mais nous sommes en droit de réclamer la confiance que nous avons
+témoignée.»
+
+[Note 37: Les 25 et 27 août 1844.]
+
+La victoire est une situation commode, car elle permet la sagesse avec
+dignité. Nous avions, dès le début, hautement déclaré nos motifs de
+guerre et nos conditions de paix; nous résolûmes de n'y rien changer.
+Bien des gens nous conseillaient plus d'exigence, l'occupation prolongée
+de quelques villes marocaines, une forte indemnité pour les frais de la
+guerre; nous écartâmes ces idées; non par une générosité inconsidérée et
+parce que la France était, comme on le dit alors, assez riche pour payer
+sa gloire, mais par des raisons plus sérieuses. «Quant aux conditions de
+la paix, écrivait le 3 septembre 1844 le maréchal Bugeaud à M. le prince
+de Joinville, je serais moins rigoureux que vous, pour ne pas ajouter
+de nouvelles difficultés à celles qui existent et qui sont déjà assez
+grandes. Si nous n'avions pas à côté de nous la jalouse Angleterre, je
+crois que nous pourrions tout obtenir à cause des succès déjà réalisés,
+et parce que l'empire du Maroc est fort peu en état de faire la guerre,
+tant il est désorganisé et indiscipliné. Mais, dans notre situation
+vis-à-vis de nos voisins ombrageux, nous devons nous montrer faciles. Je
+ne demanderais donc pas que l'empereur payât les frais de la guerre,
+ni qu'il nous livrât Abd-el-Kader; j'ai la conviction que l'empereur
+s'exposerait plutôt à continuer une mauvaise guerre que de donner
+un seul million; je sais qu'il est sordidement intéressé. Quant à
+Abd-el-Kader, il ne pourrait pas le livrer sans se faire honnir par
+tout son peuple; contentons-nous d'exiger qu'il soit placé dans une des
+villes de la côte de l'Océan, et que l'on s'oblige à ne pas le laisser
+reporter la guerre à la frontière.»
+
+Une considération, plus pressante encore peut-être, s'ajoutait à ces
+motifs: les hésitations et les revers d'Abd-el-Rhaman avaient gravement
+compromis, parmi les populations marocaines, son pouvoir et même son
+trône; autour de lui, on conspirait contre lui; sur divers points de
+ses États, des séditions éclataient, des tribus guerrières s'engageaient
+dans une sauvage indépendance. Un autre péril encore se laissait
+entrevoir; après la bataille de l'Isly, Abd-el-Kader avait manifesté
+son indignation d'une défaite qu'il imputait à la mollesse impériale; et
+l'idée qu'empereur lui-même il eût opposé et il opposerait aux chrétiens
+une résistance bien plus efficace, se répandait dans l'empire. Nous
+avions un intérêt évident à ne pas ébranler davantage Abd-el-Rhaman
+chancelant; car sa chute nous eût mis en présence d'un peuple livré
+à une anarchie passionnée, et peut-être aux mains d'un chef bien plus
+redoutable. Nous trouvions, dans un grand acte de modération conforme
+à notre politique générale en Europe, plus de sécurité pour notre
+établissement en Afrique. M. le prince de Joinville partagea pleinement
+cet avis et j'adressai au duc de Glücksberg et à M. de Nion, chargés de
+suivre, de concert avec lui, la négociation de la paix, les instructions
+suivantes:
+
+«Les succès éclatants que viennent de remporter nos forces de terre et
+de mer, dans la lutte engagée entre nous et le Maroc, n'ont rien changé
+aux intentions que le gouvernement du Roi avait manifestées avant le
+commencement de cette lutte. Ce que nous demandions alors comme la
+condition nécessaire du rétablissement des relations amicales entre les
+deux États, et comme la seule garantie propre à nous assurer contre le
+retour des incidents qui ont troublé ces relations, nous le demandons
+encore aujourd'hui sans y rien ajouter; car le but que nous nous
+proposons est toujours le même, et aucune vue d'agrandissement ne
+se mêle à notre résolution bien arrêtée de ne pas permettre
+qu'on méconnaisse les droits et la dignité de la France. Que les
+rassemblements extraordinaires de troupes marocaines formés sur notre
+frontière, dans les environs d'Ouschda, soient immédiatement dissous;
+qu'un châtiment exemplaire soit infligé aux auteurs des agressions
+commises, depuis le 30 mai, sur notre territoire; qu'Abd-el-Kader soit
+expulsé du territoire marocain et n'en reçoive plus désormais aucun
+appui ni secours d'aucun genre; enfin, qu'une délimitation complète
+et régulière de l'Algérie et du Maroc soit arrêtée et convenue,
+conformément à l'état de choses reconnu du Maroc lui-même à l'époque
+de la domination des Turcs à Alger, rien ne s'opposera plus au
+rétablissement de la paix. La cour du Maroc, après tous les torts
+qu'elle a eus envers nous, ne s'attend peut-être pas à une pareille
+modération de notre part. Pour lui en donner une preuve éclatante et
+pour lui fournir l'occasion d'y répondre en acceptant immédiatement nos
+propositions, le roi vous ordonne, Messieurs, de vous transporter devant
+Tanger, à bord de l'un des vaisseaux de notre escadre, et de faire
+remettre aux autorités de cette place une lettre adressée à l'empereur,
+dans laquelle vous lui annoncerez que, s'il accepte purement et
+simplement les conditions de notre _ultimatum_ que je viens de rappeler,
+vous êtes encore autorisés à traiter sur cette base.
+
+«Il est bien entendu que cette démarche n'aurait point pour effet de
+suspendre les hostilités, et que nos armées de terre et de mer seraient
+libres de poursuivre leurs opérations jusqu'à ce que l'empereur eût
+adhéré à nos offres.»
+
+Avant que ces instructions fussent parvenues à leur adresse et trois
+jours seulement après celui où elles avaient été adoptées à Paris,
+Sidi-Bouselam, pacha des provinces septentrionales du Maroc et confident
+intime de l'empereur, écrivait de Tanger[38] à M. de Nion: «Nous vous
+faisons savoir que, comme les préliminaires des conférences s'étaient
+passés entre vous et la cour de Sa Majesté, lorsque vous résidiez dans
+ce port de Tanger, nous nous adressons à vous, vu que Sa Majesté vient
+de nous charger d'accorder les quatre demandes que vous aviez formulées
+contre elle. Si c'est encore vous qui êtes celui qui doit entretenir les
+relations de la France avec notre heureuse cour, venez nous trouver pour
+que nous terminions en nous abouchant, car notre glorieux maître n'a
+point cessé d'être en paix avec votre gouvernement, sur le même pied que
+ses ancêtres. Si c'est, au contraire, un autre que vous qui est chargé
+de porter la parole, donnez-lui connaissance de cette lettre pour qu'il
+puisse se rendre auprès de nous dans l'heureux port de Tanger, afin de
+conférer ensemble sur un pied amical.»
+
+[Note 38: Le 3 septembre 1844.]
+
+En me communiquant aussitôt cette initiative pacifique des Marocains, le
+duc de Glücksberg et M. de Nion ajoutaient: «M. le prince de Joinville
+a pensé qu'avant d'aller plus avant, il était prudent de s'assurer de
+la nature de ces pleins pouvoirs dont Sidi-Bouselam se disait muni.
+En conséquence, M. Warnier, l'interprète de S. A. R. et M. Fleurat,
+interprète du consulat, vont partir ce soir pour Tanger; ils porteront
+notre réponse. Elle sera courte; il n'entre pas dans notre pensée de
+repousser une première démarche qui, si elle est sérieuse, devient à
+l'instant très-importante. Nous prenons donc acte de cette lettre; mais
+nous indiquons au pacha que quelques éclaircissements sont nécessaires
+et que M. Warnier va les lui demander. Si le retour de celui-ci éclaircit
+tous nos doutes, l'intention du prince est de nous accompagner, ou de
+nous faire partir pour Tanger avec ses instructions.»
+
+Le surlendemain, MM. Warnier et Fleurat revinrent de Tanger à Cadix
+apportant au prince de Joinville cette lettre de Sidi-Bouselam[39]:
+«Louanges à Dieu l'unique! L'agent de la cour très-élevée par Dieu,
+Bouselam-ben-Ali,--que Dieu lui pardonne dans sa miséricorde!--à
+l'amiral des vaisseaux de guerre français, le fils de l'empereur, le
+prince de Joinville;--nous nous informons avec empressement de l'état
+de votre santé, et nous faisons également des voeux pour la conservation
+des jours de notre maître le vénéré. J'atteste par ces présentes que
+j'ai entre les mains l'ordre de l'empereur de faire la paix avec vous.»
+
+[Note 39: Du 7 septembre 1844.]
+
+Partis immédiatement de Cadix avec M. le prince de Joinville, MM. de
+Nion et de Glücksberg m'écrivirent le lendemain 10 septembre 1844, en
+rade de Tanger et à bord du _Suffren_:
+
+«Nous sommes arrivés ce matin en rade de Tanger. Le consul général de
+Naples, M. de Martino, s'est transporté immédiatement à notre bord, et
+nous a fait savoir que l'impatience était grande dans la ville, et que
+Sidi-Bouselam attendait avec anxiété notre arrivée et les communications
+que nous avions à lui faire. Suivant nos conventions, il nous annonçait
+la prochaine arrivée du gouverneur de la ville, le caïd Ben-Abbou, qui
+vint, accompagné du capitaine du port, à bord du _Suffren_. Ben-Abbou
+répéta à S. A. R. que l'empereur attendait de lui la paix, et que
+son plénipotentiaire Bouselam était prêt à la signer. Il se retira,
+évidemment flatté de la réception qui lui avait été faite. Peu de
+moments après, M. Warnier se rendit auprès du pacha, porteur de la
+convention concertée et rédigée entre nous, approuvée par le prince et
+dont Votre Excellence trouvera ci-joint une copie. M. Warnier avait pour
+instructions de la présenter au pacha et de lui demander, sans tolérer
+ni accepter aucune discussion, s'il était prêt, en vertu des pouvoirs
+qu'il tenait de l'empereur, à y apposer sa signature. La réponse du
+pacha fut affirmative. Un signal nous le fit savoir. Nous nous rendîmes
+immédiatement à terre où le corps consulaire nous attendait déjà. Nous
+y fûmes également reçus par le gouverneur de la ville et une garde
+d'honneur qui nous conduisirent à la Casba où nous fûmes introduits dans
+l'appartement impérial, auprès de Sidi-Bouselam, qui était accompagné du
+premier administrateur de la douane, homme qui a joué un rôle politique
+de quelque importance dans les derniers événements. Après avoir échangé
+quelques paroles de courtoisie, nous avons demandé au pacha s'il était
+en effet disposé à signer le traité que nous lui avions fait soumettre.
+Il désira quelques explications sur la nature de l'engagement que
+l'article 7 impose à son gouvernement, et se montra satisfait de nos
+réponses. A notre tour, nous avons insisté sur l'urgence des mesures
+relatives à la convention pour la délimitation des frontières des deux
+États, dont le principe est consacré dans l'article 5. Nous lui avons
+rappelé les dispositions que la bienveillance et la générosité de S. A.
+R. lui dictaient quant à l'évacuation de l'île de Mogador, et nous lui
+avons fait savoir qu'aussitôt après la signature de la convention, le
+consulat général serait réinstallé, et que la gestion en serait confiée
+à M. Mauboussin jusqu'à l'échange des ratifications. Il resta convenu
+alors qu'aussitôt que le pavillon français serait hissé de nouveau sur
+la maison consulaire, il serait salué de vingt et un coups de canon
+par la ville, et que le vaisseau amiral rendrait le salut. Nous avons
+procédé immédiatement à la signature de la convention; un texte français
+et un texte arabe, dûment signés et scellés, sont restés entre les mains
+de Sidi-Bouselam; les deux autres instruments seront portés à Paris par
+M. de Glücksberg.»
+
+Le traité était exactement conforme à notre _ultimatum_, et les articles
+ajoutés n'avaient pour but que d'assurer la stricte exécution de ses
+dispositions.
+
+Cet acte fut, dans la session suivante[40], l'objet des attaques
+ordinaires de l'opposition. On nous reprocha de n'avoir pas exigé
+davantage, de n'avoir pas imposé au Maroc une forte indemnité de guerre,
+de n'avoir pas pris contre Abd-el-Kader des garanties plus efficaces.
+On se félicitait de la victoire; on se félicitait de la paix; mais on
+maudissait la négociation. Le maréchal Bugeaud, présent à la Chambre des
+députés, avait ressenti quelque humeur de n'avoir pas joué, dans cette
+négociation, un plus grand rôle; le cours rapide des événements
+l'avait naturellement portée à Tanger et entre les mains des agents
+diplomatiques qui en étaient et en devaient être naturellement chargés.
+Avant d'arriver à Paris, le maréchal m'avait franchement témoigné ses
+regrets, et ses conversations dans la Chambre en avaient porté quelque
+empreinte. L'opposition essaya d'exploiter, contre le cabinet, ce
+sentiment de l'un des vainqueurs; le maréchal, qui avait un peu oublié
+la lettre qu'il avait écrite le 3 septembre au prince de Joinville, s'en
+expliqua avec une loyauté parfaite, déclarant que, les événements et ses
+propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression, et
+le portaient à penser que le cabinet avait agi sagement en ne
+demandant au Maroc ni indemnité de guerre, ni d'autres garanties contre
+Abd-el-Kader qui auraient imposé à l'armée d'Afrique une trop lourde
+tâche sans être probablement plus efficaces. On nous accusait surtout
+d'avoir fait la paix, une paix trop prompte et trop facile, par
+faiblesse envers l'Angleterre et pour apaiser sa mauvaise humeur. Je
+me récriai avec un sincère mouvement de surprise: «Comment, dis-je, il
+existe à nos portes un État depuis longtemps spécialement protégé par la
+Grande-Bretagne, en face duquel, à quelques lieues de ses côtes, elle
+a l'un de ses principaux, de ses plus importants établissements.
+Nous avons fait la guerre à cet État; nous l'avons faite malgré les
+appréhensions qu'elle inspirait à la Grande-Bretagne, appréhensions
+fondées sur des intérêts légitimes et impossibles à méconnaître.
+Non-seulement nous avons fait la guerre, mais nous avons attaqué, en
+face de Gibraltar, la place même qui alimente Gibraltar; nous avons
+détruit ses fortifications; quelques jours après, nous sommes allés
+détruire la principale ville commerciale du Maroc, avec laquelle surtout
+se fait le commerce de la Grande-Bretagne. Nous avons fait tout cela en
+face des vaisseaux anglais qui suivaient les nôtres pour assister à nos
+opérations et à nos combats. Et l'on nous dit que, dans cette affaire,
+nous nous sommes laissés gouverner par la crainte de l'Angleterre, par
+les intérêts de l'Angleterre! En vérité, messieurs, jamais les faits,
+jamais les actes n'avaient donné d'avance un plus éclatant démenti à une
+telle inculpation. Ce que je m'attendais à entendre à cette tribune, et
+ce que j'y porterai moi-même, c'est la justice rendue à la loyauté, à la
+sagesse avec lesquelles le gouvernement anglais a compris les motifs
+de notre conduite et les nécessités de notre situation. Il a compris,
+reconnu, proclamé que les griefs de la France contre le Maroc étaient
+justes, que les demandes de la France au Maroc étaient modérées.
+Non-seulement il l'a reconnu, mais il l'a dit au Maroc; il lui a
+officiellement notifié que, s'il ne nous donnait pas satisfaction, il
+ne devait compter, en aucune façon, sur l'appui direct ou indirect de
+l'Angleterre. Le gouvernement anglais a ordonné à ses agents militaires
+et diplomatiques d'employer leur influence que le Maroc reconnût les
+griefs de la France, et acceptât les conditions que lui faisait la
+France. Voilà ce qui s'est passé entre les deux gouvernements; rien de
+moins, rien de plus. La conduite du gouvernement français dans cette
+affaire a été ce qu'elle devait être, ce dont il ne doit pas se faire un
+mérite, ce dont personne ne peut lui faire un mérite; elle a été pleine
+d'indépendance et de préoccupation des intérêts français. La conduite du
+gouvernement anglais a été pleine de loyauté, de sagesse, de sincérité.
+Je saisis avec empressement cette occasion de lui rendre cette justice
+qui lui est due, et dont l'une des pièces, déposées sur le bureau de
+la Chambre, est une éclatante preuve: qu'on lise la dépêche de lord
+Aberdeen aux lords de l'Amirauté[41], transmise aux officiers de
+l'escadre anglaise, et qu'on se demande si jamais paroles ont été plus
+loyales et plus dignes d'un allié.»
+
+[Note 40: En janvier 1845.]
+
+[Note 41: En date du 10 juillet 1844. Voyez dans ce volume à la page
+158.]
+
+Dans l'une et l'autre Chambre la conviction fut entière; tous les
+amendements qui avaient pour but d'effacer ou d'affaiblir l'approbation
+exprimée dans les projets d'adresse furent rejetés; pairs et députés
+déclarèrent formellement que, dans cette affaire, prince et ministres,
+gouvernement et armée, généraux et soldats avaient fait leur devoir,
+et que «l'Algérie avait vu sa sécurité affermie par notre puissance et
+notre modération.»
+
+Une question importante restait à vider, la délimitation des territoires
+algérien et marocain promise par l'article 5 du traité. Je me concertai
+avec le maréchal Soult pour que cette mission fût confiée à un homme
+capable de comprendre à la fois la guerre et la politique, et déjà
+éprouvé dans les affaires de l'Algérie. Notre choix s'arrêta sur le
+général comte de la Rue, vaillant officier et homme du monde, ferme et
+prudent, habile à démêler et à déjouer les ruses ennemies, et sachant
+faire, dans sa propre conduite, la juste part de l'adresse et de
+la franchise. Nous lui donnâmes pour agent intime, avec le titre
+d'interprète général, M. Léon Roches, naguère prisonnier d'Abd-el-Kader;
+hardi, sagace et infatigable, il avait acquis, dans les périlleuses
+aventures de sa vie, une rare habileté à traiter avec les musulmans, et
+m'était vivement recommandé par le maréchal Bugeaud. Le général de la
+Rue reçut, les 10 et 14 janvier 1845, les instructions du ministre de la
+guerre et les miennes, et partit aussitôt pour sa mission. Il passa deux
+mois à examiner la frontière occidentale de l'Algérie, à s'entretenir
+avec les chefs des tribus éparses sur le territoire, et à débattre avec
+les plénipotentiaires marocains la ligne de démarcation indiquée par
+les traditions locales et possible à définir entre les deux États.
+La négociation aboutit à un traité qui détermina les limites de notre
+domination, non-seulement dans le Tell, mais jusque dans le désert où, à
+aucune époque, aucune délimitation entre la régence d'Alger et le Maroc
+n'avait existé: «Il y a quatre ans, m'écrivait le général de la Rue[42],
+le vieux général turc Mustapha-ben-Ismaël, consulté à cet effet, avait
+fait dresser une carte de la frontière (cette carte, très-curieuse,
+existe au ministère de la guerre), et, arrivé à Koudiat-el-Debbagh, il
+s'était arrêté, disant:--Le pays au delà ne peut se délimiter; c'est
+le pays des fusils.» Le traité fut signé le 18 mars 1845, à
+Lalla-Maghrania, précisément sur le territoire qui nous était naguère
+contesté. «C'est un résultat important, j'ose l'espérer, m'écrivit le
+général de la Rue[43], d'avoir fait accepter toutes nos conditions, et
+surtout, pour l'effet produit sur toutes ces populations, d'avoir
+amené les plénipotentiaires marocains jusque sous le canon du fort de
+Lalla-Maghrania, pour y signer le partage du territoire, et mieux
+encore celui de populations musulmanes, entre un empereur chrétien et
+un empereur musulman. Je garantis à Votre Excellence qu'il n'est pas un
+seul membre de l'opposition, dans nos tribus, qui osât dire aujourd'hui
+que la France n'est pas une grande et forte nation, imposante au dehors
+et maîtresse chez elle.»
+
+[Note 42: Le 18 mars 1845.]
+
+[Note 43: Le 22 mars 1845.]
+
+Les Marocains partageaient, à cet égard, le sentiment du général
+français, et le traité leur parut si avantageux pour nous, que
+l'empereur Abd-el-Rhaman en refusa, pendant trois mois, la ratification;
+ce fut seulement le 20 juin suivant, après nos déclarations
+comminatoires portées deux fois par M. Léon Roches au pacha
+Sidi-Bouselam, qu'il se décida à la donner.
+
+Dès le début de sa mission et avant son propre succès, le général de
+la Rue avait été frappé du grand effet de la guerre récente et de la
+négociation qui l'avait terminée; il m'écrivait le 22 février 1845:
+«Notre situation vis-à-vis de nos tribus et des Marocains est bonne.
+Ils reconnaissent notre supériorité et la puissance de nos forces
+militaires. L'expulsion d'Abd-el-Kader de l'Algérie, l'invincible sultan
+du Maroc battu, son armée dispersée ont frappé l'imagination des Arabes;
+ils disent que Dieu est décidément pour nous, puisque nous sommes les
+plus forts. Cette impression est déjà répandue, même dans les tribus les
+plus éloignées; à ce point qu'un marabout vénéré au désert disait hier:
+«Je ne veux ni pouvoirs, ni honneurs, ni richesses; j'ai assez de tout
+cela; ce que je voudrais, ce qui ajouterait à l'illustration de ma
+famille, ce serait de recevoir une lettre du grand sultan de France
+à qui Dieu donne la victoire.»--«Sur plusieurs points de la province
+d'Oran, ajoutait le général de la Rue, les tribus offrent de souscrire
+des sommes de 25, 30 à 40,000 francs pour qu'on établisse des barrages
+sur leurs rivières pour irriguer leurs champs, comme le général
+Lamoricière vient d'en faire construire un sur le Sig, qui arrose et
+fertilise dix-neuf mille hectares de terres labourables. Je viens de
+voir aussi des tribus offrir au général Lamoricière de souscrire pour
+fonder un journal arabe qui leur apporte les nouvelles et comment on
+doit s'y prendre pour bien faire. Sans nul doute, monsieur le ministre,
+ce serait une chose éminemment utile pour éclairer ces gens-là et
+éteindre peu à peu leur fanatisme en affaiblissant l'influence de
+leurs marabouts; mais la rédaction d'une semblable feuille devrait
+être confiée à un homme bien habile et dirigé par des autorités
+bien clairvoyantes. Un journal, _un seul_ journal arabe, serait un
+très-puissant moyen de compléter notre domination et la soumission des
+tribus; oeuvre si glorieusement accomplie par l'armée et qu'elle seule
+devrait perfectionner, à l'exclusion des écoliers ignorants et des vieux
+administrateurs tarés qu'on nous a trop souvent envoyés en Afrique pour
+tout entraver et tout déconsidérer.»
+
+Pendant que les négociateurs de la paix se félicitaient de ces
+résultats, les deux héros de la guerre, Abd-el-Kader et le maréchal
+Bugeaud la recommençaient en Algérie, comme ne tenant plus nul compte,
+l'un de ses défaites, l'autre de ses victoires. Dans les grandes
+entreprises, la persévérance dans l'espérance et dans le travail est la
+première des qualités humaines; Abd-el-Kader et le maréchal Bugeaud la
+possédaient l'un et l'autre à un degré rare. Abd-el-Kader eût pu
+rester en sûreté, avec sa _deira_, sur le territoire du Maroc, dans les
+montagnes du Riff où il s'était réfugié; le traité du 10 septembre
+1844 lui avait enlevé l'appui actif, non la tolérance sympathique des
+Marocains, et, malgré ce traité, l'empereur Abd-el-Rhaman n'avait ni la
+ferme volonté, ni probablement le pouvoir de l'expulser par la force
+de ses États. De son côté, le maréchal Bugeaud, créé duc d'Isly, avait,
+quelques mois après sa victoire, envoyé au maréchal Soult sa démission
+et demandé un successeur. Au premier aspect, le moment lui avait paru
+opportun pour rentrer sous sa tente; il se croyait en outre, de la
+part du ministre et du ministère de la guerre, l'objet d'une hostilité
+sourdement acharnée: «J'ai la conviction, m'écrivait-il[44], que M. le
+maréchal Soult a l'intention de me dégoûter de ma situation pour me la
+faire abandonner. Cette pensée résulte d'une foule de petits faits et
+d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour mes idées, pour mes
+propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de l'engagement,
+pris devant le Conseil, de demander 500,000 francs pour un essai de
+colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou à peu près; il
+suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le contraire, et
+le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence que moi sur
+l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans tous les temps,
+les succès des généraux ont augmenté leur crédit; le mien a baissé dans
+la proportion du progrès des affaires de l'Algérie. Je ne puis être
+l'artisan de la démolition de ce que je puis sans vanité appeler mon
+ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans
+laquelle on s'engage au pas accéléré. Extension intempestive, ridicule,
+insensée, de toutes les choses civiles; amputation successive de l'armée
+et des travaux publics pour couvrir les folles dépenses d'un personnel
+qui suffirait à une population dix fois plus forte; voilà le système. Je
+suis fatigué de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre
+des bureaux inspirés par le journal _l'Algérie_. Je veux reprendre mon
+indépendance pour exposer mes propres idées au gouvernement et au pays.
+Le patriotisme me le commande puisque j'ai la conviction qu'on mène mal
+la plus grosse affaire de la France.»
+
+[Note 44: Le 30 juin 1845.]
+
+Ni le maréchal Bugeaud, ni Abd-el-Kader ne cédèrent, l'un à ses
+déplaisirs, l'autre à ses revers; ils étaient voués, l'un et l'autre, à
+une idée et à une passion souveraines; l'un voulait chasser les Français
+de l'Algérie; l'autre voulait les y établir; ils s'empressèrent tous
+deux, l'un de rentrer, l'autre de rester sur le théâtre de leur oeuvre.
+Abd-el-Kader reprit ses courses rapides et imprévues à travers les
+provinces d'Oran et d'Alger, depuis les côtes de la mer jusqu'au fond du
+désert, remuant partout les tribus, tantôt s'alliant avec ceux de leurs
+chefs naturels qu'il trouvait fidèles à leur cause commune, Bou-Maza,
+Mohammed-Ben-Henni, Bel-Cassem, tantôt travaillant à décrier les chefs
+qu'il ne dominait pas, et à les remplacer par ses amis. D'autre part, de
+bonnes paroles du roi et «une phrase amicale qui terminait une lettre du
+maréchal Soult,» décidèrent le maréchal Bugeaud à retirer sa démission;
+et dans l'automne de 1844 à 1845, le gouverneur général de l'Algérie
+était rentré en lutte avec des insurrections locales, partielles,
+décousues, mais vives et partout suscitées ou soutenues par son
+infatigable adversaire.
+
+Dans l'une de ces insurrections, celle des tribus du Dahra, entre le
+cours du Chéliff et la mer, un incident qui a fait du bruit fournit au
+maréchal Bugeaud l'occasion de déployer une qualité aussi essentielle
+dans la vie militaire que dans la vie politique, la ferme fidélité à
+ses agents; et il y trouva en même temps, contre le maréchal Soult, un
+nouveau motif d'humeur. Le colonel Pélissier avait été chargé par le
+gouverneur général de dompter une tribu jusque-là insoumise, celle des
+Ouled-Riah, dont le territoire offrait des grottes vastes et profondes
+où les Arabes, en cas de péril, avaient coutume de se réfugier. Dans
+le cours de la lutte contre la colonne française, les Arabes se
+réfugièrent, en effet, dans l'une de ces grottes: le colonel Pélissier
+les fit sommer d'en sortir, leur promettant la vie et la liberté, à la
+seule condition qu'ils remettraient leurs armes et leurs chevaux. Ils
+s'y refusèrent. Le colonel insista de nouveau et à plusieurs reprises,
+leur faisant répéter l'assurance que nul d'entre eux ne serait conduit
+prisonnier à Mostaganem, et qu'une fois la caverne évacuée, ils seraient
+libres de se retirer chez eux. Ils demandèrent que d'abord les troupes
+françaises s'éloignassent. A son tour, le colonel Pélissier repoussa
+cette condition; l'entrée de la grotte fut comblée de bois et de
+fascines; on déclara aux Arabes que, s'ils persistaient, on y mettrait
+le feu; ils persistèrent et tirèrent eux-mêmes sur quelques-uns d'entre
+eux qui tentaient de s'échapper. Le feu fut mis en effet. «Longtemps
+avant le jour, le colonel fit suspendre le jet des fascines. Un
+émissaire fut de nouveau envoyé. Il revint avec quelques hommes
+haletants qui firent comprendre l'étendue du malheur. On put alors
+extraire de la grotte une cinquantaine d'Arabes; mais l'état de
+l'atmosphère à l'intérieur força de suspendre ce travail qui ne put être
+repris qu'au point du jour. On put recueillir 110 individus. Plus de 500
+avaient trouvé la mort dans la caverne.»
+
+Le rapport du colonel Pélissier au maréchal Bugeaud se terminait par ces
+paroles: «Ce sont là, monsieur le maréchal, de ces opérations que l'on
+entreprend quand on y est forcé, mais que l'on prie Dieu de n'avoir
+jamais à recommencer.»
+
+Ce lamentable récit produisit partout la plus douloureuse impression.
+Les journaux en retentirent. La session touchait à son terme; la Chambre
+des députés n'avait plus de séances; mais la Chambre des pairs se
+réunissait encore, et le prince de la Moskowa interpella le ministre
+de la guerre sur le fait ainsi raconté. Le maréchal Soult manqua, dans
+cette occasion, de sa présence d'esprit et de son autorité accoutumées;
+il exprima, en quelques paroles embarrassées, un blâme froid et timide,
+livrant le colonel Pélissier sans satisfaire ceux qui l'attaquaient.
+Le maréchal Bugeaud ressentit vivement cet abandon et n'eut garde
+de l'imiter: «Je regrette, monsieur le maréchal, écrivit-il au
+ministre[45], que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif aucun, la
+conduite de M. le colonel Pélissier; je prends sur moi la responsabilité
+de son acte; si le gouvernement jugeait qu'il y a justice à faire, c'est
+sur moi qu'elle doit être faite. J'avais ordonné au colonel Pélissier,
+avant de nous séparer à Orléansville, d'employer ce moyen à la dernière
+extrémité; et, en effet, il ne s'en est servi qu'après avoir épuisé
+toutes les ressources de la conciliation. C'est à bon droit que je
+puis appeler _déplorables_, bien que le principe en soit louable, les
+interpellations de la séance du 11. Elles produiront sur l'armée un bien
+pénible effet qui ne peut que s'aggraver par les déclamations furibondes
+de la presse.... Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il
+faut que les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont
+prouvé qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci même est
+impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intérêts. Par une
+rigoureuse philanthropie on éterniserait la guerre d'Afrique, ou tout
+au moins l'esprit de révolte, et alors on n'atteindrait même pas le but
+philanthropique.»
+
+[Note 45: Les 14 et 18 juillet 1845.]
+
+On pouvait contester les raisons du maréchal Bugeaud; on pouvait
+les trouver insuffisantes; en présence de pareils faits, le cri de
+l'humanité est légitime et doit se faire entendre, même à ceux qui, dans
+une situation compliquée et urgente, n'ont pas cru devoir lui obéir;
+mais le maréchal Bugeaud tint, dans cette circonstance, l'attitude et le
+langage qui convenaient à un chef de gouvernement et d'armée. S'il avait
+eu en ce moment sous les yeux _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ de
+M. Thiers, il aurait pu rappeler un fait qu'à coup sûr le maréchal
+Soult n'avait pas oublié. Dans la glorieuse bataille d'Austerlitz, une
+division russe fut arrêtée dans un mouvement de retraite par la division
+française du général Vandamme; des étangs glacés lui offraient seuls un
+passage. «Alors tous les Russes ensemble se jettent vers ces étangs
+et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre les étangs,
+affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut résister au poids
+des hommes, des chevaux, des canons; elle fléchit en quelques points
+sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur quelques autres et
+offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en foule. Napoléon, arrivé
+sur les pentes du plateau de Pratzen, vers les étangs, aperçoit le
+désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait tirer à boulet, par une
+batterie de la garde, sur les parties de la glace qui résistent encore,
+et achève la ruine des malheureux qui s'y étaient réfugiés. Près de deux
+mille trouvent la mort sous cette glace brisée[46].»
+
+[Note 46: _Histoire du Consulat et de l'Empire,_ t. VI, p. 326.]
+
+L'empereur Napoléon était plus heureux que le colonel Pélissier: il
+n'avait à côté de lui, en 1805, ni tribune ni presse pour trouver
+barbares ses procédés de guerre et personne au-dessus de lui pour le
+désavouer.
+
+Quelque diverse qu'eût été, dans ce triste incident, l'attitude des deux
+maréchaux qui présidaient au gouvernement de l'Algérie il y avait entre
+eux des dissentiments plus profonds et plus difficiles à concilier. J'ai
+dit que le maréchal Bugeaud avait, quant à l'Algérie, deux idées fixes,
+la complète soumission des Arabes dans toute l'étendue de la Régence
+et la colonisation par l'armée. Il avait, dès 1838, manifesté et même
+rédigé en articles législatifs ses vues sur ce dernier point, dans une
+brochure intitulée: _De l'établissement de légions de colons militaires
+dans les possessions françaises du nord de l'Afrique; suivi d'un
+projet d'ordonnance adressé au gouvernement et aux Chambres_. Appelé en
+décembre 1840 au gouvernement de l'Algérie, il reçut du ministre de la
+guerre, sous la date du 13 août 1841, une série de questions sur les
+divers modes de coloniser la Régence: il y répondit le 26 novembre
+1841, par un long Mémoire dans lequel, prenant pour point de départ la
+nécessité de la colonisation pour que l'Algérie fût à la France autre
+chose qu'un champ de bataille et un fardeau, il établissait que la
+colonisation militaire, organisée et soutenue à son début par l'État,
+pouvait seule atteindre les divers buts de sécurité permanente, de
+propriété féconde et d'allégement progressif dans les dépenses qu'un
+gouvernement prévoyant devait se proposer. C'était par des officiers
+et des soldats recrutés dans l'armée active, ou invités, après leur
+retraite, à s'établir comme propriétaires et chefs de famille en
+Algérie, sous certaines conditions de service et de discipline, que
+les colonies militaires devaient être fondées et devenir la souche d'un
+peuple de Français-Africains capables de la guerre en se livrant aux
+travaux de la paix.
+
+A l'appui de son système, le maréchal Bugeaud apportait une foule de
+considérations, toutes ingénieuses et spécieuses, quelques-unes vraiment
+pratiques et fortes; mais il oubliait deux choses plus fortes que toutes
+les considérations du monde, la nature de notre gouvernement et la
+nécessité de l'action du temps; il ne tenait nul compte de l'opinion des
+Chambres et voulait devancer l'oeuvre des années. Toutes les colonies,
+celles qui sont devenues de puissants États comme celles qui n'ont pas
+si grandement réussi, ne se sont fondées que lentement, à travers de
+pénibles efforts, de cruelles souffrances et des alternatives répétées
+de lutte ou de repos, de progrès ou de langueur. C'était le dessein et
+l'espoir du maréchal Bugeaud d'épargner à l'Algérie française, par la
+colonisation militaire, ces longues et douloureuses épreuves, et il
+prédisait, il promettait avec une foi passionnée le succès de son
+plan. Je lis dans une lettre de lui[47] à M. Adolphe Blanqui, membre de
+l'Institut, qui avait voyagé en Algérie: «Réduire successivement l'armée
+de moitié, sans compromettre la conquête et sans retarder les progrès
+de son utilisation, c'est là le problème. Je crois en avoir trouvé la
+solution infaillible. Il serait trop long de vous détailler ici les
+moyens d'exécution; je me borne à vous dire que la principale base
+de mon système est la colonisation militaire, et que j'ai la presque
+certitude qu'avec une bonne loi constitutive de cette colonisation, on
+trouvera aisément douze mille colons militaires chaque année, et que
+j'ai la certitude complète que l'armée actuelle pourra, à partir de
+l'année prochaine, avec les moyens de tout genre dont elle dispose,
+installer par an douze mille familles de colons militaires. En dix ans,
+nous aurions donc cent vingt mille familles vivant sous le seul régime
+qui puisse donner l'unité et la force nécessaires pour commander le
+pays. Voilà la base du peuple dominateur. Quand elle sera fondée sur des
+points bien choisis sous tous les rapports, l'armée pourra être diminuée
+de moitié sans compromettre notre domination, et sans arrêter les grands
+travaux qui doivent utiliser et féconder le pays conquis. Mes colons
+militaires donneront aux travaux généraux tout le temps que les saisons
+ne permettront pas de donner à l'agriculture, et ils le donneront au
+même prix que nos soldats, c'est-à-dire à cinq centimes par heure de
+travail, quarante centimes pour huit heures.»
+
+[Note 47: En date du 23 octobre 1843.]
+
+Les Chambres, comme l'administration centrale, étaient loin de partager
+une telle confiance, et quand le maréchal Bugeaud l'exprimait dans
+ses conversations comme dans ses brochures et dans ses lettres, son
+abondante et fervente parole inspirait la surprise et le doute bien plus
+qu'elle ne communiquait la conviction. C'était le sentiment général
+que les frais du système seraient infiniment plus considérables et ses
+résultats infiniment plus incertains et plus lents que ne l'affirmait
+son auteur. On consentait, non sans peine, à lui donner de faibles
+moyens pour en faire de petits essais; mais on reculait absolument
+devant l'idée de s'engager dans un si grand, si douteux et si onéreux
+dessein.
+
+Par un entraînement imprévoyant plutôt qu'avec une préméditation
+profonde, le maréchal Bugeaud se persuada qu'en prenant lui-même, à ce
+sujet, une initiative hardie, il déciderait le cabinet et les Chambres à
+accepter son plan et à le mettre en état de l'exécuter. Il adressa, le
+9 août 1845, à tous les généraux sous ses ordres en Algérie, cette
+circulaire: «Général, j'ai lieu de regarder comme très-prochain le
+moment où nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les
+essais de colonisation militaire. Ces conditions sont détaillées
+ci-après. Invitez MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs
+subordonnés, et à vous adresser, aussitôt qu'il se pourra, l'état des
+officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des
+colonies militaires.»
+
+A la circulaire était jointe, en effet, une série d'articles énumérant
+les avantages accordés et les obligations imposées aux futurs colons,
+réglant l'administration des établissements projetés, organisant enfin,
+d'une façon complète et précise, les colonies militaires comme un fait
+déjà résolu dans son ensemble comme dans son principe, et qu'il ne
+s'agissait plus que de réaliser.
+
+La surprise et la désapprobation furent grandes à Paris quand cette
+circulaire y arriva. La presse opposante s'empressa de l'exploiter
+contre le ministère, affectant d'y voir une première tentative
+du maréchal Bugeaud pour se déclarer indépendant et préparer un
+démembrement de l'empire français. Les membres des deux Chambres furent
+blessés du silence gardé dans la circulaire sur leurs droits, leur
+pouvoir et leur intervention nécessaire dans une telle oeuvre. Pour le
+cabinet, et pour le ministère de la guerre en particulier, il y avait là
+une atteinte portée à la dignité comme aux attributions du gouvernement
+central, et un grave désordre, sinon un mauvais dessein. Le Roi et
+plusieurs des ministres étaient alors au château d'Eu; ils m'envoyèrent
+sur-le-champ la circulaire en m'en exprimant leur mécontentement et leur
+embarras. J'eus quelque peine à faire comprendre les naïfs entraînements
+du maréchal Bugeaud, sa préoccupation passionnée dans cette question;
+et, pour remettre toutes choses à leur place, le maréchal lui-même comme
+le cabinet, je fis insérer dans le _Journal des Débats_[48] un article
+portant: «Si le gouverneur général de l'Algérie nous paraissait
+disposé à se passer du gouvernement et des Chambres, nous serions aussi
+empressés que d'autres à lui rappeler le respect qu'il doit à l'autorité
+de laquelle il relève. Mais nous ne saurions voir, dans l'intention
+qui a dicté sa circulaire, autre chose que le désir d'ouvrir une sorte
+d'enquête sur les moyens de réaliser un projet qu'il croit bon, utile et
+possible. Un plan de cette nature et de cette étendue n'est pas de
+ceux qui peuvent s'exécuter, ni même se commencer par ordonnance, dans
+l'intervalle d'une session à une autre. M. le maréchal Bugeaud n'est pas
+seulement un habile général; il est aussi, nous en sommes sûrs, un homme
+beaucoup plus constitutionnel et beaucoup moins dictatorial qu'on ne
+veut le faire; s'il voyait que le gouvernement de son pays ne partageât
+pas ses vues, nous sommes persuadés qu'il se contenterait de retirer
+de sa circulaire de simples renseignements théoriques dont il pourrait
+faire son profit. Que la France se rassure donc; il y a des juges à
+Berlin; il y a à Paris un gouvernement et des Chambres; et il ne s'agit
+de fonder en Afrique ni un nouveau royaume, ni une nouvelle dynastie.»
+
+[Note 48: Du 28 août 1845.]
+
+Avec cet avertissement public, et pour le confirmer tout en
+l'adoucissant, j'écrivis en particulier au maréchal Bugeaud[49]: «J'ai
+été charmé de vous voir abandonner vos intentions de retraite; mais
+c'est avec un vif chagrin, autant de chagrin que de franchise, que
+je viens me plaindre à vous de vous-même, et vous dire que, par votre
+circulaire du 9 août aux généraux de votre armée et par le projet
+d'organisation des colonies militaires qui y est joint, vous venez de me
+créer et de vous créer à vous-même de nouvelles et grandes difficultés
+dans une question qui en offrait déjà beaucoup. Vous n'ignorez pas,
+mon cher maréchal, qu'il existe, contre votre système de colonies
+militaires, de fortes préventions dans le cabinet, dans les Chambres,
+dans les commissions de finances, dans tous les pouvoirs dont le
+concours est indispensable. Il y a quelque chose de plus grave encore
+que des préventions; il y a des opinions manifestées, des amours-propres
+compromis. Comment surmonter ces obstacles? Je n'en sais qu'un moyen;
+faire de votre système un essai limité, opposer aux préventions un fait
+accompli et contenu dans des bornes bien déterminées. On répond ainsi
+à la double objection qui préoccupe tout le monde, l'immensité de
+l'entreprise et de la dépense, l'incertitude du résultat. Au lieu de
+cela, que faites-vous par votre circulaire du 9? Vous présentez votre
+projet dans toute son étendue; ce n'est plus une expérience, c'est le
+programme et la mise en train de tout votre système. Vous faites appel,
+pour l'exécution, à tous les officiers, à tous les soldats qui voudront
+y concourir. Vous vous montrez prêt à accueillir tous ceux qui se
+présenteront, et vous imposez à l'État, envers eux tous, toutes les
+obligations, toutes les charges que le système entraîne. Vous allez
+ainsi à l'encontre de toutes les objections, de toutes les préventions;
+vous blessez tous les amours-propres qui se sont engagés contre une si
+vaste entreprise. Peut-être avez-vous cru lier d'avance et compromettre
+sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi étalée tout
+entière dès les premiers pas. C'est une erreur, mon cher maréchal; vous
+ne faites qu'embarrasser grandement vos plus favorables amis; car au
+moment même où ils ne parlent et ne peuvent parler que d'un essai, vous
+montrez, vous donnez à soulever tout le fardeau. Je vous porte, mon cher
+maréchal, beaucoup d'estime et d'amitié; j'ai à coeur d'exécuter, pour
+ma part, ce que je vous ai fait dire. Je ne me suis point dissimulé la
+difficulté (grande, soyez-en sûr), de faire agréer et de mener à bien,
+ici même, cette expérience limitée; mais enfin je m'y suis décidé et
+engagé sérieusement. C'est donc pour moi une nécessité et un devoir de
+vous dire ce que je pense de la démarche que vous venez de faire, et
+de tout ce qu'elle ajoute au fardeau que nous avons à porter en commun.
+Trouvez donc, je vous prie, une manière de réduire ce fardeau à ce qu'il
+peut et doit être, et de ramener vos paroles et vos promesses dans les
+limites de l'essai que j'ai regardé comme possible. Tenez pour certain
+qu'il faut se renfermer bien visiblement dans ces limites pour avoir des
+chances de succès.»
+
+[Note 49: Le 23 août 1845.]
+
+Tout en maintenant son plan et son acte, le maréchal comprit sa faute et
+mon reproche. En retirant sa démission, il avait demandé à venir passer
+quelques semaines en France pour s'entendre avec le ministre de la
+guerre; il vint, en effet, et après un très-court séjour à Paris, où je
+n'étais pas en ce moment, il m'écrivit de sa terre, de La Durantie[50]:
+«Votre lettre du 23 août est venue me trouver ici au moment où j'y
+arrivais pour visiter mes champs; je leur ai donné un coup d'oeil
+très-rapide, et pour ne leur rien dérober, je me lève avant le jour pour
+vous répondre.... Au moment de mon départ d'Alger, j'ai laissé, pour
+être inséré dans le _Moniteur_ du 5 septembre, un article qui répond
+à votre désir de me voir atténuer, par un acte quelconque, ce que vous
+appelez le mauvais effet de ma circulaire.... elle ne devait avoir
+aucune publicité.... je dois dire aussi que les termes en étaient trop
+positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel; au
+lieu de dire: «Les colons recevront, etc.», j'aurais dû dire: «Si le
+gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc.», changez
+le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose simple, une
+investigation statistique qui est dans les droits et dans les usages du
+commandement, et destinée à éclairer le gouvernement lui-même.... Ce qui
+prouve que je n'avais pas de temps à perdre pour connaître un résultat
+avant mon départ, c'est que je n'ai pu encore obtenir que les états de
+la division d'Alger; ils me donnent 3,996 sous-officiers et soldats,
+présentant entre eux un avoir de 1,700,000 francs. On peut évaluer que
+les deux autres divisions donneront chacune environ 3,000 demandes.
+Voilà donc près de 10,000 sous-officiers et soldats de vingt-quatre à
+trente ans, c'est-à-dire tous jeunes, forts, vigoureux, disciplinés,
+aguerris, acclimatés, qui offrent de se consacrer à l'Afrique, eux et
+leur descendance.... Si la France était assez mal avisée pour ne pas
+s'emparer de telles dispositions pour consolider promptement et à jamais
+sa conquête, on ne pourrait trop déplorer son aveuglement.... Du reste,
+pour répondre à la sotte et méchante accusation de _la Presse_ qui
+m'appelle un pacha révolté, je viens me livrer seul au cordon, et je me
+suis présenté tout d'abord chez le ministre de la guerre. Si j'avais eu
+quelques craintes, son charmant accueil les aurait effacées; il m'a
+bien fait voir, dans la conversation, que les déclamations de la presse
+avaient produit quelque effet sur son esprit; mais aussitôt que je lui
+ai expliqué mes motifs, tous basés sur la profonde conviction où je suis
+que c'est rendre à la France un grand service, et que l'acte en lui-même
+est au fond dans les droits et dans les usages du commandement, le nuage
+s'est dissipé, et, pendant les deux jours que nous avons disserté
+sur les affaires de l'Afrique, je n'ai trouvé en lui que d'excellents
+sentiments pour moi et de très-bonnes dispositions pour les affaires en
+général. De mon côté, j'y ai mis un moelleux et une déférence dont vous
+ne me croyez peut-être pas susceptible, et cela m'a trop bien réussi
+pour que je n'use pas à l'avenir du même moyen.»
+
+[Note 50: Le 28 septembre 1845.]
+
+En me parlant ainsi, le maréchal Bugeaud se faisait illusion et sur
+les dispositions de son ministre, et sur sa propre habileté en fait de
+déférence et de douceur. Le maréchal Soult ne lui était pas devenu plus
+favorable; moins passionné seulement et fatigué de la lutte, il ne se
+souciait pas de rompre ouvertement en visière à un rival plus jeune de
+gloire comme d'âge, et de prendre seul la responsabilité des refus. Le
+maréchal Bugeaud ne tarda pas à s'en apercevoir et à retrouver lui-même
+sa rudesse avec son mécontentement. Mais les nouvelles d'Algérie vinrent
+donner, pour un moment, à ses idées un autre cours. Depuis son départ
+d'Alger, la situation s'était fort aggravée; ce n'était plus à
+des soulèvements partiels et décousus que nous avions affaire;
+l'insurrection arabe devenait générale, concertée, organisée; de
+la province d'Oran, où il avait son foyer d'influence et son centre
+d'opération, Abd-el-Kader, par ses délégués ou par ses apparitions
+rapides dans les provinces d'Alger et de Constantine, y échauffait le
+fanatisme et y dirigeait le mouvement. Quelques postes isolés avaient
+été enlevés; quelques petits corps de nos troupes avaient éprouvé de
+glorieux, mais douloureux échecs. Inquiétées et irritées, l'armée et
+la population coloniale rappelaient de tous leurs voeux le maréchal
+Bugeaud. Ses lieutenants, préoccupés de l'étendue du péril et de la
+responsabilité d'un pouvoir provisoire, pressaient eux-mêmes son retour.
+L'un de ses officiers d'ordonnance, le chef d'escadron Rivet, lui
+apporta, avec le détail des événements, l'expression de ce sentiment
+public. Son patriotisme, le juste sentiment de sa force, et l'espoir
+d'acquérir une gloire et une force nouvelles déterminèrent sur-le-champ
+le maréchal. Sans retourner de La Durantie à Paris, sans demander des
+instructions positives, il écrivit le 6 octobre 1845, au maréchal Soult:
+«Je pars dans la nuit du 7 au 8 pour Marseille, où j'espère trouver _le
+Caméléon_ ou tout autre bateau pour arriver tout de suite à mon poste.
+J'ai pensé qu'étant encore gouverneur nominal de l'Algérie, je ne
+pouvais me dispenser de répondre à l'appel que me font l'armée et la
+population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le gouvernement
+et envers le pays.» Il exposait ensuite ses vues sur les causes de
+l'insurrection, sur les besoins de la campagne qu'il allait faire,
+énumérait avec précision les renforts de tout genre qu'il demandait, et
+terminait ainsi sa dépêche: «Nous allons, monsieur le maréchal, jouer
+une grande partie qui peut être décisive pour notre domination si nous
+la jouons bien, ou nous préparer de grandes tribulations et de grands
+sacrifices si nous la jouons mal. L'économie serait ici à jamais
+déplorable. Nous avons affaire à un peuple énergique, persévérant et
+fanatique: pour le dompter, il faut nous montrer plus énergiques et plus
+persévérants que lui; et après l'avoir vaincu plusieurs fois, comme de
+tels efforts ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, coûte que
+coûte, l'enlacer par une population nombreuse, énergique et fortement
+constituée. Hors de cela, il n'y aura que des efforts impuissants et des
+sacrifices qu'il faudra toujours recommencer, jusqu'à ce qu'une grande
+guerre européenne ou une grande catastrophe en Algérie nous force à
+abandonner une conquête que nous n'aurons pas su consolider, dominés
+par les fausses idées de nos écrivains. Ce n'est assurément pas le
+développement prématuré des institutions civiles qui constituera
+la conquête; la catastrophe sera plus voisine si l'on étend
+l'administration civile aux dépens de la force de l'armée.»
+
+Il m'écrivit le même jour, en m'envoyant copie de sa lettre au maréchal
+Soult: «Je suis parfaitement convaincu qu'un grand complot de révolte
+était ourdi depuis longtemps sur toute la surface de l'Algérie. Je l'ai
+fait avorter au printemps dernier en écrasant les premiers insurgés qui
+se sont manifestés. Il a été repris à la suite du fanatisme que ranime
+le Ramadan. Plusieurs fautes graves, commises par des officiers braves,
+dévoués, mais ne connaissant pas assez la guerre, ont procuré à l'émir
+des succès qui ont certainement ravivé l'ardeur et les espérances des
+Arabes. Les circonstances sont donc très-graves; elles demandent de
+promptes décisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes griefs
+et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais pas rentrer
+en Algérie. Je cours à l'incendie; si j'ai le bonheur de l'apaiser
+encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter des mesures
+de consolidation de l'avenir. Si je n'y réussis pas, rien au monde ne
+pourra m'attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe. C'est bien
+le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de Villars disait à
+Louis XIV: _Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu
+des miens._»
+
+Au moment même où il prenait cette judicieuse et généreuse résolution,
+le maréchal Bugeaud se laissa aller de nouveau à l'un de ces actes
+d'exubérance indiscrète et imprévoyante qui l'ont plus d'une fois
+embarrassé et affaibli, et ses amis avec lui, dans la poursuite de leurs
+communs desseins. En partant pour Alger, il écrivit à M. de Marcillac,
+préfet de son département[51]: «M. le chef d'escadron Rivet m'apporte
+d'Alger les nouvelles les plus fâcheuses; l'armée et la population
+réclament à grands cris mon retour. J'avais trop à me plaindre de
+l'abandon du gouvernement, vis-à-vis de mes ennemis de la presse et
+d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement décidé à ne rentrer en
+Algérie qu'avec la commission que j'ai demandée et après la promesse
+de satisfaire à quelques-unes de mes idées fondamentales; mais les
+événements sont trop graves pour que je marchande mon retour au lieu
+du danger. Je me décide donc à partir après-demain; je vous prie de
+m'envoyer quatre chevaux de poste qui me conduiront à Périgueux;» et
+après avoir donné à M. de Marcillac quelques détails sur l'insurrection
+des Arabes, il finissait en disant: «Il est fort à craindre que ceci ne
+soit une forte guerre à recommencer. Hélas, les événements ne donnent
+que trop raison à l'opposition que je faisais au système qui étendait
+sans nécessité l'administration civile et diminuait l'armée pour couvrir
+les dépenses de cette extension. J'ai le coeur navré de douleur de tant
+de malheurs et de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la
+presse, qui nous gouverne bien plus qu'on n'ose l'avouer.»
+
+[Note 51: Le 6 octobre 1845.]
+
+Le maréchal attribuait à un fait secondaire, à l'extension, alors
+très-limitée, de l'administration civile en Algérie, des événements qui
+provenaient de causes infiniment plus générales et plus puissantes; mais
+qu'il eût tort ou raison dans ses plaintes, la publication d'une telle
+lettre était, de la part d'un officier général en activité de service et
+dans un tel moment, inconvenante et inopportune. Ce ne fut point le fait
+du maréchal lui-même; M. de Marcillac avait montré et remis étourdiment
+sa lettre au rédacteur du _Conservateur de la Dordogne_ qui, au lieu
+d'en extraire simplement les nouvelles de fait, comme le préfet le lui
+avait demandé, la publia en entier dans son journal d'où elle passa dans
+ceux de Paris et de plusieurs départements. Commentée par les uns avec
+joie, par les autres avec tristesse, elle produisit partout un fâcheux
+effet qu'au moment de l'arrivée du maréchal à Marseille, le préfet
+des Bouches-du-Rhône, M. de Lacoste, ne lui laissa point ignorer. Le
+maréchal s'en montra désolé, et m'en témoigna sur-le-champ son
+profond regret: «Ma lettre était, m'écrivit-il[52], la communication
+confidentielle d'un ami à un ami; elle ne devait avoir aucune publicité.
+C'est encore une tuile qui me tombe sur la tête. Je le déplore surtout
+parce que la presse opposante ne manquera pas d'en tirer parti contre le
+gouvernement. Je vous remercie de la mesure énergique que le conseil
+a prise.» Nous venions de lui envoyer immédiatement des renforts
+considérables: «Avec cela, j'ai la confiance que nous rétablirons les
+affaires dans le présent. Restera toujours à fonder l'avenir.» Il fit
+en même temps insérer dans les journaux de Marseille son désaveu de la
+publication de sa lettre et les explications qui pouvaient en atténuer
+le mauvais effet.
+
+[Note 52: Le 11 octobre 1845.]
+
+Je ne pensai pas que ces explications pussent suffire, ni qu'avec le
+maréchal lui-même nous pussions passer sous silence un acte si contraire
+à la dignité comme au bon ordre dans le gouvernement: en apprenant que
+le maréchal partait immédiatement pour l'Afrique, je lui écrivis:
+
+«Quelques mots, mon cher maréchal, pas beaucoup, mais quelques-uns
+que je trouve indispensables, entre vous et moi, sur des choses
+personnelles. Vous avez eu toute raison d'ajourner, quant à présent, vos
+demandes et vos plaintes; cela convient à votre patriotisme et à votre
+caractère. Vous savez que, parmi les choses que vous avez à coeur, il
+en est, et ce sont les plus importantes, que je vous ai promis d'appuyer
+dans des limites dont vous avez reconnu vous-même, quant à présent,
+la nécessité et la prudence. Je le ferai comme je vous l'ai promis. Ma
+première disposition est toujours de vous seconder, car je vous porte
+une haute estime et j'ai pour vous une vraie amitié. Mais je ne
+puis accepter votre reproche que vous n'avez pas été soutenu par le
+gouvernement. Il appartient et il sied aux esprits comme le vôtre, mon
+cher maréchal, de distinguer les grandes choses des petites et de ne
+s'attacher qu'aux premières. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux
+grandes choses; l'une, d'y avoir été envoyé; l'autre, d'y avoir été
+pourvu, dans l'ensemble et à tout prendre, de tous les moyens d'action
+nécessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-là, et il les
+a faites contre beaucoup de préventions et à travers beaucoup de
+difficultés. Vous l'avez vous-même reconnu et proclamé. Après cela, qu'à
+tel ou tel moment, sur telle ou telle question, le gouvernement n'ait
+pas partagé toutes vos idées ni approuvé tous vos actes, rien de plus
+simple; c'est son droit. Que vous ayez même rencontré dans telle ou
+telle commission, dans tel ou tel bureau, des erreurs, des injustices,
+des idées fausses, de mauvais procédés, des obstacles, cela se peut;
+cela n'a rien que de naturel et presque d'inévitable; ce sont là
+des incidents secondaires qu'un homme comme vous doit s'appliquer à
+surmonter sans s'en étonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et
+s'embarrasse lui-même en leur accordant, dans son âme et dans sa vie,
+plus de place qu'il ne leur en appartient réellement.
+
+«Les journaux vous attaquent beaucoup, cela est vrai. Le gouvernement
+n'engage pas dans les journaux, pour vous défendre, une polémique
+continue; cela est vrai aussi. Mon cher maréchal, permettez-moi de
+penser et d'agir, en ceci, pour vous comme pour moi-même. Je m'inquiète
+peu des attaques personnelles des journaux et je ne m'en défends
+jamais. J'ai l'orgueil de croire qu'après ce que nous avons fait l'un et
+l'autre, nous pouvons laisser dire les journaux. Notre vie parle et ce
+n'est qu'à la tribune qu'il nous convient d'en parler. Je vous y ai,
+plus d'une fois, rendu justice; je le ferai encore avec grand plaisir.
+C'est là que vous devez être défendu, mais grandement et dans les
+grandes occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes à
+ce petit bruit qui nous assiége, et en essayant à tout propos, et bien
+vainement, de le faire taire.
+
+«Votre lettre à M. de Marcillac, publiée dans le _Conservateur de la
+Dordogne_, m'a affligé pour vous, mon cher maréchal, et blessé pour moi.
+Que lorsque vous croyez avoir quelque chose à demander ou à reprocher à
+votre gouvernement, vous écriviez, dans l'intimité, à vos amis qui font
+partie de ce gouvernement, tout ce que vous avez dans l'esprit et sur le
+coeur, que vous le fassiez avec tout l'abandon, toute la vivacité de
+vos impressions et de votre caractère, rien de plus simple; loin de
+m'en plaindre jamais, je m'en féliciterai, au contraire, car je tiens
+à connaître et à recevoir de vous toute votre pensée, fût-elle même
+exagérée et injuste. C'est mon affaire ensuite de faire en sorte qu'on
+vous donne raison si je crois que vous avez raison, ou de vous dire
+pourquoi je pense que vous avez tort, si en effet je le pense. Mais
+mettre le public dans la confidence de vos rapports avec le gouvernement
+que vous servez, prendre les journaux pour organes de vos plaintes, mon
+cher maréchal, cela ne se peut pas. C'est là du désordre. Vous ne le
+souffririez pas autour de vous. Et croyez-moi, cela ne vaut pas mieux
+pour vous que pour le pouvoir auquel vous êtes dévoué.»
+
+Le maréchal Bugeaud n'essaya pas de défendre sa lettre; il était capable
+de reconnaître dignement ses erreurs et ses fautes, quoiqu'il ne s'en
+souvînt pas toujours assez.
+
+Arrivé à Alger, le 15 octobre, aux acclamations de toute la population
+française, militaire et civile, il entra immédiatement en action, et
+de l'automne de 1845 à l'été de 1846, il fit la campagne, non la plus
+féconde en périlleux et brillants combats, mais la plus étendue, la plus
+active et la plus efficace de toutes celles qui ont rempli et honoré
+son gouvernement de l'Algérie. «Dix-huit colonnes mobiles, m'écrit
+le général Trochu, furent mises en mouvement. Celle que commandait le
+maréchal en personne ne comptait pas plus de 2,500 baïonnettes et 400
+sabres. Des marches, des contre-marches, des fatigues écrasantes, des
+efforts inouïs furent imposés à toutes; mais pas une, à proprement
+parler, ne combattit sérieusement l'ennemi qui, ne s'étant organisé
+nulle part, demeurait insaisissable, on pourrait dire invisible. La
+petite cavalerie du maréchal rencontra à Temda celle d'Abd-el-Kader,
+qui ne fit pas grande contenance et s'en alla de très-bonne heure,
+paraissant obéir à un mot d'ordre de dispersion. Finalement, lorsque
+les dix-huit colonnes épuisées étaient au loin en opération, celle du
+maréchal entre Médéah et Boghar, on apprit soudainement qu'Abd-el-Kader,
+les tournant toutes avec deux mille cavaliers du sud, avait pénétré
+par la vallée de l'Isser jusque chez les Krachena dont il avait tué les
+chefs nos agents et pillé les tentes. Il était donc à l'entrée de la
+Métidja, la plaine de la grande colonisation, défendue seulement par
+trois ou quatre douzaines de gendarmes dispersés, à douze lieues d'Alger
+qui n'avait pas de garnison, et où un bataillon de condamnés, outre la
+milice, dut être formé à la hâte et armé. L'alerte fut des plus vives;
+Alger ne courait là aucun risque, ni l'Algérie non plus, car la pointe
+audacieuse d'Abd-el-Kader ne pouvait être qu'une incursion; mais les
+oreilles des colons de la Métidja l'échappèrent belle!
+
+«La sérénité du maréchal dans cette redoutable crise, on pourrait dire
+sa gaieté, nous remplit d'étonnement et d'admiration. Ce calme profond
+d'un chef responsable sur qui la presse algérienne et métropolitaine
+s'apprêtait à déchaîner toutes ses colères, et aussi des veilles
+continuelles, des fatigues excessives pour son âge furent, dans cette
+campagne ultra-laborieuse de près d'une année, des faits qui mirent
+dans un nouveau relief la vaillante organisation morale et physique du
+gouverneur. Mais son rôle, dans l'action, ne différa pas et ne pouvait
+pas différer de celui des autres généraux lancés comme lui, avec de
+petits groupes, à la poursuite d'un ennemi qui n'avait pas de corps et
+se montrait partout inopinément, alors que les populations indigènes,
+d'ailleurs restées en intelligence avec lui, s'étaient généralement
+soumises et avaient repris leurs campements accoutumés.
+
+«La guerre se termina tout à coup, comme il arrive si souvent, par
+un hasard qui fut un coup de fortune inattendu. Les cavaliers
+d'Abd-el-Kader étaient des gens du désert, grands pillards, et qui,
+une fois gorgés de butin, n'avaient plus, selon leur coutume, qu'une
+préoccupation, celle de le remporter à leurs tentes, entreprise qui
+avait ses difficultés et ses périls. En ce moment, dix compagnies de
+jeunes soldats venant de France et un bataillon venant de Djigelly
+furent envoyés à tout hasard contre l'émir dans l'Isser. Ils surprirent
+la nuit, un peu surpris eux-mêmes, je crois, ses gens livrés aux idées
+de retour que j'ai dites. Aux premiers coups de fusil, les Arabes se
+débandèrent et coururent vers le sud. Abd-el-Kader abandonné faillit
+être pris, et ne put jamais se relever de cet échec qui ne nous coûta
+rien.
+
+«De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action militaire
+éclatante, le maréchal parlait souvent avec complaisance, et c'était à
+bon droit; elle fut l'une des plus grandes crises, la plus grande crise
+peut-être, de sa carrière algérienne. Quand il rentra dans Alger avec
+une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré d'un état-major
+dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d'une colonne de
+soldats bronzés, amaigris, à figures résolues et portant fièrement
+leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le
+vieux maréchal en jouit pleinement. C'est qu'il venait d'apercevoir de
+très-près le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes
+renommées et les grandes carrières, à un âge (soixante-deux ans) où,
+quand ce cheveu est rompu, il est difficile de le renouer.»
+
+Pendant que général, officiers et soldats déployaient en Afrique cette
+laborieuse et inépuisable vigueur, en France, le gouvernement, les
+Chambres et le public suivaient avec une attention perplexe les
+événements compliqués de cette guerre disséminée sur un si vaste espace
+et sans cesse renaissante. Dans les journaux, dans les correspondances,
+dans les conversations, les idées et les opérations du maréchal Bugeaud
+étaient incessamment discutées et critiquées, tantôt avec l'ignorance
+de spectateurs lointains et frivoles, tantôt avec le mauvais vouloir
+accoutumé des adversaires politiques. Tout ce bruit arrivait en Afrique
+au maréchal Bugeaud au milieu des travaux et des vicissitudes de
+sa campagne, et il s'en préoccupait passionnément, mais sans que
+la controverse, dans laquelle il était toujours prêt à se lancer,
+l'ébranlât dans ses idées ou le troublât dans son action: «Je connais
+l'Afrique, ses habitants et ses conquérants depuis douze années,
+m'écrivait M. Léon Roches[53] que j'avais envoyé au maréchal pour le
+bien informer de ma propre pensée; j'ai été plus que tout autre en garde
+contre les fâcheuses impressions produites en France par les événements
+de 1845 à 1846. Cependant je partageais un peu l'opinion générale;
+je croyais que M. le maréchal aurait pu centraliser l'action de son
+commandement et éviter beaucoup de courses inutiles; je craignais que
+le dégoût ne se fût glissé dans les rangs de son armée. J'étais dans
+l'erreur. Le maréchal a sans cesse communiqué avec toutes ses colonnes;
+ses ordres ont été quelquefois éludés, mais il a toujours pu les faire
+arriver à temps. Il a dû avoir la mobilité que nous lui reprochions pour
+se trouver toujours, de sa personne, en face de son infatigable ennemi.
+Les Arabes nous détestent, tous sans exception; ceux que nous qualifions
+de dévoués ne sont que compromis; ils sont tous amis de l'indépendance
+qui est, pour eux, le désordre; ils sont tous guerriers; ils conservent
+au fond du coeur un levain de fanatisme, et toutes les fois qu'il sera
+réchauffé par des hommes de la trempe d'Abd-el-Kader, ils se soulèveront
+et tenteront des efforts plus ou moins efficaces, selon nos moyens de
+domination, pour nous chasser de leur pays. Mais notre position n'a rien
+d'inquiétant; seulement elle sera longtemps encore difficile, car la
+domination d'un peuple dont on veut posséder le territoire et qu'on veut
+s'assimiler, ne saurait être l'oeuvre de quinze années.»
+
+[Note 53: Le 5 mars 1846.]
+
+Je partageais la confiance de l'armée d'Afrique dans son chef, et
+j'étais résolu à le seconder énergiquement; mais cette oeuvre, difficile
+en elle-même, le devenait bien plus encore quand, dans les accès de sa
+colère contre les journaux et les bureaux du département de la guerre,
+ou dans les élans de son imagination belliqueuse, le maréchal Bugeaud se
+montrait enclin tantôt à accuser par ses plaintes le gouvernement qu'il
+servait, tantôt à le compromettre par ses démarches. Il était, comme on
+devait s'y attendre, plus préoccupé de sa propre situation que de celle
+du cabinet et de sa guerre que de notre politique: délivrer l'Algérie
+d'Abd-el-Kader, c'était là son idée et sa passion dominantes, et
+pour atteindre à ce but, il était à chaque instant sur le point de
+recommencer la guerre avec le Maroc, en poursuivant indéfiniment, sur le
+territoire de cet empire, le grand chef arabe qui, soit que l'empereur
+Abd-el-Rhaman le voulût ou non, y prenait toujours son refuge. Le
+maréchal Bugeaud ne se bornait pas à se laisser aller sur cette pente;
+il érigeait son penchant en un plan prémédité, soutenant qu'il fallait à
+tout prix enlever à Abd-el-Kader toute chance d'asile dans le Maroc;
+et si nous ne voulions pas l'autoriser formellement à cette guerre
+d'invasion défensive, il nous demandait de le laisser faire, sauf à en
+rejeter plus tard sur lui seul la responsabilité. Ni l'une ni l'autre de
+ces propositions ne pouvait convenir à un gouvernement sérieux et décidé
+à respecter le droit des gens et sa propre dignité. Nous venions de
+conclure avec le Maroc un traité de paix et un traité de délimitation de
+la frontière des deux États; nous en réclamions de l'empereur marocain
+la stricte observation; nous devions et nous voulions l'observer
+nous-mêmes, dût notre lutte contre l'insurrection en Algérie en être
+quelque temps prolongée. Je chargeai M. Léon Roches de bien inculquer au
+maréchal la ferme résolution du cabinet et la mienne propre à cet
+égard; mon envoyé s'acquitta loyalement de sa mission, et après m'avoir
+plusieurs fois rendu compte de ses entretiens avec le maréchal, il
+m'écrivit le 23 avril 1846: «C'est avec un bien vif sentiment de
+satisfaction que je m'empresse d'annoncer à Votre Excellence que M. le
+maréchal duc d'Isly a complétement renoncé à son projet d'invasion
+dans le Maroc; le prochain courrier emportera sans doute l'assurance
+officielle de M. le gouverneur général de cette sage résolution.»
+
+Je ne sais si cette résolution, même sincèrement prise, eût été par le
+maréchal effectivement et longtemps pratiquée; mais le jour même où
+M. Roches me l'annonçait d'Alger, nous faisions officiellement et je
+faisais moi-même amicalement, auprès du maréchal, une démarche décisive
+qui ne devait lui laisser aucun doute sur le ferme maintien de notre
+politique, en Algérie comme à Paris. L'empereur Napoléon Ier disait, en
+parlant des difficultés de son gouvernement: «Croit-on que ce soit une
+chose toute simple de gouverner des hommes comme un Soult ou un Ney?»
+Dans notre régime constitutionnel, nous n'avions pas, pour gouverner
+leurs pareils, les mêmes moyens que l'empereur Napoléon; mais nous
+étions tout aussi décidés que lui à ne pas nous laisser dominer par eux,
+et quoique nos procédés fussent autres, notre politique n'était pas plus
+incertaine. Je connaissais le maréchal Bugeaud; je le savais loyal et
+capable, malgré sa passion, d'entendre raison et de s'arrêter devant le
+pouvoir et l'ordre légal; j'usai envers lui des procédés qui conviennent
+à un gouvernement libre dans ses rapports avec des agents considérables
+et qu'il honore; en lui déclarant péremptoirement notre politique, je
+pris soin de lui en développer les motifs et de lui témoigner mon désir
+de convaincre son esprit en même temps que nous enchaînions sa volonté.
+Je lui écrivis le 24 avril 1846:
+
+«Vous avez toute raison de vous féliciter de votre longue et pénible
+campagne. Je n'en puis juger les opérations en détail, mais j'en
+vois l'ensemble, et cet ensemble prouve le progrès décisif de notre
+domination en Algérie, et ce progrès est votre ouvrage. Il y a quelques
+années, nous pouvions errer en vainqueurs dans le pays, mais il
+appartenait à nos ennemis; aujourd'hui c'est Abd-el-Kader qui vient
+errer en agresseur dans un pays qui nous appartient. Il peut encore y
+susciter des insurrections et y trouver des asiles; il ne peut plus s'y
+établir. La différence est énorme. J'espère que le débat qui va s'ouvrir
+dans les Chambres la mettra en lumière et que justice vous sera rendue.
+
+«Je suis, comme vous, fort loin de croire que, dans ce pays qui est
+maintenant à nous, la lutte soit pour nous terminée. Nous aurons encore
+souvent et longtemps la guerre, la guerre comme celle que vous venez de
+faire. Vous le répétez beaucoup; vous ne sauriez, nous ne saurions le
+trop répéter, car il faut que tout le monde ici, gouvernement, Chambres,
+public, ne l'oublie pas en ce moment. Nous avons trop dit et trop laissé
+dire, à chaque crise de succès, que le triomphe était définitif,
+la domination complète, la pacification assurée. Extirpons bien ces
+illusions; c'est le seul moyen d'obtenir les efforts nécessaires pour
+qu'elles deviennent des réalités.
+
+«Je vois, par vos dernières dépêches, que votre principale attention
+se porte maintenant sur la frontière du Maroc, sur la position
+qu'Abd-el-Kader va probablement y reprendre et sur la conduite que nous
+y devons tenir. Vous avez bien raison. Abd-el-Kader errant et guerroyant
+sur le territoire de l'Algérie, ou Abd-el-Kader campé et aux aguets sur
+le territoire du Maroc, ce sont là les deux dangers avec lesquels tour
+à tour, tant qu'Abd-el-Kader vivra, nous aurons nous-mêmes à vivre et à
+lutter.
+
+«Je ne compte pas plus que vous sur la sincérité de l'empereur du
+Maroc, ni sur son action décidée en notre faveur. Il partage peut-être
+réellement, et à coup sûr il est obligé, devant ses sujets, de paraître
+partager leur antipathie pour nous et leur sympathie pour l'émir; mais
+bien certainement il nous craint, et il craint Abd-el-Kader à cause de
+nous; il serait charmé de s'en délivrer en nous en délivrant. S'il ne
+le fait pas, c'est qu'il ne le peut pas ou ne l'ose pas. Je crois à son
+impuissance pour nous servir, non à sa volonté de servir Abd-el-Kader.
+Il laissera ses sujets faire pour l'émir ce qu'il ne pourra pas empêcher
+ou ce qui ne le compromettra pas trop avec nous. Il fera pour nous
+ce qu'il croira indispensable pour ne pas se brouiller avec nous, et
+possible sans se brouiller avec son peuple. Vous voyez que je ne me
+fais, à cet égard, aucune illusion. Mais j'ajoute que ces déclarations,
+ces apparences ont en Afrique, en France, en Europe, une valeur réelle,
+et qu'il faut les conserver.
+
+«En Afrique, les protestations d'amitié, les apparences de concours de
+l'empereur du Maroc ont certainement pour effet de gêner et de contenir
+un peu, sur son territoire, le mauvais vouloir de ses sujets, de
+décourager et d'intimider un peu, sur le nôtre, les Arabes. L'action
+morale d'Abd-el-Kader dans le Maroc et dans l'Algérie en est affaiblie,
+la nôtre fortifiée.
+
+«En France, tenez pour certain que, si les Chambres nous voyaient
+brouillés avec le Maroc et engagés contre lui dans une guerre qui serait
+nécessairement illimitée quant à l'espace, au temps et à la dépense,
+elles tomberaient dans une inquiétude extrême, et ne nous soutiendraient
+pas dans cette nouvelle lutte; ou, ce qui serait pire, elles ne nous
+soutiendraient que très-mollement, très-insuffisamment, en blâmant et en
+résistant toujours. C'est déjà beaucoup que de les décider à porter
+le fardeau de l'Algérie; vous savez, vous éprouvez, comme moi, tout ce
+qu'il faut prendre de peine, et pas toujours avec succès, pour faire
+comprendre les difficultés de notre établissement et obtenir les moyens
+d'y satisfaire. Nous avons toujours devant nous un parti anti-africain,
+qui compte des hommes considérables, influents, toujours disposés à
+faire ressortir les charges, les fautes, les malheurs, les périls de
+l'entreprise, et dont les dispositions rencontrent, au fond de bien des
+coeurs, un écho qui ne fait pas de bruit, mais qui est toujours là, prêt
+à répondre si quelque occasion se présente de lui parler un peu haut.
+Nous ne ferions pas accepter un nouveau fardeau, un nouvel avenir du
+même genre; et l'Algérie elle-même aurait beaucoup à souffrir du crédit
+qu'obtiendraient ses adversaires et du découragement où tomberaient
+beaucoup de ses partisans.
