diff options
Diffstat (limited to '18271-0.txt')
| -rw-r--r-- | 18271-0.txt | 15461 |
1 files changed, 15461 insertions, 0 deletions
diff --git a/18271-0.txt b/18271-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2bfab0a --- /dev/null +++ b/18271-0.txt @@ -0,0 +1,15461 @@ +The Project Gutenberg eBook of Georges, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Georges + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 27, 2006 [eBook #18271] +[Most recently updated: May 24, 2021] + +Language: English + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Chuck Greif + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGES *** + + + + +Alexandre Dumas + + +GEORGES + +(1843) + + +Table des matières +Chapitre I—L'île de France +Chapitre II—Lions et léopards +Chapitre III—Trois enfants +Chapitre IV—Quatorze ans après +Chapitre V—L'enfant prodigue +Chapitre VI—Transfiguration +Chapitre VII—La berloque +Chapitre VIII—La toilette du nègre marron +Chapitre IX—La rose de la rivière noire +Chapitre X—Le bain +Chapitre XI—Le prix des nègres +Chapitre XII—Le bal +Chapitre XIII—Le négrier +Chapitre XIV—Philosophie négrière +Chapitre XV—La boîte de Pandore +Chapitre XVI—La demande en mariage +Chapitre XVII—Les courses +Chapitre XVIII—Laïza +Chapitre XIX—Le Yamsé +Chapitre XX—Le rendez-vous +Chapitre XXI—Le refus +Chapitre XXII—La révolte +Chapitre XXIII—Un cœur de père +Chapitre XXIV—Les grands bois +Chapitre XXV—Juge et bourreau +Chapitre XXVI—La chasse aux nègres +Chapitre XXVII—La répétition +Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur +Chapitre XXIX—Le «Leycester» +Chapitre XXX—Le combat +Bibliographie—Œuvres complètes + + + + +Chapitre I—L'île de France + + +Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues, +tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vous +entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter +contre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contre +votre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dans +l'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notre +climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasis +enchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous +puissiez, en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source +d'eau vive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous +endormir peu à peu dans une sensation de bien-être et de langueur? + +Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que vous +convoitiez vous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente +sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit +abriter votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues +feuilles, pareilles au panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de +leurs fruits irisés, vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi; +venez. + +Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille, +sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent +vaisseaux qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à +la carène étroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en +donne à ces hardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique +romancier de la mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois +propice aux longs voyages. Montez à bord du navire auquel nous avons +confié notre commune destinée, laissons l'été derrière nous, et voguons +à la rencontre du printemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut, +Bayonne! Adieu, France! + +Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille pieds de +hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessus +desquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente, +on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonçant dans l'abîme? +C'est le pic de Ténériffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous des +aigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et qui +vous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est +point là le but de notre course; ceci n'est que le parterre de +l'Espagne, et je vous ai promis le jardin du monde. + +Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûle +incessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné six +ans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevé +elle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher de +Jeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgotha +politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les +navires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nous +n'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve des +reliques de son martyr. + +Nous voilà au cap des Tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s'élance +au milieu des brumes? C'est ce même géant Adamastor qui apparut à +l'auteur de _La Lusiade_. Nous passons devant l'extrémité de la terre; +cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi, +regardez comme l'Océan s'y brise furieux mais impuissant, car ce +vaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le port +de l'éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons; car, au delà de +ces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et des +déserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîches +eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mûrissants et des fleurs +éternelles. + +Salut à l'océan Indien, où nous pousse le vent d'ouest: salut au +théâtre des _Mille et une Nuits_; nous approchons du but de notre +voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. +Donnons un coup d'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums; puis +filons quelques nœuds encore, et passons entre l'île Plate et le +Coin-de-Mire; doublons la pointe aux Canonniers; arrêtons-nous au +pavillon. Jetons l'ancre, la rade est bonne; notre brick, fatigué de sa +longue traversée, demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car +cette terre, c'est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée +aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes +la beauté virginale de sa fille; car cette terre, c'est la terre +promise, c'est la perle de l'océan Indien, c'est l'île de France. + +Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale +fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te +montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne; +laisse-moi dénouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommes +deux pèlerins de France et peut-être un jour la France pourra-t-elle te +racheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume +d'Europe. + +Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moi +maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours +fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et +d'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre, +enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi +dire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa +tête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des +flots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toute +couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures +qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a +pas encore pu lui dérober. + +Venez donc, et, si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus que +les courses maritimes, prenez, nouveau Cléophas, un pan de mon manteau, +et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du +Pieterboot, la plus haute montagne de l'île après le piton de la +rivière Noire. Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et +successivement à droite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de +nous et au-dessus de nous. + +Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, tout +constellé d'étoiles: c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacun +de ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde. + +Au-dessous de nous, c'est l'île tout entière étendue à nos pieds, comme +une carte géographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec ses +soixante rivières qui semblent d'ici des fils d'argent destinés à fixer +la mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées de +bois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières, +voyez les cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois +où elles prennent leur source, lancent au galop leurs cataractes pour +aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un orage, à +l'encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante, +répond à leurs défis éternels, tantôt par le mépris, tantôt par la +colère; lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages +et plus de bruit: puis, près de cette ambition trompée, voyez la grande +rivière Noire, qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui +impose son nom respecté à tout ce qui l'environne, montrant ainsi le +triomphe de la sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement. +Parmi toutes ces montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle +géante placée sur la pointe septentrionale de l'île pour la défendre +contre les surprises de l'ennemi et briser les fureurs de l'Océan. +Voyez le piton des Trois-Mamelles à la base duquel coulent la rivière +du Tamarin et la rivière du Rempart, comme si l'Isis indienne avait +voulu justifier en tout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le +Pieterboot, où nous sommes, le pic le plus majestueux de l'île, et qui +semble lever un doigt au ciel pour montrer au maître et à ses esclaves +qu'il y a au-dessus de nous un tribunal qui fera justice à tous deux. + +Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon, la +capitale de l'île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux +ruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île des +Tonneliers qui en défend les approches, et sa population bariolée qui +semble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créole +indolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la +rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué ses +esclaves à obéir à son geste, jusqu'au nègre que le fouet conduit le +matin au travail et que le fouet ramène du travail le soir. Entre ces +deux extrémités de l'échelle sociale, voyez les lascars verts et +rouges, que vous distinguez à leurs turbans, qui ne sortent pas de ces +deux couleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du +type malabar. Voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de la +Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des +escarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, à +la poitrine plate et aux épaules larges; avec son crâne nu, ses +moustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequel +cependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes les +marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions; car +le Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrés, petits, +vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure; +vendant, comme les bohémiens, de ces choses que l'on demande tout bas; +les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause +de leur force; les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez +épaté et aux grosses lèvres, et qu'on distingue des nègres du Sénégal +au reflet rougeâtre de leur peau; les Namaquais, élancés, adroits et +fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant, +et qui s'étonnent d'être transportés sur une terre où il n'y a plus de +monstres à combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais +en garnison dans l'île ou en station dans le port; l'officier anglais, +avec son gilet rond écarlate, son schako en forme de casquette, son +pantalon blanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur +créoles et mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle +que de Londres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-même. +Derrière nous, Grand-Port, autrefois Port Impérial, premier +établissement des Hollandais, mais abandonné depuis par eux, parce +qu'il est au vent de l'île et que la même brise qui y a conduit les +vaisseaux les empêche d'en sortir. Aussi, après être tombé en ruine, +n'est-ce aujourd'hui qu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine, +une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grappin du +corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave +demande un refuge contre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les +yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le +revers des montagnes du port, Moka, tout parfumé d'aloès, de grenades +et de cassis; Moka, toujours si frais, qu'il semble replier le soir les +trésors de sa parure pour les étaler le matin; Moka, qui se fait beau +chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de +fête; Moka, qui est le jardin de cette île, que nous avons appelée le +jardin du monde. + +Reprenons notre première position; faisons face à Madagascar, et jetons +les yeux sur notre gauche: à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont les +plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et +que termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du +Corps-de-Garde, taillée en croupe de cheval; puis par delà les +Trois-Mamelles et les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses +rivières au doux nom, qu'on appelle les rivières des Citronniers, du +Bain-des-Négresses et de l'Arcade, avec son port si bien défendu par +l'escarpement même de ses côtes, qu'il est impossible d'y aborder +autrement qu'en ami; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines de +Saint-Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de +l'Amérique; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de +si gigantesques murènes, que ce ne sont plus des anguilles, mais des +serpents, et qu'on les a vues entraîner et dévorer vivants des cerfs +poursuivis par des chasseurs et des nègres marrons qui avaient eu +l'imprudence de s'y baigner. + +Enfin, tournons-nous vers notre droite: voici le quartier du Rempart, +dominé par le morne de la Découverte, au sommet duquel se dressent des +mâts de vaisseaux qui, d'ici, nous semblent fins et déliés comme des +branches de saule; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux, +voici l'église des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que +s'élevaient les deux cabanes voisines de madame de La Tour et de +Marguerite; c'est au cap Malheureux que se brisa le _Saint-Géran_; +c'est à la baie des Tombeaux qu'on retrouva le corps d'une jeune fille +tenant un portrait serré dans sa main; c'est à l'église des +Pamplemousses, et deux mois après, que, côte à côte avec cette jeune +fille, un jeune homme du même âge à peu près fut enterré. Or, vous avez +deviné déjà le nom des deux amants que recouvre le même tombeau: c'est +Paul et Virginie, ces deux alcyons des tropiques, dont la mer semble, +en gémissant sur les récifs qui environnent la côte, pleurer sans cesse +la mort, comme une tigresse pleure éternellement ses enfants déchirés +par elle même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie. + +Et maintenant, soit que vous parcouriez l'île de la passe de Descorne, +au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez +les côtes ou que vous enfonciez dans l'intérieur, soit que vous +descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes, soit que +le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme, +soit que le croissant de la lune argente les mornes de sa mélancolique +lumière, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tête +s'appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivré par les émanations +embaumées du rosier de la Chine, du jasmin de l'Espagne ou du +frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans +une ivresse d'opium, vous pouvez, O mon compagnon, céder sans crainte +et sans résistance à l'intime et profonde volupté du sommeil indien. +Couchez-vous donc sur l'herbe épaisse, dormez tranquille et +réveillez-vous sans peur, car ce léger bruit qui fait en s'approchant +frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se +fixent sur vous, ce ne sont ni le frôlement empoisonné du bouqueira de +la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et +réveillez-vous sans peur; jamais l'écho de l'île n'a répété le +sifflement aigu d'un reptile, ni le hurlement nocturne d'une bête de +carnage. Non, c'est une jeune négresse qui écarte deux branches de +bambou pour y passer sa jolie tête et regarder avec curiosité +l'Européen nouvellement arrivé. Faites un signe, sans même bouger de +votre place, et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la +mangue parfumée ou la gousse du tamarin; dites un mot, et elle vous +répondra de sa voix gutturale et mélancolique: «Mo sellave mo faire ça +que vous vié.» Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de +satisfaction vient la payer de ses services, alors elle offrira de vous +servir de guide vers l'habitation de son maître. Suivez-la, n'importe +où elle vous mène; et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une +avenue d'arbres, avec une ceinture de fleurs, vous serez arrivé; ce +sera la demeure du planteur, tyran ou patriarche, selon qu'il est bon +ou méchant; mais, qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas +et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir à la table de +la famille; dites: «Je suis votre hôte.» et alors la plus riche +assiette de Chine, chargée de la plus belle main de bananes, le gobelet +argenté au fond de cristal, et dans lequel moussera la meilleure bière +de l'île, seront posés devant vous; et, tant que vous voudrez, vous +chasserez avec son fusil dans ses savanes, vous pécherez dans sa +rivière avec ses filets; et, chaque fois que vous viendrez vous-même ou +que vous lui adresserez un ami, on tuera le veau gras; car ici +l'arrivée d'un hôte est une fête, comme le retour de l'enfant prodigue +était un bonheur. + +Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France, avaient-ils +depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans +cesse autour d'elle, essayant tantôt de la séduire par de l'or, tantôt +de l'intimider par les menaces: mais à toutes ces propositions la belle +créole répondait par un suprême dédain, si bien qu'il fut bientôt +visible que ses amants, ne pouvant l'obtenir par séduction, voulaient +l'enlever par violence, et qu'il fallut la garder à vue comme une +_monja_ espagnole. Pendant quelque temps elle en fut quitte pour des +tentatives sans importance, et par conséquent sans résultat; mais enfin +l'Angleterre, n'y pouvant plus tenir, se jeta sur elle à corps perdu, +et, comme l'île de France apprit un matin que sa sœur Bourbon venait +déjà d'être enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle +meilleure garde encore que par le passé, et l'on commença tout de bon à +aiguiser les couteaux et à faire rougir les boulets, car de moment en +moment on attendait l'ennemi. + +Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui retentit par toute l'île +annonça que l'ennemi était arrivé. + + + + +Chapitre II—Lions et léopards + + +C'était à cinq heures du soir, et vers la fin d'une de ces magnifiques +journées d'été inconnues dans notre Europe. La moitié des habitants de +l'île de France, disposés en amphithéâtre sur les montagnes qui +dominent Grand-Port, regardaient haletants la lutte qui se livrait à +leurs pieds, comme autrefois les Romains, du haut du cirque, se +penchaient sur une chasse de gladiateurs ou sur un combat de martyrs. + +Seulement, cette fois, l'arène était un vaste port tout environné +d'écueils, où les combattants s'étaient fait échouer pour ne pas +reculer quand même, et pouvoir, dégagés du soin embarrassant de la +manœuvre, se déchirer à leur aise; seulement, pour mettre fin à cette +naumachie terrible, il n'y avait pas de vestales au pouce levé; +c'était, on le comprenait bien, une lutte d'extermination, un combat +mortel; aussi les dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils +un anxieux silence; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces +parages, se taisait-elle elle-même pour qu'on ne perdît pas un +mugissement de ces trois cents bouches à feu. + +Voici ce qui était arrivé: + +Le 20 au matin, le capitaine de frégate Duperré, venant de Madagascar +monté sur la _Bellone_, et suivi de la _Minerve_, du _Victor_, du +_Ceylan_ et du _Windham_, avait reconnu les montagnes du Vent, de l'île +de France. Comme trois combats précédents, dans lesquels il avait été +constamment vainqueur, avaient amené de graves avaries dans sa flotte, +il avait résolu d'entrer dans le grand port et de s'y radouber; c'était +d'autant plus facile que, comme on le sait, l'île, à cette époque, +était encore toute à nous, et que le pavillon tricolore, flottant sur +le fort de l'île de la Passe et sur son trois-mâts mouillé à ses pieds, +donnait au brave marin l'assurance d'être reçu par des amis. En +conséquence, le capitaine Duperré ordonna de doubler l'île de la Passe, +située à deux lieues à peu près en avant de Mahebourg, et, pour +exécuter cette manœuvre, ordonna que la corvette _Victor_ passerait la +première; que la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_ la suivraient, +et que le _Windham_ fermerait la marche. La flottille s'avança donc, +chaque bâtiment venant à la suite de l'autre, le peu de largeur du +goulet ne permettant pas à deux vaisseaux de passer de front. + +Lorsque le _Victor_ ne fut plus qu'à une portée de canon du trois-mâts +embossé sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les +Anglais croisaient en vue de l'île. Le capitaine Duperré répondit qu'il +le savait parfaitement, et que la flotte qu'on avait aperçue se +composait de _La_ _Magicienne_, de la _Néreide_, du _Syrius_ et de +l'_Iphigénie_, commandés par le commodore Lambert; mais que, comme, de +son côté, le capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l'île avec +_L'Entreprenant, La Manche,_ l'_Astrée_, on était en force pour +accepter le combat si l'ennemi le présentait. + +Quelques secondes après, le capitaine Bouvet, qui marchait le second, +crut remarquer des dispositions hostiles dans le bâtiment qui venait de +faire des signaux. D'ailleurs, il avait beau l'examiner dans tous ses +détails avec le coup d'œil perçant qui trompe si rarement le marin, il +ne le reconnaissait pas pour appartenir à la marine française. Il fit +part de ses observations au capitaine Duperré, qui lui répondit de +prendre ses précautions, et que lui allait prendre les siennes. Quant +au _Victor_, il fut impossible de le renseigner; il était trop en +avant, et tout signe qu'on lui eût fait eût été vu du fort et du +vaisseau suspect. + +Le _Victor_ continuait donc de s'avancer sans défiance, poussé par une +jolie brise du sud-est, ayant tout son équipage sur le pont, tandis que +les deux bâtiments qui le suivent regardent avec anxiété les mouvements +du trois-mâts et du fort; tous deux cependant conservent encore des +apparences amies; les deux navires qui se trouvent au travers l'un de +l'autre échangent même quelques paroles. Le _Victor_ continue son +chemin; il a déjà dépassé le fort, quand tout à coup une ligne de fumée +apparaît aux flancs du bâtiment embossé et au couronnement du fort. +Quarante-quatre pièces de canon tonnent à la fois, enfilant de biais la +corvette française, trouant sa voilure, fouillant son équipage, brisant +son petit hunier, tandis qu'en même temps les couleurs françaises +disparaissent du fort et du trois-mâts et font place au drapeau +anglais. Nous avons été dupes de la supercherie; nous sommes tombés +dans le piège. + +Mais, au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait possible encore +en abandonnant la corvette qui lui sert de mouche, et qui, revenue de +sa surprise, répond au feu du trois-mâts par celui de ses deux pièces +de chasse, le capitaine Duperré fait un signal au _Windham_, qui +reprend la mer, et ordonne à la _Minerve_ et au _Ceylan_ de forcer la +passe. Lui-même les soutiendra, tandis que le _Windham_ ira prévenir le +reste de la flotte française de la position où se trouvent les quatre +bâtiments. + +Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la sécurité du +_Victor_, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce +profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la +_Minerve_ se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi; mais, cette +fois, c'est elle qui le prévient: vingt-deux bouches à feu s'enflamment +à la fois; la bordée porte en plein bois; une partie du bastingage du +bâtiment anglais vole en morceaux; quelques cris étouffés se font +entendre; puis, à son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie à +la _Minerve_ les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis +que l'artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui +faire d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper +quelques cordages. + +Puis vient le _Ceylan_, joli brick de 22 canons, pris, comme le +_Victor_, la _Minerve_ et le _Windham_, quelques jours auparavant sur +les Anglais, et qui, comme le _Victor_ et la _Minerve_, allait +combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s'avança léger et +gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en +face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le _Ceylan_ +s'enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré +en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l'un de +l'autre. + +Restait le capitaine Duperré, qui montait la _Bellonne_. + +C'était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles +officiers de notre marine. Il s'avança à son tour, serrant l'île de la +Passe plus près que n'avait fait aucun des autres bâtiments; puis, à +bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammèrent, +échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée; les +quatre bâtiments étaient dans le port; ils se rallient alors à la +hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'île aux Singes et +la Pointe de la Colonie. + +Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et +il apprend que l'île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives +sur l'île de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'île de la +Passe. Un courrier est à l'instant même expédié au brave général +Decaen, gouverneur de l'île, pour le prévenir que les quatre bâtiments +français, le _Victor,_ la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_, sont +à Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le +transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa +direction l'ordre d'appareiller, expédie à travers terres des renforts +d'hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu'il va faire ce qu'il +pourra pour arriver à son secours attendu que tout lui fait croire +qu'il est menacé par des forces supérieures. + +En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à +quatre heures du matin, le _Windham_ avait été pris par la frégate +anglaise _Syrius_. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris +alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine +Duperré, étaient entrés à Grand-Port, où le vent les retenait; il en +avait aussitôt donné avis aux capitaines de _La_ _Magicienne_ et de +l'_Iphigénie_, et les trois frégates étaient parties aussitôt: le +_Syrius_ remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux +autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point. + +Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur +rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le +capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son +appareillage; mais, quelque diligence qu'il fasse, il n'est prêt que le +22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d'avance sur +lui, et le vent, qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en +moment, va augmenter encore les difficultés qu'il doit éprouver pour +arriver à Grand-Port. + +Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et, à cinq heures du +matin, il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de +leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et +esclaves sont armés de fusils, et, dans le cas où les Anglais +tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une +entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré. + +À midi, la frégate anglaise _Syrius_, qui est passée sous le vent de +l'île, et qui, par conséquent, a éprouvé moins de difficultés sur sa +route que les deux frégates, paraît à l'entrée de la passe, rallie le +trois-mâts embossé près du fort et que l'on a reconnu pour être la +frégate la _Néréide_, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si +elles comptaient à elles seules attaquer la division française, +s'avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite; +mais, en serrant de trop près le bas-fond, le _Syrius_ touche, et la +journée s'écoule pour son équipage à se remettre à flot. + +Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin +arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui +comptent ainsi quatorze cents hommes à peu près, et cent quarante-deux +bouches à feu. Mais comme, aussitôt leur répartition, le capitaine +Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son +travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête +sanglante qui se prépare. + +À deux heures de l'après-midi, les frégates _La_ _Magicienne_ et +l'_Iphigénie_ parurent à leur tour à l'entrée de la passe; elles +rallièrent le _Syrius_ et la _Néréide_, et toutes quatre s'avancèrent +contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s'amarrèrent sur +leurs ancres, présentant un total de dix-sept cents hommes et de deux +cents canons. + +Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix +mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre +frégates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente +impulsion du vent dans leurs agrès, et venir, avec la confiance que +leur donnait la supériorité du nombre, se ranger à demi-portée du canon +de la division française, présentant à leur tour leur travers, +s'échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d'avance à +la fuite, comme d'avance nous y avions renoncé. + +C'était donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions +et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des +dents de bronze et des rugissements de feu. + +Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient été les +gardes-françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une +longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la +corne desquels flottait un pavillon tricolore; puis en même temps le +rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l'ouragan de fer +s'abattit sur la flotte anglaise. + +Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans autre +manœuvre que celle de déblayer les ponts des éclats de bois et des +corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger les canons, +une de ces luttes d'extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar, +les fastes de la marine n'en avaient pas encore vu. D'abord, on put +croire que l'avantage était aux ennemis; car les premières volées +anglaises avaient coupé les embossures de la _Minerve_ et du _Ceylan_; +de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva +masqué en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la +_Bellone_ fit face à tout, répondant aux quatre bâtiments à la fois, +ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous; vomissant +incessamment le feu, comme un volcan en éruption, et cela pendant deux +heures c'est-à-dire pendant le temps que le _Ceylan_ et la _Minerve_ +mirent à réparer leurs avaries: après quoi, comme impatients de leur +inaction, ils se reprirent à rugir et à mordre à leur tour, forçant +l'ennemi, qui s'était détourné un instant d'eux pour écraser la +_Bellone_, de revenir à eux, et rétablissant l'unité du combat sur +toute la ligne. + +Alors il sembla au capitaine Duperré que la _Néréide_, déjà meurtrie +par trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la +passe, ralentissait son feu. L'ordre fut donné aussitôt de diriger +toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant +une heure, on l'écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque +instant qu'elle allait amener son pavillon; puis comme elle ne +l'amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant +son pont, trouant sa carène, jusqu'à ce que son dernier canon +s'éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu'elle demeurât rasée comme +un ponton dans l'immobilité et dans le silence de la mort. + +En ce moment, et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son +lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l'atteint à la tête et le +renverse dans la batterie; comprenant qu'il est blessé dangereusement, +à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le +commandement de la _Bellone_, lui ordonne de faire sauter les quatre +bâtiments plutôt que de les rendre, et, cette dernière recommandation +faite, lui tend la main et s'évanouit. Personne ne s'aperçoit de cet +événement; Duperré n'a pas quitté la _Bellone_, puisque Bouvet le +remplace. + +À dix heures, l'obscurité est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et +qu'il faut tirer au hasard. À onze heures, le feu cesse; mais comme les +spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trêve ils restent à leur +poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et, avec elle et à sa +pâle lumière, le combat recommence. + +Pendant ce moment de relâche, la _Néréide_ a reçu quelques renforts; +cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie; la frégate qu'on +a crue morte n'était qu'à l'agonie, elle reprend ses sens, et elle +donne signe de vie en nous attaquant de nouveau. + +Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du _Victor_, dont +le capitaine est blessé; Roussin a l'ordre de remettre le bâtiment à +flot et de s'en aller, à bout portant, écraser la _Néréide_ de toute +son artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate +sera bien morte. + +Roussin suit à la lettre l'ordre donné: le _Victor_ déploie son foc et +ses grands huniers, s'ébranle et vient, sans tirer un seul coup de +canon, jeter l'ancre à vingt pas de la poupe de la _Néréide_; puis, de +là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses +pièces de chasse, l'enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point +du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte +et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est +morte, mais elle n'a pas amené. + +En ce moment, les cris de «Vive l'empereur!» retentissent sur la +_Néréide_;—les dix-sept prisonniers français qu'elle a faits dans l'île +de la Passe, et qu'elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de +leur prison et s'élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la +main. L'étendard de la Grande-Bretagne est battu, la bannière tricolore +flotte à sa place. Le lieutenant Roussin donne l'ordre d'aborder; mais, +au moment où il va engager les grappins, l'ennemi dirige son feu sur la +_Néréide_, qui lui échappe. C'est une lutte inutile à soutenir; la +_Néréide_ n'est plus qu'un ponton, sur lequel on mettra la main +aussitôt que les autres bâtiments seront réduits; le _Victor_ laisse +flotter la frégate comme le cadavre d'une baleine morte; il embarque +les dix-sept prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce +aux Anglais, en faisant feu de toute sa batterie, qu'il est revenu à +son poste. + +L'ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur +feu sur _La_ _Magicienne_, le capitaine Bouvet voulait écraser les +frégates ennemies l'une après l'autre; vers trois heures de +l'après-midi, _La_ _Magicienne_ était devenue le but de tous les coups; +à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et +ne respirait que comme respire un ennemi blessé à mort; à six heures on +s'aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour +l'évacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la +division française; le feu redouble; les deux autres frégates ennemies +lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer; ce qui +reste d'hommes sans blessure ou blessés légèrement y descend; mais, +dans l'intervalle qu'elles ont à franchir pour gagner le _Syrius_, deux +chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre +d'hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines. + +Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de _La_ +_Magicienne_; puis, de moment en moment, elle devient plus épaisse; +alors, par les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se +traînent, qui lèvent leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car +déjà la flamme succède à la fumée, et darde par toutes les ouvertures +du bâtiment ses langues ardentes, puis elle s'élance au dehors, rampe +le long des bastingages, monte aux mâts, enveloppe les vergues, et, au +milieu de cette flamme, on entend des cris de rage et d'agonie; puis +enfin tout à coup le vaisseau s'ouvre comme le cratère d'un volcan qui +se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre: _La_ +_Magicienne_ vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris +enflammés, qui montent dans les airs, redescendent et viennent +s'éteindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frégate qui, +la veille encore, se croyait la reine de l'Océan, il ne reste plus +rien, pas même des débris, pas même des blessés, pas même des morts. Un +grand intervalle, demeuré vide entre la _Néréide_ et l'_Iphigénie_, +indique seul la place où elle était. + +Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle, +Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré +au repos. + +Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le _Syrius_, à son +tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le +_Syrius_ que le quadruple feu du _Victor_, de la _Minerve_, de la +_Bellone_ et du _Ceylan_ va écraser. C'est sur lui que se réunissent +boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât; +sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures: +s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage +l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à +bord de _La_ _Magicienne_, le feu est demeuré là, une mèche le conduit +à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation +effroyable se fait entendre, et le _Syrius_ disparaît anéanti! + +Alors l'_Iphigénie_, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y +a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments; +car, ainsi que nous l'avons dit, la _Néréide_, n'est plus qu'une masse +inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé +presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle, +elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la +protection du fort. + +Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la _Minerve_ et à la _Bellone_ +de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté +où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas +qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul +Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar +et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'_Iphigénie_! + +Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se +redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au +_Victor_ d'amariner la _Néréide_. Quant au _Ceylan_, il est si mutilé +lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé +ses mille blessures. + +Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette +population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix +pour encourager la _Minerve_ et la _Bellone_ dans leur poursuite. Mais +l'_Iphigénie_, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement +sur elles; l'_Iphigénie_ dépasse l'île des Aigrettes; l'_Iphigénie_ va +atteindre le fort de la Passe; l'_Iphigénie_ va gagner la pleine mer et +sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la _Minerve_ et la +_Bellone_ n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son +sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la +Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin, +parti de Port-Louis avec _L'Entreprenant, La Manche_ et l'_Astrée._ +l'_Iphigénie_ et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se +rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera. + +Pendant ce temps, le _Victor_ s'est, pour la seconde fois, rapproché de +la _Néréide_; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec +précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort. +Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le +premier, a du sang jusqu'à la cheville. + +Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné +d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont +emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le +capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu. + +Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine +Willoughby à une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et +trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui son +premier lieutenant Thomson est tué d'un biscaïen qui lui a traversé la +poitrine; et, à ses pieds, est couché son neveu Williams Murrey, blessé +au flanc d'un éclat de mitraille. + +Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un +mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour, +étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond: + +—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites, +on ne rend son épée qu'à Dieu! + +Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués au +capitaine Willoughby. Mais tous les secours furent inutiles: le noble +défenseur de la _Néréide_ mourut le lendemain. + +Le lieutenant Roussin fut plus heureux à l'égard du neveu qu'il ne +l'avait été à l'égard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint +profondément et dangereusement, n'était cependant pas frappé à mort. +Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire. + + + + +Chapitre III—Trois enfants + + +Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux, +n'avaient pas renoncé à leurs projets sur l'île de France; tout au +contraire, ils avaient maintenant à la fois une conquête nouvelle à +faire et une vieille défaite à venger. Aussi, trois mois à peine après +les événements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une +seconde lutte non moins acharnée, mais qui devait avoir des résultats +bien différents, avait lieu à Port-Louis même, c'est-à-dire sur un +point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première. + +Cette fois, ce n'était pas de quatre navires ou de dix-huit cents +hommes qu'il s'agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante +bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes +sur la côte, et l'armée d'invasion s'avançait vers Port-Louis, qu'on +appelait alors Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l'île, au moment +d'être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle +difficile à décrire. De tous côtés, la foule accourue de différents +quartiers de l'île, et pressée dans les rues, manifestait la plus vive +agitation; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait +quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs +étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en +temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à +coup portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation +destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais, +et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s'élevaient +au bout des baïonnettes; les cris de «Vive l'empereur!» retentissaient; +des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés; un frisson +d'enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d'un repos +bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés demandant +à marcher à l'ennemi. + +Mais le véritable rendez-vous était à la place d'Armes, c'est-à-dire au +centre de la ville. C'est là que se rendait, tantôt un caisson emporté +au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pégu, tantôt un canon +traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de +quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre, qui leur noircissait la +figure, tenait lieu de barbe. C'était là que se rendaient des gardes +civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui +avaient ajouté une baïonnette à leur fusil de chasse, des nègres vêtus +de débris d'uniforme et armés de carabines, de sabres et de lances, +tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et +fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur +qui s'élevait au-dessus de la ville, comme s'élève le bruit d'un +innombrable essaim d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque. + +Cependant une fois arrivés sur la place d'Armes, ces hommes courant +soit isolés, soit par troupes, prenaient un aspect plus régulier et une +allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en +attendant que l'ordre de marcher à l'ennemi lui fût donné, la moitié de +la garnison de l'île, composée de troupes de ligne, et formant un total +de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude, à la fois +fière et insouciante, était un blâme tacite du bruit et de l'embarras +que faisaient ceux qui, moins familiarisés avec les scènes de ce genre, +avaient cependant le courage, la bonne volonté d'y prendre part; aussi, +tandis que les nègres se pressaient pêle-mêle à l'extrémité de la +place, un régiment de volontaires nationaux, se disciplinant de +lui-même à la vue de la discipline militaire, s'arrêtait en face de la +troupe, se formait dans, le même ordre qu'elle, tâchant d'imiter, mais +sans pouvoir y parvenir, la régularité de ses lignes. + +Celui qui paraissait le chef de cette dernière troupe, et qui, il faut +le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au résultat que +nous avons indiqué, était un homme de quarante à quarante-cinq ans +portant les épaulettes de chef de bataillon, et doué par la nature +d'une de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune émotion ne +peut parvenir à donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractère. Au +reste il était frisé, rasé, épinglé comme pour une parade; seulement, +de temps en temps, il détachait une agrafe de son habit, boutonné +primitivement depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu à +peu, laissait voir un gilet de piqué, une chemise à jabot et une +cravate blanche à coins brodés. Auprès de lui, un joli enfant de douze +ans, qu'attendait à quelques pas de là un domestique nègre, vêtu d'une +veste et d'un pantalon de basin, étalait, avec cette aisance que donne +l'habitude d'être bien mis son grand col de chemise festonné, son habit +de camelot vert à boutons d'argent et son castor gris orné d'une plume. +À son côté pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre, +dont il tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant +qu'il était en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin +d'appeler de temps en temps et bien haut: «Mon père,» appellation dont +le chef de bataillon ne semblait pas moins flatté que du poste éminent +auquel la confiance de ses concitoyens l'avait élevé dans la milice +nationale. + +À peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on +pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais à coup +sûr plus remarquable. + +Celui-là se composait d'un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans +et de deux enfants, l'un âgé de quatorze ans, et l'autre de douze. + +L'homme était grand, maigre, d'une charpente tout osseuse, un peu +courbé, non point par l'âge, puisque nous avons dit qu'il avait +quarante-huit ans au plus, mais par l'humilité d'une position +secondaire. En effet, à son teint cuivré, à ses cheveux légèrement +crépus, on devait, au premier coup d'œil, reconnaître un de ces +mulâtres auxquels dans les colonies, la fortune, souvent énorme, à +laquelle ils sont arrivés par leur industrie, ne fait point pardonner +leur couleur. Il était vêtu avec une riche simplicité, tenait à la main +une carabine damasquinée d'or, armée d'une baïonnette longue et +effilée, et avait au côté un sabre de cuirassier, qui, grâce à sa haute +taille, restait suspendu le long de sa cuisse comme une épée. De plus, +outre celles qui étaient contenues dans sa giberne, ses poches, +regorgeaient de cartouches. + +L'aîné des deux enfants qui accompagnaient cet homme était comme nous +l'avons dit, un grand garçon de quatorze ans, à qui l'habitude de la +chasse, plus encore que son origine africaine, avait bruni le teint; +grâce à la vie active qu'il avait menée, il était robuste comme un +jeune homme de dix-huit ans; aussi avait-il obtenu de son père de +prendre part à l'action qui allait avoir lieu. Il était donc armé de +son côté d'un fusil à deux coups, le même dont il avait l'habitude de +se servir dans ses excursions à travers l'île et avec lequel, tout +jeune qu'il était, il s'était déjà fait une réputation d'adresse que +lui enviaient les chasseurs les plus renommés. Mais, pour le moment, +son âge réel l'emportait sur l'apparence de son âge. Il avait posé son +fusil à terre et se roulait avec un énorme chien malgache, qui semblait +de son côté, être venu là pour le cas où les Anglais auraient amené +avec eux quelques-uns de leurs bouledogues. + +Le frère du jeune chasseur, le second fils de cet homme à la haute +taille et à l'air humble, celui enfin qui complétait le groupe que nous +avons entrepris de décrire, était un enfant de douze ans à peu près, +mais dont la nature grêle et chétive ne tenait en rien de la haute +stature de son père, ni de la puissante organisation de son frère, qui +semblait avoir pris à lui seul la vigueur destinée à tous les deux; +aussi, tout au contraire de Jacques, c'était ainsi qu'on appelait son +aîné, le petit Georges paraissait-il deux ans de moins qu'il n'avait +réellement, tant, comme nous l'avons dit, sa taille exigu, sa figure +pâle, maigre et mélancolique, ombragée par de longs cheveux noirs, +avaient peu de cette force physique si commune aux colonies: mais, en +revanche on lisait dans son regard inquiet et pénétrant une +intelligence si ardente, et, dans le précoce froncement de sourcil qui +lui était déjà habituel, une réflexion si virile et une volonté si +tenace, que l'on s'étonnait de rencontrer à la fois dans le même +individu tant de chétivité et tant de puissance. + +N'ayant pas d'armes, il se tenait contre son père, et serrait de toute +la force de sa petite main le canon de la belle carabine damasquinée, +portant alternativement ses yeux vifs et investigateurs de son père au +chef de bataillon, et se demandant sans doute intérieurement pourquoi +son père, qui était deux fois riche, deux fois fort et deux fois adroit +comme cet homme, n'avait pas aussi comme lui quelque signe honorifique, +quelque distinction particulière. + +Un nègre, vêtu d'une veste et d'un caleçon de toile bleue, attendait, +comme pour l'enfant au col festonné, que le moment fût venu aux hommes +de marcher; car alors, tandis que son père et son frère iraient se +battre, l'enfant devait rester avec lui. + +Depuis le matin, on entendait le bruit du canon: car depuis le matin, +le général Vandermaesen, avec l'autre moitié de la garnison, avait +marché au-devant de l'ennemi, afin de l'arrêter dans les défilés de la +montagne Longue et au passage de la rivière du Pont-Rouge et de la +rivière des Lataniers. En effet, depuis le matin, il avait tenu avec +acharnement; mais, ne voulant pas compromettre d'un seul coup toutes +ses forces, et craignant d'ailleurs que l'attaque à laquelle il faisait +face ne fût qu'une fausse attaque pendant laquelle les Anglais +s'avanceraient par quelque autre point sur Port-Louis, il n'avait pris +avec lui que huit cents hommes, laissant, comme nous l'avons dit, pour +la défense de la ville, le reste de la garnison et les volontaires +nationaux. Il en résultait qu'après des prodiges de courage, sa petite +troupe, qui avait affaire à un corps de quatre mille Anglais et de deux +mille cipayes, avait été obligée de se replier successivement de +position en position, tenant ferme à chaque accident de terrain qui lui +rendait un instant l'avantage, mais bientôt forcée de reculer encore; +de sorte que, de la place d'Armes, où se trouvaient les réserves, on +pouvait, quoiqu'on n'aperçût point les combattants, calculer les +progrès que faisaient les Anglais, au bruit croissant de l'artillerie, +qui, de minute en minute, se rapprochait; bientôt même on entendit, +entre le retentissement des puissantes volées, le pétillement de la +mousqueterie. Mais, il faut le dire, ce bruit, au lieu d'intimider ceux +des défenseurs de Port-Louis, qui, condamnés à l'inaction par l'ordre +du général stationnaient sur la place d'Armes, ne faisait que stimuler +leur courage; si bien que, tandis que les soldats de ligne, esclaves de +la discipline, se contentaient de se mordre les lèvres ou de sacrer +entre leurs moustaches, les volontaires nationaux agitaient leurs +armes, murmurant hautement, et criant que, si l'ordre de partir tardait +longtemps encore, ils rompraient les rangs et s'en iraient combattre en +tirailleurs. + +En ce moment, on entendit retentir la générale. En même temps un aide +de camp accourut au grand galop de son cheval, et, sans même entrer +dans la place, levant son chapeau pour faire un signe d'appel, il cria +du haut de la rue: + +—Aux retranchements, voilà l'ennemi! + +Puis il repartit aussi rapidement qu'il était venu. + +Aussitôt le tambour de la troupe de ligne battit, et les soldats, +prenant leurs rangs avec la prestesse et la précision de l'habitude, +partirent au pas de charge. + +Quelque rivalité qu'il y eût entre les volontaires et les troupes de +ligne, les premiers ne purent partir d'un élan aussi rapide. Quelques +instants se passèrent avant que les rangs fussent formés; puis comme, +les rangs formés, les uns partirent du pied droit tandis que les autres +partaient du pied gauche, il y eut un moment de confusion qui nécessita +une halte. + +Pendant ce temps, voyant une place vide au milieu de la troisième file +des volontaires, l'homme à la grande taille et à la carabine +damasquinée embrassa le plus jeune de ses enfants, et, le jetant dans +les bras du nègre à la veste bleue il courut, avec son fils aîné, +prendre modestement la place que la fausse manœuvre exécutée par les +volontaires avait laissée vacante. + +Mais, à l'approche de ces deux parias, leurs voisins de gauche et de +droite s'écartèrent, imprimant le même mouvement à leurs propres +voisins, de sorte que l'homme à la haute taille et son fils se +trouvèrent le centre de cercles qui allaient s'éloignant d'eux, comme +s'éloignent de l'endroit où est tombée une pierre les cercles de l'eau +dans laquelle on l'a jetée. + +Le gros homme aux épaulettes de chef de bataillon, qui venait à +grand-peine de rétablir la régularité de sa première file s'aperçut +alors du désordre qui bouleversait la troisième; il se haussa donc sur +la pointe des pieds, et, s'adressant à ceux qui exécutaient la +singulière manœuvre que nous avons décrite: + +—À vos rangs, Messieurs, cria-t-il, à vos rangs! + +Mais à cette double recommandation, faite d'un ton qui n'admettait +cependant pas de réplique, un seul cri répondit: + +—Pas de mulâtres avec nous! Pas de mulâtres! + +Cri unanime, universel, retentissant, que tout le bataillon répéta +comme un écho. + +L'officier comprit alors la cause de ce désordre, et vit, au milieu +d'un large cercle, le mulâtre qui était demeuré au port d'armes, tandis +que son fils aîné, rouge de colère, avait déjà fait deux pas en arrière +pour se séparer de ceux qui le repoussaient. + +À cette vue, le chef de bataillon passa au travers des deux premières +files, qui s'ouvrirent devant lui, et marcha droit à l'insolent qui +s'était permis, homme de couleur qu'il était, de se mêler à des blancs. +Arrivé devant lui, il le toisa des pieds à la tête avec un regard +flamboyant d'indignation, et, comme le mulâtre restait toujours devant +lui, droit et immobile comme un poteau: + +—Eh bien, monsieur Pierre Munier, lui dit-il, n'avez-vous point +entendu, et faudra-t-il vous répéter une seconde fois que ce n'est +point ici votre place, et qu'on ne veut pas de vous ici? + +En abaissant sa main forte et robuste sur le gros homme qui lui parlait +ainsi, Pierre Munier l'eût écrasé du coup; mais, au lieu de cela, il ne +répondit rien, leva la tête d'un air effaré, et, rencontrant les +regards de son interlocuteur, il détourna les siens avec embarras, ce +qui augmenta la colère du gros homme en augmentant sa fierté. + +—Voyons! Que faites-vous là? dit-il en le repoussant du plat de la +main. + +—Monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, j'avais espéré que, dans +un jour comme celui-ci, la différence des couleurs s'effacerait devant +le danger général. + +—Vous avez espéré, dit le gros homme en haussant les épaules et en +ricanant avec bruit, vous avez espéré! et qui vous a donné cet espoir, +s'il vous plaît? + +—Le désir que j'ai de me faire tuer, s'il le faut, pour sauver notre +île. + +—Notre île! murmura le chef de bataillon, notre île! Parce que ces +gens-là ont des plantations comme nous, ils se figurent que l'île est à +eux. + +—L'île n'est pas plus à nous qu'à vous, messieurs les blancs, je le +sais bien, répondit Munier d'une voix timide; mais si nous nous +arrêtons à de pareilles choses au moment de combattre, elle ne sera +bientôt ni à vous ni à nous. + +—Assez! dit le chef de bataillon en frappant du pied pour imposer à la +fois silence au raisonneur du geste et de la voix, assez! Êtes-vous +porté sur les contrôles de la garde nationale? + +—Non, Monsieur, et vous le savez bien, répondit Munier, puisque, +lorsque je me suis présenté, vous m'avez refusé. + +—Eh bien, alors, que demandez-vous? + +—Je demandais à vous suivre comme volontaire. + +—Impossible, dit le gros homme. + +—Et pourquoi cela, impossible? Ah! si vous le vouliez bien, monsieur de +Malmédie.... + +—Impossible! répéta le chef de bataillon en se redressant. Ces +messieurs qui sont sous mes ordres ne veulent pas de mulâtres parmi +eux. + +—Non, pas de mulâtres! Pas de mulâtres! s'écrièrent d'une seule voix +tous les gardes nationaux. + +—Mais je ne pourrai donc pas me battre, Monsieur? dit Pierre Munier en +laissant tomber ses bras avec découragement et en retenant à peine de +grosses larmes qui tremblaient aux cils de ses yeux. + +—Formez un corps de gens de couleur et mettez-vous à leur tête, ou +joignez-vous à ce détachement de noirs qui va nous suivre. + +—Mais?... murmura Pierre Munier. + +—Je vous ordonne de quitter le bataillon: je vous l'ordonne, répéta en +se rengorgeant M. de Malmédie. + +—Venez donc, mon père, venez donc et laissez là ces gens qui vous +insultent, dit une petite voix tremblante de colère, venez.... + +Et Pierre Munier se sentit tirer en arrière avec tant de force, qu'il +recula d'un pas. + +—Oui, Jacques, oui, je te suis, dit-il. + +—Ce n'est pas Jacques, mon père, c'est moi, c'est Georges. + +Munier se retourna étonné. + +C'était en effet l'enfant qui était descendu des bras du nègre, et qui +était venu donner à son père cette leçon de dignité. + +Pierre Munier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et poussa un +profond soupir. + +Pendant ce temps, les rangs de la garde nationale se rétablirent, et M. +de Malmédie reprit son poste à la tête de la première file, et la +légion partit au pas accéléré. + +Pierre Munier resta seul entre ses deux enfants dont l'un était rouge +comme le feu, et l'autre pâle comme la mort. + +Il jeta un coup d'œil sur la rougeur de Jacques et sur la pâleur de +Georges, et, comme si cette rougeur et cette pâleur étaient pour lui un +double reproche: + +—Que voulez-vous, dit-il, mes pauvres enfants! c'est ainsi. + +Jacques était insouciant et philosophe. Le premier mouvement lui avait +été pénible, sans doute; mais la réflexion était vite venue à son +secours et l'avait consolé. + +—Bah! répondit-il à son père en faisant claquer ses doigts qu'est-ce +que cela nous fait, après tout, que ce gros homme nous méprise? Nous +sommes plus riches que lui, n'est-ce pas, mon père? Et, quant à moi, +ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l'enfant au col festonné, +que je trouve son gamin de Henri à ma belle, et je lui donnerai une +volée dont il se souviendra. + +—Mon bon Jacques! dit Pierre Munier, remerciant son fils aîné d'être en +quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance. + +Puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-là +prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son +frère. + +Mais Georges resta impassible; tout ce que son père put surprendre sur +sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses +lèvres; cependant, si imperceptible qu'il fût, ce sourire avait une +telle nuance de dédain et de pitié, que, de même qu'on répond parfois à +des paroles qui n'ont pas été dites, Pierre Munier répondit à ce +sourire: + +—Mais que voulais-tu donc que je fisse, mon Dieu? + +Et il attendit la réponse de l'enfant, tourmenté de cette inquiétude +vague qu'on ne s'avoue point à soi-même, et qui, cependant, vous agite, +lorsqu'on attend, d'un inférieur qu'on redoute malgré soi, +l'appréciation d'un fait accompli. + +Georges ne répondit rien; mais, tournant la tête vers le fond de la +place: + +—Mon père, répondit-il, voilà les nègres qui sont là-bas et qui +attendent un chef. + +—Eh bien, tu as raison, Georges, s'écria joyeusement Jacques, déjà +consolé de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant, +sans s'en douter, le même raisonnement que César. Mieux vaut commander +à ceux-ci que d'obéir à ceux-là. + +Et Pierre Munier, cédant au conseil donné par le plus jeune de ses fils +et à l'impulsion imprimée par l'autre, s'avança vers les nègres, qui, +en discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tôt +aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l'île à l'égal +d'un père, qu'ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef +naturel, et le prièrent de les conduire au combat. + +Alors il s'opéra un changement étrange dans cet homme. Le sentiment de +son infériorité, qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs, disparut, +et fit place à l'appréciation de son propre mérite: sa grande taille +courbée se redressa de toute sa hauteur, ses yeux, qu'il avait tenus +humblement baissés ou vaguement errants devant M. de Malmédie, +lancèrent des flammes. Sa voix, tremblante un instant auparavant, prit +un accent de fermeté terrible, et ce fut avec un geste plein de noble +énergie que, rejetant sa carabine en bandoulière sur son épaule, il +tira son sabre, et que, étendant son bras nerveux vers l'ennemi, il +cria à son tour: + +—En avant! + +Puis, jetant un dernier regard au plus jeune de ses enfants, rentré +sous la protection du nègre à la veste bleue, et qui, plein +d'orgueilleuse joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre, il +disparut avec sa noire escorte à l'angle de la même rue par laquelle +venaient de disparaître la troupe de ligne et les gardes nationaux, en +criant une dernière fois au nègre à la veste bleue: + +—Télémaque, veille sur mon fils! + +La ligne de défense se divisait en trois parties. À gauche le bastion +Fanfaron, assis sur le bord de la mer et armé de dix-huit canons; au +milieu, le retranchement proprement dit, bordé de vingt-quatre pièces +d'artillerie, et, à droite, la batterie Dumas, protégée seulement par +six bouches à feu. + +L'ennemi vainqueur, après s'être avancé d'abord en trois colonnes sur +les trois points différents, abandonna les deux premiers, dont il +reconnut la force, pour se rabattre sur le troisième, qui, non +seulement, comme nous l'avons dit, était le plus faible, mais qui +encore n'était défendu que par les artilleurs nationaux; cependant, +contre toute attente, à la vue de cette masse compacte qui marchait sur +elle avec la terrible régularité de la discipline anglaise, cette +belliqueuse jeunesse, au lieu de s'intimider, courut à son poste, +manœuvrant avec la prestesse et l'habileté de vieux soldats et faisant +un feu si bien nourri et si bien dirigé, que là troupe ennemie crut +s'être trompée sur la force de la batterie et sur les hommes qui la +servaient; néanmoins, elle avançait toujours, car plus cette batterie +était meurtrière, plus il était urgent d'éteindre son feu. Mais alors +la maudite se fâcha tout à fait, et, pareille à un bateleur qui fait +oublier un tour incroyable par un tour plus incroyable encore, elle +redoubla ses volées, faisant suivre les boulets de la mitraille, et la +mitraille des boulets avec une telle rapidité, que le désordre commença +à se mettre dans les rangs ennemis. En même temps, et comme les Anglais +étaient arrivés à portée de mousquet, la fusillade commença à pétiller +à son tour, si bien que, voyant ses rangs éclaircis par les balles et +des files entières emportées par les boulets, l'ennemi, étonné de cette +résistance aussi énergique qu'inattendue, plia et fit un pas en +arrière. + +Sur l'ordre du capitaine général, la troupe de ligne et le bataillon +national, qui s'étaient réunis sur le point menacé, sortirent alors, +l'une à gauche, l'autre à droite, et, la baïonnette en avant, +s'avancèrent au pas de charge sur les flancs de l'ennemi, tandis que la +formidable batterie continuait de le foudroyer en tête: la troupe +exécuta sa manœuvre avec la précision qui lui était habituelle, tomba +sur les Anglais, fit sa trouée dans leurs rangs, et redoubla le +désordre. Mais, soit qu'il fût emporté par sa valeur, soit qu'il +exécutât maladroitement le mouvement ordonné, le bataillon national, +commandé par M. de Malmédie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et +d'opérer une attaque parallèle à celle qu'exécutait la troupe de ligne, +fit une fausse manœuvre, et vint heurter les Anglais de front. Dès lors +force fut à la batterie de cesser son feu, et, comme c'était ce feu +surtout qui intimidait l'ennemi, l'ennemi n'ayant plus affaire qu'à un +nombre d'hommes inférieur à lui, reprit courage, et revint sur les +nationaux, qui, il faut le dire à leur gloire, soutinrent le choc sans +reculer d'un seul pas. Cependant cette résistance ne pouvait durer de +la part de ces braves gens, placés entre un ennemi mieux discipliné +qu'eux et qui leur était dix fois supérieur en nombre, et la batterie +qu'ils forçaient à se taire pour qu'elle ne les écrasât pas eux-mêmes; +ils perdaient à chaque instant un si grand nombre d'hommes, qu'ils +commençaient à reculer. Bientôt, par une manœuvre habile, la gauche des +Anglais déborda la droite du bataillon des nationaux, alors sur le +point d'être enveloppés, et qui, trop inexpérimentés pour opposer le +carré au nombre, furent regardés comme perdus. En effet, les Anglais +continuaient leur mouvement progressif, et, pareils à une marée qui +monte, ils allaient envelopper de leurs flots cette île d'hommes, +lorsque tout à coup les cris de France! France! retentirent sur les +derrières de l'ennemi. Une effroyable fusillade leur succéda, puis un +silence plus sombre et plus terrible qu'aucun bruit suivit la +fusillade. + +Une étrange ondulation se promena sur les dernières lignes de l'ennemi +et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs; les habits rouges se +courbaient sous une vigoureuse charge à la baïonnette, comme des épis +mûrs sous la faucille du moissonneur; c'était à leur tour d'être +enveloppés, c'était à leur tour de faire face à la fois à droite, à +gauche et en tête. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait +pas de relâche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix +minutes, il s'était, à travers une sanglante trouée, fait jour jusqu'au +malencontreux bataillon et l'avait dégagé; alors, et voyant le but +qu'ils s'étaient proposé rempli, les nouveaux arrivants s'étaient +repliés sur eux-mêmes, avaient pivoté sur la gauche en décrivant un +cercle, et étaient retombés au pas de charge sur le flanc de l'ennemi. +De son côté, M. de Malmédie, calquant instinctivement la même manœuvre, +avait donné une impulsion pareille à son bataillon, si bien que la +batterie, se voyant démasquée, ne perdit pas de temps, et, s'enflammant +de nouveau vint seconder les efforts de cette triple attaque, eu +vomissant sur l'ennemi des flots de mitraille. De ce moment la victoire +fut décidée en faveur des Français. + +Alors M. de Malmédie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'œil sur +ses libérateurs, qu'il avait déjà entrevus, mais qu'il avait hésité à +reconnaître, tant il lui en coûtait de devoir son salut à de tels +hommes. C'était, en effet, ce corps de noirs tant méprisé par lui qui +l'avait suivi dans sa marche, et qui l'avait rejoint si à temps au +combat, et, à la tête de ce corps, c'était Pierre Munier; Pierre +Munier, qui, voyant que les Anglais, en enveloppant M. de Malmédie, lui +présentaient le dos, était venu avec ses trois cents hommes les prendre +en queue et les culbuter; c'était Pierre Munier qui après avoir combiné +cette manœuvre avec le génie d'un général, l'avait exécutée avec le +courage d'un soldat, et qui, à cette heure, se retrouvant sur un +terrain où il n'avait plus que la mort à craindre, se battait en avant +de tous, redressant sa grande taille, l'œil allumé, les narines +ouvertes, le front découvert, les cheveux au vent, enthousiaste, +téméraire, sublime! C'était Pierre Munier, enfin, dont la voix +s'élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant toute cette +grande rumeur pour pousser le cri: + +—En avant! + +Puis, comme, en effet, en le suivant, on avançait toujours, comme le +désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, en entendit +le cri: + +—Au drapeau! au drapeau, camarades! + +On le vit s'élancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se +relever, s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant, +reparaître, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à +la main. + +En ce moment, le général, craignant que les vainqueurs, en s'engageant +trop avant à la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque +piège, donna l'ordre de la retraite. La ligne obéit la première, +emmenant ses prisonniers, la garde nationale emportant ses morts; enfin +les noirs volontaires fermèrent la marche, environnant leur drapeau. + +La ville tout entière était accourue sur le port, on se foulait, on se +pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les +habitants de Port-Louis croyaient que l'on avait eu affaire à l'armée +ennemie tout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement +repoussés, ne viendraient plus à la charge; aussi, à chaque corps qui +passait, on jetait de nouveaux vivats, tout le monde était fier, tout +le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu +remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête; or, les habitants +s'attendaient bien à la résistance, mais non au succès; aussi, +lorsqu'on vit la victoire déclarée aussi complètement, hommes, femmes, +vieillards, enfants, jurèrent, d'une seule voix et d'un seul cri, de +travailler aux retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur +défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec +l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas, à beaucoup près, +l'arrivée d'un autre régiment si un autre régiment eût pu arriver! + +Mais, au milieu de cette ovation générale, nul objet n'attirait tant +les regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris; +c'étaient, autour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations +et des étonnements sans fin, auxquels les nègres répondaient par des +rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous +connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions +adressées par chacun. Debout près du vainqueur et appuyé sur son fusil +à deux coups, qui n'était pas resté muet dans l'action et dont la +baïonnette était teinte de sang, Jacques redressait fièrement sa tête +épanouie, tandis que Georges, qui s'était échappé des mains de +Télémaque, et qui avait rejoint son père sur le port, serrait +convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir +dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui. + +À quelques pas de Pierre Munier était, de son côté, M. de Malmédie, non +plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ, mais la +cravate déchirée, le jabot en pièces et couvert de sueur et de +poussière: lui aussi était entouré et félicité par sa famille; mais les +félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui +vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à +un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes +inquiétudes, paraissait-il assez embarrassé, et, pour garder bonne +contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils +Henri et son nègre Bijou, lorsqu'on les vit paraître tous les deux +fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père, et +Bijou pour féliciter son maître. + +En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait +combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été +transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point +d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui, +cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait +retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui +faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à +terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se +roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son +père, et, tendant la main: + +—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai. + +Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât +toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il +embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint +debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, +et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires +réclamait sa présence. + +Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour +être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur +lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule +qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de +l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté, +contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour +pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette +interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que, +faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car, +s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son +intention hostile, ne fit pas un pas en arrière: + +—Donne-moi ça, lui dit-il. + +—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges. + +—Ce drapeau, reprit Henri. + +—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père. + +—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux! + +—Tu ne l'auras pas. + +L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de +l'étendard, démonstration à laquelle Georges ne répondit qu'en se +pinçant les lèvres, en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant +un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri, +qui, comme tous les enfants gâtés, croyait qu'il n'y avait qu'à désirer +pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses +mesures, qu'il empoigna le bâton, en criant de toute la force de sa +petite voix colère: + +—Je te dis que je veux ça. + +—Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, répéta Georges en le +repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer +le drapeau conquis sur sa poitrine. + +—Ah! mauvais mulâtre, tu oses me toucher? s'écria Henri. Eh bien, tu +vas voir. + +Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges eût eu +le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toute sa force un +coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure et +coula le long du visage de l'enfant. + +—Lâche! dit froidement Georges. + +Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques, +d'un seul bond se retrouvant près de son frère, envoya, d'un vigoureux +coup de poing appliqué au milieu du visage, l'agresseur rouler à dix +pas de là, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laissé tomber +dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre +morceaux, cracha dessus, et lui en jeta les débris. + +Ce fut au tour de l'enfant au col brodé à sentir le sang inonder son +visage; mais son sang à lui avait jailli sous un coup de poing, et non +sous un coup de sabre. + +Toute cette scène s'était passée si rapidement, que ni M. de Malmédie, +qui, comme nous l'avons dit, était à vingt pas de là occupé à recevoir +les félicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la +maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir; +ils assistèrent seulement à la catastrophe, et accoururent tous les +deux en même temps: Pierre Munier, haletant, oppressé, tremblant; M. de +Malmédie, rouge de colère, étouffant d'orgueil. + +Tous deux se rencontrèrent en avant de Georges. + +—Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, Monsieur, avez +vous vu ce qui vient de se passer? + +—Hélas! oui, monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, et croyez +bien que, si j'avais été là, cet événement n'aurait pas eu lieu. + +—En attendant, Monsieur, en attendant, s'écria M. de Malmédie, votre +fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de +porter la main sur le fils d'un blanc. + +—Je suis désespéré de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmédie, +balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes +excuses. + +—Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se +redressant au fur et à mesure que son interlocuteur s'abaissait. +Croyez-vous que cela suffise, vos excuses? + +—Que puis-je de plus, Monsieur? + +—Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? répéta M. de Malmédie, +embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir; +vous pouvez faire fouetter le misérable qui a frappé mon Henri. + +—Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil à deux +coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y +frotter un peu, vous, monsieur de Malmédie? + +—Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'écria Pierre Munier. + +—Pardon, mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai +pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui +faisait rien; et moi, j'ai donné un coup de poing à M. Henri; M. Henri +a donc tort et c'est donc moi qui ai raison. + +—Un coup de sabre à mon fils? un coup de sabre à mon Georges? Georges, +mon enfant chéri? s'écria Pierre Munier en s'élançant vers son fils. +Est-ce vrai que tu es blessé? + +—Ce n'est rien, mon père, dit Georges. + +—Comment! ce n'est rien, s'écria Pierre Munier; mais tu as le front +ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmédie, mais, +voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien. + +M de Malmédie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen +de résister à l'évidence: + +—Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle +arrivée? + +—Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau +pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner. + +—Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit +drôle? demanda M. de Malmédie. + +—Parce que ce drapeau n'est ni à votre fils, ni à vous ni à personne; +parce que ce drapeau est à mon père. + +—Après? demanda M. de Malmédie continuant d'interroger Henri. + +—Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essayé de le +prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donné un +coup de poing dans la figure. + +—Ainsi, voilà comme la chose s'est passée? + +—Oui, mon père. + +—C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing +que quand j'ai vu couler le sang de mon frère; sans cela, je n'eusse +point frappé. + +—Silence, vaurien! s'écria M. de Malmédie. + +Puis, s'avançant vers Georges: + +—Donne-moi ce drapeau, dit-il. + +Mais Georges, au lieu d'obéir à cet ordre, fit de nouveau un pas en +arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine. + +—Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui +indiquait que, s'il n'était pas fait droit à sa demande, il allait se +livrer aux dernières extrémités. + +—Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le +drapeau aux Anglais. + +—Je le sais bien, Monsieur; mais il ne sera pas dit qu'un mulâtre aura +impunément tenu tête à un homme comme moi. Donnez-moi ce drapeau. + +—Cependant, Monsieur.... + +—Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier. + +Pierre Munier eut bien l'idée de répondre: «Vous n'êtes pas mon +officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre +soldat» mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son humilité +habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique +cette obéissance à un ordre si injuste lui fît gros cœur, il ôta +lui-même le drapeau des mains de Georges, qui cessa dès lors d'opposer +aucune résistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'éloigna +chargé du trophée volé. + +Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une +nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder sans +résistance à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si +commune et si pauvre? Mais cela était ainsi; et, ce qu'il y a de plus +extraordinaire, c'est que cela n'étonna personne; car, dans des +circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait +tous les jours aux colonies: aussi, habitué dès son enfance à respecter +les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier +s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à +laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire +résistance. Il se rencontre de ces héros qui lèvent la tête devant la +mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque +l'homme, cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on, +lorsqu'il entend le chant du coq. + +Quant à Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laissé +échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva +les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans +essayer même de le consoler. De son côté, Jacques se mordait les poings +de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de +Malmédie et de tous les blancs. + +Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter, un +messager couvert de poussière accourut, annonçant que les Anglais +descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivière, au nombre +de dix mille; puis, presque aussitôt, la vigie, placée sur le morne de +la Découverte, signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui, +jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivière, déposa cinq mille +hommes sur la côte. Enfin, en même temps, on apprit que le corps +d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière +des Lataniers, et était prêt à marcher de nouveau sur Port-Louis, en +combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui +s'avançaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il +n'y avait plus moyen de résister à de pareilles forces; aussi, aux +quelques voix désespérées qui, en appelant au serment fait le matin de +vaincre ou mourir, demandaient le combat, le capitaine général +répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en +déclarant que, chargé des pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur +Napoléon, il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la +ville. + +Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une +pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille +à peine; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se +retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupée seulement par +la troupe réglée. + +Dans la nuit du 2 au 3 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée; +à cinq heures du matin, elle fut approuvée et échangée; le même jour, +l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la +ville et de la rade. + +Huit jours après, l'escadre française prisonnière sortit du port à +pleines voiles, emmenant la garnison tout entière, pareille à une +pauvre famille chassée du toit paternel; aussi, tant qu'on put +apercevoir la dernière ondulation du dernier drapeau, la foule +demeura-t-elle sur le quai; mais, lorsque la dernière frégate eut +disparu, chacun tira de son côté morne et silencieux. Deux hommes +restèrent seuls et les derniers sur le port: c'étaient le mulâtre +Pierre Munier et le nègre Télémaque. + +—Mosié Munier, nous va monter là-haut, la montagne; nous capables voir +encore petits maîtres Jacques et Georges. + +—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si +nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les +emporte. + +Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit +en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à +la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance, +comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer +encore, mais la frégate la _Bellone_, à bord de laquelle ils étaient +embarqués. + +En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât, s'était +décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la +protection du brave général Decaen. Jacques et Georges partaient donc +pour Paris, recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de +la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en +relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à +faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que +M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis le jour de la scène +du drapeau, haine de laquelle leur pauvre père tremblait, surtout avec +leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou +l'autre. + +Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui. +D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout +homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir. + +Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà. + + + + +Chapitre IV—Quatorze ans après + + +C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue +d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est +que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des +habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des +peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque +chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés +sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit +le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami +lui-même. + +Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant +d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique, +c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle +ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui +jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.» + +Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le +navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port, +côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la +pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le +Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage, +apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la +veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son +approche, l'attendent en foule pressée sur le quai. + +D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde +attend à l'île de France les nouvelles d'Europe, on ne s'étonnera sans +doute point de l'affluence qui, par une belle matinée de la fin du mois +de février 1824, vers les onze heures du matin, s'était portée sur tous +les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le +_Leycester_, belle frégate de trente six canons, signalée depuis la +veille à deux heures de l'après-midi. + +Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt +de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il +transportait à son bord. + +L'un était un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus, +aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus +de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou +trente-deux ans, quoiqu'il en eût plus de quarante. En lui, au premier +abord, on ne remarquait rien de saillant; mais aussi l'on était forcé +d'avouer que tout était convenable. Si, après un premier coup d'œil +jeté sur lui, on avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa +personne, on remarquait qu'il avait le pied et la main petits et +admirablement bien faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les +Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa voix était claire et +arrêtée, mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses +yeux bleu clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances +habituelles de sa vie, reprocher de manquer un peu d'expression, +laissaient errer un regard limpide, mais qui ne s'attachait à rien et +semblait ne rien chercher à approfondir. De temps en temps, cependant, +il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil, accompagnant ce +mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir +alors une double rangée de dents petites, bien rangées, et blanches +comme des perles. Cette espèce de tic semblait alors ôter à son regard +le peu d'expression qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on +s'apercevait, au contraire, que c'était dans ce moment que sa vue, +profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières +rapprochées, allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au +plus profond de son âme. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne +manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait +que c'était, en général, l'opinion que les hommes superficiels avaient +de lui, et, presque toujours, soit calcul, soit indifférence, il se +plaisait à la leur laisser, bien sûr de les détromper quand le caprice +lui en prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe +menteuse cachait un esprit singulièrement profond, comme il arrive +souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds; +aussi, avec la conscience de sa supériorité presque universelle, +attendait-il patiemment qu'on vînt lui offrir l'occasion de triompher. +Alors, et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne, et +dans la personne qui émettait cette pensée, une lutte digne de lui, il +s'accrochait à la conversation, que, jusque-là, il avait laissé errer +dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu, se répandait au +dehors, grandissait à toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux +enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colorée, +à la fois séduisante et grave, éblouissante et positive; si cette +occasion ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'être regardé +par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il +manquât d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de +certaines choses jusqu'à l'excès. Mais c'était un système de conduite +qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Toutes les fois +qu'une position erronée, une pensée fausse, une vanité mal soutenue, un +ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrême finesse +de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sarcasme +incisif ou sur les lèvres un sourire moqueur; mais il étouffait à +l'instant même ce genre d'ironie extérieure, et, quand il ne pouvait +renfermer entièrement cette irruption de dédain, il déguisait sous un +des clignements d'yeux qui lui étaient habituels le mouvement railleur +qui lui échappait malgré lui, sachant bien que le moyen de tout voir, +de tout entendre, était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il +bien voulu, comme Sixte-Quint, paraître aussi paralytique: mais, comme +cela l'eût entraîné à une trop longue et trop fatigante dissimulation, +il y avait renoncé. + +L'autre était un jeune homme brun, au teint pâle et aux longs cheveux +noirs; ses yeux, qui étaient grands, admirablement fendus et du plus +beau velouté, avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient +qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée, un caractère de fermeté +qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui était rare, car +toute son organisation paraissait obéir non pas à des instincts +physiques, mais à une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient +d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait +être au fond de son âme. Quoique les lignes de son visage fussent +pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité; son +front harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carrée, était +sillonné par une légère cicatrice, presque imperceptible dans l'état de +calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne +blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire +comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en +déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie +d'admirables dents. L'aspect général de sa physionomie était grave: aux +rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils, +aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une +réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au +contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante +ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait +guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de +sa personne, il était d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses +membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait que, animés +par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez +eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui +avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu'elle lui +avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec +une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d'un pantalon, +d'un gilet et d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient +des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris, et, à la +boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante +négligence, les rubans réunis de la Légion d'honneur et de Charles III. + +Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du _Leycester_, qui avait +pris l'un à Portsmouth et l'autre à Cadix. Au premier coup d'œil, ils +s'étaient reconnus pour s'être vus déjà dans ces salons de Londres et +de Paris où l'on voit tout le monde; ils s'étaient donc salués comme +d'anciennes connaissances, mais sans se parler d'abord; car, n'ayant +jamais été présentés l'un à l'autre, tous deux avaient été retenus par +cette réserve aristocratique des gens comme il faut, qui hésitent, même +dans les circonstances particulières de la vie, à sortir des règles +imposées par les convenances générales. Cependant, l'isolement du bord, +l'exiguïté du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour, +l'attrait naturel que deux hommes du monde éprouvent instinctivement +l'un pour l'autre, les avaient bientôt rapprochés; ils avaient échangé +d'abord quelques paroles insignifiantes, puis leurs conversations +avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours, +chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme supérieur, et +s'était félicité d'une rencontre pareille dans une traversée de plus de +trois mois; enfin, en attendant mieux, ils s'étaient liés de cette +amitié de circonstance qui, sans racines dans le passé, devient une +distraction dans le présent, sans être un engagement pour l'avenir. +Alors, pendant ces longues soirées de l'équateur, pendant ces belles +nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'étudier l'un l'autre, +et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils +avaient, soit par investigation, soit par expérience, appris tout ce +qu'il est donné à l'homme de savoir. Tous deux étaient donc restés +constamment en face, comme deux lutteurs de même force, et, dans cette +longue traversée, un seul avantage avait été donné au premier de ces +deux hommes sur le second: c'est que, dans un grain qui assaillit la +frégate, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, et dans lequel +le capitaine du _Leycester_, blessé par la chute d'un mât de perroquet, +avait été emporté évanoui dans sa cabine, le passager aux cheveux +blonds s'était emparé du porte-voix, et, s'élançant sur le gaillard +d'arrière, avait, en l'absence du second, retenu dans son hamac par une +maladie grave, avec la fermeté d'un homme habitué au commandement et la +science d'un marin consommé, ordonné à l'instant même une suite de +manœuvres à l'aide desquelles la frégate avait conjuré la force de +l'ouragan. Puis, le grain passé, son visage, un instant resplendissant +de cet orgueil sublime qui monte au front de toute créature humaine +luttant contre son Créateur, avait repris son expression ordinaire. Sa +voix, dont le timbre éclatant s'était fait entendre au-dessus du +roulement du tonnerre et du sifflement de la tempête, était redescendue +à son diapason ordinaire; enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes +précédents avaient été poétiques et exaltés, il avait remis au +lieutenant le porte-voix, ce sceptre du capitaine de vaisseau qui est, +aux mains de celui qui le porte, le signe de l'absolu commandement. + +Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel, +hâtons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre +trace d'émotion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse +de l'homme obligé de se reconnaître à lui-même une infériorité sur +celui dont jusque-là il s'était cru l'égal. Puis, lorsque, le danger +passé, ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui +dire: + +—Vous avez donc été capitaine de vaisseau, milord? + +—Oui, avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre +honorifique; j'ai même atteint le grade de commodore; mais, depuis six +ans, je suis passé dans la diplomatie, et, au moment du péril, je me +suis souvenu de mon ancien métier: voilà tout. + +Puis il n'avait plus une seule fois été question de cette circonstance +entre ces deux hommes; seulement, il était visible que le plus jeune +des deux était intérieurement humilié de cette supériorité, que son +compagnon avait, d'une façon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il +eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte +forcé de la mettre au jour. + +La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua, +indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'étaient fait, pendant les +trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur +position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères +d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur +voyage à tous deux était l'île de France, et ils n'en avaient pas +demandé davantage. + +Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver, car +tous deux avaient recommandé que, du moment où l'on apercevrait l'île, +on les avertît. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le +jeune homme aux cheveux noirs était sur le pont, appuyé au couronnement +de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si +puissant, même parmi les marins: «Terre à l'avant!» + +À ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avançant +vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint +s'appuyer près de lui. + +—Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure +du moins; car j'avoue à ma honte que j'ai beau regarder à l'horizon, je +n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi +bien être un brouillard flottant sur la mer qu'une île ayant ses +racines au fond de l'Océan. + +—Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y +a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à +une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages; +mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la +mer, je vois notre île dans tous ses contours, et je dirai même dans +tous ses détails. + +—Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité +que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut +que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la +rejette pas comme une impossibilité. + +—Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi à l'œil nu, je +vais vous décrire la côte; me croirez-vous après cela? + +—Milord, répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si +fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites +sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve +à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc +plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma +curiosité. + +—Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que +l'air de la terre fait son effet, voilà que vous devenez flatteur. + +—Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tête. Oh! +Votre Grâce se trompe. Le _Leycester_, je vous le jure, ferait plus +d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le +périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil +changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie +seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le +long de cette interminable traversée, et j'oserai presque dire de +l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi. + +—Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune +homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans +ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espère +aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme supérieur est un +parent que nous reconnaissons pour être de notre famille, partout où +nous le rencontrons. Cela posé, trêve de compliments, mon jeune ami; +prenez cette lunette et regardez; car nous avançons si rapidement, +qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite +démonstration géographique dont je me suis chargé. + +Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil. + +—Voyez-vous? dit l'Anglais. + +—Parfaitement, dit le jeune homme. + +—Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au +milieu de la mer, voyez-vous l'île Ronde? + +—À merveille. + +—Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'île Plate, au pied de +laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout à fait l'air, à +sa tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons où il est, et +nous passerons où il passe. + +Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir à l'œil nu les +objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait à +peine, lui, à l'aide du tube qu'il tenait à la main; puis, avec un +sourire d'étonnement: + +—C'est miraculeux! dit-il. + +Et il reporta la lunette à ses yeux. + +—Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire +qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si +poétique mémoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrière lequel +s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne de +Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles? + +—Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics, +tous ces sommets sont familiers à mon enfance et je les ai gardés dans +ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune +homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main, +les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous +voyez ce rivage, et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la +description que vous venez de me faire? + +—C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas +moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage! +oui, j'en parle un peu de mémoire quoique les souvenirs qu'il m'a +laissés soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle! +Oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous +étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela. + +—C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'île de France, répondit +le jeune homme aux cheveux noirs. + +—Y étiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à +Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne fût-ce que par +orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés? + +—Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous +avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a +presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite. + +—Eh bien, j'y suis venu à cette époque; car, à cette époque, je servais +dans la marine. + +—Comme aspirant, sans doute? + +—Comme lieutenant de frégate, Monsieur. + +—Mais à cette époque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez +un enfant? + +—Quel âge me donnez-vous, Monsieur? + +—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous +avez trente ans à peine. + +—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant; +je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de +flatterie. + +Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus +d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères +rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il +pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si +loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la +question qui lui avait été faite: + +—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre +encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île. +Connaissez-vous Port-Louis, milord? + +—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé +dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en +Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je +vais probablement faire un séjour indéfini. + +Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient +d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun +d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en +silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail. + +Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île +d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la +frégate _Leycester_ fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de +ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de +l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment +européen. + +Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume, +car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de +l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le +pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux +noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon +de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique. + +En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams +Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour +marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France +pour Sa Majesté Britannique. + +Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant +qu'il a entrevu à bord de la _Néréide_, couché aux pieds de son oncle +le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et +dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la +réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre +histoire. + +Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers +lui: + +—À propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand +dîner aux autorités de l'île; j'espère que vous me ferez l'honneur +d'être un de mes convives? + +—Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme; mais +encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon côté, je dise +à Votre Grâce qui je suis.... + +—Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur, répondit lord +Murrey, et alors je saurai qui vous êtes; en attendant, je sais ce que +vous valez, et c'est ce qu'il me faut. + +Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le +nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine +et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux +rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-de-Plomb. + +En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes, +les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la +frégate retentirent à la fois, et, pareils à un écho, ceux des autres +bâtiments leur répondirent; aussitôt des acclamations universelles de +«Vive lord Murrey!» accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur, +qui, après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient cette +honorable réception, s'achemina, entouré des principales autorités de +l'île, vers le palais. + +Et, cependant, ces hommes qui faisaient fête au représentant de Sa +Majesté Britannique et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien +les mêmes hommes qui, autrefois, avaient pleuré le départ des Français; +mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette +époque; la génération ancienne avait en partie disparu, et la +génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par +ostentation et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze +ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en +faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment +juré; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer et débaptiser un +grand homme ou une grande nation. + + + + +Chapitre V—L'enfant prodigue + + +Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu'à l'hôtel du +gouvernement; mais, lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui +et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le +navire. + +En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son +tour, et la curiosité, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'était +reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser +gracieusement la parole et lui serrer la main; de sorte que la foule +assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était +quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou +d'Angleterre. Cette probabilité s'était changée en une véritable +certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et dont +l'un, il faut bien l'avouer, était un peu moins répandu à cette époque +qu'il ne l'est aujourd'hui. Au reste, les habitants de Port-Louis +eurent le temps d'examiner le nouvel arrivant; car, après avoir cherché +des yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un de +ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s'était arrêté au bord de +la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués; +puis, quand cette opération fut terminée, un domestique au teint +basané, vêtu du costume des Maures d'Afrique, avec lequel l'étranger +avait échangé quelques mots dans une langue inconnue, en équipa deux à +la manière arabe, et, les prenant tous deux en bride, car on ne pouvait +se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître, qui +s'était déjà acheminé à pied vers la chaussée, regardant toujours +autour de lui, comme s'il se fût attendu à voir apparaître tout à coup, +au milieu de toutes ces figures insignifiantes, une figure amie. + +Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroit qu'on +appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un +dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à +cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à +la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de +chaque côté le coin de la bouche, et d'un beau garçon de vingt-cinq à +vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos +marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqué blanc. Il +portait une cravate à coins brodés, et un long jabot, garni de +dentelle, flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un +peu plus accentués que ceux de son voisin, avaient cependant avec +ceux-ci une telle ressemblance, qu'il était évident que ces deux +individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté, +était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué +négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet et d'un pantalon +blancs. + +—Voilà, par ma foi, un joli garçon, dit le gros homme en regardant +l'étranger, qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je +conseille, s'il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos +maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles. + +—Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son +œil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe, +arabissime. + +—Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme. + +—Non, mon père; mais, s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui +en donnera mille piastres. + +—Ce sera Henri de Malmédie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros +homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t'en passer la +fantaisie; tu le peux, tu es riche. + +Sans doute l'étranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation +qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement, et il +fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui +n'était pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute à leur +égard qu'ils ne l'étaient au sien, il continua sa route en murmurant: + +—Encore eux! Toujours eux! + +—Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui +l'entouraient. + +—Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri; mais à la première fois +que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière, +je vous promets de le lui demander. + +—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour +l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous +sommes. + +—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri. + +Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé +ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression +produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir +l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du +jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un +groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du +jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre +était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que +l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de +toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le +seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une +des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante +européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa +peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux +cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, +se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied +levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute +chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée +comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du +personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec +lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces +charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une +dentelle. + +En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps +osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un +large chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des +cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue +natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un +pantalon de coton bleu descendant jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de +même étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses. +À ses pieds était un bambou, long d'une toise, supportant à chacune de +ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le +bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier cette +longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille +petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique +en plein air du commerçant des tropiques comme dans les élégants +magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes +filles et quelquefois même à leurs mères. Or, comme nous l'avons dit, +la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une +natte étendue à ses pieds, s'était arrêtée pour le moment à un éventail +représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des +chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits +d'hommes, de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la +drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin. + +Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail. + +Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours +seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni +d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la +triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois +langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la +colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à +Port-Louis que sous le nom de _Miko-Miko_, les deux seuls mots qu'il +prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long +bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et +qui, selon toute probabilité, voulaient dire: _Achetez, achetez_. Les +relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses +pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes +et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu +l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de +l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre +Miko-Miko et de se faire comprendre par lui. + +Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle. + +—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans +lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services: +puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour +interprète? + +—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la +jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous +suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et +moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique +sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé +tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de +ces langues. + +—Monsieur connaît peut-être quelque langue que parlera cet homme, ma +mie Henriette, répondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet +éventail, que, si Monsieur parvenait à m'en dire le prix, il m'aurait +rendu un véritable service. + +—Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette: +cet homme ne parle aucune langue. + +—Il parle au moins celle du pays où il est né, dit l'étranger. + +—Oui, mais il est né en Chine; et qui est-ce qui parle chinois? + +L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa +quelques mots dans une langue étrangère. + +Nous essayerons vainement de dire l'expression d'étonnement qui se +peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa +langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique +lointaine. Il laissa tomber l'éventail qu'il tenait, et, s'élançant les +yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la +parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises; puis, +comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite, il se +décida enfin à répondre; mais ce fut avec une expression dans le regard +et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes +qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus +sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de +l'éventail. + +—C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'étranger se retournant +vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres à peu près. + +—Mille fois merci, Monsieur! répondit Sara en rougissant de nouveau. +Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien +heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle +la langue de cet homme? + +—Et surtout bien étonnant, répondit ma mie Henriette. + +—C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, répondit l'étranger +dans la même langue. Ma mère mourut que je n'avais que trois mois +encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'île +Formose qui était au service de notre maison, sa langue est donc la +première que je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouvé souvent +l'occasion de la parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques +mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grâce à +ces quelques mots, vous rendre un léger service. + +Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et, +faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit en +saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie +Henriette. + +L'étranger suivit la rue de Moka; mais à peine eut-il fait un mille sur +la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la +montagne de la Découverte, qu'il s'arrêta tout à coup, et que ses yeux +se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au +milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur +ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un +instant l'étranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si +ce doute avait disparu devant une conviction entière: + +—C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est changé! + +Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air +de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il +pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu'il exécuta +heureusement, après s'être arrêté deux ou trois fois en route en +appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop +forte le temps de se calmer. + +Quant au vieillard, il ne bougea point à l'approche de l'étranger, si +bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait pas même entendu le bruit de ses +pas; ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il +assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté, et +que, le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour +s'éloigner: + +—Oh! ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme. + +Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son +extrémité. + +Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de +regarder la mer, et l'étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au +bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'étranger +prit la parole: + +—Monsieur, dit-il à son voisin, vous n'étiez sans doute point là, +lorsqu'il y a une heure et demie à peu près, le _Leycester_ a jeté +l'ancre dans le port? + +—Pardonnez-moi, Monsieur, j'y étais, répondit le vieillard avec un +accent où se confondaient l'humilité et l'étonnement. + +—Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à +l'arrivée de ce bâtiment venant d'Europe? + +—Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné. + +—C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le +monde descendu sur le port. + +—Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, répondit +mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie; je prends +au contraire, et j'en suis certain, un plus grand intérêt que personne +à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel +pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne +m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes; +et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin +m'asseoir ici, à la même place d'où je les ai vus partir; et je reste +là tout le jour, jusqu'à ce que, chacun s'étant retiré, tout espoir +soit perdu pour moi. + +—Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu'au port? demanda +l'étranger. + +—C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le +vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme +chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j'ai fini par +m'arrêter ici, et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi +l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il +m'annonce leur arrivée, s'il tarde à revenir, je crois qu'il attend une +lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je +me lève et je m'en retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma +maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant: «Ce sera +sans doute pour la prochaine fois.» + +—Pauvre père! murmura l'étranger. + +—Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec étonnement. + +—Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme. + +—Vous ne savez donc pas qui je suis? + +—Vous êtes homme et vous souffrez. + +—Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d'une voix basse et +profondément humiliée. + +Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme. + +—Et moi aussi, Monsieur, je suis mulâtre, répondit-il. + +—Vous? s'écria le vieillard. + +—Oui, moi, répondit l'étranger. + +—Vous êtes mulâtre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec +étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger. +Vous êtes mulâtre? Oh! alors votre pitié ne m'étonne plus. Je vous +avais pris pour un blanc mais, du moment que vous êtes homme de couleur +comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami, un frère. + +—Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au +vieillard. + +Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable +expression de tendresse: + +—Et plus que cela encore, peut-être. + +—Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens +que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous, +Monsieur, que j'ai, ou plutôt que j'avais, car Dieu seul sait si tous +deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils +que j'aimais tous deux de l'amour d'un père, un surtout. + +L'étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard. + +—Cela vous étonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une +différence entre ces deux enfants, et que je préfère l'un à l'autre? +Oui, cela ne doit pas être, je le sais; oui, cela est injuste, je +l'avoue; mais c'était le plus jeune, c'était le plus faible, voilà mon +excuse. + +L'étranger porta la main à son front, et, profitant du moment où le +vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, détournait +la tête, il essuya une larme. + +—Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous +auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,—il s'appelait +Georges,—ce n'est pas que Georges fût le plus beau; oh! non, au +contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui; mais il avait +dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si +ferme, que, si je l'eusse mis au collège de Port-Louis avec les autres +enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'eût que douze ans, il +eût bientôt dépassé tous les autres élèves. + +Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et +d'enthousiasme; mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair, +et son regard avait déjà repris son expression vague, plaintive et +mate, lorsqu'il ajouta: + +—Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été +fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres. + +À son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa +figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage. + +Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l'étranger. + +—C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant +que l'éducation fixerait l'humeur vagabonde de l'aîné et dompterait le +caractère trop entier du second; mais il paraît que Dieu n'approuvait +pas ma résolution car, dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques +s'est embarqué à bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reçu de ses +nouvelles que trois fois, et, à chaque fois, d'un point du monde +opposé; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe +d'inflexibilité qui m'effrayait en lui. Celui-là m'a écrit plus +souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Égypte, tantôt d'Espagne, car il +a beaucoup voyagé aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je +vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne. + +—Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parlé de l'époque de leur +retour? + +—Jamais; et qui sait si même je les reverrai un jour car, de mon côté, +quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus +heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent +là-bas, c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici; +s'ils n'éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils +ont trouvé en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit +donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au +bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c'est +cependant Georges qui me manque le plus, et c'est celui-là qui me fait +le plus de peine en ne me parlant jamais de retour. + +—S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'étranger d'une +voix dont il cherchait inutilement à comprimer l'émotion, c'est +peut-être qu'il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut +vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans +l'attente. + +—Plût à Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel. + +—C'est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus +émue, qu'il veut se glisser près de vous sans être reconnu de vous, et +jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions. + +—Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas. + +—Et cependant, s'écria le jeune homme incapable de résister plus +longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon +père! + +—Vous!... toi!... toi!... s'écria à son tour le vieillard en parcourant +l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses +membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute. + +Puis, secouant la tête: + +—Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque +ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas +beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme. + +—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc, +s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis +que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si +vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la +trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si +glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon +père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur +votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils. + +Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant +tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de +bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que +lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges. + +En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, +les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il +était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter +quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants. + + + + +Chapitre VI—Transfiguration + + +Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce +père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le +passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et +morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le +héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et +que nous venons de lui montrer jeune homme. + +Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les +yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de +ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une +histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on +pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère +de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons +donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette +histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu +que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher +aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou +honteuse. + +Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même. + +Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait, +dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que +d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système +de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la +volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris +la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission +inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière +occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses +et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi +politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se +perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le +guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il +tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui +l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de +deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus +de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, +jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui +l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa +modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un +palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de +l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli, +complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond +du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix +arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en +eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de +café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez +Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la +préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct +de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son +caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute, +mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de +lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire +de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne +pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux +esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser +constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils +Henri étaient de ce nombre. + +Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la +faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques, +avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr +avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il +avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout +jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait +dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les +blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se +laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite +tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la +force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces +absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point +place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les +étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait +juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père, +jura guerre à mort à un préjugé. + +Georges quitta la colonie après la scène que nous avons racontée, +arriva en France avec son frère, et entra au collège Napoléon. À peine +assis sur les bancs de la dernière classe, il comprit la différence des +rangs, et voulut arriver au premier: pour lui, la supériorité était une +nécessité d'organisation; il apprit vite et bien. Un premier succès +affermit sa volonté en lui donnant la mesure de sa puissance. Sa +volonté en devint plus forte et ses succès en devinrent plus grands. Il +est vrai de dire que ce travail de l'esprit, que ce développement de la +pensée, laissaient le corps dans son état de chétivité primitive: le +moral absorbait le physique, la lame brûlait le fourreau; mais Dieu +avait donné un appui au pauvre arbrisseau. Georges reposait en paix +sous la protection de Jacques, qui était le plus robuste et le plus +paresseux de sa classe, comme Georges en était le plus travailleur et +le plus faible. + +Malheureusement, cet état de choses dura peu. Deux ans après leur +arrivée, comme Jacques et Georges étaient allés passer leurs vacances à +Brest, chez un correspondant de leur père auquel ils étaient +recommandés, Jacques, qui avait toujours eu un goût décidé pour la +marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuyé de sa prison, +comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna à +son père, dans une lettre qu'il lui écrivit, pour un bâtiment de +l'État. De retour au collège, Georges sentit alors cruellement +l'absence de son frère. Sans défense contre les jalousies qu'avaient +suscitées ses triomphes d'écolier, et qui, du moment qu'elles pouvaient +être assouvies, devenaient de véritables haines, il fut honni par les +uns, battu par les autres, maltraité par tous; chacun avait pour lui +son injure favorite. Ce fut une rude épreuve; Georges la supporta +courageusement. + +Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position et +comprit que la supériorité morale n'était rien sans la supériorité +physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la +réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir +de cette heure, il changea complètement de manière de vivre; de timide, +retiré, inactif qu'il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il +travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette +prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années +précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua +de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges +n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux, +c'est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le +danger, était de lui faire faire un pas en arrière pour l'éviter. Il +lui fallait la réflexion pour être brave, et, quoique cette bravoure +soit la plus réelle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en +effraya comme d'une lâcheté. + +Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu; mais, +vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu'à ce qu'il fut +vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, mais parce qu'il +était plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharné, il +conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il +profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter, +et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter; car, si +faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand +on le sait déterminé; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec +laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force +lui venait peu à peu; aussi, encouragé par ses premiers essais, tant +que durèrent les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il +commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval, +s'imposant une fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui +donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer. +Alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant +des heures entières, il bêchait la terre comme un laboureur; pendant +des jours entiers, il portait des fardeaux comme un manœuvre; puis, le +soir venu, au lieu de se coucher dans un lit chaud et doux, il +s'enveloppait dans son manteau, se jetait sur une peau d'ours et +dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne +sachant si elle devait rompre ou triompher. Georges sentait qu'il +jouait sa vie, mais que lui importait sa vie; si sa vie n'était pas +pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse? La +nature fut la plus puissante; la faiblesse physique, vaincue devant +l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé +par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime +fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades +hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux +autres et qui battit, à son tour, ceux qui l'avaient tant de fois +battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui, étant craint, fut +respecté. + +Au reste, par une harmonie toute naturelle, à mesure que la force se +répandait dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage; +Georges avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques; +il laissa pousser ses longs cheveux noirs dont à force de soins il +corrigea la rudesse native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur +maladive disparut pour faire place à un teint mat plein de mélancolie +et de distinction: enfin, le jeune homme s'étudia à être beau, comme +l'enfant s'étudiait à être fort et adroit. + +Aussi, lorsque Georges, après avoir fait sa philosophie, sortit du +collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et, +comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa +taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doit +savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'être, en toutes +choses, de la force du commun des hommes; il décida qu'en toutes choses +il leur serait supérieur. + +Au reste, les études qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient +faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolastiques, et maître +désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des +règles dont il résolut de ne pas se départir: le matin, à six heures, +il montait à cheval; à huit heures, il allait au tir au pistolet; de +dix heures à midi, il faisait des armes; de midi à deux heures, il +suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait +tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; enfin, le soir, il allait +ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien +plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes. + +Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en +artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, également +familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientôt cité +comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les +plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingués de la +capitale. Georges avait donc à peu près atteint son but. + +Cependant, il lui restait une dernière épreuve à faire: certain d'être +maître des autres, il ignorait encore s'il était maître de lui-même; +or, Georges n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose +que ce fût; il résolut de s'éclairer sur son propre compte. + +Georges avait souvent craint de devenir joueur. + +Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers +Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois, +je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix +mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné, +je ne jouerai plus.» + +Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une +heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder +jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets +de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les +deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un +louis de plus qu'il ne s'était proposé. + +Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis, +comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua +de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son +argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et +cessa avec la même ponctualité que la veille. + +Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur son dernier +billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint +favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces +trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges, +dont les habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions +orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir +fait un pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui +soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte +qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant +lui, à la grande stupéfaction des assistants. Georges ne pensait plus +lui-même; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: «Où +vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et Georges +gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui +avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé +d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui; mais la +fortune resta fidèle à Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient +gagné, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils étaient +connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille +francs qu'ils reperdirent encore. Quant à Georges, impassible, sans +qu'une seule émotion transpirât sur son visage, il voyait s'augmenter +cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule +qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna. +Georges s'arrêta à l'instant, chargea son domestique de l'or et des +billets gagnés, et, avec le même calme, la même impassibilité qu'il +avait joué, qu'il avait perdu et qu'il avait gagné, il sortit, envié +par tous ceux qui avaient assisté à la scène qui venait de se passer, +et qui s'attendaient à le revoir le lendemain. + +Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit +plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son +secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après. +Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de +son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs. + +Georges était content de lui; il avait vaincu une passion. + +Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques. + +À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une +courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce +soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La +soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la +maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les +yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges +avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses +paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore +qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette +séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme. +Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle +habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira +la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui +rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui +s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son +visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible +de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de +chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix. +Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la +vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde +impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que +l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme +qui avait produit sur elle une si profonde impression. + +Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges +avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une +volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette +femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à +la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche; +puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve, +comme il l'avait été dans la première, il sortit. + +Georges était content de lui, il avait dompté ses sens. + +Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette +au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend +lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas +brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril +imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se +conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges; +aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de +mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta +d'une façon assez étrange. + +Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant +que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de +l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs +tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu +près tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue à +Saint-Georges et qui font le désespoir des néophytes, c'est-à-dire +qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière que +la seconde empreinte couvrît exactement la première, coupait une balle +sur un couteau, et tentait, enfin, avec une constante réussite, mille +autres expériences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le +dire, était encore excité par la présence de Georges, que le garçon, en +lui présentant son pistolet, lui avait dit tout bas être au moins d'une +force égale à la sienne, de sorte qu'à chaque coup il se surpassait; +mais, à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut +d'éloges qu'il méritait, il entendait, au contraire, Georges répondre +aux exclamations de la galerie: + +—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si +monsieur tirait sur un homme. + +Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par +étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers +Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre +l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un +air moitié railleur, moitié menaçant: + +—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou +trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage; +voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et +précise des paroles que vous avez dites? + +—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit +Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes. + +—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore +une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et +l'intention qui les a dictées. + +—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai +dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas +si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu +d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger +contre la poitrine d'un homme. + +—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur. + +—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on +fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le +coup. + +—Vous êtes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur. + +—Jamais, répondit Georges. + +—Alors, il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille +circonstance on puisse avoir peur, reprit l'étranger avec un sourire où +perçait une légère teinte d'ironie. + +—Excusez-moi, Monsieur répondit Georges, mais vous m'avez mal compris, +je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler +d'autre chose que de peur. + +—Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur. + +—C'est possible, répondit Georges avec le même flegme, mais je n'en +suis pas moins convaincu qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire, qu'à la +même distance où vous faites mouche à tous coups.... + +—Eh bien, qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger. + +—À vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges. + +—Et moi, je suis sûr du contraire, Monsieur. + +—Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole. + +—Alors, c'est un démenti que vous me donnez? + +—Non, c'est un fait que j'établis. + +—Mais dont, je suppose, vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en +ricanant le tireur. + +—Pourquoi cela? répondit Georges en le regardant fixement. + +—Mais sur un autre que sur vous, je présume. + +—Sur un autre ou sur moi-même, peu importe. + +—Ce serait téméraire à vous, Monsieur, de risquer une pareille épreuve, +je vous en préviens. + +—Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par conséquent, ma conviction +est que je ne risquerais pas grand-chose. + +—Ainsi, Monsieur, vous me répétez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq +pas, je manquerais mon homme? + +—Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je +vous le répète; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquième. + +—Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter. + +—Libre à vous de croire que c'est mon intention. + +—C'est bien, Monsieur. Votre heure? + +—À l'instant même, si vous voulez. + +—Le lieu? + +—Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne. + +—Vos armes? + +—Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit, +c'est une expérience que nous faisons. + +—À vos ordres, Monsieur. + +—C'est moi qui suis aux vôtres. + +Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnés +chacun d'un ami. + +Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'affaire, +mais c'était chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des +excuses, et Georges prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le +cas où il serait blessé ou tué, puisque, dans ce cas seulement, il +aurait tort. + +Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations qui +n'amenèrent aucun résultat. + +On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre; +mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si +on n'adoptait point la distance à laquelle on tire d'habitude sur la +plaque c'est-à-dire vingt cinq pas. En conséquence, on mesura +vingt-cinq pas. + +Alors on voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le +premier; mais Georges déclara qu'il regardait ce préliminaire comme +inutile attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement +à son adversaire. L'adversaire de Georges de son côté, se piqua +d'honneur, et insista pour que le sort décidât d'un avantage qui, entre +deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance à celui qui +tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut +obligé de céder. + +Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets +avec la même mesure, la même poudre et les mêmes balles que celles avec +lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient +aussi les mêmes pistolets. Georges avait imposé ce point comme une +condition _sine qua non_. + +Les adversaires se placèrent à vingt-cinq pas, et chacun d'eux reçut +des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins +s'éloignèrent, laissant aux combattants la faculté de tirer l'un sur +l'autre dans l'ordre convenu. + +Georges ne prit aucune des précautions usitées en pareille +circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie +de son corps. Il laissa pendre son bras le long de sa cuisse et +présenta, dans toute sa largeur, sa poitrine entièrement désarmée. + +Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il +s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il +n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de +Georges commença-t-elle à produire son effet. Ce tireur si habile, qui +n'avait jamais manqué son coup, douta de lui-même. + +Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa. +C'était contre toutes les règles du duel; mais à chaque fois, Georges +se contenta de lui dire: + +—Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps. + +À la troisième, il eut honte de lui-même et fit feu. + +Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Mais, +aussitôt le coup parti, Georges se tourna successivement à gauche et à +droite, et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il +n'était pas blessé: + +—Eh bien, Monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que +j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sûr de +son coup que lorsqu'on tire sur une plaque. + +—C'est bien, Monsieur, j'avais tort, répondit l'adversaire de Georges. +Tirez à votre tour. + +—Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait posé à terre, et +en tendant son pistolet au garçon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi +faire? + +—Mais c'est votre droit, Monsieur, s'écria son adversaire et je ne +souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de +voir comment vous tirez vous-même. + +—Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid, +entendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous +toucherais, moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez +pas touché. J'avais raison; voilà tout. + +Et, quelque prétexte que pût lui donner son adversaire, quelques +instances qu'il fît pour qu'il tirât à son tour, Georges remonta dans +son cabriolet et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile en +répétant à son ami: + +—Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une différence de +tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme? + +Georges était content de lui, car il était sûr de son courage. + +Ces trois aventures firent du bruit et posèrent admirablement Georges +dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de +subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur +résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais, au moment où +on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment +qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages était arrivé, un beau +matin Georges prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune +un cadeau royal, et partit pour Londres. + +À Londres, Georges se fit présenter partout et fut partout bien reçu. +Il eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et +courir les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des +sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout +d'un an, il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme +il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmant cavalier; ce fut +pendant ce séjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il +rencontra lord Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier +autrement connaissance avec lui. + +C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la +mode. Georges visita successivement la Grèce, la Turquie, l'Asie +Mineure, la Syrie et l'Égypte. Il fut présenté à Méhemet-Ali, au moment +où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd. Il accompagna le +fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reçut de lui un sabre +d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son +haras. + +Georges revint en France par l'Italie. L'expédition d'Espagne se +préparait. Georges accourut à Paris et demanda à servir comme +volontaire: sa demande lui fut accordée. Georges prit place dans les +rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment à +l'avant-garde. + +Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas, +et cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir être si acharnée, +n'était guère autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au +Trocadéro, cependant, les choses changèrent de face, et l'on vit qu'il +faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution +péninsulaire. + +Le régiment auquel Georges s'était joint n'était pas désigné pour +l'assaut; Georges changea de régiment et passa aux grenadiers. La +brèche pratiquée et le signal de l'escalade donné, Georges s'élança à +la tête de la colonne d'attaque et entra le troisième dans le fort. + +Son nom fut cité à l'ordre de l'armée, et il reçut, des mains du duc +d'Angoulême, la croix de la Légion d'honneur, et, de la main de +Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que +d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux +jeune homme fut au comble de la joie. + +Il pensa alors que le moment était venu de retourner à l'île de France: +tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli, tout ce qu'il +avait désiré atteindre était dépassé: il n'avait plus rien à faire en +Europe. Sa lutte avec la civilisation était finie, sa lutte avec la +barbarie allait commencer. C'était une âme pleine d'orgueil qui ne se +serait pas consolée de dépenser dans un bonheur européen les forces +précieusement amassées pour un combat interne: tout ce qu'il avait fait +depuis dix ans, c'était pour dépasser ses compatriotes mulâtres et +blancs, et pouvoir tuer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur +n'avait encore osé combattre. Peu lui importait, à lui, l'Europe et ses +cent cinquante millions d'habitants; peu lui importait la France et ses +trente-trois millions d'hommes; peu lui importait députation ou +ministère, république ou royauté. Ce qu'il préférait au reste du monde, +ce qui le préoccupait avant toute chose, c'était son petit coin de +terre, perdu sur la carte comme un grain de sable au fond de la mer. +C'est qu'il y avait pour lui, sur ce petit coin de terre, un grand tour +de force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il n'avait qu'un +souvenir: celui d'avoir subi; il n'avait qu'une espérance: celle de +s'imposer. + +Sur ces entrefaites, le _Leycester_ relâcha à Cadix. Le _Leycester_ +allait à l'île de France, où il devait rester en station. Georges +demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et, recommandé qu'il +était au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il +l'obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que +lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un +indigène de l'île de France: or, lord Murrey n'était pas fâché d'avoir +quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pût lui +donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux +qu'il est si important qu'un gouverneur ait précautionneusement amassés +avant de mettre le pied dans son gouvernement. + +On a vu comment Georges et lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés +l'un de l'autre et comment ils en étaient arrivés à un certain point de +liaison en abordant à Port-Louis. + +On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu'il était +pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui +lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du +vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour: +puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu, +que, tout en cheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de +regarder le fils, s'arrêtant de temps en temps devant lui comme en +contemplation, et, à chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme +sur son cœur avec tant d'effusion, qu'à chaque fois Georges, malgré +cette puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui +venir aux yeux. + +Après trois heures de marche, on arriva à la plantation; à un quart +d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu'en +arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les +attendaient avec une joie mêlée de crainte: car ce jeune homme qu'ils +n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau maître qui leur arrivait, et +ce maître, que serait-il? + +Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à +venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent +favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour +le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette +vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos. + +Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa +fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le +temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation. +D'heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient +fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la +propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux, entouré d'un +triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant +par devant, sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la route, +et, par derrière, sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs +doubles mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un +bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et +descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige +entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs; puis tout +alentour, et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes +et de maïs qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière, +implorer la main des moissonneurs. + +Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le +camp des noirs. + +Au milieu du camp s'élevait un grand bâtiment qui servait de grange +l'hiver, et de salle de danse l'été; de grands cris de joie en +sortaient, mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe +malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s'étaient +aussitôt joyeusement mis en fête; car, dans ces natures primitives, il +n'y a pas de nuances; du travail, elles passent au plaisir, et se +reposent de la fatigue par la danse. Georges et son père ouvrirent la +porte et parurent tout à coup au milieu d'eux. + +Aussitôt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin, +cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur +colonel. Puis, après un moment de silence agité, une triple acclamation +salua les maîtres. Cette fois, c'était bien l'expression franche et +entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis, +parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre +Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec +les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges, dont le +retour, comme nous l'avons dit, avait inspiré de graves craintes dans +la pauvre population, comme s'il eût deviné l'effet que sa présence +avait produit, il éleva la main en signe qu'il voulait parler. +Aussitôt, le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent +avidement les paroles suivantes, qui tombèrent de sa bouche, lentes +comme une promesse, solennelles comme un engagement: + +—Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus +encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon père vous +rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir +comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère, +aussi religieusement qu'ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici, +et vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon père désire que vous en +bâtissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit +jardin, il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des +patates, et d'y élever un cochon avec des poules; ceux qui voudront +faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche à Port-Louis, et +disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est +commis, il y aura une sévère punition pour celui qui aura volé son +frère; si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il +prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait +justice: je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous +êtes et vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer à nous +quitter. + +De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paraîtra +sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions +d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel, +mais qui, là-bas, fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que +c'était la première charte de ce genre qui eût été octroyée dans la +colonie. + + + + +Chapitre VII—La berloque + + +Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un +samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous +venons de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour +d'un grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la +berloque, comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses +besoins, son tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque +ouvrage manuel destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire +du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois +du tabac non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; +ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces +groupes, les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu, +allaient et venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce +mouvement, quoique cette soirée précédât un jour de repos, on sentait +peser sur ces malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était +l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la +partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des +Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre +ancienne connaissance M. de Malmédie. + +Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception +que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros +homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais +entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein +de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses +veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été +léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait +encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils +n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils +étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les +nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant +rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce +qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de +Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie +qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de +fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les +remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à +la fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être. + +Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son +père avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus. + +Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et +matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des +nègres du quartier Moka. + +Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous +le nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux +esclaves de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux +de M. de Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque +conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos +contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il +y a toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi +plus fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la +société, reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu +que, si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive +quelquefois, le bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement +qu'il est son créancier. + +Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge +que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi +François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse +replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on +ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux +deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le +gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que +les jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras, +ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes, +qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se +baisser, les objets qu'ils trouvent sur leur chemin. + +Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres +disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre +en scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible, +mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au +point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion; +mais, moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, +les nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique, +quoique, de temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât +ses griffes et montrât ses dents. + +Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le +distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés, +on l'appelait généralement Antonio le Malais. + +La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque +Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des +poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse, +et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le +serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île +Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais +de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût +entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par +bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne +produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de +grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son, +toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul +cri partit de toutes les bouches: + +—Antonio le Malais! Vive Antonio! + +Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient +des Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, +avaient entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié. + +Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on +eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race +caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait +tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal +à la joie des autres esclaves: + +—Antonio le Malais! + +Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au +milieu du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de +l'autre côté, assis à la manière des tailleurs. + +—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix. + +Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas +prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument +à sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude; +puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au +sujet, il chanta la chanson suivante: + +_I_ +_Moi resté dans un p'tit la caze,_ +_Qu'il faut baissé moi pour entré;_ +_Mon la tête touché son faitaze,_ + +_Quand mon li pié touché plancé._ + +_Moi té n'a pas besoin lumière,_ +_Le soir, quand moi voulé dormi;_ +_Car, pour moi trouvé lune claire,_ +_N'a pas manqué trous, Dié merci!_ + + +_II_ + +_Mon lit est un p'tit natt' malgace,_ +_Mon l'oreillé morceau bois blanc,_ +_Mon gargoulette un' vié calbasse,_ +_Où moi met l'arak, zour de l'an._ +_Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,_ +_Sam'di comme ça vini soupé,_ +_Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,_ +_Banane sous la cend' grillé._ + + +_III_ +_A mon coffre n'a pas serrure,_ +_Et jamais moi n'a fermé li._ +_Dans bambou comm' ça sans ferrure,_ +_Qui va cherché mon langouti?_ +_Mais dimanch' si gagné zournée,_ +_Moi l'achète un morceau d'tabac,_ +_Et tout la s'maine, moi fais fumée,_ +_Dans grand pipe, à moi carouba._ + +Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes +simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir +une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de +l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du +second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la +fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le +jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les +épaules avec une grimace de dégoût. + +Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le +croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses +coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut +se livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le +boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de +nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque +histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde +oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse +que ce silence incompréhensible et obstiné. + +Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant +sur son épaule: + +—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort? + +—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant. + +—Que fais-tu donc, alors? + +—Je pense. + +—Et à quoi penses-tu? + +—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps. +Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque +arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi, +quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme +toi, Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, +comme toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui +travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi, +Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse. + +—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf +d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les +cerfs ne regardent point les serpents. + +Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant +lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de +vibrer, il reprit: + +—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était +un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour +toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te +semble meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta +banane cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires +ou qui vous chante des chansons. + +—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et +chante de bien jolies chansons. + +—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses +histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort, +parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il +n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de +bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi, +Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler +ta banane; est-ce vrai? + +—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais +la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux +silence. + +—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de +belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles +chansons pour vous faire rire. + +—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix. + +—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires? + +—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires. + +—Oui, mais des histoires qui vous font frémir. + +—C'est vrai, répondirent les nègres. + +—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons? + +—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons. + +—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer. + +—C'est vrai, dirent les nègres. + +—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui +vous fassent rire. + +—C'est encore vrai, reprirent les nègres. + +—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours? + +—Toi, Malais. + +—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours? + +—Toi, Malais. + +—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier? + +—Toi, Malais. + +—Qui vous a raconté une histoire, hier? + +—Toi, Malais. + +—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter +une histoire bientôt? + +—Toi, Malais, toujours toi. + +—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en +travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous +endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne +puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour +ma peine, qu'on me donne quelque chose. + +La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre +véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement +s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent +affirmativement. + +—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu +de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba? + +—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution +frappait sur un autre que lui. + +Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio. + +—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de +bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de +travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des +histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois +pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal? + +—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par +Antonio. + +Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il +venait d'achever. + +—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon +gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas +d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que +Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que +j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf; +n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba? + +—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste! + +Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de +Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou. + +—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà +fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. +Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose; +n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor? + +—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants. + +Cambeba eut une idée terrible. + +—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et +étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous +ma petite dent. + +Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit +machinalement la main vers le foyer. + +—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite +banane; n'est-ce pas vous tous? + +—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor; +oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba! + +Et toutes les voix reprirent en chœur: + +—Banane, Cambeba! + +Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers +le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le +maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru +capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait +au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de +Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de +la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand +honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins, +Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la +compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à +peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu, +étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait +plus aucun moyen de disputer à son ennemi. + +—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se +tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement +maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres, +et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à +la bouche. + +—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond +désespoir. + +—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba. + +—Moi trop loin pour prendre li. + +—Tu n'en veux pas? + +—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li. + +—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors +moi manger li pour empêcher li pourrir. + +Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que +les rires devinrent convulsifs. + +—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi; +banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas +pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li. + +—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en +continuant d'éplucher sa banane. + +—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien +faim, bien faim! + +—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan, +qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et +mélancolique. + +—Pas si bête, dit Antonio. + +—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim. + +—Et à qui parles-tu donc? + +—Je parle à des hommes. + +—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi, +Nazim. + +—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité +qui eût fait honneur à un roi. + +Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il +devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation: + +—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le +Malais. + +—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue +mon chemin. Tu es un chien, Antonio. + +—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton +frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi, +j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit. + +—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant. + +Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de +sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en +face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance. + +—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par +la colère. + +—Et je le répète de près, s'écria Nazim. + +Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix +méprisante, le regard hautain, les narines gonflées: + +—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois. + +Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût +été en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia +sur ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau +de la poche de sa jaquette et l'ouvrit. + +Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner +faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il +attendit, pareil à un dieu nubien. + +Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec +la souplesse et l'agilité d'un serpent: + +—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là. + +—Laïza est là! dit une voix grave. + +Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de +voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas +accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio +s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la +poitrine de Nazim, échappa de sa main. + +—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel +arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance. + +Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si +puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la +force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres +vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait +debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme +ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et +impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux +silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une +horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de +son roi; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves. + +Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva +lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps, +était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les +autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa +filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la +terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane; +mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la +scène que nous venons de raconter, la banane avait disparu. + +Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il +rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du +foyer. + +—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez. + +Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient +deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et +l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura +l'animal et s'extasia à sa manière. + +—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar. + +—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache. + +—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique. + +Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un +sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à +quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé, +une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en +tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en +morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu. + +Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car +chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout, +triste et isolé dans un coin. + +—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza. + +—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba. + +Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et +tous les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus +vieux donnaient ce titre à Laïza. + +—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture? +demanda le nègre. + +—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela. + +—Alors, tu as donc du chagrin? + +Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la +tête de haut en bas. + +—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza. + +—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui +été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent. + +—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage. + +—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza. + +—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner? + +Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la +cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva +avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers +Bonhomme, à qui appartenait le fruit: + +—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane +tu auras la part de viande d'Antonio. + +—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc? + +—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba. + +—Mais elle est perdue, répondit le Malais. + +—Cela ne me regarde pas. + +—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais. + +Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient +applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui +applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar. + +—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te +jouera quelque mauvais tour. + +—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il +n'oserait pas. + +—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim. +Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le +sais, à parler d'autre chose. + +—Oui, mais pas ici. + +—Sortons donc. + +—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera +attention à nous. + +—Tu as raison, frère. + +Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de +choses indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès +que les morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation +qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un +bon appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que, +effectivement, comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût +même remarquer leur disparition. + + + + +Chapitre VIII—La toilette du nègre marron + + +Il était à peu près dix heures du soir; la nuit, sans lune, était belle +et étoilée comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la +fin de l'été: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations +qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite +Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pléiades mais dans une position si +différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir, +qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; en échange, au milieu +d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hémisphère +boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que +faisaient, en rongeant l'écorce des arbres, les nombreux _tanrecs_ dont +les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des +figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de +Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui +pliait sous les pieds des deux frères. + +Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps +autour d'eux d'un air inquiet, s'arrêtant pour écouter, puis reprenant +leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent +dans une espèce de petit bois de bambous, et, parvenus à son centre, +s'arrêtèrent écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans +doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus +rassurant que les autres car ils échangèrent un regard de sécurité, et +s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui étendait ses +larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles +grêles des roseaux qui l'environnaient. + +—Eh bien, frère? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment +d'impatience que Laïza avait déjà modéré, quand il avait voulu le +questionner au milieu des autres nègres. + +—Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim? dit Laïza. + +—Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de +travailler jusqu'à présent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton +frère; mais je me lasse de cette vie misérable: il faut que je retourne +à Anjouan ou que je meure. + +Laïza poussa un soupir. + +—Il y a loin d'ici à Anjouan, dit-il. + +—Qu'importe? répondit Nazim. + +—Nous sommes dans le temps des grains. + +—Le vent nous poussera vite. + +—Mais si la barque chavire? + +—Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne +pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous +attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de +l'autre. + +—Hélas! dit Laïza. + +—Cela vaut mieux que d'être esclave, dit Nazim. + +—Ainsi tu veux quitter l'île de France? + +—Je le veux. + +—Au risque de la vie? + +—Au risque de la vie. + +—Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point à Anjouan. + +—Il y en a une sur dix pour que j'y arrive. + +—C'est bien, dit Laïza; qu'il soit fait comme tu le veux, frère. +Cependant, réfléchis encore. + +—Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris +à mon tour dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans +auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même +avais été vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais +enchaîné, j'ai essayé de m'étrangler avec mes chaînes, on m'a rivé à la +cale. Alors j'ai voulu me briser la tête le long de la muraille du +vaisseau, on a étendu de la paille sous ma tête; alors j'ai voulu me +laisser mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me +faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on +m'a débarqué ici, on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher +encore; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je +gravirais. Tout à coup, j'ai entendu ta voix, frère; tout à coup, j'ai +senti mon cœur contre ton cœur; tout à coup, j'ai senti tes lèvres +contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j'ai cru que je +pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère, ton +amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis +rappelé mon père, je me suis rappelé Irna. Nos travaux m'ont paru +lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t'ai dit que je +voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Irna, revoir mon père, revoir +notre île; et toi, tu as été bon comme toujours, tu m'as dit: +«Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis +fort. Alors tu es sorti tous les soirs, depuis quatre jours, et tu as +travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza? + +—Oui, Nazim; écoute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit +Laïza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans +trois mois, dans une année, maîtres peut-être! + +—Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir. + +—Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces +blancs si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour? +comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures +par journée à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les +battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton +à leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le +jour où nous nous compterons, ils seront perdus. + +—Je te dirai ce que tu m'as dit, Laïza; il y a dix chances contre une +pour que tu ne réussisses pas. + +—Mais je te répondrai ce que tu m'as répondu, Nazim: il y en a une sur +dix pour que je réussisse. Restons donc.... + +—Je ne le puis, Laïza, je ne le puis.... J'ai vu l'âme de ma mère; elle +m'a dit de revenir dans le pays. + +—Tu l'as vue? dit Laïza. + +—Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se +percher au-dessus de ma tête: c'est le même qui chantait à Anjouan sur +sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes et il est venu: +j'ai reconnu son chant; écoute, le voici. + +Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar perché sur la +plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel étaient couchés +Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson au dessus de la tête des +deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché, +jusqu'au moment où le musicien nocturne s'interrompit, et, s'envolant +dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les +mêmes modulations à cinquante pas de distance; puis, s'envolant encore, +toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant, +lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on +pouvait saisir les notes les plus élevées; puis enfin il s'envola +encore, mais cette fois, si loin, si loin, que les deux exilés +écoutaient vainement; on n'entendait plus rien. + +—Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler +et me montrer le chemin jusqu'à ce que j'y retourne moi-même. + +—Pars donc, dit Laïza. + +—Ainsi? demanda Nazim. + +—Tout est prêt. J'ai, dans un des endroits les plus déserts de la +rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que +j'aie pu trouver; j'ai creusé un canot dans sa tige, j'ai taillé deux +avirons dans ses branches; je l'ai scié au-dessus et au-dessous du +canot, mais je l'ai laissé debout de peur qu'on ne s'aperçût que sa +cime manquait au milieu des autres cimes; maintenant, il n'y a plus +qu'à le pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu'à traîner le canot +jusqu'à la rivière, il n'y a plus qu'à le laisser aller au courant, et, +puisque tu veux partir, Nazim, eh bien, cette nuit tu partiras. + +—Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi? demanda Nazim. + +—Non, dit Laïza: moi, je reste. + +Nazim poussa à son tour un profond soupir. + +—Et qui t'empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de +retourner avec moi au pays de nos pères? + +—Ce qui m'empêche, Nazim, je te l'ai dit: depuis plus d'un an, nous +avons résolu de nous révolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la +révolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant. + +—Ce n'est pas cela qui te retient, frère, dit Nazim en secouant la +tête, c'est autre chose encore. + +—Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim? + +—La rose de la rivière Noire, répondit le jeune homme en regardant +fixement Laïza. + +Laïza tressaillit; puis, après un moment de silence: + +—C'est vrai, dit-il, je l'aime. + +—Pauvre frère! reprit Nazim. Et quel est ton projet? + +—Je n'en ai pas. + +—Quel est ton espoir? + +—De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue +aujourd'hui. + +—Mais; elle, sait-elle que tu existes? + +—J'en doute. + +—T'a-t-elle jamais adressé la parole? + +—Jamais. + +—Alors, la patrie? + +—Je l'ai oubliée. + +—Nessali? + +—Je ne m'en souviens plus. + +—Notre père? + +Laïza laissa tomber sa tête dans ses mains. Puis, au bout d'un instant: + +—Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire +partir serait aussi inutile que tout ce que je t'ai dit pour te faire +rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie! J'ai besoin de sa +vue pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour +respirer. Suivons donc chacun notre destin, Nazim, retourne à Anjouan; +moi, je reste ici. + +—Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laïza +n'est pas revenu? + +—Tu lui diras que Laïza est mort, répondit le nègre d'une voix +étouffée. + +—Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête. + +—Et pourquoi? + +—Il me dira: «Si mon fils était mort, j'aurais vu l'âme de mon fils; +l'âme de Laïza n'a pas visité son père: Laïza n'est pas mort.» + +—Eh bien, tu lui diras que j'aime une fille blanche, dit Laïza, et il +me maudira. Mais, quant à quitter l'île tant qu'elle y sera, jamais! + +—Le Grand-Esprit m'inspirera, frère, répondit Nazim en se levant; +conduis-moi où est le canot. + +—Attends, dit Laïza. + +Et le nègre s'avança vers la tige creuse d'un mapou, en tira un tesson +de verre et une gargoulette pleine d'huile de coco. + +—Qu'est-ce que cela? demanda Nazim. + +—Écoute, frère, dit Laïza: il est possible qu'à l'aide d'un bon vent et +de tes avirons, tu atteignes, en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou +même la Grande-Terre. Mais il est possible que, demain ou après-demain, +un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton +signalement aura été donné pour toute l'île, alors tu seras obligé de +te faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers. + +—Frère, on m'appelait le cerf d'Anjouan, comme on t'en appelait le +lion, dit Nazim. + +—Oui; mais, comme le cerf, tu peux tomber dans un piège. Alors il faut +qu'ils n'aient aucune prise contre toi; il faut que tu glisses entre +leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l'huile +de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la +toilette du nègre marron. + +Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et, à la lueur des étoiles, +Laïza commença, à l'aide de son tesson de bouteille, à couper les +cheveux à son frère aussi promptement et aussi complètement qu'aurait +pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette +opération terminée, Nazim jeta son langouti, et son frère lui versa sur +les épaules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et +le jeune homme l'étendit avec la main sur toutes les parties de son +corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d'Anjouan semblait +un athlète antique se préparant au combat. + +Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza. +Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière, +et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laïza, +comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le +chargeait sur ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui +échappait, à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim +par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de +fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de +Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laïza saisit Nazim à +bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré +Antée; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre +ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un +lion. Alors seulement, le nègre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus +être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé +l'animal dont il avait pris le nom. + +Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de +coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les +racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait +étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la +courroie à sa ceinture. + +Puis les deux frères interrogèrent le ciel, et, voyant à la position +des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du +morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui +couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrière eux, et à vingt pas +du massif de bambous où avait eu lieu entre les deux frères toute la +conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à +son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi +lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre +dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et, +poursuivant les deux frères d'un geste de menace s'élança, aussitôt +qu'ils eurent disparu, dans la direction de Port-Louis. + +Cet homme c'était le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de +Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole. + +Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si +nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de +l'île de France. + + + + +Chapitre IX—La rose de la rivière noire + + +Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son grand +étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous +avons entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que +son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez +elle toujours suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son +acquisition du jour, dont la destinée était d'être oubliée le +lendemain, elle avait été, avec cette démarche flexible et nonchalante +qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment +sur un large canapé, dont la destination bien visible, était de servir +de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un +charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de +vases du Japon; la tapisserie qui en recouvrait les murailles était +faite de cette belle indienne que les habitants de l'île de France +tirent de la côte de Coromandel, et qu'ils appellent patna. Enfin, +comme c'est l'habitude dans les pays chauds, les chaises et les +fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s'ouvraient en face +l'une de l'autre, l'une sur une cour toute plantée d'arbres, l'autre +sur un vaste chantier, laissaient, à travers les nattes de bambou qui +servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des +fleurs. À peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé qu'une +petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau, s'envola +de son bâton, et, se posant sur son épaule s'amusa à becqueter le bout +de l'éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s'amusait +de son côté à ouvrir et à fermer. + +Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce +n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il était, et quelque +désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la +jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de +l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité, +avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre +quelque rêve de sa pensée. Il y a plus: sans doute ce rêve avait pour +elle toutes les apparences de la réalité; car, de temps en temps, un +léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s'agitaient, +répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette +préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille, +pour qu'elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi, +après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de +physionomie de son élève: + +—Qu'avez-vous donc, ma chère Sara? demanda ma mie Henriette. + +—Moi? Rien, répondit la jeune fille en tressaillant comme une personne +qu'on éveille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche +et mon éventail, voilà tout. + +—Oui, je le vois bien vous jouez avec votre perruche et votre éventail; +mais, à coup sûr, au moment où je vous ai tirée de votre rêverie, vous +ne pensiez ni à l'une ni à l'autre. + +—Oh! ma mie Henriette, je vous jure.... + +—Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi, +interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui? + +Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis, +après un moment d'hésitation: + +—Vous avez raison, chère bonne, lui dit-elle; je pensais à tout autre +chose. + +—Et à quoi pensiez-vous? + +—Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à +propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperçu avant +aujourd'hui, et, sans doute, il est arrivé avec le vaisseau qui a amené +le gouverneur. Est ce donc un mal que de penser à ce jeune homme? + +—Non, mon enfant, ce n'est point un mal d'y penser; mais c'était un +mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose. + +—J'ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi. + +Et elle avança sa charmante tête vers sa gouvernante, qui, de son côté, +se pencha vers elle et l'embrassa au front. + +Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant; mais, comme ma +mie Henriette, en Anglaise sévère qu'elle était, ne voulait pas laisser +l'imagination de son élève s'arrêter trop longtemps sur le souvenir +d'un jeune homme, et que Sara, de son côté, éprouvait un certain +embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour +entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se +choquèrent en quelque sorte, et chacune s'étant arrêtée pour laisser +parler l'autre, il résulta du conflit des mots trop pressés un autre +moment de silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit. + +—Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille. + +—Mais, vous-même, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous? + +—Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est +un jeune homme. + +—Et, dans ce cas, vous en seriez fort aise, n'est-ce pas, Sara? + +—Sans doute. Si c'est un jeune homme, il donnera des dîners, des fêtes, +des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est +si triste. Oh! les bals surtout! s'il pouvait donner des bals! + +—Vous aimez donc bien la danse, mon enfant? + +—Oh! si je l'aime! s'écria la jeune fille. + +Ma mie Henriette sourit. + +—Y a-t-il donc aussi du mal à aimer la danse? demanda Sara. + +—Il y a du mal, Sara, à faire toutes choses comme vous les faites, avec +passion. + +—Que veux-tu, chère bonne, dit Sara d'un petit air câlin plein de +charme qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite: +j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne +m'as-tu pas dit souvent que la dissimulation était un vilain défaut? + +—Sans doute; mais, entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans +cesse à ses désirs, je dirais presque à son instinct, répondit la grave +Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son élève +embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive +l'inquiétaient en d'autres moments, il y a une grande différence. + +—Oui, je sais que vous m'avez souvent dit cela, ma mie Henriette. Je +sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il +faut, du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise et la +dissimulation: c'est le silence de la voix et l'immobilité de la +physionomie. Mais, pour moi, chère bonne, il ne faut pas être trop +exigeante; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite +sauvage, élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes +rivières. Si ce que je vois me plaît, je le désire, et, si je le +désire, je le veux. Puis on m'a un peu gâtée, vois-tu, ma mie +Henriette, et toi comme les autres; cela m'a rendue volontaire. Quand +j'ai demandé, on m'a donné presque toujours; et, quand on m'a refusé +par hasard, j'ai pris, et on m'a laissé prendre. + +—Et comment cela s'arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractère, +vous serez la femme de M. Henri? + +—Oh! Henri est un bon garçon; il est déjà convenu entre nous, dit Sara +avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il +voudra, et que, moi, je ferai ce que je voudrai. N'est-ce pas, Henri? +continua Sara en se tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment +pour donner passage à M. de Malmédie et à son fils. + +—Qu'y a-t-il, ma chère Sara? demanda le jeune homme en s'approchant +d'elle et en lui baisant la main. + +—N'est-ce pas que, lorsque nous serons mariés, vous ne me contrarierez +jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir? + +—Peste! dit M. de Malmédie, j'espère que voilà une petite femme qui +fait ses conditions d'avance! + +—N'est-ce pas, continua Sara, que, si j'aime toujours les bals, vous +m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout +au contraire de ces vilains maris qui s'en vont après la septième ou +huitième contredanse? n'est-ce pas que je pourrai pécher tant que je +voudrai? n'est-ce pas que, si j'ai envie d'un beau chapeau de France, +vous me l'achèterez? d'un beau châle de l'Inde, vous me l'achèterez? +d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achèterez? + +—Sans doute, dit Henri en souriant. Mais, à propos de chevaux arabes, +nous en avons vu deux bien beaux aujourd'hui, et je suis aise que vous +ne les ayez pas vus, vous Sara; car, comme ils ne sont probablement pas +à vendre si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous +les donner. + +—Je les ai vus aussi, dit Sara; n'appartiennent-ils pas à un jeune +homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à un étranger brun, avec de beaux +cheveux et des yeux superbes? + +—Diable! Sara, dit Henri, il paraît que vous avez encore plus fait +attention au cavalier qu'aux chevaux? + +—C'est tout simple, Henri: le cavalier s'est approché de moi et m'a +parlé, tandis que je n'ai vu les chevaux qu'à une certaine distance, et +ils n'ont pas même henni! + +—Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara? Et à quelle occasion? reprit +Henri. + +—Oui, à quelle occasion? demanda M. de Malmédie. + +—D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa +fatuité, et voilà ma mie Henriette qui était avec moi et qui ne s'en +est pas aperçue non plus; ensuite, à quelle occasion il m'a parlé? Oh! +mon Dieu, rien de plus simple: je rentrais de l'église, lorsque j'ai +trouvé, m'attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux +paniers tout pleins d'étuis, d'éventails, de portefeuilles et d'une +multitude d'autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet +éventail.... Voyez comme il est joli, Henri? + +—Eh bien, après? demanda M. de Malmédie. Tout cela ne nous dit point +comment ce jeune homme vous a parlé. + +—J'y viens, mon oncle, j'y viens, répondit Sara. Je lui demandais donc +le prix; mais il y avait un inconvénient à ce qu'il me le dit: le brave +homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très embarrassées, ma +mie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir +les jolis objets que le marchand avait étalés, s'il n'y avait pas parmi +les assistants quelqu'un qui pût nous servir d'interprète, lorsque le +jeune homme s'est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé +au marchand dans sa langue, et, se retournant de notre côté, nous a +dit: «Quatre-vingts piastres.» Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon +oncle? + +—Hum! fit M. de Malmédie; c'est le prix qu'on payait un nègre avant que +les Anglais défendissent la traite. + +—Mais ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec étonnement. + +—Oui, répondit Sara. + +—Oh! mon père, s'écria Henri en éclatant de rire; oh! vous ne savez +pas: il parle chinois! + +—Eh bien, qu'y a-t-il de si risible à cela? demanda Sara. + +—Oh! rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner à son +hilarité. Comment donc! mais c'est un charmant talent que possède là le +bel étranger, et c'est un homme bien heureux. Il peut causer avec les +boîtes à thé et les paravents. + +—Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit M. de +Malmédie. + +—C'est quelque mandarin, dit Henri continuant de s'égayer aux dépens du +jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur. + +—En tout cas, répondit Sara, c'est un mandarin lettré car, après avoir +parlé chinois au marchand, il m'a parlé français à moi, et anglais à ma +mie Henriette. + +—Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là? dit M. de +Malmédie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs. + +—Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me paraît +avoir été à un service qui l'aura dégoûté de tous les autres. + +—Et auquel? + +—À celui du roi de France. N'avez-vous pas vu qu'il porte à la +boutonnière le ruban de la Légion d'honneur, et un autre ruban encore. + +—Oh! à l'heure qu'il est, tous ces rubans-là se donnent sans que celui +qui les reçoit ait besoin d'avoir été militaire. + +—Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on les donne soit un +homme distingué, reprit Sara, piquée sans savoir pourquoi, et défendant +l'étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre +ceux qu'on attaque injustement. + +—Eh bien, dit Henri, il aura été décoré parce qu'il connaît le chinois! +Voilà tout. + +—D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmédie avec un +accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui +avait eu lieu entre les deux jeunes gens; car il est arrivé sur le +bâtiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas à l'île de France +pour en partir le lendemain, nous aurons, sans aucun doute, l'avantage +de le posséder quelque temps. + +En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du +gouverneur, et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murrey. +C'était une invitation pour M. de Malmédie, pour Henri et pour Sara, au +dîner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal qui devait suivre ce +dîner. + +Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l'endroit du gouverneur. +C'était un fort galant homme, que celui qui débutait par une invitation +de dîner et de bal; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l'idée de +passer toute une nuit à danser; cela tombait d'autant mieux que le +dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses +garnitures de robe en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait +la moitié du plaisir qu'elles auraient dû lui faire, attendu qu'elle ne +savait pas, en les recevant, quand l'occasion se présenterait de les +montrer. + +Quant à Henri, cette nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la +reçut, ne lui fut pas indifférente au fond; Henri se regardait, à +raison d'ailleurs, comme un des plus beaux garçons de la colonie, et, +tout convenu qu'était son mariage avec sa cousine, tout son promis +qu'il était, enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de +coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile, au reste, +Sara n'ayant jamais, soit insouciance, soit habitude, manifesté à cet +égard la moindre jalousie. + +Pour M. de Malmédie, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation, +qu'il relut trois fois, et qui lui donna une plus haute idée encore de +son importance, puisque, deux ou trois heures à peine après l'arrivée +du gouverneur, il se trouvait déjà invité à dîner avec lui, honneur +qu'il ne faisait, selon toute probabilité, qu'aux plus considérables de +l'île. + +Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la +famille Malmédie. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour +le dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savane, qui, à +cette époque, étant encore désert, abondait en grand gibier; et, comme +c'était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait +avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver, le +dimanche matin, à une charmante maison de campagne qu'il possédait sur +les bords de la rivière Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques +de l'île. Or, il était impossible de maintenir les jours indiqués, +attendu que l'un de ces jours était celui désigné par le gouverneur +pour son bal; il devenait donc urgent d'avancer la partie de +vingt-quatre heures, et non pas pour MM. de Malmédie seulement, mais +encore pour une partie de leurs invités, qui devaient naturellement +être appelés à l'honneur de dîner chez lord Murrey. Henri rentra donc +chez lui pour écrire une douzaine de lettres, que le nègre Bijou fut +chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux +chasseurs la modification apportée au premier projet. + +M. de Malmédie, de son côté, prit congé de Sara, sous le prétexte d'un +rendez-vous d'affaires; mais, en réalité, pour annoncer à ses voisins +que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion +sur le nouveau gouverneur attendu que, le lundi suivant, il dînait avec +lui. + +Quant à Sara, elle déclara que, dans une circonstance si inattendue et +si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec +ces messieurs, le samedi matin, et qu'elle se contenterait de les +rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matinée. + +Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc comme +l'avait prévu Sara dans les préparatifs de cette importante soirée, et, +grâce au calme qu'apporta ma mie Henriette dans tous ses arrangements, +le dimanche matin, Sara put partir comme elle l'avait promis à son +oncle. L'important était fait, la robe était essayée, et la couturière, +femme éprouvée répondait que, le lendemain matin, Sara la trouverait +faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait +pour les corrections. + +Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible: +après le bal, ce qu'elle aimait le mieux au monde, c'était la campagne; +en effet, la campagne lui offrait cette liberté de paresse ou de +caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais +entièrement dans la ville; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de +reconnaître aucune autorité, même celle de ma mie Henriette, la +personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son +esprit était à la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait +sous une touffe de jamboses ou de pamplemousses, et, là, elle vivait de +la vie des fleurs, buvant la rosée, l'air et le soleil par tous les +pores, écoutant chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s'amusant +à regarder les singes sauter d'une branche à l'autre ou se suspendre +par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et +rapides ces jolis lézards verts tachetés et rayés de rouge, si communs +à l'île de France, qu'à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre; et, +là, elle restait des heures entières, se mettant, pour ainsi dire, en +communication avec toute la nature, dont elle écoutait les mille +bruits, dont elle étudiait les mille aspects, dont elle comparait les +mille harmonies. Son esprit, au contraire, était-il au mouvement, alors +ce n'était plus une jeune fille; c'était une gazelle, c'était un +oiseau, c'était un papillon; elle franchissait les torrents, à la +poursuite des libellules aux têtes étincelantes comme des rubis; elle +se penchait sur les précipices pour y cueillir des sauges aux larges +feuilles, où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de +vif-argent; elle passait, pareille à une ondine sous une cascade dont +la poussière humide la voilait comme une gaze, et alors, tout au +contraire des autres femmes créoles, dont le teint mat se colore si +difficilement, ses joues à elle, se couvraient d'un incarnat si vif, +que les nègres, habitués dans leur langage poétique et coloré à donner +à chaque chose un nom désignateur, n'appelaient Sara que la Rose de la +Rivière Noire. + +Sara, comme nous l'avons dit, était donc bien heureuse, puisqu'elle +avait en perspective, l'une pour le jour même, l'autre pour le +lendemain, les deux choses qu'elle aimât le plus au monde, c'est-à-dire +la campagne et le bal. + + + + +Chapitre X—Le bain + + +À cette époque, l'île n'était point encore, comme elle l'est +aujourd'hui, coupée par des chemins qui permettent de se rendre en +voiture aux différents quartiers de la colonie, et les seuls moyens de +transport étaient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara +se rendait à la campagne avec Henri et M. de Malmédie, le cheval +obtenait sans discussion aucune la préférence, car l'équitation était +un des exercices les plus familiers à la jeune fille; mais, lorsqu'elle +voyageait en tête-à-tête avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer +à ce genre de locomotion, auquel la grave Anglaise préférait de +beaucoup le palanquin. C'était donc dans un palanquin porté par quatre +nègres suivis d'un relais de quatre autres, que Sara et sa gouvernante +voyageaient côte à côte, assez rapprochées, au reste, l'une de l'autre +pour pouvoir causer à travers leurs rideaux écartés, tandis que leurs +porteurs, sûrs d'avance d'un pourboire, chantaient à tue-tête, +dénonçant ainsi aux passants la générosité de leur jeune maîtresse. + +Au reste, ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique +et moral le plus accentué qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur +connaît déjà Sara, la capricieuse jeune fille aux cheveux et aux yeux +noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux +mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui +d'une sylphide; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques +mots de ma mie Henriette. + +Henriette Smith était née dans la métropole: c'était la fille d'un +professeur qui, l'ayant elle-même destinée à l'éducation, lui avait +fait apprendre, dès son enfance, l'italien et le français, lesquels lui +étaient, au reste, grâce à cette étude juvénile, aussi familiers que +son idiome maternel. Le professorat est, comme chacun sait, un métier +où l'on amasse généralement peu de fortune. Jack Smith était donc mort +pauvre, laissant sa fille Henriette pleine de talent, mais sans un sou +de dot, ce qui fait que la jeune miss atteignit l'âge de vingt-cinq ans +sans trouver un mari. + +À cette époque, une de ses amies, excellente musicienne, comme +elle-même était parfaite philologue, proposa à mademoiselle Smith de +mettre leurs deux talents en communauté et d'élever une pension de +compte à demi. L'offre était acceptable et fut acceptée. Mais, quoique +chacune des deux associées mît à l'éducation des jeunes filles qui leur +étaient confiées toute l'attention, tout le soin et tout le dévouement +dont elle était capable, l'établissement ne prospéra point, et force +fut aux deux maîtresses de rompre leur association. + +Sur ces entrefaites, le père d'une des élèves de miss Henriette Smith, +riche négociant de Londres, reçut de M. de Malmédie, son correspondant, +une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa +nièce, offrant à cette institutrice des avantages suffisants pour +compenser les sacrifices qu'elle faisait en s'expatriant. Cette lettre +fut communiquée à miss Henriette. La pauvre fille était sans ressource +aucune; elle ne tenait pas beaucoup à un pays où elle n'avait d'autre +perspective que de mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui +faisait comme une bénédiction du ciel, et elle s'embarqua sur le +premier vaisseau qui mit à la voile pour l'île de France, recommandée à +M. de Malmédie comme une personne distinguée et digne des plus grands +égards. M. de Malmédie la reçut en conséquence, et la chargea de +l'éducation de sa nièce Sara, alors âgée de neuf ans. + +La première question de miss Henriette fut de demander à M. de Malmédie +quelle était l'éducation qu'il désirait que sa nièce reçût. M. de +Malmédie répondit que cela ne le regardait pas le moins du monde; qu'il +avait fait venir une institutrice pour le débarrasser de ce soin, et +que c'était à elle, qu'on lui avait recommandée comme une personne +savante, d'apprendre à Sara ce qu'elle savait; il ajouta seulement, en +manière de _post-scriptum_, que la jeune fille, étant destinée, de +toute éternité et sans restriction, à devenir l'épouse de son cousin +Henri, il était important qu'elle ne prît d'affection pour aucun autre. +Cette décision de M. de Malmédie, à l'égard de l'union de son fils et +de sa nièce, tenait non seulement à l'affection qu'il avait pour tous +deux, mais encore à ce que Sara, orpheline à l'âge de trois ans, avait +hérité de près d'un million, somme qui devait se doubler pendant la +tutelle de M. de Malmédie. + +Sara eut d'abord grand-peur de cette institutrice, qu'on lui faisait +venir d'outre-mer, et, à la première vue, l'aspect de miss Henriette, +il faut le dire, ne la rassura point beaucoup. En effet, c'était alors +une grande fille de trente à trente-deux ans, à laquelle l'exercice du +pensionnat avait donné cet abord sec et pincé, apanage habituel des +institutrices; son œil froid, son teint pâle, ses lèvres minces, +avaient quelque chose d'automatique qui étonnait, et dont ses cheveux, +d'un blond un peu ardent, avaient grand-peine à réchauffer le glacial +ensemble. Habillée, serrée, coiffée dès le matin, Sara ne l'avait +jamais vue une seule fois en négligé, et elle fut longtemps à croire +que, le soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans son lit comme +le commun des mortels, s'accrochait dans une garde-robe, comme ses +poupées, et en sortait le lendemain comme elle y était entrée la +veille. Il en résulta que, dans les premiers temps, Sara obéit assez +ponctuellement à sa gouvernante, et apprit un peu d'anglais et +d'italien. Quant à la musique, Sara était organisée comme un rossignol, +et elle jouait presque naturellement du piano et de la guitare, quoique +son instrument favori, quoique l'instrument qu'elle préférait à tous +les autres instruments, fût la harpe malgache, dont elle tirait des +sons qui ravissaient les virtuoses madécasses les plus célèbres dans +l'île. + +Cependant, tous ces progrès se faisaient sans que Sara perdît rien de +son individualité, et sans que cette nature primitive se modifiât en +aucune façon. De son côté, miss Henriette restait telle que Dieu et +l'éducation l'avaient faite; de sorte que ces deux organisations si +différentes vécurent côte à côte sans jamais se rien céder l'une à +l'autre. Néanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses, +étaient douées d'excellentes qualités, ma mie Henriette finit par +concevoir un profond attachement pour son élève, et Sara se prit, de +son côté, d'une vive amitié pour sa gouvernante. Le signe de cette +affection mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et +que Sara, trouvant la dénomination de miss ou de mademoiselle bien +froide pour le sentiment qu'elle portait à son institutrice, inventa +pour elle l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette. + +Mais c'était surtout à l'endroit des exercices du corps que ma mie +Henriette avait conservé son antipathique réserve. En effet, son +éducation, toute scolastique, n'avait développé que ses facultés +morales, laissant à ses facultés physiques toute leur gaucherie native: +aussi, quelques instances qu'eût pu lui faire Sara, ma mie Henriette +n'avait jamais voulu monter à cheval, même sur Berloque, paisible +porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins étroits +lui donnaient de tels vertiges, qu'elle avait souvent préféré faire un +détour d'une ou deux lieues plutôt que de passer près d'un précipice. +Enfin, ce n'était jamais sans un profond serrement de cœur qu'elle +s'aventurait sur une barque, et à peine y était-elle assise, et la +susdite barque se mettait-elle en mouvement, que la pauvre gouvernante +prétendait être reprise du mal de mer, qui ne l'avait pas quittée un +instant pendant toute la traversée de Portsmouth à Port-Louis, +c'est-à-dire pendant plus de quatre mois. Il en résultait que la vie de +ma mie Henriette se passait, à l'égard de Sara, en appréhensions +éternelles, et que, quand elle la voyait, hardie comme une amazone, +monter les chevaux de son cousin; quand elle la voyait, légère comme +une biche, bondir de roches en roches; quand elle la voyait, gracieuse +comme une ondine, glisser à la surface de l'eau ou disparaître +momentanément dans ses profondeurs, son pauvre cœur, presque maternel, +se serrait de terreur, et elle ressemblait à ces malheureuses poules à +qui on fait couver des cygnes, et qui, en voyant leur progéniture +adoptive s'élancer à l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant +rien à tant de hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les +téméraires qui s'exposent à un pareil danger. + +Aussi ma mie Henriette, quoique portée pour le moment dans un palanquin +bien doux et bien sûr, n'en était-elle pas moins préoccupée par avance +des mille angoisses que, selon son habitude, Sara n'allait pas manquer +de lui faire éprouver, tandis que la jeune fille s'exaltait à l'idée de +ces deux jours de bonheur. + +Il faut dire aussi que la matinée était magnifique. C'était une de ces +belles journées du commencement de l'automne, car le mois de mai, notre +printemps à nous, est l'automne de l'île de France, où la nature, prête +à se couvrir d'un voile de pluie, fait les plus doux adieux au soleil. +À mesure qu'on avançait, le paysage devenait plus agreste, on +traversait, sur des ponts dont la fragilité faisait trembler ma mie +Henriette, la double source de la rivière du Rempart, et les cascades +de la rivière du Tamarin. Arrivée au pied de la montagne des +Trois-Mamelles, Sara s'informa de son oncle et de son cousin, et elle +apprit qu'ils chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand +bassin et la plaine de Saint-Pierre. Enfin, on franchit la petite +rivière du Boucaut, on tourna le morne de la grande rivière Noire, et +l'on se trouva en face de l'habitation de M. de Malmédie. + +Sara commença par faire une visite aux commensaux de la maison, qu'elle +n'avait pas vus depuis quinze jours; puis elle alla dire bonjour à sa +volière, immense treillis de fils de fer qui enveloppait un buisson +tout entier, et dans laquelle étaient enfermés ensemble des +tourterelles de Guida, des figuiers bleus et gris, des fondi-jala et +des gobe-mouches. Puis, de là, elle passa à ses fleurs, presque toutes +originaires de la métropole: c'étaient des tubéreuses, des œillets de +Chine, des anémones, des renoncules et des roses de l'Inde, au milieu +desquels s'élevait, comme la reine des tropiques, la belle immortelle +du Cap. Tout cela était enfermé dans des haies de frangipaniers et de +roses de Chine, qui, comme nos roses des quatre saisons, fleurissent +toute l'année. Cela, c'était le royaume de Sara; le reste de l'île, +c'était sa conquête. + +Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait +bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sablés, de frais +ombrages et un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de +tranquillité était bien court. Le temps de dire un mot d'amitié à la +vieille mulâtresse qui avait été au service de Sara, et qui passait ses +invalides à la rivière Noire; le temps de donner un baiser à sa +tourterelle favorite; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de +les mettre dans ses cheveux, c'était fini. Le tour de la promenade +arrivait, et là commençaient les angoisses de la pauvre gouvernante. +Dans les commencements, ma mie Henriette avait bien voulu résister à la +petite indépendante et la plier à des plaisirs moins vagabonds, mais +elle avait reconnu que c'était impossible. Sara s'était échappée de ses +mains, et avait fait ses courses sans elle; de sorte que, son +inquiétude pour son élève étant encore plus grande que ses craintes +personnelles, elle avait fini par prendre sur elle d'accompagner Sara. +Il est vrai qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un +point élevé, d'où elle pût suivre des yeux la jeune fille dans les +ascensions ou les descentes. Mais, du moins, il lui semblait qu'elle la +retenait du geste et la soutenait de la vue. Cette fois, comme +toujours, ma mie Henriette, voyant Sara disposée à partir, se résigna +donc comme d'habitude, prit un livre pour lire pendant qu'elle +courrait, et se prépara à l'accompagner. + +Mais, cette fois, Sara avait projeté autre chose qu'une promenade: +c'était un bain qu'elle s'était promis; un bain dans cette belle baie +de la rivière Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si +transparente, qu'on voit à vingt pieds de profondeur les madrépores qui +poussent sur le sable, et toute la famille des crustacés qui se promène +entre leurs rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'était bien +gardée d'en rien dire à ma mie Henriette; la vieille mulâtresse seule +était prévenue, et elle devait attendre, avec son costume de bain, +Sara, au rendez-vous indiqué. + +La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi, suivant les bords +de la rivière Noire, qui allait toujours s'élargissant, et au bout de +laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir; de chaque +côté de la rive s'élevait une haute bordure de forêts, dont les arbres, +comme de longues colonnes, s'élançaient d'un seul jet, cherchant leur +place à l'air et au soleil, au milieu de ce vaste dôme de feuilles si +épais, qu'à peine à de rares intervalles laissait-il voir le ciel; +tandis que les racines, pareilles à des serpents nombreux, ne pouvant +creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne, les +enveloppaient de leurs replis. À mesure que le lit de la rivière +devenait plus large, les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant +de l'intervalle laissé par l'eau, et formaient une voûte pareille à une +tente gigantesque; tout cela était sombre, solitaire, calme, muet, +plein de mélancolique poésie et de réserve mystérieuse; le seul bruit +qu'on entendît était le chant rauque de la perruche à tête grise; les +seuls êtres vivants qu'on aperçût, aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, étaient quelques-uns de ces singes roussâtres nommés +aigrettes, qui sont le fléau des plantations, mais qui sont si communs +dans l'île, que toute les tentatives faites pour les détruire ont +échoué. De temps en temps seulement, effrayé par le bruit de Sara et de +sa gouvernante, un martin-pêcheur vert, à la gorge et au ventre blancs, +s'élançait, en poussant un cri aigu et plaintif, des mangliers qui +trempaient leurs rameaux dans la rivière, traversait le courant, rapide +comme une flèche, brillant comme une émeraude, et allait s'enfoncer et +disparaître dans les mangliers de l'autre rive. Or, ces végétations +tropicales, ces solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui +s'harmonisaient si bien ensemble, rochers, arbres et rivière, c'était +la nature comme l'aimait Sara; c'était le paysage comme le comprenait +son imagination primitive; c'était l'horizon comme ne pouvaient les +reproduire ni la plume, ni le crayon, ni le pinceau, mais comme les +réfléchissait son âme. + +Ma mie Henriette n'était point insensible, hâtons-nous de le dire, à ce +magnifique spectacle; mais, comme on le sait, ses craintes éternelles +l'empêchaient d'en jouir complètement. Arrivée au sommet d'un petit +monticule, d'où l'on apercevait une assez grande étendue de terrain, +elle s'assit donc, et, après avoir, quoique sans espoir de succès, +invité Sara à s'asseoir auprès d'elle, elle regarda la légère jeune +fille s'éloigner en bondissant; et tirant de sa poche le dixième ou +douzième volume de _Clarisse Harlowe_, son roman favori, elle se mit à +le relire pour la vingtième fois. + +Quant à Sara, elle continua de longer le bord de la baie, et disparut +bientôt derrière une énorme touffe de bambous: c'était là que +l'attendait la mulâtresse avec son costume de bain. + +La jeune fille s'avança jusqu'au bord de la rivière, sauta de rocher en +rocher, semblable à une bergeronnette qui se mire dans l'eau; puis, +après s'être assurée, avec la craintive pudeur d'une nymphe antique, +que tout était désert autour d'elle, elle commença à laisser tomber, +les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique +de laine blanche qui, serrée autour du cou et au-dessous du sein, et +descendant au delà du genou, lui laissait les bras et les jambes nues, +et, par conséquent, libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revêtue +de son costume, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prête à +descendre dans son bain. + +Sara s'avança vers l'extrémité d'un rocher qui dominait la baie, à un +endroit où elle a une grande profondeur. Puis, hardie et confiante dans +son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément +dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle +s'élança, disparut dans l'eau, et reparut, nageant à quelques pas de +l'endroit où elle s'était précipitée. + +Tout à coup, ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la tête, +chercha quelque temps autour d'elle; puis enfin, dirigés par un second +appel, ses yeux se portèrent vers la belle baigneuse, et, au milieu de +la baie, elle vit une ondine qui glissait à la surface de l'eau. Le +premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara; mais, +comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire +à son élève un geste de reproche, et, se levant, elle se rapprocha du +bord de la rivière autant que le permettait l'escarpement du rocher sur +lequel elle était assise. + +En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanément distraite par +les signes que lui faisait Sara. Sara, tout en nageant d'une main, +étendit l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se +passait quelque chose de nouveau sous ces sombres voûtes de verdure. Ma +mie Henriette écouta, et elle entendit les aboiements lointains d'une +meute. Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements se +rapprochaient, et elle fut confirmée dans cette opinion par de nouveaux +signes de Sara; en effet, de moment en moment, le bruit devenait plus +distinct, et bientôt on entendit le piétinement d'une course rapide au +milieu de cette haute futaie; enfin, tout a coup, à deux cents pas +au-dessus de l'endroit où était assise ma mie Henriette, on vit un beau +cerf, les bois reployés en arrière, sortir de la forêt, s'élancer d'un +seul bond par-dessus la rivière et disparaître de l'autre côté. + +Au bout d'un instant, les chiens parurent à leur tour, franchirent la +rivière à l'endroit où le cerf l'avait franchie, et disparurent +s'enfonçant sur sa trace, dans la forêt. + +Sara avait pris part à ce spectacle avec la joie d'une véritable +chasseresse. Aussi, lorsque cerf et chiens furent disparus, +poussa-t-elle un véritable cri de plaisir; mais à ce cri de plaisir +répondit un cri de terreur si profond et si déchirant, que ma mie +Henriette se retourna épouvantée. La vieille mulâtresse, pareille à la +statue de l'Épouvante, debout sur le rivage, étendait le bras vers un +énorme requin qui, à l'aide du reflux, avait franchi la barre, et qui à +soixante pas à peine de Sara, nageait à fleur d'eau vers elle. La +gouvernante n'eut pas même la force de crier: elle tomba à genoux. + +Au cri de la mulâtresse, Sara s'était retournée, et elle avait vu le +danger qui la menaçait. Alors, avec une admirable présence d'esprit, +elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais cette +partie la plus proche était éloignée de quarante pas au moins, et +quelle que fût la force et l'habileté avec laquelle elle nageait, il +était probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle eût +eu le temps de joindre la terre. + +En ce moment, un second cri se fit entendre, et un nègre, serrant un +long poignard entre ses dents, bondit au milieu des mangliers qui +bordaient le rivage, et, d'un seul élan, se trouva au tiers de la +largeur de la baie; puis, aussitôt, se mettant à nager avec une force +surhumaine, il s'avança pour couper le chemin au requin, lequel, +pendant ce temps, et comme s'il eût été sûr de sa proie, sans presser +les mouvements de sa queue, s'avançait avec une effrayante rapidité +vers la jeune fille, qui, à chaque brassée, tournant la tête, pouvait +voir s'approcher ensemble, et presque avec une vitesse égale, son +ennemi et son défenseur. + +Il y eut un moment d'attente horrible pour la vieille mulâtresse et +pour ma mie Henriette, qui, placées toutes deux sur un point plus +élevé, pouvaient voir les progrès de cette effroyable course; toutes +deux, haletantes, les bras étendus, la bouche ouverte, sans aucun moyen +de secourir Sara jetaient des cris entrecoupés à chaque alternative de +crainte ou d'espérance; mais bientôt la crainte l'emporta; malgré les +efforts du nageur, le requin gagnait sur lui. Le nègre était encore à +vingt pas du monstre, que le monstre n'était plus qu'à quelques brasses +de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune +fille, pâle comme la mort, pouvait entendre à dix pieds en arrière le +vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'œil vers le rivage +qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il était +inutile de disputer plus longtemps une vie condamnée; elle leva les +yeux au ciel, joignit les mains hors de l'eau, implorant Dieu, qui seul +pouvait la secourir. En ce moment, le requin se retourna pour saisir sa +proie, et, au lieu de son dos verdâtre, on vit apparaître à la surface +de l'eau son ventre argenté. Ma mie Henriette porta la main à ses yeux +pour ne pas voir ce qui allait se passer; mais, à cet instant suprême, +la double détonation d'un fusil à deux coups retentit à la droite de la +gouvernante; deux balles, en se succédant avec la rapidité de l'éclair, +firent deux fois jaillir l'eau, et une voix calme et sonore fit, avec +l'accent de satisfaction du chasseur content de lui même, entendre ces +paroles: + +—Bien touché. + +Ma mie Henriette se retourna, et, dominant toute cette effroyable +scène, elle vit un jeune homme qui, tenant son fusil fumant d'une main +et s'accrochant de l'autre à une branche de cannellier, regardait, +penché sur l'extrémité d'un rocher, les convulsions du requin. + +En effet, atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitôt tourné +sur lui-même comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le +frapper; alors, apercevant le nègre qui n'était plus qu'à trois ou +quatre brassées de distance, il abandonna Sara pour s'élancer sur lui; +mais, à son approche, le nègre plongea et disparut sous l'eau. Le +requin s'y enfonça à son tour; bientôt l'onde s'agita sous les +battements de queue du monstre; la surface de l'eau se teignit de sang, +et il devint évident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs +des flots. + +Pendant ce temps, ma mie Henriette était descendue ou plutôt s'était +laissée glisser de son rocher, et était arrivée sur le rivage pour +tendre la main à Sara, qui, sans force et ne pouvant croire encore +qu'elle eût bien réellement échappé à un pareil danger, n'eût pas plus +tôt touché la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant à ma mie +Henriette, à peine vit-elle son élève en sûreté, que, les forces lui +manquant à son tour, elle tomba presque évanouie. + +Lorsque les deux femmes revinrent à elles, la première chose qui les +frappa fut Laïza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse +déchirés, tandis que le cadavre du requin flottait à la surface de la +mer. + +Puis toutes deux en même temps et par un mouvement spontané portèrent +les yeux vers le rocher sur lequel était apparu l'ange libérateur. Le +rocher était solitaire: l'ange libérateur avait disparu, mais pas si +vite cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnaître +pour le jeune étranger de Port-Louis. + +Sara alors se retourna vers le nègre qui venait de lui donner une si +grande preuve de dévouement. Mais, après un instant de muette +contemplation, le nègre s'était rejeté dans le bois, et Sara chercha +vainement autour d'elle: comme l'étranger, le nègre avait disparu. + + + + +Chapitre XI—Le prix des nègres + + +Au même instant, deux hommes accoururent qui avaient vu, du point +supérieur de la rivière, une partie de la scène qui venait de se +passer: c'étaient M. de Malmédie et Henri. + +La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était à moitié nue, et, +rougissant à l'idée qu'elle avait été vue ainsi, elle appela la vieille +mulâtresse, passa un peignoir, et, s'appuyant sur le bras de ma mie +Henriette, encore toute palpitante de terreur, elle s'avança vers son +oncle et son cousin. + +Ils étaient arrivés, en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de +la rivière, juste au moment où retentissait la double détonation du +fusil de Georges; leur premier mouvement avait été de croire que +c'était un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient +donc porté les yeux vers l'endroit d'où le bruit était venu, et, comme +nous l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce +que nous venons de raconter. + +Derrière MM. de Malmédie venait le reste des chasseurs. + +Sara et ma mie Henriette se trouvèrent bientôt le centre du +rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'était passé, mais +ma mie Henriette était encore trop troublée et trop émue répondre; ce +fut Sara qui raconta toute la chose. + +Il y a loin d'avoir été témoin d'une scène aussi terrible que celle que +nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les +détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fût-ce de la +bouche de celle qui a failli en être la victime, fût-ce sur le théâtre +même où elle s'était passée; cependant, comme la fumée des coups de +fusil était à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore +là, flottant et frémissant des convulsions de l'agonie, la narration de +Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas +s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il +eût, certes, visé aussi juste que l'un, ou nagé aussi vigoureusement +que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de +dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de +Sara: «Il n'y avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.» + +En ce moment, on entendit, à la voix des chiens, que le cerf était aux +abois. On sait quelle fête c'est pour de vrais chasseurs que d'assister +à l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matinée. Sara était +sauvée, Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de +perdre en doléances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu +aucune suite fâcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs; +deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fille +s'éclipsèrent, filant du côté d'où venait le bruit; quatre ou cinq +autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il +n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait +faire jusqu'à la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix +minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M. +de Malmédie. + +Tous trois rentrèrent à l'habitation, où un succulent dîner attendait +les chasseurs, qui ne tardèrent pas à arriver, Henri en tête; il +apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé +lui-même, afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de +cette gracieuse attention, et, de son côté, Henri la félicita de ce que +ses belles couleurs étaient si complètement revenues, qu'on eût dit, à +la voir, qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire; les +autres chasseurs se réunirent à Henri et firent chorus. + +Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de +ne pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se +sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à +l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité +parfaite, et elle fit les honneurs du dîner avec la grâce qui lui était +habituelle. + +Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de +le dire, quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée; +mais, dans ces toasts, il ne fut question ni du nègre inconnu ni du +chasseur étranger; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la +Providence, qui voulait conserver à M. de Malmédie et à Henri une nièce +et une fiancée si tendrement chérie. + +Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur +Laïza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms; +chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et +Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges +qui lui était due pour son adresse et pour son courage. + +Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer à +M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé +et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui +arrivent tous les jours, M. de Malmédie se contenta de répondre. + +—C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire. + +—Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara. + +—Rien, mon enfant, dit M. de Malmédie. + +Et l'on reprit la conversation interrompue. + +Dix minutes après, on annonça que les chevaux étaient prêts. Comme le +dîner et le bal de lord Murrey étaient pour le lendemain, chacun était +désireux d'avoir toute la journée pour se préparer à cette solennité; +il avait donc été convenu que l'on reviendrait à Port-Louis aussitôt +après le dîner. + +Sara passa dans la chambre à coucher de ma mie Henriette: la pauvre +gouvernante, sans être sérieusement malade, était encore tellement +agitée, que Sara exigea qu'elle restât à la rivière Noire; Sara, +d'ailleurs, gagnait quelque chose à ce séjour prolongé. Au lieu de +revenir en palanquin, elle revenait à cheval. + +Comme la cavalcade sortait, Sara vit trois ou quatre nègres occupés à +dépecer le requin; la mulâtresse leur avait indiqué où ils trouveraient +le corps de l'animal, et ils étaient allés le pécher pour en faire de +l'huile. + +En approchant des Trois-Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les +nègres rassemblés. Arrivés au lieu du rassemblement, ils reconnurent +qu'il était causé par l'attente d'une exécution, l'habitude étant, dans +les occasions pareilles, de réunir tous les noirs de l'habitation, et +de les forcer d'assister au châtiment de celui de leurs compagnons qui +a commis une faute. + +Le coupable était un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, lié et +garrotté, près de l'échelle sur laquelle il devait être étendu, l'heure +fixée pour sa punition: cette heure, sur la prière instante d'un autre +nègre, avait été retardée jusqu'au moment du passage de la cavalcade, +le noir qui avait sollicité cette grâce ayant dit qu'il avait à faire +une révélation importante à M. de Malmédie. + +En effet, au moment où M. de Malmédie arrivait en face du patient, un +nègre qui était assis près de ce dernier, occupé à panser une blessure +qu'il avait reçue à la tête, se leva et s'approcha du chemin; mais le +commandeur lui barra le passage. + +—Qu'y a-t-il? demanda M. de Malmédie. + +—Monsieur, dit le commandeur, c'est le nègre Nazim qui va recevoir les +cent cinquante coups de fouet auxquels il a été condamné. + +—Et pourquoi a-t-il été condamné à recevoir cent cinquante coups de +fouet? demanda Sara. + +—Parce qu'il s'est sauvé, répondit le commandeur. + +—Ah! ah! dit Henri, c'est celui dont on est venu nous dénoncer +l'évasion? + +—Lui-même. + +—Et comment l'avez-vous rattrapé? + +—Oh! mon Dieu! c'est bien simple: j'ai attendu le moment où il était +déjà trop loin du rivage pour le regagner, soit à la rame, soit à la +nage; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs +pour aller à sa poursuite. En doublant le cap du sud-ouest, nous +l'avons aperçu à deux lieues en mer, à peu près. Comme il n'avait que +deux bras et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un méchant +canot, et que nous avions une excellente pirogue, nous l'avons eu +bientôt rejoint. Alors il s'est jeté à la nage, essayant de regagner +l'île, et plongeant comme un marsouin; mais, enfin, il s'est lassé le +premier, et, comme cela devenait fatigant, j'ai pris l'aviron des mains +d'un rameur et, au moment où il revenait à la surface de l'eau, je lui +en ai allongé sur la tête un coup si bien appliqué, que j'ai cru que, +cette fois-là, il avait plongé pour toujours. Cependant, au bout d'un +instant, nous l'avons vu remonter, il était évanoui. Ce n'est qu'au +morne Brabant qu'il a repris ses sens, et voilà. + +—Mais, dit vivement Sara, ce malheureux était peut-être grièvement +blessé. + +—Oh! mon Dieu, non, Mademoiselle, reprit le commandeur, une égratignure +seulement. Ces diables de nègres, c'est douillet comme tout. + +—Et alors, pourquoi avoir tant tardé à lui administrer la correction +qu'il a si bien méritée? dit M. de Malmédie. D'après l'ordre que j'ai +donné, cela devrait être déjà fait. + +—Et cela serait fait aussi, Monsieur, répondit le commandeur, si son +frère, qui est un de nos bons travailleurs n'avait assuré qu'il avait +quelque chose d'important à vous dire avant que cet ordre fût exécuté. +Comme vous deviez passer près du camp, et que c'était un retard d'un +quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir. + +—Et vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et où est-il? + +—Qui? + +—Le frère de ce malheureux? + +—Oui, où est-il? demanda M. de Malmédie. + +—Me voici, dit Laïza en s'avançant. + +Sara jeta un cri de surprise: elle venait de reconnaître, dans le frère +du condamné, celui qui s'était si généreusement dévoué le matin pour +lui sauver la vie. Cependant, chose étonnante, le nègre n'avait pas +jeté un coup d'œil de son côté, le nègre semblait ne pas la connaître; +le nègre, au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien +le droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmédie. Il +n'y avait pourtant pas à s'y tromper; les plaies qu'avaient laissées à +son bras et à sa cuisse les dents du requin étaient encore vives et +saignantes. + +—Que veux-tu? dit M. de Malmédie. + +—Vous demander une grâce, répondit Laïza à voix basse, afin que son +frère, qui était à vingt pas de là, gardé par les autres nègres, ne +l'entendît pas. + +—Laquelle? + +—Nazim est faible, Nazim est un enfant, Nazim est blessé à la tête et a +perdu beaucoup de sang; Nazim n'est peut-être pas assez fort pour +supporter la punition qu'il a méritée; il peut mourir sous le fouet, et +vous aurez perdu un nègre qui, à tout prendre, vaut bien deux cents +piastres.... + +—Eh bien, où veux-tu en venir? + +—Je veux vous proposer un échange. + +—Lequel? + +—Faites-moi donner, à moi, les cent cinquante coups de fouet qu'il a +mérités. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empêchera pas +d'être demain à mon travail comme d'habitude, tandis que lui, je vous +le répète, c'est un enfant, en mourrait. + +—Cela ne se peut pas, répondit M. de Malmédie, tandis que Sara, les +yeux toujours fixés sur cet homme, le regardait avec le plus profond +étonnement. + +—Et pourquoi cela ne se peut-il pas? + +—Parce que ce serait une injustice. + +—Vous vous trompez, car c'est moi qui suis le véritable coupable! + +—Toi! + +—Oui, moi, dit Laïza; c'est moi qui ai excité Nazim à fuir, c'est moi +qui ai creusé le canot dont il s'est servi, c'est moi qui lui ai rasé +la tête avec un verre de bouteille, c'est moi qui lui ai donné de +l'huile de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que +c'est moi qui dois être puni et non pas Nazim. + +—Tu te trompes, répondit Henri se mêlant à son tour à la discussion. +Vous devez être punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour +l'avoir aidé à fuir. + +—Alors, faites-moi donner, à moi, les trois cents coups de fouet, et +que tout soit dit. + +—Commandeur, dit M. de Malmédie, faites donner à chacun de ces drôles +cent cinquante coups de fouet, et que cela finisse. + +—Un instant, mon oncle, dit Sara; je réclame la grâce de ces deux +hommes. + +—Et pourquoi cela? demanda M. de Malmédie étonné. + +—Parce que cet homme est celui qui, ce matin, s'est si bravement jeté à +l'eau pour me sauver. + +—Elle m'a reconnu! s'écria Laïza. + +—Parce que, au lieu d'une punition qu'il mérite, c'est une récompense +qu'il faut lui accorder, s'écria Sara. + +—Alors, dit Laïza, si vous croyez que j'ai mérité une récompense, +accordez-moi la grâce de Nazim? + +—Diable! diable! dit M. de Malmédie, comme tu y vas! Est-ce toi qui as +sauvé ma nièce? + +—Ce n'est pas moi, répondit le nègre; sans le jeune chasseur, elle +était perdue. + +—Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle, mais il a +lutté contre le requin, s'écria la jeune fille. Eh! tenez, voyez, voyez +ses blessures qui saignent encore. + +—J'ai lutté contre le requin, mais à mon corps défendant, reprit Laïza. +Le requin est venu sur moi, et j'ai dû le tuer pour me sauver moi-même. + +—Eh bien, mon oncle, me refuserez-vous leur grâce? demanda Sara. + +—Oui, sans doute, répondit M. de Malmédie; car, s'il y avait une fois +exemple de grâce faite en pareille occasion, ils s'enfuiraient tous ces +moricauds-là, espérant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme +la vôtre qui intercédera pour eux. + +—Mais, mon oncle.... + +—Demande à tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de +Malmédie en se retournant avec l'accent de la confiance vers les jeunes +gens qui accompagnaient son fils. + +—Le fait est, répondirent ceux-ci, qu'une pareille grâce serait d'un +désastreux exemple. + +—Tu le vois, Sara. + +—Mais un homme qui a risqué sa vie pour moi, dit Sara, ne peut +cependant pas être puni le jour même où il l'a risquée; car, si vous +lui devez une punition, je lui dois, moi, une récompense. + +—Eh bien, à chacun notre dette, quand je l'aurai fait punir, toi, tu le +récompenseras. + +—Mais, mon oncle que vous importe, au bout du compte, la faute que ces +malheureux ont commise? quel tort vous fait-elle? puisqu'ils n'ont pas +pu exécuter leur projet? + +—Quel tort elle me fait? Mais elle leur ôte une partie de leur valeur. +Un nègre qui a essayé de se sauver perd cent pour cent de son prix. +Voilà deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents, et +celui-là trois cents piastres, c'est-à-dire huit cents piastres. Eh +bien, que j'aille en demander six cents aujourd'hui, on ne me les +donnera pas. + +—Le fait est que, moi, je n'en donnerais pas six cents piastres +maintenant, dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri. + +—Eh bien, Monsieur, je serai plus généreux que vous, dit une voix dont +l'accent fit tressaillir Sara, moi, j'en donne mille. + +La jeune fille se retourna et reconnut l'étranger de Port-Louis, l'ange +libérateur du rocher. + +Il était debout, vêtu d'un élégant costume de chasse et appuyé sur son +fusil à deux coups. Il avait tout entendu. + +—Ah! c'est vous, Monsieur, dit M. de Malmédie, tandis qu'un sentiment, +dont Henri ne pouvait se rendre compte, lui faisait monter la rougeur +au visage; recevez, d'abord, tous mes remerciements, car ma nièce m'a +dit qu'elle vous devait la vie, et, si j'avais su où vous trouver, je +me serais empressé de vous voir, non pour m'acquitter envers vous, +Monsieur, c'est impossible, mais pour vous exprimer toute ma +reconnaissance. + +L'étranger s'inclina sans répondre, avec un air de dédaigneuse modestie +qui n'échappa point à Sara. Aussi s'empressa-t-elle d'ajouter: + +—Mon oncle a raison, Monsieur; de pareils services ne se payent point; +mais soyez certain que, tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est +à vous que je dois la vie. + +—Deux charges de poudre et deux balles de plomb ne valent pas de +pareils remerciements, Mademoiselle; je me regarderai donc comme bien +heureux si la reconnaissance de M. de Malmédie va jusqu'à me céder, +pour le prix que je lui en ai offert, ces deux nègres dont j'ai besoin. + +—Henri, dit à demi-voix M. de Malmédie, ne nous a-t-on pas dit, avant +hier, qu'il y avait en vue de l'île un bâtiment négrier? + +—Oui, mon père, répondit Henri. + +—Bien, continua M. de Malmédie se parlant cette fois à lui-même, bien! +nous trouverons moyen de les remplacer. + +—J'attends votre réponse, Monsieur, dit l'étranger. + +—Comment donc, Monsieur, mais avec le plus grand plaisir. Ces nègres +sont à vous, vous pouvez les prendre; mais, à votre place, voyez-vous, +quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur +ferais administrer, aujourd'hui même, la correction qu'ils ont méritée. + +—Ceci, c'est mon affaire, dit l'inconnu en souriant; les mille piastres +seront chez vous ce soir. + +—Pardon, Monsieur, dit Henri, vous vous êtes trompé: l'intention de mon +père est, non pas de vous vendre ces deux hommes, mais de vous les +donner. L'existence de deux misérables nègres ne peut pas être mise en +comparaison avec une vie aussi précieuse que l'est celle de ma belle +cousine. Mais laissez-moi vous offrir, au moins, ce que nous avons et +ce que vous paraissez désirer. + +—Mais, Monsieur, dit l'étranger en relevant la tête avec hauteur, +tandis que M. de Malmédie faisait à son fils une grimace des plus +significatives, ce n'étaient point là nos conventions. + +—Eh bien, alors, dit Sara, permettez-moi d'y changer quelque chose, et, +pour l'amour de celle à qui vous avez sauvé la vie, prenez ces deux +nègres que nous vous offrons. + +—Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'étranger; il serait ridicule à +moi d'insister davantage. J'accepte donc, et c'est moi, maintenant, qui +me regarde comme votre obligé. + +Et l'étranger, en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps +l'honorable compagnie sur une grande route, fit, en s'inclinant, un pas +en arrière. + +Les hommes échangèrent un salut; mais Sara et Georges échangèrent un +regard. + +La cavalcade se remit en route et Georges la suivit un instant des yeux +avec ce froncement de sourcils qui lui était habituel quand une pensée +amère le préoccupait; puis, s'approchant de Nazim: + +—Faites délier cet homme, dit-il au commandeur; car lui et son frère +m'appartiennent. + +Le commandeur, qui avait entendu la conversation de l'étranger et de M. +de Malmédie, ne fit aucune difficulté d'obéir. Nazim fut donc délié et +remis avec Laïza à son nouveau maître. + +—Maintenant, mes amis, dit l'étranger en se tournant vers les nègres et +en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, comme j'ai reçu un cadeau +de votre maître, il est juste que, de mon côté, je vous fasse un petit +présent. Prenez cette bourse et partagez entre vous ce qu'elle +contient. + +Et il remit la bourse au nègre qui se trouvait le plus proche de lui; +puis, se tournant vers ses deux esclaves, qui, debout derrière lui, +attendaient ses ordres: + +—Quant à vous deux, leur dit-il, faites maintenant ce que vous voudrez, +allez où vous voudrez, vous êtes libres. + +Laïza et Nazim poussèrent chacun un cri de joie mêlé de doute, car ils +ne pouvaient croire à cette générosité de la part d'un homme auquel ils +n'avaient rendu aucun service; mais Georges répéta les mêmes paroles, +et alors Laïza et Nazim tombèrent à genoux, baisant, avec un élan de +reconnaissance impossible à décrire, la main qui venait de les +délivrer. + +Quant à Georges, comme il commençait à se faire tard, il remit sur sa +tête son grand chapeau de paille qu'il avait jusque-là tenu à la main, +et, jetant son fusil sur son épaule, il reprit le chemin de Moka. + + + + +Chapitre XII—Le bal + + +C'était le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu, +au palais du Gouvernement, ce dîner et ce bal dont l'annonce +révolutionnait Port-Louis. + +Quiconque n'a pas habité les colonies, et surtout l'île de France, n'a +aucune idée du luxe qui règne sous le 20edegré de latitude méridionale. +En effet, outre les merveilles parisiennes qui traversent les mers pour +aller embellir les gracieuses créoles de Maurice, elles ont encore à +choisir, de première main, les diamants de Visapour, les perles +d'Ophir, les cachemires de Siam et les belles mousselines de Calcutta. +Or, pas un vaisseau venant du monde des _Mille et une Nuits_ ne +s'arrête à l'île de France sans y laisser une partie des trésors qu'il +transporte en Europe; et même pour un homme habitué à l'élégance +parisienne ou à la profusion anglaise, c'est encore quelque chose +d'extraordinaire que l'étincelant ensemble que présente une réunion à +l'île de France. + +Aussi le salon du Gouvernement, qu'en trois jours, de son côté, lord +Murrey, membre de la plus grande fashion et partisan du plus large +confortable, avait entièrement renouvelé, présentait-il, vers les +quatre heures de l'après-midi, l'aspect d'un appartement de la rue du +Mont-Blanc ou de Regent's street: toute l'aristocratie coloniale était +là, hommes et femmes: les hommes avec cette mise simple imposée par nos +modes modernes; les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de +perles, parées d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos +femmes européennes que cette molle et délicieuse morbidezza, apanage +des seules femmes créoles. À chaque nom nouveau que l'on annonçait, un +sourire général accueillait la personne annoncée; car, à Port-Louis, +comme on le comprend bien, tout le monde se connaît, et la seule +curiosité qui accompagne une femme entrant dans un salon, est celle de +savoir quelle robe nouvelle elle a achetée, d'où cette robe vient, de +quelle étoffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or, +c'était surtout à l'endroit des femmes anglaises que la curiosité des +femmes créoles était excitée; car, dans cette éternelle lutte de +coquetterie dont Port-Louis est le théâtre, la grande question pour les +indigènes est de vaincre, en luxe, les étrangères. Le murmure qui se +faisait entendre à chaque nouvelle entrée, le chuchotement qui le +suivait étaient donc, en général plus bruyants et plus prolongés quand +l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique, +dont la rude consonance jurait autant avec les noms du pays que +tranchaient avec les brunes vierges des tropiques les blondes et pâles +filles du Nord. À chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey +avec cette aristocratique politesse qui caractérise les Anglais de la +haute société, allait au-devant d'elle: si c'était une femme, il lui +offrait le bras pour la conduire à sa place et trouvait en route un +compliment à lui faire; si c'était un homme, il lui tendait la main et +trouvait un mot gracieux à lui dire; si bien que tout le monde +reconnaissait le nouveau gouverneur pour un homme charmant. + +On annonça MM. et mademoiselle de Malmédie. C'était une annonce +attendue avec autant d'impatience que de curiosité, non point +précisément parce que M. de Malmédie était effectivement un des plus +riches et des plus considérables habitants de l'île de France, mais +encore parce que Sara était une des plus riches et des plus élégantes +personnes de l'île. Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement +que lord Murrey fit pour aller au-devant d'elle; car c'était elle +surtout dont la toilette présumée préoccupait les plus belles invitées. + +Contre l'habitude des femmes créoles et contre l'attente générale, la +toilette de Sara était des plus simples: c'était une ravissante robe de +mousseline des Indes, transparente et légère comme cette gaze que +Juvénal appelle de l'air tissé, sans une seule broderie, sans une seule +perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubépine rose; une +couronne du même arbuste ceignait la tête de la jeune fille, et un +bouquet des mêmes fleurs tremblait à sa ceinture; aucun bracelet ne +faisait ressortir la teinte dorée de sa peau. Seulement, ses cheveux, +fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses épaules, et +elle tenait à la main cet éventail, merveille de l'industrie chinoise +qu'elle avait acheté à Miko-Miko. + +Comme nous l'avons dit, chacun se connaît à l'île de France; de sorte +que, MM. et mademoiselle de Malmédie arrivés, on s'aperçut qu'il n'y +avait plus personne à venir, puisque tous ceux qui, par leur rang et +leur fortune, avaient l'habitude de se trouver ensemble, étaient +réunis: aussi, les regards se détournèrent-ils tout naturellement de la +porte, par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix +minutes d'attente, commençait-on à se demander ce que lord Murrey +pouvait attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le +domestique annonça à haute voix: + +—Monsieur Georges Munier. + +La foudre, tombée au milieu de l'assemblée que nous venons de réunir +sous les yeux du lecteur, n'eût certes pas produit plus d'effet que +n'en produisit cette simple annonce. Chacun se retourna vers la porte à +ce nom, se demandant quel était celui qui allait entrer; car, quoique +le nom fût bien connu à l'île de France, celui qui le portait était +depuis si longtemps éloigné, qu'on avait à peu près oublié qu'il +existât. + +Georges entra. + +Le jeune mulâtre était vêtu avec une simplicité, mais en même temps +avec un goût extrême. Son habit noir, admirablement pris sur lui, et à +la boutonnière duquel pendaient au bout d'une chaîne d'or les deux +petites croix dont il était décoré, faisait ressortir toute l'élégance +de sa taille. Son pantalon, à demi-collant, indiquait les formes +élégantes et sveltes particulières aux hommes de couleur, et, contre +l'habitude de ceux-ci il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chaîne +d'or pareille à celle de sa boutonnière, et dont l'extrémité, qui +paraissait seule, allait se perdre dans la poche de son gilet de piqué +blanc. En outre, une cravate noire, nouée avec cette négligence étudiée +que donne seule la parfaite habitude de la fashion, et sur laquelle se +rabattait un col de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa +moustache et ses cheveux noirs faisaient ressortir la mate pâleur. + +Lord Murrey alla plus loin au-devant de Georges qu'il n'avait été +au-devant de personne, et, l'ayant pris par la main, il le présenta aux +trois ou quatre dames et aux cinq ou six officiers anglais qui se +trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la société +duquel il n'avait eu qu'à se louer pendant toute la traversée; puis, se +retournant vers le reste de la compagnie: + +—Messieurs, dit-il, je ne vous présente pas M. Georges Munier; M. +Georges Munier est votre compatriote, et le retour d'un homme aussi +distingué que lui doit être presque une fête nationale. + +Georges s'inclina en signe de remerciement; mais, quelque déférence que +l'on dût avoir pour le gouverneur, fût-ce chez lui, une ou deux voix à +peine trouvèrent la force de balbutier quelques mots en réponse à la +présentation que lord Murrey venait de faire. + +Lord Murrey n'y fit point ou ne parut point y faire attention, et, +comme le domestique annonça qu'on était servi, lord Murrey prit le bras +de Sara, et l'on passa dans la salle à manger. + +Avec le caractère bien connu de Georges, on devinera facilement que ce +n'était pas sans intention qu'il s'était fait attendre: sur le point +d'entrer en lutte avec le préjugé qu'il était résolu à combattre, il +avait voulu, du premier coup, voir face à face son ennemi; il avait +donc été servi à souhait; l'annonce de son nom et son entrée avaient +produit tout l'effet qu'il pouvait attendre. + +Mais la personne la plus émue de toute cette honorable assemblée était +sans contredit Sara. Sachant que le jeune chasseur de la rivière Noire +était arrivé à Port-Louis avec lord Murrey elle s'était attendue +d'avance à le voir, et peut-être était-ce à l'intention de ce nouvel +arrivé d'Europe qu'elle avait mis dans sa toilette cette simplicité +élégante, si appréciée chez nous, et que remplace trop souvent, il faut +l'avouer, dans les colonies, un luxe exagéré. Aussi, en entrant, elle +avait partout cherché des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait +suffi pour lui apprendre qu'il n'était pas là; elle avait alors songé +qu'il allait venir, et que, comme on l'annoncerait, sans doute, elle +apprendrait ainsi, et sans faire de question, et son nom et qui il +était: + +Les prévisions de Sara s'étaient accomplies. À peine, comme nous +l'avons vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. de +Malmédie s'étaient-ils groupés au groupe des hommes, qu'on avait +annoncé M. Georges Munier. + +À ce nom si connu dans l'île, mais qu'on n'était pas habitué à entendre +prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimentalement +tressailli et s'était retournée pleine d'anxiété. En effet, elle avait +vu apparaître le jeune étranger de Port-Louis, avec sa démarche ferme, +son front calme, son regard hautain, ses lèvres dédaigneusement +relevées, et, hâtons-nous de le dire, à cette troisième apparition, il +lui avait semblé encore plus beau et plus poétique qu'aux deux +premières. + +Alors elle avait suivi non seulement des yeux, mais encore du cœur, la +présentation que lord Murrey avait faite de Georges à la société, et +son cœur s'était serré, quand la répulsion, inspirée par la naissance +du jeune mulâtre, s'était traduite par le silence; et c'était presque +voilés de larmes que ses yeux avaient répondu au regard rapide et +pénétrant que Georges avait jeté sur elle. + +Puis lord Murrey lui avait offert le bras, et elle n'avait plus rien +vu; car, sous le regard de Georges, elle s'était sentie rougir et pâlir +presque en même temps; et, convaincue que tous les yeux étaient fixés +sur elle, elle s'était empressée de se dérober momentanément à la +curiosité générale. Sur ce point, Sara se trompait: personne n'avait +songé à elle, car tout le monde, excepté M. de Malmédie et son fils, +ignorait les deux événements qui avaient précédemment mis en contact le +jeune homme et la jeune fille, et nul ne pouvait penser qu'il dût y +avoir quelque chose de commun entre mademoiselle Sara de Malmédie et M. +Georges Munier. + +Une fois à table, Sara se hasarda à jeter les yeux autour d'elle. Elle +était assise à la droite du gouverneur, qui avait à sa gauche la femme +du commandant militaire de l'île; en face d'elle était ce commandant +placé lui-même entre deux femmes appartenant aux familles les plus +considérables de l'île. Puis, à droite et à gauche de ces deux dames, +MM. de Malmédie père et fils, et ainsi de suite; quant à Georges, soit +hasard, soit gracieuse prévoyance de lord Murrey, il était placé entre +deux Anglaises. + +Sara respira: elle savait que le préjugé qui poursuivait Georges +n'avait pas d'influence sur l'esprit des étrangers, et qu'il fallait +qu'un habitant de la métropole fût resté bien longtemps aux colonies +pour arriver à le partager; aussi vit-elle Georges remplissant de la +façon la plus dégagée son rôle de galant convive, entre le sourire +croisé des deux compatriotes de lord Murrey, enchantées d'avoir trouvé +un voisin qui parlait leur langue comme si lui-même fût né en +Angleterre. + +En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperçut que +les yeux d'Henri étaient fixés sur elle. Elle comprit parfaitement ce +qui pouvait se passer dans l'esprit de son fiancé, et, par un mouvement +indépendant de sa volonté, elle baissa les siens en rougissant. + +Lord Murrey était un grand seigneur dans toute la force de terme, +sachant admirablement jouer ce rôle de maître de maison, si difficile à +apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement, et, pour ainsi +dire, de naissance; aussi, lorsque la contrainte et la gêne qui pèsent +ordinairement sur le premier service d'un dîner d'apparat furent +dissipées, commença-t-il à adresser la parole à ses convives, parlant à +chacun de la spécialité qui pouvait lui fournir les plus faciles +réponses, rappelant aux officiers anglais quelque belle bataille, aux +négociants quelque haute spéculation; puis, au milieu de tout cela, +jetant de temps en temps à Georges un mot qui prouvait qu'à lui il +pouvait parler de toute chose, et que c'était à une généralité +intellectuelle et non à une spécialité commerciale ou guerrière qu'il +s'adressait. + +Le dîner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, Georges, avec +sa rapide intelligence, avait répondu à chaque mot, à chaque question +du gouverneur, de manière à prouver aux officiers qu'il avait fait la +guerre comme eux, et aux négociants qu'il n'était point resté étranger +aux grands intérêts commerciaux, qui font du monde entier une seule +famille, unie par le lien des intérêts; puis, au milieu de cette +conversation tronquée, avaient jailli avec éclat les noms de tous ceux +qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute +position, soit dans la politique, soit dans l'aristocratie, soit dans +les arts, accompagnés chacun d'une de ces remarques qui indiquent, d'un +seul trait, que celui qui parle, parle avec une entière connaissance du +caractère, du génie ou de la position des hommes qu'il vient de nommer. + +Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer +ainsi, passé par-dessus la tête du commun des convives, il y avait +parmi les invités plusieurs hommes assez distingués pour comprendre la +supériorité avec laquelle Georges avait effleuré toutes choses: aussi, +quoique le sentiment de répulsion qu'on avait manifesté pour le jeune +mulâtre restât à peu près le même, l'étonnement avait grandi, et, avec +lui, dans le cœur de quelques-uns, la jalousie était entrée. Henri +surtout, préoccupé de l'idée que Sara avait remarqué Georges plus que, +dans sa position de fiancée et dans sa dignité de femme blanche, elle +n'eût dû le faire, Henri sentait remuer au fond du cœur un sentiment +d'amertume dont il n'était pas le maître; puis, au nom de Munier, ses +souvenirs d'enfance s'étaient réveillés: il s'était rappelé le jour où, +en voulant arracher le drapeau des mains de Georges, son frère Jacques +lui avait donné un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous +ces anciens méfaits des deux frères grondaient sourdement dans sa +poitrine et l'idée que Sara avait, la veille, été sauvée par ce même +homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du passé, augmentait +encore sa haine pour lui. Quant à M. de Malmédie père, il était resté +pendant tout le dîner plongé, avec son voisin, dans une dissertation +profonde sur une nouvelle manière de raffiner le sucre, qui devait +donner, au produit de ses terres, un tiers de valeur de plus qu'elles +n'avaient. Il en résulta que, sauf le premier étonnement de trouver +dans Georges le sauveur de sa nièce, et de rencontrer Georges chez lord +Murrey, il n'avait plus fait attention à lui. + +Mais, comme nous l'avons dit, il n'en était pas de même d'Henri; Henri +n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des +réponses de Georges. Dans chacune de ces réponses, il avait reconnu un +sens droit et une pensée supérieure; il avait étudié le regard ferme, +interprète de la volonté absolue de Georges, et il avait compris que ce +n'était plus, comme au jour du départ, un enfant opprimé qui se +présentait à ses regards, mais un antagoniste puissant qui venait +braver ses coups. + +Si Georges, de retour à l'île de France, fût rentré humblement dans la +condition, qu'aux yeux des blancs, la nature lui avait faite, et se fût +ainsi perdu dans l'obscurité de sa naissance, Henri ne l'eût point +remarqué, ou, dans ce cas, ne lui eût point gardé rancune des torts +que, quatorze ans auparavant, Henri avait eus envers lui. Mais il n'en +était point ainsi; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentrée au +grand jour, s'était mêlé, par un service rendu, à la vie de sa famille; +il venait, comme son égal de rang et comme son supérieur en +intelligence, s'asseoir à la même table que lui: c'était plus qu'Henri +n'en pouvait supporter, Henri lui déclara intérieurement la guerre. + +Aussi, en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin, +Henri s'approcha de Sara, qui, avec plusieurs autres femmes, s'était +assise sous un berceau parallèle à celui sous lequel les hommes +prenaient le café. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement +que, dans ce que son cousin avait à lui dire, il serait indubitablement +question de Georges. + +—Eh bien, ma belle cousine, dit le jeune homme en s'appuyant sur le +dossier de la chaise de bambou qui servait de siège à la jeune fille, +comment avez-vous trouvé le dîner? + +—Ce n'est pas, je le présume, sous le rapport matériel, que vous me +faites cette question? répondit en souriant Sara. + +—Non, ma chère cousine, quoique peut-être, pour quelques-uns de nos +convives, qui ne vivent pas, comme vous, de rosée, d'air et de parfums, +ce ne soit pas une question déplacée. Non, je vous demande cela sous le +rapport social, si je puis dire. + +—Eh bien, mais plein de bon goût, ce me semble. Lord Murrey m'a paru +faire admirablement les honneurs de sa table, et il a été, à ce qu'il +m'a paru, aussi aimable que possible avec tout le monde. + +—Oui, certes! Aussi, je m'étonne profondément qu'un homme aussi +distingué que lui ait risqué envers nous l'inconvenance qu'il a +commise. + +—Laquelle? demanda Sara, qui comprenait où son cousin en voulait venir, +et qui, puisant une force inconnue à elle-même dans le fond de son +cœur, regarda fixement son cousin en lui adressant cette question. + +—Mais, répondit Henri, quelque peu embarrassé non seulement de la +fixité de ce regard, mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa +conscience; mais en invitant à la même table que nous M. Georges +Munier. + +—Et moi, il y a une chose qui ne m'étonne pas moins Henri, c'est que +vous n'ayez pas laissé à tout autre que vous le soin de me faire, +surtout à moi, cette observation. + +—Et pourquoi cette observation m'est-elle interdite, à moi seul, ma +chère cousine? + +—Parce que, sans M. Georges Munier, dont la présence vous paraît si +inconvenante ici, vous seriez, en supposant qu'on pleure une cousine et +qu'on porte le deuil d'une nièce, vous seriez, votre père et vous, dans +le deuil et dans les larmes. + +—Oui, certes, répondit Henri en rougissant; oui, je comprends toute la +reconnaissance que nous devons à M. Georges pour avoir sauvé une vie +aussi précieuse que la vôtre; et vous avez bien vu que, hier quand il a +désiré acheter ces deux nègres que mon père voulait punir, je me suis +empressé de les lui donner. + +—Et moyennant le don de ces deux nègres, vous vous croyez quitte envers +lui? Je vous remercie, mon cousin, d'estimer la vie de Sara de Malmédie +à la somme de mille piastres. + +—Mon Dieu! ma chère Sara, dit Henri, quelle étrange façon d'interpréter +les choses vous avez aujourd'hui! Ai-je eu un instant l'idée de mettre +à prix une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non, j'ai eu +seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse +position, par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. Georges +Munier inviterait à danser. + +—À votre avis donc, mon cher Henri, cette femme devrait refuser? + +—Sans aucun doute. + +—Sans réfléchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a +rien fait, et qui même peut-être lui a rendu quelque petit service, une +de ces offenses dont il doit nécessairement demander raison à son père, +à son frère ou à son mari? + +—Je présume que, le cas échéant, M. Georges ferait un retour sur +lui-même, et se rendrait la justice de croire qu'un blanc ne descend +pas jusqu'à se mesurer avec un mulâtre. + +—Pardon, mon cousin, d'oser émettre une opinion en pareille matière, +reprit Sara; mais, ou, d'après le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M. +Georges, ou je ne pense pas que, s'il s'agissait de venger son honneur, +un homme qui, comme lui, porte deux croix sur sa poitrine, fût arrêté +par le sentiment d'humilité intérieure que vous lui prêtez, j'en ai +peur, bien gratuitement. + +—En tout cas, j'espère, ma chère Sara, reprit à son tour Henri, le +rouge de la colère sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon +père ou moi, à la colère de M. Georges, ne vous fera pas commettre +l'imprudence de danser avec lui, s'il avait la hardiesse de vous +inviter? + +—Je ne danserai avec personne, Monsieur, répondit froidement Sara en se +levant et en allant s'appuyer au bras de la dame anglaise qui s'était +trouvée à table à côté de Georges, et qui était une de ses amies. + +Henri resta un instant tout étourdi de cette fermeté à laquelle il ne +s'attendait pas; puis il alla se mêler à un groupe de jeunes créoles, +dans lequel il trouva, pour ses idées aristocratiques, sans doute plus +de sympathie qu'il n'en avait trouvé chez sa cousine. + +Pendant ce temps, Georges, centre d'un autre groupe, causait avec +quelques officiers et quelques négociants anglais, qui ne partageaient +pas ou qui partageaient à un moindre degré le préjugé de ses +compatriotes. + +Une heure s'écoula ainsi, pendant laquelle s'accomplirent tous les +préparatifs du bal; puis, cette heure écoulée, les portes se rouvrirent +et donnèrent entrée aux appartements débarrassés de leurs meubles et +étincelants de lumières. Au même instant, l'orchestre préluda, donnant +le signal de la contredanse. + +Sara avait fait un violent effort sur elle-même en se condamnant à voir +danser ses compagnes; car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le +bal avec passion. Mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait +retomba sur celui qui le lui avait imposé; tandis que, au contraire, un +sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle eût +jamais éprouvés commençait à naître dans son âme en faveur de celui +pour lequel elle se l'imposait; car c'est une sublime qualité des +femmes, que la nature et la société ont faites faibles d'une douce +faiblesse, de porter un puissant intérêt à tout ce qu'on opprime, comme +une haute admiration à tout ce qui ne se laisse pas opprimer. + +Aussi, lorsque Henri, espérant que sa cousine ne résisterait pas à +l'entraînement de la première ritournelle, vint, malgré sa réponse, +l'inviter à danser comme d'habitude la première contredanse avec lui, +Sara se contenta, cette fois, de lui répondre: + +—Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin. + +Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang, et, par un mouvement +instinctif, chercha des yeux Georges. Georges avait pris place et +dansait avec l'Anglaise à laquelle il avait donné le bras pour la +conduire à table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de +sympathique, les yeux de Sara avaient pris la même direction que son +cousin. Son cœur se serra. + +Georges dansait avec une autre, Georges ne pensait peut-être pas même à +Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la +veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce fût au +monde. Le temps que dura cette contredanse fut un des moments les plus +douloureux que Sara eût encore passés. + +La contredanse finie, Sara, malgré elle, ne put s'empêcher de suivre +des yeux Georges. Il alla reconduire l'Anglaise à sa place, puis parut +chercher quelqu'un des yeux. Celui qu'il cherchait était lord Murrey. À +peine l'eut-il aperçu, qu'il alla à lui, qu'il lui dit quelques mots, +et que tous deux s'avancèrent vers Sara. + +Sara sentit tout son sang se porter vers son cœur. + +—Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage à moi, +qui, peut-être un peu trop révérencieux envers nos usages d'Europe, +n'ose point vous inviter à danser avant d'avoir eu l'honneur de faire +votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous présenter M. +Georges Munier, un des hommes les plus distingués que je connaisse. + +—Comme vous le dites, milord, reprit Sara d'une voix que, à force de +puissance sur elle-même, elle était parvenue à rendre presque assurée, +c'est de la part de M. Georges une crainte bien exagérée; car nous +sommes déjà d'anciennes connaissances. Le jour de son arrivée, M. +Georges m'a rendu un service; hier, il a fait mieux que cela, il m'a +sauvé la vie. + +—Comment! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver là à +point pour tirer sur cet affreux requin, pendant que vous vous +baigniez, c'est M. Georges? + +—C'est lui-même, milord, reprit Sara toute rouge de honte en pensant +seulement alors que Georges l'avait vue dans son costume de natation; +et, hier, j'étais si émue et si troublée encore, qu'à peine si j'ai eu +la force de présenter mes actions de grâces à M. Georges. Mais, +aujourd'hui, je les lui renouvelle d'autant plus vives, que c'est à son +adresse et à son sang-froid que je dois le bonheur d'assister à votre +belle fête, milord. + +—Et nous y joignons les nôtres, ajouta Henri, qui s'était approché du +petit groupe dont sa cousine formait le centre; car, nous aussi, hier, +nous étions si émus et si préoccupés de cet accident, qu'à peine +avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots à M. Georges. + +Georges, qui n'avait pas encore dit une parole, mais dont les yeux +pénétrants avaient lu jusqu'au fond du cœur de Sara, s'inclina en signe +de remerciement, mais sans répondre autrement à Henri. + +—Alors, j'espère que la requête que voulait vous présenter M. Georges +ira maintenant toute seule, dit lord Murrey, et je laisse mon protégé +s'expliquer lui-même. + +—Mademoiselle de Malmédie m'accordera-t-elle l'honneur d'une +contredanse? dit Georges en s'inclinant une seconde fois. + +—Oh! Monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous +m'excuserez, je l'espère. J'ai refusé tout à l'heure la même demande à +mon cousin, ne comptant pas danser ce soir. + +Georges sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en +couvrant Henri d'un regard si parfaitement dédaigneux, que lord Murrey +comprit, à ce regard et à celui par lequel répondit M. de Malmédie, +qu'il y avait une haine profonde et invétérée entre ces deux hommes. +Mais il garda cette observation dans le fond de son cœur, et, comme +s'il n'eût rien remarqué: + +—Serait-ce un reste de votre terreur d'hier, dit-il à Sara qui réagit +sur vos plaisirs d'aujourd'hui? + +—Oui, milord, répondit Sara; je me sens même assez souffrante pour +prier mon cousin de prévenir M. de Malmédie que je désirerais me +retirer, et que je compte sur lui pour me ramener à la maison. + +Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obéir au désir +de la jeune fille. Georges se pencha vivement: + +—Vous avez un noble cœur, Mademoiselle, dit-il à demi-voix, et je vous +remercie. + +Sara tressaillit et voulut répondre; mais déjà lord Murrey s'était +rapproché. Elle ne fit qu'échanger, presque malgré elle, un regard avec +Georges. + +—Êtes-vous donc toujours décidée à nous quitter, Mademoiselle? dit le +gouverneur. + +—Hélas! oui, répondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord; mais... +je souffre réellement. + +—En ce cas, je comprends qu'il y aurait de l'égoïsme à moi d'essayer de +vous retenir; et, comme la voiture de M. de Malmédie ne sera +probablement point à la porte, je vais donner des ordres pour qu'on +mette les chevaux à la mienne. + +Et lord Murrey s'éloigna aussitôt. + +—Sara, dit Georges, quand j'ai quitté l'Europe pour revenir ici, mon +seul désir était celui d'y trouver un cœur comme le vôtre; mais je ne +l'espérais pas. + +—Monsieur, murmura Sara, dominée malgré elle par l'accent profond de la +voix de Georges, je ne sais ce que vous voulez dire. + +—Je veux dire que, depuis le jour de mon arrivée, j'ai fait un rêve, et +que, si ce rêve se réalise jamais, je serai le plus heureux des hommes. + +Puis, sans attendre la réponse de Sara, Georges s'inclina +respectueusement devant elle, et, voyant s'approcher M. de Malmédie et +son fils, laissa Sara avec son oncle et son cousin. + +Cinq minutes après, lord Murrey revint annoncer à Sara que la voiture +était prête, et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrivée à +la porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal où +elle s'était promis tant de plaisir, et disparut. + +Mais ce regard avait rencontré celui de Georges, qui semblait devoir +désormais la poursuivre. + +En revenant de conduire mademoiselle de Malmédie à sa voiture, le +gouverneur rencontra dans l'antichambre Georges, qui s'apprêtait à +quitter le bal à son tour. + +—Et vous aussi? dit lord Murrey. + +—Oui, milord; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment à Moka, +et que j'ai, par conséquent, près de huit lieues à faire; heureusement +qu'avec Antrim, c'est l'affaire d'une heure. + +—Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmédie? demanda +le gouverneur avec l'expression de l'intérêt. + +—Non, milord, pas encore, répondit Georges en souriant; mais, selon +toute probabilité, cela ne tardera point. + +—Ou je me trompe fort, mon jeune ami, dit le gouverneur, ou les causes +de votre inimitié avec cette famille datent de longtemps? + +—Oui, milord, ce sont de petites taquineries d'enfant qui se sont +faites de belles et bonnes haines d'hommes; des coups d'épingle qui +deviendront des coups d'épée. + +—Et il n'y a pas un moyen d'arranger tout cela? demanda le gouverneur. + +—Je l'ai espéré un instant milord; j'ai cru que quatorze ans de +domination anglaise avaient tué le préjugé que je revenais combattre; +je me trompais: il ne reste plus à l'athlète qu'à se frotter d'huile et +à descendre dans le cirque. + +—N'y rencontrerez-vous pas plus de moulins que de géants, mon cher don +Quichotte? + +—Je vous en fais juge, dit Georges en souriant. Hier, j'ai sauvé la vie +à mademoiselle Sara de Malmédie!... Savez-vous comment son cousin m'en +remercie aujourd'hui? + +—Non. + +—En lui défendant de danser avec moi. + +—Impossible! + +—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, milord. + +—Et pourquoi cela? + +—Parce que je suis mulâtre. + +—Et que comptez-vous faire? + +—Moi? + +—Pardon de mon indiscrétion; mais vous savez l'intérêt que je vous +porte, et, d'ailleurs, nous sommes de vieux amis. + +—Ce que je compte faire? dit Georges en souriant. + +—Oui; vous avez bien conçu de votre côté quelque projet? + +—Ce soir même, j'en ai arrêté un. + +—Et lequel? Voyons, je vous dirai si je l'approuve. + +—C'est que, dans trois mois, je serai l'époux de mademoiselle Sara de +Malmédie. + +Et, avant que lord Murrey eût eu le temps de lui donner son approbation +ou sa désapprobation, Georges l'avait salué et était sorti. À la porte, +son domestique maure l'attendait avec ses deux chevaux arabes. + +Georges sauta sur Antrim et prit au galop le chemin de Moka. + +En rentrant à l'habitation, le jeune homme s'informa de son père; mais +il apprit qu'il était sorti à sept heures du soir, et n'était pas +encore de retour. + + + + +Chapitre XIII—Le négrier + + +Le lendemain matin, ce fut Pierre Munier qui entra le premier chez son +fils. + +Depuis son arrivée, Georges avait parcouru plusieurs fois la magnifique +habitation que son père possédait, et, avec ses idées d'industrie +européenne, il avait émis plusieurs idées d'amélioration que, dans sa +capacité pratique, le père avait comprises à l'instant même; mais ces +idées nécessitaient l'application d'une augmentation de bras, et +l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchérir les +esclaves, qu'il n'y avait pas moyen, sans d'énormes sacrifices, de se +procurer dans l'île les cinquante ou soixante nègres dont le père et le +fils voulaient augmenter leur maison. Pierre Munier avait donc, la +veille en l'absence de Georges, accueilli avec joie la nouvelle qu'il y +avait un navire négrier en vue, et, selon l'habitude adoptée alors +parmi les colons et les commerçants de chair noire, il était allé, +pendant la nuit, sur la côte, afin de répondre aux signaux du négrier +par d'autres signaux qui indiquassent qu'on était dans l'intention de +traiter avec lui. Les signaux avaient été échangés et Pierre Munier +venait annoncer à Georges cette bonne nouvelle. Il fut donc convenu +que, le soir, le père et le fils se trouveraient vers neuf heures à la +Pointe-des-Caves, au-dessous du Petit-Malabar. Cette convention +arrêtée, Pierre Munier sortit pour aller inspecter, selon son habitude, +les travaux de la plantation, et, selon son habitude aussi, Georges +prit son fusil et gagna les bois pour s'abandonner à ses rêveries. + +Ce que Georges avait dit la veille à lord Murrey en le quittant n'était +pas une forfanterie; c'était, au contraire, une résolution bien +arrêtée; l'étude de la vie tout entière du jeune mulâtre s'était, comme +nous l'avons vu, portée vers ce point, de donner à sa volonté la force +et la persistance du génie. Arrivé à une supériorité en toute chose, +qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré, en France ou en Angleterre, +à Londres ou à Paris, une existence distinguée, Georges, avide de +lutte, avait voulu revenir à l'île de France. C'était là qu'existait le +préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son +orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui +l'avantage de l'incognito, pouvait étudier son ennemi sans que son +ennemi sût quelle guerre il lui avait déclarée au fond de son âme, et +prêt qu'il était à le saisir au moment où il s'y attendrait le moins, +et à commencer cette lutte dans laquelle devait succomber un homme ou +une idée. + +En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mêmes hommes +qu'il avait laissés à son départ, Georges avait compris une vérité dont +plusieurs fois il avait douté en Europe; c'est que toutes choses +étaient les mêmes à l'île de France, quoique quatorze ans se fussent +écoulés, quoique l'île de France, au lieu d'être française, fût +anglaise, et, au lieu de s'appeler l'île de France, s'appelât Maurice. +Alors, et de ce jour, il s'était mis sur ses gardes, alors il s'était +préparé à ce duel moral qu'il était venu chercher, comme un autre se +prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi; et, l'épée à la +main, il avait attendu l'occasion qui se présenterait de porter le +premier coup à son adversaire. + +Mais, comme César Borgia, qui, dans son génie, avait, lors de la mort +de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à +cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d'une +façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il +voulait frapper. Le jour de son arrivée à Port-Louis, le hasard avait +mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait +gardé le souvenir. Puis la Providence l'avait amené juste à point pour +sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis +qu'il l'avait vue; de sorte que ce rêve était entré plus profondément +dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et, +là, un coup d'œil, au moment même où il s'apercevait qu'il l'aimait, +lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un +nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, +puisque désormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son +orgueil, mais encore à celui de son amour. + +Seulement, comme nous l'avons dit, blessé lui-même au moment du combat, +Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en échange il +gagnait la véhémence de la passion. + +Mais, si, dans une existence blasée, si, sur un cœur flétri comme celui +de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que +nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans +lesquelles il lui était successivement apparu avaient dû produire une +bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'âme vierge de +Sara. Élevée, depuis le jour où elle avait perdu ses parents, dans la +maison de M. de Malmédie, destinée dès cette époque à doubler par sa +dot la fortune de l'héritier de la maison, elle s'était dès lors +habituée à regarder Henri comme son futur mari, et elle s'était +d'autant plus facilement soumise à cette perspective, que Henri était +un beau et brave garçon, cité parmi les plus riches et les plus +élégants colons, non seulement de Port-Louis, mais encore de toute +l'île. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la +chasse, ses danseurs au bal, elle les connaissait depuis trop longtemps +pour que l'idée lui vînt jamais de distinguer aucun d'eux; c'étaient +pour Sara des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner +tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà +tout. + +Sara était donc dans cette parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la +première fois, elle avait aperçu Georges. Dans la vie d'une jeune +fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes +élégantes, est partout un événement, et à bien plus forte raison, comme +on le comprend bien, à l'île de France. + +La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il +avait dites, étaient donc demeurés, sans qu'elle sût pourquoi, dans la +mémoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et +que cependant on répète dans sa pensée. Sans doute Sara, au bout de +quelques jours, eût oublié ce petit événement, si elle eût revu ce +jeune homme dans des circonstances ordinaires; peut-être même un examen +plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre, au lieu de +mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l'en eût-il éloigné +tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que +Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême: la scène de la +rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la +première apparition, s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance +qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s'était transformé +aux yeux de la jeune fille. L'étranger inconnu était devenu un ange +libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée +promettait de douleurs, Georges le lui avait épargné; tout ce que la +vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au +moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand +l'ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle +allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce +que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à +cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu, et, plus +encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle n'eût +pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en +son cœur s'était changée en amour; un regard avait tout dit à Georges, +et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier, +Georges avait donc le droit de tout croire; puis, après impression, +était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la +conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était +pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les +railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit. +L'indifférence de Henri courant à l'hallali du cerf, quand sa fiancée +échappait à peine à un danger mortel avait froissé son cœur; enfin, ce +ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé +son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait être +une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et +solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et, +pour la première fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son +cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un +pas. + +Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas. Sara, après avoir porté +les yeux sur elle, les reporta autour d'elle, elle pesa à la balance de +l'intérêt la conduite de son oncle envers elle; elle se souvint qu'elle +avait un million et demi de fortune à peu près, c'est-à-dire qu'elle +était près de deux fois riche comme son cousin; elle se demanda si son +oncle eût eu pour elle, pauvre et orpheline, les mêmes soins, les mêmes +attentions, les mêmes tendresses qu'il avait eus pour elle, opulente +héritière, et elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmédie que ce +qui y était réellement, c'est-à-dire le calcul d'un père qui prépare un +beau mariage à son fils. Tout cela était bien sans doute un peu sévère; +mais les cœurs blessés sont ainsi faits, la reconnaissance s'en va par +la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux. + +Georges avait prévu tout cela, et il avait compté là-dessus pour +plaider sa cause et empirer celle de son rival. Aussi après avoir bien +réfléchi, résolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-là, +quoique, au fond de son cœur, il sentit une grande impatience de revoir +Sara. Voilà donc comment il était son fusil sur l'épaule espérant +trouver dans la chasse, sa passion favorite, une distraction qui lui +aiderait à tuer sa journée. Mais Georges s'était trompé; son amour pour +Sara parlait déjà dans son cœur plus haut que tous les autres +sentiments. Aussi, vers les quatre heures, ne pouvant résister plus +longtemps à son désir, je ne dirai pas de revoir la jeune fille, car, +ne pouvant se présenter chez elle, ce n'était que par hasard qu'il +pouvait la rencontrer, mais au besoin de se rapprocher d'elle, il fit +seller Antrim, puis, lâchant les rênes au léger enfant de l'Arabie, en +moins d'une heure il se trouva dans la capitale de l'île. + +Georges ne venait à Port-Louis que dans un seul espoir; mais, comme +nous l'avons dit, cet espoir était entièrement soumis au hasard. Or, le +hasard fut cette fois inflexible. Georges eut beau passer par toutes +les rues qui avoisinaient la maison de M. de Malmédie; il eut beau +traverser deux fois le jardin de la Compagnie, promenade habituelle des +habitants de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du champ +de Mars, où tout se préparait pour les courses prochaines, nulle part, +même de loin, il ne vit une femme dont la tournure pût lui faire +illusion. + +À sept heures, Georges perdit tout espoir, et, le cœur serré comme s'il +eût subi un malheur, le cœur brisé comme s'il eût éprouvé une fatigue, +il reprit le chemin de la Grande-Rivière, mais cette fois au pas et +retenant son cheval; car, cette fois, il s'éloignait de Sara, qui +n'avait pas deviné sans doute que dix fois Georges était passé dans la +rue de la Comédie et dans la rue du Gouvernement, c'est-à-dire à peine +à cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres, situé +en dehors de la ville, et retenant toujours Antrim, qui ne comprenait +rien à cette allure inaccoutumée, lorsqu'un homme sortit tout à coup de +l'une des baraques et vint se jeter à l'étrier de son cheval, serrant +ses genoux et lui baisant la main. C'était le marchand chinois, c'était +l'homme à l'éventail, c'était Miko-Miko. + +À l'instant, Georges comprit vaguement le parti qu'il pouvait tirer de +cet homme, à qui son négoce permettait de s'introduire dans toutes les +maisons, et qui, par son ignorance de la langue, n'inspirait aucune +inquiétude. + +Georges descendit et entra dans la boutique de Miko-Miko, lequel lui +fit à l'instant même voir tous ses trésors. Il n'y avait pas à se +tromper au sentiment que le pauvre diable avait voué à Georges, et qui +s'échappait du fond de son cœur à chaque parole. C'était tout simple: +Miko-Miko, à part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme +lui, et, par conséquent, sinon ses ennemis, du moins ses rivaux, +n'avait pas encore trouvé à Port-Louis une seule personne à qui parler +sa langue. Aussi demanda-t-il à Georges de quelle façon il pouvait +s'acquitter envers lui du bonheur qu'il lui devait. + +Ce que Georges avait à lui demander était bien simple: c'était un plan +intérieur de la maison de M. de Malmédie, afin, le cas échéant, de +savoir comment parvenir jusqu'à Sara. + +Aux premiers mots que dit Georges, Miko-Miko comprit tout: nous avons +dit que les Chinois étaient les juifs de l'île de France. + +Seulement, pour faciliter les négociations de Miko-Miko avec Sara, et +peut-être aussi dans une autre intention, Georges écrivit sur une de +ses cartes de visite les prix des différents objets qui pouvaient +tenter la jeune fille, recommandant à Miko-Miko de ne laisser voir +cette carte qu'à Sara. + +Puis il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'être, +le lendemain, vers les trois heures de l'après-midi, à Moka. + +Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous, et s'engagea à apporter +dans sa tête un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu +tracer un ingénieur. + +Après quoi, attendu qu'il était huit heures, et qu'à neuf heures +Georges devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son père à la +Pointe-aux-Caves, il remonta à cheval et reprit le chemin de la +Petite-Rivière, le cœur plus léger, tant il faut peu de chose en amour +pour changer la couleur de l'horizon. + +Il était nuit close quand Georges arriva au rendez-vous. Son père, +selon l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'être toujours en +avance, s'y trouvait depuis dix minutes. À neuf heures et demie, la +lune se leva. + +C'était le moment qu'attendaient Georges et son père. Leurs yeux se +portèrent aussitôt entre l'île Bourbon et l'île de Sable, et, là, par +trois fois, ils virent étinceler un éclair. C'était, comme de coutume, +un miroir qui réfléchissait les rayons de la lune. À ce signal bien +connu des colons, Télémaque, qui avait accompagné ses maîtres, alluma +sur le rivage un feu qu'il éteignit cinq minutes après, puis l'on +attendit. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'on vit poindre sur la mer une +ligne noire, pareille à quelque poisson qui nagerait à la surface de +l'eau; puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue. +Bientôt après, on reconnut une grande chaloupe et l'on commença à voir, +au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames +qui battaient l'eau, quoiqu'on n'entendît pas encore leur bruit. Enfin, +cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivière, et vint aborder +dans la crique qui se trouve en avant du petit fortin. + +Georges et son père s'avancèrent sur le rivage. De son côté, l'homme +que, de loin, on avait pu voir assis à la poupe, avait déjà mis pied à +terre. + +Derrière lui descendirent une douzaine de matelots armés de mousquets +et de haches. C'étaient les mêmes qui avaient ramé le fusil sur +l'épaule. Celui qui était descendu le premier leur fit un signe, et ils +commencèrent à débarquer les nègres. Il y en avait trente de couchés au +fond de la barque; une seconde chaloupe devait en amener encore autant. + +Alors les deux mulâtres et l'homme qui était descendu le premier +s'abordèrent et échangèrent quelques paroles. Il en résulta que Georges +et son père furent convaincus de ce dont ils s'étaient déjà doutés, +c'est qu'ils avaient devant les yeux le capitaine négrier lui-même. + +C'était un homme de trente à trente-deux ans, à peu près, de haute +taille, et ayant tous les signes de la force physique arrivée à ce +degré qui commande naturellement le respect: il avait les cheveux noirs +et crépus, des favoris passant sous le cou et des moustaches joignant +ses favoris; son visage et ses mains, hâlés par le soleil des +tropiques, étaient arrivés jusqu'à la teinte des Indiens de Timor ou de +Pégu. Il était vêtu de la veste et du pantalon de toile bleue, +particuliers aux chasseurs de l'île de France, et avait, comme eux +encore, un large chapeau de paille et un fusil jeté sur l'épaule: +seulement, il portait, de plus qu'eux, suspendu à sa ceinture, un sabre +recourbé, de la forme des sabres arabes, mais plus large, et ayant une +poignée à la manière des claymores écossaises. + +Si le capitaine négrier avait été l'objet d'un examen approfondi de la +part des deux habitants de Moka, ceux-ci, de leur côté, avaient eu à +subir de sa part une investigation non moins complète. Les yeux du +commerçant en chair noire se portaient de l'un à l'autre avec une égale +curiosité, et semblaient, à mesure qu'il les examinait davantage, s'en +pouvoir moins détacher. Sans doute, Georges et son père, ou ne +s'aperçurent point de cette persistance, ou ne pensèrent pas qu'elle +dût autrement les inquiéter; car ils entamèrent le marché pour lequel +ils étaient venus, examinant les uns après les autres les nègres que la +première chaloupe avait amenés, et qui étaient presque tous originaires +de la côte occidentale d'Afrique, c'est-à-dire de la Sénégambie et de +la Guinée; circonstance qui leur donne toujours une valeur plus grande, +attendu que, n'ayant pas, comme les Madécasses, les Mozambiques et les +Cafres, l'espoir de regagner leur pays, ils n'essayent presque jamais +de s'enfuir. Or, comme, malgré cette cause de hausse, le capitaine fut +très raisonnable sur les prix, lorsque arriva la seconde chaloupe, le +marché était déjà fait pour la première. + +Il en fut de celle-ci comme de l'autre; le capitaine était +admirablement assorti et indiquait un profond connaisseur dans la +partie. C'était une véritable bonne fortune pour l'île de France, dans +laquelle il venait exercer son commerce pour la première fois, ayant, +jusque-là, plus particulièrement chargé pour les Antilles. + +Quand tous les nègres furent débarqués, et quand le marché fut conclu, +Télémaque, qui était lui-même du Congo, s'approcha d'eux, et leur fit +un discours dans sa langue maternelle, qui était la leur: ce discours +avait pour but de leur vanter les douceurs de leur vie à venir, +comparée à la vie que leurs compatriotes menaient chez les autres +planteurs de l'île, et de leur dire qu'ils avaient eu de la chance de +tomber à MM. Pierre et Georges Munier, c'est-à-dire aux deux meilleurs +maîtres de l'île. Les nègres s'approchèrent alors des deux mulâtres, +et, tombant à genoux, promirent par l'organe de Télémaque, de se rendre +dignes eux-mêmes du bonheur que leur avait gardé la Providence. + +Au nom de Pierre et de Georges Munier, le capitaine négrier qui avait +suivi le discours de Télémaque avec une attention qui prouvait qu'il +avait fait une étude particulière des différents dialectes de +l'Afrique, avait tressailli et avait regardé plus attentivement encore +qu'auparavant les deux hommes avec lesquels il venait de traiter si +rondement une affaire de près de cent cinquante mille francs. Mais, pas +plus qu'auparavant, Georges et son père n'avaient paru remarquer son +affectation à ne pas les perdre un instant de vue. Enfin, le moment +vint de régulariser le marché. Georges demanda au négrier de quelle +façon il désirait être payé, et, si c'était en or ou en traites, son +père avait apporté de l'or dans les sacoches de son cheval et des +traites dans son portefeuille, afin de faire face à toutes les +exigences. Le négrier préféra l'or. La somme, en conséquence, lui fut +comptée à l'instant même et transportée dans la seconde chaloupe; puis +les matelots se rembarquèrent.—Mais, au grand étonnement de Georges et +de son père, le capitaine ne descendit point avec eux dans les +chaloupes, qui s'éloignèrent sur un ordre de lui et l'abandonnèrent sur +le rivage. + +Le capitaine les suivit quelque temps des yeux; puis, lorsqu'elles +furent hors de la portée du regard et de la voix, il se retourna vers +les mulâtres étonnés, s'avança vers eux, et, leur tendant la main à +tous deux: + +—Bonjour, père!... Bonjour, frère! dit-il. + +Puis, comme ils hésitaient: + +—Eh bien! ajouta-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques? + +Tous deux jetèrent un cri de surprise et lui tendirent les bras. +Jacques se précipita dans ceux de son père; puis des bras de son père, +il passa dans ceux de Georges; après, quoi, Télémaque eut aussi son +tour, quoique, il faut le dire ce ne fut qu'en tremblant qu'il osât +toucher les mains d'un négrier. + +En effet, par une coïncidence étrange, le hasard réunissait dans la +même famille l'homme qui avait toute sa vie plié sous le préjugé de la +couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et l'homme qui +était prêt à risquer sa vie pour le combattre. + + + + +Chapitre XIV—Philosophie négrière + + +Cet homme, c'était effectivement Jacques; Jacques, que son père n'avait +pas revu depuis quatorze ans, et son frère, depuis douze. + +Jacques, comme nous l'avons dit, était parti à bord d'un de ces +corsaires qui, munis de lettres de marque de la France, sortaient à +cette époque, tout à coup de nos ports, comme des aigles de leurs +aires, et couraient sus aux Anglais. + +C'était une rude école que celle-là et qui valait bien celle de la +marine impériale, qui, à cette époque, bloquée dans nos ports, était +aussi souvent à l'ancre que cette autre marine, vive, légère et +indépendante, était souvent en course. Chaque jour, en effet, c'était +quelque nouveau combat, non pas que nos corsaires, si hardis qu'ils +fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais, +friands qu'ils étaient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils +s'attaquaient à tous ces bons gros bâtiments à ventres rebondis qui +revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos-Ayres, soit de la VeraCruz. +Or, ou ces bâtiments à la démarche respectable étaient convoyés par +quelque frégate anglaise ayant bec et ongles, ou ils avaient pris +eux-mêmes le parti de s'armer et de se défendre pour leur propre +compte. Dans ce dernier cas, ce n'était qu'un jeu, une escarmouche de +deux heures, et tout était fini; mais, dans l'autre, les choses +changeaient de face: cela devenait plus grave; on échangeait bon nombre +de boulets; on se tuait bon nombre d'hommes; on se brisait bon nombre +d'agrès; puis on venait à l'abordage, et, après s'être foudroyé de +loin, on s'exterminait de près. + +Pendant ce temps-là, le navire marchand filait, et, s'il ne rencontrait +pas, comme l'âne de la fable, quelque autre corsaire qui lui mît la +main dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre, à la grande +satisfaction de la compagnie des Indes, qui votait des rentes à ses +défenseurs. Voilà comme les choses se passaient à cette époque. Sur +trente ou trente et un jours dont se composent les mois, on se battait +pendant vingt ou vingt-cinq jours; puis, pour se reposer des jours de +combat, on avait les jours de tempête. + +Or, nous le répétons, on apprenait vite à pareille école. D'abord, +comme on n'avait pas la conscription pour se recruter, et que cette +petite guerre d'amateurs ne laissait pas que de consommer à la longue +une assez grande quantité d'hommes, les équipages ne se trouvaient +jamais au grand complet. Il est vrai que, comme les matelots étaient +tous des volontaires, la qualité, dans ce cas, remplaçait +avantageusement la quantité; aussi, au jour de la bataille ou de la +tempête, personne n'avait d'attributions fixes; chacun était bon à +tout. Du reste, obéissance passive au capitaine, quand le capitaine +était là, et au second, en l'absence du capitaine. Il y avait bien eu, +comme il y en a partout, à bord de la _Calypso_, c'était ainsi que se +nommait le bâtiment qu'avait choisi Jacques pour faire son +apprentissage nautique; il y avait bien eu, depuis six années, deux +récalcitrants, l'un Normand et l'autre Gascon, l'un contre l'autorité +du capitaine et l'autre contre l'autorité du lieutenant. + +Mais le capitaine avait fendu la tête de l'un d'un coup de hache, et le +lieutenant avait crevé la poitrine de l'autre d'un coup de pistolet; +tous deux étaient morts sur le coup. Puis comme rien n'embarrasse la +manœuvre comme un cadavre on avait jeté le cadavre par-dessus le bord, +et il n'en avait plus été question. Seulement, ces deux événements, +pour n'avoir laissé de trace que dans le souvenir des assistants, n'en +avaient pas moins exercé sur les esprits une salutaire influence. +Personne, depuis ce temps, n'avait eu l'idée de chercher querelle au +capitaine Bertrand ni au lieutenant Rébard. C'étaient les noms de ces +deux braves, et ils avaient dès lors joui d'une autorité parfaitement +autocratique à bord de la _Calypso_. + +Jacques avait toujours eu une vocation décidée pour la mer: tout +enfant, il était sans cesse à bord des bâtiments en rade à Port-Louis, +montant dans les haubans, grimpant dans les hunes, se balançant sur les +vergues, se laissant glisser le long des cordages: comme c'était +surtout à bord des navires en relation de commerce avec son père que +Jacques se livrait à ces exercices gymnastiques, les capitaines avaient +une grande complaisance à son égard, satisfaisant sa curiosité +enfantine, lui donnant l'explication de toute chose et le laissant +monter de la cale aux mâts de perroquet et descendre des mâts de +perroquet à la cale. Il en résultait qu'à dix ans, Jacques était un +mousse de première force attendu qu'à défaut de bâtiment, comme tout +pour lui représentait un navire, il grimpait sur les arbres, dont il +faisait des mâts, et le long des lianes, dont il faisait des cordages, +et qu'à douze ans, comme il savait les noms de toutes les parties d'un +bâtiment, comme il savait toutes les manœuvres qui s'exécutent à bord +d'un vaisseau, il eût pu entrer comme aspirant de première classe sur +le premier bâtiment venu. + +Mais, comme nous l'avons vu, son père en avait décidé autrement, et, au +lieu de l'envoyer à l'école d'Angoulême, où l'appelait sa vocation, il +l'avait envoyé au collège Napoléon. Ce fut alors que se présenta une +nouvelle confirmation du proverbe: «L'homme propose et Dieu dispose.» +Jacques, après avoir passé deux ans à dessiner des bricks sur ses +cahiers de composition et à lancer des frégates sur le grand bassin du +Luxembourg, Jacques profita de la première occasion qui s'offrit de +passer de la théorie à la pratique, et ayant, dans un voyage à Brest, +été visiter le brick la _Calypso_, il déclara à son frère, qui l'avait +accompagné, qu'il pouvait retourner seul à terre, mais que, quant à +lui, il était décidé à se faire marin. + +Il en fut de tous deux comme l'avait décidé Jacques, et Georges revint +seul, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, au collège Napoléon. + +Quant à Jacques, dont la figure franche et l'allure hardie avaient tout +d'abord séduit le capitaine Bertrand, il fut élevé du premier coup au +grade de matelot, ce qui fit beaucoup crier les camarades. + +Jacques laissa crier: il avait dans l'esprit des notions très exactes +du juste et de l'injuste; ceux dont on venait de le faire l'égal +ignoraient ce qu'il valait; il était donc tout simple qu'ils +trouvassent mauvais que l'on fit un tel passe-droit à un novice; mais, +à la première tempête, il alla couper une voile de perroquet qu'un nœud +mal fait empêchait de glisser et qui menaçait de briser le mât auquel +elle était attachée, et, au premier abordage, il sauta sur le vaisseau +ennemi avant le capitaine: ce qui lui valut de la part de celui-ci, un +si merveilleux coup de poing, qu'il en demeura étourdi pendant trois +jours, la règle étant, à bord de la _Calypso_, que le capitaine devait +toujours toucher le pont ennemi avant qui que ce fût de son équipage. +Cependant, comme c'était une de ces fautes de discipline qu'un brave +pardonne facilement à un brave, le capitaine admit les excuses que +Jacques fit valoir, et lui répondit qu'à l'avenir, après lui et le +lieutenant, il était libre, en pareille circonstance, de prendre le +rang qui lui conviendrait. Au second abordage, Jacques passa le +troisième. + +À partir de ce moment, les matelots cessèrent de murmurer contre +Jacques, et les vieux mêmes se rapprochèrent de lui et furent les +premiers à lui tendre la main. + +Cela marcha ainsi jusqu'en 1815: nous disons jusqu'en 1815, parce que +le capitaine Bertrand, qui avait l'esprit très sceptique, n'avait +jamais voulu prendre au sérieux la chute de Napoléon: peut-être aussi +cela tenait-il à ce que, n'ayant rien à faire, il avait fait deux +voyages à l'île d'Elbe, et que, dans l'un de ces voyages, il avait eu +l'honneur d'être reçu par l'ex-maître du monde. Ce que l'empereur et le +pirate s'étaient dit dans cette entrevue, personne ne le sut jamais; ce +que l'on remarqua seulement, c'est que le capitaine Bertrand revint à +bord en sifflant: + +_Ran tan plan tirelire,_ +_Comme nous allons rire!_ + +Ce qui était, chez le capitaine Bertrand, le signe de la satisfaction +intérieure portée au plus haut degré; puis le capitaine Bertrand s'en +revint à Brest, où, sans rien dire à personne, il commença à remettre +la _Calypso_ en état, à faire sa provision de poudre et de boulets et à +recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son équipage +se trouvât au grand complet. + +De sorte qu'il aurait fallu ne pas connaître son capitaine Bertrand le +moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrière la +toile quelque spectacle qui allait bien étonner le parterre. + +En effet, six semaines après le dernier voyage du capitaine Bertrand à +Porto-Ferrajo, Napoléon débarquait au golfe Juan. Vingt-quatre jours +après son débarquement au golfe Juan, Napoléon entrait à Paris; et +soixante-douze heures après l'entrée de Napoléon à Paris, le capitaine +Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore +à sa corne. + +Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que le capitaine Bertrand +rentrait, traînant à la remorque un magnifique trois-mâts anglais +chargé des plus fines épices de l'Inde, lequel avait éprouvé un si +merveilleux étonnement en voyant le drapeau tricolore, qu'on croyait +disparu à tout jamais de la surface du globe, qu'il n'avait pas même eu +l'idée de faire la plus petite résistance. + +Cette prise avait fait venir l'eau à la bouche du capitaine Bertrand. +Aussi il ne se fut pas plus tôt défait de sa prise à un prix +convenable, il n'eut pas plus tôt partagé les parts entre les gens de +l'équipage, qui se reposaient depuis près d'un an et qui s'ennuyaient +fort de ce repos, qu'il se remit en quête d'un second trois-mâts. Mais, +comme on sait, on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche: un beau +matin après une nuit fort noire, la _Calypso_ se trouva nez à nez avec +une frégate. Cette frégate, c'était le _Leycester_, c'est-à-dire le +même bâtiment que nous avons vu amener, à Port-Louis, le gouverneur et +Georges. + +Le _Leycester_ avait dix canons et soixante hommes d'équipage de plus +que la _Calypso_. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de +sucre ou de café; mais, en échange, une sainte-barbe parfaitement +garnie et un arsenal de mitraille et de boulets ramés au grand complet. +À peine eut-il vu au reste à quelle paroisse appartenait la _Calypso_, +que, sans le moins du monde crier gare, il lui envoya un échantillon de +sa marchandise: c'était un joli boulet de trente-six, qui vint +s'enfoncer dans la carène. + +La _Calypso_, tout au contraire de sa sœur _Galatée_, qui fuyait pour +être vue, aurait bien voulu, elle, fuir, sans être vue. Il n'y avait +rien à gagner avec le _Leycester_, fût-on même vainqueur, ce qui +n'était pas le moins du monde probable. Malheureusement, il n'était +guère plus probable de supposer qu'on lui échapperait, son capitaine +étant ce même Williams Murrey, qui n'avait pas encore quitté le service +de la marine à cette époque, et qui, avec ses apparences charmantes, +auxquelles depuis ses travaux diplomatiques avaient encore donné une +nouvelle couche, était un des plus intrépides loups de mer qui +existassent du détroit de Magellan à la baie de Baffin. + +Le capitaine Bertrand fit donc traîner ses deux plus grosses pièces à +l'arrière et prit chasse. + +La _Calypso_ était un véritable navire de proie, taillé pour la course, +avec une carène étroite et allongée; mais la pauvre hirondelle de mer +avait affaire à l'aigle de l'Océan; de sorte que, malgré sa légèreté, +il fut bientôt visible que la frégate gagnait sur la goélette. + +Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible, que, +de cinq minutes en cinq minutes, le _Leycester_ envoyait des huissiers +de bronze pour sommer la _Calypso_ de s'arrêter. Ce à quoi, au reste, +la _Calypso_, tout en fuyant répondait avec ses pièces de chasse par +des messagers de même nature. + +Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la +mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations +pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des +bâtiments destinés, comme l'était la _Calypso_, à poursuivre ou à être +poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les +mâts de perroquet, et Jacques, les yeux fixés sur la partie faible du +navire, venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune +réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la +terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le +lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon. + +La situation devenait grave; il était évident que, avant une +demi-heure, on serait bord à bord, et qu'il faudrait, comme on dit en +terme d'art, en découdre avec un équipage d'un tiers plus fort que soi. +Jacques communiquait à part lui cette réflexion peu rassurante au +pointeur d'une des deux pièces de chasse lorsque le pointeur, en se +baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la +culasse de son canon. Voyant qu'il tardait à se remettre sur ses +jambes, plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à +un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet +de son habit et le ramena dans une ligne verticale. Mais alors il +s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscaïen; seulement, +au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscaïen avait pris +l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était +mort, comme on dit, d'une indigestion de fer fondu. + +Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux à faire, se baissa +à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire +et cria: + +—Feu! + +Au même instant, le canon tonna, et, comme Jacques était curieux de +voir le résultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour +suivre, autant qu'il était en lui, l'effet du projectile qu'il venait +d'adresser à son ennemi. + +L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la +grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un +craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès, +et brisant une partie de la muraille de tribord. + +Un grand cri de joie retentit à bord de la _Calypso_. La frégate +s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile +brisée, tandis que la goélette, saine et sauve à quelques cordages +près, continuait son chemin, débarrassée de la poursuite de son ennemi. + +Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de +nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard: il y avait longtemps, +au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit +de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie +par des acclamations unanimes. + +Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les +cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on +n'avait gardé que celui du second pour lui rendre les honneurs dus à +son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu dans un hamac avec un +boulet de trente-six à chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi, +et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur +eux que le très médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la +mer, au lieu de flotter à sa surface. + +Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse +route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses +pas, de sorte qu'il rentrait à Brest, tandis que le _Leycester_, qui +s'était empressé de substituer à son mât cassé un mât de rechange, +courait après lui du côté du cap Vert. + +Ce qui fit faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel +jura que, si jamais la _Calypso_ retombait sous la main du _Leycester_, +elle ne s'en tirerait pas à aussi bon marché la seconde fois qu'elle +s'en était tirée la première. + +Aussitôt ses avaries réparées, le capitaine Bertrand s'était remis en +chasse, et, secondé par Jacques, il avait fait merveille: +malheureusement, Waterloo arriva; après Waterloo, la seconde +abdication, et, après la seconde abdication, la paix. Cette fois, il +n'y avait plus à douter de rien. Le capitaine vit passer, à bord du +_Bellérophon_, le prisonnier de l'Europe; et, comme il connaissait +Sainte-Hélène pour y avoir relâché deux fois, il comprit du premier +coup qu'on ne se sauve pas de là comme on se sauve de l'île d'Elbe. + +L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand +cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se créer une +nouvelle industrie: il avait une jolie goélette marchant bien, cent +cinquante hommes d'équipage disposés à suivre sa bonne ou sa mauvaise +fortune; il pensa tout naturellement à faire la traite. + +En effet, c'était un joli état avant qu'on eût gâté le métier avec un +tas de déclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait +alors, et il y avait une belle fortune à faire pour les premiers qui +s'y remettraient. La guerre, parfois éteinte en Europe, est éternelle +en Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et, comme les +habitants de ce beau pays ont remarqué, une fois pour toutes, que le +plus sûr moyen de se procurer des prisonniers était d'avoir beaucoup +d'eau-de-vie, il n'y avait à cette époque qu'à suivre les côtes de la +Sénégambie, du Congo, de Mozambique ou de Anguebar une bouteille de +cognac à chaque main, et l'on était sûr de revenir à son bâtiment un +nègre sous chaque bras. Quand les prisonniers manquaient, les mères +vendaient leurs enfants pour un petit verre; il est vrai que toute +cette marmaille n'avait pas grand prix; mais on se retirait sur la +quantité. + +Le capitaine Bertrand exerça ce commerce avec honneur et profit pendant +cinq ans, c'est-à-dire depuis 1815 jusqu'en 1820, et il comptait bien +l'exercer encore bon nombre d'années, lorsqu'un événement inattendu mit +fin à son existence. Un jour qu'il remontait la rivière des Poissons, +située sur la côte occidentale d'Afrique, avec un chef hottentot qui +devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de +Grands-Namaquois pour laquelle il venait de traiter, et dont il avait +d'avance le placement à la Martinique et à la Guadeloupe, il posa par +hasard le pied sur la queue d'un boqueira qui se chauffait au soleil. +Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles de la +queue, que la nature leur a posé à cet endroit une quantité indéfinie +de sonnettes, afin que, averti par le bruit, le voyageur ne leur marche +pas dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un éclair, et +mordit le capitaine Bertrand à la main. Le capitaine Bertrand, quoique +fort dur à la douleur, poussa un cri. Le chef hottentot se retourna, +vit de quoi il s'agissait, et dit gravement: + +—Homme mordu, homme mort. + +—Je le sais pardieu bien! répondit le capitaine, et c'est pour cela que +je crie. + +Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie, et +pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il +empoigna le boqueira à belles mains et lui tordit le cou. Mais cette +exécution était à peine faite, que les forces manquèrent au brave +capitaine, et qu'il tomba mort près du reptile. + +Tout cela s'était passé si rapidement, que, lorsque Jacques, qui était +à vingt-cinq pas à peu près en arrière du capitaine, arriva près de +lui, ce dernier était déjà vert comme un lézard. Il voulut parler; mais +à peine put-il balbutier quelques mots sans suite, et il expira. Dix +minutes après, son corps était bariolé de taches noires et jaunes, ni +plus ni moins qu'un champignon vénéneux. + +Il n'y avait pas à songer à rapporter le corps du capitaine à bord de +la _Calypso_, tant, grâce à l'admirable subtilité du poison, la +décomposition était rapide. Jacques et les douze matelots qui +l'accompagnaient creusèrent une fosse, couchèrent le capitaine dedans, +et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les +environs, afin de le garantir, si la chose était possible, de la dent +des hyènes et des chacals. Quant au serpent à sonnettes, un des +matelots s'en chargea, s'étant rappelé que son oncle, qui était +pharmacien à Brest, lui avait recommandé, s'il rencontrait jamais un de +ces reptiles, de tâcher de le lui apporter, mort ou vivant, pour le +mettre dans un bocal à la porte de sa boutique, entre une bouteille +pleine d'eau rouge et une bouteille pleine d'eau bleue. + +Il y a un adage commercial qui dit: «Les affaires avant tout». En vertu +de cet adage, il fut décidé, entre le chef hottentot et Jacques, que +cette catastrophe n'empêcherait pas le marché conclu de s'exécuter. +Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante +Grands-Namaquois vendus; après quoi, le chef hottentot vint prendre au +brick les deux pipes de rhum promises. Cet échange fait, les deux +négociants se séparèrent enchantés l'un de l'autre, se promettant de ne +pas en rester là, à l'avenir, de leurs relations commerciales. + +Le soir même, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis +le contremaître jusqu'au dernier mousse. + +Et, après un discours concis mais éloquent, sur les vertus sans nombre +qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa à l'équipage deux +choses: la première, de vendre la cargaison, qui était complète, puis +le bâtiment, d'une défaite facile, et, après avoir partagé le prix du +tout selon les droits établis, de se séparer bons amis et d'aller +chercher fortune chacun de son côté; la seconde, de nommer un +remplaçant au capitaine Bertrand, et de continuer le négoce sous la +raison _Calypso et Compagnie_, déclarant d'avance que, tout lieutenant +qu'il était, il se soumettait à une réélection, et serait le premier à +reconnaître le nouveau capitaine qui sortirait du scrutin. À ces +paroles, il arriva ce qui devait arriver, Jacques fut élu capitaine par +acclamation. + +Jacques choisit aussitôt pour second son contremaître, brave Breton, +natif de Lorient, et que, par allusion à la dureté remarquable de son +crâne, on appelait généralement Tête-de-Fer. + +Le même soir, la _Calypso_, plus oublieuse que la nymphe dont elle +portait le nom, fit voile pour les Antilles, déjà consolée, en +apparence du moins, non pas du départ du roi Ulysse, mais de la mort du +capitaine Bertrand. + +En effet, si elle avait perdu un maître, elle en avait trouvé un autre, +et qui, certes, le valait bien. Le défunt était un de ces vieux loups +de mer qui font toutes choses selon la routine, et non pas selon +l'inspiration. Or, il n'en était pas ainsi de Jacques. Jacques était +éternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui +concernait l'art nautique; sachant, dans une bataille ou dans une +tempête, commander la manœuvre comme le premier amiral venu, et faisant +dans l'occasion un nœud à la marinière aussi bien que le dernier +mousse. Avec Jacques, jamais de repos, et, par conséquent, jamais +d'ennui. Chaque jour amenait une amélioration dans l'arrimage et dans +le gréement de la goélette. Jacques aimait la _Calypso_ comme on aime +une maîtresse; aussi était-il éternellement préoccupé d'ajouter quelque +chose à sa toilette. Tantôt c'était une bonnette dont il changeait la +forme, tantôt c'était une vergue dont il simplifiait le mouvement. +Aussi, la coquette qu'elle était, obéissait-elle à son nouveau seigneur +comme elle n'avait encore obéi à personne, s'animant à sa voix, se +courbant et se redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme +un cheval qui sent l'éperon, si bien que Jacques et la _Calypso_ +semblaient tellement faits l'un pour l'autre, que l'on n'aurait jamais +eu l'idée que désormais ils pussent vivre l'un sans l'autre. + +Aussi, à part le souvenir de son père et de son frère, qui passait de +temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l'homme +le plus heureux de la terre et de la mer. Ce n'était pas un de ces +négriers avides qui perdent la moitié de leurs profits en voulant trop +gagner, et pour qui le mal qu'ils font, après avoir passé en habitude, +est devenu un plaisir. Non, c'était un bon négociant, faisant son +commerce en conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses +Sénégambiens ou ses Mozambiques presque autant de soins que si +c'étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton. +Ils étaient bien nourris; ils avaient de la paille pour se coucher; ils +prenaient deux fois par jour l'air sur le pont. On n'enchaînait que les +récalcitrants; et, en général, on tâchait, autant que possible, de +vendre les maris avec les femmes, et les enfants avec les mères; ce qui +était une délicatesse inouïe et avait fort peu d'imitateurs parmi les +confrères de Jacques. Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils à leur +destination généralement bien portants et gais, ce qui faisait que, +presque toujours, Jacques les revendait à un prix supérieur. + +Il va sans dire que Jacques ne s'arrêtait jamais assez longtemps à +terre pour s'y créer un attachement sérieux. Comme il nageait dans l'or +et roulait sur l'argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la +Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d'une fois les doux yeux; +il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques fût un mulâtre et +le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en +temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à +l'endroit de l'amour. Jacques connaissait à fond sa mythologie et son +histoire sainte; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphale, et +l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il décidé qu'il n'aurait +pas d'autre femme que la _Calypso_. Quant à des maîtresses, Dieu merci, +il n'en manquait pas; il en avait des noires, des rouges, des jaunes et +des chocolats, selon qu'il changeait au Congo, aux Florides, au Bengale +ou à Madagascar. À chaque voyage, il en prenait une nouvelle, qu'il +donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu'elle +serait bien traitée, s'étant fait un système de ne jamais garder la +même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu'elle ne prît une +influence quelconque sur son esprit. Car, il faut le dire, ce que +Jacques aimait avant toutes choses, c'était sa liberté. + +Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs. +Jacques était sensuel comme un créole. Toutes les grandes choses de la +nature l'affectaient agréablement; seulement, au lieu d'impressionner +son esprit, elles agissaient sur ses sens. Il aimait l'immensité, non +pas parce que l'immensité fait rêver à Dieu, mais parce que plus il y a +d'espace, mieux on respire; il aimait les étoiles, non pas parce qu'il +pensait que c'étaient autant de mondes roulant dans l'espace, mais +parce qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tête un dais d'azur +brodé de diamants, il aimait les hautes forêts, non pas parce que leurs +profondeurs sont pleines de voix mystérieuses et poétiques, mais parce +que leur voûte épaisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les +rayons du soleil. + +Quant à son opinion sur l'état qu'il exerçait, son opinion était que +c'était une industrie parfaitement légale. Il avait toute sa vie vu +vendre et acheter des nègres; il pensait donc, dans sa conscience, que +les nègres étaient faits pour être vendus et achetés. Quant à la +validité du droit que l'homme s'est arrogé de trafiquer de son +semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait; +donc, la chose était à lui, et, du moment qu'il avait acheté et payé il +avait le droit de revendre: aussi, jamais Jacques n'avait imité une +seule fois l'exemple de ses confrères, qu'il avait vus faire la chasse +aux nègres pour leur propre compte; Jacques aurait regardé comme une +affreuse injustice, soit par force, soit par ruse, de s'emparer +personnellement d'une créature libre pour en faire un esclave; mais, du +moment que cette créature libre était devenue esclave par une +circonstance indépendante de sa volonté à lui, Jacques, il ne voyait +aucune difficulté à traiter d'elle avec son propriétaire. + +Or, on comprend que la vie que menait Jacques était une agréable vie, +d'autant plus agréable qu'elle avait, de temps à autre, ses journées de +combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait +été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé +qu'elle nuisait à la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois +que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, +voulaient absolument savoir ce que la _Calypso_ venait faire sur les +côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine +Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait par amuser +le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes +couleurs; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en +action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs, +posées deux et une sur champ de gueules; alors la _Calypso_ prenait +chasse, et la fête commençait. + +Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la _Calypso_, pour ces +occasions-là seulement, possédait à son arrière deux pièces de +trente-six, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires; +or, comme elle était excellente voilière, et qu'elle obéissait à son +maître au doigt et à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il +en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la +portée de ses deux pièces. Il en résultait que, tandis que les boulets +ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle, +et Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oublié son métier de pointeur, +enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps +qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de +quilles; puis, lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment +puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatois, +quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention, +aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets ramés en +signe d'adieu à son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque +oiseau de mer attardé qui regagne son nid, il le laissait boucher ses +trous, rajuster ses agrès, renouer ses cordages et disparaissait à +l'horizon. + +Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des +ports un peu plus difficile; mais la _Calypso_ était une coquette qui +savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt +elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait +_La Belle-Jenny_ ou _La Jeune-Olympe_, et se présentait avec un air +d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle +de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épices à Ceylan. +Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des +commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un +bon paysan bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son +large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la +_Calypso_ changeait de sexe; elle s'appelait le _Sphinx_ ou le +_Léonidas_; son équipage revêtait l'uniforme français, et elle entrait +dans la rade, drapeau blanc déployé, saluant courtoisement le fort, qui +lui rendait courtoisement son salut. Alors son capitaine était, selon +son caprice, ou un vieux loup de mer, maugréant, jurant, sacrant, ne +parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait +servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps +renouveler son eau et faire sécher du poisson; ou bien quelque bel +officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le +gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait +donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce +cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kergouran ou M. de +Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de +l'œil, et parlait en grasseyant. Tout cela eût été bien vite reconnu +pour une comédie dans un port de France ou d'Angleterre; mais cela +avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à +Java. + +Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'était +pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et +tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en échange de +son or et de ses traites, il prenait à Visapour et à Guzarate les plus +beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini +par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il +mettait les nouveaux achetés près des anciens dans une ceinture qu'il +portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait +à sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un +petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un +juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme +Cléopâtre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et +mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'Égypte, +Jacques en faisait habituellement plusieurs repas. + +Grâce à ce système d'économie, Jacques portait incessamment sur lui une +valeur de deux ou trois millions, qui, à la rigueur, tenant dans le +creux de la main, était facile à cacher dans l'occasion: car Jacques ne +se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances +opposées; que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait, et +qu'après des années de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers. + +Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit, +menait une vie fort douce, et qu'il n'eût pas échangée contre celle +d'un roi quelconque, vu que, déjà, à cette époque, l'emploi de roi +commençait à être d'un assez médiocre agrément; notre aventurier eût +donc été parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son père et +de Georges n'était venu assombrir sa pensée; aussi, un beau jour, n'y +put-il résister plus longtemps, et, comme, après avoir fait un +chargement en Sénégambie et au Congo, il était venu compléter sa +cargaison sur les côtes de Mozambique et dans l'Anguebar, il résolut de +pousser jusqu'à l'île de France et de s'informer si son père ne l'avait +pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu: il avait, en +conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux +négriers, on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard +avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le +fils; de sorte que, le soir, Jacques s'était trouvé non seulement sur +le rivage natal mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y +chercher. + + + + +Chapitre XV—La boîte de Pandore + + +Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce père et +pour ces frères, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, que de +se trouver ainsi réunis au moment où ils s'y attendaient le moins: il y +eut bien, au premier moment, dans le cœur de Georges, grâce à un reste +d'éducation européenne, un mouvement de regret en retrouvant son frère +marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite +dissipé. Quant à Pierre Munier, qui n'avait jamais quitté l'île, et +qui, par conséquent devait tout envisager du point de vue des colonies, +il n'y fit pas même attention; il était, d'ailleurs, entièrement +absorbé, le pauvre père, dans le bonheur inespéré de revoir ses +enfants. + +Jacques, comme c'était tout simple, revint coucher à Moka. Georges, lui +et leur père ne se séparèrent que fort avant dans la nuit. Pendant +cette première et douce causerie, chacun fit part à ces intimes de son +âme de tout ce qu'il avait dans le cœur. Pierre Munier épancha sa joie. +Il n'avait rien autre chose en lui que son amour paternel. Jacques +raconta sa vie aventureuse, ses plaisirs étranges, son bonheur +excentrique. Puis vint le tour de Georges, et Georges raconta son +amour. + +À ce récit, Pierre Munier frémit de tous ses membres: Georges, mulâtre, +fils de mulâtre, aimait une blanche, et déclarait, en avouant son +amour, que cette femme lui appartiendrait. C'était une audace inouïe et +sans exemple aux colonies, qu'un pareil orgueil; et, à son avis, cet +orgueil devait attirer sur celui dans le cœur duquel il s'était allumé, +toutes les douleurs de la terre et toute la colère du ciel. + +Quant à Jacques, il comprenait parfaitement que Georges aimât une femme +blanche, quoique, pour mille raisons qu'il déduisait à merveille, il +préférât de beaucoup les femmes noires. Mais Jacques était trop +philosophe pour ne pas comprendre et respecter les goûts de chacun. +D'ailleurs il trouvait que Georges, beau comme il l'était, riche comme +il l'était, supérieur aux autres hommes comme il l'était, pouvait +aspirer à la main de quelque femme blanche que ce fût, cette femme +fût-elle Aline, reine de Golconde! + +En tout cas, il offrait à Georges un expédient qui simplifiait bien les +choses; c'était, en cas de refus de la part de M. de Malmédie, +d'enlever Sara et de la déposer dans un coin du monde quelconque, à son +choix, où Georges irait la rejoindre. Georges remercia son frère de son +offre obligeante; mais, comme il avait pour le moment un autre plan +arrêté, il refusa. + +Le lendemain, les habitants de Moka se réunirent presque avec le jour, +tant ils avaient de choses, oubliées la veille, à se redire de nouveau. +Vers les onze heures, Jacques eut envie de revoir tous ces lieux où +s'était écoulée son enfance, et proposa à son père et à son frère une +promenade de souvenirs. Le vieux Munier accepta; mais Georges +attendait, comme on se le rappelle, des nouvelles de la ville; il fut +donc obligé de les laisser partir ensemble et de rester à l'habitation +où il avait donné rendez-vous à Miko-Miko. + +Au bout d'une demi-heure, Georges vit paraître son messager; il portait +sa longue perche de bambou et ses deux paniers, comme s'il eût fait son +commerce en ville; car le prévoyant industriel avait pensé qu'il +pouvait, sur sa route, rencontrer quelque amateur de chinoiseries. +Georges, malgré ce pouvoir qu'à si grand-peine il avait conquis sur +lui-même, alla ouvrir la porte, le cœur bondissant, car cet homme avait +vu Sara et allait lui parler d'elle. + +Tout s'était passé de la façon la plus simple comme on doit bien le +penser. Miko-Miko, usant de son privilège d'entrer partout, était entré +dans la maison de M. de Malmédie, et Bijou, qui avait déjà vu sa jeune +maîtresse faire au Chinois l'acquisition d'un éventail, l'avait conduit +droit à Sara. + +À la vue du marchand, Sara avait tressailli; car, par une chaîne toute +naturelle d'idées et de circonstances, Miko-Miko lui rappelait Georges: +elle s'était donc empressée de l'accueillir, n'ayant qu'un regret, +c'était d'être forcée de dialoguer avec lui par signes. Alors Miko-Miko +avait tiré de sa poche la carte de Georges, sur laquelle, de sa main, +Georges avait écrit les prix des différents objets que Miko-Miko avait +pensé devoir tenter le cœur de Sara, et la donna à la jeune fille du +côté où était gravé le nom. + +Sara rougit malgré elle, et retourna vivement la carte. Il était +évident que Georges, ne pouvant la voir, employait ce moyen de se +rappeler à son souvenir. Elle acheta sans marchander tous les objets +dont le prix était écrit de la main du jeune homme: puis, comme le +marchand ne pensait pas à lui redemander cette carte, elle ne pensa +point à la lui rendre. + +En sortant de chez Sara, Miko-Miko avait été arrêté par Henri, qui de +son côté l'avait emmené chez lui pour visiter toute sa pacotille. Henri +n'avait rien acheté pour le moment mais il avait fait comprendre à +Miko-Miko que, étant sur le point d'épouser très prochainement sa +cousine, il avait besoin des plus charmants brimborions que le marchand +pourrait lui procurer. + +Cette double visite chez la jeune fille et chez son cousin avait permis +à Miko-Miko d'observer la maison en détail. Or, comme Miko-Miko parmi +les bosses qui ornaient son crâne nu avait, au plus haut degré, celle +de la mémoire des localités, il avait parfaitement retenu la +distribution architecturale de la demeure de M. de Malmédie. + +La maison avait trois entrées: l'une qui donnait, comme nous l'avons +dit, par un pont traversant le ruisseau, sur le jardin de la Compagnie; +l'autre, du côté opposé, qui donnait, à l'aide d'une ruelle plantée +d'arbres et formant retour, sur la rue du Gouvernement enfin, la +troisième, qui donnait sur la rue de la Comédie, et qui était une +entrée latérale. + +En pénétrant dans la maison par sa porte principale, c'est-à-dire par +le pont qui traversait le ruisseau et donnait sur le jardin de la +Compagnie, on se trouvait dans une grande cour carrée, plantée de +manguiers et de lilas de Chine, à travers l'ombrage et les fleurs +desquels on apercevait en face de soi la demeure principale, dans +laquelle on entrait par une porte parallèle à peu près à celle de la +rue; ainsi placé, on avait, au premier plan à sa droite, les cases des +noirs, et, à sa gauche, les écuries. Au second plan, à droite, un +pavillon ombragé par un magnifique sang-dragon, et, en face de ce +pavillon, une seconde habitation destinée aussi aux esclaves. Enfin, au +troisième plan, on avait, à gauche, l'entrée latérale qui donnait dans +la rue de la Comédie, et, à droite, un passage conduisant à un petit +escalier et se dirigeant à la ruelle plantée d'arbres formant terrasse, +qui donnait, par son retour, en face du théâtre. De cette façon, si +l'on a bien suivi la description que nous venons de faire, on verra que +le pavillon se trouvait séparé du corps de logis par le passage. Or, +comme ce pavillon était la retraite favorite de Sara, et que c'était +dans ce pavillon qu'elle passait la plus grande partie de son temps, le +lecteur nous permettra d'ajouter quelques mots à ce que nous en avons +déjà dit dans un de nos précédents chapitres. + +Ce pavillon avait quatre faces, quoiqu'il ne fût visible que de trois +côtés. En effet, un de ses cotés attenait aux cases des noirs. Les +trois autres donnaient, l'un sur la cour d'entrée où étaient plantés +les manguiers, les lilas de Chine et le sang-dragon; l'autre sur le +passage conduisant au petit escalier; l'autre, enfin, sur un grand +chantier de bois, à peu près désert, qui donnait, d'un côté, sur le +même ruisseau qui prolongeait une des façades extérieures de la maison +de M. de Malmédie: de l'autre, contre la ruelle plantée d'arbres, et +élevée, au-dessus du chantier d'une douzaine de pieds, à peu près. +Contre cette ruelle étaient adossées deux ou trois maisons, dont les +toits, doucement inclinés, offraient une pente facile à ceux qui +eussent désiré, par un motif quelconque, se dispensant de la route de +tout le monde, pénétrer incognito de la ruelle dans le chantier. + +Ce pavillon avait trois fenêtres et une porte donnant comme nous +l'avons dit, sur la cour. Une des fenêtres s'ouvrait près de cette +porte; une autre sur le passage, et une troisième sur le chantier. + +Pendant le récit de Miko-Miko, Georges avait souri trois fois, mais +avec des expressions bien différentes. La première, lorsque son +ambassadeur lui avait dit que Sara avait gardé la carte; la seconde, +lorsqu'il avait parlé du mariage de Henri avec sa cousine; la +troisième, lorsqu'il lui avait appris qu'on pouvait pénétrer dans le +pavillon par la fenêtre du chantier. + +Georges plaça en face de Miko-Miko un crayon et du papier, et, tandis +que, pour plus grande sécurité, le marchand traçait le plan de la +maison, il prit lui-même une plume et se mit à écrire une lettre. + +La lettre et le plan de la maison furent finis en même temps. + +Alors Georges se leva et alla chercher dans sa chambre un merveilleux +petit coffret de Boule, digne d'avoir appartenu à madame de Pompadour, +mit dedans la lettre qu'il venait d'écrire, ferma le coffret à clef, et +remit le coffret et la clef à Miko-Miko en lui donnant ses +instructions; après quoi, Miko-Miko reçut un nouveau quadruple en +récompense de la nouvelle commission qu'il allait faire, et, replaçant +son bambou en équilibre sur son épaule, reprit le chemin de la ville du +même pas dont il était venu; ce qui annonçait que, dans quatre heures à +peu près, il serait près de Sara. + +Comme Miko-Miko venait de disparaître au bout de l'allée d'arbres qui +conduisait à la plantation, Jacques et son père rentrèrent par une +porte de derrière. Georges, qui était sur le point d'aller les +rejoindre, s'étonna de ce prompt retour; mais Jacques avait vu au ciel +des signes qui annonçaient un prochain coup de vent, et, quoiqu'il eût +pleine et entière confiance dans maître Tête-de-Fer, son lieutenant, il +aimait trop sincèrement la _Calypso_ pour confier à un autre le soin de +son salut dans une si grave circonstance. Il venait donc dire adieu à +son frère; car, du haut de la montagne du Pouce où il était monté pour +voir si la goélette était toujours à son poste, il avait aperçu la +_Calypso_ courant des bordées à deux lieues à peu près de la côte, et +il avait alors fait le signal convenu entre son second et lui dans le +cas où une circonstance quelconque le forcerait de retourner à bord. Ce +signal avait été vu, et Jacques ne doutait pas que, dans deux heures, +la chaloupe qui l'avait amené ne fût prête à le reprendre. + +Le pauvre père Munier avait fait tout ce qu'il avait pu pour garder son +fils près de lui; mais Jacques lui avait répondu de sa douce voix: + +—Cela ne se peut pas, mon père. + +Et, à l'intonation tendre mais ferme de cette voix le vieillard avait +compris que c'était de la part de son fils une résolution prise; il +n'avait donc pas insisté. + +Quant à Georges, il comprenait si parfaitement le motif qui ramenait +Jacques à son bord, qu'il n'essaya pas même de le détourner de ce +projet. Seulement, il déclara à son frère que lui et son père +l'accompagneraient jusqu'au delà de la chaîne du Pieterboot, du versant +opposé de laquelle ils pouvaient voir Jacques s'embarquer, et, une fois +en mer le suivre des yeux jusqu'à son bâtiment. + +Jacques partit donc accompagné de Georges et de son père, et tous +trois, par des sentiers connus des seuls chasseurs, arrivèrent à la +source de la rivière des Calebasses. Là, Jacques prit congé de ces amis +de son cœur, qu'il avait si peu vus, mais qu'il promit solennellement +de revoir bientôt. + +Une heure après, la chaloupe avait quitté le rivage, emmenant Jacques, +qui, fidèle à cet amour que le marin éprouve pour son navire, +retournait sauver la _Calypso_ ou périr avec elle. + +À peine Jacques fut-il remonté à bord, que la goélette, qui jusque-là +avait couru des bordées, mit le cap sur l'île de Sable et s'éloigna le +plus rapidement qu'elle put vers le nord. + +Pendant ce temps, le ciel et la mer étaient devenus de plus en plus +menaçants. La mer mugissait et montait à vue d'œil, quoique ce ne fût +pas l'heure de la marée. Le ciel, de son côté, comme s'il eût voulu +rivaliser avec l'Océan roulait des vagues de nuages qui couraient +rapidement, et qui se déchiraient tout à coup pour laisser passer des +rafales de vent variant de l'est-sud-est au sud-est et sud-sud-est. +Cependant ces symptômes, pour tout autre qu'un marin, ne présageaient +qu'une tempête ordinaire. Plusieurs fois déjà dans l'année, il y avait +eu des menaces pareilles sans qu'elles fussent suivies d'aucune +catastrophe. Mais, en rentrant à l'habitation, Georges et son père +furent forcés de reconnaître la sagacité du coup d'œil de Jacques. Le +mercure du baromètre était descendu au-dessous de vingt-huit pouces. + +Aussitôt Pierre Munier donna l'ordre au commandeur de faire couper +partout les tiges des maniocs, afin de sauver au moins les racines qui, +dans le cas où l'on ne prend pas cette précaution, sont presque +toujours arrachées de terre et emportées par le vent. + +De son côté, Georges donna à Ali l'ordre de lui seller Antrim pour huit +heures. À cet ordre, Pierre Munier tressaillit. + +—Et pourquoi faire seller ton cheval? demanda-t-il avec effroi. + +—Je dois être à la ville à dix heures, mon père, répondit Georges. + +—Mais, malheureux, c'est impossible! s'écria le vieillard. + +—Il le faut, mon père, dit Georges. + +Et dans l'accent de cette voix, comme dans celle de Jacques, le pauvre +père reconnut une telle résolution, qu'il baissa la tête en soupirant, +mais sans insister davantage. + +Pendant ce temps-là, Miko-Miko accomplissait sa mission. + +À peine arrivé à Port-Louis, il s'était acheminé vers la maison de M. +de Malmédie, dont la commande de Henri lui avait ouvert doublement +l'entrée. Il s'y présentait cette fois avec d'autant plus de confiance +qu'en passant sur le port il avait vu MM. de Malmédie, père et fils, +occupés à regarder les bâtiments à l'ancre, dont les capitaines, dans +l'attente du coup de vent qui menaçait, doublaient les amarres. Il +entra donc chez M. de Malmédie, sans craindre d'être dérangé par +personne dans ce qu'il venait y faire, et Bijou, qui avait vu Miko-Miko +en conférence le matin même avec son jeune maître et celle qu'il +regardait d'avance comme sa jeune maîtresse, le conduisit droit à Sara, +qui, selon son habitude, était dans son pavillon. + +Comme l'avait prévu Georges, au milieu des nouveaux objets que le +brocanteur venait offrir à la curiosité de la jeune créole, ce fut le +charmant coffret de Boule qui attira aussitôt ses regards. Sara le +prit, le tourna et le retourna de tous côtés, et, après en avoir admiré +l'extérieur, elle voulut l'examiner en dedans et demanda la clef pour +l'ouvrir; alors Miko-Miko fit semblant de chercher cette clef de tous +côtés, mais ses recherches furent inutiles. Il finit par faire signe +qu'il ne l'avait pas, et que sans doute, il l'avait oubliée à la +maison, où il allait la chercher, il sortit donc aussitôt, laissant le +coffret et promettant de venir rapporter la clef. + +Dix minutes après, et pendant que la jeune fille, dans toute l'ardeur +de sa curiosité enfantine, tournait et retournait le miraculeux +coffret, Bijou rentra et lui donna la clef, que Miko-Miko s'était +contenté de renvoyer par un nègre. + +Peu importait à Sara comment la clef lui venait, pourvu que la clef lui +vînt; elle la prit donc des mains de Bijou, qui se retira pour aller +fermer promptement tous les volets de la maison menacés par l'ouragan. +Sara, restée seule, s'empressa d'ouvrir le coffre. + +Le coffre, comme on le sait, ne contenait qu'un papier qui n'était pas +même cacheté, mais seulement plié en quatre. + +Georges avait tout prévu, tout calculé. + +Il fallait que Sara fût seule au moment où elle trouverait sa lettre; +il fallait que la lettre fût ouverte pour que Sara ne pût pas la +renvoyer en disant qu'elle ne l'avait pas lue. + +Aussi Sara, se voyant seule, hésita-t-elle un instant; mais, devinant +d'où lui venait ce billet, emportée par la curiosité, par l'amour, par +ces mille sentiments enfin qui bouillonnent dans le cœur des jeunes +filles, elle ne put résister au désir de voir ce que lui écrivait +Georges, et, tout émue et toute rougissante, elle prit le billet, le +déplia, et lut ce