+
+«En Europe, de graves complications ne tarderaient pas à naître. Vous
+le savez comme moi: c'est l'explosion soudaine, c'est la grandeur de la
+révolution de Juillet, de l'ébranlement qu'elle a causé, des craintes
+qu'elle a inspirées, qui ont fait d'abord oublier, puis accepter, par
+toutes les puissances, notre conquête de l'Algérie. Il est évident que
+nous ne pourrions compter aujourd'hui sur un second fait semblable,
+et que l'envahissement, la conquête totale ou partielle du Maroc,
+troubleraient profondément la politique européenne. Il est également
+évident qu'au bout et par l'inévitable entraînement d'un état de guerre
+réelle et prolongée entre nous et le Maroc, l'Europe verrait la conquête
+et se conduirait en conséquence.
+
+«Partout donc, en Afrique, en France, en Europe, et sous quelque
+aspect, intérieur ou extérieur, parlementaire ou diplomatique, que nous
+considérions la question, le bon sens nous conseille, nous prescrit de
+maintenir, entre nous et l'empereur du Maroc, la situation actuelle de
+paix générale, de bonne intelligence officielle, de semi-concert contre
+Abd-el-Kader; nous devons donner soigneusement à toute notre conduite,
+à toutes nos opérations vers l'ouest de l'Algérie, ce caractère qu'elles
+sont uniquement dirigées contre l'émir, et n'ont d'autre but que de
+garantir la sécurité que l'empereur du Maroc nous doit, qu'il nous
+a formellement promise par le traité de Tanger, par le traité de
+Lalla-Maghrania, par ses engagements récents; sécurité que, s'il ne nous
+la donne pas, nous avons droit de prendre nous-mêmes, fallût-il, pour
+cela, entrer et guerroyer sur le territoire marocain.
+
+«J'ai proclamé, à cet égard, notre droit. Tout le monde l'a reconnu,
+y compris l'empereur Abd-el-Rhaman. De quelle façon et dans quelles
+limites l'exercerons-nous pour atteindre notre but spécial de sécurité
+algérienne en maintenant, entre nous et le Maroc, la situation générale
+que je viens de caractériser? Voilà la vraie question, la question de
+conduite que nous avons aujourd'hui à résoudre.
+
+«Je comprends deux systèmes de conduite, deux essais de solution.
+
+«Nous pouvons entreprendre de poursuivre Abd-el-Kader et sa déira sur
+le territoire marocain, partout où il se retirera, ne faisant la
+guerre qu'à lui, mais décidés à pousser ou à renouveler notre ou nos
+expéditions jusqu'à ce que nous l'ayons atteint et que nous ayons
+extirpé définitivement du Maroc ce fléau de l'Algérie, que l'empereur
+Abd-el-Rhaman doit et ne peut pas en extirper lui-même.
+
+«Ce système a pour conséquences, les unes certaines, les autres si
+probables qu'on peut bien les appeler certaines:
+
+«1º De nous condamner à poursuivre, dans le Maroc, un but que nous
+avons, depuis bien des années, vainement poursuivi en Algérie, la
+destruction ou la saisie de la personne et de la déira d'Abd-el-Kader.
+Évidemment les difficultés et les charges seront beaucoup plus grandes,
+les chances de succès beaucoup moindres. Nous nous mettrons, avec
+beaucoup plus d'efforts, de dépenses et de périls, à la recherche
+d'Abd-el-Kader qui se retirera et se déplacera bien plus aisément devant
+nous. Là, comme ailleurs, le hasard seul peut nous le faire atteindre,
+et ce hasard est encore plus invraisemblable là qu'ailleurs.
+
+«2º De nous engager bientôt dans la guerre avec le peuple et l'empereur
+du Maroc, qui ne pourront souffrir nos expéditions continuelles et
+profondes sur leur territoire, et seront inévitablement poussés à faire
+cause commune avec l'émir.
+
+«3º De compromettre le repos intérieur, déjà fort troublé, du Maroc, et
+le trône déjà chancelant de l'empereur, et par conséquent de livrer tout
+le pays à une anarchie qui le livrera soit à Abd-el-Kader, soit à une
+multitude de chefs avec lesquels nous ne pourrons ni traiter, ni vivre;
+ce qui nous contraindra fatalement à une guerre prolongée qui n'aura
+pour terme que la conquête ou l'abandon forcé de l'entreprise.
+
+«4º D'amener ainsi, en France et dans nos Chambres les embarras,
+en Europe et dans nos relations politiques les complications que
+j'indiquais tout à l'heure.
+
+«Mon cher maréchal, cela n'est pas acceptable. L'enjeu, tout important
+qu'il est, ne vaut pas la partie.
+
+«Voici le second plan de conduite.
+
+«Ne pas nous proposer de poursuivre indéfiniment Abd-el-Kader et sa
+déira dans le Maroc, et de l'en extirper définitivement; mais nous
+montrer et être en effet bien décidés à lui rendre, à lui et à sa déira,
+le séjour sur le territoire marocain, dans un voisinage assez large de
+notre frontière, tout à fait impossible: c'est-à-dire aller le chercher
+dans ces limites, l'en chasser quand il s'y trouvera, et châtier
+les tribus qui y résident, de telle sorte qu'elles ne puissent ou ne
+veuillent plus le recevoir, et qu'il soit, lui, contraint de se retirer
+plus loin, assez loin dans l'intérieur du Maroc, pour qu'il ne puisse
+plus aussi aisément, aussi promptement, se reporter sur notre territoire
+et y fomenter l'insurrection.
+
+«Nous entretiendrions, à cet effet, dans la province d'Oran, assez de
+troupes et des troupes toujours assez disponibles pour faire, au besoin,
+sur le territoire marocain rapproché de notre frontière, parmi
+les tribus qui l'habitent et dans les limites qui seraient jugées
+nécessaires, une police prompte, efficace, et y empêcher tout
+établissement, toute résidence d'Abd-el-Kader et de sa déira. Nous
+rentrerions chez nous après l'avoir chassé de ces limites et avoir
+sévèrement châtié les tribus qui l'y auraient reçu; nous détruirions
+ainsi, sinon notre ennemi lui-même, du moins tout asile, tout repaire
+pour lui près de nous, et nous créerions, entre lui et nous, un certain
+espace où il ne pourrait habiter, et qui deviendrait, pour nous, contre
+la facilité de ses entreprises futures, une certaine garantie.
+
+«Ce second plan de conduite n'offre aucun des inconvénients du premier.
+Il ne nous condamne point à poursuivre indéfiniment un but qui nous
+échappe sans cesse et recule indéfiniment devant nous. Il ne nous engage
+point, avec l'empereur du Maroc et son peuple, dans une guerre générale.
+Il ne compromet pas le repos intérieur de cet empire et la sûreté de
+son gouvernement actuel que nous avons intérêt à conserver. Enfin, il ne
+peut donner naissance à aucune complication grave dans notre politique
+européenne, car s'il prouve notre ferme résolution de garantir la
+sécurité de nos possessions d'Afrique, il prouve en même temps notre
+sincère intention de ne pas les étendre par de nouvelles conquêtes.
+
+«Ce plan a, je le reconnais, l'inconvénient de ne pas extirper
+définitivement le mal, et d'en laisser subsister le principe, plus loin
+de nous, mais encore à portée possible de nous et avec des chances
+de retour. C'est là une situation que, lorsqu'on est en présence
+de populations semi-barbares et de gouvernements irréguliers et
+impuissants, on est souvent contraint d'accepter. Il n'y a pas moyen
+d'établir, avec de tels gouvernements et de tels peuples, même après
+leur avoir donné les plus rudes leçons, des relations sûres, des
+garanties efficaces. Il faut, ou pousser contre eux la guerre à fond,
+jusqu'à la conquête et l'incorporation complète, ou se résigner aux
+embarras, aux incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisinage,
+en se mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la
+source qu'on ne peut tarir. C'est entre ces deux partis que nous sommes
+obligés d'opter.
+
+«Après y avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé le pour et le contre
+de ces diverses conduites, le Roi et le conseil, mon cher maréchal,
+ont adopté la seconde comme la plus conforme, tout bien considéré et
+compensé, à l'intérêt de notre pays. Le ministre de la guerre vous a
+envoyé, ces jours derniers, des instructions qui en sont la conséquence.
+J'ai voulu vous en dire le vrai caractère et les motifs. Il y aura, je
+n'en doute pas, dans ce système, des inconvénients et des difficultés
+graves, de l'imprévu et de l'incomplet fâcheux. Cela arrive dans tout
+système. Vous saurez, j'en suis sûr, dans l'exécution de celui-ci, en
+corriger, autant qu'il se pourra, les défauts, et le rendre efficace en
+vous contenant dans ses limites.»
+
+Je ne fus point trompé dans mon attente; le maréchal Bugeaud sentit le
+poids de nos raisons et de notre volonté. Plus résigné que convaincu,
+mais sincèrement résigné, il me répondit le 30 avril: «Ce que vous me
+dites de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc me paraît
+d'une grande justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là
+qu'il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considérant
+que la question militaire et le succès de notre entreprise en Afrique,
+je raisonnerais autrement. Mais vous avez dû voir, dans mes dépêches
+et dans les instructions que je viens de donner à MM. de Lamoricière et
+Cavaignac, que j'entrais entièrement dans votre politique. Ainsi, n'ayez
+aucune inquiétude à cet égard; il sera fait comme vous l'entendez, et je
+vais encore me servir de vos propres expressions pour en bien pénétrer
+les généraux qui sont à la frontière.»
+
+Contraint ainsi de renoncer, quant à la guerre, à son plan favori,
+le maréchal Bugeaud chercha, dans la seconde des idées qu'il avait
+fortement à coeur, dans son plan de colonisation militaire, une
+compensation à ses déplaisirs. Au printemps de 1846, après les succès de
+sa campagne contre la grande insurrection de 1845, il reprit un moment
+le projet de retraite qu'il avait aussi conçu un moment en 1844, après
+sa victoire sur le Maroc. Des articles de journaux l'avaient replongé
+dans un accès de colère et de tristesse: «Je sais, m'écrivait-il[54],
+que vous voulez me défendre à la tribune et que vous me défendrez bien;
+mais votre éloquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous
+les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester, à de telles conditions, au
+poste pénible et inextricable où je suis? Mon temps est fini, cela
+est évident; l'oeuvre étant devenue quelque chose, tout le monde
+s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis
+m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre. Je m'éloigne donc
+de la rive. J'ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le ministre
+de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande que je fais
+d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et mon âge qui ne
+me permettent plus de supporter un tel fardeau, et sur mes affaires de
+famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c'est
+que je ne veux pas être l'artisan des idées fausses qui règnent
+très-généralement sur les grandes questions d'Afrique; je ne redoute
+ni les grands travaux de la guerre, ni ceux de l'administration; mes
+soldats et les administrateurs de l'Algérie le savent très-bien; mais
+je redoute l'opinion publique égarée. Je suis toujours plein de
+reconnaissance de la grande mission qui m'a été confiée; je n'ai pas
+oublié que c'est à vous, en très-grande partie, que je la dois, et je
+ne l'oublierai jamais, quoi qu'il arrive. Je sais aussi que c'est à vous
+que je dois d'avoir été bien aidé dans cette rude tâche. Vous pouvez
+donc compter sur mon attachement reconnaissant, comme je compte sur
+votre haute estime. Je vous demande aujourd'hui une faveur; c'est de me
+faire accorder un congé définitif pour les premiers jours de juillet,
+en me laissant la faculté de remettre l'_intérim_ à M. le général
+de Lamoricière, comme aussi de prolonger mon séjour pendant quelques
+semaines si je me trouvais en présence de circonstances très-graves.
+Dans trois mois, je serai soustrait à cet enfer.»
+
+[Note 54: Les 11 et 30 avril 1846.]
+
+Je me refusai à son prétendu désir; je le défendis énergiquement à
+la tribune; un incident ministériel le remit en confiance; fatigué
+et souffrant, le maréchal Soult avait quitté l'administration active,
+conservant encore pour quelque temps un siége dans le cabinet et le
+titre de président du conseil; le général Moline Saint-Yon l'avait
+remplacé dans le département de la guerre; le maréchal Bugeaud, loin de
+redouter sa malveillance, était en bons rapports avec lui et se louait
+de ses procédés. Il vint passer en France quelques semaines, et, rentré
+à Alger en octobre 1846, il porta sur son plan de colonisation militaire
+tous ses efforts. En même temps que, dans sa correspondance officielle
+ou particulière, il insistait sans relâche sur ce point, il écrivait des
+brochures pour démontrer aux Chambres et au public, les mérites de son
+système, et réfuter les objections qui s'élevaient de toutes parts. Nous
+lui avions promis de demander aux Chambres les fonds nécessaires pour en
+faire un sérieux essai; il lui revint que la question, reproduite dans
+le conseil, avait de nouveau été ajournée; il écrivit au Roi[55]:
+
+[Note 55: Le 30 décembre 1846.]
+
+«Sire,
+
+«Lorsque, au mois de septembre dernier, j'eus l'honneur insigne
+d'entretenir Votre Majesté de l'importance de la colonisation militaire
+pour la consolidation de notre conquête, vous parûtes partager mon
+opinion, comme vous l'aviez déjà fait l'année précédente, dans un
+conseil où je fus appelé. Votre Majesté m'engagea à en parler à M.
+Guizot, pour tâcher d'obtenir de ce ministre, avant mon départ,
+un engagement formel de poser la question devant les Chambres, dès
+l'ouverture de la prochaine session, par la demande d'un crédit d'essai.
+Cet engagement a été pris par M. Guizot, en ce qui le concerne, car il
+ne pouvait s'engager pour ses collègues. J'étais donc autorisé à compter
+sur le succès puisque j'avais l'assentiment du Roi et d'un ministre qui
+exerce, à juste titre, une haute influence dans le conseil. Cependant on
+m'apprend qu'après une haute délibération, la question a été ajournée.
+Est-ce une fin de non-recevoir ou bien seulement de la tactique
+parlementaire? J'ai demandé des explications sur ce point à M. le
+ministre des affaires étrangères. Si c'est une fin de non-recevoir,
+Votre Majesté voudra bien se rappeler les paroles que j'eus l'honneur
+de lui adresser lorsqu'elle insistait pour mon retour en Afrique; ces
+paroles, les voici:--Sire, j'obéis; mais je supplie Votre Majesté
+de faire que j'aie quelque chose de grand, de décisif à exécuter en
+colonisation. Après avoir fait les grandes choses qui ont résolu les
+deux premières questions, la conquête du pays et l'organisation du
+gouvernement des Arabes, je ne voudrais pas m'user dans les misères
+d'un peuplement impuissant qui, ne pouvant satisfaire en aucun point les
+impatiences publiques, me ferait chaque jour assaillir par des critiques
+et même des outrages. Je viens d'adresser à M. Guizot un Mémoire sur
+la colonisation en général. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien en
+agréer une copie. Si ce travail ne me rallie pas la majorité du
+conseil, il ne me restera plus qu'à faire des voeux pour qu'on trouve de
+meilleurs moyens d'assurer l'avenir de l'Algérie.
+
+«Je suis, etc., etc.
+
+«Maréchal DUC D'ISLY.»
+
+Nous n'avions nul dessein d'ajourner la promesse que nous avions faite
+au maréchal, et au moment où il la réclama, nous nous disposions à
+l'acquitter. Quand la session se rouvrit, le 11 janvier 1847, le Roi
+dit aux Chambres dans son discours: «Vous aurez aussi à vous occuper de
+mesures propres à seconder, dans nos possessions d'Afrique, le progrès
+de la colonisation et de la prospérité intérieure. La tranquillité, si
+heureusement rétablie dans l'Algérie par la valeur et le dévouement de
+notre armée, permet d'examiner mûrement cette importante question, sur
+laquelle un projet de loi spécial vous sera présenté.» Le 19 février
+suivant, j'écrivis au maréchal Bugeaud: «Les deux projets de loi sur
+l'Algérie, l'un de crédits supplémentaires ordinaires, l'autre d'un
+crédit extraordinaire de trois millions pour des essais de colonisation
+militaire, seront présentés sous peu de jours. Votre présence à la
+Chambre pendant la discussion sera indispensable. Le ministre de la
+guerre vous a envoyé l'ordre de venir à ce moment. Je vous répète, mon
+cher maréchal, que c'est indispensable et que j'y compte. La question
+sera posée solennellement, par un projet de loi spécial annoncé dans
+le discours de la couronne. Il faut que la discussion soit complète,
+et elle ne peut pas être complète sans vous. Nous soutiendrons, je
+soutiendrai très-fermement le projet de loi; mais il y a une foule de
+points que vous seul pouvez éclaircir, une foule de questions auxquelles
+vous seul pouvez répondre. Je l'ai dit avant-hier à ce jeune officier
+que vous m'aviez présenté, M. Fabas, et qui me paraît fort intelligent.
+Il va écrire une brochure dont je lui ai indiqué les bases. Je vous
+attends donc vers le milieu de mars, au plus tard. Je suppose que le
+débat viendra du 15 au 30 mars.»
+
+Le projet de loi fut, en effet, présenté le 27 février. L'exposé des
+motifs commençait par rappeler les divers essais et les divers modes
+de colonisation tentés en Algérie, surtout depuis le gouvernement
+du maréchal Bugeaud. Il énumérait les résultats déjà obtenus, plus
+importants qu'on ne le croyait en général, quoique bien insuffisants et
+encore bien loin du but: «En résumé, disait le ministre de la guerre,
+vingt-sept centres nouveaux de colonisation ont été fondés dans la
+province d'Alger depuis la conquête: six villes anciennes ont été
+reconstruites, sans compter celle d'Alger, qui est devenue une ville
+européenne de premier ordre, et une population d'environ 73,000 âmes
+s'est constituée dans cette province. Huit centres nouveaux ont
+été créés dans la province d'Oran; trois villes y ont été relevées,
+indépendamment de celle d'Oran, et une population européenne de plus de
+22,000 âmes s'y est fixée. Dans la province de Constantine, huit centres
+nouveaux ont été fondés; trois villes anciennes y ont été rebâties, et
+une population européenne de près de 12,000 âmes s'y est établie.....
+Mais jusqu'à ce que la consécration du temps ait plus universellement
+établi notre domination en Algérie, jusqu'à ce qu'une population
+européenne compacte ait couvert toute la surface du sol disponible, il
+est d'un haut intérêt pour la sécurité des personnes et des propriétés,
+cette première condition de tout progrès colonial, de fonder au coeur du
+pays, sur les limites des territoires occupés, en présence d'un peuple
+fanatique, admirablement constitué pour la guerre et toujours accessible
+aux idées de rébellion, de quelque part qu'elles viennent, il est,
+dis-je, d'un haut intérêt de fonder une colonisation plus forte,
+plus défensive que la colonisation libre et civile, en un mot, une
+colonisation _armée_. Cette colonisation d'avant-garde, qui doit former
+en quelque sorte le bouclier des établissements fondés derrière elle,
+qui doit se servir du fusil comme de la bêche, qui doit être toujours
+prête à se défendre elle-même et à protéger ses voisins, ce serait en
+vain qu'on en chercherait les éléments dans une population étrangère au
+métier des armes; ceux-là seuls qui ont su opérer la conquête peuvent
+entreprendre efficacement cette oeuvre militaire qui n'en est que
+la continuation, parce que seuls ils sont à même de fournir un choix
+d'hommes jeunes, vigoureux, acclimatés, aguerris, énergiques, capables
+enfin de tenir constamment les Arabes en respect et de leur faire
+comprendre que nous voulons décidément rester les maîtres du pays.
+
+«Dans le but d'encourager, au moyen de cette protection puissante,
+l'envahissement plus rapide du sol par les exploitations européennes
+jusqu'ici timidement concentrées sur quelques parties du littoral, comme
+aussi pour donner un témoignage de satisfaction à l'armée d'Afrique qui,
+en toute circonstance, a si bien mérité de la France par la continuité,
+l'éclat et le désintéressement de ses services, le Roi, mû par une
+pensée analogue à celle qui avait dirigé Napoléon lorsqu'en 1808, il
+décréta les camps de Juliers et d'Alexandrie, nous a chargés de
+vous présenter un projet de loi ayant pour objet d'obtenir un crédit
+extraordinaire, spécialement destiné à fonder en Algérie des camps
+agricoles qui comprendraient mille soldats.»
+
+Le projet exposait ensuite avec détail l'organisation de ces camps
+agricoles et tout le régime de cette colonisation militaire appelée à
+se transformer, par degrés, en colonisation civile et définitive.
+La plupart de ces dispositions étaient empruntées aux idées et aux
+brochures du maréchal Bugeaud.
+
+Quand ce projet de loi arriva à Alger, il trouva le maréchal atteint
+d'un rhume violent et presque alité à la suite de courses rapides et
+répétées par une saison rigoureuse: «Je viens de me faire lire l'exposé
+des motifs, m'écrivit-il[56]; si je ne comptais que sur cet exposé le
+projet me paraîtrait bien malade; je n'ai rien vu de plus pâle, de plus
+timide, de plus incolore que ce discours du ministre de la guerre; on y
+a mêlé l'historique incomplet de la colonisation, le système du général
+Lamoricière, celui du général Bedeau; enfin, le mien arrive comme
+accessoire. On ne l'appuie par aucune des grandes considérations; on lui
+donne la plus petite portée possible; on l'excuse bien plus qu'on ne le
+recommande et qu'on n'en démontre l'utilité. Je compte infiniment peu
+sur la parole du ministre de la guerre; mais je compte infiniment sur la
+vôtre. C'est maintenant l'oeuvre du ministère; vous ne voudrez pas lui
+faire éprouver un échec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un intérêt
+patriotique; mon intérêt personnel s'accommoderait fort bien de
+l'insuccès. Je suis déjà un peu vieux pour la rude besogne d'Afrique,
+et vous savez que, si je tiens à conserver le gouvernement après avoir
+résolu les questions de guerre et de domination des Arabes, c'est
+uniquement pour faire entrer le pays, avant de me retirer, dans une
+voie de colonisation qui puisse perpétuer notre conquête et délivrer la
+France du grand fardeau qu'elle supporte. Il y a de l'amélioration dans
+ma santé; j'espère que je pourrai partir le 14.»
+
+[Note 56: Le 9 mars 1847]
+
+Quelques jours plus tard, le 15 mars, il me récrivit: «C'est encore de
+mon lit de douleur que je vous écris. Ayant besoin de guérir vite, j'ai
+supplié le docteur de m'appliquer les remèdes les plus énergiques pour
+dissiper ma violente maladie de poitrine; les pommades révulsives, les
+vésicatoires, les purgations, les compresses camphrées, l'eau sédative,
+rien n'a été négligé; on m'a martyrisé; ma poitrine n'est qu'une plaie,
+et cependant il n'y a pas d'amélioration dans mon état intérieur. Je
+commence à craindre sérieusement de n'être pas en état de me rendre à
+Paris avant la fin du mois, et dès lors, qu'irais-je y faire? Les partis
+seront pris; la commission aura fait son rapport; s'il est favorable, la
+chose ira probablement bien; s'il ne l'était pas, ce ne serait pas moi
+qui ferais changer le résultat.»
+
+Un _post-scriptum_ ajouté à cette lettre portait: «J'apprends, par une
+lettre particulière, les noms des commissaires de sept bureaux de la
+Chambre pour les crédits d'Afrique. Je crois la majorité d'entre eux
+très-peu favorable. Le gouvernement, qui est si fort dans tous les
+bureaux, n'a donc pas cherché à faire prévaloir les candidats de son
+choix. Tout ceci est d'un bien mauvais augure.»
+
+Les informations du maréchal ne le trompaient pas; la commission élue
+dans la Chambre des députés pour examiner le projet de loi fut presque
+unanimement contraire; elle choisit pour son président M. Dufaure
+qui, dans la session précédente, s'était hautement prononcé contre la
+colonisation militaire. Indépendamment des objections spéciales qu'on
+adressait au plan du maréchal Bugeaud, c'était l'instinct général de la
+Chambre qu'il y avait là une prétention démesurée à se passer du
+temps pour l'une de ces oeuvres dans lesquelles le temps est l'allié
+nécessaire des hommes. Il fut bientôt évident que le projet de loi ne
+serait pas adopté. Nous n'en avions pas fait une question de cabinet;
+quelque importante que fût l'affaire, notre politique générale n'y
+était nullement engagée; c'était une de ces occasions dans lesquelles
+un gouvernement sensé doit laisser à son propre parti une assez grande
+latitude, et si nous avions agi autrement, nos plus fidèles amis se
+seraient justement récriés. Le maréchal Bugeaud lui-même pressentait le
+résultat de cette situation, et prenait d'avance des précautions pour ne
+pas s'engager, de sa personne, dans la lutte parlementaire; il ne vint
+point à Paris et m'écrivit[57]: «M. le ministre de la guerre a sans
+doute déjà fait connaître au conseil ma détermination de me retirer
+devant l'accueil que la Chambre a fait au projet de loi sur les colonies
+militaires. Je suis sûr qu'_in petto_ vous approuverez ma résolution. De
+même que vous ne voudriez pas, en gouvernement, défendre des idées
+qui ne seraient pas les vôtres, vous penserez que je ne dois pas
+plus vouloir appliquer en Afrique des systèmes de colonisation et
+de gouvernement qui répugnent à ma raison pratique, et partant à mon
+patriotisme. L'état de ma santé ne me permet pas de me rendre à Paris
+comme j'en avais le projet; je fais des remèdes qui exigent que je sois
+chez moi tranquille; puis, je dois aller aux eaux. Toutefois, ma forte
+constitution me laisse l'espoir de me rétablir dans le courant de
+l'année.»
+
+[Note 57: Les 21 mars et 28 mai 1847.]
+
+En présence de cette résolution du maréchal; le projet de loi cessait
+d'être, pour le cabinet, une question embarrassante; c'était à lui que
+nous avions accordé cette tentative; sans lui, et dans la perspective de
+sa retraite, le débat n'était pas sérieux. M. de Tocqueville fit, le
+2 juin, au nom de la commission, un rapport dans lequel, après avoir
+discuté les divers plans de colonisation, et en particulier celui des
+camps agricoles, il conclut au rejet du crédit demandé pour en faire
+l'essai. Huit jours après la lecture de ce rapport, le gouvernement
+retira le projet de loi.
+
+La retraite du maréchal Bugeaud avait précédé celle-là. En la regrettant
+vivement, j'en trouvais le motif sérieux et légitime. Après avoir
+accompli une grande oeuvre, la domination de la France en Algérie, le
+maréchal avait conçu une grande idée, le prompt établissement en Algérie
+d'un peuple de soldats français. C'était vouloir trop et trop vite,
+et vouloir ce que repoussait la conviction, également sincère, des
+chambres. Devant ce conflit, le maréchal Bugeaud ne pouvait que se
+retirer, et il se retirait dignement, car il emportait dans sa retraite
+la gloire de sa vie et l'indépendance de sa pensée. Mais pour le
+gouvernement du Roi, une grande question s'élevait alors, et qui ne
+pouvait être ajournée: quel successeur dans le gouvernement de l'Algérie
+fallait-il donner au maréchal Bugeaud? Autour de lui, les lieutenants
+éminents ne manquaient pas; le général Changarnier, le général
+Lamoricière, le général Bedeau, le général Cavaignac avaient fait leurs
+preuves d'habileté comme de bravoure. Pourtant aucun d'eux n'avait
+encore été en mesure d'acquérir cette notoriété universelle et cette
+prépondérance incontestée qui confèrent, en quelque sorte de droit
+naturel et public, le commandement supérieur. L'état des affaires en
+Afrique ne demandait plus d'ailleurs que le pouvoir eût un caractère
+essentiellement militaire; le maréchal Bugeaud avait réellement accompli
+l'oeuvre de la conquête; Abd-el-Kader errait encore çà et là, cherchant
+partout les occasions et les moyens de continuer la lutte; mais la
+domination française prévalait irrésistiblement; une puissante autorité
+morale s'attachait, dans toute l'ancienne Régence et tout à l'entour, au
+nom et aux armes de la France, la Grande-Kabylie seule conservait encore
+une indépendance qu'il était réservé à M. le maréchal Randon de
+dompter. Le jour était venu où le gouvernement de l'Algérie pouvait être
+politique et civil en même temps que guerrier. M. le duc d'Aumale était
+plus propre que personne à lui donner ce double caractère: il avait
+pris part avec distinction, quelquefois avec éclat, à quelques-unes des
+campagnes les plus actives; il était aimé autant qu'estimé dans l'armée;
+son nom et son rang avaient, sur les Arabes, un sérieux prestige; ils se
+rangeaient sous la main du fils du sultan de France, plus aisément que
+sous l'épée d'un général vainqueur. Depuis quelque temps déjà, il avait
+été plus d'une fois question de lui pour le grand poste que la retraite
+du maréchal Bugeaud laissait vacant: le 17 juillet 1843, en annonçant
+au maréchal Bugeaud que le Roi se disposait à lui donner le bâton
+de maréchal, le maréchal Soult lui écrivait: «M. le duc d'Aumale ne
+pourrait consentir à exercer _l'interim_ du gouvernement de l'Algérie;
+mais Son Altesse Royale ne renonce point, pour l'avenir, à en devenir
+titulaire. Jusque-là, son désir serait d'aller commander, au mois
+d'octobre prochain, la province de Constantine, et d'y servir sous vos
+ordres.» Quelques mois plus tard[58], le maréchal Bugeaud écrivait à M.
+Blanqui: «Je désire qu'un prince me remplace ici; non pas dans l'intérêt
+de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question;
+on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera
+davantage chaque jour un homme capable. Je lui laisserai, j'espère, une
+besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore;
+c'est une oeuvre de géants et de siècles.» L'année suivante enfin, le
+maréchal Bugeaud m'écrivit à moi-même: «Quant au gouvernement du duc
+d'Aumale, je n'y vois d'inconvénient que pour la monarchie qui prendra
+une responsabilité de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite
+en expérience. Je pense que, dès le début, il administrera bien et
+deviendra un militaire très-distingué; sur ce point, il ne lui faut
+qu'un peu plus d'expérience et de méditation.»
+
+[Note 58: Le 23 octobre 1843.]
+
+On a dit souvent que le roi Louis-Philippe avait imposé son fils au
+cabinet et à l'Algérie, uniquement par faveur et dans un intérêt de
+famille; rien n'est plus faux; le Roi désirait sans doute que les
+princes ses fils affermissent sa race en l'honorant; mais il n'a jamais
+eu, à ce sujet, ni exigence, ni impatience, et il n'a mis ses fils en
+avant que lorsqu'il les a jugés capables de bien servir le pays. Pour
+M. le duc d'Aumale en particulier, le Roi a attendu que le temps et les
+faits appelassent naturellement le prince au poste qu'il lui désirait;
+l'occasion ne pouvait être plus favorable; c'était uniquement à cause
+du désaccord entre ses idées et celles des Chambres et par un acte de
+sa propre volonté que le maréchal Bugeaud se retirait; le choix du duc
+d'Aumale pour lui succéder fut décidé uniquement par des motifs puisés
+dans l'intérêt de la France comme de l'Algérie, et de l'administration
+civile comme de l'armée; le cabinet en fut d'avis autant que le Roi;
+et quand, le 11 septembre 1847, ce prince reçut la charge de gouverneur
+général de nos possessions d'Afrique, il y fut appelé comme le
+successeur le plus naturel du maréchal Bugeaud, et comme celui
+qu'accepteraient le plus volontiers les hommes éminents qui auraient
+pu prétendre au pouvoir dont il fut revêtu, comme les soldats et les
+peuples sur qui ce pouvoir devait s'exercer.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLII
+
+ LES MUSULMANS A PARIS.--LA TURQUIE ET LA GRÈCE.
+ (1842-1847).
+
+
+Chefs musulmans à Paris, de 1845 à 1847.--Ben-Achache, ambassadeur du
+Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi
+d'Égypte Méhémet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de
+Perse.--Réchid-Pacha, grand vizir.--Stérilité des tentatives de réforme
+de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires
+de Syrie.--Progrès dans la condition des chrétiens de Syrie, de 1845 à
+1848.--Affaire du consulat de France à Jérusalem en 1843.--Question
+des renégats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en
+Europe.--Affaires de Grèce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M.
+Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions à M.
+Piscatory.--Révolution d'Athènes (15 septembre 1843).--Opinion de
+M. Colettis.--Assemblée nationale en Grèce.--Établissement du régime
+constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Pétersbourg
+et de Vienne.--Arrivée de M. Colettis en Grèce.--Ministère
+Maurocordato.--Sa chute.--Ministère Colettis et Metaxa.--M. Metaxa
+se retire.--Ministère Colettis.--Hostilité de sir Edmond Lyons.--Ma
+correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers
+M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir
+Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires
+en Angleterre.--Son attitude envers la Grèce et le ministère de M.
+Colettis.--Fermeté de M. Colettis.--Troubles intérieurs en Grèce.--M.
+Colettis les réprime.--Querelle entre les cours d'Athènes et de
+Constantinople.--Maladie et mort de M. Colettis.
+
+
+De 1845 à 1847, j'ai vu arriver à Paris les représentants de toutes
+les grandes puissances musulmanes d'Europe, d'Afrique et d'Asie:
+Sidi-Mohammed-ben-Achache, ambassadeur de l'empereur du Maroc;
+Ibrahim-Pacha, fils aîné et héritier du vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali;
+Ahmed-Pacha, bey de Tunis; Mirza Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur du schah
+de Perse. A la même époque, le réformateur de la Turquie, Réchid-Pacha,
+était ambassadeur de la Porte en France, et quittait son poste pour
+aller reprendre, à Constantinople, d'abord celui de ministre
+des affaires étrangères, puis celui de grand vizir. J'ai traité,
+non-seulement de loin et par correspondance, mais de près et par
+conversation avec ces chefs musulmans qui, par leur présence presque
+simultanée, rendaient tous hommage à la politique comme à la puissance
+française, et venaient rechercher, avec le gouvernement du roi
+Louis-Philippe, des liens plus étroits. J'ai trouvé en eux des hommes
+très-divers, placés à des degrés inégaux de civilisation et de lumières,
+et souvent animés de desseins contraires. Mes rapports avec eux tous ont
+abouti à me donner, du monde musulman en contact avec le monde chrétien,
+la même idée et à me faire pressentir le même avenir. Il n'y a rien de
+sérieux à espérer du monde musulman, ni pour sa propre réforme, ni pour
+les chrétiens que le malheur des événements a placés sous ses lois.
+
+Le Marocain Sidi-Mohammed-ben-Achache était un jeune Arabe d'une
+figure charmante, grave, modeste et douce, de manières élégantes et
+tranquilles, attentif à se montrer scrupuleusement attaché à sa foi,
+respectueux avec dignité et plus préoccupé de se faire respecter et bien
+venir, lui et le souverain qu'il représentait, que d'atteindre un but
+politique déterminé. Sa personne et son air rappelaient ces derniers
+Maures Abencerrages de Grenade dont sa famille perpétuait à Tétuan, où
+elle s'était établie en quittant l'Espagne, la grande existence et les
+souvenirs. Il était envoyé à Paris pour faire, entre la France et le
+Maroc, acte de bons rapports et pour donner au traité du 10 septembre
+1844 tout l'éclat de la paix, plutôt que pour conclure avec nous aucun
+arrangement spécial et efficace.
+
+Le bey de Tunis, Ahmed-Pacha, se conduisit, pendant tout son séjour
+en France, en politique intelligent et adroit, sans vraie ni rare
+distinction, mais avec un aplomb remarquable, soigneux de conserver une
+attitude de prince souverain en faisant sa cour à un puissant voisin de
+qui il attendait sa sûreté. Il ne cessait de se répandre en admiration
+et en flatterie sur la civilisation chrétienne et française, tout en
+restant musulman de moeurs et de goûts, quoique sans zèle. Peu avant
+de venir en France, il avait, pour plaire aux philanthropes chrétiens,
+décrété dans sa régence l'abolition de l'esclavage des noirs. A Paris,
+à Lyon, à Marseille, partout où il s'arrêtait, il faisait aux
+établissements charitables d'abondantes largesses. Il s'empressait à
+promettre des réformes qui ne lui inspiraient ni goût, ni confiance, et
+il croyait pouvoir toujours payer, avec des compliments et des présents,
+les services dont il avait besoin.
+
+Ibrahim-Pacha était un soldat vaillant avec prudence, plus rusé que
+fin, et sensé avec des sentiments et des habitudes vulgaires. La haute
+fortune, la société intime et la forte discipline de son père avaient
+fait de lui ce qu'un homme supérieur peut faire d'un homme médiocre;
+il savait comprendre et servir un dessein, commander des troupes,
+administrer des domaines; mais il était étranger à toute vue élevée,
+à toute initiative originale et hardie, plus avide qu'ambitieux, avare
+jusqu'à la parcimonie, préoccupé surtout, comme il le disait lui-même,
+du désir de devenir le prince le plus riche du monde, sans souci et sans
+don de plaire, et capable de cruauté comme de servilité dans l'exercice
+d'une autorité qu'il eût été incapable de fonder. Il subissait avec
+terreur l'ascendant de son père: lorsque, en 1844, Méhémet-Ali, dans un
+accès de colère qui touchait à la folie, quitta tout à coup Alexandrie
+pour se rendre au Caire, en menaçant d'un châtiment exemplaire tous ceux
+qu'il laissait derrière lui, «j'ai vu, m'écrivait naguère le marquis de
+Lavalette qui était alors consul général de France en Égypte, j'ai vu
+Ibrahim-Pacha, qui ne se sentait plus la tête sur les épaules, verser
+des larmes d'effroi:--C'est à moi, me disait-il, que mon père paraît en
+vouloir plus qu'à d'autres; pourtant, que peut-il me reprocher? Ne lui
+ai-je pas obéi toute ma vie? Quand je commandais ses armées, quel que
+fût l'état de ma santé, je n'ai jamais pris un congé de vingt-quatre
+heures sans l'avoir obtenu de lui; je me suis fait bourreau pour lui
+plaire; et il me raconta que, plusieurs années auparavant, son père avait
+pour intendant de ses finances un certain Copte dont lui, Ibrahim, lui
+avait souvent signalé la corruption sans que Méhémet-Ali, qui se méfiait
+de tous les deux, voulût en croire les dires de son fils. Un jour,
+Ibrahim, qui commandait le camp de Kouka aux environs du Caire, vit
+entrer dans sa tente le Copte porteur d'un billet cacheté du grand
+pacha. Ibrahim ouvrit le billet, le lut, le relut, prit un pistolet
+placé près de lui et brûla la cervelle au malheureux financier. Le
+billet portait: «Tue-moi ce chien de ta propre main.» Tant de docilité
+ne donnait pas au vice-roi plus de confiance ou de complaisance pour
+son fils. Ibrahim malade eut quelque peine à obtenir de son père la
+permission de se rendre en France, aux eaux thermales du Vernet, que
+lui conseillait le docteur Lallemand, son médecin. Il y vint enfin,
+sans aucun but politique, et, après trois mois de séjour au Vernet,
+il parcourut la France et passa six semaines à Paris, en observateur
+froidement curieux, plus préoccupé de sa santé et de ses grossiers
+plaisirs que de son avenir. «Mon fils le séraskier est plus vieux que
+moi,» disait Méhémet-Ali, et le père survécut en effet à son fils, en
+même temps qu'à sa propre raison. L'établissement héréditaire de sa
+famille en Égypte, et l'Égypte ouverte, comme un beau et fertile champ,
+aux travaux et aux rivalités de l'Europe, le génie et la gloire de
+Méhémet-Ali ont fait cela, mais rien de plus.
+
+L'ambassadeur persan, Mirza Mohammed Ali-Khan, était un courtisan
+insignifiant, envoyé en France par le schah son maître, plutôt par
+vanité que par dessein sérieux, peut-être pour satisfaire à quelque
+intrigue ou à quelque rivalité de la cour de Téhéran. Sa présence à
+Paris et sa conversation ne firent que me confirmer dans l'idée que
+j'avais déjà de l'état de décadence et d'anarchie stérile dans lequel la
+Perse était depuis longtemps tombée.
+
+Il manquait à Réchid-Pacha l'une des qualités les plus nécessaires au
+succès de l'oeuvre qu'il tentait dans son pays; il était trop peu Turc
+lui-même pour être, en Turquie, un puissant réformateur. Quand Pierre le
+Grand entreprit de lancer la Russie dans la civilisation européenne, il
+était et resta profondément russe; novateur ambitieux et audacieux, il
+voulait grandir rapidement sa nation, mais il lui était semblable et
+sympathique par les moeurs, les passions, les traditions, les rudes et
+barbares pratiques de la vie. Le sultan Mahmoud II était aussi Turc que
+les janissaires qu'il détruisait, et ses efforts avaient pour but de
+rétablir partout son pouvoir bien plus que de réformer l'état social et
+le gouvernement de ses peuples. Élevé dès sa jeunesse et engagé toute sa
+vie dans les relations de la Turquie avec l'Europe, Réchid-Pacha devint
+surtout un diplomate européen: observateur plus fin que profond et
+politique adroit sans courage, il avait l'esprit frappé des périls que
+faisaient courir à sa patrie les entreprises et les luttes des grandes
+puissances européennes; il s'adonna au désir et à l'espoir de faire
+pénétrer dans l'empire ottoman quelques-unes des conditions et des
+règles de la civilisation européenne: non que, dans le fond de son
+coeur, il l'admirât et l'aimât mieux que les moeurs et les traditions
+musulmanes: «Il aimait sincèrement son pays et son maître, m'écrivait
+naguère le comte de Bourqueney qui l'a bien observé et connu pendant son
+ambassade à Constantinople; cet amour avait même quelque chose de ce
+que nous appelons le patriotisme; il ne concevait pas la vie sans le
+Bosphore, le harem et le pillau;» mais il voyait, dans une certaine
+assimilation du gouvernement turc aux gouvernements européens, le
+seul moyen de conserver, à son pays et à son maître, dans la politique
+européenne, leur place et leur poids. Satisfaire l'Europe en Turquie
+pour maintenir la Turquie en Europe, ce fut là son idée dominante et
+constante. Pour réussir dans cette difficile entreprise, il avait à
+lutter d'une part contre les intrigues et les rivalités du sérail,
+de l'autre, contre les instincts, les traditions, les préjugés et les
+passions fanatiques de son pays. Habile dans l'intérieur du sérail,
+aussi fin courtisan qu'intelligent diplomate, il réussit souvent à
+prendre, garder et reprendre le pouvoir auprès du sultan; mais quand il
+fallait agir sur la vieille nation turque et l'entraîner à sa suite,
+il manquait de vigueur et d'autorité; ni guerrier, ni fanatique,
+plus humain qu'il n'appartenait à sa race et craintif jusqu'à la
+pusillanimité, sa personne n'accréditait et ne soutenait pas ses
+réformes; il jetait au vent des semences étrangères sans posséder ni
+cultiver fortement lui-même le sol où elles devaient prendre racine et
+croître.
+
+C'est, dans la vie publique, une tentation trop souvent acceptée que
+de payer le public et de se payer soi-mêmes d'apparences. Peu d'hommes
+prennent assez au sérieux ce qu'ils font et eux-mêmes pour avoir à coeur
+d'être vraiment efficaces et d'avancer réellement vers le but qu'ils
+poursuivent. Quand Réchid-Pacha avait publié en Turquie et dans toute
+l'Europe les réformes écrites dans le hatti-schériff de Gulhané[59], il
+était satisfait de lui-même et pensait que l'Europe aussi devait être
+satisfaite. Quand les diplomates européens à Constantinople avaient
+obtenu dans l'administration turque quelques progrès et en faveur des
+chrétiens d'Orient quelques concessions, ils croyaient avoir beaucoup
+fait pour l'affermissement de l'empire ottoman et pour la paix entre les
+musulmans et les chrétiens réunis sous ses lois. Mensonge ou illusion
+des deux parts: ni le réformateur turc, ni les diplomates européens
+ne se rendaient un compte assez sévère des problèmes qu'ils avaient
+à résoudre et n'étaient assez exigeants avec eux-mêmes; s'ils avaient
+sondé à fond les difficultés de leurs entreprises et pesé exactement ce
+qu'ils appelaient leurs succès, ils auraient bientôt reconnu l'immense
+insuffisance de leurs oeuvres. Il ne faut pas leur reprocher avec trop
+de rigueur leur vaine confiance; l'homme a grand'peine à croire qu'il
+fait si peu quand il promet tant, et quand il a quelquefois tant de
+peine à prendre pour le peu qu'il fait. Mais ceux-là seuls sont de vrais
+acteurs politiques et méritent l'attention de l'histoire qui, soit
+avant d'entreprendre, soit lorsqu'ils agissent, pénètrent au delà de la
+surface des choses, ne prennent pas des apparences fugitives pour
+des résultats effectifs, et poursuivent fortement dans l'exécution le
+sérieux accomplissement de leurs desseins.
+
+[Note 59: Du 3 novembre 1839.]
+
+Plus j'ai causé et traité avec ces politiques musulmans, les plus
+considérables et les plus éclairés de leurs pays divers, plus j'ai été
+frappé du vide et de l'impuissance qu'ils révélaient eux-mêmes dans cet
+islamisme dont ils étaient les représentants. Tous étaient, au fond,
+tristes et inquiets de l'état de leur gouvernement et de leur nation;
+tous se montraient préoccupés d'un certain besoin de réformes; mais il
+n'y avait, dans leurs idées et leurs efforts en ce sens, ni spontanéité,
+ni fécondité; ils ne pensaient point; ils n'agissaient point sous
+l'impulsion de la pensée propre et de l'activité intérieure de la
+société musulmane; leurs désirs et leurs travaux réformateurs n'étaient
+que de pénibles emprunts à la civilisation européenne et chrétienne;
+emprunts contractés uniquement pour soutenir une vie chancelante, en
+s'assimilant un peu à des étrangers au voisinage et à la puissance
+desquels on ne pouvait échapper. L'imitation et la crainte sont deux
+dispositions essentiellement stériles; l'imitation ne pénètre point les
+masses et la contrainte demeure sans sincérité. Livrés à eux-mêmes,
+tous ces musulmans, Turcs, Égyptiens, Arabes, n'auraient rien fait de ce
+qu'on essayait sur eux; et pour quiconque n'était pas enclin ou obligé à
+se payer d'apparences, tout ce qu'on essayait était superficiel et vain.
+
+A mesure que j'ai eu à les observer, les faits particuliers m'ont
+confirmé dans l'impression générale que me donnaient, sur l'état des
+peuples et des gouvernements musulmans, mes rapports avec leurs plus
+éminents représentants. La question de Syrie fut une de celles qui,
+de 1842 à 1847, tinrent le plus de place, à l'extérieur, dans nos
+négociations et, à l'intérieur, dans nos débats. C'était aussi la
+question sur laquelle nous étions, à cette époque, le cabinet dans
+la situation la plus compliquée, et le public dans l'illusion la plus
+routinière. Toutes les fois qu'il s'agissait des chrétiens de Syrie,
+l'opposition prenait pour point de départ de ses exigences ou de ses
+critiques les anciennes capitulations de la France avec la Porte et
+notre droit de protection sur les chrétiens en Orient. On ne se donnait
+guère la peine de consulter le texte même de ces traités, conclus pour
+la première fois sous François 1er en 1525, renouvelés et amplifiés en
+1604 sous Henri IV, en 1673 sous Louis XIV et en 1740 sous Louis XV.
+Ils s'appliquaient essentiellement aux agents et aux chrétiens français
+établis ou voyageant dans l'empire ottoman, et c'était par voie
+d'induction ou de tradition que notre droit de protection s'était étendu
+et exercé, dans le Liban surtout, en faveur des chrétiens catholiques
+sujets de la Porte elle-même. Nous étions parfaitement fondés et
+résolus à le maintenir dans cette portée; mais, depuis les XVIe et XVIIe
+siècles, la situation de la France en Orient était bien changée: elle y
+était jadis à peu près la seule puissance chrétienne en rapports intimes
+avec la Porte et la seule en mesure d'exercer dans l'empire ottoman, au
+profit des chrétiens, une influence efficace. La Russie ne comptait pas
+encore en Europe ni à Constantinople. L'Angleterre n'allait pas encore
+dans l'Inde par cette voie, et n'y avait encore ni grand intérêt ni
+grand crédit. Depuis la dernière moitié du XVIIe siècle au contraire,
+nous rencontrions à chaque pas, dans l'empire ottoman, ces deux
+puissances actives, jalouses, accréditées. Les chrétiens catholiques
+n'étaient plus seuls protégés; les chrétiens grecs avaient aussi un
+puissant patron; les chrétiens protestants commençaient à pénétrer et à
+influer en Turquie, par leur puissance plutôt que par leur foi. La
+Porte exploitait, pour éluder ou atténuer nos anciens droits, ces
+complications et ces rivalités. Nous avions beaucoup contribué
+nous-mêmes à notre affaiblissement sur ce théâtre; dans les XVIe
+et XVIIe siècles, nous étions, pour la Porte, des alliés qui ne lui
+suscitaient aucun embarras, ne lui inspiraient aucune inquiétude, ne lui
+disputaient aucune de ses provinces. Nous tenions, depuis l'ouverture du
+XIXe siècle, une bien autre attitude; nous avions conquis passagèrement
+l'Égypte et définitivement l'Algérie; nous avions protégé et affranchi
+la Grèce; nous soutenions, contre le sultan, ses vassaux d'Alexandrie et
+de Tunis. Non-seulement nous n'étions plus seuls présents et puissants
+auprès de la Porte, mais nous lui inspirions des sentiments tout autres
+que ceux de notre ancienne intimité; nous avions cessé de lui être aussi
+nécessaires et nous lui étions devenus suspects.
+
+Quand on nous demandait d'agir et de dominer dans le Liban comme eût pu
+le faire Louis XIV, on oubliait complètement ces faits; on voulait que
+la France pratiquât en Orient la politique de l'ancien régime, en face
+de l'Europe telle que l'avaient faite le XVIIIe siècle et la Révolution.
+
+Je n'eus garde de céder à cette méprise. J'ai déjà dit avec quel soin,
+au lieu de prétendre à exercer en Syrie une action isolée et exclusive,
+je m'appliquai à m'entendre avec les autres puissances européennes
+présentes, comme nous, sur ce théâtre, et à unir dans un but commun ces
+influences séparées[60]. Le prince de Metternich entra le premier dans
+ce concert, en en acceptant hautement le principe, mais avec mollesse
+dans l'exécution. Lord Aberdeen hésita d'abord davantage, en homme moins
+empressé à déployer ses idées et plus exigeant pour lui-même quand il
+se décidait à agir. Il reconnut bientôt la nécessité comme la justice de
+joindre son action à la nôtre, et son ambassadeur à Constantinople, sir
+Stratford Canning, plus âpre et aussi sérieux que lui, exécutait avec
+une loyale énergie des instructions conformes à ses propres sentiments.
+Si j'eusse été obligé de sacrifier à cette entente quelque chose de
+la politique naturelle et nationale de la France, j'aurais regretté
+le sacrifice tout en en acceptant la nécessité; mais je n'eus rien
+de semblable à faire: c'était le voeu et le caractère essentiel de la
+politique française en Syrie que la province du Liban fût placée sous
+l'autorité d'un chef unique et chrétien, sujet de la Porte et soumis,
+envers elle, à certaines conditions, mais administrant directement les
+diverses populations de ce qu'on appelait la Montagne, parmi lesquelles
+les chrétiens maronites étaient la plus nombreuse et l'objet particulier
+de notre intérêt. Ce mode de gouvernement était consacré depuis
+longtemps dans le Liban comme un privilège traditionnel, soutenu par la
+France, exercé par la famille chrétienne des Chéabs, et dont le chef
+de cette famille, l'émir Beschir, avait été, dans ces derniers temps,
+l'habile, dur, avide, et quelquefois peu fidèle représentant. C'était
+toute l'ambition de la Porte d'abolir ce privilége et de ramener le
+Liban sous la seule et directe autorité d'un pacha turc; et ce fut
+là, quand, en 1840, elle rentra en possession de la Syrie, toute sa
+politique dans cette province. Malgré les désavantages de notre position
+en Orient à cette époque, je repris immédiatement, non-seulement en
+principe, mais dans mes déclarations à la tribune et dans mon travail
+diplomatique, la politique de la France, le rétablissement, dans le
+Liban, d'une administration unique et chrétienne. De 1840 à 1848, la
+lutte de ces deux politiques a été toute l'histoire de la Syrie:
+soit dans notre concert avec les puissances européennes, soit à
+Constantinople et auprès de la Porte elle-même, nous n'avons pas cessé
+un moment de réclamer la politique chrétienne et française; avec quelque
+hésitation et quelque lenteur, l'Angleterre et l'Autriche l'ont acceptée
+comme la seule efficace contre l'absurde tyrannie turque; et, malgré des
+difficultés sans cesse renaissantes, elle n'a pas cessé, durant cette
+époque, de faire, d'année en année, quelque nouveau progrès.
+
+[Note 60: Voir le tome VI de ces _Mémoires_, pages 244-258.]
+
+Je ne me refuserai pas le plaisir de résumer ici ces progrès dont
+personne n'est moins disposé que moi à exagérer l'importance. J'en ai
+déjà indiqué le point de départ[61] A la fin de 1842, après une longue
+résistance, la Porte avait enfin consenti à donner, à chacune des
+diverses populations du Liban, un chef de sa religion et de sa race, aux
+Maronites un chef maronite, aux Druses un chef druse; mais elle apporta,
+dans l'application de ce régime, un mauvais vouloir obstiné et la
+puissance de l'inertie: les pachas turcs envoyés en Syrie conservèrent
+en fait toute l'autorité; les commissaires extraordinaires chargés
+d'inspecter et de redresser les pachas persistaient dans la même voie;
+le fréquent mélange des Maronites et des Druses dans les mêmes lieux
+et la complication des droits de la féodalité locale avec ceux de
+l'autorité centrale suscitaient, à la séparation administrative des
+deux races, des difficultés inextricables. En 1845, après trois ans
+de tâtonnements turcs et de récriminations européennes, la promesse
+d'instituer dans le Liban des magistrats indigènes n'était pas encore
+sérieusement accomplie; une oppression anarchique s'y perpétuait; la
+guerre civile, c'est-à-dire le massacre et le pillage alternatifs, avait
+éclaté entre les Druses et les Maronites, toujours au grand détriment
+des Maronites, car les officiers turcs, en haine des chrétiens,
+soutenaient plus ou moins ouvertement les Druses. Le retour de
+Réchid-Pacha à Constantinople, comme ministre des affaires étrangères,
+rendit à l'action diplomatique européenne un peu plus d'efficacité;
+l'institution de deux caïmacans, ou chefs indigènes, pour les deux
+principales races du Liban devint réelle; dans les villes et les
+villages où les Maronites et les Druses étaient mêlés, le même principe
+fut appliqué au régime municipal; les deux nations eurent, dans ce
+régime, sous le nom de _vékils_, des représentants distincts; des
+conseils mixtes et élus furent placés à côté des deux caïmacans. Un
+système d'impôt contraire aux exigences oppressives de la féodalité
+druse fut établi. Le désarmement des Druses, jusque-là beaucoup
+plus incomplet que celui des Maronites, s'effectua réellement. Des
+territoires contestés entre les deux races furent replacés sous la
+juridiction des chefs maronites. Le témoignage des Maronites dans leurs
+contestations avec les Druses fut admis en justice. Une déclaration
+solennelle de la Porte confirma leurs priviléges religieux. Des
+indemnités furent accordées à ceux d'entre eux qui avaient le plus
+souffert de la guerre civile. Les couvents chrétiens et les négociants
+européens, établis à Beyrouth ou sur les divers points de la Syrie,
+reçurent également d'assez larges indemnités pour leurs pertes.
+Quelques-uns des officiers turcs qui avaient toléré ou favorisé les
+violences contre les chrétiens furent révoqués et punis. Enfin, le
+gouvernement de la Syrie et de ses divers pachaliks fut confié à des
+partisans de la politique de Réchid, attentifs à faire exécuter,
+dans leurs provinces, les promesses que l'Europe recevait de lui à
+Constantinople. De 1845 à 1848, l'état des chrétiens de Syrie fut
+sensiblement amélioré et put leur faire espérer un autre avenir.
+
+[Note 61: Tome VI de ces _Mémoires_, pages 256-258.]
+
+En même temps que les mêmes vices et les mêmes maux, les mêmes essais
+de réparation, de réforme et de progrès avaient lieu dans les diverses
+parties de l'empire ottoman. En juillet 1843, notre consul à Jérusalem,
+le comte de Lantivy, naguère arrivé à son poste, éleva un peu
+précipitamment le pavillon français sur la maison consulaire. Aux termes
+des capitulations, c'était notre droit[62]; mais à Jérusalem, regardée
+par les musulmans comme une de leurs villes saintes et remplie d'une
+populace fanatique, ce droit n'avait été depuis longtemps exercé ni
+par le consul de France, ni par aucun des consuls étrangers qui y
+résidaient. Une émeute violente éclata; la maison consulaire fut
+entourée et un moment envahie; dans toute la ville les chrétiens furent
+insultés; le consul lui-même, en se rendant au divan local, courut
+quelques risques. Le pacha de Jérusalem, tout en reconnaissant notre
+droit et en faisant quelques démonstrations contre l'émeute, l'avait
+encouragée sous main et n'osait la punir. Avant même d'avoir reçu de moi
+aucun ordre, notre ambassadeur à Constantinople porta plainte à la Porte
+et demanda une réparation sévère. Mes instructions lui prescrivirent de
+la poursuivre chaudement. La Porte hésita, discuta, traîna, offrit des
+moyens termes; elle céda enfin, reconnut formellement notre droit et
+admit toutes nos conditions: «Je crois, m'écrivit M. de Bourqueney[63],
+qu'elles constituent la réparation la plus complète qui ait été obtenue
+dans ce pays-ci: le pacha de Jérusalem est destitué. Son successeur
+se rendra officiellement chez le consul du Roi pour lui exprimer les
+regrets du gouvernement de Sa Hautesse. Les principaux meneurs de
+l'émeute seront envoyés aux galères. Le pavillon français sera hissé
+solennellement à Beyrouth un jour convenu; et recevra un salut de vingt
+et un coups de canon. Le droit de l'élever à Jésusalem demeure intact;
+la Porte sait seulement que je me conformerai à l'usage constamment
+suivi dans les villes saintes, et respecté par toutes les puissances
+européennes, en avertissant confidentiellement notre consul que des
+motifs puisés uniquement dans la crainte de compromettre la tranquillité
+de la ville me déterminent à suspendre jusqu'à nouvel ordre l'exercice
+du droit de pavillon à Jérusalem. J'ai choisi Beyrouth pour le lieu où
+nos couleurs seront saluées, d'abord parce que le gouverneur général
+de la province y réside, ensuite parce que le retentissement de la
+réparation s'étendra de là dans le Liban, et produira, sur les chrétiens
+de la Montagne, une vive et salutaire impression.»
+
+[Note 62: _Article_ 49. Les pachas, cadis et autres commandants ne
+pourront empêcher les consuls, ni leurs substituts par commandement,
+d'arborer leur pavillon suivant l'étiquette, dans les endroits où ils
+ont coutume d'habiter depuis longtemps.]
+
+[Note 63: Le 12 septembre 1843.]
+
+A Alep, à Latakié, à Mossoul, des incidents analogues, insultes,
+pillages, enlèvements, meurtres, survinrent et amenèrent des résultats
+semblables. A Beyrouth, en octobre 1845, un Arabe, employé depuis quinze
+ans comme écrivain au consulat de France, et qui s'était rendu pour
+affaires dans la petite ville de Zouk, à trois lieues de Beyrouth,
+fut arrêté et emprisonné, sans motifs ni prétextes plausibles, par
+le commandant turc de l'endroit. Notre consul, M. Poujade, le réclama
+vivement; on le lui refusa. Après des instances plusieurs fois
+renouvelées et toujours vaines, le consul prévint le fonctionnaire
+turc que, s'il persistait dans ses refus, la frégate française _la
+Belle-Poule_, qui se trouvait devant Beyrouth, irait jeter l'ancre dans
+la rade de Djounié, et enlèverait l'employé du consulat. Nouveau refus
+des Turcs. _La Belle-Poule_ se présenta en effet devant Djounié;
+le capitaine d'Ornano, qui la commandait, envoya à terre un de ses
+officiers, accompagné d'un drogman, pour réclamer encore le scribe
+arabe; n'ayant rien obtenu, il fit mettre ses embarcations à la mer, et
+elles s'avancèrent armées jusqu'au rivage; l'officier français descendit
+de nouveau à terre, et, à son approche, le Turc rendit enfin le
+prisonnier. L'affaire fit du bruit à Constantinople; la Porte se
+plaignit à notre ambassadeur de cet acte de force militaire; j'écrivis
+à M. de Bourqueney: «Je n'ai pu qu'approuver le parti que notre consul a
+dû prendre en désespoir de cause. C'est une mesure grave, sans doute,
+et dont il ne faudrait pas user souvent; mais elle ne doit être imputée
+qu'à ceux dont la conduite, aussi imprudente qu'odieuse, l'avait rendue
+indispensable. Il est bon que la Porte soit avertie que cela peut
+arriver; c'est le meilleur moyen de l'obliger à prévenir, dans son
+propre intérêt, tout ce qui pourrait en ramener la nécessité.»
+
+Une question plus délicate encore s'éleva à Constantinople. Un chrétien
+arménien s'était fait mahométan. Au bout d'un an, saisi de repentir,
+il abjura de nouveau, et revint chrétien à Constantinople, croyant son
+islamisme oublié. Il fut reconnu, arrêté et condamné a mort en vertu
+de la loi turque contre les renégats, à moins qu'il ne retournât à la
+religion musulmane. Sir Stratford Canning, à qui sa famille s'adressa
+pour obtenir sa grâce, fit auprès des ministres turcs des efforts
+inutiles: l'Arménien fut exécuté dans les rues de Constantinople,
+refusant jusqu'au dernier moment le mot qui l'eût sauvé. En m'informant
+de ce fait, M. de Bourqueney m'écrivit[64]: «J'ai envoyé notre premier
+drogman, M. Cor, chez Rifaat-Pacha[65] pour lui dire de ma part ces
+seuls mots: «Il vaudrait mieux pour vous avoir perdu une province, que
+d'avoir assassiné l'Arménien qui a péri hier.» Je répondis immédiatement
+à l'ambassadeur[66]: «J'approuve complétement le langage que vous avez
+tenu à Rifaat-Pacha; mais cette manifestation, la seule que vous
+pussiez faire avant d'avoir reçu des instructions spéciales, n'est pas
+suffisante en présence d'un fait aussi monstrueux. Vous voudrez bien
+adresser à ce ministre la note ci-jointe:
+
+[Note 64: Le 27 août 1843.]
+
+[Note 65: Alors ministre des affaires étrangères à Constantinople.]
+
+[Note 66: Le 16 septembre 1843.]
+
+«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire au ministre
+des affaires étrangères de la Sublime-Porte la communication suivante:
+
+«C'est avec un douloureux étonnement que le gouvernement du Roi a appris
+la récente exécution d'un Arménien qui, après avoir embrassé la religion
+mahométane, était revenu à la foi de ses pères, et que, pour ce seul
+fait, on a frappé de la peine capitale, parce qu'il refusait de racheter
+sa vie par une nouvelle abjuration.
+
+«En vain, pour expliquer un acte aussi déplorable, voudrait-on se
+prévaloir des dispositions impérieuses de la législation. On devait
+croire que cette législation, faite pour d'autres temps, était tombée en
+désuétude; et, en tout cas, il était trop facile de fermer les yeux sur
+un fait accompli hors de Constantinople, hors de l'Empire ottoman même,
+pour qu'on puisse considérer ce qui vient d'avoir lieu comme une de ces
+déplorables nécessités dans lesquelles la politique trouve quelquefois,
+non pas une justification, mais une excuse.
+
+«Lors même que l'humanité, dont le nom n'a jamais été invoqué vainement
+en France, n'aurait pas été aussi cruellement blessée par le supplice de
+cet Arménien; lors même que le gouvernement du Roi, qui s'est toujours
+considéré et se considérera toujours comme le protecteur des chrétiens
+dans l'Orient, pourrait oublier que c'est le christianisme qui a reçu
+ce sanglant outrage, l'intérêt qu'il prend à l'Empire ottoman et à son
+indépendance lui ferait encore voir avec une profonde douleur ce qui
+vient de se passer.
+
+«Cette indépendance ne peut aujourd'hui trouver une garantie efficace
+que dans l'appui de l'opinion européenne. Les efforts du gouvernement
+du Roi ont constamment tendu à lui assurer cet appui. Cette tâche lai
+deviendra bien plus difficile en présence d'un acte qui soulèvera dans
+l'Europe entière une indignation universelle.
+
+«Le gouvernement du Roi croit accomplir un devoir impérieux en
+faisant connaître à la Porte l'impression qu'il a reçue d'un fait
+malheureusement irréparable, mais qui, s'il pouvait se renouveler,
+serait de nature à appeler des dangers réels sur le gouvernement assez
+faible pour faire de telles concessions à un odieux et déplorable
+fanatisme.»
+
+Je donnai aux représentants du Roi à Londres, à Vienne, à Berlin et
+à Saint-Pétersbourg, communication de la note que je chargeais M.
+de Bourqueney de remettre à Constantinople; les cabinets anglais,
+autrichien et prussien se joignirent, d'un pas un peu inégal, à notre
+démarche; le gouvernement russe se tint à l'écart. L'affaire se serait
+peut-être bornée à des paroles, lorsque nous apprîmes qu'un fait
+semblable au supplice de l'Arménien venait de se produire à Biled-jeck,
+dans l'Asie Mineure; un Grec, devenu musulman, y fut aussi puni de mort
+pour être revenu à son ancienne foi. Nos réclamations devinrent plus
+précises et plus pressantes; le cabinet anglais unit pleinement
+son action à la nôtre; dans une dépêche adressée à sir Stratford
+Canning[67], lord Aberdeen déclara l'intention _irrévocable_ de son
+gouvernement d'obtenir de la Porte des garanties officielles contre
+le retour d'actes semblables; et si sir Stratford échouait auprès des
+ministres turcs, il avait ordre de porter la question jusqu'au sultan
+lui-même. L'internonce d'Autriche essaya pendant quelques jours de ne
+pas s'associer formellement à des demandes si péremptoires; le ministre
+de Russie parut vouloir persister dans sa réserve; mais quand ils virent
+à quels points les représentants de la France et de l'Angleterre étaient
+décidés et intimement unis, ils animèrent aussi leur langage: «La Porte
+serait extravagante, dit le baron de Stürmer à M. de Bourqueney, de
+compter sur un appui quelconque des gouvernements qui se sont prononcés
+d'une manière moins absolue que ceux de Paris et de Londres; dans une
+pareille question, les divergences au début finissent par l'unanimité
+au terme; la Porte doit accorder les garanties qu'on lui demande.» Elle
+essaya tantôt d'ajourner sa réponse, tantôt d'en affaiblir la valeur;
+dans une conférence officieuse avec les ambassadeurs de France et
+d'Angleterre, Rifaat-Pacha proposa une déclaration ainsi conçue: «La loi
+ne permet nullement de changer les dispositions relatives à la punition
+des apostats. La Sublime-Porte prendra les mesures efficaces
+possibles pour que l'exécution des chrétiens qui, devenus musulmans,
+retourneraient au christianisme, n'ait pas lieu.» Les deux ambassadeurs
+refusèrent péremptoirement une réponse qui consacrait la loi turque
+en promettant de faire ce qui se pourrait pour ne pas l'exécuter. Sir
+Stratford Canning demanda au sultan une audience; la Porte céda; le
+président de la justice turque, Nafiz-Pacha, qui s'était opposé à la
+concession, fut révoqué; une note officielle, adressée le 21 mars 1844
+aux deux ambassadeurs, porta expressément: «Sa Hautesse le sultan est
+dans l'irrévocable résolution de maintenir les relations amicales et
+de resserrer les liens de parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes
+puissances. La Sublime-Porte s'engage à empêcher, par des moyens
+effectifs, qu'à l'avenir aucun chrétien abjurant l'islamisme soit mis
+à mort;» et les deux ambassadeurs ne virent le sultan que pour le
+remercier, en recevant de sa bouche le même engagement.
+
+[Note 67: Le 16 janvier 1844.]
+
+Partout ainsi les habitudes turques de violence, de fanatisme,
+d'arbitraire et d'anarchie provoquaient immédiatement les réclamations
+européennes, et partout les réparations suivaient de près les offenses
+que les promesses et les tentatives de réformes n'avaient pu prévenir.
+Mais promesses, réformes et réparations n'étaient jamais que le résultat
+de la contrainte ou l'oeuvre d'une imitation incohérente et stérile;
+l'Europe civilisée pesait sur le gouvernement turc, et le gouvernement
+turc pliait sous la pression de l'Europe; mais il n'y avait là aucun
+travail intérieur, spontané et libre de la nation turque, par conséquent
+aucun progrès véritable et durable. Seize ans se sont écoulés depuis
+cette époque; de grands événements se sont accomplis dans l'Europe
+orientale: la Turquie a-t-elle fait autre chose que les subir?
+S'est-elle plus réformée et développée elle-même? A-t-elle mieux réussi
+à se suffire elle-même? La Syrie a-t-elle été plus exempte d'oppression,
+de dévastation, de guerre civile, de pillage, de massacre? Les mêmes
+désordres, les mêmes excès, les mêmes maux se sont renouvelés dans le
+monde musulman, avec la même impuissance de ses maîtres pour en tarir
+la source par leur propre force; la même intervention européenne,
+diplomatique ou armée, a été de plus en plus nécessaire pour en arrêter
+le cours, sans être plus efficace pour en prévenir le retour. La sagesse
+européenne veille, comme une sentinelle, à la porte de l'Empire ottoman,
+pour empêcher que les diverses ambitions européennes ne précipitent
+violemment sa ruine, et pour l'obliger à ne pas être, tant qu'il vit, en
+désaccord trop choquant avec l'ordre européen. C'est là tout ce qu'elle
+fait et tout ce qu'elle obtient.
+
+Tant que cet empire ne se détruit pas de lui-même et par ses propres
+vices, l'Europe, a raison de pratiquer envers lui cette politique de
+conservation patiente; les principes du droit des gens et les intérêts
+de l'équilibre européen le lui conseillent également; il y a là des
+problèmes que la force ambitieuse et prématurée ne saurait résoudre,
+et une Pologne musulmane serait, pour le monde chrétien, la source
+de désordres immenses en même temps qu'une brutale agression. Mais si
+l'Europe ne doit pas, de propos délibéré et pour se délivrer d'un voisin
+moribond, mettre ou laisser mettre en pièces la Turquie, elle ne doit
+pas non plus être dupe de fausses apparences et de fausses espérances;
+elle ne réformera pas l'Empire ottoman; elle n'en fera pas un élément
+régulier et vivant de l'ordre européen; elle ne délivrera pas de leur
+lamentable condition six millions de chrétiens opprimés par trois
+millions de Turcs qui, non-seulement leur font subir un joug odieux,
+mais qui leur ferment l'avenir auquel ils aspirent et pour lequel ils
+sont faits. Et quand telle ou telle portion de ces chrétiens tente
+courageusement de s'affranchir et de redevenir un peuple, c'est, pour
+l'Europe civilisée, la seule politique sensée et efficace de leur venir
+sérieusement en aide, et d'accomplir, par des mouvements naturels et
+partiels, la délivrance de ces belles contrées, l'une des deux sources
+de la civilisation européenne.
+
+L'Europe entra dans cette politique quand elle accepta la résurrection
+de la Grèce. Français, Anglais, Allemands, Russes, les peuples civilisés
+et chrétiens ne purent supporter le spectacle d'une petite population
+chrétienne luttant héroïquement, après des siècles d'oppression, pour
+recouvrer dans le monde civilisé sa place et son nom. Par élan ou par
+calcul, de bonne ou de mauvaise grâce, l'Europe tendit la main à la
+Grèce. Mais à ce mouvement unanime se mêlèrent aussitôt les intérêts et
+les desseins les plus divers; on ne pouvait se défendre de la grande et
+honnête politique; on la fit inconséquente et incohérente. A Londres,
+on se résignait à la Grèce affranchie; mais on n'en soutenait que plus
+fortement la Turquie ébréchée. A Pétersbourg, on se félicitait d'obtenir
+en Grèce un client ennemi des Turcs; mais on n'y voulait, à aucun prix,
+d'un voisin indépendant et capable de devenir un rival. On permettait
+à la Grèce de renaître, mais à condition qu'elle serait si petite et si
+faible qu'elle ne pourrait grandir ni presque vivre. On aidait ce
+peuple à sortir de son tombeau; mais on l'enfermait dans une prison trop
+étroite pour ses membres ranimés: «De la frontière de ma patrie libre,
+me disait un jour M. Colettis, je vois, dans ma patrie encore esclave,
+la place où j'ai laissé le tombeau de mon père.»
+
+Je ne m'étonne point de ces incohérences et de ces contradictions; je
+les reproche à peine aux cabinets de Londres et de Pétersbourg; je sais
+l'empire qu'exercent sur la conduite des gouvernements la complication
+des situations et des intérêts, les traditions nationales et la
+nécessité de n'accorder, à telle ou telle question particulière, qu'une
+place mesurée sur son importance dans la politique générale de l'État.
+Mais pour être naturelle et excusable, l'erreur n'en est pas moins
+réelle et funeste; ce fut un fait malhabile et malheureux que de vouer
+la Grèce à la langueur en lui rendant la vie, et ce fait devint la
+source de graves embarras et de fausses démarches pour les puissances
+qui énervaient ainsi l'oeuvre même qu'elles accomplissaient. La France
+eut le bonheur de ne trouver, dans ses intérêts particuliers et sa
+politique générale, rien qui gênât son bon vouloir envers la Grèce; nous
+applaudissions à sa résurrection, non-seulement dans le présent, mais
+dans l'avenir et avec tout ce que l'avenir pouvait lui apporter de
+grandeur. Tandis qu'à Londres on acceptait l'indépendance de la Grèce
+comme une malencontreuse nécessité, nous n'acceptions à Paris que
+comme une nécessité fâcheuse les étroites limites dans lesquelles on
+resserrait cette indépendance. Nous ne partagions ni les rêves, ni les
+impatiences des Grecs; nous étions bien résolus à observer loyalement
+les traités qui venaient de fonder la Grèce, et à maintenir, sur ce
+point, l'accord entre les trois puissances dont la protection commune
+était indispensable à sa vie renaissante. Mais en repoussant toute
+tentative d'extension contre la Turquie dans les provinces grecques
+qu'elle possédait encore, nous n'entendions point interdire aux Grecs
+les grandes espérances, et nous nous promettions de seconder, dans
+le petit État devenu le coeur de la nation grecque, tous les progrès
+intérieurs de prospérité, d'activité, de bon gouvernement, de liberté
+régulière, qui pouvaient préparer et légitimer ses destinées futures.
+Nous avions confiance dans la vertu féconde du germe, et nous voulions
+le cultiver d'une main amie, en attendant patiemment le fruit.
+
+Je ne me dissimulais pas les difficultés de cette politique, la rigueur
+des conseils que nous aurions à donner aux Grecs, l'importance des
+ménagements que nous aurions à garder avec les cabinets européens.
+Quelque identique et fixe que soit, pour des alliés, le point de départ,
+on n'y demeure pas immobile; les événements surviennent, les situations
+se développent; il faut agir, il faut marcher; et quand on diffère sur
+les perspectives, quelque lointaines qu'elles soient, il n'y a pas moyen
+de rester toujours unis dans la route. Mais, en dépit de ces embarras,
+la politique de la France en Grèce avait cet immense avantage qu'elle
+était parfaitement exempte de réticence et d'inconséquence, sympathique
+en même temps que prudente, et favorable à l'avenir sans compromettre
+le présent. Elle me plaisait à ce double titre; j'aime les grands buts
+poursuivis par les moyens sensés.
+
+J'avais auprès de moi les deux hommes les plus propres à bien comprendre
+et à bien servir cette politique, M. Colettis et M. Piscatory, un
+glorieux chef de Pallicares et un philhellène éprouvé; tous deux
+passionnément dévoués à la cause grecque, tous deux en possession de la
+confiance du peuple grec, et tous deux d'un esprit et d'un coeur assez
+fermes pour ne pas se livrer aveuglément à leurs propres désirs, et
+pour résister en Grèce aux tentatives chimériques comme aux habitudes
+désordonnées de l'insurrection et de la guerre. M. Colettis était depuis
+sept ans ministre de Grèce à Paris; il y vivait modestement, soutenant
+avec dignité, sans bruit ni agitation inutile, les intérêts de son pays,
+et observant avec une curiosité patriotique, sur le grand théâtre de
+la France, le travail de l'établissement d'un gouvernement libre et les
+complications de la politique européenne. Sa petite maison touchait à
+la mienne; il venait me voir souvent, soit que je fusse ou non dans les
+affaires, et nous causions dans une libre intimité. J'étais frappé du
+progrès, je pourrais dire de la transformation qui s'opérait en lui sous
+l'influence du spectacle auquel il assistait: l'audacieux conspirateur
+de l'Épire, le rusé médecin du sanguinaire Ali, pacha de Tébelen, le
+chef aventureux d'insurgés héroïques mais à demi barbares, devenait,
+pour ainsi dire à vue d'oeil, un politique sagace et judicieux, habile
+à comprendre les conditions du pouvoir régulier comme de la liberté
+civilisée, et de jour en jour plus capable de gouverner, en homme
+d'État, ce peuple encore épars et sans frein avec lequel il était
+naguère lui-même plongé dans les sociétés secrètes, les insurrections
+incessantes et les rivalités anarchiques.