qui suit: + +«Sara, + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous aime, vous le savez; le +rêve de toute mon existence a été une compagne comme vous. Or, il y a +dans le monde de ces positions exceptionnelles et dans la vie de ces +moments suprêmes où toutes les convenances de la société tombent devant +la terrible nécessité. + +Sara, m'aimez-vous? + +Pesez ce que sera votre vie avec M. de Malmédie, pesez ce que sera +votre vie avec moi. + +Avec lui, la considération de tous. + +Avec moi, la honte d'un préjugé. + +Seulement, je vous aime, je vous le répète, plus qu'aucun homme au +monde ne vous a aimée et ne vous aimera jamais. + +Je sais que M. de Malmédie hâte le moment où il doit devenir votre +mari; il n'y a donc pas de temps à perdre; vous êtes libre, Sara: +mettez la main sur votre cœur, et prononcez entre M. Henri et moi. + +Votre réponse me sera aussi sacrée que le serait un ordre de ma mère. +Ce soir, à dix heures, je serai au pavillon pour la recevoir. + +Georges.» + +Sara regarda autour d'elle, effrayée. Il lui sembla qu'en se retournant +elle allait voir Georges. + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Georges Sara vit +paraître Henri; elle cacha la lettre de Georges dans sa poitrine. + +Henri avait, en général, et comme nous l'avons vu, d'assez mauvaises +inspirations à l'égard de sa cousine; cette fois, il ne fut pas plus +heureux que de coutume. Le moment était mal choisi pour se présenter +devant Sara, toute préoccupée qu'elle était d'un autre. + +—Pardon, ma chère Sara, dit Henri, si j'entre chez vous ainsi sans me +faire annoncer; mais, au point où nous en sommes, et entre gens qui, +dans quinze jours, seront mari et femme, il me semble, quoi que vous en +disiez, que de pareilles libertés sont permises. D'ailleurs, je viens +pour vous dire que, si vous avez dehors quelques belles fleurs +auxquelles vous teniez, vous ne ferez pas mal de les faire rentrer. + +—Et pourquoi cela? demanda Sara. + +—Ne voyez-vous pas qu'il se prépare un coup de vent, et que, pour les +fleurs comme pour les gens, mieux vaudra, cette nuit, être dedans que +dehors. + +—Oh! mon Dieu, s'écria Sara en songeant à Georges, y aura-t-il donc du +danger? + +—Pour nous qui avons une maison solide, non, dit Henri; mais pour les +pauvres diables qui demeurent dans des cases ou qui auront affaire par +les chemins, oui, et j'avoue que je ne voudrais pas être à leur place. + +—Vous croyez, Henri? + +—Pardieu! si je le crois. Tenez, entendez-vous? + +—Quoi? + +—Les filaos du jardin de la Compagnie. + +—Oui, oui. Ils gémissent, et c'est signe de tempête, n'est-ce pas? + +—Et voyez le ciel, comme il se couvre. Ainsi, je vous le répète, Sara, +si vous avez quelque fleur à rentrer, vous n'avez pas de temps à +perdre; moi, je vais enfermer mes chiens. + +Et Henri sortit pour mettre sa meute à l'abri de l'orage. + +En effet, la nuit venait avec une rapidité inaccoutumée, car le ciel se +couvrait de gros nuages noirs; de temps en temps, des bouffées de vent +passaient, ébranlant la maison; puis tout redevenait calme, mais de ce +calme pesant qui semble l'agonie de la nature haletante. Sara regarda +dans la cour, et vit les manguiers qui frissonnaient comme s'ils +eussent été doués du sentiment et qu'ils eussent pressenti la lutte qui +allait avoir lieu entre le vent, la terre et le ciel, tandis que les +lilas de Chine inclinaient tristement leurs fleurs vers le sol. La +jeune fille, à cette vue, se sentit prise d'une terreur profonde, et +elle joignit les mains en murmurant: + +—O mon Dieu, Seigneur, protégez-le! + +En ce moment, Sara entendit la voix de son oncle qui l'appelait. Elle +ouvrit la porte. + +—Sara, dit M. de Malmédie, Sara venez ici, mon enfant; vous ne seriez +pas en sûreté dans le pavillon. + +—Me voilà, mon oncle, dit la jeune fille en fermant la porte et tirant +la clef après elle, de peur que quelqu'un n'y entrât en son absence. + +Mais, au lieu de se réunir à Henri et à son père, Sara rentra dans sa +chambre. Un instant après, M. de Malmédie vint voir ce qu'elle y +faisait. Elle était à genoux devant le Christ qui était au pied de son +lit. + +—Que faites-vous donc là, dit-il, au lieu de venir prendre le thé avec +nous? + +—Mon oncle, répondit Sara, je prie pour les voyageurs. + +—Ah! pardieu! dit M. de Malmédie, je suis sûr qu'il n'y aura pas, dans +toute l'île, un homme assez fou pour se mettre en route par le temps +qu'il fait. + +—Dieu vous entende, mon oncle! dit Sara. + +Et elle continua de prier. + +En effet, il n'y avait plus de doute, et l'événement, qu'avec son coup +d'œil de marin Jacques avait prédit, allait se réaliser: un de ces +terribles ouragans, qui sont la terreur des colonies, menaçait l'île de +France. La nuit, comme nous l'avons dit, était venue avec une vitesse +effrayante; mais les éclairs se succédaient avec une telle rapidité et +un tel éclat, que cette obscurité était remplacée par un jour bleuâtre +et livide, qui donnait à tous les objets la teinte cadavéreuse de ces +mondes expirés que Byron fait visiter à Caïn, sous la conduite de +Satan. Chacun des courts intervalles, pendant lesquels ces éclairs +presque incessants laissaient les ténèbres maîtresses de la terre, +était rempli par de lourds grondements de tonnerre qui prenaient +naissance derrière les montagnes, semblaient rouler sur leurs pentes, +s'élevaient au-dessus de la ville, et allaient se perdre dans les +profondeurs de l'horizon. Puis, comme nous l'avons dit, de larges et +puissantes bouffées de vent suivaient la foudre voyageuse et passaient +à leur tour, courbant, comme s'ils eussent été des baguettes de sanie, +les arbres les plus vigoureux, qui se relevaient lentement et pleins de +crainte, pour se courber, se plaindre et gémir encore sous quelque +nouvelle rafale, toujours plus forte que celle qui la précédait. + +C'était au cœur de l'île surtout, dans le quartier de Moka et dans les +plaines Williams, que l'ouragan, libre et comme joyeux de sa liberté, +était plus magnifique à contempler. Aussi, Pierre Munier était-il +doublement effrayé de voir Jacques partir et Georges prêt à partir, +mais, toujours faible devant une force morale quelconque, le pauvre +père avait plié, et, tout en frémissant aux mugissements du vent, tout +en pâlissant aux grondements de la foudre, tout en tressaillant à +chaque éclair, il n'essayait même plus de retenir Georges près de lui. +Quant au jeune homme, on eût dit qu'il grandissait à chaque minute qui +le rapprochait du danger; tout au contraire de son père, à chaque bruit +menaçant, il relevait la tête; à chaque éclair, il souriait; lui qui +avait jusqu'alors essayé de toutes les luttes humaines, on eût dit +qu'il lui tardait, comme à don Juan, de lutter avec Dieu. + +Aussi, lorsque l'heure du départ fut venue, avec cette inflexibilité de +résolution qui était le caractère distinctif, nous ne dirons pas de +l'éducation qu'il avait reçue, mais de celle qu'il s'était donnée, +Georges s'approcha de son père, lui tendit la main, et, sans paraître +comprendre le tremblement du vieillard, il sortit d'un pas aussi assuré +et d'un visage aussi calme qu'il fût sorti dans les circonstances +ordinaires de la vie. À la porte, il rencontra Ali, qui avec la +passivité de l'obéissance orientale, tenait par la bride Antrim tout +sellé. Comme s'il eût reconnu le sifflement du simoun ou les +rugissements du khamsin, l'enfant du désert se cabrait en hennissant; +mais, à la voix bien connue de son cavalier, il parut se calmer, et +tourna de son côté son œil hagard et ses naseaux fumants. Georges le +flatta un instant de la main en lui disant quelques mots arabes; puis, +avec la légèreté d'un écuyer consommé, il sauta en selle sans le +secours de l'étrier; au même instant, Ali lâcha la bride, et Antrim +partit avec la rapidité de l'éclair, sans que Georges eût même vu son +père, qui, pour se séparer le plus tard possible de son fils bien-aimé, +avait entrouvert la porte, et qui le suivit des yeux jusqu'au moment où +il disparut au bout de l'avenue qui conduisait à l'habitation. + +C'était, au reste, une chose admirable à voir que cet homme emporté +d'une course aussi rapide que l'ouragan au milieu duquel il passait, +franchissant l'espace, pareil à Faust se rendant au Brocken sur son +coursier infernal. Tout autour de lui était désordre et confusion. On +n'entendait que le craquement des arbres broyés par l'aile du vent. Les +cannes à sucre, les plants de manioc, arrachés de leurs tiges, +traversaient l'air, pareils à des plumes emportées par le vent. Des +oiseaux, saisis au milieu de leur sommeil et enlevés par un vol qu'ils +ne pouvaient plus diriger, passaient tout autour de Georges en poussant +des cris aigus, tandis que, de temps en temps, quelque cerf effrayé +traversait la route avec la rapidité d'une flèche. Alors, Georges était +heureux, car Georges sentait son cœur se gonfler d'orgueil; lui seul +était calme au milieu du désordre universel, et, quand tout pliait ou +se brisait autour de lui, lui seul poursuivait son chemin vers le but +que lui fixait sa volonté, sans que rien pût le faire dévier de sa +route, sans que rien pût le distraire de son projet. + +Il alla ainsi une heure à peu près, franchissant les troncs d'arbres +brisés, les ruisseaux devenus torrents, les pierres déracinées et +roulant du haut des montagnes; puis il aperçut la mer tout émue, +verdâtre, écumeuse, grondante, qui venait avec un bruit terrible battre +les côtes, comme si la main de Dieu n'eût plus été là pour la contenir. +Georges était arrivé au pied de la montagne des signaux; il en +contourna la base, toujours emporté par la course fantastique de son +cheval, traversa le pont Bourgeois, prit à sa droite la rue de la +Côte-d'Or, longea par derrière les murailles du quartier, et, +traversant le rempart, descendit par la rue de la Rampe dans le jardin +de la Compagnie; de là, remontant par la ville déserte au milieu des +débris de cheminées abattues, des murs croulants, des tuiles volantes, +il suivit la rue de la Comédie, tourna brusquement à droite, prit celle +du Gouvernement, s'enfonça dans l'impasse située en face du théâtre, +sauta à bas de son cheval, ouvrit la barrière qui séparait l'impasse de +la ruelle plantée d'arbres dominant la maison de M. de Malmédie, +referma la barrière derrière lui, jeta la bride sur le cou d'Antrim, +qui, n'ayant plus d'issue, ne pouvait fuir; puis, se laissant glisser +sur les toits adossés à la ruelle, et s'élançant des toits à terre, il +se trouva dans le chantier sur lequel donnaient les fenêtres du +pavillon que nous avons décrit. + +Pendant ce temps, Sara était dans sa chambre, écoutant mugir le vent, +se signant à chaque éclair, priant sans cesse, appelant la tempête, car +elle espérait que la tempête arrêterait Georges; puis, tout à coup, +tressaillant en se disant tout bas que quand un homme comme lui a dit +qu'il ferait une chose, dût le monde tout entier crouler sur lui, il la +fera. Alors elle suppliait Dieu de calmer ce vent et d'éteindre ces +éclairs: elle voyait Georges brisé sous quelque arbre, écrasé par +quelque rocher roulant au fond de quelque torrent, et elle comprenait +alors, avec effroi, combien son sauveur avait pris un rapide pouvoir +sur elle; elle sentait que toute résistance à cette attraction était +inutile, que toute lutte, enfin, était vaine contre cet amour, né de la +veille et déjà si puissant, que son pauvre cœur ne pouvait que se +débattre et gémir, se reconnaissant vaincu sans avoir même essayé de +lutter. + +À mesure que l'heure s'avançait, l'agitation de Sara devenait plus +vive. Les yeux fixés sur la pendule, elle suivait le mouvement de +l'aiguille, et une voix du cœur lui disait qu'à chacune des minutes que +l'aiguille marquait, Georges se rapprochait d'elle. L'aiguille marqua +successivement neuf heures, neuf heures et demie, dix heures moins un +quart, et la tempête, loin de se calmer, devenait de moment en moment +plus terrible. La maison tremblait jusqu'en ses fondements, et l'on eût +dit, à chaque instant, que le vent qui la secouait allait l'arracher de +sa base. De temps en temps, au milieu des plaintes des filaos, au +milieu des cris des nègres dont les cases, moins solides que les +maisons des blancs, se brisaient au souffle de l'ouragan, comme au +souffle de l'enfant se brise le château de cartes qu'il vient d'élever, +on entendait retentir, répondant au tonnerre, le lugubre appel de +quelque bâtiment en détresse qui réclamait du secours, avec la +certitude que nul être humain ne pouvait lui en porter. + +Parmi tous ces bruits divers, échos de la dévastation il sembla à Sara +qu'elle entendait le hennissement d'un cheval. + +Alors elle se releva tout à coup; sa résolution était prise. L'homme +qui, au milieu de pareils dangers, quand les plus braves tremblaient +dans leurs maisons, venait à elle, traversant les forêts déracinées, +les torrents grossis, les précipices béants, et tout cela pour lui +dire: «Je vous aime Sara! m'aimez-vous?» cet homme était vraiment digne +d'elle. Et, si Georges avait fait cela, Georges qui lui avait sauvé la +vie, alors elle était à Georges comme Georges était à elle. Ce n'était +plus une résolution qu'elle prenait avec son libre arbitre, c'était une +main divine qui la courbait, sans qu'elle pût s'y opposer, sous une +destinée arrêtée d'avance: elle ne décidait plus elle-même de son sort, +elle obéissait passivement à une fatalité. + +Alors, avec cette décision que donnent les circonstances suprêmes, Sara +sortit de sa chambre, gagna l'extrémité du corridor, descendit par le +petit escalier extérieur que nous avons indiqué et qui semblait se +mouvoir sous ses pieds, se trouva à l'angle de la cour carrée, +s'avança, heurtant des débris à chaque pas, s'appuyant, pour ne pas +être renversée par le vent, au mur du pavillon, et gagna la porte; au +moment où elle mettait la main à la clef, un éclair passa, lui montrant +ses manguiers tordus, ses lilas échevelés, ses fleurs brisées; alors +seulement elle put prendre une idée de cette convulsion profonde dans +laquelle la nature se débattait; alors elle songea qu'elle allait +peut-être attendre vainement, et que Georges ne viendrait pas, non +point parce que Georges aurait eu peur, mais parce que Georges serait +mort. Devant cette idée, tout disparut, et Sara entra vivement dans le +pavillon. + +—Merci, Sara! dit une voix qui la fit tressaillir jusqu'au fond du +cœur, merci! Oh! je ne m'étais pas trompé: vous m'aimez, Sara; oh! +soyez cent fois bénie! + +Et, en même temps, Sara sentit une main qui prenait la sienne, un cœur +qui battait contre son cœur, une haleine qui se confondait à son +haleine. Une sensation inconnue, rapide, dévorante, courut par tout son +corps: haletante, éperdue, pliant sur elle-même comme une fleur plie +sur sa tige, elle se renversa sur l'épaule de Georges, ayant usé, dans +la lutte que, depuis deux heures, elle soutenait, toute la force de son +âme et n'ayant plus que celle de murmurer: + +—Georges! Georges! ayez pitié de moi! + +Georges comprit cet appel de la faiblesse à la force, de la pudeur de +la jeune fille à la loyauté de l'amant; peut-être était-il venu dans un +autre but; mais il sentit qu'à partir de cette heure Sara était à lui; +que tout ce qu'il obtiendrait de la vierge serait autant de ravi à +l'épouse, et quoique frémissant lui-même d'amour, de désir, de bonheur, +il se contenta de la conduire plus près de la fenêtre afin de la voir à +la lueur des éclairs, et, inclinant sa tête sur celle de la jeune +créole: + +—Vous êtes à moi, Sara, n'est-ce pas, dit-il, à moi pour la vie! + +—Oh! oui, oui! pour la vie! murmura la jeune fille. + +—Rien ne nous séparera jamais, rien que la mort? + +—Rien que la mort! + +—Vous le jurez, Sara? + +—Sur ma mère! Georges! + +—Bien! dit le jeune homme, tressaillant à la fois de bonheur et +d'orgueil. À partir de ce moment, vous êtes ma femme, Sara, et malheur +à celui qui essayera de vous disputer à moi! + +À ces mots, Georges appuya ses lèvres sur celles de la jeune fille; et, +craignant sans doute de ne plus être maître de lui-même en face de tant +d'amour, de jeunesse et de beauté, il s'élança dans le cabinet voisin, +dont la fenêtre, comme celle du pavillon, donnait sur le chantier, et +disparut. + +En ce moment, un coup de tonnerre si violent retentit que Sara tomba à +genoux. Presque aussitôt, la porte du pavillon s'ouvrit, et M. de +Malmédie et Henri entrèrent. + + + + +Chapitre XVI—La demande en mariage + + +Pendant la nuit, l'ouragan cessa; mais ce ne fut que le lendemain matin +qu'on put apprécier les dégâts qu'il avait causés. + +Une partie des bâtiments stationnés dans le port avaient éprouvé des +avaries considérables; plusieurs avaient été jetés les uns contre les +autres et s'étaient mutuellement brisés. La plupart avaient été démâtés +et rasés comme des pontons; deux ou trois s'étaient, traînant leurs +ancres, échouées sur l'île aux Tonneliers. Enfin, il y en avait un qui +avait sombré dans le port et qui avait péri corps et biens, sans qu'on +pût lui porter secours. + +À terre, la dévastation n'était pas moins grande. Peu de maisons de +Port-Louis étaient restées à l'abri de ce terrible cataclysme; presque +toutes celles qui étaient couvertes en bardeaux, en ardoises, en +tuiles, en cuivre ou en fer-blanc, avaient eu leurs couvertures +enlevées. Celles qui se terminaient par des argamasses, c'est-à-dire +par des terrasses à l'indienne, avaient seules complètement résisté. +Aussi, le matin, les rues étaient-elles jonchées de débris, et quelques +édifices ne tenaient-ils plus sur leurs fondements qu'à l'aide de +nombreux étais. Toutes les tribunes préparées au champ de Mars, pour la +course, avaient été renversées. Deux pièces de canon de gros calibre, +en batterie dans le voisinage de la Grande-Rivière, avaient été +retournées par le vent, et on les retrouva le matin dans le sens opposé +à celui où on les avait laissées la veille. + +L'intérieur de l'île présentait un aspect non moins déplorable. Tout ce +qui restait de la récolte, et heureusement la récolte était à peu près +faite, avait été arraché de terre: dans plusieurs endroits, des arpents +entiers de forêts présentaient l'aspect de blés couchés par la grêle. +Presque aucun arbre isolé n'avait pu résister à l'ouragan, et les +tamariniers eux-mêmes, ces arbres flexibles par excellence, avaient été +brisés, chose qui, jusque-là, avait été regardée comme impossible. + +La maison de M. de Malmédie, une des plus élevées de Port-Louis, avait +eu beaucoup à souffrir. Il y avait même eu un moment où les secousses +avaient été si violentes, que M. de Malmédie et son fils avaient résolu +d'aller chercher un refuge dans le pavillon qui, bâti tout en pierre, +n'ayant qu'un étage et abrité par la terrasse, donnait évidemment moins +de prise au vent. Henri avait donc couru chez sa cousine; mais, ayant +trouvé la chambre vide, il avait pensé que, comme lui et son père, +Sara, effrayée par l'orage, avait eu l'idée de chercher un refuge dans +le pavillon. Ils y descendirent donc et l'y trouvèrent effectivement. +Sa présence y était tout naturellement motivée et sa terreur n'avait +pas besoin d'excuse. Il en résulta donc que ni le père ni le fils ne +soupçonnèrent un seul instant la cause qui avait fait sortir Sara de sa +chambre, et l'attribuèrent à un sentiment de crainte dont eux-mêmes +n'avaient pas été exempts. + +Vers le jour, comme nous l'avons dit, la tempête se calma. Mais, +quoique personne n'eût dormi de la nuit, on n'osa se livrer encore au +repos et chacun s'occupa de vérifier la portion de pertes personnelles +qu'il avait à supporter. De son côté, le nouveau gouverneur parcourut, +dès le matin, toutes les rues de la ville, mettant la garnison à la +disposition des habitants. Il en résulta que, dès le soir même, une +partie des traces de la catastrophe avait disparu. + +Puis, il faut le dire, chacun de son côté, mettait un grand +empressement à rendre à Port-Louis l'aspect qu'il avait la veille. On +approchait de la fête du Yamsé, une des plus grandes solennités de +l'île de France; or, comme cette fête, dont le nom est probablement +inconnu en Europe, se rattache d'une manière intime aux événements de +cette histoire, nous demandons à nos lecteurs la permission de dire sur +elle quelques mots préparatoires qui nous sont indispensables. + +On sait que la grande famille mahométane est divisée en deux sectes, +non seulement différentes, mais encore ennemies: la sunnite et la +schyite. L'une, à laquelle se rattachent les populations arabes et +turques, reconnaît Abou-Bekr, Omar et Osman pour les successeurs +légitimes de Mahomet; l'autre, que suivent les Persans et les musulmans +indiens, regarde les trois califes comme des usurpateurs, et prétend +qu'Ali, gendre et ministre du prophète, avait seul droit à son héritage +politique et religieux. Dans le courant des longues guerres que se +firent les prétendants, Hoseïn, fils d'Ali, fut atteint, près de la +ville de Kerbela, par une troupe de soldats qu'Omar avait envoyés à sa +poursuite, et le jeune prince et soixante de ses parents qui +l'accompagnaient furent massacrés après une défense héroïque. + +C'est l'anniversaire de cet événement néfaste que célèbrent tous les +ans, par une fête solennelle, les Indiens mahométans; cette fête est +appelée Yamsé, par corruption des cris de «Ya Hoseïn! ô Hoseïn!» que +les Persans répètent en chœur. Ils ont, au reste, transformé la fête +comme le nom, en y mêlant les usages de leur pays natal et des +cérémonies de leur ancienne religion. + +Or, c'était le lundi suivant, jour de pleine lune, que les Lascars, qui +représentent à l'île de France les schyites indiens, devaient, selon +leur coutume, célébrer le Yamsé, et donner à la colonie le spectacle de +cette étrange cérémonie, attendue avec plus de curiosité encore cette +année-là que les précédentes. + +En effet, une circonstance inaccoutumée devait rendre cette fois la +fête plus magnifique qu'elle n'avait jamais été. Les Lascars sont +divisés en deux bandes: les Lascars de mer et les Lascars de terre, +qu'on reconnaît, les Lascars de mer à leurs robes vertes, et les +Lascars de terre à leurs robes blanches; ordinairement, chaque bande +célèbre la fête de son côté avec le plus de luxe et d'éclat possible, +cherchant à éclipser sa rivale: il en résulte une émulation qui se +résume en disputes, et des disputes qui dégénèrent en rixes; les +Lascars de mer, plus pauvres mais plus braves que ceux de terre, se +vengent souvent à coups de bâton et parfois même à coups de sabre, de +la supériorité financière de leurs adversaires, et la police est alors +obligée d'intervenir pour empêcher une lutte mortelle. + +Mais cette année, grâce à l'active intervention d'un négociateur +inconnu, animé sans doute d'un zèle religieux, les deux bandes avaient +abdiqué leurs jalousies et s'étaient réunies pour n'en plus former +qu'une seule; aussi le bruit, comme nous l'avons dit, s'était-il +généralement répandu que la solennité serait à la fois plus paisible et +plus éclatante que les années précédentes. + +On comprend combien, dans une localité où il y a aussi peu de +distraction que dans l'île de France cette fête, toujours curieuse, +même pour ceux qui l'ont vue depuis leur enfance, est attendue avec +impatience. + +C'est, trois mois à l'avance, l'objet de toutes les conversations; on +ne parle que du gouhn qui doit être le principal ornement de la fête. +Or, après avoir dit ce que c'est que la fête, disons maintenant ce que +c'est que le gouhn. + +Le gouhn est une espèce de pagode en bambou, haute ordinairement de +trois étages superposés les uns aux autres allant toujours en +diminuant, et recouverte de papiers de toutes couleurs: chacun de ces +étages se construit dans une case à part, carrée comme lui, et qu'on +éventre par l'une de ses quatre faces pour l'en faire sortir; puis on +transporte les trois étages dans une quatrième case, qui permet, par sa +hauteur, qu'on les établisse au-dessus les uns des autres. Là, on les +réunit par des ligatures, et on met la dernière main à son ensemble et +à ses détails; pour arriver à un résultat digne de l'objet qu'ils se +proposent, les Lascars vont quelquefois quatre mois à l'avance, +chercher par toute la colonie les ouvriers les plus habiles; Indiens, +Chinois, noirs libres et noirs esclaves sont mis à contribution. +Seulement, au lieu de payer la journée de ces derniers à eux-mêmes, on +la paye à leur maître. + +Au milieu des pertes individuelles que chacun avait à déplorer, ce fut +donc avec une joie générale que l'on apprit que la case où était le +gouhn, arrivé à un état complet de perfection, abritée qu'elle était +dans l'embranchement de la montagne du Pouce, avait échappé à tout +accident. Rien ne manquerait donc cette année à la fête, à laquelle le +gouverneur, en signe de bonne arrivée, avait ajouté des courses dont, +dans sa générosité aristocratique, il se réservait de donner les prix, +à la condition que les propriétaires des chevaux courraient eux-mêmes, +comme c'est l'habitude des gentilshommes riders en Angleterre. + +Or, comme on le voit, tout concourait à ce que le plaisir qu'on se +promettait effaçât bien vite le désagrément qu'on venait d'éprouver. +Aussi, le surlendemain de l'ouragan, les préparatifs de la fête +commençaient à succéder aux préoccupations de la catastrophe. + +Sara, seule, contre son habitude, absorbée qu'elle était dans des +pensées inconnues à ceux qui l'entouraient, paraissait ne prendre aucun +intérêt à une solennité qui, les années précédentes, avait cependant +bien vivement préoccupé sa jeune coquetterie. En effet, l'aristocratie +de l'île de France tout entière avait coutume d'assister aux courses, +ainsi qu'au Yamsé, soit dans des tribunes élevées exprès, soit dans des +calèches découvertes: dans l'un comme dans l'autre cas, c'était une +occasion pour les belles créoles de Port-Louis d'étaler leur fastueuse +élégance. On avait donc droit de s'étonner que Sara, sur laquelle +l'annonce d'un bal ou d'un spectacle quelconque produisait d'ordinaire +une si profonde impression, demeurât cette fois étrangère à ce qui +allait se passer. Ma mie Henriette elle-même, qui avait élevé la jeune +fille, et qui lisait au fond de son âme comme à travers le plus pur +cristal, n'y comprenait rien, et en était devenue toute pensive. + +Hâtons-nous de dire que ma mie Henriette, dont nous n'avons pas eu +l'occasion, au milieu des graves événements que nous venons de +raconter, de signaler la rentrée à Port-Louis avait eu si grand-peur +pendant la nuit de l'ouragan, que, quoique souffrante encore de son +émotion précédente, elle était partie de la rivière Noire, +immédiatement après que le vent eut cessé, et était arrivée dans la +journée à Port-Louis: elle était donc, depuis la surveille, réunie à +son élève, dont, comme nous l'avons dit plus haut, la préoccupation +inaccoutumée commençait à l'inquiéter sérieusement. + +C'est qu'il s'était fait depuis trois jours un grand changement dans la +vie de la jeune fille: du moment que, pour la première fois, elle avait +aperçu Georges, l'image, la tournure, et jusqu'au son de la voix du +beau jeune homme étaient restés dans son esprit; alors, et avec un +soupir involontaire, elle avait plus d'une fois pensé à son futur +mariage avec Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans donné son +consentement tacite, par le fait que jamais elle n'avait laissé +soupçonner que des circonstances pouvaient naître qui feraient pour +elle de ce mariage une obligation impossible à remplir. Mais déjà, à +partir du jour du dîner chez le gouverneur, elle avait senti que, +prendre son cousin pour mari, c'était se condamner à un malheur +éternel. Enfin, comme nous l'avons vu, il était arrivé un moment où non +seulement cette crainte était devenue une conviction, mais encore où +elle s'était solennellement engagée avec Georges à n'être jamais à un +autre que lui. Or, on en conviendra, c'était une situation qui devait +donner fort à réfléchir à une jeune fille de seize ans et lui faire +envisager, sous un point de vue moins important qu'elle ne l'avait fait +encore, toutes ces fêtes et tous ces plaisirs qui, jusqu'à ce moment, +lui avaient paru les événements les plus importants de la vie. + +Depuis cinq ou six jours aussi, MM. de Malmédie n'étaient point exempts +de quelque préoccupation: le refus de Sara de danser avec aucun autre, +dès lors qu'elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au +moment où il commençait à s'ouvrir, elle qui ne l'abandonnait +ordinairement que la dernière; son silence obstiné chaque fois que son +cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis, +tout cela ne leur paraissait pas naturel: aussi tous deux avaient-ils +décidé que les préparatifs du mariage se feraient sans qu'on en parlât +autrement à Sara, et que, lorsque tout serait prêt, elle en serait +seulement avertie. La chose était d'autant plus simple, qu'on n'avait +jamais fixé d'époque à cette union, et que Sara, venant d'atteindre +seize ans, était parfaitement en âge de remplir les vues que M. de +Malmédie avait toujours eues sur elle. + +Toutes ces préoccupations particulières formaient une préoccupation +générale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et +de gêne dans les réunions qui avaient lieu entre les différents +personnages qui habitaient la maison de M. de Malmédie. Ces réunions +avaient lieu habituellement quatre fois par jour: le matin, à l'heure +du déjeuner; à deux heures, c'est-à-dire à l'heure du dîner; à cinq +heures, c'est-à-dire à l'heure du thé; et à neuf heures, c'est-à-dire à +l'heure du souper. + +Depuis trois jours, Sara avait demandé et obtenu de déjeuner chez elle. +C'était toujours un moment d'embarras et de gêne épargné; mais il +restait encore trois réunions qu'elle ne pouvait éviter que sous +prétexte d'indisposition. Or, un pareil prétexte ne pouvait avoir de +résultat durable. Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait +aux heures accoutumées. + +Le surlendemain de l'événement, Sara était donc, vers les cinq heures, +dans le grand salon de famille, travaillant près de la fenêtre à un +ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l'occasion de ne pas lever les +yeux, tandis que ma mie Henriette faisait le thé avec toute l'attention +que les dames anglaises ont l'habitude de mettre à cette importante +occupation, et que MM. de Malmédie, debout devant la cheminée causaient +à voix basse, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et que Bijou +annonça lord Williams Murrey et M. Georges Munier. + +À cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend +facilement, fut atteint d'une impression différente. MM. de Malmédie, +croyant avoir mal entendu, firent répéter les deux noms qu'on venait de +prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et ma +mie Henriette, qui venait d'ouvrir le robinet sur la théière, demeura +tellement interdite, que, occupée à regarder successivement MM. de +Malmédie, Sara et Bijou, elle laissa déborder l'eau bouillante, qui +commença à couler de la théière sur la table et de la table à terre. + +Bijou répéta les deux noms déjà prononcés, en les accompagnant du +sourire le plus agréable qu'il pût prendre. + +M. de Malmédie et son fils se regardèrent avec un étonnement croissant; +puis, sentant qu'il fallait en finir: + +—Faites entrer, dit M. de Malmédie. + +Lord Murrey et Georges entrèrent. + +Tous deux étaient vêtus de noir et en habit, ce qui indiquait une +visite de cérémonie. + +M. de Malmédie fit quelques pas au-devant d'eux, tandis que Sara se +levait en rougissant, et, après une révérence timide, se rasseyait, ou +plutôt retombait sur sa chaise, et que ma mie Henriette, s'apercevant +de l'étourderie que l'étonnement lui avait fait commettre, refermait +rapidement le robinet de la bouilloire. + +Bijou, sur un geste de son maître, approcha deux fauteuils; mais +Georges s'inclina en faisant signe que c'était inutile et qu'il se +tiendrait debout. + +—Monsieur, dit le gouverneur en s'adressant à M. de Malmédie, voici M. +Georges Munier, qui est venu me prier de l'accompagner chez vous et +d'appuyer de ma présence une demande qu'il a à vous faire. Comme mon +désir bien sincère serait que cette demande lui fût accordée, je n'ai +pas cru devoir me refuser à cette démarche, qui me procure, d'ailleurs, +l'honneur de vous voir. + +Le gouverneur s'inclina et les deux hommes répondirent par un mouvement +pareil. + +—Nous sommes les obligés de M. Georges Munier, dit alors M. de Malmédie +père; nous serions donc enchantés de lui être agréables en quelque +chose. + +—Si vous voulez par là, Monsieur, répondit Georges, faire allusion au +bonheur que j'ai eu de sauver Mademoiselle du danger qu'elle courait, +permettez-moi de vous affirmer que toute la reconnaissance est de moi à +Dieu, qui m'a conduit là pour faire ce que tout autre eût fait à ma +place. D'ailleurs, ajouta Georges en souriant, vous allez voir +Monsieur, que ma conduite dans cette occasion n'était pas exempte +d'égoïsme. + +—Pardon, Monsieur, mais je ne vous comprends pas, dit Henri. + +—Soyez tranquille, Monsieur, reprit Georges, votre doute ne sera pas +long, et je vais m'expliquer clairement. + +—Nous vous écoutons, Monsieur. + +—Dois-je me retirer, mon oncle? demanda Sara. + +—Si j'osais espérer, dit Georges en se retournant à demi et en +s'inclinant, qu'un désir émis par moi eût quelque influence sur vous, +Mademoiselle, je vous supplierais, au contraire, de rester. + +Sara se rassit. Il y eut un moment de silence; puis M. de Malmédie fit +signe qu'il attendait. + +—Monsieur, dit Georges d'une voix parfaitement calme, vous me +connaissez; vous connaissez ma famille; vous connaissez ma fortune. +J'ai à cette heure deux millions à moi. Pardon d'entrer dans ces +détails; mais je les crois indispensables. + +—Cependant, Monsieur, reprit Henri j'avoue que je cherche inutilement +en quoi ils peuvent nous intéresser. + +—Aussi n'est-ce pas précisément à vous que je parle, dit Georges en +conservant le même calme dans le maintien et dans la voix, tandis que +Henri montrait une impatience visible, mais à monsieur votre père. + +—Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je ne comprends pas plus le +besoin qu'a mon père de pareils renseignements. + +—Vous allez le comprendre, Monsieur, reprit froidement Georges. + +Puis, regardant fixement M. de Malmédie: + +—Je viens, continua-t-il, vous demander la main de mademoiselle Sara. + +—Et pour qui? demanda M. de Malmédie: + +—Pour moi, Monsieur, répondit Georges. + +—Pour vous! s'écria Henri en faisant un mouvement que réprima aussitôt +un regard terrible du jeune mulâtre. + +Sara pâlit. + +—Pour vous? demanda M. de Malmédie. + +—Pour moi, Monsieur, reprit Georges en s'inclinant. + +—Mais, s'écria M. de Malmédie, vous savez bien, Monsieur, que ma nièce +est destinée à mon fils? + +—Par qui, Monsieur? demanda à son tour le jeune mulâtre. + +—Par qui, par qui!... Eh! parbleu! par moi, dit M. de Malmédie. + +—Je vous ferai observer, Monsieur, reprit Georges, que mademoiselle +Sara n'est point votre fille, mais seulement votre nièce; ce qui fait +qu'elle ne vous doit qu'une obéissance relative. + +—Mais, Monsieur, toute cette discussion me paraît plus que singulière. + +—Pardonnez-moi, dit Georges, elle est, au contraire, parfaitement +naturelle; j'aime mademoiselle Sara; je crois que je suis appelé à la +rendre heureuse; j'obéis à la fois à un désir de mon cœur et à un +devoir de ma conscience. + +—Mais ma cousine ne vous aime pas, vous, Monsieur! s'écria Henri se +laissant emporter à son impétuosité naturelle. + +—Vous vous trompez, Monsieur, répondit Georges, et je suis autorisé par +mademoiselle à vous dire qu'elle m'aime. + +—Elle, elle? s'écria M. de Malmédie. C'est impossible! + +—Vous vous trompez, mon oncle dit Sara en se levant à son tour, et +Monsieur a dit l'entière vérité. + +—Comment, ma cousine, vous osez?... s'écria Henri en s'élançant vers +Sara avec un geste qui ressemblait à la menace. + +Georges fit un mouvement; le gouverneur le retint. + +—J'ose répéter, dit Sara, en répondant par un regard de suprême mépris +au geste de son cousin, ce que j'ai dit à M. Georges. La vie qu'il m'a +sauvée lui appartient, et je ne serai jamais à un autre que lui. + +Et, à ces mots, avec un geste à la fois plein de grâce et de dignité, +avec un geste de reine, elle étendit la main vers Georges, qui +s'inclina sur cette main et y déposa un baiser. + +—Ah! c'en est trop!... s'écria Henri en levant une badine qu'il tenait +à la main. + +Mais, de même que lord Williams Murrey avait arrêté Georges, il arrêta +Henri. + +Quant à Georges, il se contenta de jeter un sourire dédaigneux à M. de +Malmédie fils, et, conduisant Sara jusqu'à la porte, il s'inclina une +seconde fois. Sara salua à son tour, fit signe à ma mie Henriette de la +suivre, et sortit avec elle. Georges revint. + +—Vous avez vu ce qui s'est passé, Monsieur, dit-il à l'oncle de Sara. +Vous ne doutez plus des sentiments de mademoiselle de Malmédie à mon +égard. J'ose donc vous prier une seconde fois de me faire une réponse +positive à la demande que j'ai l'honneur de vous adresser. + +—Une réponse, Monsieur! s'écria à son tour M. de Malmédie; une réponse! +vous avez l'audace d'espérer que je vous en ferai une autre que celle +que vous méritez? + +—Je ne vous dicte pas la réponse que vous devez me faire, Monsieur; +seulement, quelle qu'elle soit, je vous prie de m'en faire une. + +—J'espère que vous ne vous attendez pas à autre chose qu'un refus? +s'écria Henri. + +—C'est monsieur votre père que j'interroge, et non pas vous Monsieur, +répondit Georges; laissez votre père me répondre, et nous causerons +ensuite de nos affaires. + +—Eh bien, Monsieur, dit M. de Malmédie, vous comprenez que je refuse +positivement. + +—Très bien, Monsieur, répondit Georges; je m'attendais à cette réponse; +mais la démarche que je viens de faire près de vous était dans les +convenances, et je l'ai faite. + +Et Georges salua M. de Malmédie avec la même politesse et la même +aisance que si rien ne s'était passé entre eux; puis, se retournant +vers Henri: + +—Maintenant, Monsieur, lui dit-il, à nous deux, s'il vous plaît. Voilà +la seconde fois, rappelez-vous-le bien, que vous levez, à quatorze ans +de distance, la main sur moi: la première fois avec un sabre. + +Il releva ses cheveux avec la main et montra du doigt la cicatrice qui +sillonnait son front. + +—La seconde fois avec cette baguette. + +Et il montra du doigt la baguette que tenait Henri. + +—Eh bien? dit Henri. + +—Eh bien, dit Georges, je vous demande raison pour ces deux insultes. +Vous êtes brave, je le sais, et j'espère que vous répondrez en homme à +l'appel que je fais à votre courage. + +—Je suis aise, Monsieur, que vous connaissiez ma bravoure, quoique +votre opinion là-dessus me soit indifférente, répondit Henri en +ricanant; elle me met à mon aise dans la réponse que j'ai à vous faire. + +—Et quelle est cette réponse, Monsieur? demanda Georges. + +—Cette réponse est que votre seconde demande est pour le moins aussi +exagérée que la première. Je ne me bats pas avec un mulâtre. + +Georges devint affreusement pâle, et, cependant, un sourire d'une +indéfinissable expression erra sur ses lèvres. + +—C'est votre dernier mot? dit-il. + +—Oui, Monsieur, répondit Henri. + +—À merveille, Monsieur, reprit Georges. Maintenant, je sais ce qui me +reste à faire. + +Et, saluant MM. de Malmédie, il se retira suivi du gouverneur. + +—Je vous l'avais bien prédit, Monsieur, dit lord Williams lorsqu'ils +furent à la porte. + +—Et vous ne m'aviez rien prédit que je ne susse d'avance, milord, +répondit Georges mais je suis revenu ici pour accomplir une destinée. +Il faut que j'aille jusqu'au bout. J'ai un préjugé à combattre. Il faut +qu'il m'écrase ou que je le tue. En attendant, milord, recevez tous mes +remerciements. + +Georges s'inclina et, serrant la main que lui tendait le gouverneur, +traversa le jardin de la Compagnie. Lord Murrey le suivit des yeux tant +qu'il put le voir; puis, lorsqu'il eut disparu au coin de la rue de la +Rampe: + +—Voilà un homme qui va droit à sa perte, dit-il en secouant la tête; +c'est fâcheux, il y avait quelque chose de grand dans ce cœur-là. + + + + +Chapitre XVII—Les courses + + +C'était le samedi suivant que commençaient les fêtes du Yamsé; et la +ville, pour ce jour, avait mis une telle coquetterie à effacer +jusqu'aux dernières traces de l'ouragan, qu'on n'eût pas pu croire que, +six jours auparavant, elle avait manqué d'être détruite. + +Des le matin, les Lascars de mer et les Lascars de terre, réunis en une +seule troupe, sortirent du camp malabar, situé hors de la ville, entre +le ruisseau des Pucelles et le ruisseau Fanfaron, et précédés d'une +musique barbare consistant en tambourins, flûtes et guimbardes, +s'acheminèrent vers Port-Louis, afin d'y faire ce qu'on appelle la +quête; les deux chefs marchaient à côté l'un de l'autre, vêtus selon le +parti qu'ils représentaient, l'un d'une robe verte, l'autre d'une robe +blanche, et portant à la main chacun un sabre nu, à l'extrémité duquel +était piquée une orange. Derrière eux s'avançaient deux mollahs, tenant +à deux mains chacun une assiette pleine de sucre et recouverte de +feuilles de roses de la Chine; puis, à la suite des mollahs, venait en +assez bon ordre la phalange indienne. + +Dès les premières maisons de la ville, la quête commença; car, sans +doute par esprit d'égalité, les quêteurs ne méprisent pas les plus +petites cases, dont l'offrande, comme celle des plus riches maisons, +est destinée à couvrir une partie des frais énormes que toute cette +pauvre population a faits pour rendre la cérémonie aussi solennelle que +possible. Au reste, il faut le dire, la façon de demander des quêteurs +se ressent de l'orgueil oriental, et loin d'être basse et servile, +présente quelque chose de noble et de touchant. Après que les chefs, +devant lesquels toutes portes s'ouvrent, ont salué les maîtres de la +maison en abaissant devant eux la pointe de leurs sabres, le mollah +s'avance et offre aux assistants du sucre et des feuilles de rose. +Pendant ce temps, d'autres Indiens, désignés par les chefs, reçoivent +dans des assiettes les dons qu'on veut bien leur faire: puis tout le +monde se retire en disant: _Salam_. Ils semblent ainsi non pas recevoir +une aumône, mais inviter les personnes étrangères à leur culte à une +communion symbolique, en partageant avec eux en frères les frais de +leur culte et les dons de leur religion. + +Dans les temps ordinaires, la quête s'étend non seulement, comme nous +l'avons dit, à toutes les maisons de la ville, mais encore aux +bâtiments qui sont dans le port, et qui rentrent dans les attributions +des Lascars de mer. Seulement cette fois sur le dernier point surtout, +la quête fut fort restreinte, la plupart des bâtiments ayant tant +souffert de l'ouragan, que leurs capitaines avaient plus besoin de +secours qu'ils n'étaient disposés à en donner. + +Cependant, au moment même où les quêteurs étaient sur le port, un +bâtiment signalé dès le matin apparut entre la redoute La Bourdonnaie +et le fort Blanc, entrant sous le pavillon hollandais, et toutes les +voiles dehors, en saluant le fort, qui lui rendit son salut coup pour +coup. Sans doute, celui-là était encore à une grande distance de l'île, +lorsque le coup de vent avait eu lieu, car il ne lui manquait pas un +agrès, pas un cordage, et il s'avançait gracieusement incliné, comme si +la main de quelque déesse de la mer le poussait à la surface de l'eau. +De loin, et à l'aide des lunettes, on pouvait voir sur le pont, en +grand uniforme du roi Guillaume, tout son équipage qui semblait, avec +ses habits de bataille, c'est-à-dire son costume de fête, venir pour +assister tout exprès à la cérémonie. Aussi l'on devine que, grâce à cet +aspect joyeux et confortable, il devint tout de suite le point de mire +des deux chefs. Il en résulta qu'à peine eut-il jeté l'ancre, le chef +des Lascars de mer se mit dans une barque, et, accompagné de ses +porteurs d'assiettes et d'une douzaine des siens, s'achemina vers le +bâtiment, qui, vu de près, ne démentait en rien la bonne opinion qu'il +inspirait à une certaine distance. + +En effet, si jamais la propreté hollandaise, si renommée dans les +quatre parties du monde, avait mérité un complet éloge c'était à la vue +de ce joli navire, qui semblait son temple flottant; son pont lavé, +épongé, frotté, pouvait le disputer en élégance au parquet du plus +somptueux salon. Chacun de ses ornements de cuivre brillait comme de +l'or; les escaliers, taillés avec le bois le plus précieux de l'Inde, +semblaient un ornement plutôt qu'un objet d'usuelle utilité. Quant aux +armes, on eût dit des armes de luxe, destinées bien plutôt à un musée +d'artillerie qu'à l'arsenal d'un vaisseau. + +Le capitaine Van den Broek, c'était ainsi que se nommait le patron de +ce charmant navire, parut, en voyant s'avancer les Lascars, savoir de +quoi il était question, car il vint recevoir leur chef au haut de +l'escalier, et, après avoir échangé avec lui quelques mots dans leur +langue, ce qui prouvait que ce n'était pas pour la première fois qu'il +naviguait dans les mers de l'Inde, il déposa sur l'assiette qu'on lui +présentait, non pas une pièce d'or, non pas un rouleau et argent, mais +un joli petit diamant qui pouvait valoir une centaine de louis, +s'excusant pour le moment de n'avoir pas d'autre monnaie, et priant le +chef des Lascars de mer de se contenter de cette offrande; elle +dépassait de si loin les prévisions du brave sectateur d'Ali, et +s'accordait si peu avec la parcimonie ordinaire des compatriotes de +Jean de Witt, que le chef des Lascars demeura un instant sans oser +prendre au sérieux une pareille prodigalité, et que ce ne fut que +lorsque le capitaine Van den Broek lui eût assuré, par trois ou quatre +fois, que le diamant était bien destiné à la bande schyite, pour +laquelle il affirmait éprouver la plus vive sympathie, qu'il le +remercia en lui présentant lui-même l'assiette aux feuilles de rose +saupoudrées de sucre. Le capitaine en prit élégamment une pincée qu'il +porta à sa bouche, et qu'il fit semblant de manger, à la grande +satisfaction des Indiens, qui ne quittèrent le bâtiment hospitalier +qu'après force salams, et qui continuèrent leur quête sans que le récit +fait par eux à chacun de la belle aubaine qui leur était tombée du ciel +leur en valût une seconde. + +La journée se passa ainsi, chacun se préparant plutôt à la fête du +lendemain que prenant part à celle du jour, qui n'est, pour ainsi dire, +qu'un prologue. + +Le lendemain devaient avoir lieu les courses. Or, les courses +ordinaires sont déjà une grande solennité à l'île de France; mais +celles-ci, données au milieu d'autres fêtes et surtout données par le +gouverneur, devaient, comme on le comprend bien, surpasser tout ce +qu'on avait vu de pareil. + +Cette fois, comme toujours, le champ de Mars était le lieu désigné pour +la fête: aussi tout le terrain non réservé était-il dès le matin +encombré de spectateurs; car, quoique la grande course, la course des +gentlemen riders, dût être le principal attrait de la journée, il +n'était cependant pas le seul: ce sport devait être précédé d'autres +courses grotesques, qui, pour le peuple surtout, avaient un mérite +d'autant plus grand que, dans celles-ci, il était acteur. Ces +amusements préparatoires étaient une course au cochon, une course aux +sacs et une de poneys. Chacune d'elles comme la grande course, avait un +prix donné par le gouverneur. Le vainqueur aux poneys devait recevoir +un magnifique fusil à deux coups de Menton; le vainqueur aux sacs, un +parapluie splendide; et le vainqueur au cochon gardait pour prix le +cochon lui-même. + +Quant au prix de la grande course, c'était une coupe en vermeil du plus +beau caractère, et infiniment moins précieuse encore par la matière que +par le travail. + +Nous avons dit que, dès le point du jour, les terrains abandonnés au +public étaient couverts de spectateurs; mais ce ne fut que vers les dix +heures du matin que la société commença à arriver. Comme à Londres, +comme à Paris, comme partout où il y a des courses enfin, des tribunes +avaient été réservées pour la société; mais, soit caprice soit pour ne +pas être confondues les unes avec les autres, les plus jolies femmes de +Port-Louis avaient décidé qu'elles assisteraient aux courses dans leurs +calèches, et, à part celles qui étaient invitées à prendre placé à côté +du gouverneur, toutes vinrent se ranger en face du but ou sur les +points les plus rapprochés de lui, laissant les autres tribunes à la +bourgeoisie, ou au négoce secondaire; quant aux jeunes gens ils +étaient, pour la plupart, à cheval, et s'apprêtaient à suivre les +coureurs dans le cercle intérieur; tandis que les amateurs, les membres +du jockey-club de l'île de France se tenaient sur le turf, engageant +les paris avec le laisser-aller à la prodigalité créole. + +À dix heures et demie, tout Port-Louis était au champ de Mars. Parmi +les plus jolies femmes, et dans les calèches les plus élégantes, on +remarquait mademoiselle Couder, mademoiselle Cypris de Gersigny, alors +une des plus belles jeunes filles, aujourd'hui encore une des plus +belles femmes de l'île de France, et dont la magnifique chevelure noire +est devenue proverbiale, même dans les salons parisiens; enfin, les six +demoiselles Druhn, si blondes, si blanches, si fraîches, si gracieuses, +qu'on n'appelait leur voiture, où d'ordinaire elles sortaient toutes +ensemble, que la corbeille de roses. + +Au reste, de son côté, la tribune du gouverneur aurait pu mériter ce +jour-là aussi le nom qu'on donnait tous les jours à la voiture des +demoiselles Druhn. Quiconque n'a pas voyagé dans les colonies, et +surtout quiconque n'a pas visité l'île de France, ne peut pas se faire +une idée du charme et de la grâce de toutes ces physionomies créoles, +aux yeux de velours et aux cheveux de jais, au milieu desquelles +s'épanouissaient, comme des fleurs du Nord, quelques pâles filles de +l'Angleterre, à la peau transparente, aux cheveux aériens, au cou +doucement incliné. Aussi, aux yeux de tous les jeunes gens, les +bouquets que toutes ces belles spectatrices tenaient à la main eussent, +selon toute probabilité, été des prix bien autrement précieux que +toutes les coupes d'Odiot, tous les fusils de Menton et tous les +parapluies de Verdier que, dans sa fastueuse générosité, pouvait leur +offrir le gouverneur. + +Au premier rang de la tribune de lord Williams était Sara, placée entre +M. de Malmédie et ma mie Henriette: quant à Henri, il était sur le +turf, tenant tous les paris qu'on voulait engager contre lui, et, il +faut le dire, on en engageait peu; car, outre qu'il était excellent +écuyer, et tout à fait renommé dans les courses, il possédait en ce +moment un cheval qui passait pour le plus vite qu'on eût vu dans l'île. + +À onze heures la musique de la garnison, placée entre les deux +tribunes, donna le signal de la première course: c'était, comme nous +l'avons dit, la course au cochon. + +Le lecteur connaît cette grotesque plaisanterie en usage dans plusieurs +villages de France: on graisse la queue d'un cochon avec du saindoux, +et les prétendants essayent les uns après les autres de retenir +l'animal, qu'il ne leur est permis de saisir que par ladite queue. +Celui qui l'arrête est le vainqueur. Cette course étant du domaine +public, et chacun ayant droit d'y prendre part, personne ne s'était +fait inscrire. + +Deux nègres amenèrent l'animal: c'était un magnifique porc de la plus +haute taille, graissé d'avance et tout prêt à entrer en lice. À sa vue, +un cri universel retentit; et, nègres, Indiens, Malais, Madécasses et +indigènes, rompant la barrière respectée jusque-là, se précipitèrent +vers l'animal qui, épouvanté de cette débâcle, commença à fuir. + +Mais les précautions avaient été prises pour qu'il ne pût point +échapper à ses poursuivants; la pauvre bête avait les deux pattes de +devant attachées aux deux pattes de derrière, à peu près à la manière +dont on attache les pieds des chevaux à qui on veut faire marcher +l'amble. Il en résulta que le cochon, ne pouvant se livrer qu'à un trot +très modéré, fut bientôt rejoint, et que les désappointements +commencèrent. + +Comme on le pense bien, les chances d'un pareil jeu ne sont pas pour +ceux qui commencent. La queue, graissée à neuf, est insaisissable, et +le cochon échappe sans peine à ses antagonistes; mais, à mesure que les +pressions successives emportent les premières couches de saindoux, +l'animal arrive tout doucement à s'apercevoir que les prétentions de +ceux qui espèrent l'arrêter ne sont pas si ridicules qu'il l'avait cru +d'abord. Alors ses grognements commencent, entremêlés de cris aigus. De +temps en temps même, quand l'attaque est trop vive, il se retourne +contre ses ennemis les plus acharnés, qui, selon le degré de courage +qu'ils ont reçu de la nature, poursuivent leur projet ou y renoncent. +Enfin, vient le moment où la queue, privée de tout charlatanisme, et +réduite à sa propre substance, ne glisse plus qu'avec peine, et finit +enfin par trahir son propriétaire, qui se débat, grogne, crie +inutilement, et se voit par acclamation générale adjugé à son +vainqueur. + +Cette fois, la course suivit sa progression ordinaire. L'infortuné +cochon se débarrassa avec la plus grande facilité de ses premiers +poursuivants, et, quoique gêné par ses liens, commença à gagner du +champ sur le commun des martyrs. Mais une douzaine des meilleurs et des +plus vigoureux coureurs s'acharnèrent à ses trousses, se succédant +après la queue du pauvre animal avec une rapidité qui ne lui donnait +pas un instant de relâche, et qui devait lui indiquer que, quoique +bravement retardé, l'instant de sa défaite approchait. Enfin, cinq ou +six de ses antagonistes, essoufflés, haletants, l'abandonnèrent encore. +Mais, à mesure que le nombre des prétendants diminuait, les chances de +ceux qui tenaient bon augmentant, ceux-ci redoublèrent de vigueur et +d'adresse, encouragés qu'ils étaient, d'ailleurs, par les cris des +spectateurs. + +Au nombre des prétendants, et parmi ceux qui paraissaient résolus à +pousser l'aventure jusqu'au bout, se trouvaient deux de nos anciennes +connaissances. C'étaient Antonio le Malais, et Miko-Miko le Chinois. +Tous deux suivaient le cochon depuis le point de départ, et ne +l'avaient pas quitté une minute: plus de cent fois déjà la queue leur +avait glissé dans la main; mais, à chaque fois, ils avaient senti le +progrès qu'ils faisaient; et ces tentatives infructueuses, loin de les +décourager, les avaient enflammés d'un nouveau courage. Enfin, après +avoir lassé tous leurs concurrents, ils arrivèrent à n'être plus qu'eux +deux. Ce fut alors que la lutte devint véritablement intéressante et +que les paris s'établirent sérieusement. + +La course dura encore dix minutes, à peu près; de sorte que, après +avoir fait le tour presque entier du champ de Mars, le cochon en était +revenu à ce qu'on appelle, en terme de chasse, son lancer, hurlant, +grognant, se retournant, sans que cette héroïque défense parût +intimider le moins du monde ses deux ennemis, qui alternaient à sa +queue avec une régularité digne des bergers de Virgile. Enfin, un +instant, Antonio arrêta le fuyard, et l'on crut Antonio vainqueur. Mais +l'animal, rassemblant toute sa force, donna une si vigoureuse secousse, +que, pour la centième fois, la queue glissa encore entre les mains du +Malais; Miko-Miko, qui était aux aguets, s'en saisit aussitôt, et +toutes les chances qu'avait paru avoir Antonio tournèrent en sa faveur. +On le vit alors, digne des espérances qu'avait mises en lui une partie +des spectateurs, se cramponner des deux mains, se raidir, se laisser +traîner, en réagissant de toutes ses forces, suivi par le Malais, qui +secouait la tête en signe qu'il regardait la partie comme perdue, mais +qui en tout cas, se tenait prêt à lui succéder, côtoyant le cochon, +laissant pendre ses longs bras et frottant, presque sans avoir besoin +de se baisser, ses mains contre le sable, afin de leur donner plus de +ténacité. Malheureusement, une si honorable opiniâtreté parut bientôt +inutile. Miko-Miko semblait sur le point de remporter le prix. Après +avoir traîné pendant l'espace de dix pas le Chinois à sa suite, le +cochon paraissait s'avouer vaincu et venait de s'arrêter, tirant en +avant, mais retenu par une force égale qui tirait en arrière. Or, comme +deux forces égales se neutralisent, le cochon et le Chinois restèrent +un instant immobiles, faisant, chacun de son côté, de visibles et +violents efforts, l'un pour continuer d'avancer, l'autre pour demeurer +en place, le tout aux grands applaudissements de la multitude. Cela +durait ainsi depuis quelques secondes, et tout faisait penser que cela +durerait le temps voulu, quand, tout à coup, on vit les deux +antagonistes se séparer violemment. L'animal alla rouler en avant, +Miko-Miko alla rouler en arrière, accomplissant tous les deux le même +mouvement, avec cette seule différence que l'un roulait sur le ventre, +et que l'autre roulait sur le dos. Aussitôt, Antonio s'élança joyeux, +et aux cris d'encouragement de tous ceux qui avaient intérêt à ce qu'il +gagnât, certain, cette fois, de la victoire. Mais sa joie ne fut pas +longue, et son désappointement fut cruel. Au moment de saisir l'animal +par le membre désigné sur le programme il le chercha vainement. Le +malheureux cochon n'avait plus de queue: la queue était restée aux +mains de Miko-Miko, qui se relevait triomphant, montrant son trophée et +en appelant à l'impartialité du public. + +Le cas était nouveau. On s'en rapporta à la conscience des juges, qui +délibérèrent un instant et déclarèrent, à la majorité de trois voix +contre deux, que, «attendu que Miko-Miko eût incontestablement arrêté +l'animal, si l'animal n'eût préféré se séparer de sa queue, Miko-Miko +devait être considéré comme vainqueur». + +En conséquence, le nom de Miko-Miko fut proclamé, et l'autorisation lui +fut donnée de s'emparer du prix qui lui appartenait. Ce à quoi le +Chinois, qui avait compris par signe, répondit en saisissant sa +propriété par les pattes de derrière et en faisant marcher le cochon +devant lui comme on pousse une brouette. + +Quant à Antonio, il se retira, en grommelant, dans la foule, qui lui +fit, avec cet instinct de justice qui la caractérise, l'accueil +honorable que la foule fait d'habitude aux grandes infortunes. + +Il y eut alors parmi les spectateurs, comme cela arrive toujours à la +fin d'un spectacle quelconque qui a tenu les assistants attentifs, une +grande rumeur et un grand mouvement; mais l'un et l'autre se calmèrent +bientôt, à cette annonce que la course aux sacs allait commencer, et +chacun reprit sa place, trop content du premier spectacle qui venait +d'avoir lieu pour risquer de rien perdre du second. + +La distance à parcourir par les concurrents était depuis le mille +Dreaper jusqu'à la tribune du gouverneur, c'est-à-dire à peu près cent +cinquante pas. Au signal donné, les coureurs, au nombre de cinquante, +sortirent, en sautillant d'une case élevée pour leur servir de +retraite, et vinrent se ranger sur une seule ligne. + +Que l'on ne s'étonne pas du nombre considérable de concurrents qui se +présentaient pour cette course: le prix était, comme nous l'avons dit, +un magnifique parapluie, et un parapluie, aux colonies, et surtout à +l'île de France, a toujours été l'objet de l'ambition des nègres. D'où +leur vient cette idée, parvenue chez eux à l'état de monomanie? Je n'en +sais rien, et de plus savants que moi ont fait là-dessus de profondes +et infructueuses recherches. C'est un fait que nous consignons purement +et simplement, sans en établir la cause. Le gouverneur avait donc été +parfaitement conseillé, lorsqu'il avait choisi ce meuble comme prix de +la course aux sacs. + +Il n'y a aucun de nos lecteurs qui n'ait vu, au moins une fois dans sa +vie, une course pareille: chacun des prétendants au prix est emboîté +dans un sac, dont l'orifice se ferme à son cou et qui lui enveloppe +bras et jambes. Là, il ne s'agit plus de courir, mais de sauter; or, ce +genre de course, ordinairement fort grotesque, le devenait encore +davantage en cette circonstance, car sa bouffonnerie s'augmentait des +étranges têtes qui surmontaient ces sacs et qui présentaient un curieux +assortiment de couleurs différentes, cette course, comme celle du +cochon, étant abandonnée aux nègres et aux Indiens. + +Au premier rang de ceux à qui de nombreuses victoires dans ce genre +avaient fait une réputation, on citait Télémaque et Bijou, qui, ayant +hérité des haines des maisons auxquelles ils appartenaient, se +rencontraient rarement sans échanger quelques injures, injures qui, +souvent même, disons-le à la gloire de leur courage, dégénéraient en +vigoureuses gourmades; mais, cette fois, comme les mains n'étaient pas +libres et que les pieds étaient prisonniers ils se contentaient de se +faire de gros yeux blancs, séparés qu'ils étaient, d'ailleurs, par +trois ou quatre de leurs camarades. Au moment de partir, un cinquante +et unième concurrent sortit à son tour, en sautillant, de la cabane, et +vint se joindre à la bande: c'était le vaincu de la course précédente, +Antonio le Malais. + +Au signal donné, tous partirent comme une bande de kangourous, sautant +de la façon la plus grotesque, se heurtant, se culbutant, roulant, se +relevant, se heurtant de nouveau et retombant encore. Pendant les +soixante premiers pas, il fut impossible de rien préjuger sur le futur +vainqueur: une douzaine de coureurs se suivaient encore de si près, et +les chutes étaient si inattendues et changeaient tellement la face des +choses, que, comme s'ils eussent été sur le chemin du paradis, en un +instant, les premiers se trouvaient être les derniers; et les derniers +les premiers. Cependant, il faut le dire, parmi les plus expérimentés, +et presque constamment à la tête des autres, on remarquait Télémaque, +Bijou et Antonio. À cent pas du point de départ, ils restaient seuls, +et toute la question allait évidemment se débattre entre eux trois. + +Antonio, avec sa finesse habituelle, avait promptement reconnu, aux +regards furieux qu'ils se lançaient, la haine que Bijou et Télémaque +nourrissaient l'un pour l'autre, et il avait compté sur cette haine +rivale autant pour le moins, que sur sa légèreté personnelle. Aussi, +comme le hasard avait fait qu'il se trouvait placé entre eux deux, et +que, par conséquent, il les séparait, le rusé Malais avait profité +d'une de ces nombreuses chutes qu'il avait faites pour prendre un des +côtés et laisser les deux antagonistes en voisinage l'un de l'autre. Ce +qu'il avait prévu arriva: à peine Bijou et Télémaque eurent-ils vu +disparaître l'obstacle qui les séparait, qu'ils se rapprochèrent +incontinent, se faisant des yeux de plus en plus terribles, grinçant +des dents comme des singes qui se disputent une noix, et commençant à +mêler des paroles amères à cette pantomime menaçante: heureusement, +contenus qu'ils étaient chacun dans son sac, ils ne pouvaient passer +des paroles aux actions. Mais il était facile de voir, à l'agitation de +la toile, que leurs mains éprouvaient de vives démangeaisons de venger +les injures que se disaient leurs bouches. Aussi, emportés par leur +haine mutuelle, s'étaient-ils rapprochés au point de se côtoyer, de +sorte qu'à chaque bond ils se coudoyaient, s'injuriant plus fort et se +promettant bien que, dès qu'ils seraient sortis de leurs fourreaux, une +rencontre aurait lieu entre eux, bien autrement acharnée que toutes les +rencontres précédentes; pendant ce temps, Antonio gagnait du terrain. + +À la vue du Malais, qui avait pris cinq ou six pas d'avance sur eux, il +y eut cependant entre les deux nègres une trêve d'un instant: tous deux +essayèrent, par des bonds plus gigantesques qu'ils n'en avaient encore +fait, de regagner l'avantage perdu, et tous deux effectivement, le +regagnaient visiblement, et surtout Télémaque, lorsqu'une nouvelle +chute amena encore pour Télémaque une nouvelle chance. Antonio tomba, +et, si vite que se fût relevé le Malais, Télémaque se trouva le +premier. + +La chose était d'autant plus grave, que l'on n'était plus qu'à une +dizaine de pas du but: aussi Bijou poussa-t-il un véritable +rugissement, et, par un effort désespéré, se rapprocha-t-il de son +rival; mais Télémaque n'était pas homme à se laisser dépasser. Aussi +continua-t-il de bondir avec une élasticité croissante; si bien que +chacun jurait déjà que c'était à lui qu'appartenait le parapluie. Mais +l'homme propose et Dieu dispose. Télémaque fit un faux pas, chancela un +instant au milieu des cris de la multitude, et tomba; mais, en tombant, +fidèle à sa haine, il dirigea sa chute de manière à barrer le chemin à +Bijou. Bijou, emporté par sa course, ne put se déranger, heurta +Télémaque et roula à son tour sur la poussière. + +Alors une même idée leur vint à tous deux en même temps: c'est que, +plutôt que de laisser triompher un rival, mieux valait que ce fût un +tiers qui obtînt le prix. Aussi, au grand étonnement des spectateurs, +les deux sacs, au lieu de se relever et de continuer leur course vers +le but indiqué, furent-ils à peine sur leurs pieds, qu'ils se ruèrent +l'un contre l'autre, se gourmant autant que le leur permettait la +prison de toile dans laquelle ils étaient renfermés; employant la tête, +à la manière des Bretons, et laissant Antonio continuer tranquillement +sa course, libre de tout empêchement et débarrassé de tout rival; +tandis que, se roulant l'un sur l'autre, à défaut des pieds et des +mains, dont la disposition leur était interdite, ils se mordaient à +belles dents. + +Pendant ce temps, Antonio, triomphant, arrivait au but et gagnait le +parapluie, qui lui fut remis incontinent et qu'il déploya aussitôt aux +applaudissements de tous les assistants, plus ou moins nègres, qui +enviaient le bonheur de celui qui était assez heureux pour posséder un +pareil trésor. + +On sépara Bijou et Télémaque qui, pendant ce temps, avaient continué de +se dévorer à belles dents. Bijou en fut quitte pour une portion du nez, +et Télémaque pour une partie de l'oreille. + +C'était le tour des poneys: une trentaine de petits chevaux, tous +originaires de Timor et de Pégu, sortirent de l'enceinte réservée, +montés par des jockeys indiens, madécasses ou malais. Leur apparition +fut saluée par une rumeur universelle, car cette course est encore une +de celles qui récréent le plus la population noire de l'île. En effet, +ces petits chevaux, à demi sauvages et presque indomptés offrent dans +leur indépendance beaucoup plus d'inattendu que les chevaux ordinaires. +Aussi mille cris partaient-ils à la fois, encourageant les jockeys +basanés, sous lesquels bondissait ce troupeau de démons qu'il fallait +toute la force et toute l'habileté de leurs cavaliers pour contenir, et +qui menaçaient de ne pas attendre le signal, pour peu que le signal se +fît attendre. Le gouverneur fit donc un geste, et le signal fut donné. + +Tous partirent, ou pour mieux dire, s'envolèrent, car ils semblaient +bien plutôt une bande d'oiseaux rasant le sol qu'un troupeau de +quadrupèdes touchant la terre. Mais à peine furent-ils arrivés en face +du tombeau Malartic, que, selon leur habitude, ils commencèrent à +bolter, comme on dit en terme de course, c'est-à-dire que la moitié +d'entre eux se déroba dans les bois noirs, emportant les cavaliers, +malgré les efforts de ceux-ci pour les maintenir dans le champ de Mars. +Au pont, le tiers de ceux qui restaient disparut; si bien qu'en +approchant du mille Dreaper, on n'en comptait plus que sept ou huit; +encore deux ou trois, débarrassés de leurs jockeys, couraient-ils sans +cavalier. + +La course se composait de deux tours; ils passèrent donc devant le but +sans s'arrêter, pareils à un tourbillon emporté par le vent; puis, au +tournant, ils disparurent. Alors on entendit de grands cris, puis des +rires, puis plus rien, et l'on attendit vainement. Le reste des chevaux +s'était dérobé, il n'en restait plus un seul en ligne; tous avaient +disparu: les uns dans les bois du Château-d'Eau, les autres aux +ruisseaux de l'enfoncement, les autres au pont. Dix minutes se +passèrent ainsi. + +Puis, tout à coup, à la pente montante, on vit reparaître un cheval +sans cavalier; celui-là était entré dans la ville, avait tourné devant +l'église et était revenu par une des rues aboutissant au champ de Mars; +et il continuait sa course, sans être guidé, à son caprice, par +instinct, tandis que, peu à peu et derrière lui, on voyait poindre les +autres revenant de tous côtés, mais revenant trop tard; en un clin +d'œil le premier qui avait reparu franchit la distance qui le séparait +du but, le dépassa d'une cinquantaine de pas, puis s'arrêta de +lui-même, comme s'il eût compris qu'il avait gagné. + +Le prix, comme nous l'avons dit, était un beau fusil de Menton, lequel +fut remis au propriétaire de l'intelligent animal. C'était un colon +nommé M. Saunders. + +Pendant ce temps, les autres arrivaient de tous côtés, pareils à des +pigeons effarouchés par un épervier, et qui partis en bande, reviennent +un à un au colombier. + +Il y en eut sept ou huit qui se perdirent et qu'on ne retrouva que le +lendemain ou le surlendemain. + +C'était le tour de la véritable course: aussi y eut-il une trêve d'une +demi-heure; on distribua les programmes, et pendant ce temps, les paris +s'établirent. + +Au nombre des parieurs les plus acharnés était le capitaine Van den +Broek; en descendant de son bâtiment, il avait été droit chez Vigier, +le premier orfèvre de la ville renommé pour son auvergnate probité, et +il avait échangé contre des bank-notes et de l'or, pour une centaine de +mille francs de diamants; aussi faisait-il face aux plus hardis +sportsmen, tenant tout, et, ce qui était le plus étonnant, tenant tout +sur un cheval dont le nom était inconnu dans l'île, et qui s'appelait +_Antrim_. + +Il y avait quatre chevaux inscrits: + +_Restauration_, au colonel Dreaper; _Virginie_, à M. Rondeau de Courcy; +_Gester_, à M. Henri de Malmédie; et _Antrim_, à M.**, le nom était +remplacé par deux étoiles. + +Le plus fort des paris s'était porté sur _Gester_ et sur +_Restauration_, qui, aux courses de l'année précédente, avaient eu les +honneurs de la journée. Cette fois, on comptait encore plus sur eux, +montés qu'ils étaient par leurs maîtres, excellents cavaliers tous +deux; quant à _Virginie_, c'était la première fois qu'elle courait. + +Cependant, et malgré l'avis charitable qu'on lui avait donné qu'il +agissait en véritable fou, le capitaine Van den Broek continuait à +parier pour _Antrim_, ce qui ne laissait pas que d'exciter la curiosité +à l'endroit de ce cheval et de ce maître inconnus. Comme les chevaux +étaient montés par leurs propriétaires, les cavaliers ne devaient point +être pesés; on ne s'étonna donc point de ne voir sous la tente ni +_Antrim_ ni le gentilhomme qui se cachait sous le signe hiéroglyphique +qui remplaçait son nom, et chacun pensait que, au moment du départ, il +apparaîtrait tout à coup et viendrait prendre place dans les rangs de +ses rivaux. En effet, au moment où les chevaux et les cavaliers +sortirent de l'enceinte, on vit accourir du côté du camp malabar celui +qui, depuis que les programmes avaient été distribués, était l'objet de +la curiosité générale; mais son aspect au lieu de fixer les +incertitudes, ne fit que les augmenter: il était vêtu d'un costume +égyptien, dont on apercevait les broderies sous un burnous qui lui +cachait la moitié du visage; il montait à la manière arabe, +c'est-à-dire avec les étriers courts, son cheval caparaçonné à la +turque. Au reste, il était, dès la première vue, évident pour tout le +monde que c'était un cavalier consommé. De son côté, _Antrim_, car +personne, à la première vue, ne douta que ce ne fût le cheval engagé +sous ce nom qui venait de paraître; de son côté, disons-nous, _Antrim_ +parut justifier la confiance qu'avait d'avance eue en lui le capitaine +Van den Broek, tant il paraissait fin, assoupli et identifié avec son +maître. + +Nul ne reconnut ni le cheval ni le cavalier; mais, comme on s'était +inscrit chez le gouverneur, et qu'il n'y avait pas d'inconnu pour lui, +on respecta l'incognito du nouvel arrivant: une seule personne +soupçonna peut-être quel était ce cavalier, et se pencha en rougissant +en avant pour s'assurer de la vérité. Cette personne, c'était Sara. + +Les coureurs se placèrent en ligne; ils étaient quatre seulement, comme +nous l'avons dit, car la réputation de _Gester_ et de _Restauration_ +avait écarté tous les autres concurrents; chacun pensait donc que la +question allait se débattre entre eux deux. + +Comme il n'y avait qu'une course de gentlemen, les juges avaient +décidé, pour que le plaisir des spectateurs durât plus longtemps, que +l'on ferait deux tours au lieu d'un; chaque cheval avait donc à +parcourir l'espace de trois milles à peu près, c'est-à-dire une lieue, +ce qui donnait d'autant plus de chances aux chevaux de fond. + +Au signal donné, tous partirent: mais, comme on le sait, en pareille +circonstance, les débuts ne laissent rien préjuger. À la moitié du +premier tour, _Virginie_, qui, nous le répétons, courait pour la +première fois, avait gagné une avance de près de trente pas, et était à +peu près côtoyée par _Antrim_, tandis que _Restauration_ et _Gester_ +restaient en arrière, visiblement retenus par leurs cavaliers. À la +pente montante, c'est-à-dire aux deux tiers du cercle à peu près, +_Antrim_ avait gagné une demi-longueur, tandis que _Restauration_ et +_Gester_ s'étaient rapprochés de dix pas; ils allaient donc repasser, +et chacun se penchait en avant, battant des mains et encourageant les +coureurs, lorsque, soit hasard, soit intention, Sara laissa tomber son +bouquet. L'inconnu le vit et, sans ralentir sa course, avec une adresse +merveilleuse, en se faisant couler sous le ventre de son cheval à la +manière des cavaliers arabes qui ramassent le djérid, il ramassa le +bouquet tombé, salua sa belle propriétaire et continua son chemin, +ayant perdu à peine dix pas, qu'il ne parut pas le moins du monde se +préoccuper de reprendre. + +Au milieu du second tour, _Virginie_ était rejointe par _Restauration_, +que _Gester_ suivait à une longueur, tandis qu'_Antrim_ demeurait +toujours à sept ou huit pas en arrière; mais, comme son cavalier ne le +pressait ni de la cravache ni de l'éperon, on comprenait que ce petit +retard ne signifiait rien, et qu'il rattraperait la distance perdue +quand il le jugerait convenable. + +Au pont, _Restauration_ rencontra un caillou et roula avec son +cavalier, qui, n'ayant point perdu les étriers, voulut d'un mouvement +de la main le remettre sur pied. Le noble animal fit un effort, se +releva et retomba presque aussitôt; _Restauration_ avait la jambe +cassée. + +Les trois autres concurrents poursuivirent leur course. _Gester_ alors +tenait la tête, _Virginie_ le suivait à deux longueurs, et _Antrim_ +côtoyait _Virginie_. Mais, à la pente montante, _Virginie_ commença à +perdre, tandis que _Gester_ maintenait son avantage, et qu'_Antrim_, +sans effort aucun, commençait à gagner. Arrivé au mille Dreaper, +_Antrim_ n'était plus qu'à une longueur en arrière de son rival, et +Henri, se sentant gagné, commençait à fouetter _Gester_. Les vingt-cinq +mille spectateurs de cette belle course applaudissaient, faisant +flotter leurs mouchoirs, encourageant les concurrents. Alors l'inconnu +se pencha sur le cou d'_Antrim_, prononça quelques mots en arabe, et, +comme si l'intelligent animal eût pu comprendre ce que lui disait son +maître, il redoubla de vitesse. On n'était plus qu'à vingt-cinq pas du +but, on était en face de la première tribune; _Gester_ dépassait +toujours _Antrim_ d'une tête, lorsque l'inconnu, voyant qu'il n'y avait +pas de temps à perdre, enfonça ses deux éperons dans le ventre de son +cheval, et, se dressant sur ses étriers, en rejetant le capuchon de son +bournous en arrière. + +—Monsieur Henri de Malmédie, dit-il à son concurrent, pour deux +insultes que vous m'avez faites, je ne vous en rendrai qu'une; mais +j'espère qu'elle vaudra bien les vôtres. + +Et levant le bras à ces mots, Georges, car c'était lui, sangla la +figure de Henri de Malmédie d'un coup de cravache. + +Puis, enfonçant les éperons dans le ventre d'_Antrim_, il arriva le +premier au but de deux longueurs de cheval; mais, au lieu de s'y +arrêter pour réclamer le prix, il continua sa course et disparut, au +milieu de la stupéfaction générale, dans les bois qui entourent le +tombeau Malartic. + +Georges avait raison; en échange des deux insultes qui lui avaient été +faites par M. de Malmédie, à quatorze ans de distance, il venait d'en +rendre une seule, mais publique, terrible, sanglante, et qui décidait +de tout son avenir, car c'était non seulement une provocation à un +rival, mais une déclaration de guerre à tous les blancs. + +Georges se trouvait donc, par la marche irrésistible des choses, en +face de ce préjugé qu'il était venu chercher de si loin, et ils +allaient lutter corps à corps, comme deux ennemis mortels. + + + + +Chapitre XVIII—Laïza + + +Georges, retiré dans l'appartement qu'il avait fait meubler pour lui +dans l'habitation de son père à Moka, réfléchissait à la position dans +laquelle il venait de se placer, lorsqu'on lui annonça qu'un nègre le +demandait. Il crut tout naturellement que c'était quelque message de M. +Henri de Malmédie, et ordonna que l'on fît entrer le messager. + +À la première vue de celui qui le demandait, Georges reconnut qu'il +s'était trompé; il avait un vague souvenir d'avoir rencontré cet homme +quelque part; cependant, il ne pouvait dire où. + +—Vous ne me reconnaissez pas? dit le nègre. + +—Non, répondit Georges, et, cependant, nous nous sommes déjà vus, n'est +ce pas? + +—Deux fois, reprit le nègre. + +—Où cela? + +—La première à la rivière Noire, quand vous sauvâtes la jeune fille; la +seconde.... + +—C'est juste, interrompit Georges, je me rappelle; et la seconde?... + +—La seconde, interrompit à son tour le nègre; la seconde, quand vous +nous avez rendu la liberté. Je me nomme Laïza, et mon frère se nommait +Nazim. + +—Et qu'est devenu ton frère? + +—Nazim, esclave, avait voulu fuir pour retourner à Anjouan. Nazim +libre, grâce à vous, est parti et doit être, à cette heure, près de +notre père. Merci pour lui. + +—Et, quoique libre, tu es resté, toi? demanda Georges. C'est étrange. + +—Vous allez comprendre cela, dit le nègre en souriant. + +—Voyons, répondit Georges, qui, malgré lui, commençait à prendre +intérêt à cette conversation. + +—Je suis fils de chef, reprit le nègre. Je suis de sang mêlé arabe et +zanguebar; je n'étais donc pas né pour être esclave. + +Georges sourit de l'orgueil du nègre, sans songer que cet orgueil était +le frère cadet du sien. + +Le nègre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire: + +—Le chef de Quérimbo m'a pris dans une guerre et m'a vendu à un +négrier, qui m'a vendu à M. de Malmédie. J'ai offert, si l'on voulait +envoyer un esclave à Anjouan, de me racheter pour vingt livres de +poudre d'or. On n'a pas cru à la parole d'un nègre, on m'a refusé. J'ai +insisté quelque temps; puis... il s'est fait un changement dans ma vie +et je n'ai plus pensé à partir. + +—M. de Malmédie t'a traité comme tu méritais de l'être? demanda +Georges. + +—Non, ce n'est pas cela, répondit le nègre. Trois ans après, mon frère +Nazim fut pris à son tour et vendu comme moi, et, par bonheur, au même +maître que moi; mais, n'ayant pas les mêmes raisons que moi pour rester +ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l'as sauvé. J'aimais +mon frère comme mon enfant, et toi, continua le nègre en croisant ses +mains sur sa poitrine et en s'inclinant, je t'aime maintenant comme mon +père. Or, voilà ce qui se passe; écoute, cela t'intéresse comme nous. +Nous sommes ici quatre vingt mille hommes de couleur et vingt mille +blancs. + +—Je les ai comptés déjà, dit Georges en souriant. + +—Je m'en doutais, répondit Laïza. Sur ces quatre-vingt mille, vingt +mille au moins sont en état de porter les armes; tandis que les blancs, +y compris les huit cents soldats anglais en garnison, peuvent à peine +réunir quatre mille hommes. + +—Je le sais encore, dit Georges. + +—Eh bien, devinez-vous? demanda Laïza. + +—J'attends que tu t'expliques. + +—Nous sommes décidés à nous débarrasser des blancs. Nous avons, Dieu +merci! assez souffert pour avoir le droit de nous venger. + +—Eh bien? demanda Georges. + +—Eh bien, nous sommes prêts, répondit Laïza. + +—Qui vous arrête, alors, et pourquoi ne vous vengez-vous pas? + +—Il nous manque un chef, ou plutôt on nous en proposa deux: mais ni +l'un ni l'autre de ces hommes ne conviennent à une pareille entreprise. + +—Et quels sont-ils? + +—L'un est Antonio le Malais. + +Georges laissa errer sur ses lèvres un sourire de mépris. + +—Et l'autre? demanda-t-il. + +—L'autre, c'est moi, répondit Laïza. + +Georges regarda en face cet homme, qui donnait aux blancs cet exemple +étrange de modestie, de reconnaître qu'il n'était pas digne du rang +auquel il était appelé. + +—L'autre, c'est toi?... reprit le jeune homme. + +—Oui, répondit le nègre, mais il ne faut pas deux chefs pour une +pareille entreprise; il en faut un seul. + +—Ah! ah! fit Georges qui crut comprendre que Laïza ambitionnait le +suprême commandement. + +—Il en faut un seul, suprême, absolu, et dont la supériorité ne puisse +être discutée. + +—Mais où trouver cet homme? demanda Georges. + +—Il est trouvé, répondit Laïza en regardant fixement le jeune mulâtre; +seulement, acceptera-t-il? + +—Il risque sa tête, dit Georges. + +—Et nous, ne risquons-nous rien? demanda Laïza. + +—Mais quelle garantie lui donnerez-vous? + +—La même qu'il nous offrira, un passé de persécution et d'esclavage, un +avenir de vengeance et de liberté. + +—Et quel plan avez-vous conçu? + +—Demain, après la fête du Yamsé, quand les blancs, fatigués des +plaisirs de la journée, se seront retirés après avoir vu brûler le +gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivière des +Lataniers; alors, de tous côtés arriveront Africains, Malais, +Madécasses, Malabars, Indiens tous ceux qui sont entrés dans la +conspiration; enfin là, ils éliront un chef, et ce chef les dirigera. +Eh bien, dites un mot, et ce chef ce sera vous. + +—Et qui t'a chargé de me faire cette proposition? demanda Georges. + +Laïza sourit dédaigneusement. + +—Personne, dit-il. + +—Alors, l'idée vient de toi? + +—Oui. + +—Et qui te l'a inspirée? + +—Vous-même. + +—Comment, moi-même? + +—Vous ne pouvez arriver à ce que vous désirez que par nous. + +—Et qui t'a dit que je désirais quelque chose? + +—Vous désirez épouser la rose de la rivière Noire et vous haïssez M. +Henri de Malmédie! Vous désirez posséder l'une, vous voulez vous venger +de l'autre! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens; car on ne +consentira pas à vous donner l'une pour femme, et l'on ne permettra pas +à l'autre de devenir votre adversaire. + +—Et qui t'a dit que j'aimais Sara? + +—Je l'ai vu. + +—Tu te trompes. + +Laïza secoua tristement la tête. + +—Les yeux de la tête se trompent quelquefois, dit-il; ceux du cœur, +jamais. + +—Serais-tu mon rival? demanda Georges avec un sourire dédaigneux. + +—Il n'y a de rival que celui qui a l'espoir d'être aimé, répondit le +nègre en soupirant, et la rose de la rivière Noire n'aimera jamais le +lion d'Anjouan. + +—Alors tu n'es pas jaloux? + +—Vous lui avez sauvé la vie, et sa vie vous appartient, c'est trop +juste; moi, je n'ai pas même eu le bonheur de mourir pour elle, et +cependant, ajouta le nègre en regardant Georges fixement, croyez-vous +que j'aie fait ce qu'il fallait pour cela? + +—Oui, oui, murmura Georges oui, tu es brave; mais les autres, puis-je +compter sur eux? + +—Je ne puis répondre que de moi, dit Laïza, et j'en réponds; donc, tout +ce que l'on peut faire avec un homme courageux, fidèle et dévoué, tu le +feras avec moi. + +—Tu m'obéiras le premier? + +—En toutes choses. + +—Même en ce qui regardera?... + +Georges s'interrompit en regardant Laïza. + +—Même en ce qui regardera la rose de la rivière Noire, dit le nègre +continuant la pensée du jeune homme. + +—Mais d'où te vient ce dévouement pour moi? + +—Le cerf d'Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux, et tu +as racheté sa vie. Le lion d'Anjouan était dans les chaînes, et tu lui +as rendu la liberté. Le lion est non seulement le plus fort, mais +encore le plus généreux de tous les animaux; et c'est parce qu'il est +fort et généreux, continua le nègre en croisant les bras et en relevant +orgueilleusement la tête, qu'on a appelé Laïza le lion d'Anjouan. + +—C'est bien, dit Georges en tendant la main au nègre. Je demande un +jour pour me décider. + +—Et quelle chose amènera votre acceptation ou votre refus? + +—J'ai insulté aujourd'hui grièvement, publiquement, mortellement, M. de +Malmédie. + +—Je le sais, j'étais là, dit le nègre. + +—Si M. de Malmédie se bat avec moi, je n'ai rien à dire. + +—Et s'il refuse de se battre?... demanda en souriant Laïza. + +—Alors je suis à vous; car, comme on le sait brave, comme il a déjà eu +avec les blancs deux duels, dans l'un desquels il a tué son adversaire, +il aura ajouté une troisième insulte aux deux insultes qu'il m'a déjà +faites, et alors la mesure sera comblée. + +—Alors, tu es notre chef, dit Laïza; le blanc ne se battra pas avec le +mulâtre. + +Georges fronça le sourcil, car il avait déjà eu cette idée. Mais aussi, +comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le mulâtre lui +avait imprimé sur le visage? + +En ce moment, Télémaque entra, les mains sur son oreille dont Bijou, +comme nous l'avons dit, avait enlevé une partie. + +—Maître, dit-il, le capitaine hollandais voudrait parler à li. + +—Le capitaine Van den Broek? demanda Georges. + +—Oui. + +—C'est bien, dit Georges. + +Puis, se tournant vers Laïza: + +—Attends-moi ici, dit-il, je reviens; ma réponse sera probablement plus +prompte que je ne l'espérais. + +Georges sortit de la chambre où était Laïza et entra, les bras ouverts, +dans celle où était le capitaine. + +—Eh bien, frère, dit le capitaine, tu m'avais donc reconnu? + +—Oui, Jacques, et je suis heureux de t'embrasser, surtout en ce moment. + +—Il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu n'eusses pas eu ce plaisir +à ce voyage-ci. + +—Comment?... + +—Je devrais être parti. + +—Pourquoi? + +—Le gouverneur m'a l'air d'un vieux renard de mer. + +—Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques; le gouverneur est le fameux +commodore Williams Murrey, l'ancien capitaine du _Leycester_. + +—Du _Leycester_! j'aurais dû m'en douter; alors nous avions un vieux +compte à régler ensemble, et je comprends tout. + +—Qu'est-il donc arrivé? + +—Il est arrivé que le gouverneur, après les courses, est venu +gracieusement à moi et m'a dit: «Capitaine Van den Broek, vous avez une +bien belle goélette!» Jusque-là, il n'y avait rien à dire; mais il +ajouta: «Est-ce que demain je pourrais avoir l'honneur de la visiter?» + +—Il se doute de quelque chose. + +—Oui, et moi, qui, comme un niais, ne me doutais de rien, j'ai fait la +roue et je l'ai invité à venir déjeuner à bord, ce qu'il a accepté. + +—Eh bien? + +—Eh bien, en revenant tout ordonner pour le susdit déjeuner, je me suis +aperçu que, de la montagne de la Découverte, on faisait des signaux en +mer. Alors j'ai commencé à comprendre que les signaux pourraient bien +être faits en mon honneur. Je suis donc monté sur la montagne, et, ma +lunette à la main, j'ai inspecté l'horizon; en cinq minutes, j'ai été +fixé; il y avait à une vingtaine de milles un bâtiment qui répondait à +ces signaux. + +—C'était le _Leycester_? + +—Justement; on veut me bloquer; mais, tu comprends Jacques n'est pas +venu au monde hier: le vent est au sud-est, de sorte que le bâtiment ne +peut rentrer à Port-Louis qu'en courant des bordées. Or, à ce +métier-là, il lui faut une douzaine d'heures au moins pour être à l'île +des Tonneliers; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher +pour filer avec moi. + +—Moi? et quelle raison ai-je de partir? + +—Ah! c'est juste, je ne t'ai rien dit encore. Ah çà! quelle diable +d'idée as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garçon d'un coup +de cravache? Ce n'est pas poli, cela. + +—Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est? + +—Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui. À propos, _Antrim_ +est un fier cheval, et tu lui feras bien des compliments de ma part. + +—Eh bien, tu ne te rappelles pas que ce même Henri de Malmédie, il y a +quatorze ans, le jour du combat?... + +—Après? + +Georges releva ses cheveux et montra à son frère la cicatrice de son +front. + +—Ah! oui, c'est vrai, s'écria Jacques; mille tonnerres! tu as de la +rancune; j'avais oublié toute cette histoire. Mais d'ailleurs, autant +que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui a valu +de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre. + +—Oui, et j'avais oublié cette première insulte, ou plutôt j'étais prêt +à la lui pardonner, lorsqu'il m'en a fait une seconde. + +—Laquelle? + +—Il m'a refusé la main de sa cousine. + +—Oh! tu es adorable, toi, ma parole d'honneur! Voilà un père et un fils +qui élèvent une héritière comme une caille en mue, pour la plumer à +leur aise par un bon mariage, et, quand la caille est grasse à point, +arrive un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc! est-ce +qu'ils pourraient faire autrement que de te la refuser? Sans compter +mon cher, que nous sommes des mulâtres, pas autre chose. + +—Aussi, n'est-ce point ce refus que j'ai regardé comme une injure; +mais, dans la discussion, il a levé une baguette sur moi. + +—Ah! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l'as assommé? + +—Non, dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se +présentaient toujours, en pareille circonstance, à l'esprit de son +frère; non, je lui ai demandé satisfaction. + +—Et il a refusé? C'est juste, nous sommes des mulâtres. Nous battons +quelquefois les blancs, c'est vrai; mais les blancs ne se battent pas +avec nous, fi donc! + +—Et lors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien à se battre. + +—Et c'est pour cela que tu lui as envoyé en pleine course, coram +populo, comme nous disions au collège Napoléon, un coup de cravache à +travers la figure. Ce n'était pas mal imaginé; et le moyen a, ma foi, +manqué de réussir. + +—A manqué?... Que veux-tu dire? + +—Je veux dire que, effectivement, la première idée de M. de Malmédie +avait été de se battre; mais personne n'a voulu lui servir de témoin, +et ses amis lui ont déclaré qu'un pareil duel était impossible. + +—Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donné; il est +libre. + +—Oui; mais on te garde autre chose, à toi. + +—Et que me garde-t-on? demanda Georges en fronçant le sourcil. + +—Comme, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, l'entêté voulait +absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer à ce duel, +qu'on lui promît une chose. + +—Et quelle chose lui a-t-on promise? + +—Qu'un de ces soirs, pendant que tu serais à la ville, on +s'embusquerait à huit ou dix sur la route de Moka; qu'on te +surprendrait au moment où tu t'y attendrais le moins, qu'on te +coucherait sur une échelle, et qu'on te donnerait vingt-cinq coups de +fouet. + +—Les misérables! Mais c'est le supplice des nègres! + +—Eh bien, que sommes-nous donc, nous autres mulâtres? Des nègres +blancs, pas autre chose. + +—Ils lui ont promis cela? répéta Georges. + +—Formellement. + +—Tu en es sûr? + +—J'y étais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang; +on ne se défiait pas de moi. + +—C'est bien! dit Georges; mon parti est pris. + +—Tu pars avec moi? + +—Je reste. + +—Écoute, dit Jacques en posant la main sur l'épaule de Georges; +crois-moi, frère, suis le conseil d'un vieux philosophe: ne reste pas, +suis-moi. + +—Impossible! j'aurais l'air de fuir; d'ailleurs, j'aime Sara. + +—Tu aimes Sara?... Qu'est-ce que cela veut dire: «J'aime Sara?» + +—Cela veut dire qu'il faut que je possède cette femme, ou que je meure. + +—Écoute, Georges, moi, je ne comprends pas toutes ces subtilités. Il +est vrai que je n'ai jamais été amoureux que de mes passagères, qui en +valent bien d'autres, crois-moi; et, quand tu en auras tâté, tu +troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des îles +Comores, par exemple. J'en ai six dans ce moment-ci entre lesquelles je +te donne le choix. + +—Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l'île de +France. + +—Et moi, je te répète que tu as tort. L'occasion est belle, tu ne la +retrouveras pas. Je pars cette nuit, à une heure, sans tambour ni +trompette; viens avec moi, et, demain, nous serons à vingt-cinq lieues +d'ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice; sans +compter que, si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur +faire administrer, par quatre de mes matelots, la gratification qu'ils +te réservaient. + +—Merci, frère, répéta Georges; c'est impossible! + +—Alors, c'est bien; tu es un homme, et, quand un homme dit: «C'est +impossible», c'est qu'effectivement c'est impossible. Je partirai donc +sans toi. + +—Oui, pars; mais ne t'éloigne pas trop, et tu verras quelque chose à +quoi tu ne t'attends pas. + +—Et que verrai-je? Une éclipse de lune?... + +—Tu verras s'allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port +Louis à Mahebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l'île Bourbon. + +—Ah! ah! ceci est autre chose; tu as des idées pyrotechniques, à ce +qu'il paraît? Voyons, explique-moi un peu cela. + +—J'ai que, dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me méprisent, +ces blancs qui veulent me fouetter comme un nègre marron, ces blancs +seront à mes pieds. Voilà tout. + +—Une petite révolte.... Je comprends, dit Jacques. Ce serait possible, +s'il y avait dans l'île seulement deux mille hommes comme mes cent +cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude; car, Dieu merci! il n'y +en a pas un qui appartienne à cette misérable race: ce sont tous de +bons Bretons, de braves Américains, de vrais Hollandais, de purs +Espagnols, ce qu'il y a de mieux dans les quatre nations. Mais, toi, +qu'auras-tu pour soutenir ta révolte? + +—Dix mille esclaves qui sont las d'obéir et qui veulent commander à +leur tour. + +—Des nègres? Peuh!... fit Jacques avançant dédaigneusement la lèvre +inférieure. Écoute, Georges; moi, je les connais bien, j'en vends: ça +supporte bien la chaleur, ça vit avec une banane, c'est dur au travail, +ça a des qualités, enfin, je ne veux pas déprécier ma marchandise; mais +cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard +qu'aujourd'hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur +les nègres. + +—Comment cela? + +—Oui, il me disait: «Capitaine Van den Broek, vous qui avez beaucoup +voyagé et qui me paraissez un excellent observateur, si vous étiez +gouverneur de quelque île, et qu'il y eût une révolte de nègres, que +feriez vous?» + +—Et qu'as-tu répondu? + +—Moi, j'ai répondu: «Milord, je défoncerais dans les rues par +lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d'arack, et +j'irais me coucher, ma clef à ma porte.» + +Georges se mordit les lèvres jusqu'au sang. + +—Ainsi donc, pour la troisième fois, je te le répète, frère: viens avec +moi; c'est ce que tu as de mieux à faire. + +—Et moi, pour la troisième fois, frère, je te réponds: impossible. + +—Alors tout est dit; embrasse-moi, Georges. + +—Adieu Jacques! + +—Adieu frère! Mais, crois-moi, ne te fie pas aux nègres. + +—Ainsi, tu pars? + +—Pardieu! oui. Oh! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir, dans +l'occasion, en pleine mer, tant que le _Leycester_ voudra; qu'il vienne +m'offrir une partie de quilles, et il verra si je boude; mais, dans le +port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute La Bourdonnaie, merci! +Ainsi, une dernière fois, tu refuses? + +—Je refuse. + +—Adieu! + +—Adieu! + +Les jeunes gens s'embrassèrent une dernière fois; Jacques entra chez +son père, qui, ignorant tout ce qui était arrivé, dormait +tranquillement. + +Quant à Georges, il passa dans la chambre où l'attendait Laïza. + +—Eh bien? demanda le nègre. + +—Eh bien, dit Georges, dis aux révoltés qu'ils ont un chef. + +Le nègre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre +chose, s'inclina profondément et sortit. + + + + +Chapitre XIX—Le Yamsé + + +Les courses, comme nous l'avons dit, n'étaient qu'un épisode des fêtes +du second jour; aussi, les courses finies, et vers les trois heures de +l'après-midi, toute la population bariolée qui couvrait la petite +montagne s'achemina vers la plaine Verte, tandis que les élégants et +les élégantes qui avaient assisté au sport, tant en voiture qu'à +cheval, rentraient dîner chez eux, pour en ressortir aussitôt après le +repas, et aller assister aux exercices des Lascars. + +Ces exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de +courses, de danses et de luttes, accompagnées de chants discordants et +de musique barbare auxquels se mêlent, dans la foule, les clameurs des +nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de +leur maître, et qui vont criant, les uns: «Bananes! bananes!» Les +autres: «Cannes! cannes!» Ceux-ci: «Caillé! caillé! bon lait caillé!» +Ceux-là: «Kalou! kalou! bon kalou!» + +Ces exercices durent jusqu'à six heures du soir, à peu près; puis, à +six heures du soir, la petite procession, ainsi appelée pour la +distinguer de la grande procession du lendemain, commence. + +Alors, entre deux haies de spectateurs, les Lascars s'avancent, les uns +à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues, faites +comme le grand gouhn, et qu'ils appellent _aïdorés_; les autres, armés +de bâtons et de sabres émoussés; d'autres, enfin, à moitié nus, sous +des vêtements déchirés. Puis, à un certain signe, tous s'élancent; ceux +qui portent les _aïdorés_ se mettent à tourner sur eux-mêmes en +dansant; ceux qui portent les sabres et les bâtons commencent à +combattre en voltigeant les uns autour des autres, portant et parant +les coups avec une adresse, merveilleuse; enfin, les derniers se +frappent la poitrine et se roulent à terre avec l'apparence du +désespoir, tous criant à la fois ou tour à tour: «Yamsé! Yamli! O +Hoseïn! O Ali!» + +Pendant qu'ils se livrent à cette gymnastique religieuse, quelques-uns +d'entre eux s'en vont offrant à tout venant du riz bouilli et des +plantes aromatiques. + +Cette promenade dure jusqu'à minuit; puis, à minuit, ils rentrent au +camp malabar dans le même ordre qu'ils en sont sortis, pour n'en plus +sortir que le lendemain à la même heure. + +Mais, le lendemain, la scène changea et s'agrandit. Après avoir fait +dans la ville la même promenade que la veille, les Lascars, à la nuit +venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat +de la réunion des deux bandes. Il était cette année plus grand et plus +splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches, +les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de +grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papier de toutes +couleurs, suspendues à tous les angles et à toutes les anfractuosités, +qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière +changeante, il s'avança porté par un grand nombre d'hommes, les uns +placés dans l'intérieur, les autres à l'extérieur, et qui, tous, +chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn +marchaient des éclaireurs, balançant au bout d'une perche d'une dizaine +de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d'autres pièces +d'artifice. Alors, la danse des _aïdorés_ et les combats corps à corps +reprirent de plus belle. Les dévots aux robes déchirées recommencèrent +à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels +toute la masse répondait par les cris alternés de: «Yamsé! Yamli! O +Hoseïn! O Ali!» cris encore plus prolongés et plus déchirants que ces +mêmes cris poussés la veille. + +C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destiné à +représenter à la fois la ville de Keberla, près de laquelle périt +Hoseïn, et le tombeau où furent enfermés ses restes; en outre, un homme +nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs +jours, veilla sur les dépouilles du saint iman. De temps en temps, il +s'élançait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s'il +eût voulu les dévorer; mais un homme, représentant son gardien, et qui +marchait derrière lui l'arrêtait au moyen d'une corde; tandis qu'un +mollah, placé à ses côtés le calmait par des paroles mystérieuses et +par des gestes magnétiques. + +Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans +la ville et autour de la ville; puis ceux qui le portaient prirent le +chemin de la rivière des Lataniers, suivis de toute la population de +Port-Louis. La fête tirait à sa fin; on allait enterrer le gouhn, et +chacun voulait, après l'avoir accompagné dans son triomphe, +l'accompagner aussi dans sa ruine. + +Arrivés à la rivière des Lataniers, ceux qui portaient l'immense +machine s'arrêtèrent sur le bord; puis, à minuit sonnant, quatre hommes +s'approchèrent avec quatre torches, et mirent le feu aux quatre coins. +À l'instant même, les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la +rivière. + +Mais, comme la rivière des Lataniers n'est qu'un torrent et que le bas +du gouhn trempait à peine dans l'eau, la flamme gagna rapidement toutes +les parties supérieures, s'élança comme une immense spirale et monta en +tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement +fantastique: ce fut celui pendant lequel, à la clarté de cette lumière +éphémère, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les +races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs +mouchoirs et leurs chapeaux: groupés les uns sur la rive même, les +autres sur les rochers environnants; ceux-ci s'enfonçant par masses +plus sombres à mesure qu'elles s'éloignaient sous le couvert de la +forêt; ceux-là fermant l'immense cercle, et montés dans leurs +palanquins, dans leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment, +les eaux reflétèrent les feux qu'elles allaient éteindre; pendant un +moment, toute cette multitude houla comme une mer; pendant un moment, +les arbres s'allongèrent dans l'ombre comme des géants qui se lèvent; +pendant un moment enfin, on n'aperçut plus le ciel qu'à travers une +vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une +vague de sang. + +Puis, bientôt, la lumière décrut, toutes ces têtes se confondirent les +unes avec les autres: les arbres parurent s'éloigner d'eux-mêmes et +rentrer dans l'ombre; le ciel pâlit reprenant peu à peu sa teinte +plombée; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en +temps, quelque partie épargnée jusque-là par l'incendie s'enflammait à +son tour et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le +peuplaient un éclair tremblant, puis s'éteignait, rendant l'obscurité +plus grande qu'avant qu'il s'enflammât. Peu à peu toute l'ossature +tomba en charbons ardents faisant frissonner l'eau de la rivière; +enfin, les dernières clartés s'éteignirent, et, comme le ciel, ainsi +que nous l'avons dit, était chargé de nuages, chacun se retrouva dans +une obscurité d'autant plus profonde, que la lumière qui l'avait +précédée avait été plus grande. + +Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques, et +surtout après les illuminations ou les feux d'artifice: une grande +rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au +plus vite vers la ville; les voitures partant au galop de leurs +chevaux, et les palanquins au trot de leurs nègres; tandis que les +piétons réunis par groupes babillards, marchaient à leur suite de leur +pas le plus rapide. + +Soit curiosité plus vive, soit flânerie naturelle à l'espèce, les +nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers; mais, enfin, +ils s'éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la route du camp +malabar les autres remontant la rivière; ceux-ci s'enfonçant dans la +forêt, ceux-là suivant le bord de la mer. + +Au bout de quelques instants, la place fut entièrement déserte, et un +quart d'heure s'écoula, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que +celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et où l'on ne vit +autre chose, pendant les éclaircies de nuages, que des chauves-souris +gigantesques et au vol pesant qui s'abattaient vers la rivière, comme +pour éteindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant +encore à sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre +dans la forêt. + +Bientôt, cependant, on entendit un léger bruit, et l'on vit s'avancer, +en rampant vers la rivière, deux hommes marchant l'un au-devant de +l'autre, et venant, l'un du coté de la batterie Dumas, et l'autre de la +montagne Longue; quand ils ne furent plus séparés que par le torrent, +ils se levèrent tous deux, échangèrent des signes, et, tandis que l'un +frappait trois coups dans ses mains, l'autre siffla trois fois. + +Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des +roches qui bordent le torrent, des mangliers qui s'inclinent sur le +rivage de la mer, on vit sortir toute une population de nègres et +d'Indiens, dont, cinq minutes auparavant, il eût été impossible de +soupçonner la présence; seulement, toute cette population était divisée +en deux bandes bien distinctes: l'une, composée rien que d'Indiens; +l'autre, composée tout entière de nègres. Les Indiens se rangèrent +autour de l'un des deux chefs arrivés les premiers: ce chef était un +homme au teint olivâtre, parlant l'idiome malais. + +Les nègres se rangèrent autour de l'autre chef, qui était un nègre +comme eux, qui parlait tour à tour l'idiome madécasse et mozambique. + +L'un des deux chefs se promenait dans la foule, babillant, grondant, +déclamant, gesticulant, type de l'ambitieux de bas étage, de +l'intrigant vulgaire: c'était Antonio le Malais. + +L'autre, calme, immobile, presque muet, avare de paroles, sobre de +gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, véritable image +de la force qui contient et du génie qui commande: c'était Laïza, le +lion d'Anjouan. + +Ces deux hommes, c'étaient les chefs de la révolte; les dix mille métis +qui les entouraient, c'étaient les conspirateurs. + +Antonio parla le premier. + +—Il y avait une fois, dit-il, une île gouvernée par des singes, et +habitée par des éléphants, par des lions, par des tigres, par des +panthères et par des serpents. Le nombre des gouvernés était dix fois +plus considérable que celui des gouvernants; mais les gouvernants +avaient eu le talent, les rusés babouins qu'ils étaient, de désunir les +gouvernés, de façon que les éléphants vivaient en haine avec les lions, +les tigres avec les panthères, et les serpents avec tous. Il en +résultait que, lorsque les éléphants levaient la trompe, les singes +faisaient marcher contre eux les serpents, les panthères, les tigres et +les lions; et, si forts que fussent les éléphants, ils finissaient +toujours par être vaincus. Si c'étaient les lions qui rugissaient, les +singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les serpents, les +panthères et les tigres; de sorte que, si courageux que fussent les +lions, ils finissaient toujours par être enchaînés. Si c'étaient les +tigres qui montraient les dents, les singes faisaient marcher contre +eux les éléphants, les lions, les serpents et les panthères; de sorte +que, si forts que fussent les tigres, ils finissaient toujours par être +mis en cage. Si c'étaient les panthères qui bondissaient, les singes +faisaient marcher contre elles les éléphants, les lions, les tigres et, +les serpents; de sorte que, si agiles que fussent les panthères, elles +finissaient toujours par être domptées. Enfin, si c'étaient les +serpents qui sifflaient, les singes faisaient marcher contre eux les +éléphants, les lions, les tigres et les panthères, et les serpents, si +rusés qu'ils fussent, finissaient toujours par être soumis. Il en +résultait que les gouvernants, à qui cette ruse avait réussi cent fois, +riaient sous cape toutes les fois qu'ils entendaient parler de quelque +révolte, et employant aussitôt leur tactique habituelle, étouffaient +les révoltés. Cela dura ainsi longtemps, très longtemps. Mais, un jour, +il arriva qu'un serpent, plus fin que les autres, réfléchit: c'était un +serpent qui savait ses quatre règles d'arithmétique ni plus ni moins +que le caissier de M. de M***; il calcula que les singes étaient, +relativement aux autres animaux, comme 1 est à 8. Il réunit donc les +éléphants, les lions, les tigres, les panthères et les serpents sous +prétexte d'une fête, et leur dit: + +«—Combien êtes-vous? + +Les animaux se comptèrent et répondirent: + +—Nous sommes quatre-vingt mille. + +—C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos maîtres, et +dites-moi combien ils sont. + +Les animaux comptèrent les singes et répondirent: + +—Ils sont huit mille. + +—Alors, vous êtes bien bêtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les +singes, puisque vous êtes huit contre un. + +Les animaux se réunirent et exterminèrent les singes, et ils furent +maîtres de l'île, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus +beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux; +sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves, et les guenons, +dont ils firent leurs maîtresses...» + +—Avez-vous compris? dit Antonio. + +De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent +entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le +consul Ménénius, deux mille deux cents ans auparavant, n'en avait +produit avec la sienne. + +Laïza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme fût passé; +puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples +paroles: + +—Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres; ils +se levèrent tous ensemble et ils le furent. Cette île s'appelait +autrefois Saint-Dominique; elle s'appelle à cette heure Haïti.... +Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux. + +De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se +firent entendre pour la seconde fois. Mais il faut l'avouer, ce +discours était trop simple pour émouvoir la multitude, ainsi que +l'avait fait celui d'Antonio; Antonio s'en aperçut et conçut un espoir. + +Il fit signe qu'il voulait parler et l'on se tut. + +—Oui, dit-il, oui, Laïza a dit vrai; j'ai entendu raconter qu'il y a, +au delà de l'Afrique, bien loin, bien loin, du côté où le soleil se +couche, une grande île où tous les nègres sont rois. Mais, dans mon île +à moi, comme dans l'île de Laïza, dans l'île des animaux comme dans +l'île des hommes, il y eut un chef élu, mais un seul. + +—C'est juste, dit Laïza, et Antonio a raison: tout pouvoir partagé +s'affaiblit; je suis donc de son avis; il faut un chef, mais un seul. + +—Et quel sera ce chef? demanda Antonio. + +—C'est à ceux qui sont rassemblés ici de décider, répondit Laïza. + +—L'homme qui est digne d'être notre chef, dit Antonio, est celui qui +pourra opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au +courage. + +—C'est juste, dit Laïza. + +—Celui qui est digne d'être notre chef, continua Antonio, c'est l'homme +qui a vécu avec les blancs et avec les noirs; l'homme qui tient par le +sang aux uns et aux autres; l'homme qui, libre, fera le sacrifice de sa +liberté; l'homme qui a une case et un champ, qui risque de perdre sa +case et son champ. Voilà l'homme qui est digne d'être notre chef. + +—C'est juste, dit Laïza. + +—Je ne connais qu'un homme qui réunisse toutes ces conditions, dit +Antonio. + +—Et moi aussi, dit Laïza. + +—Veux-tu dire que c'est toi? demanda Antonio. + +—Non, répondit Laïza. + +—Tu conviens donc que c'est moi? + +—Ce n'est pas toi non plus. + +—Et qui est-ce donc? s'écria Antonio. + +—Oui; qui est-ce? où est-il? Qu'il vienne, qu'il paraisse! crièrent à +la fois les nègres et les Indiens. + +Laïza frappa trois fois dans ses mains; au même instant, on entendit +retentir le galop d'un cheval, et, aux premières lueurs du jour +naissant, on vit sortir de la forêt un cavalier qui, arrivant à toute +bride, entra jusqu'au cœur du groupe, et là, par un simple mouvement de +la main, arrêta son cheval si court, que, de la secousse, il plia sur +ses jarrets. + +Laïza étendit la main avec un geste de suprême dignité vers le +cavalier. + +—Votre chef, dit il, le voilà! + +—Georges Munier! s'écrièrent dix mille voix. + +—Oui, Georges Munier, dit Laïza. Vous avez demandé un chef qui puisse +opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage; +le voilà!... Vous avez demandé un chef qui ait vécu avec les blancs et +avec les noirs, qui tint par le sang aux uns et aux autres, le +voilà!... Vous avez demandé un chef qui fût libre et qui fît le +sacrifice de sa liberté; qui eût une case et un champ, et qui risquât +de perdre sa case et son champ; eh bien, ce chef le voilà! Où en +chercherez-vous un autre? où en trouverez-vous un pareil? + +Antonio demeura confondu; tous les regards se tournèrent vers Georges, +et il se fit une grande rumeur dans la multitude. + +Georges connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et il avait +compris qu'il devait avant tout parler aux yeux: il était donc revêtu +d'un magnifique bournous tout brodé d'or, et, sous son bournous, il +portait le cafetan d'honneur qu'il tenait d'Ibrahim-Pacha, et sur +lequel brillaient les croix de la Légion d'honneur et de Charles III; +de son côté, Antrim, couvert d'une magnifique housse rouge, frémissait +sous son maître, impatient et orgueilleux à la fois. + +—Mais, s'écria Antonio, qui nous répondra de lui? + +—Moi, dit Laïza. + +—A-t-il vécu avec nous? connaît-il nos besoins? + +—Non, il n'a pas vécu avec nous; mais il a vécu avec les blancs, dont +il a étudié les sciences; oui, il connaît nos désirs et nos besoins, +car nous n'avons qu'un besoin et qu'un désir: la liberté. + +—Qu'il commence donc par la rendre à ses trois cents esclaves, la +liberté. + +—C'est déjà fait depuis ce matin, dit Georges. + +—Oui, oui, crièrent des voix dans la foule; oui, nous libres, maître +Georges a donné liberté à nous. + +—Mais il est lié avec les blancs, dit Antonio. + +—En face de vous tous, répondit Georges, j'ai rompu avec eux hier. + +—Mais il aime une fille blanche, dit Antonio. + +—Et c'est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur, +répondit Georges; car la fille blanche m'aime. + +—Mais, si on vient la lui offrir pour femme, reprit Antonio, il nous +trahira, nous, et pactisera avec les blancs. + +—Si on vient me l'offrir pour femme, je la refuserai, répondit Georges; +car je veux la tenir d'elle seule, et n'ai besoin de personne pour me +la donner. + +Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de «Vive +Georges! vive notre chef!» retentirent de tous côtés et couvrirent sa +voix de telle façon, qu'il ne put prononcer une parole. + +Georges fit signe qu'il voulait parler, chacun se tut. + +—Mes amis, dit-il, voici le jour, et, par conséquent, l'heure de nous +séparer. Jeudi est jour de fête; jeudi, vous êtes tous libres; jeudi, à +huit heures du soir, ici, au même endroit, j'y serai; je me mettrai à +votre tête, et nous marcherons sur la ville. + +—Oui, oui! crièrent toutes les voix. + +—Un mot encore: s'il y avait un traître parmi nous, décidons que, +lorsque sa trahison sera prouvée, chacun de nous pourra le mettre à +mort à l'instant même, de la mort qu'il lui conviendra, prompte ou +lente, douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d'avance à son jugement? +Quant à moi, je m'y soumets le premier. + +—Oui, oui! crièrent toutes les voix; s'il y a un traître, que le +traître soit mis à mort, à mort le traître! + +—C'est bien. Et maintenant, combien êtes-vous? + +—Nous sommes dix mille, dit Laïza. + +—Mes trois cents serviteurs sont chargés de vous remettre à chacun +quatre piastres; car il faut que, pour jeudi soir, chacun ait une arme +quelconque. À jeudi! + +Et Georges, saluant de la main, repartit comme il était venu, tandis +que les trois cents nègres ouvraient chacun un sac rempli d'or, et +donnaient, à chaque homme, les quatre piastres promises. + +Cette magnificence royale coûtait, il est vrai, à Georges Munier, deux +cent mille francs. Mais qu'était-ce que cette somme pour un homme riche +à millions, et qui eût sacrifié toute sa fortune à l'accomplissement du +projet arrêté depuis si longtemps dans sa volonté? + +Enfin, ce projet allait s'accomplir; le gant était jeté. + + + + +Chapitre XX—Le rendez-vous + + +Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille +qu'on n'aurait pu le croire. C'était un de ces hommes que l'inaction +tue et que la lutte grandit: il se contenta de préparer ses armes, en +cas d'attaque imprévue, tout en se réservant une retraite vers les +grands bois, qu'il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure +et l'immensité, mêlés au murmure et à l'immensité de la mer, avaient +fait de lui l'enfant rêveur que nous avons vu. + +Mais celui sur qui retombait réellement le poids de tous ces événements +imprévus, c'était le pauvre père. Le désir de sa vie, depuis quatorze +ans, avait été de revoir ses enfants; ce désir venait d'être accompli. +Il les avait revus tous deux; mais leur présence n'avait fait que +changer l'atonie habituelle de sa vie en une inquiétude sans cesse +renaissante: l'un, capitaine négrier, en lutte éternelle avec les +éléments et les lois; l'autre, conspirateur idéologue, en lutte avec +les préjugés et les hommes; tous deux luttant contre ce qu'il y a de +plus puissant au monde; tous deux pouvant être, d'un moment à l'autre, +brisés par la tempête; tandis que lui, enchaîné par cette habitude +d'obéissance passive, les voyait tous deux marcher au gouffre sans +avoir la force de les retenir, et n'ayant pour toute consolation que +ces mots, qu'il répétait sans cesse: + +—Au moins, je suis sûr d'une chose, c'est de mourir avec eux. + +Au reste, le temps qui devait décider de la destinée de Georges était +court; deux jours seulement le séparaient de la catastrophe qui devait +faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau Pétion. Son +seul regret, pendant ces deux jours, était de ne pas pouvoir +communiquer avec Sara. Il eût été imprudent à lui d'aller chercher à la +ville son messager ordinaire, Miko-Miko. Mais d'un autre côté, il était +rassuré, par cette conviction, que la jeune fille était sûre de lui, +comme il était sûr d'elle. Il y a des âmes qui n'ont besoin que de +croiser un regard et d'échanger une parole pour comprendre ce qu'elles +valent, et qui, de ce moment, se reposent l'une sur l'autre avec la +sécurité de la conviction. Puis il souriait à l'idée de cette grande +vengeance qu'il allait tirer de la société, et de cette grande +réparation que le sort allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara: +«Voilà huit jours que je ne vous ai vue; mais ces huit jours m'ont +suffi comme à un volcan pour changer la face d'une île. Dieu a voulu +tout anéantir par un ouragan, et il n'a pu; moi, j'ai voulu faire +disparaître dans une tempête hommes, lois, préjugés; et, plus puissant +que Dieu, moi j'ai réussi.» + +Il y a, dans les dangers politiques et sociaux du genre de celui auquel +s'exposait Georges, un enivrement qui éternisera les conspirations et +les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est, +sans contredit, la satisfaction de l'orgueil; or, qu'y a-t-il de plus +caressant pour nous autres, fils du péché, que l'idée de renouveler +cette lutte de Satan avec Dieu, des Titans avec Jupiter? Dans cette +lutte, on le sait bien, Satan a été foudroyé et Encelade enseveli. Mais +Encelade, enseveli, remue une montagne toutes les fois qu'il se +retourne. Satan, foudroyé, est devenu roi des enfers. + +Il est vrai que c'étaient là de ces choses que ne comprenait pas le +pauvre Pierre Munier. + +Aussi, lorsque Georges, après avoir laissé sa fenêtre entrouverte, +suspendu ses pistolets à son chevet et mis son sabre sous son oreiller, +se fut endormi aussi tranquille que s'il ne dormait pas sur une +poudrière, Pierre Munier armant cinq ou six nègres dont il était sûr, +les avait placés en vedettes tout autour de l'habitation, et s'était +mis lui-même en sentinelle sur la route de Moka. De cette façon, une +retraite momentanée était du moins assurée à son Georges, et il ne +courait plus le risque d'être surpris. + +La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste c'est le propre des +conspirations qui s'ourdissent entre les nègres que le secret soit +toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore +assez civilisés pour calculer ce que peut rapporter une trahison. + +La journée du lendemain s'écoula comme la nuit précédente, et la nuit +suivante comme la journée; rien n'arriva qui pût faire croire à Georges +qu'il avait été trahi. Quelques heures seulement le séparaient donc +encore de l'accomplissement de son dessein. + +Vers les neuf heures du matin, Laïza arriva. Georges le fit entrer dans +sa chambre: rien n'était changé aux dispositions générales; seulement, +l'enthousiasme produit par la générosité de Georges allait croissant. À +neuf heures, les dix mille conspirateurs devaient être réunis en armes +sur les bords de la rivière des Lataniers; à dix heures, la +conspiration devait éclater. + +Tandis que Georges questionnait Laïza sur les dispositions de chacun, +et établissait avec lui les chances de cette périlleuse entreprise, il +aperçut de loin son messager Miko-Miko qui, portant toujours sur son +épaule son bambou et ses paniers, marchait de son pas habituel et +s'avançait vers l'habitation. Or, il était impossible que l'apparition +arrivât plus à point. Depuis le jour des courses, Georges n'avait pas +même aperçu Sara. + +Si maître de lui-même que fût le jeune homme, il ne put s'empêcher +d'ouvrir la fenêtre et de faire signe à Miko-Miko de doubler le pas, ce +que l'honnête Chinois fit aussitôt. Laïza voulait se retirer; mais +Georges le retint, en lui disant qu'il avait encore quelque chose à lui +dire. + +En effet, comme l'avait prévu Georges, Miko-Miko n'était pas venu à +Moka de son propre mouvement: à peine entré, il tira un charmant billet +plié de la façon la plus aristocratique, c'est-à-dire étroit et long, +où une fine écriture de femme avait écrit pour toute adresse son +prénom. À la seule vue de ce billet, le cœur battit violemment à +Georges. Il le prit des mains du messager, et, pour cacher son émotion, +pauvre philosophe qui n'osait pas être homme, il alla le lire dans un +angle de la fenêtre. + +La lettre était effectivement de Sara, et voici ce qu'elle disait: + +«Mon ami, + +Trouvez vous aujourd'hui, vers les deux heures de l'après-midi, chez +lord Williams Murrey, et vous y apprendrez des choses que je n'ose vous +dire, tant elles me rendent heureuse; puis, en sortant de chez lui, +venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon. + +Votre Sara.» + +Georges relut deux fois cette lettre; il ne comprenait rien à ce double +rendez-vous. Comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui +rendaient Sara heureuse, et comment lui, en sortant de chez lord +Murrey, c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi, en plein jour, +à la vue de tous, pouvait-il se présenter chez M. de Malmédie? + +Miko-Miko seul pouvait lui donner l'explication de tout cela; il appela +donc le Chinois et commença de l'interroger; mais le digne négociant ne +savait rien autre chose, sinon que mademoiselle Sara l'avait envoyé +chercher par Bijou, qu'il n'avait pas reconnu d'abord, attendu que, +dans sa lutte avec Télémaque, le pauvre diable avait perdu une partie +de son nez déjà fort camard; il l'avait suivi, il avait été introduit +près de la jeune fille, dans le pavillon où il était déjà entré deux +fois, et, là elle avait écrit la lettre qu'il venait de remettre à +Georges et que l'intelligent messager avait bien vite deviné être +adressée à lui. + +Puis elle lui avait donné une pièce d'or; il ne savait rien de plus. + +Georges cependant continua d'interroger Miko-Miko, lui demandant si la +jeune fille avait bien écrit devant lui; si elle était bien seule en +écrivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille +avait écrit en sa présence, personne n'était là; sa figure annonçait la +sérénité la plus entière et le bonheur le plus parfait. + +Pendant que Georges procédait à l'interrogatoire, on entendit le galop +d'un cheval: c'était un courrier à la livrée du gouverneur; un instant +après, il entra dans la chambre de Georges et lui remit une lettre de +lord Williams. Cette lettre était conçue en ces termes: + +«Mon cher compagnon de voyage, + +Je me suis fort occupé de vous depuis que je ne vous ai vu, et crois ne +pas avoir trop mal arrangé toutes vos petites affaires. Soyez assez +aimable pour vous rendre chez moi aujourd'hui, à deux heures. J'aurai, +je l'espère, de bonnes nouvelles à vous apprendre. + +Tout à vous, + +Lord W. Murrey.» + +Ces deux lettres coïncidaient parfaitement l'une avec l'autre. Aussi, +quelque danger qu'il y eût pour Georges à se présenter à la ville dans +la situation où il se trouvait; quoique la prudence lui soufflât que +s'aventurer à Port-Louis, et surtout chez le gouverneur, était chose +téméraire, Georges n'écouta que son orgueil, qui lui disait que, +refuser ce double rendez-vous, c'était presque une lâcheté, surtout ce +double rendez-vous lui étant donné par les deux seules personnes qui +eussent répondu, l'une à son amour, l'autre à son amitié. Aussi, se +retournant vers le courrier, lui ordonna-t-il de présenter ses respects +à milord, et de lui dire qu'il serait chez lui à l'heure convenue. + +Le courrier partit avec cette réponse. + +Alors, il se mit à une table, et écrivit à Sara. + +Regardons par-dessus son épaule et suivons des yeux les quelques lignes +qu'il traçait: + +«Chère Sara, + +D'abord, que votre lettre soit bénie! C'est la première que je reçois +de vous, et quoique bien courte elle me dit tout ce que je voulais +savoir, c'est que vous ne m'avez pas oublié, c'est que vous m'aimez +toujours, c'est que vous êtes mienne comme je suis vôtre. + +J'irai chez lord Murrey à l'heure que vous m'indiquez. Y serez-vous? +Vous ne me le dites pas. Hélas! les seules nouvelles heureuses que je +puisse attendre, ne peuvent venir que de votre bouche, puisque le seul +bonheur que j'aspire au monde, c'est celui d'être votre mari. +Jusqu'ici, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela; tout ce que je +ferai encore sera dans le même but. Restez donc forte et fidèle, Sara, +comme je serai fidèle et fort; car, si près de nous que vous apparaisse +le bonheur, j'ai bien peur que nous n'ayons encore l'un et l'autre, +avant, de l'atteindre, de terribles épreuves à traverser. + +N'importe, Sara, ma conviction est que rien ne résiste au monde à une +volonté puissante et immuable, et à un amour profond et dévoué; ayez +cet amour, Sara, et, moi, j'aurai cette volonté. + +Votre Georges.» + +Cette lettre écrite, Georges la remit à Miko-Miko, qui reprit son +bambou et ses paniers et, de son pas habituel, repartit pour +Port-Louis; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la +nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien. + +Georges resta seul avec Laïza. Laïza avait à peu près tout entendu, et +avait tout compris. + +—Vous allez à la ville? demanda-t-il à Georges. + +—Oui, répondit celui-ci. + +—C'est imprudent, reprit le nègre. + +—Je le sais; mais je dois y aller; et, à mes propres yeux, je serais un +lâche si je n'y allais pas. + +—C'est bien, allez-y donc; mais si, à dix heures, vous n'êtes pas +arrivé à la rivière des Lataniers?... + +—C'est que je serai prisonnier ou mort: alors, marchez sur la ville et +délivrez-moi, ou vengez-moi. + +—C'est bien, dit Laïza, comptez sur nous. + +Et ces deux hommes qui s'étaient si bien compris, qu'un seul mot, qu'un +seul geste, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs +l'un de l'autre, se quittèrent sans échanger une promesse ou une +recommandation de plus. + +Il était dix heures du matin; on vint prévenir Georges que son père lui +faisait demander s'il déjeunerait avec lui; Georges répondit en passant +dans la salle à manger: il était calme comme si rien ne fût arrivé. + +Pierre Munier jeta sur lui un regard où toute la sollicitude paternelle +était peinte; mais, voyant le visage de son fils le même qu'il était +d'habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il +le saluait tous les jours, il se rassura. + +—Dieu soit loué, mon cher enfant! dit le brave homme. En voyant ces +messagers se succéder si rapidement, j'avais craint qu'ils ne +t'apportassent de mauvaises nouvelles; mais ton air tranquille +m'annonce que je m'étais trompé. + +—Vous avez raison, mon père, répondit Georges, tout va bien; c'est +toujours pour ce soir, à la même heure, la révolte, et ces messieurs +m'apportaient deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne +rendez-vous chez lui aujourd'hui, à deux heures, l'autre à Sara, qui me +dit qu'elle m'aime. + +Pierre Munier resta étourdi. C'était la première fois que Georges lui +parlait de la révolte des noirs et de l'amitié du gouverneur; il avait +su toutes ces choses indirectement, et il avait, le pauvre père, +frissonné jusqu'au fond du cœur en voyant son enfant bien-aimé se jeter +dans une pareille voie. + +Il balbutia quelques observations; mais Georges l'arrêta. + +—Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où après avoir +fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires après +avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arraché par M. de +Malmédie; ce jour-là, vous aviez été devant l'ennemi, grand, noble, +sublime, ce que vous serez toujours, enfin, devant le danger; ce +jour-là, je jurai qu'un jour hommes et choses seraient remis à leur +place; ce jour est arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu +jugera entre les esclaves et les maîtres, entre les faibles et les +forts, entre les martyrs et les bourreaux; voilà tout. + +Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection +contre une pareille volonté, s'affaissait sur lui-même, comme si le +poids du monde eût pesé sur lui, Georges ordonna à Ali de seller les +chevaux, et, après avoir achevé tranquillement son déjeuner, en fixant +de temps en temps un regard triste sur son père, il se leva pour +sortir. + +Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers +son fils. + +Georges s'avança vers lui, prit sa tête entre ses deux mains, et avec +une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laissé paraître, il +rapprocha cette tête vénérable de lui, et baisa rapidement cinq ou six +fois ses cheveux blancs. + +—Mon fils, mon fils! s'écria Pierre Munier. + +—Mon père, dit Georges, vous aurez une vieillesse respectée, ou j'aurai +une tombe sanglante. Adieu! + +Georges s'élança hors de la chambre, et le vieillard retomba sur sa +chaise en poussant un profond gémissement. + + + + +Chapitre XXI—Le refus + + +À deux lieues à peu près de l'habitation de son père, Georges rejoignit +Miko-Miko, qui revenait à Port-Louis; il arrêta son cheval, fit signe +au Chinois de s'approcher de lui, lui dit à l'oreille quelques mots, +auxquels Miko-Miko répondit par un signe d'intelligence, et il continua +son chemin. + +En arrivant au pied de la montagne de la Découverte, Georges commença à +rencontrer des personnes de la ville; il interrogea des yeux avec soin +le visage de ces promeneurs, mais il n'aperçut sur les différentes +physionomies que le hasard amenait sur son chemin aucun symptôme qui +pût lui faire croire que le projet de révolte qui devait être mis par +lui à exécution le soir eût le moins du monde transpiré. Il continua sa +route, traversa le camp des Noirs et entra dans la ville. + +La ville était calme; chacun paraissait occupé de ses affaires +personnelles; aucune préoccupation générale ne planait sur la +population. Les bâtiments se balançaient calmés et abrités dans le +port. La pointe aux Blagueurs était garnie de ses flâneurs habituels; +un navire américain, arrivant de Calcutta, jetait l'ancre devant le +Chien-de-Plomb. + +La présence de Georges parut cependant faire une certaine sensation; +mais il était évident que cette sensation se rattachait à l'affaire des +courses, et à l'insulte inouïe faite par un mulâtre à un blanc. +Plusieurs groupes cessèrent même évidemment, à l'aspect du jeune homme, +de causer des affaires en ce moment sur le tapis pour suivre Georges du +regard, et échanger tout bas quelques paroles d'étonnement sur cette +audace qu'il avait de reparaître dans la ville; mais Georges répondit à +leurs regards par un regard si hautain, à leurs chuchotements par un +sourire si dédaigneux, que les regards se baissèrent, ne pouvant +supporter le rayon d'amère supériorité qui tombait de ses yeux. + +D'ailleurs, la crosse ciselée d'une paire de pistolets à deux coups +sortait de chacune de ses fontes. + +Ce furent les soldats et les officiers que Georges rencontra sur sa +route qui furent surtout l'objet de son attention. Mais soldats et +officiers avaient cette physionomie tranquillement ennuyée de gens +transportés d'un monde dans un autre, et condamnés à un exil de quatre +mille lieues. Certes, si les uns et les autres eussent su que Georges +leur ménageait de l'occupation pour la nuit, ils eussent eu l'air, +sinon plus joyeux, du moins plus affairés. + +Toutes les apparences rassuraient donc Georges. + +Il arriva ainsi à la porte du gouvernement, jeta la bride de son cheval +aux mains d'Ali, et lui recommanda de ne point quitter la place. Puis +il traversa la cour, monta le perron et entra dans l'antichambre. + +L'ordre avait été donné d'avance aux domestiques d'introduire M. +Georges Munier aussitôt qu'il se présenterait. Un domestique marcha +donc devant le jeune homme, ouvrit la porte du salon et l'annonça. + +Georges entra. + +Dans ce salon étaient lord Murrey, M. de Malmédie et Sara. + +Au grand étonnement de Sara, dont les yeux se portèrent immédiatement +sur le jeune homme, la figure de Georges exprima plutôt à sa vue une +sensation pénible que joyeuse; son front se plissa légèrement, ses +sourcils se rapprochèrent, et un sourire presque amer glissa sur sa +bouche. + +Sara qui s'était levée vivement, sentit ses genoux plier sous elle, et +retomba lentement sur son fauteuil. + +M. de Malmédie se tint debout et immobile comme il était, se contentant +d'incliner légèrement la tête; lord Williams Murrey fit deux pas vers +Georges et lui présenta la main. + +—Mon jeune ami, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer une +nouvelle qui, je l'espère, comblera tous vos désirs; M. de Malmédie, +jaloux d'éteindre toutes ces distinctions de couleur et toutes ces +rivalités de castes qui, depuis deux cents ans, font le malheur, non +seulement de l'île de France, mais des colonies en général, M. de +Malmédie consent à vous accorder la main de sa nièce, mademoiselle Sara +de Malmédie. + +Sara rougit et leva imperceptiblement les yeux sur le jeune homme; mais +Georges se contenta de s'incliner sans répondre. M. de Malmédie et lord +Murrey le regardèrent avec étonnement. + +—Mon cher monsieur de Malmédie, dit lord Murrey en souriant, je vois +bien que notre incrédule ami ne s'en rapporte pas à ma seule parole; +dites-lui donc que vous lui accordez la demande qu'il vous a faite, et +que vous désirez que tout souvenir d'animosité, ancien et récent, soit +oublié entre vos deux familles. + +—C'est vrai, Monsieur, dit M. de Malmédie en s'imposant visiblement un +grand effort sur lui-même, et M. le gouverneur vient de vous faire part +de mes sentiments. Si vous avez quelque rancune de certain événement +arrivé lors de la prise de Port-Louis, oubliez-la, comme mon fils +oubliera, je vous le promets en son nom, l'injure bien autrement grave +que vous lui avez faite récemment. Quant à votre union avec ma nièce, +M. le gouverneur vous l'a dit, j'y donne mon consentement, et à moins +que, aujourd'hui, ce ne soit vous qui refusiez.... + +—Oh! Georges! s'écria Sara emportée par un premier mouvement. + +—Ne vous hâtez pas de me juger sur ma réponse, Sara, répondit le jeune +homme, car ma réponse m'est, croyez-le bien, imposée par d'impérieuses +nécessités. Sara, devant Dieu et devant les hommes, Sara, depuis la +soirée du pavillon, depuis la nuit du bal, depuis le jour où je vous ai +vue pour la première fois, Sara, vous êtes ma femme: aucune autre que +vous ne portera un nom que vous n'avez pas dédaigné, malgré son +abaissement; tout ce que je vais dire est donc une question de forme et +de temps. + +Georges se retourna vers le gouverneur. + +—Merci, milord, continua-t-il, merci; je reconnais dans ce qui se passe +aujourd'hui l'appui de votre généreuse philanthropie et de votre +bienveillante amitié. Mais, du jour où M. de Malmédie m'a refusé sa +nièce, où M. Henri m'a insulté pour la seconde fois, où j'ai cru devoir +me venger de ce refus et de cette insulte par une injure publique, +ineffaçable, infamante, j'ai rompu avec les blancs; il n'y a plus de +rapprochement possible entre nous. M. de Malmédie peut faire, dans une +combinaison, dans un calcul, dans une intention que je ne comprends +pas, moitié du chemin mais je ne ferai pas l'autre. Si mademoiselle +Sara m'aime, mademoiselle Sara est libre, maîtresse de sa main, +maîtresse de sa fortune, c'est à elle de se grandir encore à mes +propres yeux en descendant jusqu'à moi, et non à moi de m'abaisser aux +siens en essayant de monter jusqu'à elle. + +—Oh! monsieur Georges, s'écria Sara, vous savez bien.... + +—Oui, je sais, dit Georges, que vous êtes une noble jeune fille, un +cœur dévoué, une âme pure. Je sais que vous viendrez à moi, Sara, +malgré tous les obstacles, tous les empêchements, tous les préjugés. Je +sais que je n'ai qu'à vous attendre et que je vous verrai un jour +apparaître, et je sais cela justement parce que, le sacrifice étant de +votre côté, vous avez déjà décidé, dans votre généreuse pensée, que +vous me feriez ce sacrifice. Mais quant à vous, monsieur de Malmédie, +quant à votre fils, quant à M. Henri, qui consent à ne pas se battre +avec moi à la condition qu'il me fera fouetter par ses amis; oh! entre +nous c'est une guerre éternelle, entendez-vous? c'est une haine +mortelle qui ne s'éteindra de ma part que dans le sang ou dans le +mépris: que votre fils choisisse donc. + +—Monsieur le gouverneur, répondit alors M. de Malmédie avec plus de +dignité qu'on n'aurait pu en attendre de sa part, vous le voyez, de mon +côté, j'ai fait ce que j'ai pu: j'ai sacrifié mon orgueil, j'ai oublié +l'ancienne injure et l'injure nouvelle, mais je ne puis convenablement +faire d'avantage, et il faut que je m'en tienne à la déclaration de +guerre que me fait Monsieur. Seulement, nous attendrons l'attaque en +nous tenant sur la défensive. Maintenant Mademoiselle, continua M. de +Malmédie en se tournant vers Sara, comme le dit Monsieur, vous êtes +libre de votre cœur, libre de votre main, libre de votre fortune; +faites donc à votre volonté: restez avec Monsieur, ou suivez-moi. + +—Mon oncle, dit Sara, il est de mon devoir de vous suivre. Adieu, +Georges! Je ne comprends rien à ce que vous avez fait aujourd'hui; mais +sans doute que vous avez fait ce que vous deviez faire. + +Et, faisant une révérence pleine de calme et de dignité au gouverneur, +Sara sortit avec M. de Malmédie. + +Lord Williams Murrey les accompagna jusqu'à la porte, sortit avec eux +et rentra un instant après. + +Son regard interrogateur rencontra le regard ferme de Georges, et il y +eut un instant de silence entre ces deux hommes qui, grâce à leur +nature élevée, se comprenaient si bien l'un l'autre. + +—Ainsi, dit le gouverneur, vous avez refusé? + +—J'ai cru devoir agir ainsi, milord. + +—Pardon si j'ai l'air de vous interroger; mais puis-je savoir quel +sentiment vous a dicté votre refus? + +—Le sentiment de ma propre dignité. + +—Ce sentiment est-il le seul? demanda le gouverneur. + +—S'il y en a un autre, milord, permettez-moi de le tenir secret. + +—Écoutez, Georges, dit le gouverneur avec cette espèce d'abandon qui +avait d'autant plus de charme chez lui, qu'on sentait qu'il était +complètement en dehors de sa nature froide et composée, écoutez: du +moment où je vous ai rencontré à bord du _Leycester_, du moment où j'ai +pu apprécier les hautes qualités qui vous distinguent, mon désir a été +de faire de vous le lien qui réunirait dans cette île deux castes +opposées l'une à l'autre. J'ai commencé par pénétrer vos sentiments, +puis vous m'avez fait le confident de votre amour, et je me suis prêté +à la demande que vous m'avez adressée d'être votre intermédiaire, votre +parrain, votre second. Pour ceci, Georges, reprit lord Murrey répondant +à l'inclination de tête que lui faisait Georges, pour ceci, mon jeune +ami, vous ne me devez aucun remerciement; vous alliez vous-même +au-devant de mes vœux; vous secondiez mon plan de conciliation; vous +aplanissiez mes projets politiques. Je vous accompagnai donc chez M. de +Malmédie, et j'appuyai votre demande de toute l'autorité de ma +présence, de tout le poids de mon nom. + +—Je le sais, milord, et je vous remercie. Mais, vous l'avez vu +vous-même, ni le poids de votre nom, tout honorable qu'il est, ni +l'autorité de votre présence, quelque flatteuse qu'elle dût être, ne +purent m'épargner un refus. + +—J'en ai souffert autant que vous, Georges. J'ai admiré votre calme, et +j'ai compris à votre sang-froid que vous vous ménagiez une terrible +revanche. Cette revanche, le jour des courses, vous l'avez prise en +face de tous, et, de ce jour, j'ai encore compris que, selon toute +probabilité, il me faudrait renoncer à mes projets de conciliation. + +—Je vous avais prévenu en vous quittant, milord. + +—Oui, je le sais; mais écoutez-moi: je ne me suis pas regardé comme +battu; je me suis présenté hier chez M. de Malmédie, et, à force de +prières et d'instances, et en abusant presque de l'influence que me +donne ma position, j'ai obtenu du père qu'il oublierait sa vieille +haine contre votre père, du fils, qu'il oublierait sa jeune haine +contre vous, de tous deux, qu'ils consentiraient au mariage de +mademoiselle de Malmédie. + +—Sara est libre, milord, interrompit vivement Georges et, pour devenir +ma femme, Dieu merci, elle n'a besoin du consentement de personne. + +—Oui, j'en conviens, reprit le gouverneur; mais, quelle différence aux +yeux de tous, je vous le demande, d'enlever furtivement une jeune fille +de la maison de son tuteur ou de la recevoir publiquement de la main de +sa famille! Consultez votre orgueil, monsieur Munier, et voyez si je ne +lui avais pas ménagé une suprême satisfaction, un triomphe auquel +lui-même ne s'attendait pas. + +—C'est vrai répondit Georges. Malheureusement, ce consentement arrive +trop tard. + +—Trop tard! Et pourquoi cela, trop tard? reprit le gouverneur. + +—Dispensez-moi de vous répondre sur ce point, milord. C'est mon secret. + +—Votre secret, pauvre jeune homme! Eh bien, voulez-vous que je vous le +dise, moi, ce secret que vous ne voulez pas me dire? + +Georges regarda le gouverneur avec un sourire d'incrédulité. + +—Votre secret! continua le gouverneur; voilà un secret bien gardé, +qu'un secret confié à dix mille personnes. + +Georges continua de regarder le gouverneur, mais cette fois sans +sourire. + +—Écoutez-moi, reprit le gouverneur: vous vouliez vous perdre, j'ai +voulu vous sauver. J'ai été trouver l'oncle de Sara, je l'ai pris à +part et je lui ai dit: «Vous avez mal apprécié M. Georges Munier, vous +l'avez repoussé insolemment, vous l'avez forcé de rompre ouvertement +avec nous, et vous avez eu tort, car M. Georges Munier était un homme +distingué, au cœur élevé, à l'âme grande; il y avait quelque chose à +faire de cette organisation-là, et la preuve, c'est que M. Georges +Munier tient à cette heure notre vie à tous entre ses mains; c'est +qu'il est le chef d'une vaste conspiration; c'est que, demain, à dix +heures du soir c'était hier que je lui parlais ainsi, M. Georges Munier +marchera sur Port-Louis à la tête de dix mille nègres. C'est que, comme +nous n'avons que dix-huit cents hommes de troupes, à moins que le +hasard ne m'envoie une de ces idées préservatrices comme il en arrive +parfois aux hommes de génie, nous sommes tous perdus; c'est +qu'après-demain, enfin, M. Georges Munier, que vous méprisez à cette +heure comme descendant d'une foule d'esclaves, sera notre maître +peut-être, et peut-être ne voudra pas de vous pour esclave à son tour. +Eh bien, vous pouvez empêcher tout cela, Monsieur, lui ai-je dit, vous +pouvez sauver la colonie; revenez sur le passé, accordez à M. Georges +la main de votre nièce, que vous lui avez refusée, et, s'il accepte, +s'il veut bien accepter, car, les rôles étant changés, les prétentions +peuvent être changées aussi, eh bien, vous aurez sauvé non seulement +votre vie, votre liberté, votre fortune, mais encore la liberté, la vie +et la fortune de tous.» + +Voilà ce que je lui ai dit; et alors, sur mes prières, sur mes +instances, sur mes ordres, il a consenti. Mais ce que j'avais prévu est +arrivé; vous étiez engagé trop avant, vous n'avez pas pu reculer. + +Georges avait suivi le discours du gouverneur avec un étonnement +progressif, et cependant avec un calme parfait. + +—Ainsi, lui dit-il quand il eut fini, vous savez tout, milord? + +—Mais vous le voyez, ce me semble, et je ne crois pas avoir rien +oublié. + +—Non, reprit Georges en souriant, non, vos espions sont bien instruits; +et je vous fais mon compliment sur la façon dont votre police est +faite. + +—Eh bien, maintenant, dit le gouverneur, maintenant que vous connaissez +le motif qui m'a fait agir, il en est temps encore: acceptez la main de +Sara, réconciliez-vous avec sa famille, renoncez à vos projets +insensés, et je ne sais rien, j'ignore tout, j'ai tout oublié. + +—Impossible! dit Georges. + +—Songez avec quelle espèce de gens vous êtes engagé. + +—Vous oubliez, milord, que ces hommes, dont vous parlez avec tant de +mépris, sont mes frères, à moi; que, méprisé par les blancs comme leur +inférieur, ils m'ont reconnu, eux, pour leur chef; vous oubliez que, au +moment où ces hommes m'ont fait l'abandon de leur vie, je leur ai, moi, +voué la mienne. + +—Ainsi, vous refusez? + +—Je refuse. + +—Malgré mes prières? + +—Excusez-moi, milord, mais je ne puis les écouter. + +—Malgré votre amour pour Sara, et malgré l'amour de Sara pour vous? + +—Malgré toutes choses. + +—Réfléchissez encore. + +—C'est inutile, mes réflexions sont faites. + +—C'est bien.... Maintenant, Monsieur, dit lord Murrey, une dernière +question. + +—Dites. + +—Si j'étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, que +feriez-vous? + +—Comment cela? + +—Oui; si j'étais Georges Munier, chef d'une révolte, et vous lord +Williams Murrey, gouverneur de l'île de France; si vous me teniez dans +vos mains comme je vous tiens dans les miennes, dites, je vous le +demande une seconde fois, que feriez-vous? + +—Ce que je ferais, milord? Je laisserais sortir d'ici celui qui y est +venu sur votre parole, croyant être appelé à un rendez-vous et non être +attiré dans un guet-apens; puis, le soir, si j'avais foi dans la +justice de ma cause, j'en appellerais à Dieu, afin que Dieu décidât +entre nous. + +—Eh bien, vous auriez tort, Georges; car, du moment que j'aurais tiré +l'épée, vous ne pourriez plus me sauver; du moment que j'aurais allumé +la révolte, il faudrait éteindre la révolte dans mon sang.... Non, +Georges, non! je ne veux pas qu'un homme comme vous meure sur un +échafaud, entendez-vous bien? meure comme un rebelle vulgaire, dont les +intentions seront calomniées, dont le nom sera flétri, et, pour vous +sauver d'un pareil malheur, pour vous arracher à votre destinée, vous +êtes mon prisonnier, Monsieur; je vous arrête. + +—Milord! s'écria Georges en regardant autour de lui s'il n'y avait pas +quelque arme dont il pût s'emparer, et avec laquelle il pût se +défendre. + +—Messieurs, dit le gouverneur en élevant la voix, Messieurs, entrez, et +emparez-vous de cet homme. + +Quatre soldats entrèrent, conduits par un caporal, et entourèrent +Georges. + +—Conduisez Monsieur à la Police, dit le gouverneur: mettez-le dans la +chambre que j'ai fait préparer ce matin; et, tout en veillant +sévèrement sur lui, ayez soin que ni vous ni personne ne manque aux +égards qui lui sont dus. + +À ces mots le gouverneur salua Georges, et Georges sortit de +l'appartement. + + + + +Chapitre XXII—La révolte + + +Tout ce qui venait de se passer s'était passé si rapidement et d'une +manière si inattendue, que Georges n'avait pas même eu le temps de se +préparer à ce qui lui arrivait. Mais, grâce à son admirable puissance +sur lui-même, il cacha sous un impassible et éternel sourire +d'insoucieux dédain les différentes émotions dont il était assailli. + +Le prisonnier et ses gardes sortirent par une porte de derrière, au +seuil de laquelle attendait la voiture du gouverneur; mais, soit +hasard, soit prévoyance, Miko-Miko passait juste devant cette porte, au +moment même où Georges montait dans la voiture. Le jeune homme et son +messager habituel échangèrent un regard. + +Comme l'avait ordonné le gouverneur, Georges fut conduit à la Police. +C'est un grand bâtiment dont le nom indique la destination, et qui est +situé dans la rue du Gouvernement, un peu plus bas que la Comédie. +Georges y fut déposé dans la chambre indiquée par le gouverneur. + +C'était une chambre visiblement préparée d'avance, ainsi que l'avait +dit lord Williams, et il était même évident qu'on avait eu l'intention +de la rendre aussi confortable que possible. L'ameublement en était +propre, et le lit presque élégant; rien dans cette chambre ne sentait +la prison. Seulement, les fenêtres en étaient grillées. + +Dès que la porte fut refermée sur Georges, et que le prisonnier se +trouva seul, il alla droit à cette fenêtre: elle était élevée de vingt +pieds à peu près, et donnait sur l'hôtel Coignet. Comme, de son côté, +une des fenêtres de l'hôtel Coignet se trouvait juste en face de la +chambre de Georges, le prisonnier pouvait voir jusqu'au fond de +l'appartement situé en face de lui, et cela avec d'autant plus de +facilité que cette fenêtre était ouverte. + +Georges revint de la fenêtre à la porte, écouta et entendit que l'on +posait une sentinelle dans le corridor. + +Alors il retourna à la fenêtre et l'ouvrit. + +Aucune sentinelle n'était placée dans la rue: on s'en rapportait aux +barreaux de la garde du prisonnier. En effet, les barreaux étaient de +taille à rassurer la plus inquiète surveillance. + +Il n'y avait donc pas d'espérance de fuir sans un secours étranger. + +Mais ce secours étranger, Georges l'attendait sans doute; car, laissant +sa fenêtre ouverte, il demeura les yeux constamment fixés sur l'hôtel +Coignet, qui, comme nous l'avons dit, s'élève en face de la Police. En +effet, son espérance ne fut pas trompée: au bout d'une heure, il vit +Miko-Miko, son bambou sur l'épaule, traverser la chambre en face de la +sienne, conduit par un domestique de l'hôtel. Le jeune homme et lui +n'échangèrent qu'un regard; mais ce regard, si rapide qu'il fût, ramena +la sérénité sur le front de Georges. + +À partir de ce moment, Georges parut à peu près aussi tranquille que +s'il eût été dans son appartement à Moka: cependant, de temps en temps, +un observateur attentif eût remarqué qu'il fronçait le sourcil et +passait sa main sur son front. C'est que, sous cette apparence sereine, +un monde d'idées grossissait dans son esprit, et, comme une mer qui +monte, venait battre son cerveau de son flux et de son reflux. + +Cependant, les heures passèrent sans que rien indiquât au prisonnier +qu'aucun préparatif se fît dans la ville. On n'entendait ni le +roulement du tambour, ni le froissement des armes. Deux ou trois fois, +Georges courut à sa fenêtre, trompé par un bruit analogue à un +roulement; mais, à chaque fois, il vit qu'il se trompait, et que le +bruit qu'il avait pris pour le roulement du tambour était le bruit que +faisaient, en passant dans la rue, des voitures chargées de tonneaux. + +La nuit venait et, à mesure que venait la nuit, Georges, plus agité et +plus inquiet, allait, avec un mouvement fébrile qu'il cherchait +d'autant moins à réprimer qu'il était seul, de la porte à la fenêtre; +la porte était toujours gardée par la sentinelle, la fenêtre n'avait +toujours pour gardien que ses barreaux. + +De temps en temps, Georges portait la main à sa poitrine, et une légère +contraction de son visage indiquait qu'il éprouvait un de ces +serrements de cœur instantanés dont l'homme le plus brave ne peut se +rendre maître dans les circonstances suprêmes de la vie; alors, sans +doute il pensait à son père, qui ignorait le danger qu'il courait, et à +Sara, qui, sans le savoir, l'avait attiré dans ce danger. Quant au +gouverneur, quoique Georges gardât contre lui une de ces rages froides +et concentrées qu'un joueur qui a perdu garde contre son adversaire, il +ne pouvait se dissimuler qu'il avait, dans cette occasion, déployé +envers lui, non seulement tous les ménagements aristocratiques qui +étaient dans ses habitudes, mais encore qu'il n'était arrivé à le faire +arrêter qu'après lui avoir offert toutes les voies de salut qui étaient +en son pouvoir. + +Ce qui n'empêchait pas que Georges ne fût arrêté sous la prévention de +haute trahison. + +Sur ces entrefaites, les ténèbres commencèrent à s'épaissir; Georges +tira sa montre, il était huit heures et demie du soir: dans une heure +et demie, la révolte devait éclater. + +Tout à coup, Georges releva la tête et fixa de nouveau ses yeux sur +l'hôtel Coignet: dans la chambre située en face de la sienne, il avait +vu se mouvoir une ombre; cette ombre lui fit un signe; Georges se +dérangea de devant la fenêtre, et un paquet, franchissant la rue et +passant à travers les barreaux, vint tomber au milieu de l'appartement. + +Georges ne fit qu'un bond et ramassa le paquet: il se composait d'une +corde et d'une lime; c'était là ce secours extérieur que Georges +attendait. Georges tenait sa liberté entre ses mains; seulement, +Georges voulait être libre pour l'heure du danger. + +Il cacha la corde entre ses matelas et, comme l'obscurité était tout à +fait venue, il commença à limer un de ses barreaux. + +Les barreaux étaient assez écartés l'un de l'autre pour que, un barreau +manquant, Georges pût passer par la brèche faite. + +C'était une lime sourde; on n'entendit aucun bruit, et, comme, vers les +sept heures, on lui avait apporté à souper, Georges avait la presque +certitude de ne pas être dérangé. + +Cependant l'œuvre avançait lentement: neuf heures, neuf heures et +demie, dix heures sonnèrent. Pendant que le prisonnier sciait la barre +de fer, depuis quelque temps, vers l'extrémité de la rue du +Gouvernement, du côté de la rue de la Comédie et du port, il lui +semblait avoir vu s'allumer de grandes lueurs. Au reste, pas une +patrouille ne sillonnait la ville, aucun soldat attardé ne regagnait sa +caserne. Georges ne comprenait rien à cette apathie du gouverneur: il +le connaissait trop pour penser qu'il n'avait pas pris toutes ses +précautions, et cependant, comme nous l'avons dit, la ville paraissait +sans défense aucune et comme abandonnée à elle-même. + +À dix heures, cependant, il lui sembla entendre grandir une rumeur qui +venait du côté du camp malabar: c'était de ce côté que les révoltés, +rassemblés, on se le rappelle, sur le bord de la rivière des Lataniers, +devaient arriver. Georges redoubla d'efforts; le barreau était déjà +complètement scié par en bas, et il venait de l'entamer en haut. + +La rumeur continua de grandir. Il n'y avait plus à se tromper: c'était +le bruit que font en se mêlant les voix de plusieurs milliers d'hommes. +Laïza avait tenu parole; un sourire de joie passa sur les lèvres de +Georges, un éclair d'orgueil illumina son front; on allait donc +combattre. Peut-être n'y aurait-il pas victoire; mais, au moins, il +allait y avoir lutte. Et Georges allait se mêler à cette lutte, car le +barreau ne tenait plus qu'à un fil. + +Il écoutait donc, l'oreille tendue et le cœur palpitant; le bruit +s'approchait de plus en plus, et cette lueur, qu'il avait déjà +remarquée, allait grandissant. Le feu était-il à Port-Louis? C'était +impossible, car nul cri de détresse ne se faisait entendre. + +De plus, quoiqu'on entendît toujours cette rumeur, qui, chose étrange, +semblait plutôt une rumeur joyeuse qu'un bruit menaçant, aucun bruit +d'armes ne retentissait, et la rue où était située la Police était +restée solitaire. + +Georges attendit un quart d'heure encore, espérant toujours que +quelques coups de fusil retentiraient et termineraient son inquiétude, +en lui annonçant qu'on en était aux mains; mais cette même rumeur +étrange bruissait toujours sans que le bruit tant attendu s'y mêlât. + +Le prisonnier pensa alors que l'important pour lui était d'abord de +fuir. Avec un dernier ébranlement, le barreau céda. Georges attacha +fortement la corde à sa base, jeta le barreau devant lui pour s'en +faire une arme, passa par l'ouverture, se laissa glisser le long de la +corde, toucha la terre sans accident, ramassa le barreau, et s'élança +dans une des rues transversales. + +À mesure que Georges s'avançait vers la rue de Paris, qui traverse tout +le quartier septentrional de la ville, il voyait s'augmenter cette +lueur, il entendait redoubler ce bruit; enfin, il arriva à l'angle +d'une rue ardemment éclairée, et tout lui fut expliqué. + +Toutes les rues qui donnaient sur le camp malabar, c'est-à-dire sur le +point par lequel les révoltés devaient pénétrer dans la ville étaient +illuminées comme pour un jour de fête, et, de place en place, en face +des maisons principales avaient été placés des tonneaux d'arrack, +d'eau-de-vie et de rhum défoncés, comme pour une distribution gratis. + +Les nègres s'étaient rués comme un torrent sur Port-Louis poussant des +clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouvé +les rues illuminées; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un +instant, les ordres de Laïza et l'idée que toutes ces boissons étaient +empoisonnées, les avaient retenus; mais bientôt le naturel l'avait +emporté sur la discipline, et même sur la crainte. Quelques hommes +s'étaient débandés et s'étaient mis à boire. À leurs cris de joie, les +autres nègres n'avaient pu tenir leurs rangs: toute cette multitude, +qui suffisait pour anéantir Port-Louis, s'était répandue en un instant, +éparpillée en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des +cris de joyeuse rage, buvant à pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum, +cet arrack, éternel poison des races noires à la vue duquel un nègre ne +sait pas résister, en échange duquel il vend ses enfants, son père, sa +mère, et finit souvent par se vendre lui-même. + +De là venaient ces cris à l'étrange expression que Georges n'avait pu +comprendre. Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donné par +Jacques lui-même et, comme on le voit, il s'en était bien trouvé. La +révolte, entrée dans la ville, s'était amortie avant de traverser le +quartier qui s'étend de la Petite-Montagne au Trou-Fanfaron, et était +venue mourir à cent pas de l'hôtel du Gouvernement. + +À la vue de l'étrange spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Georges +ne conserva plus aucun doute sur l'issue de son entreprise; il se +souvint de la prédiction de Jacques, et se sentit frissonner à la fois +de colère et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la +face des choses, bouleverser l'île et venger deux siècles d'esclavage +par une heure de victoire et par un avenir de liberté, ces hommes +étaient là, riant, chantant, dansant, désarmés, ivres, chancelants; ces +hommes, trois cents soldats armés de fouets pouvaient maintenant les +reconduire au travail, et ces hommes étaient dix mille! + +Ainsi, tout ce long labeur de Georges sur lui-même était perdu; toute +cette haute étude de son propre cœur, de sa propre force et de sa +propre valeur était inutile; toute cette supériorité de caractère +donnée par Dieu, d'éducation acquise sur les hommes tout cela venait se +briser devant les instincts d'une race qui aimait mieux l'eau-de-vie +que la liberté. + +Georges sentit aussitôt le néant de ses ambitions; son orgueil, un +instant, l'avait transporté sur une montagne, et lui avait fait voir à +ses pieds tous les royaumes de la terre; puis tout était disparu, ce +n'était qu'une vision. Et Georges se retrouvait juste à la même place +où son orgueil trompeur l'avait pris. + +Il serrait son barreau de fer entre ses mains; il se sentait pris d'une +envie féroce de se jeter au milieu de tous ces misérables et de briser +ces crânes abrutis, qui n'avaient pas eu la force de résister à la +grossière tentation dont il était la victime. + +Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien à cette +fête improvisée que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient +tout cela bouche et yeux béants. Chacun demandait à son voisin ce que +cela voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pût ni +lui répondre ni lui donner la moindre explication. + +Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu'au fond +de ces longues rues, illuminées et pleines de nègres ivres, poussant +des rumeurs insensées. Il cherchait au milieu de toute cette foule +d'êtres immondes un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore +au milieu de la dégradation générale. Cet homme, c'était Laïza. + +Tout à coup, Georges entendit une grande rumeur qui venait du côté de +la Police; puis une fusillade assez vive s'engagea d'un côté, avec la +régularité que la troupe de ligne a l'habitude de mettre dans cet +exercice, de l'autre avec le capricieux pétillement qui accompagne le +feu des troupes irrégulières. + +Enfin, il y avait donc un endroit où l'on se battait. + +Georges s'élança de ce côté; en cinq minutes, il se trouva dans la rue +du Gouvernement. Il ne s'était pas trompé. Cette petite troupe qui se +battait était conduite par Laïza, par Laïza, qui, ayant su que Georges +était prisonnier, avait à la tête de quatre cents hommes d'élite, fait +le tour de la ville, et avait marché sur la Police pour le délivrer. + +Sans doute ce mouvement avait été prévu, car, aussitôt qu'on vit +paraître la petite troupe de révoltés à une extrémité de la rue, un +bataillon anglais s'était mis en mouvement et avait marché contre elle. + +Laïza s'était bien douté qu'on ne lui laisserait pas enlever Georges +sans combat; mais il avait compté sur la diversion que devait faire le +reste de sa troupe arrivant par les rues adjacentes au camp malabar; +malheureusement, cette diversion, comme nous l'avons vu, lui avait +manqué par les causes que nous avons dites. + +Georges s'élança d'un seul bond au milieu des combattants, appelant à +grands cris: «Laïza! Laïza!» Il avait donc trouvé un nègre digne d'être +un homme; il avait donc rencontré une nature égale à la sienne. + +Les deux chefs se joignirent au milieu du feu; et là, sans chercher un +abri contre la fusillade, insouciants aux balles qui sifflaient autour +d'eux, ils échangèrent quelques-unes de ces paroles courtes et pressées +comme en demandent les situations suprêmes. En un instant, Laïza fut au +courant de tout; il secoua la tête et se contenta de dire: + +—Tout est perdu. + +Georges voulut lui rendre quelque espérance, lui conseilla d'essayer +quelques efforts sur les buveurs; mais Laïza, laissant échapper un +sourire de profond dédain: + +—Ils boivent, dit-il; à moins que l'eau-de-vie ne leur manque, il n'y a +rien à espérer. + +Or, les tonneaux avaient été défoncés en assez grande quantité pour que +l'eau-de-vie ne leur manquât pas. + +Toute lutte devenait inutile sur le point où elle s'était engagée, +puisque Georges, que Laïza venait délivrer, était libre; il n'avait +donc qu'à regretter la perte d'une douzaine d'hommes déjà mis hors de +combat, et qu'à donner le signal de la retraite. + +Mais la retraite était devenue impossible par la rue du Gouvernement; +tandis que la troupe de Laïza faisait face au bataillon anglais qui +s'était opposé à son entreprise, un autre détachement, embusqué dans la +poudrière, eu sortait, tambour battant, et venait fermer le chemin par +lequel Laïza et ses hommes étaient arrivés. Il fallut donc se jeter +dans les rues qui environnent le palais de justice et regagner par là +les environs de la Petite-Montagne et le camp malabar. + +À peine Georges, Laïza et leurs hommes eurent-ils fait deux cents pas, +qu'ils se trouvèrent dans les rues illuminées et garnies de tonneaux. +La scène était encore plus immonde que la première fois; l'ivresse +avait fait des progrès. + +Puis, au bout de chaque rue on voyait étinceler dans les ténèbres les +baïonnettes d'une compagnie anglaise. + +Georges et Laïza se regardèrent avec ce sourire qui signifie: «Il ne +s'agit plus ici de vaincre, mais de mourir et de bien mourir.» + +Cependant tous deux voulurent, tenter un dernier effort; ils +s'élancèrent dans la rue principale, essayant de rallier les révoltés à +leur petite troupe. Mais quelques-uns à peine étaient en état +d'entendre les cris et les exhortations de leurs chefs; les autres les +méconnaissaient entièrement, chantaient d'une voix avinée, et dansaient +sur leurs jambes tremblantes; tandis que le plus grand nombre, arrivé +au dernier degré de l'ivresse, roulait par la rue, perdant de minute en +minute le peu de sentiment qui lui restait. + +Laïza avait pris un fouet et frappait à tour de bras sur les +misérables. Georges, appuyé sur le barreau de fer, la seule arme qu'il +eût touchée, les regardait immobile et dédaigneux, pareil à la statue +du Mépris. + +Au bout de quelques minutes, tous deux demeurèrent convaincus qu'il n'y +avait plus rien à espérer, et que chaque minute qu'ils perdaient était +une année retranchée à leur existence; d'ailleurs, quelques hommes de +leur troupe, entraînés par l'exemple, fascinés par la vue de la boisson +enivrante, étourdis par l'odeur alcoolique qui leur montait au cerveau, +commençaient à les abandonner à leur tour. Il n'y avait donc pas de +temps à perdre pour quitter la ville, et encore était-il évident que +déjà peut-être on en avait trop perdu. + +Georges et Laïza rassemblèrent la petite troupe qui leur était restée +fidèle, trois cents hommes à peu près; puis, se mettant à leur tête, +ils marchèrent résolument vers l'extrémité de la rue, qui, comme nous +l'avons dit, était fermée par un mur de soldats. Arrivés à quarante pas +des Anglais, ils virent les fusils s'abaisser vers eux, un rayon de +flamme éclata sur toute la ligne, puis aussitôt une grêle de balles +fouilla leurs rangs; dix ou douze hommes tombèrent; mais les deux chefs +restèrent debout, et, poussé à la fois par leurs deux voix puissantes, +le cri «En avant!» retentit. + +Lorsqu'ils furent à vingt pas, le feu du second rang suivit le feu du +premier, et fit parmi les révoltés un ravage plus grand encore. Mais, +presque aussitôt, les deux troupes se joignirent, et alors la lutte +corps à corps commença. + +Ce fut une affreuse mêlée: on sait quelles troupes sont les Anglais, et +comment ils meurent où ils ont été placés. Mais, d'un autre côté, ils +avaient affaire à des hommes désespérés, qui savaient que, prisonniers, +une mort ignominieuse les attendait, et qui, par conséquent, voulaient +mourir libres. + +Georges et Laïza faisaient des miracles d'audace, et de courage: Laïza: +avec son fusil, qu'il avait pris par le canon, et dont il se servait +comme d'un fléau; Georges, avec le barreau qu'il avait arraché à sa +fenêtre, et dont, de son côté, il se servait comme d'une masse d'armes; +leurs hommes, au reste, les secondaient à merveille, se ruant sur les +Anglais à coups de baïonnette, tandis que les blessés se traînaient +entre les combattants et venaient, en rampant, couper à coups de +couteau les jarrets de leurs ennemis. + +La lutte dura ainsi pendant dix minutes, furieuse, acharnée, mortelle, +sans que nul pût dire de quel côté serait l'avantage; cependant le +désespoir l'emporta sur la discipline: les rangs anglais s'ouvrirent +comme une digue qui se rompt, et laissèrent passer le torrent, qui se +répandit aussitôt hors de la ville. + +Georges et Laïza, qui étaient à la tête de l'attaque, restèrent en +arrière pour soutenir la retraite. Enfin, on arriva au pied de la +Petite-Montagne; c'était un endroit trop escarpé et trop couvert pour +que les Anglais osassent s'y aventurer. Aussi firent-ils une halte; de +leur côté, les révoltés reprirent haleine. Une vingtaine de noirs se +rallièrent autour des deux chefs, tandis que les autres s'éparpillaient +de tous côtés; il ne s'agissait plus de combattre, mais de se mettre en +sûreté dans les grands bois. Georges indiqua le quartier de Moka, où +était l'habitation de son père comme le rendez-vous général de ceux qui +voudraient se rallier à lui, annonçant qu'il en partirait le lendemain +au point du jour pour gagner le quartier du Grand-Port, où se trouvent, +comme nous l'avons dit, les plus épaisses forêts. + +Georges donnait aux misérables débris de cette troupe, avec laquelle il +avait un instant espéré conquérir l'île, ses dernières instructions, +et, la lune, glissant dans l'intervalle de deux nuages, répandait un +instant sa lumière sur le groupe qu'il commandait, sinon de la taille, +du moins de la voix et du geste, quant tout à coup un buisson situé à +une quarantaine de pas des fugitifs, s'enflamma; la détonation d'une +arme à feu se fit entendre, et Georges tomba aux pieds de Laïza, frappé +d'une balle dans le côté. + +En même temps, un homme, dont on put un instant suivre dans l'ombre la +course rapide, s'élança du buisson tout fumant encore dans un ravin qui +s'étendait derrière lui, le suivit dans sa longueur, caché à tous les +yeux; puis, reparaissant à son extrémité, regagna par un circuit les +rangs des soldats anglais, arrêtés au bord du ruisseau des Pucelles. + +Mais, si rapide qu'eût été la course de l'assassin, Laïza l'avait +reconnu, et, avant qu'il perdît tout à fait connaissance, le blessé put +lui entendre murmurer ces trois mots accompagnés d'un geste de menace, +calme mais implacable: + +—Antonio le Malais! + + + + +Chapitre XXIII—Un cœur de père + + +Pendant que les différents événements que nous venons de raconter +s'accomplissaient à Port-Louis, Pierre Munier attendait anxieusement à +Moka le résultat terrible que lui avait laissé entrevoir son fils: +habitué, comme nous l'avons dit, à cette éternelle suprématie des +blancs, il avait fini par considérer cette suprématie non seulement +comme un droit acquis, mais comme une supériorité naturelle. Quelle que +fût la confiance que lui inspirât son fils, il ne pouvait donc croire +que ces obstacles, qu'il regardait comme insurmontables, s'aplaniraient +devant lui. + +Depuis le moment où, comme nous l'avons vu, Georges avait pris congé de +lui, il était tombé dans une apathie profonde; l'excès même des +émotions qui se pressaient dans son cœur, et la diversité des pensées +qui se heurtaient dans son esprit l'avaient jeté dans une insensibilité +apparente qui ressemblait à de l'idiotisme. Deux ou trois fois il lui +vint bien à l'idée d'aller lui-même à Port-Louis, et de voir, de ses +propres yeux, ce qui allait s'y passer; mais il faut pour marcher à +l'encontre d'une certitude, une force de volonté que n'avait point le +pauvre père; s'il ne se fût agi que d'aller au-devant d'un danger, +Pierre Munier y aurait couru. + +La journée se passa donc dans des angoisses d'autant plus profondes, +qu'elles furent tout intérieures, et que celui qui les éprouvait +n'osait dire à personne, pas même à Télémaque, les causes de cet +accablement sur lequel on l'interrogeait; de temps en temps, seulement, +il se levait de son fauteuil, s'en allait le front courbé vers la +fenêtre ouverte, jetait du côté de la ville un long regard comme s'il +pouvait voir, écoutait, comme s'il pouvait entendre; puis, ne voyant +rien, n'entendant rien, il poussait un soupir et revenait, les lèvres +muettes et les yeux atones, s'asseoir dans son fauteuil. + +L'heure du dîner arriva. Télémaque, chargé des soins ordinaires de la +maison, fit mettre le couvert, fit servir la table, fit apporter le +dîner; mais toutes ces différentes opérations s'accomplirent sans que +celui pour lequel elles s'accomplissaient soulevât seulement les yeux: +puis, lorsque tout cela fut prêt, Télémaque laissa passer un quart +d'heure, et, voyant que son maître demeurait dans la même apathie, il +lui toucha légèrement l'épaule; Pierre Munier tressaillit, et, se +levant vivement: + +—Eh bien, sait-on quelque chose? dit-il. + +Télémaque montra à son maître le dîner qui était servi; mais Pierre +Munier sourit tristement, secoua la tête et retomba dans sa rêverie. Le +nègre comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et, sans +oser en demander l'explication, roula ses deux gros yeux blancs autour +de lui comme pour chercher quelque signe qui pût le mettre sur les +traces de cet événement inconnu; mais chaque chose était à sa place +accoutumée, et tout était comme à l'ordinaire; seulement, il était +visible que l'attente de quelque grand malheur était venue s'asseoir le +matin au foyer domestique. + +La journée s'écoula ainsi. + +Télémaque, espérant toujours que la faim reprendrait ses droits, laissa +le dîner servi; mais Pierre Munier était trop profondément absorbé pour +s'occuper d'autre chose que de sa propre pensée; seulement, il y eut un +moment où Télémaque, voyant de grosses gouttes de sueur perler sur le +front de son maître, crut qu'il avait chaud, et lui présenta un verre +d'eau et de vin; mais Pierre Munier écarta doucement le verre de la +main en disant: + +—Tu n'as rien appris encore? + +Télémaque secoua la tête, regarda tour à tour le plafond et le +plancher, comme pour demander alternativement à chacun d'eux s'ils en +savaient plus que lui; puis voyant que chacun d'eux restait muet, il +sortit pour demander aux nègres s'ils n'étaient pas mieux renseignés +que lui sur l'objet inconnu de la secrète inquiétude de son maître. + +Mais, à son grand étonnement, il s'aperçut qu'il n'y avait plus un seul +nègre à l'habitation. Il courut aussitôt vers la grange, où ils avaient +l'habitude de se rassembler pour faire la berloque. La grange était +déserte; il revint alors par les cases, mais il ne retrouva dans les +cases que les femmes et les enfants. + +Il les interrogea et il apprit qu'aussitôt la journée finie, les +nègres, au lieu de se reposer comme ils avaient l'habitude de le faire, +s'étaient armés et étaient partis par groupes séparés, mais s'avançant +tous dans la direction de la rivière des Lataniers. Alors il revint à +l'habitation. + +Au bruit que fit Télémaque en ouvrant la porte, le vieillard se +retourna. + +—Eh bien? demanda-t-il. + +Alors Télémaque lui raconta l'absence des nègres, et comment tous +s'étaient acheminés en armes vers le même point. + +—Oui, oui! dit Pierre Munier; hélas! oui! + +Ainsi il n'y avait plus de doute, et ce renseignement concourait encore +à faire croire au pauvre père qu'il en était arrivé à ce moment où tout +se décidait pour lui à la ville; car, depuis le retour de Georges, le +vieillard, en revoyant son fils si beau et si brave, si confiant en +lui-même, si riche du passé, si sûr de l'avenir, avait tellement +identifié sa vie à la vie de son enfant, qu'il en était arrivé à se +convaincre qu'ils vivaient de la même existence, et qu'il ne comprenait +pas qu'il pût supporter la perte de son fils, ou même son absence. + +Oh! comme il se reprochait d'avoir laissé partir le matin Georges sans +l'interroger, sans avoir pénétré au fond de sa pensée, sans connaître à +quels dangers il allait s'exposer! comme il se reprochait de ne pas lui +avoir demandé à le suivre! Mais cette idée que son fils allait +entreprendre une lutte ouverte contre les blancs l'avait si fort +anéanti, que, dans le premier moment, il avait senti toutes ses forces +morales l'abandonner. C'était, nous l'avons dit, dans la nature de +cette âme naïve de n'avoir de puissance que devant les dangers +physiques. + +Cependant la nuit était venue et les heures s'écoulaient sans apporter +aucune nouvelle, ni consolante ni terrible. Dix heures, onze heures, +minuit sonnèrent. Quoique l'obscurité qui s'étendait au dehors, et que +rendaient plus profonde encore les lumières allumées dans +l'appartement, empêchât de rien distinguer à dix pas de distance, +Pierre Munier continuait d'aller, à des intervalles presque réguliers, +mais se rapprochant cependant sans cesse l'un de l'autre, de son +fauteuil à la fenêtre et de la fenêtre à son fauteuil. Télémaque, +véritablement inquiet, s'était installé dans la même chambre; mais, si +dévoué que fût le fidèle domestique, il n'avait pu résister au sommeil, +et il dormait sur une chaise, appuyé contre la muraille, où sa +silhouette se dessinait comme un dessin au charbon. + +À deux heures du matin, un chien de garde, qu'on laissait ordinairement +errer la nuit autour de l'habitation, mais que, ce soir-là, la +préoccupation générale avait maintenu à la chaîne, fit entendre un +hurlement bas et plaintif. Pierre Munier tressaillit et se leva; mais, +au lugubre bruit que la superstition des noirs regarde comme l'annonce +certaine d'un malheur prochain, les forces lui manquèrent, et, pour ne +pas tomber, il fut forcé de s'appuyer sur la table. Au bout de cinq +minutes, le chien fit entendre un second hurlement plus bruyant, plus +triste et plus prolongé que le premier; puis, à égale distance du +second, un troisième, plus funèbre et plus lamentable encore que les +deux premiers. + +Pierre Munier, pâle, sans voix, la sueur au front, resta les yeux fixés +sur la porte sans faire un pas vers elle, mais comme un homme qui +attend le malheur et qui sait que c'est par là qu'il va entrer. + +Au bout d'un instant, on entendit le bruit des pas d'un assez grand +nombre de personnes; ces pas se rapprochèrent de l'habitation, mais +lents et mesurés. Il sembla au pauvre père que ces pas étaient ceux +d'hommes qui suivaient un convoi. + +Bientôt la première chambre sembla se remplir de monde; seulement, +cette foule, quelle qu'elle fût, était muette. Cependant, au milieu du +silence, le vieillard crut entendre une plainte et il lui sembla que, +dans cette plainte, il reconnaissait la voix de son fils. + +—Georges! s'écria-t-il; Georges, au nom du ciel, est-ce toi? Réponds, +parle, viens! + +—Me voilà, mon père! dit une voix faible, et cependant calme; me voilà! + +Au même instant la porte s'ouvrit et Georges parut, mais s'appuyant +contre la porte, et si pâle, que Pierre Munier crut un instant que +c'était l'ombre de son fils qu'il avait évoquée et qui lui +apparaissait; de sorte qu'au lieu d'aller à Georges, le vieillard fit +un pas en arrière. + +—Au nom du ciel, murmura-t-il, qu'as-tu et que t'est-il arrivé? + +—Une blessure grave, mais tranquillisez-vous, mon père qui n'est pas +mortelle, puisque, vous le voyez, je marche et me tiens debout; mais je +ne puis pas me tenir debout longtemps. + +Puis il ajouta tout bas: + +—À moi, Laïza, les forces me manquent! + +Et il se laissa tomber dans les bras du nègre. Pierre Munier s'élança +vers son fils; mais Georges était déjà évanoui. + +En effet, avec cette force de volonté qui était devenue le signe +distinctif du caractère de Georges, il avait voulu, tout faible et +presque mourant qu'il était, se montrer debout à son père, et, cette +fois, ce n'était pas par un de ces sentiments d'orgueil qu'on +retrouvait si souvent en lui, mais parce que, connaissant l'amour +profond que lui portait le vieillard, il tremblait que en le voyant +couché, le coup qu'il recevrait de cette vue ne lui fût fatal. Malgré +les représentations de Laïza, il avait donc abandonné le brancard sur +lequel les nègres l'avaient transporté, en se relayant, à travers les +défilés de la montagne du Pouce; puis, avec un courage surhumain, avec +cette volonté puissante qui commandait chez lui-même à la faiblesse +physique, il s'était dressé, s'était cramponné au mur, et, comme il +avait décidé que cela devait être, il s'était montré debout à son père. + +Et, en effet, comme il l'avait pensé, le coup avait été ainsi moins +violent pour le vieillard. + +Mais cette volonté de fer avait cependant plié sous la douleur, et, +épuisé par l'effort qu'il avait fait, Georges était, comme nous l'avons +dit, retombé dans les bras de Laïza. + +Ce fut quelque chose de terrible à voir, même pour des hommes, que la +douleur de ce père; douleur sans plainte, sans sanglots, muette, +profonde et morne. On posa Georges sur un canapé. Le vieillard +s'agenouilla devant lui, passa son bras sous la tête de son enfant, et +attendit, les yeux fixés sur ses yeux fermés, la respiration suspendue +devant son haleine absente, tenant la main pendante du blesse dans son +autre main, ne demandant rien, ne s'inquiétant d'aucun détail, ne +s'informant d'aucun résultat; tout était dit pour lui: son fils était +là, blessé, sanglant, évanoui; qu'avait-il besoin d'apprendre et que +lui faisaient les causes devant ce formidable résultat? + +Laïza se tenait debout, à l'angle d'un buffet, appuyé sur son fusil et +regardant de temps en temps du côté de la fenêtre si le jour ne +revenait pas. + +Les autres nègres, qui s'étaient respectueusement retirés après avoir +déposé Georges sur son canapé, se tenaient dans la chambre voisine et +passaient leurs têtes noires par la porte; d'autres étaient groupés, en +dehors, devant la fenêtre, beaucoup étaient blessés plus ou moins +dangereusement: mais aucun ne semblait se souvenir de sa blessure. + +À chaque instant leur nombre augmentait, car tous les fugitifs, après +s'être d'abord éparpillés pour éviter la poursuite des Anglais, +avaient, par différents chemins, regagné l'habitation, comme, les uns +après les autres, des moutons dispersés regagnent le parc. À quatre +heures du matin, il y avait près de deux cents nègres autour de +l'habitation. + +Cependant Georges était revenu à lui et avait, par quelques mots, +essayé de rassurer son père; mais cela d'une voix si faible, que, +quelque bonheur qu'éprouvât le vieillard de l'entendre parler, il lui +avait fait signe de se taire, puis il s'était informé alors de quel +genre était la blessure, et quel était le médecin qui l'avait pansée; +alors, en souriant et par un faible mouvement de tête, Georges lui +avait indiqué Laïza. + +On sait que, dans les colonies, certains nègres passent pour d'habiles +chirurgiens, et que, quelquefois même, les colons blancs les envoient +chercher de préférence aux gens de l'art; c'est tout simple: ces hommes +primitifs, semblables à nos bergers, qui disputent souvent leurs +pratiques aux plus habiles docteurs, se trouvant sans cesse en face de +la nature, surprennent, comme les animaux, quelques-uns de ces secrets +qui restent voilés aux regards des autres hommes. Or, Laïza passait +dans toute l'île pour un habile chirurgien; les nègres attribuaient sa +science à la force de certaines paroles secrètes ou de certains +enchantements magiques; les blancs, à sa connaissance de certaines +herbes et de certaines plantes dont il savait seul les noms et la +propriété. Pierre Munier fut donc plus tranquille lorsqu'il sut que +c'était Laïza qui avait pansé la blessure de son fils. + +Cependant le moment où le jour allait paraître approchait, et, à mesure +que le temps s'écoulait, Laïza paraissait de plus en plus