+
+Revenu depuis dix-huit mois de la mission dont, en 1841, je l'avais
+chargé en Grèce, M. Piscatory s'y était conduit avec un rare et prudent
+savoir-faire; il avait repris là, sans étalage, sa position d'ancien
+champion de l'indépendance grecque; il avait renoué, sans s'y asservir,
+ses relations avec quelques-uns des principaux chefs de la lutte; il
+m'avait rapporté des notions précises et une expérience toute formée. Je
+demandai au Roi de le nommer ministre en Grèce: «Me promettez-vous,
+me dit le Roi, qu'il ne fera pas là sa cour à l'opposition et point
+de coups de tête?--Oui, sire; j'y compte et j'y veillerai; malgré
+nos dissentiments de 1840, il a pour moi une vraie amitié, et il est
+vraiment capable, loyal, plein de ressources et de résolution; personne
+ne peut être, en Grèce, aussi efficace que lui.» Le Roi consentit, et
+le 10 juin 1843, M. Piscatory partit comme ministre de France à Athènes,
+pendant que M. Colettis restait ministre de Grèce à Paris.
+
+Mes instructions à M. Piscatory étaient courtes et claires: elles lui
+prescrivaient de soutenir le gouvernement du roi Othon en le pressant
+d'accomplir les réformes administratives hautement réclamées par les
+puissances protectrices elles-mêmes comme par la Grèce, et de ne
+rien négliger pour vivre et agir en harmonie avec ses collègues, les
+représentants de l'Europe à Athènes, spécialement avec sir Edmond Lyons,
+ministre d'Angleterre. «La France, lui disais-je, n'a qu'une seule chose
+à demander à la Grèce, en retour de tout ce qu'elle a fait pour elle.
+Que la Grèce sache développer les ressources infinies renfermées dans
+son sein; que par une administration habile, prudente, active, elle
+s'élève peu à peu, sans secousse, sans encourir de dangereux hasards, au
+degré de prospérité et de force nécessaire pour occuper dans le monde la
+place à laquelle la destine le mouvement naturel de la politique;
+nous serons pleinement satisfaits; la combinaison que nous nous étions
+proposée en favorisant l'affranchissement des Hellènes sera réalisée,
+et, heureux d'avoir atteint notre but, nous ne penserons certes pas à
+réclamer du roi Othon un autre témoignage de reconnaissance.»
+
+J'ajoutais, dans une lettre intime: «Persistez à maintenir le concert
+avec vos collègues, à beaucoup faire, et même sacrifier, pour le
+maintenir. C'est le seul moyen d'action efficace. Je m'en fie à
+vous pour soigner votre position particulière et votre popularité
+personnelle. Vous aimez la popularité, par les bonnes raisons et pour
+le bon emploi; mais enfin vous l'aimez; vous ne pécherez pas pour
+l'oublier. J'appuie donc dans l'autre sens. Je ne sais pas jusqu'où
+nous mènerons le concert, mais il faut le mener aussi loin que nous le
+pourrons; par le concert et pendant sa durée, nous nous fortifierons
+pour le moment où il nous manquera.»
+
+De Londres, et sans que nous nous fussions concertés, lord Aberdeen
+adressait à sir Edmond Lyons des recommandations analogues. Il
+l'informait qu'on le trouvait trop dur envers le roi Othon, trop
+dominateur avec les diplomates ses collègues; que de Vienne et de
+Berlin, on avait formellement demandé son rappel, et qu'à Paris et à
+Pétersbourg on avait donné à entendre qu'on en serait fort aise. Il lui
+promettait de le soutenir contre ces attaques; mais il lui prescrivait
+de témoigner au roi Othon plus d'égards, de ne point se faire en Grèce
+homme de parti, et de ne pas vivre avec ses collègues dans un état de
+rivalité et de lutte.
+
+M. Piscatory exécuta fidèlement et habilement mes instructions; il ne
+rechercha, pas plus auprès des Grecs que du roi Othon, aucune occasion,
+aucune marque de faveur ou d'influence particulière; il mit tous ses
+soins à calmer les craintes ou les jalousies de ses collègues, et
+à entrer avec eux, surtout avec sir Edmond Lyons, dans des rapports
+confiants et intimes: «Ils vivent, m'écrivait-il, M. Catacazy et lui,
+dans une parfaite intelligence; je me suis efforcé de prouver que je
+n'avais pas la moindre envie de la troubler; ce ne serait bon à rien, et
+tout de suite suspect. Je suis très-bien à côté d'eux, et je crois voir
+le moment où je serai au milieu d'eux. En attendant, je me fais petit;
+j'ai même un peu brusqué nos amis. Je fais ici un métier bien contraire
+à ma nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'énormes sacrifices
+à mes collègues qui n'en font aucun; ils vont leur chemin, celui de leur
+humeur ou celui de leur gouvernement. Ne croyez pas que je sois las
+du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer;
+j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout. Ne
+parlons donc pas de ma popularité puisque vous ne vous en inquiétez pas;
+je ne fais que ce qu'il faut pour la conserver, et peut-être un jour
+vous serez bien aise de la trouver[68].»
+
+[Note 68: Lettres des 30 juin, 31 juillet, 8 août et 20 décembre 1843.]
+
+Sur un point, et sur un point très-important, il était particulièrement
+difficile à M. Piscatory d'être en harmonie avec ses collègues en s'en
+distinguant, et de rester en sympathie avec les Grecs en combattant leur
+penchant. L'impopularité du roi Othon était grande, aussi grande dans le
+corps diplomatique d'Athènes que dans le peuple. Sir Edmond Lyons disait
+tout haut, et avec colère, qu'il n'y avait pas moyen de marcher
+avec lui; M. Catacazy en convenait avec une froide réserve et comme
+indifférent au résultat. Devant cette attitude et ce langage des
+diplomates, les Grecs donnaient un libre cours à leurs sentiments;
+ce n'était pas de mauvais desseins, ni de mépris de la justice, ni de
+manque de foi, ni d'actes violents qu'ils accusaient le roi Othon; ils
+se plaignaient de son inertie, de sa manie d'attirer et de retenir à lui
+toutes les questions, toutes les affaires, sans jamais les vider, de son
+goût stérile pour le pouvoir absolu, de son opposition sourde et muette
+à tout mouvement indépendant, à toute réforme efficace: «Le pays est
+parfaitement calme, m'écrivait M. Piscatory, mais il a la conviction
+profonde que le roi ne peut être toujours là pour l'empêcher
+d'avancer...... Les longs efforts qu'a faits et que fait tous les jours
+ce prince pour tout conduire, tout décider, pour lutter contre une
+situation qu'il ne comprend pas, l'ont mené à ce point qu'il ne
+peut plus s'y retrouver lui-même. Grecs ou étrangers, tout le monde
+dit:--C'est impossible.--Et le remède qu'on imagine, dont on discute la
+chance, que les uns demandent à la conférence de Londres, les autres à
+une assemblée nationale, c'est une constitution.--Oui, dit sir Edmond
+Lyons, le roi, c'est impossible; une constitution, et la plus libérale
+est la meilleure.--M. Catacazy déplore la folie du roi, et déclare
+qu'une constitution est le remède. Moi, je dis: la question du roi ne
+peut être posée, il y est, il faut qu'il y reste. Oui, il est nécessaire
+de réformer de façon à donner des garanties au pays; mais plus que cela,
+c'est une révolution, et ce n'est pas le métier des gouvernements de les
+protéger.»
+
+M. Piscatory, en tenant ce langage, comprenait et pratiquait très-bien
+notre politique, et je m'empressai de l'y confirmer: «Combattez en toute
+occasion ce sentiment et ce propos, _c'est impossible_, que vous me
+dites si général. C'est la pente de notre temps de dire vite: _c'est
+impossible_, et de le dire de ce qui est nécessaire. Nous nous croyons
+plus puissants que nous ne sommes pour faire ce qui nous plaît, et nous
+ne savons pas accepter assez de ce qui nous déplaît. Il y a des maux
+inévitables, incurables, des maux avec lesquels il faut vivre, car on
+mourrait du coup qui les extirperait. Je crois tout ce que vous me dites
+du mal dont vous me parlez, et pourtant je persiste. Non certes, pour
+qu'on ne lutte pas contre le mal; il faut lutter et sans relâche; mais,
+vous le savez comme moi, on lutte tout autrement selon qu'au fond on
+accepte ou l'on répudie. Maintenez fortement dans l'esprit des Grecs la
+nécessité d'accepter ce qui est, et aidez-les dans la lutte.»
+
+Presque au même moment où j'adressais à M. Piscatory ces instructions,
+j'eus occasion d'en expliquer à notre tribune le caractère et les
+motifs. Les Chambres discutaient un projet de loi relatif au payement du
+semestre de l'emprunt grec et aux obligations financières de la France
+envers la Grèce: «On ne se rend pas bien compte, dis-je à la Chambre
+des pairs[69], de l'intérêt véritable de la France en Grèce: il est plus
+simple et plus élevé qu'on ne le fait. La France n'a qu'un intérêt
+en Grèce: c'est que l'État grec dure, s'affermisse et prospère. En
+poursuivant cet intérêt, nous faisons de la politique française. Ce
+n'est pas ici une politique de désintéressement, de détachement; c'est
+une politique bonne et sage, un peu grande seulement, et cela fait
+son honneur en même temps que son utilité. Pour le succès de cette
+politique, pour obtenir la durée et l'affermissement de la Grèce,
+qu'est-ce que l'expérience nous a appris? Que nous rencontrions
+sur notre chemin trois obstacles: l'un, la rivalité des partis, des
+factions, des coteries intérieures grecques; l'autre, la rivalité des
+influences étrangères en Grèce; le troisième, l'imperfection, l'inertie
+et le désordre de l'administration grecque. Voilà les trois obstacles
+que nous avons toujours vus s'opposer à l'affermissement et au
+développement de l'État grec. Comment les surmonter, sinon par une
+action collective? Comment supprimer la lutte des influences étrangères
+à Athènes, sinon par le concert? Et, quant à l'inertie, au désordre de
+l'administration grecque, cette administration se défend dans ses
+vices en opposant une puissance à une puissance, une influence à une
+influence. Pour surmonter ce mal, l'action collective, le concert
+de tous est évidemment le seul moyen efficace. Ce n'est donc pas
+une fantaisie, un esprit de système qui nous a conduits là; c'est
+l'expérience des faits, la pure nécessité. Le concert, l'action
+collective en Grèce est, pour nous, le moyen de faire réussir la bonne
+politique, la politique française. Si, pour atteindre ce but, l'action
+isolée nous paraissait meilleure que l'action concertée, nous prendrions
+l'action isolée; nous n'avons pas plus la manie du concert que celle
+de l'isolement; le concert, l'isolement, ce sont là des moyens qu'on
+emploie tour à tour, selon que la situation le commande. L'expérience
+nous a montré ici que l'action collective, la politique du concert
+était la seule qui pût surmonter les obstacles intérieurs et
+extérieurs, diplomatiques et nationaux, qui s'opposaient à la durée, à
+l'affermissement, au développement pacifique et régulier de l'État grec,
+ce qui est la politique française. Nous avons donc adopté nettement
+l'action collective, la politique du concert, sans nous laisser effrayer
+ni arrêter par les mots, par les apparences. Ce que nous voulons, c'est
+le succès; ce que nous regardons, c'est le fond des choses; il n'y a pas
+d'autre moyen d'atteindre le but.»
+
+[Note 69: Le 21 juillet 1843.]
+
+Pendant que je tenais à Paris ce langage, l'état des esprits en Grèce
+et l'imminence d'une crise frappaient les hommes qu'on devait croire les
+moins disposés à l'accueillir; le représentant à Athènes du cabinet qui
+s'était le plus inquiété de la résurrection de la Grèce, le ministre
+d'Autriche, M. de Prokesch, écrivait à l'un de ses amis en France: «Il
+est impossible de vivre avec cette race si intelligente et si patiente
+sans être convaincu qu'elle a aussi bien un avenir qu'un passé. Vous ne
+pouvez vous imaginer le succès ici du dernier discours de M. Guizot à la
+Chambre des pairs; celui de la Chambre des députés ne pouvait laisser de
+doute sur le bon vouloir; le second a convaincu que ce bon vouloir était
+intelligent. On attend tout ici de la conférence de Londres. On attendra
+tant qu'on conservera la moindre espérance. Ce pays tremble de mettre la
+main à ses propres affaires. Cependant, le devoir du citoyen commence à
+se témoigner, et il vient d'y avoir au conseil d'État deux discussions
+très-sérieuses, très-indépendantes. Le roi est toujours ce que vous
+savez. Pour ma part, je ne crois pas au très-grand danger du pays se
+mêlant de ses affaires; je le redoute moins que le pays ne le
+redoute lui-même, et je ne sais à la situation qu'une solution
+constitutionnelle. Mais cela ne se fait pas de main d'homme; il faut
+que le sentiment public, qui est l'expression de la Providence dans les
+affaires des peuples, agisse. Jusque-là, il faut croire à la
+possibilité de ce qui est, et travailler à sa durée en le réglant, en
+le contraignant, en le dirigeant. C'est difficile; c'est peut-être
+impossible. Peu importe; c'est la seule conduite honorable, c'est la
+seule qu'il faille tenir.»
+
+Le même jour où, dans ma correspondance particulière, je donnais
+confidentiellement à M. Piscatory connaissance de cette lettre, le 16
+septembre 1843, il m'anonçait la révolution constitutionnelle accomplie
+la veille, 15 septembre, à Athènes: «A une heure du matin, la générale,
+le tocsin, quelques coups de fusil, les cris de _Vive la Constitution_!
+ont éveillé la population d'Athènes. Bientôt les troupes ont été
+sur pied, ayant en tête à peu près tous leurs officiers. La batterie
+d'artillerie a quitté son parc. Il était évident que ce n'était pas
+sur les ordres du gouvernement que cette prise d'armes avait lieu. Le
+mouvement était unanime, et l'émeute, à la fois militaire et civile, est
+arrivée devant le palais sans rencontrer aucune résistance. Les troupes,
+marchant en ordre sous le commandement de leurs chefs, se sont rangées
+en bataille entre le palais et la population. Les cris de _Vive la
+Constitution_! se sont fait entendre avec une nouvelle force. Le roi a
+tenté de haranguer les soldats, de rappeler les officiers à leur devoir,
+de protester devant le peuple de son dévouement au pays. On a refusé
+de l'entendre. Sa voix était couverte par les cris de _Vive la
+Constitution_! Deux de ses aides de camp, qui ont essayé de faire
+respecter l'autorité militaire, ont été forcés de se réfugier dans le
+palais.
+
+«La première démarche des représentants des trois cours a été de se
+rendre chez M. Rizo[70]. Ils le trouvèrent seul, parfaitement résigné,
+et ses premières paroles ont été que le mouvement étant général et
+inévitable, ni lui, ni les autres ministres du roi ne pouvaient rien
+y opposer, qu'il n'avait pas vu d'ailleurs ses collègues et qu'il les
+croyait dans l'impossibilité de se réunir en conseil.
+
+[Note 70: Alors ministre des affaires étrangères en Grèce.]
+
+«Au point du jour, nous nous rendîmes sur la place du palais qui était
+déjà cerné par le peuple et les troupes. Dans l'impossibilité d'arriver
+jusqu'au roi, nous appelâmes le commandant supérieur de la garnison
+pour lui déclarer que nous le rendions personnellement responsable de
+l'inviolabilité du palais et de la personne du roi:--J'en réponds sur ma
+tête, répondit le colonel Kalergis.
+
+«Les autres membres du corps diplomatique informés s'étaient réunis à
+nous chez M. le ministre de Russie. Quoique avertis que nous ne serions
+pas reçus au palais, mais convaincus qu'il était de notre devoir de
+témoigner qu'en de telles circonstances notre place était auprès du
+roi, nous nous sommes présentés à la porte qui nous a été refusée. La
+consigne était absolue. Le conseil d'État était assemblé et soumettait
+au roi des propositions que Sa Majesté devait accepter dans le délai
+d'une heure.
+
+«Le corps diplomatique, après avoir protesté contre le refus de
+l'introduire, sûr que la personne du roi serait respectée, et jugeant
+que sa présence ne pouvait qu'exciter la foule toujours croissante,
+s'est retiré. Réuni dans le voisinage du palais, il envoyait sans cesse
+demander si les portes lui en seraient bientôt ouvertes. On lui faisait
+répondre qu'il serait admis aussitôt que Sa Majesté aurait accepté
+les propositions du conseil d'État, que nous joignons ici avec les
+signatures qui y sont apposées et qui sont celles de tous les membres
+présents à la réunion.
+
+«Bientôt le commandant des troupes a fait dire aux représentants des
+puissances étrangères que les portes du palais leur étaient ouvertes.
+Ils se sont empressés de se rendre auprès du roi, à qui ils ont fait
+connaître les démarches réitérées qu'ils avaient faites pour arriver
+jusqu'à lui. Sa Majesté leur a fait l'honneur de leur dire qu'elle avait
+écrit pour les convoquer, désirant prendre leur avis dans une position
+si difficile. Elle a bien voulu rendre compte de tous les événements
+de la nuit et de la matinée, ajoutant qu'elle était informée que les
+constitutionnels s'étaient emparés de Nauplie, de Missolonghi et de
+Chalcis. Le roi a ajouté avec une vive émotion:--J'ai fait l'abandon de
+toutes mes prérogatives; je ne suis plus roi, et quand on m'a imposé des
+ministres, une assemblée nationale, une constitution, quand l'armée a
+cessé de m'obéir, j'ai dû me demander si je devais conserver la couronne
+ou abdiquer. Comme homme, ce dernier parti était celui qui me convenait;
+comme roi, j'ai songé à l'anarchie qu'entraînerait inévitablement
+mon abdication; je me suis soumis aux événements. Mais les nouveaux
+ministres que le conseil d'État m'a donnés prétendent qu'ils ne
+peuvent répondre de la tranquillité et faire retirer les troupes et la
+population, dont vous entendez les cris, si je ne signe une proclamation
+où je remercierai la nation de sa sagesse, l'armée de l'ordre qu'elle
+a maintenu, et une ordonnance qui décide qu'une médaille sera donnée à
+tous ceux qui ont pris part au mouvement. C'est là un abaissement auquel
+je ne peux me soumettre. Qu'en pensez-vous, messieurs?
+
+«Nous avons prié le roi de nous permettre, quoique nous comprissions les
+sentiments qu'il venait d'exprimer, de ne lui donner notre avis qu'après
+avoir vu les nouveaux ministres qui attendaient sa réponse, et après
+avoir connu toutes les exigences de la situation.
+
+«Nous avons représenté aux ministres le danger d'abaisser la royauté, le
+devoir qu'ils avaient contracté de tout tenter pour arrêter un mal déjà
+si complet. Ils ont répondu qu'il était hors de leur pouvoir de ramener
+le calme sans satisfaire à la double exigence du peuple et de l'armée.
+
+«Revenus près du roi, comprenant les sentiments douloureux qu'il ne
+cessait d'exprimer, nous lui avons demandé ce dernier sacrifice, au nom
+du sentiment qui lui avait conseillé des résolutions plus importantes.
+Le roi a cédé, et se présentant entouré des ministres sur le balcon où
+nous avons cru devoir l'accompagner, il a été accueilli par les cris de
+_Vive le Roi! Vive la Constitution!_
+
+«Les ministres ont prêté serment entre les mains de Sa Majesté pendant
+que nous étions auprès de la reine, et, descendant sur la place du
+palais, ils ont informé des dernières concessions du roi le peuple et
+les troupes qui se sont retirés à l'instant.
+
+«Dans cette triste journée, deux gendarmes ont été tués, et un jeune
+homme grièvement maltraité par le peuple.
+
+«Le corps diplomatique est resté avec le roi jusqu'à trois heures,
+et n'a quitté le palais qu'après s'être assuré que, pour le moment du
+moins, la tranquillité la plus complète était rétablie.
+
+«Devant, sur l'invitation du roi, retourner au château le soir, nous
+aurons l'honneur de rendre compte des faits nouveaux à Vos Excellences.
+Elles voudront bien comprendre que nous devons nous borner à un récit
+de ces déplorables événements. Il faut plus de liberté d'esprit que nous
+n'en avons et un sérieux examen pour apprécier le point de départ de
+cette révolution et en prévoir les conséquences. Tout ce que nous devons
+dire pour donner une idée juste et générale de l'événement, c'est que
+l'opinion publique, soit qu'elle ait été spontanée ou excitée, a
+été unanime; et tout prouve que ce qui vient de se passer à Athènes
+s'accomplit en ce moment dans les provinces. Sans croire à une
+catastrophe si prompte, nous ne l'avions que trop prévue.»
+
+Ce rapport, adressé à la conférence de Londres, était signé par les
+trois ministres des puissances protectrices de la Grèce, par M. Catacazy
+aussi bien que par MM. Piscatory et Lyons, qui attestaient ainsi
+les faits et avaient donné en commun au roi Othon les conseils qu'il
+contenait.
+
+Dès que ce document me fut parvenu, ainsi que les lettres de M.
+Piscatory qui confirmait les faits en les commentant selon ses propres
+impressions, je fis appeler M. Colettis, et après lui avoir donné à lire
+toutes les dépêches: «Qu'en dites-vous? lui demandai-je; est-ce là un
+mouvement spontané, naturel, national, purement grec? Est-ce le résultat
+plus ou moins factice d'un travail étranger?
+
+«COLETTIS.--Ce n'est pas un mouvement purement spontané et national.
+C'est une affaire russe. La Russie n'a jamais désiré qu'une chose,
+réduire la Grèce à l'état de la Valachie et de la Moldavie, une
+principauté et un prince grec, semi-russe. J'ai vu commencer ce travail
+en 1827. Il n'a pas cessé un moment depuis. La société de philorthodoxie
+en est l'instrument. La Russie ne veut pas que le royaume grec dure, ni
+le roi Othon, ni aucun autre.
+
+«MOI.--Je répugne à croire que la Russie ait voulu, préparé, fomenté
+ce qui vient de se passer. L'empereur Nicolas n'est point hardi, point
+entreprenant; il ne va pas au-devant des événements, il ne les provoque
+pas; quand ils viennent, il faut bien qu'il les prenne, et alors il
+cherche à les exploiter selon la politique de son pays; mais au fond, il
+les craint plutôt qu'il ne les désire; toute sa vie, toute sa conduite
+en Orient l'a montré tel. Sans parler donc de toutes les apparences qui
+indiquent, en ceci, un mouvement national, le caractère de l'empereur
+Nicolas est ma principale objection à votre idée. Quelles preuves
+avez-vous?
+
+«COLETTIS.--J'en ai. Je ne puis pas dire tout ce que je sais, même à
+vous; il y a des paroles d'honneur données. Mais je suis sûr de mon
+fait.
+
+«MOI.--C'est grave. Du reste, cela n'influe en rien, quant à présent du
+moins, sur notre conduite; nous ferons ce que nous faisions: nous nous
+efforcerons de maintenir ce qui est, le roi Othon avec la constitution.
+Travailler à avoir en Grèce la meilleure assemblée nationale, puis à
+lui faire faire la meilleure constitution possible, voilà ce que nous
+conseillerons au roi Othon et à son pays, et à quoi nous emploierons,
+auprès de l'un et de l'autre, tout ce que nous pourrons avoir
+d'influence. Pour la Grèce, c'est ce qu'il y a de mieux; pour nous,
+c'est notre rôle. Et vous, allez-vous partir?
+
+«COLETTIS.--Oui; dans quelques jours.
+
+«MOI.--Et qu'allez-vous faire?
+
+«COLETTIS.--Rien. Observer. Je regarde le roi Othon comme perdu.
+L'assemblée nationale sera nappiste[71]. Je n'ai pas à me mêler de cela.
+Ce qu'on pourra faire contre le roi Othon ne me regarde pas. Quand je
+verrai commencer quelque chose contre le pays, quelque chose qui menace
+sa sûreté et son indépendance, alors je tomberai sur eux avec mes
+Pallicares, et je leur donnerai une bonne leçon.
+
+[Note 71: On donnait ce nom au parti russe, qui l'avait reçu d'un nommé
+Nappa, espèce de fou qui, pendant la guerre de l'indépendance, prônait
+la Russie dans les rues de Nauplie.]
+
+«MOI.--Pensez bien à une chose: l'union entre l'Angleterre et nous
+est rétablie. Ceci peut la resserrer encore. J'espère que, dans vos
+affaires, l'Angleterre marchera tout à fait avec nous. C'est capital.
+
+«COLETTIS.--Certainement. Il y a eu bien à dire sur l'Angleterre; soit
+qu'elle nous voulût du mal, soit qu'elle fût trompée, elle a souvent
+bien mal agi pour nous; elle a poussé à ce qui devait nous perdre.
+Maintenant, si elle marche avec vous, ce sera très-bon. Je m'en rapporte
+à vous. C'est à vous à faire cela.»
+
+J'informai aussitôt M. Piscatory de cet entretien. «Voilà Colettis,
+lui dis-je; voilà l'ancien chef de parti, pénétrant, prévoyant, hardi,
+dévoué, mais exclusif, passionnément méfiant, ne voyant que sociétés
+secrètes et conspirations, se tenant aux aguets et conspirant lui-même
+jusqu'au jour où il guerroiera. Il se peut que ce jour arrive. Il se
+peut que ce qu'il y a de vrai dans ce que pense Colettis devienne un
+jour la situation et fasse les événements. Mais, aujourd'hui et pour
+nous, là ne sont pas la vérité et la règle de notre conduite. Il nous
+faut une politique plus large, plus publique, qui réponde mieux à
+l'ensemble des choses en Europe, et qui suive pas à pas le grand chemin
+de ces choses-là, au lieu de tendre, par un sentier étroit et caché,
+vers un but éloigné et incertain. Voici les deux idées qui surnagent
+dans mon esprit et qui doivent vous diriger, car elles me dirigeront
+tant que les faits et les informations ne les auront pas changées.
+
+«Je ne crois pas que ce qui vient d'arriver ait été voulu, cherché,
+préparé par l'empereur Nicolas et ses agents. Je vous répète ce que j'ai
+dit à Colettis; l'empereur Nicolas n'aime pas les affaires; mais qu'il
+ait ou non fait lui-même celle-ci, il y verra et y cherchera des chances
+pour la politique russe qui est bien, au fond, ce que dit Colettis; il
+n'acceptera point, il ne soutiendra point la monarchie constitutionnelle
+grecque. Au lieu donc de l'avoir pour allié malveillant, ce qu'il était,
+nous l'aurons pour adversaire caché.
+
+«Je ne suis cependant pas convaincu qu'il soit impossible de faire
+réussir et durer ce qui existe aujourd'hui, le roi Othon et la
+constitution. Nous n'avons pas réussi à persuader assez le roi Othon ou
+à peser assez sur lui pour qu'il s'adaptât de lui-même au pays. Le pays,
+aujourd'hui vainqueur, sera-t-il assez intelligent, assez sensé pour
+s'adapter au roi, assez du moins pour ne pas le briser? La question est
+là. Nous avons fait une triste épreuve de la raison du roi Othon et
+de notre influence sur lui. Nous allons faire celle de la raison de la
+Grèce et de notre influence sur elle. Je n'en désespère pas; je ne veux
+pas en désespérer. Tenez pour certain que le succès est bien nécessaire,
+car le péril sera immense si nous ne réussissons pas mieux dans cette
+épreuve-ci que dans l'autre. Personne ne peut se promettre de mettre
+l'Europe d'accord sur le choix d'un nouveau roi grec, ou de la mettre
+d'accord d'une façon qui nous convienne à nous. Et si l'Europe ne se met
+pas d'accord, la Grèce pourra bien périr dans le dissentiment européen.
+Il faut que la Grèce sache bien cela, mon cher ami; répétez-le et
+persuadez-le autour de vous; parlez au pays comme vous parliez naguère
+au roi. Nous aurons l'Angleterre loyalement, intimement avec nous.
+Je suis porté à croire que l'Autriche nous aidera. J'espère faire
+comprendre à Berlin le péril du roi Othon. J'admets parfaitement avec
+vous que, la Grèce fût-elle aussi intelligente, aussi sensée, aussi
+modérée que nous le lui demanderons, ce roi serait toujours un énorme
+embarras à son propre salut. L'obstacle est-il insurmontable?
+Peut-être; mais nous devons agir comme s'il ne l'était pas. Peut-être
+réussirons-nous. Et si nous ne réussissons pas, si le roi Othon doit
+tomber, pour que nous ayons, après sa chute, l'autorité dont nous aurons
+grand besoin, il faut que nous nous soyons épuisés à la prévenir.
+
+«Quand je dis _épuisés_, vous entendez bien que je ne vous demande pas
+de consumer dans cette tentative votre capital de bonne position et de
+crédit en Grèce. Gardez-le bien, au contraire, et accroissez-le. Soyez
+toujours très-grec, en intime sympathie avec l'esprit national. On
+m'assure qu'au fond et à prendre non pas telle ou telle personne mais
+l'ensemble, cet esprit-là domine dans tous les partis grecs, et qu'on
+peut, au nom de la nationalité grecque, de l'intérêt grec, agir sur
+les nappistes comme sur nos amis, à commencer par M. Metaxa. Je m'en
+rapporte à vous de ce soin.»
+
+Mes instructions officielles, délibérées et acceptées au conseil du Roi,
+furent l'expression de cette politique. J'insistai spécialement sur la
+nécessité, pour le roi Othon, de marcher sans arrière-pensée dans
+les voies où il venait d'entrer: «Depuis longtemps, disais-je à M.
+Piscatory, nous avons prévu, en le déplorant d'avance, ce qui vient
+d'arriver en Grèce. Nous avons donné au roi Othon les seuls conseils
+propres, selon nous, à le prévenir. Maintenant que les faits sont
+accomplis et qu'ils ont été acceptés par le roi lui-même, qui n'a trouvé
+nulle part, ni dans son pays, ni dans sa cour, aucun point d'appui pour
+y résister, il ne reste plus qu'à les contenir dans de justes limites et
+à en bien diriger les conséquences. Le roi Othon sera peut-être tenté,
+et même parmi les hommes qui ne l'ont point soutenu au moment du
+péril, il s'en trouvera probablement qui lui conseilleront de tenir
+une conduite différente, de travailler à retirer ce qu'il a promis, à
+détruire ce qu'il a accepté, à faire échouer sous main le nouvel ordre
+de choses dans lequel il s'est officiellement placé. Une telle conduite,
+nous en sommes profondément convaincus, serait aussi peu prudente que
+peu honorable. C'est quelquefois le devoir des rois de se refuser aux
+concessions qui leur sont demandées; mais quand ils les ont accueillies,
+c'est leur devoir aussi d'agir loyalement envers leurs peuples. La
+fidélité aux engagements, le respect de la parole donnée est un exemple
+salutaire qui doit toujours descendre du haut du trône; et qui sert tôt
+ou tard les grands et vrais intérêts de la royauté. Le roi Othon vous
+a dit lui-même qu'il avait délibéré sur la question de savoir s'il
+consentirait à ce qu'on demandait de lui ou s'il abdiquerait, et que
+la prévoyance de l'anarchie qui suivrait son refus et des périls où
+tomberait la Grèce l'avait seule déterminé à ne point abdiquer. Nous
+pensons qu'il a sagement agi, et que, dans la situation nouvelle où il
+s'est placé, il peut rendre à la Grèce d'immenses services et porter
+très-dignement la couronne. Il aura, à coup sûr, bien des moyens
+d'exercer sur la constitution future de l'État, qu'il doit régler
+de concert avec l'assemblée nationale, une légitime influence: qu'il
+emploie ces moyens sans hésitation comme sans arrière-pensée; qu'il
+s'applique, soit par lui-même, soit par ses conseillers, à faire
+prévaloir dans ce grand travail les idées monarchiques et les conditions
+nécessaires d'un gouvernement régulier. Il rencontrera sans doute de
+grandes difficultés; il essuiera encore de tristes mécomptes; mais la
+stabilité du trône et la force du gouvernement sont trop évidemment
+le premier intérêt de la Grèce pour que ce peuple si intelligent ne le
+comprenne pas lui-même, et ne se prête pas à entourer la royauté de
+la dignité, de l'autorité et des moyens d'action que, sous le régime
+constitutionnel, de grands exemples le prouvent avec éclat, elle peut
+fort bien posséder.»
+
+Je ne me trompais pas en comptant sur le ferme concours du cabinet
+anglais à cette politique. Lord Aberdeen porta, sur ce qui venait de se
+passer en Grèce, le même jugement que nous, et donna à sir Edmond Lyons
+les mêmes instructions. Sir Robert Peel trouva même, dans la première
+rédaction que lui en communiqua lord Aberdeen, quelques mots trop
+indulgents pour le mouvement révolutionnaire grec dont le caractère
+militaire le choquait particulièrement. Lord Aberdeen modifia volontiers
+sa phrase, mais en maintenant le fond de sa pensée: «Jamais, dit-il,
+je n'ai été ami des révolutions, et peut-être faudrait-il toujours
+souhaiter qu'elles n'arrivassent point; mais je ne sais point de
+changement plus impérieusement provoqué, plus complétement justifié
+ni plus sagement accompli que celui qui vient d'avoir lieu en Grèce.
+L'armée y a pris, il est vrai, la principale part; mais le peuple n'y
+était point opposé ou indifférent, comme cela est souvent arrivé;
+toute la nation, au contraire, paraît avoir été unanime. Cela ôte à
+l'événement le caractère d'une révolte militaire, et certes rien n'est
+arrivé là qui ne fût depuis longtemps prévu.»
+
+A Vienne, comme le prouvaient l'attitude et le langage de M. de
+Prokesch, la prévoyance avait été la même qu'à Paris et à Londres; mais
+c'était la politique du prince de Metternich de regarder toutes les
+révolutions comme des fautes et des maux, même quand il les trouvait
+naturelles et inévitables; il ne reconnaissait jamais leur droit, et les
+condamnait tout en les acceptant. Il redoutait vivement, d'ailleurs, la
+contagion du mouvement révolutionnaire grec dans l'Europe méridionale,
+surtout en Italie, et il témoigna au comte de Flahault son inquiétude:
+«J'ai cru devoir dire, m'écrivit M. de Flahault[72], qu'il me paraissait
+très-désirable que tous les gouvernements missent leurs soins à prévenir
+de tels événements, que tout le monde s'attendait à la révolution qui
+venait d'éclater à Athènes, qu'elle était la conséquence de la mauvaise
+administration et du gouvernement malhabile du roi Othon. Quant à
+l'Italie, il était à craindre que les mêmes causes n'y produisissent
+les mêmes effets; il serait bien à désirer que, par de bonnes mesures
+administratives et de sages réformes, on contentât les hommes de bien;
+dans l'État romain, par exemple, l'introduction de quelques séculiers
+dans l'administration produirait le meilleur effet; mais le gouvernement
+pontifical s'y était toujours opposé.--A qui le dites-vous? s'est écrié
+le prince; n'ai-je pas, moi, envoyé au pape, non pas une constitution, à
+peine un projet de réforme, enfin c'était, comme vous le pensez bien, la
+chose la plus innocente du monde; mais, cela aurait pu produire quelques
+bons effets. Le saint-père l'a considéré avec bonté et n'y avait pas
+d'éloignement; mais, l'ayant soumis à ses cardinaux, ceux-ci lui ont
+répondu: «Laissez cela, et rendez-le au jacobin qui vous l'a envoyé.»
+
+[Note 72: Le 30 septembre 1843.]
+
+M. de Metternich était d'ailleurs bien décidé à ne pas entrer en lutte
+avec la France et l'Angleterre quand il les trouvait franchement unies.
+Sans donner à M. de Prokesch des instructions semblables aux nôtres,
+il lui prescrivit de ne pas combattre notre action et de la seconder
+plutôt, sans le dire tout haut et sans y engager sa responsabilité.
+
+L'empereur Nicolas fit plus de fracas, sans beaucoup plus d'effet. Dès
+qu'il apprit les événements d'Athènes, il éclata avec colère; il ordonna
+la destitution immédiate de M. Catacazy: «Il est, non pas _rappelé_,
+dit à Berlin le ministre de Russie, le baron de Meyendorff, au comte
+Bresson; il est _destitué_.--Je chasse de mon service un pareil traître,
+disait à Pétersbourg l'empereur lui-même; il mériterait d'être fusillé.
+Comment se peut-il que mon ministre ait conseillé au roi Othon de signer
+son déshonneur? Que la Grèce fasse maintenant ce qu'elle voudra, je
+ne veux plus m'en mêler. Que les puissances s'arrangent comme elles
+l'entendront. Quant au roi Othon, il a cédé à la contrainte, mais il a
+juré; un souverain doit tenir sa parole. A sa place, j'aurais abdiqué
+ou je me serais fait massacrer. Qu'ai-je à faire avec la constitution
+de Grèce? Je ne me connais point en constitutions. J'en laisse la joie à
+d'autres.--»
+
+Le comte de Nesselrode atténuait, en les expliquant, l'acte et le
+langage de l'empereur: «Ce que nous voulons surtout, dit-il au baron
+d'André, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, c'est démontrer
+que nous désapprouvons la révolution de la Grèce, et qu'il ne peut
+convenir à l'empereur de s'associer à l'établissement d'une constitution
+dans ce pays. Plus tard, si tout n'est pas renversé, si des garanties
+suffisantes sont laissées au pouvoir monarchique, nous verrons ce que
+nous aurons à faire.» A Paris, M. de Kisseleff, en me communiquant les
+dépêches de M. de Nesselrode, les commentait avec autant de modération
+que le vice-chancelier en apportait dans ses commentaires sur les
+paroles de son maître. Rentré en Russie, M. Catacazy ne fut point
+maltraité. Son secrétaire, M. Persiani, resta à Athènes comme chargé
+d'affaires. A Londres, la conférence des trois puissances protectrices
+de la Grèce continua de se réunir, et le baron de Brünnow d'y siéger,
+déclarant, en toute occasion, qu'il restait complétement étranger aux
+questions politiques soulevées par les événements de Grèce, et qu'il
+ne prenait part à la conférence qu'à raison des questions financières
+auxquelles donnait lieu la garantie accordée en 1833 par les trois
+puissances à l'emprunt grec.
+
+Toutes ces réserves, toutes ces réticences ne m'abusaient point sur la
+vive préoccupation du cabinet russe au sujet des affaires grecques, et
+sur l'influence cachée qu'il ne cessait d'y rechercher et d'y exercer.
+Pas plus que lord Aberdeen, je ne croyais que, de Pétersbourg, on eût
+prémédité et préparé la révolution constitutionnelle d'Athènes; pourtant
+les clients avoués de la Russie avaient été parmi les plus ardents
+à fomenter le mécontentement grec, et les premiers engagés dans son
+explosion; le chef militaire de l'insurrection du 15 septembre, le
+colonel Kalergis, passait pour bien voisin du parti russe, et le premier
+ministre du nouveau cabinet qu'elle avait imposé au roi Othon,
+M. Metaxa, en était le chef reconnu. A part même ces questions de
+personnes, «voici une observation, écrivis-je au comte de Jarnac[73],
+que je recommande à l'attention de lord Aberdeen. Pourquoi le
+soulèvement a-t-il éclaté à Athènes? Parce que les instructions de la
+conférence de Londres ont paru vagues, vaines, et n'ont plus laissé
+espérer aux Grecs une action efficace de notre part pour obtenir du
+roi Othon les réformes nécessaires. Pourquoi cette pâleur et cette
+impuissance de nos instructions? Parce que les méfiances et les
+terreurs russes en fait de constitution nous avaient énervés et
+annulés nous-mêmes dans nos conseils de réformes bien moindres qu'une
+constitution. Si nous avions agi, l'Angleterre et nous, selon toute
+notre pensée, nous aurions à coup sûr, pesé bien davantage sur le roi
+Othon, et peut-être aurions-nous prévenu le soulèvement. Lord Aberdeen,
+j'en suis sûr, n'a pas plus de goût que moi pour cette politique
+incertaine et stérile qui parle et ne parle pas de manière à agir, qui
+a l'air de vouloir et ne veut pas de manière à réussir. On ne réussit
+à rien avec cette politique-là, et on court le risque d'y perdre sa
+considération et son influence. Prenons garde à ne pas nous la laisser
+imposer de nouveau. En admettant, comme je le fais, que la Russie ne
+soit pour rien dans ce qui vient de se passer en Grèce, nous ne pouvons
+nous dissimuler qu'au fond elle n'en juge pas comme nous, et qu'elle ne
+portera pas dans sa conduite les mêmes idées, les mêmes sentiments que
+nous, le même désir de voir le roi Othon et le régime constitutionnel
+marcher et s'affermir ensemble. N'oublions jamais ce fond des choses,
+et ne souffrons pas que, pour s'accommoder un peu à des tendances
+différentes, notre action perde sa force et son efficacité.»
+
+[Note 73: Le 9 octobre 1843.]
+
+Lord Aberdeen ne s'expliquait pas aussi catégoriquement que moi sur le
+péril de l'influence russe; il restait soigneusement en bons rapports
+avec le baron de Brünnow, et l'aidait à éluder, dans la conférence de
+Londres, les embarras que lui faisait la colère affichée de l'empereur
+son maître: «Je ne suis pas disposé, disait-il à M. de Jarnac, à entrer
+en ligne avec la France contre la Russie;» mais son action dans
+les affaires de Grèce et son entente avec nous à leur sujet ne se
+ressentaient point de ces ménagements; elle était de jour en jour plus
+entière et plus confiante; il communiquait souvent à M. de Jarnac,
+non-seulement ses instructions officielles, mais ses lettres
+particulières à sir Edmond Lyons: «Je vois avec regret, écrivait-il
+à celui-ci[74], que vous avez une tendance à maintenir l'ancienne
+distinction des partis. Je dois vous dire que M. Piscatory, quoique
+parlant de vous dans les meilleurs termes et professant pour vous une
+parfaite cordialité, se plaint un peu de cela. Je vous engage de vous
+bien garder de mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le
+représentant de la politique et des vues anglaises. Je suis sûr que le
+ministre de France recevra les mêmes instructions quant à Colettis et à
+ceux qui se prétendraient les soutiens des intérêts français. Nous
+avons à lutter contre des intrigues de diverses sortes qui essayeront
+d'entraver en Grèce l'établissement de la constitution. Ce serait une
+grande pitié, quand les gouvernements sont entièrement d'accord, que
+quelque jalousie locale ou les prétentions personnelles de nos amis
+vinssent aggraver nos difficultés.»
+
+[Note 74: Le 15 novembre 1843.]
+
+Même avant la révolution du 15 septembre, j'avais fait plus qu'adresser
+à M. Piscatory de semblables instructions; j'avais engagé M. Colettis à
+ne pas partir immédiatement pour Athènes, où il venait d'être rappelé;
+je ne voulais pas que sa présence apportât quelque embarras dans le bon
+accord naissant entre M. Piscatory et sir Edmond Lyons; et malgré les
+vives instances de ses amis, M. Colettis lui-même était si bien entré
+dans ma pensée, qu'il avait, en effet, ajourné son départ. Après la
+révolution du 15 septembre, et quand les élections pour l'assemblée
+nationale grecque furent à peu près terminées, il se décida avec raison
+à partir. Il vint, vers le milieu d'octobre, prendre congé de moi
+à Auteuil, où je passais encore les beaux jours d'automne; il était
+gravement et affectueusement ému, avec un peu de solennité à la
+fois naturelle et volontaire; il retournait en Grèce après huit ans
+d'absence; il quittait la France où il avait été si bien accueilli, où
+il avait tant vu et tant appris! «La Grèce, me dit-il, a bien des amis
+en France; vous et le duc de Broglie, vous êtes les meilleurs. Elle a
+ailleurs bien des ennemis, bien des prétendants à la dominer, bien des
+malveillants inquiets. Elle est petite, très-petite, et elle se croit,
+on lui croit un grand avenir. Elle est esclave depuis des siècles,
+et elle veut être libre. Elle a raison, mais c'est bien difficile. Je
+compte, je ne dirai pas sur votre appui, cela va sans dire, mais sur
+votre action, sur votre aide de tous les jours; j'en aurai besoin, et
+pour avancer et pour arrêter, auprès de mes amis comme auprès de mes
+adversaires; ne les craignez pas, je suis plus fort qu'eux.» Je lui
+répétai, avec la plus amicale insistance, les mêmes conseils, les mêmes
+recommandations qui, depuis trois ans, avaient rempli nos entretiens.
+Nous nous embrassâmes et il partit: «Je lui ai fait donner un bateau à
+vapeur, écrivis-je à M. Piscatory en lui annonçant son départ; il faut
+qu'il arrive convenablement et sous notre drapeau.» M. Maurocordato
+était, quelques jours auparavant, revenu de Constantinople à Athènes sur
+un vaisseau anglais.
+
+«Après avoir touché à Syra, où il a été reçu avec le plus vif
+empressement; m'écrivit quinze jours après M. Piscatory[75], M. Colettis
+est entré hier matin au Pirée; les bâtiments anglais l'ont salué les
+premiers; les nôtres ont suivi l'exemple. La nouvelle étant arrivée
+à Athènes, tous les amis de M. Colettis sont allés à sa rencontre, et
+quand il a débarqué, il a été reçu par plus de trois mille personnes qui
+l'ont salué des plus vives acclamations. Il s'est mis en marche avec ce
+cortège. Près de la route se trouve le petit monument élevé en 1835,
+sur le point même où il fut tué, à la mémoire de George Karaïskakis, le
+dernier des héros grecs morts en combattant les Turcs dans la guerre de
+l'indépendance. A cet endroit, M. Colettis s'est arrêté, et, quittant un
+moment la route, il est allé, suivi de ses amis, s'agenouiller et prier
+sur le tombeau de son vaillant compagnon. Cet incident s'est passé sans
+préparation et sans paroles. Arrivé à Athènes, M. Colettis a trouvé le
+même accueil. La maison où il est descendu était pleine de monde;
+M. Metaxa l'y attendait; une indisposition sérieuse avait retenu M.
+Maurocordato dans son lit. Le soir, tous les ministres sont venus,
+et c'est à minuit seulement que j'ai pu causer avec M. Colettis.
+J'ai cherché à lui dire le vrai sur les faits, les situations et les
+personnes, et je l'ai trouvé dans des dispositions qui me donnent grande
+espérance pour la cause qu'il faut défendre en commun. J'ai dû lui
+répéter ce que venait de me dire sir Edmond Lyons:--«Il n'y a qu'une
+bonne politique, celle que font ensemble la France et l'Angleterre:
+c'est vrai partout; c'est vrai surtout en Grèce, et ce n'a jamais
+été plus vrai que depuis les événements du 15 septembre. Vous et moi,
+Maurocordato et Colettis voulant les mêmes choses, tendant au même but
+par les mêmes moyens, la partie de la monarchie constitutionnelle est
+gagnée.--J'ai bien dit à M. Colettis ce qu'il avait à ménager dans sir
+Edmond Lyons. Il ira le voir aujourd'hui, après avoir vu le roi, et
+j'espère beaucoup de cette première conversation à laquelle seront
+apportées, de part et d'autre, les meilleures dispositions.»
+
+[Note 75: Le 30 octobre 1843.]
+
+M. Colettis ne trompa point cette attente; toujours soupçonneux au fond
+de l'âme et toujours digne, même en s'effacant, il ne laissa percer
+aucune méfiance, aucune exigence personnelle, et mit tous ses soins
+à s'entendre avec MM. Maurocordato et Melaxa, à ménager les
+susceptibilités jalouses de sir Edmond Lyons, à contenir ses rudes et
+impatients amis: «Vous apprendrez avec plaisir, m'écrivit-il[76], que,
+malgré mon absence, j'ai été élu par huit collèges électoraux; mes
+concitoyens ne m'avaient pas tout à fait oublié. M. Maurocordato et moi,
+nous avons accepté la proposition qui nous a été faite par Sa Majesté de
+prendre part aux délibérations du conseil des ministres pour tout ce
+qui concerne l'assemblée nationale ou le maintien de la tranquillité
+publique. On nous avait proposé de nous nommer ministres sans
+portefeuille, mais nous avons cru devoir refuser, en nous bornant
+à offrir au ministère le tribut de notre vieille expérience. Cette
+conduite de notre part a produit le meilleur effet; elle a prouvé
+combien nous désirions l'un et l'autre que l'union régnât entre
+les partis, pour arriver, avec le moins de secousses possible, à
+l'accomplissement du grand oeuvre de la constitution.»--«La conduite
+des hommes considérables me paraît excellente, m'écrivait quelques jours
+après M. Piscatory[77]; pas une dissidence ne s'est élevée entre MM.
+Maurocordato, Colettis et Metaxa; et hier, MM. Kalergis, Grivas et
+Griziottis assistant au conseil, l'entente a été complète et les
+déterminations très-sages; les chefs militaires ont dit aux chefs
+politiques: «Ce que nous vous demandons, c'est de vous entendre. Puis,
+faites ce que vous jugerez bon pour le pays; nous vous suivrons.»
+
+[Note 76: Le 10 novembre 1843.]
+
+[Note 77: Le 19 novembre 1843.]
+
+Ouverte le 20 novembre 1843, l'assemblée nationale employa près de
+quatre mois à débattre et à voter la constitution. On nous avait
+d'avance demandé, sur ce sujet, à lord Aberdeen et à moi, nos plus
+explicites conseils. M. Colettis, avant son départ, m'avait même
+instamment prié, non-seulement de lui écrire mes idées quant à
+la constitution, mais de les rédiger en articles. Je m'y refusai
+absolument: «On n'arrive pas de loin, lui dis-je, à ce degré de
+précision pratique, et il est ridicule de le tenter.» Mais je ne pouvais
+me dispenser, et lord Aberdeen lui-même me le demandait, de donner, sur
+cette grande question, des instructions à Athènes pour l'exercice de
+notre influence commune. J'écrivis donc à M. Piscatory[78]:
+
+«Je vois, d'après ce que vous me dites, qu'il y a déjà bien du progrès
+dans les idées politiques en Grèce. Deux chambres, l'une élective,
+l'autre nommée par le roi, le droit de dissolution, l'administration
+générale entre les mains de la royauté, sous la responsabilité de
+ses ministres, ce sont là maintenant des principes élémentaires,
+nécessaires, du régime constitutionnel. Je suis charmé de voir qu'en
+Grèce aussi le bon sens public les a adoptés.
+
+[Note 78: Le 28 octobre 1843.]
+
+«Je crains qu'on ne croie que c'est là tout, et que, pour avoir en Grèce
+une bonne constitution, il suffit qu'elle ressemble à celles qui sont
+bonnes ailleurs.
+
+«L'esprit d'imitation est, de nos jours, le fléau de la politique.
+Non-seulement il ne tient aucun compte de ce qui mérite qu'on en tienne
+grand compte, l'histoire, les moeurs, tout ce passé des peuples
+qui demeure toujours si puissant dans le présent; mais il méconnaît
+également un principe fondamental, une nécessité politique du premier
+ordre, le rapport qui doit exister entre la constitution et la taille
+des sociétés.
+
+«Si l'on adaptait une machine à vapeur de six cents chevaux à un petit
+bâtiment, elle le mettrait en pièces au lieu de le faire marcher. Il en
+est de même des constitutions; c'est une erreur immense en théorie et
+fatale en pratique, de croire que la machine qui convient à un grand
+État convienne également à un petit.
+
+«Quel est le fond d'une constitution comme la nôtre?
+
+«Trois grands pouvoirs indépendants l'un de l'autre, constamment en
+présence et indispensables l'un à l'autre, non-seulement pour telle ou
+telle des affaires de l'État, mais pour que l'État ait un gouvernement.
+
+«Dans un tel régime, le gouvernement, dans son application réelle aux
+affaires publiques, ne subsiste point en tout cas et par lui-même; il
+faut qu'il se forme par l'amalgame, la fusion, l'harmonie des trois
+pouvoirs. C'est là ce qu'on dit quand on dit qu'il faut que des
+majorités se forment dans les deux chambres, que ces majorités
+s'entendent avec la royauté, et que de leur accord sorte un cabinet qui
+gouverne avec la confiance du roi et des chambres.
+
+«Tant que ce résultat n'est pas obtenu, il n'y a point de gouvernement
+fort et régulier.
+
+«Et quand ce résultat est obtenu, il est aussitôt mis en question.
+
+«Une fermentation et une lutte continuelles, entre les grands pouvoirs
+publics et dans le sein des grands pouvoirs publics, pour former ou
+soutenir sans cesse un gouvernement sans cesse attaqué, voilà le régime
+représentatif tel qu'il est et qu'il doit être dans les grands États.
+
+«Cette fermentation et cette lutte incessantes, cette mobilité
+continuelle, soit en fait, soit en perspective, seraient insupportables,
+impraticables dans un petit État.
+
+«Impraticables au dedans. Bien loin qu'un gouvernement sortît de là,
+tout gouvernement y périrait. La force disproportionnée du mouvement
+tiendrait le corps social dans un ébranlement désordonné et maladif. Les
+pouvoirs et les partis politiques, mis ainsi aux prises, n'auraient pas
+assez d'espace pour coexister et fonctionner régulièrement. Les passions
+et les intérêts individuels seraient trop près les uns des autres, et
+trop près du recours à la force. Il n'y aurait dans l'administration des
+affaires publiques, ni calme, ni suite. Les oscillations de la
+machine, à la fois très-vives et très-resserrées, dérangeraient et
+compromettraient, à chaque instant, la machine elle-même.
+
+«Impraticables au dehors. Un tel état de fermentation politique, dans un
+petit pays entouré de grands pays, causerait trop de sollicitude à ses
+voisins, et offrirait en même temps trop de prise à leur influence. On
+dit que la corruption est le vice du régime représentatif. Dans un grand
+État du moins elle est combattue et surmontée par l'empire des intérêts
+et des sentiments généraux; en tous cas, elle est à peu près impossible
+à une influence étrangère. Dans un petit État, elle serait bien plus
+facile et puissante, et pourrait fort bien venir du dehors.
+
+«Que la Grèce ne tombe pas dans l'imitation servile et aveugle des
+grandes constitutions étrangères. L'indépendance et la dignité de sa
+politique n'y sont pas moins intéressées que son repos. Il lui faut une
+machine plus simple, moins orageuse, qui ne fasse pas du pouvoir l'objet
+d'une lutte et le résultat d'une fermentation continuelle: une machine
+dans laquelle le gouvernement subsiste un peu plus d'avance et par
+lui-même, quoique placé sous le contrôle et l'influence du pays. Les
+trois grands éléments nécessaires du régime constitutionnel se prêtent
+bien à cette pensée. La royauté existe en Grèce: qu'elle ne puisse agir
+qu'avec le conseil et sous la garantie de ministres responsables; que
+deux chambres associées au gouvernement de l'État contrôlent l'action du
+ministère et lui impriment une direction conforme à l'esprit national:
+mais qu'elles ne lui impriment pas en même temps l'agitation et la
+mobilité de leur propre nature; que la lutte des partis, la formation et
+le maintien d'une majorité ne soient pas la première, la plus pressante,
+la plus constante affaire des ministres. Que les chambres, en un mot,
+soient assez près du gouvernement pour exercer sur lui, dans l'ensemble
+des choses, une surveillance et une influence efficaces; mais qu'elles
+ne soient pas si intimement en contact avec lui qu'il soit contraint de
+venir vivre dans leur arène et de s'y élaborer incessamment.
+
+«On atteindrait à ce but si la chambre élective n'était mise en présence
+du gouvernement qu'à des intervalles un peu éloignés, tous les trois ans
+par exemple, et si le sénat, plus habituellement rapproché du pouvoir,
+faisait auprès de lui, dans une certaine mesure et pour les affaires les
+plus importantes, l'office de conseil d'État.
+
+«Une chambre élective, qui ne se réunirait que tous les trois ans,
+n'introduirait pas dans le gouvernement cette fermentation, ces chances
+de dislocation, ce continuel travail et combat intérieur qu'un grand
+État supporte et surmonte, mais qui jetteraient un petit État dans un
+trouble trop fort pour lui, et peut-être dans des périls plus graves
+encore que le trouble. Cependant une telle chambre, votant le budget
+pour trois ans, examinant et discutant la conduite du ministère pendant
+cet intervalle, délibérant sur toutes les lois nouvelles dont la
+nécessité se serait fait sentir, une telle chambre, dis-je, aurait,
+à coup sûr, toute la force nécessaire pour protéger les libertés
+publiques, assurer la bonne gestion des affaires publiques, et ramener
+le pouvoir dans des voies conformes à l'intérêt et à l'esprit national,
+s'il s'en était écarté.
+
+«En même temps un sénat nommé à vie et qui, indépendamment de la
+session triennale dans laquelle il concourrait aux travaux de la chambre
+élective, se réunirait plus souvent, soit à des époques fixes, soit sur
+la convocation spéciale du roi, tantôt pour recevoir un compte-rendu
+du budget de chaque année, tantôt pour s'occuper des affaires dans
+lesquelles il aurait à agir comme conseil d'État, un tel sénat, dis-je,
+serait, pour le pouvoir, un frein efficace et un utile appui, et pour le
+pays une grande école politique dans laquelle des hommes déjà connus et
+distingués acquerraient l'esprit de gouvernement et se prépareraient à
+le pratiquer.
+
+«Quand un pays ne contient pas une classe aristocratique naturellement
+vouée à la gestion des affaires publiques, ou quand il ne veut pas
+acheter les avantages d'une telle aristocratie en en supportant les
+inconvénients, il faut que les institutions y suppléent et se chargent
+de former, pour le service de l'État, les hommes que la société ne lui
+fournit point. C'est à quoi sert un sénat assez séparé du gouvernement
+pour le considérer avec indépendance, et pourtant assez rapproché de lui
+pour en bien comprendre les faits et les nécessités.
+
+«Je ne puis qu'indiquer les motifs et les résultats d'une combinaison
+constitutionnelle de ce genre; mais je suis profondément convaincu
+qu'elle convient mieux à la Grèce que le jeu incessant et redoutable
+de la machine représentative telle qu'elle existe en France et en
+Angleterre. Je reviens à mon point de départ. En fait de constitution,
+l'esprit d'imitation est commode pour la paresse, agréable pour la
+vanité, mais il jette hors du vrai et tue la bonne politique. Que
+cherchent, dans une constitution, les hommes honnêtes et sérieux
+vraiment amis de leur pays? Non pas, à coup sûr, un théâtre où d'habiles
+acteurs viennent journellement amuser un public oisif, mais des
+garanties pratiques de la sûreté extérieure de l'État, du bon
+ordre intérieur, de la bonne gestion des affaires publiques et
+du développement régulier de la prospérité nationale. Les moyens
+d'atteindre ce but ne sont pas les mêmes partout. Parmi les causes qui
+les font varier, il y en a qui tiennent à l'état des moeurs, au degré
+de la civilisation, à des circonstances morales qu'on ne connaît que
+lorsqu'on a vu de près un pays et vécu dans son sein. Je n'ai rien dit
+de ces causes-là quant à la Grèce, car je ne saurais les apprécier par
+moi-même. Mais il y a une circonstance qui frappe les yeux et peut fort
+bien être appréciée de loin, c'est la dimension, la taille de l'État
+auquel la constitution doit s'appliquer. Je regarde cette circonstance
+comme très-importante, et c'est, à mon avis, pour n'avoir pas voulu en
+tenir compte que, de nos jours, en Europe et en Amérique, plus d'une
+tentative constitutionnelle a si déplorablement échoué. J'espère que
+les Grecs auront le bon sens de reconnaître cet écueil et de ne pas s'y
+heurter. Indépendamment des avantages intérieurs qu'ils en retireront,
+ils y trouveront celui-ci que l'Europe regardera une telle conduite de
+leur part comme une grande preuve de sagesse; elle en conclura que les
+idées radicales et les fantaisies révolutionnaires ne dominent pas les
+Grecs, et qu'animés d'un vrai esprit national, ils savent reconnaître
+et satisfaire chez eux, pour leur propre usage, les vrais intérêts
+du gouvernement et de la liberté. Le jour où la Grèce aura donné, sur
+elle-même, cette conviction à l'Europe, elle aura fait immensément pour
+sa stabilité et son avenir.»
+
+Pas plus que les individus, les peuples n'aiment à s'entendre dire
+qu'ils sont petits et qu'ils feraient bien de s'en souvenir. Partout où
+s'élevait, à cette époque, le désir d'une constitution, le grand régime
+constitutionnel de la France et de l'Angleterre s'offrait aux esprits,
+à la fois avec l'attrait de la nouveauté et l'empire de la routine;
+pourquoi ne pas l'adopter tel qu'il était pratiqué et qu'il avait réussi
+ailleurs? En communiquant à M. Piscatory mes vues sur la constitution
+grecque, je lui avais prescrit de ne leur donner aucune forme, aucune
+apparence officielle, et de les présenter aux Grecs uniquement comme les
+conseils d'un ami convaincu de leur utilité. Lord Aberdeen, en informant
+sir Edmond Lyons que j'écrirais avec détail, sur ce sujet, à M.
+Piscatory, lui avait recommandé d'appuyer mes conseils, mais sans
+en prendre la responsabilité. Il avait lui-même des doutes sur
+quelques-unes de mes idées; et sir Robert Peel, d'un esprit moins libre
+et plus dominé par ses habitudes anglaises, se montrait plus favorable
+à la convocation annuelle de la chambre des députés et contraire à
+toute participation du sénat à un rôle spécial de conseil d'État. La
+constitution grecque, délibérée par l'assemblée nationale, acceptée par
+le roi Othon et promulguée le 16 mars 1844, fut monarchique et libérale,
+mais calquée sur le modèle du régime constitutionnel de France et
+d'Angleterre, et destinée ainsi à en rencontrer, sur ce petit théâtre,
+les difficultés et les périls.
+
+Tant que siégea l'assemblée nationale chargée de l'enfantement
+constitutionnel, la nécessité de l'accord et de l'action commune fut
+sentie et acceptée par tout le monde, par les chefs des partis grecs
+comme par les diplomates étrangers. Parmi les anciens amis de M.
+Colettis beaucoup s'indignaient de son impartialité, lui reprochaient
+ses complaisances pour ses anciens adversaires, et le pressaient de se
+mettre hautement à leur tête contre les partisans de MM. Maurocordato
+et Metaxa, qui ne lui rendaient pas toujours ce qu'il faisait pour eux:
+«Rien ne me fera changer de conduite, leur répondit-il; la constitution
+ne peut pas se faire sans l'entente; j'y serai fidèle. Je sais que
+plusieurs des amis de MM. Maurocordato et Metaxa ne me donneront pas
+leur voix; peu m'importe; je voterai pour eux, et tous ceux qui me
+croiront en feront autant.--Vous êtes donc contre vos amis et pour vos
+ennemis?--Ni l'un ni l'autre; je suis pour l'entente à tout prix.»
+M. Piscatory le soutenait fermement dans cette difficile épreuve: «Je
+poursuis, m'écrivait-il, la voie que vous m'avez tracée, et on nous
+tient ici pour de très-honnêtes gens, un peu dupes. J'ai à essuyer de
+rudes remontrances de la part de nos amis; mais je ne me laisse aller à
+aucune faiblesse. Nous couperons notre mauvaise, bien mauvaise queue,
+et nous la remplacerons par mieux qu'elle.» Sir Edmond Lyons, malgré ses
+préventions et ses prétentions, était frappé de cet exemple, et rendait
+justice à ceux qui le lui donnaient: «M. Guizot, écrivait-il à lord
+Aberdeen, a ici, dans M. Piscatory, un admirable agent.» Il faisait
+effort lui-même pour se conformer aux recommandations de lord Aberdeen,
+mettre de côté l'esprit de parti et maintenir l'entente; mais ses
+habitudes et son naturel reprenaient souvent leur empire; il rentrait
+souvent dans ses méfiances jalouses, dans sa passion d'influence et de
+domination exclusive. M. Piscatory m'en avertissait et s'en défendait,
+sur les lieux mêmes, vivement mais sans humeur: «Il y a ici,
+m'écrivait-il, des gens qui feraient couler le bateau à fond plutôt
+que de le voir sauver par nos mains. Le gouvernement grec avait demandé
+qu'on reçût à Toulon quatre jeunes gens comme élèves de notre marine.
+Vous m'écrivez par le dernier courrier que c'est accordé. J'en informe
+le ministre de la marine à Athènes. Son principal employé, tout dévoué à
+sir Edmond Lyons, s'en entend avec lui et donne ordre aux jeunes gens de
+s'embarquer sur un bâtiment anglais. Les jeunes gens désolés viennent se
+plaindre. J'envoie immédiatement déclarer au ministre de la marine que,
+quand je devrais faire prendre par des matelots les quatre élèves, ils
+iront à Toulon. On s'est excusé, et je ferai partir prochainement mes
+quatre Grecs.» J'informai lord Aberdeen de cet incident: «Que dites-vous
+de la France et de l'Angleterre ardentes à s'enlever quatre petits
+marins? Je pourrais vous envoyer bien d'autres commérages de cette
+sorte, mais c'est assez d'un. Qu'il ne revienne, je vous prie, de
+celui-ci pas le moindre reflet à Athènes; M. Piscatory se loue beaucoup
+de sir Edmond Lyons, a pleine confiance dans sa loyauté, et au fond ils
+marchent très-bien ensemble. N'y dérangeons rien. Seulement il est bon
+de regarder de temps en temps dans les coulisses très-animées de ce
+petit théâtre, pour n'être jamais dupes des intrigues qui s'y nouent et
+s'y renouent sans cesse.»
+
+J'écrivis en même temps à M. Piscatory: «Persistez à subordonner les
+intérêts de rivalité à l'intérêt d'entente, la petite politique à la
+grande, et faites que Colettis persiste. C'est indispensable. Ce n'est
+pas notre plaisir que nous cherchons, c'est le succès. C'est la fortune
+de la Grèce que nous voulons faire, non pas celle de tel ou tel Grec.
+Mais dites-moi toujours tout. Vous êtes là pour tout voir et me faire
+tout savoir, agréable ou désagréable. Seulement il ne faut pas voir,
+dans tout ce que fait ou dit sir Edmond Lyons, plus qu'il n'y a: il
+n'y a point de trahison politique, point de dissidence réelle et active
+quant à l'intention et au but pour la Grèce; il y a le vice anglais,
+l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée de
+soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part et sa
+place, la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et de qui.
+Cela est très-incommode, très-insupportable, et il faut le réprimer de
+temps en temps, quand cela devient tout à fait nuisible aux affaires ou
+inconvenant pour la dignité. C'est ce que vous avez fait très à propos
+dans l'incident des quatre petits marins. Mais il faut savoir que cela
+s'allie avec de la loyauté, du bon sens, du courage, et une bien plus
+grande sûreté de commerce et d'action commune qu'on n'en rencontre
+ailleurs.»
+
+La constitution faite et promulguée, un problème bien plus difficile
+encore s'élevait: il fallait former un ministère capable de contenir, en
+le satisfaisant, ce peuple ressuscité en armes, d'affermir cette royauté
+chancelante, de supporter la liberté publique en maintenant la loi. A
+peine fut-on en présence de cette tâche, que les obstacles et les périls
+éclatèrent: le ministère qui était né de la révolution et qui avait
+présidé au travail de la constitution disparut; M. Metaxa donna sa
+démission; il s'était brouillé avec M. Maurocordato, et l'attitude de
+l'empereur Nicolas rendait, pour le parti nappiste, le gouvernement
+constitutionnel impossible. «Enfin la constitution est jurée,
+l'assemblée est dissoute, la révolution est close, m'écrivait M.
+Piscatory[79]; ferons-nous un ministère raisonnable? Je n'en sais rien
+encore. Le ministère fait, vaincra-t-il le roi? J'en doute. L'opinion
+que c'est impossible s'en va en province avec les députés les plus
+sages, les plus modérés qui se désolent, avec l'opposition et les
+philorthodoxes qui ont bien raison de ne pas renoncer à leurs projets.
+Lyons est toujours très-bien; son parti est pris, je le crois; cependant
+il faudra le voir à l'épreuve des petites questions d'influence. Je
+ferai tous les sacrifices qui ne nous amoindriront pas; partout, et ici
+surtout, la réputation est importante; la nôtre est bonne; je ne la fais
+pas résonner haut, mais je tiens à la maintenir.»
+
+[Note 79: Le 31 mars 1844.]
+
+Les dispositions de M. Colettis m'inquiétaient: il avait mis, à me les
+faire connaître, sa mâle franchise; avant même que la constitution fût
+promulguée, il avait écrit au directeur des affaires politiques dans mon
+ministère, M. Desages, qui avait son amitié et toute ma confiance[80]:
+«Quand je suis arrivé ici, le gouvernement était entre les mains des
+hommes du 15 septembre. J'ai dû entrer dans le conseil pour neutraliser
+l'effet de l'élément révolutionnaire. J'ai réussi. L'assemblée montrait
+des tendances dangereuses; j'avais à lutter d'un côté contre l'esprit
+démocratique, de l'autre, contre les petites jalousies des hommes même
+qui auraient dû me seconder avec le plus de franchise. J'ai déclaré
+hautement mes principes; je n'ai fait des concessions de principe à
+personne; mais j'ai mis de côté tout amour-propre, je me suis effacé.
+Tout en ramenant Metaxa, je me suis étroitement uni à Maurocordato. Nous
+avons dominé l'assemblée; le roi, la monarchie, le pays ont été sauvés.
+Mais il y a encore un grand danger pour tous; c'est la mise à exécution
+du nouveau système. Maurocordato n'a pas su ménager assez Metaxa; il y a
+eu entre eux dissidence; il y a eu rupture, dont la conséquence a été la
+démission du président du conseil. Le nouveau ministère qui va se former
+aura à lutter contre un ennemi puissant, d'autant plus puissant qu'il
+peut habilement exploiter la haine, c'est le mot, du peuple contre les
+Fanariotes, qu'on accuse, à tort ou à raison, comme les auteurs de tous
+les maux qui ont pesé sur la nation sous l'ancienne administration.
+Le ministère devra donc être fort pour accomplir avec succès la lourde
+tâche qui lui sera imposée. Quant à moi, je suis bien loin de redouter
+un pareil fardeau; mais je veux le porter noblement; je veux avoir
+toutes les chances possibles de réussir. Pour réussir, je dois être
+secondé par des hommes qui me soient dévoués; si l'administration
+n'était pas à une seule pensée, pas de réussite possible. Ici, la
+question est trop grave pour que je puisse céder en rien. Il y va du
+salut de mon pays; je me crois capable de le sauver; mais je dois avoir
+les moyens de le faire. Je suis donc bien décidé à ne pas me départir de
+la ligne de conduite que je me suis tracée et à ne faire, ni à Lyons, ni
+à Piscatory, ni à Maurocordato, une concession qui serait nuisible à
+mon pays, au roi, à moi-même. Il faut réussir ou ne pas entreprendre
+l'oeuvre de régénération. Je ne refuse pas la coopération de
+Maurocordato; je suis prêt même à lui céder la présidence; mais il est
+indispensable que j'aie les ministères actifs entre les mains; c'est le
+seul moyen de servir réellement les intérêts de la Grèce, du roi, de
+la politique française en Orient. Si je ne puis, par des raisons
+politiques, réussir à former un ministère homogène, je me retirerai,
+parce que je ne puis jouer au hasard tant de graves intérêts. Si je
+réussis au contraire à mettre dans les ministères actifs des hommes à
+moi, je réponds de l'avenir, pourvu que la France ne m'abandonne pas.»
+
+[Note 80: Le 29 février 1844.]
+
+Nous étions bien décidés à n'abandonner ni la Grèce ni M. Colettis;
+mais je ne partageais pas toute sa confiance en lui-même et en lui seul;
+j'étais convaincu que ce n'était pas trop, en Europe, de l'accord entre
+la France et l'Angleterre, en Grèce, du concours des grands partis et de
+leurs chefs, pour consolider cet État naissant, et que ce qui avait été
+nécessaire à l'enfantement de la constitution ne l'était pas moins
+aux premiers pas du gouvernement constitutionnel. J'écrivis à M.
+Piscatory[81]: «J'admets tout ce que vous me dites du roi Othon, le
+déplorable effet de ses lenteurs et de son insistance sur je ne sais
+combien de points secondaires, l'humeur de ses plus sincères amis.
+Pourtant, je trouve cette impression un peu exagérée; je viens de relire
+tout ce qu'il a écrit, dit, demandé. Tout cela est d'un esprit obstiné,
+maladroit, solitaire; mais on n'y sent point de mauvais dessein. Que le
+roi Othon ne soit pas un grand esprit, ce n'est en Grèce une découverte
+pour personne; il faut qu'on en prenne son parti; à tout prendre, depuis
+la révolution du 15 septembre, il s'est mieux conduit qu'on ne s'y
+attendait; il s'est tenu assez tranquille et il a de la probité. Je
+ne comprendrais pas, de la part d'hommes comme M. Colettis et M.
+Maurocordato, le découragement dont vous me parlez. Laissez-moi vous
+redire, et par vous à eux, ce que je vous ai déjà dit: dans toutes les
+situations, on a toujours devant soi des faits qu'on ne peut changer,
+des obstacles qu'il faut accepter en travaillant à les surmonter. De
+tous les fardeaux de ce genre, le roi Othon ne me paraît pas le plus
+lourd possible; tenez pour certain que, si celui-là était écarté, les
+Grecs en verraient tomber bien d'autres sur leurs épaules, et que le roi
+Othon, malgré tout ce qui lui manque, leur épargne plus d'embarras qu'il
+ne leur en suscite. Les moyens de lutter contre les défauts du roi
+ne manqueront point à ses ministres; ils auront les forces du régime
+constitutionnel; ils auront l'appui des légations française et anglaise.
+Ce n'est pas assez, j'en conviens, pour leur épargner les ennuis, les
+fatigues, les mécomptes, quelquefois les échecs d'une telle situation;
+c'est assez pour leur rendre habituellement le succès possible et
+probable. On n'a pas le droit d'espérer mieux en ce monde. Que MM.
+Colettis et Maurocordato me pardonnent ce langage; je ne leur dis là que
+ce que je me répète sans cesse à moi-même; j'ai aussi, d'autre façon,
+mes embarras inamovibles et mes tentations de découragement. Que ces
+messieurs demeurent unis pour former un cabinet et pour gouverner,
+comme ils l'ont été pour faire la constitution; ils réussiront de
+même, peut-être plus laborieusement encore, mais en définitive, ils
+réussiront. Leur union est, j'en conviens, la condition _sine qua non_
+du succès; c'est encore là une de ces nécessités qu'il faut accepter et
+satisfaire, n'importe par quels sacrifices réciproques. A vous dire tout
+ce que je pense, j'ai regretté et je regrette la rupture avec M. Metaxa;
+le parti nappiste est trop important, trop fort pour qu'il soit sage de
+le rejeter tout entier dans l'opposition. Fût-il moins fort, il ne faut
+pas avoir dans l'opposition tout le parti religieux; ce peut être une
+situation de révolution; ce n'est pas une situation de gouvernement.
+Comment faut-il faire, au parti nappiste, une part dans le gouvernement?
+Faut-il la lui faire dans la personne de son chef ou en détachant du
+chef ses lieutenants et ses soldats? Il n'y a pas moyen d'avoir, de
+loin, un avis sur cette question; je m'en rapporte à nos amis et à
+vous. Mais tenez pour certain que, par l'une ou l'autre voie, il
+faut atteindre ce but et absorber dans le gouvernement une partie du
+nappisme. M. Metaxa aurait-il envie de venir ici comme ministre de
+Grèce? Nous l'accepterions volontiers.»
+
+[Note 81: Le 7 avril 1844.]
+
+M. Piscatory pensait comme moi et avait devancé mes instructions: «J'ai
+le profond regret, m'écrivait-il dès le 10 avril 1844, par une dépêche
+officielle, d'annoncer à V. E. qu'il m'a été impossible de soutenir les
+prétentions de M. Colettis; elles étaient telles que je suis convaincu
+qu'elles étaient des prétextes pour ne pas accepter sa part du pouvoir,
+et pour se réserver pour un avenir qu'il prévoit, à tort ou à raison.
+Tout ce que les liens politiques et l'amitié personnelle conseillaient
+d'efforts en une telle circonstance, je l'ai fait; il m'a semblé que
+j'aurais manqué à mes devoirs et aux instructions du gouvernement du Roi
+si je m'étais associé à une lutte personnelle qui, heureusement, n'est
+pas tant entre MM. Colettis et Maurocordato qu'entre leurs amis.
+J'ai cru devoir me préoccuper d'un seul but, celui de concourir à la
+formation du ministère le plus raisonnable, le plus capable possible,
+et le plus acceptable par l'opinion publique. J'ai donc déclaré à M.
+Colettis, qui me reprochait de ne pas soutenir le parti français, que
+je ne pouvais me placer sur ce terrain, que ce n'était pas là une
+proposition soutenable dans un gouvernement, régulier, et que tel ne
+devait pas être le résultat des efforts communs pour donner à la Grèce
+un gouvernement constitutionnel. Il est resté inébranlable.» Quelques
+jours après[82], M. Piscatory ajoutait, dans une lettre intime: «Je
+vous ai écrit en grande hâte, par le dernier bateau, pour vous dire la
+position où m'avaient mis les exigences personnelles de Colettis,
+et plus encore sa répugnance non avouée, mais évidente, à entrer au
+ministère. S'il avait voulu en convenir franchement, tout était simple;
+il ne l'a pas voulu, même avec sa propre conscience, et j'ai dû prendre
+un parti qui a ses inconvénients, je le sais, mais le seul qui établît
+la vraie situation, la situation qui convient à un gouvernement régulier
+et à son représentant. Je suis sûr maintenant d'avoir bien fait ici.
+Ai-je bien fait pour Paris? Vous me le direz. Ce que je voudrais, même
+en ayant raison, c'est ne pas vous avoir créé d'embarras. Là est toute
+mon inquiétude. J'en avais une autre; mais je ne l'ai plus, ou plutôt
+je l'ai moins. Je craignais d'avoir blessé Colettis, surtout de l'avoir
+poussé dans une voie où il se perdrait infailliblement. Je ne sais
+pas encore bien exactement ce qui lui reste, dans le coeur, d'amertume
+contre moi; mais j'ai la certitude que sa loyauté, son bon jugement, son
+patriotisme suffiront, malgré les flatteries des uns et les excitations
+des autres, à le maintenir dans la conduite qu'il a tenue depuis son
+retour en Grèce.» Un peu plus tard[83], M. Piscatory reprenait quelque
+inquiétude: «Je n'ai rien rabattu, m'écrivait-il, des bonnes idées que
+j'avais sur l'esprit et le coeur de Colettis; mais, à l'user, j'ai vu
+des défauts que je ne connaissais pas: sa finesse est un peu grosse, et
+il en use de la même manière avec un Pallicare et avec un habit noir;
+ses idées sont vagues, son imagination tient grande place; l'ordre le
+touche peu, et il a un parfait dédain pour le plus ou moins de qualités
+morales dans les hommes qu'il s'attache ou dont il se sert.»
+
+[Note 82: Le 15 avril 1844.]
+
+[Note 83: Le 31 mai 1844.]
+
+M. Colettis ne voulait ni courir le risque de s'user dans le premier
+ministère chargé de faire le premier essai de la constitution, ni
+contracter une longue et intime alliance avec M. Maurocordato, le client
+de l'Angleterre, de la puissance la plus favorable à la Turquie et la
+plus contraire à l'agrandissement de la Grèce. Dans son patriotique
+orgueil, il se réservait pour un avenir infiniment plus éloigné qu'il ne
+le pensait, et qu'il n'était pas en état d'avancer d'un jour.
+
+M. Maurocordato hésitait beaucoup à se charger seul du pouvoir. Il
+alla demander à M. Piscatory s'il pouvait compter sur le concours de la
+légation française. M. Piscatory lui en donna l'assurance. Le cabinet
+fut formé. Quelques jours après, M. Maurocordato m'écrivit pour
+m'expliquer son acceptation et réclamer de nouveau mon appui qu'une
+fois déjà je lui avais prêté. Je le lui promis. M. Piscatory s'employa
+efficacement à obtenir de M. Colettis la promesse de ne point attaquer
+le nouveau cabinet: «Après une première lettre amère à Maurocordato,
+m'écrivait-il[84], il lui en a adressé une très-bonne et je suis certain
+qu'il tiendra parole. Je le vois tous les jours, et toujours à l'oeuvre
+pour contenir ses vieux amis exclusifs, rancuniers, voulant tout pour
+eux et disant, avec un grand étonnement de n'être pas crus:--Nous sommes
+la France; les autres sont l'Angleterre.--C'est là une stupidité
+avec laquelle il fallait en finir. Ce ne pouvait être que par un coup
+d'éclat. J'en ai accepté la responsabilité, et je ne m'en repens pas,
+toujours à condition que ce ne sera pas, pour vous, une difficulté.»
+
+[Note 84: Le 15 avril 1844.]
+
+Ce n'était pas à Londres que la difficulté pouvait naître. La
+satisfaction y fut grande; «Les nouvelles de Grèce ont fait ici
+merveille, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[85]; la conduite de M.
+Piscatory est fort appréciée. Après avoir lu son rapport du 10 avril,
+lord Aberdeen m'a prié de le lui laisser, et il l'a envoyé à sir Robert
+Peel avec ces mots:--Voilà à quoi sert l'entente.--Sir Robert Peel le
+lui a renvoyé en disant qu'il en était charmé «et que cette conduite
+de notre ministre à Athènes ranimait _un peu_ ses espérances pour
+l'Espagne.»
+
+[Note 85: Les 2 et 3 mai 1844.]
+
+La satisfaction anglaise ne fut pas de longue durée; il fut bientôt
+évident que le ministère Maurocordato ne réussirait pas. Son chef
+était un homme d'un esprit juste et fin, d'une assez grande activité
+administrative et diplomatique, d'un patriotisme sincère, d'une
+intégrité reconnue, mais sans puissance naturelle de caractère et de
+volonté, enclin à mettre partout l'adresse à la place de l'énergie,
+et aussi peu capable de résister à ses amis que de lutter contre ses
+adversaires. Il n'était d'ailleurs le représentant d'aucun des grands
+partis politiques de la Grèce, ni du parti guerrier ni du parti
+religieux; il venait du Fanar, et les Fanariotes étaient suspects et
+odieux au peuple grec. M. Maurocordato n'avait de force que son mérite
+personnel, des amis épars et l'appui de l'Angleterre. C'était trop peu
+pour la tâche difficile qu'il avait à accomplir, surtout pour la mise en
+pratique de la loi électorale que l'assemblée nationale avait votée avec
+la constitution, et qui devait former la première chambre des députés.
+Les élections tournèrent contre lui avec éclat; il n'était évidemment
+qu'un pouvoir de surface et de passage, sans racines dans le pays; ce
+fut de ses deux rivaux, MM. Colettis et Metaxa, surtout de M.
+Colettis, que les élections démontrèrent l'influence et réclamèrent le
+gouvernement.
+
+M. Piscatory avait prévu ce résultat, me l'avait fait pressentir et
+s'y était lui-même préparé. Après avoir vivement pressé M. Colettis de
+s'allier avec M. Maurocordato, et avoir loyalement appuyé le cabinet
+naissant de ce dernier, il avait pris soin de ne pas s'engager, corps
+et âme, dans ses destinées, et de rester en très-bons rapports avec
+M. Colettis, en établissant hautement, envers celui-ci et ses amis,
+l'indépendance de la politique française: «Mon but a été, m'écrivait-il,
+de retirer de ses mains le drapeau de la France et de le reporter à
+la légation. Il y est aujourd'hui, et non ailleurs. Colettis l'a bien
+compris, et il en a eu un peu d'assez vive mauvaise humeur, ses amis
+plus que lui. Eux et lui se sont calmés, et il est aujourd'hui comme je
+le désirais. Suis-je comme il le désire? Pas tout à fait; mais il ne se
+plaint pas; il me témoigne grande confiance, cherche encore quelquefois
+à m'enjôler et à m'entraîner; mais en général il se contente de
+professer que la légation française a sa conduite et lui la sienne, ce
+qui n'empêche pas l'entente et surtout l'amitié.»
+
+J'approuvai pleinement cette attitude de notre ministre à Athènes; mais
+je ne m'en contentai pas; j'avais eu, avec M. Colettis, des relations
+si intimes qu'elles me donnaient le droit de lui dire sans réserve ma
+pensée. Je lui écrivis: «Quand le jour est venu, dans votre pays, de
+former un cabinet, j'ai vivement regretté que vous n'y entrassiez
+pas; je pensais que l'alliance des chefs de parti, qui avait présidé à
+l'oeuvre de la constitution, devait présider aussi aux premiers pas
+du gouvernement. Je voyais bien les obstacles; mais, dans les grandes
+choses, il n'y a point d'obstacle qui tienne devant la nécessité, et il
+me semblait qu'il y avait nécessité. Vous en avez jugé autrement; vous
+avez pensé que, dans l'intérêt de la Grèce, il valait mieux que vous
+laissassiez à d'autres les difficultés et les hésitations d'un début
+dans la pratique des institutions nouvelles. Il se peut que vous ayez
+eu raison. Maintenant, si je ne me trompe, le moment approche où vous
+ne pourrez vous dispenser de mettre la main aux affaires. Deux choses me
+frappent tellement que je veux vous les dire. Sur l'une et l'autre, je
+suis sûr que j'ai raison.
+
+«Vous débutez dans le gouvernement constitutionnel, gouvernement
+difficile toujours et partout; plus difficile en Grèce qu'ailleurs,
+car vous êtes un petit État placé entre les trois grands États les plus
+étrangers, les plus contraires au régime constitutionnel, la Russie,
+la Turquie et l'Autriche. En présence de ce seul fait, la naissance de
+votre constitution est un miracle. Sa durée sera un plus grand miracle.
+Si vous voulez cette durée, appliquez-vous avant tout, par-dessus tout,
+à rallier, à tenir unies et agissant ensemble, tout ce que vous avez, en
+Grèce, de forces gouvernementales. La division, la dispersion, la lutte
+intestine des forces gouvernementales est le plus grand danger, le
+mal le plus grave des pays libres. Parmi les pays qui ont tenté d'être
+libres, presque tous ceux qui ont péri, les petits surtout, ont péri par
+ce mal-là. Je sais combien il est difficile de rallier et de tenir unies
+les diverses forces gouvernementales. Je sais quelle est la puissance de
+l'esprit de parti et de coterie, des traditions et des passions de parti
+et de coterie. Je sais tout ce qu'il faut sacrifier et souffrir pour
+leur résister. Je persiste à dire que, dans les pays libres, et encore
+plus dans ceux qui ne sont ni grands ni anciens, il y a nécessité de
+poursuivre cette alliance, car c'est une question de vie ou de mort.
+
+«J'ajoute qu'entre les divers partis, c'est surtout à celui qui a lutté
+longtemps pour l'indépendance et la liberté nationales, qu'est imposée
+la nécessité de ménager et de rallier les forces gouvernementales; car,
+par le cours naturel des choses, ce parti-là ne les possède pas toutes.
+Ce n'est pas au sein de l'insurrection, même la plus juste, ce n'est pas
+dans la lutte, même la plus belle, pour la liberté, que se placent et se
+forment toutes les situations et les forces gouvernementales. Beaucoup
+de celles qui existaient avant la lutte restent en dehors de ce
+mouvement, ou bien s'y perdent. Parmi celles qui s'élèvent et brillent
+dans la lutte, beaucoup sont étrangères, si ce n'est contraires, à
+l'esprit de gouvernement. Quand donc le jour du gouvernement arrive,
+quand l'ordre constitutionnel doit succéder à la lutte nationale, il
+faut, il faut absolument que le glorieux parti qui a lutté et vaincu
+sache se dire que, seul, il ne suffit pas à gouverner, qu'il ne possède
+pas en lui-même, et à lui seul, toutes les forces nécessaires et propres
+au gouvernement. Il faut qu'il cherche ces forces là où elles sont,
+qu'il les accepte telles qu'elles sont, et qu'il leur donne, dans le
+gouvernement, leur place et leur part. Sans quoi, le gouvernement ne se
+fondera pas, et toutes les luttes soutenues par le pays seront perdues;
+car, après tout, c'est par le gouvernement que les pays durent, et c'est
+à un gouvernement durable que toutes les luttes doivent aboutir.
+
+«Voici ma seconde réflexion.
+
+«Vous êtes très-préoccupé de l'avenir de la race hellénique, de toute la
+race hellénique, et vous avez raison. Je vois la place que tient, dans
+votre pensée et dans votre conduite, l'avenir de cette race. Je crois,
+comme vous, et je tiens presque autant que vous à cet avenir. Mais ne
+vous y trompez pas, il n'arrivera pas demain. Est-il très-loin? Je n'en
+sais rien. Ce que je sais, c'est qu'il n'est pas très-près. Tenez ceci
+pour certain: l'Europe, et quand je dis l'Europe, je dis la bonne comme
+la mauvaise politique européenne, vos amis comme vos ennemis, l'Europe
+ne veut pas de la chute prochaine de l'Empire ottoman; l'Europe fera
+tout ce qu'elle pourra pour retarder cette chute et ses conséquences.
+Acceptez cette situation dans le présent, sans renoncer à l'avenir. Si
+on croit que vous ne l'acceptez pas, si on croit que vous travaillez à
+presser l'événement que l'Europe veut ajourner, la politique européenne
+se tournera contre vous, et vos meilleurs amis ne pourront rien pour
+vous. Je ne voudrais pas que vous vous fissiez, à cet égard, aucune
+illusion; l'Europe a, sur cette question, un parti bien pris, et la
+Grèce ne forcera pas la main à l'Europe. Je ne vous demande pas de
+supprimer les sentiments qui vous animent; je vous demande de ne pas les
+laisser agir hors de saison; car il n'y aurait, pour vous, ni honneur,
+ni profit. Croyez-moi; occupez-vous de l'intérieur de la Grèce; qu'elle
+acquière la consistance d'un État bien gouverné au dedans, incontesté au
+dehors: c'est aujourd'hui tout ce qui se peut faire et tout ce qu'il y a
+de plus efficace à faire pour son avenir.»
+
+Trois semaines après l'arrivée de ma lettre à Athènes, les
+pressentiments qui me l'avaient fait écrire se réalisaient; M.
+Maurocordato, battu dans les élections tombait du pouvoir; le roi Othon
+appelait à sa place M. Colettis, qui formait un cabinet dans lequel
+entrait M. Metaxa; les deux grands partis nationaux de la Grèce, le
+parti guerrier et le parti religieux, après s'être rapprochés dans
+l'arène électorale, s'alliaient ainsi dans le gouvernement, et M.
+Colettis me répondait en me disant: «J'ai vu avec peine que vous
+sembliez craindre qu'il se fît, sous mon ministère, un mouvement contre
+les frontières ottomanes. C'est un devoir pour moi de dissiper ces
+craintes. J'ai toujours cru, il est vrai, et je crois encore que
+les limites de la Grèce ne sont pas le mont Othrix, qu'un lien sacré
+unissait et unit les provinces grecques soumises à la Turquie aux
+provinces qui ont été assez heureuses pour être déclarées indépendantes.
+Les destinées de la Grèce sont plus vastes que celle que les protocoles
+lui ont faite. Telle est ma croyance; mais je n'ai jamais pensé que
+c'était par l'invasion, par la propagande armée que ces destinées
+devaient s'accomplir. Un temps viendra où la force seule des choses
+fera ce que nous ne pourrions faire aujourd'hui sans un bouleversement
+général qui emporterait peut-être le royaume de Grèce. Je suis donc
+partisan du _statu quo_. Aussi, dès mon entrée au ministère, me suis-je
+sérieusement occupé de mettre un frein à la fougue de certains esprits
+peu réfléchis et peu prévoyants qui voulaient pousser le gouvernement
+dans une voie dangereuse et antinationale. Les mesures que j'ai prises
+ont eu les plus heureux résultats; les relations entre les autorités
+grecques et les autorités ottomanes de la frontière sont parfaitement
+amicales; elles se prêtent un appui réciproque. Je vous déclare, mon
+respectable ami, que, tant que je serai premier ministre, la Turquie
+n'aura rien à craindre de ma part; je regarde tout mouvement hostile
+contre les frontières voisines comme impolitique et dangereux. Je vous
+l'ai dit souvent à Paris, je vous l'écris d'Athènes.»
+
+A l'intérieur, M. Colettis se déclarait bien résolu à soutenir fermement
+le roi Othon, et plein d'espoir que, malgré l'aveuglement des passions
+populaires et les exigences des intérêts personnels, il réussirait,
+avec l'appui de la France et l'attitude tranquille des puissances
+continentales, à maintenir son pays dans les lois de la monarchie
+constitutionnelle et les limites des traités. Mais, en même temps, il
+me manifesta sans réserve sa profonde méfiance de l'Angleterre et de son
+représentant: «Vous connaissez, me dit-il, mon opinion sur la politique
+anglaise; je vous l'ai développée bien des fois; elle était basée sur
+une longue expérience. Aussi la sincérité qu'affectait d'afficher M.
+Lyons m'a surpris à un point tel que je me suis souvent demandé si je
+m'étais trompé et si mon expérience avait été mise en défaut. Je ne
+pouvais comprendre cependant que l'Angleterre, qui avait tant fait pour
+empêcher la Grèce d'exister, pût vouloir autre chose, la Grèce existant
+malgré elle, que d'organiser une Grèce anglaise, gouvernée par un
+ministère anglais. Les faits vinrent bientôt me prouver que je ne
+m'étais pas trompé. Je fis connaître à notre ami Piscatory la tendance
+de M. Lyons et de sa politique; je voulus le convaincre que, pour M.
+Lyons, toute la Grèce se résumait dans la personne de M. Maurocordato
+et de quelques hommes aveuglément dévoués à sa politique. Il ne partagea
+pas mon opinion. Je fus forcé de lui dire:--Mon ami, nous ne pouvons
+nous entendre sur cette question; restons amis, mais ne parlons plus des
+affaires du pays.--J'ai cru alors que c'était un devoir pour moi de ne
+plus vous écrire; je n'étais pas d'accord sur l'ensemble avec Piscatory;
+vous écrire la manière dont je voyais les choses, c'était me mettre en
+opposition avec lui; vous représenter les choses comme Piscatory les
+voyait, c'était violenter ma conscience. J'ai préféré garder le silence
+jusqu'au moment où les faits viendraient prouver que j'étais dans le
+vrai.»
+
+Sir Edmond Lyons fit tout ce qu'il fallait pour convaincre de plus en
+plus M. Colettis qu'en effet il était dans le vrai. Envoyé en Grèce par
+lord Palmerston, et d'un esprit roide en même temps que d'un caractère
+ardent et fidèle, il avait gardé les passions et les traditions de la
+politique exclusive et impérieuse de son ancien chef. La chute de M.
+Maurocordato était, pour cette politique, un grave échec, et pour sir
+Edmond Lyons lui-même la chute de sa propre domination en Grèce. Son
+hostilité contre le nouveau cabinet, c'est-à-dire contre M. Colettis,
+fut publique et sans mesure; soit dans l'emportement de sa colère, soit
+de dessein prémédité, il l'attaqua à tout propos avec un acharnement
+infatigable, lui attribua les projets les plus contraires à la paix de
+l'Europe, et se mit partout à l'oeuvre, au dedans comme au dehors, pour
+lui susciter toutes sortes d'obstacles. Il fit plus; il se brouilla
+ouvertement avec M. Piscatory, l'accusa d'avoir travaillé à renverser M.
+Maurocordato, et cessa d'avoir, avec lui, les rapports et les procédés
+que leur situation officielle et leur intimité récente rendaient aussi
+naturels que nécessaires.
+
+L'embarras était grand pour moi: c'était précisément à cette époque que
+s'établissait, entre lord Aberdeen et moi, la plus cordiale entente;
+naguère, au château d'Eu et à Windsor, nous nous étions entretenus à
+fond de toutes choses; j'avais reconnu et éprouvé, entre autres dans la
+question du droit de visite, l'élévation et l'équité de son esprit et
+son loyal désir d'un sérieux accord entre nos deux pays et nos deux
+gouvernements. Je pris le parti de traiter avec lui, à coeur ouvert et
+à visage découvert, des affaires de Grèce comme des autres; je lui
+écrivis[86]: «Je voudrais continuer à vous faire lire tout ce qui
+m'arrive d'Athènes. L'impression que j'ai rapportée de nos entrevues
+à Eu et à Windsor, c'est que, si nous nous montrons tout, si nous nous
+disons tout l'un à l'autre, nous finirons toujours par nous entendre.
+Ai-je tort? En tout cas, voici ce que je copie textuellement dans une
+lettre de M. Piscatory du 10 octobre, que je ne vous envoie pas tout
+entière parce qu'elle est pleine d'affaires étrangères à la politique
+grecque:
+
+[Note 86: Le 28 octobre 1844.]
+
+--«Je n'ai pas goût à vous parler de sir Edmond Lyons, je ne voulais
+même vous en parler que le jour où les rapports convenables seraient
+rétablis, ce que j'espère; je ne qualifie pas, même avec vous, ses
+façons d'agir; je vous en laisse juge; tout ce que je puis vous dire,
+c'est que, depuis plusieurs jours, les attachés de la légation anglaise
+se plaignent des procédés de sir Edmond, et qu'ils sont venus me prier,
+sous toutes les formes, de rétablir les anciennes relations. J'ai
+toujours répondu qu'on savait bien que ce n'était pas moi qui les avais
+changées, que je n'avais pas pris au sérieux des façons de faire dont
+j'avais eu droit de me plaindre, que sir Edmond Lyons poli me trouverait
+poli, intime dans l'avenir comme dans le passé, qu'enfin je n'avais ni
+mauvaise humeur, ni rancune. Tout cela a-t-il été répété? Je n'en sais
+rien, c'est probable; le fait est que sir Edmond et lady Lyons sont
+venus hier à Patissia pendant que nous étions absents, que j'irai
+aujourd'hui rendre la visite, et que tout sera fait pour maintenir la
+bonne attitude du côté où elle est déjà si évidemment.»
+
+«De tout cela, mon cher lord Aberdeen, je ne veux relever qu'une seule
+chose, c'est l'esprit modéré et conciliant qu'y apporte M. Piscatory. Je
+suis sûr qu'il est très-sincèrement préoccupé du désir de faire tout ce
+qu'il pourra, et qu'il fera en effet tout ce qu'il pourra honorablement
+pour ramener sir Edmond Lyons, et vivre de nouveau avec lui, d'abord en
+bons termes, puis en bonne intelligence. Aidez-le à cela. Vous seul y
+pouvez quelque chose.
+
+«Un seul mot sur le fond des affaires grecques. Ne nourrissez,
+contre Colettis, point de prévention irrévocable. Je ne sais s'il se
+maintiendra au pouvoir; les pronostics de M. Piscatory à cet égard sont
+fort différents de ceux de sir Edmond Lyons. Mais, en tout cas, tenez
+pour certaines ces deux choses-ci: l'une, que M. Colettis est et sera
+toujours en Grèce un homme fort important; l'autre, que c'est un homme
+d'un esprit rare, élevé, capable de s'éclairer par l'expérience et les
+bons conseils, et dont il y a un grand parti à tirer pour le résultat
+que vous désirez comme moi, l'affermissement tranquille de ce petit État
+grec. Il est plein de préjugés et de défiance contre la politique de
+l'Angleterre envers la Grèce; mais on peut extirper de son esprit ces
+vieilles rancunes. C'est, je vous le répète, un homme très-perfectible
+et très-_éclairable_. Il a quelque estime pour mon jugement et une
+pleine confiance dans mon bon vouloir pour son pays. Je veux qu'il ait
+aussi confiance en vous, et qu'il croie votre politique envers la Grèce
+ce qu'elle est réellement, c'est-à-dire sincère comme la nôtre. On peut,
+j'en suis sûr, l'amener à cela, et ce serait un grand pas vers le solide
+rétablissement de notre entente cordiale à Athènes, résultat auquel je
+tiens infiniment, pour le présent et pour l'avenir.»
+
+En essayant ainsi de changer l'opinion de lord Aberdeen sur M. Colettis
+et celle de M. Colettis sur la politique de lord Aberdeen envers la
+Grèce, j'entreprenais une oeuvre très-difficile, et je mettais lord
+Aberdeen dans un embarras encore plus grand que le mien. Si je parvenais
+à le convaincre que nous avions raison, je l'obligeais à rappeler de
+Grèce sir Edmond Lyons, marin éminent et honoré dans sa carrière, ardent
+patriote anglais, fort accrédité et bien apparenté dans son pays, fort
+soutenu par lord Palmerston. J'imposais ainsi à lord Aberdeen une
+grave difficulté intérieure et parlementaire, en même temps que je lui
+demandais de penser et d'agir, sur les partis grecs et leurs chefs,
+autrement que n'avait fait le gouvernement anglais et qu'il n'avait
+fait lui-même jusque-là. Il continua de protester, aussi sincèrement que
+hautement, contre toute prétention à une influence dominante en Grèce:
+«On peut avoir trop comme trop peu d'influence, disait-il à M. de
+Jarnac[87], et je suis sûr qu'en Grèce nous en aurons toujours assez,
+quel qu'y soit le ministre. Mon indifférence est complète à cet égard.
+Je pense, il est vrai, qu'avec les idées de conquête et d'agrandissement
+qu'il n'a pas hésité à avoir tout haut, M. Colettis peut être un homme
+dangereux; mais je ne suppose pas du tout que la France veuille le
+soutenir dans l'exécution de ces idées; et, en tout cas, je suis certain
+que l'Angleterre et la Russie ne s'y prêteront point. Je suis donc
+parfaitement tranquille à cet égard. Ma grande raison de préoccupation
+et de regret dans toute cette affaire, c'est ma conviction croissante
+de l'extrême difficulté de toute coopération cordiale avec les agents
+français, et l'affaiblissement de ma confiance dans la solidité de
+ce bon accord que j'ai tant désiré de maintenir et de fortifier.» Les
+instructions que lord Aberdeen donnait à sir Edmond Lyons furent en
+harmonie avec ses paroles à M. de Jarnac; il lui enjoignit de se tenir
+à l'écart, de rester étranger à toute discussion politique, de ne point
+prendre le caractère d'un homme de parti, de ne point se montrer hostile
+au gouvernement du roi Othon; il blâma son attitude et ses procédés
+personnels envers M. Piscatory: «La confiance entre sir Edmond et M.
+Piscatory est tout à fait hors de question, m'écrivait-il[88], et je ne
+pourrais, en homme d'honneur, lui ordonner d'affecter ce qu'il ne
+sent pas; mais les rapports ordinaires de société ne doivent pas être
+altérés, et je vous promets que sir Edmond ne fera rien pour s'opposer
+au gouvernement de M. Colettis. Je ne puis lui prescrire de l'approuver,
+car je ne l'approuve pas moi-même; mais il ne prendra part à aucune
+menée contre lui, et surtout il ne fera aucune tentative pour faire
+prévaloir l'influence anglaise. J'aurai soin que mes instructions soient
+scrupuleusement observées.» Il persistait en même temps à penser et
+à dire que M. Piscatory n'avait pas observé les miennes, qu'il avait
+secondé M. Colettis dans son travail pour renverser M. Maurocordato,
+seulement avec plus d'habileté et de mesure que sir Edmond Lyons n'en
+avait mis à le soutenir; et il conservait contre M. Colettis toutes les
+méfiances que, dès le premier moment, il m'avait témoignées.
+
+[Note 87: Le 20 septembre 1844.]
+
+[Note 88: Le 11 novembre 1844.]
+
+Dans cette difficile situation, je fis sur-le-champ deux choses, toutes
+deux nécessaires pour nous donner à la fois, en Grèce et en Europe,
+force et raison.
+
+Je n'ignorais pas que le prince de Metternich partageait les méfiances
+de lord Aberdeen sur M. Colettis, et qu'il était de plus fort peu
+bienveillant pour le régime constitutionnel issu à Athènes de la
+révolution du 15 septembre 1843 et pour ses partisans. Mais je le savais
+aussi d'un esprit toujours libre, enclin à prendre, en toute occasion,
+le rôle d'arbitre impartial, et décidé d'ailleurs à ne pas se prononcer
+vivement contre le ministère de M. Colettis, car le chef du parti russe
+en Grèce, M. Metaxa, y siégeait, et M. de Metternich se ménageait autant
+avec Pétersbourg qu'avec Londres. Il me revenait que son ministre à
+Athènes, M. de Prokesch, gardait une attitude neutre et expectante.
+J'écrivis au comte de Flahault[89]: «M. de Metternich a trop de
+connaissance des hommes pour ne pas savoir qu'ils ne sont point des
+quantités constantes et invariables, surtout quand ils sont de nature
+intelligente et active. Il a connu le Colettis d'autrefois, le Colettis
+de la lutte pour l'indépendance grecque, le Colettis conspirateur, chef
+de Pallicares, étranger à l'Europe. Il ne connaît pas le Colettis qui a
+passé sept ou huit ans en France, séparé de ses habitudes et de ses amis
+d'Orient, observateur immobile et attentif de la politique occidentale,
+des sociétés civilisées, surtout de la formation laborieuse d'un
+gouvernement nouveau, au milieu des complications diplomatiques et des
+luttes parlementaires. C'est là le Colettis qui est retourné en Grèce et
+qui la gouverne maintenant. Celui-ci diffère grandement de l'ancien. Je
+suis loin de dire que, dans le Colettis d'à présent, il ne reste rien
+du Colettis d'autrefois, que toute idée fausse, toute passion aveugle
+soient extirpées de cet esprit, et qu'il ne se laisse pas encore
+quelquefois bercer vaguement par certaines ambitions ou espérances
+chimériques. Mais je crois que les idées saines et les intentions
+modérées prévalent aujourd'hui dans la pensée de cet homme. Je le crois
+sincèrement décidé à faire tous ses efforts pour maintenir le trône du
+roi Othon, pour établir dans son pays, aux termes de ses lois actuelles,
+un peu d'ordre et de gouvernement, et en même temps résigné à ne
+point se mettre, par des tentatives d'insurrection hellénique et
+d'agrandissement territorial, en lutte avec la politique européenne, sur
+la volonté et la force de laquelle il ne se fait plus aucune illusion.
+
+[Note 89: Le 18 novembre 1844.]
+
+«Si cela est, comme je le crois, le prince de Metternich conviendra
+qu'il y a un assez grand parti à tirer de cet homme pour contenir, en le
+décomposant peu à peu, le parti révolutionnaire qui, au dedans comme
+au dehors, s'agite encore en Grèce, et pour conduire les difficiles
+affaires du roi Othon. Le prince de Metternich peut d'autant mieux agir
+ainsi et diriger en ce sens l'action de ses agents, qu'il n'y a,
+dans cette conduite, pas le moindre risque à courir; car, si elle
+ne réussissait pas, si les ministres grecs rentraient dans des
+voies révolutionnaires et turbulentes, les cinq puissances, qui sont
+parfaitement d'accord à ne pas le vouloir, seraient toujours, sans
+grand effort, en mesure de l'empêcher, et s'uniraient sur-le-champ à cet
+effet.»
+
+Ma provocation ne fut point vaine: les instructions du prince de
+Metternich confirmèrent M. de Prokesch dans sa disposition bienveillante
+pour le ministère Colettis-Metaxa; celles de Saint-Pétersbourg
+prescrivirent au chargé d'affaires russe, M. Persiani, d'appuyer ce
+cabinet et de régler en tout cas son attitude sur celle du ministre
+d'Autriche. Le ministre de Prusse, M. de Werther, tint la même conduite.
+Le ministre de Bavière, M. de Gasser, pensait et agissait comme M.
+Piscatory. Toutes les cours continentales étaient ainsi, plus ou moins
+explicitement, en bons termes avec le nouveau cabinet d'Athènes, et sir
+Edmond Lyons restait isolé dans son hostilité.
+
+Mais je ne m'abusais point sur ce qu'il y avait d'insuffisant et de
+précaire dans cette situation; je savais l'importance de l'action
+anglaise en Orient, et la faiblesse des cabinets du continent pour
+résister à celui de Londres quand celui de Londres avait vraiment une
+volonté. J'avais à coeur d'atténuer le désaccord qui existait entre lord
+Aberdeen et moi sur les affaires de Grèce et d'en tarir peu à peu les
+sources; je voulais du moins maintenir lord Aberdeen dans ses intentions
+d'immobilité politique à Athènes, et nous donner de plus en plus raison
+à ses yeux contre les emportements de sir Edmond Lyons. Ce qui importait
+le plus pour atteindre à ce but, c'était l'attitude, le langage et la
+conduite de M. Piscatory à Athènes, car c'était essentiellement sur lui
+que portaient l'humeur et la méfiance du cabinet anglais. Je connaissais
+bien M. Piscatory, et malgré nos dissentiments de 1840, j'avais pour
+lui une amitié et une confiance véritables: préoccupé de lui-même et
+très-soigneux de son propre succès, il était en même temps ami chaud et
+fidèle, et serviteur loyal du pouvoir qu'il représentait; quelquefois
+trop impétueusement dominé par ses impressions du moment, ses premières
+idées et l'intempérance de ses premières paroles, il était très-capable
+de s'élever plus haut, de se gouverner selon un grand dessein, et
+de prendre courageusement sa place dans une conduite d'ensemble et
+d'avenir. Je résolus d'agir avec lui comme avec lord Aberdeen, de lui
+dire sur toutes choses toute ma pensée, de le faire pénétrer à fond
+dans notre situation, et de m'assurer son concours en l'associant à ma
+responsabilité. Je lui écrivis: «Vous êtes, quant à présent, ma plus
+grande affaire. Réellement grande, car la chute de Maurocordato a été à
+Londres, et pour lord Aberdeen personnellement, un amer déplaisir. Non
+qu'il ait fortement à coeur que tel ou tel parti, tel ou tel homme soit
+au pouvoir en Grèce; il est, à cet égard, parfaitement sensé; mais il
+pressent la mauvaise position que ceci lui fera, les embarras que
+ceci lui donnera dans le Parlement. Quand on l'attaquait sur l'entente
+cordiale, quand on lui demandait ce qu'elle devenait, quelle part de
+succès il y avait, la Grèce était sa réponse, sa réponse non-seulement
+à ses adversaires, mais aussi à ceux de ses collègues qui hésitaient
+quelquefois dans sa politique. Quand sir Edmond Lyons écrivait que vous
+lui aviez loyalement promis de soutenir M. Maurocordato, «Voilà à quoi
+sert l'entente cordiale» disait lord Aberdeen à sir Robert Peel qui en
+avait douté. Il a perdu cette réponse; il est aujourd'hui en Grèce dans
+la même situation qu'en Espagne; à Athènes comme à Madrid, il expie les
+fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de ses agents. C'est un
+lourd fardeau; il en a de l'inquiétude et de l'humeur. «Il s'en prend
+à nous, à vous; il vous reproche la rupture de l'entente, la chute de
+Maurocordato; il vous accuse de l'avoir voulue, préparée, tout au moins
+de n'avoir pas fait ce qu'il fallait, ce que vous pouviez pour l'éviter.
+Vous auriez dû, dit-il, peser davantage sur Colettis, dans l'origine
+pour qu'il fût ministre avec Maurocordato, plus tard pour qu'il ne lui
+fît pas d'opposition. Je nie, j'explique; je soutiens que Maurocordato
+est tombé par sa faute, par la faute de sir Edmond Lyons qui l'a
+conseillé et auquel il n'a pas su résister. Je prouve que vous l'avez
+averti de très-bonne heure, constamment, et que vous l'avez soutenu
+aussi longtemps que vous l'avez pu sans vous perdre, vous et votre
+gouvernement, dans l'esprit de la Grèce. J'embarrasse lord Aberdeen;
+je l'ébranle, car il a l'esprit juste et il est sincère; il veut
+sincèrement avec nous l'entente cordiale, en Grèce le développement
+régulier du gouvernement constitutionnel sous le roi Othon; il n'a point
+le mauvais vouloir, les arrière-pensées que Colettis lui suppose. Je lui
+fais entrevoir la vérité, les torts de Lyons et leurs conséquences; mais
+je ne le persuade pas pleinement et définitivement; je ne dissipe pas
+son humeur, car ses embarras dans le Parlement lui restent, et je ne
+puis pas l'en délivrer.
+
+«J'ajoute entre nous, mon cher ami, que de loin, pour un spectateur qui
+a du sens et un peu d'humeur, la chute de Maurocordato, en admettant
+qu'elle ait été naturelle et inévitable, ne paraît pas bien
+honorablement motivée pour ses adversaires, ni pour la Grèce même.
+Ces griefs, ces colères, ces clameurs, ces cris de vengeance contre le
+ministère Maurocordato, à propos de la distribution des places ou des
+manoeuvres électorales, tout cela paraît fort exagéré et dicté par des
+passions ou des intérêts personnels. M. Maurocordato n'a commis aucun
+acte grand et clair de coupable ou mauvaise politique; il n'a point
+trahi le roi ni la constitution; aucun intérêt vraiment national, aucun
+danger éclatant ne semble avoir commandé sa chute; elle a été amenée
+par des rivalités et des prétentions de parti, de coterie, de personnes.
+Pourquoi Colettis n'avait-il pas voulu être ministre avec lui? Pour lui
+laisser essuyer les plâtres constitutionnels et faire les élections.
+Cela peut avoir été très-bien calculé; cela ne donne pas grande idée
+de l'habileté de Maurocordato; mais cela n'inspire pas non plus grande
+estime pour les causes de sa chute et pour ses successeurs.
+
+«C'est là l'état d'esprit de lord Aberdeen, le plus impartial des
+membres de son cabinet, le meilleur quant à l'entente avec nous.
+Voilà contre quelles dispositions nous avons à lutter et avec quelles
+dispositions nous avons à vivre à Londres, quant au gouvernement actuel
+de la Grèce.
+
+«Mes conversations, mes lettres n'ont pas été sans effet. J'ai obtenu
+des instructions formelles de lord Aberdeen à sir Edmond Lyons: 1º pour
+que, dans ses rapports sociaux, il laissât là sa colère, son humeur, et
+vécût, comme il le doit, convenablement avec vous; 2º pour qu'il se tînt
+tranquille, dans les affaires intérieures de la Grèce, n'attaquât point
+le ministère Colettis et ne lui suscitât aucun obstacle.
+
+«Ces instructions sont données à Londres sérieusement, sincèrement.
+Comment seront-elles exécutées à Athènes? Nous verrons; mais je serai en
+droit et en mesure d'en réclamer l'exécution.
+
+«Très-confidentiellement, de lui à moi, lord Aberdeen me témoigne
+des craintes sur l'esprit au fond peu constitutionnel et sur les vues
+d'agrandissement de Colettis. Il me demande de lui promettre qu'au
+dedans la constitution, royauté et libertés publiques, au dehors les
+traités et le _statu quo_ territorial seront respectés. Il se méfie
+beaucoup de l'alliance avec M. Metaxa, et demande ce que nous aurions
+dit dans le cas où M. Maurocordato l'aurait contractée, et si nous
+sommes sûrs que nous n'en serons pas dupes.
+
+«Voilà la face extérieure des affaires grecques entre Paris et Londres.
+Je viens à la face intérieure et purement grecque, telle que je la vois.
+
+«J'admets tout ce que vous me mandez sur les causes de la chute de
+Maurocordato, sur la satisfaction générale du pays, sur la bonne
+direction actuelle des affaires, sur la grande position, le bon état
+d'esprit et l'ascendant mérité de Colettis. Il faut le soutenir et
+l'aider. Il faut maintenir, en la surveillant, son union avec M. Metaxa.
+Il faut pratiquer, en un mot, la politique vraiment grecque et bonne
+pour la Grèce, malgré les embarras qu'elle nous suscite. Je n'ai pas,
+sur cela, la moindre hésitation.
+
+«Mais prenez bien garde aux deux points que voici.
+
+«Colettis est un esprit supérieur, et par là il peut sortir de
+l'ornière de ses anciennes idées et préventions. Mais c'est un naturel
+très-passionné et très-tenace dans sa passion, car il est plein de force
+et de dévouement, et quoiqu'il ait beaucoup appris, il est plein encore
+d'ignorance. Par là il peut aisément retomber dans l'ornière.
+
+«Parmi ses anciennes préventions, aucune n'est plus profonde que sa
+méfiance de la politique de l'Angleterre envers la Grèce. Il ne voit
+pas les faits nouveaux qui ont modifié ou qui peuvent modifier cette
+politique; et s'il les entrevoit un moment, il les oublie, au premier
+prétexte, pour rentrer dans l'antipathie et la lutte.
+
+«Le parti anglais peut fort bien, par le jeu des institutions, être
+battu et écarté, pour un temps, du pouvoir en Grèce. Bon gré mal gré,
+l'Angleterre s'y résignera. Mais la Grèce ne peut pas encourir le
+mauvais vouloir permanent, l'hostilité déclarée de l'Angleterre.
+Elle n'est pas en état de supporter, soit les coups directs, soit les
+complications européennes qui en résulteraient.
+
+«Ne perdez jamais cela de vue, et faites en sorte que Colettis y pense.
+
+«Règle de conduite essentielle, fondamentale. Maintenez-vous en bons
+rapports avec les hommes du parti anglais qui s'y prêteront, surtout
+avec M. Maurocordato. Je serais surpris s'il ne s'y prêtait pas.
+Ayez toujours en perspective un rapprochement entre Colettis et
+lui. Ménagez-en, préparez-en la possibilité. Cela peut être un jour
+indispensable pour la Grèce. Cela nous est bon à nous. Il faut que ce
+soit là, pour nous, une politique réelle et une attitude constante.
+
+«Je ne partage pas les inquiétudes de lord Aberdeen sur l'esprit
+peu constitutionnel de Colettis. Par goût ou par nécessité, il sera
+constitutionnel. Mais je ne suis pas aussi rassuré sur ses vues
+territoriales, sur le travail caché ou l'entraînement non prémédité
+auquel il pourrait se livrer. Ne lui laissez de ce côté aucune
+incertitude, aucune chimère dans l'esprit. La lutte partielle qui a
+affranchi et fondé la Grèce ne peut pas se recommencer. La question est
+aujourd'hui plus grande et plus claire. C'est du maintien ou de la chute
+de l'Empire ottoman qu'il s'agit; et cette question-là, ce n'est pas la
+Grèce qui décidera de son moment.
+
+«Mon cher ami, je n'exige pas de vous que vous pensiez, avant tout,
+à notre politique générale, et que vous ne fassiez strictement, aux
+affaires de la Grèce, que la part qui leur revient dans l'ensemble de
+nos affaires. Cela vous serait peut-être impossible. C'est moi que
+cela regarde. Mais je vous demande de ne jamais oublier notre politique
+générale, et de veiller constamment à ce qu'en faisant les affaires de
+la Grèce et de la France en Grèce, vous ne suscitiez, dans nos affaires
+générales, que la mesure d'embarras qui sera réellement inévitable. Vous
+êtes aujourd'hui, je vous le répète, mon principal embarras. Je ne m'en
+plains point; je ne vous le reproche point; vous avez fait ce qu'il
+y avait à faire à Athènes; je vous en ai approuvé et je vous y
+soutiendrai. Mais dites-vous souvent que, quelque intérêt que nous ayons
+à Athènes, ce n'est pas là que sont les plus grandes affaires de la
+France.»
+
+«_Post-scriptum._» Sir Stratford Canning, qui est, vous le savez, fort
+honnête homme et qui aime la Grèce, écrit à lord Aberdeen sans colère
+mais avec tristesse, à propos de l'état actuel des choses et du
+ministère Colettis-Metaxa: «Tout ceci ne tournera au profit ni de
+l'Angleterre ni de la France.»
+
+Sir Stratford Canning craignait que l'alliance de M. Colettis avec M.
+Metaxa ne tournât au profit de la Russie. Il se trompait; il ne savait
+pas à quel point ces deux hommes étaient de taille inégale, et quelle
+force politique supérieure M. Colettis puiserait bientôt dans sa
+supériorité personnelle d'esprit et de caractère. Les faits ne tardèrent
+pas à le prouver. Deux mois après la formation du cabinet, M. Piscatory
+m'écrivait[90]: «Colettis va bien; il a fort élargi son cercle; nous
+avons décidément gagné la partie contre ses vieilles idées. A-t-il
+raison d'avoir une entière confiance? Je n'ose l'affirmer; mais il a
+certainement une puissance réelle. Viendra-t-il à bout, comme il le
+croit, de fonder un gouvernement? La tâche est rude; mais il ne lâchera
+pas prise facilement. Le roi et la reine, charmés de leur voyage dans
+les provinces, lui savent gré de l'accueil qu'ils ont reçu partout; et
+les gens d'ordre, ceux-là même qui ont une préférence pour le nom de
+Maurocordato, sentent bien que Colettis peut seul les protéger, et que
+son entente ou sa rupture avec Metaxa sont le succès ou la perte de la
+cause.» Deux mois plus tard, au moment où la vérification des pouvoirs
+se terminait dans la Chambre des députés à Athènes, M. Piscatory me
+tenait le même langage[91]: «Le succès de Colettis continue. Je ne lui
+passe rien. Metaxa se conduit honnêtement jusqu'ici. Il voit bien que
+son parti se dissout sous le soleil Colettis; mais il sent qu'en se
+séparant, il se perdrait; je le soigne. Je m'occupe peu du roi; Colettis
+est là tout-puissant, au moins autant qu'on peut l'être. Il faut voir
+la session. J'espère qu'elle ne sera pas mauvaise. J'ai sauvé plusieurs
+députés maurocordatistes; je sauverai Maurocordato. Je le fais pour
+vous; ici, ce n'est bon à rien; il n'y a pas de pays où la chevalerie
+ait moins de valeur, même auprès de ceux qui en profitent.»
+
+[Note 90: Le 20 octobre 1844.]
+
+[Note 91: Le 30 décembre 1844.]
+
+Plus la session avançait, plus la majorité se prononçait avec éclat pour
+le ministère, et pour M. Colettis dans le ministère. Quelques postes
+considérables étaient vacants; entre autres, dans le cabinet même, celui
+de ministre de l'instruction publique et des cultes; des amis de M.
+Metaxa étaient sur les rangs; M. Colettis désirait appeler l'un d'entre
+eux; mais ils étaient tous si ardents en matière religieuse, qu'il
+hésitait à leur remettre la direction des cultes: «Je pense, m'écrivait
+M. Piscatory[92], que, s'il faut faire un sacrifice; il doit être au
+profit de l'entente. Je ne crains pas que cette entente se rompe: M.
+Metaxa n'a nulle envie de refaire ce qu'il a fait pendant l'assemblée
+nationale; il sait bien qu'il a affaira à un collègue bien autrement
+fort que M. Maurocordato. Il sait que M. Colettis ne craindrait pas
+de se passer de lui; je le crois aussi; mais s'il n'y a pas de
+danger sérieux dans cette séparation, il y aurait au moins de grands
+inconvénients. Le ministère, tel qu'il est, doit faire certainement
+la session. Arrivé jusque-là, il ira facilement jusqu'à la session
+prochaine. L'entente, contrariée uniquement par les mauvaises fractions
+des deux partis, par les susceptibilités de M. Metaxa, par les succès
+trop apparents de M. Colettis, est surveillée avec soin par tous les
+gens sensés. M. Colettis lui fera, je n'en doute pas, des concessions;
+mais il les mesure si juste que j'ai quelquefois peur que ce ne soit
+trop juste. Je ne cesse de l'avertir, et surtout j'ai grand soin des
+inquiétudes assez vives de M. Metaxa. M. le ministre d'Autriche veille
+de son côté; et il sera moins suspect que moi au roi et à la reine,
+quand il leur conseillera des ménagements pour M. Metaxa dont on
+oublie difficilement, au palais, la conduite en septembre et pendant
+l'assemblée nationale.
+
+[Note 92: Le 10 janvier 1845.]
+
+«Le dire de M. le ministre d'Angleterre est maintenant celui-ci: «--Le
+ministère est mauvais, la chambre très-mauvaise, son bureau détestable;
+cependant il est possible qu'on réussisse, et dans ce cas, le succès
+prouvera l'excellence des institutions.--C'est à M. de Prokesch que sir
+Edmond Lyons a tenu ce langage. M. le ministre de Bavière, qui l'a vu
+hier, l'a également trouvé plus modéré et parlant beaucoup d'un congé de
+dix-huit mois dont il aurait grand besoin, et auquel il avait bien droit
+après un séjour de dix ans.»
+
+Malgré ma satisfaction de l'état général des faits à Athènes, ce dernier
+rapport de M. Piscatory m'inquiéta vivement: «Prenez-y garde, lui
+écrivis-je[93]; votre situation me paraît bien tendue. J'appelle toute
+votre sollicitude sur deux points. Pas de rupture avec Metaxa. Colettis
+ne tiendra pas longtemps seul contre Maurocordato et Metaxa réunis. De
+plus, grande surveillance des hommes de désordre; car, après tout, ce
+sont les amis de Colettis, et il les ménage, pas plus peut-être qu'il
+ne peut, mais à coup sûr, plus qu'il ne faut. S'il se brouillait avec
+Metaxa, il serait livré à ces hommes-là, et il s'engagerait dans la
+violence, faute de force. Et la violence ne le mènerait pas loin. Encore
+une fois, il n'aurait pas même la ressource de troubler l'Europe; cela
+ne dépend pas de lui. Mais il tomberait, à son grand mal, au grand mal
+de la Grèce, et aussi au nôtre.»
+
+[Note 93: Le 27 juillet 1845.]
+
+Mon inquiétude ne me trompait pas. M. Metaxa supportait de plus en
+plus impatiemment l'ascendant toujours croissant de M. Colettis. Une
+opposition, formée des amis de M. Maurocordato et des plus ardents
+nappistes, mécontents que le cabinet ne fît pas assez pour eux, se
+manifesta dans la chambre des députés; sir Edmond Lyons la soutint avec
+sa passion accoutumée; les intérêts de l'orthodoxie grecque lui parurent
+un bon terrain pour engager une lutte; la foi catholique du roi Othon et
+la difficulté d'assurer, selon le voeu formel de la constitution, la foi
+grecque de son successeur, ramenaient sans cesse les débats de ce genre:
+«L'alliance anglo-russe a été tentée, m'écrivit M. Piscatory[94] et M.
+Metaxa s'y est laissé entraîner; la question s'est posée entre lui et
+M. Colettis, entre nous et l'alliance. La majorité, qui avait paru un
+moment incertaine, a fini par se prononcer fortement, à 65 voix
+contre 32, pour M. Colettis. Je suis convaincu qu'il fallait mettre
+sur-le-champ M. Metaxa à la porte; mais je devais conseiller
+le contraire, et je l'ai fait. Mes collègues m'ont tenu pour
+très-convaincu, et c'est aujourd'hui M. de Prokesch qui accepte le plus
+nettement l'idée de la séparation, si l'entente est un obstacle.» Il
+ajoutait quelques jours plus tard[95]: «Tous les jours la séparation de
+Colettis et Metaxa devient plus inévitable. La nomination des sénateurs,
+qui sera connue aujourd'hui ou demain, sera le signal. J'ai beau dire
+très-haut qu'il faut conserver l'entente; je suis convaincu que c'est
+impossible; M. Metaxa a pactisé avec l'opposition; mes collègues le
+voient et le disent tout haut. Ne vous inquiétez pas de cet
+événement; la session finira bien; l'ordre ne sera pas troublé, et
+très-probablement nous n'aurons plus bientôt à lutter que contre
+ceux qui veulent s'en prendre au roi. Cette opposition-là n'est pas
+nombreuse, et elle n'a pas, en ce moment, de racines dans le pays. Nous
+avons la force matérielle; nous avons la majorité dans la chambre des
+députés; nous l'aurons dans le sénat; nous avons la confiance entière
+du roi; nous soutenons le pouvoir et l'ordre. N'est-ce pas là la bonne
+position, ici et devant l'Europe?»
+
+[Note 94: Le 31 juillet 1845.]
+
+[Note 95: Le 3 août 1845.]
+
+La rupture éclata, en effet. Nommé ministre de Grèce à Constantinople,
+M. Metaxa refusa cette mission. Le général Kalergis, le chef militaire
+de l'insurrection du 15 septembre 1843, et depuis lors aide de camp du
+roi Othon, fut écarté de son poste d'aide de camp et nommé inspecteur
+d'armes en Arcadie, ce qu'il refusa également. Toute entente cessa entre
+les chefs des trois grands partis qui divisaient la Grèce et l'Europe
+en Grèce; et M. Colettis, fermement soutenu par le roi Othon et par
+les deux chambres, resta seul chargé de pratiquer et de fonder un
+gouvernement libre, sous les yeux et sous le feu de MM. Maurocordato et
+Metaxa devenus ses adversaires déclarés.
+
+Je ne m'étais fait avant, et je ne me fis, après l'événement, aucune
+illusion sur sa gravité. J'écrivis sur-le-champ à M. Piscatory[96]:
+«Ce qui est fait est fait. Je le regrette beaucoup. Metaxa donnait à
+Colettis des embarras, des déplaisirs; mais au fond il ne le gênait et
+ne l'empêchait de rien qui importât réellement. Quand ils n'étaient pas
+du même avis, Colettis l'emportait, et quand ils étaient du même avis,
+ce qui arrivait habituellement, cela servait beaucoup. Et au dehors,
+leur union était une réponse péremptoire à toutes les accusations, à
+tous les soupçons, une garantie, partout reconnue, de force et de durée.
+Qu'arrivera-t-il maintenant à l'intérieur? Je n'en sais rien. J'accepte
+vos pronostics. Il se peut que Colettis, seul maître, rallie à lui les
+bons éléments nappistes, gouverne bien et dure. Sa cause est bonne. J'ai
+confiance en lui. J'ai confiance en vous. Je sais qu'on peut réussir
+et durer contre l'attente de ses adversaires, et même de ses amis. Mais
+tenez pour certain que, d'ici à quelque temps, à Pétersbourg, à Londres,
+même à Vienne, parmi les maîtres des affaires et aussi dans le public,
+on ne croira pas à la durée de Colettis. Ceci lui créera bien des
+difficultés de plus. Je ne puis, au premier moment, mesurer jusqu'où
+iront les intrigues de ses ennemis et les méfiances des hommes qui, sans
+être ses ennemis, ne pensent pas bien de lui et ne lui veulent pas
+de bien; mais, à coup sûr, les ennemis se remueront beaucoup et les
+indifférents laisseront beaucoup faire. Je reçois aujourd'hui même,
+de M. de Rayneval[97], une dépêche qui m'avertit que les meilleures
+instructions que nous puissions espérer de Pétersbourg pour M. Persiani,
+c'est l'ordre de se tenir à l'écart, de ne pas approuver et de ne pas
+soutenir, en ne nuisant pas. Tenez pour certain que le cabinet russe
+n'entrera nulle part dans aucune lutte, petite ou grande, contre celui
+de Londres, et qu'il sera charmé toutes les fois qu'il croira trouver
+une occasion de plaire à Londres en s'éloignant de nous. Et ne comptez
+pas sur les cabinets allemands; ils pensent tous très-mal de sir Edmond
+Lyons; mais je doute qu'ils le disent aussi haut dès qu'ils n'auront
+plus, pour se couvrir, l'alliance de Metaxa avec Colettis. Nous serons
+les seuls amis sûrs et publics de Colettis resté seul.
+
+[Note 96: Le 27 août 1845.]
+
+[Note 97: Alors chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg.]
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire que nous serons en effet ses amis, et
+très-nettement. Je compte sur son imperturbable fixité dans les deux
+points fixes de notre politique en Grèce. Au dehors, le maintien du
+_statu quo_ territorial et de la paix avec la Porte; au dedans, le
+maintien du roi Othon et du régime constitutionnel. Tranquille sur ces
+deux points, je soutiendrai fermement l'indépendance du roi Othon pour
+la formation de son cabinet et l'indépendance du cabinet grec pour la
+conduite des affaires grecques. Je soutiendrai Colettis comme le chef du
+parti national, et comme le plus capable, le plus honnête et le plus sûr
+des hommes qui ont touché au gouvernement de la Grèce. Je crois tout
+à fait cela, et j'aime l'homme. Je vous crois aussi très-capable de le
+soutenir en le contenant, et je vous aime aussi. Mais ne vous faites et
+que Colettis ne se fasse aucune illusion. La situation où nous entrons
+est très-difficile. Je ne vois pas clairement qu'elle fût inévitable. Je
+crains que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps et sous tant
+de formes diverses, perdu les affaires grecques, la division et la lutte
+des partis intérieurs et des influences extérieures. Donnez, Colettis et
+vous, un démenti à ce passé. Je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Je
+vous préviens que je crois le danger grave et que j'y penserai à
+tout moment. Faites-en autant de votre côté. J'espère que nous le
+surmonterons ensemble.»
+
+Je ne me contentai pas de faire arriver mes préoccupations et mes
+conseils à M. Colettis par M. Piscatory; je voulus les lui exprimer
+directement à lui-même, en lui donnant en même temps un nouveau gage de
+mon amitié comme de notre appui, et en appelant fortement son attention
+sur la responsabilité nouvelle qui pesait sur lui depuis qu'il était
+seul en possession du pouvoir. Je lui écrivis, deux mois après la
+retraite de Metaxa[98]: «J'ai un grand plaisir à vous annoncer que
+le Roi vient de vous donner le grand-cordon de la Légion d'honneur.
+J'attendais avec impatience une occasion naturelle de le lui proposer.
+Le voyage de M. le duc de Montpensier en Grèce me l'a fournie. Le roi et
+la reine ont été vivement touchés de l'accueil que leur fils a reçu de
+votre roi, de votre reine, de votre nation, de vous-même. Ce que vous
+faites à Athènes entretient et perpétue les souvenirs que vous avez
+laissés à Paris. Tenez pour certain que vous avez ici de vrais amis, et
+ils espèrent vous y revoir un jour, le jour où votre pays n'aura plus
+autant besoin de vous.
+
+[Note 98: Le 14 octobre 1845.]
+
+«Vous avancez, ce me semble, dans votre oeuvre, quoique vos difficultés
+soient toujours aussi grandes. C'est la condition du gouvernement dans
+les pays libres; le succès, même certain et éclatant, n'allège point le
+fardeau; il faut recommencer chaque matin le travail et la lutte comme
+si rien n'était encore fait. Vous touchez au terme de votre session;
+mais alors commencera pour vous une autre tâche, non moins rude
+en elle-même et peut-être encore plus nouvelle chez vous, celle du
+gouvernement intérieur, de l'administration régulière, responsable,
+incessamment appliquée à maintenir ou à établir partout l'ordre, la
+justice distributive, la prospérité publique. Vos ennemis du dedans et
+du dehors vous attendent, mon cher ami, à cette seconde épreuve.
+Ils disent que vous êtes entouré d'un parti de tout temps étranger à
+l'ordre, à l'état social tranquille et réglé; que vous ne parviendrez
+pas à lui faire accepter le joug des lois, de la responsabilité
+administrative, de la bonne gestion financière; que les emplois publics,
+les revenus publics seront livrés aux ambitions et aux dilapidations
+particulières; que le désordre et les embarras intérieurs rentreront par
+là dans l'État; que bientôt les trois puissances créancières de la Grèce
+s'apercevront qu'elles n'ont, sous le régime constitutionnel, pas plus
+de garanties qu'elles n'en avaient, avant la constitution, pour le
+rétablissement des finances grecques et le payement des intérêts de
+l'emprunt; alors, dit-on, commencera en Grèce une nouvelle série de
+griefs et d'événements non moins fâcheux que ceux dont nous avons été
+les témoins. Ces prévisions et ces craintes vous arrivent certainement
+comme à nous. J'ai la confiance que vous les déjouerez, et qu'en
+appliquant à la seconde partie de votre tâche toute la rectitude de
+votre jugement et toute l'énergie de votre volonté, vous aurez la gloire
+d'avoir ouvert dans votre pays l'ère du régime constitutionnel, de
+l'ordre administratif aussi bien que politique, et du rôle régulier
+et pacifique de la Grèce dans le système général de la politique
+européenne. Je pense, avec une émotion d'ami, aux sentiments qui
+rempliront votre âme à la fin de votre vie, s'il vous est donné qu'elle
+soit ainsi et jusqu'au bout remplie.»
+
+Je savais que je pouvais témoigner avec cet abandon à M. Colettis ma
+sympathique sollicitude, car il était de ceux qui ont l'âme assez riche
+pour ne pas s'absorber tout entiers dans la vie politique, et qui, au
+milieu de ses sévères travaux, restent sensibles à d'autres joies comme
+à d'autres tristesses: «Votre lettre, me répondit-il[99], est venue
+ajouter un vif et sincère plaisir à l'honneur que m'a fait votre roi.
+Votre sympathie pour mon pays, votre amitié pour moi, votre connaissance
+des nécessités de tout gouvernement ont inspiré vos paroles; aussi me
+suis-je empressé de les lire à mon souverain et à mes amis qui, eux
+aussi, peuvent en profiter. Elles sont pour moi le gage d'une estime
+que je n'aurai pas trop payée de tous mes efforts, s'il m'est donné
+d'accomplir la tâche que la Providence m'a confiée. Oui, je crois
+avancer dans mon oeuvre; chaque jour je fais un pas vers le but que
+j'ai dû me proposer: rétablir l'ordre dans un pays profondément troublé,
+rendre au trône la haute position qui lui appartient, concilier sans
+secousse les règles constitutionnelles avec les moeurs nationales. Mais
+ne jugez pas mon pays, ne me jugez pas moi-même sans tenir compte des
+caractères particuliers de notre société: elle est intelligente, mais
+sans expérience; elle a le goût de l'ordre, mais elle en ignore les
+conditions; l'intérêt particulier ne sait pas ce que, pour son propre
+succès, il doit à l'intérêt général; les hommes ne suivent déjà plus
+les inspirations d'un chef et ils ne se rallient pas encore autour d'un
+principe; les intérêts individuels sont avides; l'esprit de localité est
+susceptible. Braver tout ce mal pour arriver au bien absolu, ce serait
+tout compromettre. Croyez que, si vous avez un juste milieu à maintenir
+entre des principes opposés, nous avons, nous, un juste milieu à garder
+entre ce qui est et ce qui doit être. Croyez enfin que, si je fais des
+concessions à ce qu'on voudrait que je tentasse de réformer violemment,
+je ne les fais pas par faiblesse, mais parce que je suis convaincu que
+les secousses sont ce qu'il y aurait de pire pour la justice, pour les
+finances, pour la prospérité publique, pour tous les intérêts que vous
+me recommandez.»
+
+[Note 99: Le 30 novembre 1845.]
+
+«M. Prokesch, me disait-il dans une autre lettre[100], qui avait
+dernièrement fait un voyage dans la Grèce orientale, est revenu hier
+d'une tournée dans les provinces occidentales et sur cette partie de la
+frontière. Il a trouvé le pays fort tranquille et les populations
+fort occupées de leurs travaux agricoles. Il m'a surtout exprimé la
+satisfaction que lui ont causée les dispositions qu'il a remarquées, dans
+le peuple et dans les employés, à se maintenir en bonnes relations avec
+la Turquie. Tant que la Grèce ne sera pas séparée de la Turquie par une
+muraille semblable à celle de la Chine, ou tant que le gouvernement grec
+n'aura pas une vingtaine de mille hommes à placer en garde permanente
+sur la frontière, je n'irai pas et personne n'ira prendre sur soi de
+garantir qu'aucun bandit ne s'échappera de la Grèce pour aller exercer
+le brigandage chez les Turcs. Tout ce que le gouvernement grec peut
+faire, et il le fait, c'est de donner ordre aux autorités civiles
+et militaires de la frontière de s'entendre avec les pachas et les
+dervenagas turcs quant à la poursuite des malfaiteurs, et je vous dirai
+qu'en effet les autorités grecques et ottomanes s'entendent si bien que
+jamais ces contrées n'ont été aussi tranquilles qu'en ce moment.»
+
+[Note 100: Des 31 mai et 10 juin 1845.]
+
+La tranquillité intérieure dont se félicitait M. Colettis fut bientôt
+troublée, et les difficultés qu'il prévoyait, sans s'en effrayer, ne
+tardèrent pas à éclater, plus graves qu'il ne les avait prévues. La
+rupture entre les chefs des partis amena la lutte des partis, dans
+le pays comme dans les chambres; et, pendant que, dans les chambres,
+l'alliance de MM. Maurocordato et Metaxa formait une opposition
+redoutable, cette opposition se transformait, dans le pays, en désordres
+matériels, en dérèglements administratifs, en conspirations et
+en séditions contre le cabinet. Pendant la première année de son
+gouvernement solitaire, M. Colettis lutta, avec succès, contre tous ces
+adversaires et tous ces périls; il avait la majorité dans les chambres;
+le roi et le peuple lui étaient de plus en plus favorables; partout où
+se produisaient l'intrigue ou la rébellion, la couronne et la population
+lui prêtaient leur concours pour les réprimer; les tentatives de
+quelques bandes grecques, soit pour piller, soit pour provoquer
+l'insurrection contre la Turquie dans les provinces frontières, furent
+efficacement prévenues ou désavouées. Tel était enfin, en Grèce, l'état
+des affaires, que je pus écrire au comte de Flahault[101]: «Nous avons
+maintenant à la tête des affaires, sur les deux points de l'Orient
+européen qui nous intéressent le plus, les deux hommes les plus capables
+de comprendre et de pratiquer un peu de bonne politique, Réchid-Pacha à
+Constantinople et Colettis à Athènes. J'espère que M. de Metternich n'a
+pas tout à fait oublié ce que je vous écrivais, il y a un an[102], sur
+Colettis, et qu'il trouve que sa conduite n'a pas mal répondu à mon
+attente. Colettis a conquis la confiance du roi Othon et même de la
+reine. Il s'applique à raffermir le trône, à relever le pouvoir. Il ne
+se prête point aux fantaisies conquérantes ou conspiratrices qui peuvent
+préoccuper encore son ancien parti. Il se conduit, envers les chambres
+grecques, avec adresse et autorité. Il vient d'achever une session;
+il en commence sur-le-champ et hardiment une autre pour faire voter le
+budget de 1846 comme celui de 1845, et avoir ainsi devant lui un certain
+temps d'administration sans combat politique. Il tâchera d'employer ce
+temps à mettre un peu d'ordre dans les finances de la Grèce, à faire
+dans le pays quelques travaux publics, à imposer aux agents du pouvoir
+et à la population quelques commencements d'habitudes tranquilles et
+régulières. Les difficultés de la situation, déjà très-grandes, sont
+fort aggravées par l'hostilité active, incessante, de sir Edmond Lyons;
+je n'entre dans aucun détail à ce sujet; M. de Metternich en sait, à
+coup sûr, autant que moi. J'en ai dit à lord Aberdeen, au château d'Eu,
+tout ce que j'en pense. Je le crois bien près d'être convaincu que Lyons
+juge mal les affaires de la Grèce et conduit mal celles de l'Angleterre
+en Grèce. Mais, mais, mais..... je m'attends à la prolongation de cette
+grosse difficulté. Heureusement, les représentants des cours allemandes
+à Athènes, surtout M. de Prokesch, jugent bien de leur situation et
+emploient bien leur influence. Ceci me rassure un peu contre les chances
+de perturbations nouvelles que sir Edmond Lyons fomente de son mieux.
+Appelez, je vous prie, l'attention de M. le prince de Metternich sur
+deux choses: 1º sur le ministre de Turquie à Athènes, M. Musurus,
+Grec tout à la dévotion de Lyons, qui envenime sans cesse les moindres
+affaires de la Porte en Grèce, et fait à Constantinople d'insidieux
+rapports; un bon avis, donné là sur son compte, serait très-utile; 2º
+sur le chargé d'affaires de Russie, M. Persiani, petit et timide, mais
+sans mauvaise intention ni mauvais travail; il se plaint de n'être pas
+assez compté par le roi, la reine et par quelques-uns de ses collègues;
+il y aurait avantage à ce qu'il fût bien traité, et prît quelque
+confiance dans sa position et en lui-même. M. de Metternich fera, de ces
+observations confidentielles, l'usage qu'il jugera convenable.»
+
+[Note 101: Le 11 novembre 1845.]
+
+[Note 102: Le 18 novembre 1844. Voir dans ce volume, page 333.]
+
+Le prince de Metternich donna les conseils et prit les petits soins que
+je lui demandais. Je dis les petits soins; non qu'ils ne fussent pas
+importants, et que, s'ils avaient manqué, le gouvernement grec n'eût
+pas eu à en souffrir; mais ce n'était pas les appuis extérieurs et
+diplomatiques, quelque indispensables qu'ils fussent, qui pouvaient
+mettre M. Colettis en état de surmonter les difficultés avec lesquelles
+il était aux prises; c'était en lui-même, dans sa clairvoyante
+appréciation des intérêts grecs et dans son énergique volonté de les
+faire triompher, qu'il devait puiser et qu'il puisait en effet sa
+force. Dans un pays naguère et à peine sorti de la servitude par
+l'insurrection, il avait à fonder en même temps le pouvoir et la
+liberté. Il fallait qu'au centre il relevât la royauté et qu'il
+organisât dans les chambres une majorité de gouvernement. Dans les
+provinces, il était chargé d'établir l'ordre, la justice et une
+administration régulière, faits inconnus en Grèce, aussi bien depuis
+qu'avant son affranchissement. Au dehors, il avait à contenir les
+passions des Grecs sans les éteindre, et à ajourner indéfiniment leur
+grand avenir sans leur en fermer les perspectives. C'était là l'oeuvre
+difficile et chargée de problèmes contradictoires que l'Europe lui
+imposait et qu'il s'imposait lui-même, car il avait l'esprit assez grand
+pour en mesurer l'étendue et le coeur assez ferme pour en accepter
+la nécessité. On ne poursuit pas une telle oeuvre sans avoir bien des
+sacrifices à faire et bien des tristesses à subir en silence. Pour
+organiser dans les chambres une majorité de gouvernement et pour
+enfermer dans les limites du petit État grec les passions qui aspiraient
+à l'affranchissement général de la race grecque, il fallait que M.
+Colettis donnât à ses anciens compagnons d'armes, aux hommes de la
+guerre de l'indépendance, des satisfactions suffisantes pour qu'ils
+se résignassent à la discipline de l'ordre civil et à l'inaction de la
+paix. L'unique moyen d'obtenir d'eux ce double effort, c'était de
+leur laisser dans leur province, dans leur ville ou leur campagne, les
+avantages et les plaisirs d'une influence bien voisine de la domination
+personnelle et locale; domination inconciliable avec une bonne
+administration publique, et qui devenait la source d'une multitude
+d'abus financiers, judiciaires, électoraux, dont la responsabilité
+pesait sur le gouvernement central qui ne pouvait les réprimer sans
+irriter leurs auteurs et sans compromettre ainsi toute sa politique. Ces
+abus étaient incessamment signalés à M. Colettis, et par ses amis qui
+s'en désolaient, et par ses adversaires qui s'en faisaient une arme
+contre lui. La correspondance et la conversation de sir Edmond Lyons
+étaient le bruyant écho de tous les désordres locaux, de tous les
+actes irréguliers ou violents, de tous les inconvénients intérieurs ou
+extérieurs qu'enfantait cette situation, et il en tirait une incessante
+accusation contre le cabinet qui ne savait pas ou ne voulait pas en
+préserver le pays. Sir Edmond s'en plaignait un jour vivement à M.
+Colettis lui-même; le ministre de Prusse, M. de Werther, appuyait ses
+plaintes; M. Piscatory, présent à l'entretien, gardait le silence, ne
+voulant pas contester un mal dont il reconnaissait la réalité: «Vous me
+demandez que le gouvernement soit partout présent et actif, leur dit M.
+Colettis, qu'il impose partout sa règle; vous voulez que je mette toutes
+voiles dehors. Je vous préviens que la mâture entière cassera.»
+
+Malgré ses prévisions inquiètes, M. Colettis entreprit de porter remède
+aux maux dont on se plaignait; il donna à toutes les autorités, à
+tous les agents du pouvoir des ordres sévères pour que les abus, les
+illégalités, les vexations de parti, les excursions de frontières, tous
+les désordres locaux, fussent réprimés; il en fit arrêter et punir les
+auteurs. Plusieurs condamnés à mort, pour de vrais et odieux actes
+de brigandage, étaient en prison, car on n'avait pas encore osé leur
+infliger la peine légale de leurs crimes; il les fit exécuter. Le
+mécontentement pénétra dans son propre parti; irrités de mesures qui
+restreignaient leur pouvoir, leur indépendance, leurs avantages de tout
+genre, quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes joignirent leurs
+séditions à celles de ses adversaires. Un vaillant et populaire chef
+de Pallicares, Griziottis, qui avait soutenu jusque-là le régime
+constitutionnel et M. Colettis, prit les armes dans l'Eubée pour leur
+résister. Toutes ces tentatives furent énergiquement combattues et
+vaincues; la plupart des fonctionnaires et l'armée restèrent fidèles au
+pouvoir légal. Dans la rencontre qui mit fin à sa révolte, Griziottis
+eut le bras emporté: M. Piscatory, en félicitant le premier ministre de
+la victoire, vit des larmes rouler dans ses yeux: «Quand nous n'aurons
+plus de tels hommes, lui dit Colettis, que deviendra l'avenir du pays?»
+Le chef de gouvernement faisait son devoir, mais en conservant dans son
+âme les ambitions du Grec et les sympathies du vieux guerrier.
+
+C'était là une situation singulièrement tendue et périlleuse. Sir Edmond
+Lyons en exagérait beaucoup à son gouvernement les maux et les périls,
+et il les attribuait entièrement à M. Colettis dont il méconnaissait,
+avec un aveuglement passionné, les fermes intentions, les qualités
+supérieures et les succès dans la politique d'ordre et de paix. Abusés
+par ces rapports, et me croyant abusé de mon côté par les rapports
+contraires de M. Piscatory, lord Aberdeen et sir Robert Peel
+persistaient dans leur méfiance malveillante envers M. Colettis et la
+lui témoignaient en toute occasion. Dans l'automne de 1845, le prince de
+Metternich, causant à Francfort avec lord Aberdeen, fit sur lui, selon
+l'expression du comte de Flahault «une charge à fond» pour changer sa
+disposition envers le chef du ministère grec, mais sans succès; les
+traditions de la politique anglaise, le déplaisir et l'échec qu'elle
+subissait à Athènes et les embarras de la situation parlementaire,
+étaient plus forts que mes renseignements et mes raisonnements, et
+maintenaient, entre nous, la dissidence. Je n'en ressentais cependant pas
+une inquiétude grave; lord Aberdeen était loin d'avoir, dans le jugement
+de sir Edmond Lyons, une entière confiance; sir Robert Peel lui-même
+le blâmait d'avoir pris à Athènes l'attitude d'un homme de parti, et
+de s'être plus préoccupé de ses mortifications personnelles que des
+intérêts de son pays ou de ceux de la Grèce. Je ne craignais pas que
+le cabinet anglais se portât, envers celui d'Athènes, à aucune mesure
+violente, ni que notre dissentiment dans ce coin du monde altérât la
+bonne entente qui subsistait d'ailleurs entre nous: «Il faut vivre avec
+ce mal là, écrivais-je à M. Piscatory; nous ne sommes pas en train d'en
+mourir. Je regrette le fait, mais je m'y résigne. De la bonne politique
+faite en commun valait mieux pour tout le monde; faisons-la seuls. Je
+n'ai pas besoin de vous recommander, envers nos adversaires d'Athènes,
+la mesure froide et le dédain des mauvais petits procédés.»
+
+Mais, à la fin de juin 1846, je perdis la sécurité que, malgré nos
+dissentiments, m'inspiraient, pour les affaires de Grèce, le caractère
+et la politique générale du cabinet anglais. La réforme des lois sur les
+céréales entraîna sa chute. Sir Robert Peel et lord Aberdeen sortirent
+du pouvoir. Lord Palmerston reprit le gouvernement des affaires
+étrangères. Je connaissais les dispositions qu'il y apportait, sa façon
+de les traiter, et sa confiance dans sir Edmond Lyons, l'un de ses
+plus dévoués et plus hardis agents. Je pressentis à quel point les
+difficultés de la situation s'aggraveraient bientôt à Athènes pour M.
+Colettis et pour nous. Mon pressentiment ne me trompait pas.
+
+Je me donne la satisfaction d'insérer ici la lettre que je reçus alors
+de sir Robert Peel, en réponse à celle que je lui avais adressée pour
+lui exprimer mon profond regret de sa retraite. Je n'avais pas avec
+lui l'intimité qui s'était formée entre lord Aberdeen et moi; nos
+impressions, à mesure que les événements survenaient, n'avaient pas
+toujours été d'accord; il avait même quelquefois laissé percer, à mon
+occasion, un peu d'impatience et d'inquiétude. Mais nous avions, au fond
+et dans l'ensemble, la même pensée dominante, le même but général; nous
+avions, l'un et l'autre, à coeur d'imprimer, à la politique de nos deux
+pays, le même caractère. Il prit plaisir à me donner, en nous séparant,
+un gage de notre harmonie, et je prends plaisir à le reproduire: «Mon
+cher monsieur Guizot, m'écrivit-il, je regretterais profondément ma
+retraite si je ne me sentais assuré que nos efforts unis, pendant les
+années qui viennent de s'écouler, ont donné, à l'entente cordiale entre
+l'Angleterre et la France, des fondements assez solides pour supporter
+le choc des chances ordinaires et des changements personnels dans
+l'administration, du moins dans celle de ce pays-ci. Grâce à une
+confiance réciproque, à une égale foi dans l'accord de nos vues et la
+pureté de nos intentions, grâce aussi (je puis le dire sans arrogance
+depuis que j'ai reçu votre affectueuse lettre) à une estime mutuelle et
+à des égards personnels, nous avons réussi à élever l'esprit et le ton
+de nos deux nations; nous les avons accoutumées à porter leurs regards
+au-dessus de misérables jalousies et de rivalités obstinées; elles ont
+appris à estimer dans toute sa valeur cette influence morale et sociale
+que les bonnes et cordiales relations entre l'Angleterre et la France
+exercent partout, à l'appui de tout bon et salutaire dessein. Sans cette
+confiance et cette estime mutuelles, combien de pitoyables difficultés
+auraient grossi au point de devenir de redoutables querelles nationales!
+Croyez bien à mon sérieux désir de contribuer toujours, soit comme
+homme public, soit comme simple particulier, à la continuation et à
+l'accomplissement de cette grande oeuvre, et soyez assuré aussi de
+mon inaltérable amitié comme de mon estime et de mon respect le plus
+sincère.»
+
+Pendant quelques mois, on put croire que lord Palmerston trouverait
+difficilement une occasion spécieuse pour manifester son mauvais vouloir
+envers M. Colettis et pour rétablir à Athènes l'empire de sir Edmond
+Lyons. Le gouvernement grec agissait utilement et s'affermissait;
+l'ordre et le travail étaient en progrès sensible dans le pays. M.
+Piscatory, qui était venu passer en France quelques semaines de
+congé, m'écrivit en rentrant à Athènes[103]: «J'ai retrouvé la
+Grèce parfaitement tranquille, à cela près d'un peu de désordre dans
+l'Acarnanie où une querelle entre les Grivas donne un peu d'embarras qui
+n'est rien. Le sol et le commerce donneront cette année leurs produits
+en grande abondance. Il y a très-réelle, très-évidente prospérité, et
+qui plus est, elle est très-sentie. Vous savez que Colettis est parvenu
+à faire exécuter les brigands condamnés à mort. L'effet a été grand,
+même sur l'esprit de Lyons. Peu d'hommes ont été à ce triste spectacle;
+pas une femme. La Grèce a encore le droit de dire _les Barbares_.»
+
+[Note 103: Le 20 octobre 1846.]
+
+Un incident inattendu amena, pour M. Colettis, un grave embarras, et
+fournit contre lui, à sir Edmond Lyons, une nouvelle occasion d'attaque.
+Un officier grec, Tzami Karatasso, fils d'un ancien et vaillant chef
+pallicare, avait été accusé, en 1841, d'avoir suscité en Thessalie un
+mouvement d'insurrection contre la Porte. Arrêté alors par ordre du
+gouvernement grec, il avait été d'abord enfermé dans la forteresse de
+Nauplie, puis fugitif aux îles Ioniennes, puis confiné à Égine, et il
+n'avait obtenu du gouvernement grec sa réintégration dans son grade
+qu'après une longue épreuve d'exil et de soumission. La révolution du
+15 septembre 1843 le remit en faveur, et il devint, à cette époque, l'un
+des aides de camp du roi Othon. Aucune plainte ne vint, à ce sujet,
+de Constantinople, et la légation turque à Athènes témoignait à Tzami
+Karatasso les mêmes égards qu'aux autres officiers de son rang. Dans les
+premiers jours de 1847, il eut besoin, pour ses affaires particulières,
+d'aller à Constantinople; il obtint du roi Othon un congé de quelques
+semaines, et du ministre des affaires étrangères un passe-port; mais
+quand il alla demander à la légation turque le visa de son passe-port,
+ce visa lui fut refusé. Le ministre de Turquie, M. Musurus, chargea l'un
+de ses secrétaires d'aller donner à M. Colettis les motifs de ce refus:
+«J'en exprimai à M. Konéménos mon chagrin, m'écrivit M. Colettis[104];
+je lui fis remarquer que les antécédents de M. Tzami Karatasso, quels
+qu'ils fussent, avaient été expiés, et que, dans sa situation nouvelle,
+il offrait des garanties incontestables d'une conduite régulière.
+J'engageai M. le ministre de Turquie à réfléchir et à me faire savoir
+ses dernières décisions avant que je ne visse le roi. M. Konéménos me
+quitta en me promettant de m'apporter, le lendemain matin, la réponse
+définitive de son chef. Le lendemain, j'attendis vainement cette réponse
+pendant toute la journée. Le soir, à huit heures et demie, il y avait
+bal privé à la cour; je dus m'y rendre; j'y trouvai tout le corps
+diplomatique, et un instant après, le bal n'ayant pas encore commencé,
+le roi me fit appeler dans ses appartements. Sa Majesté me demanda des
+renseignements sur l'affaire du passe-port. Je ne pus répondre au
+roi que ce que j'avais appris par M. Konéménos et ce que je lui avais
+répondu; quant à la dernière résolution de M. le ministre de Turquie, il
+ne me l'avait point fait connaître. Sa Majesté me parut très-péniblement
+impressionnée et très-offensée du procédé de M. Musurus. Au cercle des
+diplomates, le roi s'approcha de M. Musurus et lui dit «qu'il aurait
+cru que le roi et sa garantie méritaient plus de respect.» M. Musurus
+ne répondit pas un mot. Après le cercle, il passa dans les salons où
+il s'entretint avec M. Lyons et M. Maurocordato; puis, il s'approcha de
+moi, et me demanda si j'avais rapporté au roi ce qu'il m'avait fait dire
+par M. Konéménos; je répondis que je l'avais fait, en ajoutant que M.
+Konéménos ne m'avait pas apporté la réponse qu'il m'avait fait
+espérer. M. Musurus me dit alors que l'affaire était délicate et que la
+responsabilité en pèserait sur moi. Je me vis donc dans la nécessité de
+lui répondre que, lorsqu'il s'agissait de la dignité de mon souverain
+et de mon pays, j'acceptais toute espèce de responsabilité. Quelques
+instants après, M. Musurus, prétextant une indisposition de sa femme, se
+retira suivi des employés de sa légation.»
+
+[Note 104: Le 30 janvier 1847.]
+
+Ainsi vivement engagée par les vives paroles du roi Othon en personne,
+la question, si mince en elle-même, s'envenima et s'aggrava de jour en
+jour; la Porte demanda expressément, et comme son _ultimatum_, que des
+excuses fussent faites officiellement à M. Musurus; sans quoi, il avait
+ordre de quitter sous trois jours Athènes, par le même bateau qui lui
+apportait ses instructions. Fier pour son pays, pour son roi et pour
+lui-même, M. Colettis repoussa cette injonction impérieuse: «Que faire?
+demanda-t-il à M. Piscatory.--Ne rien faire de ce qui est imposé; faire
+très-franchement, très-complètement ce qu'on peut faire dignement,
+et rendre les explications dignes en les élevant jusqu'aux souverains
+eux-mêmes.» Empressé à couvrir de sa responsabilité personnelle ce qu'il
+y avait eu d'un peu imprudent et inopportun dans les paroles du roi
+Othon à M. Musurus, M. Colettis adopta et mit en pratique, avec sa
+forte dignité, le conseil de notre ministre; il écrivit à Ali-Effendi,
+ministre des affaires étrangères de la Porte, et le roi Othon écrivit
+au sultan lui-même. Les deux lettres étaient franches, graves, et
+expliquaient avec convenance l'incident survenu au bal de la cour, en en
+reportant la première cause sur les procédés malveillants de M. Musurus
+dans tout le cours de sa mission. L'attitude et le langage du roi de
+Grèce et de son ministre furent approuvée, non-seulement dans le corps
+diplomatique d'Athènes, sauf par sir Edmond Lyons, mais à Vienne, à
+Berlin et à Saint-Pétersbourg; le prince de Metternich en exprima même
+son sentiment dans une note adressée à son internonce à Constantinople,
+M. de Stürmer. Mais la Porte se sentant appuyée ailleurs, persista
+dans ses exigences. On eut, de part et d'autre, l'air de chercher des
+expédients, des moyens termes d'accommodement: au fond on espérait un
+peu à Athènes que cette querelle amènerait le rappel de M. Musurus; on
+s'en promettait, à Constantinople, la chute de M. Colettis. Toutes les
+propositions furent repoussées, et le 1er avril 1847, les relations
+diplomatiques furent rompues entre les deux États.
+
+Au milieu de cette complication, une autre question et un autre péril
+s'élevèrent: non plus entre la Grèce et la Turquie, mais entre la Grèce
+et les trois puissances protectrices. Je dis les trois puissances, je
+devrais dire l'une des trois puissances, l'Angleterre. Il s'agissait du
+payement des intérêts de l'emprunt grec pour les années 1847 et 1848.
+La Grèce était hors d'état d'y pourvoir complètement par ses propres
+et seules ressources. Que la mauvaise administration grecque, son
+inexpérience, ses désordres fussent la principale cause de cette
+insuffisance financière dans un pays d'ailleurs en progrès, rien n'était
+plus certain; mais le mal ainsi expliqué n'en subsistait pas moins.
+M. Colettis faisait, pour y porter remède, des efforts plus sincères
+qu'habiles; il n'avait ni les habitudes, ni les instincts de la
+régularité administrative. De plus, il venait d'être malade, assez
+gravement malade pour m'inspirer, comme à ses amis d'Athènes, une
+vive inquiétude: «La perte serait immense, écrivis-je à M. Piscatory;
+non-seulement il sert bien son pays, mais il lui fait honneur, le plus
+grand service qu'on puisse rendre à un pays. La Grèce a ressuscité,
+grâce à quelques noms propres, anciens et modernes. Elle a besoin que
+M. Colettis n'aille pas rejoindre sitôt le bataillon de Plutarque.
+J'attendrai bien impatiemment le prochain paquebot.» Il m'apporta de
+bonnes nouvelles: M. Colettis était rétabli et offrait aux puissances
+protectrices, pour le payement des intérêts de l'emprunt grec en 1848,
+des garanties sérieuses. Les cabinets français et russe se montrèrent
+disposés à en tenir compte, et à donner encore à la Grèce du temps et
+de l'appui, tout en insistant fortement pour des réformes efficaces dans
+son administration. Lord Palmerston saisit au contraire cette occasion
+de porter à M. Colettis un rude coup; il se déclara décidé à exiger,
+pour la part de l'Angleterre, le payement immédiat du semestre de 1847,
+et trois vaisseaux anglais eurent ordre de partir de Malte pour aller,
+dans les eaux de la Grèce, mettre à exécution cette exigence. J'informai
+sur-le-champ M. Piscatory du péril[105], et je donnai en même temps, à
+Pétersbourg, à Vienne et à Berlin[106], avis de l'attitude que tiendrait
+le gouvernement français. Quelques jours s'écoulèrent: «Pourquoi ces
+vaisseaux ne sont-ils pas encore ici? m'écrivit M. Piscatory[107]; la
+cause en est probablement dans de furieux vents du nord. Arrivés, que
+feront-ils? On écrit de Londres qu'ils mettront la main sur Égine. On
+dit ici que ce sera sur la douane de Syra ou de Patras. C'est vous
+qui dites vrai quand vous prévoyez qui c'est de l'intimidation qu'ils
+apportent. De loin, ils n'agissent pas. De près, nous verrons. Le Roi
+est très-ferme. Colettis est rajeuni. Quant au pays, il ressemble si peu
+à tout ce que nous connaissons que je n'oserais me prononcer. Pour moi,
+je veille sur toutes mes paroles; je ne fais pas de plan de campagne; à
+chaque jour suffira sa peine. Ne pas nous commettre à la suite des Grecs
+et ne pas les abandonner, ce sont-là, ce me semble, les deux bords du
+canal où il s'agit de naviguer. Je ferai de mon mieux.»
+
+[Note 105: Le 11 mars 1847.]
+
+[Note 106: Les 20, 30, 31 mars 1847.]
+
+[Note 107: Le 29 mars 1847.]
+
+L'émotion fut vive à Athènes: en présence des vaisseaux anglais au
+Pirée, des menaces de sir Edmond Lyons et des mesures hostiles de la
+Porte, on se demandait: «Que va-t-il arriver? Le roi Othon cédera-t-il?
+M. Colettis se retirera-t-il? Un nouveau cabinet se formera-t-il, et
+lequel?» Les ministres d'Autriche et de Prusse, sans abandonner M.
+Colettis, lui conseillaient la retraite: «Vous avez sur les bras, lui
+disaient-ils, la colère de lord Palmerston, les vengeances de la Porte,
+les exigences pécuniaires, les désordres provoqués. Cédez la place et
+voyez ce que fera un ministère Maurocordato. Il est douteux qu'il se
+forme. S'il y réussit, le terrain sera bientôt déblayé de tout ce qu'on
+y jette aujourd'hui pour embarrasser votre marche; plus tard, vous
+reviendrez plus fort.» M. Colettis écoutait sans discuter; M. Piscatory,
+sans l'exciter, se montrait résolu à le soutenir fermement; hors
+d'Athènes, le pays était plus irrité qu'inquiet. Le roi Othon était
+moins disposé que personne à céder: convaincu que, s'il se séparait
+de M. Colettis, la désaffection du pays en serait la conséquence
+inévitable, il disait tout haut: «Je consens, si cela doit arriver, à
+être chassé par une force extérieure; mais être repoussé par le
+pays lui-même, non; j'aime mieux courir tous les risques que cette
+chance-là.» La reine Amélie, courageuse et digne, le confirmait dans sa
+résolution. Fort de l'appui du roi et du peuple, et surtout de sa propre
+force, M. Colettis la déploya avec une hardiesse inattendue; il avait
+dans son cabinet quelques hommes insuffisants ou timides; il forma un
+ministère nouveau, plus résolu et plus capable. Il rencontrait dans la
+chambre des députés une opposition tracassière; la chambre fut dissoute,
+et les élections nouvelles assurèrent au nouveau cabinet une forte
+majorité. Des séditions éclatèrent sur quelques points du territoire,
+entre autres à Patras; elles furent immédiatement réprimées. L'un des
+plus anciens, des plus persévérants et des plus efficaces philhellènes,
+M. Eynard de Genève, qui savait mettre généreusement sa fortune au
+service de sa cause, fit à la Grèce une avance de 500,000 francs
+pour payer à l'Angleterre le semestre exigé. Les vaisseaux anglais se
+promenaient dans les mers grecques, changeant fréquemment de mouillage,
+mais sans agir autrement que par une tentative d'intimidation qui
+demeurait vaine. L'habile énergie de M. Colettis, la ferme adhésion du
+roi Othon à son ministre et le sentiment général du pays s'élevaient de
+jour en jour au-dessus des périls de la situation.
+
+Dieu, pour nous avertir même quand il nous glorifie, fait éclater la
+fragilité de l'homme à côté de sa grandeur. Le 10 septembre 1847,
+au moment même où M. Colettis déployait, en présence des plus graves
+périls, ses plus rares qualités, et semblait près d'en recueillir le
+fruit, M. Piscatory m'écrivit: «Après une longue lutte de quatorze
+jours, la plus énergique que puissent soutenir, contre un mal sans
+remède, une constitution bien forte et une âme bien ferme, M. Colettis
+expire. La fin de la journée sera probablement celle de ses souffrances
+et de sa vie. Pour qui l'aura vu à ses derniers moments, la mort sera
+une partie de la gloire de ce bon et grand citoyen. Il n'a rien perdu de
+sa force ni de son calme. Dès les premiers jours, il discutait son mal
+et le déclarait incurable. Convaincu de l'inefficacité des remèdes,
+il les acceptait de la main de ses amis. Chaque jour, le Roi venait le
+voir. Soit qu'elle n'en eût pas le courage, soit qu'elle ne crût pas
+le danger si imminent, Sa Majesté a trop tardé à demander les derniers
+conseils d'un homme dont elle sent profondément la perte. Hier, faisant
+effort pour contenir ses larmes, le Roi est venu causer avec lui une
+dernière fois. M. Colettis m'a fait appeler pour le soutenir sur son
+séant; mais déjà ses forces l'avaient abandonné; prenant la main du Roi:
+«Sire, lui a-t-il dit, j'aurais beaucoup à dire à Votre Majesté: mais je
+ne le puis plus; Dieu permettra peut-être que demain j'en aie la force.»
+
+--«Vous aussi, mon ami, m'a dit M. Colettis après le départ du Roi,
+j'aurais beaucoup à vous dire. C'est impossible. Remerciez votre roi et
+votre reine des bontés dont ils m'ont toujours honoré. Parlez de moi à
+mes amis de France. Faites mes adieux à M. Guizot, à M. de Broglie, à M.
+Eynard. Jusqu'au dernier moment, autant que je l'ai pu, j'ai suivi leurs
+conseils, ils doivent être contents de moi. Le Roi vient de me dire que
+tout le monde, mes ennemis et mes amis, s'intéressent à moi. Cela me
+fait plaisir. Mais je laisse mon pays bien malade. Mon oeuvre n'est pas
+achevée. Pourquoi le Roi n'a-t-il pas voulu me connaître il y a douze
+ans? Aujourd'hui je mourrais tranquille. Je ne puis plus parler.
+Recouchez moi; je voudrais dormir.»
+
+«Depuis lors, les moments de calme et de suffocation se succèdent
+rapidement. Dans de courts instants de délire, on l'entend redire les
+chants de sa jeunesse.»
+
+M. Colettis mourut le 12 septembre 1847, «sans que les plus cruelles
+douleurs ni de patriotiques regrets eussent vaincu un seul instant,
+m'écrivit M. Piscatory, son inébranlable fermeté et ce calme qui était
+une puissance. Exposé pendant vingt-quatre heures, son corps a reçu,
+selon l'usage, le baiser d'adieu de toute une population qui l'a suivi
+tout entière jusqu'au bord de la tombe. Un orage grondait et le bruit
+du tonnerre se mêlait aux détonations de l'artillerie: «Dieu pense
+comme nous, a dit la reine; il sait ce que valait l'homme qui vient de
+mourir.»
+
+Le roi Othon fit publier le lendemain cette ordonnance:
+
+«Ayant appris avec une profonde douleur la mort du président de notre
+conseil, ministre de notre maison royale et des affaires étrangères,
+M. Jean Colettis, de ce grand citoyen qui, après avoir glorieusement
+combattu pour la patrie, a rendu à notre trône les plus éminents
+services, nous ordonnons que tous les employés civils et militaires
+portent un deuil de cinq jours.»
+
+Cet ordre du roi, contre-signé par les six ministres collègues de M.
+Colettis, parmi lesquels se trouvaient deux des noms les plus glorieux
+de la guerre pour l'indépendance de la Grèce, Tzavellas et Colocotroni,
+fut universellement et scrupuleusement exécuté.
+
+Roi et peuple n'étaient que justes et clairvoyants dans leurs regrets
+et leurs hommages. La Grèce perdait, dans M. Colettis, le plus glorieux
+parmi les survivants des guerriers qui avaient conquis son indépendance,
+le seul qui fût devenu un éminent politique. Le roi Othon avait trouvé
+en lui un ministre fermement monarchique en même temps qu'ardemment
+patriote. Le patriotisme grec, la délivrance, l'indépendance et la
+grandeur de la race grecque étaient l'unique passion de M. Colettis.
+Aucun intérêt, aucun désir, aucun plaisir personnel ne se mêlaient,
+en lui, à cette passion; dans aucun pays ni dans aucun temps, aucun
+patriote n'a été plus exempt de tout égoïsme, de l'égoïsme vaniteux
+comme de l'égoïsme sensuel. M. Colettis n'avait besoin de rien, sinon
+du succès de sa patrie. Sa vie était aussi simple et dénuée que son âme
+était haute et dévouée. Ministre d'un roi chancelant, il porta dans le
+gouvernement un profond sentiment de la dignité du pouvoir, et le ferme
+dessein de la faire respecter, dans le prince qu'il servait comme dans
+les assemblées politiques de son pays. Le régime constitutionnel était
+pour lui un moyen plutôt qu'un but, car il avait bien plus à coeur le
+grand avenir national de la Grèce que le développement régulier de
+ses libertés intérieures et individuelles. La perspective, le désir,
+l'espérance de la régénération de toute la nation grecque étaient la
+constante préoccupation de sa pensée, même quand il en reconnaissait
+l'impossibilité actuelle, et quand son ferme bon sens réprimait les
+élans un peu chimériques de son imagination. Qu'eût-il fait, qu'eût-il
+tenté du moins pour cette grande cause s'il eût vécu plus longtemps
+en possession du pouvoir dans le petit État grec et en présence des
+complications et des luttes survenues entre les grands États européens?
+Nul ne le saurait dire. Il est de ceux qui sont morts avant d'avoir
+montré, dans le cours d'une vie grande pourtant et glorieuse, tout
+ce qu'ils avaient dans l'âme et tout ce qu'ils étaient capables
+d'accomplir.
+
+Trois mois après la mort de M. Colettis, le roi Louis-Philippe, sur ma
+proposition, rappela M. Piscatory d'Athènes où la politique française
+cessait d'être activement en scène, et le nomma son ambassadeur à Madrid
+où notre succès récent dans la question des mariages espagnols nous
+donnait une situation plus grande et plus difficile encore à maintenir.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XLIII
+
+ LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT,
+ LES JÉSUITES ET LA COUR DE ROME. (1840-1846.)
+
+
+En quoi consiste la liberté d'enseignement.--Résolution du cabinet du
+29 octobre 1840 de tenir, à cet égard, la promesse de la charte
+de 1830.--Divers projets de loi présentés par MM. Villemain et
+Salvandy.--Caractère de l'Université de France, corps essentiellement
+laïque et national.--Que la liberté d'enseignement peut et doit
+exister en même temps que l'Université.--Succès permanent de
+l'Université.--Difficulté de sa situation quant à l'éducation
+religieuse.--Légitimité et nécessité de la liberté
+d'enseignement.--Lutte entre l'Université et une partie du clergé.--Par
+quelle fâcheuse combinaison les jésuites devinrent les principaux
+représentants de la liberté d'enseignement.--Du caractère primitif et
+historique de la congrégation des jésuites.--Méfiance et irritation
+publique contre elle.--On demande que les lois de l'État qui la frappent
+soient exécutées.--Je propose que la question des jésuites soit portée
+d'abord à Rome, devant le pouvoir spirituel de l'Église catholique.--Le
+Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nommé envoyé
+extraordinaire et ministre plénipotentiaire par intérim à Rome.--Motifs
+de ce choix.--Négociation avec la cour de Rome pour la dissolution en
+France de la congrégation des jésuites, sans l'intervention du pouvoir
+civil.--Embarras et hésitation de la cour de Rome.--Grégoire XVI et le
+cardinal Lambruschini.--Succès de M. Rossi.--Le Saint-Siège décide la
+Société de Jésus à se dissoudre d'elle-même en France.--Effet de ce
+résultat de la négociation.--Efforts pour en retarder ou en éluder
+l'exécution.--Ces efforts échouent et les mesures convenues
+continuent de s'exécuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grégoire
+XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nommé ambassadeur
+ordinaire de France à Rome.--Mort de Grégoire XVI.--Pressentiments du
+conclave.
+
+
+La liberté d'enseignement fut, en 1830, l'une des promesses formelles de
+la Charte.
+
+La liberté d'enseignement est l'établissement libre et la libre
+concurrence des écoles, des maîtres et des méthodes. Elle exclut
+tout monopole et tout privilège, avoué ou déguisé. Si des garanties
+préalables sont exigées des hommes qui se vouent à l'enseignement,
+ainsi que cela se pratique pour ceux qui se vouent au barreau et à la
+médecine, elles doivent être les mêmes pour tous.
+
+La liberté d'enseignement n'enlève point à l'État sa place et sa part
+dans l'enseignement, ni son droit sur les établissements et les maîtres
+voués à l'enseignement. L'État peut avoir ses propres établissements et
+ses propres maîtres. La puissance publique est libre d'agir, aussi bien
+que l'industrie privée. C'est à la puissance publique qu'il appartient
+de déterminer les garanties préalables qui doivent être exigées de tous
+les établissements et de tous les maîtres. Le droit d'inspection sur
+tous les établissements d'instruction, dans l'intérêt de l'ordre et de
+la moralité publique, lui appartient également.
+
+Là où le principe de la liberté d'enseignement est admis, il doit être
+loyalement mis en pratique, sans effort ni subterfuge pour donner et
+retenir à la fois. Dans un temps de publicité et de discussion, rien ne
+décrie plus les gouvernements que les promesses trompeuses et les mots
+menteurs.
+
+Le cabinet du 29 octobre 1840 voulait sérieusement acquitter, quant à
+la liberté d'enseignement, la promesse de la Charte. Personne n'y était
+plus engagé et plus décidé que moi. Par la loi du 28 juin 1833, que
+j'avais présentée et fait adopter, la liberté d'enseignement
+était fondée dans l'instruction primaire. J'ai déjà dit dans ces
+_Mémoires_[108], comment je tentai, en 1836, de la fonder aussi dans
+l'instruction secondaire, et par quelles causes le projet de loi que
+j'avais proposé dans ce but demeura vain. En 1841 et 1844, M. Villemain
+en proposa deux autres plus compliqués que le mien, et qui, sans
+résoudre pleinement la question, faisaient faire au principe de la
+liberté de notables progrès. Ils rencontrèrent une vive opposition et
+n'aboutirent à aucun résultat. En 1847, M. de Salvandy, devenu ministre
+de l'instruction publique après la retraite que la maladie avait imposée
+à M. Villemain, présenta aux chambres de nouveaux projets qui ne furent
+pas plus efficaces. Dans les divers débats qui s'élevèrent à ce
+sujet, entre autres le 31 janvier 1846, à la chambre des députés, je
+m'appliquai à mettre en lumière les deux idées qui dominaient cette
+question, et devaient en fournir la solution: «En matière d'instruction
+publique, dis-je, tous les droits n'appartiennent pas à l'État; il y en
+a qui sont, je ne veux pas dire supérieurs, mais antérieurs aux siens,
+et qui coexistent avec les siens. Ce sont d'abord les droits de la
+famille. Les enfants appartiennent à la famille avant d'appartenir à
+l'État. L'État a le droit de distribuer l'enseignement, de le diriger
+dans ses propres établissements et de le surveiller partout; il n'a pas
+le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement aux familles
+sans leur consentement et peut-être contre leur voeu. Le régime de
+l'Université impériale n'admettait pas ce droit primitif et inviolable
+des familles.
+
+[Note 108: Tome III, pages 105-109.]
+
+«Il n'admettait pas non plus, du moins à un degré suffisant, un autre
+ordre de droits, les droits des croyances religieuses. Napoléon a
+très-bien compris la grandeur et la puissance de la religion; il n'a pas
+également bien compris sa dignité et sa liberté. Il a souvent méconnu
+le droit qu'ont les hommes chargés du dépôt des croyances religieuses
+de les maintenir et de les transmettre, de génération en génération,
+par l'éducation et l'enseignement. Ce n'est pas là un privilége de la
+religion catholique; ce droit s'applique à toutes les croyances et à
+toutes les sociétés religieuses; catholiques ou protestants, chrétiens
+ou non chrétiens, c'est le droit des parents de faire élever leurs
+enfants dans leur foi, par les ministres de leur foi. Napoléon,
+dans l'organisation de l'Université, ne tint pas compte du droit des
+familles, ni du droit des croyances religieuses. Le principe de la
+liberté d'enseignement, seule garantie efficace de ces droits, était
+étranger au régime universitaire.
+
+«C'est à la Charte et au gouvernement de 1830 que revient l'honneur
+d'avoir mis ce principe en lumière et d'en avoir poursuivi
+l'application. Il y a non-seulement engagement et devoir, il y a
+intérêt, pour la monarchie constitutionnelle, à tenir efficacement cette
+promesse. Quelque éloignées qu'elles aient été, à leur origine, des
+principes de la liberté, les grandes créations de l'Empire, celles-là du
+moins qui sont réellement conformes au génie de notre société, peuvent
+admettre ces principes et y puiser une force nouvelle. La liberté peut
+entrer dans ces puissantes machines créées pour le rétablissement et
+la défense du pouvoir. Quoi de plus fortement conçu dans l'intérêt du
+pouvoir que notre régime administratif, les préfectures, les conseils de
+préfecture, le conseil d'État? Nous avons pourtant fait entrer dans
+ce régime les principes et les instruments de la liberté: les conseils
+généraux élus, les conseils municipaux élus, les maires nécessairement
+pris dans les conseils municipaux élus, ces institutions très-réelles et
+très-vivantes qui, de jour en jour, se développeront et joueront un
+plus grand rôle dans notre société, sont venues s'adapter au régime
+administratif que nous tenions de l'Empire. La même chose peut se faire
+pour la grande institution de l'Université, et le pouvoir y trouvera
+son profit aussi bien que la liberté. Pour qu'aujourd'hui le pouvoir
+s'affermisse et dure, il faut que la liberté lui vienne en aide. Dans
+un gouvernement public et responsable, en face des députés du pays assis
+sur ces bancs, au pied de cette tribune, sous le feu de nos débats,
+c'est un trop grand fardeau que le monopole, quelles que soient les
+épaules qui le portent. Il n'y a point de force, point de responsabilité
+qui puisse y suffire; il faut que le gouvernement soit déchargé d'une
+partie de ce fardeau, que la société déploie sa liberté au service de
+ses affaires, et soit elle-même responsable du bon ou mauvais usage
+qu'elle en fait.»
+
+Je ne change rien aujourd'hui au langage que je tenais ainsi en 1846.
+Mieux qu'aucune autre des créations impériales, l'Université pouvait
+accepter le régime de la liberté et la concurrence de tous les rivaux
+que la liberté devait lui susciter, car de toutes les institutions de ce
+temps, celle-là était peut-être la mieux adaptée et à son but spécial,
+et à l'état général de la société moderne. Au milieu des préventions
+contraires de beaucoup d'esprits, Napoléon comprit que l'instruction
+publique ne devait pas être livrée à la seule industrie privée, qu'elle
+ne pouvait pas non plus être dirigée, comme les finances ou les domaines
+de l'État, par une administration ordinaire, et qu'il y avait là des
+faits moraux qui appelaient une tout autre organisation. Pour donner aux
+hommes chargés de l'enseignement public une situation au niveau de leur
+mission, pour assurer à ces existences si simples, si faibles et si
+dispersées, la considération et la confiance en elles-mêmes dont elles
+ont besoin pour se sentir fières et satisfaites dans leur modeste
+condition, il faut qu'elles soient liées à un grand corps qui leur
+communique sa force et les couvre de sa grandeur. En créant ce corps
+sous le nom d'Université, Napoléon comprit en même temps qu'il devait
+différer essentiellement des anciennes corporations religieuses
+et enseignantes; par leur origine et leur mode d'existence, ces
+corporations étaient étrangères à la société civile et à son
+gouvernement; point de participation active à la vie sociale; point
+d'intérêts semblables à ceux de la masse des citoyens. C'était la
+conséquence du célibat, de l'absence de la propriété individuelle et
+d'autres causes encore. Les corporations religieuses étaient en même
+temps étrangères au pouvoir civil qui ne les gouvernait point et
+n'exerçait sur elles qu'une influence indirecte et contestée. Le
+caractère et l'esprit laïques dominent essentiellement dans la société
+moderne; pour bien comprendre cette société et en être accepté avec
+confiance, le corps enseignant doit aussi être laïque, associé à tous
+les intérêts de la vie civile, aux intérêts de famille, de propriété,
+d'activité publique; tout en remplissant sa mission spéciale, il faut
+qu'il soit intimement uni avec le grand et commun public. Il faut
+aussi que ce corps soit uni à l'État, tienne de lui ses pouvoirs et
+son impulsion générale. Ainsi fut conçue l'Université dans la pensée
+de Napoléon; ainsi elle sortit de la main de ce puissant constructeur;
+corps distinct sans être isolé, capable d'allier la dignité à la
+discipline, et de vivre en naturelle harmonie avec la société et son
+gouvernement.
+
+Les faits ont réalisé et justifié ces idées. Depuis plus d'un
+demi-siècle, l'Université de France a traversé de bien grands événements
+et subi des épreuves bien diverses; elle a été exposée tantôt aux
+coups, tantôt aux séductions des révolutions. Quelques faux mouvements,
+quelques exemples d'entraînement ou de faiblesse se sont manifestés dans
+ses rangs; mais, à tout prendre, elle a fidèlement accompli sa mission
+et conservé dignement son caractère; elle est restée en harmonie avec
+l'esprit, les idées, les moeurs laïques et honnêtement libérales de
+notre société; elle s'est constamment appliquée à élever ou à relever
+le niveau des études et des esprits; elle a fait servir au progrès et
+à l'honneur des lettres et des sciences les forces qu'elle recevait de
+l'État. Et le succès a prouvé et prouve tous les jours le mérite de
+ses travaux; c'est de ses écoles que sont sortis et que sortent tant
+d'hommes distingués qui portent dans toutes les carrières l'activité de
+la pensée, le respect de la vérité, et tantôt le goût désintéressé de
+l'étudier, tantôt l'art habile de l'appliquer. C'est l'Université qui,
+au milieu du développement et de l'empire des intérêts matériels, a
+formé et continue de former des lettrés, des philosophes, des savants,
+des écrivains, des érudits; elle est aujourd'hui, parmi nous, le plus
+actif foyer de la vie intellectuelle, et le plus efficace pour en
+répandre dans la société la lumière et la chaleur.
+
+Sur un seul objet, mais sur l'un des plus graves objets de l'éducation,
+sur l'éducation religieuse, la situation de l'Université devait être et
+a été, dès son origine, délicate et difficile. La liberté de conscience
+et l'incompétence de la puissance civile en matière religieuse sont au
+nombre des plus précieuses conquêtes et des principes fondamentaux de
+notre société. L'Université, ce corps délégué et représentant de l'État
+laïque, ne pouvait être elle-même chargée de l'instruction religieuse,
+et elle devait en respecter scrupuleusement la liberté. Tout ce qu'elle
+pouvait et devait faire, c'était d'ouvrir, aux hommes investis de cette
+mission dans les diverses croyances, les portes de ses établissements,
+et de les appeler à venir y donner renseignement qu'ils avaient seuls le
+droit de donner. Mais cette simple admission de l'enseignement religieux
+dans des établissements auxquels l'autorité religieuse était d'ailleurs
+étrangère, cette assimilation de l'étude de la religion à d'autres
+études secondaires qui n'ont que leurs heures spéciales et limitées,
+ne pouvaient satisfaire pleinement les familles dévouées aux croyances
+religieuses, ni les hommes chargés d'en conserver et d'en transmettre
+le dépôt. La religion, sérieusement acceptée et pratiquée, tient trop
+de place dans la vie de l'homme pour qu'il ne lui en soit pas fait aussi
+une grande dans l'éducation de l'enfant. Je dis l'éducation et non pas
+seulement l'instruction. L'Université est surtout un grand établissement
+d'instruction. La part d'éducation que reçoivent les enfants dans ses
+écoles est celle qui tient à la discipline et à la vie publique entre
+égaux: éducation très-nécessaire et salutaire, mais insuffisante pour
+le développement moral et la règle intérieure de l'âme. C'est surtout au
+sein de la famille et dans l'atmosphère des influences religieuses que
+se donne et se reçoit l'éducation morale, avec toutes ses exigences
+et tous ses scrupules. Il y a un peu d'excessive timidité dans les
+inquiétudes qu'inspire le régime intérieur de nos établissements
+d'instruction publique et laïque aux personnes qui se préoccupent
+surtout de la culture morale des âmes; ces inquiétudes ne sont cependant
+pas dénuées de motifs sérieux, et on leur doit, en tout cas, beaucoup de
+respect.
+
+Une autre considération, plus pressante encore, pèse, depuis près d'un
+demi-siècle, sur l'esprit des croyants, laïques ou prêtres. La religion
+chrétienne est évidemment en butte à une nouvelle crise de guerre,
+guerre philosophique, guerre historique, guerre politique, toutes
+poursuivies au milieu d'un public plein à la fois d'indifférence et de
+curiosité. L'attaque est libre autant qu'ardente. La défense doit être
+libre aussi; qui s'étonnera qu'elle soit prévoyante? Qui blâmera les
+chrétiens, catholiques ou protestants, de leurs efforts pour mettre
+les générations naissantes à l'abri des coups dirigés contre la foi
+chrétienne? Elles rencontreront, elles ressentiront assez tôt ces coups
+dans le monde et dans la vie; qu'elles soient du moins un peu armées
+d'avance pour leur résister; qu'elles aient reçu ces impressions
+premières, ces traditions fidèles, ces notions intimes que les troubles
+même de l'esprit n'effacent pas du fond de l'âme, et qui préparent les
+retours quand elles n'ont pas empêché les entraînements. Rien donc de
+plus naturel ni de plus légitime que l'ardeur de l'Église et de ses
+fidèles pour la liberté de l'enseignement; c'était leur devoir de
+la réclamer aussi bien que leur droit de l'obtenir. La liberté de
+l'enseignement est la conséquence nécessaire de l'incompétence de l'État
+en matière religieuse, car elle peut seule inspirer pleine sécurité aux
+croyants chrétiens en les mettant en mesure de fonder des établissements
+où la foi chrétienne soit le fond de l'éducation, tout en s'unissant à
+une instruction capable d'entrer en concurrence avec celle des écoles de
+l'État.
+
+L'Université n'avait, quant aux études, rien à redouter de cette
+concurrence; elle était pourvue de toute sorte d'armes pour la
+soutenir avec avantage. Et quant à l'éducation morale, la liberté des
+établissements religieux donnait à l'Université un point d'appui pour
+résister elle-même au vent de l'incrédulité fanatique ou frivole, et la
+dégageait en même temps, à cet égard, de toute responsabilité exclusive.
+Elle pouvait dire à ceux qui ne la trouvaient pas assez renfermée dans
+son incompétence en matière religieuse: «Comment ne me préoccuperais-je
+pas vivement de l'intérêt religieux quand j'ai à côté de moi des
+établissements qui y puisent une grande force morale?» Et à ceux qui ne
+la trouvaient pas assez chrétienne et catholique: «Rien ne vous oblige
+à me confier vos enfants; des établissements libres et voués à votre
+foi vous sont ouverts.» Dans ce double résultat de la liberté
+d'enseignement, il y avait, pour l'Université, un ample dédommagement
+à la perte de la domination privilégiée que lui avait attribuée son
+fondateur.
+
+Mais quand l'obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mêmes,
+les passions des hommes ne tardent pas à l'y mettre. En s'étendant et en
+s'échauffant, la lutte pour la liberté d'enseignement changea bientôt de
+caractère; ce ne furent plus seulement des esprits élevés et généreux,
+tels que M. de Montalembert et le père Lacordaire, qui la réclamèrent
+avec éloquence comme leur droit et leur devoir de citoyens et de
+chrétiens; elle eut des champions aveugles et grossiers qui attaquèrent
+violemment l'Université, tantôt méconnaissant les services qu'elle avait
+rendus à l'éducation morale et religieuse aussi bien qu'à l'instruction,
+tantôt lui imputant des maximes et des intentions qu'elle n'avait point,
+tantôt la rendant responsable des écarts de quelques-uns de ses
+membres qui n'étaient pas plus l'image du corps enseignant que quelques
+ecclésiastiques tombés dans des fautes graves ne sont l'image du clergé
+lui-même. Des brochures pleines d'acrimonie, d'injure et de calomnie
+furent publiées à grand bruit, et obtinrent, de quelques évêques, une
+approbation aussi imprudente en soi qu'injuste envers l'Université.
+Beaucoup d'évêques et de prêtres judicieux blâmaient ces emportements
+de la controverse, et auraient volontiers témoigné à l'Université une
+équité éclairée; mais, dans l'Église comme dans l'État, c'est le mal de
+notre temps, et de bien des temps, que, lorsque les opinions extrêmes
+éclatent, les opinions modérées s'intimident et se taisent. Les plus
+fougueux ennemis de l'Université demeurèrent les tenants de l'arène, et
+la question de la liberté d'enseignement devint, entre l'Université et
+l'Église, c'est-à-dire entre l'État et l'Église, une guerre à outrance.
+
+Elle n'en resta pas là; elle se posa bientôt de la façon la plus
+compromettante pour l'Église; elle passa sur la tête des jésuites. Les
+jésuites furent, aux yeux du public, les représentants de la liberté
+d'enseignement.
+
+Plus d'une fois, dans le cours de ma vie publique, à la Sorbonne et dans
+les Chambres, j'ai exprimé sans réserve ma pensée sur les jésuites, sur
+leur caractère originaire, leur influence historique et leur situation
+actuelle dans notre société. Je tiens à reproduire aujourd'hui ce que
+j'en dis, entre autres, à la Chambre des pairs, le 9 mai 1844, dans l'un
+de nos grands débats sur la liberté d'enseignement. Non-seulement
+je n'ai rien à changer dans mes paroles; mais elles expliquent la
+résolution que j'ai prise et la conduite que j'ai tenue à cette époque,
+au milieu des attaques et des périls dont la Société de Jésus était
+l'objet.
+
+«Quand les jésuites ont été institués, disais-je alors, ils l'ont été
+pour soutenir, contre le mouvement du XVIe siècle, le pouvoir absolu
+dans l'ordre spirituel, et un peu aussi dans l'ordre temporel. Je ne
+comprends pas comment on viendrait aujourd'hui élever un doute à cet
+égard; ce serait insulter à la mémoire du fondateur des jésuites, et je
+suis convaincu que si Ignace de Loyola, qui était un grand esprit et
+un grand caractère, entendait les explications et les apologies qu'on
+essaye de donner aujourd'hui de son oeuvre, il se récrierait avec
+indignation. Oui, c'est pour défendre la foi contre l'examen, l'autorité
+contre le contrôle, que les jésuites ont été institués. Il y avait, au
+moment de leur origine, de fortes raisons pour entreprendre cette grande
+tâche, et je comprends qu'au XVIe siècle de grandes âmes se la soient
+proposée. Un problème très-douteux se posait alors; cet empire de la
+liberté dans le monde de la pensée, cette aspiration de la société
+à exercer un contrôle actif et efficace sur tous les pouvoirs qui
+existaient dans son sein, c'était là une immense entreprise; de grands
+périls y étaient attachés; il pouvait en résulter, et il en est résulté
+en effet de grandes épreuves pour l'humanité. Il était donc très-naturel
+que de grands esprits et de grandes âmes tentassent de résister à ce
+mouvement si vaste, si violent, si obscur. Les jésuites se vouèrent
+courageusement et habilement à cette difficile tâche. Eh bien! ils se
+sont trompés dans leur jugement et dans leur travail; ils ont cru
+que, du mouvement qui commençait alors, il ne sortirait, dans l'ordre
+intellectuel que la licence, dans l'ordre politique que l'anarchie.
+Ils se sont trompés; il en est sorti des sociétés grandes, fortes,
+glorieuses, régulières, qui ont fait, pour le développement, le bonheur
+et la gloire de l'humanité, plus peut-être qu'aucune des sociétés
+qui les avaient précédées. L'Angleterre, la Hollande, la Prusse,
+l'Allemagne, les États-Unis d'Amérique, la France catholique elle-même,
+voilà les sociétés qui, par des routes diverses et à des degrés inégaux,
+ont suivi l'impulsion du xvie siècle; voilà les grandes nations et les
+grands gouvernements que ce grand mouvement a enfantés. Évidemment
+ce fait a trompé les prévisions du fondateur des jésuites et de sa
+congrégation; et parce qu'ils se sont trompés, ils ont été battus;
+battus non-seulement dans les pays où le mouvement qu'ils combattaient a
+bientôt prévalu, mais dans les pays même où le régime qu'ils soutenaient
+a longtemps continué d'exister. L'Espagne, le Portugal, l'Italie ont
+dépéri entre leurs mains, sous leur influence; et dans ces États
+même les jésuites ont fini par perdre leur crédit et la domination de
+l'avenir.
+
+«Aujourd'hui que ces faits sont, non pas des opinions, mais des
+résultats de l'expérience évidents pour tout le monde, aujourd'hui du
+moins la Société de Jésus reconnaît-elle l'expérience? Admet-elle que le
+libre examen puisse subsister à côté du pouvoir? que le contrôle public
+puisse s'exercer sur une autorité qui reste forte et régulière? Si les
+jésuites admettent ce fait, s'ils sont éclairés par cette expérience,
+qu'ils viennent prendre leur place parmi nous, libres et soumis à la
+libre concurrence de tous les citoyens. Mais le public croit, et il a
+de fortes raisons de croire que les jésuites n'ont pas assez profité de
+l'expérience faite depuis trois siècles, qu'ils n'ont pas complétement
+renoncé à la pensée première de leur origine, que l'idée de la lutte
+contre le libre examen et le libre contrôle des pouvoirs publics
+n'est pas encore sortie de leur esprit. Si cela est, si les jésuites
+persistent à méconnaître les résultats de l'expérience, ils apprendront
+qu'ils se trompent aujourd'hui comme ils se sont trompés il y a trois
+siècles, et ils seront battus de nos jours comme ils l'ont déjà été.»
+
+J'en demeure convaincu aujourd'hui comme il y a vingt ans; c'était là,
+quant à l'histoire et à la destinée des jésuites, une juste appréciation
+du passé et un juste pressentiment de l'avenir; mais dans les
+Chambres comme dans le public et parmi les amis du cabinet, comme dans
+l'opposition, les esprits n'étaient pas si calmes ni si équitables; ils
+étaient plus inquiets que moi de la puissance des jésuites, et moins
+confiants dans celle de la société et de la liberté. On énumérait les
+maisons que les jésuites possédaient déjà en France, les oratoires
+qu'ils desservaient, les propriétés qu'ils acquéraient, les enfants et
+les jeunes gens qu'ils élevaient, les croyants qui se groupaient autour
+d'eux. On réclamait contre eux l'exécution des lois dont, sous l'ancien
+régime, sous l'Empire, et même sous la Restauration, les congrégations
+religieuses non autorisées avaient été l'objet. Ces lois étaient
+incontestablement en vigueur, et on peut, sans témérité, affirmer que,
+si la question avait été portée devant eux, les tribunaux n'auraient pas
+hésité à les appliquer.
+
+Je ne croyais de telles poursuites ni nécessaires, ni opportunes, ni
+efficaces. Les luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses
+prennent aisément l'apparence et aboutissent souvent à la réalité de la
+persécution. L'histoire de nos anciens Parlements en offre de frappants
+exemples. Nous aurions surtout couru ce risque si nous avions engagé une
+lutte semblable précisément à propos d'une question de liberté, de
+cette liberté d'enseignement promise par la Charte et réclamée, non
+pas seulement pour une congrégation religieuse, mais pour l'Église
+elle-même. C'était, pour l'État comme pour l'Église, le malheur de la
+situation que les jésuites fussent, dans cette occasion, l'avantgarde,
+et, dans une certaine mesure, les représentants de l'Église catholique
+tout entière; les poursuites et les condamnations qui les auraient
+frappés auraient gravement envenimé une querelle bien plus grande que
+la leur propre, et une partie considérable du clergé français en aurait
+ressenti une vive irritation. Bien souvent d'ailleurs et dans bien des
+États, on a poursuivi et condamné les jésuites sans les détruire; ils
+se sont toujours relevés; leur existence a eu des racines plus profondes
+que les coups qu'on leur a portés; et ce n'est pas aux lois et aux
+arrêts, c'est à l'état général de la société et des esprits qu'il
+appartient de combattre et de réduire dans de justes limites leur
+action. Je proposai au Roi et au conseil, non pas d'abandonner les lois
+en vigueur contre les congrégations religieuses non autorisées, mais
+d'en ajourner l'emploi, et de porter la question de la dissolution en
+France de la Société de Jésus devant son chef suprême et incontesté,
+devant le pape lui-même. Le pouvoir civil français ne renonçait point
+ainsi aux armes légales dont il était pourvu; mais, dans l'intérêt de
+la paix religieuse comme de la liberté et de l'influence religieuse en
+France, il invitait le pouvoir spirituel de l'Église catholique à
+le dispenser de s'en servir. Le Roi et le conseil adoptèrent ma
+proposition.
+
+Par qui pouvais-je la faire présenter et soutenir à Rome avec de
+sérieuses chances de succès? Elle y devait rencontrer une forte
+résistance, car nous demandions à la cour de Rome de reconnaître des
+faits qui lui déplaisaient, et d'infliger un échec à quelques-uns de ses
+plus dévoués serviteurs. L'ambassadeur que nous avions alors auprès du
+pape Grégoire XVI, le comte Septime de Latour-Maubourg, était un homme
+parfaitement honorable, mais malade, inactif, et qui avait à Rome plus
+de considération que d'influence. Il nous fallait là un homme nouveau,
+bien connu pourtant du public européen, et dont le nom seul fût un
+éclatant symptôme du caractère et de l'importance de sa mission. Je
+donnai à M. de Latour-Maubourg le congé qu'il demandait à raison de
+sa santé, et le Roi, sur ma proposition, nomma M. Rossi son envoyé
+extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Rome par intérim. Ce
+qu'un tel choix avait d'un peu étrange était, à mes yeux, son premier
+avantage: Italien hautement libéral et réfugié hors d'Italie à cause
+de ses opinions libérales, l'envoi de M. Rossi ne pouvait manquer de
+frapper, je dirai plus d'inquiéter la cour de Rome; mais il y a des
+inquiétudes salutaires, et je savais M. Rossi très-propre à calmer
+celles qu'il devait inspirer, en même temps qu'à en profiter pour le
+succès de sa mission. Ses convictions libérales étaient profondes, mais
+larges et étrangères à tout esprit de système ou de parti; il avait la
+pensée très-libre, quoique non flottante, et nul ne savait mieux que lui
+voir les choses et les personnes telles qu'elles étaient réellement,
+et contenir son action de chaque jour dans les limites du possible sans
+cesser de poursuivre constamment son dessein. Hardi avec mesure, aussi
+patient que persévérant, et insinuant sans complaisance, il avait l'art
+de ménager et de plaire tout en donnant, à ceux avec qui il traitait,
+l'idée qu'il finirait par réussir dans ses entreprises et par obtenir ce
+qu'on lui contestait. Dans la vie politique et diplomatique, il était
+de ceux qui n'emportent pas d'assaut et par un coup de force les places
+qu'ils assiégent, mais qui les cernent et les pressent si bien qu'ils
+les amènent à se rendre sans trop de colère et comme par une nécessité
+acceptée.
+
+Il partit pour Rome vers la fin de 1844, visita, avant de s'y établir
+officiellement, plusieurs points de l'Italie où il avait à coeur de
+s'entretenir avec d'anciens amis; et je lui adressai, le 2 mars 1845,
+des instructions ainsi conçues:
+
+«Monsieur, le fâcheux état de la santé de M. le comte de Latour-Maubourg
+l'ayant obligé de demander un congé qui lui est accordé, le Roi vous
+a donné un témoignage de haute confiance en vous désignant pour gérer
+l'intérim de son ambassade à Rome, en qualité d'envoyé extraordinaire et
+ministre plénipotentiaire.
+
+«Vous connaissez, monsieur, le caractère de bonne harmonie et d'intimité
+qui préside à nos rapports avec le saint siége. Vous savez que le
+souverain pontife se montre animé des sentiments les plus affectueux
+pour la France et le Roi, et qu'il rend pleine justice à la sollicitude
+éclairée du Roi et de son gouvernement pour le bien de la religion,
+comme à leur désir sincère de seconder la juste influence et de
+concourir à la prospérité et à l'éclat de l'Église de France.
+
+«Le Roi aime à compter, de son côté, sur la bienveillante amitié
+du saint-père, et sur l'esprit de prudence et de conciliation qu'il
+continue d'apporter dans l'appréciation des affaires souvent délicates
+que les deux cours ont à traiter ensemble. Il espère que le concours
+du chef de l'Église ne lui manquerait pas dans les circonstances où
+il s'agirait de concilier les droits et les devoirs de la puissance
+temporelle avec ceux de la puissance spirituelle, et de mettre les
+nécessités modérées de la politique en harmonie avec les vrais intérêts
+de la religion.
+
+«Une occasion grave se présente aujourd'hui de réclamer ce concours
+bienveillant du souverain pontife; et c'est le premier comme le plus
+important objet de la mission temporaire dont vous êtes chargé.
+
+«La société des jésuites, contrairement aux édits qui l'ont spécialement
+abolie en France et aux lois qui prohibent les congrégations religieuses
+non reconnues par l'État, a travaillé depuis quelque temps à ressaisir
+une existence patente et avérée. Les jésuites se proclament hautement
+eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites; ils possèdent,
+dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de noviciat,
+des chapelles, une organisation à part. Ils y forment une corporation
+distincte du clergé séculier, observant des règles particulières, un
+mode de vivre spécial, et obéissant à un chef étranger qui réside hors
+de France.
+
+«Il y a là, d'une part, une violation évidente des lois de l'État et
+de celles qui constituent la discipline de l'Église gallicane; d'autre
+part, un danger pressant et grave pour l'État et pour la religion même.
+
+«Les jésuites n'ont jamais été populaires en France. La Restauration,
+après les avoir tolérés quelque temps, a été obligée de sévir contre
+eux par les ordonnances du 12 juin 1828. Un cri à peu près universel
+s'élevait contre eux d'un bout à l'autre du royaume, et la mesure qui
+fermait leurs colléges et les excluait de l'enseignement public fut
+accueillie avec joie et reconnaissance.
+
+«Aujourd'hui, les mêmes plaintes éclatent, encore plus nombreuses
+et plus vives. Le public s'émeut, s'inquiète et s'irrite à l'idée de
+l'hostilité invétérée et active des jésuites pour nos institutions. On
+les accuse de s'immiscer toujours dans la politique, et de s'associer
+aux projets et aux menées des factions qui s'agitent encore autour de
+nous. On leur attribue les plus violentes et les plus inconvenantes des
+attaques auxquelles l'Université a été en butte dans ces derniers temps.
+On redoute de voir le clergé ordinaire entraîné ou intimidé par leur
+influence. Les grands corps de l'État, les Chambres, la magistrature
+partagent ces dispositions et ces craintes. Et cet état des esprits
+est devenu si général, si pressant, et pourrait devenir si grave que
+le gouvernement du Roi regarde comme un devoir impérieux pour lui de
+prendre les faits qui en sont la cause en très-grande considération, et
+d'y apporter un remède efficace.
+
+«Il lui suffirait, pour donner satisfaction à l'esprit public, de
+faire strictement exécuter les lois existantes contre les jésuites en
+particulier, et généralement contre les congrégations religieuses non
+autorisées dans le royaume. Ces lois sont toujours en vigueur; elles
+assurent au gouvernement tous les moyens d'action nécessaires, et les
+Chambres seraient bien plus disposées à les fortifier qu'à en rien
+retrancher. Mais le gouvernement du Roi, fidèle à l'esprit de modération
+qui règle toute sa conduite, plein de respect pour l'Église, et soigneux
+de lui éviter toute situation critique et toute lutte extrême, préfère
+et désire sincèrement atteindre, par une entente amicale avec le
+saint-siége et au moyen d'un loyal concours de sa part, le but qu'il est
+de son devoir de poursuivre.
+
+«C'est là, monsieur, ce que vous devez annoncer et demander au
+saint-siége, en le pressant d'user sans retard de son influence et de
+son pouvoir pour que les jésuites ferment leurs maisons de noviciat et
+leurs autres établissements en France, cessent d'y former un corps,
+et s'ils veulent continuer d'y résider, n'y vivent plus désormais qu'à
+l'état de simples prêtres, soumis, comme tous les membres du clergé
+inférieur, à la juridiction des évêques et des curés. La cour de
+Rome, en agissant ainsi, n'aura jamais fait, de la suprême autorité
+pontificale, un usage plus opportun, plus prévoyant, et plus conforme à
+l'esprit de cette haute et tutélaire mission qui appelle le successeur
+de saint Pierre à dénouer, par l'intervention de sa sagesse, ou à
+extirper, par l'ascendant de sa puissance spirituelle, les graves
+difficultés qui, dans les moments de crise ou d'urgence, pourraient
+devenir, pour l'ordre ecclésiastique, de graves périls.
+
+«Vous connaissez trop bien, monsieur, la question dont il s'agit ici,
+vous êtes trop pénétré des hautes considérations sur lesquelles il
+importe d'appeler la plus sérieuse attention du souverain pontife, pour
+que j'aie besoin d'y insister davantage, et pour que le gouvernement
+du Roi ne se confie pas pleinement dans l'habileté avec laquelle
+vous saurez les faire valoir. Nous regretterions bien vivement que le
+saint-siége, par un refus de concours ou par une inertie que j'ai peine
+à supposer, nous mît dans l'obligation de prendre nous-mêmes des mesures
+que le sentiment public de la France et la nécessité d'État finiraient
+par réclamer absolument.»
+
+Après avoir, le 11 avril 1845, présenté ses lettres de créance à
+Grégoire XVI qui l'accueillit avec une bonté douce et qui, malgré sa
+secrète sollicitude, prenait quelque plaisir à s'entretenir en italien
+avec l'ambassadeur de France, M. Rossi se tint, pendant deux mois,
+dans une attitude d'observation inactive, uniquement appliqué à bien
+connaître les faits et les hommes, et à répandre autour de lui, sur ce
+qu'il venait faire, une curiosité qu'il n'avait garde de satisfaire. Il
+me rendit compte, le 27 avril, de ses observations, des motifs de son
+immobilité apparente, et des résultats qu'il en attendait:
+
+«Deux hommes, m'écrivit-il, s'étaient emparés exclusivement de la
+confiance du saint-père, le cardinal Lambruschini, secrétaire d'État, et
+le cardinal Tosti, trésorier. La rivalité qu'on prétendait exister entre
+eux n'était pas réelle; ils avaient, au contraire, une cause commune et
+des ennemis communs. Seulement, la situation des affaires donnait plus
+de prise contre le cardinal Tosti; c'est contre lui que se sont réunis
+d'abord tous les efforts. Il a succombé. C'est contre Lambruschini
+qu'on travaille en ce moment. Je ne crois pas qu'on vienne à bout de le
+renverser. Il est infiniment plus habile que Tosti, et mieux ancré dans
+l'esprit du pape. Mais tout naturellement au fait de ces menées, il
+évite avec soin tout ce qui pourrait le compromettre et exciter les
+clameurs du parti exagéré. Pour prévenir une chute, il se fait petit.
+J'ai pu me convaincre par moi-même qu'il se croit menacé, car tout le
+monde sait que, dans ce cas, il parle toujours de sa mauvaise santé, du
+besoin qu'il aurait du repos, etc. Je l'ai vu il y a quatre jours, et il
+n'a pas manqué de m'en parler.
+
+«Ceci tient à une situation générale. Le cardinal Lambruschini est à la
+tête du parti génois. La réaction contre ce parti, qui n'était, il y a
+quelques mois, qu'une velléité, s'est organisée depuis; elle est forte
+dans ce moment; elle se compose surtout des cardinaux du pays romain
+(_Statisti_) contre ceux qu'on appelle les cardinaux étrangers, bien
+qu'italiens. Les forces paraissent se balancer. Ce sont des escarmouches
+qui préludent à la bataille du conclave.
+
+«Voilà quant aux personnes. Les choses sont toujours dans un état
+déplorable, et il n'y a, en ce moment, point d'amélioration à espérer.
+Bien loin de songer à séculariser l'administration civile, le pape
+ne veut employer, même parmi les prélats, que ceux qui se sont faits
+prêtres. A cela s'ajoute l'absence de tout apprentissage et de toute
+carrière régulière. Un prélat est apte à tout. Le _président des armes_
+était un auditeur de rote. C'est comme si nous prenions un conseiller
+de cassation pour lui confier l'administration de la guerre. Quant aux
+finances, c'est une plaie dont personne ne se dissimule la gravité. On
+marche aujourd'hui à l'aide d'un expédient. Le gouvernement a acheté
+l'apanage que le prince Eugène de Beauharnais avait dans les Marches. Il
+l'a immédiatement revendu à une compagnie composée de princes romains
+et d'hommes d'affaires. Les acheteurs verseront le prix dans le trésor
+pontifical en plusieurs payements, longtemps avant l'époque où le
+gouvernement pontifical devra payer la Bavière. C'est là l'expédient. En
+définitive, c'est un emprunt fort cher.
+
+«Cette situation se complique des jésuites. Ils sont mêlés ici à tout;
+ils ont des aboutissants dans tous les camps; ils sont, pour tous, un
+sujet de craintes ou d'espérances. Les observateurs superficiels peuvent
+facilement s'y tromper, parce que la _Société de Jésus_ présente trois
+classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres
+et de sciences, qui devinent peut-être les menées de leur compagnie,
+mais qui y sont étrangers et peuvent de bonne foi affirmer qu'ils n'en
+savent rien. La seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu
+crédules, sincèrement convaincus de la parfaite innocence et abnégation
+de leur ordre, et qui ne voient, dans les attaques contre les jésuites,
+que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les
+seconds les âmes pieuses. Sous ces deux couches se cache le jésuitisme
+proprement dit, plus que jamais actif, ardent, voulant ce que les
+jésuites ont toujours voulu, la contre-révolution et la théocratie, et
+convaincus que, dans peu d'années, ils seront les maîtres. Un de leurs
+partisans, et des plus habiles, me disait hier à moi-même: «Vous verrez,
+monsieur, que, dans quatre ou cinq ans, il sera établi, même en France,
+que l'instruction de la jeunesse ne peut appartenir qu'au clergé.» Il
+me disait cela sans provocation aucune de ma part, uniquement par
+l'exubérance de leurs sentiments dans ce moment; ils croient que des
+millions d'hommes seraient prêts à faire pour eux, en Europe, ce qu'ont
+fait les Lucernois en Suisse.
+
+«C'est là un rêve: il est vrai, au contraire, que l'opinion générale
+s'élève tous les jours plus redoutable contre eux, même en Italie;
+mais il est également certain que leurs moyens sont considérables;
+ils disposent de millions, et leurs fonds augmentent sans cesse; leurs
+affiliés sont nombreux dans les hautes classes; en Italie, ils les ont
+trouvés particulièrement à Rome, à Modène et à Milan. A Milan, on tient
+des sommes énormes à leur disposition, pour le moment où ils pourront
+s'y établir et s'en servir. Je sais dans quelles mains elles se
+trouvent. Ici, ils sont maîtres absolus d'une partie de la haute
+noblesse qui leur a livré ses enfants.
+
+«Ce qui est important pour nous, c'est qu'il est certain et en quelque
+sorte notoire que leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manière
+toute particulière, vers deux points, la France et le futur conclave.
+Au fond, ces deux points se confondent, car c'est surtout en vue de la
+France qu'ils voudraient un pape qui leur fût plus inféodé que le pape
+actuel.
+
+«Je suis convaincu que le saint-père ne se doute pas de toutes leurs
+menées et de tous leurs projets. Je vais plus loin; je crois qu'il en
+est de même de leur propre général, le père Roothaan; je ne le connais
+pas; mais d'après tout ce qu'on m'en dit, il est comme le doge de Venise
+dans les derniers siècles; le pouvoir et les grands secrets n'étaient
+pas à lui; ils n'appartenaient qu'au conseil des Dix.
+
+«Telle est ici la situation générale. Voici la nôtre. Votre Excellence
+me permettra de lui parler avec une entière franchise; il est important
+de ne pas se faire d'illusion sur un état de choses qui peut devenir
+grave d'un instant à l'autre.
+
+«Le saint-père et le gouvernement pontifical sont pénétrés d'une
+admiration sincère pour le Roi, pour sa haute pensée, pour le système
+politique qu'il a fait prévaloir. Sans bien comprendre tous les dangers
+qu'on avait à vaincre, toutes les difficultés qu'on a dû surmonter, ils
+sentent confusément qu'ils étaient au bord d'un abîme, et qu'ils doivent
+leur salut à la politique du gouvernement du Roi. Leur reconnaissance
+est vraie, mais elle n'est ni satisfaite, ni éclairée. Parce qu'on a
+arrêté l'esprit de révolution et de désordre, ils sont convaincus qu'on
+peut faire davantage et revenir vers le passé. Tout ce qu'on a fait pour
+eux n'est pour eux qu'un à-compte. Ignorant jusqu'aux choses les plus
+notoires chez nous, ne voyant la France et l'Europe qu'à travers trois
+ou quatre méchants journaux, ne recevant d'informations détaillées que
+d'un côté, car les hommes sensés et modérés n'osent pas tout dire, de
+peur d'être suspectés et annihilés, les chefs du gouvernement pontifical
+partagent au fond, dans une certaine mesure, les espérances des
+fanatiques; seulement, ils n'ont pas la même ardeur, la même impatience;
+ils comptent sur le temps, sur les événements, sur leur propre inaction;
+ils se flattent de gagner sans jouer. Ils ne feront rien contre le Roi,
+sa dynastie, son gouvernement; mais ils aimeraient bien ne rien
+faire aussi qui pût déplaire aux ennemis du Roi, de la France, de nos
+institutions. Tout ce qu'ils ont de lumière, de raison, de prudence
+politique est avec nous et pour nous; leurs antécédents, leurs préjugés,
+leurs souvenirs, leurs habitudes sont contre nous. Quand on pense que
+c'est à de vieux religieux que nous avons à faire, on comprend combien
+il est difficile de leur faire sentir les nécessités des temps modernes
+et des gouvernements constitutionnels; nous ne leur parlons que de
+choses obscures pour eux et désagréables; nos adversaires ne les
+entretiennent que de pensées qu'ils ont toujours nourries; nous
+contrarions tous leurs souvenirs et leurs penchants; nos adversaires les
+réveillent et les caressent.
+
+«Dans cet état de choses, ce n'est pas par quelques entretiens
+officiels, de loin en loin, avec le cardinal secrétaire d'État et le
+préfet de la Propagande, qu'on peut traiter ici avec succès les affaires
+du Roi. Il n'y a ici ni une cour, ni un gouvernement tels qu'on en voit
+et conçoit ailleurs. Il y a un ensemble très-compliqué et _sui generis_.
+Le mode d'action ne peut pas être ici le même que partout ailleurs.
+
+«Sans doute, à la rigueur, grâce à l'autorité morale du Roi et à
+l'importance politique de la France, il ne serait pas impossible
+d'enlever ici une question comme à la pointe de l'épée. Quand on ne leur
+laisserait absolument d'autre choix que de céder ou de se brouiller
+avec la France, ils céderaient. Mais ce moyen violent ne pourrait être
+employé que dans un cas extrême, et les exceptions ne sont pas des
+règles de conduite.
+
+«Comme règle de conduite, il ne faut pas oublier que rien d'important
+ne se fait et ne s'obtient ici que par des influences indirectes et
+variées. Ici les opinions, les convictions, les déterminations ne
+descendent pas du haut vers le bas, mais remontent du bas vers le haut.
+Celui qui, par une raison ou par une autre, plaît aux subalternes ne
+tarde pas à plaire aux maîtres. Celui qui n'a plu qu'aux maîtres se
+trouve bientôt isolé et impuissant.
+
+«Les influences subalternes et toutes-puissantes sont de trois espèces:
+le clergé, le barreau et les hommes d'affaires, ce qui comprend les
+hommes de finance et certains comptables, race particulière à Rome et
+qui exerce d'autant plus d'influence qu'elle seule connaît et fait les
+affaires de tout le monde. Qu'une vérité parvienne à s'établir dans
+les sacristies, dans les études et dans les _computisteries_, rien n'y
+résistera, et réciproquement.
+
+«Votre Excellence voit dès lors quel est le travail à entreprendre ici
+si on veut réellement se mettre à même de faire les affaires du Roi et
+de la France sans violence, sans secousse, sans bruit. Je dois le
+dire avec franchise; ce travail n'a pas même été commencé. J'ai trouvé
+l'ambassade tout entière n'ayant absolument de rapports qu'avec les
+salons de la noblesse qui sont, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous
+l'écrire, complétement étrangers aux affaires et sans influence aucune.
+Je les fréquente aussi, et je vois clairement ce qui en est. Un salon
+politique n'existe pas à Rome.
+
+«Cet état de choses me semble fâcheux et pourrait devenir un danger.
+Les amis de la France se demandent avec inquiétude quelle serait son
+influence ici si, par malheur, un conclave venait à s'ouvrir. A la
+vérité, la santé du saint-père me paraît bonne; il a bien voulu m'en
+entretenir avec détail, et la gaieté même de l'entretien confirmait les
+paroles de Sa Sainteté. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a ici des
+personnes alarmées ou qui feignent de l'être; elles vont disant que
+l'enflure des jambes augmente, que le courage moral soutient seul un
+physique délabré et qui peut tomber à chaque instant. Encore une fois,
+ces alarmes me paraissent fausses ou prématurées; en parlant de ses
+jambes, le pape m'a dit lui-même que, très-bonnes encore pour marcher,
+elles étaient un peu roides pour les génuflexions, et que cela le
+fatiguait un peu. A son âge, rien de plus naturel, sans que cela annonce
+une fin prochaine. Quoi qu'il en soit, l'ouverture prochaine d'un
+conclave n'est pas chose impossible et qu'on puisse perdre de vue. Dans
+l'état actuel, nous n'aurions pas même les moyens de savoir ce qui s'y
+passerait; notre influence serait nulle.
+
+«C'est ainsi qu'avant de songer aux instructions particulières que Votre
+Excellence m'a données, je crois devoir m'appliquer avec le plus grand
+soin à modifier notre situation ici. Autrement, il serait impossible
+à qui que ce fût d'y servir utilement le Roi et la France. Mes
+antécédents, mes études, la connaissance de la langue et des moeurs me
+rendent cette tâche particulière moins difficile qu'à un autre; il n'est
+pas jusqu'aux clameurs de quelques fanatiques contre ma mission qui ne
+m'aient été utiles; car, il faut bien le savoir, l'esprit des Romains
+est porté à la réaction; ils n'aiment pas qu'on leur impose des opinions
+toutes faites sur les hommes; on n'a réussi qu'à exciter la curiosité
+sur mon compte, et ce mouvement m'est favorable. Un des premiers curés
+de Rome disait hier en pleine sacristie: _Di quei diavoli là vorrei
+che ne avessimo molti_.--«Je voudrais que nous eussions beaucoup de ces
+diables-là.»
+
+L'attitude et le travail tranquille de M. Rossi ne tardèrent pas à
+porter leurs fruits; il m'écrivit le 8 mai: «L'état d'isolement et de
+passivité où vivait l'ambassade de France est déjà sensiblement modifié.
+J'ai trouvé, sous ce rapport, encore plus de voies ouvertes et de
+facilités que je ne l'espérais d'abord. La _curia_ (notre mot de
+_barreau_ ne rend pas bien l'idée que je veux exprimer), la _curia_,
+dis-je, se range ouvertement de notre côté. Le clergé italien est
+surpris et flatté de voir cultiver avec lui des rapports qui avaient
+été complétement négligés. Bien loin de nous fuir, il nous témoigne
+empressement et reconnaissance. Des hommes considérables par leur
+intimité en hauts lieux m'ont fait insinuer qu'ils avaient été induits
+en erreur sur mon compte, et qu'ils savaient maintenant à quoi s'en
+tenir sur les fables et les médisances d'un certain salon où règne en
+maître l'assistant général français des jésuites à Rome.
+
+«Voilà quant aux personnes. Quant aux choses, voici mon plan. Je fais
+tout juste le contraire de ce que tout le monde s'attendait à me voir
+faire. Tout le monde croyait que j'arrivais armé de toutes pièces pour
+exiger je ne sais combien de concessions et mettre l'épée dans les reins
+au gouvernement pontifical. Comme il est facile de le penser, on s'était
+cuirassé pour résister, et les ennemis de la France se réjouissaient,
+dans leurs conciliabules, des échecs que nous allions essuyer. Je n'ai
+rien demandé, je n'ai rien dit, je n'ai rien fait; je n'ai pas même
+cherché, dans mes entretiens avec les personnages officiels, à faire
+naître l'occasion d'aborder certaines matières. Ce silence, cette
+inaction apparente ont surpris d'abord et troublé ensuite. Il est arrivé
+ce qu'il était facile de prévoir. De simples ecclésiastiques, puis
+des prélats, puis des cardinaux sont venus vers moi, et ont cherché à
+pénétrer ma pensée, sans pouvoir me cacher leurs inquiétudes. Sous
+ce rapport, les débats de la Chambre des pairs et les interpellations
+annoncées par M. Thiers à la Chambre des députés nous servent à
+merveille. Je réponds à tous très-froidement, et d'un ton d'autant plus
+naturel que ma réponse n'est que l'exacte vérité: je dis que je ne vois,
+dans ce qui se passe et se prépare, rien de surprenant ni d'inattendu;
+il arrive précisément ce que, au mois d'octobre dernier, dans mon
+court passage à Rome, je m'étais permis d'annoncer au saint-père et
+au cardinal Lambruschini; il eût été facile de prévenir l'attaque qui
+paraît imminente; mais ce n'était pas ma faute si, au lieu de tenir
+compte des paroles d'un serviteur du Roi, qui doit connaître la France
+et qui n'avait aucun intérêt à tromper le saint-siége, on a préféré les
+conseils de quelques brouillons et de quelques fanatiques. Imposer les
+jésuites à la France de 1789 et de 1830 était une pensée si absurde
+qu'on était embarrassé pour la discuter sérieusement; les jésuites
+fussent-ils des anges, il n'y avait pas de puissance qui pût les
+réhabiliter dans l'opinion publique de France; vrai ou faux, on
+n'ôterait de la tête de personne qu'ils étaient les ennemis de nos
+institutions. Après tout, le jésuitisme n'est qu'une forme, une forme
+dont l'Église s'est passée pendant quinze siècles; et pour moi, humble
+laïque, il ne m'est pas donné de comprendre comment, par engouement
+pour une forme que l'opinion publique repousse, on ose compromettre
+les intérêts les plus substantiels de la religion et de l'Église. Je
+laissais à la conscience si éclairée du saint-père à juger s'il devait,
+par amour pour les jésuites, provoquer une réaction qui, comme toutes
+les réactions, pouvait si aisément dépasser le but, et atteindre ce qui
+nous est, à tous, si cher et si sacré!
+
+«Ces idées développées, tournées et retournées de mille façons,
+commencent à faire leur chemin et à monter du bas vers le haut. C'est la
+route qu'il faut suivre ici. L'alarme est dans les esprits, et je sais
+positivement qu'elle est arrivée jusqu'au saint-père. Mes paroles ont
+été d'autant plus efficaces qu'elles n'ont été accompagnées d'aucune
+démarche. Le saint-père déplore les préjugés de la France à l'égard des
+jésuites; mais jusqu'ici il se borne à répéter ce que les chefs de
+la compagnie de Jésus ont décidé tout récemment, après une longue
+délibération sur leurs affaires en France. Ils ont décidé qu'en aucun
+cas ils ne devaient donner à leurs amis le chagrin et l'humiliation
+d'une retraite volontaire, et que mieux valait pour eux être frappés que
+reculer. Je sais qu'ils ont porté cette résolution à la connaissance du
+pape, et j'ai des raisons de croire que le cardinal Lambruschini ne l'a
+pas désapprouvée.
+
+«Mais, d'un autre côté, l'opinion qu'il est absurde de sacrifier aux
+jésuites les intérêts de Rome, dans un pays comme la France, prend tous
+les jours plus de poids et plus de consistance dans les sacristies, dans
+la prélature, dans le sacré collége. Je sais en particulier de trois
+cardinaux, dont deux sont des hommes influents et ayant, plus que tous
+autres, leur franc parler avec le saint-père, je sais, dis-je, qu'ils ne
+ménagent point leurs paroles à ce sujet, et qu'ils accusent sans détour
+le gouvernement pontifical d'impéritie.
+
+«J'ai demandé une audience au saint-père. Ce n'est pas dans le but de
+prendre l'initiative près de lui; je veux seulement qu'il ne puisse pas
+dire que, dans un moment qu'il regarde comme critique, il ne m'a pas
+vu. S'il n'aborde pas lui-même la question, je laisserai, au flot
+de l'opinion que nous avons créée et développée, le temps de monter
+davantage encore et de devenir plus pressant. Les débats de la Chambre
+des députés viendront peut-être nous aider. Ce qu'il nous faut, ce me
+semble, c'est que le gouvernement pontifical vienne à nous au lieu de
+nous recevoir, nous, en suppliants. C'est là le but du plan que j'ai
+cru devoir suivre. C'est aussi la pensée qui commence à se répandre ici.
+Hier soir, dans une société nombreuse et choisie d'ecclésiastiques, on
+disait hautement: «Nous ne savons rien de la France; nous ne comprenons
+pas le jeu de cette machine; on ne peut faire ici que des fautes.
+Pourquoi ne pas consulter le ministre du Roi? M. Rossi connaît la France
+et Rome; il est membre actif de l'une des Chambres. Nous pouvons nous
+expliquer avec lui; Sa Sainteté n'a pas besoin, avec lui, d'interprète.
+
+«Hélas! ils disaient plus vrai qu'ils ne le croyaient peut-être, car
+Votre Excellence ajouterait probablement peu de foi à mes paroles si je
+lui disais à quel degré d'ignorance on est ici sur ce qui concerne la
+France et le jeu de nos institutions. Votre Excellence ne croira pas que
+des hommes considérables ont pris les interpellations annoncées de M.
+Thiers pour un projet de loi que la chambre des députés a peut-être voté
+à l'heure qu'il est contre les jésuites; et ils me demandaient gravement
+quel serait, à mon avis, le partage des votes au scrutin, et si la
+chambre des pairs adopterait ce projet. Dissiper peu à peu toutes ces
+erreurs et faire enfin comprendre la France n'est pas une des moins
+importantes parmi les tâches que doivent s'imposer les représentants du
+Roi à Rome.»
+
+Je compris et j'approuvai la réserve patiente de M. Rossi: «Je ne vous
+presse point, lui écrivis-je[109]; prenez le temps dont vous aurez
+besoin et le chemin qui vous convient. Je veux seulement vous avertir
+qu'ici la question s'échauffe. Qu'autour de vous on soit bien convaincu
+qu'elle est sérieuse. Quand on est gouvernement, on ne dort pas tant
+qu'on veut, ni quand on veut.»
+
+[Note 109: Le 17 avril 1845.]
+
+Les interpellations de M. Thiers m'auraient réveillé le 2 mai, si
+j'avais dormi. Non qu'elles fussent violentes et embarrassantes pour
+le cabinet; l'opposition ne blâma point notre tentative de résoudre la
+question des jésuites par un concert avec la cour de Rome; mais elle
+insista fortement pour que, si ce résultat n'était pas bientôt obtenu,
+les lois de l'État reçussent leur pleine exécution. Elle espérait que la
+négociation échouerait et entraînerait pour le cabinet un grave échec.
+La majorité, au contraire, désirait vivement notre succès, et avait à
+coeur de nous prêter force en nous témoignant à la fois sa confiance
+et sa ferme résolution d'en appeler au pouvoir temporel français si le
+pouvoir spirituel romain n'en prévenait pas la nécessité. Après deux
+jours de discussion, la Chambre déclara par un vote presque unanime:
+«que, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois
+de l'État, elle passait à l'ordre du jour.»
+
+J'écrivis à M. Rossi[110]: «Le Roi ne désapprouve point votre inaction
+depuis votre arrivée; il comprend la nécessité de votre travail
+préparatoire, et s'en rapporte à vous quant au choix du moment opportun
+pour notre initiative. Pourtant, il s'étonne et s'inquiète un peu de
+cette attitude inerte quand tout le monde sait que vous êtes allé à Rome
+avec une mission spéciale et laquelle. Il craint que nous n'y perdions
+un peu de dignité et d'autorité. Il est frappé que le cardinal
+Lambruschini se soit naguère absenté de Rome, et il y trouve quelque
+impertinence en même temps que beaucoup de timidité. Il se demande si,
+pour le succès même, il ne convient pas de nous montrer un peu plus
+pressés, un peu plus hautains, et de faire un peu plus sentir à la cour
+de Rome qu'elle nous doit, et que, pour elle-même, elle a besoin de
+prendre ce que nous désirons en grande et prompte considération.
+
+[Note 110: Le 19 mai 1845.]
+
+«Ne voyez, dans ce que je vous dis là, rien de plus que ce qui y est
+textuellement. Ne faites rien de plus que ce qui, après y avoir bien
+pensé, vous paraîtra, à vous-même, bon et efficace. Je vous transmets
+l'impression du Roi telle qu'elle est, sans plus ni moins, avec ses
+mélanges et ses doutes. Une circonstance l'a un peu confirmée en lui. Le
+nonce Fornari est arrivé à Neuilly avant-hier soir, évidemment crêté
+à dessein, faisant le grognon et le brave, se plaignant du débat de la
+Chambre, de l'attitude du gouvernement, s'étonnant qu'on eût accepté
+ce qu'il appelait une défaite, et donnant à entendre que le pape ne
+consentirait pas à en prendre sa part. Le Roi l'a reçu très-vertement:
+«Vous appelez cela une défaite! En effet, dans d'autres temps, c'en eût
+été une peut-être; aujourd'hui, c'est un succès, grâce aux fautes du
+clergé et de votre cour. Nous sommes heureux de nous en être tirés à
+si bon marché. Savez-vous ce qui arrivera si vous continuez de laisser
+marcher et de marcher vous-mêmes dans la voie où l'on est? Vous vous
+rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église
+fermée pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un
+archevêché et plus d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a
+annoncé qu'il recevrait les jésuites dans son palais si on fermait leur
+maison. C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai
+désolé. Ce sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour
+mon gouvernement. Mais ne vous y trompez pas; je ne risquerai pas ma
+couronne pour les jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que les
+leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais moyens
+de servir la religion. On me parle sans cesse de la confiance et de
+l'affection que Sa Sainteté me porte, et j'en suis très-reconnaissant.
+Que Sa Sainteté me les témoigne donc quand l'occasion en vaut la peine;
+qu'elle fasse son devoir comme je fais le mien. Mandez-lui ce que je
+vous dis là, monsieur le nonce, et comme je vous le dis. Je veux au
+moins qu'on sache bien à Rome ce que je pense, car je ne veux pas
+répondre de l'ignorance où vous vivez tous et de ses conséquences.»
+
+«Le nonce, fort troublé, a complètement changé de ton et promis d'écrire
+tout ce que lui disait le Roi, et de l'écrire de manière à faire
+impression. Le Roi a vu, dans sa visite et dans son attitude,
+rapprochées de l'absence du cardinal Lambruschini peu après votre
+arrivée à Rome, un petit plan conçu dans l'espoir de nous intimider un
+peu, et de se soustraire aux embarras de la question, en nous amenant
+nous-mêmes à la laisser traîner d'abord, et puis tomber. Je crois la
+conjecture du Roi fondée, et je suis bien aise qu'il ait frappé un peu
+fort. Il ne faut pas qu'on croie à Rome qu'avec de la procrastination
+et de l'inertie on éludera une question qui est sérieuse et qu'il faut
+traiter sérieusement.»
+
+Avant même que cette lettre lui arrivât, et par sa propre impulsion, M.
+Rossi avait senti que le moment d'agir était venu. Il m'écrivit le 28
+mai 1845: «Je travaille à la rédaction d'un _Memorandum_ qui contiendra
+le résumé de ce que j'ai dit hier, dans un entretien de près de deux
+heures avec le cardinal Lambruschini. Ce _memento_ est nécessaire pour
+lui, pour le pape, pour les cardinaux que le saint-père consultera.
+C'est vous dire qu'au travail indirect, dont je suis de plus en plus
+satisfait, j'ai joint hier, pour la première fois, la négociation
+directe. A son retour de Sabine, j'ai laissé le cardinal tranquille
+pendant les cérémonies de la Fête-Dieu et les consécrations d'évêques
+auxquelles il devait assister ces jours derniers. En attendant, je
+recevais de lui des marques publiques et recherchées de considération et
+de courtoisie. C'était dire aux nombreux prélats et diplomates qui nous
+entouraient:--Vous le voyez: je suis dans les meilleurs rapports avec
+le ministre de France.--Ces préliminaires ne se sont pas démentis dans
+notre entretien d'hier; je n'ai retrouvé aucune de ces façons que je
+connais bien et qui sont, chez lui, l'indice certain de la résistance et
+du parti pris. Tout en déplorant les _préjugés_ de la France à l'endroit
+des jésuites, il ne déplorait pas moins leurs imprudences et leurs
+témérités. Ce qui l'a le plus vivement frappé, c'est un parallèle que
+j'ai fait entre la question des jésuites et celle du droit de visite. Et
+quand je lui ai dit, comme une confidence, qu'après tout l'Angleterre,
+ce grand pays, ce grand gouvernement avait compris qu'il était
+impossible et dangereux de lutter contre une opinion générale, et
+consentait, dans l'affaire du droit de visite, aux demandes de la
+France, il n'a pu contenir ses sentiments. Évidemment il se réjouissait
+à la fois d'un résultat utile au gouvernement du Roi, et d'un exemple
+auquel, dans les conseils de Sa Sainteté, il sera difficile de résister.
+Ce premier entretien n'a été, pour ainsi dire, que l'exposition;
+il devait, ainsi qu'il l'a fait, se réserver de tout soumettre au
+saint-père; mais l'impression qu'il m'a laissée a été de nature à
+confirmer mes espérances.
+
+«J'apprends, d'un autre côté, car je suis bien servi, que notre travail
+indirect porte ses fruits. Dans la _curia_, dans la banque, dans la
+prélature, l'émotion se propage; des personnages éminents ont porté
+jusqu'au pape des conseils de modération et de prudence. Bref, notre
+armée devient tous les jours plus nombreuse, plus active et plus forte.
+Je n'ai pas le temps d'entrer aujourd'hui dans les détails, mais je suis
+content.
+
+«De leur côté, les jésuites ne se donnent pas de repos; leur général a
+un avantage que je n'ai pas, celui de pouvoir se rendre sans façon chez
+le pape, aussi souvent qu'il le veut. Il n'y manque pas. Il n'est pas
+moins vrai que la question, telle que je l'ai posée dans mes entretiens
+et qu'on la reproduit, l'embarrasse et le compromet, car mon thème est:
+«Dissoudre la congrégation des jésuites pour sauver les autres.» Je sais
+qu'en entendant répéter cela, il s'est écrié: «Mieux vaut périr tous
+ensemble.» Mais cela n'a pas fait fortune ici. Il ne pouvait rien dire
+qui nous fût plus utile.
+
+«En résumé, je ne puis encore rien affirmer; mais j'espère, et mes amis
+partagent mes espérances. Mon plan, vous le voyez. D'abord, travail
+inofficiel et préparatoire; c'est fait, et cela continue. Puis
+discussion officielle et orale; je l'ai commencée hier avec le
+secrétaire d'État; je vais la continuer énergiquement avec lui, avec le
+pape et avec les cardinaux les plus influents. Ils sont bien prévenus et
+m'attendent. En remettant la note verbale, je laisserai pressentir, au
+besoin, une note officielle. Je puis me tromper; mais, à supposer qu'on
+l'attende, je ne crois pas qu'on résiste à ce dernier coup.
+
+«_Post-scriptum._--Un courrier m'apporte, en ce moment, votre lettre
+particulière du 19 mai. Rien de meilleur, de plus à propos, de plus
+efficace que le discours du Roi au nonce. Il nous aide puissamment. Le
+nonce réflétait Rome. Ici, on était de même rogue et colère d'abord; on
+a changé de ton et de contenance; comme je vous le dis, on est, à notre
+égard, d'une courtoisie recherchée. Croyez que nous n'avons rien perdu
+ici ni en dignité, ni en autorité. Mon inaction apparente les avait, au
+contraire, fort inquiétés et troublés. Notre action est, dans ce
+moment, d'autant plus efficace que nous les saisissons affaiblis par une
+explosion sans résultat.»
+
+Cinq jours à peine écoulés, le 2 juin 1845, M. Rossi m'envoya copie du
+_memorandum_ qu'il avait remis au cardinal Lambruschini: «En lui portant
+moi-même cette pièce avant-hier, me disait-il, j'ai eu avec lui un
+second entretien très-serré et très-pressant; non, à vrai dire, pour
+répondre à ses objections, il ne m'en faisait guère, mais pour lui faire
+sentir la nécessité d'une résolution prompte et vigoureuse. Je n'ai rien
+trouvé, en lui, de la colère qu'on lui supposait et des propos qu'on lui
+attribuait pendant son séjour à Sabine. Probablement, il lui est arrivé
+ce qui est arrivé au saint-père et à plus d'un cardinal et d'un prélat;
+le premier mouvement aura été un mouvement d'humeur, et ce mouvement
+aura été accompagné de quelques paroles peu modérées que le parti
+jésuitique aura recueillies et exagérées. En laissant passer ces
+premiers moments dans une inaction apparente, nous avons évité le danger
+d'une réponse précipitée et négative, derrière laquelle on se serait
+ensuite retranché au nom de la conscience. Aujourd'hui, la réflexion
+prend le dessus, sous l'influence de l'opinion générale qui se prononce
+de plus en plus dans notre sens.
+
+«Au fond, le cardinal Lambruschini s'est borné à me dire que ce que nous
+demandions, et qui nous paraissait si simple, _était beaucoup pour un
+pape_, et que cela était d'autant plus grave que M. Odilon Barrot
+avait donné à entendre, dans la Chambre, que ce ne serait là qu'un
+commencement. La réponse était trop facile. Je l'ai faite, et le
+cardinal, au lieu d'insister, m'a assuré avec empressement et intérêt
+que l'affaire serait sans retard soumise au pape et à son conseil:
+«Vous pouvez être parfaitement tranquille, m'a-t-il dit en finissant;
+indépendamment du _memorandum_, aucun des faits dont vous m'ayez donné
+connaissance, des renseignements que vous m'avez fournis, des arguments
+que vous avez développés, ne sera négligé dans mon rapport. Tout sera
+mis sous les yeux du saint-père et de son conseil.»
+
+Le _memorandum_ était conçu en ces termes: «La Société des jésuites,
+contrairement aux lois de l'État et aux édits qui l'ont spécialement
+abolie en France, a voulu de nouveau pénétrer et s'établir dans le
+royaume. Dispersée, sous l'Empire, par le décret du 22 juin 1804,
+frappée, sous la Restauration, par les arrêts des cours souveraines, les
+délibérations des Chambres et les mesures de l'administration, elle n'en
+a pas moins cru pouvoir se répandre en France après la Révolution de
+1830.
+
+«Ses commencements furent timides et peu connus; mais, quelques années
+après, abusant d'une tolérance qu'ils ne devaient attribuer qu'à la
+modeste et prudente obscurité de leurs premiers établissements, les
+jésuites ont travaillé à ressaisir une existence publique. Ils se
+proclament hautement eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites;
+ils possèdent dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de
+noviciat, des chapelles, une organisation complète. Ils y forment une
+corporation nombreuse, distincte du clergé séculier. Ces faits ne sont
+plus contestés aujourd'hui; le public en a trouvé la preuve éclatante et
+complète dans les débats d'un procès criminel.
+
+«Un autre fait non moins patent, c'est que l'opinion publique, d'accord
+avec les lois du pays, avec les résolutions des Chambres, avec les
+arrêts de la magistrature, repousse invinciblement tout établissement
+des jésuites dans le royaume.
+
+«Ce n'est pas d'aujourd'hui que les jésuites rencontrent en France une
+répugnance générale; cette répugnance pourrait en quelque sorte être
+appelée historique. La Restauration elle-même dut la reconnaître
+lorsque, en 1828, elle réprima ce qu'elle avait jusque-là toléré.
+
+«Les plaintes qui se firent entendre alors éclatent aujourd'hui avec
+plus d'unanimité et de force. Le public s'émeut, s'inquiète et
+s'irrite à l'idée, juste ou non, de l'hostilité des jésuites pour nos
+institutions. On peut ne pas partager cette opinion et la traiter de
+préjugé; elle n'en est pas moins un fait réel, pressant et très-grave
+qu'il importe d'apprécier dans toute son étendue.
+
+«On accuse les jésuites de s'immiscer sans cesse dans la politique; on
+craint de les voir s'associer aux menées des factions; on leur attribue
+les plus violentes et les plus inconvenantes des attaques auxquelles les
+plus grandes institutions de l'État ont été en butte dans ces derniers
+temps. On redoute l'influence qu'ils pourraient exercer sur le clergé
+ordinaire; et il importe de ne pas oublier que les grands pouvoirs
+publics, les Chambres et la magistrature, partagent ces dispositions et
+ces craintes.
+
+«Dans cet état des esprits, le gouvernement du Roi avait regardé comme
+un devoir impérieux pour lui de prendre en très-grande considération les
+faits qui seuls en sont la cause, et d'y apporter un remède.
+
+«Un fait nouveau et de la plus haute gravité est venu s'ajouter à ceux
+que le gouvernement connaissait déjà, et qui lui avaient fait sentir la
+nécessité de mettre fin à une tolérance qu'on s'était appliqué à rendre
+impossible.
+
+«L'existence de la corporation des jésuites en France, qui avait déjà
+occupé la Chambre des pairs, a été déférée, au moyen d'interpellations,
+à la Chambre des députés. Le _Moniteur_ a fait connaître à l'Europe
+les détails et l'issue du débat mémorable qui s'en est suivi. On sait
+qu'après avoir explicitement reconnu, avec le gouvernement:
+
+«1º Que les lois contraires à l'établissement de toute congrégation de
+jésuites en France sont en pleine vigueur;
+
+«2º Que le moment était arrivé d'appliquer ces lois;
+
+«La Chambre a adopté, à la presque unanimité des suffrages, un ordre du
+jour motivé, portant _qu'elle se reposait sur le gouvernement du soin de
+faire exécuter les lois de l'État_.
+
+«Ce résultat mérite d'être profondément médité, car le parti
+conservateur y a concouru comme l'opposition; et ce concours n'a été,
+à le bien comprendre, qu'une preuve du prix que la Chambre attache au
+maintien des bons rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
+temporel.
+
+«Il est notoire, en effet, que les choses de la religion avaient pris
+en France, depuis plusieurs années, une vigueur nouvelle. Le Roi et son
+gouvernement trouvaient dans ce progrès une heureuse récompense de leurs
+efforts pour la prospérité et l'éclat de l'Église de France. Les esprits
+s'humiliaient, devant les autels, à la parole de Dieu, comme ils se
+pliaient, dans le monde, à la discipline de la loi et au respect des
+institutions nationales. L'ordre et la paix, ces incomparables
+bienfaits dus à la haute sagesse du Roi, secondaient en même temps le
+développement progressif des libertés publiques et celui des sentiments
+religieux; et la religion, à son tour, par sa légitime influence,
+raffermissait l'ordre et tous les principes tutélaires des sociétés
+civiles. Rien ne troublait alors cette bonne harmonie entre l'Église et
+l'État.
+
+«Il est également notoire que ce progrès visible s'est trouvé tout à
+coup interrompu. Le jour où la congrégation des jésuites, déchirant par
+une confiance inexplicable le voile qui la cachait aux yeux du public, a
+voulu que son nom vînt se mêler à la discussion des affaires du pays, ce
+jour-là les alarmes ont succédé à la sécurité, les plaintes à la bonne
+harmonie, les violents débats à la paix. Le zèle religieux, devenu
+fanatisme et emportement chez quelques-uns, s'est proportionnellement
+refroidi chez les autres. La présence des jésuites trouble les esprits,
+envenime et dénature les questions. Eux présents, le bien est devenu
+difficile, on peut même dire impossible. Faut-il s'étonner que la
+Chambre des députés demande instamment la dissolution d'une congrégation
+qui, loin d'être un secours, un moyen d'influence pour la religion, pour
+l'Église, pour l'État, n'est qu'une entrave et un obstacle?
+
+«Il est en même temps évident, pour tout observateur impartial, que
+le sentiment des Chambres françaises est aussi modéré que ferme. La
+congrégation des jésuites est la seule congrégation religieuse qui ait
+suscité le débat, la seule dont on ait demandé la dissolution. Pleine de
+dévouement pour la religion et pour l'Église, la France est disposée à
+rendre au clergé, en respect et en protection, ce qui sera retiré aux
+jésuites en influence et en pouvoir. Et quant aux jésuites eux-mêmes, en
+même temps qu'on veut la dissolution de la congrégation, de ses maisons,
+de ses noviciats, nul ne songe à expulser ni à molester les individus
+qui, quelle que soit d'ailleurs leur condition personnelle, ne
+s'associeront pas d'une manière prohibée par les lois.
+
+«La question est donc bien simple aujourd'hui; il importe d'en poser
+nettement les termes.
+
+«La congrégation des jésuites ne peut exister dans le royaume; elle doit
+être dissoute sans retard. Le gouvernement du Roi avait reconnu qu'une
+tolérance prolongée serait un désordre et un péril; il s'est trouvé
+d'accord avec la Chambre des députés; il doit aujourd'hui acquitter
+pleinement, loyalement, l'engagement qu'il a pris à la face du pays.
+Reste à choisir le mode d'exécution.
+
+«Il en est deux, bien différents l'un de l'autre, surtout à l'égard de
+l'Église et de ses rapports avec l'État et la France: la dissolution par
+l'intervention du pouvoir spirituel, ou la dissolution par l'action du
+pouvoir civil.
+
+«Les préférences du gouvernement du Roi pour le premier de ces deux
+partis ont été clairement indiquées. Sans doute il lui aurait suffi,
+pour donner satisfaction à l'esprit public, de faire strictement
+exécuter les lois contre toutes les congrégations religieuses non
+autorisées dans le royaume. Ces lois, dont on vient de reconnaître
+formellement l'existence et la force, lui assuraient tous les moyens
+d'action nécessaires; mais, fidèle à l'esprit de modération qui règle
+toute sa conduite, plein de respect pour l'Église et jaloux de lui
+éviter toute situation critique et toute lutte extrême, il a voulu
+atteindre, par une entente amicale avec le saint-siége et au moyen d'un
+loyal concours de sa part, le but qu'il est de son devoir de poursuivre.
+
+«En s'adressant à la cour de Rome, en lui demandant de prévenir par
+son intervention l'action du pouvoir civil, le gouvernement du Roi a
+l'intime conviction qu'il rend un service signalé à l'Église en général,
+et en particulier au clergé français. La dispersion de la congrégation
+des jésuites une fois opérée par l'autorité du saint-siége, les esprits
+seront apaisés; la cause du clergé se séparera de la cause des jésuites;
+toutes les questions se trouveront ramenées à leur état naturel; les
+préventions se dissiperont, les craintes disparaîtront, et les
+rapports de l'Église et de l'État deviendront faciles, car la France
+reconnaissante sera pleine de confiance dans la sagesse, la prudence et
+la modération du saint-siége.
+
+«La conscience si éclairée du saint-père ne peut hésiter à donner un
+ordre que les jésuites, s'il sont réellement animés, ainsi qu'on aime
+à le croire, d'un amour sincère et désintéressé de la religion, doivent
+eux-mêmes implorer. Ils ne peuvent plus être en France qu'une occasion
+de désordres, de violences, d'impiété, de tous les écarts auxquels
+se livrent si facilement les esprits agités et irrités. Et comme la
+dissolution de leurs maisons, de leurs noviciats, de leur corps est
+inévitable, ils doivent préférer, à une dissolution opérée par la main
+du pouvoir civil, une dispersion paisible, en obéissance à un ordre de
+leur chef suprême et absolu, le souverain pontife.
+
+«Si le concours bienveillant du souverain pontife manquait au Roi dans
+cette occasion si pressante et si grave, les lois de l'État devraient
+avoir leur plein et libre cours. Les préfets, les procureurs généraux
+recevraient l'ordre de les mettre à exécution. Le bruit serait grand,
+le retentissement aussi. Les imprudences seraient possibles, et le
+gouvernement, engagé malgré lui dans une voie qu'il aurait voulu éviter,
+se verrait forcé de pourvoir à toutes les nécessités de la situation;
+car il a des droits sacrés à défendre, et bien d'autres intérêts
+à protéger que ceux de quelques congrégations qui, après tout, ne
+constituent pas le clergé, l'Église, le catholicisme.
+
+«La France, qui connaît le recours que le gouvernement du Roi adresse
+au Saint-Père, et qui applaudit à cette démarche, la France,
+douloureusement surprise de ne pas la voir accueillie, établirait
+peut-être, entre la cause de Rome, de l'Église, du clergé, et la cause
+des jésuites, une confusion regrettable qui n'existe pas aujourd'hui.
+Il est facile de se représenter les déplorables conséquences de cette
+erreur.
+
+«En écartant, par son autorité légitime et reconnue, les complications
+d'une exécution fâcheuse, en prévenant, par une sage intervention, des
+actes qui pourraient altérer gravement les bons rapports de l'État avec
+l'Église, et porter, aux intérêts du clergé qui se serait imprudemment
+associé aux jésuites, une atteinte plus ou moins profonde, le pouvoir
+spirituel rendra à la religion un immense service, et lui fera regagner
+en un seul jour le terrain qu'elle a visiblement perdu.
+
+«Il importe d'insister sur ce point. Permettre qu'une méprise de
+l'opinion publique en France, confondant la cause de l'Église et celle
+des jésuites, semble réunir le clergé et cette congrégation sous le même
+drapeau, ce serait causer à la religion le plus grand dommage qu'elle
+ait subi depuis les plus mauvais jours de la Révolution.
+
+«La bonne harmonie et l'intimité qui président aux rapports de la France
+avec le saint-siége, les sentiments affectueux dont le souverain pontife
+s'est constamment montré animé pour la France et pour le Roi,
+l'esprit de prudence et de conciliation que le saint-père apporte dans
+l'appréciation des affaires, sont des garanties que son auguste concours
+ne manquera pas au Roi dans une circonstance où il s'agit de concilier
+les droits et les devoirs du pouvoir civil avec ceux du pouvoir
+spirituel, et de mettre les nécessités modérées de la politique en
+accord avec les vrais intérêts de la religion.»
+
+Le fond et la forme de ce _memorandum_, ces déclarations si positives,
+ces conclusions si précises jetèrent et tinrent pendant trois semaines
+la cour de Rome dans la perplexité la plus vive. Également troublés,
+le pape et le cardinal Lambruschini repoussaient, comme un amer calice,
+l'un la responsabilité de la décision qu'il avait à prendre, l'autre
+celle du conseil qu'il avait à donner. Convoquée le 8 juin pour
+délibérer sur la question, une congrégation de cardinaux fut d'abord
+ajournée; quand elle se réunit quelques jours plus tard, neuf cardinaux
+étaient présents, et la majorité parut incliner pour le parti de
+l'inaction: «J'ai vu de nouveau le cardinal Lambruschini avant-hier et
+ce matin, m'écrivit le 18 juin M. Rossi. Avant-hier, je le trouvai on ne
+peut plus aimable et plus caressant;--le pape, me dit-il, n'a pas encore
+pris de décision; il est dans de vraies angoisses; je vous comprends, je
+me mets à votre place; mais soyez équitable; mettez-vous aussi un peu à
+la nôtre.--Je n'ai pas besoin de vous dire ma réponse. Bref, il éluda
+en redoublant de tendresses pour moi, en me parlant avec enthousiasme
+du Roi et de sa politique. Vous eutes aussi, malgré votre hérésie, une
+très-large part dans ses éloges, et il me félicita d'avoir deux anciens
+amis tels que vous et le duc de Broglie. Votre traité avec l'Angleterre
+sur le droit de visite l'a beaucoup frappé; je lui dis que j'espérais
+bien que ce grand exemple ne serait pas perdu pour la cour de Rome. Il
+me fit, en souriant, un léger signe d'assentiment. Je ne pus en tirer
+rien de plus. Ce matin, ayant été informé de quelques propos des
+jésuites, je me suis rendu chez le cardinal; je lui ai dit sèchement,
+et sans autre préambule, que mon courrier allait partir, et que
+j'avais besoin de savoir ce que je devais écrire à mon gouvernement
+sur l'affaire des jésuites. Il m'a répondu que l'examen de la question
+n'était pas achevé, et qu'il me priait de patienter, de ne pas
+m'inquiéter, qu'il m'en suppliait.--Je ne m'impatienterais pas
+trop, Éminence, bien que l'affaire soit urgente, si certains bruits
+n'arrivaient pas jusqu'à moi. Je crains qu'on ne se fasse ici de
+funestes illusions. Ce serait une illusion de croire que des désordres
+ne peuvent pas résulter de toutes ces folies, et une illusion de penser
+que le saint-siége n'en serait pas responsable aux yeux de la France
+et du monde entier. Les jésuites sont ses hommes, sa milice; ils lui
+doivent, par leurs voeux, une obéissance aveugle et immédiate. Tout
+ce qu'ils font, tout ce qu'ils ne font pas, tout le mal qui peut en
+résulter, le saint-siége en répond.--Alors, il m'a de nouveau assuré que
+l'affaire serait mûrement examinée;--elle est, m'a-t-il dit, devant le
+conseil du pape; et au besoin, ce conseil sera augmenté;--ce qui voulait
+dire, ce me semble:--Nous ferons en sorte que la majorité soit pour
+vous.--Il a conclu en me disant:--Vous connaissez bien nos sentiments et
+notre conduite à l'égard du Roi, de sa dynastie et de la France. Soyez
+certain qu'on fera tout ce qui sera possible pour que les bons rapports
+entre les deux gouvernements ne soient aucunement altérés.--Éminence,
+j'en serai d'autant plus charmé que cela me dispensera de passer
+d'un simple _memorandum_ à une note officielle.--Une note officielle!
+m'a-t-il répondu d'un ton très-doux; mais je ne vous ai pas encore fait
+de réponse sur le _memorandum_.--Je le sais, et je ne demande pas mieux
+que de n'avoir plus que des remerciements à adresser à Votre Éminence.»
+
+Évidemment, ce qui coûtait le plus au pape Grégoire XVI, c'était de
+frapper lui-même, par un acte du pouvoir spirituel, la congrégation des
+jésuites redoutée et repoussée en France par des motifs essentiellement
+temporels et politiques. Par ménagement pour l'Église et le clergé
+catholiques, par égard pour la liberté religieuse, même envers une
+congrégation interdite par nos lois civiles, nous ajournions l'exécution
+de ces lois, et nous invitions le pouvoir suprême de l'Église à faire en
+sorte que le pouvoir suprême de l'État ne fût pas obligé de faire usage
+d'armes rudes et compromettantes pour la religion elle-même. C'était là,
+pour le pape et son ministre, une situation nouvelle, et, soit
+scrupule religieux, soit timidité politique, ils reculaient devant la
+responsabilité que notre modération libérale faisait peser sur eux. M.
+Rossi démêla bientôt ce sentiment, et, avec une habile équité, il s'en
+fit un moyen de succès: «J'ai revu ce matin le cardinal Lambruschini à
+l'occasion de sa fête, m'écrivit-il;[111] il a voulu entrer lui-même
+en matière. La conversation a été plus que jamais amicale, intime,
+confidentielle; je suis sûr aujourd'hui qu'il comprend les nécessités de
+notre situation politique, les imprudences des jésuites, du clergé et de
+leurs amis, et qu'il travaille sincèrement à concilier l'accomplissement
+de nos désirs avec les ménagements que demandent les répugnances du
+saint-père pour tout acte qui frapperait avec éclat une congrégation
+religieuse. Comme c'est _au fait_ que nous tenons et non à l'éclat, j'ai
+laissé entrevoir au cardinal, pour hâter l'issue de la négociation, que,
+pourvu que le fait s'accomplît, je n'élèverais pas de chicane sur le
+choix du moyen. Que nous importerait, en effet, que la congrégation
+des jésuites disparût par un ordre, ou par un conseil, ou par une
+insinuation, voire même par une retraite en apparence volontaire?
+L'essentiel, pour nous, c'est qu'elle disparaisse et nous dispense de
+l'application des lois. De quelque façon qu'on s'y prenne, la retraite
+ou la dissolution de cette congrégation sera par elle-même un fait assez
+considérable et assez éclatant pour se passer d'une sorte de manifeste.
+Les plus incrédules ne pourront méconnaître ni l'importance d'un
+résultat obtenu malgré la coalition des oppositions les plus puissantes,
+ni tout ce que ce résultat implique de déférence pour les voeux du Roi
+et de son gouvernement.»
+
+[Note 111: Le 21 juin 1845.]
+
+Le surlendemain même du jour où il m'avait rendu ainsi compte de ce
+dernier pas, le 23 juin 1845, M. Rossi m'expédia le premier secrétaire
+de l'ambassade de France à Rome, M. de la Rosière, porteur d'une dépêche
+officielle ainsi conçue:
+
+«Après un mûr examen de la part du saint-père et de son conseil, le but
+de notre négociation est atteint. Son Éminence le cardinal Lambruschini,
+dans un dernier entretien, vient de m'en donner ce matin l'assurance.
+
+«La congrégation des jésuites va se disperser d'elle-même. Ses
+noviciats seront dissous, et il ne restera dans ses maisons que les
+ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant d'ailleurs comme des
+prêtres ordinaires.
+
+«Le saint-siége, mû par des sentiments qu'il est aussi facile de
+comprendre que naturel de respecter, désire évidemment laisser aux
+jésuites le mérite de cette prudente résolution d'un acquiescement
+volontaire. Nous n'avons pas d'intérêt à le leur ôter; mais il n'est pas
+moins juste que le gouvernement du Roi sache que le saint-siége et son
+cabinet ont acquis, dans cette occasion importante, de nouveaux droits à
+la reconnaissance de la France.
+
+«L'esprit d'équité qui anime les conseils du Roi, et en particulier
+Votre Excellence, m'assure qu'on n'exigera pas des jésuites, dans
+l'accomplissement d'une résolution qui n'est pas sans difficultés
+matérielles, une hâte qui serait douloureuse au saint-siége. Il est, ce
+me semble, de l'intérêt de tous que la mesure s'exécute avec loyauté,
+mais avec dignité.
+
+«Je suis heureux de pouvoir ainsi annoncer à Votre Excellence la
+conclusion de cette affaire épineuse où les nécessités modérées de notre
+politique avaient à se concilier avec des sentiments d'un ordre si élevé
+et si digne de nos respects.»
+
+A cette dépêche officielle était jointe une lettre particulière: «La
+journée a été laborieuse, m'écrivait M. Rossi; le temps est accablant;
+mais, bien que fatigué, je veux ajouter quelques détails à ma dépêche et
+à ce que M. de la Rosière vous dira de vive voix.
+
+«Avant l'entretien de ce matin, j'avais attentivement étudié les
+rapports confidentiels des préfets et des procureurs généraux que
+m'avait communiqués M. le garde des sceaux. Cette étude m'avait prouvé
+combien il était opportun, dans l'intérêt de l'ordre public, surtout
+pour certains départements, que la mesure ne trouvât pas de résistance
+chez les jésuites. Aussi, tout en ayant l'air de me résigner au mode
+proposé, je l'acceptais, je vous l'avoue, avec un parfait contentement.
+
+«Ce n'a pas été une petite affaire, croyez-le, que d'y amener d'un
+côté le pape, de l'autre le conseil suprême des jésuites. Nous
+devons beaucoup, beaucoup au cardinal Lambruschini et à quatre autres
+cardinaux. Le pape, qui a, avec les chefs des jésuites, des rapports
+très-intimes était monté au point qu'il fit un jour une vraie scène à
+Lambruschini lui-même, scène que celui-ci ne m'a pas racontée, mais dont
+j'ai eu néanmoins connaissance. Avec du temps, de la patience et de
+la persévérance, toutes ces oppositions ont été vaincues. Le pape est
+aujourd'hui un tout autre homme. Un de ses confidents est venu ce matin
+me dire combien le saint-père était satisfait de l'arrangement que
+j'allais conclure, satisfait du négociateur, etc., etc.
+
+«Quant à Lambruschini, je ne puis assez m'en louer. Il n'aimait pas à
+s'embarquer au milieu de tant d'écueils; mais une fois son parti pris,
+il a été actif, habile, sincère. Il m'a avoué que mon _memorandum_ du
+2 juin le mettait dans l'embarras: «Il y a là, m'a-t-il dit, des
+choses que vous ne pouviez pas ne pas dire, mais sur lesquelles nous
+ne pouvons, nous saint-siége, ne pas faire quelques observations et
+quelques réserves.--Comment? lui ai-je répondu; vous voulez que nous
+entrions dans une polémique par écrit? _Le memorandum_ n'est qu'un
+secours pour votre mémoire que vous m'avez demandé; si votre mémoire
+n'en a que faire, tout est dit.--Eh bien, a-t-il repris, voulez-vous que
+nous le tenions pour non avenu?--Oui; mais à une condition, c'est que
+nous terminerons l'affaire d'une manière satisfaisante. Concluons:
+vous me rendrez alors le _memorandum_ de la main à la main, et tout est
+fini.--Venez lundi, m'a-t-il dit; prenez votre heure.--Toutes les heures
+me sont bonnes pour le service du Roi.--Eh bien, lundi, à midi.»
+
+«Ce matin, nous avons en effet terminé. Il m'a rendu le _memorandum_; et
+comme je ne voulais pas qu'il y eût de malentendu, je ne vous cache
+pas que je lui ai donné deux fois lecture de mon projet de dépêche
+que j'avais préparé dans l'espoir que nous terminerions. Il a discuté
+quelques expressions; il aurait voulu que je fisse une plus large
+part aux jésuites, que je misse en quelque sorte le saint siége en
+dehors:--Je ne pourrais le faire, Éminence, qu'en trahissant la vérité
+et les vrais intérêts du saint-siége lui-même. Tout ce que je puis
+faire, c'est d'écrire à M. Guizot pour le prier, s'il a occasion de
+s'expliquer sur la question, de rendre aux jésuites la part de justice
+qui leur est due, et que je ne veux nullement méconnaître.»--Comme
+vous le voyez, je tiens ma promesse et je vous prie d'y avoir égard.
+Le cardinal a cédé:--«Ainsi, nous sommes bien d'accord,
+Éminence?--Parfaitement; le général des jésuites doit avoir déjà écrit.»
+Là-dessus, maintes tendresses et congratulations réciproques. Nous nous
+sommes presque embrassés.»
+
+Le 6 juillet 1845, le _Moniteur_ contint cette note officielle: «Le
+gouvernement du Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont
+il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites
+cessera d'exister en France, et va se disperser d'elle-même; ses maisons
+seront fermées et ses noviciats seront dissous.»
+
+L'effet dans le public fut grand, car le succès était inattendu. On
+avait beaucoup dit que la cour de Rome, et bien plus encore les jésuites
+eux-mêmes, ne se prêteraient jamais à cette dissolution tranquille de
+la congrégation. Pourtant, le fait était accompli. Le clergé français
+n'aurait plus à subir une fermentation compromettante ou un joug
+incommode. Ceux de ses membres qui s'étaient ardemment prononcés en
+faveur des jésuites avaient seuls part à leur échec. C'était aux évêques
+et aux prêtres modérés et clairvoyants que revenait la prépondérance.
+La question de la liberté de l'enseignement était dégagée du principal
+obstacle qui en entravait la solution; les jésuites n'en étaient plus
+les premiers et les plus apparents représentants. En l'absence d'un
+ordre formel et péremptoire du saint-siége, ils essayèrent de retarder
+ou même d'éluder l'exécution de la promesse faite à Rome en leur nom:
+plusieurs de leurs maisons, soit établissements d'éducation, soit
+noviciats, furent fermées; d'autres restèrent ouvertes sous divers
+prétextes; dans quelques unes, on laissait, en les fermant, beaucoup
+plus de gardiens que n'en exigeait le soin de la propriété; dans
+d'autres, moins connues ou moins suspectes à la population d'alentour,
+on transplantait les membres de la congrégation qu'on retirait
+d'ailleurs. J'avais pressenti ces difficultés, et pris d'avance
+quelques précautions pour les surmonter. Le lendemain même du jour où le
+_Moniteur_ annonça le résultat de la négociation, je fis repartir pour
+Rome M. de la Rosière qui portait à M. Rossi ces deux lettres, l'une
+officielle[112], l'autre particulière[113]:
+
+[Note 112: Du 6 juillet 1845.]
+
+[Note 113: Du 7 juillet 1845.]
+
+«Monsieur, le saint-siége a apprécié, avec la haute sagesse qu'il a
+déployée depuis tant de siècles, la demande que vous étiez chargé de lui
+faire au nom du gouvernement du Roi, et les puissantes considérations
+sur lesquelles elle s'appuyait. S. E. Mgr le cardinal Lambruschini vous
+a déclaré que la congrégation des jésuites en France allait se disperser
+d'elle-même, que ses noviciats seraient dissous, qu'il ne resterait dans
+ses maisons que les personnes strictement nécessaires pour les garder,
+et que ces personnes y vivraient à l'état de prêtres ordinaires.
+
+«Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction une
+résolution si conforme à ses voeux, à la juste attente de l'opinion
+publique en France et aux intérêts bien entendus de l'Église. Je suis
+heureux, monsieur, de vous féliciter de cet important succès de
+vos efforts. Le gouvernement du Roi éprouve une sincère et profonde
+reconnaissance pour le saint-père et pour les sages conseillers dont la
+prudence éclairée a exercé, sur la solution de cette grave affaire, une
+si salutaire influence.
+
+«Vous m'annoncez que le saint-siége, par un sentiment que nous
+respectons, désire laisser aux jésuites le mérite d'un acquiescement
+volontaire à la résolution qui les concerne. Nous ne faisons point
+difficulté d'y consentir. La cour de Rome peut aussi compter sur notre
+entière disposition à concilier l'exécution de la mesure dont il
+s'agit avec les tempéraments et les égards convenables. De son côté, le
+gouvernement du Roi a la confiance que les engagements contractés
+devant l'autorité et sous la garantie du saint-siége seront loyalement
+accomplis.
+
+«Vous voudrez bien donner communication de cette dépêche à M. le
+cardinal secrétaire d'État, et je vous engage à lui en transmettre
+copie.»
+
+Ma lettre particulière portait:
+
+«Il est désirable que nous ayons de Rome une pièce écrite où la
+conclusion de l'affaire, telle que vous me l'annoncez dans votre dépêche
+du 23 juin, se trouve attestée. Vous avez lu deux fois cette dépêche
+au cardinal Lambruschini. Vous avez eu grande raison. Il l'a approuvée
+après l'avoir discutée. C'est à merveille. Mais il peut arriver que,
+soit dans le cours des débats aux Chambres, soit dans le cours de
+l'exécution de la mesure, nous ayons besoin de pouvoir invoquer un texte
+émané de Rome même. Il ne s'agit point de lui faire dire ou faire plus
+qu'elle n'a dit ou fait, ni de la faire paraître plus qu'elle ne veut
+paraître. Il s'agit seulement d'avoir en main, reconnu et attesté par
+elle, le fait que vous m'avez mandé le 23 juin. Vous trouverez aisément
+un procédé pour atteindre ce but. En voici deux qui me paraissent bons
+et suffisants. Après avoir donné lecture au cardinal Lambruschini de ma
+dépêche officielle d'hier en réponse à la vôtre du 23 juin, vous lui en
+transmettrez officiellement copie, et il vous en accusera officiellement
+réception. Ce simple accusé de réception du cardinal, sans observation
+ni objection, contiendra la reconnaissance du fait et de la négociation
+qui a amené le fait. C'est ce qu'il nous faut.
+
+«C'est à cette intention que je me suis servi, dans ma dépêche, du mot
+_transmettre_ au lieu de _laisser copie_.
+
+«Vous pourriez aussi demander par écrit au cardinal s'il a informé le
+nonce à Paris de la résolution prise par le général des jésuites, et
+des ordres qui ont dû être donnés pour en assurer l'exécution. Si
+le cardinal l'a fait, il vous le dirait, et vous tâcheriez d'avoir
+communication de sa dépêche. S'il ne l'a pas fait, vous le prieriez de
+le faire et de donner au nonce des instructions pour qu'il seconde,
+soit auprès des jésuites de France, soit auprès des évêques, l'exécution
+loyale de la résolution, dans la mesure d'intervention qui lui
+appartient. En communiquant, soit à moi directement par le nonce, soit
+à vous à Rome, le contenu entier ou la substance de ces informations et
+directions, le saint-siége établirait, entre nous et lui, cet échange
+bienveillant et ouvert d'assistance et de concours qui sera excellent
+pour les intérêts de l'Église comme pour ceux de l'État.
+
+«Au reste, je m'en rapporte à vous quant au choix du moyen que vous
+jugerez le meilleur. Je ne tiens qu'à vous marquer le but.»
+
+M. Rossi comprit et exécuta mes instructions avec sa précision et son
+tact accoutumés. Il m'écrivit le 26 juillet 1845: «Conformément aux
+ordres de Votre Excellence, j'ai sur-le-champ transmis copie de
+sa dépêche du 6 juillet à M. le cardinal secrétaire d'État, en
+l'accompagnant de la lettre d'envoi ci-jointe. A la date du 18, Son
+Éminence m'a adressé l'accusé de réception dont j'ai également l'honneur
+de transmettre la traduction à Votre Excellence.
+
+«Ainsi que je l'avais annoncé dès l'origine, et conformément à l'accord
+préalablement établi, M. le cardinal Lambruschini s'attache, dans cet
+accusé de réception, à laisser aux jésuites l'honneur d'un acquiescement
+volontaire. Mais du reste, comme Votre Excellence le remarquera, M. le
+secrétaire d'État n'élève ni discussion ni objection soit sur le sens,
+soit sur les termes de la dépêche. Il accepte les remerciements du
+gouvernement du Roi. Il applique au saint-siége, en s'en félicitant, la
+satisfaction que le cabinet français semble éprouver de la conduite des
+jésuites. Il constate la réalité de la communication qu'il m'a faite.
+Il détruit toute supposition d'un refus d'intervention antérieur,
+en marquant les limites dans lesquelles cette intervention aurait dû
+s'exercer. Il se porte garant de l'exécution, au nom de l'esprit de
+prudence et de sagesse du père général des jésuites. Il stipule pour
+eux et les recommande aux ménagements du gouvernement du Roi, en quelque
+sorte sous la condition de leur fidélité à accomplir les engagements
+pris. Enfin, en tout et pour tout, il reconnaît et consacre la
+négociation directe entre le ministre du Roi et le saint-siége, la seule
+qui se soit jamais établie, la seule qui ait jamais pu s'établir avec
+dignité.»
+
+Malgré sa réserve un peu embarrassée, le texte de la réponse du cardinal
+Lambruschini prouvait que M. Rossi, dans son commentaire, n'en exagérait
+point la portée: «C'est avec le plus vif intérêt, lui disait le
+secrétaire d'État, que j'ai pris connaissance de la dépêche de Son
+Excellence M. le ministre Guizot à vous adressée le 6, et que Votre
+Excellence m'a communiquée par sa lettre du 14 courant. La courtoisie
+des expressions dont le noble ministre a fait usage à notre égard est
+une preuve des dispositions amicales de S. M. le Roi des Français et
+de son gouvernement envers nous. Ces dispositions ne peuvent manquer
+d'exciter notre reconnaissance, et nous aimons aussi à remarquer que
+le gouvernement de Sa Majesté se dit satisfait de la manière dont les
+jésuites ont résolu de se conduire dans les circonstances présentes. En
+prenant spontanément et d'eux-mêmes les mesures discrètes de prudence
+dont j'ai parlé à Votre Excellence, ils ont voulu se prêter à aplanir
+les difficultés survenues au gouvernement du Roi, tandis que le
+saint-père n'aurait pu intervenir que conformément aux règles canoniques
+et aux devoirs de son ministère apostolique.
+
+«J'espère que cette conduite pacifique et modérée des jésuites, garantie
+par la prudence et la sagesse de leur supérieur général, permettra au
+gouvernement du Roi d'user plus libéralement envers eux des égards dont
+nous trouvons la promesse dans la dépêche de M. le ministre adressée
+à Votre Excellence, conformément aux déclarations précédentes de Votre
+Excellence elle-même.»
+
+Nous tînmes scrupuleusement parole; nous donnâmes aux jésuites, pour
+l'exécution de leur engagement, tous les délais, toutes les facilités
+compatibles avec l'engagement même. J'aurais eu, si j'avais voulu les
+saisir, bien des occasions et bien des raisons de me plaindre à Rome de
+leurs dénégations équivoques, de leurs procrastinations indéfinies, de
+leurs subtils efforts pour donner à croire que Rome n'avait pas promis,
+en leur nom, tout ce qu'on exigeait d'eux. Le bruit que faisaient de
+leur échec les journaux qui leur étaient hostiles les mettait dans
+une situation désagréable et irritante dont le saint-siége lui-même
+finissait par partager le trouble et l'ennui. Je n'eus garde d'entrer
+dans cette arène subalterne et confuse; rien ne gâte plus les grandes
+affaires que les petites querelles. Je me bornai, d'une part, à informer
+exactement M. Rossi des lenteurs et des subterfuges par lesquels on
+essayait d'échapper à l'engagement pris, d'autre part, à lui bien
+inculquer notre ferme résolution d'accomplir nous-mêmes, si l'on nous
+y réduisait, ce qu'on nous avait promis: «Je ne céderai point, lui
+écrivais-je, à l'esprit de parti ou à une sotte hostilité. Point
+d'atteinte aux libertés individuelles. Point d'obligation de quitter la
+France, de vendre les propriétés, etc. Point d'intervention tracassière
+dans les fonctions purement et individuellement religieuses. Mais
+la dispersion de la congrégation, la clôture des maisons où elle vit
+réunie, la dissolution des noviciats, cela a été promis, cela est
+indispensable. Dites bien autour de vous que le vent de la session
+commence à souffler, que nous avons beau être patients et modérés, que
+le moment approche où il faudra parler de ce qu'on aura fait, et que
+plus nous aurons été modérés, plus Rome sera dans son tort de nous avoir
+promis vainement, et nous en droit et en nécessité de dire tout ce qui
+s'est passé, et de faire, par d'autres moyens, ce qui n'aura pas été
+fait.»
+
+M. Rossi tenait à Rome une attitude et une conduite en parfaite harmonie
+avec la nôtre: calme et froid en même temps que vigilant, soigneux de
+se montrer très-bien instruit de tout ce qui se passait ou se disait en
+France à l'encontre de l'engagement contracté, mais ne se plaignant de
+rien, tranquillement établi dans notre droit et donnant à entendre
+qu'il n'admettait seulement pas la pensée qu'on pût l'oublier. Il ne se
+faisait cependant aucune illusion sur les faiblesses et les difficultés
+auxquelles il avait affaire, et il avait soin de me les faire bien
+connaître: «N'oubliez pas, m'écrivait-il[114], que le Saint-Père est un
+vieillard de quatre-vingt-deux ans, sorti d'un cloître, à la fois timide
+et irascible, défiant, voulant décider lui-même les affaires, surtout
+les affaires religieuses, et sur lequel les jésuites ont exercé, pendant
+quinze ans, une influence que nul n'avait encore contrariée. Il a des
+idées fixes dont personne ne le fera démordre. Savez-vous que, depuis
+deux ans, et ses ministres, et les gouvernements voisins, et ses
+créatures les plus intimes ont inutilement sollicité de lui une
+permission, une simple autorisation pour un chemin de fer? On ne
+lui demande pas un sou. Il ne veut pas. Pensez ce que c'est dans
+les matières religieuses où, non-seulement comme pape, mais comme
+théologien, il se croit le plus compétent des hommes. Il faut bien nous
+attendre à quelque coup de bascule; si les jésuites l'avaient emporté,
+le pape nous aurait fait, pour nous pacifier, je ne sais quelle
+gracieuseté. Le succès ayant été pour nous, il penchera de l'autre côté;
+il voudra se faire pardonner par les _catholiques_, les évêques, etc. Je
+vois maintenant le fond du sac. Toujours par cette invincible timidité
+dont vous avez déjà eu tant de preuves, on n'a pas fait connaître ici,
+au général des jésuites, le texte des résolutions convenues entre le
+cardinal Lambruschini et moi; on s'est contenté d'un à peu près, de
+termes un peu vagues; c'était une potion amère qu'on n'a pas osé lui
+faire avaler d'un coup. Tout naturellement, le général s'en est tenu au
+_minimum_, tout en disant, à la fin de sa lettre aux jésuites de France,
+que c'était à ceux qui se trouvaient sur les lieux à apprécier la
+nécessité, et que l'essentiel était de s'effacer. Vous comprenez quelle
+singulière situation le gouvernement pontifical s'est faite. Le général
+des jésuites, informé de la vérité par une personne à moi connue, a
+été furieux et voulait tout suspendre. On lui a fait comprendre les
+conséquences de cette folie pour les jésuites eux-mêmes et pour le
+saint-siége. Ainsi l'exécution sérieuse va commencer. Sans renoncer aux
+égards promis, vous tiendrez bon à Paris; je tiendrai bon à Rome. Je
+vais de nouveau, par un travail inofficiel, préparer les esprits pour
+le jour où nous réclamerons officiellement, s'il le faut, l'exécution
+complète et loyale des mesures convenues. Je n'ai pas voulu et je ne
+veux pas fatiguer Votre Excellence de tous les détails de mes démarches;
+mais je répète que rien n'est plus fâcheux ici que la nécessité
+d'improviser quoi que ce soit. Il faut tout préparer de loin, peu à peu,
+homme par homme. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent nombreux dans le
+même avis qu'ils prennent quelque peu le courage de leur opinion.
+Je disais l'autre jour à un cardinal:--«Il y a à Rome des intentions
+excellentes, des esprits ouverts et une grande loyauté:--Nous sommes
+donc parfaits, me répondit-il en riant;--Pas tout à fait, Éminence; il
+manque à Rome la conscience de ses forces ou le courage de s'en servir.»
+Il ne put en disconvenir. C'est là maintenant le thème principal de
+mes entretiens. Je sais bien que je ne changerai pas la nature de
+ces vieillards que cinquante ans de révolutions et de péripéties
+ont intimidés; mais il faut combattre patiemment, constamment, une
+intimidation par une autre; il faut les alarmer sur leurs propres
+intérêts, sur leur avenir, sur l'avenir de l'Église que leur excessive
+timidité compromet et sacrifie aux déclamations d'une poignée
+d'insensés. En parlant ainsi, on est dans le vrai; et si on n'obtient
+pas tout, on finit du moins par obtenir le strict nécessaire.»
+
+[Note 114: Le 1er et 18 août 1845.]
+
+M. Rossi disait là le vrai et dernier mot de la situation. La routine,
+la pusillanimité, les embarras intérieurs et personnels, l'absence de
+toute appréciation profonde et prévoyante sur l'état politique et moral
+de la France ne permettaient pas que nous obtinssions de la cour de
+Rome, dans cette délicate affaire, tout ce qui eût été désirable et
+efficace dans l'intérêt de la religion comme de la société civile, de
+l'Église comme de l'État. Mais nous avions obtenu le strict nécessaire;
+et malgré les oppositions sourdes, les contestations subtiles, les
+lenteurs prolongées, ce que nous avions obtenu s'exécutait, et recevait,
+à chaque nouvelle tentative de résistance, une nouvelle confirmation. Au
+milieu de ses perplexités, le pape saisissait avec empressement toutes
+les occasions de manifester ses bons rapports avec le gouvernement
+français, avec le ministre de France, et son désir de les maintenir. Le
+25 août 1845, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome avec un éclat
+inaccoutumé: «A neuf heures et demie, m'écrivit M. Rossi[115], je me
+suis rendu avec toutes les personnes qui composent l'ambassade du Roi,
+à notre église nationale. M. le directeur de l'Académie, avec MM.
+les pensionnaires, s'y était rendu de son côté. Dix-huit cardinaux,
+c'est-à-dire presque tous les membres du sacré collége présents à Rome,
+ont assisté à la messe. Ce chiffre est le plus élevé qu'ait jamais
+atteint la réunion des cardinaux invités à cette solennité, et le
+registre des cérémonies conservé à l'ambassade indique qu'il est resté
+le plus ordinairement au-dessous. A cinq heures de l'après-midi, je suis
+retourné à l'église, accompagné, comme le matin, de MM. les secrétaires
+et attachés de l'ambassade. A cinq heures vingt minutes, Sa Sainteté
+est arrivée. Un intérêt de curiosité, facile à comprendre dans les
+circonstances actuelles, avait rassemblé, sur les degrés de l'église et
+sur la place, une foule considérable de spectateurs. C'était la première
+rencontre publique du saint-père avec le ministre du Roi depuis notre
+négociation et son succès. Selon le cérémonial établi, j'allai ouvrir la
+portière de la voiture de Sa Sainteté qui, pénétrée, comme tout le monde
+l'était, de l'importance de chacun de ses mouvements en cette occasion
+solennelle, me prit affectueusement la main pour descendre de voiture,
+la garda dans la sienne pour monter les degrés; et à mes remerciements
+de l'honneur qu'il daignait faire à notre église nationale en venant y
+prier pour le roi, la famille royale et la France, le pape répondit
+à voix haute et assez sonore pour être entendu de la foule qui nous
+entourait: «C'est un devoir que j'ai toujours un vrai plaisir à
+accomplir; ne manquez pas d'envoyer au Roi cette expression de mes
+sentiments.» La cérémonie achevée, j'ai reconduit Sa Sainteté à sa
+voiture dont j'ai refermé la portière. Au départ comme à l'arrivée,
+le saint-père a été, dans ses gestes et dans ses discours, prodigue de
+témoignages de bonté. L'effet de cette visite et de son caractère a été
+général et profond, sur nos amis comme sur nos ennemis. Tous les yeux
+ont vu, toutes les consciences ont senti que, dans l'accomplissement
+de cette auguste et pieuse courtoisie, le saint-père était plein
+d'affection pour nous et voulait le paraître. Pendant la soirée du 25 et
+la journée du lendemain, les détails que je viens de résumer ont fait le
+sujet des entretiens et des commentaires de toute la ville. Nos amis y
+ont trouvé la sanction, nos ennemis la condamnation de leurs efforts,
+et les indécis la manifestation éclatante de la vérité qu'on s'était
+efforcé d'obscurcir.»
+
+[Note 115: Le 28 août 1845.]
+
+Un fait plus direct encore vint confirmer le sens et l'effet de ces
+manifestations publiques. A la suite des doutes qu'on avait essayé
+de répandre sur les mesures convenues, une nouvelle conférence des
+cardinaux les plus influents en cette matière eut lieu chez le cardinal
+Lambruschini: «Là, m'écrivit M. Rossi[116], tout a été mis en pleine
+lumière, et celui-là même des membres de la conférence qui n'approuvait
+pas les faits accomplis a loyalement reconnu que, dans l'état des
+choses, il ne restait qu'à faire exécuter tout ce qui avait été promis.
+C'est ce qui a été décidé à l'unanimité. Un cardinal s'étant rendu
+auprès du général des jésuites pour lui faire connaître cette décision,
+le père Roothaan a répondu qu'il n'avait qu'à s'y conformer, et qu'il
+allait transmettre aux jésuites de France les instructions nécessaires
+pour que l'exécution fût à la fois prompte et conforme aux conditions
+stipulées.»
+
+[Note 116: Le 28 août 1845.]
+
+Que les instructions du père Roothaan fussent, ou non, aussi formelles
+que me le disait M. Rossi, elles apportèrent peu de changement dans
+l'état et le cours de l'affaire. Elles n'empêchèrent pas que, sur
+plusieurs points du royaume, les jésuites de France ne continuassent
+leurs tentatives d'ajournement ou même de résistance. M. Rossi fut, à
+plusieurs reprises, obligé de recommencer, auprès du pape et du
+cardinal Lambruschini, ses pressantes réclamations et ses inquiétantes
+prédictions si les conseils du saint-siége n'étaient pas plus efficaces.
+Les mesures convenues n'étaient point exécutées d'une façon générale et
+nette; mais de mois en mois, à chaque nouvelle démarche du ministre de
+France, cette exécution faisait un pas de plus. Le pape s'impatientait
+contre les jésuites et les ennuis qu'ils lui donnaient: «Nous autres
+moines, nous sommes tous les mêmes,» dit-il un jour avec un mélange
+d'humeur et de sourire. Le cardinal Lambruschini, dans ses entretiens
+avec les ecclésiastiques français qui venaient à Rome, s'expliquait
+chaque jour plus vivement; il reçut, le 27 novembre 1845, la visite
+de l'évêque de Poitiers: «Je sais, lui dit-il, qu'à propos des mesures
+convenues à l'égard des jésuites, on parle de suicide; non, monseigneur;
+se couper un bras lorsque cela est nécessaire pour sauver sa vie, c'est
+du courage et de la prudence; ce n'est pas un suicide. Les jésuites
+sont-ils populaires en France?» L'évêque fut obligé d'avouer que non:
+«Eh bien donc, reprit le cardinal, veut-on compromettre la cause de
+la religion pour ne pas disperser les jésuites? Veut-on provoquer des
+mesures législatives?» L'évêque allégua les libertés garanties par la
+Charte: «Moi aussi, je connais la France, répliqua le cardinal; j'y ai
+passé six ans de ma vie, et je sais ce que valent toutes ces généralités
+contre une opinion populaire. Croyez-moi, monseigneur; rentrez chez vous
+en prenant le chemin de l'école; voyez les jésuites, voyez les évêques;
+dites à ceux-là d'obéir et à ceux-ci de rester tranquilles.» Tel était
+enfin, dans les esprits, le progrès du sentiment de la nécessité que
+l'assistant de France dans la congrégation de Jésus, le père Rozaven,
+Breton aussi obstiné que sincère, qui n'avait cessé d'encourager les
+jésuites à la résistance, en vint à comprendre lui-même la situation:
+«Il faut, dit-il un jour[117] à un prêtre de ses amis, tenir compte aux
+rois et aux ministres constitutionnels des difficultés de leur position;
+ils ont devant eux les Chambres, les électeurs, les magistrats, la
+presse; il ne faut pas exiger d'eux l'impossible. J'ai bien compris tout
+cela et je l'ai écrit en France.»
+
+[Note 117: En mars 1846.]
+
+Je n'avais donc, quant au résultat définitif de la négociation, point
+d'inquiétude; il suffisait évidemment que le gouvernement du Roi tînt
+bon à Paris et M. Rossi, en son nom, à Rome, pour que la lutte n'éclatât
+point en France entre l'État et l'Église, et pour qu'on pût reprendre,
+sans qu'elle fût posée sur la tête des jésuites, cette question de la
+liberté d'enseignement dont les esprits continuaient d'être fortement
+préoccupés, et que, dans l'intérêt de l'État comme de l'Église, j'avais
+à coeur de résoudre loyalement. Mais nous commencions alors à avoir en
+perspective, à Rome, des questions plus grandes encore que celles des
+jésuites et de la liberté d'enseignement. Vers la fin de septembre 1845,
+des troubles sérieux éclatèrent dans la Romagne; la sédition fut si
+générale et si vive que le courrier qui en apportait à Rome la nouvelle
+fut obligé de faire un long détour pour y arriver: «Je n'ai pas voulu,
+m'écrivit sur-le-champ M. Rossi[118], que le cardinal pût dire qu'en
+ce moment de crise il n'avait pas vu le ministre de France. Je me suis
+rendu au Quirinal: «Éminence, lui ai-je dit, j'apprends de fâcheuses
+nouvelles; j'espère qu'elles sont exagérées; quoi qu'il en soit, je n'ai
+pas voulu laisser passer la journée sans vous exprimer le vif et sincère
+intérêt que prend le gouvernement du Roi à tout ce qui touche à la
+sûreté du saint-siége et du gouvernement pontifical.» En me remerciant,
+le cardinal me dit que ce désordre serait promptement réprimé, que
+c'étaient des insensés qui forçaient le gouvernement à les traiter avec
+toute la sévérité militaire. Le but de ma visite se trouvant atteint,
+je me levai pour lui faire bien comprendre que je ne voulais pas traiter
+verbalement l'autre sujet. Le cardinal paraissait assez abattu. Je
+le comprends. Sans doute ils ont déjà réprimé et ils réprimeront les
+émeutes des Romagnols qui ne sont que de déplorables folies. Mais
+peuvent-ils ne pas s'effrayer du fond même de la situation? Le
+mécontentement des Légations et des Marches est général et profond. Il
+n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques de ces pays qui ne l'avouent. Sans
+les régiments suisses, le gouvernement y serait culbuté en un clin
+d'oeil. Mais ces régiments sont en même temps une charge énorme pour
+le trésor pontifical. Il y a là un cercle vicieux et une situation trop
+tendue.
+
+[Note 118: Le 28 septembre 1845.]
+
+«Y a-t-il un remède? Oui, et très-facile avec un peu d'intelligence et
+de courage. Sans mot dire à personne, j'ai fait mes observations et mes
+études. Si vous saviez combien il serait aisé de donner satisfaction
+à ces provinces sans rien bouleverser, sans rien dénaturer, sans rien
+introduire ici d'incompatible avec ce qu'il est essentiel de maintenir!
+Toute la partie saine et respectable de ces populations ne demande
+qu'un peu d'ordre et de bon sens dans l'administration. Qu'on gouverne
+raisonnablement, et à l'instant même les démagogues seront ici, comme
+ils le sont ailleurs, isolés et impuissants.
+
+«Mais ce qui serait facile en soi est presque impossible avec les hommes
+et les choses que nous avons. Le moment des conseils viendra. Il n'est
+pas encore arrivé. Il ne faut pas les offrir; il faut qu'on nous les
+demande. En attendant, appliquons-nous à leur faire comprendre qu'ils
+n'ont pas d'ami plus sûr et plus désintéressé que la France, que nous
+ne permettrons jamais que le pape devienne un patriarche autrichien, que
+nous comprenons les nécessités du pontificat, etc., etc. J'ai toujours
+travaillé et je travaille dans ce sens; et sur ce point mes paroles ont
+peut-être plus de poids que celles de tout autre. Ils sont convaincus,
+et ils ne se trompent pas, que je n'aimerais pas à voir perdre à
+l'Italie la seule grande chose qui lui reste, la papauté.»
+
+Je répondis sur-le-champ à M. Rossi[119]: «Vous avez très-bien fait
+d'aller témoigner au cardinal Lambruschini tout notre intérêt à
+l'occasion des troubles de Rimini. Établissez bien en ce sens notre
+position et la vôtre. Ne laissez échapper aucune occasion de bons
+offices, politiques et personnels, à rendre au gouvernement romain. Cela
+nous convient à nous France, et certainement cela tournera au profit de
+l'Italie. Vous avez toute raison; ce qu'il y a de grand en Italie, c'est
+le pape. Que le pape prenne bien sa place au milieu du monde catholique
+moderne et s'y adapte; l'Italie conservera ce qu'elle a de grand, et
+gagnera un jour le reste.»
+
+[Note 119: Le 7 octobre 1845.]
+
+En même temps qu'il m'informait des troubles renaissants dans les États
+romains, M. Rossi m'annonçait que, malgré les assurances contraires, la
+santé de Grégoire XVI déclinait, que son chirurgien le voyait tous les
+jours, et qu'il fallait se préparer à la chance d'un prochain conclave.
+
+Avant cette information, ma résolution était prise. Je m'étais de plus
+en plus convaincu que, pour pratiquer à Rome notre politique à la fois
+libérale et anti-révolutionnaire, M. Rossi était l'ambassadeur le plus
+capable, le plus sûr et le plus efficace. J'en avais entretenu plusieurs
+fois le Roi, qui n'avait pas tardé à partager mon avis. Quelques bruits
+coururent qu'en effet le ministre par _intérim_ de France à Rome
+serait bientôt nommé ambassadeur permanent. Le 18 mars 1846, M. Rossi
+m'écrivit: «Ma situation provisoire ici est désormais décidément fausse.
+Il n'y a pas un de nos amis qui ne le sente, et tous ont fini par me
+le dire. Il y a un mois, la nouvelle s'étant répandue ici, je ne sais
+comment, de l'arrivée de mes nouvelles lettres de créance, cardinaux,
+prélats, noblesse, tout le monde m'accablait de compliments que je ne
+pouvais accepter. L'homme du pape est venu quatre fois me demander si je
+les avais reçues. Aujourd'hui on s'étonne, et chacun veut expliquer
+le fait à sa guise. Mais tandis que les amis sont embarrassés, les
+malveillants ont beau jeu. On va jusqu'à supposer l'intention de me
+refuser toute marque visible d'approbation pour ce que j'ai fait. Tout
+cela est absurde, mais n'est pas moins répété et colporté. D'où vient
+ma force? Des bontés du Roi pour moi et de votre amitié. Le jour où cela
+serait révoqué en doute, je suis impuissant.
+
+«Le pape a dit hautement plus d'une fois qu'il serait content de me voir
+ici ambassadeur. Les cardinaux les plus intimes ont été les premiers à
+me féliciter de la fausse nouvelle. Le cardinal Franzoni, l'ami intime
+de Lambruschini, dit à qui veut l'entendre qu'ils ne peuvent rien
+désirer de mieux. Enfin, si je suis bien renseigné, il vous serait
+facile de vous assurer, à Paris même, de leurs sentiments à mon endroit,
+si toutefois le nonce Fornari ose remplir son mandat et répondre.
+
+«Vous l'avez dit, mon cher ami; si je dois rester à Rome, j'ai besoin
+d'y être enraciné et grandi. Que serait-ce si le pape nous était
+enlevé prochainement sans que nous eussions consolidé et agrandi notre
+position? Tenez pour certain qu'un grand effort se prépare pour faire
+un pape contre nous. Nous pouvons l'emporter; mais il faut, pour
+cela, qu'on puisse parler, s'ouvrir, avoir confiance; toutes choses
+impossibles avec un homme qui est un oiseau sur la branche et dans une
+position secondaire.»
+
+Je lui répondis sur-le-champ[120]: «Votre nomination comme ambassadeur
+est à peu près convenue, et se fera bientôt après Pâques. Voici deux
+choses seulement qui préoccupent, l'une le Roi et moi, l'autre le Roi
+sans moi. Répondez-moi sans retard sur l'une et sur l'autre.
+
+[Note 120: Le 7 avril 1846.]
+
+«Il a toujours été regardé comme impossible pour la France, la première
+puissance catholique, d'avoir à Rome un ambassadeur dont la femme fût
+protestante. Cette seule considération a fait écarter plusieurs fois tel
+ou tel candidat, par exemple le duc de Montebello. Nous en avons
+parlé pour vous-même, vous vous le rappelez, quand vous avez été nommé
+ministre et il a été convenu que vous iriez seul à Rome. Le Roi compte
+que vous resterez dans la même situation. C'est aussi l'avis du duc
+de Broglie. Les congés, les petits voyages diminueront ce qu'il peut
+y avoir de pénible dans cet arrangement. Mais dites-moi que vous êtes
+toujours, à cet égard, dans la même persuasion et la même intention.
+
+«Le Roi pense, en outre, qu'il devrait vous donner le titre de _comte_,
+que cela vous serait utile à Rome et qu'il vaut mieux y être appelé
+_signor conte_ que _signor commendatore._ Je n'ai, sur ceci, quant à
+moi, aucune opinion. Dites-moi la vôtre. Je parlerai dans le sens que
+vous m'indiquerez.
+
+«_Post-scriptum._ Quatre heures et demie. Le roi a vu hier soir le nonce
+qui lui a dit, à votre sujet, des choses qu'il faut que j'éclaircisse.
+Je vais le faire venir. Rien qu'officieusement. Ne parlez à personne
+de ce qui vous touche. Il m'est impossible, faute de temps, d'entrer
+aujourd'hui dans aucun détail. Je vous écrirai dès que j'aurai causé
+avec le nonce.»
+
+Le courrier du 20 avril apporta à M. Rossi les informations qu'il
+attendait: «Je reviens, lui écrivis-je, où je vous ai laissé le 7 avril.
+La veille donc, le Roi avait vu le nonce, et lui avait parlé de vous,
+de son désir de vous nommer bientôt ambassadeur, et de son espoir que
+le pape vous verrait avec plaisir auprès de lui, sous ce titre et en
+permanence. Le nonce dit qu'on y avait pensé à Rome, et qu'il ne pouvait
+se dispenser d'élever, à ce sujet, des objections, qu'il en avait reçu
+ordre du cardinal Lambruschini, qu'il avait même une lettre où ces
+objections étaient développées, et il offrit de la montrer au Roi. Le
+Roi refusa et le renvoya à moi quant à la lettre, l'engageant du reste à
+n'en faire aucun usage officiel, témoignant sa surprise, son déplaisir,
+et parlant de vous comme il convient. Le nonce aussi en parla très-bien,
+mais revint sur votre passé politique, sur votre qualité de réfugié,
+etc. Le Roi, dans la conversation, dit que madame Rossi n'irait point à
+Rome. Ceci parut frapper le nonce qui se le fit répéter.
+
+«Vous n'avez pas besoin que je vous redise ce que j'ai dit au Roi
+quand il m'a raconté son entretien; tout aboutissait à ceci: «C'est
+une intrigue politique et jésuitique qu'il faut déjouer.» Le Roi en
+est d'accord. Le conseil en est d'accord. Ils sont tous convaincus que
+personne ne peut faire nos affaires à Rome aussi bien que vous. Mais
+imposer brusquement et par force un ambassadeur au pape, le Roi s'arrête
+devant cet acte; il demande du temps, et que nous ici, et vous à Rome,
+nous fassions ce qu'il faut pour arriver au but.
+
+«J'ai fait venir le nonce. J'ai témoigné vivement ma surprise. Ni le
+pape, ni son ministre, ai-je dit, ne veulent à coup sûr, être complices,
+par connivence ou par faiblesse, d'une intrigue des ennemis du
+gouvernement du Roi. C'est pourtant ce qui serait, ce qui paraîtrait du
+moins. J'ai étalé tout ce qu'auraient de grave pour Rome, en France, une
+telle situation et une telle opinion. J'ai rappelé l'état général des
+questions catholiques chez nous, toutes celles que, tout à l'heure,
+nous aurions à résoudre, les Chambres, l'Université, la liberté
+d'enseignement, etc. Faites vous-mêmes ma conversation. Le nonce est
+tombé d'accord; il a protesté contre mes suppositions, mes prédictions,
+et a tiré de sa poche la lettre du cardinal. J'ai consenti à la lire
+_inofficiellement;_ il est convenu entre nous qu'il ne me l'a pas
+montrée. Elle est du 14 février dernier. Ordre, en effet, d'objecter à
+votre nomination comme ambassadeur. Des allusions à vos antécédents de
+réfugié. Rien d'exprès à cet égard. Madame Rossi protestante, là est
+l'objection fondamentale, avouée. Il y a à Rome, pour les ambassadrices,
+des droits, des traditions, des habitudes que Rome veut maintenir, et
+qui sont impossibles avec une protestante. En 1826, la cour d'Autriche
+voulut nommer ambassadeur à Rome le comte de Lebzeltern qui avait épousé
+une schismatique grecque, une princesse Troubetzkoï. La cour de Rome
+déclara qu'elle ne le recevrait pas, que c'était impossible. On y
+renonça à Vienne. Rome ne pourrait agir autrement aujourd'hui. Là est
+toute la lettre. Les autres objections ne sont qu'indiquées et de loin.
+C'est dans celle-ci qu'on se retranche.
+
+«J'ai maintenu mon dire. J'ai répété que madame Rossi n'avait point
+l'intention d'aller à Rome. Le nonce n'a ni accepté, ni refusé cette
+porte. Il a enchéri sur tout ce que j'ai dit des témoignages d'estime,
+de bienveillance, de confiance que vous donnaient Sa Sainteté et son
+secrétaire d'État, répétant que tout leur désir était de vous garder
+comme ministre. J'ai dit en finissant que la mission spéciale dont vous
+aviez été chargé par le Roi n'était point terminée, qu'il s'en
+fallait bien que tout ce qu'on avait promis fût accompli, que cet
+accomplissement était indispensable, etc. Nous nous sommes séparés, le
+nonce inquiet et troublé, moi froid et silencieux.
+
+«J'ai repris la conversation avec le Roi. J'ai causé à fond avec le
+duc de Broglie. Nous sommes du même avis. Il faut prendre du temps pour
+déjouer l'intrigue et gagner notre bataille. Soyez tranquille sur le
+résultat définitif; ou vous resterez à Rome comme il vous convient d'y
+rester, ou vous reviendrez ici avec éclat pour prendre place dans le
+cabinet. Le Roi est on ne peut mieux pour vous, croyant avoir besoin de
+vous et décidé à vous soutenir dans son propre intérêt. Mais comment,
+dit-il, traiter le pape plus mal que les autres cours à qui l'on
+n'impose point un ambassadeur? Aidez-moi donc, mon cher ami, comme je
+vous aiderai; faites-leur comprendre à Rome que vous êtes, pour eux,
+l'ambassadeur le plus souhaitable, le plus utile, le plus efficace, et
+que, s'ils avaient de l'esprit, ils vous demanderaient. Je vous répète
+que nous arriverons, pour vous, à l'un ou à l'autre des résultats qui
+sont dignes de vous.»
+
+Ni l'action de M. Rossi à Rome, ni sa réponse à Paris ne se firent
+longtemps attendre; il m'écrivit le 5 mai 1846: «Je ne vous dirai pas,
+mon cher ami, que nous avons gagné une autre bataille; le mot serait
+ambitieux et fort au-dessus de la valeur du fait qui n'est, au fond,
+qu'une faiblesse, une misère monacale. On ne les en corrigera jamais;
+mais il importe à notre crédit de leur faire sentir sur-le-champ le
+ridicule et l'impuissance de ces pauvretés.
+
+«Voici ce que j'ai fait. Comme il s'agissait de ma personne, j'ai prié
+l'abbé d'Isoard, dont vous connaissez le bon esprit et le zèle, de voir
+le cardinal Lambruschini, et au besoin le pape. C'était, de ma part, une
+réserve et une malice. Averti, bien que sans y croire, je l'avoue, de
+la lettre du cardinal au nonce, j'en avais, dans le temps, dit un mot
+à Isoard, qui avait trouvé l'occasion d'en parler à Lambruschini;
+et celui-ci, tout en lui disant que la présence d'une ambassadrice
+protestante à Rome était une difficulté, lui avait cependant affirmé
+qu'il n'en avait point écrit au nonce: «Vous avez bien fait, avait
+répliqué Isoard, car je sais que madame Rossi ne songe pas à s'établir à
+Rome, et qu'ainsi l'objection tombe.»
+
+«Je priai donc l'abbé d'Isoard de leur dire qu'il m'avait trouvé
+fort surpris et plus que surpris des objections du nonce; que, s'ils
+s'étaient mis dans l'esprit de me garder à Rome comme simple ministre,
+et de donner ainsi gain de cause à ceux qui affectaient de ne plus
+regarder la mission de France que comme une _légation,_ ils avaient fait
+un rêve que mon gouvernement ni moi ne partagions pas le moins du
+monde. Le cardinal a été fort embarrassé; mais comme, fidèle à vos
+instructions, je n'avais pas dit que vous aviez lu sa lettre, il a
+pu tout à son aise tomber sur le nonce; il a dit que Fornari allait
+toujours trop loin, qu'il n'y avait absolument rien qui me fût
+personnel, qu'ainsi qu'on me l'avait fait sentir mille fois, on était
+enchanté de m'avoir et de me garder, que la seule difficulté était la
+présence à Rome d'une ambassadrice protestante; que, si le nonce avait
+dit autre chose, cela lui avait sans doute été suggéré par ses amis de
+Paris. Enfin, _more solito_, il a mis la chose sur le compte du pape.
+
+«L'abbé d'Isoard a été le jour même chez le pape. Le pape lui a dit
+qu'il était fâché d'apprendre que cela m'avait fait de la peine, que ce
+n'était certes pas son intention, que tout le monde savait tout ce qu'il
+avait pour moi d'estime et d'affection, et combien il aimait à traiter
+d'affaires avec moi: «Je puis, a-t-il dit, m'expliquer avec lui
+directement, et je me suis toujours plu à reconnaître hautement sa
+prudence, sa modération et sa loyauté. Mais que voulez-vous? On m'a
+dit que je ne pouvais pas ne pas faire l'observation d'une ambassadrice
+protestante; je l'ai faite, voilà tout; mon rôle est fini. Je n'ai pas
+dit que je ne recevrais pas M. Rossi comme ambassadeur, bien que mari
+d'une protestante. Je le recevrai, et je le recevrai avec la même
+bienveillance.--Votre Sainteté m'autorise à le lui dire?--Sans doute.»
+
+«M. Rossi, a repris l'abbé d'Isoard, sera touché de la bonté de Votre
+Sainteté; mais, comme il s'agit de sa personne, il ne voudrait pas... il
+ne pourrait pas...--Je comprends, a dit le pape; vous avez raison;
+mais que pourrait-on faire? Je ne puis pas me donner un démenti à
+moi-même.--Cela n'est nullement nécessaire; il suffirait d'une lettre
+explicative au nonce, disant ce que Votre Sainteté m'a fait l'honneur de
+me dire.--Eh bien, parlez-en au cardinal, et dites-lui de me porter un
+projet de lettre à l'audience de demain. Je désire faire tout ce qui
+sera décemment possible. Dites-le à M. Rossi.
+
+«Bref, la lettre à été signée hier, et on a assuré qu'elle était partie.
+On l'a lue à M. d'Isoard; elle porte:
+
+«Que lors de ma nomination comme ministre, certains journaux avaient
+répandu beaucoup de bruits sur mon compte;
+
+«Que néanmoins j'avais été reçu à Rome avec tous les égards dus à un
+représentant du roi;
+
+«Qu'ensuite j'avais, dans toutes les circonstances, été accueilli par le
+saint-père avec toute la bienveillance _(amorevolezza)_ que j'avais
+su mériter par la manière dont j'avais rempli ma mission et traité les
+affaires;
+
+«Qu'ayant appris que j'allais être nommé ambassadeur, on n'avait pas pu
+ne pas faire connaître qu'il ne serait pas agréable d'avoir à Rome une
+ambassadrice protestante, à laquelle on ne pourrait pas témoigner tous
+les égards que l'usage avait consacrés;
+
+«Mais que néanmoins, si j'étais nommé, je recevrais du Saint-Père
+l'accueil que Sa Sainteté fera toujours au représentant d'un Roi pour
+lequel elle professe la plus vive affection, etc., etc.
+
+«La lettre porte donc uniquement sur la présence de l'ambassadrice. Elle
+est faite pour se faire dire:--Comme il n'y aura pas d'ambassadrice, il
+n'y a pas d'objection.
+
+«Vous le voyez, tout se réduit à une vétille. Ils le savent, et, comme
+ils me l'ont fait dire ce matin encore, ils ne doutent pas que la
+réponse ne soit ma nomination.»
+
+On ne pouvait déjouer plus galamment une plus timide manoeuvre. Si
+timide qu'on put se demander si ce n'était pas une complaisance vaine
+pour les adversaires de M. Rossi plutôt qu'une tentative sérieuse
+d'entraver sa nomination comme ambassadeur. Quoi qu'il en fût, ma
+réponse fut immédiate. J'écrivis le 17 mai à M. Rossi: «Votre nomination
+comme ambassadeur est signée. On va préparer vos lettres de créance.
+Vous les recevrez par le prochain paquebot. J'ai vu le nonce; il venait
+de recevoir la lettre que vous m'aviez annoncée, et il m'a déclaré qu'il
+n'avait plus d'objection ni d'observation à faire, plus rien à dire.»
+Le courrier du 27 mai porta en effet à M. Rossi ses lettres de créance:
+«Vous voilà définitivement établi, lui dis-je, dans la situation et
+au milieu des affaires que je vous désire depuis longtemps. Il y a là
+d'immenses services à rendre à ce pays-ci, à ce gouvernement-ci, et à
+la bonne politique de l'Europe. Vous les rendrez. Personne n'y est plus
+propre que vous. Quand notre session sera finie, nos élections faites,
+et moi en repos pour quelques semaines au Val-Richer, je vous écrirai
+de là avec détail ce que je pense de l'attitude et de la conduite qui
+conviennent à la France catholique moderne, en Europe et en Orient.»
+
+M. Rossi n'avait pas encore reçu cette lettre quand il m'écrivit le 1er
+juin 1846: «Le saint-siége est vacant; Rome est dans la stupeur; on ne
+s'attendait pas à une fin si prompte. Toute conjecture sur le conclave
+serait aujourd'hui prématurée. Il ne s'offre aucune candidature
+fortement indiquée, aucun de ces noms que tout le monde a sur les
+lèvres. Si vous demandez quels seront les cardinaux _papeggianti_,
+chacun vous en nommera sept ou huit, la plupart des hommes peu connus et
+absents de Rome. Chacun sait ce qu'il ne veut pas, non ce qu'il veut.»
+
+Ce n'était plus des jésuites, ni de la liberté d'enseignement qu'il
+s'agissait. En obtenant, sur ce point, tout ce qui nous importait, nous
+avions donné un exemple de l'influence qu'on pouvait exercer sur le
+Saint-Siége, même contre ses propres penchants, quand on lui
+inspirait la ferme confiance qu'on respectait et qu'on respecterait
+scrupuleusement, en toute occasion, ses droits et sa situation dans le
+monde. Nous étions à la veille de problèmes et de périls bien autrement
+graves. C'était le monde catholique tout entier, État et Église, qui
+allait tomber en fermentation et en question. Je pressentais l'immensité
+et les ténèbres de cet avenir. Quels qu'en fussent les événements, nous
+étions bien résolus à nous y conduire selon la politique libérale et
+anti-révolutionnaire dont nous avions fait partout notre drapeau, et
+je me félicitais d'avoir établi à Rome un ambassadeur capable de la
+soutenir habilement et dignement. J'étais loin de prévoir quel sort et
+quelle gloire l'y attendaient.
+
+FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+ I
+
+1º _Instructions données à l'amiral Dupetit-Thouars par M. l'amiral
+Duperré, ministre de la marine et des colonies._
+
+Paris, 15 octobre 1841.
+
+«Monsieur le contre-amiral,
+
+«Parmi les services importants que vous êtes appelé à rendre dans
+l'exercice du commandement que le Roi vous confie dans les mers du Sud,
+et pour lequel des instructions générales vous ont été remises sous la
+date du 17 septembre, il en est un spécial pour lequel Sa Majesté attend
+de vous sagesse, prudence et fermeté.
+
+«Notre commerce, et surtout nos pêcheurs de baleine, ont besoin d'un
+point de relâche et d'appui dans le grand Océan.
+
+«L'archipel des îles Marquises, dont la principale, Nouka-Hiva, est
+située par les 9° de latitude méridionale et 142° 30' de longitude
+occidentale (méridien de Paris), se trouve éloigné d'environ 1,100
+lieues des côtes du Pérou.
+
+«Ces îles, dont la position a d'ailleurs été déterminée par vous-même
+dans un voyage d'exploration, semblent être, d'après vos propres
+rapports, le point le plus convenable pour atteindre le but que se
+propose le gouvernement du Roi, de fonder un établissement offrant abri
+et protection à notre pavillon dans le grand Océan.
+
+«Les habitants de ces îles, parmi lesquels résident, depuis plusieurs
+années, des missionnaires français, n'opposeront sans doute aucun
+obstacle sérieux à notre établissement.
+
+«Une attitude, ferme au début, doit assurer notre souveraineté; des
+procédés humains et généreux envers les chefs et les populations
+achèveront de la consolider.
+
+«Vous jugerez, sur les lieux, des moyens d'établir cette souveraineté,
+soit qu'elle doive être acquise par des concessions et des présents, ou
+obtenue par la force.
+
+«Dans tous les cas, notre domination devra être confirmée par des
+traités avec les chefs, et constatée par un acte authentique dressé
+par triplicata. Deux expéditions en seront adressées au ministre de la
+marine qui en transmettra une au ministre des affaires étrangères, et
+la troisième sera réservée par le commandant de la station, jusqu'à son
+retour en France où il en fera remise au ministre de la marine.
+
+«Une somme de 6,000 fr. sera mise à votre disposition par M. le ministre
+des affaires étrangères, pour l'achat des présents.
+
+«Vous trouverez, dans le personnel et le matériel des bâtiments de
+guerre réunis sous vos ordres, monsieur le contre-amiral, les moyens
+d'assurer le succès de l'opération à la fois délicate et importante qui
+vous est confiée par le gouvernement de Sa Majesté.
+
+«La division stationnaire, aujourd'hui commandée par M. le capitaine
+de vaisseau Buglet, se compose d'une frégate, d'une corvette et de deux
+grands bricks de guerre.
+
+«Vous allez rejoindre cette division avec une frégate de second rang et
+deux corvettes, l'une de premier, l'autre de deuxième rang.
+
+«Le personnel de ces sept bâtiments sera d'environ 1,700 à 1,800 hommes.
+
+«Pour la formation des garnisons que vous aurez à établir sur les îles,
+soit simultanément, soit successivement, ainsi que vous le jugerez le
+plus convenable, vous embarquerez, sur les bâtiments de votre division,
+une compagnie d'équipage de ligne, deux compagnies d'infanterie de
+marine et un détachement d'artillerie.
+
+«L'effectif de ce corps expéditionnaire présentera donc environ 400
+hommes. Il sera pourvu d'un petit matériel d'artillerie en pièces de
+campagne, obusiers de montagne et fusils de rempart.
+
+«Vous disposerez, en outre, de toutes les ressources que vous offrira,
+en hommes, en artillerie et en munitions de guerre, votre division
+navale.
+
+«Les deux groupes réunis des îles seront sous le commandement supérieur
+de l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien de grade.
+
+«Un capitaine de corvette ou un lieutenant de vaisseau sera appelé au
+commandement de chacune des deux grandes îles.
+
+«Chacune des petites îles de chaque groupe, quand elles recevront
+garnison, sera commandée par l'officier ou le sous-officier, chef du
+poste.
+
+«Le premier soin de chaque officier commandant sera de prendre toutes
+les dispositions nécessaires pour se mettre à l'abri de toute attaque, à
+l'intérieur ou à l'extérieur.
+
+«A cet effet, il fera établir les ouvrages de défense qu'il jugera
+utiles.
+
+«Après la prise de possession au nom du Roi et l'établissement des
+garnisons, vous aurez à veiller à leur sûreté, et vous assurerez leur
+subsistance.
+
+«Vous pourvoirez à ce double objet par les bâtiments sous vos ordres,
+dont un ou deux devront stationner dans les îles, et par les ressources,
+en vivres, que vous trouverez à Valparaiso et sur d'autres points de la
+côte d'Amérique.
+
+«Les garnisons devront d'ailleurs chercher à se créer des ressources par
+les cultures dont les terres seront jugées susceptibles, en élevant des
+bestiaux, en multipliant les espèces volatiles et en se livrant à la
+pêche.
+
+«Vous donnerez à la culture et aux industries, particulièrement à
+celles qui s'appliqueront à créer des ressources alimentaires, tous les
+encouragements en votre pouvoir.
+
+«Vous pourvoirez, jusqu'à nouvel ordre, au payement des diverses
+dépenses auxquelles donneront lieu l'établissement, l'entretien de vos
+bâtiments et la subsistance de vos équipages ainsi que des troupes, par
+l'émission de traites, suivant le mode prescrit par ma dépêche du 22
+avril 1841, dont copie vous sera transmise.
+
+«Vous profiterez, monsieur le contre-amiral, de toutes les occasions
+pour me tenir au courant de vos opérations.
+
+«Une nouvelle voie de communication, ouverte entre Panama et la côte du
+Chili et du Pérou, vous offrira sans doute des moyens de correspondance
+plus prompts. Vous vous servirez alors du couvert de M. le consul
+général du Roi à Londres.
+
+«Mais je dois vous recommander de ne vous servir de cette voie anglaise
+qu'autant que vous le jugerez absolument sans inconvénient et non
+susceptible de nuire à la réserve et à la discrétion que vous
+devrez garder dans cette opération, comme dans toutes celles qui se
+rattacheront au commandement dont vous êtes chargé.
+
+«Enfin, l'intérêt du service du Roi exige de prévoir le cas où, par une
+cause quelconque, vous vous trouveriez dans l'impossibilité de continuer
+l'exercice de votre commandement.
+
+«Ce cas échéant, l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien
+de grade serait appelé de droit à vous remplacer. Il lui est bien
+recommandé, en prenant le commandement, de se conformer en tout point
+aux présentes instructions et aux directions que vous auriez prescrites,
+soit pour le commandement de la station, soit pour la conduite de toutes
+les affaires relatives à l'opération spéciale de la prise de possession
+et de la conservation des îles Marquises.
+
+«En vous appelant au commandement de ses forces navales dans les mers du
+Sud, et en vous chargeant de réaliser un projet dont le succès est à
+ses yeux d'un si grand intérêt pour notre pavillon, le Roi vous prouve,
+monsieur le contre-amiral, toute sa confiance en votre caractère comme
+en votre habileté.
+
+«Vous ne pouvez manquer de justifier cette confiance du Roi et
+d'acquérir de nouveaux titres à la bienveillance de Sa Majesté.
+
+«Recevez, monsieur le contre-amiral, avec l'expression des voeux qui
+vous suivront, l'assurance de ma considération très-distinguée.
+
+«Le ministre secrétaire d'État de la marine et des colonies,
+
+ «_Signé_: Amiral DUPERRÉ.»
+
+2º _Le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le ministre de la marine et
+des colonies_.
+
+Baie de Taiohae, frégate _la Reine-Blanche_,
+
+le 25 juin 1842.
+
+«Monsieur le ministre,
+
+«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que la prise de possession,
+au nom du Roi et de la France, des deux groupes qui forment l'archipel
+des îles Marquises, est aujourd'hui heureusement effectuée.
+
+«La reconnaissance de la souveraineté de S. M. Louis-Philippe Ier a été
+obtenue par les voies de conciliation et de persuasion, et, conformément
+à vos ordres, elle a été confirmée par des actes authentiques dressés
+en triple expédition; j'en adresse une ci-jointe à Votre Excellence.
+Je ferai parvenir la seconde qu'elle m'a demandée, par la frégate _la
+Thétis_.
+
+ «Je suis, etc.
+
+ «_Signé_: Amiral DU PETIT-THOUARS.»
+
+
+ II
+
+_Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la marine_.
+Rade de Taïti, frégate _la Reine-Blanche_,
+
+le 25 septembre 1842.
+
+Monsieur le ministre,
+
+«A mon arrivée en ce port, le 30 août dernier, j'ai été accablé d'une
+masse de réclamations faites par tous les Français établis ici, y
+compris même les missionnaires. Tous m'adressaient des plaintes, tant
+contre le gouvernement local que contre le consul de France qui, selon
+eux, a négligé de prendre leurs intérêts ou de les défendre avec assez
+d'instance auprès du gouvernement de S. M. la reine Pomaré. Le consul
+lui-même se plaignait aussi de plusieurs Français qui, étant sans
+cesse en contravention avec les lois du pays en vendant des liqueurs
+prohibées, étaient souvent saisis en fraude par la police, et
+prétendaient pourtant devoir être indemnisés des pertes qu'ils
+éprouvaient; car, seuls, disent-ils, et par un esprit de vengeance du
+gouvernement taïtien contre les nôtres, ils sont victimes des vexations
+que leur attire ce commerce, tandis que les Anglais et les Américains
+le font ouvertement sans jamais en éprouver de préjudice. D'autres
+Français, qui se sont volontairement rendus acquéreurs de terres encore
+en litige, prétendent que le consul devait employer son influence pour
+les leur faire adjuger, droit ou non, et ils auraient voulu qu'usant de
+la force dont je dispose, je l'employasse pour faire prononcer, en leur
+faveur, une spoliation manifeste.
+
+«Après avoir bien écouté toutes les plaintes et attendu jusqu'au 6
+septembre pour m'éclairer sur tous ces faits, j'ai reconnu que les
+plaintes, tant d'un côté que de l'autre, n'étaient pas tout à fait
+sans fondement, mais que d'un côté comme de l'autre, il y avait une
+exagération ridicule et des prétentions exorbitantes. J'ai également
+reconnu:
+
+«1º Qu'il n'était que trop vrai que le gouvernement local, oublieux du
+passé, ou plutôt toujours sous la même influence étrangère qu'il subit,
+n'était point exempt de blâme et se montrait souvent hostile dans sa
+conduite envers nos compatriotes;
+
+«2º Que MM. les missionnaires, précédemment à l'arrivée de _l'Aube_,
+avaient été expulsés très-brutalement d'une vallée qu'ils avaient
+acquise _bona fide_, et que, rentrés en possession de leurs biens à la
+demande de M. Dubouzet, ils réclament aujourd'hui des indemnités pour
+des vexations dont ils ont déjà obtenu le redressement;
+
+«3º Qu'un Français, M. Lucas, le même qui a perdu le navire
+_l'Oriental_, sous le phare de Valparaiso, acquéreur d'un bien dont il
+avait été injustement dépossédé comme les missionnaires, et dans lequel
+il est également rentré à la demande du commandant de _l'Aube,_ veut
+aussi, comme les missionnaires, être indemnisé du retard qu'il a éprouvé
+dans son établissement, prétendant qu'aujourd'hui ses cafés auraient 18
+pouces de haut;
+
+«4º Qu'un autre Français, M. Desentis, venu de la Nouvelle-Zélande à
+Taïti, ayant acheté d'un Anglais une propriété dont celui-ci n'était
+point en jouissance, prétendait que le consul devait le faire mettre
+en possession, afin de donner cours à son contrat. Le fait de ce marché
+m'ayant paru cacher une horrible connivence pour spolier un indigène au
+moyen d'un abus de pouvoir, j'ai repoussé de si honteuses prétentions;
+
+«5º Que la conduite de la police envers les Français était toujours plus
+brutale qu'envers les autres étrangers, et qu'elle avait profité d'une
+querelle élevée à l'occasion d'un combat de chiens, pour assommer
+quelques Français qui en étaient témoins, entre autres le capitaine d'un
+bâtiment baleinier en relâche dans le port, et que M. Dubouzet, ayant
+également obtenu justice de la reine Pomaré pour ce fait, elle avait
+prononcé l'exil du plus coupable de ses agents; mais qu'aussitôt que
+_l'Aube_, qui venait d'apporter des présents du Roi à la reine Pomaré,
+avait été sous voiles, cette sentence de la Reine avait été mise en
+oubli, et que le coupable, restant impuni malgré une promesse formelle,
+était encore libre à Taïti, lors de notre arrivée.
+
+«Tous ces dénis de justice et ce manque continuel à toutes les
+bienséances envers le Roi et son gouvernement sont, à n'en pas douter,
+l'effet de la triste influence à laquelle la reine obéit; mais ces
+faits ne m'en ont pas moins paru d'une nature tellement grave et
+compromettante pour notre dignité nationale, et si dangereux pour nos
+compatriotes si je n'en demandais pas le redressement, que je me suis
+décidé, étant chargé de soutenir dans ces mers l'honneur de notre
+pavillon et de le faire respecter, à envoyer à la reine Pomaré la
+déclaration dont je joins ici une copie conforme, ainsi que de celles:
+
+«1º De la proposition à laquelle cette déclaration a donné lieu de la
+part de la reine et des chefs principaux qui forment le gouvernement de
+Taïti;
+
+«2º De l'acceptation que j'ai faite au nom du Roi et, sauf sa
+ratification, du protectorat des États de la reine Pomaré et de la
+souveraineté extérieure de ces États, qui m'ont été offerts;
+
+«3º De ma lettre au régent pour qu'il fasse arborer le pavillon du
+protectorat et qu'il notifie aux consuls étrangers la détermination que
+venaient de prendre la reine Pomaré et les principaux chefs de Taïti;
+
+«4º De la proclamation que j'ai publiée pour calmer les inquiétudes des
+indigènes, pour arrêter les déclamations des missionnaires biblistes, et
+donner un commencement d'exécution au protectorat, afin de l'établir;
+
+«5º Enfin, les copies conformes de toutes les lettres qui ont rapport
+à ces transactions et que j'ai dû écrire, a cette occasion, tant au
+gouvernement de la reine Pomaré, aux consuls des États-Unis d'Amérique
+et de la Grande-Bretagne, qu'au gouvernement provisoire que j'ai établi.
+
+«Votre Excellence verra, par ces diverses correspondances, que les
+consuls étrangers ont grandement approuvé les mesures que j'ai prises,
+et applaudi à l'établissement de l'ordre à Taïti. Votre Excellence
+reconnaîtra encore que, par la conduite pleine de circonspection que
+j'ai tenue dans cette mission, je me suis concilié l'assentiment des
+indigènes, celui des populations étrangères établies à Taïti et même
+celui des missionnaires anglicans.
+
+«J'ai amené les choses au point que, s'il convient au Roi et à son
+gouvernement d'accepter cette très-belle et très-fertile possession,
+d'une défense si facile et d'un intérêt si grand dans un avenir peu
+éloigné, située au vent de toutes les colonies anglaises et à portée
+de recevoir et de donner des nouvelles à la métropole en moins de trois
+mois, au moyen d'une correspondance par la vapeur et par Panama, si,
+dis-je, la France ne veut pas laisser échapper l'occasion, unique
+peut-être, de faire une si belle proie, il suffira presque de dire:
+oui. Alors, si le gouvernement m'envoie les objets d'armement que j'ai
+demandés pour les Marquises, je trouverai dans ce secours le moyen de
+fortifier Taïti, même contre une division, fut-elle nombreuse; car la
+nature, en enveloppant ces îles de ceintures de coraux qui les rendent
+inaccessibles sans de bons pilotes, a fait presque tout ce qui était
+nécessaire pour leur défense.
+
+«Le gouvernement, cependant, pensera peut-être que je suis allé un peu
+loin dans cette affaire, mais voici quels ont été les motifs qui m'ont
+déterminé.
+
+«Dans la position où se trouvaient les relations de la France avec
+Taïti, il était impossible de partir sans faire des représentations
+ou même des menaces, tout en annonçant que j'en référerais à mon
+gouvernement: mais dans l'état où étaient les esprits et les choses,
+l'une ou l'autre de ces mesures eût été sans aucun effet, et on se
+serait, comme par le passé, moqué de nous; d'ailleurs cela n'obviait à
+rien dans l'attente où l'on était de voir arriver à Taïti une corvette
+anglaise qui en était partie brusquement pour la Nouvelle-Hollande, où
+les Anglais ont maintenant une station, en apprenant que nous avions
+pris possession des îles Marquises, et avait annoncé devoir revenir
+pour prendre Taïti; il fallait donc, et il y avait urgence, recourir à
+d'autres moyens plus efficaces pour conjurer ce danger.
+
+«Peut-être encore pensera-t-on que j'aurais dû, sans refuser le
+protectorat qui nous était offert, en ajourner l'acceptation jusqu'à la
+réponse du Roi ou m'en tenir à la demande d'une garantie matérielle pour
+assurer l'avenir de nos relations. La solution de cette affaire eût été
+ainsi plus modérée, il est vrai; mais ni l'une ni l'autre de ces mesures
+n'apportait d'obstacle à la prise de possession de Taïti, que les
+Anglais auraient pu effectuer pendant qu'on en eût référé au Roi et à
+son gouvernement, et il me paraissait surtout essentiel d'empêcher ce
+résultat probable, pour laisser à Sa Majesté son libre arbitre sur la
+question du protectorat, et éviter le désagrément auquel on se serait
+trouvé exposé si le Roi acceptant, par exemple, sa réponse ne fût
+arrivée que lorsqu'il n'aurait plus été temps; d'un autre côté, toute
+minime qu'était la garantie matérielle que je demandais par ma note,
+il était à craindre que la reine ne pût réunir cette somme; et, ne
+l'obtenant pas, je me serais trouvé dans la nécessité de prendre le fort
+de Moutou-Outa comme garantie d'une meilleure exécution des traités; et
+alors aussi ma position serait devenue très-difficile dans le dénûment
+où nous étions de toutes choses, après l'établissement que nous venons
+de faire aux Marquises.
+
+«L'occupation de Moutou-Outa, comme je l'ai dit, n'obviait à rien
+non plus; elle laissait toujours aux Anglais le temps d'arriver et la
+facilité de s'emparer de Taïti en se le faisant donner, ce qui eût été
+bien fâcheux, à cause du voisinage de nos établissements, et ce qu'il
+était très-important pour moi d'éviter, je le répète, pour assurer au
+Roi et à son gouvernement la faculté de se prononcer sur cette grande
+question qui, par la position où elle est amenée, peut être regardée
+comme résolue, s'il lui convient, et à la France, de posséder l'archipel
+de la Société; car, on ne peut disconvenir que le gouvernement de la
+Grande-Bretagne aurait bien mauvaise grâce de vouloir élever un conflit
+à l'occasion de ce protectorat, au moment même où, d'un trait de
+plume, il s'empare d'États aussi importants que le sont ceux de la
+Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Guinée, dont on m'a annoncé qu'il
+vient tout récemment de prendre possession.
+
+«L'adjonction de notre pavillon à celui de la reine Pomaré était aussi
+une garantie indispensable pour nous assurer que rien ne sera entrepris
+contre Taïti avant que le Roi ait pu se prononcer. Toute autre mesure,
+sans celle-là, eût été illusoire et n'eût pas arrêté un amiral anglais
+qui, sans cet obstacle, n'aurait point hésité à s'en emparer et à
+nous dire après, comme à la presqu'île de Banks: _Nous y étions les
+premiers_.
+
+«Je sais que j'ai encouru le risque d'être désapprouvé, s'il ne convient
+point au Roi d'accepter ce protectorat, ou plus exactement ce riche et
+important archipel; mais ma conscience me dit que mon devoir était
+de m'y exposer; je me suis seul compromis, mais je l'ai fait pour un
+intérêt national très-réel et dans celui de la couronne de Sa Majesté;
+cela en valait bien la peine.
+
+«Si le Roi et son gouvernement acceptent le protectorat, tout
+sera terminé; car, à la rigueur, le gouvernement provisoire actuel
+permettrait d'attendre qu'une institution simple et analogue, qui serait
+à la fois suffisante et peu dispendieuse pour le Trésor, pût être créée
+pour l'exercer.
+
+«Avec des procédés généreux envers la reine et les cinq ou six chefs
+principaux, nous nous les attacherons invariablement. Jusqu'à ce jour,
+les étrangers ne leur ont fait que du mal, et la reine comme les chefs
+sont devenus pauvres par les besoins nouveaux que la civilisation leur a
+donnés. Le peuple est bon et facile à conduire; il est toujours attaché
+à ses chefs, et en faisant du bien à ceux-ci, on est sûr de le gagner.
+
+«Le protectorat et la souveraineté extérieure des îles de l'archipel
+de la Société équivaut, sous le rapport politique et commercial, à une
+prise de possession définitive et nous assure les mêmes avantages; il
+nous délivre de voisins incommodes et ne blesse pas, au même degré,
+l'orgueil et l'intérêt des tiers. Quant aux Américains, ils préfèrent
+nous voir l'exercer plutôt que les Anglais, et il était devenu de toute
+impossibilité que ce pays continuât à s'administrer par lui-même; le
+désordre était déjà venu à son comble; il ne lui restait qu'à opter
+entre les Anglais et nous.
+
+«Si le Roi juge ne pas devoir accepter ce protectorat, il me
+désapprouvera nécessairement. Dans ce cas, je demande à être rappelé,
+car l'influence que j'ai acquise dans ces mers serait ainsi détruite et
+m'ôterait la possibilité d'y conduire les affaires avantageusement pour
+la France; mais, si au contraire, je suis assez heureux pour que le Roi
+approuve ma conduite, je prie Sa Majesté d'avoir aussi la bonté de me
+témoigner publiquement sa satisfaction, ne serait-ce qu'en me donnant
+l'autorisation d'ajouter à mon titre de commandement, celui d'inspecteur
+ou de gouverneur général des possessions françaises dans la Polynésie
+orientale, jusqu'à ce que le gouvernement ait régularisé le service de
+ces nouveaux établissements; ce sera d'ailleurs un appui moral qui me
+donnera le moyen d'accélérer notre colonisation, en aplanissant bien des
+difficultés.
+
+«Je suis, etc.
+
+«_Signé_: DUPETIT-THOUARS.»
+
+
+2º _Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et des
+colonies, à M. le capitaine Bruat, nommé gouverneur des îles Marquises._
+
+Paris, 28 avril 1843.
+
+Monsieur le gouverneur, vous connaissez les motifs qui ont inspiré
+le gouvernement du Roi lorsqu'il a fait prendre possession des îles
+Marquises. Procurer, dès à présent, à nos bâtiments de guerre ainsi qu'à
+nos navires de commerce, et principalement à nos baleiniers, un lieu de
+relâche et de ravitaillement dans l'Océanie; assurer pour l'avenir à
+la France une des meilleurs positions militaires et maritimes que
+présentent ces archipels, telles étaient les considérations dominantes
+qui avaient motivé l'occupation effectuée, d'après les ordres de mon
+prédécesseur, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars.
+
+Vous savez par quel concours de circonstances les îles de la Société
+ont été placées sous le protectorat de la France, immédiatement après le
+débarquement de notre expédition aux Marquises. Le gouvernement du Roi a
+résolu d'accepter ce protectorat, à l'exécution duquel vous serez
+chargé de présider, en réunissant à votre titre de gouverneur des îles
+Marquises, celui de commissaire du Roi près de la reine de Taïti.
+
+Cette détermination n'est pas de nature à faire sensiblement modifier
+les bases de l'organisation qui avait d'abord été adoptée pour notre
+nouvelle possession. Les îles Marquises restent destinées à devenir le
+chef-lieu de votre gouvernement et de nos établissements militaires.
+Vous serez maître toutefois d'établir à Taïti votre résidence habituelle
+si les circonstances, les besoins du service et les intérêts politiques
+et commerciaux qui forment l'ensemble de votre mission vous paraissent
+exiger que vous preniez ce parti. Vous disposerez de la même manière
+et dans le même but, pour les porter de préférence sur l'un ou l'autre
+point, des forces actives et des ressources matérielles qui seront
+réunies sous votre direction.
+
+En vous investissant de cette double autorité, Sa Majesté vous accorde
+une haute et honorable marque de confiance. Vos services passés me
+donnent l'assurance que vous saurez la justifier, et je compte que vous
+serez secondé, avec tout le dévouement et l'intelligence désirables,
+par les officiers, par les fonctionnaires civils, par les troupes et
+les marins placés sous vos ordres. Chacun comprendra, comme vous,
+qu'il s'agit de contribuer à l'accomplissement d'une grande et belle
+entreprise sur les suites de laquelle le gouvernement, les chambres et
+le pays vont avoir les yeux incessamment fixés.
+
+A Taïti, comme aux îles Marquises, vous exercerez l'autorité seul et
+sans partage. Comme commandant de la subdivision navale de l'Océanie,
+vous serez placé sous les ordres de M. le contre-amiral commandant
+la station de l'océan Pacifique. Je vous adresserai, à ce sujet, des
+instructions spéciales sous le timbre de la première direction.
+
+Votre mission comporte, par sa nature même, une grande latitude
+d'action, une large liberté d'initiative. Vous marcherez cependant
+d'autant plus sûrement dans les voies qu'il faudra suivre quand vous
+connaîtrez les intentions du gouvernement sur les principaux résultats
+qu'il se propose. Je diviserai les instructions que j'ai à vous
+donner, à cet effet, en deux parties, l'une relative à nos possessions
+proprement dites, l'autre concernant les îles à l'égard desquelles nous
+ne devons exercer qu'un pouvoir de protection.
+
+
+ILES MARQUISES.
+
+Occupation générale des îles Marquises.
+
+Le gouvernement ratifie les divers actes par lesquels les chefs des
+principales îles de cet archipel ont fait cession de leurs droits
+de souveraineté, et les ont soumises à l'autorité française. Cette
+ratification, suivant l'usage général suivi pour les traités passés avec
+les chefs de peuplades, n'a pas besoin d'être exprimée par l'apposition
+de la signature du Roi sur les actes originaux. Elle résultera de
+la notification que je vous charge d'en faire aux signataires et de
+l'exécution subséquente des clauses de ces conventions.
+
+Depuis la prise de possession effectuée par M. le contre-amiral
+Dupetit-Thouars, un rapport du commandant particulier de Nouka-Hiva
+m'a fait connaître que des hostilités avaient éclaté à l'île Taouata
+(Whitaho) entre la garnison et les indigènes. J'ignore comment ces
+hostilités se seront terminées. Je ne puis douter toutefois que, même en
+l'absence de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, on n'ait promptement
+réussi à réprimer les agressions des naturels et à ramener la paix entre
+eux et notre poste. Quoi qu'il en soit, vous aurez, dès votre arrivée
+aux îles Marquises, pour lesquelles vous ferez route en premier lieu, à
+assurer ou à rétablir notre domination à Taouata, comme sur les autres
+points de l'archipel où elle pourrait avoir été troublée, méconnue ou
+interrompue.
+
+Après les îles Nouka-Hiva et Taouata, les seules qui aient été d'abord
+occupées, la plus importante est celle d'Ohivava, et il est même
+possible qu'après une exploration plus complète que celle à laquelle
+elle a été soumise, on reconnaisse que cette dernière île offre plus
+d'avantages que la seconde. Dans tous les cas, Ohivava doit être
+effectivement occupée par un détachement, en attendant que vous fassiez
+étudier cette localité à l'effet de juger quelle espèce d'établissement
+elle est susceptible de recevoir.
+
+Si vous pouvez, en outre, sans trop disséminer vos forces, placer un
+poste sur l'île d'Houa-Poeu (Rao-Poua), vous le ferez avec d'autant
+plus d'utilité que cette île paraît être une de celles dans lesquelles
+l'influence des missionnaires semble avoir jusqu'à ce jour obtenu le
+plus de succès. Au surplus, toutes les îles habitées par les naturels,
+sur lesquelles vous ne mettrez pas de garnison, devront cependant avoir
+un pavillon aux couleurs de la France, et ce pavillon sera confié à la
+garde des indigènes qui sauront que vous serez toujours prêt à punir les
+tribus qui ne le respecteraient pas.
+
+Ports à ouvrir, dans les Iles Marquises, aux bâtiments de guerre et aux
+navires de commerce.
+
+Une des premières mesures que vous aurez à prendre en arrivant sera
+de faire connaître, par un arrêté, les ports des Marquises qui seront
+ouverts aux bâtiments de guerre des autres nations, et aux navires de
+commerce français et étrangers; ports à l'exception desquels l'accès des
+côtes devra être défendu et interdit au besoin par la force. Ces ports
+seront placés sous un régime de franchise absolue, sans distinction
+de pavillon; l'entrée et la sortie de toutes les marchandises y seront
+libres et exemptes de tous droits. Vous vous réserverez, toutefois, de
+prendre, au besoin, des dispositions exceptionnelles pour assurer de
+préférence à nos nationaux l'usage des aiguades, celui des mouillages
+et les achats de provisions. Des priviléges et des redevances existent
+à cet égard au profit des chefs indigènes. Il ne pourrait être question,
+sans manquer aux conventions faites avec eux, de supprimer purement et
+simplement les règles établies à cet égard. Mais comme il importe que
+l'autorité française demeure entièrement libre de faire, sur ce point,
+tous les règlements, il conviendra de racheter des intéressés les
+redevances en question, ce qui pourra être obtenu, sans doute, au moyen
+d'arrangements peu dispendieux. Vous aurez, en outre, à prohiber le
+débarquement des armes et munitions de guerre, en prononçant à l'égard
+des contrevenants, en vertu des pouvoirs qui vous seront attribués, les
+pénalités qui seront nécessaires pour prévenir tout trafic de ce genre,
+qui ne peut tendre qu'à fournir aux populations indigènes des moyens de
+se détruire entre elles, et de se mettre en lutte contre la domination
+française. Le commerce des spiritueux devra être aussi l'objet de
+mesures exceptionnelles, propres à empêcher parmi les indigènes l'abus
+des liqueurs fortes, source de désordre et de dégradation, et cause
+active de mortalité.
+
+Je ne vous désigne pas les points des îles Marquises qui pourront être
+choisis comme ports de guerre ou de commerce. Une étude attentive des
+localités pourra seule permettre de faire utilement cette désignation.
+Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, des notions importantes
+auront sans doute été recueillies depuis l'occupation jusqu'à l'époque
+de votre installation. Je me borne à vous faire remarquer que, dans
+les premiers temps surtout, il conviendrait de concentrer les lieux de
+mouillage, de relâche et d'échanges sur un très-petit nombre de points.
+La surveillance à exercer sera partout confiée à l'autorité militaire.
+Les opérations des navires n'entraîneront pas, pour l'administration,
+d'écritures compliquées. Vous aurez seulement à faire tenir, et
+à m'envoyer tous les trois mois, des relevés sommaires qui feront
+connaître les noms et le tonnage des navires, la force de leurs
+équipages, leurs ports d'armement, la nature ainsi que l'importance
+présumées de leurs chargement et de leurs opérations, et enfin, autant
+que possible, la nature et la valeur des marchandises, vivres, etc.;
+débarqués et embarqués par eux aux Marquises.
+
+Rapports à établir avec divers pays.
+
+Parmi les pays que la navigation a déjà mis ou peut mettre en
+communication directe avec les îles Marquises, les uns sont, dès à
+présent, des centres importants d'activité commerciale, les autres
+commencent seulement à attirer l'attention sous ce rapport; d'autres
+enfin sont restés étrangers à tout mouvement d'échange, et en quelque
+sorte à tout germe de civilisation.
+
+Les premiers sont: à l'est des Marquises, les divers États de l'Amérique
+occidentale, principalement le Chili, le Pérou et le Mexique; au
+sud-ouest, les établissements anglais de Sidney et de Van-Diemen;
+au nord-ouest, les archipels de la Sonde et des Philippines, et le
+continent asiatique. Vous ne manquerez aucune occasion de vous mettre
+en relation, soit avec les autorités de ces pays, soit avec les agents
+consulaires que nous y entretenons, soit enfin avec les représentants
+des puissances européennes. Vous leur ferez connaître tout d'abord la
+franchise des ports français dans l'Océanie, et vous leur signalerez
+successivement les avantages qui vous paraîtront pouvoir déterminer le
+commerce à y diriger des expéditions.
+
+Quant aux autres localités, vous étudierez les nouvelles combinaisons
+que vous semblera pouvoir faire naître, dans les opérations du commerce,
+un fait aussi considérable que la formation d'un grand établissement
+dans des mers où jusqu'à ce jour, depuis la Nouvelle-Hollande jusqu'à
+la côte nord-ouest d'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la Chine, il n'a
+existé aucun centre de protection et d'influence européennes. Vous vous
+appliquerez à rechercher quelles relations pourraient se former, dans
+les îles Marquises et de Taïti; aux îles Sandwich où l'influence du
+gouvernement des États-Unis tend à s'établir d'une manière presque
+exclusive; à la Nouvelle-Zélande, où nous n'avons pu fonder qu'un
+établissement tardif et précaire, et où il ne sera peut-être
+pas possible de prévenir la prééminence prochaine et générale de
+l'occupation anglaise. Enfin sur des points plus rapprochés et notamment
+dans les archipels situés à l'ouest de celui de la Société, vous ferez
+apparaître, le plus souvent qu'il vous sera possible, le pavillon
+français, en vous concertant à cet effet avec M. le commandant de la
+station de l'océan Pacifique: ce dernier objet se rattache d'ailleurs
+plus particulièrement au protectorat de Taïti, et je vais avoir
+l'occasion d'y revenir tout à l'heure.
+
+Admission des consuls étrangers aux îles Marquises.
+
+Je ne vois que de l'avantage à permettre aux gouvernements étrangers
+d'acréditer près de vous, aux îles Marquises, des agents consulaires qui
+seront chargés de surveiller et de servir les intérêts commerciaux de
+leurs sujets respectifs. Mais vous devez tenir strictement la main à
+ce que, sous aucun prétexte, ils ne s'immiscent dans les affaires
+intérieures de la colonie. Jusqu'à nouvel ordre, ce sera par vous que
+l'_exequatur_ devra être donné ou retiré à ces agents.
+
+Immigrations aux îles Marquises.
+
+Par un avis inséré au _Moniteur_ du 23 février, j'ai fait connaître que
+mon département ne se proposait pas, quant à présent, de favoriser le
+passage d'émigrants de France aux Marquises. Toutes dispositions en ce
+sens seraient au moins prématurées, et le gouvernement attendra, pour
+prendre un parti à ce sujet, que vos rapports aient fait suffisamment
+connaître l'intérêt qu'il pourrait y avoir à attirer spécialement dans
+ces îles une population européenne autre que celle qui sera attachée
+aux divers services publics, ainsi que les moyens d'existence que des
+immigrants français pourraient se procurer sur les lieux. Il n'est pas
+probable qu'il vous en arrive par la voie du commerce. Le cas échéant,
+vous ne perdrez pas de vue que vous avez dans vos pouvoirs le droit de
+refuser le débarquement, ou de le subordonner à toutes les garanties
+nécessaires pour le bon ordre et pour la sûreté de nos possessions. La
+même observation s'applique aux immigrations qui pourraient avoir lieu,
+soit de la côte ouest d'Amérique, soit de tout autre point du globe.
+L'intérêt de l'établissement sera la seule règle à consulter à l'égard
+de l'admission ou du renvoi des individus qui se présenteront pour y
+fixer leur résidence.
+
+L'achat des terres par les étrangers a été provisoirement défendu aux
+îles Marquises par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars. Vous aurez à
+examiner s'il ne convient pas de maintenir provisoirement cette défense.
+
+Il pourra être utile que vous preniez l'initiative d'une introduction de
+cultivateurs de la Chine ou de l'archipel d'Asie. J'aurai à vous écrire
+spécialement à ce sujet; et, à cette occasion, je vous entretiendrai
+plus particulièrement des questions qui se rattachent à l'emploi, dans
+les îles de l'Océanie, de travailleurs étrangers appartenant à des races
+propres à supporter la fatigue sous le climat des tropiques.
+
+Politique à suivre à l'égard des naturels.
+
+J'aurai des instructions spéciales à vous donner au sujet de l'exercice
+du culte et de l'administration de la justice aux îles Marquises. Je
+me borne à vous dire ici que les dispositions que j'ai prises sous ce
+double rapport ont été combinées dans la vue de faire concourir l'action
+religieuse et l'action judiciaire à la moralisation et à la civilisation
+des indigènes, ainsi qu'à la consolidation de notre influence parmi ces
+populations. Toute votre conduite, ainsi que celle des fonctionnaires et
+des autorités militaires, devra tendre à leur faire aimer la domination
+française, à leur en faire apprécier le caractère tutélaire et
+pacifique. A une administration toujours juste et paternelle, vous
+joindrez une intervention à la fois active et prudente dans les guerres
+et les dissensions qui agitent les tribus; une protection vigilante
+contre tout abus, contre toute injustice de la part des Européens, et
+de grands égards pour toutes les coutumes civiles et religieuses de ces
+peuples, afin que l'empire de la persuasion, l'exemple et le contact
+de notre civilisation accomplissent seuls la révolution morale et
+intellectuelle à laquelle on peut espérer de les conduire.
+
+
+ILES DE LA SOCIÉTÉ.
+
+Protectorat.
+
+L'acte par lequel les îles de la Société ont été placées sous le
+protectorat de la France a stipulé:
+
+«1º Le maintien de la souveraineté de la reine et de l'autorité des
+principaux chefs: toutes les lois et tous les règlements doivent
+continuer à émaner de la reine et être signés par elle;
+
+«2º Le droit de propriété des indigènes sur les terres, et celui de
+faire juger exclusivement par les tribunaux du pays les contestations
+relatives à ce droit de possession;
+
+«3º La liberté générale des cultes, et l'indépendance des ministres de
+toutes les religions.
+
+«A ces conditions, la reine et les chefs ont demandé la protection du
+gouvernement français et lui ont abandonné la direction de toutes les
+affaires avec les gouvernements étrangers, les règlements de port, etc.,
+etc., en le chargeant, en outre, de prendre telle autre mesure qu'il
+pourrait juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la
+paix.»
+
+Le gouvernement du Roi, en accordant la protection qui lui est demandée,
+accepte ces stipulations comme base de son intervention. C'est ce que
+vous aurez à faire connaître à la reine et aux chefs en leur déclarant
+que Sa Majesté compte sur leur fidélité à leurs engagements, comme ils
+peuvent désormais se confier au loyal et tutélaire appui de la France.
+
+Le droit international offre plusieurs exemples d'une situation analogue
+à celle où les îles de la Société se trouvent maintenant placées à
+l'égard de la France. Le lien qui nous les rattache peut être comparé
+particulièrement à celui par lequel les îles Ioniennes ont été mises
+dans la dépendance du gouvernement de la Grande-Bretagne. D'après leur
+charte constitutionnelle du 26 août 1817, le pouvoir exécutif réside
+dans un lord haut-commissaire, nommé par le gouvernement anglais, lequel
+exerce ce pouvoir avec le concours d'un sénat électif dont les
+membres doivent être agréés par lui. Ce sénat fait les règlements
+administratifs, et nomme, sauf l'approbation du lord haut-commissaire,
+à tous les emplois administratifs et judiciaires. Les lois votées par
+l'assemblée élective sur la proposition du sénat sont soumises à la
+sanction du lord haut-commissaire.
+
+Si l'on compare à cette organisation celle que M. le contre-amiral
+Dupetit-Thouars a provisoirement adoptée, afin de mettre sans retard le
+protectorat en vigueur, on voit que cet officier général s'est attaché à
+procéder d'après des principes analogues, autant que le lui permettaient
+les circonstances locales, l'état politique des populations qui
+invoquaient notre appui et l'urgence de la situation. Il faut donc
+considérer seulement, comme une première ébauche, les institutions qu'il
+a établies; des modifications devront probablement y être introduites.
+Vous y réfléchirez attentivement, et vous ne ferez rien d'ailleurs
+que de concert avec la reine Pomaré, et d'après les principes que j'ai
+rappelés plus haut.
+
+Conseil de gouvernement.
+
+Quelle que soit, au surplus, la combinaison à laquelle vous vous
+arrêtiez, il y a, dans l'organisation du conseil de gouvernement, une
+première réforme à introduire. M. le commandant de la station en a
+conféré alternativement la présidence au commissaire civil qu'il a
+institué près le gouvernement de la reine, et au gouverneur militaire,
+suivant la nature des questions dont le conseil doit s'occuper.
+Les motifs qu'il a pu avoir pour effectuer ce partage d'autorité ne
+sauraient être de nature à le faire maintenir. Il n'y aura près de
+la reine Pomaré d'autre représentant du gouvernement français que
+vous-même. C'est comme commissaire du Roi que vous agirez. Il convient,
+sans contredit, qu'un fonctionnaire civil, à poste fixe, fasse partie
+du conseil; mais il ne doit y siéger, comme les autres, qu'à titre
+consultatif. En votre absence, la présidence du conseil de gouvernement
+et l'exercice de l'autorité appartiennent exclusivement à l'officier
+que vous aurez délégué à cet effet, et près duquel le conseil ne doit
+également exercer qu'une action consultative.
+
+Les fonctions civiles dont je viens de parler devront rester confiées
+à M. Moërenhout. Cet ancien consul a été, de la part de beaucoup de
+résidents et de nos missionnaires eux-mêmes, l'objet de plaintes et
+d'accusations qui étaient de nature à altérer beaucoup la confiance du
+gouvernement dans l'utilité de ses services. Mais, en définitive, M.
+le contre-amiral Dupetit-Thouars n'a pas pensé que les principaux torts
+fussent de son côté. J'approuve donc le parti qu'il a pris de substituer
+à son titre de consul, devenu incompatible avec notre protectorat, celui
+d'_agent du gouvernement français_, dans lequel vous lui annoncerez
+qu'il est confirmé. Cet emploi réunira dans ses attributions les
+affaires politiques et commerciales, dont la direction supérieure
+appartiendra au commissaire du Roi, et en son absence à l'officier
+qui le remplacera et qui présidera le conseil. M. Moërenhout aura donc
+toujours, dans l'exercice de ses fonctions, à prendre ou vos ordres
+ou ceux de votre délégué militaire; mais, dans le second cas, s'il y a
+dissidence entre M. Foucher d'Aubigny et M. Moërenhout, celui-ci, tout
+en se conformant provisoirement aux ordres qu'il recevra, aura droit
+de correspondre directement avec vous et d'en appeler à votre décision
+supérieure.
+
+M. Moërenhout, devenu fonctionnaire public, doit nécessairement cesser
+toutes opérations commerciales et liquider immédiatement ses affaires
+pour se vouer à ses nouveaux devoirs avec un désintéressement égal
+à l'intelligence et à l'utile expérience dont il a fait preuve. J'ai
+décidé qu'un traitement de 8,160 francs lui serait alloué, par analogie
+avec ce qui est réglé pour M. le sous-commissaire chef du service
+administratif aux îles Marquises.
+
+Sous le rapport militaire, le protectorat des îles Ioniennes donne au
+gouvernement de la Grande-Bretagne le droit d'y tenir garnison et d'y
+former des établissements de défense. Ce gouvernement a, de plus, le
+commandement supérieur de toutes les forces indigènes. Loin de s'opposer
+à ce que les îles de la Société soient placées, sous ce rapport, dans
+des conditions analogues, les termes de l'acte de protectorat et l'objet
+de cet acte nous en font en quelque sorte une obligation, puisque,
+indépendamment de la protection contre l'ennemi extérieur, il nous
+charge de prendre les mesures nécessaires pour la conservation de la
+bonne harmonie et de la paix. Je vous ai déjà dit que vous auriez la
+faculté de disposer, dans l'intérêt de votre mission spéciale à Taïti,
+de telle partie de vos forces que vous jugeriez utile d'en détacher dans
+ce but. Il sera, en effet, indispensable que vous fassiez établir,
+sur le point que vous reconnaîtrez le plus convenable pour cette
+destination, une batterie fortifiée, et que vous en donniez la garde à
+un détachement qui servira en même temps pour la police intérieure, en
+attendant que vous soyez amené à adopter, dans ce dernier objet, une
+organisation particulière appropriée aux localités.
+
+La police des ports et des rades est une attribution qui dérive
+nécessairement du protectorat. Il n'est pas nécessaire d'examiner si
+elle pourrait aller jusqu'à nous permettre d'exclure tels pavillons
+ou telles marchandises, ou d'établir des tarifs différentiels ou
+prohibitifs au profit de notre commerce. L'intention du gouvernement
+du Roi n'est pas d'user, dans un but étroit de nationalité, des
+prérogatives et de l'ascendant que lui donnera sa suprématie à l'égard
+de cet archipel. Il faut, au contraire, chercher, tout en régularisant
+les opérations commerciales et en les concentrant, autant que possible,
+sous notre surveillance, à leur procurer, sans distinction d'origine,
+toutes les franchises favorables au développement de la navigation. On
+peut considérer, sous ce rapport, comme des obstacles fâcheux, les taxes
+et redevances établies en ce moment à Taïti au profit de la reine.
+C'est ce que vous aurez à lui représenter en vous attachant à lui faire
+comprendre tous les avantages qu'il y aurait, pour la prospérité de ces
+îles, à attirer, par toutes les facilités possibles, un grand nombre de
+navires à Papeïti. J'espère que vous parviendrez à vous concerter avec
+elle pour effectuer la suppression des droits en question.
+
+Le port de Papeïti paraît être le seul que fréquentent les navires: il
+est à désirer, au moins pour les premiers temps, que tous les autres
+soient fermés à la navigation. Tout ce que j'ai dit à ce sujet, en ce
+qui concerne les îles Marquises, se trouve donc naturellement applicable
+aux îles de la Société. L'inclination des naturels pour la navigation
+n'est pas douteuse. Un de vos soins les plus constants devra être de
+développer et d'encourager ce penchant qui peut concourir puissamment
+à la civilisation de ce peuple, et créer d'utiles éléments de commerce.
+Vous ferez acheter deux petits bâtiments qui feront partie de la marine
+locale, exclusivement placée sous vos ordres, et vous composerez en
+partie leurs équipages d'indigènes que vous ferez passer, après le temps
+d'apprentissage nécessaire, sur les bâtiments de commerce, et notamment
+sur ceux qui établiront avec les archipels une navigation de cabotage.
+
+Les rapports politiques du commissaire et du conseil de gouvernement
+avec les consuls et les résidents étrangers me paraissent avoir été,
+quant à présent, convenablement déterminés par les actes de M. le
+contre-amiral Dupetit-Thouars. Je n'ai pas besoin d'y joindre la
+recommandation d'agir toujours, dans vos relations et dans vos décisions
+en ce qui les concerne, avec un constant esprit de conciliation et
+avec les égards dus aux sujets de gouvernements amis. Il importe qu'ils
+soient toujours les premiers à s'apercevoir que, si le protectorat de la
+France s'est étendu sur ces îles, c'est afin que les hommes paisibles
+et industrieux de toutes les nations y trouvent appui et sécurité. Vous
+aurez donc, à moins de motifs d'une véritable gravité, à respecter chez
+les étrangers déjà établis à Taïti leurs droits acquis à la résidence,
+et à laisser également la faculté de s'y fixer à ceux qui se
+présenteraient en offrant les garanties nécessaires d'industrie et de
+bonne conduite.
+
+C'est principalement aux missionnaires étrangers que cette
+recommandation s'applique. Dans votre conduite et vos actes à leur
+égard, vous ne perdrez jamais de vue que le gouvernement doit rester
+fidèle à trois grands principes, celui de la liberté des cultes, celui
+de la protection due aux sujets d'une puissance amie, enfin le devoir
+non moins sacré de favoriser les travaux entrepris pour étendre les
+bienfaits du christianisme.
+
+3º _Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de
+la marine et des colonies, au capitaine Bruat, gouverneur des
+établissements français dans l'Océanie._
+
+Paris, le 28 avril 1843.
+
+Monsieur le commandant, le Roi, en vous donnant le titre de gouverneur
+des établissements français dans l'Océanie et de commissaire près de
+la reine des îles de la Société, vous confie d'importantes et délicates
+fonctions. Plusieurs points de votre mission méritent de fixer
+particulièrement votre attention. Je vais vous les signaler
+sommairement, et vous indiquer les règles de conduite que vous devrez
+suivre pour chacun de ces points.
+
+Gouvernement des Marquises.
+
+Votre autorité, en qualité de gouverneur, s'exerce seulement dans
+les îles Marquises. Là, elle n'est limitée que dans vos rapports de
+déférence vis-à-vis du gouvernement du Roi. Aux termes des conventions
+passées avec M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et les chefs indigènes
+de ces îles, la souveraineté de la France est reconnue sans restriction
+aucune. Il vous est donc loisible de prendre, tant pour l'administration
+intérieure de ces établissements que pour nos affaires extérieures, les
+arrêtés et décisions que vous croirez nécessaires. Vous n'avez, à ce
+sujet, qu'à vous préoccuper des besoins du service et du soin de votre
+propre responsabilité. Les pouvoirs qui vous seront confiés ont la plus
+grande étendue. Vous disposerez de forces imposantes relativement
+aux populations extrêmement réduites qui vous entoureront. Le régime
+militaire, qui prévaut dans l'organisation administrative et judiciaire
+que vous êtes chargé de constituer, vous donne des moyens énergiques
+d'action, tant sur les indigènes que sur les étrangers qui viendront
+habiter ces îles. Mais plus votre autorité est grande, plus il est de
+votre devoir d'en user avec prudence et circonspection. Je ne prévois
+pas de grandes difficultés dans le gouvernement des îles Marquises.
+Peut-être éclatera-t-il encore quelques tentatives d'insurrection comme
+celle du roi Iotété. Les naturels, trop faibles pour vous attaquer
+autrement que par des embûches, auront besoin d'être surveillés. Vous
+devrez donc, surtout tant que la confiance la plus entière n'aura pas
+remplacé, entre les Français et les insulaires, le sentiment de surprise
+et de défiance qui a dû résulter de notre occupation, vous devrez,
+dis-je, prescrire par voie de discipline et de règlements, une certaine
+réserve à nos soldats dans leurs rapports avec les indigènes. Il importe
+qu'en toute occasion, vous vous montriez plein de bienveillance et
+de générosité pour les chefs et les tribus qui seront animés de bons
+sentiments pour les Français; mais aussi que vous réprimiez avec énergie
+et promptitude tous les actes d'hostilité qui seraient commis contre
+votre autorité et la souveraineté de la France.
+
+Les étrangers qui aborderont passagèrement dans les îles seront
+traités par vous de la manière la plus bienveillante. Vous savez que le
+gouvernement se propose de faire de nouveaux établissements des ports
+francs; il est donc essentiel que nous donnions à toutes les marines des
+motifs de les préférer, pour leurs relâches et leur ravitaillement, aux
+autres points de l'Océanie. Dans ce but, il sera convenable que vous
+entreteniez de bonnes relations avec les consuls étrangers qui sont
+accrédités auprès des États de la côte d'Amérique, et que vous ayez
+de bons procédés avec les commandants des bâtiments de guerre et les
+capitaines marchands des puissances amies qui aborderont dans notre
+établissement. Mais, si notre intérêt vous prescrit des devoirs de
+bienveillance, notre dignité vous impose des obligations rigoureuses.
+Vous aurez à réprimer sévèrement les désordres et les délits que des
+étrangers commettraient sur notre territoire. Jusqu'à présent, les
+équipages baleiniers et les aventuriers qui fréquentent ces parages ont
+montré qu'en face de la barbarie ils se croient libres de se livrer à
+toutes sortes d'excès. Il vous appartiendra, monsieur le gouverneur,
+de les contraindre, quelle que soit la nationalité qu'ils invoquent, à
+respecter les moeurs et les principes de tous les peuples civilisés.
+
+Clergé aux îles Marquises.
+
+Nous devons donner un grand ascendant à la religion catholique. Jusqu'à
+présent, les missionnaires de cette Église paraissent avoir exercé
+une influence presque exclusive dans l'archipel des Marquises. Il doit
+entrer dans nos vues de la leur conserver. Vous réunissez dans vos
+mains des moyens suffisants pour obtenir que l'action de ces prêtres
+se combine avec la pensée de votre administration. Vous savez qu'une
+convention a été passée avec le supérieur de la maison de Picpus, et
+que, par elle, le département de la marine a consenti à reconnaître,
+à chacun des membres de cette congrégation qui exercent leur saint
+ministère dans notre établissement, un traitement et des frais
+d'installation. Cette condition servira naturellement votre influence
+sur ce personnel religieux. Sans vous immiscer dans la direction
+spirituelle que le chef des missions de l'Océanie imprimera seul aux
+démarches des missionnaires, il vous sera possible, précisément en
+considération des dépenses que le département de la marine fait tant
+pour les prêtres que pour le service du culte, de vous concerter avec
+M. l'évêque et d'obtenir de lui le redressement des actes qui vous
+paraîtraient répréhensibles, et le changement des ecclésiastiques qui
+feraient obstacle aux vues de votre administration. Les rapports qui
+s'établiront à ce sujet sont d'une nature trop délicate pour que je
+ne compte pas que vous y mettrez toute la réserve et toute la
+circonspection désirables.
+
+Protectorat des îles de la Société.
+
+La convention passée entre M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et la
+reine Pomaré doit servir de base à notre protectorat. Les pouvoirs qui
+nous y sont attribués sont mal définis. Vous devrez néanmoins observer,
+dans la forme de tous vos actes, le caractère ostensible qui est assigné
+à notre autorité, sans cependant compromettre, par trop de scrupule,
+le bien du service et nos intérêts politiques. Vous comprendrez que la
+limite si imparfaitement fixée à notre pouvoir ne peut être une
+barrière infranchissable pour votre influence. Déjà, si vous comparez le
+protectorat qu'exerce l'Angleterre sur les îles Ioniennes avec celui qui
+nous est conféré sur l'archipel de la Société, vous jugerez combien ce
+dernier est restreint.
+
+Aux îles Ioniennes, le protectorat s'exerce d'après les conditions
+suivantes. Une assemblée élective fait les lois que lui propose un sénat
+également électif, mais remplissant les fonctions de pouvoir exécutif.
+Les personnes élues pour composer ce dernier corps sont subordonnées,
+dans leur élection, à l'approbation du lord haut-commissaire, qui
+représente le gouvernement de la Grande-Bretagne. Les votes de
+l'assemblée législative sont soumis à la sanction du sénat et, en
+dernier lieu, à l'approbation de ce commissaire, qui a de plus le droit
+de sanctionner toutes les nominations aux emplois administratifs et
+judiciaires. Le haut-commissaire possède, en outre, le commandement
+général des forces anglaises et celui des forces indigènes. Par cette
+combinaison qui fait rentrer les actes aussi bien que les personnes
+sous l'autorité du représentant de la Grande-Bretagne, le gouvernement
+anglais pèse de tout son poids sur l'administration comme sur la
+direction des affaires extérieures de ce pays.
+
+A Taïti, M. le contre-amiral Dupetit-Thouars s'est cru dans la nécessité
+de faire, à l'indépendance des pouvoirs locaux, une part beaucoup plus
+large. Je n'ai pas l'intention de formuler dans ces instructions une
+organisation que vous deviez nécessairement appliquer. Je reconnais
+qu'il est impossible de le faire _a priori_, et que pour y procéder avec
+connaissance de cause, il faut se livrer à une étude dont les éléments
+ne se rencontrent que sur les lieux. Mais j'ai pensé que cette
+indication vous serait utile.
+
+Rapports avec les consuls étrangers et les autorités étrangères.
+
+Dans les premiers temps, votre position vis-à-vis des consuls étrangers
+sera entourée de difficultés. Elle exigera de votre part les plus
+grands ménagements. Vous considérerez comme régulièrement accrédités les
+consuls que vous trouverez en exercice. Il ne serait pas prudent, quant
+à présent, de soulever à leur égard des contestations sur la valeur
+des pouvoirs qu'ils tiennent du gouvernement local. Mais si d'autres
+puissances que celles qui en ont déjà envoient des agents à Taïti, ou
+si quelques changements s'effectuent dans le personnel actuel, vous
+ne donnerez aux nouveaux consuls votre autorisation d'exercer leurs
+fonctions qu'à la condition que leur titre reconnaîtra expressément le
+protectorat de la France. Aucune contestation sur ce point ne saurait
+être admise par vous, car c'est principalement dans le but de confier au
+roi des Français la direction des affaires extérieures de son État, que
+la reine Pomaré a signé la convention du 9 septembre.
+
+Par ces premiers actes, M. Dupetit-Thouars a reconnu aux consuls le
+droit d'intervenir comme assesseurs dans les procédures qui intéressent
+leurs nationaux. Par cette concession, probablement motivée par les
+embarras de sa position, il a accordé plus que le droit international
+n'exigeait. Tous les crimes et délits commis par des étrangers doivent
+être soumis à la juridiction du lieu où les faits se sont accomplis. Les
+consuls n'ont droit d'intervenir que dans les affaires commerciales
+de leurs nationaux. Il sera donc essentiel que vous rappeliez les
+principes, et que vous obteniez de ces agents qu'ils rentrent dans leurs
+attributions. Mais ce retrait d'une concession déjà faite doit s'opérer
+avec prudence et ménagement.
+
+Lorsque je rappelle le droit de protection qui nous est conféré, il me
+paraît surabondant de vous dire que c'est vous qui devez entretenir les
+rapports politiques avec les agents des puissances étrangères établis
+sur la côte d'Amérique ou dans les archipels de l'Océanie, aussi bien
+qu'avec les commandants des bâtiments de guerre des puissances navales.
+Vous surveillerez attentivement leurs démarches. Vous ferez en sorte de
+connaître les projets politiques et commerciaux qu'ils auront formés
+ou à l'exécution desquels ils seront employés, afin de tenir le
+gouvernement du Roi averti des événements qui pourraient avoir quelque
+influence sur nos établissements nouveaux ou compromettre notre
+prépondérance sur ces mers. Si quelque circonstance venait à exiger
+de vous une action extérieure pour prévenir des faits qui menaceraient
+notre occupation, vous auriez, avant d'agir, à consulter le commandant
+de la station sous les ordres duquel vous restez comme commandant de la
+subdivision navale de l'océan Pacifique. Si cependant ces circonstances
+présentaient un caractère de danger imminent, et que le commandant de
+la station fût, à votre connaissance, trop éloigné pour recevoir à
+temps vos communications, vous auriez à prendre une décision sous votre
+responsabilité.
+
+Excepté dans ces cas d'urgence, toutes les fois que des difficultés
+surgiront entre vous et les représentants des puissances étrangères
+ou les commandants des stations, vous devrez prendre une altitude
+expectante et demander, en prétextant l'importance des questions, le
+temps d'en référer au gouvernement du Roi.
+
+Conduite envers les résidents étrangers.
+
+Quant aux résidents étrangers, vous observerez scrupuleusement toutes
+les règles du droit international. Si quelques-uns avaient obtenu, par
+privilège, la faculté de s'immiscer, soit dans l'administration locale,
+soit dans la magistrature, il sera nécessaire de la leur dénier, à moins
+qu'ils ne renoncent à se prévaloir du bénéfice de leur nationalité, et
+ne consentent à se placer, vis-à-vis de votre autorité, dans la classe
+des indigènes.
+
+Culte; missionnaires à Taïti.
+
+Ainsi que je vous l'exprime dans les instructions officielles, vous
+vous ferez un devoir de protéger tous les cultes, et vous veillerez à
+ce qu'ils se pratiquent en toute liberté. Votre conduite à l'égard
+des ministres de la religion protestante sera animée d'une parfaite
+bienveillance. Il ne faut pas oublier qu'ils ont déjà acquis une grande
+autorité sur la population de ces îles, que c'est à eux qu'elle doit les
+rudiments de civilisation qu'elle possède. Il serait aussi impolitique
+qu'injuste de chercher à rompre le lien moral qui existe entre eux. Des
+prêtres catholiques s'efforcent, depuis plusieurs années, d'attirer à
+leur foi les habitants de Taïti. Le gouvernement, qui prévoit toutes les
+difficultés que cette lutte entre les deux religions peut susciter,
+vous recommande l'impartialité la plus absolue. Vos rapports avec
+les ministres des deux Églises devront être empreints du respect que
+méritent toujours ceux qui améliorent l'homme par la double influence de
+la morale et de la religion. Afin que votre arrivée ne puisse être une
+menace contre le culte des méthodistes et un triomphe pour les prêtres
+catholiques, vous laisserez aux Marquises les missionnaires de Picpus
+qui partent avec vous. Cette même raison nous a décidés à ne point
+admettre de clergé rétribué à Taïti. Les prêtres catholiques que vous
+y trouverez seront tout à fait indépendants du gouvernement, et
+continueront à agir sous la seule direction de leur évêque. Ils
+insisteront beaucoup auprès de vous pour obtenir, en qualité de
+Français et de catholiques, des marques toutes particulières de votre
+bienveillance. Ils voudront que vous répariez, par quelque acte de
+protection manifeste, tous les torts que le gouvernement local a eus
+envers eux et pour le redressement desquels nos navires de guerre sont
+venus souvent réclamer. Mais il sera nécessaire que vous mesuriez votre
+intervention de manière à ne leur accorder que ce qui leur est dû
+comme Français. Votre action en leur faveur devra éviter de prendre un
+caractère religieux.
+
+Cette partie de votre administration est celle qui présente le plus
+de difficultés. Les missionnaires méthodistes sont anglais. Vous
+respecterez leur culte et leur laisserez toute liberté pour le
+pratiquer. Mais il ne faut pas qu'à l'aide de la religion, ils
+s'immiscent dans l'administration et le gouvernement, et pèsent par leur
+influence dans vos rapports avec la reine et les chefs. La protection
+sans réserve que vous leur accorderez est à ce prix. Ainsi vous ne
+pouvez point admettre qu'ils conservent le droit de délibérer dans les
+assemblées des chefs, d'émettre leur avis et de provoquer des mesures
+administratives ou des actes politiques; leur qualité d'étrangers
+suffit pour que vous demandiez qu'ils soient exclus de la direction des
+affaires. Ils ont aussi acquis la faculté de percevoir des amendes
+ou des redevances pour oubli de certains devoirs religieux ou pour
+violation de règlements administratifs qu'ils ont eux-mêmes rendus. Vous
+aurez à faire cesser cette intervention en dehors de l'Église, car le
+gouvernement du Roi ne peut permettre que des étrangers se substituent
+à la reine Pomaré ou aux chefs indigènes pour exercer la police ou
+une autorité quelconque dans les îles mises sous notre protectorat.
+Je comprends que difficilement l'autorité du ministre de la religion
+s'arrêtera dans les limites que j'indique. La population de Taïti,
+naguère régie par des institutions théocratiques, sera longtemps
+disposée à se laisser diriger par ceux qui inspirent sa foi. Il importe
+donc que nous lui donnions le plus tôt possible des missionnaires qui
+s'associent par sentiment patriotique autant que par conviction, à nos
+vues et à nos efforts. A cette fin, nous provoquerons le départ de cinq
+à six ministres protestants français qui devront, avec l'assistance que
+vous leur aurez ménagée de la part des chefs et de la reine Pomaré, se
+substituer peu à peu aux missionnaires anglais. Ce changement ne pourra
+s'opérer qu'avec beaucoup de prudence. Mais c'est un but qu'il faut
+atteindre.
+
+Étendue du protectorat.
+
+Nous occupons les îles Marquises et nous avons accepté le protectorat
+des îles de la Société. Ce dernier fait, ainsi que les rapports du
+contre-amiral Dupetit-Thouars l'établissent, a été commandé par le
+premier. Il aurait été très-nuisible à notre politique et peut-être
+dangereux pour nos intérêts qu'une autre puissance navale fût venue
+s'emparer de Taïti. Ces actes déjà accomplis tracent une politique qu'il
+sera de votre devoir de suivre. Il nous importe beaucoup d'éloigner,
+autant que possible, les rivalités qui pourraient nous disputer la
+prépondérance sur la partie de la Polynésie au milieu de laquelle flotte
+notre drapeau. Les îles Gambier, les îles Pomotou ou Archipel dangereux
+forment, avec les Marquises et les îles de la Société, un triangle où
+notre pouvoir doit régner sans contestation. Les renseignements qui
+nous sont fournis par les voyageurs nous apprennent que la reine Pomaré
+exerce un droit de souveraineté ou de suzeraineté sur la plupart de ces
+îles. La cession qu'elle a faite au roi des Français de sa souveraineté
+extérieure étend ses effets sur celles des îles qui relèvent, à un titre
+quelconque, de son autorité. L'insuffisance des forces militaires de la
+reine a probablement permis à quelques chefs de se déclarer indépendants
+ou de se soustraire à son pouvoir. Il sera nécessaire que, de concert
+avec elle, vous les fassiez rentrer, soit par des négociations, soit par
+la crainte, et s'il est indispensable, par des moyens coërcitifs, dans
+leur ancienne obéissance. Toutes les îles qui dépendent de Taïti devront
+donc reconnaître le protectorat de la France. Quant à celles qui sont
+indépendantes et qui cependant sont comprises dans la région que j'ai
+indiquée plus haut, vous aurez à provoquer par de bons rapports, par des
+marques de bienveillance, par votre intervention officieuse et toujours
+conciliante dans leurs démêlés et leurs embarras intérieurs, la
+cession de leur souveraineté au roi des Français, ou la demande de son
+protectorat. Vous pourrez commencer cette opération importante par les
+îles Gambier. Elles sont déjà préparées à nous donner leur accession.
+L'arrivée d'un bâtiment de guerre avec des cadeaux pour les chefs
+suffira pour les déterminer. Vous savez que là les missionnaires
+catholiques ont obtenu un plein succès et dirigent la population.
+Vous devez donc concerter avec eux les mesures qui amèneront la
+reconnaissance de notre autorité et leur assurer la conservation des
+avantages qu'ils ont acquis dans ces îles.
+
+Le principe de votre conduite à l'égard des missionnaires sera, partout
+où les deux Églises seront en présence, le respect de leur culte, la
+liberté complète pour eux de le pratiquer et d'y attirer des indigènes.
+Là où le clergé catholique se trouvera en possession exclusive de
+l'autorité spirituelle, vous devrez la lui maintenir. Enfin dans les
+îles qui auront résisté jusqu'à ce jour à l'influence salutaire de l'une
+ou de l'autre religion, vous aurez à réclamer de préférence le concours
+des prêtres catholiques, car la pompe extérieure de leurs cérémonies
+doit agir puissamment sur l'imagination vive de ces peuples.
+
+Une somme de 300,000 francs est mise à votre disposition et devra être
+employée à faire reconnaître notre souveraineté ou notre protectorat sur
+les archipels désignés. Le gouvernement français n'entend pas que vous
+tentiez aucune entreprise au delà de la sphère que je vous ai marquée.
+Il ne veut pas non plus que, même dans cette limite, vous agissiez par
+la force, et que le pouvoir que vous acquerrez soit le résultat de la
+violence. Les fonds que vous avez entre les mains, la prépondérance
+que les derniers événements nous ont assurée, doivent nous suffire pour
+mener pacifiquement cette opération à bonne fin. Sur les points qui
+proclameront la souveraineté de la France ou qui accéderont à son
+protectorat, vous devrez arborer le drapeau national ou le drapeau
+de l'union comme à Taïti, et lier vis-à-vis de vous des rapports de
+dépendance qui tiennent les autorités locales sous votre administration.
+
+Commerce.
+
+Vous avez dû remarquer que l'importance commerciale de nos
+établissements est principalement fondée sur la franchise de leurs
+ports. Il faut donc que vous fassiez cesser au plus tôt les taxes et les
+redevances que les bâtiments payent, dans la rade de Papeïti, à la reine
+ou aux chefs principaux de l'île. Mais il est de toute justice que cette
+mesure ne soit point une cause de sacrifice pour l'autorité locale.
+Vous supprimerez ces droits en les rachetant au moyen d'une allocation
+équitable qu'à titre de pension vous reconnaîtrez à la reine. Vous
+agirez de même à l'égard des chefs qui touchent une partie de ces
+droits, soit en leur attribuant une part équivalente dans la pension de
+la reine, soit en leur accordant directement une indemnité qui leur sera
+payée annuellement. Cette transaction doit être conduite par vous de
+manière à ce que ceux qui y sont intéressés n'aient point à se plaindre
+du changement de régime.
+
+Telles sont, monsieur le commandant, les instructions confidentielles
+que j'ai à vous donner pour vous identifier complétement à la pensée
+du gouvernement du Roi. Je n'ai voulu traiter que les questions
+principales, et tracer très-sommairement la marche que vous aurez à
+suivre dans les cas les plus difficiles. Vos précédents, les services
+que vous avez rendus m'inspirent la confiance que vous remplirez votre
+mission avec autant d'habileté que de dévouement, et conformément aux
+vues que je viens d'exposer.
+
+Recevez, etc.
+
+
+ III
+
+1º _Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements
+français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la
+Société._
+
+Paris, le 2 juillet 1844.
+
+Monsieur le commandant, ainsi que vous l'ont annoncé mes dépêches des
+9 et 12 mars, et que je vous l'ai de nouveau expliqué par celle du 27
+avril, le gouvernement n'a pas approuvé la prise de possession des
+îles de la Société, et a résolu de s'en tenir au protectorat. Cette
+détermination vous replace, en ce qui concerne vos fonctions à Taïti,
+dans la situation à laquelle se rapportaient les instructions générales
+qui vous ont été données par mon prédécesseur, le 28 avril 1843. Je me
+les suis fait représenter; elles me paraissent devoir être maintenues de
+point en point. C'est, en effet, la convention du 9 septembre 1842
+qu'il s'agit de faire exécuter. J'ai seulement à entrer dans quelques
+explications nouvelles que comportent les événements survenus dans
+l'intervalle: sans altérer aucune des bases essentielles du traité,
+ces événements exigent, sur certains points, des solutions que le
+gouvernement n'avait pas eu à prévoir à l'époque de votre départ.
+
+Je dois d'abord bien préciser de nouveau votre position comme commandant
+de la subdivision affectée spécialement au service et à la protection
+de nos établissements. Le remplacement de M. le contre-amiral
+Dupetit-Thouars par M. le contre-amiral Hamelin n'a rien changé, sous ce
+rapport, à l'ordre de service primitivement établi. La situation de cet
+officier général sera celle de son prédécesseur. Il est placé à la tête
+de nos forces navales dans ces mers; mais vous dirigerez les mouvements
+de votre subdivision et vous disposerez des équipages et des officiers
+qui la composent selon les nécessités du double service qui vous est
+confié; seulement, si des circonstances graves, dont l'appréciation est
+laissée à M. le contre-amiral Hamelin, viennent à rendre nécessaire
+la combinaison des deux stations, votre subdivision rentrera sous les
+ordres directs de cet officier général, de qui vous relèverez alors pour
+votre commandement naval. Mais, hors ce cas tout exceptionnel, je
+ne mets aucune restriction à l'indépendance de votre position. Vous
+correspondrez directement avec le département de la marine pour tout ce
+qui sera relatif aux bâtiments placés sous vos ordres.
+
+Ainsi que je vous le fais connaître sous le timbre de la direction du
+personnel et des mouvements, votre subdivision se compose des bâtiments
+suivants:
+
+ La frégate _l'Uranie_,
+ La corvette _l'Ariane_,
+ _Le Phaéton_, bâtiment à vapeur,
+ _La Meurthe_ et _la Somme_, corvettes de charge.
+
+Il est dans mes intentions de vous expédier, dans le courant de cette
+année, les deux bâtiments à vapeur _l'Australie_ et _le Narval_,
+qui vont bientôt quitter les chantiers. Vous savez aussi que par une
+décision récente, et pour satisfaire à votre demande, j'ai ordonné la
+construction d'un troisième bâtiment à vapeur de trente chevaux, _le
+Pingouin_, qui sera prêt probablement et que je vous expédierai à la
+même époque que les deux autres. Je combinerai leur départ de manière
+à ce qu'ils puissent franchir le cap Horn dans la belle saison. Ces
+bâtiments vous fourniront le moyen de donner un grand déploiement à
+votre action maritime, et je ne doute pas qu'ainsi fortifiée, elle ne
+vous permette, non-seulement de consolider notre autorité sur les points
+que nous occupons, mais encore de faire prévaloir, d'une manière plus
+générale, notre influence dans cette partie de la Polynésie.
+
+M. le contre-amiral Hamelin reçoit l'ordre de se rendre directement
+à Taïti. Dès qu'il sera arrivé, il conférera avec vous au sujet des
+dispositions à prendre pour le rétablissement du protectorat. Il importe
+essentiellement que cette mesure reçoive, aux yeux des indigènes, son
+véritable caractère. Les torts de la reine Pomaré sont graves; mais le
+Roi a bien voulu prendre en considération sa faiblesse et accueillir
+sa supplique. Il veut qu'un acte solennel de clémence accompagne
+l'avénement de l'influence française dans la Polynésie; il espère, par
+l'observation scrupuleuse de la convention que la reine a cherché à
+éluder, lui montrer le respect dû aux traités et lui donner un salutaire
+exemple de la bonne foi politique.
+
+M. Hamelin est porteur d'une lettre du Roi à la reine Pomaré. Vous en
+trouverez ici une copie.
+
+La remise de cette lettre aura lieu à titre de notification du
+rétablissement du protectorat. Ce rétablissement sera, immédiatement
+après, proclamé par vous dans une assemblée générale des chefs. Vous
+règlerez, en même temps, par un ordre du jour, ce qui concerne les
+pavillons. Le pavillon de la France, signe de la souveraineté extérieure
+que nous exerçons, devra continuer de flotter seul sur tous les
+postes militaires et sur les points défensifs de Taïti. Le pavillon
+du protectorat, c'est-à-dire l'ancien pavillon taïtien, écartelé des
+couleurs françaises, sera arboré sur les autres établissements publics.
+
+Vous devrez faire saluer ces deux pavillons séparément de vingt et un
+coups de canon par tous les bâtiments placés sous vos ordres, le jour où
+l'un et l'autre auront été définitivement arborés. Vous exigerez dans la
+suite qu'ils reçoivent le même salut des bâtiments de guerre étrangers
+qui aborderont à Taïti.
+
+Je vous laisse le soin d'arrêter et de faire exécuter toutes les mesures
+et dispositions qui devront avoir pour effet d'opérer, au plus grand
+honneur de la France, l'acte important du rétablissement du protectorat.
+Le gouvernement du Roi procède, dans cette circonstance, selon le voeu
+d'une politique loyale et éclairée. Il n'a rien à dissimuler, ni de ses
+intentions, ni de leur accomplissement; il veut agir au grand jour,
+avec fermeté et dignité: connaissant toute sa pensée, vous saurez mettre
+chacun de vos actes en parfait accord avec ses vues.
+
+Nous continuerons d'occuper le fort de Moutou-Outa et les autres points
+défensifs de Taïti, et vous y maintiendrez les forces militaires que
+vous jugerez nécessaires à cette occupation. Ce n'est pas là seulement
+un droit qui résulte du protectorat, c'est une obligation qu'il
+nous impose; et le concours du gouvernement local pour créer ou pour
+conserver les établissements de garnison et les travaux de défense
+est également dans ses devoirs et dans son intérêt. Vous requerrez ce
+concours avec toute la latitude que les besoins du service public vous
+paraîtront exiger.
+
+Ces diverses conséquences de la souveraineté mixte qui régnera désormais
+sur l'archipel de la Société sont applicables aux îles qui reconnaissent
+la suzeraineté de la reine Pomaré et aux chefs de ces îles. La
+convention du 9 septembre 1842 les place également sous le régime du
+protectorat; mais, tout en constatant notre droit à cet égard, il
+n'est à propos d'en établir les signes extérieurs, par le placement du
+pavillon, que sur les points de l'archipel qui peuvent offrir, sous le
+rapport maritime et commercial, une véritable importance.
+
+L'intention formelle du gouvernement du Roi est d'ailleurs de ne rien
+tenter pour étendre officiellement sa souveraineté extérieure sur
+les îles Gambier et sur tous autres points ne relevant pas de la
+souveraineté de la reine Pomaré, et vous devrez vous abstenir de donner
+suite aux dispositions que vous auriez pu être précédemment amené à
+prendre dans un pareil but.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est de vous que doivent continuer
+à émaner les règlements de port et les mesures de police relatives à
+l'admission des bâtiments et à la surveillance des équipages à Papeïti
+et dans les autres ports ou rades des îles de la Société.
+
+Un des usages les plus fâcheux qui s'étaient introduits à Taïti, avant
+le protectorat, c'était la participation des étrangers aux assemblées
+des chefs, et l'habitude qu'ils avaient prise d'y exprimer leur opinion
+sur les affaires du pays, habitude essentiellement contraire à la
+liberté comme à la tranquillité des délibérations. Cet usage a dû cesser
+depuis votre arrivée à Taïti. Comme commissaire du Roi, vous avez droit
+d'exiger qu'il ne se rétablisse pas, et je vous invite à vous y opposer
+formellement. Dans ces assemblées on met souvent en discussion des
+questions qui ont un rapport plus ou moins direct avec l'autorité que
+vous exercez comme représentant du Roi. Vous devez donc toujours être
+admis, quand vous le demandez, ou y faire admettre un de vos délégués,
+et vous avez toujours le droit de prendre part à la délibération.
+
+Les consuls qui viendront désormais résider à Taïti ne seront admis
+à exercer leurs fonctions qu'après avoir été régulièrement accrédités
+auprès du gouvernement protecteur et après avoir reçu du Roi leur
+_exequatur_. L'application de cette règle sera faite au successeur de
+M. Pritchard; celui-ci a reçu du gouvernement anglais une autre
+destination.
+
+Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir avec les
+représentants des puissances étrangères les relations les plus amicales;
+en maintenant et en faisant respecter vos droits, vous saurez accorder
+à ces fonctionnaires toutes les facilités désirables pour qu'ils
+remplissent, à l'égard de leurs nationaux, les devoirs de la protection
+comme ceux de la surveillance.
+
+Je n'ai aucune recommandation nouvelle à vous adresser en ce qui
+concerne l'exercice de la religion à Taïti. La liberté des cultes doit
+y être complète; c'est une des bases de la convention de 1842; c'est
+un des principes de notre gouvernement. Les missionnaires étrangers ont
+donc le même droit que les nôtres à votre protection, tant qu'ils se
+renferment dans leur ministère de piété et qu'ils s'abstiennent de toute
+intervention dans les affaires politiques. Si vous aviez malheureusement
+à prévenir ou à réprimer, de leur part, quelques menées contraires à nos
+intérêts, vous feriez d'abord un loyal appel au consul de leur nation
+afin qu'il vous secondât dans les avertissements que vous donneriez
+aux agitateurs qui cacheraient leurs entreprises sous le manteau de la
+religion. Si ces avertissements ne suffisaient pas et que leur exclusion
+des îles de la Société vous parût indispensable, vous devriez la
+prononcer, après avoir prévenu le représentant officiel de leur
+gouvernement.
+
+Vous vous attacherez, en outre, avec un soin particulier, à maintenir
+entre les ministres des différentes religions un esprit de concorde et
+de fraternité, et vous empêcherez toujours que le zèle du prosélytisme
+n'engendre des rivalités et des querelles soit entre eux, soit à leur
+instigation entre les indigènes. Vous y emploierez votre ascendant,
+votre autorité morale, et au besoin les pouvoirs dont vous disposez,
+dans l'intérêt du maintien de la tranquillité générale.
+
+Je termine, monsieur le commandant, en vous réitérant l'expression de
+ma pleine confiance dans vos lumières, dans votre dévouement, et dans le
+concours des officiers et fonctionnaires appelés à vous seconder.
+
+_Signé_: DE MACKAU.
+
+
+2º _Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements
+français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la
+Société._
+
+Paris, le 16 juillet 1844.
+
+Monsieur le commandant, M. le contre-amiral Hamelin se rend à Taïti. Dès
+son arrivée, il conférera avec vous au sujet des mesures à prendre
+pour l'exécution du traité du 9 septembre 1842, et le rétablissement du
+protectorat. Je vous laisse le soin d'examiner avec cet officier général
+qui de vous deux devra procéder officiellement à la réintégration de la
+reine Pomaré dans la situation et l'autorité que lui conservait ledit
+traité. La solution de cette question dépend beaucoup de la position que
+vous aura faite, vis-à-vis des indigènes et des chefs, l'exercice de
+la souveraineté pendant plusieurs mois. Ce qui importe essentiellement,
+c'est que le fait qu'il s'agit d'accomplir conserve, aux yeux de tous,
+le caractère que le gouvernement du Roi veut lui imprimer. Les torts
+de la reine ont été graves, mais le Roi prend sa faiblesse en
+considération. Il tient à ce que l'avénement de l'influence française
+dans ces mers soit accompagné d'un acte solennel de clémence; il veut de
+plus que, par l'observation scrupuleuse de la convention du 9 septembre
+1842, que la reine a essayé d'éluder, nous lui enseignions le respect dû
+aux traités; ce sera tout à la fois lui donner une preuve de bonne foi
+et un exemple de générosité. M. Hamelin est porteur d'une lettre du
+Roi par laquelle Sa Majesté accorde à la reine Pomaré l'acte de haute
+indulgence qu'elle a sollicité dans sa lettre du 9 novembre.
+
+Pour attacher au rétablissement de la reine Pomaré la signification que
+je viens d'indiquer, il y aurait certainement avantage à ce que cet acte
+fût accompli par vous. Vous devez rester commissaire du Roi près de la
+reine; il serait d'un bon effet, pour la suite de vos relations avec
+elle, que ce fût de vous qu'elle tînt la restitution de son autorité.
+Cependant, je vous le répète, c'est une question de conduite que vous
+déciderez suivant les circonstances et après en avoir conféré avec M. le
+contre-amiral Hamelin.
+
+Ainsi que je vous l'ai indiqué plus haut, c'est le rétablissement du
+protectorat, tel qu'il résulte de la convention du 9 septembre 1842, que
+nous entendons opérer. Je ne puis donc que maintenir ici, dans leur sens
+général, les instructions confidentielles que vous avez reçues de mon
+prédécesseur, sous la date du 28 avril 1843, en tout ce qui a rapport
+à votre autorité et aux vues qui devront vous diriger pour assurer et
+fortifier votre intervention protectrice dans les affaires du pays.
+Je les ai relues avec grand soin, et les événements qui se sont passés
+depuis qu'elles ont été rédigées ne me fournissent que des motifs de
+les confirmer et de vous inviter à en faire la règle constante de votre
+conduite. Il est quelques points seulement sur lesquels je dois plus
+spécialement appeler votre attention.
+
+Vous garderez, pour occuper le fort Moutou-Outa et les autres points
+défensifs de Taïti, les forces militaires que vous jugerez nécessaires.
+L'exercice du protectorat nous en fait une obligation, et nous donne le
+droit de réclamer le concours du pouvoir local pour conserver ou créer
+les établissements militaires qu'exige notre garnison.
+
+Le pavillon national français continuera d'être arboré sur tous les
+postes militaires et sur les points défensifs de l'île.
+
+Le pavillon du protectorat, c'est-à-dire l'ancien pavillon taïtien
+écartelé du pavillon français, flottera sur les établissements
+municipaux. Si la reine veut avoir un troisième pavillon, comme signe de
+son autorité personnelle, vous pourrez le lui accorder; mais vous devrez
+préalablement obtenir qu'elle renonce à celui qui a été la cause de
+sa rupture avec l'amiral Dupetit-Thouars. C'est un point qu'il vous
+appartient de régler dans les conférences que vous aurez avec elle,
+avant de procéder à la réinstallation de son autorité royale. Elle
+comprendra sans doute qu'elle doit cette marque de déférence à un
+gouvernement qui agit avec tant de loyauté et de déférence à son égard.
+
+Quant aux saluts, vous exigerez de la part des étrangers ceux qui sont
+dus au pavillon français et à celui du protectorat; et vous pourrez
+convenir avec la reine Pomaré, lorsque vous serez satisfait de vos
+rapports avec elle, qu'un salut de dix-sept coups de canon sera fait à
+son pavillon particulier, à celui qu'elle aura reçu de vos propres mains
+et que vous apporte M. le contre-amiral Hamelin.
+
+Les dispositions que je viens de vous prescrire, pour les signes
+extérieurs de la souveraineté mixte qui régnera désormais sur l'archipel
+de la Société, sont applicables aux îles et aux chefs qui reconnaissent
+la suzeraineté de la reine Pomaré, car la convention du 9 septembre
+étend également sur eux notre protectorat. Néanmoins, tout en constatant
+votre droit à cet égard, il sera suffisant d'arborer le pavillon
+français sur les points du groupe qui auront une importance réelle sous
+le rapport commercial ou maritime.
+
+Je n'ai pas besoin de vous rappeler que c'est de vous que devront émaner
+les règlements de port et les mesures de police pour l'admission et la
+surveillance des bâtiments et des équipages qui aborderont la rade de
+Papeïti et les autres baies.
+
+Dans les instructions particulières qui vous ont été délivrées, à
+la date du 28 avril 1843, il était dit, sous le titre: _Étendue du
+protectorat_, que vous deviez vous efforcer de provoquer, près des
+indigènes des îles Gambier, la cession de la souveraineté de ces îles au
+roi des Français ou la demande de son protectorat.
+
+Les vues du gouvernement à cet égard sont aujourd'hui d'éviter toute
+tentative qui aurait pour effet d'engager sa politique dans le sens
+indiqué. Vous devrez donc vous abstenir d'entrer à l'avenir dans des
+négociations dirigées vers un but semblable, et vous aurez à interrompre
+celles qui auraient été précédemment ouvertes par vous en vertu des
+instructions précitées.
+
+Vous vous bornerez, dans ce cas, à me faire connaître exactement à
+quel point vous vous trouverez avancé envers les chefs de ces îles
+indépendantes, par les démarches ou communications qui ont pu avoir lieu
+de votre part.
+
+Depuis plusieurs années une législation a été donnée au peuple de Taïti.
+Je ne l'examinerai pas en détail; mais vous avez dû être frappé de ce
+qu'elle renferme d'incohérent et d'inconciliable avec la part d'autorité
+qui nous appartient; son vice radical est d'attribuer aux missionnaires
+un pouvoir sans contrôle, de leur accorder la faculté de prononcer des
+pénalités qui se traduisent, dans la plupart des cas, en amendes, et
+d'établir des impôts dont la perception tourne le plus souvent à leur
+profit. Lors du séjour de la _Vindictive_ à Taïti, des assemblées ont eu
+lieu où des ordonnances conçues dans le même esprit ont été rendues.
+Je pense que, pendant l'exercice de la souveraineté absolue, vous aurez
+rapporté ceux de ces actes qui blessaient le plus nos droits ou qui
+conféraient à des étrangers une action quelconque dans l'administration
+intérieure des îles. Je suppose que ces réformes n'auront soulevé aucune
+réclamation de la part des indigènes et des chefs, et qu'elles n'auront
+froissé que les personnes qui jouissaient de l'ancien état de choses.
+En conséquence, vous devez maintenir vos décisions. Si, par des motifs
+légitimes ou sous l'influence d'anciens usages, la reine et les
+chefs venaient à réclamer le rétablissement de quelques-unes de ces
+ordonnances, vous devriez vous y prêter, mais après avoir obtenu
+d'eux qu'il en soit délibéré dans la forme usitée dans le pays et en
+constatant que tel est le voeu général.
+
+Vous avez déjà probablement aboli le droit que des étrangers s'étaient
+arrogé de concourir aux réunions publiques des chefs et de délibérer
+sur les affaires du pays. Il vous appartient, dans votre position de
+commissaire du Roi, d'établir et de faire prévaloir cette règle. Les
+habitants seuls de Taïti devront désormais prendre part aux réunions
+qui ont pour objet leurs affaires propres et intérieures; mais il est
+évident que souvent les matières de ces délibérations auront quelque
+corrélation avec l'autorité que vous exercez au nom du roi des Français.
+Vous ferez donc reconnaître votre droit d'assister, en personne ou par
+délégué, à toutes les assemblées du peuple et des chefs, et d'y faire
+entendre votre avis. Votre présence dans ces réunions, les relations que
+vous avez nouées avec les hommes les plus considérables des îles, et les
+moyens d'influence dont vous disposez, vous assurent le pouvoir de faire
+presque toujours prévaloir vos vues. Cependant, je vous invite, excepté
+pour les actes qui seraient réellement contraires à nos intérêts,
+tels que ceux dont j'ai parlé plus haut, à ne provoquer la réforme de
+l'ancienne législation qu'avec prudence et ménagement. Ne cherchons pas
+à tout changer du jour au lendemain. C'est une oeuvre qui, pour être
+bien faite et ne point choquer des habitudes prises, a besoin de l'aide
+du temps. Un peuple aussi neuf à la civilisation que celui de Taïti
+serait d'ailleurs, plus qu'un autre, exposé à des mécomptes qui
+nuiraient à ses progrès, s'il voyait s'opérer, dans la manière de le
+diriger, de trop brusques changements.
+
+Indépendamment de la faculté d'assister aux réunions, vous devez,
+pour les mêmes raisons, vous faire reconnaître, ainsi qu'il vous a été
+prescrit dans les premières instructions confidentielles qui vous ont
+été remises, le droit d'approuver ou de désapprouver, en conseil de
+gouvernement, les actes et règlements qui émaneront de la reine ou de
+l'assemblée des chefs.
+
+Ce n'est là que la simple conséquence de l'ensemble des attributions
+dont ce conseil a été investi par la proclamation qui a suivi le traité
+du 9 septembre 1842, à la même date et sous les mêmes signatures; et
+d'ailleurs vous ne perdrez pas de vue que si, pour obtenir le plein
+exercice de ce droit, il est nécessaire de donner quelques garanties à
+la reine et aux notables, vous êtes autorisé à le faire en consentant à
+l'admission, dans le conseil de gouvernement, de quelques-uns des chefs
+qui inspireront le plus de confiance.
+
+Les consuls qui viendront désormais résider à Taïti devront être
+régulièrement accrédités près du gouvernement protecteur et munis de
+l'_exequatur_ du roi des Français. Il est probable que la première
+application de cette règle sera faite au successeur de M. Pritchard, car
+cet agent a dû recevoir de son gouvernement l'ordre d'aller remplir
+ses fonctions dans les îles des Navigateurs. Nos communications avec le
+cabinet britannique ne laissent prévoir aucune difficulté pour vous lors
+de l'arrivée du nouveau consul. Je n'ai pas besoin de vous recommander
+d'entretenir, avec les représentants des puissances étrangères, les
+relations les plus amicales; maintenez et faites respecter tous vos
+droits, mais accordez à ces agents toutes les facilités possibles pour
+qu'ils exercent sur leurs nationaux la protection et la surveillance
+qu'ils leur doivent.
+
+Enfin, il est un point sur lequel je ne saurais trop appeler votre
+sollicitude: je veux parler de la situation religieuse de ces îles.
+Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de vous le faire observer, c'est la
+partie de nos rapports avec les indigènes qui offre les plus graves
+difficultés. Ceux des insulaires qui ont une croyance la doivent aux
+missionnaires anglais qui se sont succédé depuis près d'un demi-siècle
+à Taïti. Ils ont confiance dans ces prêtres; ils suivent leurs leçons et
+pratiquent le culte qui leur a été enseigné par eux; nous devons
+tenir grand compte d'un fait si grave. D'ailleurs le respect que nous
+accorderons aux croyances des indigènes est non-seulement conforme au
+texte de la convention du 9 septembre 1842, mais au principe de notre
+gouvernement qui a proclamé la liberté des cultes. Les missionnaires
+étrangers répandus dans l'archipel de la Société pourront continuer, en
+toute sécurité, l'oevre qu'ils ont commencée. Vous leur donnerez
+votre assistance, mais à la condition qu'ils se renfermeront dans leur
+ministère de charité et de religion, et qu'ils s'abstiendront de tout
+tentative d'influence politique et de menées contraires à nos intérêts.
+Vous serez, je n'en doute pas, appuyé dans les avertissements que vous
+donnerez sur ce dernier point aux missionnaires anglais, par le résident
+anglais, qui voudra vous épargner la nécessité de recourir à des mesures
+de sévérité. Si, contre mon attente, vous aviez à prévenir quelque
+entreprise d'agitation ou d'hostilité qui se cacherait sous le manteau
+de la religion, vous devriez, après en avoir donné avis au consul de la
+nation de celui ou de ceux qui en seraient les auteurs, prononcer leur
+exclusion des îles de la Société; mais cette mesure est extrême, et
+vous ne la prendrez qu'avec la conviction qu'elle est réellement
+indispensable.
+
+Indépendamment des intrigues politiques que vous surveillerez
+soigneusement, je vous recommande expressément de prévenir, autant qu'il
+dépendra de vous, soit entre les indigènes, soit entre les missionnaires
+de différents cultes, l'explosion de dissentiments religieux. C'est pour
+éviter de donner motif à des troubles semblables que le gouvernement du
+Roi n'a pas voulu que des missionnaires catholiques fussent attachés, au
+moins dans les premiers temps, à notre protectorat de Taïti.
+
+J'ai lieu de supposer que vous ne vous serez point écarté de la ligne de
+neutralité qui vous a été tracée à cet égard. J'ajoute aujourd'hui que
+vous pourrez vous borner à avoir le personnel ecclésiastique nécessaire
+à Taïti pour le service de la garnison et de l'administration française.
+
+L'exemple de nos pratiques et des vertus de notre clergé, la pompe
+de notre culte, pourront éveiller quelques âmes et les prédisposer à
+recevoir la lumière de notre foi; mais vous devrez rester maître de
+diriger et de restreindre les entreprises de conversion qui pourront
+être faites.
+
+A cet effet, vous prendrez telles dispositions que vous jugerez
+convenables pour qu'aucun missionnaire ne s'introduise dans l'archipel
+de la Société, sans, au préalable, avoir obtenu une autorisation de
+vous. Par là, vous serez en mesure de prévenir tout conflit. Vous
+accorderez au Père de la congrégation de Picpus la faculté de résider
+dans telle ou telle localité et de propager la religion catholique
+lorsqu'il sera réclamé par les habitants, ou lorsque vous vous serez
+assuré qu'il ne peut résulter de sa présence aucun inconvénient.
+
+Telles sont, monsieur le gouverneur, les instructions que j'ai à vous
+donner pour vous identifier avec la pensée du gouvernement du Roi.
+J'ai la confiance que vous les exécuterez avec autant d'habileté que de
+dévouement.
+
+_Signé_: Baron DE MACKAU.
+
+_P. S._--En même temps que la présente dépêche, vous recevrez des
+instructions officielles et ostensibles qui sont conformes à celles-ci,
+à l'exception des explications qui m'ont paru de nature à être réservées
+pour vous seul. Je me réfère au _post-scriptum_ de ces instructions, en
+date du 2 de ce mois, pour ce qui concerne les points sur lesquels des
+relations ordinaires de service sont obligatoires entre vous et M. le
+contre-amiral Hamelin.
+
+
+ IV
+
+1º _Résumé des campagnes du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, et
+principaux résultats de ces campagnes quant à l'extension et à la
+consolidation de la domination française en Algérie._
+
+Système du maréchal Bugeaud au sujet de l'Algérie.
+
+L'occupation de l'Algérie, dans les idées du maréchal Bugeaud,
+nécessitait trois lignes de postes parallèles entre elles:
+
+1º Les postes du littoral, pied-à-terre obligé des arrivages de la
+métropole, grandes bases d'opération de l'armée, places d'où les
+réserves pouvaient être rapidement transportées d'une province à
+l'autre, à l'aide de la mer et des bâtiments à vapeur;
+
+2º Les postes agissants de la ligne centrale, embrassant dans leur
+rayonnement contigu toute la surface du Tell;
+
+3º Les postes de la ligne des Keffs, sentinelles du désert, bases
+d'opérations avancées pour nos _colonnes mobiles_, véritables _bras de
+leviers_ nécessaires pour les transporter au loin et maintenir le Sud
+dans l'obéissance.
+
+C'est au complet établissement de ces trois lignes que va se vouer le
+maréchal pendant son gouvernement de l'Algérie, de 1841 à 1847.
+
+RÉSUMÉ DES CAMPAGNES DU MARÉCHAL BUGEAUD.
+
+Année 1841. Campagne du printemps.
+
+Les instructions du lieutenant général Bugeaud lui prescrivant de
+poursuivre la destruction de la puissance de l'Émir, son premier soin
+fut de choisir de bonnes bases d'opération.
+
+Ces bases d'opération, choisies dans la ligne centrale (ligne intérieure
+du Tell) furent: Médéah et Milianah pour la province d'Alger, Mostaganem
+pour la province d'Oran.
+
+Les ravitaillements de Médéah et Milianah sont, en conséquence, le
+prélude de la campagne.
+
+Le 18 mai, la campagne du printemps commence.
+
+De ces nouvelles bases, les colonnes du maréchal se dirigent vers le
+Sud. Le maréchal s'empare d'abord de Tegedemt une des meilleures places
+de l'Émir (25 mai). De Tegedemt, le gouverneur général marche sur
+Mascara, dont il se rend maître également (30 mai), puis il revient à
+Mostaganem.
+
+Au même moment, le général Baraguey d'Hilliers détruisait Boghar (23
+mai), puis Thaza (26 mai), pendant que le général Négrier détruisait
+l'influence d'Abd-el-Kader à Msilah (28 lieues de Sétif.)
+
+En résumé:
+
+La campagne du printemps était terminée: des combats heureux, dans
+lesquels l'ennemi éprouva des pertes considérables, l'invasion de pays
+qui nous étaient encore inconnus, la capture de nombreux troupeaux,
+des récoltes abondantes de céréales, _la création de bases importantes
+munies de garnisons agissantes_, enfin, la destruction de Tegedemt, de
+Boghar, de Thaza, la prise et l'occupation de Mascara, tels avaient été
+ses résultats.
+
+Campagne d'automne.
+
+Le gouverneur général arrive à Mostaganem le 19 septembre pour la
+diriger.
+
+Le 21, il sort de Mostaganem, se dirigeant vers le Chéliff pour appuyer
+Hadj-Mustapha (fils de l'ancien bey Osman) que les succès de la campagne
+du printemps avaient permis de nommer bey de Mostaganem et de Mascara.
+Le gouverneur général pénètre, à la poursuite des tribus hostiles,
+dans les montagnes de Sidi-Yahia, où les Turcs n'avaient jamais osé
+s'engager. Après une forte razzia, la colonne rentre à Mostaganem.
+
+En même temps, le général de Lamoricière opérait le ravitaillement de
+Mascara.
+
+Le corps expéditionnaire se porte ensuite au sud de Mascara, détruit le
+village de la Guetna, berceau de la famille d'Abd-el-Kader, et renverse
+le fort de Saïda.
+
+Enfin, le général de Lamoricière, commandant de la province d'Oran,
+reçoit l'ordre d'établir son quartier général à Mascara même.
+
+En résumé:
+
+De grands progrès sont accomplis pendant cette première année
+de commandement du général Bugeaud. La guerre a changé de face;
+Abd-el-Kader se voit réduit à la défensive; tandis qu'il venait, à la
+fin de 1839, incendier nos établissements non loin d'Alger, il a essayé
+vainement, en 1841, de défendre les siens, détruits et brûlés jusque sur
+la limite du désert.
+
+Année 1842. Campagne du printemps.
+
+Le gouverneur général part de Mostaganem le 14 mai, rallie à sa colonne
+2,300 cavaliers arabes de la basse Mina; et remonte la vallée du
+Chéliff, allant à la rencontre du général Changarnier, parti de
+Milianah. Pendant cette marche, il obtient de nombreuses soumissions.
+Après s'être rejointes, les deux colonnes se séparent de nouveau pour
+envelopper dans un grand mouvement combiné les tribus de l'Atlas entre
+Milianah et Médéah. Le 9 juin, le mouvement est achevé et le lendemain
+une grande partie des tribus envoient leur soumission.
+
+Résumé:
+
+«Le cercle de granit qui enveloppe la Mitidja est brisé... j'entends
+par là cette chaîne de montagnes que peuplent des Kabyles hostiles et
+belliqueux qui nous tenaient étroitement bloqués et qui rendaient si
+difficiles nos convois sur Médéah et Milianah.» (Le lieutenant général
+Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.--Archives du
+Dépôt général de la guerre.)
+
+Sauf la tribu des Beni-Menacer, toute la montagne était conquise depuis
+les Beni-Salah (sources de l'Harratch) jusqu'à Cherchell. Le général
+Bugeaud se flattait d'avoir facilement raison de l'autre quart de cercle
+des montagnes que forme l'Atlas entre les sources de l'Harratch et
+l'embouchure de l'Isser. «Alors, nous aurons autour de la Mitidja
+l'obstacle continu qui convient à une grande nation comme la nôtre...
+Les montagnards garderont longtemps le souvenir de la rude guerre que
+nous leur avons faite, et cette pensée gardera mieux la Mitidja qu'un
+misérable fossé garni de blockhaus... etc...» (Le lieutenant général
+Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.)
+
+Il faut ajouter que l'arrivée du général Bugeaud à Blidah, amenant avec
+lui 2,300 cavaliers arabes pris dans les diverses tribus soumises de
+l'Ouest, dut produire un immense effet moral et politique sur les tribus
+encore insoumises.
+
+Campagne d'automne.
+
+Expédition contre Ben-Salem, par le gouverneur général.
+
+La campagne d'automne nous laisse dans la situation suivante:
+
+Du pied du Jurjura à une ligne tirée de l'embouchure de l'Oued-Ruina
+dans le Chéliff jusqu'à Thaza et le désert, tout le pays est
+soumis et commerce avec Alger. Il en est de même de tout le pays
+compris entre la Mina, la frontière du Maroc et le désert.
+
+La guerre se trouve ainsi concentrée entre le Chéliff et la Mina, sur un
+carré d'environ 25 lieues de côté. Or, comme il y a environ 150 lieues
+du Jurjura à la frontière du Maroc, il en résulte qu'Abd-el-Kader a
+perdu les cinq sixième de ses États, tous ses forts ou dépôts de guerre,
+son armée permanente et une partie du prestige qui l'entourait encore en
+1840.
+
+Campagne d'hiver.
+
+Expédition contre Abd-el-Kader, par le gouverneur général.
+
+Abd-el-Kader s'étant établi dans la chaîne de montagnes de
+l'Ouarensenis, le maréchal se décide à une campagne d'hiver (24
+novembre--17 décembre). A la fin de cette campagne, Abd-el-Kader n'avait
+plus à sa disposition que quelques tribus comprises entre Tegedemt,
+notre aghalick du sud de Milianah, la chaîne de l'Ouarensenis et le
+désert.
+
+Résumé général.
+
+A la fin de 1842, tout, dans la province de Tittery, était soumis et
+organisé jusqu'au désert. L'aghalick du sud, de même que les aghalicks
+du sud et de l'ouest de l'ancien gouvernement de Sidi M. Barck,
+seuls exigeaient encore de temps à autre la présence de nos troupes.
+Au-dessous de Milianah, toutes les tribus de la vallée du Chéliff
+étaient sérieusement soumises. Presque tous les Kabyles, jusqu'à Tenez,
+s'étaient réunis sous un chef dont le dévouement à la France était
+connu. La ville de Mazouna s'était repeuplée. Entre Tenez et Cherchell,
+il restait quelques tribus kabyles à réduire. La soumission était réelle
+et bien assurée dans tout l'Atlas, depuis l'Arba jusqu'à Cherchell. Une
+égale sécurité régnait dans le carré entre Oran et Tlemcen, Mascara et
+Mostaganem. La construction de ponts sur le bas Chéliff et sur la
+Mina devant favoriser l'action de notre autorité, les reconnaissances
+nécessaires dans ce but avaient été faites. Enfin, la possibilité des
+communications entre Bône et Philippeville était constatée, et des
+troupes établies dans l'Édough, continuant la route stratégique déjà
+ouverte dans cette contrée par les soins du général Randon, préparaient
+les moyens d'entreprendre l'exploitation des riches forêts qui couvrent
+cette montagne.
+
+Année 1843. Campagne du printemps.
+
+Abd-el-Kader avait su profiter habilement de la retraite forcée de nos
+troupes. (Il n'y avait pas encore d'établissement ni de dépôt de vivres
+dans la vallée du Chéliff, le Dahra et l'Ouarensenis). Il reparut dès
+le mois de janvier 1843 et porta l'insurrection jusqu'aux portes
+de Cherchell, menaçant de l'étendre dans tout l'Atlas, autour de la
+Mitidja.
+
+Le gouverneur général jette les bases d'Orléansville et de Tenès, puis
+il pénètre dans le pays soulevé par Abd-el-Kader avec trois colonnes. La
+marche simultanée de ces colonnes arrête les progrès de l'Émir. La ville
+d'Haïnda est brûlée; Abd-el-Kader est refoulé dans les monts Gouraïa, et
+les tribus sont ramenées à la soumission.
+
+L'Émir en retraite est poursuivi par le duc d'Aumale à la tête
+d'une colonne légère de 500 cavaliers. Le prince rencontre la smalah
+d'Abd-el-Kader près de Taguin; elle comptait plus de 5,000 combattants:
+«C'était, dit le général Bugeaud, une grande ville ambulante, qu'on
+pouvait considérer comme la capitale de l'empire arabe.» (Le lieutenant
+général Bugeaud au Ministre de la guerre.--Alger, 28 juillet 1848.) La
+petite colonne du prince lui tue 300 hommes, prend 4 drapeaux, un canon,
+un immense butin et ramène près de 4,000 prisonniers. Coup funeste porté
+à la fortune d'Abd-el-Kader.
+
+Au mois de juin, une seconde expédition, conduite par le gouverneur
+général dans l'Ouarensenis, achève de soumettre ce pays à l'obéissance,
+et amène une première organisation sous un chef dévoué à la France,
+l'agha Hadj-Ahmed-Ben-Salah.
+
+Campagne d'automne.
+
+A peine les colonnes françaises étaient-elles rentrées à Milianah et
+à Orléansville qu'il se formait dans l'Ouarensenis une association des
+principaux chefs arabes de ces contrées ayant pour but de relever le
+drapeau d'Abd-el-Kader.
+
+Le gouverneur général envahit de nouveau les montagnes avec quatre
+colonnes et eut bientôt forcé les chefs ligués à faire leur soumission.
+Le commandement de l'Ouarensenis fut maintenu à l'agha Ben-Slah, moins
+influent, il est vrai, mais plus sûr que les chefs soumis.
+
+Le poste de Teniet-el-Had (3e ligne) était en même temps établi par
+le général Changarnier et celui de Tiaret (3e ligne) par le général de
+Lamoricière.
+
+Résumé:
+
+La smalah d'Abd-el-Kader prise.
+
+Le Dahra, la vallée du Chéliff, la plus grande partie de l'Ouarensenis
+soumis.
+
+Les bases de quatre établissements nouveaux jetées; (Orléansville,
+Tenès, Teniet-el-Had et Tiaret.)
+
+D'autre part:
+
+Par suite de la plus grande sécurité, développement plus rapide de la
+colonisation. 65,000 colons à la fin de 1843, au lieu de 44,531 à la fin
+de 1842.
+
+22 villages créés par nous sont habités par des colons européens.
+
+16 autres sont en construction ou en projet.
+
+19 grandes routes sont entreprises.
+
+12 sont déjà praticables dans tout leur parcours, parmi lesquelles
+il faut citer celle de Tenès à Orléansville et celle de Milianah à
+Teniet-el-Had.
+
+Enfin:
+
+Sur 450 mètres de développement que devait avoir la jetée du nord, au
+port d'Alger, 259 étaient déjà faits.
+
+Année 1844. Campagne du printemps.
+
+
+Le gouverneur général dirige en personne une expédition contre la
+Kabylie.
+
+Le 29 avril, il arrive sur les bords de l'Isser. Le 3 mai, il s'empare
+de Dellys où il installe l'autorité française. Deux combats sont livrés
+aux Kabyles. A la suite de ces combats, quelques tribus des versants de
+la Kabylie font leur soumission. Le gouverneur général divise le pays
+soumis en trois aghalicks, installe les aghas et leurs khalifas le 30
+mai.
+
+Résultats:
+
+Acquisition d'une excellente base d'opération contre le Jurjura. (Ville
+de Dellys.)
+
+Destruction de l'influence d'un lieutenant de l'Émir dans ces montagnes.
+(Ben-Salem.)
+
+Ce coup d'autorité permet au gouverneur général de se porter dans la
+province d'Oran pour agir contre le Maroc sans crainte d'être attaqué
+pendant son absence, du côté de l'Isser.
+
+A la suite d'une expédition du général Marey dans le sud de la province
+d'Alger (mai et juin 1844) une partie du petit désert reconnaît notre
+domination. Le marabout Tedjini envoie sa soumission.
+
+Dans la province de Constantine, le duc d'Aumale expulse du Zab les
+agents de l'Émir, s'empare de Biskra, soumet les Ouled Sultan et pacifie
+le Belezma tout entier.
+
+Une excursion dans la subdivision de Bône permet au général Randon de
+reconnaître la ligne frontière entre l'Algérie et la régence de Tunis,
+et de faire cesser l'anarchie qui régnait dans les tribus de Hanencha.
+De nouvelles relations s'établissent alors entre Bône et les contrées du
+sud.
+
+Campagne d'été. Guerre contre le Maroc.
+
+Un camp est établi à Lalla-Maghrania, en face d'Ouschda.
+
+Le 30 mai, un corps marocain de 12 à 1,500 chevaux, franchit la
+frontière et vient insulter le général de Lamoricière.
+
+Le gouverneur général, après son expédition contre les Kabyles du
+Jurjura (voir campagne du printemps), revient à Oran pour prendre le
+commandement des forces françaises. Le 15 juin et le 3 juillet, deux
+nouvelles attaques des Marocains sont également repoussées; à la suite
+de cette dernière affaire, le gouverneur général franchit la frontière
+et s'empare d'Ouchda.
+
+6 août.--Bombardement de Tanger.
+
+14 août.--Bataille d'Isly.
+
+14 août.--Prise de Mogador.
+
+Paix signée avec le Maroc, le 10 septembre 1844.
+
+Les résultats de cette campagne sont évidents, vis-à-vis le Maroc
+et vis-à-vis Abd-el-Kader. A partir de ce moment, le calme, partout
+rétabli, favorise de plus en plus les progrès de la colonisation; et,
+en dehors des territoires civils, de Guelma jusqu'à Sétif et Msilah,
+de Boghar jusqu'à Teniet-el-Had, Tiaret, Mascara et Tlemcen, la France
+possède une ligne de points fortifiés, protecteurs et garants de notre
+domination de l'Algérie.
+
+Année 1845. Campagne du printemps.
+
+Abd-el-Kader, qui, depuis la bataille d'Isly, sentait l'appui du Maroc
+perdu pour lui, redouble d'énergie pour agiter l'Algérie et y préparer
+l'insurrection; ses prédications et ses menaces agissent rapidement
+sur l'esprit mobile et inquiet des populations. Une fermentation sourde
+présage une révolte générale qui éclate bientôt à la voix d'un chériff
+fanatique Sidi-Mohammed ben Abd-Allah (surnommé Bou-Maza, _l'homme à la
+chèvre_). Le Dahra donne le signal et l'Ouarensenis tout entier ne tarde
+pas à suivre l'exemple du Dahra.
+
+Le gouverneur général envoie trois colonnes dans le Dahra qui est soumis
+et désarmé par les opérations des colonels Pélissier, Saint-Arnaud, et
+Ladmirault.
+
+Le gouverneur général se porte de sa personne dans l'Ouarensenis (26
+mai), atteint succesivement chacune des tribus révoltées et les amène
+à capituler. Il leur impose alors la plus dure des conditions pour ces
+peuples guerriers: «_l'obligation de verser toutes leurs armes entre nos
+mains. Cette mesure produit le plus salutaire effet._»
+
+Le général Marey réprime en même temps les germes d'insurrection qui se
+manifestaient parmi les tribus du Djebel-Dira. (Province de Tittery.)
+
+Le colonel Géry prend possession des ksours (villages) de Stitten et
+Brézina (au sud de Mascara.)
+
+Le général Bedeau dirige une expédition dans les monts Aurès (au sud
+de Bathna), soumet les tribus de ces montagnes, chasse le khalifat
+d'Abd-el-Kader et l'ancien bey de Constantine. (Province de
+Constantine.)
+
+Résumé:
+
+La révolte fomentée par Abd-el-Kader et Bou-Maza est apaisée; le Dahra
+et l'Ouarensenis sont de nouveau soumis et désarmés.
+
+Le Djebel-Dira est pacifié.
+
+La domination française est définitivement reconnue par les populations
+nombreuses, riches et guerrières de l'Aurès.
+
+Nos armes paraissent avec éclat, pour la première fois, chez les
+Ouled-Sidi-Cheikh (à plus de quatre-vingts lieues de la côte.)
+
+Campagne d'été.
+
+L'insurrection de l'Ouest avait eu son contre-coup dans la Kabylie.
+
+Ben-Salem, qui s'y était réfugié, suscite des troubles dans le cercle de
+Dellys.
+
+Le gouverneur général part le 23 juillet d'Alger et peu de jours lui
+suffisent pour ramener l'ordre dans ce cercle important. Le 28 juillet,
+les tribus révoltées des Beni-Ouaguenoun et des Flicet-el-Bahar
+sollicitent l'aman.
+
+Comme résultat de la campagne du printemps et de celle d'été, on peut
+dire qu'au commencement de septembre, la plupart des tribus révoltées
+étaient rentrées dans l'ordre; toutefois, les principaux instigateurs
+de ces troubles n'ayant pu être atteints, on pouvait prévoir que de
+nouvelles tentatives d'insurrection auraient lieu bientôt.
+
+Le gouverneur général est parti pour la France en congé, le 4 septembre
+1845 (congé de trois mois à compter du 1er septembre.)
+
+Campagne d'automne
+
+Le lieutenant général de Lamoricière gouverneur général par intérim.
+
+Abd-el-Kader envahit notre territoire au commencement de septembre;
+nouvelle levée de boucliers dans l'Ouest; (22 septembre) massacre de
+la garnison de Djemma-Ghazaouât au marabout de Sidi-Brahim. En quelques
+jours, la majeure partie des tribus de la subdivision de Tlemcen rejoint
+la deïra de l'Émir.
+
+Les troupes entrent immédiatement en campagne. Leurs premiers mouvements
+sont dirigés par le général de Lamoricière.
+
+Le gouverneur général apprend à Excideuil, le 6 octobre, la catastrophe
+de Djemma-Ghazaouât, et part pour Alger dans la nuit du 7 au 8. Il
+arrive à Alger le 15, et dès le 24 il était à Teniet-el-Had avec une
+colonne destinée à barrer à Abd-el-Kader sa rentrée dans le Tell. Le
+succès de nos troupes fut prompt et décisif.
+
+Dès le commencement de novembre, les Traras et les Ghossels sont battus;
+la tribu des Ouled-Ammar rasée se rend à discrétion. D'autres tribus
+suivent cet exemple; une grande fraction des Medjehers demande l'aman;
+les Beni-Chougran eux-mêmes qui, les premiers, avaient levé l'étendard
+de la révolte, se soumettent, et toutes ces tribus reviennent sur leurs
+territoires qu'elles avaient abandonnés pour suivre l'Émir.
+
+Campagne d'hiver.
+
+La province de Titteri est maintenue dans l'ordre.
+
+L'agitation excitée dans la province de Constantine par un nouveau
+Bou-Maza est apaisée par le colonel Herbillon. Les Ouled-Sellam et les
+Ouled-Sultan, soulevés par ce chériff, sont ramenés à l'obéissance.
+
+Résumé:
+
+L'Algérie, soulevée tout entière par Abd-el-Kader, est de nouveau
+conquise et apaisée. Ce résultat prouve aux indigènes l'inanité des
+efforts d'Abd-el-Kader, et leur fait comprendre que l'armée française
+qui a conquis l'Algérie saura toujours la maintenir dans l'obéissance.
+
+Année 1846. Campagne d'hiver. (Janvier, février et mars 1846.)
+
+Abd-el-Kader, expulsé du Tell à la fin de 1845, reparaît inopinément au
+commencement de 1846. Il se porte dans le sud-est de Médéah, rase les
+tribus du Petit Désert, les entraîne à sa suite, échappe aux colonnes
+françaises qui le poursuivent, et, trompant la vigilance de tout le
+monde, apparaît sur le bas Isser, aux portes d'Alger.
+
+Le général Gentil, qui gardait les abords de la Mitidja, se porte droit
+à l'Émir, surprend son camp et le met en fuite. Le gouverneur général,
+qui depuis sa rentrée de France opérait dans l'Ouarensenis, accourt de
+ce côté et force Abd-el-Kader à se jeter dans les pentes sud du Jurjura.
+Il lance à la poursuite de l'Émir une colonne légère (Yusuf) qui va le
+harceler, le détruire en partie et finalement le rejeter dans le Maroc.
+
+Campagne du printemps.
+
+Le gouverneur général dirige plusieurs colonnes contre Bou-Maza qui
+avait reparu dans le Dahra.
+
+De sa personne, il marche pour la cinquième fois dans l'Ouarensenis
+pour y détruire la puissance d'El-Hadj-Seghir, nouveau khalifat
+d'Abd-el-Kader. Le duc d'Aumale dirige cette expédition.
+
+Résumé de ces deux campagnes:
+
+L'insurrection générale de 1845 est éteinte.
+
+Le Djebel-Amour, l'Ouarensenis, le Dahra, l'Ouennougha, ont soumis.
+
+Le Bou-Thaleb (Constantine) et le sud de la province d'Oran sont
+pacifiés.
+
+Quelques tribus marocaines, qui avaient violé notre territoire, sont
+vigoureusement châtiées.
+
+La France paraît, à l'issue de cette longue lutte, aux yeux des
+indigènes, plus grande et plus redoutable qu'avant la crise.
+
+Campagne d'été.
+
+L'événement le plus intéressant de cet été de 1846 est la grande
+poursuite de l'Émir par le général Yusuf. Abd-el-Kader est surpris une
+première fois par lui, le 13 mars, à Gouigua, une seconde fois, le
+5 avril, à Djemmet-el-Messad, et le 22, une troisième fois à Gharza.
+Vaincu, isolé, désespéré, l'Emir finit par disparaître dans le sud-ouest
+et s'enfonce dans le Maroc (juin 1846). Une conséquence affreuse de
+la situation critique de l'Emir fut le massacre des prisonniers de la
+deïra. 270 Français furent mis à mort; onze seulement furent épargnés,
+dans le but d'en tirer rançon.
+
+Résultats:
+
+Abd-el-Kader quitte l'Algérie.
+
+Les tribus nomades de la province d'Oran se soumettent (_Ouled-Ziad,
+O-Abd-el-Kerim, Derraga, O-Houmen, O-Bou-Zezig, O-Aïssa, gens de
+Chellala, de Bou-Semghoun, Hamian Charaga, O-Sidi-Nasser-Mackna,
+etc..._)
+
+Fondation d'Aumale et soumission des Beni-Zala.
+
+Soumission des tribus kabyles du Sahel de Sétif.
+
+L'automne et l'hiver se passent sans troubles sérieux.
+
+Le 25 novembre, nos onze prisonniers de la deïra sont délivrés.
+
+Les établissements militaires sont portés dans la zone intérieure.
+Médéah, chef-lieu de la division d'Alger; Batna, principal siége de
+l'autorité militaire dans la province de Constantine; Sidi-Bel-Abbès,
+chef-lieu de la subdivision d'Oran. (Le gouvernement et l'autorité
+militaire en Algérie étaient d'accord sur ce projet dont le
+développement devait être progressif.)
+
+Le gouverneur général se propose de créer un poste chez les Flittas.
+
+La position de Dar-ben-Abdallah est étudiée.
+
+Année 1847. Faits accomplis pendant les quatre premiers mois.
+
+Reconnaissance de notre autorité par les tribus kabyles des environs de
+Sétif et de Bougie.
+
+Reconnaissance de notre autorité par Ben-Salem, ancien khalifat de
+l'Émir.
+
+Reconnaissance de Bel-Kassem ou Kassy, personnage très-influent du
+Sebaou.
+
+Reconnaissance de notre autorité par tous les chefs notables du Sebaou
+et des revers ouest et sud du Jurjura.
+
+Bou-Maza se livre lui-même à Orléansville; il est amené en France.
+
+Campagne de printemps.
+
+Il s'agissait de mettre à profit les soumissions de Ben-Salem et de
+Bel-Kassem.
+
+Le gouverneur général voulut assurer les communications entre Sétif et
+Bougie et dirigea deux colonnes sur la Kabylie (mai 1847). Ces colonnes
+se rejoignent après de légers combats.
+
+Résultats:
+
+Reconnaissance de notre autorité par 55 tribus comprises dans le
+triangle formé par les trois points, Bougie, Hamza et Sétif. Le pays est
+organisé administrativement.
+
+Dans la province de Constantine, trois colonnes sous le commandement
+du général Herbillon obtiennent la soumission de la grande tribu des
+Nemencha.
+
+Les Beni-Salah se soumettent également et s'engagent à prévenir
+désormais tout désordre sur la route de Philippeville à Constantine.
+
+Le maréchal quitte _définitivement_ l'Algérie le 5 juin.
+
+Voici l'état de nos positions stratégiques en Algérie à la fin du
+gouvernement du maréchal Bugeaud (1847).
+
+
+ _Première ligne_.--_Ligne du littoral_.
+
+ PROVINCE D'ORAN......... Nemours, Rachgoun, Mers-el-Kebir,
+ Arzew, Mostaganem.
+
+ PROVINCE D'ALGER........ Tenès, Cherchell, Alger, Dellys,
+ Bougie.
+
+ PROVINCE DE CONSTANTINE.......... Gigelli, La Calle, Bône,
+ Philippeville.
+
+
+ _Deuxième ligne.--Ligne intérieure du Tell_.
+
+ PROVINCE D'ORAN......... Lalla-Maghrania, Tlemcen, Sidi-bel-Abbès,
+ Mascara.
+
+ PROVINCE D'ALGER......... Orléansville, Milianah, Medeah,
+ Aumale.
+
+ PROVINCE DE CONSTANTINE........ Sétif, Constantine, Guelma.
+
+
+ _Troisième ligne_.--_Ligne des postes avancés au sud du Tell_.
+
+ PROVINCE D'ORAN......... Sebdou, Daïa, Saïda, Tiaret.
+
+ PROVINCE D'ALGER........ Teniet-el-Had, Boghar.
+
+ PROVINCE DE CONSTANTINE....... Batna, Biskara.
+
+
+2º _Bureaux arabes_.
+
+En 1831 (24 juin), le général Berthezène nomma un agha des Arabes
+(Sidi-Hadj-Maiddin), avec pouvoir de nommer dans les tribus les cheiks
+et les caïds, de recevoir les plaintes des Arabes, de les transmettre
+au commandant en chef et de punir les coupables d'après les lois
+musulmanes. Sidi-Hadj-Maiddin garda cette charge très-peu de temps et se
+retira chez les Hadjoutes (septembre 1832).
+
+En 1833 (10 avril), pendant l'absence du duc de Rovigo, le maréchal
+de camp Avizard, commandant en chef par intérim, fit établir, par les
+conseils du général Trézel, un bureau qui prit le nom de _Bureau arabe_.
+Ce bureau, qui faisait partie de l'état-major général, fut dirigé
+d'abord par M. de Lamoricière, alors capitaine des zouaves[121].
+
+[Note 121: Un des principaux avantages de la création du bureau arabe
+fut d'enlever la direction des affaires arabes aux interprètes qui
+jusque-là avaient été les seuls intermédiaires entre les indigènes et
+l'autorité française.]
+
+En 1834 (18 novembre), le comte d'Erlon réunit la direction de ce bureau
+à la charge d'agha des Arabes, et y plaça un officier supérieur français
+(lieutenant-colonel Marey, commandant le corps des spahis réguliers
+d'Alger), qui fut chargé des rapports avec les tribus de l'intérieur et
+de la police du territoire.
+
+Le nouvel agha devait avoir à sa disposition, pour l'aider, deux
+officiers et deux interprètes désignés par le commandant en chef.
+
+On reconnut bientôt que cette institution de l'agha des Arabes
+n'atteignait pas le but qu'on se proposait, d'étendre nos rapports avec
+les tribus de l'intérieur et de les attirer sous notre domination, en
+respectant leurs usages et protégeant leurs intérêts; l'institution
+fut remplacée par la création d'une direction des affaires arabes, sous
+l'action immédiate du gouverneur général (15 avril 1837).
+
+Le comte de Damrémont nomma, par arrêté du même jour, M. Pelissier,
+capitaine d'état-major, directeur des affaires arabes, auteur des
+_Annales algériennes_, et depuis consul à Sous (régence de Tunis).
+
+Le 5 mars 1839, le maréchal comte Valée supprima la direction des
+affaires arabes, dont les attributions furent conférées à l'état-major
+général du gouverneur.
+
+Enfin, le 16 août 1841, la direction des affaires arabes, créée
+par arrêté du 15 avril 1837, et rentrée dans les attributions de
+l'état-major général par décision du maréchal Valée, fut rétablie par
+ordre du lieutenant général Bugeaud.
+
+Voici les considérants sur lesquels était basé le rétablissement de la
+direction des affaires arabes:
+
+1º Considérant que le commandement des troupes indigènes irrégulières
+de la province d'Alger est devenu assez important pour absorber tous les
+moments de l'officier qui en est chargé[122];
+
+[Note 122: Elles se montaient alors à un effectif de 806 hommes et 332
+chevaux.]
+
+2º Que la police du pays, en ce qui concerne les indigènes soumis, les
+relations à ouvrir avec les tribus non encore soumises, et généralement
+tout ce qui se rattache aux fonctions dévolues par les précédents
+arrêtés à l'agha des Arabes et au directeur des affaires arabes,
+suffisent pour motiver la création d'un emploi spécial.
+
+3º Qu'il est important, tant sous le rapport de la discrétion que de
+la promptitude d'exécution, que l'officier revêtu de cet emploi soit
+attaché à notre état-major particulier, etc., etc.
+
+M. Daumas, chef d'escadron au 2e régiment de chasseurs d'Afrique fut
+nommé directeur des affaires arabes.
+
+La direction fonctionna ainsi jusqu'en 1844.
+
+A cette époque, les affaires arabes avaient pris une telle extension que
+le maréchal Bugeaud crut devoir organiser à nouveau cette direction en
+même temps que le gouvernement des indigènes.
+
+L'organisation du gouvernement des indigènes par le maréchal Bugeaud fut
+calquée sur celle d'Abd-el-Kader, au moins quant à ce qui concerne la
+hiérarchie adoptée pour les chefs indigènes; mais elle fut rendue mixte
+par l'adjonction des agents français, qui devaient représenter aux yeux
+des Arabes l'autorité suprême dont ils étaient les délégués.
+
+Le but que voulait atteindre le maréchal était double:
+
+1º Imposer aux tribus une hiérarchie des pouvoirs bien combinée, déjà
+pratiquée et entrée dans leurs habitudes.
+
+2º Laisser la preuve de la conquête constamment sous leurs yeux et en
+marquer la trace dans toutes leurs transactions. Ce dernier rôle était
+réservé aux agents français qui, comme chefs militaires et comme
+chefs politiques, devaient tenir entre leurs mains la source réelle du
+pouvoir.
+
+Le bureau arabe, dans la pensée du maréchal, ne devait pas être une
+autorité proprement dite, mais une sorte d'état-major chargé des
+affaires arabes auprès du commandant proprement dit, et n'agissant qu'au
+nom et par ordre de celui-ci. Ainsi, chaque cercle, chaque subdivision
+eut un bureau arabe, ou état-major spécial des affaires arabes. Le
+directeur des affaires arabes de la division fut le chef d'état-major
+des affaires arabes de la province. Enfin, le directeur central fut,
+auprès du gouverneur général, le chef d'état-major général des affaires
+arabes de toute l'Algérie. Un des grands avantages de ce système était
+le suivant: les commandants de cercles, de subdivisions, de divisions,
+le gouverneur général lui-même pouvaient changer; les institutions
+restaient, et les traditions de gouvernement des Arabes se
+transmettaient sans interruption dans le fonctionnement général de
+l'administration.
+
+Un code succinct, renfermant les principales mesures administratives
+et judiciaires applicables aux tribus suivant les lieux et les
+circonstances, fut rédigé par les soins du lieutenant-colonel Daurnas,
+premier directeur central des affaires arabes. Ce code devint une règle
+uniforme pour tous les bureaux.
+
+Ce travail achevé, parut le décret constitutif des bureaux arabes. Il
+est signé du maréchal duc de Dalmatie, et porte la date du 1er février
+1844.
+
+Article premier.--Il y aura, dans chaque division militaire de
+l'Algérie, auprès et sous l'autorité immédiate de l'officier général
+commandant, une _direction des affaires arabes_.
+
+Des bureaux, désignés sous le nom de _bureaux arabes_, seront en outre
+institués:
+
+Dans chaque subdivision, auprès et sous les ordres directs de l'officier
+général commandant;
+
+Subsidiairement sur chacun des autres points occupés par l'armée où
+le besoin en sera reconnu, et sous des conditions semblables de
+subordination à l'égard des officiers investis du commandement.
+
+Art. 2.--Les bureaux arabes seront de deux classes, savoir: de première
+classe, ceux établis aux chefs-lieux de subdivision; de deuxième classe,
+ceux établis sur les points secondaires.
+
+Ces bureaux ressortiront respectivement à chacune de divisions
+militaires dans la circonscription de laquelle ils se trouveront placés.
+
+Art. 3.--Les directions divisionnaires et les bureaux de leur ressort
+seront spécialement chargés des traductions et rédactions arabes, de la
+préparation et de l'expédition des ordres et autres travaux relatifs à
+la conduite des affaires arabes, de la surveillance des marchés et
+de l'établissement des comptes de toute nature à rendre au gouverneur
+général sur la situation politique et administrative du pays.
+
+Indépendamment de ses attributions comme direction divisionnaire, la
+direction d'Alger centralisera le travail des directions d'Oran et
+de Constantine, sera chargée de la réunion et de la conservation des
+archives, et de la préparation des rapports et des comptes généraux à
+adresser au ministère de la guerre, et prendra, en conséquence, le titre
+de _Direction centrale des affaires arabes_.
+
+Elle exercera sous l'autorité immédiate du gouverneur général.
+
+Art. 4.--Partout et à tous les degrés, les affaires arabes dépendront
+du commandant militaire, qui aura seul qualité pour donner et signer les
+ordres, et pour correspondre avec son chef immédiat, suivant les règles
+de la hiérarchie, etc.
+
+Les bureaux arabes, constitués comme il vient d'être dit, ont fonctionné
+pendant toute la durée du gouvernement du maréchal Bugeaud.
+
+La seule modification qui y fut introduite fut celle par laquelle le
+directeur central des affaires arabes devint membre du conseil supérieur
+d'administration de l'Algérie, réorganisé par ordonnance royale du 15
+avril 1845.
+
+Le motif allégué à ce sujet par le maréchal duc de Dalmatie, dans son
+rapport au Roi, était l'importance du gouvernement des indigènes,
+qui exigeait que ce service fût représenté dans le conseil appelé à
+délibérer sur les grands intérêts du pays.
+
+Il reste maintenant à faire connaître le nombre et l'emplacement des
+bureaux arabes.
+
+A mesure que notre occupation s'étendait, les bureaux arabes
+s'installaient sur les points nouvellement conquis. Dès 1844, aux
+bureaux de Constantine, Médeah, Milianah, Mascara, Tlemcen, il fallait
+ajouter ceux de Boghar, Teniet-el-Had, Tiaret, Saïda. Cette même année,
+des points nouveaux dans le Tell étaient fortifiés, recevaient garnison
+et bureau arabe: Sétif, Batna, Orléansville, Ammi-Moussa, Tenès.
+
+Enfin, la dernière année du commandement du maréchal Bugeaud, on
+comptait dans les trois provinces trente bureaux des deux classes, ainsi
+répartis:
+
+ _Situation des bureaux arabes à la fin du gouvernement
+ du maréchal Bugeaud_ (1847).
+
+
+ Direction centrale à Alger.
++-----------------------+------------------------+---------------------+
+| Direction | Direction | Dir. divisionnaire |
+| divisionnaire d'Alger.| divisionnaire d'Oran. | de Constantine. |
+| Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | Bureaux arabes. |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe |1re classe |2e classe|
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| Alger. | | Oran. | Nemours. |Constantine| |
+| Dellys. | |Mostaganem.|Ammi-Moussa.| Bône. |La Calle.|
+| Blidah. | | Mascara. | Tiaret. | Sétif. | |
+| Milianah. |Cherchell. | | Saïda. | Batna. |Biskra. |
+| |Teniet-el- | Tiemcen. | Sebdou. | Guelma. | |
+| | Had. | | | | |
+| Médéah. | Boghar. | |Lalla-Ma- | Philippe- | |
+| | | | ghrania. | ville. | |
+| Aumale. | | | | | |
+| Orléans- | Tenès. | | | | |
+| ville. | | | | | |
+| Bougie. | | | | | |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| 8 | 4 | 4 | 6 | 6 | 2 |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| 12 | 10 | 8 |
++-----------------------+------------------------+---------------------+
+| Ensemble: 30 bureaux arabes. |
++----------------------------------------------------------------------+
+
+On peut se rendre compte du développement des institutions des bureaux
+arabes en comparant leur situation en 1847 avec celle d'aujourd'hui.
+
+ _Situation actuelle des bureaux arabes _(1864).
+
++-----------------------+------------------------+---------------------+
+| Direction | Direction | Dir. divisionnaire |
+| divisionnaire d'Alger.| divisionnaire d'Oran. | de Constantine. |
+| Bureaux arabes. | Bureaux arabes. | Bureaux arabes. |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe |1re classe |2e classe|
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| Dellys. |Tizi-Ouzou.| Oran. |Aïn-Temou- |Constanti- |El-Miliah|
+| | | | hent | ne. |(annexe).|
+| | | | (annexe). | | |
+| |Drà el-Miz-| Mostaga- | Ammi- | | Colio. |
+| | an. | nem.| Moussa.| | |
+| |Fort-Napo- | | Zamorah | |Djidgelli|
+| | léon. | | (annexe). | | |
+| Aumale. |Beni-Man- |Sidi-bel- | Daya | |Aïn-Beïda|
+| | çour | Abbès. | (annexe). | | |
+| | (annexe). | | | | |
+| Médeah. |Boghar. | Mascara. | Tiaret. | |Tebessa. |
+| |Laghouat. | | Saïda. | Bône. |La Calle.|
+| |Djelfa | | Géryville. | |Souk-Ak- |
+| | (annexe). | | | | ras. |
+| Milianah. |Cherchell. | Tlemcen. | Nemours. | Sétif. |Bordj- |
+| | | | | | ben- |
+| | | | | | Areridj.|
+| |Teniet-el- | | Lalla-Ma- | | Bougie. |
+| | Hàd. | | ghrania. | | |
+|Orléans- | Tenès. | | Sebdou. | |Bouçaada.|
+| ville. | | | | | |
+| | | | | |Takitount|
+| | | | | |(annexe).|
+| | | | | Batna. |Biskra. |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| 5 | 10 | 5 | 10 | 4 | 12 |
++-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
+| 15 | 15 | 16 |
++-----------------------+------------------------+---------------------+
+| Ensemble: 46 bureaux arabes. |
++----------------------------------------------------------------------+
+
+
+FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME SEPTIÈME.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME SEPTIÈME.
+
+
+Chapitre XXXIX.
+
+Élections de 1842.--Mort de M. le Duc d'Orléans. Loi de régence. (1842).
+
+
+M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis
+appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en
+présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec
+le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
+notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre
+des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma
+correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements
+européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
+de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à
+Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la
+régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
+de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
+moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le duc
+d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort.
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+Les îles Marquises et Taïti. (1841-1846.)
+
+
+Un inconvénient du gouvernement représentatif.--Premières navigations
+dans l'océan Pacifique.--Découverte de l'île de Taïti.--Divers voyageurs
+qui l'ont visitée du XVIIe au XIXe siècle.--La Nouvelle-Zélande et
+la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les
+îles Marquises.--Motifs de notre prise de possession des îles
+Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars à Taïti.--Établissement et
+conditions du protectorat français à Taïti.--Les missionnaires anglais
+à Taïti.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans
+l'océan Pacifique.--Débats dans la Chambre des députés à ce sujet.--Le
+capitaine Bruat nommé gouverneur des établissements français dans
+l'océan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars à
+Taïti.--Il substitue la complète souveraineté de la France
+au protectorat.--Réclamation de la reine Pomaré et des
+Taïtiens.--Fermentation à Taïti.--Menées de M. Pritchard, ancien
+missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en
+cesse les fonctions.--Le gouvernement français ordonne le rétablissement
+du protectorat.--Débats dans les Chambres à ce sujet.--Arrestation,
+emprisonnement et expulsion de M. Pritchard à Taïti.--Effet de
+cet incident à Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon
+langage.--Négociation à ce sujet.--Conduite et correspondance du
+capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une
+indemnité lui est accordée.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux
+Hamelin et Seymour, commandants des stations française et anglaise dans
+l'océan Pacifique, sont chargés de s'entendre pour la fixation du
+taux de l'indemnité.--Lettre que m'écrit le roi Louis-Philippe pour se
+charger du payement de l'indemnité.--Le cabinet s'y refuse.--Débat
+dans la Chambre des députés.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une
+faible majorité.--Il annonce sa résolution de se retirer.--Démarche du
+parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Appréciation de cet
+incident.
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+L'Algérie et le Maroc. (1841-1847).
+
+
+Le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie.--Son caractère et
+ses deux idées principales sur sa mission.--Désaccord entre ces idées
+et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est résolu à soutenir
+fortement le général Bugeaud dans l'oeuvre de la complète domination
+française sur toute l'Algérie.--Campagnes et succès du général
+Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilité dans
+ses rapports avec le ministère de la guerre, les Chambres et les
+journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulière avec moi.--Il
+est fait maréchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions
+du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion
+des Marocains sur le territoire de l'Algérie.--Nos réclamations à
+l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul général de France à
+Tanger.--Le prince de Joinville est nommé commandant d'une escadre
+qui se rend sur les côtes du Maroc.--Inquiétude du gouvernement
+anglais.--Méfiance de sir Robert Peel.--Sagacité et loyauté de lord
+Aberdeen.--Ses démarches pour décider l'empereur du Maroc à se rendre
+à nos demandes.--Elles ne réussissent pas; la guerre est déclarée.--Le
+prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le maréchal
+Bugeaud bat et disperse l'armée marocaine sur les bords de
+l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue à
+Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Débats dans les Chambres à ce
+sujet.--Négociation pour la délimitation des frontières entre l'Algérie
+et le Maroc.--Traité de Lalla-Maghrania.--Velléités de retraite
+du maréchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en
+Algérie.--Incident des grottes du Dahra.--Le maréchal Bugeaud met en
+avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les
+Chambres et dans le ministère de la guerre.--Le maréchal Bugeaud veut
+se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et générale insurrection
+en Algérie.--Le maréchal Bugeaud y retourne et triomphe de
+l'insurrection.--Il est disposé à poursuivre Abd-el-Kader dans le
+Maroc.--Je lui écris à ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son
+plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le
+réclamer.--Présentation à la Chambre des députés d'un projet de loi
+conforme à ses vues.--Mauvais accueil fait à ce projet.--Le maréchal
+Bugeaud en pressent l'insuccès.--Il est souffrant et ne se rend pas
+à Paris.--La commission de la Chambre des députés propose le rejet du
+projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le maréchal Bugeaud donne sa
+démission.--Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie.
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+Les musulmans à Paris.--La Turquie et la Grèce. (1842-1847.)
+
+
+Chefs musulmans à Paris, de 1845 à 1847.--Ben-Achache, ambassadeur du
+Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi
+d'Égypte Méhémet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de
+Perse.--Réchid-Pacha, grand-vizir.--Stérilité des tentatives de réforme
+de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires
+de Syrie.--Progrès dans la condition des chrétiens de Syrie, de 1845 à
+1848.--Affaire du consulat de France à Jérusalem en 1843.--Question
+des renégats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en
+Europe.--Affaires de Grèce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M.
+Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions à M.
+Piscatory.--Révolution d'Athènes (15 septembre 1843).--Opinion de
+M. Colettis.--Assemblée nationale en Grèce.--Établissement du régime
+constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Pétersbourg
+et de Vienne.--Arrivée de M. Colettis en Grèce.--Ministère
+Maurocordato.--Sa chute.--Ministère Colettis et Metaxa.--M. Metaxa
+se retire.--Ministère Colettis.--Hostilité de sir Edmond Lyons.--Ma
+correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers
+M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir
+Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires
+en Angleterre.--Son attitude envers la Grèce et le ministère de M.
+Colettis.--Fermeté de M. Colettis.--Troubles intérieurs en Grèce.--M.
+Colettis les réprime.--Querelle entre les cours d'Athènes et
+de Constantinople.--Maladie et mort de M.
+Colettis.
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+La liberté d'enseignement.--Les jésuites et la cour de Rome.
+(1840-1846.)
+
+En quoi consiste la liberté d'enseignement.--Résolution du cabinet du
+29 octobre 1840 de tenir, à cet égard, la promesse de la charte
+de 1830.--Divers projets de loi présentés par MM. Villemain et
+Salvandy.--Caractère de l'Université de France, corps essentiellement
+laïque et national.--Que la liberté d'enseignement peut et doit
+exister en même temps que l'Université.--Succès permanent de
+l'Université.--Difficulté de sa situation quant à l'éducation
+religieuse.--Légitimité et nécessité de la liberté
+d'enseignement.--Lutte entre l'Université et une partie du clergé.--Par
+quelle fâcheuse combinaison les jésuites devinrent les principaux
+représentants de la liberté d'enseignement.--Du caractère primitif et
+historique de la congrégation des jésuites.--Méfiance et irritation
+publique contre elle.--On demande que les lois de l'État qui la frappent
+soient exécutées.--Je propose que la question des jésuites soit portée
+d'abord à Rome, devant le pouvoir spirituel de l'Église catholique.--Le
+Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nommé envoyé
+extraordinaire et ministre plénipotentiaire par intérim à Rome.--Motifs
+de ce choix.--Négociation avec la cour de Rome pour la dissolution en
+France de la congrégation des jésuites, sans l'intervention du pouvoir
+civil.--Embarras et hésitation de la cour de Rome.--Grégoire XVI et le
+cardinal Lambruschini.--Succès de M. Rossi.--Le Saint-Siége décide la
+Société de Jésus à se dissoudre d'elle-même en France.--Effet de ce
+résultat de la négociation.--Efforts pour en retarder ou en éluder
+l'exécution.--Ces efforts échouent et les mesures convenues
+continuent de s'exécuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grégoire
+XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nommé ambassadeur
+ordinaire de France à Rome.--Mort de Grégoire XVI.--Pressentiments du
+conclave.
+
+
+PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+I
+
+1º Instructions données à l'amiral Dupetit-Thouars, par M.
+l'amiral Duperré, ministre de la marine et des
+colonies.
+
+2º Le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le ministre de la marine et des
+colonies.
+
+
+II
+
+1º Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la
+marine.
+
+2º Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et
+des colonies, à M. le capitaine Bruat, nommé gouverneur des îles
+Marquises.
+
+3º Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de
+la marine et des colonies, à M. le capitaine Bruat, gouverneur des
+établissements français dans l'Océanie.
+
+
+III
+
+1º Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements
+français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la
+Société.
+
+2º Le ministre de la marine à M. Bruat, gouverneur des établissements
+français dans l'Océanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la
+Société.
+
+
+IV
+
+1º Résumé des campagnes du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, et
+principaux résultats de ces campagnes quant à l'extension et à
+la consolidation de la domination française en
+Algérie.
+
+2º Bureaux arabes.
+
+Fin de la table du tome septième.
+
+
+___________________________________________________
+Paris.--Imprimé chez Bonaventure, Ducessois et Cie.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 7), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+***** This file should be named 18295-8.txt or 18295-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/2/9/18295/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+