inquiet. +Enfin, il n'y put pas tenir plus longtemps, et, sous prétexte de tâter +le pouls du malade, il s'approcha de lui et lui parla tout bas. + +—Que demandez-vous et que voulez-vous, mon ami? demanda Pierre Munier. + +—Ce qu'il veut, mon père, aussi bien il faut vous le dire: il veut que +je ne tombe pas aux mains des blancs, et il me demande si je me sens +assez fort pour être porté dans les grands bois. + +—Te transporter dans les grands bois! s'écria le vieillard, faible +comme tu es! C'est impossible! + +—Il n'y a cependant pas d'autre parti à prendre, mon père, à moins que +vous ne préfériez me voir arrêter sous vos yeux, et.... + +—Et quoi? demanda Pierre Munier avec anxiété; que te veulent-ils et que +peuvent-ils te faire? + +—Ce qu'ils me veulent, mon père? Se venger de ce qu'un misérable +mulâtre a eu la prétention de lutter contre eux, et est arrivé, +peut-être, à les faire trembler un instant. Ce qu'ils peuvent me faire? +Oh! presque rien, ajouta Georges en souriant, ils peuvent me trancher +la tête à la plaine Verte. + +Le vieillard pâlit; puis on le vit frémir de tout son corps; il était +évident qu'il se livrait en lui un combat terrible. Enfin, il releva le +front, secoua ta tête, et, regardant le blessé. + +—Te prendre! murmura-t-il; te trancher la tête! me prendre mon enfant, +me le tuer! tuer mon Georges! Et tout cela, parce qu'il est plus beau +qu'eux, plus brave qu'eux, plus instruit qu'eux.... Ah! qu'ils y +viennent donc!... + +Et le vieillard, avec une énergie dont, cinq minutes auparavant, on +l'aurait cru incapable, s'élança vers sa carabine suspendue à la +muraille, et, saisissant l'arme oisive depuis seize ans: + +—Oui, oui! qu'ils y viennent! s'écria-t-il, et nous verrons. Ah! vous +lui avez tout pris, messieurs les blancs, à ce pauvre mulâtre; vous lui +avez pris sa considération, et il n'a rien dit; vous lui eussiez pris +sa vie, qu'il n'eût rien dit encore; mais vous voulez lui prendre son +fils; vous voulez lui prendre son enfant pour l'emprisonner, pour le +torturer, pour lui trancher la tête! Oh! venez, messieurs les blancs, +et nous allons voir! Nous avons cinquante ans de haine entre nous; +venez, venez, il est temps que nous fassions nos comptes. + +—Bien, mon père, bien! s'écria Georges en se relevant sur son coude et +en regardant le vieillard d'un œil fiévreux; bien je vous reconnais. + +—Eh bien, oui, aux grands bois, dit-il, et nous verrons s'ils osent +nous y suivre. Oui, mon fils; oui, viens; mieux valent les grands bois +que les villes. On y est sous l'œil de Dieu; que Dieu nous voie donc et +nous juge. Et vous, enfants, continua le mulâtre en s'adressant aux +nègres, m'avez-vous toujours trouvé bon maître? + +—Oh! oui, oui! s'écrièrent d'une seule voix tous les nègres. + +—M'avez-vous dit cent fois que vous m'étiez dévoués, non pas comme des +esclaves, mais comme des enfants? + +—Oui, oui! + +—Eh bien, c'est à cette heure qu'il s'agit de me prouver votre +dévouement. + +—Ordonne, maître, ordonne, dirent tous les nègres. + +—Entrez, entrez tous. + +La chambre se remplit de noirs. + +—Tenez, continua le vieillard, voilà mon fils qui a voulu vous sauver, +vous faire libres, vous faire hommes, voilà sa récompense. Et +maintenant, ce n'est pas le tout; ils veulent venir me le prendre, +blessé, sanglant, à l'agonie; voulez-vous le défendre, voulez-vous le +sauver? voulez-vous mourir pour lui et avec lui? + +—Oh! oui! oui! crièrent toutes les voix. + +—Aux grands bois, alors, aux grands bois! dit le vieillard. + +—Aux grands bois! crièrent tous les nègres. + +Alors on rapprocha le brancard de feuillage du canapé où était couché +Georges; on y déposa le blessé; quatre nègres en saisirent les quatre +portants: Georges sortit de la maison accompagné de Laïza, et prit la +tête du cortège; puis tous les nègres le suivirent; puis, enfin, Pierre +Munier sortit le dernier, laissant l'habitation ouverte, abandonnée et +veuve de toute créature humaine. + +Le cortège, qui se composait de deux cents nègres à peu près suivit +quelque temps le chemin qui mène de Port-Louis au Grand-Port, puis +après une demi-heure de marche à peu près, il prit à droite, s'avançant +vers la base du piton du Milieu, afin de joindre la source de la +rivière des Créoles. + +Avant de s'engager derrière la montagne, Pierre Munier, qui avait +continué de faire l'arrière-garde, s'arrêta un instant, gravit un +monticule et jeta un dernier regard sur cette belle habitation qu'il +abandonnait. Il embrassa dans un coup d'œil ces riches plaines de +cannes, de manioc, de maïs, ces magnifiques bosquets de pamplemousses, +de jambosiers et de takamakas, ce splendide horizon de montagnes qui +fermait son immense propriété comme une muraille gigantesque. Il pensa +qu'il avait fallu trois générations d'hommes honnêtes comme lui, +laborieux comme lui, estimés comme lui, pour faire de ce quartier le +paradis de l'île, poussa un soupir, essuya une larme; puis, détournant +les yeux et secouant la tête, il regagna, le sourire sur les lèvres, le +brancard où l'attendait l'enfant blessé, pour lequel il abandonnait +tout cela. + + + + +Chapitre XXIV—Les grands bois + + +Au moment où la troupe fugitive atteignait la source de la rivière des +Créoles, le jour se levait, et les rayons du soleil oriental +éclairaient le sommet granitique du piton du Milieu; avec lui +s'éveillait toute la population des forêts. À chaque pas, les tanrecs +se levaient sous les pieds des nègres et regagnaient leurs terriers, +les singes s'élançaient de branche en branche et atteignaient les +extrémités les plus flexibles des vacoas, des filaos et des +tamariniers, puis, se suspendant et se balançant par la queue, +allaient, franchissant une grande distance, s'accrocher, avec une +adresse merveilleuse, à quelque autre arbre qui leur donnait un asile +plus touffu. Le coq des bois se levait à grand bruit, battant l'air de +son vol pesant, tandis que les perroquets gris semblaient le railler de +leur cri moqueur, et que le cardinal, pareil à une flamme volante, +passait, rapide comme un éclair et étincelant comme un rubis; enfin, +selon son habitude, la nature, toujours jeune, toujours insoucieuse, +toujours féconde, semblait, par sa sereine tranquillité et son calme +bonheur, une éternelle ironie de l'agitation et des douleurs de +l'homme. + +Après trois ou quatre heures de marche, la troupe fit une halte sur un +plateau, au pied d'une montagne sans nom, dont la base vient mourir sur +les bords de la rivière. La faim commençait à se faire sentir; +heureusement, chacun dans la route avait fait chasse; les uns, à coups +de bâton, avaient assommé des tanrecs, dont, en général, les nègres +sont fort friands; d'autres avaient tué des singes ou des coqs des +bois; enfin, Laïza avait blessé un cerf, à la poursuite duquel quatre +hommes s'étaient mis, et qu'ils avaient rapporté au bout d'une heure. +Il y avait donc des provisions pour toute la troupe. + +Laïza profita de cette halte pour panser le blessé; de temps en temps, +il s'était écarté du brancard pour aller cueillir quelque herbe ou +quelque plante dont lui seul connaissait la propriété. Arrivé au lieu +du repos, il réunit sa récolte, plaça la précieuse collection qu'il +venait de rassembler dans un creux de rocher; puis, avec une pierre +arrondie, il broya les simples qu'il venait de cueillir à peu près +comme il eût fait dans un mortier. Cette opération terminée, il en +exprima le suc, y trempa un linge, et, levant l'appareil mis la veille, +il plaça les compresses nouvellement imbibées sur la double plaie car, +par bonheur encore, la balle n'était point restée dans la blessure, et, +entrée un peu au-dessous de la dernière côte gauche, elle était sortie +un peu au-dessus de la hanche. + +Pierre Munier suivit cette opération avec une anxiété profonde. La +blessure était grave, mais n'était point mortelle; il y avait plus: il +était visible, à l'inspection des chairs qu'en supposant qu'aucun +organe important n'eût été lésé à l'intérieur, la guérison serait plus +rapide peut-être qu'elle ne l'eût été entre les mains d'un médecin des +villes. Le pauvre père n'en passa pas moins par toutes les angoisses +qu'une pareille vue devait éveiller en lui, tandis que Georges, au +contraire, malgré les douleurs qu'un semblable pansement devait lui +faire éprouver, ne fronça pas même le sourcil, et réprima jusqu'au +moindre frissonnement de la main que son père tenait entre les siennes. + +Le pansement fini et le repas achevé, on se mit en route. On approchait +des grands bois, mais encore fallait-il les atteindre; la petite +troupe, retardée par le transport du blessé, transport que les +accidents du terrain rendaient fort difficile, ne s'avançait que +lentement, et, depuis le départ de l'habitation, avait laissé une trace +facile à suivre. + +On marcha une heure encore, à peu près, en suivant les bords de la +rivière des Créoles, puis on prit à gauche, et l'on commença de se +trouver dans la lisière des forêts; car, jusque-là, on n'avait traversé +que des espèces de taillis: à mesure que l'on avançait, des mimosas se +reproduisant en touffes nombreuses, des fougères gigantesques poussant +dans les intervalles des arbres, s'élevaient aussi haut qu'eux, et des +lianes d'une grosseur prodigieuse, tombant du haut des takamakas comme +des serpents qui s'y seraient accrochés par la queue, commençaient à +annoncer qu'on entrait dans la région des grands bois. + +Bientôt la forêt devint de plus en plus épaisse; les troncs des arbres +se rapprochèrent, les fougères s'enlacèrent les unes aux autres, les +lianes formèrent comme des barreaux, à travers lesquels le passage +devint de plus en plus difficile, surtout pour les hommes qui portaient +le brancard; à tout moment, Georges, témoin des difficultés que +présentait la marche, faisait un mouvement pour descendre; mais, à +chaque fois, Laïza le lui défendait avec un tel accent de fermeté, et +son père joignait les mains avec un tel geste de prière, que, pour ne +point blesser le dévouement de l'un et pour ne pas heurter la tendresse +de l'autre, le malade reprenait sa place et laissait essayer de +nouvelles tentatives qui devenaient de moment en moment plus pénibles, +et qui quelquefois, demeuraient longtemps infructueuses. + +Cependant les difficultés qu'éprouvaient les fugitifs à pénétrer dans +l'intérieur de ces forêts vierges étaient presque pour eux une garantie +de sécurité, puisque ces difficultés devaient, pour ceux qui les +poursuivaient exister plus grandes encore, car ceux qui fuyaient +étaient des nègres habitués à de pareilles courses, tandis que ceux qui +les poursuivaient étaient des soldats anglais accoutumés à manœuvrer +dans le champ de Mars et dans le champ de Lort. + +Cependant on arriva à un endroit tellement épais tellement fourré, +tellement compact, que toute tentative de transition devint inutile; +longtemps la petite troupe longea cette espèce de muraille à travers +laquelle la hache seule aurait pu ouvrir un passage; mais ce passage, +ouvert pour les uns, l'était également pour les autres, et, en offrant +une issue à la fuite, il offrait un moyen à la poursuite. + +Tout en cherchant, on trouva un ajoupa, et, sous cet ajoupa, les restes +d'un feu fumant encore: il était évident que des nègres marrons +rôdaient dans les environs, et, à en juger par la fraîcheur des traces +qu'ils avaient laissées, ne devaient même pas être fort loin. + +Laïza se mit sur leur piste. On connaît l'habilité des sauvages pour +suivre, à travers les grandes solitudes, la trace d'un ami ou d'un +ennemi: Laïza, courbé sur la terre, retrouva chaque brin d'herbe plié +sous le talon, chaque caillou sorti de son alvéole par le choc du pied, +chaque branche détournée de son inclinaison par la pression du passant; +mais, enfin, il arriva de son côté à un emplacement où toute trace +manquait. D'un côté était un ruisseau qui descendait de la montagne et +allait se jeter dans la rivière des Créoles; de l'autre, un amas de +rochers, de pierres et de broussailles pareil à un mur, au sommet +duquel la forêt paraissait plus pressée encore que partout ailleurs, +et, derrière Laïza, le chemin qu'il venait de suivre. Laïza traversa le +ruisseau et chercha vainement de l'autre côté la trace qui l'avait +conduit jusqu'à sa rive. Les nègres, car ils étaient plusieurs, +n'avaient donc pas été plus loin. + +Laïza essaya de gravir la muraille, et il y parvint; mais, arrivé au +sommet, il reconnut l'impossibilité de faire suivre à une troupe, parmi +laquelle se trouvaient plusieurs blessés, un pareil chemin il +redescendit donc, et, convaincu que ceux à la recherche desquels il +s'était mis ne pouvaient être loin, il poussa les différents cris +auxquels les nègres marrons ont l'habitude de se reconnaître entre eux, +et attendit. + +Au bout d'un instant, il lui sembla, au plus épais des broussailles, +qui recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons +décrite, reconnaître un léger frémissement; tout autre qu'un homme +habitué aux mystères de la solitude eût certes pris cette vacillation +de quelques branches pour un caprice du vent; mais alors le mouvement +eut eu lieu de leur extrémité à leur base, tandis qu'au contraire le +mouvement semblait naître à leur base et venait mourir à leur +extrémité. Laïza ne s'y trompa point, et ses regards s'arrêtèrent sur +le buisson. Bientôt son doute se changea en certitude: à travers les +branches, il avait distingué deux yeux inquiets qui, après avoir +parcouru tout l'horizon qu'ils pouvaient atteindre, se fixèrent sur +lui; alors Laïza renouvela le signal qu'il avait déjà fait entendre une +fois: aussitôt un homme glissa, comme un serpent, entre les pierres +disjointes, et Laïza se trouva en face d'un nègre marron. + +Les deux noirs n'échangèrent que quelques paroles, puis Laïza retourna +sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit à son tour, guidée +par lui, le même chemin qu'il venait de faire, et qui arriva bientôt à +l'endroit où il avait trouvé le nègre. + +Une ouverture, produite par le dérangement de quelques pierres, avait +amené un passage dans la muraille: ce passage donnait entrée dans une +grotte immense. + +Les fugitifs passèrent deux à deux à travers ce défilé facile à +défendre. Derrière le dernier, le nègre remit les pierres dans le même +ordre où elles étaient auparavant, de manière qu'on ne vit aucune trace +du passage; puis, se cramponnant à son tour aux broussailles et aux +aspérités des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la +forêt. Deux cents hommes venaient de s'engloutir dans les entrailles de +la terre sans que l'œil le plus exercé pût dire par quel endroit ils +avaient passé. + +Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que +la main de l'homme ait aidé en rien aux effets qu'ils produisent, soit, +au contraire, par un long et prévoyant travail des nègres marrons, le +sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe +venait de disparaître, était défendu d'un côté par une roche +perpendiculaire pareille à un rempart, et d'un autre côté par cette +haie gigantesque composée de troncs d'arbres, de lianes et de fougère, +qui avait d'abord arrêté la marche de nos fugitifs; la seule entrée +véritablement praticable était donc celle que nous avons décrite, et, +comme nous l'avons dit, cette entrée disparaissait entièrement derrière +les pierres qui l'obstruaient et les broussailles qui voilaient les +pierres: il résultait donc, du soin avec lequel elle était cachée à +tous les yeux, que les colons armés pour leur propre compte, ou les +troupes anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la +chasse aux nègres marrons, étaient passés cent fois, sans la remarquer, +devant cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs. + +Mais, une fois, de l'autre côté du rempart de la haie ou de la caverne, +l'aspect du sol changeait entièrement. C'étaient toujours de grands +bois, de hautes forêts, de puissants abris, mais au milieu desquels on +pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premières +nécessités de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes une cascade, +qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de +soixante pieds de haut, et, après s'être brisée en poussière sur les +rocs, qu'elle rongeait dans sa chute éternelle, elle coulait quelque +temps en paisibles ruisseaux; puis, s'enfonçant tout à coup dans les +entrailles de la terre, elle allait reparaître au delà de l'enceinte; +les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs +abondaient; enfin, aux endroits où, à travers le dôme immense de +feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil +allaient éclairer des pamplemousses chargés d'oranges, ou des vacoas +chargés de ces choux-palmistes, dont la queue est si frêle, que, du +jour où le fruit est mûr, il tombe à la plus légère secousse ou au +moindre vent. + +Si les fugitifs parvenaient à cacher leur retraite, ils pouvaient donc +espérer y vivre sans manquer de rien jusqu'au moment où Georges serait +guéri, et où cette guérison amènerait une résolution quelconque. Au +reste, quelle que fût la résolution du jeune homme, les malheureux +esclaves dont Georges avait fait ses compagnons étaient décidés à +s'attacher à sa fortune jusqu'au bout. + +Mais, tout blessé qu'était Georges, il avait gardé son sang-froid +ordinaire et il n'avait pas examiné la retraite à laquelle il venait +demander un abri, sans calculer tout le parti qu'on pourrait tirer +d'une pareille position pour la défendre. Une fois de l'autre côté de +la caverne, il avait donc fait arrêter le brancard, et, appelant Laïza +d'un signe de la main, il lui avait indiqué comment, après avoir +défendu l'ouverture extérieure de ce défilé, on pouvait, par un +retranchement, défendre l'ouverture intérieure, puis en outre miner +encore la caverne avec de la poudre, qu'on avait eu le soin d'emporter +de Moka. Le plan de cet ouvrage fut aussitôt tracé et entrepris; car +Georges ne se dissimulait pas que selon toute probabilité on ne le +traiterait point en fugitif ordinaire, et il avait assez d'orgueil pour +croire que les blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant +qu'ils ne le tiendraient pas pieds et poings liés en leur pouvoir. + +On se mit donc aussitôt à l'œuvre de défense, que présida passivement +Georges et activement Pierre Munier. + +Pendant ce temps, Laïza faisait le tour de la montagne: partout, comme +nous l'avons dit, elle était défendue, soit par des palissades +naturelles, soit par des roches escarpées; en un seul endroit, ces +rochers étaient abordables avec des échelles d'une quinzaine de pieds; +encore le chemin qui conduisait au pied de cette muraille naturelle +bordait-il un précipice; ce chemin eût été facile à défendre, mais la +troupe était trop peu nombreuse et avait besoin d'être répandue sur +trop de points à la fois pour que l'on fît des dispositions militaires +en dehors de ce que l'on pouvait appeler la forteresse. + +Laïza reconnut donc que c'était ce point et l'entrée par la caverne qui +devaient surtout être gardés avec le plus de soin. + +La nuit approchait; Laïza laissa dix hommes à ce poste important, et +revint rendre compte à Georges de sa course autour de la montagne. + +Il trouva Georges dans une espèce de cabane qu'on lui avait bâtie à la +hâte avec les branches d'arbres; le retranchement était déjà presque +creusé, et, malgré l'obscurité qui s'avançait rapidement, on continuait +d'y travailler avec activité. + +Vingt-cinq hommes furent répartis en sentinelles autour de l'enceinte, +on devait les relever de deux heures en deux heures; Pierre Munier +resta à son poste de la caverne, et Laïza, après avoir posé un nouvel +appareil sur la blessure de Georges, retourna au sien. + +Puis, chacun attendit les événements nouveaux qu'allait sans doute +amener la nuit. + + + + +Chapitre XXV—Juge et bourreau + + +En effet, dans une guerre de surprises comme celle qui allait avoir +lieu entre les révoltés et les adversaires qui ne manqueraient pas de +les poursuivre, la nuit devait surtout être l'auxiliaire de l'attaque +et la terreur de la défense. + +Celle dans laquelle on venait d'entrer était belle et sereine; +cependant la lune arrivée à son dernier quartier ne devait se lever que +vers les onze heures. + +Pour des hommes moins préoccupés du danger qu'ils couraient, et surtout +moins habitués à de pareils aspects, c'eût été un majestueux spectacle +que cette dégradation successive de la lumière au milieu des vastes +solitudes et du paysage agreste que nous avons essayé de peindre. +D'abord l'obscurité commença de monter des endroits inférieurs, +s'élevant comme une marée le long des troncs d'arbres, aux flancs des +rochers, sur les pentes de la montagne, conduisant le silence avec +elle, et chassant peu à peu les dernières clartés du jour, qui se +réfugièrent au sommet du piton, s'y balancèrent un instant comme les +flammes d'un volcan, puis s'éteignirent à leur tour, submergées par +cette mer de ténèbres. + +Cependant, pour des yeux habitués à la nuit, cette obscurité n'était +pas complète; pour des oreilles habituées à la solitude, ce silence +n'était point absolu. La vie ne s'éteint jamais tout entière dans la +nature; aux bruits du jour qui s'endorment succèdent les bruits de la +nuit qui s'éveillent: au milieu de ce grand murmure que font, en se +mêlant ensemble, le frémissement des feuilles et la plainte des +ruisseaux, passent d'autres rumeurs, causées par la voix ou par les pas +des animaux de ténèbres: voix sombres, pas furtifs et inattendus, qui +inspirent aux cœurs les plus termes cette émotion mystérieuse que le +raisonnement ne peut combattre, parce que la vue ne peut rassurer. + +Or, aucune de ces rumeurs confuses n'échappait à l'oreille exercée de +Laïza: chasseur sauvage, et, par conséquent, homme de la solitude et +voyageur de la nuit, la nuit et la solitude avaient peu de mystères +pour ses yeux et de secrets pour ses oreilles: il reconnaissait le +grignotement du tanrec rongeant ses racines d'arbres, les pas du cerf +se rendant à la source accoutumée, ou le battement des ailes de la +chauve-souris dans la clairière, et deux heures s'écoulèrent sans +qu'aucun de ces bruits pût le tirer de son immobilité. + +Au reste, chose étrange, c'était dans cette partie de la montagne, +qu'habitaient alors deux cents hommes à peu près, que le silence était +le plus absolu, et que la solitude semblait la plus parfaite. Les douze +nègres de Laïza étaient couchés la face contre terre, de façon que +lui-même les distinguait à peine dans l'obscurité, rendue plus épaisse +encore par l'ombre des arbres, et, quoique quelques-uns dormissent, on +eût dit que, pendant leur sommeil même, la prudence retenait leur +souffle, qu'on pouvait entendre à peine. Quant à lui, appuyé tout +debout contre un énorme tamarinier, dont les branches flexibles se +projetaient, non seulement sur le chemin qui longeait les rochers, mais +encore sur le précipice qui s'étendait au delà du chemin, il pouvait +défier l'œil le plus exercé de distinguer son corps du tronc de l'arbre +géant avec lequel, grâce à la nuit et à la couleur de sa peau, il était +entièrement confondu. + +Laïza se tenait, depuis une heure à peu près, dans ce silence et dans +cette immobilité, lorsqu'il entendit derrière lui le bruit que +faisaient les pas de plusieurs hommes sur une terre toute parsemée de +cailloux et de branches sèches; d'ailleurs, ces pas, quoique retenus, +ne semblaient pas avoir la prétention de se dissimuler tout à fait: il +se retourna donc avec assez d'insouciance, comprenant que ce devait +être une patrouille qui venait à lui. En effet, ses yeux, habitués aux +ténèbres, distinguèrent bientôt six ou huit hommes qui s'approchaient, +et à la tête desquels, à sa grande taille et aux vêtements qui le +couvraient, il reconnut Pierre Munier. + +Laïza sembla se détacher de l'arbre contre lequel il était appuyé, et +marcha à lui. + +—Eh bien, lui dit-il, les hommes que vous avez envoyés à la découverte +sont-ils revenus? + +—Oui, et les Anglais nous poursuivent. + +—Où sont-ils? + +—Ils étaient campés, il y a une heure, entre le piton du Milieu et la +source de la rivière des Créoles. + +—Ils sont sur nos traces? + +—Oui; et, demain, nous aurons probablement de leurs nouvelles. + +—Plus tôt, répondit Laïza. + +—Comment, plus tôt? + +—Oui, si nous avons mis nos coureurs en campagne, ils en ont, de leur +côté, fait autant que nous. + +—Eh bien? + +—Eh bien, il y a des hommes qui rôdent dans les environs. + +—Comment le savez-vous? Avez-vous entendu leur voix? avez-vous reconnu +leurs pas? + +—Non, mais j'ai entendu passer un cerf, et j'ai reconnu, à la rapidité +de sa course, qu'il s'était levé d'effroi. + +—Ainsi, vous croyez que quelque rôdeur nous traque? + +—J'en suis sûr.... Silence! + +—Quoi? + +—Écoutez.... + +—En effet, j'entends du bruit. + +—C'est le vol d'un coq des bois, qui est à deux pas de nous. + +—De quel côté? + +—Là, dit Laïza en étendant la main dans la direction d'un bouquet de +bois, dont on voyait les cimes s'élever du fond du ravin. Tenez, +continua le nègre, le voilà qui s'abat à trente pas de nous, de l'autre +côté du chemin qui passe au bas du rocher. + +—Et vous croyez que c'est un homme qui l'a fait lever? + +—Un homme ou plusieurs hommes, répondit Laïza; je ne puis préciser le +nombre. + +—Ce n'est pas cela que je voulais dire. Vous croyez qu'il a été effrayé +par une créature humaine? + +—Les animaux reconnaissent d'instinct le bruit que font les autres +animaux, et ne s'en effrayent point, répondit Laïza. + +—Ainsi? + +—Ainsi on se rapproche.... Eh! tenez, entendez-vous? ajouta le nègre en +baissant la voix. + +—Qu'est-ce? demanda le vieillard en usant de la même précaution. + +—Le bruit d'une branche sèche qui vient de se briser sous le pied de +l'un d'eux. Silence, car ils sont maintenant assez près de nous pour +entendre le bruit de notre voix. Cachez-vous derrière le tronc de ce +tamarinier; moi, je me remets à mon poste. + +Et Laïza reprit la place qu'il venait de quitter, tandis que Pierre +Munier se glissait derrière l'arbre, et que les nègres qui +l'accompagnaient, perdus dans l'ombre des arbres, demeuraient debout, +muets et immobiles comme des statues. + +Il se fit un silence d'un instant, pendant lequel aucun mouvement ne +troubla le calme de la nuit; mais quelques secondes s'étaient à peine +écoulées, que l'on entendit le bruit d'un caillou qui se détachait de +la terre et roulait sur la pente rapide du précipice. Laïza sentit +contre sa joue l'haleine de Pierre Munier. Celui-ci allait parler sans +doute, mais le nègre lui saisit le bras avec force: le vieillard +comprit alors qu'il fallait se taire, et il se tut. + +Au même instant, le coq des bois s'envola bruyamment une seconde fois +en caquetant, et, passant par-dessus la cime du tamarinier, gagna les +régions élevées de la montagne. + +Le rôdeur se trouvait à vingt pas à peine de ceux dont, sans doute, il +cherchait les traces. Laïza et Pierre Munier étaient sans haleine; les +autres nègres semblaient de marbre. + +En ce moment, une lueur argentée commença d'éclairer les cimes de la +chaîne de montagnes que, à travers les éclaircies de la forêt, on +voyait se dresser à l'horizon. Bientôt la lune apparut derrière le +morne des Créoles et commença, échancrée par sa décroissance, à +s'avancer dans le ciel. + +Tout au contraire des ténèbres, qui avaient monté de bas en haut, la +lumière descendait cette fois de haut en bas mais cette lumière +n'atteignait que les endroits découverts, laissant, à part quelques +portions du sol qu'elle éclairait à travers les gerçures du feuillage, +le reste de la forêt dans une obscurité profonde. + +En ce moment, il se fit un léger mouvement dans les branches d'un +buisson qui bordait le chemin et s'élevait au haut du talus, dont la +pente rapide conduisait, comme nous l'avons dit, à un précipice; puis, +peu à peu, ces branches s'écartèrent et donnèrent passage à la tête +d'un homme. + +Malgré l'obscurité, moins grande d'ailleurs à cet endroit que ne +couvrait le feuillage d'aucun arbre, Pierre Munier et Laïza +remarquèrent en même temps le mouvement imprimé au buisson, car leurs +deux mains, qui se cherchaient, se rencontrèrent et se serrèrent en +même temps. + +L'espion resta un moment immobile; puis il allongea de nouveau la tête, +interrogea des yeux et de l'oreille tout l'espace découvert, fit encore +un mouvement en avant, et, rassuré par le silence qui lui faisait +croire à la solitude, il se dressa sur ses genoux, écouta de nouveau +et, ne voyant et n'entendant rien, finit par se relever tout à fait. + +Laïza serra plus fortement alors la main de Pierre Munier pour lui +recommander une plus grande prudence, car, pour lui, il n'y avait plus +de doute, cet homme cherchait leur trace. + +En effet, arrivé sur le bord du chemin, le rôdeur de nuit se courba de +nouveau, interrogeant la terre, pour savoir si elle n'avait gardé aucun +vestige de la marche de plusieurs hommes; il toucha du plat de la main +le gazon, pour voir s'il n'était pas froissé; il toucha du bout du +doigt les cailloux, pour s'assurer s'ils n'avaient pas été ébranlés +dans leurs alvéoles; enfin, comme si l'air à son tour eût pu conserver +des traces de ceux qu'il cherchait, il leva la tête, fixant son regard +sur le tamarinier, contre le tronc et sous l'ombre duquel Laïza était +caché. + +En ce moment, un rayon de lune passa entre deux cimes d'arbres et vint +éclairer le visage de l'espion. + +Alors, avec un mouvement prompt comme l'éclair Laïza dégagea sa main +droite de la main de Pierre Munier, et, s'élançant d'un seul bond, de +manière à saisir par son extrémité une des branches les plus flexibles +de l'arbre qui l'abritait, il plongea, avec la rapidité de l'aigle qui +s'abat, jusqu'au pied du rocher, saisit l'espion par la ceinture, et, +redonnant d'un coup de pied l'impulsion à la branche, qui se redressa, +il remonta avec lui comme l'aigle remonte avec sa proie: puis, laissant +glisser sa main le long du rameau à l'écorce lisse et polie, il revint +tomber au pied de l'arbre, au milieu de ses compagnons, tenant toujours +son prisonnier, qui, un couteau à la main, cherchait vainement à +blesser son vainqueur, comme le serpent cherche vainement à mordre le +roi des airs, qui, des profondeurs d'un marais, l'emporte dans son aire +voisine du ciel. + +Alors, et malgré l'obscurité, chacun, du premier coup d'œil, reconnut +le prisonnier: c'était Antonio le Malais. + +Tout cela s'était passé d'une façon si rapide et si inattendue, +qu'Antonio n'avait pas jeté un cri. + +Enfin, Laïza tenait donc en sa puissance son ennemi mortel; Laïza +allait donc punir d'un seul coup le traître et l'assassin. + +Il le pressait sous son genou, il le regardait avec cette terrible +ironie du vainqueur, dans laquelle le vaincu peut comprendre qu'il n'a +plus rien à espérer, quand tout à coup on entendit le lointain +aboiement d'un chien. + +Sans relâcher la main par laquelle il lui serrait la gorge, sans +relâcher la main par laquelle il lui maintenait le poignet, Laïza +releva la tête et tendit l'oreille au côté par où venait le bruit. + +À ce bruit, Laïza sentit frissonner Antonio. + +—Chaque chose a son temps, murmura Laïza comme se parlant à lui même. + +Puis, s'adressant aux nègres qui l'entouraient: + +—Attachez d'abord cet homme à un arbre, dit-il, il faut que je parle à +M. Munier. + +Les nègres saisirent Antonio par les pieds et par les mains, et le +garrottèrent avec des lianes contre le tronc d'un takamaka. Laïza +s'assura qu'il était bien lié, et, conduisant le vieillard à quelques +pas, il étendit la main du côté où, pour la première fois, s'était fait +entendre l'aboiement d'un chien. + +—Avez-vous entendu? lui dit-il. + +—Quoi? demanda le vieillard. + +—L'aboiement d'un chien. + +—Non. + +—Écoutez, il se rapproche. + +—Oui, cette fois, je l'ai entendu. + +—On nous chasse comme des cerfs. + +—Comment, tu crois que c'est nous que l'on poursuit? + +—Et qui voulez-vous que ce soit? + +—Quelque chien échappé qui chasse pour son propre compte. + +—Après tout, c'est encore possible, murmura Laïza; écoutons. + +Il y eut un instant de silence, à la fin duquel un nouvel aboiement +retentit dans la forêt, plus rapproché que les deux premiers. + +—C'est nous qu'on poursuit, dit Laïza. + +—Et à quoi le reconnais-tu? + +—Ce n'est point l'aboiement d'un chien qui chasse, dit Laïza, c'est le +hurlement d'un chien qui cherche son maître. Les démons auront trouvé +dans quelque case de nègre un chien à la chaîne, et ils l'auront pris +pour guide; si le nègre est avec nous, nous sommes perdus. + +—C'est la voix de Fidèle, murmura Pierre Munier en tressaillant. + +—Oui, oui, je la reconnais maintenant, dit Laïza. Je l'ai déjà +entendue: c'est celle du chien qui a hurlé lorsque, hier au soir, nous +avons rapporté votre fils blessé à Moka. + +—En effet, j'ai oublié de l'emmener quand nous sommes partis; +cependant, si c'était Fidèle, il me semble qu'il accourrait plus vite. +Écoute comme la voix se rapproche lentement! + +—Ils le tiennent en laisse, ils le suivent: il mène un régiment tout +entier peut-être derrière lui. Il ne faut pas lui en vouloir, à ce +pauvre animal, ajouta, en riant, d'un rire sombre, le nègre d'Anjouan, +il ne peut aller plus vite; mais, soyez tranquille, il arrivera. + +—Eh bien, que faut-il faire? demanda Pierre Munier. + +—Si vous aviez quelque vaisseau qui vous attendît à Grand-Port, comme +nous n'en sommes qu'à huit ou dix lieues, je vous dirais que nous avons +encore le temps d'y arriver; mais vous n'avez de ce côté aucune chance +de fuite, n'est-ce pas? + +—Aucune. + +—Alors, il faut se défendre, et, s'il est possible, ajouta le nègre +d'une voix sombre, mourir en se défendant. + +—Viens donc, dit Pierre Munier, qui retrouvait tout son courage du +moment où il ne s'agissait que de combattre; Viens donc, car le chien +les conduira à l'ouverture de la caverne, et, quand ils seront là, ils +ne seront pas encore entrés. + +—C'est bien, dit Laïza, allez donc aux retranchements. + +—Mais pourquoi ne viens-tu pas avec moi? + +—Moi? Il faut que je reste ici quelques minutes encore. + +—Cependant, tu nous rejoindras? + +—Au premier coup de fusil qui sera tiré, retournez-vous et vous me +verrez à vos côtés. + +Le vieillard tendit la main à Laïza, car le danger commun avait effacé +entre eux toute distance; puis il jeta son fusil sur son épaule, et, +suivi de son escorte, il s'achemina à grands pas vers l'entrée de la +caverne. + +Laïza le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fût perdu tout à fait dans +les ténèbres; puis, revenant à Antonio, que, d'après son ordre, les +nègres avaient garrotté à un arbre: + +—Et maintenant, Malais, dit-il, à nous deux! + +—À nous deux? dit Antonio d'une voix tremblante. Et que veut donc Laïza +à son ami et à son frère? + +—Je veux qu'il se rappelle ce qui a été dit, le soir du Yamsé, sur le +bord de la rivière des Lataniers. + +—Il a été dit beaucoup de choses, et mon frère Laïza a été bien +éloquent, car chacun s'est rendu à son avis. + +—Et, parmi toutes ces choses, Antonio se rappelle-t-il le jugement qui +a été rendu d'avance contre les traîtres? + +Antonio frissonna de tout son corps, et, malgré la couleur cuivrée de +sa peau, on eût pu le voir pâlir s'il eût fait jour. + +—Il paraît que mon frère a perdu la mémoire, reprit Laïza avec un +accent d'ironie terrible; eh bien, moi, je vais la lui rendre. Il a été +dit que, s'il y avait un traître parmi nous, chacun de nous pouvait le +mettre à mort, d'une mort prompte ou lente, douce ou terrible. Sont-ce +bien les propres paroles du serment, et mon frère se les rappelle-t-il? + +—Je me les rappelle, dit Antonio d'une voix à peine intelligible. + +—Alors, réponds aux questions que je vais te faire, dit Laïza. + +—Je ne te reconnais pas le droit de m'interroger; tu n'es pas mon juge, +s'écria Antonio. + +—Alors, ce n'est pas toi que j'interrogerai, reprit Laïza. + +Puis, se tournant vers les nègres qui étaient couchés autour de lui sur +la terre: + +—Levez-vous, vous autres, et répondez. + +Les nègres obéirent, et l'on vit surgir dix ou douze figures noires qui +se rangèrent silencieusement en demi-cercle devant l'arbre où était +garrotté Antonio. + +—Ce sont des esclaves, s'écria Antonio, et je ne dois pas être jugé par +des esclaves: je ne suis pas un nègre, moi. Je suis libre, moi; c'est à +un tribunal à me juger si j'ai commis un crime, et non à vous. + +—Assez, dit Laïza. Nous allons te juger d'abord, et ensuite tu en +appelleras à qui tu voudras. + +Antonio se tut, et, pendant le moment de silence qui suivit +l'injonction que Laïza venait de lui faire, on entendait les aboiements +du chien qui se rapprochaient. + +—Puisque le coupable ne veut pas répondre, dit Laïza aux nègres qui +entouraient Antonio, c'est à vous de répondre pour lui.... Qui est-ce +qui a dénoncé la conspiration au gouverneur, parce qu'un autre que lui +avait été nommé chef? + +—Antonio le Malais, répondirent tous les nègres d'une voix sourde, mais +d'une seule voix. + +—Ce n'est pas vrai! s'écria Antonio. Ce n'est pas vrai; je le jure, je +le proteste! + +—Silence! dit Laïza du même ton impératif. + +Puis il reprit: + +—Qui est-ce qui, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur, a +tiré sur notre chef, au bas de la petite montagne, le coup de fusil qui +l'a blessé? + +—Antonio le Malais, répondirent tous les nègres. + +—Qui m'a vu? s'écria le Malais. Qui ose dire que c'est moi? Qui peut, +dans la nuit, reconnaître un homme d'un autre homme? + +—Silence! dit Laïza. + +Puis, reprenant avec le même accent calme et interrogateur: + +—Enfin, dit-il, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur, +après avoir tenté d'assassiner notre chef, qui est-ce qui venait encore +la nuit ramper comme un serpent autour de notre retraite, pour +découvrir quelque ouverture par laquelle les soldats anglais pussent +entrer? + +—Antonio le Malais, reprirent encore une fois les nègres avec ce même +accent de conviction qui ne les avait pas encore quittés un instant. + +—Je venais pour rejoindre mes frères, s'écria le prisonnier; je venais +pour partager leur sort quel qu'il fût, je le jure, je le proteste! + +—Croyez-vous ce qu'il dit? demanda Laïza. + +—Non! non! non! répétèrent toutes les voix. + +—Mes bons amis, mes chers amis, dit Antonio, écoutez-moi, je vous en +supplie! + +—Silence! dit Laïza. + +Puis il continua, de ce même accent solennel qu'il avait toujours +conservé, et qui indiquait la grandeur de la mission qu'il s'était +imposée: + +—Antonio n'est donc pas une fois, mais trois fois traître; Antonio +aurait donc mérité trois fois la mort si l'on pouvait mourir trois +fois. Antonio, prépare-toi donc à paraître devant le Grand-Esprit, car +tu vas mourir! + +—C'est un assassinat! s'écria Antonio, et vous n'avez pas le droit +d'assassiner un homme libre; d'ailleurs, les Anglais ne peuvent pas +être loin; j'appellerai, je crierai. À moi!... à moi!... Ils veulent +m'égorger! ils veulent.... + +Laïza saisit la gorge du Malais et étouffa ses cris entre ses doigts de +fer; puis, tournant la tête vers les nègres: + +—Préparez une corde, dit-il. + +En entendant cet ordre, qui lui présageait le sort qui l'attendait, +Antonio fit un si violent effort, qu'il brisa une partie des liens qui +le retenaient. Mais il ne put se dégager du plus terrible de tous, de +la main de Laïza. Cependant au bout de quelques secondes, le nègre +comprit, aux convulsions qu'il sentait courir dans tout le corps +d'Antonio, que s'il continuait de le serrer ainsi, la corde deviendrait +bientôt inutile. Il lâcha donc la gorge du prisonnier, qui laissa +tomber sa tête sur sa poitrine comme un homme qui râle. + +—J'ai dit que je te laisserais du temps pour paraître devant le +Grand-Esprit, dit Laïza: tu as dix minutes, prépare-toi. + +Antonio voulut prononcer quelques paroles; mais sa voix le trahit. + +On entendait les aboiements du chien, qui, à chaque instant, se +rapprochaient. + +—Où est la corde? dit Laïza. + +—La voici, répondit un nègre en présentant à Laïza l'objet qu'il +demandait. + +—Bien! dit-il. + +Et, comme l'office du juge était fini, l'office du bourreau commença. + +Laïza prit une des plus fortes branches du tamarinier, la ramena à lui, +y fixa fortement l'une des extrémités de la corde, fit à l'autre un +nœud coulant qu'il passa autour du cou d'Antonio, ordonna à deux hommes +de tenir la branche, et, s'étant assuré que le condamné, malgré la +rupture de deux ou trois des lianes qui l'attachaient, était maintenu +encore, il l'invita une seconde fois à se préparer à la mort. + +Cette fois, la parole était revenue au condamné; mais au lieu de s'en +servir pour implorer la miséricorde de Dieu, ce fut pour faire un +dernier appel à la pitié des hommes qu'il éleva la voix. + +—Eh bien, oui, mes frères, oui, mes amis, dit-il changeant de tactique, +et essayant d'obtenir par des aveux la vie qu'on avait refusée à ses +dénégations; oui, je suis bien coupable, je le sais, et vous avez le +droit de me traiter comme vous le faites: mais vous pardonnerez à votre +ancien camarade, n'est-ce pas? à celui qui vous faisait tant rire +pendant les veillées; au pauvre Antonio, qui vous racontait de si +belles histoires et qui vous chantait de si joyeuses chansons! Que +deviendrez-vous désormais sans lui? qui vous amusera? qui vous +distraira? qui vous fera oublier la fatigue de la journée? Grâce, mes +amis! grâce pour le pauvre Antonio; La vie! la vie! mes amis, je vous +la demande à genoux! + +—Pense au Grand-Esprit! dit Laïza; car tu n'as plus que cinq minutes à +vivre, Antonio. + +—Au lieu de cinq minutes, Laïza, mon bon Laïza, reprit Antonio d'une +voix suppliante, donne-moi cinq ans, et, pendant ces cinq ans, je serai +ton esclave: je te suivrai, je serai sans cesse à tes ordres, je serai +toujours prêt à tes commandements, et, quand j'y manquerai, je +commettrai la moindre faute, eh bien, alors, tu me puniras, et je +supporterai le fouet, les verges, la corde, sans me plaindre, et je +dirai que tu es bon maître, car tu m'as donné la vie. + +Oh! la vie! Laïza, la vie! + +—Écoute, Antonio, dit Laïza, entends-tu les aboiements de ce chien? + +—Oui. Et tu crois que c'est moi qui ai donné le conseil de le détacher? +Eh bien, non! tu te trompes, je te le jure. + +—Antonio, dit Laïza, cette idée ne serait pas venue même à un blanc de +se servir d'un chien pour poursuivre son propre maître; Antonio, cette +idée est encore de toi. + +Le Malais poussa un profond gémissement; puis, au bout d'un instant, +comme s'il eût espéré fléchir son ennemi à force d'humilité: + +—Eh bien, oui, dit-il, c'est moi. Le Grand-Esprit m'avait abandonné, +l'orgueil de la vengeance m'avait rendu fou. Il faut avoir pitié d'un +fou, Laïza: au nom de ton frère Nazim, pardonne-moi. + +—Et qui encore avait dénoncé Nazim, lorsque Nazim a voulu fuir? Ah! +voilà un nom que tu as bien tort de prononcer, Antonio. Antonio, les +cinq minutes sont écoulées. Malais, tu vas mourir. + +—Oh! non, non, non! moi pas mourir! dit Antonio. Grâce, Laïza! grâce, +mes amis, grâce! + +Mais, sans écouter les plaintes, les supplications et les prières du +condamné, Laïza tira son couteau, et, d'un seul coup, trancha tous les +liens qui retenaient Antonio; au même instant, et sur un ordre de lui, +les deux hommes lâchèrent la branche, qui se tendit, enlevant avec elle +le malheureux Malais. + +Un cri terrible, un cri suprême, un cri dans lequel semblaient s'être +réunies toutes les forces du désespoir, retentit et alla se perdre, +lugubre, solitaire, désolé, dans les profondeurs des forêts: tout était +fini, et le corps d'Antonio n'était plus qu'un cadavre se balançant au +bout d'une corde au-dessus du précipice. + +Laïza resta un instant encore immobile, et regardant le mouvement de +vibration de la corde, qui se calmait peu à peu; puis, lorsqu'elle fut +arrivée à peu près à tracer sur l'azur du ciel une ligne +perpendiculaire et immobile, il prêta de nouveau l'oreille aux +aboiements du chien, qui n'était plus qu'à cinq cents pas à peine de la +caverne: il ramassa son fusil, qu'il avait posé à terre, et, se +retournant vers les autres nègres: + +—Allons, mes amis, dit-il, nous voilà vengés; maintenant, nous pouvons +mourir. + +Et, les précédant d'un pas rapide, il marcha avec eux vers les +retranchements. + + + + +Chapitre XXVI—La chasse aux nègres + + +Laïza ne s'était pas trompé, et le chien, en suivant les traces de son +maître, avait conduit les Anglais droit à l'ouverture de la caverne; +arrivé là, il s'était élancé au milieu des buissons, et s'était mis à +gratter et à mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors +qu'ils étaient au terme de leur course. + +Aussitôt, ils avaient fait avancer des soldats armés de pioches, et les +soldats s'étaient mis à l'œuvre. Au bout d'un instant, une ouverture +assez large pour qu'un homme pût y passer était pratiquée. + +Un soldat allongea le haut du corps, afin de regarder par l'ouverture. +Aussitôt un coup de fusil se fit entendre, et le soldat tomba la +poitrine traversée d'une balle; un second soldat succéda au premier, et +tomba comme lui; un troisième s'avança à son tour et eut le même sort. + +Il était visible que les révoltés, en donnant eux-mêmes le signal de +l'attaque, étaient décidés à une défense désespérée. + +Les assaillants commencèrent à prendre leurs précautions: en s'abritant +le plus qu'ils purent, ils élargirent la brèche de manière à pouvoir +passer à plusieurs de front; les tambours battirent, et les grenadiers +se présentèrent la baïonnette en avant. + +Mais l'avantage était si grand pour les assiégés, qu'en un instant la +brèche fut encombrée de morts, et qu'on fut obligé d'enlever les +cadavres pour faire place à un nouvel assaut. + +Cette fois, les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu de la caverne, mais +ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu'à la +première fois; à l'abri derrière le retranchement qu'avait fait élever +Georges, les nègres, dirigés par Laïza et Pierre Munier, tiraient à +coup sûr. + +Pendant ce temps, Georges retenu par sa blessure, couché dans sa +cabane, maudissait l'inactivité à laquelle il était réduit; cette odeur +de poudre qui l'enveloppait, ce bruit de la mousqueterie qui pétillait +à son oreille, tout, jusqu'à cette charge incessante que battaient les +Anglais, lui donnait cette ardente fièvre du combat, qui fait que +l'homme joue sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici, c'était bien +pis, car ce n'était pas une cause étrangère qui se débattait, ce +n'était pas le bon plaisir d'un roi qu'il s'agissait de soutenir ou +l'honneur d'une nation qu'il fallait venger: non, c'était sa propre +cause que ces hommes défendaient, et lui, lui, Georges, l'homme au cœur +hardi, l'homme à l'esprit entreprenant, ne pouvait rien, ni en action, +ni même en conseil; Georges mordait le matelas sur lequel il était +couché, Georges pleurait de rage. + +À la seconde attaque, et quand les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu +de la caverne, ils firent, du point où ils étaient arrivés, quelques +décharges sur les retranchements; or, comme la cabane où Georges était +couché se trouvait directement placée derrière eux, deux ou trois +balles traversèrent en sifflant les parois de feuillage. Ce bruit, qui +eût effrayé tout autre, consola et enorgueillit Georges; lui aussi +courait donc un danger, et, s'il ne pouvait pas rendre la mort, il +pouvait du moins mourir. + +Les Anglais avaient momentanément cessé l'attaque; mais il était +évident qu'ils préparaient un nouvel assaut, et l'on entendait, aux +coups sourds et retentissants de la pioche, qu'ils n'avaient point +abandonné leur projet. En effet, au bout d'un instant, une partie des +parois extérieures de la caverne s'écroula et l'ouverture se trouva +agrandie du double; aussitôt le tambour retentit de nouveau, et, à la +lueur de la lune, on vit briller une troisième fois les baïonnettes à +l'entrée de la caverne. + +Pierre Munier et Laïza se regardèrent; cette fois, il était évident que +la lutte allait devenir terrible. + +—Quelle est votre dernière ressource? demanda Laïza. + +—La caverne est minée, dit le vieillard. + +—En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut; mais, au moment +décisif, faites ce que je vous dirai, ou nous sommes tous perdus, car +il n'y a pas de retraite possible avec un blessé. + +—Eh bien, je me ferai tuer près de lui, dit le vieillard. + +—Mieux vaut vous sauver tous les deux. + +—Ensemble? + +—Ensemble ou séparément, peu importe! + +—Je ne quitterai pas mon fils, Laïza, je t'en préviens. + +—Vous le quitterez, si c'est son seul moyen de salut. + +—Que veux-tu dire? + +—Plus tard, je m'expliquerai. + +Puis, se retournant vers les nègres: + +—Allons, enfants! dit-il, voici le moment suprême arrivé. Feu sur les +habits rouges, et ne perdez pas un coup; dans une heure, la poudre et +les balles seront rares. + +Au même instant, la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont +d'excellents tireurs; aussi exécutèrent-ils à la lettre la +recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à +s'éclaircir; mais, à chaque décharge, les rangs se resserraient avec +une discipline admirable, et la colonne, retardée par la difficulté du +passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un +coup de fusil n'était tiré de la part des Anglais; ils paraissaient +décidés cette fois à enlever les retranchements à la baïonnette. + +La situation, grave pour tous, l'était doublement pour Georges grâce à +l'impuissance à laquelle il était condamné. Il s'était d'abord soulevé +sur son coude; puis il s'était mis sur ses genoux; enfin, il était +parvenu à se dresser sur ses pieds; mais, parvenu à ce point, sa +faiblesse était si grande, qu'il lui semblait que la terre manquait +sous lui, et qu'il était forcé de se cramponner de ses mains aux +branches qui l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage des +quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout, il +ne pouvait s'empêcher d'admirer ce courage froid et impassible des +Anglais, qui continuaient de marcher comme à une parade, quoique, à +chaque pas qu'ils faisaient, ils fussent obligés de resserrer les +rangs. Enfin, il comprit que, pour cette fois, ils ne reculeraient +plus, et que, dans cinq minutes, malgré le feu qui en sortait, ils +allaient aborder les retranchements. Alors l'idée que c'était pour lui, +pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat, que tous ces +hommes allaient se faire tuer, se présenta à son esprit comme un +remords; il essaya de faire un pas en avant pour se jeter entre les +combattants, et, en se livrant, puisque, selon toute probabilité, +c'était à lui seul qu'on en voulait, faire cesser le carnage; mais il +sentit qu'il ne pourrait pas parcourir un tiers de la distance qui le +séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu, +aux assiégeants de ne pas aller plus loin, et qu'il se rendait; mais sa +voix affaiblie se perdit dans le bruit de la fusillade. D'ailleurs, +dans ce moment, il vit son père se lever tout debout, et de la moitié +de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements; puis, une branche +de sapin enflammée à la main, faire quelques pas à la rencontre des +Anglais; puis, au milieu du feu et de la fumée, approcher de la terre +l'étrange flambeau. Aussitôt une traînée de flamme courut sur la terre, +et disparut en s'enfonçant dans le sol; enfin, au même instant, la +terre s'agita, une explosion terrible se fit entendre, un cratère +flamboyant s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte de la caverne +s'ouvrit et s'affaissa, les rochers qui pesaient sur elle s'enfoncèrent +avec elle, et, aux cris du reste du régiment encore de l'autre côté de +l'ouverture, le passage souterrain disparut dans un immense chaos. + +—Et maintenant, dit Laïza, pas un instant à perdre. + +—Ordonne! que faut-il faire? + +—Fuyez vers Grand Port, tâchez de trouver asile dans un vaisseau +français: moi, je me charge de Georges. + +—Je te l'ai dit, je ne quitterai pas mon fils. + +—Et moi, je vous l'ai dit, vous le quitterez; car, en restant, vous le +perdez. + +—Comment cela? + +—Avec votre chien, qu'ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous +relancent au plus sombre des forêts, vous atteignent au plus profond +des cavernes, et Georges, blessé, sera bientôt rejoint; mais, au +contraire, fuyez de votre côté: ils croient que votre fils vous +accompagne; alors, c'est à vous qu'ils s'attachent, c'est après vous +qu'ils s'acharnent, c'est vous qu'ils rejoignent peut-être; moi, +pendant ce temps, je profite de la nuit; avec quatre hommes dévoués, +j'emporte Georges d'un autre côté; nous gagnons les bois qui +environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous +sauver, vous allumerez un feu sur l'île des Oiseaux; alors, nous +descendrons sur un radeau la Grande-Rivière, et vous venez avec une +chaloupe nous recevoir à son embouchure. + +Pierre Munier avait écouté tout ce plaidoyer les yeux fixes, la +respiration suspendue, serrant les mains de Laïza entre ses mains; +puis, à ces dernières paroles, lui jetant les bras au cou: + +—Laïza! Laïza! s'écria-t-il; oui, oui, je te comprends, il n'y a que ce +moyen: toute la meute anglaise sur moi, c'est cela, et tu sauves mon +Georges. + +—Je le sauve ou je meurs avec lui, dit Laïza, voilà tout ce que je puis +vous promettre. + +—Et je sais que tu tiendras ce que tu promets. Attends seulement que +j'aille encore une fois embrasser mon enfant, et je pars. + +—Non, non, dit Laïza; si vous le voyez, vous ne voudrez plus le +quitter; s'il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie, il ne +voudra pas le permettre; partez, partez! Et vous tous, suivez-le; +quatre hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux, +les plus dévoués. + +Une douzaine d'hommes se présentèrent. + +Laïza en désigna quatre; puis, comme Pierre Munier hésitait à partir: + +—Les Anglais! les Anglais! dit-il au vieillard; dans un instant, les +Anglais seront ici. + +—Ainsi, à l'embouchure de la Grande-Rivière? s'écria Pierre. + +—Oui, si nous ne sommes ni tués ni pris. + +—Adieu, Georges, adieu! cria Pierre Munier. + +Et, suivi des nègres qui restaient, il s'élança du côté de la montagne +des Créoles. + +—Mon père, s'écria Georges, où allez-vous? que faites-vous? pourquoi ne +venez-vous pas mourir avec votre fils? Mon père, attendez-moi, me +voilà. + +Mais Pierre Munier était déjà loin, et ces derniers mots surtout, +furent dits d'une voix si faible, que le vieillard ne put les entendre. + +Laïza courut au blessé; il le trouva sur ses genoux. + +—Mon père! murmura Georges. + +Et il retomba évanoui. + +Laïza ne perdit pas de temps; cet évanouissement était presque un +bonheur. Sans doute, Georges, jouissant de sa raison, n'eût pas voulu +disputer plus longtemps sa vie à ceux qui le poursuivaient; il eût +regardé cette fuite isolée comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait +à la merci de Laïza. Laïza le coucha, toujours évanoui, sur son +brancard: chacun des nègres qu'il avait gardés près de lui saisit un +des portants, et lui-même, marchant devant pour leur montrer le chemin, +il se dirigea vers le quartier des Trois-Ilots, d'où il comptait, en +suivant le cours de la Grande-Rivière, gagner le piton du Bambou. + +Ils n'avaient pas fait un quart de lieue, qu'ils entendirent les +aboiements du chien. + +Laïza fit un geste, les porteurs s'arrêtèrent. Georges était toujours +évanoui, ou du moins si faible, qu'il ne paraissait faire aucune +attention à ce qui se passait. + +Ce que, Laïza avait prévu arrivait: les Anglais avaient escaladé +l'enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les +fuyards une seconde fois, comme ils l'avaient déjà fait une première. + +Il y eut un moment d'angoisse, pendant lequel Laïza écouta les +aboiements du chien; pendant quelques minutes, ces aboiements restèrent +stationnaires. Le chien était parvenu à l'endroit où l'on avait +combattu puis, deux ou trois fois, les aboiements se rapprochèrent. Le +chien allait des retranchements à la cabane, où Georges, blessé, était +demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter; enfin, les +aboiements s'éloignèrent vers le sud: c'était la direction qu'avait +prise Pierre Munier; la ruse de Laïza avait réussi, les chasseurs +s'étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le +fils. + +La situation dont on venait de sortir était d'autant plus grave, que, +pendant cette halte d'un instant, les premiers rayons du jour avaient +commencé à paraître, et que la mystérieuse obscurité de la forêt +commençait à s'éclaircir. Certes, si Georges se fût trouvé sain et +sauf, agile et fort, comme il l'était, l'embarras eut été moindre, car +ruse courage, adresse, tout se fût présenté en égale proportion entre +ceux qui étaient poursuivis et ceux qui poursuivaient; mais la blessure +de Georges rendait la partie inégale, et, Laïza ne se dissimulait pas +que la situation était des plus critiques. + +Une crainte surtout le préoccupait: c'est que les Anglais, comme la +chose était probable, n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves +dressés à la chasse des nègres marrons et ne leur eussent fait quelque +promesse, comme celle de la liberté; par exemple, si Georges tombait +entre leurs mains. Alors, il perdait une partie de ses avantages +d'homme de la nature, en face de ces autres hommes, fils de la nature +comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de +secrets et la nuit pas de mystères. + +Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, aussitôt +ses incertitudes fixées sur la direction qu'avaient prise ceux qui les +poursuivaient, il se remit en marche, s'avançant toujours vers l'est. + +La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient +partager la préoccupation de l'homme: la fusillade, qui avait retenti +toute la nuit, avait réveillé les oiseaux dans les branches, les +sangliers dans leurs bauges, les daims dans les halliers; tout était +sur pied, tout parlait d'effroi, et l'on eût dit tous les êtres animés +atteints d'une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures. + +Au bout de deux heures, il fallut faire halte: les nègres s'étaient +battus toute la nuit, et n'avaient pas mangé depuis la veille à quatre +heures. Laïza s'arrêta sous les ruines d'un ajoupa qui, sans aucun +doute, avait servi cette nuit même de retraite à des nègres marrons; +car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le résultat d'un +assez long séjour, on y retrouva du feu. + +Trois des nègres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrième s'occupa +de rallumer le foyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler +l'appareil du blessé. + +Si fort de corps, si puissant d'esprit que fût Georges, l'âme avait +cependant été vaincue par la matière: il avait la fièvre, il avait le +délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait +aider ceux qui essayaient de le sauver, ni par le conseil ni par +l'exécution. + +Cependant, le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque +repos. Quant à Laïza il ne semblait soumis à aucun des besoins +physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi, +et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil; il y avait vingt +heures qu'il n'avait mangé, et il ne semblait pas avoir faim. + +Les nègres revinrent les uns après les autres, rapportant six ou huit +tanrecs, qu'ils s'apprêtèrent à faire rôtir devant l'immense foyer que +leur compagnon avait allumé; la fumée qu'il occasionnait inquiétait +bien un peu Laïza; mais il pensait que, n'ayant laissé aucune trace +derrière lui, il devait être à deux ou trois lieues au moins de +l'endroit où avait eu lieu le combat, et que, en supposant même que +cette fumée fût découverte, elle le serait par quelque poste assez +éloigné pour qu'il eût le temps de fuir avant que ce poste les eût +rejoints. + +Quand le repas fut prêt, les nègres appelèrent Laïza, qui, jusque-là, +était resté assis près de Georges. Laïza se leva, et, en portant les +yeux sur le groupe qu'il s'apprêtait à joindre, il s'aperçut que l'un +des nègres avait reçu à la cuisse une blessure qui saignait encore. +Aussitôt toute sa sécurité disparut: on avait pu les suivre à la trace +comme on suit un daim blessé, non pas que l'un se doutât de +l'importance de la capture qu'on pouvait faire en les suivant, mais +parce qu'un prisonnier, quel qu'il fût, était de trop grande +importance, à cause des renseignements qu'il pouvait donner, pour que +les Anglais ne fissent pas tout au monde pour se procurer ce +prisonnier. + +Au moment où cette réflexion venait de le frapper, et où il ouvrait la +bouche pour ordonner à ses quatre nègres accroupis autour du feu de se +remettre en route, un petit bouquet de bois, plus touffu que le reste +de la forêt, et sur lequel ses yeux inquiets s'étaient déjà plus d'une +fois arrêtés s'enflamma, une vive fusillade se fit entendre, cinq ou +six balles sifflèrent autour de lui. Un des nègres tomba la face dans +le feu, les trois autres se levèrent; mais, au bout de cinq ou six pas, +l'un d'eux tomba à son tour, puis un autre encore à dix pas de là. Le +quatrième seul s'enfuit sain et sauf et disparut dans le bois. + +À l'aspect de la fumée, au bruit des coups, au sifflement des balles, +Laïza n'avait fait qu'un bond de l'endroit où il se trouvait jusqu'au +brancard de Georges; et, prenant le blessé dans ses bras, comme il eût +fait d'un enfant, il s'élança à son tour dans la forêt, sans que sa +course parût un instant ralentie par le fardeau qu'il portait. + +Mais, aussitôt, huit ou dix soldats anglais, escortés de cinq ou six +nègres, bondirent hors du bouquet de bois et se mirent à la poursuite +des fugitifs, dans l'un desquels ils avaient reconnu Georges, qu'ils +savaient blessé. Comme l'avait prévu Laïza, le sang les avait guidés. +Ils étaient venus suivant sa trace, étaient arrivés à demi-portée de +fusil de l'ajoupa, et, là, ils avaient ajusté à coup posé; et, comme on +l'a vu, bien ajusté, puisque trois nègres sur quatre avaient été, sinon +tués, du moins mis hors de combat. + +Alors commença une course désespérée; car, quelles que fussent la force +et l'agilité de Laïza, il était évident que, s'il ne parvenait pas à se +faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient +par le rejoindre; malheureusement, il courait deux chances presque +également fatales: en s'enfonçant dans les grandes épaisseurs, les bois +pouvaient devenir tellement touffus, qu'il lui fût impossible d'aller +plus loin; en se jetant dans les clairières, il se livrait à la +fusillade de ses ennemis. Cependant il préféra ce dernier parti. + +Dans les premières minutes, et par la puissance de son élan, Laïza +s'était trouvé presque hors de portée, et, s'il n'eût eu affaire qu'à +des Anglais, sans doute il leur eût échappé; mais, quoique ce fût à +regret peut-être que les nègres le poursuivissent, comme ils étaient +poussés par les baïonnettes des soldats, il leur fallait marcher; ils +couraient donc le gibier humain, qu'ils chassaient, sinon par +enthousiasme, du moins par crainte. + +De temps en temps, lorsque à travers les arbres on découvrait Laïza, +quelques coups de fusil éclataient, et l'on voyait les balles effleurer +les écorces des arbres autour de lui, ou sillonner la terre sous ses +pas; mais, comme par enchantement, aucune de ces balles ne +l'atteignait, et sa course s'accélérait, si l'on peut le dire, en +raison du danger auquel il venait d'échapper. + +Enfin, on arriva sur le bord d'une clairière: une pente rapide et +presque découverte, garnie à son sommet d'un nouveau fourré d'arbres, +se présentait à gravir; arrivé au sommet de cette pente, Laïza, du +moins, pouvait disparaître derrière quelque roche, se laisser glisser +dans quelque ravin, et se soustraire ainsi à la me de ceux qui le +poursuivaient; mais aussi, pendant tout l'intervalle qui séparait les +arbres, Laïza restait découvert et exposé au feu. + +Il n'y avait cependant pas à balancer: se jeter à droite ou se jeter à +gauche, c'était perdre du terrain; le hasard avait jusque-là servi les +fugitifs, le même bonheur pouvait les accompagner encore. + +Laïza s'élança dans la clairière; de leur côté, ceux qui le +poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à +découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière. Laïza +était à cent cinquante pas d'eux, à peu près. + +Alors, comme si l'ordre eût été donné, chacun s'arrêta, mit en joue et +fit feu. Laïza parut n'être point touché, et continua sa course. Les +soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il +disparût; ils glissèrent en hâte une cartouche dans le canon de leur +fusil. + +Pendant ce temps, Laïza gagnait énormément de terrain; il était évident +que, s'il échappait à la seconde décharge comme il avait échappé à la +première, et qu'il atteignît le bois sain et sauf, toutes les chances +étaient pour lui. Vingt-cinq pas à peine le séparaient de la lisière du +bois, et, pendant cette halte d'un instant, il avait gagné cent +cinquante pas sur ses adversaires. Tout à coup, il disparut dans un pli +du terrain; mais, malheureusement, la sinuosité ne se prolongeait ni à +droite ni à gauche; il la suivit cependant tant qu'il put, pour +dérouter ses ennemis; mais, arrivé à l'extrémité du petit ravin, dont +l'épaulement l'avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le +talus, et, par conséquent, de reparaître. En ce moment, dix ou douze +coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d'hommes +qu'ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas +encore, Laïza s'arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis +sur deux, posa à terre Georges, toujours évanoui; puis, se relevant +tout debout, il se retourna vers les Anglais, étendit les deux mains +vers eux avec un geste de dernière menace et de suprême malédiction, +et, tirant son couteau de sa ceinture, il se l'enfonça jusqu'au manche +dans la poitrine. + +Les soldats s'élancèrent en poussant de grands cris de joie, comme font +les chasseurs à l'hallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout; +puis, tout à coup, il tomba comme un arbre qui se déracine; la lame du +couteau lui avait traversé le cœur. + +En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvèrent Laïza mort et +Georges expirant: par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber +vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l'appareil de sa +blessure, et le sang en coulait à flots. + +Quant à Laïza, outre le coup de couteau qu'il s'était donné dans le +cœur, il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, et une +autre qui lui traversait de part en part la poitrine. + + + + +Chapitre XXVII—La répétition + + +Tout ce qui se passa pendant les deux ou trois jours qui, suivirent la +catastrophe que nous venons de raconter ne laissa qu'un souvenir bien +vague dans l'esprit de Georges; son esprit, égaré par le délire, +n'avait plus que de vagues perceptions, qui ne lui permettaient ni de +calculer le temps, ni d'enchaîner les événements les uns aux autres. Un +matin seulement, il se réveilla comme d'un sommeil agité par de +terribles rêves, et, en ouvrant les yeux, il reconnut qu'il était dans +une prison. + +Le chirurgien-major du régiment en garnison à Port-Louis était près de +lui. + +Cependant, en rappelant tous ses souvenirs, Georges parvint à retrouver +par grandes masses les événements qui s'étaient passés, comme on +entrevoit dans le brouillard des lacs, des montagnes, des forêts; tout +lui était bien présent, jusqu'au moment où il avait été blessé. Son +entrée à Moka, son départ avec son père, n'étaient pas non plus tout à +fait sortis de sa mémoire; mais, à partir de l'arrivée dans les grands +bois, tout était vague, indistinct, pareil à un rêve. + +Seulement, la réalité incontestable, positive et fatale, était qu'il se +trouvait aux mains de ses ennemis. + +Georges était trop dédaigneux pour faire aucune question, trop hautain +pour demander aucun service. Il ne put donc rien savoir de ce qui +s'était passé; cependant, il avait au fond de son cœur deux terribles +préoccupations: + +Son père était-il sauvé? + +Sara l'aimait-elle toujours? + +Ces deux pensées remplissaient tout son être: quand l'une s'éloignait, +c'était pour faire place à l'autre; c'étaient deux marées incessantes +qui montaient tour à tour battre son cœur; c'était un flux et un reflux +éternels. + +Mais rien n'apparaissait à l'extérieur de cette tempête de l'âme. Le +visage de Georges restait pâle, froid et calme comme celui d'une statue +de marbre, et cela, non seulement en face de ceux qui visitaient sa +prison, mais encore en face de lui-même. + +Lorsque le médecin eut reconnu que le blessé était assez fort pour +soutenir un interrogatoire, il en prévint l'autorité, et, le lendemain, +le juge d'instruction, accompagné d'un greffier, se présenta devant +Georges. Georges ne pouvait quitter le lit encore; mais il n'en fit pas +moins les honneurs de sa chambre aux deux magistrats avec une patience +pleine de dignité; et, se soulevant sur son coude, il déclara qu'il +était prêt à répondre à toutes les questions qui lui seraient +adressées. + +Nos lecteurs connaissent trop le caractère de Georges pour penser qu'un +seul instant l'idée se fût présentée à lui de nier aucun des faits qui +lui étaient imputés. Non seulement il répondit avec la plus grande +véracité à toutes les questions faites, mais encore il s'engagea, non +pas pour le jour, il se sentait trop faible encore, mais pour le +lendemain, à dicter lui-même au greffier l'historique détaillé de toute +la conspiration. L'offre était trop gracieuse pour que la justice la +refusât. + +Georges avait un double but en faisant cette proposition: d'abord, +d'activer la marche du procès; ensuite, de prendre toute la +responsabilité pour lui. + +Le lendemain, les deux magistrats se représentèrent, Georges fit le +récit auquel il s'était engagé; seulement comme il passait sous silence +les propositions qu'était venu lui faire Laïza, le juge d'instruction +l'interrompit, en lui faisant observer qu'il omettait une circonstance +à sa décharge, laquelle, attendu la mort de Laïza, ne se trouvait plus +être à la charge de personne. + +Ce fut ainsi que Georges apprit la mort de Laïza et les circonstances +qui avaient accompagné cette mort; car, pour lui, comme nous l'avons +dit, toute cette partie de sa vie était demeurée dans l'obscurité. + +Il ne prononça pas une seule fois le nom de son père, et le nom de son +père ne fut pas une seule fois prononcé, et, à plus forte raison, comme +on le pense bien, le nom de Sara. + +Cette déclaration de Georges rendait parfaitement inutile tout autre +interrogatoire. Georges cessa donc de recevoir toute visite, excepté +celle du docteur. + +Un matin, en entrant, le docteur trouva Georges debout. + +—Monsieur, lui dit-il, je vous avais défendu de vous lever avant +quelques jours; vous êtes trop faible. + +—C'est-à-dire, mon cher docteur, répondit Georges, que vous me faites +l'injure de me confondre avec les accusés ordinaires lesquels retardent +autant qu'ils peuvent le jour du jugement; mais, moi, je vous +l'avouerai franchement, j'ai hâte d'en finir, et, en conscience, +croyez-vous que ce soit la peine d'être si bien guéri pour mourir? +Quant à moi, il me semble que, pourvu que j'aie assez de force pour +monter à l'échafaud, c'est tout ce que les hommes peuvent me demander +et tout ce que je puis demander à Dieu. + +—Mais qui vous dit que vous serez condamné à mort? dit le docteur. + +—Ma conscience, docteur: j'ai joué une partie dont ma tête était +l'enjeu; j'ai perdu, je suis prêt à payer, voilà tout. + +—N'importe, dit le docteur; mon opinion est que vous avez encore besoin +de quelques jours de soins avant de vous exposer aux fatigues des +débats et aux émotions d'un jugement. + +Mais, le même jour, Georges écrivit au juge d'instruction qu'il était +parfaitement guéri, et, par conséquent, à la disposition de la justice. + +Le surlendemain, les débats commencèrent. + +Georges, en arrivant devant ses juges, regarda avec inquiétude autour +de lui, et reconnut avec joie qu'il était le seul accusé. + +Puis, son regard parcourut avec assurance toute la salle: la ville +entière assistait à l'audience, à l'exception de M. de Malmédie, de +Henri et de Sara. + +Quelques assistants paraissaient plaindre l'accusé; mais la plupart des +visages n'avaient d'autre expression que celle de la haine satisfaite. + +Quant à Georges, il était calme et hautain comme toujours. Sa mise +était, comme d'ordinaire, une redingote et une cravate noires, un gilet +et un pantalon blancs. + +Son double ruban était noué à sa boutonnière. + +On lui avait nommé un avocat d'office, car Georges avait refusé de +faire aucun choix; son intention n'était point qu'on essayât même de +plaider sa cause. + +Ce que Georges dit ne fut point une défense, ce fut l'histoire de toute +sa vie: il ne cacha point qu'il était revenu à l'île de France dans +l'intention de combattre, par tous les moyens possibles, le préjugé qui +pesait sur les hommes de couleur; seulement, il n'a dit pas un seul mot +des causes qui avaient hâté l'exécution de son projet. + +Un juge lui fit quelques questions au sujet de M. de Malmédie; mais +Georges demanda la permission de n'y pas répondre. + +Quelque facilité que Georges donnât au tribunal, les débats n'en +durèrent pas moins trois jours: même quand ils n'ont rien à dire, il +faut toujours que les avocats parlent. + +L'avocat général parla quatre heures. Il foudroya Georges. + +Georges écouta toute cette longue sortie avec le plus grand calme, +inclinant de temps en temps la tête en forme d'aveu. + +Puis, lorsque le discours du ministère public fut terminé le président +demanda à Georges s'il n'avait rien à dire. + +—Rien, répondit Georges, sinon que M. l'avocat général a été fort +éloquent. + +L'avocat général s'inclina à son tour. + +Le président annonça que les débats étaient clos, et l'on reconduisit +Georges à sa prison, le jugement devant être prononcé en l'absence de +l'accusé, et devant lui être signifié ensuite. + +Georges rentra dans sa prison et demanda du papier et de l'encre pour +écrire son testament. Comme les jugements anglais n'entraînent pas la +confiscation, il pouvait disposer de sa part de fortune. + +Il laissa: + +au docteur qui l'avait soigné trois mille livres sterling; +au directeur de la prison, mille livres sterling; +à chacun des guichetiers, mille piastres. + +C'était une fortune pour chacun des donataires. + +Il laissa à Sara un petit anneau d'or qui lui venait de sa mère. + +Comme il allait signer son nom au bas de l'écrit-mortuaire, le greffier +entra. Georges se leva, tenant la plume à la main; le greffier lut le +jugement. Comme Georges s'en était toujours douté, il était condamné à +la peine de mort. La lecture finie, Georges salua, se rassit et signa +son nom sans qu'il fût possible de voir la plus légère altération entre +l'écriture du corps de l'acte et celle de la signature. + +Puis, il alla devant une glace et se regarda pour voir s'il était plus +pâle qu'auparavant. C'était le même visage, pâle mais calme. Il fut +content de lui et se sourit à lui-même en murmurant: + +—Eh bien, je croyais qu'il y avait plus d'émotion que cela à s'entendre +condamner à mort. + +Le docteur vint le voir et lui demanda, par habitude, comment il +allait. + +—Mais fort bien, docteur, lui répondit Georges; vous avez fait là une +merveilleuse cure, et il est fâcheux qu'on ne vous donne pas le temps +de l'achever. + +Alors il s'informa si le mode d'exécution était changé depuis +l'occupation anglaise: c'était toujours le même, et cette assurance fit +grand plaisir à Georges; ce n'était pas cette ignoble potence de +Londres, ni cette immonde guillotine de Paris. Non, l'exécution avait, +à Port-Louis, une allure pittoresque et poétique qui n'humiliait pas +Georges. Un nègre, servant de bourreau, décapitait avec une hache. +C'était ainsi qu'étaient morts Charles Ier et Marie Stuart, Cinq-Mars +et de Thou. Le mode de mort est beaucoup dans la manière dont on +supporte la mort. + +Puis il passa avec le docteur à une discussion physiologique sur la +probabilité d'une souffrance physique postérieure à la décapitation; le +docteur soutint que la mort devait être instantanée; mais Georges était +d'un avis contraire, et il cita deux exemples à l'appui de son opinion. +Une fois, en Égypte, il avait vu décapiter un esclave: le patient était +à genoux, le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup, et la tête +alla rouler à sept ou huit pas de là; aussitôt le corps s'était +redressé sur ses pieds, avait fait deux ou trois pas insensés en +battant l'air de ses bras, et était retombé, non pas mort tout à fait, +mais agonisant encore. Un autre jour que, dans le même pays, il +assistait à une exécution pareille, il avait, avec son éternelle +volonté d'investigation, ramassé la tête au moment où elle venait +d'être séparée du corps, et, la soulevant par les cheveux jusqu'à la +hauteur de sa bouche, il lui avait demandé en arabe: «Souffres-tu?» À +cette demande, l'œil du patient s'était rouvert, et ses lèvres avaient +remué, essayant d'articuler une réponse. Georges était donc convaincu +que la vie survivait de quelques instants au moins à l'exécution. + +Le docteur finit par se ranger à son avis, car c'était aussi le sien, +seulement, il avait cru devoir donner au condamné la seule consolation +que pût lui donner encore la promesse d'une mort douce et facile. + +La journée s'écoula pour Georges comme s'étaient écoulées les journées +précédentes; seulement il écrivit à son père et à son frère. Un instant +il prit la plume pour écrire à Sara; mais quel que fût le motif qui le +retînt, il s'arrêta, repoussa le papier et laissa tomber sa tête dans +ses mains; il resta longtemps ainsi, et quelqu'un qui lui eût vu +relever le front, ce qu'il fit avec le mouvement hautain et dédaigneux +qui lui était habituel, se fût aperçu avec peine que ses yeux étaient +légèrement rougis, et qu'une larme mal essuyée tremblait au bout de ses +longs cils noirs. + +C'est que depuis le jour où il avait, chez le gouverneur, refusé +d'épouser la belle créole, non seulement il ne l'avait pas revue, mais +encore il n'avait pas entendu parler d'elle. + +Cependant il ne pouvait croire qu'elle l'eût oublié. + +La nuit vint; Georges se coucha à son heure habituelle, et s'endormit +du même sommeil que les autres nuits: le matin, en se levant, il fit +appeler le directeur de la prison. + +—Monsieur, lui dit-il, j'aurais une grâce à vous demander. + +—Laquelle? fit le directeur. + +—Je voudrais causer un instant avec le bourreau. + +—Il me faut l'autorisation du gouverneur. + +—Oh! dit Georges en souriant, faites la lui demander de ma part; lord +Murrey est un gentleman, et il ne refusera pas cette grâce à un ancien +ami. + +Le directeur sortit en promettant de faire la démarche demandée. + +Derrière le directeur entra un prêtre. + +Georges avait ces idées religieuses qu'ont de nos jours les hommes de +notre âge, c'est-à-dire que, tout en négligeant les pratiques +extérieures de la religion, il était au fond du cœur profondément +impressionnable aux choses saintes: ainsi une église sombre, un +cimetière isolé, un cercueil qui passait, étaient pour son âme des +impressions certes plus graves que ne l'eût été un de ces événements +qui bouleversent souvent l'esprit du vulgaire des hommes. + +Le prêtre était un de ces vieillards vénérables qui ne s'occupent pas +de vous convaincre, mais qui parlent avec conviction: c'était un de ces +hommes qui, élevés au milieu des grandes scènes de la nature, ont +cherché et trouvé le Seigneur dans ses œuvres; c'était enfin un de ces +cœurs sereins qui attirent à eux les cœurs souffrants pour las +consoler, en prenant pour eux-mêmes une part de leurs douleurs. + +Aux premiers mots que Georges et le vieillard échangèrent, ils se +tendirent la main. + +C'était une causerie intime et non une confession que le vieillard +venait réclamer du jeune homme, mais, hautain en face de la force, +Georges était humble devant la faiblesse; Georges s'accusa de son +orgueil; c'était, comme Satan, son seul péché, et, comme Satan, ce +péché l'avait perdu. + +Mais aussi, à cette heure même, c'était son orgueil qui le soutenait, +c'était cet orgueil qui le faisait fort, c'était cet orgueil qui le +faisait grand. + +Il est vrai que la grandeur selon les hommes n'est pas la grandeur +selon Dieu. + +Vingt fois le nom de Sara se présenta sur les lèvres du jeune homme; +mais toujours il repoussa ce nom jusqu'au fond de son cœur, sombre +abîme où s'engloutissaient tant d'émotions, et dont son visage, comme +une couche de glace, recouvrait la profondeur. + +Pendant que le prêtre et le condamné parlaient, la porte s'ouvrit et le +directeur parut. + +—L'homme que vous avez demandé, dit-il, est là, et attend que vous +puissiez le recevoir. + +Georges pâlit quelque peu, et un léger frisson parcourut tout son +corps. + +Cependant, il fut presque impossible de s'apercevoir de ce qu'il venait +d'éprouver. + +—Faites entrer, dit-il. + +Le prêtre voulut se retirer; mais Georges le retint. + +—Non, restez, dit-il; ce que j'ai à dire à cet homme peut se dire +devant vous. + +Puis cette âme orgueilleuse avait peut-être besoin pour conserver toute +sa force, d'avoir un témoin de ce qui allait se passer. + +Un nègre d'une haute taille et de proportions herculéennes fut +introduit: il était nu, à l'exception de son langouti, qui était +d'étoffe rouge; ses gros yeux sans expression dénotaient l'absence de +toute intelligence. Il se retourna vers le directeur, qui l'avait +introduit, et, regardant alternativement le prêtre et Georges: + +—Auquel des deux ai-je affaire? demanda-t-il. + +—Au jeune homme, répondit le directeur. + +Et il sortit. + +—Vous êtes l'exécuteur? fit froidement Georges. + +—Oui, répondit le nègre. + +—C'est bien. Venez ici, mon ami, et répondez-moi. + +Le nègre fit deux pas en avant. + +—Vous savez que vous m'exécuterez demain? dit Georges. + +—Oui, répondit le nègre, à sept heures du matin. + +—Ah! ah! c'est à sept heures du matin. Merci du renseignement. J'avais +demandé des informations là-dessus, et l'on avait refusé de m'en +donner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. + +Le prêtre se sentait défaillir. + +—Je n'ai jamais vu d'exécution à Port-Louis, dit Georges; or, comme je +désire que les choses se passent convenablement, je vous ai envoyé +chercher pour que nous fassions ensemble ce qu'on appelle, en termes de +théâtre, une répétition. + +Le nègre ne comprenait pas: Georges fut forcé de lui expliquer plus +clairement ce qu'il désirait. + +Alors, le nègre figura le billot par un tabouret, conduisit Georges à +la distance du billot où il devait se mettre à genoux, lui indiqua la +façon dont il fallait qu'il y plaçât la tête et lui promit de la lui +trancher d'un seul coup. + +Le vieillard voulut se lever pour sortir; il n'avait pas la force de +supporter cette étrange épreuve, dans laquelle les deux acteurs +principaux conservaient une égale impassibilité, l'un par abrutissement +d'esprit, l'autre par force de cœur. Mais les jambes lui manquèrent et +il retomba sur son fauteuil. + +Les renseignements mortuaires donnés et reçus, Georges tira de son +doigt un diamant. + +—Mon ami, dit-il au nègre, comme je n'ai pas d'argent ici et que je ne +veux pas que vous ayez tout à fait perdu votre temps, prenez cette +bague. + +—Il m'est détendu de rien recevoir des condamnés, dit le nègre, mais +j'hérite d'eux; laissez la bague à votre doigt, et, demain, quand vous +serez mort, je la tirerai. + +—Très bien! dit Georges. + +Et il remit impassiblement la bague à son doigt. + +Le nègre sortit. + +Georges se retourna du côté du prêtre. Le prêtre était pâle comme la +mort. + +—Mon fils, dit-il, je suis bien heureux d'avoir rencontré une âme comme +la vôtre: c'est la première fois que j'accompagne un condamné à +l'échafaud. Je craignais de faiblir. Vous me soutiendrez, n'est-ce pas? + +—Soyez tranquille, mon père, répondit Georges. + +D'ailleurs, c'était le prêtre d'une petite église située sur la route, +et dans laquelle les condamnés s'arrêtent ordinairement pour entendre +une dernière messe. On appelait cette église, l'église du +Saint-Sauveur. + +Et le prêtre sortit à son tour, en promettant de revenir le soir. +Georges resta seul. + +Ce qui se passa alors, dans l'âme et sur le visage de cet homme, nul ne +le sait; peut-être la nature, cette impitoyable créancière, reprit-elle +ses droits; peut-être fut-elle aussi faible qu'il venait d'être fort; +peut-être la toile une fois tombée entre le public et l'acteur toute +cette impassibilité apparente disparut-elle pour faire place à une +angoisse réelle. Mais il est probable qu'il n'en fut point ainsi; car, +lorsque le guichetier rouvrit la porte pour apporter à Georges son +dîner, il le trouva roulant dans sa main un cigarito avec autant de +calme et de tranquillité qu'aurait pu le faire un hidalgo à la Puerta +del Sol ou un fashionable sur le boulevard de Gand. + +Georges dîna comme d'habitude; seulement, il rappela le geôlier pour +lui recommander de lui faire préparer un bain pour le lendemain six +heures, et de le réveiller à cinq heures et demie. + +Souvent, en lisant, soit dans l'histoire, soit dans le journal, qu'on +avait réveillé tel ou tel condamné le jour de son exécution, souvent, +disons-nous, Georges s'était demandé si ce condamné, qu'on était obligé +de réveiller, était bien réellement endormi. Le moment était venu de +s'en assurer par lui même. Et, sur ce point, Georges allait savoir à +quoi s'en tenir. + +À neuf heures, le prêtre rentra. Georges était couché et lisait. Le +prêtre lui demanda quel était le livre dans lequel il cherchait ainsi +une préparation à la mort, si c'était le _Phédon_ ou la Bible, Georges +le lui tendit. C'était _Paul et Virginie_. + +Chose étrange que, dans ce moment terrible, ce fût justement cette +calme et poétique histoire que le condamné avait été choisir! + +Le prêtre resta jusqu'à onze heures avec Georges. Pendant ces deux +heures, ce fut presque toujours Georges qui parla, expliquant au prêtre +comment il comprenait Dieu et développant ses théories sur +l'immortalité de l'âme: dans l'état ordinaire de la vie, Georges était +éloquent; pendant cette soirée suprême, il fut sublime. + +C'était le condamné qui enseignait; c'était le prêtre qui écoutait. + +À onze heures, Georges rappela au prêtre que l'heure était venue, et +lui fit observer que, pour avoir toutes ses forces le lendemain matin, +il avait besoin de prendre quelque repos. + +Au moment où le vieillard sortit, un violent combat parut se livrer +dans le cœur de Georges; il rappela le prêtre, le prêtre rentra; mais +Georges fit un effort sur lui-même. + +—Rien, dit-il, mon père, rien. + +Georges mentait; c'était toujours le nom de Sara qui demandait à +s'échapper de sa bouche. + +Mais, cette fois encore, le vieillard sortit sans l'avoir entendu. + +Le lendemain, lorsque, à cinq heures et demie, le guichetier entra dans +la chambre de Georges, il trouva Georges profondément endormi. + +—C'était vrai, dit Georges en se réveillant, un condamné peut dormir sa +dernière nuit. + +Mais, jusqu'à quelle heure avait-il veillé pour arriver à ce résultat? +Nul ne le sait. + +On apporta le bain. + +En ce moment, le docteur entra. + +—Vous le voyez, docteur, dit-il, je me règle sur l'antiquité: les +Athéniens prenaient un bain au moment de marcher au combat. + +—Comment vous trouvez-vous? lui demanda celui-ci, lui adressant une de +ces questions banales qu'on adresse aux gens lorsqu'on ne sait que leur +dire. + +—Mais, très bien, docteur, répondit Georges en souriant; et je commence +à croire que je ne mourrai pas de ma blessure. + +Alors, il prit son testament tout cacheté et le lui remit. + +—Docteur, ajouta-t-il, je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire; +vous trouverez sur ce chiffon de papier trois lignes qui vous +concernent: j'ai voulu vous laisser un souvenir de moi. + +Le docteur essuya une larme et balbutia quelques mots de remerciement. + +Georges se mit au bain. + +—Docteur, dit-il au bout d'un instant, combien, dans l'état normal, le +pouls d'un homme calme et bien portant bat-il de fois à la minute? + +—Mais, répondit le docteur, de soixante-quatre à soixante-six fois. + +—Tâtez le mien, dit Georges; je suis curieux de savoir l'effet que +l'approche de la mort produit sur mon sang. + +Le docteur tira sa montre, prit le poignet de Georges, et compta les +pulsations. + +—Soixante-huit, dit-il au bout d'une minute. + +—Allons, allons, dit Georges, je suis assez satisfait. Et vous, +docteur? + +—C'est miraculeux! répondit celui-ci; vous êtes donc de fer? + +Georges sourit orgueilleusement. + +—Ah! messieurs les blancs, dit-il, vous avez hâte de me voir mourir? Je +le conçois, ajouta-t-il; peut-être aviez-vous besoin d'une leçon de +courage. Je vous la donnerai. + +Le geôlier entra, annonçant au condamné qu'il était six heures. + +—Mon cher docteur, dit Georges, voulez-vous me permettre que je sorte +du bain? Cependant ne vous éloignez pas, je serai bien aise de vous +serrer la main avant de quitter la prison. + +Le docteur se retira. + +Georges, resté seul, sortit du bain, passa un pantalon blanc, des +bottes vernies, et une chemise de batiste dont il rabattit lui-même le +col; puis s'approcha d'une petite glace, arrangea ses cheveux, sa +moustache, sa barbe avec autant et même plus de soin qu'il n'eût fait +pour aller dans un bal. + +Puis il alla frapper lui-même à la porte pour indiquer qu'il était +prêt. + +Le prêtre entra et regarda Georges. Jamais le jeune homme n'avait été +si beau: ses yeux jetaient des flammes, son front semblait rayonnant. + +—Oh! mon fils, mon fils! dit le prêtre, gardez-vous de l'orgueil: +l'orgueil a perdu votre corps, prenez garde qu'il ne perde encore votre +âme. + +—Vous prierez pour moi, mon père, dit Georges, et Dieu, j'en suis sûr, +n'a rien à refuser aux prières d'un saint homme comme vous. + +Georges alors aperçut le bourreau, qui se tenait dans l'ombre de la +porte. + +—Ah! c'est vous, mon ami? dit-il. Approchez. + +Le nègre était enveloppé dans un grand manteau et cachait sa hache sous +son manteau. + +—Votre hache coupe bien? demanda Georges. + +—Oui, répondit le bourreau, soyez tranquille. + +—C'est bon! dit le condamné. + +Il s'aperçut alors que le nègre cherchait à sa main le diamant qu'il +lui avait promis la veille, et dont, par hasard, le chaton était tourné +en dedans. + +—Soyez tranquille, à votre tour, dit-il en tournant le chaton en +dehors, vous aurez votre bague; d'ailleurs, pour que vous n'ayez pas la +peine de la prendre, tenez.... + +Et il donna la bague au prêtre en lui indiquant d'un signe qu'elle +était destinée au bourreau. + +Puis il alla vers un petit secrétaire, l'ouvrit et en tira deux +lettres; c'étaient les deux lettres qu'il avait écrites l'une à son +père, l'autre à son frère. + +Il les remit au prêtre. + +Une fois encore il parut avoir quelque chose à lui dire, posa la main +sur son épaule, le regarda fixement, remua les lèvres comme s'il allait +parler; mais, cette fois encore, sa volonté fut plus forte que son +émotion, et le nom qui voulait s'échapper de sa poitrine vint sur sa +bouche si faible, que personne ne l'entendit. + +En ce moment, six heures sonnèrent. + +—Allons! dit Georges. + +Et il sortit de sa prison, suivi par le prêtre et par le bourreau. + +Au bas de l'escalier, il rencontra le docteur, qui l'attendait pour lui +dire un dernier adieu. + +Georges lui tendit la main, et se penchant à son oreille: + +—Je vous recommande mon corps, lui dit-il. + +Et il s'élança dans la cour. + + + + +Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur + + +La porte de la rue, comme on le comprend bien, était encombrée de +curieux. Les spectacles sont rares à Port-Louis, et tout le monde avait +voulu voir, sinon mourir, du moins passer le condamné. + +Le directeur de la prison s'était informé auprès de Georges de quelle +façon il désirait être conduit à l'échafaud; Georges lui avait répondu +qu'il désirait marcher à pied, et il avait obtenu cette grâce: c'était +une dernière amabilité du gouverneur. + +Huit artilleurs à cheval l'attendaient à la porte. Dans toutes les rues +par lesquelles il devait passer, des soldats anglais faisaient la haie +de chaque côté de la rue, gardant le prisonnier et contenant les +curieux. + +Lorsqu'il parut, il se fit une grande rumeur: cependant, contre +l'attente de Georges, ce n'était pas l'accent de la haine qui dominait +dans le bruit qui accueillit sa présence: il y avait de tout, mais +surtout de l'intérêt et de la pitié. + +C'est qu'il y a toujours une puissante fascination dans l'homme beau et +fier en face de la mort. + +Georges marchait d'un pas ferme, la tête haute et le visage calme: +disons-le, il se passait pourtant à cette heure quelque chose de +terrible dans son cœur. + +Il pensait à Sara. + +À Sara qui n'avait pas cherché à le voir, qui ne lui avait pas écrit un +mot, qui ne lui avait pas donné un souvenir. + +À Sara, dans laquelle il avait cru, et à laquelle il devait sa dernière +déception. + +Il est vrai qu'avec l'amour de Sara il eût regretté la vie; l'oubli de +Sara, c'était la lie de son calice. + +Et puis, à côté de son amour trahi, murmurait son orgueil déçu. + +Il avait échoué en toutes choses: sa supériorité ne l'avait mené à +aucun but. + +Le résultat de cette longue lutte, c'était l'échafaud, où il marchait +abandonné de tous. + +Quand on parlerait de lui, on dirait: «C'était un insensé.» + +De temps en temps, tout en marchant, tout en regardant, un sourire +passait sur ses lèvres, répondant à ses pensées. Ce sourire, pareil, en +dehors, à tous les sourires, était bien amer en dedans. + +Et cependant il l'espérait à tous les angles de rues, il la cherchait à +toutes les fenêtres. + +Elle qui avait laissé tomber son bouquet devant lui, lorsque, emporté +par _Antrim_, lorsque, vainqueur, il courait au triomphe, ne +laisserait-elle donc pas tomber une larme sur son chemin, lorsque, +vaincu, il marchait à l'échafaud? + +Mais nulle part il n'apercevait rien. + +Il suivit ainsi la rue de Paris dans toute sa longueur; puis il prit à +droite et s'avança vers l'église du Saint-Sauveur. + +Elle était tendue de noir comme pour un convoi funéraire: c'était bien, +en effet, quelque chose comme cela. Un condamné qui marche à +l'échafaud, qu'est-ce autre chose qu'un cadavre vivant? + +En arrivant devant la porte, Georges tressaillit. Près du bon vieux +prêtre, qui l'attendait sous le porche, était une femme vêtue de noir. + +Cette femme, en costume de veuve, que faisait-elle là? +qu'attendait-elle là? + +Malgré lui, Georges doubla le pas; ses yeux étaient fixés sur cette +femme et ne pouvaient s'en détacher. + +Puis, à mesure qu'il approchait, son cœur battait plus fort; son pouls, +si calme devant la mort, devenait fiévreux devant cette femme. + +Au moment où il mettait le pied sur la première marche de la petite +église, cette femme elle-même fit un pas au-devant de lui; Georges +franchit les quatre marches d'un bond, leva le voile, jeta un cri et +tomba à genoux. + +C'était Sara. + +Sara étendit la main d'un mouvement lent et solennel: il se fit un +grand silence dans toute cette foule. + +—Écoutez, dit-elle, sur le seuil de l'église où il entre, sur le seuil +du tombeau où il est prêt d'entrer, à la face de Dieu et des hommes, je +vous prends à témoin que moi, Sara de Malmédie, je viens demander à M. +Georges Munier s'il veut bien me prendre pour épouse. + +—Sara! s'écria Georges en éclatant en sanglots, Sara, tu es la plus +digne, la plus noble, la plus généreuse de toutes les femmes! + +Puis, se relevant de toute sa hauteur, et l'enveloppant de son bras +comme s'il eût craint de la perdre: + +—Viens, ma veuve, dit-il. + +Et il l'entraîna dans l'église. + +Si jamais triomphateur fut fier de son triomphe, ce fut Georges. En un +instant, en une seconde, tout était changé pour lui; d'un mot, Sara +venait de le mettre au-dessus de tous ces hommes qui le regardaient +passer en souriant. Ce n'était plus un pauvre insensé, impuissant à +atteindre un but impossible, et mourant avant de l'avoir atteint; +c'était un vainqueur frappé au moment de sa victoire; c'était +Épaminondas arrachant le javelot mortel de sa poitrine, mais de son +dernier regard, voyant fuir l'ennemi. Ainsi, par la seule puissance de +sa volonté, par la seule influence de sa valeur personnelle, lui, +mulâtre, s'était fait aimer d'une femme blanche, et, sans qu'il eût +fait un pas vers elle, sans qu'il eût essayé d'influencer sa +détermination par un mot, par une lettre, par un signe, cette femme +était venue l'attendre sur le chemin de l'échafaud, et, à la face de +tous, ce qui ne s'était jamais vu peut-être dans la colonie, elle +l'avait choisi pour époux. + +Maintenant, Georges pouvait mourir; Georges était récompensé de son +long combat; il avait lutté corps à corps avec le préjugé, et, tout en +frappant Georges mortellement, le préjugé avait été tué dans la lutte. + +Aussi, toutes ces pensées rayonnaient-elles au front de Georges tandis +qu'il entraînait Sara. Ce n'était plus le condamné prêt à monter sur +l'échafaud, c'était le martyr s'élançant au ciel. + +Une vingtaine de soldats formaient la haie dans l'église; quatre +soldats gardaient le chœur; Georges passa au milieu d'eux sans les +voir, et vint s'agenouiller avec Sara devant l'autel. + +Le prêtre commença la messe nuptiale; mais Georges n'écoutait point les +paroles du prêtre; Georges tenait la main de Sara, et, de temps en +temps, il se retournait vers la foule et jetait sur elle un regard de +souverain mépris. + +Puis il revenait à Sara, pâle et mourante, à Sara dont il sentait +frissonner la main dans la sienne, et il l'enveloppait tout entière +d'un regard plein de reconnaissance et d'amour, tout en étouffant un +soupir; car il songeait, lui qui allait mourir, à ce que serait une vie +tout entière passée avec une pareille femme. + +C'eût été le ciel! mais le ciel n'est pas fait pour les vivants. + +Cependant la messe s'avançait, lorsque Georges, en se retournant, +aperçut Miko-Miko, qui faisait tout ce qu'il pouvait, non point par ses +paroles, mais par ses gestes pour fléchir les soldats qui gardaient +l'entrée du chœur et pour arriver jusqu'à Georges. C'était un dernier +dévouement qui venait demander un coup d'œil, un serrement de main pour +récompense. Georges s'adressa en anglais à l'officier, et lui demanda +pour le bon Chinois la permission d'arriver jusqu'à lui. + +Il n'y avait aucun inconvénient à accorder cette demande au condamné; +aussi, sur un signe de l'officier, les soldats s'écartèrent, et +Miko-Miko s'élança dans le chœur. + +On a vu quelle reconnaissance le pauvre marchand avait vouée à Georges +dès le premier jour où il l'avait vu. Cette reconnaissance l'avait été +chercher prisonnier à la Police; elle venait une dernière fois se +manifester à lui au pied de l'échafaud. + +Miko-Miko se jeta aux genoux de Georges, et Georges lui tendit la main. + +Miko-Miko prit cette main entre les siennes et y appuya ses lèvres; +mais, en même temps, Georges sentit que le Chinois lui glissait entre +les mains un petit billet. Georges tressaillit. + +Aussitôt, comme si le Chinois n'eût demandé que cette dernière faveur, +et que, satisfait de l'avoir obtenue, il se désirât point autre chose, +il s'éloigna sans avoir prononcé une seule parole. + +Georges tenait le billet dans sa main, et son sourcil se fronçait. Ce +billet, que voulait-il dire? Ce billet avait une grande importance sans +doute; mais Georges n'osait le regarder. + +De temps en temps en voyant Sara si belle, si dévouée, si détachée de +tout amour terrestre, une douleur inouïe et inéprouvée jusqu'alors +prenait Georges au cœur et l'étreignait comme avec une griffe de fer; +c'est que, malgré lui, en songeant au bonheur qu'il perdait, il se +rattachait à la vie, et, tout en sentant son âme prête à monter au +ciel, il sentait son cœur enchaîné sur la terre. + +Alors, il lui prenait des terreurs de mourir dans le désespoir. + +Puis ce billet qui lui brûlait la main, ce billet qu'il n'osait lire de +peur d'être vu par les soldats qui le gardaient; ce billet lui semblait +devoir contenir une espérance, quoique, dans sa situation, toute +espérance fût insensée. + +Cependant, il était impatient de lire ce billet; mais grâce à cette +force qu'il conservait toujours sur lui-même, cette impatience ne se +traduisait par aucun signe extérieur; seulement, sa main crispée +froissait le billet avec tant de force, que ses ongles lui entraient +dans la chair. + +Sara priait. + +On en était à la consécration. Le prêtre leva l'hostie consacrée, +l'enfant de chœur fit entendre sa sonnette, tout le monde s'agenouilla. + +Georges profita de ce moment, et, en s'agenouillant aussi, il ouvrit la +main. + +Le billet contenait cette seule ligne: + +«Nous sommes là.—Tiens-toi prêt.» + +La première phrase était écrite de la main de Jacques; la seconde, de +la main de Pierre Munier. + +Au même instant, et comme Georges, étonné, seul au milieu de toute la +foule, relevait la tête et regardait autour de lui, la porte de la +sacristie s'ouvrit toute grande; huit marins s'élancèrent, saisissant +les quatre soldats du chœur et leur appuyant à chacun deux poignards +sur la poitrine. Jacques et Pierre Munier bondirent: Jacques enlevant +Sara dans ses bras, Pierre entraînant Georges par la main. Les deux +époux se trouvèrent dans la sacristie; les huit marins y rentrèrent à +leur tour, en se faisant un rempart des quatre soldats anglais qu'ils +tenaient devant eux et qu'ils présentaient aux coups de leurs +camarades. Jacques et Pierre refermèrent la porte; une autre porte +donnait sur la campagne: à cette porte, deux chevaux tout sellés +attendaient: c'étaient _Antrim_ et _Yambo_. + +—À cheval! cria Jacques, à cheval tous deux, et ventre à terre jusqu'à +la baie du Tombeau! + +—Mais toi? mais mon père? s'écria Georges. + +—Qu'ils viennent nous prendre au milieu de mes braves marins, dit +Jacques en posant Sara sur sa selle, tandis que Pierre Munier forçait +son fils de monter à cheval. + +Puis, élevant la voix: + +—À moi, mes lascars, cria-t-il, à moi! + +À l'instant même, on vit accourir, des bois de la montagne Longue, cent +vingt hommes armés jusqu'aux dents. + +—Partez, dit Jacques à Sara, emmenez-le, sauvez-le.... + +—Mais vous? dit Sara. + +—Nous, nous vous suivons, soyez tranquille. + +—Georges, dit Sara, au nom du ciel, viens! + +Et la jeune fille lança son cheval au galop. + +—Mon père! s'écria Georges, mon père! + +—Sur ma vie, je réponds de tout, dit Jacques en fouettant _Antrim_ du +plat de son sabre. + +Et _Antrim_ partit comme le vent, emportant son cavalier qui, en moins +de dix minutes, disparut avec Sara derrière le camp malabar, tandis que +Pierre Munier, Jacques et ses marins le suivaient avec une telle +rapidité, qu'avant que les Anglais fussent revenus de leur étonnement, +la petite troupe était déjà de l'autre côté du ruisseau des Pucelles, +c'est-à-dire hors de portée de fusil. + + + + +Chapitre XXIX—Le «_Leycester_» + + +Vers les cinq heures du soir du même jour où s'étaient passés les +événements que nous venons de raconter, la corvette la _Calypso_, +marchant sous toutes ses voiles de plus près, faisait route vers +l'est-nord-est, serrant le vent qui selon la coutume de ces parages, +soufflait de l'est. + +Outre ses dignes matelots et maître Tête-de-Fer, leur premier +lieutenant, que nos lecteurs connaissent, sinon de vue, du moins de +réputation, son équipage s'était recruté de trois autres personnages. +Ces personnages étaient Pierre Munier, Georges et Sara. + +Pierre Munier se promenait avec Jacques, du mât d'artimon au grand mât, +et du grand mât au mât d'artimon. + +Georges et Sara étaient à l'arrière, assis l'un à côté de l'autre. Sara +avait sa main dans les mains de Georges; Georges regardait Sara, et +Sara regardait le ciel. + +Il faudrait s'être trouvé dans l'horrible situation à laquelle venaient +d'échapper les deux amants, pour pouvoir analyser les sensations de +suprême bonheur et de joie infinie qu'ils éprouvaient en se retrouvant +libres sur cet immense Océan, qui les emportait loin de leur patrie, il +est vrai, mais loin d'une patrie qui, comme une marâtre, ne s'était +occupée d'eux que pour les persécuter de temps en temps. Cependant, un +soupir douloureux sortait de la bouche de l'un et faisait tressaillir +l'autre. Le cœur longtemps torturé n'ose point tout à coup reprendre +confiance dans son bonheur. + +Cependant ils étaient libres, cependant ils n'avaient au-dessus d'eux +que le ciel, au-dessous d'eux que la mer, et ils fuyaient de toute la +vitesse de leur léger navire cette île de France qui avait failli leur +être si fatale. Pierre et Jacques causaient; mais Georges et Sara ne +disaient rien; quelquefois l'un d'eux laissait échapper le nom de +l'autre et voilà tout. + +De temps en temps, Pierre Munier s'arrêtait et les regardait avec une +expression d'indicible ravissement; le pauvre vieillard avait tant +souffert, qu'il ne savait comment il avait la force de supporter son +bonheur. + +Jacques, moins sentimental, regardait du même côté; mais il était +évident que ce n'était pas le tableau que nous venons de décrire qui +attirait ses regards, lesquels passaient par-dessus la tête de Georges +et de Sara, et allaient fouiller l'espace dans la direction de +Port-Louis. + +Jacques, non seulement n'était pas au niveau de la joie générale, mais +il y avait même des moments où il devenait soucieux, et où il passait +sa main sur son front comme pour en écarter un nuage. + +Quant à Tête-de-Fer, il causait tranquillement, assis près du timonier; +le bon Breton aurait fendu la tête du premier qui eût hésité une +seconde à accomplir un ordre donné par lui; mais, à part cette exigence +bien naturelle, il n'était pas fier, donnait la main à tout le monde et +parlait au premier venu. + +Tout le reste de l'équipage avait repris cette expression insoucieuse +qui après le combat ou la tempête, redevient l'aspect habituel de la +physionomie des marins; les hommes de service étaient sur le pont, les +autres dans la batterie. + +Pierre Munier, tout absorbé qu'il était dans le bonheur de Georges et +de Sara, n'était point sans avoir remarqué l'inquiétude de Jacques; +plus d'une fois il avait suivi ses regards, et, comme il ne voyait +absolument rien, dans la direction où ils se fixaient, que quelques +gros nuages amassés au couchant, il crut que c'étaient les nuages qui +inquiétaient Jacques. + +—Serions-nous menacés d'une tempête? demanda-t-il à son fils, au moment +où celui-ci jetait vers l'horizon un de ces regards interrogateurs dont +nous avons parlé. + +—D'une tempête? dit Jacques. Ah! par ma foi! s'il ne s'agissait que +d'une tempête, la _Calypso_ s'en soucierait autant que ce goéland qui +passe; mais nous sommes menacés de quelque chose de mieux que cela. + +—Et de quoi donc sommes-nous menacés? demanda Pierre Munier avec +inquiétude. J'avais cru, moi, que, du moment où nous avions mis le pied +sur ton bâtiment, nous étions sauvés. + +—Dame! répondit Jacques, le fait est que nous avons plus de chances +maintenant que nous n'en avions, il y a douze heures, quand nous étions +cachés dans les bois de la Petite-Montagne, et quand Georges disait son +_Confiteor_ dans l'église du Saint-Sauveur; cependant, sans vouloir +vous inquiéter, mon père, je ne puis pas dire que notre tête tienne +encore bien solidement à nos épaules. + +Puis, sans adresser spécialement la parole à personne: + +—Un homme à la barre de perroquet, ajouta-t-il. + +Trois matelots s'élancèrent aussitôt; l'un d'eux atteignit en quelques +secondes l'endroit désigné, les deux autres redescendirent. + +—Et que crains-tu donc, Jacques? reprit le vieillard; penses-tu qu'ils +tenteraient de nous poursuivre? + +—Justement, mon père, reprit Jacques, et, cette fois, vous avez touché +l'endroit sensible. Ils ont là, dans Port-Louis, une certaine frégate +qu'on appelle _Leycester_, une vieille connaissance à moi, et j'ai +peur, je vous l'avouerai, qu'elle ne nous laisse point partir comme +cela, sans nous proposer une petite partie de quilles, que nous serons +bien forcés d'accepter. + +—Mais il me semble, reprit Pierre Munier, que nous avons au moins, dans +tous les cas, vingt-cinq à trente milles d'avance sur elle, et, qu'au +train dont nous allons, nous serons bientôt hors de vue. + +—Jetez le loch, dit Jacques. + +Trois matelots s'occupèrent à l'instant même de cette opération, que +Jacques suivit avec un intérêt visible; puis, lorsqu'elle fut terminée: + +—Combien de nœuds? demanda-t-il. + +—Dix nœuds, capitaine, répondit un des matelots. + +—Oui, certainement, c'est fort joli pour une corvette qui serre le +vent, et il n'y a peut-être, dans toute la marine anglaise, qu'une +frégate qui puisse filer un demi-nœud de plus à l'heure; +malheureusement, cette frégate est justement celle à laquelle nous +aurions affaire, dans le cas où il prendrait au gouverneur l'idée de +nous poursuivre. + +—Oh! si cela dépend du gouverneur, on ne nous poursuivra certes pas, +reprit Pierre Munier; tu sais bien que le gouverneur était l'ami de ton +frère. + +—Parfaitement. Ce qui ne l'a pas empêché de le laisser condamner à +mort. + +—Pouvait-il faire autrement sans manquer à son devoir? + +—Cette fois, mon père, il s'agit de bien autre chose que de son devoir; +cette fois, c'est son amour-propre qui est en jeu. Oui, sans doute; si +le gouverneur avait eu droit de grâce, il eût fait grâce à Georges; +car, faire grâce, c'était faire preuve de supériorité; mais Georges +s'est échappé de ses mains au moment où, certes, il croyait le bien +tenir. La supériorité dans cette circonstance a donc été du côté de +Georges; le gouverneur voudra prendre sa revanche. + +—Une voile! cria le matelot en vigie. + +—Ah! dit Jacques en faisant un signe de tête à son père. Et où cela? +continua-t-il en levant la tête. + +—Sous le vent, à nous, répondit le matelot. + +—À quelle hauteur? demanda Jacques. + +—À la hauteur de l'île des Tonneliers, à peu près. + +—Et d'où vient-elle? + +—Elle sort de Port-Louis, qu'on dirait. + +—Voilà notre affaire, murmura Jacques en regardant son père. Je vous +l'avais bien dit, que nous n'étions pas hors de leurs griffes. + +—Qu'y a-t-il donc? demanda Sara. + +—Rien répondit Georges; il paraît que nous sommes poursuivis, voilà +tout. + +—O mon Dieu! s'écria Sara, me l'aurez-vous rendu si miraculeusement +pour me le reprendre? C'est impossible! + +Pendant ce temps, Jacques avait pris sa lunette et était monté dans la +grande hune. + +Il regarda quelque temps, avec une extrême attention, vers le point +indiqué par la vigie; puis, repoussant les uns dans les autres tous les +tubes de l'instrument avec la paume de la main, il descendit en +sifflotant et revint prendre sa place près de son père. + +—Eh bien? demanda le vieillard. + +—Eh bien, dit Jacques, je ne m'étais pas trompé, nos bons amis les +Anglais sont en chasse; heureusement, ajouta-t-il en regardant +l'horloge, heureusement que dans deux heures, il fera nuit serrée, et +que la lune ne se lève qu'à minuit et demi. + +—Alors, tu crois que nous parviendrons à leur échapper? + +—Nous ferons ce que nous pourrons pour cela, mon père soyez tranquille. +Oh! je ne suis pas fier, moi; je n'aime pas les affaires où il n'y a +que des coups à gagner; et, dans celle-là, le diable m'emporte si je +reviens sur mes préventions. + +—Comment, Jacques, s'écria Georges, tu fuirais devant l'ennemi, toi, +l'intrépide, toi, l'invaincu? + +—Mon cher, je fuirai toujours devant le diable, quand il aura les +poches vides et deux pouces de cornes de plus que moi. Oh! quand il +aura les poches pleines, c'est différent, je risquerai quelque chose. + +—Mais, sais-tu qu'on dira que tu as eu peur? + +—Et je répondrai que c'est, pardieu! vrai. D'ailleurs, à quoi bon nous +frotter à ces gaillards-là? S'ils nous prennent, notre procès est fait, +et ils nous pendront aux vergues depuis le premier jusqu'au dernier; +si, au contraire, nous les prenons, nous sommes forcés de les couler +bas; eux, et leur bâtiment. + +—Comment, les couler bas? + +—Sans doute; qu'est-ce que tu veux que nous en fassions? Si c'étaient +des nègres, on les vendrait; mais, des blancs, à quoi est-ce bon? + +—Oh! Jacques, mon bon frère, vous ne feriez pas une pareille chose, +n'est ce pas? + +—Sara, ma petite sœur, dit Jacques, nous ferons ce que nous pourrons; +d'ailleurs, le moment venu, si le moment vient, nous vous placerons +dans un petit endroit charmant, d'où vous ne verrez rien du tout de ce +qui se passera; en conséquence, ce sera pour vous comme si rien ne +s'était passé. Puis, se retournant du côté du bâtiment: + +—Oui, oui, le voilà qui pointe; on voit la tête de ses huniers; +voyez-vous, tenez, là, mon père? + +—Je ne vois rien, qu'un point blanc qui se balance sur une vague, et +qui m'a tout l'air d'une mouette. + +—Eh bien, c'est justement cela; votre mouette est une belle et bonne +frégate de 36. Mais, vous le savez, la frégate est aussi un oiseau; +seulement, c'est un aigle au lieu d'être une hirondelle. + +—Mais, n'est-ce point quelque autre bâtiment, un navire marchand, par +exemple? + +—Un navire marchand ne serrerait pas le vent. + +—Mais nous le serrons bien, nous. + +—Oh! nous, c'est autre chose: nous ne pouvions pas passer devant +Port-Louis, c'était nous jeter dans la gueule du loup; il nous a donc +fallu faire route au plus près. Ne peux-tu augmenter la vitesse de ta +corvette? + +—Elle porte tout ce qu'elle peut porter en ce moment, mon père. Quand +nous aurons vent arrière, nous ajouterons encore quelques chiffons de +toile, et nous gagnerons deux nœuds; mais la frégate alors en fera +autant, et cela reviendra au même; le _Leycester_ doit gagner un mille +sur nous; je le connais de vieille date. + +—Alors, il nous rejoindra demain dans la journée? + +—Oui, si nous ne lui échappons pas cette nuit. + +—Et crois-tu que nous lui échapperons? + +—C'est selon le capitaine qui le commandera. + +—Mais, enfin, s'il nous rejoint? + +—Eh bien, alors, mon père, ce sera une question d'abordage; car, vous +comprenez, un combat d'artillerie ne peut pas nous aller, à nous. +D'abord, le _Leycester_, si c'est lui, et c'est lui, je parierais cent +nègres contre dix, a quelque chose comme une douzaine de canons de plus +que nous; en outre, il a Bourbon, l'île de France, Rodrigue, pour se +réparer. Nous, nous avons la mer, l'espace, l'immensité. Toute terre +nous est ennemie. Nous avons donc besoin de nos ailes avant tout. + +—Et en cas d'abordage? + +—Alors la chance se rétablit. D'abord, nous avons des canons obusiers, +ce qui n'est peut-être pas bien scrupuleusement permis sur un bâtiment +de guerre, mais ce qui est un des privilèges que nous autres, pirates, +nous concédons à nous-mêmes de notre autorité privée. Ensuite, comme la +frégate est sur le pied de paix, elle n'a probablement que deux cent +soixante-dix hommes d'équipage, et nous en avons, nous, deux cent +soixante, ce qui, comme vous le voyez, surtout avec des drôles pareils +aux miens, remet au moins les choses sur le pied de l'égalité. +Tranquillisez-vous donc, mon père, et, comme voilà la cloche qui sonne, +que cela ne nous empêche pas de souper. + +En effet, il était sept heures du soir, et le signal du repas venait de +se faire entendre avec sa ponctualité accoutumée. + +Georges prit donc le bras de Sara, Pierre Munier les suivit, et tous +trois descendirent dans la cabine de Jacques, transformée, à cause de +la présence de Sara, en salle à manger. + +Jacques demeura un instant en arrière pour donner quelques ordres à +maître Tête-de-Fer, son second. + +C'était quelque chose de curieux à voir, même pour tout autre œil que +l'œil d'un marin, que l'intérieur de la _Calypso_ comme un amant +embellit sa maîtresse par tous les moyens possibles, Jacques avait +embelli sa corvette de tous les atours dont on peut enrichir une nymphe +de la mer. Les escaliers d'acajou étaient luisants comme des glaces; +les garnitures de cuivre, frottées trois fois par jour, brillaient +comme de l'or; enfin, tous les instruments de carnage, hache, sabres, +mousquetons, disposés en dessins fantastiques autour des sabords par +lesquels les canons accroupis allongeaient leur cou de bronze, +semblaient des ornements disposés par un habile décorateur dans +l'atelier de quelque peintre en réputation. + +Mais c'était surtout la cabine du capitaine qui était remarquable par +son luxe. Maître Jacques était, comme nous l'avons dit, un garçon fort +sensuel, et, comme les gens qui, dans les circonstances extrêmes, +savent très bien se passer de tout, il aimait assez, dans les occasions +ordinaires, à jouir voluptueusement de tout. Or, la cabine de Jacques, +destinée à servir à la fois de salon, de chambre à coucher et de +boudoir, était un modèle du genre. + +D'abord, de chaque côté, c'est-à-dire à bâbord et à tribord, régnaient +deux larges divans, sous lesquels se cachaient avec leurs affûts deux +pièces de canon qu'on ne pouvait deviner que du dehors. Un de ces deux +divans servait de lit, l'autre de canapé; l'entre-deux des fenêtres +était une belle glace de Venise avec son cadre rococo figurant des +Amours enroulés avec des fleurs et des fruits. Enfin, au plafond +pendait une lampe d'argent, enlevée sans doute à l'autel de quelque +madone, mais dont le travail précieux dénotait la plus belle époque de +la renaissance. + +Les divans et les parois des murailles étaient recouverts d'une +magnifique étoffe de l'Inde, à fond rouge, et sur laquelle serpentaient +ces belles fleurs d'or sans envers, qui semblent brodées par l'aiguille +des fées. + +Cette chambre avait été également cédée par Jacques à Georges et à +Sara; seulement, comme la messe interrompue de l'église du +Saint-Sauveur ne rassurait pas entièrement la jeune fille sur la +légalité de son mariage, Georges lui avait promptement fait entendre +que, admis le jour dans le sanctuaire, il trouverait un autre +appartement pour la nuit. + +C'était, en outre, dans cette chambre, comme nous l'avons dit, que les +repas devaient avoir lieu. + +Ce fut une sensation de bonheur étrange pour ces quatre personnes, que +de se trouver ainsi réunies autour de la même table, après avoir craint +d'être séparées pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le +reste du monde pour ne s'occuper que d'elles; le passé et l'avenir, +pour ne songer qu'au présent. + +Une heure s'écoula comme une seconde: après quoi, on remonta sur le +pont. + +Les premiers regards des convives se portèrent tout d'abord à +l'arrière, et cherchèrent la frégate. + +Il y eut un moment de silence. + +—Mais, dit Pierre Munier, il me semble que la frégate a disparu. + +—C'est-à-dire que, comme le soleil est à l'horizon, ses voiles sont +dans l'ombre, répondit Jacques; mais voyez dans cette direction, mon +père. + +Et le jeune homme étendit la main pour diriger le regard du vieillard. + +—Oui, oui, dit Pierre, je l'aperçois. + +—Elle s'est même rapprochée, dit Georges. + +—Oui, de quelque chose comme d'un mille ou deux; tiens, regarde en ce +moment, Georges, et tu apercevras jusqu'à ses basses voiles; elle n'est +plus guère qu'à quinze milles de nous. + +On était en ce moment à la hauteur de la passe du Cap, c'est-à-dire +qu'on commençait à dépasser l'île; le soleil se couchait dans un lit de +nuages, et la nuit venait avec cette rapidité particulière aux +latitudes tropicales. + +Jacques fit un signe à maître Tête-de-Fer, lequel s'approcha son +chapeau à la main. + +—Eh bien, maître Tête-de-Fer, dit Jacques, que devons-nous penser de ce +bâtiment? + +—Mais, sauf respect, vous en savez plus que moi là-dessus, mon +capitaine. + +—N'importe! je désire avoir votre opinion. Est-ce un bâtiment marchand, +ou un bâtiment de guerre? + +—Vous voulez plaisanter, mon capitaine, répondit Tête-de-Fer en riant +de son large rire; vous savez bien qu'il n'y a pas, dans toute la +marine marchande, même dans la Compagnie des Indes, un bâtiment qui +puisse nous suivre, et celui-ci a gagné sur nous. + +—Ah!... Et combien a-t-il gagné sur nous depuis le moment que nous +l'avons eu en vue, c'est-à-dire depuis trois heures? + +—Mon capitaine le sait bien. + +—Je demande votre avis, maître Tête-de-Fer; deux avis valent mieux +qu'un. + +—Mais, mon capitaine, il a gagné deux milles, à peu près. + +—Très bien; et, selon votre supposition, qu'est-ce que ce bâtiment? + +—Vous l'avez reconnu, capitaine. + +—Peut-être, mais je crains de me tromper. + +—Impossible! dit Tête-de-Fer en riant de nouveau. + +—N'importe! dites toujours. + +—C'est le _Leycester_, pardieu! + +—Et à qui croyez-vous qu'il en veuille? + +—Mais à la _Calypso_, qu'il me semble; vous savez bien, capitaine, +qu'il a une vieille dent contre elle, pour quelque chose comme son mât +de misaine, qu'elle a eu l'insolence de lui couper en deux. + +—À merveille, maître Tête-de-Fer! Je savais tout ce que vous venez de +me dire; mais je ne suis pas fâché de voir que vous êtes de mon avis. +Dans cinq minutes, le quart va être renouvelé; faites reposer les +hommes qui ne seront pas de service; dans une vingtaine d'heures, ils +auront besoin de toutes leurs forces. + +—Est-ce que le capitaine n'a pas l'intention de profiter de la nuit +pour faire fausse route? demanda maître Tête-de-Fer. + +—Silence, Monsieur; nous causerons de cela plus tard, dit Jacques; +allez à votre besogne, et faites exécuter les ordres que j'ai donnés. + +Cinq minutes après, on releva le quart, et tous les hommes qui +n'étaient pas de service disparurent dans la batterie; au bout de dix +minutes, tous dormaient ou faisaient semblant de dormir. + +Et cependant, parmi tous ces hommes, il n'y en avait pas un qui ne sût +que la _Calypso_ était poursuivie; mais ils connaissaient leur chef, et +ils se reposaient sur lui. + +Cependant la corvette continuait de marcher dans la même direction; +mais elle commençait à rencontrer la houle du large, ce qui ne pouvait +que rendre son allure plus fatigante. Sara, Georges et Pierre Munier +descendirent dans la cabine, et Jacques seul resta sur le pont. + +La nuit était tout à fait venue, et l'on avait perdu entièrement de vue +la frégate; une demi-heure s'écoula. + +Au bout de cette demi-heure, Jacques appela de nouveau son second, +lequel se rendit immédiatement à son invitation. + +—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, où supposez-vous que nous soyons +maintenant? + +—Au nord du Coin-de-Mire, répondit le second. + +—Parfaitement; vous sentez-vous de force à laisser passer la corvette +entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, sans accrocher ni à droite ni à +gauche? + +—J'y passerais les yeux bandés, capitaine. + +—À merveille! En ce cas, prévenez vos hommes de se tenir prêts à la +manœuvre, attendu que nous n'avons pas de temps à perdre. + +Chaque homme courut à son poste, et il se fit un moment de silence +d'attente. + +Puis au milieu de ce silence, une voix se fit entendre: + +—Virez de bord! dit Jacques. + +—Parez, virez! répéta Tête-de-Fer. + +Puis le sifflet du maître de manœuvres se fit entendre. + +Il y eut, de la part de la corvette, un instant d'hésitation, pareil à +celui d'un cheval lancé au galop et qu'on arrête court; puis elle +tourna lentement, s'inclinant sous l'influence d'une brise fraîche et +battue par de larges lames. + +—La barre dessous! cria Jacques. + +Le timonier obéit, et la corvette, se rapprochant du lit du vent, +commença à se redresser. + +—Levez les lofs! continua Jacques; chargez derrière! + +Ces deux manœuvres s'exécutèrent avec la même rapidité et le même +bonheur que les précédentes; la corvette compléta son abatée; ses +voiles de derrière commencèrent à s'enfler; celles de devant furent +rapidement chargées à leur tour et le gracieux navire s'élança vers le +nouveau point de l'horizon qui lui était indiqué. + +—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques après avoir suivi tous les mouvements +de la corvette avec la même satisfaction qu'un cavalier suit les +mouvements de son cheval, vous allez doubler l'île, profiter de chaque +variation de la brise pour vous rapprocher de l'origine du vent et +longer, en faisant bon bras, toute la ceinture de rochers qui s'étend +depuis la passe des Cornes jusqu'à la crique de Flac. + +—C'est bien, capitaine, répondit le second. + +—Et maintenant, bonsoir, maître, reprit Jacques; vous m'éveillerez +quand la lune se lèvera. + +Et Jacques, à son tour, alla se coucher avec cette bienheureuse +insouciance qui est un des privilèges des existences constamment +placées entre la vie et la mort. + +Dix minutes après, il dormait aussi profondément que le dernier de ses +matelots. + + + + +Chapitre XXX—Le combat + + +Maître Tête-de-Fer tint parole; il franchit heureusement le canal que +forme la mer en se resserrant entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, et, +après avoir doublé la passe des Cornes et l'île d'Ambre, se rangea le +plus près possible de la côte. + +Puis à minuit et demi, comme il vit pointer la corne de la lune au sud +de l'île Rodrigue, il alla, selon les instructions reçues, réveiller +son capitaine. + +Jacques, en montant sur le pont, jeta, sur tous les points de +l'horizon, ce coup d'œil rapide et investigateur qui appartient +essentiellement à l'homme de mer; le vent avait fraîchi et variait de +l'est au nord-est; la terre se tenait à neuf milles, à peu près, à +tribord, et on l'apercevait comme un brouillard; aucun navire n'était +en vue ni à l'arrière, ni à bâbord, ni à l'avant. + +On était à la hauteur du port Bourbon. + +Jacques avait joué le meilleur jeu qu'il pût jouer. Si la frégate, qui +l'avait perdu de vue dans la nuit, avait continué sa route à l'est, il +serait trop tard pour elle, au point du jour, de revenir sur son +chemin, et il était sauvé; si, au contraire, par une inspiration +fatale, le capitaine du bâtiment chasseur avait deviné sa manœuvre et +l'avait suivi, il avait encore la chance de se dérober à sa vue en +longeant les côtes et en profitant des sinuosités de l'île pour se +cacher à son ennemi. + +Pendant que Jacques, à l'aide d'une longue-vue de nuit, essayait de +percer l'obstacle de l'horizon, il sentit qu'on lui frappait sur +l'épaule. Il se retourna: c'était Georges. + +—Ah! c'est toi frère? lui dit-il en lui tendant la main. + +—Eh bien, demanda Georges, qu'y a-t-il de nouveau? + +—Rien, jusqu'à présent; mais, du reste, le _Leycester_ serait derrière +nous, que nous ne pourrions le voir à la distance qui nous sépare +encore. Au point du jour, nous connaîtrons notre affaire.... Ah! ah! + +—Qu'est-ce? + +—Rien. Une petite saute du vent, voilà tout. + +—En notre faveur? + +—Oui, si la frégate a continué sa route; dans le cas contraire, cette +variation est aussi bonne pour elle que pour nous; dans tous les cas, +il faut en profiter. + +Puis, se retournant vers le contremaître, qui avait remplacé le second: + +—Range à hisser les bonnettes! cria-t-il. + +—Hors les bonnettes! répéta le contremaître. + +Au même instant, on vit monter du pont aux hunes, et des hunes au mât +de perroquet, comme cinq nuages flottants qui allèrent se fixer à +bâbord des voiles; presque en même temps, on sentit que la corvette +obéissait à une impulsion plus rapide; Georges en fit l'observation à +son frère. + +—Oui, oui, dit Jacques, elle est comme _Antrim_, elle a la bouche fine, +et il ne faut pas la fouetter pour qu'elle marche; il ne s'agit que de +lui lâcher de la toile en quantité convenable, et elle fera un assez +joli chemin. + +—Et combien, en marchant de cette allure, faisons-nous de milles à +l'heure? demanda Georges. + +—Jetez le loch! cria Jacques. + +La manœuvre fut exécutée au même instant. + +—Combien de nœuds? + +—Onze, capitaine. + +—C'est deux milles de plus que nous ne faisions tout à l'heure. On n'en +peut demander davantage, au reste, à du bois, de la toile et du fer; +et, si nous avions à nos trousses tout autre bâtiment que ce démon de +_Leycester_, je voudrais le conduire comme en laisse jusqu'au cap de +Bonne-Espérance; puis, arrivés là, nous lui dirions bonsoir. + +Georges ne répondit rien, et les deux frères continuèrent de se +promener silencieux d'un bout à l'autre du pont; seulement, chaque fois +que Jacques revenait de l'avant à l'arrière, ses yeux semblaient +vouloir forcer l'obscurité à s'ouvrir devant eux; enfin, une seule fois +il s'arrêta, et au lieu de continuer sa promenade, il s'appuya sur le +couronnement de la poupe. + +En effet, les ténèbres commençaient à se dissiper, quoique les +premières lueurs du jour tardassent encore à paraître et, dans ce +crépuscule naissant, lequel s'éclaircissait pareil à un brouillard qui +se dissipe pour faire place à une aube bleuâtre, Jacques croyait +distinguer, à quinze milles à peu près, la frégate faisant même route +que la corvette. + +À ce même moment, et comme il étendait la main pour faire remarquer à +Georges ce point presque imperceptible, le matelot en vigie cria: + +—Une voile à l'arrière. + +—Oui, dit Jacques comme se parlant à lui-même; oui, je l'ai vue; oui, +ils ont suivi notre sillage comme s'il était resté creusé derrière +nous. Seulement, au lieu de passer entre l'île Plate et le +Coin-de-Mire, ils ont passé entre l'île Plate et l'île Ronde, c'est ce +qui leur a fait perdre deux heures; il faut qu'il y ait sur le bâtiment +un homme de mer qui sache un peu bien son métier. + +—Mais je ne vois rien! dit Georges. + +—Tiens là, là! regarde, reprit Jacques; on voit jusqu'aux basses +voiles, et, lorsque le bâtiment monte sur la vague, on voit, pardieu! +l'avant qui se soulève comme un poisson qui sort la tête de l'eau pour +respirer. + +—En effet, dit Georges; oui, tu as raison; je le vois. + +—Et que voyez-vous, Georges? demanda une douce voix derrière le jeune +homme. + +Georges se retourna et aperçut Sara. + +—Ce que je vois, Sara? Un fort beau spectacle: celui du soleil qui se +lève; mais, comme il n'y a pas de plaisir parfaitement pur sur la +terre, ce spectacle est un peu gâté par l'aspect de ce bâtiment, qui, +comme vous le voyez, malgré les calculs et les espérances de mon frère, +n'a point perdu notre piste. + +—Georges, dit Sara, Dieu, qui nous a si miraculeusement réunis jusqu'à +présent, ne détournera pas son regard de nous au moment où nous avons +le plus besoin de sa protection. Que cette vue ne vous empêche donc pas +de l'adorer dans ses œuvres. Voyez, voyez, Georges, comme ce spectacle +est beau! + +En effet, au moment où le jour allait commencer à naître, on eût cru +que la nuit jalouse avait essayé d'épaissir les ténèbres. Puis, comme +nous l'avons dit, une lueur bleuâtre et transparente s'était étendue, +augmentant à chaque instant de largeur et d'éclat; puis cette lueur se +dégrada successivement, passant du blanc argenté au rose tendre, puis, +du rose tendre au rose foncé; enfin, un nuage de pourpre pareil à la +vapeur enflammée d'un volcan monta à l'horizon. C'était le roi du monde +qui venait prendre possession de son empire; c'était le soleil qui +s'élançait en maître dans le firmament. + +C'était la première fois que Sara voyait un pareil spectacle; aussi +était-elle demeurée en extase, serrant avec un amour plein de foi et de +religion la main du jeune homme; mais Georges, qui avait eu le temps de +s'y habituer pendant les longs voyages qu'il avait faits sur mer, +ramena le premier son regard vers l'objet de la préoccupation générale. +Le bâtiment chasseur allait toujours se rapprochant; seulement, il +devenait moins visible, noyé qu'il était dans les flots de la lumière +orientale; et c'était la corvette, au contraire, qui, à cette heure, +devait lui être devenue parfaitement distincte. + +—Allons, allons, murmura Jacques, il nous a vus à son tour; car le +voilà qui hisse ses bonnettes. Georges, mon ami, continua Jacques en se +penchant à l'oreille de son frère, tu connais les femmes, et tu sais +qu'elles ont quelque peine à prendre leur parti; tu ne ferais pas mal, +à mon avis, de souffler à Sara quelques mots de ce qui va se passer. + +—Que dit votre frère? demanda Sara. + +—Il doute de votre courage, reprit Georges, et je lui réponds de vous. + +—Vous avez raison, mon ami. D'ailleurs, lorsque le moment sera venu, +vous me direz ce qu'il faut que je fasse, et j'obéirai. + +—Le démon marche comme s'il avait des ailes! continua Jacques. Chère +petite sœur, auriez-vous, par hasard, entendu nommer le commandant de +ce bâtiment? + +—Je l'ai vu plusieurs fois chez M. de Malmédie, mon oncle, et je me +rappelle parfaitement son nom: il s'appelait George Paterson; mais ce +ne peut être lui qui dirige le _Leycester_ en ce moment; car, +avant-hier encore, je me rappelle avoir entendu dire qu'il était +malade, et, à ce que l'on assurait, mortellement. + +—Eh bien, je dis qu'on fera une grande injustice à son second, si, le +jour même de la mort de son supérieur, on ne le nomme pas capitaine à +sa place. À la bonne heure, il y a plaisir à avoir affaire à un +gaillard comme celui-là, voyez comme son bâtiment avance; sur ma +parole, on dirait un cheval de course; si cela continue, avant cinq ou +six heures d'ici, il faudra en découdre. + +—Eh bien, nous en découdrons, dit Pierre Munier, qui arrivait en ce +moment sur le pont, et dont les yeux, à l'approche du danger, +brillaient de cette ardeur dont s'enflammait son âme dans les grandes +occasions. + +—Ah! c'est vous, mon père? dit Jacques. Enchanté de vous voir dans ces +bonnes dispositions; car, dans quelques heures, comme je vous le +disais, nous aurons besoin de tous les bras qui seront à bord. + +Sara pâlit légèrement, et Georges sentit que la jeune fille lui serrait +la main; il se retourna vers elle en souriant. + +—Eh bien, Sara, lui dit-il, après avoir eu tant de confiance en Dieu, +douteriez-vous de lui maintenant? + +—Non, Georges, non, reprit Sara; et, quand du fond de la cale +j'entendrai le mugissement des canons, le sifflement les boulets, les +cris des blessés, je resterai, je vous le jure, pleine de foi et +d'espérance, certaine de revoir mon Georges sain et sauf; car quelque +chose me dit là que nous avons épuisé le plus amer de notre malheur, et +que, comme les ténèbres ont fait place à ce soleil brillant, notre +nuit, à nous, va faire place à un beau jour. + +—À la bonne heure! s'écria Jacques, et voilà ce que j'appelle parler: +sur mon honneur, je ne sais à quoi tient que je ne vire de bord et que +je ne mette le cap sur cet orgueilleux bâtiment; cela lui épargnerait +la moitié de la peine, et, à nous, la moitié de l'ennui; qu'en dis-tu, +Georges, veux-tu en faire l'expérience? + +—Volontiers, dit Georges; mais ne crains-tu pas qu'à cette distance, +s'il est quelque vaisseau anglais au port Bourbon, il n'en sorte au +bruit de la canonnade, et ne vienne prêter main-forte à son compagnon? + +—Sur ma foi! tu parles comme saint Jean Bouche-d'Or, frère, dit +Jacques, et nous continuerons notre chemin. Ah! c'est vous, maître +Tête-de-Fer? continua Jacques en s'adressant à son lieutenant, qui +paraissait en ce moment sur le pont. Vous arrivez à propos: nous voici, +comme vous le voyez, à la hauteur du morne Brabant; maintenez le cap à +l'ouest-sud-ouest du morne; puis nous allons déjeuner, c'est une bonne +précaution à prendre en tout temps, mais surtout quand on ignore si +l'on dînera. + +Et Jacques offrit le bras à Sara, et, donnant l'exemple, descendit le +premier, suivi de Pierre et de Georges. + +Sans doute dans le dessein de distraire, momentanément du moins, ses +convives du danger qui les menaçait, Jacques fit durer le déjeuner le +plus longtemps possible. + +Deux heures s'étaient donc écoulées, à peu près, lorsqu'ils remontèrent +sur le pont. + +Le premier coup d'œil de Jacques fut pour le _Leycester_; il s'était +visiblement rapproché: on découvrait jusqu'à sa batterie, et cependant +Jacques paraissait s'attendre à le trouver moins éloigné encore; car, +jetant un coup d'œil sur les agrès de sa corvette pour s'assurer qu'on +n'avait rien changé à la voilure: + +—Eh bien, qu'y a-t-il donc, maître Tête-de-Fer? dit-il. Il me semble +que nous marchons un peu plus vite maintenant qu'il y a deux heures. + +—Oui, capitaine, répondit le second, oui, je dois dire qu'il y a +quelque chose comme cela. + +—Qu'avez-vous donc fait au bâtiment? + +—Oh! des misères: j'ai changé notre lest de place et j'ai ordonné à nos +hommes de se porter sur l'avant. + +—Oui, oui, vous êtes un habile praticien; et qu'avez-vous gagné à cela? + +—Un mille, capitaine, un pauvre mille, voilà tout. Nous filons douze +nœuds à l'heure. Je viens de jeter le loch; mais cela ne nous servira +pas à grand-chose, et sans doute que, de son côté, il en aura fait +autant; car, depuis un quart d'heure, à peu près, lui aussi a augmenté +sa vitesse. Tenez, capitaine, vous le voyez, il est presque à +découvert. Oh! nous avons affaire à quelque vieux loup de mer qui nous +donnera du fil à retordre. Cela me rappelle la façon dont ce même +_Leycester_ nous a donné la chasse lorsque c'était le capitaine +Williams Murrey qui en était le capitaine. + +—Ah! pardieu! tout m'est expliqué maintenant, s'écria Jacques. Mille +louis contre cent, Georges, que c'est ton enragé gouverneur qui est à +bord de ce vaisseau. Il aura voulu prendre sa revanche. + +—Crois-tu cela, frère? s'écria Georges à son tour, en se levant du banc +sur lequel il était assis, et en saisissant vivement le bras de +Jacques, crois-tu cela? J'avoue que j'en serais heureux, car, pour mon +compte, moi aussi, j'ai avec lui une revanche à prendre. + +—C'est lui-même, c'est lui en personne j'en réponds, maintenant. Il n'y +a qu'un pareil limier qui ait pu éventer notre trace comme il l'a fait. +Diable! quel honneur pour un pauvre négrier comme moi, d'avoir affaire +à un commodore de la marine royale! Merci, Georges! c'est toi qui me +vaux cette bonne fortune. + +Et Jacques tendit en riant la main à son frère. + +Mais la probabilité d'avoir affaire à lord Williams Murrey lui-même +n'était pour Jacques, dans la situation critique où l'on allait se +trouver bientôt, qu'un motif de plus de prendre toutes les précautions +nécessaires. Jacques jeta les yeux sur la muraille du bâtiment: les +hamacs étaient dans les mets de bastingage; il examina l'équipage: +l'équipage, instinctivement, était déjà séparé par groupes, et chacun +se tenait près de la batterie qu'il devait servir; tous ces signes +indiquaient qu'il n'avait rien à apprendre à ces hommes, et que chacun +en savait autant que lui sur ce qui allait se passer. + +En ce moment, un souffle de brise apporta, en passant, le bruit du +tambour que l'on battait sur la frégate ennemie. + +—Ah! ah! dit Jacques, on ne les accusera pas d'être en retard. Allons, +enfants, suivons l'exemple qu'on nous donne. MM. les marins de la +marine royale sont de bons maîtres, et nous ne pouvons que gagner à les +imiter. + +Puis haussant la voix: + +—Branle-bas de combat! cria-t-il de toute la force de ses poumons. + +Aussitôt, on entendit résonner dans la batterie le roulement de deux +tambours et les notes aiguës d'un fifre. Bientôt les trois musiciens +parurent sur le pont, sortant par une écoutille, firent le tour du +bâtiment et rentrèrent par l'écoutille opposée. + +L'effet de cette apparition et du mélodieux concert qui en était la +suite fut magique. + +En un instant, chacun est au poste désigné d'avance et armé des armes +légères qui lui sont dévolues; les gabiers de combat s'élancent dans +les hunes avec leurs carabines. La mousqueterie se range sur les +gaillards et les passavants, les espingoles sont montées sur leurs +chandeliers, les canons sont démarrés et mis en batterie, des +provisions de grenades sont faites dans tous les endroits d'où l'on +pourra les faire pleuvoir sur le pont ennemi. Enfin, le maître de +manœuvres fait bosser toutes les écoutes, établir des serpenteaux dans +la mâture, et hisser à leur place les grappins d'abordage. + +L'activité n'était pas moins grande dans l'intérieur du bâtiment que +sur le pont. Les soutes à poudre sont ouvertes, les fanaux des puits +sont allumés, la barre de rechange est disposée; enfin, les cloisons +sont abattues, la chambre du capitaine déménagée, et l'on y roule deux +pièces de canon qu'on établit en retraite. + +Puis il se fit un grand silence. Jacques vit que tout était prêt, et +commença son inspection. + +Chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place. + +Néanmoins, comme Jacques comprenait que la partie qu'il allait jouer +était une des plus sérieuses qu'il eût faites de sa vie, l'inspection +dura une demi-heure. Pendant cette inspection, il examina chaque chose +et parla à chaque homme. + +Lorsqu'il remonta sur le pont, la frégate avait encore visiblement +gagné sur lui, et les deux bâtiments n'étaient plus séparés que par un +mille et demi de distance. + +Une demi-heure s'écoula encore, pendant laquelle il n'y eut certes pas +dix paroles échangées à bord de la corvette; toutes les facultés de +l'équipage, des chefs et des passagers, semblaient s'être concentrées +dans leurs yeux. + +Chaque physionomie exprimait un sentiment en harmonie avec son +caractère: Jacques l'insouciance, Georges l'orgueil, Pierre Munier +l'inquiétude paternelle, Sara le dévouement. + +Tout à coup une légère nappe de fumée apparut au flanc de la frégate, +et l'étendard de la Grande-Bretagne monta majestueusement dans les +airs. + +Le combat était inévitable: la corvette ne pouvait plus revenir au +vent; la supériorité de la marche était évidente. Jacques ordonna +d'abaisser les bonnettes, pour ne pas conserver de voiles inutiles à la +manœuvre; puis, se retournant vers Sara: + +—Allons, petite sœur, dit-il, vous voyez que tout le monde est à son +poste; je crois qu'il est temps que vous descendiez au vôtre. + +—Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille, ce combat est donc inévitable? + +—Dans un quart d'heure, dit Jacques, la conversation va commencer, et +comme, selon toute probabilité, elle ne manquera pas de chaleur, il est +nécessaire que ceux qui ne doivent pas s'en mêler se retirent. + +—Sara, dit Georges, n'oubliez pas ce que vous m'avez promis. + +—Oui, oui, dit la jeune fille, oui, me voilà prête à obéir. Vous voyez, +Georges, je suis raisonnable. Mais vous de votre côté.... + +—Sara vous ne me demanderez pas, je l'espère, de rester spectateur de +ce qui va se passer, quand c'est pour moi seul que tant de braves gens +exposent leur existence? + +—Oh! non, dit Sara; non, je vous demande seulement de penser à moi, et +de vous rappeler que, vous mort, je serai morte. + +Puis elle offrit la main à Jacques, tendit son front à Pierre Munier, +et, conduite par Georges, descendit par l'escalier de l'arrière. + +Un quart d'heure après, Georges remonta; il tenait à la main un sabre +d'abordage et avait une paire de pistolets à sa ceinture. + +Pierre Munier était armé de sa carabine damasquinée, vieille amie qui +lui avait toujours rendu de fidèles services. + +Jacques était à son banc de quart, tenant à la main son porte-voix, +signe du commandement, et ayant à ses pieds un sabre d'abordage et un +petit casque de fer. + +Les deux navires faisaient la même route, la frégate serrant toujours +la corvette, et déjà si rapprochée, que les matelots, disposés dans les +hunes, pouvaient voir ce qui se passait sur le pont l'un de l'autre. + +—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, vous avez bons yeux et bon jugement; +faites-moi le plaisir de monter dans la hune d'artimon et de me dire ce +qui se passe là-bas. + +Le second s'élança aussitôt comme un simple gabier, et en un instant +fut au poste désigné. + +—Eh bien? dit le capitaine. + +—Eh bien, capitaine, chacun est à son poste de combat, les canonniers +aux batteries, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard +d'arrière, et le capitaine sur son banc de quart. + +—Y a-t-il à bord d'autres troupes que des matelots et des soldats de +marine? + +—Je ne crois pas, capitaine, à moins, cependant, qu'ils ne soient +cachés dans la batterie, car je vois partout le même uniforme. + +—Bien! En ce cas, la partie est presque égale, à quinze ou vingt hommes +près. Voilà tout ce que je voulais savoir. Descendez, maître +Tête-de-Fer. + +—Un instant! un instant! Voilà l'Anglais qui embouche son porte-voix. +Si nous nous taisions bien, nous entendrions ce qu'il va dire. + +Cette dernière opinion était un peu hasardée; car, malgré le silence +qui se faisait à bord, aucun bruit venant du bâtiment chasseur n'arriva +jusqu'au bord de la corvette; mais l'ordre que venait de donner le +capitaine n'en fut pas moins promptement expliqué à tout l'équipage, +car aussitôt deux éclairs sortirent de l'avant du navire ennemi, une +détonation se fit entendre, et deux boulets vinrent ricocher dans le +sillage de la _Calypso_. + +—Bon! dit Jacques, il n'y a que des pièces de 18 comme les nôtres; les +chances deviennent de plus en plus égales. + +Puis, levant la tête: + +—Descendez, dit-il au second; vous êtes inutile maintenant là-bas, et +j'ai besoin de vous ici. + +Maître Tête-de-Fer obéit, et, au bout d'un instant, se trouva près de +Jacques. Pendant ce temps, la frégate continuait d'avancer, mais sans +tirer davantage, l'expérience lui ayant démontré qu'elle était encore +hors de portée. + +—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, descendez dans la batterie: tant que +nous serons en retraite, servez-vous de boulets; mais, du moment que +nous en viendrons à l'abordage, des obus, rien que des obus; vous +entendez? + +—Oui, capitaine, répondit le second. + +Et il descendit par l'escalier de l'arrière. + +Les deux bâtiments continuèrent de faire route encore une demi-heure, à +peu près, sans qu'aucune marque nouvelle d'hostilité se manifestât à +bord de la frégate. De son côté, comme on l'a vu, la corvette, jugeant +sans doute qu'il était inutile de perdre sa poudre et ses boulets, +était restée insensible aux deux provocations de son ennemie; mais il +était évident, à l'animation qui commençait à couvrir le visage des +matelots, et à l'attention avec laquelle le capitaine mesurait la +distance qui séparait encore les deux navires que la conversation, +comme disait Jacques, ne s'en tiendrait pas longtemps au monologue, et +que le dialoguer allait commencer. + +En effet, au bout de dix autres minutes d'attente, qui parurent un +siècle à chacun, l'avant de la frégate s'enflamma de nouveau, une +double détonation se fit entendre, et, cette fois fut suivie du +sifflement des boulets qui passèrent dans sa voilure, trouant la voile +de hune du mât d'artimon, et coupant deux ou trois cordages. + +Jacques suivit d'un coup d'œil rapide l'effet des deux messages de +destruction; puis, voyant qu'ils n'avaient fait que de légères avaries: + +—Allons, enfants! dit-il, il paraît décidément que c'est à nous qu'ils +en veulent. Politesse pour politesse. Feu! + +Au même instant, une double détonation fit trembler toute la corvette, +et Jacques se pencha en dehors pour voir le résultat de sa riposte: un +des deux boulets fit sauter une portion de la muraille de l'avant, et +l'autre s'enfonça dans la proue. + +—Eh bien, cria Jacques, que faites-vous donc, vous autres? À pleine +volée, morbleu! visez dans la mâture; brisez-lui les jambes et +trouez-lui les ailes; le bois lui est plus précieux dans ce moment que +la chair. Eh! voyez! + +Deux boulets passaient en ce moment à travers les voiles et les agrès +de la corvette, et, tandis que l'un écornait la vergue de misaine, +l'autre coupait le petit mât de perroquet. + +—Feu! sacredieu! feu! cria Jacques et prenez-moi exemple sur ces +gaillards-là. Vingt-cinq louis pour le premier mât qui tombe à bord de +la frégate. + +La détonation suivit presque aussitôt le commandement, et l'on put +suivre, dans la voilure du bâtiment ennemi, le passage des boulets. + +Pendant un quart d'heure, à peu près le feu continua ainsi de part et +d'autre; la brise, abattue par les détonations était à peu près tombée, +et les deux bâtiments ne filaient plus guère que quatre ou cinq nœuds: +tout l'intervalle était rempli par la fumée, de sorte que c'était +presque au hasard que l'artillerie tirait; cependant la frégate +avançait toujours, et l'on voyait l'extrémité de ses mâts dominer la +vapeur qui l'enveloppait, tandis que la corvette, qui fuyait vent +arrière et qui faisait feu par sa poupe, était entièrement hors de la +fumée. + +C'était le moment qu'attendait Jacques. Il avait fait tout ce qu'il +avait pu pour éviter l'abordage; mais, forcé dans sa course, il allait, +comme le sanglier blessé, revenir enfin sur le chasseur. En ce moment, +la frégate se trouvait dans la hanche de tribord de la corvette et +commençait à la canonner par les pièces d'avant de sa batterie; tandis +que celle-ci, de son côté, commençait à lui répondre par ses pièces +d'arrière. Jacques vit l'avantage de sa position et résolut d'en +profiter. + +En haut les renforts de manœuvre! cria-t-il. + +Les renforts s'élancèrent aussitôt sur le pont. + +Puis, tandis que le feu continuait, une voix se fit entendre par-dessus +le bruit de la canonnade, criant: + +—Range à amurer la grande voile! Aux bras de bâbord derrière! À +l'écoute de brigantine! La barre à bâbord! Brasse bâbord! Amure +grand-voile! Borde la brigantine! + +À peine ces ordres successifs furent-ils exécutés, que la corvette, +obéissant à l'action simultanée de son gouvernail et de ses voiles +d'arrière, se porta rapidement sur tribord, conservant assez d'aire +pour couper la route à la frégate, et s'arrêta sur place, grâce à la +précaution qu'avait eue son capitaine d'appuyer ses bras de tribord +devant. Au moment même, la frégate, privée de la faculté de manœuvrer +par les avaries de ses voiles d'arrière, et ne pouvant doubler la +corvette au vent, s'avança, fendant à la fois la fumée et la mer, et +vint, contrairement à sa volonté et avec un choc terrible, engager son +beaupré dans les grands haubans de son ennemi. + +En ce moment, on entendit retentir une dernière fois la voix de +Jacques. + +Feu! cria-t-il. Enfilez-les de bout en bout! Rasez-les comme un ponton! + +Quatorze pièces de canon, dont six chargées à mitraille et huit à obus, +obéissent à ce commandement, balayent le pont, sur lequel elles +couchent trente ou quarante hommes, brisant par le pied son mât +d'artimon. Au même instant, du haut des trois hunes, une pluie de +grenades, tombant sur les passavants, nettoie l'avant de la frégate, +tandis que celle-ci ne peut répondre à cette nuée de feu et à cette +grêle de balles que par sa hune de misaine, embarrassée de son petit +hunier. + +Eh ce moment, par les vergues de la corvette, par le beaupré de la +frégate, par les haubans, par les agrès, par les cordages, les pirates +s'élancent, se précipitent, se pressent. Vainement les soldats de +marine dirigent sur eux un feu terrible de mousqueterie; à ceux qui +tombent d'autres succèdent; les blessés se traînent en poussant devant +eux les grenades et en agitant leurs armes; Georges et Jacques se +croient déjà vainqueurs, quand au cri: «Tout le monde sur le pont!» les +matelots anglais occupés dans la batterie sortent à leur tour par les +écoutilles et montent par les sabords. Ce renfort rassure les soldats +de marine, qui commençaient à plier. Le commandant du bâtiment se jette +à leur tête. Jacques ne s'est pas trompé: c'est bien l'ancien capitaine +du _Leycester_, qui a voulu prendre sa revanche. Georges Munier et lord +Williams Murrey se retrouvent en face l'un de l'autre, mais au milieu +du sang et du carnage, mais le sabre à la main, mais ennemis mortels. + +Tous deux se reconnaissent et s'efforcent de se joindre, mais la mêlée +est telle, qu'ils sont entraînés comme par un tourbillon. Les deux +frères sont au plus pressé des rangs anglais, frappant et frappés, +luttant de sang-froid, de force et de courage; deux matelots anglais +lèvent la hache sur la tête de Jacques: tous deux tombent frappés par +des balles invisibles. Deux soldats de marine pressent Georges de leurs +baïonnettes: tous deux tombent à ses pieds. C'est Pierre Munier qui +veille sur ses fils; c'est la fidèle carabine qui fait son œuvre. + +Tout à coup un cri terrible, qui domine le bruit des grenades, le +pétillement de la mousqueterie, les clameurs des blessés, les plaintes +des mourants, s'élance de la batterie, glaçant tout le monde de +terreur: + +—Au feu! + +Au même instant, une fumée épaisse sort par l'écoutille de l'arrière et +par les sabords. Un des obus a éclaté dans la chambre du capitaine et a +mis le feu à la frégate. + +À ce cri terrible, inattendu, magique, tout s'arrête; puis, à son tour, +la voix de Jacques, puissante, impérieuse, suprême, se fait entendre: + +—Chacun à bord de la _Calypso_! + +Aussitôt, avec le même empressement qu'ils ont mis à descendre sur le +pont de la frégate, les pirates l'abandonnent et, se hissent les uns +sur les autres, s'accrochant à toutes les manœuvres, sautant d'un bord +à l'autre, tandis que Jacques et Georges, avec quelques-uns des plus +déterminés, soutiennent la retraite. + +Alors, c'est le gouverneur qui s'élance à son tour, pressant les +pirates, les fusillant à bout portant, espérant monter en même temps +qu'eux sur la _Calypso_, mais, alors, les premiers arrivés s'élancent +dans les hunes de la corvette; les grenades et les balles pleuvent de +nouveau. Des cordages sont lancés à ceux qui restent encore sur la +frégate, chacun saisit une amarre. Jacques remonte à bord, Georges +reste le dernier. Le gouverneur vient à lui, il l'attend. + +Tout à coup une main de fer le saisit et l'enlève: c'est Pierre Munier +qui veille sur son fils, et qui, pour la troisième fois de la journée, +le sauve d'une mort presque certaine. + +Alors une voix retentit, dominant toute cette horrible mêlée: + +—Brassez bâbord devant! Hissez les focs! Carguez la grande voile et la +brigantine! Ralingue derrière! La barre tout à tribord! + +Toutes ces manœuvres, ordonnées avec cette voix puissante qui commande +l'obéissance passive, furent exécutées avec une si merveilleuse +rapidité, que, quelle que fût l'impétuosité avec laquelle les Anglais +se ruaient à la poursuite des pirates, ils ne purent arriver à temps +pour lier les deux bâtiments l'un à l'autre. La corvette, comme si elle +eût été douée du sentiment, sembla comprendre le danger qu'elle courait +et se dégagea par un vigoureux effort, tandis que la frégate, privée de +son mât d'artimon, continuait d'avancer lentement sous l'influence des +voiles du grand mât et du mât de misaine. + +Alors, du pont de la _Calypso_, on vit se passer quelque chose +d'affreux. + +La chaleur du combat avait empêché qu'on ne s'aperçût à temps que le +feu était à bord de la frégate; de sorte qu'au moment où le cri: «Au +feu!» s'était fait entendre, l'incendie avait déjà fait de trop grands +progrès pour qu'on espérât de l'éteindre. + +Ce fut en ce moment que l'on put admirer la puissance de la discipline +anglaise; au milieu de la fumée, devenue de moment en moment plus +épaisse le gouverneur remonta sur le banc de bâbord, et, reprenant son +porte-voix qu'il avait gardé pendu au poignet gauche: + +—Du calme, enfants! cria-t-il, et je réponds de tout! + +Chacun s'arrêta. + +—Les canots à la mer! continua le gouverneur. + +En cinq minutes, le canot de la poupe, les deux canots de côté et un +des canots de la drome furent descendus et flottèrent autour de la +frégate. + +—Le canot de la poupe et le canot de la drome pour les soldats de +marine! cria le gouverneur: les deux canots de côté pour les matelots! + +Puis, comme la _Calypso_ s'éloignait toujours, elle n'entendit plus les +autres commandements; mais elle vit les quatre canots s'emplir de tout +ce qui restait d'hommes sains et saufs, tandis que les malheureux +blessés, se traînant sur le pont, priaient vainement leurs camarades de +les recevoir. + +—Deux chaloupes à la mer! cria de son côté Jacques, en voyant que les +quatre canots ne suffisaient pas à contenir tout l'équipage. + +Et deux chaloupes vides se détachèrent des flancs de la _Calypso_ et se +balancèrent sur la mer. + +Aussitôt, tout ce qui n'avait pu trouver place dans les chaloupes de la +frégate s'élança à la mer et se mit à nager vers les chaloupes de la +corvette. + +Le gouverneur était resté à bord. + +On avait voulu le faire descendre dans une des chaloupes; mais, comme +il n'avait pu sauver ses blessés, il avait voulu mourir avec eux. + +La mer offrait alors un aspect effrayant. + +Les quatre canots s'éloignaient à force de rames du bâtiment incendié, +tandis que les matelots en retard nageaient vers les deux chaloupes de +la corvette. + +Puis, immobile au milieu d'un tourbillon de fumée, avec son commandant +debout sur son banc de quart, ses blessés se traînant sur le pont, la +frégate brûlait. + +C'était un spectacle si terrible que Georges sentit la main tremblante +de Sara se poser sur son épaule, et ne se retourna point pour la +regarder. + +Arrivées à une certaine distance, les chaloupes avaient cessé de ramer. + +Voici ce qui se passa: + +La fumée devint de plus en plus épaisse; puis on vit sortir, par les +écoutilles, un serpent de feu qui rampa le long du mât de misaine, +dévorant les voiles et les agrès; puis les sabords s'enflammèrent; puis +les canons chargés partirent tout seuls; puis une détonation terrible +se fit entendre: le bâtiment s'ouvrit comme un cratère; un nuage de +flammes et de fumée monta vers le ciel; puis, enfin, à travers ce +nuage, on vit retomber sur la mer bouillonnante, quelques débris de +mâts, de vergues, d'agrès. + +C'était tout ce qui restait du _Leycester_. + +—Et lord Williams Murrey? demanda la jeune fille. + +—Si je ne devais pas vivre avec toi, Sara, dit Georges en se +retournant, sur mon honneur, je voudrais mourir comme lui! + + + + +Bibliographie—Œuvres complètes: + + +Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801—1934)_ par Hector +Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres +Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5. + +1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp. + +2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept. 1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp. + +3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp. + +4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp. + +5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. +Davy, Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, +au théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov. 1826). Paris, Chez Bezou, +1826, in-8 de 46 pp. + +6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév. 1829). Paris, Vezard et Cie, +1829, in-8 de 171 pp. + +7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. + +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830). +Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp. + +8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s. d. (1830), in-8 de 7 pp. + +9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur la Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv. 1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp. + +10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris, +Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f. n. ch. +(post-scriptum). + +11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 +pp. + +12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La +Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris, +J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp. + +13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). +Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 +pp. + +14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. +1832). Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp. + +15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp. + +16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp. + +17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8. + +18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp. + +19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp. + +20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 +pp. + +21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp. + +22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr. 1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p. + +23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp. + +24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris, +Marchant, 1837, in-8 de 82 pp. + +25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p. + +26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat). +Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 et 352 pp. + +27. Le Capitaine Paul. (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp. + +28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, +à Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp. + +29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A. +Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp. + +30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 +et 302 pp. + +31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8. + +32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp. + +33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp. + +34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp. + +35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp. + +36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8. + +37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp. + +38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp. + +39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp. + +40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp. + +41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8. + +42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, +322 et 336 pp. + +43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour +la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). +Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp. + +44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel. +Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp. + +45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp. + +46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp. + +47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et +343 pp. + +48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de +VII-327 pp. + +49. Le Speronare. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 +pp. + +51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. + +52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois +actes et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 +de 36 pp. + +53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8. + +55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, +à Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill. 1843). Paris, chez +Marchant, et tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. +(lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. +Janin). + +56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8. + +57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées +sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 +pp. + +58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp. + +59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp. + +60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8. + +61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 +pp. + +62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp. + +63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp. + +64. A. Les Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. + +B. Les Mousquetaires. Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp. + +C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. +Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. + +D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy +frères, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp. + +65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp. + +66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8. + +67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp. + +68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. +B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et +Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp. + +69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, +1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp. + +70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. +in-8. + +B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. + +C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. +Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. +Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp. + +71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. + +B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp. + +72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, +1845, 10 vol. + +73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. + +B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français +(1er avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp. + +74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp. + +75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 +de 345 et 306 pp. + +76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de +302 et 312 pp. + +77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. +in-8. + +B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes +et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy +frères, 1847, in-18 de 139 pp. + +78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8. + +79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. +in-8 de 126 pp. + +80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 331 pp. + +81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp. + +82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp. + +83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série +intitulée: La Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce: + +La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. +Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de +57 pp. + +84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. + +B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé +de L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, +Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp. + +85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8. + +86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8. + +87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8. + +88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8. + +89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp. + +90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8. + +91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 +pp. + +92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp. + +93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8. + +94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 +vol. in-8. + +95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral.... Drame en cinq +actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. +in-8 de 40 pp. + +96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 +et 309 pp. + +97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp. + +98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8. + +101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8. + +102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 +de 326 et 333 pp. + +103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp. + +104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles.... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp. + +105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp. + +106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, +A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8. + +107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8. + +108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. + +109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National +(ancien Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 +de 48 pp. + +110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18. + +111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8. + +112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire. +Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8. + +113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis +1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8. + +114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8. + +115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp. + +116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8. + +117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. +Mes Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8. + +119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8. + +120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. +in-8. + +121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8. + +122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et +324 pp. + +123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8. + +124. La Jeunesse de Pierrot, par Aramis. Publications du Mousquetaire. +Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp. + +125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, +Michel Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp. + +126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp. + +127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3 +vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: + +B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp. + +128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et +323 pp. + +129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp. + +130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8. + +131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8. + +132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp. + +133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol. in-8. + +134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8. + +135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8. + +136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire. +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. + +Il a été tiré des Mohicans de Paris, la pièce suivante: + +B. Les Mohicans de Paris. + +Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel +Lévy, 1864, in-12 de 162 pp. + +137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé +et publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8. + +138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, +1855, in-32 de 96 pp. + +139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot, +1858, 3 vol. in-8. + +140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8. + +141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp. + +142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8. + +143. L'Orestie. + +Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique. Paris, +Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp. + +144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 +pp. + +145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et +9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp. + +146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8. + +147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8. + +148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp. + +149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp. + +150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp. + +151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8. + +152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. +in-12 de 324 et 310 pp. + +153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8. + +154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 2 vol. in-8. + +155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M. +Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, +in-12 de 88 pp. + +156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp. + +157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp. + +158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. + +159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp. + +160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp. + +161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a +été tiré de ce roman la pièce suivante: Madame de Chamblay. Drame en +cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp. + +162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8. + +163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, +A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8. + +164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, +2 vol. in-18 de 318 et 313 pp. + +165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp. + +166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp. + +167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de +publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et +204 pp. + +168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp. + +169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp. + +170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp. + +171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp. + +172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp. + +173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp. + +174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp. + +175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, +A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. + +Connu aussi sous le titre suivant: Le Fils du Forçat. + +176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques. +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8. + +177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp. + +178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 +pp. + +179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp. + +180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline, +Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp. + +181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy +frères, 1860, 3 vol. in-18. + +182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et +A. de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp. + +183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp. + +184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp. + +185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18. + +186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat +et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp. + +187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp. + +188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp. + +189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel +Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp. + +190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 +de 322 et 294 pp. + +191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp. + +192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp. + +193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp. + +194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp. + +195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes. +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp. + +196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18. + +197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy +frères, 1865, in-18 de 320 pp. + +198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp. + +199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18. + +200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp. + +201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, +3 vol. in-18. B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze +tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du +Châtelet (10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de +28 pp. + +202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp. + +203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 +et 254 pp. + +206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp. + +207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp. + +208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp. + +209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp. + +210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J. +Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp. + +B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 +pp. + +211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de +304 pp. + +212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGES *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for +copies of this eBook, complying with the trademark license is very +easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation +of derivative works, reports, performances and research. Project +Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may +do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected +by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the +person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph +1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this +agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm +electronic works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the +Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United +States. If an individual work is unprotected by copyright law in the +United States and you are located in the United States, we do not +claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, +displaying or creating derivative works based on the work as long as +all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope +that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting +free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm +works in compliance with the terms of this agreement for keeping the +Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily +comply with the terms of this agreement by keeping this work in the +same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when +you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are +in a constant state of change. If you are outside the United States, +check the laws of your country in addition to the terms of this +agreement before downloading, copying, displaying, performing, +distributing or creating derivative works based on this work or any +other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no +representations concerning the copyright status of any work in any +country other than the United States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work +on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the +phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: + + This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and + most other parts of the world at no cost and with almost no + restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it + under the terms of the Project Gutenberg License included with this + eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the + United States, you will have to check the laws of the country where + you are located before using this eBook. + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is +derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not +contain a notice indicating that it is posted with permission of the +copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in +the United States without paying any fees or charges. If you are +redistributing or providing access to a work with the phrase "Project +Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply +either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or +obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm +trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any +additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms +will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works +posted with the permission of the copyright holder found at the +beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format +other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg-tm website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain +Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works +provided that: + +* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed + to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has + agreed to donate royalties under this paragraph to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid + within 60 days following each date on which you prepare (or are + legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty + payments should be clearly marked as such and sent to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in + Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg + Literary Archive Foundation." + +* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or destroy all + copies of the works possessed in a physical medium and discontinue + all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm + works. + +* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of + any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days of + receipt of the work. + +* You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project +Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than +are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing +from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of +the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set +forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm +electronic works, and the medium on which they may be stored, may +contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate +or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or +cannot be read by your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium +with your written explanation. The person or entity that provided you +with the defective work may elect to provide a replacement copy in +lieu of a refund. If you received the work electronically, the person +or entity providing it to you may choose to give you a second +opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If +the second copy is also defective, you may demand a refund in writing +without further opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO +OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of +damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement +violates the law of the state applicable to this agreement, the +agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or +limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or +unenforceability of any provision of this agreement shall not void the +remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in +accordance with this agreement, and any volunteers associated with the +production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm +electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, +including legal fees, that arise directly or indirectly from any of +the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this +or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or +additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any +Defect you cause. + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation's website +and official page at www.gutenberg.org/contact + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without +widespread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular +state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our website which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This website includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + |
