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+The Project Gutenberg eBook of Georges, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Georges
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 27, 2006 [eBook #18271]
+[Most recently updated: May 24, 2021]
+
+Language: English
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Chuck Greif
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGES ***
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+
+GEORGES
+
+(1843)
+
+
+Table des matières
+Chapitre I—L'île de France
+Chapitre II—Lions et léopards
+Chapitre III—Trois enfants
+Chapitre IV—Quatorze ans après
+Chapitre V—L'enfant prodigue
+Chapitre VI—Transfiguration
+Chapitre VII—La berloque
+Chapitre VIII—La toilette du nègre marron
+Chapitre IX—La rose de la rivière noire
+Chapitre X—Le bain
+Chapitre XI—Le prix des nègres
+Chapitre XII—Le bal
+Chapitre XIII—Le négrier
+Chapitre XIV—Philosophie négrière
+Chapitre XV—La boîte de Pandore
+Chapitre XVI—La demande en mariage
+Chapitre XVII—Les courses
+Chapitre XVIII—Laïza
+Chapitre XIX—Le Yamsé
+Chapitre XX—Le rendez-vous
+Chapitre XXI—Le refus
+Chapitre XXII—La révolte
+Chapitre XXIII—Un cœur de père
+Chapitre XXIV—Les grands bois
+Chapitre XXV—Juge et bourreau
+Chapitre XXVI—La chasse aux nègres
+Chapitre XXVII—La répétition
+Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur
+Chapitre XXIX—Le «Leycester»
+Chapitre XXX—Le combat
+Bibliographie—Œuvres complètes
+
+
+
+
+Chapitre I—L'île de France
+
+
+Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues,
+tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vous
+entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter
+contre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contre
+votre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dans
+l'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notre
+climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasis
+enchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous
+puissiez, en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source
+d'eau vive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous
+endormir peu à peu dans une sensation de bien-être et de langueur?
+
+Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que vous
+convoitiez vous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente
+sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit
+abriter votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues
+feuilles, pareilles au panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de
+leurs fruits irisés, vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi;
+venez.
+
+Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille,
+sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent
+vaisseaux qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à
+la carène étroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en
+donne à ces hardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique
+romancier de la mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois
+propice aux longs voyages. Montez à bord du navire auquel nous avons
+confié notre commune destinée, laissons l'été derrière nous, et voguons
+à la rencontre du printemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut,
+Bayonne! Adieu, France!
+
+Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille pieds de
+hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessus
+desquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente,
+on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonçant dans l'abîme?
+C'est le pic de Ténériffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous des
+aigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et qui
+vous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est
+point là le but de notre course; ceci n'est que le parterre de
+l'Espagne, et je vous ai promis le jardin du monde.
+
+Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûle
+incessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné six
+ans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevé
+elle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher de
+Jeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgotha
+politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les
+navires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nous
+n'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve des
+reliques de son martyr.
+
+Nous voilà au cap des Tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s'élance
+au milieu des brumes? C'est ce même géant Adamastor qui apparut à
+l'auteur de _La Lusiade_. Nous passons devant l'extrémité de la terre;
+cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi,
+regardez comme l'Océan s'y brise furieux mais impuissant, car ce
+vaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le port
+de l'éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons; car, au delà de
+ces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et des
+déserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîches
+eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mûrissants et des fleurs
+éternelles.
+
+Salut à l'océan Indien, où nous pousse le vent d'ouest: salut au
+théâtre des _Mille et une Nuits_; nous approchons du but de notre
+voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel.
+Donnons un coup d'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums; puis
+filons quelques nœuds encore, et passons entre l'île Plate et le
+Coin-de-Mire; doublons la pointe aux Canonniers; arrêtons-nous au
+pavillon. Jetons l'ancre, la rade est bonne; notre brick, fatigué de sa
+longue traversée, demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car
+cette terre, c'est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée
+aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes
+la beauté virginale de sa fille; car cette terre, c'est la terre
+promise, c'est la perle de l'océan Indien, c'est l'île de France.
+
+Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale
+fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te
+montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne;
+laisse-moi dénouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommes
+deux pèlerins de France et peut-être un jour la France pourra-t-elle te
+racheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume
+d'Europe.
+
+Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moi
+maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours
+fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et
+d'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre,
+enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi
+dire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa
+tête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des
+flots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toute
+couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures
+qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a
+pas encore pu lui dérober.
+
+Venez donc, et, si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus que
+les courses maritimes, prenez, nouveau Cléophas, un pan de mon manteau,
+et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du
+Pieterboot, la plus haute montagne de l'île après le piton de la
+rivière Noire. Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et
+successivement à droite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de
+nous et au-dessus de nous.
+
+Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, tout
+constellé d'étoiles: c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacun
+de ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde.
+
+Au-dessous de nous, c'est l'île tout entière étendue à nos pieds, comme
+une carte géographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec ses
+soixante rivières qui semblent d'ici des fils d'argent destinés à fixer
+la mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées de
+bois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières,
+voyez les cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois
+où elles prennent leur source, lancent au galop leurs cataractes pour
+aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un orage, à
+l'encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante,
+répond à leurs défis éternels, tantôt par le mépris, tantôt par la
+colère; lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages
+et plus de bruit: puis, près de cette ambition trompée, voyez la grande
+rivière Noire, qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui
+impose son nom respecté à tout ce qui l'environne, montrant ainsi le
+triomphe de la sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement.
+Parmi toutes ces montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle
+géante placée sur la pointe septentrionale de l'île pour la défendre
+contre les surprises de l'ennemi et briser les fureurs de l'Océan.
+Voyez le piton des Trois-Mamelles à la base duquel coulent la rivière
+du Tamarin et la rivière du Rempart, comme si l'Isis indienne avait
+voulu justifier en tout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le
+Pieterboot, où nous sommes, le pic le plus majestueux de l'île, et qui
+semble lever un doigt au ciel pour montrer au maître et à ses esclaves
+qu'il y a au-dessus de nous un tribunal qui fera justice à tous deux.
+
+Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon, la
+capitale de l'île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux
+ruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île des
+Tonneliers qui en défend les approches, et sa population bariolée qui
+semble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créole
+indolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la
+rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué ses
+esclaves à obéir à son geste, jusqu'au nègre que le fouet conduit le
+matin au travail et que le fouet ramène du travail le soir. Entre ces
+deux extrémités de l'échelle sociale, voyez les lascars verts et
+rouges, que vous distinguez à leurs turbans, qui ne sortent pas de ces
+deux couleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du
+type malabar. Voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de la
+Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des
+escarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, à
+la poitrine plate et aux épaules larges; avec son crâne nu, ses
+moustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequel
+cependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes les
+marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions; car
+le Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrés, petits,
+vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure;
+vendant, comme les bohémiens, de ces choses que l'on demande tout bas;
+les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause
+de leur force; les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez
+épaté et aux grosses lèvres, et qu'on distingue des nègres du Sénégal
+au reflet rougeâtre de leur peau; les Namaquais, élancés, adroits et
+fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant,
+et qui s'étonnent d'être transportés sur une terre où il n'y a plus de
+monstres à combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais
+en garnison dans l'île ou en station dans le port; l'officier anglais,
+avec son gilet rond écarlate, son schako en forme de casquette, son
+pantalon blanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur
+créoles et mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle
+que de Londres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-même.
+Derrière nous, Grand-Port, autrefois Port Impérial, premier
+établissement des Hollandais, mais abandonné depuis par eux, parce
+qu'il est au vent de l'île et que la même brise qui y a conduit les
+vaisseaux les empêche d'en sortir. Aussi, après être tombé en ruine,
+n'est-ce aujourd'hui qu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine,
+une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grappin du
+corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave
+demande un refuge contre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les
+yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le
+revers des montagnes du port, Moka, tout parfumé d'aloès, de grenades
+et de cassis; Moka, toujours si frais, qu'il semble replier le soir les
+trésors de sa parure pour les étaler le matin; Moka, qui se fait beau
+chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de
+fête; Moka, qui est le jardin de cette île, que nous avons appelée le
+jardin du monde.
+
+Reprenons notre première position; faisons face à Madagascar, et jetons
+les yeux sur notre gauche: à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont les
+plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et
+que termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du
+Corps-de-Garde, taillée en croupe de cheval; puis par delà les
+Trois-Mamelles et les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses
+rivières au doux nom, qu'on appelle les rivières des Citronniers, du
+Bain-des-Négresses et de l'Arcade, avec son port si bien défendu par
+l'escarpement même de ses côtes, qu'il est impossible d'y aborder
+autrement qu'en ami; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines de
+Saint-Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de
+l'Amérique; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de
+si gigantesques murènes, que ce ne sont plus des anguilles, mais des
+serpents, et qu'on les a vues entraîner et dévorer vivants des cerfs
+poursuivis par des chasseurs et des nègres marrons qui avaient eu
+l'imprudence de s'y baigner.
+
+Enfin, tournons-nous vers notre droite: voici le quartier du Rempart,
+dominé par le morne de la Découverte, au sommet duquel se dressent des
+mâts de vaisseaux qui, d'ici, nous semblent fins et déliés comme des
+branches de saule; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux,
+voici l'église des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que
+s'élevaient les deux cabanes voisines de madame de La Tour et de
+Marguerite; c'est au cap Malheureux que se brisa le _Saint-Géran_;
+c'est à la baie des Tombeaux qu'on retrouva le corps d'une jeune fille
+tenant un portrait serré dans sa main; c'est à l'église des
+Pamplemousses, et deux mois après, que, côte à côte avec cette jeune
+fille, un jeune homme du même âge à peu près fut enterré. Or, vous avez
+deviné déjà le nom des deux amants que recouvre le même tombeau: c'est
+Paul et Virginie, ces deux alcyons des tropiques, dont la mer semble,
+en gémissant sur les récifs qui environnent la côte, pleurer sans cesse
+la mort, comme une tigresse pleure éternellement ses enfants déchirés
+par elle même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie.
+
+Et maintenant, soit que vous parcouriez l'île de la passe de Descorne,
+au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez
+les côtes ou que vous enfonciez dans l'intérieur, soit que vous
+descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes, soit que
+le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme,
+soit que le croissant de la lune argente les mornes de sa mélancolique
+lumière, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tête
+s'appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivré par les émanations
+embaumées du rosier de la Chine, du jasmin de l'Espagne ou du
+frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans
+une ivresse d'opium, vous pouvez, O mon compagnon, céder sans crainte
+et sans résistance à l'intime et profonde volupté du sommeil indien.
+Couchez-vous donc sur l'herbe épaisse, dormez tranquille et
+réveillez-vous sans peur, car ce léger bruit qui fait en s'approchant
+frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se
+fixent sur vous, ce ne sont ni le frôlement empoisonné du bouqueira de
+la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et
+réveillez-vous sans peur; jamais l'écho de l'île n'a répété le
+sifflement aigu d'un reptile, ni le hurlement nocturne d'une bête de
+carnage. Non, c'est une jeune négresse qui écarte deux branches de
+bambou pour y passer sa jolie tête et regarder avec curiosité
+l'Européen nouvellement arrivé. Faites un signe, sans même bouger de
+votre place, et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la
+mangue parfumée ou la gousse du tamarin; dites un mot, et elle vous
+répondra de sa voix gutturale et mélancolique: «Mo sellave mo faire ça
+que vous vié.» Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de
+satisfaction vient la payer de ses services, alors elle offrira de vous
+servir de guide vers l'habitation de son maître. Suivez-la, n'importe
+où elle vous mène; et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une
+avenue d'arbres, avec une ceinture de fleurs, vous serez arrivé; ce
+sera la demeure du planteur, tyran ou patriarche, selon qu'il est bon
+ou méchant; mais, qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas
+et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir à la table de
+la famille; dites: «Je suis votre hôte.» et alors la plus riche
+assiette de Chine, chargée de la plus belle main de bananes, le gobelet
+argenté au fond de cristal, et dans lequel moussera la meilleure bière
+de l'île, seront posés devant vous; et, tant que vous voudrez, vous
+chasserez avec son fusil dans ses savanes, vous pécherez dans sa
+rivière avec ses filets; et, chaque fois que vous viendrez vous-même ou
+que vous lui adresserez un ami, on tuera le veau gras; car ici
+l'arrivée d'un hôte est une fête, comme le retour de l'enfant prodigue
+était un bonheur.
+
+Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France, avaient-ils
+depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans
+cesse autour d'elle, essayant tantôt de la séduire par de l'or, tantôt
+de l'intimider par les menaces: mais à toutes ces propositions la belle
+créole répondait par un suprême dédain, si bien qu'il fut bientôt
+visible que ses amants, ne pouvant l'obtenir par séduction, voulaient
+l'enlever par violence, et qu'il fallut la garder à vue comme une
+_monja_ espagnole. Pendant quelque temps elle en fut quitte pour des
+tentatives sans importance, et par conséquent sans résultat; mais enfin
+l'Angleterre, n'y pouvant plus tenir, se jeta sur elle à corps perdu,
+et, comme l'île de France apprit un matin que sa sœur Bourbon venait
+déjà d'être enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle
+meilleure garde encore que par le passé, et l'on commença tout de bon à
+aiguiser les couteaux et à faire rougir les boulets, car de moment en
+moment on attendait l'ennemi.
+
+Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui retentit par toute l'île
+annonça que l'ennemi était arrivé.
+
+
+
+
+Chapitre II—Lions et léopards
+
+
+C'était à cinq heures du soir, et vers la fin d'une de ces magnifiques
+journées d'été inconnues dans notre Europe. La moitié des habitants de
+l'île de France, disposés en amphithéâtre sur les montagnes qui
+dominent Grand-Port, regardaient haletants la lutte qui se livrait à
+leurs pieds, comme autrefois les Romains, du haut du cirque, se
+penchaient sur une chasse de gladiateurs ou sur un combat de martyrs.
+
+Seulement, cette fois, l'arène était un vaste port tout environné
+d'écueils, où les combattants s'étaient fait échouer pour ne pas
+reculer quand même, et pouvoir, dégagés du soin embarrassant de la
+manœuvre, se déchirer à leur aise; seulement, pour mettre fin à cette
+naumachie terrible, il n'y avait pas de vestales au pouce levé;
+c'était, on le comprenait bien, une lutte d'extermination, un combat
+mortel; aussi les dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils
+un anxieux silence; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces
+parages, se taisait-elle elle-même pour qu'on ne perdît pas un
+mugissement de ces trois cents bouches à feu.
+
+Voici ce qui était arrivé:
+
+Le 20 au matin, le capitaine de frégate Duperré, venant de Madagascar
+monté sur la _Bellone_, et suivi de la _Minerve_, du _Victor_, du
+_Ceylan_ et du _Windham_, avait reconnu les montagnes du Vent, de l'île
+de France. Comme trois combats précédents, dans lesquels il avait été
+constamment vainqueur, avaient amené de graves avaries dans sa flotte,
+il avait résolu d'entrer dans le grand port et de s'y radouber; c'était
+d'autant plus facile que, comme on le sait, l'île, à cette époque,
+était encore toute à nous, et que le pavillon tricolore, flottant sur
+le fort de l'île de la Passe et sur son trois-mâts mouillé à ses pieds,
+donnait au brave marin l'assurance d'être reçu par des amis. En
+conséquence, le capitaine Duperré ordonna de doubler l'île de la Passe,
+située à deux lieues à peu près en avant de Mahebourg, et, pour
+exécuter cette manœuvre, ordonna que la corvette _Victor_ passerait la
+première; que la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_ la suivraient,
+et que le _Windham_ fermerait la marche. La flottille s'avança donc,
+chaque bâtiment venant à la suite de l'autre, le peu de largeur du
+goulet ne permettant pas à deux vaisseaux de passer de front.
+
+Lorsque le _Victor_ ne fut plus qu'à une portée de canon du trois-mâts
+embossé sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les
+Anglais croisaient en vue de l'île. Le capitaine Duperré répondit qu'il
+le savait parfaitement, et que la flotte qu'on avait aperçue se
+composait de _La_ _Magicienne_, de la _Néreide_, du _Syrius_ et de
+l'_Iphigénie_, commandés par le commodore Lambert; mais que, comme, de
+son côté, le capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l'île avec
+_L'Entreprenant, La Manche,_ l'_Astrée_, on était en force pour
+accepter le combat si l'ennemi le présentait.
+
+Quelques secondes après, le capitaine Bouvet, qui marchait le second,
+crut remarquer des dispositions hostiles dans le bâtiment qui venait de
+faire des signaux. D'ailleurs, il avait beau l'examiner dans tous ses
+détails avec le coup d'œil perçant qui trompe si rarement le marin, il
+ne le reconnaissait pas pour appartenir à la marine française. Il fit
+part de ses observations au capitaine Duperré, qui lui répondit de
+prendre ses précautions, et que lui allait prendre les siennes. Quant
+au _Victor_, il fut impossible de le renseigner; il était trop en
+avant, et tout signe qu'on lui eût fait eût été vu du fort et du
+vaisseau suspect.
+
+Le _Victor_ continuait donc de s'avancer sans défiance, poussé par une
+jolie brise du sud-est, ayant tout son équipage sur le pont, tandis que
+les deux bâtiments qui le suivent regardent avec anxiété les mouvements
+du trois-mâts et du fort; tous deux cependant conservent encore des
+apparences amies; les deux navires qui se trouvent au travers l'un de
+l'autre échangent même quelques paroles. Le _Victor_ continue son
+chemin; il a déjà dépassé le fort, quand tout à coup une ligne de fumée
+apparaît aux flancs du bâtiment embossé et au couronnement du fort.
+Quarante-quatre pièces de canon tonnent à la fois, enfilant de biais la
+corvette française, trouant sa voilure, fouillant son équipage, brisant
+son petit hunier, tandis qu'en même temps les couleurs françaises
+disparaissent du fort et du trois-mâts et font place au drapeau
+anglais. Nous avons été dupes de la supercherie; nous sommes tombés
+dans le piège.
+
+Mais, au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait possible encore
+en abandonnant la corvette qui lui sert de mouche, et qui, revenue de
+sa surprise, répond au feu du trois-mâts par celui de ses deux pièces
+de chasse, le capitaine Duperré fait un signal au _Windham_, qui
+reprend la mer, et ordonne à la _Minerve_ et au _Ceylan_ de forcer la
+passe. Lui-même les soutiendra, tandis que le _Windham_ ira prévenir le
+reste de la flotte française de la position où se trouvent les quatre
+bâtiments.
+
+Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la sécurité du
+_Victor_, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce
+profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la
+_Minerve_ se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi; mais, cette
+fois, c'est elle qui le prévient: vingt-deux bouches à feu s'enflamment
+à la fois; la bordée porte en plein bois; une partie du bastingage du
+bâtiment anglais vole en morceaux; quelques cris étouffés se font
+entendre; puis, à son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie à
+la _Minerve_ les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis
+que l'artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui
+faire d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper
+quelques cordages.
+
+Puis vient le _Ceylan_, joli brick de 22 canons, pris, comme le
+_Victor_, la _Minerve_ et le _Windham_, quelques jours auparavant sur
+les Anglais, et qui, comme le _Victor_ et la _Minerve_, allait
+combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s'avança léger et
+gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en
+face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le _Ceylan_
+s'enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré
+en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l'un de
+l'autre.
+
+Restait le capitaine Duperré, qui montait la _Bellonne_.
+
+C'était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles
+officiers de notre marine. Il s'avança à son tour, serrant l'île de la
+Passe plus près que n'avait fait aucun des autres bâtiments; puis, à
+bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammèrent,
+échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée; les
+quatre bâtiments étaient dans le port; ils se rallient alors à la
+hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'île aux Singes et
+la Pointe de la Colonie.
+
+Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et
+il apprend que l'île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives
+sur l'île de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'île de la
+Passe. Un courrier est à l'instant même expédié au brave général
+Decaen, gouverneur de l'île, pour le prévenir que les quatre bâtiments
+français, le _Victor,_ la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_, sont
+à Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le
+transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa
+direction l'ordre d'appareiller, expédie à travers terres des renforts
+d'hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu'il va faire ce qu'il
+pourra pour arriver à son secours attendu que tout lui fait croire
+qu'il est menacé par des forces supérieures.
+
+En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à
+quatre heures du matin, le _Windham_ avait été pris par la frégate
+anglaise _Syrius_. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris
+alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine
+Duperré, étaient entrés à Grand-Port, où le vent les retenait; il en
+avait aussitôt donné avis aux capitaines de _La_ _Magicienne_ et de
+l'_Iphigénie_, et les trois frégates étaient parties aussitôt: le
+_Syrius_ remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux
+autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point.
+
+Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur
+rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le
+capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son
+appareillage; mais, quelque diligence qu'il fasse, il n'est prêt que le
+22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d'avance sur
+lui, et le vent, qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en
+moment, va augmenter encore les difficultés qu'il doit éprouver pour
+arriver à Grand-Port.
+
+Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et, à cinq heures du
+matin, il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de
+leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et
+esclaves sont armés de fusils, et, dans le cas où les Anglais
+tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une
+entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré.
+
+À midi, la frégate anglaise _Syrius_, qui est passée sous le vent de
+l'île, et qui, par conséquent, a éprouvé moins de difficultés sur sa
+route que les deux frégates, paraît à l'entrée de la passe, rallie le
+trois-mâts embossé près du fort et que l'on a reconnu pour être la
+frégate la _Néréide_, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si
+elles comptaient à elles seules attaquer la division française,
+s'avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite;
+mais, en serrant de trop près le bas-fond, le _Syrius_ touche, et la
+journée s'écoule pour son équipage à se remettre à flot.
+
+Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin
+arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui
+comptent ainsi quatorze cents hommes à peu près, et cent quarante-deux
+bouches à feu. Mais comme, aussitôt leur répartition, le capitaine
+Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son
+travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête
+sanglante qui se prépare.
+
+À deux heures de l'après-midi, les frégates _La_ _Magicienne_ et
+l'_Iphigénie_ parurent à leur tour à l'entrée de la passe; elles
+rallièrent le _Syrius_ et la _Néréide_, et toutes quatre s'avancèrent
+contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s'amarrèrent sur
+leurs ancres, présentant un total de dix-sept cents hommes et de deux
+cents canons.
+
+Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix
+mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre
+frégates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente
+impulsion du vent dans leurs agrès, et venir, avec la confiance que
+leur donnait la supériorité du nombre, se ranger à demi-portée du canon
+de la division française, présentant à leur tour leur travers,
+s'échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d'avance à
+la fuite, comme d'avance nous y avions renoncé.
+
+C'était donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions
+et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des
+dents de bronze et des rugissements de feu.
+
+Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient été les
+gardes-françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une
+longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la
+corne desquels flottait un pavillon tricolore; puis en même temps le
+rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l'ouragan de fer
+s'abattit sur la flotte anglaise.
+
+Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans autre
+manœuvre que celle de déblayer les ponts des éclats de bois et des
+corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger les canons,
+une de ces luttes d'extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar,
+les fastes de la marine n'en avaient pas encore vu. D'abord, on put
+croire que l'avantage était aux ennemis; car les premières volées
+anglaises avaient coupé les embossures de la _Minerve_ et du _Ceylan_;
+de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva
+masqué en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la
+_Bellone_ fit face à tout, répondant aux quatre bâtiments à la fois,
+ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous; vomissant
+incessamment le feu, comme un volcan en éruption, et cela pendant deux
+heures c'est-à-dire pendant le temps que le _Ceylan_ et la _Minerve_
+mirent à réparer leurs avaries: après quoi, comme impatients de leur
+inaction, ils se reprirent à rugir et à mordre à leur tour, forçant
+l'ennemi, qui s'était détourné un instant d'eux pour écraser la
+_Bellone_, de revenir à eux, et rétablissant l'unité du combat sur
+toute la ligne.
+
+Alors il sembla au capitaine Duperré que la _Néréide_, déjà meurtrie
+par trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la
+passe, ralentissait son feu. L'ordre fut donné aussitôt de diriger
+toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant
+une heure, on l'écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque
+instant qu'elle allait amener son pavillon; puis comme elle ne
+l'amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant
+son pont, trouant sa carène, jusqu'à ce que son dernier canon
+s'éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu'elle demeurât rasée comme
+un ponton dans l'immobilité et dans le silence de la mort.
+
+En ce moment, et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son
+lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l'atteint à la tête et le
+renverse dans la batterie; comprenant qu'il est blessé dangereusement,
+à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le
+commandement de la _Bellone_, lui ordonne de faire sauter les quatre
+bâtiments plutôt que de les rendre, et, cette dernière recommandation
+faite, lui tend la main et s'évanouit. Personne ne s'aperçoit de cet
+événement; Duperré n'a pas quitté la _Bellone_, puisque Bouvet le
+remplace.
+
+À dix heures, l'obscurité est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et
+qu'il faut tirer au hasard. À onze heures, le feu cesse; mais comme les
+spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trêve ils restent à leur
+poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et, avec elle et à sa
+pâle lumière, le combat recommence.
+
+Pendant ce moment de relâche, la _Néréide_ a reçu quelques renforts;
+cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie; la frégate qu'on
+a crue morte n'était qu'à l'agonie, elle reprend ses sens, et elle
+donne signe de vie en nous attaquant de nouveau.
+
+Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du _Victor_, dont
+le capitaine est blessé; Roussin a l'ordre de remettre le bâtiment à
+flot et de s'en aller, à bout portant, écraser la _Néréide_ de toute
+son artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate
+sera bien morte.
+
+Roussin suit à la lettre l'ordre donné: le _Victor_ déploie son foc et
+ses grands huniers, s'ébranle et vient, sans tirer un seul coup de
+canon, jeter l'ancre à vingt pas de la poupe de la _Néréide_; puis, de
+là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses
+pièces de chasse, l'enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point
+du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte
+et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est
+morte, mais elle n'a pas amené.
+
+En ce moment, les cris de «Vive l'empereur!» retentissent sur la
+_Néréide_;—les dix-sept prisonniers français qu'elle a faits dans l'île
+de la Passe, et qu'elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de
+leur prison et s'élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la
+main. L'étendard de la Grande-Bretagne est battu, la bannière tricolore
+flotte à sa place. Le lieutenant Roussin donne l'ordre d'aborder; mais,
+au moment où il va engager les grappins, l'ennemi dirige son feu sur la
+_Néréide_, qui lui échappe. C'est une lutte inutile à soutenir; la
+_Néréide_ n'est plus qu'un ponton, sur lequel on mettra la main
+aussitôt que les autres bâtiments seront réduits; le _Victor_ laisse
+flotter la frégate comme le cadavre d'une baleine morte; il embarque
+les dix-sept prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce
+aux Anglais, en faisant feu de toute sa batterie, qu'il est revenu à
+son poste.
+
+L'ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur
+feu sur _La_ _Magicienne_, le capitaine Bouvet voulait écraser les
+frégates ennemies l'une après l'autre; vers trois heures de
+l'après-midi, _La_ _Magicienne_ était devenue le but de tous les coups;
+à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et
+ne respirait que comme respire un ennemi blessé à mort; à six heures on
+s'aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour
+l'évacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la
+division française; le feu redouble; les deux autres frégates ennemies
+lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer; ce qui
+reste d'hommes sans blessure ou blessés légèrement y descend; mais,
+dans l'intervalle qu'elles ont à franchir pour gagner le _Syrius_, deux
+chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre
+d'hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines.
+
+Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de _La_
+_Magicienne_; puis, de moment en moment, elle devient plus épaisse;
+alors, par les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se
+traînent, qui lèvent leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car
+déjà la flamme succède à la fumée, et darde par toutes les ouvertures
+du bâtiment ses langues ardentes, puis elle s'élance au dehors, rampe
+le long des bastingages, monte aux mâts, enveloppe les vergues, et, au
+milieu de cette flamme, on entend des cris de rage et d'agonie; puis
+enfin tout à coup le vaisseau s'ouvre comme le cratère d'un volcan qui
+se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre: _La_
+_Magicienne_ vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris
+enflammés, qui montent dans les airs, redescendent et viennent
+s'éteindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frégate qui,
+la veille encore, se croyait la reine de l'Océan, il ne reste plus
+rien, pas même des débris, pas même des blessés, pas même des morts. Un
+grand intervalle, demeuré vide entre la _Néréide_ et l'_Iphigénie_,
+indique seul la place où elle était.
+
+Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle,
+Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré
+au repos.
+
+Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le _Syrius_, à son
+tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le
+_Syrius_ que le quadruple feu du _Victor_, de la _Minerve_, de la
+_Bellone_ et du _Ceylan_ va écraser. C'est sur lui que se réunissent
+boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât;
+sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures:
+s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage
+l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à
+bord de _La_ _Magicienne_, le feu est demeuré là, une mèche le conduit
+à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation
+effroyable se fait entendre, et le _Syrius_ disparaît anéanti!
+
+Alors l'_Iphigénie_, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y
+a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments;
+car, ainsi que nous l'avons dit, la _Néréide_, n'est plus qu'une masse
+inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé
+presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle,
+elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la
+protection du fort.
+
+Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la _Minerve_ et à la _Bellone_
+de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté
+où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas
+qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul
+Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar
+et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'_Iphigénie_!
+
+Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se
+redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au
+_Victor_ d'amariner la _Néréide_. Quant au _Ceylan_, il est si mutilé
+lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé
+ses mille blessures.
+
+Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette
+population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix
+pour encourager la _Minerve_ et la _Bellone_ dans leur poursuite. Mais
+l'_Iphigénie_, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement
+sur elles; l'_Iphigénie_ dépasse l'île des Aigrettes; l'_Iphigénie_ va
+atteindre le fort de la Passe; l'_Iphigénie_ va gagner la pleine mer et
+sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la _Minerve_ et la
+_Bellone_ n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son
+sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la
+Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin,
+parti de Port-Louis avec _L'Entreprenant, La Manche_ et l'_Astrée._
+l'_Iphigénie_ et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se
+rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera.
+
+Pendant ce temps, le _Victor_ s'est, pour la seconde fois, rapproché de
+la _Néréide_; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec
+précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort.
+Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le
+premier, a du sang jusqu'à la cheville.
+
+Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné
+d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont
+emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le
+capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.
+
+Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine
+Willoughby à une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et
+trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui son
+premier lieutenant Thomson est tué d'un biscaïen qui lui a traversé la
+poitrine; et, à ses pieds, est couché son neveu Williams Murrey, blessé
+au flanc d'un éclat de mitraille.
+
+Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un
+mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour,
+étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:
+
+—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites,
+on ne rend son épée qu'à Dieu!
+
+Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués au
+capitaine Willoughby. Mais tous les secours furent inutiles: le noble
+défenseur de la _Néréide_ mourut le lendemain.
+
+Le lieutenant Roussin fut plus heureux à l'égard du neveu qu'il ne
+l'avait été à l'égard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint
+profondément et dangereusement, n'était cependant pas frappé à mort.
+Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire.
+
+
+
+
+Chapitre III—Trois enfants
+
+
+Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux,
+n'avaient pas renoncé à leurs projets sur l'île de France; tout au
+contraire, ils avaient maintenant à la fois une conquête nouvelle à
+faire et une vieille défaite à venger. Aussi, trois mois à peine après
+les événements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une
+seconde lutte non moins acharnée, mais qui devait avoir des résultats
+bien différents, avait lieu à Port-Louis même, c'est-à-dire sur un
+point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première.
+
+Cette fois, ce n'était pas de quatre navires ou de dix-huit cents
+hommes qu'il s'agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante
+bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes
+sur la côte, et l'armée d'invasion s'avançait vers Port-Louis, qu'on
+appelait alors Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l'île, au moment
+d'être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle
+difficile à décrire. De tous côtés, la foule accourue de différents
+quartiers de l'île, et pressée dans les rues, manifestait la plus vive
+agitation; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait
+quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs
+étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en
+temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à
+coup portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation
+destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais,
+et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s'élevaient
+au bout des baïonnettes; les cris de «Vive l'empereur!» retentissaient;
+des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés; un frisson
+d'enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d'un repos
+bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés demandant
+à marcher à l'ennemi.
+
+Mais le véritable rendez-vous était à la place d'Armes, c'est-à-dire au
+centre de la ville. C'est là que se rendait, tantôt un caisson emporté
+au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pégu, tantôt un canon
+traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de
+quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre, qui leur noircissait la
+figure, tenait lieu de barbe. C'était là que se rendaient des gardes
+civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui
+avaient ajouté une baïonnette à leur fusil de chasse, des nègres vêtus
+de débris d'uniforme et armés de carabines, de sabres et de lances,
+tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et
+fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur
+qui s'élevait au-dessus de la ville, comme s'élève le bruit d'un
+innombrable essaim d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque.
+
+Cependant une fois arrivés sur la place d'Armes, ces hommes courant
+soit isolés, soit par troupes, prenaient un aspect plus régulier et une
+allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en
+attendant que l'ordre de marcher à l'ennemi lui fût donné, la moitié de
+la garnison de l'île, composée de troupes de ligne, et formant un total
+de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude, à la fois
+fière et insouciante, était un blâme tacite du bruit et de l'embarras
+que faisaient ceux qui, moins familiarisés avec les scènes de ce genre,
+avaient cependant le courage, la bonne volonté d'y prendre part; aussi,
+tandis que les nègres se pressaient pêle-mêle à l'extrémité de la
+place, un régiment de volontaires nationaux, se disciplinant de
+lui-même à la vue de la discipline militaire, s'arrêtait en face de la
+troupe, se formait dans, le même ordre qu'elle, tâchant d'imiter, mais
+sans pouvoir y parvenir, la régularité de ses lignes.
+
+Celui qui paraissait le chef de cette dernière troupe, et qui, il faut
+le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au résultat que
+nous avons indiqué, était un homme de quarante à quarante-cinq ans
+portant les épaulettes de chef de bataillon, et doué par la nature
+d'une de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune émotion ne
+peut parvenir à donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractère. Au
+reste il était frisé, rasé, épinglé comme pour une parade; seulement,
+de temps en temps, il détachait une agrafe de son habit, boutonné
+primitivement depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu à
+peu, laissait voir un gilet de piqué, une chemise à jabot et une
+cravate blanche à coins brodés. Auprès de lui, un joli enfant de douze
+ans, qu'attendait à quelques pas de là un domestique nègre, vêtu d'une
+veste et d'un pantalon de basin, étalait, avec cette aisance que donne
+l'habitude d'être bien mis son grand col de chemise festonné, son habit
+de camelot vert à boutons d'argent et son castor gris orné d'une plume.
+À son côté pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre,
+dont il tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant
+qu'il était en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin
+d'appeler de temps en temps et bien haut: «Mon père,» appellation dont
+le chef de bataillon ne semblait pas moins flatté que du poste éminent
+auquel la confiance de ses concitoyens l'avait élevé dans la milice
+nationale.
+
+À peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on
+pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais à coup
+sûr plus remarquable.
+
+Celui-là se composait d'un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans
+et de deux enfants, l'un âgé de quatorze ans, et l'autre de douze.
+
+L'homme était grand, maigre, d'une charpente tout osseuse, un peu
+courbé, non point par l'âge, puisque nous avons dit qu'il avait
+quarante-huit ans au plus, mais par l'humilité d'une position
+secondaire. En effet, à son teint cuivré, à ses cheveux légèrement
+crépus, on devait, au premier coup d'œil, reconnaître un de ces
+mulâtres auxquels dans les colonies, la fortune, souvent énorme, à
+laquelle ils sont arrivés par leur industrie, ne fait point pardonner
+leur couleur. Il était vêtu avec une riche simplicité, tenait à la main
+une carabine damasquinée d'or, armée d'une baïonnette longue et
+effilée, et avait au côté un sabre de cuirassier, qui, grâce à sa haute
+taille, restait suspendu le long de sa cuisse comme une épée. De plus,
+outre celles qui étaient contenues dans sa giberne, ses poches,
+regorgeaient de cartouches.
+
+L'aîné des deux enfants qui accompagnaient cet homme était comme nous
+l'avons dit, un grand garçon de quatorze ans, à qui l'habitude de la
+chasse, plus encore que son origine africaine, avait bruni le teint;
+grâce à la vie active qu'il avait menée, il était robuste comme un
+jeune homme de dix-huit ans; aussi avait-il obtenu de son père de
+prendre part à l'action qui allait avoir lieu. Il était donc armé de
+son côté d'un fusil à deux coups, le même dont il avait l'habitude de
+se servir dans ses excursions à travers l'île et avec lequel, tout
+jeune qu'il était, il s'était déjà fait une réputation d'adresse que
+lui enviaient les chasseurs les plus renommés. Mais, pour le moment,
+son âge réel l'emportait sur l'apparence de son âge. Il avait posé son
+fusil à terre et se roulait avec un énorme chien malgache, qui semblait
+de son côté, être venu là pour le cas où les Anglais auraient amené
+avec eux quelques-uns de leurs bouledogues.
+
+Le frère du jeune chasseur, le second fils de cet homme à la haute
+taille et à l'air humble, celui enfin qui complétait le groupe que nous
+avons entrepris de décrire, était un enfant de douze ans à peu près,
+mais dont la nature grêle et chétive ne tenait en rien de la haute
+stature de son père, ni de la puissante organisation de son frère, qui
+semblait avoir pris à lui seul la vigueur destinée à tous les deux;
+aussi, tout au contraire de Jacques, c'était ainsi qu'on appelait son
+aîné, le petit Georges paraissait-il deux ans de moins qu'il n'avait
+réellement, tant, comme nous l'avons dit, sa taille exigu, sa figure
+pâle, maigre et mélancolique, ombragée par de longs cheveux noirs,
+avaient peu de cette force physique si commune aux colonies: mais, en
+revanche on lisait dans son regard inquiet et pénétrant une
+intelligence si ardente, et, dans le précoce froncement de sourcil qui
+lui était déjà habituel, une réflexion si virile et une volonté si
+tenace, que l'on s'étonnait de rencontrer à la fois dans le même
+individu tant de chétivité et tant de puissance.
+
+N'ayant pas d'armes, il se tenait contre son père, et serrait de toute
+la force de sa petite main le canon de la belle carabine damasquinée,
+portant alternativement ses yeux vifs et investigateurs de son père au
+chef de bataillon, et se demandant sans doute intérieurement pourquoi
+son père, qui était deux fois riche, deux fois fort et deux fois adroit
+comme cet homme, n'avait pas aussi comme lui quelque signe honorifique,
+quelque distinction particulière.
+
+Un nègre, vêtu d'une veste et d'un caleçon de toile bleue, attendait,
+comme pour l'enfant au col festonné, que le moment fût venu aux hommes
+de marcher; car alors, tandis que son père et son frère iraient se
+battre, l'enfant devait rester avec lui.
+
+Depuis le matin, on entendait le bruit du canon: car depuis le matin,
+le général Vandermaesen, avec l'autre moitié de la garnison, avait
+marché au-devant de l'ennemi, afin de l'arrêter dans les défilés de la
+montagne Longue et au passage de la rivière du Pont-Rouge et de la
+rivière des Lataniers. En effet, depuis le matin, il avait tenu avec
+acharnement; mais, ne voulant pas compromettre d'un seul coup toutes
+ses forces, et craignant d'ailleurs que l'attaque à laquelle il faisait
+face ne fût qu'une fausse attaque pendant laquelle les Anglais
+s'avanceraient par quelque autre point sur Port-Louis, il n'avait pris
+avec lui que huit cents hommes, laissant, comme nous l'avons dit, pour
+la défense de la ville, le reste de la garnison et les volontaires
+nationaux. Il en résultait qu'après des prodiges de courage, sa petite
+troupe, qui avait affaire à un corps de quatre mille Anglais et de deux
+mille cipayes, avait été obligée de se replier successivement de
+position en position, tenant ferme à chaque accident de terrain qui lui
+rendait un instant l'avantage, mais bientôt forcée de reculer encore;
+de sorte que, de la place d'Armes, où se trouvaient les réserves, on
+pouvait, quoiqu'on n'aperçût point les combattants, calculer les
+progrès que faisaient les Anglais, au bruit croissant de l'artillerie,
+qui, de minute en minute, se rapprochait; bientôt même on entendit,
+entre le retentissement des puissantes volées, le pétillement de la
+mousqueterie. Mais, il faut le dire, ce bruit, au lieu d'intimider ceux
+des défenseurs de Port-Louis, qui, condamnés à l'inaction par l'ordre
+du général stationnaient sur la place d'Armes, ne faisait que stimuler
+leur courage; si bien que, tandis que les soldats de ligne, esclaves de
+la discipline, se contentaient de se mordre les lèvres ou de sacrer
+entre leurs moustaches, les volontaires nationaux agitaient leurs
+armes, murmurant hautement, et criant que, si l'ordre de partir tardait
+longtemps encore, ils rompraient les rangs et s'en iraient combattre en
+tirailleurs.
+
+En ce moment, on entendit retentir la générale. En même temps un aide
+de camp accourut au grand galop de son cheval, et, sans même entrer
+dans la place, levant son chapeau pour faire un signe d'appel, il cria
+du haut de la rue:
+
+—Aux retranchements, voilà l'ennemi!
+
+Puis il repartit aussi rapidement qu'il était venu.
+
+Aussitôt le tambour de la troupe de ligne battit, et les soldats,
+prenant leurs rangs avec la prestesse et la précision de l'habitude,
+partirent au pas de charge.
+
+Quelque rivalité qu'il y eût entre les volontaires et les troupes de
+ligne, les premiers ne purent partir d'un élan aussi rapide. Quelques
+instants se passèrent avant que les rangs fussent formés; puis comme,
+les rangs formés, les uns partirent du pied droit tandis que les autres
+partaient du pied gauche, il y eut un moment de confusion qui nécessita
+une halte.
+
+Pendant ce temps, voyant une place vide au milieu de la troisième file
+des volontaires, l'homme à la grande taille et à la carabine
+damasquinée embrassa le plus jeune de ses enfants, et, le jetant dans
+les bras du nègre à la veste bleue il courut, avec son fils aîné,
+prendre modestement la place que la fausse manœuvre exécutée par les
+volontaires avait laissée vacante.
+
+Mais, à l'approche de ces deux parias, leurs voisins de gauche et de
+droite s'écartèrent, imprimant le même mouvement à leurs propres
+voisins, de sorte que l'homme à la haute taille et son fils se
+trouvèrent le centre de cercles qui allaient s'éloignant d'eux, comme
+s'éloignent de l'endroit où est tombée une pierre les cercles de l'eau
+dans laquelle on l'a jetée.
+
+Le gros homme aux épaulettes de chef de bataillon, qui venait à
+grand-peine de rétablir la régularité de sa première file s'aperçut
+alors du désordre qui bouleversait la troisième; il se haussa donc sur
+la pointe des pieds, et, s'adressant à ceux qui exécutaient la
+singulière manœuvre que nous avons décrite:
+
+—À vos rangs, Messieurs, cria-t-il, à vos rangs!
+
+Mais à cette double recommandation, faite d'un ton qui n'admettait
+cependant pas de réplique, un seul cri répondit:
+
+—Pas de mulâtres avec nous! Pas de mulâtres!
+
+Cri unanime, universel, retentissant, que tout le bataillon répéta
+comme un écho.
+
+L'officier comprit alors la cause de ce désordre, et vit, au milieu
+d'un large cercle, le mulâtre qui était demeuré au port d'armes, tandis
+que son fils aîné, rouge de colère, avait déjà fait deux pas en arrière
+pour se séparer de ceux qui le repoussaient.
+
+À cette vue, le chef de bataillon passa au travers des deux premières
+files, qui s'ouvrirent devant lui, et marcha droit à l'insolent qui
+s'était permis, homme de couleur qu'il était, de se mêler à des blancs.
+Arrivé devant lui, il le toisa des pieds à la tête avec un regard
+flamboyant d'indignation, et, comme le mulâtre restait toujours devant
+lui, droit et immobile comme un poteau:
+
+—Eh bien, monsieur Pierre Munier, lui dit-il, n'avez-vous point
+entendu, et faudra-t-il vous répéter une seconde fois que ce n'est
+point ici votre place, et qu'on ne veut pas de vous ici?
+
+En abaissant sa main forte et robuste sur le gros homme qui lui parlait
+ainsi, Pierre Munier l'eût écrasé du coup; mais, au lieu de cela, il ne
+répondit rien, leva la tête d'un air effaré, et, rencontrant les
+regards de son interlocuteur, il détourna les siens avec embarras, ce
+qui augmenta la colère du gros homme en augmentant sa fierté.
+
+—Voyons! Que faites-vous là? dit-il en le repoussant du plat de la
+main.
+
+—Monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, j'avais espéré que, dans
+un jour comme celui-ci, la différence des couleurs s'effacerait devant
+le danger général.
+
+—Vous avez espéré, dit le gros homme en haussant les épaules et en
+ricanant avec bruit, vous avez espéré! et qui vous a donné cet espoir,
+s'il vous plaît?
+
+—Le désir que j'ai de me faire tuer, s'il le faut, pour sauver notre
+île.
+
+—Notre île! murmura le chef de bataillon, notre île! Parce que ces
+gens-là ont des plantations comme nous, ils se figurent que l'île est à
+eux.
+
+—L'île n'est pas plus à nous qu'à vous, messieurs les blancs, je le
+sais bien, répondit Munier d'une voix timide; mais si nous nous
+arrêtons à de pareilles choses au moment de combattre, elle ne sera
+bientôt ni à vous ni à nous.
+
+—Assez! dit le chef de bataillon en frappant du pied pour imposer à la
+fois silence au raisonneur du geste et de la voix, assez! Êtes-vous
+porté sur les contrôles de la garde nationale?
+
+—Non, Monsieur, et vous le savez bien, répondit Munier, puisque,
+lorsque je me suis présenté, vous m'avez refusé.
+
+—Eh bien, alors, que demandez-vous?
+
+—Je demandais à vous suivre comme volontaire.
+
+—Impossible, dit le gros homme.
+
+—Et pourquoi cela, impossible? Ah! si vous le vouliez bien, monsieur de
+Malmédie....
+
+—Impossible! répéta le chef de bataillon en se redressant. Ces
+messieurs qui sont sous mes ordres ne veulent pas de mulâtres parmi
+eux.
+
+—Non, pas de mulâtres! Pas de mulâtres! s'écrièrent d'une seule voix
+tous les gardes nationaux.
+
+—Mais je ne pourrai donc pas me battre, Monsieur? dit Pierre Munier en
+laissant tomber ses bras avec découragement et en retenant à peine de
+grosses larmes qui tremblaient aux cils de ses yeux.
+
+—Formez un corps de gens de couleur et mettez-vous à leur tête, ou
+joignez-vous à ce détachement de noirs qui va nous suivre.
+
+—Mais?... murmura Pierre Munier.
+
+—Je vous ordonne de quitter le bataillon: je vous l'ordonne, répéta en
+se rengorgeant M. de Malmédie.
+
+—Venez donc, mon père, venez donc et laissez là ces gens qui vous
+insultent, dit une petite voix tremblante de colère, venez....
+
+Et Pierre Munier se sentit tirer en arrière avec tant de force, qu'il
+recula d'un pas.
+
+—Oui, Jacques, oui, je te suis, dit-il.
+
+—Ce n'est pas Jacques, mon père, c'est moi, c'est Georges.
+
+Munier se retourna étonné.
+
+C'était en effet l'enfant qui était descendu des bras du nègre, et qui
+était venu donner à son père cette leçon de dignité.
+
+Pierre Munier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et poussa un
+profond soupir.
+
+Pendant ce temps, les rangs de la garde nationale se rétablirent, et M.
+de Malmédie reprit son poste à la tête de la première file, et la
+légion partit au pas accéléré.
+
+Pierre Munier resta seul entre ses deux enfants dont l'un était rouge
+comme le feu, et l'autre pâle comme la mort.
+
+Il jeta un coup d'œil sur la rougeur de Jacques et sur la pâleur de
+Georges, et, comme si cette rougeur et cette pâleur étaient pour lui un
+double reproche:
+
+—Que voulez-vous, dit-il, mes pauvres enfants! c'est ainsi.
+
+Jacques était insouciant et philosophe. Le premier mouvement lui avait
+été pénible, sans doute; mais la réflexion était vite venue à son
+secours et l'avait consolé.
+
+—Bah! répondit-il à son père en faisant claquer ses doigts qu'est-ce
+que cela nous fait, après tout, que ce gros homme nous méprise? Nous
+sommes plus riches que lui, n'est-ce pas, mon père? Et, quant à moi,
+ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l'enfant au col festonné,
+que je trouve son gamin de Henri à ma belle, et je lui donnerai une
+volée dont il se souviendra.
+
+—Mon bon Jacques! dit Pierre Munier, remerciant son fils aîné d'être en
+quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance.
+
+Puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-là
+prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son
+frère.
+
+Mais Georges resta impassible; tout ce que son père put surprendre sur
+sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses
+lèvres; cependant, si imperceptible qu'il fût, ce sourire avait une
+telle nuance de dédain et de pitié, que, de même qu'on répond parfois à
+des paroles qui n'ont pas été dites, Pierre Munier répondit à ce
+sourire:
+
+—Mais que voulais-tu donc que je fisse, mon Dieu?
+
+Et il attendit la réponse de l'enfant, tourmenté de cette inquiétude
+vague qu'on ne s'avoue point à soi-même, et qui, cependant, vous agite,
+lorsqu'on attend, d'un inférieur qu'on redoute malgré soi,
+l'appréciation d'un fait accompli.
+
+Georges ne répondit rien; mais, tournant la tête vers le fond de la
+place:
+
+—Mon père, répondit-il, voilà les nègres qui sont là-bas et qui
+attendent un chef.
+
+—Eh bien, tu as raison, Georges, s'écria joyeusement Jacques, déjà
+consolé de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant,
+sans s'en douter, le même raisonnement que César. Mieux vaut commander
+à ceux-ci que d'obéir à ceux-là.
+
+Et Pierre Munier, cédant au conseil donné par le plus jeune de ses fils
+et à l'impulsion imprimée par l'autre, s'avança vers les nègres, qui,
+en discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tôt
+aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l'île à l'égal
+d'un père, qu'ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef
+naturel, et le prièrent de les conduire au combat.
+
+Alors il s'opéra un changement étrange dans cet homme. Le sentiment de
+son infériorité, qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs, disparut,
+et fit place à l'appréciation de son propre mérite: sa grande taille
+courbée se redressa de toute sa hauteur, ses yeux, qu'il avait tenus
+humblement baissés ou vaguement errants devant M. de Malmédie,
+lancèrent des flammes. Sa voix, tremblante un instant auparavant, prit
+un accent de fermeté terrible, et ce fut avec un geste plein de noble
+énergie que, rejetant sa carabine en bandoulière sur son épaule, il
+tira son sabre, et que, étendant son bras nerveux vers l'ennemi, il
+cria à son tour:
+
+—En avant!
+
+Puis, jetant un dernier regard au plus jeune de ses enfants, rentré
+sous la protection du nègre à la veste bleue, et qui, plein
+d'orgueilleuse joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre, il
+disparut avec sa noire escorte à l'angle de la même rue par laquelle
+venaient de disparaître la troupe de ligne et les gardes nationaux, en
+criant une dernière fois au nègre à la veste bleue:
+
+—Télémaque, veille sur mon fils!
+
+La ligne de défense se divisait en trois parties. À gauche le bastion
+Fanfaron, assis sur le bord de la mer et armé de dix-huit canons; au
+milieu, le retranchement proprement dit, bordé de vingt-quatre pièces
+d'artillerie, et, à droite, la batterie Dumas, protégée seulement par
+six bouches à feu.
+
+L'ennemi vainqueur, après s'être avancé d'abord en trois colonnes sur
+les trois points différents, abandonna les deux premiers, dont il
+reconnut la force, pour se rabattre sur le troisième, qui, non
+seulement, comme nous l'avons dit, était le plus faible, mais qui
+encore n'était défendu que par les artilleurs nationaux; cependant,
+contre toute attente, à la vue de cette masse compacte qui marchait sur
+elle avec la terrible régularité de la discipline anglaise, cette
+belliqueuse jeunesse, au lieu de s'intimider, courut à son poste,
+manœuvrant avec la prestesse et l'habileté de vieux soldats et faisant
+un feu si bien nourri et si bien dirigé, que là troupe ennemie crut
+s'être trompée sur la force de la batterie et sur les hommes qui la
+servaient; néanmoins, elle avançait toujours, car plus cette batterie
+était meurtrière, plus il était urgent d'éteindre son feu. Mais alors
+la maudite se fâcha tout à fait, et, pareille à un bateleur qui fait
+oublier un tour incroyable par un tour plus incroyable encore, elle
+redoubla ses volées, faisant suivre les boulets de la mitraille, et la
+mitraille des boulets avec une telle rapidité, que le désordre commença
+à se mettre dans les rangs ennemis. En même temps, et comme les Anglais
+étaient arrivés à portée de mousquet, la fusillade commença à pétiller
+à son tour, si bien que, voyant ses rangs éclaircis par les balles et
+des files entières emportées par les boulets, l'ennemi, étonné de cette
+résistance aussi énergique qu'inattendue, plia et fit un pas en
+arrière.
+
+Sur l'ordre du capitaine général, la troupe de ligne et le bataillon
+national, qui s'étaient réunis sur le point menacé, sortirent alors,
+l'une à gauche, l'autre à droite, et, la baïonnette en avant,
+s'avancèrent au pas de charge sur les flancs de l'ennemi, tandis que la
+formidable batterie continuait de le foudroyer en tête: la troupe
+exécuta sa manœuvre avec la précision qui lui était habituelle, tomba
+sur les Anglais, fit sa trouée dans leurs rangs, et redoubla le
+désordre. Mais, soit qu'il fût emporté par sa valeur, soit qu'il
+exécutât maladroitement le mouvement ordonné, le bataillon national,
+commandé par M. de Malmédie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et
+d'opérer une attaque parallèle à celle qu'exécutait la troupe de ligne,
+fit une fausse manœuvre, et vint heurter les Anglais de front. Dès lors
+force fut à la batterie de cesser son feu, et, comme c'était ce feu
+surtout qui intimidait l'ennemi, l'ennemi n'ayant plus affaire qu'à un
+nombre d'hommes inférieur à lui, reprit courage, et revint sur les
+nationaux, qui, il faut le dire à leur gloire, soutinrent le choc sans
+reculer d'un seul pas. Cependant cette résistance ne pouvait durer de
+la part de ces braves gens, placés entre un ennemi mieux discipliné
+qu'eux et qui leur était dix fois supérieur en nombre, et la batterie
+qu'ils forçaient à se taire pour qu'elle ne les écrasât pas eux-mêmes;
+ils perdaient à chaque instant un si grand nombre d'hommes, qu'ils
+commençaient à reculer. Bientôt, par une manœuvre habile, la gauche des
+Anglais déborda la droite du bataillon des nationaux, alors sur le
+point d'être enveloppés, et qui, trop inexpérimentés pour opposer le
+carré au nombre, furent regardés comme perdus. En effet, les Anglais
+continuaient leur mouvement progressif, et, pareils à une marée qui
+monte, ils allaient envelopper de leurs flots cette île d'hommes,
+lorsque tout à coup les cris de France! France! retentirent sur les
+derrières de l'ennemi. Une effroyable fusillade leur succéda, puis un
+silence plus sombre et plus terrible qu'aucun bruit suivit la
+fusillade.
+
+Une étrange ondulation se promena sur les dernières lignes de l'ennemi
+et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs; les habits rouges se
+courbaient sous une vigoureuse charge à la baïonnette, comme des épis
+mûrs sous la faucille du moissonneur; c'était à leur tour d'être
+enveloppés, c'était à leur tour de faire face à la fois à droite, à
+gauche et en tête. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait
+pas de relâche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix
+minutes, il s'était, à travers une sanglante trouée, fait jour jusqu'au
+malencontreux bataillon et l'avait dégagé; alors, et voyant le but
+qu'ils s'étaient proposé rempli, les nouveaux arrivants s'étaient
+repliés sur eux-mêmes, avaient pivoté sur la gauche en décrivant un
+cercle, et étaient retombés au pas de charge sur le flanc de l'ennemi.
+De son côté, M. de Malmédie, calquant instinctivement la même manœuvre,
+avait donné une impulsion pareille à son bataillon, si bien que la
+batterie, se voyant démasquée, ne perdit pas de temps, et, s'enflammant
+de nouveau vint seconder les efforts de cette triple attaque, eu
+vomissant sur l'ennemi des flots de mitraille. De ce moment la victoire
+fut décidée en faveur des Français.
+
+Alors M. de Malmédie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'œil sur
+ses libérateurs, qu'il avait déjà entrevus, mais qu'il avait hésité à
+reconnaître, tant il lui en coûtait de devoir son salut à de tels
+hommes. C'était, en effet, ce corps de noirs tant méprisé par lui qui
+l'avait suivi dans sa marche, et qui l'avait rejoint si à temps au
+combat, et, à la tête de ce corps, c'était Pierre Munier; Pierre
+Munier, qui, voyant que les Anglais, en enveloppant M. de Malmédie, lui
+présentaient le dos, était venu avec ses trois cents hommes les prendre
+en queue et les culbuter; c'était Pierre Munier qui après avoir combiné
+cette manœuvre avec le génie d'un général, l'avait exécutée avec le
+courage d'un soldat, et qui, à cette heure, se retrouvant sur un
+terrain où il n'avait plus que la mort à craindre, se battait en avant
+de tous, redressant sa grande taille, l'œil allumé, les narines
+ouvertes, le front découvert, les cheveux au vent, enthousiaste,
+téméraire, sublime! C'était Pierre Munier, enfin, dont la voix
+s'élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant toute cette
+grande rumeur pour pousser le cri:
+
+—En avant!
+
+Puis, comme, en effet, en le suivant, on avançait toujours, comme le
+désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, en entendit
+le cri:
+
+—Au drapeau! au drapeau, camarades!
+
+On le vit s'élancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se
+relever, s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant,
+reparaître, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à
+la main.
+
+En ce moment, le général, craignant que les vainqueurs, en s'engageant
+trop avant à la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque
+piège, donna l'ordre de la retraite. La ligne obéit la première,
+emmenant ses prisonniers, la garde nationale emportant ses morts; enfin
+les noirs volontaires fermèrent la marche, environnant leur drapeau.
+
+La ville tout entière était accourue sur le port, on se foulait, on se
+pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les
+habitants de Port-Louis croyaient que l'on avait eu affaire à l'armée
+ennemie tout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement
+repoussés, ne viendraient plus à la charge; aussi, à chaque corps qui
+passait, on jetait de nouveaux vivats, tout le monde était fier, tout
+le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu
+remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête; or, les habitants
+s'attendaient bien à la résistance, mais non au succès; aussi,
+lorsqu'on vit la victoire déclarée aussi complètement, hommes, femmes,
+vieillards, enfants, jurèrent, d'une seule voix et d'un seul cri, de
+travailler aux retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur
+défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec
+l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas, à beaucoup près,
+l'arrivée d'un autre régiment si un autre régiment eût pu arriver!
+
+Mais, au milieu de cette ovation générale, nul objet n'attirait tant
+les regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris;
+c'étaient, autour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations
+et des étonnements sans fin, auxquels les nègres répondaient par des
+rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous
+connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions
+adressées par chacun. Debout près du vainqueur et appuyé sur son fusil
+à deux coups, qui n'était pas resté muet dans l'action et dont la
+baïonnette était teinte de sang, Jacques redressait fièrement sa tête
+épanouie, tandis que Georges, qui s'était échappé des mains de
+Télémaque, et qui avait rejoint son père sur le port, serrait
+convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir
+dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui.
+
+À quelques pas de Pierre Munier était, de son côté, M. de Malmédie, non
+plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ, mais la
+cravate déchirée, le jabot en pièces et couvert de sueur et de
+poussière: lui aussi était entouré et félicité par sa famille; mais les
+félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui
+vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à
+un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes
+inquiétudes, paraissait-il assez embarrassé, et, pour garder bonne
+contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils
+Henri et son nègre Bijou, lorsqu'on les vit paraître tous les deux
+fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père, et
+Bijou pour féliciter son maître.
+
+En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait
+combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été
+transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point
+d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui,
+cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait
+retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui
+faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à
+terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se
+roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son
+père, et, tendant la main:
+
+—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai.
+
+Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât
+toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il
+embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint
+debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine,
+et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires
+réclamait sa présence.
+
+Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour
+être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur
+lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule
+qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de
+l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté,
+contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour
+pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette
+interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que,
+faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car,
+s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son
+intention hostile, ne fit pas un pas en arrière:
+
+—Donne-moi ça, lui dit-il.
+
+—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges.
+
+—Ce drapeau, reprit Henri.
+
+—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père.
+
+—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux!
+
+—Tu ne l'auras pas.
+
+L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de
+l'étendard, démonstration à laquelle Georges ne répondit qu'en se
+pinçant les lèvres, en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant
+un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri,
+qui, comme tous les enfants gâtés, croyait qu'il n'y avait qu'à désirer
+pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses
+mesures, qu'il empoigna le bâton, en criant de toute la force de sa
+petite voix colère:
+
+—Je te dis que je veux ça.
+
+—Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, répéta Georges en le
+repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer
+le drapeau conquis sur sa poitrine.
+
+—Ah! mauvais mulâtre, tu oses me toucher? s'écria Henri. Eh bien, tu
+vas voir.
+
+Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges eût eu
+le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toute sa force un
+coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure et
+coula le long du visage de l'enfant.
+
+—Lâche! dit froidement Georges.
+
+Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques,
+d'un seul bond se retrouvant près de son frère, envoya, d'un vigoureux
+coup de poing appliqué au milieu du visage, l'agresseur rouler à dix
+pas de là, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laissé tomber
+dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre
+morceaux, cracha dessus, et lui en jeta les débris.
+
+Ce fut au tour de l'enfant au col brodé à sentir le sang inonder son
+visage; mais son sang à lui avait jailli sous un coup de poing, et non
+sous un coup de sabre.
+
+Toute cette scène s'était passée si rapidement, que ni M. de Malmédie,
+qui, comme nous l'avons dit, était à vingt pas de là occupé à recevoir
+les félicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la
+maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir;
+ils assistèrent seulement à la catastrophe, et accoururent tous les
+deux en même temps: Pierre Munier, haletant, oppressé, tremblant; M. de
+Malmédie, rouge de colère, étouffant d'orgueil.
+
+Tous deux se rencontrèrent en avant de Georges.
+
+—Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, Monsieur, avez
+vous vu ce qui vient de se passer?
+
+—Hélas! oui, monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, et croyez
+bien que, si j'avais été là, cet événement n'aurait pas eu lieu.
+
+—En attendant, Monsieur, en attendant, s'écria M. de Malmédie, votre
+fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de
+porter la main sur le fils d'un blanc.
+
+—Je suis désespéré de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmédie,
+balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes
+excuses.
+
+—Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se
+redressant au fur et à mesure que son interlocuteur s'abaissait.
+Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?
+
+—Que puis-je de plus, Monsieur?
+
+—Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? répéta M. de Malmédie,
+embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir;
+vous pouvez faire fouetter le misérable qui a frappé mon Henri.
+
+—Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil à deux
+coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y
+frotter un peu, vous, monsieur de Malmédie?
+
+—Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'écria Pierre Munier.
+
+—Pardon, mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai
+pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui
+faisait rien; et moi, j'ai donné un coup de poing à M. Henri; M. Henri
+a donc tort et c'est donc moi qui ai raison.
+
+—Un coup de sabre à mon fils? un coup de sabre à mon Georges? Georges,
+mon enfant chéri? s'écria Pierre Munier en s'élançant vers son fils.
+Est-ce vrai que tu es blessé?
+
+—Ce n'est rien, mon père, dit Georges.
+
+—Comment! ce n'est rien, s'écria Pierre Munier; mais tu as le front
+ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmédie, mais,
+voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien.
+
+M de Malmédie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen
+de résister à l'évidence:
+
+—Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle
+arrivée?
+
+—Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau
+pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.
+
+—Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit
+drôle? demanda M. de Malmédie.
+
+—Parce que ce drapeau n'est ni à votre fils, ni à vous ni à personne;
+parce que ce drapeau est à mon père.
+
+—Après? demanda M. de Malmédie continuant d'interroger Henri.
+
+—Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essayé de le
+prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donné un
+coup de poing dans la figure.
+
+—Ainsi, voilà comme la chose s'est passée?
+
+—Oui, mon père.
+
+—C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing
+que quand j'ai vu couler le sang de mon frère; sans cela, je n'eusse
+point frappé.
+
+—Silence, vaurien! s'écria M. de Malmédie.
+
+Puis, s'avançant vers Georges:
+
+—Donne-moi ce drapeau, dit-il.
+
+Mais Georges, au lieu d'obéir à cet ordre, fit de nouveau un pas en
+arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.
+
+—Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui
+indiquait que, s'il n'était pas fait droit à sa demande, il allait se
+livrer aux dernières extrémités.
+
+—Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le
+drapeau aux Anglais.
+
+—Je le sais bien, Monsieur; mais il ne sera pas dit qu'un mulâtre aura
+impunément tenu tête à un homme comme moi. Donnez-moi ce drapeau.
+
+—Cependant, Monsieur....
+
+—Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier.
+
+Pierre Munier eut bien l'idée de répondre: «Vous n'êtes pas mon
+officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre
+soldat» mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son humilité
+habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique
+cette obéissance à un ordre si injuste lui fît gros cœur, il ôta
+lui-même le drapeau des mains de Georges, qui cessa dès lors d'opposer
+aucune résistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'éloigna
+chargé du trophée volé.
+
+Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une
+nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder sans
+résistance à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si
+commune et si pauvre? Mais cela était ainsi; et, ce qu'il y a de plus
+extraordinaire, c'est que cela n'étonna personne; car, dans des
+circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait
+tous les jours aux colonies: aussi, habitué dès son enfance à respecter
+les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier
+s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à
+laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire
+résistance. Il se rencontre de ces héros qui lèvent la tête devant la
+mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque
+l'homme, cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on,
+lorsqu'il entend le chant du coq.
+
+Quant à Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laissé
+échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva
+les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans
+essayer même de le consoler. De son côté, Jacques se mordait les poings
+de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de
+Malmédie et de tous les blancs.
+
+Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter, un
+messager couvert de poussière accourut, annonçant que les Anglais
+descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivière, au nombre
+de dix mille; puis, presque aussitôt, la vigie, placée sur le morne de
+la Découverte, signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui,
+jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivière, déposa cinq mille
+hommes sur la côte. Enfin, en même temps, on apprit que le corps
+d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière
+des Lataniers, et était prêt à marcher de nouveau sur Port-Louis, en
+combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui
+s'avançaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il
+n'y avait plus moyen de résister à de pareilles forces; aussi, aux
+quelques voix désespérées qui, en appelant au serment fait le matin de
+vaincre ou mourir, demandaient le combat, le capitaine général
+répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en
+déclarant que, chargé des pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur
+Napoléon, il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la
+ville.
+
+Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une
+pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille
+à peine; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se
+retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupée seulement par
+la troupe réglée.
+
+Dans la nuit du 2 au 3 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée;
+à cinq heures du matin, elle fut approuvée et échangée; le même jour,
+l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la
+ville et de la rade.
+
+Huit jours après, l'escadre française prisonnière sortit du port à
+pleines voiles, emmenant la garnison tout entière, pareille à une
+pauvre famille chassée du toit paternel; aussi, tant qu'on put
+apercevoir la dernière ondulation du dernier drapeau, la foule
+demeura-t-elle sur le quai; mais, lorsque la dernière frégate eut
+disparu, chacun tira de son côté morne et silencieux. Deux hommes
+restèrent seuls et les derniers sur le port: c'étaient le mulâtre
+Pierre Munier et le nègre Télémaque.
+
+—Mosié Munier, nous va monter là-haut, la montagne; nous capables voir
+encore petits maîtres Jacques et Georges.
+
+—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si
+nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les
+emporte.
+
+Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit
+en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à
+la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance,
+comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer
+encore, mais la frégate la _Bellone_, à bord de laquelle ils étaient
+embarqués.
+
+En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât, s'était
+décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la
+protection du brave général Decaen. Jacques et Georges partaient donc
+pour Paris, recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de
+la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en
+relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à
+faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que
+M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis le jour de la scène
+du drapeau, haine de laquelle leur pauvre père tremblait, surtout avec
+leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou
+l'autre.
+
+Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui.
+D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout
+homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir.
+
+Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.
+
+
+
+
+Chapitre IV—Quatorze ans après
+
+
+C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue
+d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est
+que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des
+habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des
+peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque
+chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés
+sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit
+le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami
+lui-même.
+
+Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant
+d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique,
+c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle
+ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui
+jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.»
+
+Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le
+navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port,
+côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la
+pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le
+Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage,
+apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la
+veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son
+approche, l'attendent en foule pressée sur le quai.
+
+D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde
+attend à l'île de France les nouvelles d'Europe, on ne s'étonnera sans
+doute point de l'affluence qui, par une belle matinée de la fin du mois
+de février 1824, vers les onze heures du matin, s'était portée sur tous
+les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le
+_Leycester_, belle frégate de trente six canons, signalée depuis la
+veille à deux heures de l'après-midi.
+
+Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt
+de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il
+transportait à son bord.
+
+L'un était un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus,
+aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus
+de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou
+trente-deux ans, quoiqu'il en eût plus de quarante. En lui, au premier
+abord, on ne remarquait rien de saillant; mais aussi l'on était forcé
+d'avouer que tout était convenable. Si, après un premier coup d'œil
+jeté sur lui, on avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa
+personne, on remarquait qu'il avait le pied et la main petits et
+admirablement bien faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les
+Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa voix était claire et
+arrêtée, mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses
+yeux bleu clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances
+habituelles de sa vie, reprocher de manquer un peu d'expression,
+laissaient errer un regard limpide, mais qui ne s'attachait à rien et
+semblait ne rien chercher à approfondir. De temps en temps, cependant,
+il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil, accompagnant ce
+mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir
+alors une double rangée de dents petites, bien rangées, et blanches
+comme des perles. Cette espèce de tic semblait alors ôter à son regard
+le peu d'expression qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on
+s'apercevait, au contraire, que c'était dans ce moment que sa vue,
+profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières
+rapprochées, allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au
+plus profond de son âme. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne
+manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait
+que c'était, en général, l'opinion que les hommes superficiels avaient
+de lui, et, presque toujours, soit calcul, soit indifférence, il se
+plaisait à la leur laisser, bien sûr de les détromper quand le caprice
+lui en prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe
+menteuse cachait un esprit singulièrement profond, comme il arrive
+souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds;
+aussi, avec la conscience de sa supériorité presque universelle,
+attendait-il patiemment qu'on vînt lui offrir l'occasion de triompher.
+Alors, et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne, et
+dans la personne qui émettait cette pensée, une lutte digne de lui, il
+s'accrochait à la conversation, que, jusque-là, il avait laissé errer
+dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu, se répandait au
+dehors, grandissait à toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux
+enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colorée,
+à la fois séduisante et grave, éblouissante et positive; si cette
+occasion ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'être regardé
+par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il
+manquât d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de
+certaines choses jusqu'à l'excès. Mais c'était un système de conduite
+qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Toutes les fois
+qu'une position erronée, une pensée fausse, une vanité mal soutenue, un
+ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrême finesse
+de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sarcasme
+incisif ou sur les lèvres un sourire moqueur; mais il étouffait à
+l'instant même ce genre d'ironie extérieure, et, quand il ne pouvait
+renfermer entièrement cette irruption de dédain, il déguisait sous un
+des clignements d'yeux qui lui étaient habituels le mouvement railleur
+qui lui échappait malgré lui, sachant bien que le moyen de tout voir,
+de tout entendre, était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il
+bien voulu, comme Sixte-Quint, paraître aussi paralytique: mais, comme
+cela l'eût entraîné à une trop longue et trop fatigante dissimulation,
+il y avait renoncé.
+
+L'autre était un jeune homme brun, au teint pâle et aux longs cheveux
+noirs; ses yeux, qui étaient grands, admirablement fendus et du plus
+beau velouté, avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient
+qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée, un caractère de fermeté
+qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui était rare, car
+toute son organisation paraissait obéir non pas à des instincts
+physiques, mais à une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient
+d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait
+être au fond de son âme. Quoique les lignes de son visage fussent
+pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité; son
+front harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carrée, était
+sillonné par une légère cicatrice, presque imperceptible dans l'état de
+calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne
+blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire
+comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en
+déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie
+d'admirables dents. L'aspect général de sa physionomie était grave: aux
+rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils,
+aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une
+réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au
+contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante
+ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait
+guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de
+sa personne, il était d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses
+membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait que, animés
+par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez
+eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui
+avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu'elle lui
+avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec
+une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d'un pantalon,
+d'un gilet et d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient
+des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris, et, à la
+boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante
+négligence, les rubans réunis de la Légion d'honneur et de Charles III.
+
+Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du _Leycester_, qui avait
+pris l'un à Portsmouth et l'autre à Cadix. Au premier coup d'œil, ils
+s'étaient reconnus pour s'être vus déjà dans ces salons de Londres et
+de Paris où l'on voit tout le monde; ils s'étaient donc salués comme
+d'anciennes connaissances, mais sans se parler d'abord; car, n'ayant
+jamais été présentés l'un à l'autre, tous deux avaient été retenus par
+cette réserve aristocratique des gens comme il faut, qui hésitent, même
+dans les circonstances particulières de la vie, à sortir des règles
+imposées par les convenances générales. Cependant, l'isolement du bord,
+l'exiguïté du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour,
+l'attrait naturel que deux hommes du monde éprouvent instinctivement
+l'un pour l'autre, les avaient bientôt rapprochés; ils avaient échangé
+d'abord quelques paroles insignifiantes, puis leurs conversations
+avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours,
+chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme supérieur, et
+s'était félicité d'une rencontre pareille dans une traversée de plus de
+trois mois; enfin, en attendant mieux, ils s'étaient liés de cette
+amitié de circonstance qui, sans racines dans le passé, devient une
+distraction dans le présent, sans être un engagement pour l'avenir.
+Alors, pendant ces longues soirées de l'équateur, pendant ces belles
+nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'étudier l'un l'autre,
+et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils
+avaient, soit par investigation, soit par expérience, appris tout ce
+qu'il est donné à l'homme de savoir. Tous deux étaient donc restés
+constamment en face, comme deux lutteurs de même force, et, dans cette
+longue traversée, un seul avantage avait été donné au premier de ces
+deux hommes sur le second: c'est que, dans un grain qui assaillit la
+frégate, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, et dans lequel
+le capitaine du _Leycester_, blessé par la chute d'un mât de perroquet,
+avait été emporté évanoui dans sa cabine, le passager aux cheveux
+blonds s'était emparé du porte-voix, et, s'élançant sur le gaillard
+d'arrière, avait, en l'absence du second, retenu dans son hamac par une
+maladie grave, avec la fermeté d'un homme habitué au commandement et la
+science d'un marin consommé, ordonné à l'instant même une suite de
+manœuvres à l'aide desquelles la frégate avait conjuré la force de
+l'ouragan. Puis, le grain passé, son visage, un instant resplendissant
+de cet orgueil sublime qui monte au front de toute créature humaine
+luttant contre son Créateur, avait repris son expression ordinaire. Sa
+voix, dont le timbre éclatant s'était fait entendre au-dessus du
+roulement du tonnerre et du sifflement de la tempête, était redescendue
+à son diapason ordinaire; enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes
+précédents avaient été poétiques et exaltés, il avait remis au
+lieutenant le porte-voix, ce sceptre du capitaine de vaisseau qui est,
+aux mains de celui qui le porte, le signe de l'absolu commandement.
+
+Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel,
+hâtons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre
+trace d'émotion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse
+de l'homme obligé de se reconnaître à lui-même une infériorité sur
+celui dont jusque-là il s'était cru l'égal. Puis, lorsque, le danger
+passé, ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui
+dire:
+
+—Vous avez donc été capitaine de vaisseau, milord?
+
+—Oui, avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre
+honorifique; j'ai même atteint le grade de commodore; mais, depuis six
+ans, je suis passé dans la diplomatie, et, au moment du péril, je me
+suis souvenu de mon ancien métier: voilà tout.
+
+Puis il n'avait plus une seule fois été question de cette circonstance
+entre ces deux hommes; seulement, il était visible que le plus jeune
+des deux était intérieurement humilié de cette supériorité, que son
+compagnon avait, d'une façon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il
+eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte
+forcé de la mettre au jour.
+
+La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua,
+indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'étaient fait, pendant les
+trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur
+position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères
+d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur
+voyage à tous deux était l'île de France, et ils n'en avaient pas
+demandé davantage.
+
+Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver, car
+tous deux avaient recommandé que, du moment où l'on apercevrait l'île,
+on les avertît. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le
+jeune homme aux cheveux noirs était sur le pont, appuyé au couronnement
+de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si
+puissant, même parmi les marins: «Terre à l'avant!»
+
+À ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avançant
+vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint
+s'appuyer près de lui.
+
+—Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure
+du moins; car j'avoue à ma honte que j'ai beau regarder à l'horizon, je
+n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi
+bien être un brouillard flottant sur la mer qu'une île ayant ses
+racines au fond de l'Océan.
+
+—Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y
+a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à
+une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages;
+mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la
+mer, je vois notre île dans tous ses contours, et je dirai même dans
+tous ses détails.
+
+—Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité
+que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut
+que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la
+rejette pas comme une impossibilité.
+
+—Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi à l'œil nu, je
+vais vous décrire la côte; me croirez-vous après cela?
+
+—Milord, répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si
+fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites
+sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve
+à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc
+plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma
+curiosité.
+
+—Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que
+l'air de la terre fait son effet, voilà que vous devenez flatteur.
+
+—Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tête. Oh!
+Votre Grâce se trompe. Le _Leycester_, je vous le jure, ferait plus
+d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le
+périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil
+changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie
+seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le
+long de cette interminable traversée, et j'oserai presque dire de
+l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi.
+
+—Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune
+homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans
+ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espère
+aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme supérieur est un
+parent que nous reconnaissons pour être de notre famille, partout où
+nous le rencontrons. Cela posé, trêve de compliments, mon jeune ami;
+prenez cette lunette et regardez; car nous avançons si rapidement,
+qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite
+démonstration géographique dont je me suis chargé.
+
+Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil.
+
+—Voyez-vous? dit l'Anglais.
+
+—Parfaitement, dit le jeune homme.
+
+—Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au
+milieu de la mer, voyez-vous l'île Ronde?
+
+—À merveille.
+
+—Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'île Plate, au pied de
+laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout à fait l'air, à
+sa tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons où il est, et
+nous passerons où il passe.
+
+Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir à l'œil nu les
+objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait à
+peine, lui, à l'aide du tube qu'il tenait à la main; puis, avec un
+sourire d'étonnement:
+
+—C'est miraculeux! dit-il.
+
+Et il reporta la lunette à ses yeux.
+
+—Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire
+qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si
+poétique mémoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrière lequel
+s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne de
+Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles?
+
+—Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics,
+tous ces sommets sont familiers à mon enfance et je les ai gardés dans
+ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune
+homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main,
+les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous
+voyez ce rivage, et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la
+description que vous venez de me faire?
+
+—C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas
+moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage!
+oui, j'en parle un peu de mémoire quoique les souvenirs qu'il m'a
+laissés soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle!
+Oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous
+étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.
+
+—C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'île de France, répondit
+le jeune homme aux cheveux noirs.
+
+—Y étiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à
+Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne fût-ce que par
+orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés?
+
+—Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous
+avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a
+presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite.
+
+—Eh bien, j'y suis venu à cette époque; car, à cette époque, je servais
+dans la marine.
+
+—Comme aspirant, sans doute?
+
+—Comme lieutenant de frégate, Monsieur.
+
+—Mais à cette époque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez
+un enfant?
+
+—Quel âge me donnez-vous, Monsieur?
+
+—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous
+avez trente ans à peine.
+
+—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant;
+je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de
+flatterie.
+
+Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus
+d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères
+rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il
+pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si
+loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la
+question qui lui avait été faite:
+
+—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre
+encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île.
+Connaissez-vous Port-Louis, milord?
+
+—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé
+dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en
+Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je
+vais probablement faire un séjour indéfini.
+
+Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient
+d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun
+d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en
+silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.
+
+Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île
+d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la
+frégate _Leycester_ fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de
+ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de
+l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment
+européen.
+
+Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume,
+car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de
+l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le
+pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux
+noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon
+de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique.
+
+En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams
+Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour
+marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France
+pour Sa Majesté Britannique.
+
+Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant
+qu'il a entrevu à bord de la _Néréide_, couché aux pieds de son oncle
+le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et
+dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la
+réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre
+histoire.
+
+Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers
+lui:
+
+—À propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand
+dîner aux autorités de l'île; j'espère que vous me ferez l'honneur
+d'être un de mes convives?
+
+—Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme; mais
+encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon côté, je dise
+à Votre Grâce qui je suis....
+
+—Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur, répondit lord
+Murrey, et alors je saurai qui vous êtes; en attendant, je sais ce que
+vous valez, et c'est ce qu'il me faut.
+
+Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le
+nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine
+et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux
+rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-de-Plomb.
+
+En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes,
+les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la
+frégate retentirent à la fois, et, pareils à un écho, ceux des autres
+bâtiments leur répondirent; aussitôt des acclamations universelles de
+«Vive lord Murrey!» accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur,
+qui, après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient cette
+honorable réception, s'achemina, entouré des principales autorités de
+l'île, vers le palais.
+
+Et, cependant, ces hommes qui faisaient fête au représentant de Sa
+Majesté Britannique et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien
+les mêmes hommes qui, autrefois, avaient pleuré le départ des Français;
+mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette
+époque; la génération ancienne avait en partie disparu, et la
+génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par
+ostentation et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze
+ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en
+faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment
+juré; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer et débaptiser un
+grand homme ou une grande nation.
+
+
+
+
+Chapitre V—L'enfant prodigue
+
+
+Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu'à l'hôtel du
+gouvernement; mais, lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui
+et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le
+navire.
+
+En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son
+tour, et la curiosité, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'était
+reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser
+gracieusement la parole et lui serrer la main; de sorte que la foule
+assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était
+quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou
+d'Angleterre. Cette probabilité s'était changée en une véritable
+certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et dont
+l'un, il faut bien l'avouer, était un peu moins répandu à cette époque
+qu'il ne l'est aujourd'hui. Au reste, les habitants de Port-Louis
+eurent le temps d'examiner le nouvel arrivant; car, après avoir cherché
+des yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un de
+ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s'était arrêté au bord de
+la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués;
+puis, quand cette opération fut terminée, un domestique au teint
+basané, vêtu du costume des Maures d'Afrique, avec lequel l'étranger
+avait échangé quelques mots dans une langue inconnue, en équipa deux à
+la manière arabe, et, les prenant tous deux en bride, car on ne pouvait
+se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître, qui
+s'était déjà acheminé à pied vers la chaussée, regardant toujours
+autour de lui, comme s'il se fût attendu à voir apparaître tout à coup,
+au milieu de toutes ces figures insignifiantes, une figure amie.
+
+Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroit qu'on
+appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un
+dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à
+cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à
+la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de
+chaque côté le coin de la bouche, et d'un beau garçon de vingt-cinq à
+vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos
+marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqué blanc. Il
+portait une cravate à coins brodés, et un long jabot, garni de
+dentelle, flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un
+peu plus accentués que ceux de son voisin, avaient cependant avec
+ceux-ci une telle ressemblance, qu'il était évident que ces deux
+individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté,
+était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué
+négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet et d'un pantalon
+blancs.
+
+—Voilà, par ma foi, un joli garçon, dit le gros homme en regardant
+l'étranger, qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je
+conseille, s'il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos
+maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles.
+
+—Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son
+œil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe,
+arabissime.
+
+—Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.
+
+—Non, mon père; mais, s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui
+en donnera mille piastres.
+
+—Ce sera Henri de Malmédie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros
+homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t'en passer la
+fantaisie; tu le peux, tu es riche.
+
+Sans doute l'étranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation
+qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement, et il
+fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui
+n'était pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute à leur
+égard qu'ils ne l'étaient au sien, il continua sa route en murmurant:
+
+—Encore eux! Toujours eux!
+
+—Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui
+l'entouraient.
+
+—Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri; mais à la première fois
+que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière,
+je vous promets de le lui demander.
+
+—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour
+l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous
+sommes.
+
+—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.
+
+Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé
+ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression
+produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir
+l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du
+jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un
+groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du
+jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre
+était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que
+l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de
+toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le
+seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une
+des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante
+européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa
+peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux
+cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc,
+se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied
+levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute
+chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée
+comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du
+personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec
+lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces
+charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une
+dentelle.
+
+En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps
+osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un
+large chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des
+cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue
+natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un
+pantalon de coton bleu descendant jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de
+même étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses.
+À ses pieds était un bambou, long d'une toise, supportant à chacune de
+ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le
+bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier cette
+longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille
+petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique
+en plein air du commerçant des tropiques comme dans les élégants
+magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes
+filles et quelquefois même à leurs mères. Or, comme nous l'avons dit,
+la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une
+natte étendue à ses pieds, s'était arrêtée pour le moment à un éventail
+représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des
+chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits
+d'hommes, de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la
+drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.
+
+Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.
+
+Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours
+seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni
+d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la
+triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois
+langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la
+colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à
+Port-Louis que sous le nom de _Miko-Miko_, les deux seuls mots qu'il
+prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long
+bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et
+qui, selon toute probabilité, voulaient dire: _Achetez, achetez_. Les
+relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses
+pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes
+et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu
+l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de
+l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre
+Miko-Miko et de se faire comprendre par lui.
+
+Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.
+
+—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans
+lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services:
+puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour
+interprète?
+
+—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la
+jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous
+suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et
+moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique
+sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé
+tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de
+ces langues.
+
+—Monsieur connaît peut-être quelque langue que parlera cet homme, ma
+mie Henriette, répondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet
+éventail, que, si Monsieur parvenait à m'en dire le prix, il m'aurait
+rendu un véritable service.
+
+—Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette:
+cet homme ne parle aucune langue.
+
+—Il parle au moins celle du pays où il est né, dit l'étranger.
+
+—Oui, mais il est né en Chine; et qui est-ce qui parle chinois?
+
+L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa
+quelques mots dans une langue étrangère.
+
+Nous essayerons vainement de dire l'expression d'étonnement qui se
+peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa
+langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique
+lointaine. Il laissa tomber l'éventail qu'il tenait, et, s'élançant les
+yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la
+parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises; puis,
+comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite, il se
+décida enfin à répondre; mais ce fut avec une expression dans le regard
+et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes
+qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus
+sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de
+l'éventail.
+
+—C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'étranger se retournant
+vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres à peu près.
+
+—Mille fois merci, Monsieur! répondit Sara en rougissant de nouveau.
+Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien
+heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle
+la langue de cet homme?
+
+—Et surtout bien étonnant, répondit ma mie Henriette.
+
+—C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, répondit l'étranger
+dans la même langue. Ma mère mourut que je n'avais que trois mois
+encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'île
+Formose qui était au service de notre maison, sa langue est donc la
+première que je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouvé souvent
+l'occasion de la parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques
+mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grâce à
+ces quelques mots, vous rendre un léger service.
+
+Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et,
+faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit en
+saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie
+Henriette.
+
+L'étranger suivit la rue de Moka; mais à peine eut-il fait un mille sur
+la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la
+montagne de la Découverte, qu'il s'arrêta tout à coup, et que ses yeux
+se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au
+milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur
+ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un
+instant l'étranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si
+ce doute avait disparu devant une conviction entière:
+
+—C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est changé!
+
+Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air
+de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il
+pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu'il exécuta
+heureusement, après s'être arrêté deux ou trois fois en route en
+appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop
+forte le temps de se calmer.
+
+Quant au vieillard, il ne bougea point à l'approche de l'étranger, si
+bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait pas même entendu le bruit de ses
+pas; ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il
+assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté, et
+que, le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour
+s'éloigner:
+
+—Oh! ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme.
+
+Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son
+extrémité.
+
+Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de
+regarder la mer, et l'étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au
+bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'étranger
+prit la parole:
+
+—Monsieur, dit-il à son voisin, vous n'étiez sans doute point là,
+lorsqu'il y a une heure et demie à peu près, le _Leycester_ a jeté
+l'ancre dans le port?
+
+—Pardonnez-moi, Monsieur, j'y étais, répondit le vieillard avec un
+accent où se confondaient l'humilité et l'étonnement.
+
+—Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à
+l'arrivée de ce bâtiment venant d'Europe?
+
+—Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné.
+
+—C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le
+monde descendu sur le port.
+
+—Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, répondit
+mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie; je prends
+au contraire, et j'en suis certain, un plus grand intérêt que personne
+à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel
+pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne
+m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes;
+et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin
+m'asseoir ici, à la même place d'où je les ai vus partir; et je reste
+là tout le jour, jusqu'à ce que, chacun s'étant retiré, tout espoir
+soit perdu pour moi.
+
+—Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu'au port? demanda
+l'étranger.
+
+—C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le
+vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme
+chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j'ai fini par
+m'arrêter ici, et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi
+l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il
+m'annonce leur arrivée, s'il tarde à revenir, je crois qu'il attend une
+lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je
+me lève et je m'en retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma
+maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant: «Ce sera
+sans doute pour la prochaine fois.»
+
+—Pauvre père! murmura l'étranger.
+
+—Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec étonnement.
+
+—Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.
+
+—Vous ne savez donc pas qui je suis?
+
+—Vous êtes homme et vous souffrez.
+
+—Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d'une voix basse et
+profondément humiliée.
+
+Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.
+
+—Et moi aussi, Monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.
+
+—Vous? s'écria le vieillard.
+
+—Oui, moi, répondit l'étranger.
+
+—Vous êtes mulâtre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec
+étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger.
+Vous êtes mulâtre? Oh! alors votre pitié ne m'étonne plus. Je vous
+avais pris pour un blanc mais, du moment que vous êtes homme de couleur
+comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami, un frère.
+
+—Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au
+vieillard.
+
+Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable
+expression de tendresse:
+
+—Et plus que cela encore, peut-être.
+
+—Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens
+que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous,
+Monsieur, que j'ai, ou plutôt que j'avais, car Dieu seul sait si tous
+deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils
+que j'aimais tous deux de l'amour d'un père, un surtout.
+
+L'étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.
+
+—Cela vous étonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une
+différence entre ces deux enfants, et que je préfère l'un à l'autre?
+Oui, cela ne doit pas être, je le sais; oui, cela est injuste, je
+l'avoue; mais c'était le plus jeune, c'était le plus faible, voilà mon
+excuse.
+
+L'étranger porta la main à son front, et, profitant du moment où le
+vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, détournait
+la tête, il essuya une larme.
+
+—Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous
+auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,—il s'appelait
+Georges,—ce n'est pas que Georges fût le plus beau; oh! non, au
+contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui; mais il avait
+dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si
+ferme, que, si je l'eusse mis au collège de Port-Louis avec les autres
+enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'eût que douze ans, il
+eût bientôt dépassé tous les autres élèves.
+
+Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et
+d'enthousiasme; mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair,
+et son regard avait déjà repris son expression vague, plaintive et
+mate, lorsqu'il ajouta:
+
+—Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été
+fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres.
+
+À son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa
+figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.
+
+Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l'étranger.
+
+—C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant
+que l'éducation fixerait l'humeur vagabonde de l'aîné et dompterait le
+caractère trop entier du second; mais il paraît que Dieu n'approuvait
+pas ma résolution car, dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques
+s'est embarqué à bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reçu de ses
+nouvelles que trois fois, et, à chaque fois, d'un point du monde
+opposé; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe
+d'inflexibilité qui m'effrayait en lui. Celui-là m'a écrit plus
+souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Égypte, tantôt d'Espagne, car il
+a beaucoup voyagé aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je
+vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne.
+
+—Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parlé de l'époque de leur
+retour?
+
+—Jamais; et qui sait si même je les reverrai un jour car, de mon côté,
+quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus
+heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent
+là-bas, c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici;
+s'ils n'éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils
+ont trouvé en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit
+donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au
+bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c'est
+cependant Georges qui me manque le plus, et c'est celui-là qui me fait
+le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.
+
+—S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'étranger d'une
+voix dont il cherchait inutilement à comprimer l'émotion, c'est
+peut-être qu'il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut
+vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans
+l'attente.
+
+—Plût à Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.
+
+—C'est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus
+émue, qu'il veut se glisser près de vous sans être reconnu de vous, et
+jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.
+
+—Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.
+
+—Et cependant, s'écria le jeune homme incapable de résister plus
+longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon
+père!
+
+—Vous!... toi!... toi!... s'écria à son tour le vieillard en parcourant
+l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses
+membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute.
+
+Puis, secouant la tête:
+
+—Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque
+ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas
+beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme.
+
+—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc,
+s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis
+que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si
+vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la
+trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si
+glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon
+père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur
+votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.
+
+Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant
+tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de
+bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que
+lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges.
+
+En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte,
+les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il
+était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter
+quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.
+
+
+
+
+Chapitre VI—Transfiguration
+
+
+Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce
+père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le
+passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et
+morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le
+héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et
+que nous venons de lui montrer jeune homme.
+
+Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les
+yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de
+ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une
+histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on
+pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère
+de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons
+donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette
+histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu
+que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher
+aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou
+honteuse.
+
+Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même.
+
+Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait,
+dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que
+d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système
+de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la
+volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris
+la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission
+inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière
+occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses
+et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi
+politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se
+perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le
+guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il
+tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui
+l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de
+deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus
+de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval,
+jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui
+l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa
+modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un
+palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de
+l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli,
+complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond
+du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix
+arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en
+eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de
+café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez
+Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la
+préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct
+de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son
+caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute,
+mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de
+lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire
+de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne
+pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux
+esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser
+constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils
+Henri étaient de ce nombre.
+
+Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la
+faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques,
+avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr
+avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il
+avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout
+jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait
+dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les
+blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se
+laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite
+tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la
+force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces
+absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point
+place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les
+étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait
+juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père,
+jura guerre à mort à un préjugé.
+
+Georges quitta la colonie après la scène que nous avons racontée,
+arriva en France avec son frère, et entra au collège Napoléon. À peine
+assis sur les bancs de la dernière classe, il comprit la différence des
+rangs, et voulut arriver au premier: pour lui, la supériorité était une
+nécessité d'organisation; il apprit vite et bien. Un premier succès
+affermit sa volonté en lui donnant la mesure de sa puissance. Sa
+volonté en devint plus forte et ses succès en devinrent plus grands. Il
+est vrai de dire que ce travail de l'esprit, que ce développement de la
+pensée, laissaient le corps dans son état de chétivité primitive: le
+moral absorbait le physique, la lame brûlait le fourreau; mais Dieu
+avait donné un appui au pauvre arbrisseau. Georges reposait en paix
+sous la protection de Jacques, qui était le plus robuste et le plus
+paresseux de sa classe, comme Georges en était le plus travailleur et
+le plus faible.
+
+Malheureusement, cet état de choses dura peu. Deux ans après leur
+arrivée, comme Jacques et Georges étaient allés passer leurs vacances à
+Brest, chez un correspondant de leur père auquel ils étaient
+recommandés, Jacques, qui avait toujours eu un goût décidé pour la
+marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuyé de sa prison,
+comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna à
+son père, dans une lettre qu'il lui écrivit, pour un bâtiment de
+l'État. De retour au collège, Georges sentit alors cruellement
+l'absence de son frère. Sans défense contre les jalousies qu'avaient
+suscitées ses triomphes d'écolier, et qui, du moment qu'elles pouvaient
+être assouvies, devenaient de véritables haines, il fut honni par les
+uns, battu par les autres, maltraité par tous; chacun avait pour lui
+son injure favorite. Ce fut une rude épreuve; Georges la supporta
+courageusement.
+
+Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position et
+comprit que la supériorité morale n'était rien sans la supériorité
+physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la
+réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir
+de cette heure, il changea complètement de manière de vivre; de timide,
+retiré, inactif qu'il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il
+travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette
+prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années
+précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua
+de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges
+n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux,
+c'est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le
+danger, était de lui faire faire un pas en arrière pour l'éviter. Il
+lui fallait la réflexion pour être brave, et, quoique cette bravoure
+soit la plus réelle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en
+effraya comme d'une lâcheté.
+
+Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu; mais,
+vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu'à ce qu'il fut
+vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, mais parce qu'il
+était plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharné, il
+conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il
+profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter,
+et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter; car, si
+faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand
+on le sait déterminé; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec
+laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force
+lui venait peu à peu; aussi, encouragé par ses premiers essais, tant
+que durèrent les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il
+commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval,
+s'imposant une fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui
+donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer.
+Alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant
+des heures entières, il bêchait la terre comme un laboureur; pendant
+des jours entiers, il portait des fardeaux comme un manœuvre; puis, le
+soir venu, au lieu de se coucher dans un lit chaud et doux, il
+s'enveloppait dans son manteau, se jetait sur une peau d'ours et
+dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne
+sachant si elle devait rompre ou triompher. Georges sentait qu'il
+jouait sa vie, mais que lui importait sa vie; si sa vie n'était pas
+pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse? La
+nature fut la plus puissante; la faiblesse physique, vaincue devant
+l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé
+par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime
+fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades
+hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux
+autres et qui battit, à son tour, ceux qui l'avaient tant de fois
+battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui, étant craint, fut
+respecté.
+
+Au reste, par une harmonie toute naturelle, à mesure que la force se
+répandait dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage;
+Georges avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques;
+il laissa pousser ses longs cheveux noirs dont à force de soins il
+corrigea la rudesse native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur
+maladive disparut pour faire place à un teint mat plein de mélancolie
+et de distinction: enfin, le jeune homme s'étudia à être beau, comme
+l'enfant s'étudiait à être fort et adroit.
+
+Aussi, lorsque Georges, après avoir fait sa philosophie, sortit du
+collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et,
+comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa
+taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doit
+savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'être, en toutes
+choses, de la force du commun des hommes; il décida qu'en toutes choses
+il leur serait supérieur.
+
+Au reste, les études qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient
+faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolastiques, et maître
+désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des
+règles dont il résolut de ne pas se départir: le matin, à six heures,
+il montait à cheval; à huit heures, il allait au tir au pistolet; de
+dix heures à midi, il faisait des armes; de midi à deux heures, il
+suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait
+tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; enfin, le soir, il allait
+ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien
+plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.
+
+Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en
+artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, également
+familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientôt cité
+comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les
+plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingués de la
+capitale. Georges avait donc à peu près atteint son but.
+
+Cependant, il lui restait une dernière épreuve à faire: certain d'être
+maître des autres, il ignorait encore s'il était maître de lui-même;
+or, Georges n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose
+que ce fût; il résolut de s'éclairer sur son propre compte.
+
+Georges avait souvent craint de devenir joueur.
+
+Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers
+Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois,
+je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix
+mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné,
+je ne jouerai plus.»
+
+Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une
+heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder
+jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets
+de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les
+deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un
+louis de plus qu'il ne s'était proposé.
+
+Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis,
+comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua
+de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son
+argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et
+cessa avec la même ponctualité que la veille.
+
+Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur son dernier
+billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint
+favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces
+trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges,
+dont les habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions
+orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir
+fait un pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui
+soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte
+qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant
+lui, à la grande stupéfaction des assistants. Georges ne pensait plus
+lui-même; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: «Où
+vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et Georges
+gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui
+avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé
+d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui; mais la
+fortune resta fidèle à Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient
+gagné, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils étaient
+connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille
+francs qu'ils reperdirent encore. Quant à Georges, impassible, sans
+qu'une seule émotion transpirât sur son visage, il voyait s'augmenter
+cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule
+qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna.
+Georges s'arrêta à l'instant, chargea son domestique de l'or et des
+billets gagnés, et, avec le même calme, la même impassibilité qu'il
+avait joué, qu'il avait perdu et qu'il avait gagné, il sortit, envié
+par tous ceux qui avaient assisté à la scène qui venait de se passer,
+et qui s'attendaient à le revoir le lendemain.
+
+Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit
+plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son
+secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après.
+Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de
+son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs.
+
+Georges était content de lui; il avait vaincu une passion.
+
+Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.
+
+À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une
+courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce
+soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La
+soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la
+maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les
+yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges
+avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses
+paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore
+qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette
+séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme.
+Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle
+habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira
+la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui
+rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui
+s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son
+visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible
+de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de
+chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix.
+Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la
+vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde
+impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que
+l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme
+qui avait produit sur elle une si profonde impression.
+
+Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges
+avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une
+volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette
+femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à
+la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche;
+puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve,
+comme il l'avait été dans la première, il sortit.
+
+Georges était content de lui, il avait dompté ses sens.
+
+Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette
+au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend
+lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas
+brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril
+imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se
+conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges;
+aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de
+mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta
+d'une façon assez étrange.
+
+Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant
+que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de
+l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs
+tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu
+près tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue à
+Saint-Georges et qui font le désespoir des néophytes, c'est-à-dire
+qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière que
+la seconde empreinte couvrît exactement la première, coupait une balle
+sur un couteau, et tentait, enfin, avec une constante réussite, mille
+autres expériences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le
+dire, était encore excité par la présence de Georges, que le garçon, en
+lui présentant son pistolet, lui avait dit tout bas être au moins d'une
+force égale à la sienne, de sorte qu'à chaque coup il se surpassait;
+mais, à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut
+d'éloges qu'il méritait, il entendait, au contraire, Georges répondre
+aux exclamations de la galerie:
+
+—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si
+monsieur tirait sur un homme.
+
+Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par
+étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers
+Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre
+l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un
+air moitié railleur, moitié menaçant:
+
+—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou
+trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage;
+voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et
+précise des paroles que vous avez dites?
+
+—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit
+Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.
+
+—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore
+une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et
+l'intention qui les a dictées.
+
+—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai
+dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas
+si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu
+d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger
+contre la poitrine d'un homme.
+
+—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.
+
+—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on
+fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le
+coup.
+
+—Vous êtes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur.
+
+—Jamais, répondit Georges.
+
+—Alors, il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille
+circonstance on puisse avoir peur, reprit l'étranger avec un sourire où
+perçait une légère teinte d'ironie.
+
+—Excusez-moi, Monsieur répondit Georges, mais vous m'avez mal compris,
+je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler
+d'autre chose que de peur.
+
+—Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur.
+
+—C'est possible, répondit Georges avec le même flegme, mais je n'en
+suis pas moins convaincu qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire, qu'à la
+même distance où vous faites mouche à tous coups....
+
+—Eh bien, qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger.
+
+—À vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges.
+
+—Et moi, je suis sûr du contraire, Monsieur.
+
+—Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole.
+
+—Alors, c'est un démenti que vous me donnez?
+
+—Non, c'est un fait que j'établis.
+
+—Mais dont, je suppose, vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en
+ricanant le tireur.
+
+—Pourquoi cela? répondit Georges en le regardant fixement.
+
+—Mais sur un autre que sur vous, je présume.
+
+—Sur un autre ou sur moi-même, peu importe.
+
+—Ce serait téméraire à vous, Monsieur, de risquer une pareille épreuve,
+je vous en préviens.
+
+—Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par conséquent, ma conviction
+est que je ne risquerais pas grand-chose.
+
+—Ainsi, Monsieur, vous me répétez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq
+pas, je manquerais mon homme?
+
+—Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je
+vous le répète; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquième.
+
+—Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter.
+
+—Libre à vous de croire que c'est mon intention.
+
+—C'est bien, Monsieur. Votre heure?
+
+—À l'instant même, si vous voulez.
+
+—Le lieu?
+
+—Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne.
+
+—Vos armes?
+
+—Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit,
+c'est une expérience que nous faisons.
+
+—À vos ordres, Monsieur.
+
+—C'est moi qui suis aux vôtres.
+
+Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnés
+chacun d'un ami.
+
+Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'affaire,
+mais c'était chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des
+excuses, et Georges prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le
+cas où il serait blessé ou tué, puisque, dans ce cas seulement, il
+aurait tort.
+
+Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations qui
+n'amenèrent aucun résultat.
+
+On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre;
+mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si
+on n'adoptait point la distance à laquelle on tire d'habitude sur la
+plaque c'est-à-dire vingt cinq pas. En conséquence, on mesura
+vingt-cinq pas.
+
+Alors on voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le
+premier; mais Georges déclara qu'il regardait ce préliminaire comme
+inutile attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement
+à son adversaire. L'adversaire de Georges de son côté, se piqua
+d'honneur, et insista pour que le sort décidât d'un avantage qui, entre
+deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance à celui qui
+tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut
+obligé de céder.
+
+Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets
+avec la même mesure, la même poudre et les mêmes balles que celles avec
+lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient
+aussi les mêmes pistolets. Georges avait imposé ce point comme une
+condition _sine qua non_.
+
+Les adversaires se placèrent à vingt-cinq pas, et chacun d'eux reçut
+des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins
+s'éloignèrent, laissant aux combattants la faculté de tirer l'un sur
+l'autre dans l'ordre convenu.
+
+Georges ne prit aucune des précautions usitées en pareille
+circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie
+de son corps. Il laissa pendre son bras le long de sa cuisse et
+présenta, dans toute sa largeur, sa poitrine entièrement désarmée.
+
+Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il
+s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il
+n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de
+Georges commença-t-elle à produire son effet. Ce tireur si habile, qui
+n'avait jamais manqué son coup, douta de lui-même.
+
+Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa.
+C'était contre toutes les règles du duel; mais à chaque fois, Georges
+se contenta de lui dire:
+
+—Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps.
+
+À la troisième, il eut honte de lui-même et fit feu.
+
+Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Mais,
+aussitôt le coup parti, Georges se tourna successivement à gauche et à
+droite, et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il
+n'était pas blessé:
+
+—Eh bien, Monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que
+j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sûr de
+son coup que lorsqu'on tire sur une plaque.
+
+—C'est bien, Monsieur, j'avais tort, répondit l'adversaire de Georges.
+Tirez à votre tour.
+
+—Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait posé à terre, et
+en tendant son pistolet au garçon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi
+faire?
+
+—Mais c'est votre droit, Monsieur, s'écria son adversaire et je ne
+souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de
+voir comment vous tirez vous-même.
+
+—Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid,
+entendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous
+toucherais, moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez
+pas touché. J'avais raison; voilà tout.
+
+Et, quelque prétexte que pût lui donner son adversaire, quelques
+instances qu'il fît pour qu'il tirât à son tour, Georges remonta dans
+son cabriolet et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile en
+répétant à son ami:
+
+—Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une différence de
+tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme?
+
+Georges était content de lui, car il était sûr de son courage.
+
+Ces trois aventures firent du bruit et posèrent admirablement Georges
+dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de
+subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur
+résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais, au moment où
+on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment
+qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages était arrivé, un beau
+matin Georges prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune
+un cadeau royal, et partit pour Londres.
+
+À Londres, Georges se fit présenter partout et fut partout bien reçu.
+Il eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et
+courir les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des
+sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout
+d'un an, il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme
+il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmant cavalier; ce fut
+pendant ce séjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il
+rencontra lord Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier
+autrement connaissance avec lui.
+
+C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la
+mode. Georges visita successivement la Grèce, la Turquie, l'Asie
+Mineure, la Syrie et l'Égypte. Il fut présenté à Méhemet-Ali, au moment
+où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd. Il accompagna le
+fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reçut de lui un sabre
+d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son
+haras.
+
+Georges revint en France par l'Italie. L'expédition d'Espagne se
+préparait. Georges accourut à Paris et demanda à servir comme
+volontaire: sa demande lui fut accordée. Georges prit place dans les
+rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment à
+l'avant-garde.
+
+Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas,
+et cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir être si acharnée,
+n'était guère autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au
+Trocadéro, cependant, les choses changèrent de face, et l'on vit qu'il
+faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution
+péninsulaire.
+
+Le régiment auquel Georges s'était joint n'était pas désigné pour
+l'assaut; Georges changea de régiment et passa aux grenadiers. La
+brèche pratiquée et le signal de l'escalade donné, Georges s'élança à
+la tête de la colonne d'attaque et entra le troisième dans le fort.
+
+Son nom fut cité à l'ordre de l'armée, et il reçut, des mains du duc
+d'Angoulême, la croix de la Légion d'honneur, et, de la main de
+Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que
+d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux
+jeune homme fut au comble de la joie.
+
+Il pensa alors que le moment était venu de retourner à l'île de France:
+tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli, tout ce qu'il
+avait désiré atteindre était dépassé: il n'avait plus rien à faire en
+Europe. Sa lutte avec la civilisation était finie, sa lutte avec la
+barbarie allait commencer. C'était une âme pleine d'orgueil qui ne se
+serait pas consolée de dépenser dans un bonheur européen les forces
+précieusement amassées pour un combat interne: tout ce qu'il avait fait
+depuis dix ans, c'était pour dépasser ses compatriotes mulâtres et
+blancs, et pouvoir tuer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur
+n'avait encore osé combattre. Peu lui importait, à lui, l'Europe et ses
+cent cinquante millions d'habitants; peu lui importait la France et ses
+trente-trois millions d'hommes; peu lui importait députation ou
+ministère, république ou royauté. Ce qu'il préférait au reste du monde,
+ce qui le préoccupait avant toute chose, c'était son petit coin de
+terre, perdu sur la carte comme un grain de sable au fond de la mer.
+C'est qu'il y avait pour lui, sur ce petit coin de terre, un grand tour
+de force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il n'avait qu'un
+souvenir: celui d'avoir subi; il n'avait qu'une espérance: celle de
+s'imposer.
+
+Sur ces entrefaites, le _Leycester_ relâcha à Cadix. Le _Leycester_
+allait à l'île de France, où il devait rester en station. Georges
+demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et, recommandé qu'il
+était au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il
+l'obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que
+lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un
+indigène de l'île de France: or, lord Murrey n'était pas fâché d'avoir
+quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pût lui
+donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux
+qu'il est si important qu'un gouverneur ait précautionneusement amassés
+avant de mettre le pied dans son gouvernement.
+
+On a vu comment Georges et lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés
+l'un de l'autre et comment ils en étaient arrivés à un certain point de
+liaison en abordant à Port-Louis.
+
+On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu'il était
+pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui
+lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du
+vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour:
+puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu,
+que, tout en cheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de
+regarder le fils, s'arrêtant de temps en temps devant lui comme en
+contemplation, et, à chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme
+sur son cœur avec tant d'effusion, qu'à chaque fois Georges, malgré
+cette puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui
+venir aux yeux.
+
+Après trois heures de marche, on arriva à la plantation; à un quart
+d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu'en
+arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les
+attendaient avec une joie mêlée de crainte: car ce jeune homme qu'ils
+n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau maître qui leur arrivait, et
+ce maître, que serait-il?
+
+Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à
+venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent
+favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour
+le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette
+vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos.
+
+Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa
+fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le
+temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation.
+D'heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient
+fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la
+propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux, entouré d'un
+triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant
+par devant, sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la route,
+et, par derrière, sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs
+doubles mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un
+bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et
+descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige
+entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs; puis tout
+alentour, et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes
+et de maïs qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière,
+implorer la main des moissonneurs.
+
+Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le
+camp des noirs.
+
+Au milieu du camp s'élevait un grand bâtiment qui servait de grange
+l'hiver, et de salle de danse l'été; de grands cris de joie en
+sortaient, mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe
+malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s'étaient
+aussitôt joyeusement mis en fête; car, dans ces natures primitives, il
+n'y a pas de nuances; du travail, elles passent au plaisir, et se
+reposent de la fatigue par la danse. Georges et son père ouvrirent la
+porte et parurent tout à coup au milieu d'eux.
+
+Aussitôt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin,
+cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur
+colonel. Puis, après un moment de silence agité, une triple acclamation
+salua les maîtres. Cette fois, c'était bien l'expression franche et
+entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis,
+parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre
+Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec
+les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges, dont le
+retour, comme nous l'avons dit, avait inspiré de graves craintes dans
+la pauvre population, comme s'il eût deviné l'effet que sa présence
+avait produit, il éleva la main en signe qu'il voulait parler.
+Aussitôt, le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent
+avidement les paroles suivantes, qui tombèrent de sa bouche, lentes
+comme une promesse, solennelles comme un engagement:
+
+—Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus
+encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon père vous
+rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir
+comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère,
+aussi religieusement qu'ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici,
+et vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon père désire que vous en
+bâtissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit
+jardin, il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des
+patates, et d'y élever un cochon avec des poules; ceux qui voudront
+faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche à Port-Louis, et
+disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est
+commis, il y aura une sévère punition pour celui qui aura volé son
+frère; si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il
+prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait
+justice: je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous
+êtes et vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer à nous
+quitter.
+
+De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paraîtra
+sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions
+d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel,
+mais qui, là-bas, fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que
+c'était la première charte de ce genre qui eût été octroyée dans la
+colonie.
+
+
+
+
+Chapitre VII—La berloque
+
+
+Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un
+samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous
+venons de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour
+d'un grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la
+berloque, comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses
+besoins, son tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque
+ouvrage manuel destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire
+du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois
+du tabac non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin;
+ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces
+groupes, les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu,
+allaient et venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce
+mouvement, quoique cette soirée précédât un jour de repos, on sentait
+peser sur ces malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était
+l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la
+partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des
+Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre
+ancienne connaissance M. de Malmédie.
+
+Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception
+que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros
+homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais
+entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein
+de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses
+veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été
+léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait
+encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils
+n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils
+étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les
+nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant
+rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce
+qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de
+Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie
+qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de
+fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les
+remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à
+la fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être.
+
+Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son
+père avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.
+
+Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et
+matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des
+nègres du quartier Moka.
+
+Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous
+le nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux
+esclaves de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux
+de M. de Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque
+conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos
+contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il
+y a toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi
+plus fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la
+société, reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu
+que, si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive
+quelquefois, le bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement
+qu'il est son créancier.
+
+Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge
+que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi
+François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse
+replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on
+ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux
+deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le
+gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que
+les jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras,
+ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes,
+qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se
+baisser, les objets qu'ils trouvent sur leur chemin.
+
+Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres
+disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre
+en scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible,
+mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au
+point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion;
+mais, moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous,
+les nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique,
+quoique, de temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât
+ses griffes et montrât ses dents.
+
+Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le
+distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés,
+on l'appelait généralement Antonio le Malais.
+
+La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque
+Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des
+poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse,
+et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le
+serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île
+Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais
+de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût
+entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par
+bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne
+produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de
+grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son,
+toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul
+cri partit de toutes les bouches:
+
+—Antonio le Malais! Vive Antonio!
+
+Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient
+des Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse,
+avaient entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.
+
+Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on
+eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race
+caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait
+tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal
+à la joie des autres esclaves:
+
+—Antonio le Malais!
+
+Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au
+milieu du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de
+l'autre côté, assis à la manière des tailleurs.
+
+—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.
+
+Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas
+prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument
+à sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude;
+puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au
+sujet, il chanta la chanson suivante:
+
+_I_
+_Moi resté dans un p'tit la caze,_
+_Qu'il faut baissé moi pour entré;_
+_Mon la tête touché son faitaze,_
+
+_Quand mon li pié touché plancé._
+
+_Moi té n'a pas besoin lumière,_
+_Le soir, quand moi voulé dormi;_
+_Car, pour moi trouvé lune claire,_
+_N'a pas manqué trous, Dié merci!_
+
+
+_II_
+
+_Mon lit est un p'tit natt' malgace,_
+_Mon l'oreillé morceau bois blanc,_
+_Mon gargoulette un' vié calbasse,_
+_Où moi met l'arak, zour de l'an._
+_Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,_
+_Sam'di comme ça vini soupé,_
+_Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,_
+_Banane sous la cend' grillé._
+
+
+_III_
+_A mon coffre n'a pas serrure,_
+_Et jamais moi n'a fermé li._
+_Dans bambou comm' ça sans ferrure,_
+_Qui va cherché mon langouti?_
+_Mais dimanch' si gagné zournée,_
+_Moi l'achète un morceau d'tabac,_
+_Et tout la s'maine, moi fais fumée,_
+_Dans grand pipe, à moi carouba._
+
+Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes
+simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir
+une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de
+l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du
+second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la
+fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le
+jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les
+épaules avec une grimace de dégoût.
+
+Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le
+croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses
+coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut
+se livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le
+boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de
+nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque
+histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde
+oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse
+que ce silence incompréhensible et obstiné.
+
+Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant
+sur son épaule:
+
+—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?
+
+—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.
+
+—Que fais-tu donc, alors?
+
+—Je pense.
+
+—Et à quoi penses-tu?
+
+—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps.
+Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque
+arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi,
+quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme
+toi, Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes,
+comme toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui
+travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi,
+Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.
+
+—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf
+d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les
+cerfs ne regardent point les serpents.
+
+Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant
+lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de
+vibrer, il reprit:
+
+—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était
+un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour
+toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te
+semble meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta
+banane cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires
+ou qui vous chante des chansons.
+
+—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et
+chante de bien jolies chansons.
+
+—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses
+histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort,
+parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il
+n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de
+bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi,
+Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler
+ta banane; est-ce vrai?
+
+—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais
+la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux
+silence.
+
+—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de
+belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles
+chansons pour vous faire rire.
+
+—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.
+
+—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?
+
+—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.
+
+—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.
+
+—C'est vrai, répondirent les nègres.
+
+—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?
+
+—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.
+
+—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.
+
+—C'est vrai, dirent les nègres.
+
+—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui
+vous fassent rire.
+
+—C'est encore vrai, reprirent les nègres.
+
+—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?
+
+—Toi, Malais.
+
+—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?
+
+—Toi, Malais.
+
+—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?
+
+—Toi, Malais.
+
+—Qui vous a raconté une histoire, hier?
+
+—Toi, Malais.
+
+—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter
+une histoire bientôt?
+
+—Toi, Malais, toujours toi.
+
+—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en
+travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous
+endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne
+puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour
+ma peine, qu'on me donne quelque chose.
+
+La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre
+véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement
+s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent
+affirmativement.
+
+—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu
+de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?
+
+—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution
+frappait sur un autre que lui.
+
+Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.
+
+—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de
+bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de
+travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des
+histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois
+pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?
+
+—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par
+Antonio.
+
+Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il
+venait d'achever.
+
+—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon
+gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas
+d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que
+Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que
+j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf;
+n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?
+
+—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!
+
+Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de
+Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.
+
+—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà
+fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore.
+Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose;
+n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?
+
+—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.
+
+Cambeba eut une idée terrible.
+
+—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et
+étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous
+ma petite dent.
+
+Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit
+machinalement la main vers le foyer.
+
+—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite
+banane; n'est-ce pas vous tous?
+
+—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor;
+oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!
+
+Et toutes les voix reprirent en chœur:
+
+—Banane, Cambeba!
+
+Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers
+le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le
+maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru
+capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait
+au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de
+Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de
+la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand
+honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins,
+Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la
+compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à
+peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu,
+étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait
+plus aucun moyen de disputer à son ennemi.
+
+—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se
+tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement
+maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres,
+et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à
+la bouche.
+
+—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond
+désespoir.
+
+—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.
+
+—Moi trop loin pour prendre li.
+
+—Tu n'en veux pas?
+
+—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.
+
+—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors
+moi manger li pour empêcher li pourrir.
+
+Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que
+les rires devinrent convulsifs.
+
+—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi;
+banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas
+pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.
+
+—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en
+continuant d'éplucher sa banane.
+
+—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien
+faim, bien faim!
+
+—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan,
+qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et
+mélancolique.
+
+—Pas si bête, dit Antonio.
+
+—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.
+
+—Et à qui parles-tu donc?
+
+—Je parle à des hommes.
+
+—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi,
+Nazim.
+
+—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité
+qui eût fait honneur à un roi.
+
+Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il
+devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:
+
+—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le
+Malais.
+
+—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue
+mon chemin. Tu es un chien, Antonio.
+
+—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton
+frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi,
+j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.
+
+—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.
+
+Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de
+sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en
+face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.
+
+—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par
+la colère.
+
+—Et je le répète de près, s'écria Nazim.
+
+Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix
+méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:
+
+—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.
+
+Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût
+été en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia
+sur ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau
+de la poche de sa jaquette et l'ouvrit.
+
+Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner
+faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il
+attendit, pareil à un dieu nubien.
+
+Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec
+la souplesse et l'agilité d'un serpent:
+
+—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.
+
+—Laïza est là! dit une voix grave.
+
+Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de
+voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas
+accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio
+s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la
+poitrine de Nazim, échappa de sa main.
+
+—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel
+arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.
+
+Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si
+puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la
+force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres
+vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait
+debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme
+ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et
+impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux
+silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une
+horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de
+son roi; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.
+
+Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva
+lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps,
+était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les
+autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa
+filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la
+terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane;
+mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la
+scène que nous venons de raconter, la banane avait disparu.
+
+Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il
+rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du
+foyer.
+
+—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.
+
+Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient
+deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et
+l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura
+l'animal et s'extasia à sa manière.
+
+—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.
+
+—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.
+
+—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.
+
+Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un
+sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à
+quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé,
+une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en
+tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en
+morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.
+
+Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car
+chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout,
+triste et isolé dans un coin.
+
+—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.
+
+—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.
+
+Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et
+tous les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus
+vieux donnaient ce titre à Laïza.
+
+—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture?
+demanda le nègre.
+
+—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.
+
+—Alors, tu as donc du chagrin?
+
+Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la
+tête de haut en bas.
+
+—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.
+
+—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui
+été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.
+
+—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.
+
+—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.
+
+—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?
+
+Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la
+cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva
+avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers
+Bonhomme, à qui appartenait le fruit:
+
+—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane
+tu auras la part de viande d'Antonio.
+
+—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?
+
+—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.
+
+—Mais elle est perdue, répondit le Malais.
+
+—Cela ne me regarde pas.
+
+—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.
+
+Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient
+applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui
+applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.
+
+—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te
+jouera quelque mauvais tour.
+
+—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il
+n'oserait pas.
+
+—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim.
+Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le
+sais, à parler d'autre chose.
+
+—Oui, mais pas ici.
+
+—Sortons donc.
+
+—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera
+attention à nous.
+
+—Tu as raison, frère.
+
+Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de
+choses indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès
+que les morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation
+qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un
+bon appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que,
+effectivement, comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût
+même remarquer leur disparition.
+
+
+
+
+Chapitre VIII—La toilette du nègre marron
+
+
+Il était à peu près dix heures du soir; la nuit, sans lune, était belle
+et étoilée comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la
+fin de l'été: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations
+qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite
+Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pléiades mais dans une position si
+différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir,
+qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; en échange, au milieu
+d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hémisphère
+boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que
+faisaient, en rongeant l'écorce des arbres, les nombreux _tanrecs_ dont
+les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des
+figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de
+Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui
+pliait sous les pieds des deux frères.
+
+Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps
+autour d'eux d'un air inquiet, s'arrêtant pour écouter, puis reprenant
+leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent
+dans une espèce de petit bois de bambous, et, parvenus à son centre,
+s'arrêtèrent écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans
+doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus
+rassurant que les autres car ils échangèrent un regard de sécurité, et
+s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui étendait ses
+larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles
+grêles des roseaux qui l'environnaient.
+
+—Eh bien, frère? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment
+d'impatience que Laïza avait déjà modéré, quand il avait voulu le
+questionner au milieu des autres nègres.
+
+—Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim? dit Laïza.
+
+—Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de
+travailler jusqu'à présent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton
+frère; mais je me lasse de cette vie misérable: il faut que je retourne
+à Anjouan ou que je meure.
+
+Laïza poussa un soupir.
+
+—Il y a loin d'ici à Anjouan, dit-il.
+
+—Qu'importe? répondit Nazim.
+
+—Nous sommes dans le temps des grains.
+
+—Le vent nous poussera vite.
+
+—Mais si la barque chavire?
+
+—Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne
+pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous
+attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de
+l'autre.
+
+—Hélas! dit Laïza.
+
+—Cela vaut mieux que d'être esclave, dit Nazim.
+
+—Ainsi tu veux quitter l'île de France?
+
+—Je le veux.
+
+—Au risque de la vie?
+
+—Au risque de la vie.
+
+—Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point à Anjouan.
+
+—Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.
+
+—C'est bien, dit Laïza; qu'il soit fait comme tu le veux, frère.
+Cependant, réfléchis encore.
+
+—Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris
+à mon tour dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans
+auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même
+avais été vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais
+enchaîné, j'ai essayé de m'étrangler avec mes chaînes, on m'a rivé à la
+cale. Alors j'ai voulu me briser la tête le long de la muraille du
+vaisseau, on a étendu de la paille sous ma tête; alors j'ai voulu me
+laisser mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me
+faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on
+m'a débarqué ici, on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher
+encore; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je
+gravirais. Tout à coup, j'ai entendu ta voix, frère; tout à coup, j'ai
+senti mon cœur contre ton cœur; tout à coup, j'ai senti tes lèvres
+contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j'ai cru que je
+pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère, ton
+amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis
+rappelé mon père, je me suis rappelé Irna. Nos travaux m'ont paru
+lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t'ai dit que je
+voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Irna, revoir mon père, revoir
+notre île; et toi, tu as été bon comme toujours, tu m'as dit:
+«Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis
+fort. Alors tu es sorti tous les soirs, depuis quatre jours, et tu as
+travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza?
+
+—Oui, Nazim; écoute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit
+Laïza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans
+trois mois, dans une année, maîtres peut-être!
+
+—Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir.
+
+—Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces
+blancs si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour?
+comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures
+par journée à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les
+battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton
+à leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le
+jour où nous nous compterons, ils seront perdus.
+
+—Je te dirai ce que tu m'as dit, Laïza; il y a dix chances contre une
+pour que tu ne réussisses pas.
+
+—Mais je te répondrai ce que tu m'as répondu, Nazim: il y en a une sur
+dix pour que je réussisse. Restons donc....
+
+—Je ne le puis, Laïza, je ne le puis.... J'ai vu l'âme de ma mère; elle
+m'a dit de revenir dans le pays.
+
+—Tu l'as vue? dit Laïza.
+
+—Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se
+percher au-dessus de ma tête: c'est le même qui chantait à Anjouan sur
+sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes et il est venu:
+j'ai reconnu son chant; écoute, le voici.
+
+Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar perché sur la
+plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel étaient couchés
+Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson au dessus de la tête des
+deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché,
+jusqu'au moment où le musicien nocturne s'interrompit, et, s'envolant
+dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les
+mêmes modulations à cinquante pas de distance; puis, s'envolant encore,
+toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant,
+lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on
+pouvait saisir les notes les plus élevées; puis enfin il s'envola
+encore, mais cette fois, si loin, si loin, que les deux exilés
+écoutaient vainement; on n'entendait plus rien.
+
+—Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler
+et me montrer le chemin jusqu'à ce que j'y retourne moi-même.
+
+—Pars donc, dit Laïza.
+
+—Ainsi? demanda Nazim.
+
+—Tout est prêt. J'ai, dans un des endroits les plus déserts de la
+rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que
+j'aie pu trouver; j'ai creusé un canot dans sa tige, j'ai taillé deux
+avirons dans ses branches; je l'ai scié au-dessus et au-dessous du
+canot, mais je l'ai laissé debout de peur qu'on ne s'aperçût que sa
+cime manquait au milieu des autres cimes; maintenant, il n'y a plus
+qu'à le pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu'à traîner le canot
+jusqu'à la rivière, il n'y a plus qu'à le laisser aller au courant, et,
+puisque tu veux partir, Nazim, eh bien, cette nuit tu partiras.
+
+—Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi? demanda Nazim.
+
+—Non, dit Laïza: moi, je reste.
+
+Nazim poussa à son tour un profond soupir.
+
+—Et qui t'empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de
+retourner avec moi au pays de nos pères?
+
+—Ce qui m'empêche, Nazim, je te l'ai dit: depuis plus d'un an, nous
+avons résolu de nous révolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la
+révolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant.
+
+—Ce n'est pas cela qui te retient, frère, dit Nazim en secouant la
+tête, c'est autre chose encore.
+
+—Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim?
+
+—La rose de la rivière Noire, répondit le jeune homme en regardant
+fixement Laïza.
+
+Laïza tressaillit; puis, après un moment de silence:
+
+—C'est vrai, dit-il, je l'aime.
+
+—Pauvre frère! reprit Nazim. Et quel est ton projet?
+
+—Je n'en ai pas.
+
+—Quel est ton espoir?
+
+—De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue
+aujourd'hui.
+
+—Mais; elle, sait-elle que tu existes?
+
+—J'en doute.
+
+—T'a-t-elle jamais adressé la parole?
+
+—Jamais.
+
+—Alors, la patrie?
+
+—Je l'ai oubliée.
+
+—Nessali?
+
+—Je ne m'en souviens plus.
+
+—Notre père?
+
+Laïza laissa tomber sa tête dans ses mains. Puis, au bout d'un instant:
+
+—Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire
+partir serait aussi inutile que tout ce que je t'ai dit pour te faire
+rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie! J'ai besoin de sa
+vue pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour
+respirer. Suivons donc chacun notre destin, Nazim, retourne à Anjouan;
+moi, je reste ici.
+
+—Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laïza
+n'est pas revenu?
+
+—Tu lui diras que Laïza est mort, répondit le nègre d'une voix
+étouffée.
+
+—Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête.
+
+—Et pourquoi?
+
+—Il me dira: «Si mon fils était mort, j'aurais vu l'âme de mon fils;
+l'âme de Laïza n'a pas visité son père: Laïza n'est pas mort.»
+
+—Eh bien, tu lui diras que j'aime une fille blanche, dit Laïza, et il
+me maudira. Mais, quant à quitter l'île tant qu'elle y sera, jamais!
+
+—Le Grand-Esprit m'inspirera, frère, répondit Nazim en se levant;
+conduis-moi où est le canot.
+
+—Attends, dit Laïza.
+
+Et le nègre s'avança vers la tige creuse d'un mapou, en tira un tesson
+de verre et une gargoulette pleine d'huile de coco.
+
+—Qu'est-ce que cela? demanda Nazim.
+
+—Écoute, frère, dit Laïza: il est possible qu'à l'aide d'un bon vent et
+de tes avirons, tu atteignes, en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou
+même la Grande-Terre. Mais il est possible que, demain ou après-demain,
+un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton
+signalement aura été donné pour toute l'île, alors tu seras obligé de
+te faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.
+
+—Frère, on m'appelait le cerf d'Anjouan, comme on t'en appelait le
+lion, dit Nazim.
+
+—Oui; mais, comme le cerf, tu peux tomber dans un piège. Alors il faut
+qu'ils n'aient aucune prise contre toi; il faut que tu glisses entre
+leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l'huile
+de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la
+toilette du nègre marron.
+
+Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et, à la lueur des étoiles,
+Laïza commença, à l'aide de son tesson de bouteille, à couper les
+cheveux à son frère aussi promptement et aussi complètement qu'aurait
+pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette
+opération terminée, Nazim jeta son langouti, et son frère lui versa sur
+les épaules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et
+le jeune homme l'étendit avec la main sur toutes les parties de son
+corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d'Anjouan semblait
+un athlète antique se préparant au combat.
+
+Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza.
+Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière,
+et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laïza,
+comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le
+chargeait sur ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui
+échappait, à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim
+par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de
+fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de
+Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laïza saisit Nazim à
+bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré
+Antée; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre
+ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un
+lion. Alors seulement, le nègre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus
+être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé
+l'animal dont il avait pris le nom.
+
+Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de
+coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les
+racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait
+étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la
+courroie à sa ceinture.
+
+Puis les deux frères interrogèrent le ciel, et, voyant à la position
+des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du
+morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui
+couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrière eux, et à vingt pas
+du massif de bambous où avait eu lieu entre les deux frères toute la
+conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à
+son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi
+lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre
+dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et,
+poursuivant les deux frères d'un geste de menace s'élança, aussitôt
+qu'ils eurent disparu, dans la direction de Port-Louis.
+
+Cet homme c'était le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de
+Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.
+
+Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si
+nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de
+l'île de France.
+
+
+
+
+Chapitre IX—La rose de la rivière noire
+
+
+Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son grand
+étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous
+avons entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que
+son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez
+elle toujours suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son
+acquisition du jour, dont la destinée était d'être oubliée le
+lendemain, elle avait été, avec cette démarche flexible et nonchalante
+qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment
+sur un large canapé, dont la destination bien visible, était de servir
+de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un
+charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de
+vases du Japon; la tapisserie qui en recouvrait les murailles était
+faite de cette belle indienne que les habitants de l'île de France
+tirent de la côte de Coromandel, et qu'ils appellent patna. Enfin,
+comme c'est l'habitude dans les pays chauds, les chaises et les
+fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s'ouvraient en face
+l'une de l'autre, l'une sur une cour toute plantée d'arbres, l'autre
+sur un vaste chantier, laissaient, à travers les nattes de bambou qui
+servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des
+fleurs. À peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé qu'une
+petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau, s'envola
+de son bâton, et, se posant sur son épaule s'amusa à becqueter le bout
+de l'éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s'amusait
+de son côté à ouvrir et à fermer.
+
+Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce
+n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il était, et quelque
+désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la
+jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de
+l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité,
+avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre
+quelque rêve de sa pensée. Il y a plus: sans doute ce rêve avait pour
+elle toutes les apparences de la réalité; car, de temps en temps, un
+léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s'agitaient,
+répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette
+préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille,
+pour qu'elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi,
+après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de
+physionomie de son élève:
+
+—Qu'avez-vous donc, ma chère Sara? demanda ma mie Henriette.
+
+—Moi? Rien, répondit la jeune fille en tressaillant comme une personne
+qu'on éveille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche
+et mon éventail, voilà tout.
+
+—Oui, je le vois bien vous jouez avec votre perruche et votre éventail;
+mais, à coup sûr, au moment où je vous ai tirée de votre rêverie, vous
+ne pensiez ni à l'une ni à l'autre.
+
+—Oh! ma mie Henriette, je vous jure....
+
+—Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi,
+interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui?
+
+Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis,
+après un moment d'hésitation:
+
+—Vous avez raison, chère bonne, lui dit-elle; je pensais à tout autre
+chose.
+
+—Et à quoi pensiez-vous?
+
+—Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à
+propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperçu avant
+aujourd'hui, et, sans doute, il est arrivé avec le vaisseau qui a amené
+le gouverneur. Est ce donc un mal que de penser à ce jeune homme?
+
+—Non, mon enfant, ce n'est point un mal d'y penser; mais c'était un
+mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose.
+
+—J'ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi.
+
+Et elle avança sa charmante tête vers sa gouvernante, qui, de son côté,
+se pencha vers elle et l'embrassa au front.
+
+Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant; mais, comme ma
+mie Henriette, en Anglaise sévère qu'elle était, ne voulait pas laisser
+l'imagination de son élève s'arrêter trop longtemps sur le souvenir
+d'un jeune homme, et que Sara, de son côté, éprouvait un certain
+embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour
+entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se
+choquèrent en quelque sorte, et chacune s'étant arrêtée pour laisser
+parler l'autre, il résulta du conflit des mots trop pressés un autre
+moment de silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit.
+
+—Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille.
+
+—Mais, vous-même, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous?
+
+—Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est
+un jeune homme.
+
+—Et, dans ce cas, vous en seriez fort aise, n'est-ce pas, Sara?
+
+—Sans doute. Si c'est un jeune homme, il donnera des dîners, des fêtes,
+des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est
+si triste. Oh! les bals surtout! s'il pouvait donner des bals!
+
+—Vous aimez donc bien la danse, mon enfant?
+
+—Oh! si je l'aime! s'écria la jeune fille.
+
+Ma mie Henriette sourit.
+
+—Y a-t-il donc aussi du mal à aimer la danse? demanda Sara.
+
+—Il y a du mal, Sara, à faire toutes choses comme vous les faites, avec
+passion.
+
+—Que veux-tu, chère bonne, dit Sara d'un petit air câlin plein de
+charme qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite:
+j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne
+m'as-tu pas dit souvent que la dissimulation était un vilain défaut?
+
+—Sans doute; mais, entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans
+cesse à ses désirs, je dirais presque à son instinct, répondit la grave
+Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son élève
+embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive
+l'inquiétaient en d'autres moments, il y a une grande différence.
+
+—Oui, je sais que vous m'avez souvent dit cela, ma mie Henriette. Je
+sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il
+faut, du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise et la
+dissimulation: c'est le silence de la voix et l'immobilité de la
+physionomie. Mais, pour moi, chère bonne, il ne faut pas être trop
+exigeante; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite
+sauvage, élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes
+rivières. Si ce que je vois me plaît, je le désire, et, si je le
+désire, je le veux. Puis on m'a un peu gâtée, vois-tu, ma mie
+Henriette, et toi comme les autres; cela m'a rendue volontaire. Quand
+j'ai demandé, on m'a donné presque toujours; et, quand on m'a refusé
+par hasard, j'ai pris, et on m'a laissé prendre.
+
+—Et comment cela s'arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractère,
+vous serez la femme de M. Henri?
+
+—Oh! Henri est un bon garçon; il est déjà convenu entre nous, dit Sara
+avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il
+voudra, et que, moi, je ferai ce que je voudrai. N'est-ce pas, Henri?
+continua Sara en se tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment
+pour donner passage à M. de Malmédie et à son fils.
+
+—Qu'y a-t-il, ma chère Sara? demanda le jeune homme en s'approchant
+d'elle et en lui baisant la main.
+
+—N'est-ce pas que, lorsque nous serons mariés, vous ne me contrarierez
+jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir?
+
+—Peste! dit M. de Malmédie, j'espère que voilà une petite femme qui
+fait ses conditions d'avance!
+
+—N'est-ce pas, continua Sara, que, si j'aime toujours les bals, vous
+m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout
+au contraire de ces vilains maris qui s'en vont après la septième ou
+huitième contredanse? n'est-ce pas que je pourrai pécher tant que je
+voudrai? n'est-ce pas que, si j'ai envie d'un beau chapeau de France,
+vous me l'achèterez? d'un beau châle de l'Inde, vous me l'achèterez?
+d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achèterez?
+
+—Sans doute, dit Henri en souriant. Mais, à propos de chevaux arabes,
+nous en avons vu deux bien beaux aujourd'hui, et je suis aise que vous
+ne les ayez pas vus, vous Sara; car, comme ils ne sont probablement pas
+à vendre si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous
+les donner.
+
+—Je les ai vus aussi, dit Sara; n'appartiennent-ils pas à un jeune
+homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à un étranger brun, avec de beaux
+cheveux et des yeux superbes?
+
+—Diable! Sara, dit Henri, il paraît que vous avez encore plus fait
+attention au cavalier qu'aux chevaux?
+
+—C'est tout simple, Henri: le cavalier s'est approché de moi et m'a
+parlé, tandis que je n'ai vu les chevaux qu'à une certaine distance, et
+ils n'ont pas même henni!
+
+—Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara? Et à quelle occasion? reprit
+Henri.
+
+—Oui, à quelle occasion? demanda M. de Malmédie.
+
+—D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa
+fatuité, et voilà ma mie Henriette qui était avec moi et qui ne s'en
+est pas aperçue non plus; ensuite, à quelle occasion il m'a parlé? Oh!
+mon Dieu, rien de plus simple: je rentrais de l'église, lorsque j'ai
+trouvé, m'attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux
+paniers tout pleins d'étuis, d'éventails, de portefeuilles et d'une
+multitude d'autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet
+éventail.... Voyez comme il est joli, Henri?
+
+—Eh bien, après? demanda M. de Malmédie. Tout cela ne nous dit point
+comment ce jeune homme vous a parlé.
+
+—J'y viens, mon oncle, j'y viens, répondit Sara. Je lui demandais donc
+le prix; mais il y avait un inconvénient à ce qu'il me le dit: le brave
+homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très embarrassées, ma
+mie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir
+les jolis objets que le marchand avait étalés, s'il n'y avait pas parmi
+les assistants quelqu'un qui pût nous servir d'interprète, lorsque le
+jeune homme s'est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé
+au marchand dans sa langue, et, se retournant de notre côté, nous a
+dit: «Quatre-vingts piastres.» Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon
+oncle?
+
+—Hum! fit M. de Malmédie; c'est le prix qu'on payait un nègre avant que
+les Anglais défendissent la traite.
+
+—Mais ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec étonnement.
+
+—Oui, répondit Sara.
+
+—Oh! mon père, s'écria Henri en éclatant de rire; oh! vous ne savez
+pas: il parle chinois!
+
+—Eh bien, qu'y a-t-il de si risible à cela? demanda Sara.
+
+—Oh! rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner à son
+hilarité. Comment donc! mais c'est un charmant talent que possède là le
+bel étranger, et c'est un homme bien heureux. Il peut causer avec les
+boîtes à thé et les paravents.
+
+—Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit M. de
+Malmédie.
+
+—C'est quelque mandarin, dit Henri continuant de s'égayer aux dépens du
+jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur.
+
+—En tout cas, répondit Sara, c'est un mandarin lettré car, après avoir
+parlé chinois au marchand, il m'a parlé français à moi, et anglais à ma
+mie Henriette.
+
+—Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là? dit M. de
+Malmédie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs.
+
+—Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me paraît
+avoir été à un service qui l'aura dégoûté de tous les autres.
+
+—Et auquel?
+
+—À celui du roi de France. N'avez-vous pas vu qu'il porte à la
+boutonnière le ruban de la Légion d'honneur, et un autre ruban encore.
+
+—Oh! à l'heure qu'il est, tous ces rubans-là se donnent sans que celui
+qui les reçoit ait besoin d'avoir été militaire.
+
+—Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on les donne soit un
+homme distingué, reprit Sara, piquée sans savoir pourquoi, et défendant
+l'étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre
+ceux qu'on attaque injustement.
+
+—Eh bien, dit Henri, il aura été décoré parce qu'il connaît le chinois!
+Voilà tout.
+
+—D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmédie avec un
+accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui
+avait eu lieu entre les deux jeunes gens; car il est arrivé sur le
+bâtiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas à l'île de France
+pour en partir le lendemain, nous aurons, sans aucun doute, l'avantage
+de le posséder quelque temps.
+
+En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du
+gouverneur, et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murrey.
+C'était une invitation pour M. de Malmédie, pour Henri et pour Sara, au
+dîner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal qui devait suivre ce
+dîner.
+
+Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l'endroit du gouverneur.
+C'était un fort galant homme, que celui qui débutait par une invitation
+de dîner et de bal; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l'idée de
+passer toute une nuit à danser; cela tombait d'autant mieux que le
+dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses
+garnitures de robe en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait
+la moitié du plaisir qu'elles auraient dû lui faire, attendu qu'elle ne
+savait pas, en les recevant, quand l'occasion se présenterait de les
+montrer.
+
+Quant à Henri, cette nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la
+reçut, ne lui fut pas indifférente au fond; Henri se regardait, à
+raison d'ailleurs, comme un des plus beaux garçons de la colonie, et,
+tout convenu qu'était son mariage avec sa cousine, tout son promis
+qu'il était, enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de
+coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile, au reste,
+Sara n'ayant jamais, soit insouciance, soit habitude, manifesté à cet
+égard la moindre jalousie.
+
+Pour M. de Malmédie, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation,
+qu'il relut trois fois, et qui lui donna une plus haute idée encore de
+son importance, puisque, deux ou trois heures à peine après l'arrivée
+du gouverneur, il se trouvait déjà invité à dîner avec lui, honneur
+qu'il ne faisait, selon toute probabilité, qu'aux plus considérables de
+l'île.
+
+Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la
+famille Malmédie. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour
+le dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savane, qui, à
+cette époque, étant encore désert, abondait en grand gibier; et, comme
+c'était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait
+avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver, le
+dimanche matin, à une charmante maison de campagne qu'il possédait sur
+les bords de la rivière Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques
+de l'île. Or, il était impossible de maintenir les jours indiqués,
+attendu que l'un de ces jours était celui désigné par le gouverneur
+pour son bal; il devenait donc urgent d'avancer la partie de
+vingt-quatre heures, et non pas pour MM. de Malmédie seulement, mais
+encore pour une partie de leurs invités, qui devaient naturellement
+être appelés à l'honneur de dîner chez lord Murrey. Henri rentra donc
+chez lui pour écrire une douzaine de lettres, que le nègre Bijou fut
+chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux
+chasseurs la modification apportée au premier projet.
+
+M. de Malmédie, de son côté, prit congé de Sara, sous le prétexte d'un
+rendez-vous d'affaires; mais, en réalité, pour annoncer à ses voisins
+que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion
+sur le nouveau gouverneur attendu que, le lundi suivant, il dînait avec
+lui.
+
+Quant à Sara, elle déclara que, dans une circonstance si inattendue et
+si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec
+ces messieurs, le samedi matin, et qu'elle se contenterait de les
+rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matinée.
+
+Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc comme
+l'avait prévu Sara dans les préparatifs de cette importante soirée, et,
+grâce au calme qu'apporta ma mie Henriette dans tous ses arrangements,
+le dimanche matin, Sara put partir comme elle l'avait promis à son
+oncle. L'important était fait, la robe était essayée, et la couturière,
+femme éprouvée répondait que, le lendemain matin, Sara la trouverait
+faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait
+pour les corrections.
+
+Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible:
+après le bal, ce qu'elle aimait le mieux au monde, c'était la campagne;
+en effet, la campagne lui offrait cette liberté de paresse ou de
+caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais
+entièrement dans la ville; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de
+reconnaître aucune autorité, même celle de ma mie Henriette, la
+personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son
+esprit était à la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait
+sous une touffe de jamboses ou de pamplemousses, et, là, elle vivait de
+la vie des fleurs, buvant la rosée, l'air et le soleil par tous les
+pores, écoutant chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s'amusant
+à regarder les singes sauter d'une branche à l'autre ou se suspendre
+par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et
+rapides ces jolis lézards verts tachetés et rayés de rouge, si communs
+à l'île de France, qu'à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre; et,
+là, elle restait des heures entières, se mettant, pour ainsi dire, en
+communication avec toute la nature, dont elle écoutait les mille
+bruits, dont elle étudiait les mille aspects, dont elle comparait les
+mille harmonies. Son esprit, au contraire, était-il au mouvement, alors
+ce n'était plus une jeune fille; c'était une gazelle, c'était un
+oiseau, c'était un papillon; elle franchissait les torrents, à la
+poursuite des libellules aux têtes étincelantes comme des rubis; elle
+se penchait sur les précipices pour y cueillir des sauges aux larges
+feuilles, où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de
+vif-argent; elle passait, pareille à une ondine sous une cascade dont
+la poussière humide la voilait comme une gaze, et alors, tout au
+contraire des autres femmes créoles, dont le teint mat se colore si
+difficilement, ses joues à elle, se couvraient d'un incarnat si vif,
+que les nègres, habitués dans leur langage poétique et coloré à donner
+à chaque chose un nom désignateur, n'appelaient Sara que la Rose de la
+Rivière Noire.
+
+Sara, comme nous l'avons dit, était donc bien heureuse, puisqu'elle
+avait en perspective, l'une pour le jour même, l'autre pour le
+lendemain, les deux choses qu'elle aimât le plus au monde, c'est-à-dire
+la campagne et le bal.
+
+
+
+
+Chapitre X—Le bain
+
+
+À cette époque, l'île n'était point encore, comme elle l'est
+aujourd'hui, coupée par des chemins qui permettent de se rendre en
+voiture aux différents quartiers de la colonie, et les seuls moyens de
+transport étaient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara
+se rendait à la campagne avec Henri et M. de Malmédie, le cheval
+obtenait sans discussion aucune la préférence, car l'équitation était
+un des exercices les plus familiers à la jeune fille; mais, lorsqu'elle
+voyageait en tête-à-tête avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer
+à ce genre de locomotion, auquel la grave Anglaise préférait de
+beaucoup le palanquin. C'était donc dans un palanquin porté par quatre
+nègres suivis d'un relais de quatre autres, que Sara et sa gouvernante
+voyageaient côte à côte, assez rapprochées, au reste, l'une de l'autre
+pour pouvoir causer à travers leurs rideaux écartés, tandis que leurs
+porteurs, sûrs d'avance d'un pourboire, chantaient à tue-tête,
+dénonçant ainsi aux passants la générosité de leur jeune maîtresse.
+
+Au reste, ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique
+et moral le plus accentué qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur
+connaît déjà Sara, la capricieuse jeune fille aux cheveux et aux yeux
+noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux
+mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui
+d'une sylphide; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques
+mots de ma mie Henriette.
+
+Henriette Smith était née dans la métropole: c'était la fille d'un
+professeur qui, l'ayant elle-même destinée à l'éducation, lui avait
+fait apprendre, dès son enfance, l'italien et le français, lesquels lui
+étaient, au reste, grâce à cette étude juvénile, aussi familiers que
+son idiome maternel. Le professorat est, comme chacun sait, un métier
+où l'on amasse généralement peu de fortune. Jack Smith était donc mort
+pauvre, laissant sa fille Henriette pleine de talent, mais sans un sou
+de dot, ce qui fait que la jeune miss atteignit l'âge de vingt-cinq ans
+sans trouver un mari.
+
+À cette époque, une de ses amies, excellente musicienne, comme
+elle-même était parfaite philologue, proposa à mademoiselle Smith de
+mettre leurs deux talents en communauté et d'élever une pension de
+compte à demi. L'offre était acceptable et fut acceptée. Mais, quoique
+chacune des deux associées mît à l'éducation des jeunes filles qui leur
+étaient confiées toute l'attention, tout le soin et tout le dévouement
+dont elle était capable, l'établissement ne prospéra point, et force
+fut aux deux maîtresses de rompre leur association.
+
+Sur ces entrefaites, le père d'une des élèves de miss Henriette Smith,
+riche négociant de Londres, reçut de M. de Malmédie, son correspondant,
+une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa
+nièce, offrant à cette institutrice des avantages suffisants pour
+compenser les sacrifices qu'elle faisait en s'expatriant. Cette lettre
+fut communiquée à miss Henriette. La pauvre fille était sans ressource
+aucune; elle ne tenait pas beaucoup à un pays où elle n'avait d'autre
+perspective que de mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui
+faisait comme une bénédiction du ciel, et elle s'embarqua sur le
+premier vaisseau qui mit à la voile pour l'île de France, recommandée à
+M. de Malmédie comme une personne distinguée et digne des plus grands
+égards. M. de Malmédie la reçut en conséquence, et la chargea de
+l'éducation de sa nièce Sara, alors âgée de neuf ans.
+
+La première question de miss Henriette fut de demander à M. de Malmédie
+quelle était l'éducation qu'il désirait que sa nièce reçût. M. de
+Malmédie répondit que cela ne le regardait pas le moins du monde; qu'il
+avait fait venir une institutrice pour le débarrasser de ce soin, et
+que c'était à elle, qu'on lui avait recommandée comme une personne
+savante, d'apprendre à Sara ce qu'elle savait; il ajouta seulement, en
+manière de _post-scriptum_, que la jeune fille, étant destinée, de
+toute éternité et sans restriction, à devenir l'épouse de son cousin
+Henri, il était important qu'elle ne prît d'affection pour aucun autre.
+Cette décision de M. de Malmédie, à l'égard de l'union de son fils et
+de sa nièce, tenait non seulement à l'affection qu'il avait pour tous
+deux, mais encore à ce que Sara, orpheline à l'âge de trois ans, avait
+hérité de près d'un million, somme qui devait se doubler pendant la
+tutelle de M. de Malmédie.
+
+Sara eut d'abord grand-peur de cette institutrice, qu'on lui faisait
+venir d'outre-mer, et, à la première vue, l'aspect de miss Henriette,
+il faut le dire, ne la rassura point beaucoup. En effet, c'était alors
+une grande fille de trente à trente-deux ans, à laquelle l'exercice du
+pensionnat avait donné cet abord sec et pincé, apanage habituel des
+institutrices; son œil froid, son teint pâle, ses lèvres minces,
+avaient quelque chose d'automatique qui étonnait, et dont ses cheveux,
+d'un blond un peu ardent, avaient grand-peine à réchauffer le glacial
+ensemble. Habillée, serrée, coiffée dès le matin, Sara ne l'avait
+jamais vue une seule fois en négligé, et elle fut longtemps à croire
+que, le soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans son lit comme
+le commun des mortels, s'accrochait dans une garde-robe, comme ses
+poupées, et en sortait le lendemain comme elle y était entrée la
+veille. Il en résulta que, dans les premiers temps, Sara obéit assez
+ponctuellement à sa gouvernante, et apprit un peu d'anglais et
+d'italien. Quant à la musique, Sara était organisée comme un rossignol,
+et elle jouait presque naturellement du piano et de la guitare, quoique
+son instrument favori, quoique l'instrument qu'elle préférait à tous
+les autres instruments, fût la harpe malgache, dont elle tirait des
+sons qui ravissaient les virtuoses madécasses les plus célèbres dans
+l'île.
+
+Cependant, tous ces progrès se faisaient sans que Sara perdît rien de
+son individualité, et sans que cette nature primitive se modifiât en
+aucune façon. De son côté, miss Henriette restait telle que Dieu et
+l'éducation l'avaient faite; de sorte que ces deux organisations si
+différentes vécurent côte à côte sans jamais se rien céder l'une à
+l'autre. Néanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses,
+étaient douées d'excellentes qualités, ma mie Henriette finit par
+concevoir un profond attachement pour son élève, et Sara se prit, de
+son côté, d'une vive amitié pour sa gouvernante. Le signe de cette
+affection mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et
+que Sara, trouvant la dénomination de miss ou de mademoiselle bien
+froide pour le sentiment qu'elle portait à son institutrice, inventa
+pour elle l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette.
+
+Mais c'était surtout à l'endroit des exercices du corps que ma mie
+Henriette avait conservé son antipathique réserve. En effet, son
+éducation, toute scolastique, n'avait développé que ses facultés
+morales, laissant à ses facultés physiques toute leur gaucherie native:
+aussi, quelques instances qu'eût pu lui faire Sara, ma mie Henriette
+n'avait jamais voulu monter à cheval, même sur Berloque, paisible
+porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins étroits
+lui donnaient de tels vertiges, qu'elle avait souvent préféré faire un
+détour d'une ou deux lieues plutôt que de passer près d'un précipice.
+Enfin, ce n'était jamais sans un profond serrement de cœur qu'elle
+s'aventurait sur une barque, et à peine y était-elle assise, et la
+susdite barque se mettait-elle en mouvement, que la pauvre gouvernante
+prétendait être reprise du mal de mer, qui ne l'avait pas quittée un
+instant pendant toute la traversée de Portsmouth à Port-Louis,
+c'est-à-dire pendant plus de quatre mois. Il en résultait que la vie de
+ma mie Henriette se passait, à l'égard de Sara, en appréhensions
+éternelles, et que, quand elle la voyait, hardie comme une amazone,
+monter les chevaux de son cousin; quand elle la voyait, légère comme
+une biche, bondir de roches en roches; quand elle la voyait, gracieuse
+comme une ondine, glisser à la surface de l'eau ou disparaître
+momentanément dans ses profondeurs, son pauvre cœur, presque maternel,
+se serrait de terreur, et elle ressemblait à ces malheureuses poules à
+qui on fait couver des cygnes, et qui, en voyant leur progéniture
+adoptive s'élancer à l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant
+rien à tant de hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les
+téméraires qui s'exposent à un pareil danger.
+
+Aussi ma mie Henriette, quoique portée pour le moment dans un palanquin
+bien doux et bien sûr, n'en était-elle pas moins préoccupée par avance
+des mille angoisses que, selon son habitude, Sara n'allait pas manquer
+de lui faire éprouver, tandis que la jeune fille s'exaltait à l'idée de
+ces deux jours de bonheur.
+
+Il faut dire aussi que la matinée était magnifique. C'était une de ces
+belles journées du commencement de l'automne, car le mois de mai, notre
+printemps à nous, est l'automne de l'île de France, où la nature, prête
+à se couvrir d'un voile de pluie, fait les plus doux adieux au soleil.
+À mesure qu'on avançait, le paysage devenait plus agreste, on
+traversait, sur des ponts dont la fragilité faisait trembler ma mie
+Henriette, la double source de la rivière du Rempart, et les cascades
+de la rivière du Tamarin. Arrivée au pied de la montagne des
+Trois-Mamelles, Sara s'informa de son oncle et de son cousin, et elle
+apprit qu'ils chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand
+bassin et la plaine de Saint-Pierre. Enfin, on franchit la petite
+rivière du Boucaut, on tourna le morne de la grande rivière Noire, et
+l'on se trouva en face de l'habitation de M. de Malmédie.
+
+Sara commença par faire une visite aux commensaux de la maison, qu'elle
+n'avait pas vus depuis quinze jours; puis elle alla dire bonjour à sa
+volière, immense treillis de fils de fer qui enveloppait un buisson
+tout entier, et dans laquelle étaient enfermés ensemble des
+tourterelles de Guida, des figuiers bleus et gris, des fondi-jala et
+des gobe-mouches. Puis, de là, elle passa à ses fleurs, presque toutes
+originaires de la métropole: c'étaient des tubéreuses, des œillets de
+Chine, des anémones, des renoncules et des roses de l'Inde, au milieu
+desquels s'élevait, comme la reine des tropiques, la belle immortelle
+du Cap. Tout cela était enfermé dans des haies de frangipaniers et de
+roses de Chine, qui, comme nos roses des quatre saisons, fleurissent
+toute l'année. Cela, c'était le royaume de Sara; le reste de l'île,
+c'était sa conquête.
+
+Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait
+bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sablés, de frais
+ombrages et un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de
+tranquillité était bien court. Le temps de dire un mot d'amitié à la
+vieille mulâtresse qui avait été au service de Sara, et qui passait ses
+invalides à la rivière Noire; le temps de donner un baiser à sa
+tourterelle favorite; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de
+les mettre dans ses cheveux, c'était fini. Le tour de la promenade
+arrivait, et là commençaient les angoisses de la pauvre gouvernante.
+Dans les commencements, ma mie Henriette avait bien voulu résister à la
+petite indépendante et la plier à des plaisirs moins vagabonds, mais
+elle avait reconnu que c'était impossible. Sara s'était échappée de ses
+mains, et avait fait ses courses sans elle; de sorte que, son
+inquiétude pour son élève étant encore plus grande que ses craintes
+personnelles, elle avait fini par prendre sur elle d'accompagner Sara.
+Il est vrai qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un
+point élevé, d'où elle pût suivre des yeux la jeune fille dans les
+ascensions ou les descentes. Mais, du moins, il lui semblait qu'elle la
+retenait du geste et la soutenait de la vue. Cette fois, comme
+toujours, ma mie Henriette, voyant Sara disposée à partir, se résigna
+donc comme d'habitude, prit un livre pour lire pendant qu'elle
+courrait, et se prépara à l'accompagner.
+
+Mais, cette fois, Sara avait projeté autre chose qu'une promenade:
+c'était un bain qu'elle s'était promis; un bain dans cette belle baie
+de la rivière Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si
+transparente, qu'on voit à vingt pieds de profondeur les madrépores qui
+poussent sur le sable, et toute la famille des crustacés qui se promène
+entre leurs rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'était bien
+gardée d'en rien dire à ma mie Henriette; la vieille mulâtresse seule
+était prévenue, et elle devait attendre, avec son costume de bain,
+Sara, au rendez-vous indiqué.
+
+La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi, suivant les bords
+de la rivière Noire, qui allait toujours s'élargissant, et au bout de
+laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir; de chaque
+côté de la rive s'élevait une haute bordure de forêts, dont les arbres,
+comme de longues colonnes, s'élançaient d'un seul jet, cherchant leur
+place à l'air et au soleil, au milieu de ce vaste dôme de feuilles si
+épais, qu'à peine à de rares intervalles laissait-il voir le ciel;
+tandis que les racines, pareilles à des serpents nombreux, ne pouvant
+creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne, les
+enveloppaient de leurs replis. À mesure que le lit de la rivière
+devenait plus large, les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant
+de l'intervalle laissé par l'eau, et formaient une voûte pareille à une
+tente gigantesque; tout cela était sombre, solitaire, calme, muet,
+plein de mélancolique poésie et de réserve mystérieuse; le seul bruit
+qu'on entendît était le chant rauque de la perruche à tête grise; les
+seuls êtres vivants qu'on aperçût, aussi loin que le regard pouvait
+s'étendre, étaient quelques-uns de ces singes roussâtres nommés
+aigrettes, qui sont le fléau des plantations, mais qui sont si communs
+dans l'île, que toute les tentatives faites pour les détruire ont
+échoué. De temps en temps seulement, effrayé par le bruit de Sara et de
+sa gouvernante, un martin-pêcheur vert, à la gorge et au ventre blancs,
+s'élançait, en poussant un cri aigu et plaintif, des mangliers qui
+trempaient leurs rameaux dans la rivière, traversait le courant, rapide
+comme une flèche, brillant comme une émeraude, et allait s'enfoncer et
+disparaître dans les mangliers de l'autre rive. Or, ces végétations
+tropicales, ces solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui
+s'harmonisaient si bien ensemble, rochers, arbres et rivière, c'était
+la nature comme l'aimait Sara; c'était le paysage comme le comprenait
+son imagination primitive; c'était l'horizon comme ne pouvaient les
+reproduire ni la plume, ni le crayon, ni le pinceau, mais comme les
+réfléchissait son âme.
+
+Ma mie Henriette n'était point insensible, hâtons-nous de le dire, à ce
+magnifique spectacle; mais, comme on le sait, ses craintes éternelles
+l'empêchaient d'en jouir complètement. Arrivée au sommet d'un petit
+monticule, d'où l'on apercevait une assez grande étendue de terrain,
+elle s'assit donc, et, après avoir, quoique sans espoir de succès,
+invité Sara à s'asseoir auprès d'elle, elle regarda la légère jeune
+fille s'éloigner en bondissant; et tirant de sa poche le dixième ou
+douzième volume de _Clarisse Harlowe_, son roman favori, elle se mit à
+le relire pour la vingtième fois.
+
+Quant à Sara, elle continua de longer le bord de la baie, et disparut
+bientôt derrière une énorme touffe de bambous: c'était là que
+l'attendait la mulâtresse avec son costume de bain.
+
+La jeune fille s'avança jusqu'au bord de la rivière, sauta de rocher en
+rocher, semblable à une bergeronnette qui se mire dans l'eau; puis,
+après s'être assurée, avec la craintive pudeur d'une nymphe antique,
+que tout était désert autour d'elle, elle commença à laisser tomber,
+les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique
+de laine blanche qui, serrée autour du cou et au-dessous du sein, et
+descendant au delà du genou, lui laissait les bras et les jambes nues,
+et, par conséquent, libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revêtue
+de son costume, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prête à
+descendre dans son bain.
+
+Sara s'avança vers l'extrémité d'un rocher qui dominait la baie, à un
+endroit où elle a une grande profondeur. Puis, hardie et confiante dans
+son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément
+dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle
+s'élança, disparut dans l'eau, et reparut, nageant à quelques pas de
+l'endroit où elle s'était précipitée.
+
+Tout à coup, ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la tête,
+chercha quelque temps autour d'elle; puis enfin, dirigés par un second
+appel, ses yeux se portèrent vers la belle baigneuse, et, au milieu de
+la baie, elle vit une ondine qui glissait à la surface de l'eau. Le
+premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara; mais,
+comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire
+à son élève un geste de reproche, et, se levant, elle se rapprocha du
+bord de la rivière autant que le permettait l'escarpement du rocher sur
+lequel elle était assise.
+
+En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanément distraite par
+les signes que lui faisait Sara. Sara, tout en nageant d'une main,
+étendit l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se
+passait quelque chose de nouveau sous ces sombres voûtes de verdure. Ma
+mie Henriette écouta, et elle entendit les aboiements lointains d'une
+meute. Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements se
+rapprochaient, et elle fut confirmée dans cette opinion par de nouveaux
+signes de Sara; en effet, de moment en moment, le bruit devenait plus
+distinct, et bientôt on entendit le piétinement d'une course rapide au
+milieu de cette haute futaie; enfin, tout a coup, à deux cents pas
+au-dessus de l'endroit où était assise ma mie Henriette, on vit un beau
+cerf, les bois reployés en arrière, sortir de la forêt, s'élancer d'un
+seul bond par-dessus la rivière et disparaître de l'autre côté.
+
+Au bout d'un instant, les chiens parurent à leur tour, franchirent la
+rivière à l'endroit où le cerf l'avait franchie, et disparurent
+s'enfonçant sur sa trace, dans la forêt.
+
+Sara avait pris part à ce spectacle avec la joie d'une véritable
+chasseresse. Aussi, lorsque cerf et chiens furent disparus,
+poussa-t-elle un véritable cri de plaisir; mais à ce cri de plaisir
+répondit un cri de terreur si profond et si déchirant, que ma mie
+Henriette se retourna épouvantée. La vieille mulâtresse, pareille à la
+statue de l'Épouvante, debout sur le rivage, étendait le bras vers un
+énorme requin qui, à l'aide du reflux, avait franchi la barre, et qui à
+soixante pas à peine de Sara, nageait à fleur d'eau vers elle. La
+gouvernante n'eut pas même la force de crier: elle tomba à genoux.
+
+Au cri de la mulâtresse, Sara s'était retournée, et elle avait vu le
+danger qui la menaçait. Alors, avec une admirable présence d'esprit,
+elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais cette
+partie la plus proche était éloignée de quarante pas au moins, et
+quelle que fût la force et l'habileté avec laquelle elle nageait, il
+était probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle eût
+eu le temps de joindre la terre.
+
+En ce moment, un second cri se fit entendre, et un nègre, serrant un
+long poignard entre ses dents, bondit au milieu des mangliers qui
+bordaient le rivage, et, d'un seul élan, se trouva au tiers de la
+largeur de la baie; puis, aussitôt, se mettant à nager avec une force
+surhumaine, il s'avança pour couper le chemin au requin, lequel,
+pendant ce temps, et comme s'il eût été sûr de sa proie, sans presser
+les mouvements de sa queue, s'avançait avec une effrayante rapidité
+vers la jeune fille, qui, à chaque brassée, tournant la tête, pouvait
+voir s'approcher ensemble, et presque avec une vitesse égale, son
+ennemi et son défenseur.
+
+Il y eut un moment d'attente horrible pour la vieille mulâtresse et
+pour ma mie Henriette, qui, placées toutes deux sur un point plus
+élevé, pouvaient voir les progrès de cette effroyable course; toutes
+deux, haletantes, les bras étendus, la bouche ouverte, sans aucun moyen
+de secourir Sara jetaient des cris entrecoupés à chaque alternative de
+crainte ou d'espérance; mais bientôt la crainte l'emporta; malgré les
+efforts du nageur, le requin gagnait sur lui. Le nègre était encore à
+vingt pas du monstre, que le monstre n'était plus qu'à quelques brasses
+de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune
+fille, pâle comme la mort, pouvait entendre à dix pieds en arrière le
+vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'œil vers le rivage
+qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il était
+inutile de disputer plus longtemps une vie condamnée; elle leva les
+yeux au ciel, joignit les mains hors de l'eau, implorant Dieu, qui seul
+pouvait la secourir. En ce moment, le requin se retourna pour saisir sa
+proie, et, au lieu de son dos verdâtre, on vit apparaître à la surface
+de l'eau son ventre argenté. Ma mie Henriette porta la main à ses yeux
+pour ne pas voir ce qui allait se passer; mais, à cet instant suprême,
+la double détonation d'un fusil à deux coups retentit à la droite de la
+gouvernante; deux balles, en se succédant avec la rapidité de l'éclair,
+firent deux fois jaillir l'eau, et une voix calme et sonore fit, avec
+l'accent de satisfaction du chasseur content de lui même, entendre ces
+paroles:
+
+—Bien touché.
+
+Ma mie Henriette se retourna, et, dominant toute cette effroyable
+scène, elle vit un jeune homme qui, tenant son fusil fumant d'une main
+et s'accrochant de l'autre à une branche de cannellier, regardait,
+penché sur l'extrémité d'un rocher, les convulsions du requin.
+
+En effet, atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitôt tourné
+sur lui-même comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le
+frapper; alors, apercevant le nègre qui n'était plus qu'à trois ou
+quatre brassées de distance, il abandonna Sara pour s'élancer sur lui;
+mais, à son approche, le nègre plongea et disparut sous l'eau. Le
+requin s'y enfonça à son tour; bientôt l'onde s'agita sous les
+battements de queue du monstre; la surface de l'eau se teignit de sang,
+et il devint évident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs
+des flots.
+
+Pendant ce temps, ma mie Henriette était descendue ou plutôt s'était
+laissée glisser de son rocher, et était arrivée sur le rivage pour
+tendre la main à Sara, qui, sans force et ne pouvant croire encore
+qu'elle eût bien réellement échappé à un pareil danger, n'eût pas plus
+tôt touché la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant à ma mie
+Henriette, à peine vit-elle son élève en sûreté, que, les forces lui
+manquant à son tour, elle tomba presque évanouie.
+
+Lorsque les deux femmes revinrent à elles, la première chose qui les
+frappa fut Laïza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse
+déchirés, tandis que le cadavre du requin flottait à la surface de la
+mer.
+
+Puis toutes deux en même temps et par un mouvement spontané portèrent
+les yeux vers le rocher sur lequel était apparu l'ange libérateur. Le
+rocher était solitaire: l'ange libérateur avait disparu, mais pas si
+vite cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnaître
+pour le jeune étranger de Port-Louis.
+
+Sara alors se retourna vers le nègre qui venait de lui donner une si
+grande preuve de dévouement. Mais, après un instant de muette
+contemplation, le nègre s'était rejeté dans le bois, et Sara chercha
+vainement autour d'elle: comme l'étranger, le nègre avait disparu.
+
+
+
+
+Chapitre XI—Le prix des nègres
+
+
+Au même instant, deux hommes accoururent qui avaient vu, du point
+supérieur de la rivière, une partie de la scène qui venait de se
+passer: c'étaient M. de Malmédie et Henri.
+
+La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était à moitié nue, et,
+rougissant à l'idée qu'elle avait été vue ainsi, elle appela la vieille
+mulâtresse, passa un peignoir, et, s'appuyant sur le bras de ma mie
+Henriette, encore toute palpitante de terreur, elle s'avança vers son
+oncle et son cousin.
+
+Ils étaient arrivés, en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de
+la rivière, juste au moment où retentissait la double détonation du
+fusil de Georges; leur premier mouvement avait été de croire que
+c'était un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient
+donc porté les yeux vers l'endroit d'où le bruit était venu, et, comme
+nous l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce
+que nous venons de raconter.
+
+Derrière MM. de Malmédie venait le reste des chasseurs.
+
+Sara et ma mie Henriette se trouvèrent bientôt le centre du
+rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'était passé, mais
+ma mie Henriette était encore trop troublée et trop émue répondre; ce
+fut Sara qui raconta toute la chose.
+
+Il y a loin d'avoir été témoin d'une scène aussi terrible que celle que
+nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les
+détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fût-ce de la
+bouche de celle qui a failli en être la victime, fût-ce sur le théâtre
+même où elle s'était passée; cependant, comme la fumée des coups de
+fusil était à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore
+là, flottant et frémissant des convulsions de l'agonie, la narration de
+Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas
+s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il
+eût, certes, visé aussi juste que l'un, ou nagé aussi vigoureusement
+que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de
+dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de
+Sara: «Il n'y avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.»
+
+En ce moment, on entendit, à la voix des chiens, que le cerf était aux
+abois. On sait quelle fête c'est pour de vrais chasseurs que d'assister
+à l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matinée. Sara était
+sauvée, Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de
+perdre en doléances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu
+aucune suite fâcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs;
+deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fille
+s'éclipsèrent, filant du côté d'où venait le bruit; quatre ou cinq
+autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il
+n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait
+faire jusqu'à la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix
+minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M.
+de Malmédie.
+
+Tous trois rentrèrent à l'habitation, où un succulent dîner attendait
+les chasseurs, qui ne tardèrent pas à arriver, Henri en tête; il
+apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé
+lui-même, afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de
+cette gracieuse attention, et, de son côté, Henri la félicita de ce que
+ses belles couleurs étaient si complètement revenues, qu'on eût dit, à
+la voir, qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire; les
+autres chasseurs se réunirent à Henri et firent chorus.
+
+Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de
+ne pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se
+sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à
+l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité
+parfaite, et elle fit les honneurs du dîner avec la grâce qui lui était
+habituelle.
+
+Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de
+le dire, quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée;
+mais, dans ces toasts, il ne fut question ni du nègre inconnu ni du
+chasseur étranger; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la
+Providence, qui voulait conserver à M. de Malmédie et à Henri une nièce
+et une fiancée si tendrement chérie.
+
+Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur
+Laïza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms;
+chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et
+Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges
+qui lui était due pour son adresse et pour son courage.
+
+Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer à
+M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé
+et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui
+arrivent tous les jours, M. de Malmédie se contenta de répondre.
+
+—C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire.
+
+—Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara.
+
+—Rien, mon enfant, dit M. de Malmédie.
+
+Et l'on reprit la conversation interrompue.
+
+Dix minutes après, on annonça que les chevaux étaient prêts. Comme le
+dîner et le bal de lord Murrey étaient pour le lendemain, chacun était
+désireux d'avoir toute la journée pour se préparer à cette solennité;
+il avait donc été convenu que l'on reviendrait à Port-Louis aussitôt
+après le dîner.
+
+Sara passa dans la chambre à coucher de ma mie Henriette: la pauvre
+gouvernante, sans être sérieusement malade, était encore tellement
+agitée, que Sara exigea qu'elle restât à la rivière Noire; Sara,
+d'ailleurs, gagnait quelque chose à ce séjour prolongé. Au lieu de
+revenir en palanquin, elle revenait à cheval.
+
+Comme la cavalcade sortait, Sara vit trois ou quatre nègres occupés à
+dépecer le requin; la mulâtresse leur avait indiqué où ils trouveraient
+le corps de l'animal, et ils étaient allés le pécher pour en faire de
+l'huile.
+
+En approchant des Trois-Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les
+nègres rassemblés. Arrivés au lieu du rassemblement, ils reconnurent
+qu'il était causé par l'attente d'une exécution, l'habitude étant, dans
+les occasions pareilles, de réunir tous les noirs de l'habitation, et
+de les forcer d'assister au châtiment de celui de leurs compagnons qui
+a commis une faute.
+
+Le coupable était un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, lié et
+garrotté, près de l'échelle sur laquelle il devait être étendu, l'heure
+fixée pour sa punition: cette heure, sur la prière instante d'un autre
+nègre, avait été retardée jusqu'au moment du passage de la cavalcade,
+le noir qui avait sollicité cette grâce ayant dit qu'il avait à faire
+une révélation importante à M. de Malmédie.
+
+En effet, au moment où M. de Malmédie arrivait en face du patient, un
+nègre qui était assis près de ce dernier, occupé à panser une blessure
+qu'il avait reçue à la tête, se leva et s'approcha du chemin; mais le
+commandeur lui barra le passage.
+
+—Qu'y a-t-il? demanda M. de Malmédie.
+
+—Monsieur, dit le commandeur, c'est le nègre Nazim qui va recevoir les
+cent cinquante coups de fouet auxquels il a été condamné.
+
+—Et pourquoi a-t-il été condamné à recevoir cent cinquante coups de
+fouet? demanda Sara.
+
+—Parce qu'il s'est sauvé, répondit le commandeur.
+
+—Ah! ah! dit Henri, c'est celui dont on est venu nous dénoncer
+l'évasion?
+
+—Lui-même.
+
+—Et comment l'avez-vous rattrapé?
+
+—Oh! mon Dieu! c'est bien simple: j'ai attendu le moment où il était
+déjà trop loin du rivage pour le regagner, soit à la rame, soit à la
+nage; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs
+pour aller à sa poursuite. En doublant le cap du sud-ouest, nous
+l'avons aperçu à deux lieues en mer, à peu près. Comme il n'avait que
+deux bras et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un méchant
+canot, et que nous avions une excellente pirogue, nous l'avons eu
+bientôt rejoint. Alors il s'est jeté à la nage, essayant de regagner
+l'île, et plongeant comme un marsouin; mais, enfin, il s'est lassé le
+premier, et, comme cela devenait fatigant, j'ai pris l'aviron des mains
+d'un rameur et, au moment où il revenait à la surface de l'eau, je lui
+en ai allongé sur la tête un coup si bien appliqué, que j'ai cru que,
+cette fois-là, il avait plongé pour toujours. Cependant, au bout d'un
+instant, nous l'avons vu remonter, il était évanoui. Ce n'est qu'au
+morne Brabant qu'il a repris ses sens, et voilà.
+
+—Mais, dit vivement Sara, ce malheureux était peut-être grièvement
+blessé.
+
+—Oh! mon Dieu, non, Mademoiselle, reprit le commandeur, une égratignure
+seulement. Ces diables de nègres, c'est douillet comme tout.
+
+—Et alors, pourquoi avoir tant tardé à lui administrer la correction
+qu'il a si bien méritée? dit M. de Malmédie. D'après l'ordre que j'ai
+donné, cela devrait être déjà fait.
+
+—Et cela serait fait aussi, Monsieur, répondit le commandeur, si son
+frère, qui est un de nos bons travailleurs n'avait assuré qu'il avait
+quelque chose d'important à vous dire avant que cet ordre fût exécuté.
+Comme vous deviez passer près du camp, et que c'était un retard d'un
+quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir.
+
+—Et vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et où est-il?
+
+—Qui?
+
+—Le frère de ce malheureux?
+
+—Oui, où est-il? demanda M. de Malmédie.
+
+—Me voici, dit Laïza en s'avançant.
+
+Sara jeta un cri de surprise: elle venait de reconnaître, dans le frère
+du condamné, celui qui s'était si généreusement dévoué le matin pour
+lui sauver la vie. Cependant, chose étonnante, le nègre n'avait pas
+jeté un coup d'œil de son côté, le nègre semblait ne pas la connaître;
+le nègre, au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien
+le droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmédie. Il
+n'y avait pourtant pas à s'y tromper; les plaies qu'avaient laissées à
+son bras et à sa cuisse les dents du requin étaient encore vives et
+saignantes.
+
+—Que veux-tu? dit M. de Malmédie.
+
+—Vous demander une grâce, répondit Laïza à voix basse, afin que son
+frère, qui était à vingt pas de là, gardé par les autres nègres, ne
+l'entendît pas.
+
+—Laquelle?
+
+—Nazim est faible, Nazim est un enfant, Nazim est blessé à la tête et a
+perdu beaucoup de sang; Nazim n'est peut-être pas assez fort pour
+supporter la punition qu'il a méritée; il peut mourir sous le fouet, et
+vous aurez perdu un nègre qui, à tout prendre, vaut bien deux cents
+piastres....
+
+—Eh bien, où veux-tu en venir?
+
+—Je veux vous proposer un échange.
+
+—Lequel?
+
+—Faites-moi donner, à moi, les cent cinquante coups de fouet qu'il a
+mérités. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empêchera pas
+d'être demain à mon travail comme d'habitude, tandis que lui, je vous
+le répète, c'est un enfant, en mourrait.
+
+—Cela ne se peut pas, répondit M. de Malmédie, tandis que Sara, les
+yeux toujours fixés sur cet homme, le regardait avec le plus profond
+étonnement.
+
+—Et pourquoi cela ne se peut-il pas?
+
+—Parce que ce serait une injustice.
+
+—Vous vous trompez, car c'est moi qui suis le véritable coupable!
+
+—Toi!
+
+—Oui, moi, dit Laïza; c'est moi qui ai excité Nazim à fuir, c'est moi
+qui ai creusé le canot dont il s'est servi, c'est moi qui lui ai rasé
+la tête avec un verre de bouteille, c'est moi qui lui ai donné de
+l'huile de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que
+c'est moi qui dois être puni et non pas Nazim.
+
+—Tu te trompes, répondit Henri se mêlant à son tour à la discussion.
+Vous devez être punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour
+l'avoir aidé à fuir.
+
+—Alors, faites-moi donner, à moi, les trois cents coups de fouet, et
+que tout soit dit.
+
+—Commandeur, dit M. de Malmédie, faites donner à chacun de ces drôles
+cent cinquante coups de fouet, et que cela finisse.
+
+—Un instant, mon oncle, dit Sara; je réclame la grâce de ces deux
+hommes.
+
+—Et pourquoi cela? demanda M. de Malmédie étonné.
+
+—Parce que cet homme est celui qui, ce matin, s'est si bravement jeté à
+l'eau pour me sauver.
+
+—Elle m'a reconnu! s'écria Laïza.
+
+—Parce que, au lieu d'une punition qu'il mérite, c'est une récompense
+qu'il faut lui accorder, s'écria Sara.
+
+—Alors, dit Laïza, si vous croyez que j'ai mérité une récompense,
+accordez-moi la grâce de Nazim?
+
+—Diable! diable! dit M. de Malmédie, comme tu y vas! Est-ce toi qui as
+sauvé ma nièce?
+
+—Ce n'est pas moi, répondit le nègre; sans le jeune chasseur, elle
+était perdue.
+
+—Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle, mais il a
+lutté contre le requin, s'écria la jeune fille. Eh! tenez, voyez, voyez
+ses blessures qui saignent encore.
+
+—J'ai lutté contre le requin, mais à mon corps défendant, reprit Laïza.
+Le requin est venu sur moi, et j'ai dû le tuer pour me sauver moi-même.
+
+—Eh bien, mon oncle, me refuserez-vous leur grâce? demanda Sara.
+
+—Oui, sans doute, répondit M. de Malmédie; car, s'il y avait une fois
+exemple de grâce faite en pareille occasion, ils s'enfuiraient tous ces
+moricauds-là, espérant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme
+la vôtre qui intercédera pour eux.
+
+—Mais, mon oncle....
+
+—Demande à tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de
+Malmédie en se retournant avec l'accent de la confiance vers les jeunes
+gens qui accompagnaient son fils.
+
+—Le fait est, répondirent ceux-ci, qu'une pareille grâce serait d'un
+désastreux exemple.
+
+—Tu le vois, Sara.
+
+—Mais un homme qui a risqué sa vie pour moi, dit Sara, ne peut
+cependant pas être puni le jour même où il l'a risquée; car, si vous
+lui devez une punition, je lui dois, moi, une récompense.
+
+—Eh bien, à chacun notre dette, quand je l'aurai fait punir, toi, tu le
+récompenseras.
+
+—Mais, mon oncle que vous importe, au bout du compte, la faute que ces
+malheureux ont commise? quel tort vous fait-elle? puisqu'ils n'ont pas
+pu exécuter leur projet?
+
+—Quel tort elle me fait? Mais elle leur ôte une partie de leur valeur.
+Un nègre qui a essayé de se sauver perd cent pour cent de son prix.
+Voilà deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents, et
+celui-là trois cents piastres, c'est-à-dire huit cents piastres. Eh
+bien, que j'aille en demander six cents aujourd'hui, on ne me les
+donnera pas.
+
+—Le fait est que, moi, je n'en donnerais pas six cents piastres
+maintenant, dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri.
+
+—Eh bien, Monsieur, je serai plus généreux que vous, dit une voix dont
+l'accent fit tressaillir Sara, moi, j'en donne mille.
+
+La jeune fille se retourna et reconnut l'étranger de Port-Louis, l'ange
+libérateur du rocher.
+
+Il était debout, vêtu d'un élégant costume de chasse et appuyé sur son
+fusil à deux coups. Il avait tout entendu.
+
+—Ah! c'est vous, Monsieur, dit M. de Malmédie, tandis qu'un sentiment,
+dont Henri ne pouvait se rendre compte, lui faisait monter la rougeur
+au visage; recevez, d'abord, tous mes remerciements, car ma nièce m'a
+dit qu'elle vous devait la vie, et, si j'avais su où vous trouver, je
+me serais empressé de vous voir, non pour m'acquitter envers vous,
+Monsieur, c'est impossible, mais pour vous exprimer toute ma
+reconnaissance.
+
+L'étranger s'inclina sans répondre, avec un air de dédaigneuse modestie
+qui n'échappa point à Sara. Aussi s'empressa-t-elle d'ajouter:
+
+—Mon oncle a raison, Monsieur; de pareils services ne se payent point;
+mais soyez certain que, tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est
+à vous que je dois la vie.
+
+—Deux charges de poudre et deux balles de plomb ne valent pas de
+pareils remerciements, Mademoiselle; je me regarderai donc comme bien
+heureux si la reconnaissance de M. de Malmédie va jusqu'à me céder,
+pour le prix que je lui en ai offert, ces deux nègres dont j'ai besoin.
+
+—Henri, dit à demi-voix M. de Malmédie, ne nous a-t-on pas dit, avant
+hier, qu'il y avait en vue de l'île un bâtiment négrier?
+
+—Oui, mon père, répondit Henri.
+
+—Bien, continua M. de Malmédie se parlant cette fois à lui-même, bien!
+nous trouverons moyen de les remplacer.
+
+—J'attends votre réponse, Monsieur, dit l'étranger.
+
+—Comment donc, Monsieur, mais avec le plus grand plaisir. Ces nègres
+sont à vous, vous pouvez les prendre; mais, à votre place, voyez-vous,
+quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur
+ferais administrer, aujourd'hui même, la correction qu'ils ont méritée.
+
+—Ceci, c'est mon affaire, dit l'inconnu en souriant; les mille piastres
+seront chez vous ce soir.
+
+—Pardon, Monsieur, dit Henri, vous vous êtes trompé: l'intention de mon
+père est, non pas de vous vendre ces deux hommes, mais de vous les
+donner. L'existence de deux misérables nègres ne peut pas être mise en
+comparaison avec une vie aussi précieuse que l'est celle de ma belle
+cousine. Mais laissez-moi vous offrir, au moins, ce que nous avons et
+ce que vous paraissez désirer.
+
+—Mais, Monsieur, dit l'étranger en relevant la tête avec hauteur,
+tandis que M. de Malmédie faisait à son fils une grimace des plus
+significatives, ce n'étaient point là nos conventions.
+
+—Eh bien, alors, dit Sara, permettez-moi d'y changer quelque chose, et,
+pour l'amour de celle à qui vous avez sauvé la vie, prenez ces deux
+nègres que nous vous offrons.
+
+—Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'étranger; il serait ridicule à
+moi d'insister davantage. J'accepte donc, et c'est moi, maintenant, qui
+me regarde comme votre obligé.
+
+Et l'étranger, en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps
+l'honorable compagnie sur une grande route, fit, en s'inclinant, un pas
+en arrière.
+
+Les hommes échangèrent un salut; mais Sara et Georges échangèrent un
+regard.
+
+La cavalcade se remit en route et Georges la suivit un instant des yeux
+avec ce froncement de sourcils qui lui était habituel quand une pensée
+amère le préoccupait; puis, s'approchant de Nazim:
+
+—Faites délier cet homme, dit-il au commandeur; car lui et son frère
+m'appartiennent.
+
+Le commandeur, qui avait entendu la conversation de l'étranger et de M.
+de Malmédie, ne fit aucune difficulté d'obéir. Nazim fut donc délié et
+remis avec Laïza à son nouveau maître.
+
+—Maintenant, mes amis, dit l'étranger en se tournant vers les nègres et
+en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, comme j'ai reçu un cadeau
+de votre maître, il est juste que, de mon côté, je vous fasse un petit
+présent. Prenez cette bourse et partagez entre vous ce qu'elle
+contient.
+
+Et il remit la bourse au nègre qui se trouvait le plus proche de lui;
+puis, se tournant vers ses deux esclaves, qui, debout derrière lui,
+attendaient ses ordres:
+
+—Quant à vous deux, leur dit-il, faites maintenant ce que vous voudrez,
+allez où vous voudrez, vous êtes libres.
+
+Laïza et Nazim poussèrent chacun un cri de joie mêlé de doute, car ils
+ne pouvaient croire à cette générosité de la part d'un homme auquel ils
+n'avaient rendu aucun service; mais Georges répéta les mêmes paroles,
+et alors Laïza et Nazim tombèrent à genoux, baisant, avec un élan de
+reconnaissance impossible à décrire, la main qui venait de les
+délivrer.
+
+Quant à Georges, comme il commençait à se faire tard, il remit sur sa
+tête son grand chapeau de paille qu'il avait jusque-là tenu à la main,
+et, jetant son fusil sur son épaule, il reprit le chemin de Moka.
+
+
+
+
+Chapitre XII—Le bal
+
+
+C'était le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu,
+au palais du Gouvernement, ce dîner et ce bal dont l'annonce
+révolutionnait Port-Louis.
+
+Quiconque n'a pas habité les colonies, et surtout l'île de France, n'a
+aucune idée du luxe qui règne sous le 20edegré de latitude méridionale.
+En effet, outre les merveilles parisiennes qui traversent les mers pour
+aller embellir les gracieuses créoles de Maurice, elles ont encore à
+choisir, de première main, les diamants de Visapour, les perles
+d'Ophir, les cachemires de Siam et les belles mousselines de Calcutta.
+Or, pas un vaisseau venant du monde des _Mille et une Nuits_ ne
+s'arrête à l'île de France sans y laisser une partie des trésors qu'il
+transporte en Europe; et même pour un homme habitué à l'élégance
+parisienne ou à la profusion anglaise, c'est encore quelque chose
+d'extraordinaire que l'étincelant ensemble que présente une réunion à
+l'île de France.
+
+Aussi le salon du Gouvernement, qu'en trois jours, de son côté, lord
+Murrey, membre de la plus grande fashion et partisan du plus large
+confortable, avait entièrement renouvelé, présentait-il, vers les
+quatre heures de l'après-midi, l'aspect d'un appartement de la rue du
+Mont-Blanc ou de Regent's street: toute l'aristocratie coloniale était
+là, hommes et femmes: les hommes avec cette mise simple imposée par nos
+modes modernes; les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de
+perles, parées d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos
+femmes européennes que cette molle et délicieuse morbidezza, apanage
+des seules femmes créoles. À chaque nom nouveau que l'on annonçait, un
+sourire général accueillait la personne annoncée; car, à Port-Louis,
+comme on le comprend bien, tout le monde se connaît, et la seule
+curiosité qui accompagne une femme entrant dans un salon, est celle de
+savoir quelle robe nouvelle elle a achetée, d'où cette robe vient, de
+quelle étoffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or,
+c'était surtout à l'endroit des femmes anglaises que la curiosité des
+femmes créoles était excitée; car, dans cette éternelle lutte de
+coquetterie dont Port-Louis est le théâtre, la grande question pour les
+indigènes est de vaincre, en luxe, les étrangères. Le murmure qui se
+faisait entendre à chaque nouvelle entrée, le chuchotement qui le
+suivait étaient donc, en général plus bruyants et plus prolongés quand
+l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique,
+dont la rude consonance jurait autant avec les noms du pays que
+tranchaient avec les brunes vierges des tropiques les blondes et pâles
+filles du Nord. À chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey
+avec cette aristocratique politesse qui caractérise les Anglais de la
+haute société, allait au-devant d'elle: si c'était une femme, il lui
+offrait le bras pour la conduire à sa place et trouvait en route un
+compliment à lui faire; si c'était un homme, il lui tendait la main et
+trouvait un mot gracieux à lui dire; si bien que tout le monde
+reconnaissait le nouveau gouverneur pour un homme charmant.
+
+On annonça MM. et mademoiselle de Malmédie. C'était une annonce
+attendue avec autant d'impatience que de curiosité, non point
+précisément parce que M. de Malmédie était effectivement un des plus
+riches et des plus considérables habitants de l'île de France, mais
+encore parce que Sara était une des plus riches et des plus élégantes
+personnes de l'île. Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement
+que lord Murrey fit pour aller au-devant d'elle; car c'était elle
+surtout dont la toilette présumée préoccupait les plus belles invitées.
+
+Contre l'habitude des femmes créoles et contre l'attente générale, la
+toilette de Sara était des plus simples: c'était une ravissante robe de
+mousseline des Indes, transparente et légère comme cette gaze que
+Juvénal appelle de l'air tissé, sans une seule broderie, sans une seule
+perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubépine rose; une
+couronne du même arbuste ceignait la tête de la jeune fille, et un
+bouquet des mêmes fleurs tremblait à sa ceinture; aucun bracelet ne
+faisait ressortir la teinte dorée de sa peau. Seulement, ses cheveux,
+fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses épaules, et
+elle tenait à la main cet éventail, merveille de l'industrie chinoise
+qu'elle avait acheté à Miko-Miko.
+
+Comme nous l'avons dit, chacun se connaît à l'île de France; de sorte
+que, MM. et mademoiselle de Malmédie arrivés, on s'aperçut qu'il n'y
+avait plus personne à venir, puisque tous ceux qui, par leur rang et
+leur fortune, avaient l'habitude de se trouver ensemble, étaient
+réunis: aussi, les regards se détournèrent-ils tout naturellement de la
+porte, par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix
+minutes d'attente, commençait-on à se demander ce que lord Murrey
+pouvait attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le
+domestique annonça à haute voix:
+
+—Monsieur Georges Munier.
+
+La foudre, tombée au milieu de l'assemblée que nous venons de réunir
+sous les yeux du lecteur, n'eût certes pas produit plus d'effet que
+n'en produisit cette simple annonce. Chacun se retourna vers la porte à
+ce nom, se demandant quel était celui qui allait entrer; car, quoique
+le nom fût bien connu à l'île de France, celui qui le portait était
+depuis si longtemps éloigné, qu'on avait à peu près oublié qu'il
+existât.
+
+Georges entra.
+
+Le jeune mulâtre était vêtu avec une simplicité, mais en même temps
+avec un goût extrême. Son habit noir, admirablement pris sur lui, et à
+la boutonnière duquel pendaient au bout d'une chaîne d'or les deux
+petites croix dont il était décoré, faisait ressortir toute l'élégance
+de sa taille. Son pantalon, à demi-collant, indiquait les formes
+élégantes et sveltes particulières aux hommes de couleur, et, contre
+l'habitude de ceux-ci il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chaîne
+d'or pareille à celle de sa boutonnière, et dont l'extrémité, qui
+paraissait seule, allait se perdre dans la poche de son gilet de piqué
+blanc. En outre, une cravate noire, nouée avec cette négligence étudiée
+que donne seule la parfaite habitude de la fashion, et sur laquelle se
+rabattait un col de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa
+moustache et ses cheveux noirs faisaient ressortir la mate pâleur.
+
+Lord Murrey alla plus loin au-devant de Georges qu'il n'avait été
+au-devant de personne, et, l'ayant pris par la main, il le présenta aux
+trois ou quatre dames et aux cinq ou six officiers anglais qui se
+trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la société
+duquel il n'avait eu qu'à se louer pendant toute la traversée; puis, se
+retournant vers le reste de la compagnie:
+
+—Messieurs, dit-il, je ne vous présente pas M. Georges Munier; M.
+Georges Munier est votre compatriote, et le retour d'un homme aussi
+distingué que lui doit être presque une fête nationale.
+
+Georges s'inclina en signe de remerciement; mais, quelque déférence que
+l'on dût avoir pour le gouverneur, fût-ce chez lui, une ou deux voix à
+peine trouvèrent la force de balbutier quelques mots en réponse à la
+présentation que lord Murrey venait de faire.
+
+Lord Murrey n'y fit point ou ne parut point y faire attention, et,
+comme le domestique annonça qu'on était servi, lord Murrey prit le bras
+de Sara, et l'on passa dans la salle à manger.
+
+Avec le caractère bien connu de Georges, on devinera facilement que ce
+n'était pas sans intention qu'il s'était fait attendre: sur le point
+d'entrer en lutte avec le préjugé qu'il était résolu à combattre, il
+avait voulu, du premier coup, voir face à face son ennemi; il avait
+donc été servi à souhait; l'annonce de son nom et son entrée avaient
+produit tout l'effet qu'il pouvait attendre.
+
+Mais la personne la plus émue de toute cette honorable assemblée était
+sans contredit Sara. Sachant que le jeune chasseur de la rivière Noire
+était arrivé à Port-Louis avec lord Murrey elle s'était attendue
+d'avance à le voir, et peut-être était-ce à l'intention de ce nouvel
+arrivé d'Europe qu'elle avait mis dans sa toilette cette simplicité
+élégante, si appréciée chez nous, et que remplace trop souvent, il faut
+l'avouer, dans les colonies, un luxe exagéré. Aussi, en entrant, elle
+avait partout cherché des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait
+suffi pour lui apprendre qu'il n'était pas là; elle avait alors songé
+qu'il allait venir, et que, comme on l'annoncerait, sans doute, elle
+apprendrait ainsi, et sans faire de question, et son nom et qui il
+était:
+
+Les prévisions de Sara s'étaient accomplies. À peine, comme nous
+l'avons vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. de
+Malmédie s'étaient-ils groupés au groupe des hommes, qu'on avait
+annoncé M. Georges Munier.
+
+À ce nom si connu dans l'île, mais qu'on n'était pas habitué à entendre
+prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimentalement
+tressailli et s'était retournée pleine d'anxiété. En effet, elle avait
+vu apparaître le jeune étranger de Port-Louis, avec sa démarche ferme,
+son front calme, son regard hautain, ses lèvres dédaigneusement
+relevées, et, hâtons-nous de le dire, à cette troisième apparition, il
+lui avait semblé encore plus beau et plus poétique qu'aux deux
+premières.
+
+Alors elle avait suivi non seulement des yeux, mais encore du cœur, la
+présentation que lord Murrey avait faite de Georges à la société, et
+son cœur s'était serré, quand la répulsion, inspirée par la naissance
+du jeune mulâtre, s'était traduite par le silence; et c'était presque
+voilés de larmes que ses yeux avaient répondu au regard rapide et
+pénétrant que Georges avait jeté sur elle.
+
+Puis lord Murrey lui avait offert le bras, et elle n'avait plus rien
+vu; car, sous le regard de Georges, elle s'était sentie rougir et pâlir
+presque en même temps; et, convaincue que tous les yeux étaient fixés
+sur elle, elle s'était empressée de se dérober momentanément à la
+curiosité générale. Sur ce point, Sara se trompait: personne n'avait
+songé à elle, car tout le monde, excepté M. de Malmédie et son fils,
+ignorait les deux événements qui avaient précédemment mis en contact le
+jeune homme et la jeune fille, et nul ne pouvait penser qu'il dût y
+avoir quelque chose de commun entre mademoiselle Sara de Malmédie et M.
+Georges Munier.
+
+Une fois à table, Sara se hasarda à jeter les yeux autour d'elle. Elle
+était assise à la droite du gouverneur, qui avait à sa gauche la femme
+du commandant militaire de l'île; en face d'elle était ce commandant
+placé lui-même entre deux femmes appartenant aux familles les plus
+considérables de l'île. Puis, à droite et à gauche de ces deux dames,
+MM. de Malmédie père et fils, et ainsi de suite; quant à Georges, soit
+hasard, soit gracieuse prévoyance de lord Murrey, il était placé entre
+deux Anglaises.
+
+Sara respira: elle savait que le préjugé qui poursuivait Georges
+n'avait pas d'influence sur l'esprit des étrangers, et qu'il fallait
+qu'un habitant de la métropole fût resté bien longtemps aux colonies
+pour arriver à le partager; aussi vit-elle Georges remplissant de la
+façon la plus dégagée son rôle de galant convive, entre le sourire
+croisé des deux compatriotes de lord Murrey, enchantées d'avoir trouvé
+un voisin qui parlait leur langue comme si lui-même fût né en
+Angleterre.
+
+En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperçut que
+les yeux d'Henri étaient fixés sur elle. Elle comprit parfaitement ce
+qui pouvait se passer dans l'esprit de son fiancé, et, par un mouvement
+indépendant de sa volonté, elle baissa les siens en rougissant.
+
+Lord Murrey était un grand seigneur dans toute la force de terme,
+sachant admirablement jouer ce rôle de maître de maison, si difficile à
+apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement, et, pour ainsi
+dire, de naissance; aussi, lorsque la contrainte et la gêne qui pèsent
+ordinairement sur le premier service d'un dîner d'apparat furent
+dissipées, commença-t-il à adresser la parole à ses convives, parlant à
+chacun de la spécialité qui pouvait lui fournir les plus faciles
+réponses, rappelant aux officiers anglais quelque belle bataille, aux
+négociants quelque haute spéculation; puis, au milieu de tout cela,
+jetant de temps en temps à Georges un mot qui prouvait qu'à lui il
+pouvait parler de toute chose, et que c'était à une généralité
+intellectuelle et non à une spécialité commerciale ou guerrière qu'il
+s'adressait.
+
+Le dîner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, Georges, avec
+sa rapide intelligence, avait répondu à chaque mot, à chaque question
+du gouverneur, de manière à prouver aux officiers qu'il avait fait la
+guerre comme eux, et aux négociants qu'il n'était point resté étranger
+aux grands intérêts commerciaux, qui font du monde entier une seule
+famille, unie par le lien des intérêts; puis, au milieu de cette
+conversation tronquée, avaient jailli avec éclat les noms de tous ceux
+qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute
+position, soit dans la politique, soit dans l'aristocratie, soit dans
+les arts, accompagnés chacun d'une de ces remarques qui indiquent, d'un
+seul trait, que celui qui parle, parle avec une entière connaissance du
+caractère, du génie ou de la position des hommes qu'il vient de nommer.
+
+Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, passé par-dessus la tête du commun des convives, il y avait
+parmi les invités plusieurs hommes assez distingués pour comprendre la
+supériorité avec laquelle Georges avait effleuré toutes choses: aussi,
+quoique le sentiment de répulsion qu'on avait manifesté pour le jeune
+mulâtre restât à peu près le même, l'étonnement avait grandi, et, avec
+lui, dans le cœur de quelques-uns, la jalousie était entrée. Henri
+surtout, préoccupé de l'idée que Sara avait remarqué Georges plus que,
+dans sa position de fiancée et dans sa dignité de femme blanche, elle
+n'eût dû le faire, Henri sentait remuer au fond du cœur un sentiment
+d'amertume dont il n'était pas le maître; puis, au nom de Munier, ses
+souvenirs d'enfance s'étaient réveillés: il s'était rappelé le jour où,
+en voulant arracher le drapeau des mains de Georges, son frère Jacques
+lui avait donné un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous
+ces anciens méfaits des deux frères grondaient sourdement dans sa
+poitrine et l'idée que Sara avait, la veille, été sauvée par ce même
+homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du passé, augmentait
+encore sa haine pour lui. Quant à M. de Malmédie père, il était resté
+pendant tout le dîner plongé, avec son voisin, dans une dissertation
+profonde sur une nouvelle manière de raffiner le sucre, qui devait
+donner, au produit de ses terres, un tiers de valeur de plus qu'elles
+n'avaient. Il en résulta que, sauf le premier étonnement de trouver
+dans Georges le sauveur de sa nièce, et de rencontrer Georges chez lord
+Murrey, il n'avait plus fait attention à lui.
+
+Mais, comme nous l'avons dit, il n'en était pas de même d'Henri; Henri
+n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des
+réponses de Georges. Dans chacune de ces réponses, il avait reconnu un
+sens droit et une pensée supérieure; il avait étudié le regard ferme,
+interprète de la volonté absolue de Georges, et il avait compris que ce
+n'était plus, comme au jour du départ, un enfant opprimé qui se
+présentait à ses regards, mais un antagoniste puissant qui venait
+braver ses coups.
+
+Si Georges, de retour à l'île de France, fût rentré humblement dans la
+condition, qu'aux yeux des blancs, la nature lui avait faite, et se fût
+ainsi perdu dans l'obscurité de sa naissance, Henri ne l'eût point
+remarqué, ou, dans ce cas, ne lui eût point gardé rancune des torts
+que, quatorze ans auparavant, Henri avait eus envers lui. Mais il n'en
+était point ainsi; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentrée au
+grand jour, s'était mêlé, par un service rendu, à la vie de sa famille;
+il venait, comme son égal de rang et comme son supérieur en
+intelligence, s'asseoir à la même table que lui: c'était plus qu'Henri
+n'en pouvait supporter, Henri lui déclara intérieurement la guerre.
+
+Aussi, en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin,
+Henri s'approcha de Sara, qui, avec plusieurs autres femmes, s'était
+assise sous un berceau parallèle à celui sous lequel les hommes
+prenaient le café. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement
+que, dans ce que son cousin avait à lui dire, il serait indubitablement
+question de Georges.
+
+—Eh bien, ma belle cousine, dit le jeune homme en s'appuyant sur le
+dossier de la chaise de bambou qui servait de siège à la jeune fille,
+comment avez-vous trouvé le dîner?
+
+—Ce n'est pas, je le présume, sous le rapport matériel, que vous me
+faites cette question? répondit en souriant Sara.
+
+—Non, ma chère cousine, quoique peut-être, pour quelques-uns de nos
+convives, qui ne vivent pas, comme vous, de rosée, d'air et de parfums,
+ce ne soit pas une question déplacée. Non, je vous demande cela sous le
+rapport social, si je puis dire.
+
+—Eh bien, mais plein de bon goût, ce me semble. Lord Murrey m'a paru
+faire admirablement les honneurs de sa table, et il a été, à ce qu'il
+m'a paru, aussi aimable que possible avec tout le monde.
+
+—Oui, certes! Aussi, je m'étonne profondément qu'un homme aussi
+distingué que lui ait risqué envers nous l'inconvenance qu'il a
+commise.
+
+—Laquelle? demanda Sara, qui comprenait où son cousin en voulait venir,
+et qui, puisant une force inconnue à elle-même dans le fond de son
+cœur, regarda fixement son cousin en lui adressant cette question.
+
+—Mais, répondit Henri, quelque peu embarrassé non seulement de la
+fixité de ce regard, mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa
+conscience; mais en invitant à la même table que nous M. Georges
+Munier.
+
+—Et moi, il y a une chose qui ne m'étonne pas moins Henri, c'est que
+vous n'ayez pas laissé à tout autre que vous le soin de me faire,
+surtout à moi, cette observation.
+
+—Et pourquoi cette observation m'est-elle interdite, à moi seul, ma
+chère cousine?
+
+—Parce que, sans M. Georges Munier, dont la présence vous paraît si
+inconvenante ici, vous seriez, en supposant qu'on pleure une cousine et
+qu'on porte le deuil d'une nièce, vous seriez, votre père et vous, dans
+le deuil et dans les larmes.
+
+—Oui, certes, répondit Henri en rougissant; oui, je comprends toute la
+reconnaissance que nous devons à M. Georges pour avoir sauvé une vie
+aussi précieuse que la vôtre; et vous avez bien vu que, hier quand il a
+désiré acheter ces deux nègres que mon père voulait punir, je me suis
+empressé de les lui donner.
+
+—Et moyennant le don de ces deux nègres, vous vous croyez quitte envers
+lui? Je vous remercie, mon cousin, d'estimer la vie de Sara de Malmédie
+à la somme de mille piastres.
+
+—Mon Dieu! ma chère Sara, dit Henri, quelle étrange façon d'interpréter
+les choses vous avez aujourd'hui! Ai-je eu un instant l'idée de mettre
+à prix une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non, j'ai eu
+seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse
+position, par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. Georges
+Munier inviterait à danser.
+
+—À votre avis donc, mon cher Henri, cette femme devrait refuser?
+
+—Sans aucun doute.
+
+—Sans réfléchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a
+rien fait, et qui même peut-être lui a rendu quelque petit service, une
+de ces offenses dont il doit nécessairement demander raison à son père,
+à son frère ou à son mari?
+
+—Je présume que, le cas échéant, M. Georges ferait un retour sur
+lui-même, et se rendrait la justice de croire qu'un blanc ne descend
+pas jusqu'à se mesurer avec un mulâtre.
+
+—Pardon, mon cousin, d'oser émettre une opinion en pareille matière,
+reprit Sara; mais, ou, d'après le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M.
+Georges, ou je ne pense pas que, s'il s'agissait de venger son honneur,
+un homme qui, comme lui, porte deux croix sur sa poitrine, fût arrêté
+par le sentiment d'humilité intérieure que vous lui prêtez, j'en ai
+peur, bien gratuitement.
+
+—En tout cas, j'espère, ma chère Sara, reprit à son tour Henri, le
+rouge de la colère sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon
+père ou moi, à la colère de M. Georges, ne vous fera pas commettre
+l'imprudence de danser avec lui, s'il avait la hardiesse de vous
+inviter?
+
+—Je ne danserai avec personne, Monsieur, répondit froidement Sara en se
+levant et en allant s'appuyer au bras de la dame anglaise qui s'était
+trouvée à table à côté de Georges, et qui était une de ses amies.
+
+Henri resta un instant tout étourdi de cette fermeté à laquelle il ne
+s'attendait pas; puis il alla se mêler à un groupe de jeunes créoles,
+dans lequel il trouva, pour ses idées aristocratiques, sans doute plus
+de sympathie qu'il n'en avait trouvé chez sa cousine.
+
+Pendant ce temps, Georges, centre d'un autre groupe, causait avec
+quelques officiers et quelques négociants anglais, qui ne partageaient
+pas ou qui partageaient à un moindre degré le préjugé de ses
+compatriotes.
+
+Une heure s'écoula ainsi, pendant laquelle s'accomplirent tous les
+préparatifs du bal; puis, cette heure écoulée, les portes se rouvrirent
+et donnèrent entrée aux appartements débarrassés de leurs meubles et
+étincelants de lumières. Au même instant, l'orchestre préluda, donnant
+le signal de la contredanse.
+
+Sara avait fait un violent effort sur elle-même en se condamnant à voir
+danser ses compagnes; car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le
+bal avec passion. Mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait
+retomba sur celui qui le lui avait imposé; tandis que, au contraire, un
+sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle eût
+jamais éprouvés commençait à naître dans son âme en faveur de celui
+pour lequel elle se l'imposait; car c'est une sublime qualité des
+femmes, que la nature et la société ont faites faibles d'une douce
+faiblesse, de porter un puissant intérêt à tout ce qu'on opprime, comme
+une haute admiration à tout ce qui ne se laisse pas opprimer.
+
+Aussi, lorsque Henri, espérant que sa cousine ne résisterait pas à
+l'entraînement de la première ritournelle, vint, malgré sa réponse,
+l'inviter à danser comme d'habitude la première contredanse avec lui,
+Sara se contenta, cette fois, de lui répondre:
+
+—Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin.
+
+Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang, et, par un mouvement
+instinctif, chercha des yeux Georges. Georges avait pris place et
+dansait avec l'Anglaise à laquelle il avait donné le bras pour la
+conduire à table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de
+sympathique, les yeux de Sara avaient pris la même direction que son
+cousin. Son cœur se serra.
+
+Georges dansait avec une autre, Georges ne pensait peut-être pas même à
+Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la
+veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce fût au
+monde. Le temps que dura cette contredanse fut un des moments les plus
+douloureux que Sara eût encore passés.
+
+La contredanse finie, Sara, malgré elle, ne put s'empêcher de suivre
+des yeux Georges. Il alla reconduire l'Anglaise à sa place, puis parut
+chercher quelqu'un des yeux. Celui qu'il cherchait était lord Murrey. À
+peine l'eut-il aperçu, qu'il alla à lui, qu'il lui dit quelques mots,
+et que tous deux s'avancèrent vers Sara.
+
+Sara sentit tout son sang se porter vers son cœur.
+
+—Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage à moi,
+qui, peut-être un peu trop révérencieux envers nos usages d'Europe,
+n'ose point vous inviter à danser avant d'avoir eu l'honneur de faire
+votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous présenter M.
+Georges Munier, un des hommes les plus distingués que je connaisse.
+
+—Comme vous le dites, milord, reprit Sara d'une voix que, à force de
+puissance sur elle-même, elle était parvenue à rendre presque assurée,
+c'est de la part de M. Georges une crainte bien exagérée; car nous
+sommes déjà d'anciennes connaissances. Le jour de son arrivée, M.
+Georges m'a rendu un service; hier, il a fait mieux que cela, il m'a
+sauvé la vie.
+
+—Comment! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver là à
+point pour tirer sur cet affreux requin, pendant que vous vous
+baigniez, c'est M. Georges?
+
+—C'est lui-même, milord, reprit Sara toute rouge de honte en pensant
+seulement alors que Georges l'avait vue dans son costume de natation;
+et, hier, j'étais si émue et si troublée encore, qu'à peine si j'ai eu
+la force de présenter mes actions de grâces à M. Georges. Mais,
+aujourd'hui, je les lui renouvelle d'autant plus vives, que c'est à son
+adresse et à son sang-froid que je dois le bonheur d'assister à votre
+belle fête, milord.
+
+—Et nous y joignons les nôtres, ajouta Henri, qui s'était approché du
+petit groupe dont sa cousine formait le centre; car, nous aussi, hier,
+nous étions si émus et si préoccupés de cet accident, qu'à peine
+avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots à M. Georges.
+
+Georges, qui n'avait pas encore dit une parole, mais dont les yeux
+pénétrants avaient lu jusqu'au fond du cœur de Sara, s'inclina en signe
+de remerciement, mais sans répondre autrement à Henri.
+
+—Alors, j'espère que la requête que voulait vous présenter M. Georges
+ira maintenant toute seule, dit lord Murrey, et je laisse mon protégé
+s'expliquer lui-même.
+
+—Mademoiselle de Malmédie m'accordera-t-elle l'honneur d'une
+contredanse? dit Georges en s'inclinant une seconde fois.
+
+—Oh! Monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous
+m'excuserez, je l'espère. J'ai refusé tout à l'heure la même demande à
+mon cousin, ne comptant pas danser ce soir.
+
+Georges sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en
+couvrant Henri d'un regard si parfaitement dédaigneux, que lord Murrey
+comprit, à ce regard et à celui par lequel répondit M. de Malmédie,
+qu'il y avait une haine profonde et invétérée entre ces deux hommes.
+Mais il garda cette observation dans le fond de son cœur, et, comme
+s'il n'eût rien remarqué:
+
+—Serait-ce un reste de votre terreur d'hier, dit-il à Sara qui réagit
+sur vos plaisirs d'aujourd'hui?
+
+—Oui, milord, répondit Sara; je me sens même assez souffrante pour
+prier mon cousin de prévenir M. de Malmédie que je désirerais me
+retirer, et que je compte sur lui pour me ramener à la maison.
+
+Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obéir au désir
+de la jeune fille. Georges se pencha vivement:
+
+—Vous avez un noble cœur, Mademoiselle, dit-il à demi-voix, et je vous
+remercie.
+
+Sara tressaillit et voulut répondre; mais déjà lord Murrey s'était
+rapproché. Elle ne fit qu'échanger, presque malgré elle, un regard avec
+Georges.
+
+—Êtes-vous donc toujours décidée à nous quitter, Mademoiselle? dit le
+gouverneur.
+
+—Hélas! oui, répondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord; mais...
+je souffre réellement.
+
+—En ce cas, je comprends qu'il y aurait de l'égoïsme à moi d'essayer de
+vous retenir; et, comme la voiture de M. de Malmédie ne sera
+probablement point à la porte, je vais donner des ordres pour qu'on
+mette les chevaux à la mienne.
+
+Et lord Murrey s'éloigna aussitôt.
+
+—Sara, dit Georges, quand j'ai quitté l'Europe pour revenir ici, mon
+seul désir était celui d'y trouver un cœur comme le vôtre; mais je ne
+l'espérais pas.
+
+—Monsieur, murmura Sara, dominée malgré elle par l'accent profond de la
+voix de Georges, je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+—Je veux dire que, depuis le jour de mon arrivée, j'ai fait un rêve, et
+que, si ce rêve se réalise jamais, je serai le plus heureux des hommes.
+
+Puis, sans attendre la réponse de Sara, Georges s'inclina
+respectueusement devant elle, et, voyant s'approcher M. de Malmédie et
+son fils, laissa Sara avec son oncle et son cousin.
+
+Cinq minutes après, lord Murrey revint annoncer à Sara que la voiture
+était prête, et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrivée à
+la porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal où
+elle s'était promis tant de plaisir, et disparut.
+
+Mais ce regard avait rencontré celui de Georges, qui semblait devoir
+désormais la poursuivre.
+
+En revenant de conduire mademoiselle de Malmédie à sa voiture, le
+gouverneur rencontra dans l'antichambre Georges, qui s'apprêtait à
+quitter le bal à son tour.
+
+—Et vous aussi? dit lord Murrey.
+
+—Oui, milord; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment à Moka,
+et que j'ai, par conséquent, près de huit lieues à faire; heureusement
+qu'avec Antrim, c'est l'affaire d'une heure.
+
+—Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmédie? demanda
+le gouverneur avec l'expression de l'intérêt.
+
+—Non, milord, pas encore, répondit Georges en souriant; mais, selon
+toute probabilité, cela ne tardera point.
+
+—Ou je me trompe fort, mon jeune ami, dit le gouverneur, ou les causes
+de votre inimitié avec cette famille datent de longtemps?
+
+—Oui, milord, ce sont de petites taquineries d'enfant qui se sont
+faites de belles et bonnes haines d'hommes; des coups d'épingle qui
+deviendront des coups d'épée.
+
+—Et il n'y a pas un moyen d'arranger tout cela? demanda le gouverneur.
+
+—Je l'ai espéré un instant milord; j'ai cru que quatorze ans de
+domination anglaise avaient tué le préjugé que je revenais combattre;
+je me trompais: il ne reste plus à l'athlète qu'à se frotter d'huile et
+à descendre dans le cirque.
+
+—N'y rencontrerez-vous pas plus de moulins que de géants, mon cher don
+Quichotte?
+
+—Je vous en fais juge, dit Georges en souriant. Hier, j'ai sauvé la vie
+à mademoiselle Sara de Malmédie!... Savez-vous comment son cousin m'en
+remercie aujourd'hui?
+
+—Non.
+
+—En lui défendant de danser avec moi.
+
+—Impossible!
+
+—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, milord.
+
+—Et pourquoi cela?
+
+—Parce que je suis mulâtre.
+
+—Et que comptez-vous faire?
+
+—Moi?
+
+—Pardon de mon indiscrétion; mais vous savez l'intérêt que je vous
+porte, et, d'ailleurs, nous sommes de vieux amis.
+
+—Ce que je compte faire? dit Georges en souriant.
+
+—Oui; vous avez bien conçu de votre côté quelque projet?
+
+—Ce soir même, j'en ai arrêté un.
+
+—Et lequel? Voyons, je vous dirai si je l'approuve.
+
+—C'est que, dans trois mois, je serai l'époux de mademoiselle Sara de
+Malmédie.
+
+Et, avant que lord Murrey eût eu le temps de lui donner son approbation
+ou sa désapprobation, Georges l'avait salué et était sorti. À la porte,
+son domestique maure l'attendait avec ses deux chevaux arabes.
+
+Georges sauta sur Antrim et prit au galop le chemin de Moka.
+
+En rentrant à l'habitation, le jeune homme s'informa de son père; mais
+il apprit qu'il était sorti à sept heures du soir, et n'était pas
+encore de retour.
+
+
+
+
+Chapitre XIII—Le négrier
+
+
+Le lendemain matin, ce fut Pierre Munier qui entra le premier chez son
+fils.
+
+Depuis son arrivée, Georges avait parcouru plusieurs fois la magnifique
+habitation que son père possédait, et, avec ses idées d'industrie
+européenne, il avait émis plusieurs idées d'amélioration que, dans sa
+capacité pratique, le père avait comprises à l'instant même; mais ces
+idées nécessitaient l'application d'une augmentation de bras, et
+l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchérir les
+esclaves, qu'il n'y avait pas moyen, sans d'énormes sacrifices, de se
+procurer dans l'île les cinquante ou soixante nègres dont le père et le
+fils voulaient augmenter leur maison. Pierre Munier avait donc, la
+veille en l'absence de Georges, accueilli avec joie la nouvelle qu'il y
+avait un navire négrier en vue, et, selon l'habitude adoptée alors
+parmi les colons et les commerçants de chair noire, il était allé,
+pendant la nuit, sur la côte, afin de répondre aux signaux du négrier
+par d'autres signaux qui indiquassent qu'on était dans l'intention de
+traiter avec lui. Les signaux avaient été échangés et Pierre Munier
+venait annoncer à Georges cette bonne nouvelle. Il fut donc convenu
+que, le soir, le père et le fils se trouveraient vers neuf heures à la
+Pointe-des-Caves, au-dessous du Petit-Malabar. Cette convention
+arrêtée, Pierre Munier sortit pour aller inspecter, selon son habitude,
+les travaux de la plantation, et, selon son habitude aussi, Georges
+prit son fusil et gagna les bois pour s'abandonner à ses rêveries.
+
+Ce que Georges avait dit la veille à lord Murrey en le quittant n'était
+pas une forfanterie; c'était, au contraire, une résolution bien
+arrêtée; l'étude de la vie tout entière du jeune mulâtre s'était, comme
+nous l'avons vu, portée vers ce point, de donner à sa volonté la force
+et la persistance du génie. Arrivé à une supériorité en toute chose,
+qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré, en France ou en Angleterre,
+à Londres ou à Paris, une existence distinguée, Georges, avide de
+lutte, avait voulu revenir à l'île de France. C'était là qu'existait le
+préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son
+orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui
+l'avantage de l'incognito, pouvait étudier son ennemi sans que son
+ennemi sût quelle guerre il lui avait déclarée au fond de son âme, et
+prêt qu'il était à le saisir au moment où il s'y attendrait le moins,
+et à commencer cette lutte dans laquelle devait succomber un homme ou
+une idée.
+
+En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mêmes hommes
+qu'il avait laissés à son départ, Georges avait compris une vérité dont
+plusieurs fois il avait douté en Europe; c'est que toutes choses
+étaient les mêmes à l'île de France, quoique quatorze ans se fussent
+écoulés, quoique l'île de France, au lieu d'être française, fût
+anglaise, et, au lieu de s'appeler l'île de France, s'appelât Maurice.
+Alors, et de ce jour, il s'était mis sur ses gardes, alors il s'était
+préparé à ce duel moral qu'il était venu chercher, comme un autre se
+prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi; et, l'épée à la
+main, il avait attendu l'occasion qui se présenterait de porter le
+premier coup à son adversaire.
+
+Mais, comme César Borgia, qui, dans son génie, avait, lors de la mort
+de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à
+cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d'une
+façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il
+voulait frapper. Le jour de son arrivée à Port-Louis, le hasard avait
+mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait
+gardé le souvenir. Puis la Providence l'avait amené juste à point pour
+sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis
+qu'il l'avait vue; de sorte que ce rêve était entré plus profondément
+dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et,
+là, un coup d'œil, au moment même où il s'apercevait qu'il l'aimait,
+lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un
+nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié,
+puisque désormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son
+orgueil, mais encore à celui de son amour.
+
+Seulement, comme nous l'avons dit, blessé lui-même au moment du combat,
+Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en échange il
+gagnait la véhémence de la passion.
+
+Mais, si, dans une existence blasée, si, sur un cœur flétri comme celui
+de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que
+nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans
+lesquelles il lui était successivement apparu avaient dû produire une
+bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'âme vierge de
+Sara. Élevée, depuis le jour où elle avait perdu ses parents, dans la
+maison de M. de Malmédie, destinée dès cette époque à doubler par sa
+dot la fortune de l'héritier de la maison, elle s'était dès lors
+habituée à regarder Henri comme son futur mari, et elle s'était
+d'autant plus facilement soumise à cette perspective, que Henri était
+un beau et brave garçon, cité parmi les plus riches et les plus
+élégants colons, non seulement de Port-Louis, mais encore de toute
+l'île. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la
+chasse, ses danseurs au bal, elle les connaissait depuis trop longtemps
+pour que l'idée lui vînt jamais de distinguer aucun d'eux; c'étaient
+pour Sara des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner
+tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà
+tout.
+
+Sara était donc dans cette parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la
+première fois, elle avait aperçu Georges. Dans la vie d'une jeune
+fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes
+élégantes, est partout un événement, et à bien plus forte raison, comme
+on le comprend bien, à l'île de France.
+
+La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il
+avait dites, étaient donc demeurés, sans qu'elle sût pourquoi, dans la
+mémoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et
+que cependant on répète dans sa pensée. Sans doute Sara, au bout de
+quelques jours, eût oublié ce petit événement, si elle eût revu ce
+jeune homme dans des circonstances ordinaires; peut-être même un examen
+plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre, au lieu de
+mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l'en eût-il éloigné
+tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que
+Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême: la scène de la
+rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la
+première apparition, s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance
+qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s'était transformé
+aux yeux de la jeune fille. L'étranger inconnu était devenu un ange
+libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée
+promettait de douleurs, Georges le lui avait épargné; tout ce que la
+vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au
+moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand
+l'ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle
+allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce
+que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à
+cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu, et, plus
+encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle n'eût
+pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en
+son cœur s'était changée en amour; un regard avait tout dit à Georges,
+et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier,
+Georges avait donc le droit de tout croire; puis, après impression,
+était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la
+conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était
+pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les
+railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit.
+L'indifférence de Henri courant à l'hallali du cerf, quand sa fiancée
+échappait à peine à un danger mortel avait froissé son cœur; enfin, ce
+ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé
+son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait être
+une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et
+solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et,
+pour la première fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son
+cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un
+pas.
+
+Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas. Sara, après avoir porté
+les yeux sur elle, les reporta autour d'elle, elle pesa à la balance de
+l'intérêt la conduite de son oncle envers elle; elle se souvint qu'elle
+avait un million et demi de fortune à peu près, c'est-à-dire qu'elle
+était près de deux fois riche comme son cousin; elle se demanda si son
+oncle eût eu pour elle, pauvre et orpheline, les mêmes soins, les mêmes
+attentions, les mêmes tendresses qu'il avait eus pour elle, opulente
+héritière, et elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmédie que ce
+qui y était réellement, c'est-à-dire le calcul d'un père qui prépare un
+beau mariage à son fils. Tout cela était bien sans doute un peu sévère;
+mais les cœurs blessés sont ainsi faits, la reconnaissance s'en va par
+la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux.
+
+Georges avait prévu tout cela, et il avait compté là-dessus pour
+plaider sa cause et empirer celle de son rival. Aussi après avoir bien
+réfléchi, résolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-là,
+quoique, au fond de son cœur, il sentit une grande impatience de revoir
+Sara. Voilà donc comment il était son fusil sur l'épaule espérant
+trouver dans la chasse, sa passion favorite, une distraction qui lui
+aiderait à tuer sa journée. Mais Georges s'était trompé; son amour pour
+Sara parlait déjà dans son cœur plus haut que tous les autres
+sentiments. Aussi, vers les quatre heures, ne pouvant résister plus
+longtemps à son désir, je ne dirai pas de revoir la jeune fille, car,
+ne pouvant se présenter chez elle, ce n'était que par hasard qu'il
+pouvait la rencontrer, mais au besoin de se rapprocher d'elle, il fit
+seller Antrim, puis, lâchant les rênes au léger enfant de l'Arabie, en
+moins d'une heure il se trouva dans la capitale de l'île.
+
+Georges ne venait à Port-Louis que dans un seul espoir; mais, comme
+nous l'avons dit, cet espoir était entièrement soumis au hasard. Or, le
+hasard fut cette fois inflexible. Georges eut beau passer par toutes
+les rues qui avoisinaient la maison de M. de Malmédie; il eut beau
+traverser deux fois le jardin de la Compagnie, promenade habituelle des
+habitants de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du champ
+de Mars, où tout se préparait pour les courses prochaines, nulle part,
+même de loin, il ne vit une femme dont la tournure pût lui faire
+illusion.
+
+À sept heures, Georges perdit tout espoir, et, le cœur serré comme s'il
+eût subi un malheur, le cœur brisé comme s'il eût éprouvé une fatigue,
+il reprit le chemin de la Grande-Rivière, mais cette fois au pas et
+retenant son cheval; car, cette fois, il s'éloignait de Sara, qui
+n'avait pas deviné sans doute que dix fois Georges était passé dans la
+rue de la Comédie et dans la rue du Gouvernement, c'est-à-dire à peine
+à cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres, situé
+en dehors de la ville, et retenant toujours Antrim, qui ne comprenait
+rien à cette allure inaccoutumée, lorsqu'un homme sortit tout à coup de
+l'une des baraques et vint se jeter à l'étrier de son cheval, serrant
+ses genoux et lui baisant la main. C'était le marchand chinois, c'était
+l'homme à l'éventail, c'était Miko-Miko.
+
+À l'instant, Georges comprit vaguement le parti qu'il pouvait tirer de
+cet homme, à qui son négoce permettait de s'introduire dans toutes les
+maisons, et qui, par son ignorance de la langue, n'inspirait aucune
+inquiétude.
+
+Georges descendit et entra dans la boutique de Miko-Miko, lequel lui
+fit à l'instant même voir tous ses trésors. Il n'y avait pas à se
+tromper au sentiment que le pauvre diable avait voué à Georges, et qui
+s'échappait du fond de son cœur à chaque parole. C'était tout simple:
+Miko-Miko, à part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme
+lui, et, par conséquent, sinon ses ennemis, du moins ses rivaux,
+n'avait pas encore trouvé à Port-Louis une seule personne à qui parler
+sa langue. Aussi demanda-t-il à Georges de quelle façon il pouvait
+s'acquitter envers lui du bonheur qu'il lui devait.
+
+Ce que Georges avait à lui demander était bien simple: c'était un plan
+intérieur de la maison de M. de Malmédie, afin, le cas échéant, de
+savoir comment parvenir jusqu'à Sara.
+
+Aux premiers mots que dit Georges, Miko-Miko comprit tout: nous avons
+dit que les Chinois étaient les juifs de l'île de France.
+
+Seulement, pour faciliter les négociations de Miko-Miko avec Sara, et
+peut-être aussi dans une autre intention, Georges écrivit sur une de
+ses cartes de visite les prix des différents objets qui pouvaient
+tenter la jeune fille, recommandant à Miko-Miko de ne laisser voir
+cette carte qu'à Sara.
+
+Puis il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'être,
+le lendemain, vers les trois heures de l'après-midi, à Moka.
+
+Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous, et s'engagea à apporter
+dans sa tête un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu
+tracer un ingénieur.
+
+Après quoi, attendu qu'il était huit heures, et qu'à neuf heures
+Georges devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son père à la
+Pointe-aux-Caves, il remonta à cheval et reprit le chemin de la
+Petite-Rivière, le cœur plus léger, tant il faut peu de chose en amour
+pour changer la couleur de l'horizon.
+
+Il était nuit close quand Georges arriva au rendez-vous. Son père,
+selon l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'être toujours en
+avance, s'y trouvait depuis dix minutes. À neuf heures et demie, la
+lune se leva.
+
+C'était le moment qu'attendaient Georges et son père. Leurs yeux se
+portèrent aussitôt entre l'île Bourbon et l'île de Sable, et, là, par
+trois fois, ils virent étinceler un éclair. C'était, comme de coutume,
+un miroir qui réfléchissait les rayons de la lune. À ce signal bien
+connu des colons, Télémaque, qui avait accompagné ses maîtres, alluma
+sur le rivage un feu qu'il éteignit cinq minutes après, puis l'on
+attendit.
+
+Une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'on vit poindre sur la mer une
+ligne noire, pareille à quelque poisson qui nagerait à la surface de
+l'eau; puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue.
+Bientôt après, on reconnut une grande chaloupe et l'on commença à voir,
+au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames
+qui battaient l'eau, quoiqu'on n'entendît pas encore leur bruit. Enfin,
+cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivière, et vint aborder
+dans la crique qui se trouve en avant du petit fortin.
+
+Georges et son père s'avancèrent sur le rivage. De son côté, l'homme
+que, de loin, on avait pu voir assis à la poupe, avait déjà mis pied à
+terre.
+
+Derrière lui descendirent une douzaine de matelots armés de mousquets
+et de haches. C'étaient les mêmes qui avaient ramé le fusil sur
+l'épaule. Celui qui était descendu le premier leur fit un signe, et ils
+commencèrent à débarquer les nègres. Il y en avait trente de couchés au
+fond de la barque; une seconde chaloupe devait en amener encore autant.
+
+Alors les deux mulâtres et l'homme qui était descendu le premier
+s'abordèrent et échangèrent quelques paroles. Il en résulta que Georges
+et son père furent convaincus de ce dont ils s'étaient déjà doutés,
+c'est qu'ils avaient devant les yeux le capitaine négrier lui-même.
+
+C'était un homme de trente à trente-deux ans, à peu près, de haute
+taille, et ayant tous les signes de la force physique arrivée à ce
+degré qui commande naturellement le respect: il avait les cheveux noirs
+et crépus, des favoris passant sous le cou et des moustaches joignant
+ses favoris; son visage et ses mains, hâlés par le soleil des
+tropiques, étaient arrivés jusqu'à la teinte des Indiens de Timor ou de
+Pégu. Il était vêtu de la veste et du pantalon de toile bleue,
+particuliers aux chasseurs de l'île de France, et avait, comme eux
+encore, un large chapeau de paille et un fusil jeté sur l'épaule:
+seulement, il portait, de plus qu'eux, suspendu à sa ceinture, un sabre
+recourbé, de la forme des sabres arabes, mais plus large, et ayant une
+poignée à la manière des claymores écossaises.
+
+Si le capitaine négrier avait été l'objet d'un examen approfondi de la
+part des deux habitants de Moka, ceux-ci, de leur côté, avaient eu à
+subir de sa part une investigation non moins complète. Les yeux du
+commerçant en chair noire se portaient de l'un à l'autre avec une égale
+curiosité, et semblaient, à mesure qu'il les examinait davantage, s'en
+pouvoir moins détacher. Sans doute, Georges et son père, ou ne
+s'aperçurent point de cette persistance, ou ne pensèrent pas qu'elle
+dût autrement les inquiéter; car ils entamèrent le marché pour lequel
+ils étaient venus, examinant les uns après les autres les nègres que la
+première chaloupe avait amenés, et qui étaient presque tous originaires
+de la côte occidentale d'Afrique, c'est-à-dire de la Sénégambie et de
+la Guinée; circonstance qui leur donne toujours une valeur plus grande,
+attendu que, n'ayant pas, comme les Madécasses, les Mozambiques et les
+Cafres, l'espoir de regagner leur pays, ils n'essayent presque jamais
+de s'enfuir. Or, comme, malgré cette cause de hausse, le capitaine fut
+très raisonnable sur les prix, lorsque arriva la seconde chaloupe, le
+marché était déjà fait pour la première.
+
+Il en fut de celle-ci comme de l'autre; le capitaine était
+admirablement assorti et indiquait un profond connaisseur dans la
+partie. C'était une véritable bonne fortune pour l'île de France, dans
+laquelle il venait exercer son commerce pour la première fois, ayant,
+jusque-là, plus particulièrement chargé pour les Antilles.
+
+Quand tous les nègres furent débarqués, et quand le marché fut conclu,
+Télémaque, qui était lui-même du Congo, s'approcha d'eux, et leur fit
+un discours dans sa langue maternelle, qui était la leur: ce discours
+avait pour but de leur vanter les douceurs de leur vie à venir,
+comparée à la vie que leurs compatriotes menaient chez les autres
+planteurs de l'île, et de leur dire qu'ils avaient eu de la chance de
+tomber à MM. Pierre et Georges Munier, c'est-à-dire aux deux meilleurs
+maîtres de l'île. Les nègres s'approchèrent alors des deux mulâtres,
+et, tombant à genoux, promirent par l'organe de Télémaque, de se rendre
+dignes eux-mêmes du bonheur que leur avait gardé la Providence.
+
+Au nom de Pierre et de Georges Munier, le capitaine négrier qui avait
+suivi le discours de Télémaque avec une attention qui prouvait qu'il
+avait fait une étude particulière des différents dialectes de
+l'Afrique, avait tressailli et avait regardé plus attentivement encore
+qu'auparavant les deux hommes avec lesquels il venait de traiter si
+rondement une affaire de près de cent cinquante mille francs. Mais, pas
+plus qu'auparavant, Georges et son père n'avaient paru remarquer son
+affectation à ne pas les perdre un instant de vue. Enfin, le moment
+vint de régulariser le marché. Georges demanda au négrier de quelle
+façon il désirait être payé, et, si c'était en or ou en traites, son
+père avait apporté de l'or dans les sacoches de son cheval et des
+traites dans son portefeuille, afin de faire face à toutes les
+exigences. Le négrier préféra l'or. La somme, en conséquence, lui fut
+comptée à l'instant même et transportée dans la seconde chaloupe; puis
+les matelots se rembarquèrent.—Mais, au grand étonnement de Georges et
+de son père, le capitaine ne descendit point avec eux dans les
+chaloupes, qui s'éloignèrent sur un ordre de lui et l'abandonnèrent sur
+le rivage.
+
+Le capitaine les suivit quelque temps des yeux; puis, lorsqu'elles
+furent hors de la portée du regard et de la voix, il se retourna vers
+les mulâtres étonnés, s'avança vers eux, et, leur tendant la main à
+tous deux:
+
+—Bonjour, père!... Bonjour, frère! dit-il.
+
+Puis, comme ils hésitaient:
+
+—Eh bien! ajouta-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques?
+
+Tous deux jetèrent un cri de surprise et lui tendirent les bras.
+Jacques se précipita dans ceux de son père; puis des bras de son père,
+il passa dans ceux de Georges; après, quoi, Télémaque eut aussi son
+tour, quoique, il faut le dire ce ne fut qu'en tremblant qu'il osât
+toucher les mains d'un négrier.
+
+En effet, par une coïncidence étrange, le hasard réunissait dans la
+même famille l'homme qui avait toute sa vie plié sous le préjugé de la
+couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et l'homme qui
+était prêt à risquer sa vie pour le combattre.
+
+
+
+
+Chapitre XIV—Philosophie négrière
+
+
+Cet homme, c'était effectivement Jacques; Jacques, que son père n'avait
+pas revu depuis quatorze ans, et son frère, depuis douze.
+
+Jacques, comme nous l'avons dit, était parti à bord d'un de ces
+corsaires qui, munis de lettres de marque de la France, sortaient à
+cette époque, tout à coup de nos ports, comme des aigles de leurs
+aires, et couraient sus aux Anglais.
+
+C'était une rude école que celle-là et qui valait bien celle de la
+marine impériale, qui, à cette époque, bloquée dans nos ports, était
+aussi souvent à l'ancre que cette autre marine, vive, légère et
+indépendante, était souvent en course. Chaque jour, en effet, c'était
+quelque nouveau combat, non pas que nos corsaires, si hardis qu'ils
+fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais,
+friands qu'ils étaient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils
+s'attaquaient à tous ces bons gros bâtiments à ventres rebondis qui
+revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos-Ayres, soit de la VeraCruz.
+Or, ou ces bâtiments à la démarche respectable étaient convoyés par
+quelque frégate anglaise ayant bec et ongles, ou ils avaient pris
+eux-mêmes le parti de s'armer et de se défendre pour leur propre
+compte. Dans ce dernier cas, ce n'était qu'un jeu, une escarmouche de
+deux heures, et tout était fini; mais, dans l'autre, les choses
+changeaient de face: cela devenait plus grave; on échangeait bon nombre
+de boulets; on se tuait bon nombre d'hommes; on se brisait bon nombre
+d'agrès; puis on venait à l'abordage, et, après s'être foudroyé de
+loin, on s'exterminait de près.
+
+Pendant ce temps-là, le navire marchand filait, et, s'il ne rencontrait
+pas, comme l'âne de la fable, quelque autre corsaire qui lui mît la
+main dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre, à la grande
+satisfaction de la compagnie des Indes, qui votait des rentes à ses
+défenseurs. Voilà comme les choses se passaient à cette époque. Sur
+trente ou trente et un jours dont se composent les mois, on se battait
+pendant vingt ou vingt-cinq jours; puis, pour se reposer des jours de
+combat, on avait les jours de tempête.
+
+Or, nous le répétons, on apprenait vite à pareille école. D'abord,
+comme on n'avait pas la conscription pour se recruter, et que cette
+petite guerre d'amateurs ne laissait pas que de consommer à la longue
+une assez grande quantité d'hommes, les équipages ne se trouvaient
+jamais au grand complet. Il est vrai que, comme les matelots étaient
+tous des volontaires, la qualité, dans ce cas, remplaçait
+avantageusement la quantité; aussi, au jour de la bataille ou de la
+tempête, personne n'avait d'attributions fixes; chacun était bon à
+tout. Du reste, obéissance passive au capitaine, quand le capitaine
+était là, et au second, en l'absence du capitaine. Il y avait bien eu,
+comme il y en a partout, à bord de la _Calypso_, c'était ainsi que se
+nommait le bâtiment qu'avait choisi Jacques pour faire son
+apprentissage nautique; il y avait bien eu, depuis six années, deux
+récalcitrants, l'un Normand et l'autre Gascon, l'un contre l'autorité
+du capitaine et l'autre contre l'autorité du lieutenant.
+
+Mais le capitaine avait fendu la tête de l'un d'un coup de hache, et le
+lieutenant avait crevé la poitrine de l'autre d'un coup de pistolet;
+tous deux étaient morts sur le coup. Puis comme rien n'embarrasse la
+manœuvre comme un cadavre on avait jeté le cadavre par-dessus le bord,
+et il n'en avait plus été question. Seulement, ces deux événements,
+pour n'avoir laissé de trace que dans le souvenir des assistants, n'en
+avaient pas moins exercé sur les esprits une salutaire influence.
+Personne, depuis ce temps, n'avait eu l'idée de chercher querelle au
+capitaine Bertrand ni au lieutenant Rébard. C'étaient les noms de ces
+deux braves, et ils avaient dès lors joui d'une autorité parfaitement
+autocratique à bord de la _Calypso_.
+
+Jacques avait toujours eu une vocation décidée pour la mer: tout
+enfant, il était sans cesse à bord des bâtiments en rade à Port-Louis,
+montant dans les haubans, grimpant dans les hunes, se balançant sur les
+vergues, se laissant glisser le long des cordages: comme c'était
+surtout à bord des navires en relation de commerce avec son père que
+Jacques se livrait à ces exercices gymnastiques, les capitaines avaient
+une grande complaisance à son égard, satisfaisant sa curiosité
+enfantine, lui donnant l'explication de toute chose et le laissant
+monter de la cale aux mâts de perroquet et descendre des mâts de
+perroquet à la cale. Il en résultait qu'à dix ans, Jacques était un
+mousse de première force attendu qu'à défaut de bâtiment, comme tout
+pour lui représentait un navire, il grimpait sur les arbres, dont il
+faisait des mâts, et le long des lianes, dont il faisait des cordages,
+et qu'à douze ans, comme il savait les noms de toutes les parties d'un
+bâtiment, comme il savait toutes les manœuvres qui s'exécutent à bord
+d'un vaisseau, il eût pu entrer comme aspirant de première classe sur
+le premier bâtiment venu.
+
+Mais, comme nous l'avons vu, son père en avait décidé autrement, et, au
+lieu de l'envoyer à l'école d'Angoulême, où l'appelait sa vocation, il
+l'avait envoyé au collège Napoléon. Ce fut alors que se présenta une
+nouvelle confirmation du proverbe: «L'homme propose et Dieu dispose.»
+Jacques, après avoir passé deux ans à dessiner des bricks sur ses
+cahiers de composition et à lancer des frégates sur le grand bassin du
+Luxembourg, Jacques profita de la première occasion qui s'offrit de
+passer de la théorie à la pratique, et ayant, dans un voyage à Brest,
+été visiter le brick la _Calypso_, il déclara à son frère, qui l'avait
+accompagné, qu'il pouvait retourner seul à terre, mais que, quant à
+lui, il était décidé à se faire marin.
+
+Il en fut de tous deux comme l'avait décidé Jacques, et Georges revint
+seul, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, au collège Napoléon.
+
+Quant à Jacques, dont la figure franche et l'allure hardie avaient tout
+d'abord séduit le capitaine Bertrand, il fut élevé du premier coup au
+grade de matelot, ce qui fit beaucoup crier les camarades.
+
+Jacques laissa crier: il avait dans l'esprit des notions très exactes
+du juste et de l'injuste; ceux dont on venait de le faire l'égal
+ignoraient ce qu'il valait; il était donc tout simple qu'ils
+trouvassent mauvais que l'on fit un tel passe-droit à un novice; mais,
+à la première tempête, il alla couper une voile de perroquet qu'un nœud
+mal fait empêchait de glisser et qui menaçait de briser le mât auquel
+elle était attachée, et, au premier abordage, il sauta sur le vaisseau
+ennemi avant le capitaine: ce qui lui valut de la part de celui-ci, un
+si merveilleux coup de poing, qu'il en demeura étourdi pendant trois
+jours, la règle étant, à bord de la _Calypso_, que le capitaine devait
+toujours toucher le pont ennemi avant qui que ce fût de son équipage.
+Cependant, comme c'était une de ces fautes de discipline qu'un brave
+pardonne facilement à un brave, le capitaine admit les excuses que
+Jacques fit valoir, et lui répondit qu'à l'avenir, après lui et le
+lieutenant, il était libre, en pareille circonstance, de prendre le
+rang qui lui conviendrait. Au second abordage, Jacques passa le
+troisième.
+
+À partir de ce moment, les matelots cessèrent de murmurer contre
+Jacques, et les vieux mêmes se rapprochèrent de lui et furent les
+premiers à lui tendre la main.
+
+Cela marcha ainsi jusqu'en 1815: nous disons jusqu'en 1815, parce que
+le capitaine Bertrand, qui avait l'esprit très sceptique, n'avait
+jamais voulu prendre au sérieux la chute de Napoléon: peut-être aussi
+cela tenait-il à ce que, n'ayant rien à faire, il avait fait deux
+voyages à l'île d'Elbe, et que, dans l'un de ces voyages, il avait eu
+l'honneur d'être reçu par l'ex-maître du monde. Ce que l'empereur et le
+pirate s'étaient dit dans cette entrevue, personne ne le sut jamais; ce
+que l'on remarqua seulement, c'est que le capitaine Bertrand revint à
+bord en sifflant:
+
+_Ran tan plan tirelire,_
+_Comme nous allons rire!_
+
+Ce qui était, chez le capitaine Bertrand, le signe de la satisfaction
+intérieure portée au plus haut degré; puis le capitaine Bertrand s'en
+revint à Brest, où, sans rien dire à personne, il commença à remettre
+la _Calypso_ en état, à faire sa provision de poudre et de boulets et à
+recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son équipage
+se trouvât au grand complet.
+
+De sorte qu'il aurait fallu ne pas connaître son capitaine Bertrand le
+moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrière la
+toile quelque spectacle qui allait bien étonner le parterre.
+
+En effet, six semaines après le dernier voyage du capitaine Bertrand à
+Porto-Ferrajo, Napoléon débarquait au golfe Juan. Vingt-quatre jours
+après son débarquement au golfe Juan, Napoléon entrait à Paris; et
+soixante-douze heures après l'entrée de Napoléon à Paris, le capitaine
+Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore
+à sa corne.
+
+Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que le capitaine Bertrand
+rentrait, traînant à la remorque un magnifique trois-mâts anglais
+chargé des plus fines épices de l'Inde, lequel avait éprouvé un si
+merveilleux étonnement en voyant le drapeau tricolore, qu'on croyait
+disparu à tout jamais de la surface du globe, qu'il n'avait pas même eu
+l'idée de faire la plus petite résistance.
+
+Cette prise avait fait venir l'eau à la bouche du capitaine Bertrand.
+Aussi il ne se fut pas plus tôt défait de sa prise à un prix
+convenable, il n'eut pas plus tôt partagé les parts entre les gens de
+l'équipage, qui se reposaient depuis près d'un an et qui s'ennuyaient
+fort de ce repos, qu'il se remit en quête d'un second trois-mâts. Mais,
+comme on sait, on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche: un beau
+matin après une nuit fort noire, la _Calypso_ se trouva nez à nez avec
+une frégate. Cette frégate, c'était le _Leycester_, c'est-à-dire le
+même bâtiment que nous avons vu amener, à Port-Louis, le gouverneur et
+Georges.
+
+Le _Leycester_ avait dix canons et soixante hommes d'équipage de plus
+que la _Calypso_. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de
+sucre ou de café; mais, en échange, une sainte-barbe parfaitement
+garnie et un arsenal de mitraille et de boulets ramés au grand complet.
+À peine eut-il vu au reste à quelle paroisse appartenait la _Calypso_,
+que, sans le moins du monde crier gare, il lui envoya un échantillon de
+sa marchandise: c'était un joli boulet de trente-six, qui vint
+s'enfoncer dans la carène.
+
+La _Calypso_, tout au contraire de sa sœur _Galatée_, qui fuyait pour
+être vue, aurait bien voulu, elle, fuir, sans être vue. Il n'y avait
+rien à gagner avec le _Leycester_, fût-on même vainqueur, ce qui
+n'était pas le moins du monde probable. Malheureusement, il n'était
+guère plus probable de supposer qu'on lui échapperait, son capitaine
+étant ce même Williams Murrey, qui n'avait pas encore quitté le service
+de la marine à cette époque, et qui, avec ses apparences charmantes,
+auxquelles depuis ses travaux diplomatiques avaient encore donné une
+nouvelle couche, était un des plus intrépides loups de mer qui
+existassent du détroit de Magellan à la baie de Baffin.
+
+Le capitaine Bertrand fit donc traîner ses deux plus grosses pièces à
+l'arrière et prit chasse.
+
+La _Calypso_ était un véritable navire de proie, taillé pour la course,
+avec une carène étroite et allongée; mais la pauvre hirondelle de mer
+avait affaire à l'aigle de l'Océan; de sorte que, malgré sa légèreté,
+il fut bientôt visible que la frégate gagnait sur la goélette.
+
+Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible, que,
+de cinq minutes en cinq minutes, le _Leycester_ envoyait des huissiers
+de bronze pour sommer la _Calypso_ de s'arrêter. Ce à quoi, au reste,
+la _Calypso_, tout en fuyant répondait avec ses pièces de chasse par
+des messagers de même nature.
+
+Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la
+mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations
+pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des
+bâtiments destinés, comme l'était la _Calypso_, à poursuivre ou à être
+poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les
+mâts de perroquet, et Jacques, les yeux fixés sur la partie faible du
+navire, venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune
+réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la
+terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le
+lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon.
+
+La situation devenait grave; il était évident que, avant une
+demi-heure, on serait bord à bord, et qu'il faudrait, comme on dit en
+terme d'art, en découdre avec un équipage d'un tiers plus fort que soi.
+Jacques communiquait à part lui cette réflexion peu rassurante au
+pointeur d'une des deux pièces de chasse lorsque le pointeur, en se
+baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la
+culasse de son canon. Voyant qu'il tardait à se remettre sur ses
+jambes, plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à
+un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet
+de son habit et le ramena dans une ligne verticale. Mais alors il
+s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscaïen; seulement,
+au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscaïen avait pris
+l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était
+mort, comme on dit, d'une indigestion de fer fondu.
+
+Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux à faire, se baissa
+à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire
+et cria:
+
+—Feu!
+
+Au même instant, le canon tonna, et, comme Jacques était curieux de
+voir le résultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour
+suivre, autant qu'il était en lui, l'effet du projectile qu'il venait
+d'adresser à son ennemi.
+
+L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la
+grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un
+craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès,
+et brisant une partie de la muraille de tribord.
+
+Un grand cri de joie retentit à bord de la _Calypso_. La frégate
+s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile
+brisée, tandis que la goélette, saine et sauve à quelques cordages
+près, continuait son chemin, débarrassée de la poursuite de son ennemi.
+
+Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de
+nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard: il y avait longtemps,
+au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit
+de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie
+par des acclamations unanimes.
+
+Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les
+cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on
+n'avait gardé que celui du second pour lui rendre les honneurs dus à
+son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu dans un hamac avec un
+boulet de trente-six à chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi,
+et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur
+eux que le très médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la
+mer, au lieu de flotter à sa surface.
+
+Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse
+route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses
+pas, de sorte qu'il rentrait à Brest, tandis que le _Leycester_, qui
+s'était empressé de substituer à son mât cassé un mât de rechange,
+courait après lui du côté du cap Vert.
+
+Ce qui fit faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel
+jura que, si jamais la _Calypso_ retombait sous la main du _Leycester_,
+elle ne s'en tirerait pas à aussi bon marché la seconde fois qu'elle
+s'en était tirée la première.
+
+Aussitôt ses avaries réparées, le capitaine Bertrand s'était remis en
+chasse, et, secondé par Jacques, il avait fait merveille:
+malheureusement, Waterloo arriva; après Waterloo, la seconde
+abdication, et, après la seconde abdication, la paix. Cette fois, il
+n'y avait plus à douter de rien. Le capitaine vit passer, à bord du
+_Bellérophon_, le prisonnier de l'Europe; et, comme il connaissait
+Sainte-Hélène pour y avoir relâché deux fois, il comprit du premier
+coup qu'on ne se sauve pas de là comme on se sauve de l'île d'Elbe.
+
+L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand
+cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se créer une
+nouvelle industrie: il avait une jolie goélette marchant bien, cent
+cinquante hommes d'équipage disposés à suivre sa bonne ou sa mauvaise
+fortune; il pensa tout naturellement à faire la traite.
+
+En effet, c'était un joli état avant qu'on eût gâté le métier avec un
+tas de déclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait
+alors, et il y avait une belle fortune à faire pour les premiers qui
+s'y remettraient. La guerre, parfois éteinte en Europe, est éternelle
+en Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et, comme les
+habitants de ce beau pays ont remarqué, une fois pour toutes, que le
+plus sûr moyen de se procurer des prisonniers était d'avoir beaucoup
+d'eau-de-vie, il n'y avait à cette époque qu'à suivre les côtes de la
+Sénégambie, du Congo, de Mozambique ou de Anguebar une bouteille de
+cognac à chaque main, et l'on était sûr de revenir à son bâtiment un
+nègre sous chaque bras. Quand les prisonniers manquaient, les mères
+vendaient leurs enfants pour un petit verre; il est vrai que toute
+cette marmaille n'avait pas grand prix; mais on se retirait sur la
+quantité.
+
+Le capitaine Bertrand exerça ce commerce avec honneur et profit pendant
+cinq ans, c'est-à-dire depuis 1815 jusqu'en 1820, et il comptait bien
+l'exercer encore bon nombre d'années, lorsqu'un événement inattendu mit
+fin à son existence. Un jour qu'il remontait la rivière des Poissons,
+située sur la côte occidentale d'Afrique, avec un chef hottentot qui
+devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de
+Grands-Namaquois pour laquelle il venait de traiter, et dont il avait
+d'avance le placement à la Martinique et à la Guadeloupe, il posa par
+hasard le pied sur la queue d'un boqueira qui se chauffait au soleil.
+Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles de la
+queue, que la nature leur a posé à cet endroit une quantité indéfinie
+de sonnettes, afin que, averti par le bruit, le voyageur ne leur marche
+pas dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un éclair, et
+mordit le capitaine Bertrand à la main. Le capitaine Bertrand, quoique
+fort dur à la douleur, poussa un cri. Le chef hottentot se retourna,
+vit de quoi il s'agissait, et dit gravement:
+
+—Homme mordu, homme mort.
+
+—Je le sais pardieu bien! répondit le capitaine, et c'est pour cela que
+je crie.
+
+Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie, et
+pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il
+empoigna le boqueira à belles mains et lui tordit le cou. Mais cette
+exécution était à peine faite, que les forces manquèrent au brave
+capitaine, et qu'il tomba mort près du reptile.
+
+Tout cela s'était passé si rapidement, que, lorsque Jacques, qui était
+à vingt-cinq pas à peu près en arrière du capitaine, arriva près de
+lui, ce dernier était déjà vert comme un lézard. Il voulut parler; mais
+à peine put-il balbutier quelques mots sans suite, et il expira. Dix
+minutes après, son corps était bariolé de taches noires et jaunes, ni
+plus ni moins qu'un champignon vénéneux.
+
+Il n'y avait pas à songer à rapporter le corps du capitaine à bord de
+la _Calypso_, tant, grâce à l'admirable subtilité du poison, la
+décomposition était rapide. Jacques et les douze matelots qui
+l'accompagnaient creusèrent une fosse, couchèrent le capitaine dedans,
+et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les
+environs, afin de le garantir, si la chose était possible, de la dent
+des hyènes et des chacals. Quant au serpent à sonnettes, un des
+matelots s'en chargea, s'étant rappelé que son oncle, qui était
+pharmacien à Brest, lui avait recommandé, s'il rencontrait jamais un de
+ces reptiles, de tâcher de le lui apporter, mort ou vivant, pour le
+mettre dans un bocal à la porte de sa boutique, entre une bouteille
+pleine d'eau rouge et une bouteille pleine d'eau bleue.
+
+Il y a un adage commercial qui dit: «Les affaires avant tout». En vertu
+de cet adage, il fut décidé, entre le chef hottentot et Jacques, que
+cette catastrophe n'empêcherait pas le marché conclu de s'exécuter.
+Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante
+Grands-Namaquois vendus; après quoi, le chef hottentot vint prendre au
+brick les deux pipes de rhum promises. Cet échange fait, les deux
+négociants se séparèrent enchantés l'un de l'autre, se promettant de ne
+pas en rester là, à l'avenir, de leurs relations commerciales.
+
+Le soir même, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis
+le contremaître jusqu'au dernier mousse.
+
+Et, après un discours concis mais éloquent, sur les vertus sans nombre
+qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa à l'équipage deux
+choses: la première, de vendre la cargaison, qui était complète, puis
+le bâtiment, d'une défaite facile, et, après avoir partagé le prix du
+tout selon les droits établis, de se séparer bons amis et d'aller
+chercher fortune chacun de son côté; la seconde, de nommer un
+remplaçant au capitaine Bertrand, et de continuer le négoce sous la
+raison _Calypso et Compagnie_, déclarant d'avance que, tout lieutenant
+qu'il était, il se soumettait à une réélection, et serait le premier à
+reconnaître le nouveau capitaine qui sortirait du scrutin. À ces
+paroles, il arriva ce qui devait arriver, Jacques fut élu capitaine par
+acclamation.
+
+Jacques choisit aussitôt pour second son contremaître, brave Breton,
+natif de Lorient, et que, par allusion à la dureté remarquable de son
+crâne, on appelait généralement Tête-de-Fer.
+
+Le même soir, la _Calypso_, plus oublieuse que la nymphe dont elle
+portait le nom, fit voile pour les Antilles, déjà consolée, en
+apparence du moins, non pas du départ du roi Ulysse, mais de la mort du
+capitaine Bertrand.
+
+En effet, si elle avait perdu un maître, elle en avait trouvé un autre,
+et qui, certes, le valait bien. Le défunt était un de ces vieux loups
+de mer qui font toutes choses selon la routine, et non pas selon
+l'inspiration. Or, il n'en était pas ainsi de Jacques. Jacques était
+éternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui
+concernait l'art nautique; sachant, dans une bataille ou dans une
+tempête, commander la manœuvre comme le premier amiral venu, et faisant
+dans l'occasion un nœud à la marinière aussi bien que le dernier
+mousse. Avec Jacques, jamais de repos, et, par conséquent, jamais
+d'ennui. Chaque jour amenait une amélioration dans l'arrimage et dans
+le gréement de la goélette. Jacques aimait la _Calypso_ comme on aime
+une maîtresse; aussi était-il éternellement préoccupé d'ajouter quelque
+chose à sa toilette. Tantôt c'était une bonnette dont il changeait la
+forme, tantôt c'était une vergue dont il simplifiait le mouvement.
+Aussi, la coquette qu'elle était, obéissait-elle à son nouveau seigneur
+comme elle n'avait encore obéi à personne, s'animant à sa voix, se
+courbant et se redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme
+un cheval qui sent l'éperon, si bien que Jacques et la _Calypso_
+semblaient tellement faits l'un pour l'autre, que l'on n'aurait jamais
+eu l'idée que désormais ils pussent vivre l'un sans l'autre.
+
+Aussi, à part le souvenir de son père et de son frère, qui passait de
+temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l'homme
+le plus heureux de la terre et de la mer. Ce n'était pas un de ces
+négriers avides qui perdent la moitié de leurs profits en voulant trop
+gagner, et pour qui le mal qu'ils font, après avoir passé en habitude,
+est devenu un plaisir. Non, c'était un bon négociant, faisant son
+commerce en conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses
+Sénégambiens ou ses Mozambiques presque autant de soins que si
+c'étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton.
+Ils étaient bien nourris; ils avaient de la paille pour se coucher; ils
+prenaient deux fois par jour l'air sur le pont. On n'enchaînait que les
+récalcitrants; et, en général, on tâchait, autant que possible, de
+vendre les maris avec les femmes, et les enfants avec les mères; ce qui
+était une délicatesse inouïe et avait fort peu d'imitateurs parmi les
+confrères de Jacques. Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils à leur
+destination généralement bien portants et gais, ce qui faisait que,
+presque toujours, Jacques les revendait à un prix supérieur.
+
+Il va sans dire que Jacques ne s'arrêtait jamais assez longtemps à
+terre pour s'y créer un attachement sérieux. Comme il nageait dans l'or
+et roulait sur l'argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la
+Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d'une fois les doux yeux;
+il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques fût un mulâtre et
+le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en
+temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à
+l'endroit de l'amour. Jacques connaissait à fond sa mythologie et son
+histoire sainte; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphale, et
+l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il décidé qu'il n'aurait
+pas d'autre femme que la _Calypso_. Quant à des maîtresses, Dieu merci,
+il n'en manquait pas; il en avait des noires, des rouges, des jaunes et
+des chocolats, selon qu'il changeait au Congo, aux Florides, au Bengale
+ou à Madagascar. À chaque voyage, il en prenait une nouvelle, qu'il
+donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu'elle
+serait bien traitée, s'étant fait un système de ne jamais garder la
+même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu'elle ne prît une
+influence quelconque sur son esprit. Car, il faut le dire, ce que
+Jacques aimait avant toutes choses, c'était sa liberté.
+
+Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs.
+Jacques était sensuel comme un créole. Toutes les grandes choses de la
+nature l'affectaient agréablement; seulement, au lieu d'impressionner
+son esprit, elles agissaient sur ses sens. Il aimait l'immensité, non
+pas parce que l'immensité fait rêver à Dieu, mais parce que plus il y a
+d'espace, mieux on respire; il aimait les étoiles, non pas parce qu'il
+pensait que c'étaient autant de mondes roulant dans l'espace, mais
+parce qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tête un dais d'azur
+brodé de diamants, il aimait les hautes forêts, non pas parce que leurs
+profondeurs sont pleines de voix mystérieuses et poétiques, mais parce
+que leur voûte épaisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les
+rayons du soleil.
+
+Quant à son opinion sur l'état qu'il exerçait, son opinion était que
+c'était une industrie parfaitement légale. Il avait toute sa vie vu
+vendre et acheter des nègres; il pensait donc, dans sa conscience, que
+les nègres étaient faits pour être vendus et achetés. Quant à la
+validité du droit que l'homme s'est arrogé de trafiquer de son
+semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait;
+donc, la chose était à lui, et, du moment qu'il avait acheté et payé il
+avait le droit de revendre: aussi, jamais Jacques n'avait imité une
+seule fois l'exemple de ses confrères, qu'il avait vus faire la chasse
+aux nègres pour leur propre compte; Jacques aurait regardé comme une
+affreuse injustice, soit par force, soit par ruse, de s'emparer
+personnellement d'une créature libre pour en faire un esclave; mais, du
+moment que cette créature libre était devenue esclave par une
+circonstance indépendante de sa volonté à lui, Jacques, il ne voyait
+aucune difficulté à traiter d'elle avec son propriétaire.
+
+Or, on comprend que la vie que menait Jacques était une agréable vie,
+d'autant plus agréable qu'elle avait, de temps à autre, ses journées de
+combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait
+été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé
+qu'elle nuisait à la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois
+que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas,
+voulaient absolument savoir ce que la _Calypso_ venait faire sur les
+côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine
+Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait par amuser
+le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes
+couleurs; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en
+action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs,
+posées deux et une sur champ de gueules; alors la _Calypso_ prenait
+chasse, et la fête commençait.
+
+Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la _Calypso_, pour ces
+occasions-là seulement, possédait à son arrière deux pièces de
+trente-six, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires;
+or, comme elle était excellente voilière, et qu'elle obéissait à son
+maître au doigt et à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il
+en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la
+portée de ses deux pièces. Il en résultait que, tandis que les boulets
+ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle,
+et Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oublié son métier de pointeur,
+enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps
+qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de
+quilles; puis, lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment
+puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatois,
+quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention,
+aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets ramés en
+signe d'adieu à son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque
+oiseau de mer attardé qui regagne son nid, il le laissait boucher ses
+trous, rajuster ses agrès, renouer ses cordages et disparaissait à
+l'horizon.
+
+Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des
+ports un peu plus difficile; mais la _Calypso_ était une coquette qui
+savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt
+elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait
+_La Belle-Jenny_ ou _La Jeune-Olympe_, et se présentait avec un air
+d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle
+de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épices à Ceylan.
+Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des
+commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un
+bon paysan bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son
+large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la
+_Calypso_ changeait de sexe; elle s'appelait le _Sphinx_ ou le
+_Léonidas_; son équipage revêtait l'uniforme français, et elle entrait
+dans la rade, drapeau blanc déployé, saluant courtoisement le fort, qui
+lui rendait courtoisement son salut. Alors son capitaine était, selon
+son caprice, ou un vieux loup de mer, maugréant, jurant, sacrant, ne
+parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait
+servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps
+renouveler son eau et faire sécher du poisson; ou bien quelque bel
+officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le
+gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait
+donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce
+cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kergouran ou M. de
+Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de
+l'œil, et parlait en grasseyant. Tout cela eût été bien vite reconnu
+pour une comédie dans un port de France ou d'Angleterre; mais cela
+avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à
+Java.
+
+Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'était
+pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et
+tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en échange de
+son or et de ses traites, il prenait à Visapour et à Guzarate les plus
+beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini
+par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il
+mettait les nouveaux achetés près des anciens dans une ceinture qu'il
+portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait
+à sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un
+petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un
+juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme
+Cléopâtre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et
+mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'Égypte,
+Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.
+
+Grâce à ce système d'économie, Jacques portait incessamment sur lui une
+valeur de deux ou trois millions, qui, à la rigueur, tenant dans le
+creux de la main, était facile à cacher dans l'occasion: car Jacques ne
+se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances
+opposées; que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait, et
+qu'après des années de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers.
+
+Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit,
+menait une vie fort douce, et qu'il n'eût pas échangée contre celle
+d'un roi quelconque, vu que, déjà, à cette époque, l'emploi de roi
+commençait à être d'un assez médiocre agrément; notre aventurier eût
+donc été parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son père et
+de Georges n'était venu assombrir sa pensée; aussi, un beau jour, n'y
+put-il résister plus longtemps, et, comme, après avoir fait un
+chargement en Sénégambie et au Congo, il était venu compléter sa
+cargaison sur les côtes de Mozambique et dans l'Anguebar, il résolut de
+pousser jusqu'à l'île de France et de s'informer si son père ne l'avait
+pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu: il avait, en
+conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux
+négriers, on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard
+avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le
+fils; de sorte que, le soir, Jacques s'était trouvé non seulement sur
+le rivage natal mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y
+chercher.
+
+
+
+
+Chapitre XV—La boîte de Pandore
+
+
+Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce père et
+pour ces frères, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, que de
+se trouver ainsi réunis au moment où ils s'y attendaient le moins: il y
+eut bien, au premier moment, dans le cœur de Georges, grâce à un reste
+d'éducation européenne, un mouvement de regret en retrouvant son frère
+marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite
+dissipé. Quant à Pierre Munier, qui n'avait jamais quitté l'île, et
+qui, par conséquent devait tout envisager du point de vue des colonies,
+il n'y fit pas même attention; il était, d'ailleurs, entièrement
+absorbé, le pauvre père, dans le bonheur inespéré de revoir ses
+enfants.
+
+Jacques, comme c'était tout simple, revint coucher à Moka. Georges, lui
+et leur père ne se séparèrent que fort avant dans la nuit. Pendant
+cette première et douce causerie, chacun fit part à ces intimes de son
+âme de tout ce qu'il avait dans le cœur. Pierre Munier épancha sa joie.
+Il n'avait rien autre chose en lui que son amour paternel. Jacques
+raconta sa vie aventureuse, ses plaisirs étranges, son bonheur
+excentrique. Puis vint le tour de Georges, et Georges raconta son
+amour.
+
+À ce récit, Pierre Munier frémit de tous ses membres: Georges, mulâtre,
+fils de mulâtre, aimait une blanche, et déclarait, en avouant son
+amour, que cette femme lui appartiendrait. C'était une audace inouïe et
+sans exemple aux colonies, qu'un pareil orgueil; et, à son avis, cet
+orgueil devait attirer sur celui dans le cœur duquel il s'était allumé,
+toutes les douleurs de la terre et toute la colère du ciel.
+
+Quant à Jacques, il comprenait parfaitement que Georges aimât une femme
+blanche, quoique, pour mille raisons qu'il déduisait à merveille, il
+préférât de beaucoup les femmes noires. Mais Jacques était trop
+philosophe pour ne pas comprendre et respecter les goûts de chacun.
+D'ailleurs il trouvait que Georges, beau comme il l'était, riche comme
+il l'était, supérieur aux autres hommes comme il l'était, pouvait
+aspirer à la main de quelque femme blanche que ce fût, cette femme
+fût-elle Aline, reine de Golconde!
+
+En tout cas, il offrait à Georges un expédient qui simplifiait bien les
+choses; c'était, en cas de refus de la part de M. de Malmédie,
+d'enlever Sara et de la déposer dans un coin du monde quelconque, à son
+choix, où Georges irait la rejoindre. Georges remercia son frère de son
+offre obligeante; mais, comme il avait pour le moment un autre plan
+arrêté, il refusa.
+
+Le lendemain, les habitants de Moka se réunirent presque avec le jour,
+tant ils avaient de choses, oubliées la veille, à se redire de nouveau.
+Vers les onze heures, Jacques eut envie de revoir tous ces lieux où
+s'était écoulée son enfance, et proposa à son père et à son frère une
+promenade de souvenirs. Le vieux Munier accepta; mais Georges
+attendait, comme on se le rappelle, des nouvelles de la ville; il fut
+donc obligé de les laisser partir ensemble et de rester à l'habitation
+où il avait donné rendez-vous à Miko-Miko.
+
+Au bout d'une demi-heure, Georges vit paraître son messager; il portait
+sa longue perche de bambou et ses deux paniers, comme s'il eût fait son
+commerce en ville; car le prévoyant industriel avait pensé qu'il
+pouvait, sur sa route, rencontrer quelque amateur de chinoiseries.
+Georges, malgré ce pouvoir qu'à si grand-peine il avait conquis sur
+lui-même, alla ouvrir la porte, le cœur bondissant, car cet homme avait
+vu Sara et allait lui parler d'elle.
+
+Tout s'était passé de la façon la plus simple comme on doit bien le
+penser. Miko-Miko, usant de son privilège d'entrer partout, était entré
+dans la maison de M. de Malmédie, et Bijou, qui avait déjà vu sa jeune
+maîtresse faire au Chinois l'acquisition d'un éventail, l'avait conduit
+droit à Sara.
+
+À la vue du marchand, Sara avait tressailli; car, par une chaîne toute
+naturelle d'idées et de circonstances, Miko-Miko lui rappelait Georges:
+elle s'était donc empressée de l'accueillir, n'ayant qu'un regret,
+c'était d'être forcée de dialoguer avec lui par signes. Alors Miko-Miko
+avait tiré de sa poche la carte de Georges, sur laquelle, de sa main,
+Georges avait écrit les prix des différents objets que Miko-Miko avait
+pensé devoir tenter le cœur de Sara, et la donna à la jeune fille du
+côté où était gravé le nom.
+
+Sara rougit malgré elle, et retourna vivement la carte. Il était
+évident que Georges, ne pouvant la voir, employait ce moyen de se
+rappeler à son souvenir. Elle acheta sans marchander tous les objets
+dont le prix était écrit de la main du jeune homme: puis, comme le
+marchand ne pensait pas à lui redemander cette carte, elle ne pensa
+point à la lui rendre.
+
+En sortant de chez Sara, Miko-Miko avait été arrêté par Henri, qui de
+son côté l'avait emmené chez lui pour visiter toute sa pacotille. Henri
+n'avait rien acheté pour le moment mais il avait fait comprendre à
+Miko-Miko que, étant sur le point d'épouser très prochainement sa
+cousine, il avait besoin des plus charmants brimborions que le marchand
+pourrait lui procurer.
+
+Cette double visite chez la jeune fille et chez son cousin avait permis
+à Miko-Miko d'observer la maison en détail. Or, comme Miko-Miko parmi
+les bosses qui ornaient son crâne nu avait, au plus haut degré, celle
+de la mémoire des localités, il avait parfaitement retenu la
+distribution architecturale de la demeure de M. de Malmédie.
+
+La maison avait trois entrées: l'une qui donnait, comme nous l'avons
+dit, par un pont traversant le ruisseau, sur le jardin de la Compagnie;
+l'autre, du côté opposé, qui donnait, à l'aide d'une ruelle plantée
+d'arbres et formant retour, sur la rue du Gouvernement enfin, la
+troisième, qui donnait sur la rue de la Comédie, et qui était une
+entrée latérale.
+
+En pénétrant dans la maison par sa porte principale, c'est-à-dire par
+le pont qui traversait le ruisseau et donnait sur le jardin de la
+Compagnie, on se trouvait dans une grande cour carrée, plantée de
+manguiers et de lilas de Chine, à travers l'ombrage et les fleurs
+desquels on apercevait en face de soi la demeure principale, dans
+laquelle on entrait par une porte parallèle à peu près à celle de la
+rue; ainsi placé, on avait, au premier plan à sa droite, les cases des
+noirs, et, à sa gauche, les écuries. Au second plan, à droite, un
+pavillon ombragé par un magnifique sang-dragon, et, en face de ce
+pavillon, une seconde habitation destinée aussi aux esclaves. Enfin, au
+troisième plan, on avait, à gauche, l'entrée latérale qui donnait dans
+la rue de la Comédie, et, à droite, un passage conduisant à un petit
+escalier et se dirigeant à la ruelle plantée d'arbres formant terrasse,
+qui donnait, par son retour, en face du théâtre. De cette façon, si
+l'on a bien suivi la description que nous venons de faire, on verra que
+le pavillon se trouvait séparé du corps de logis par le passage. Or,
+comme ce pavillon était la retraite favorite de Sara, et que c'était
+dans ce pavillon qu'elle passait la plus grande partie de son temps, le
+lecteur nous permettra d'ajouter quelques mots à ce que nous en avons
+déjà dit dans un de nos précédents chapitres.
+
+Ce pavillon avait quatre faces, quoiqu'il ne fût visible que de trois
+côtés. En effet, un de ses cotés attenait aux cases des noirs. Les
+trois autres donnaient, l'un sur la cour d'entrée où étaient plantés
+les manguiers, les lilas de Chine et le sang-dragon; l'autre sur le
+passage conduisant au petit escalier; l'autre, enfin, sur un grand
+chantier de bois, à peu près désert, qui donnait, d'un côté, sur le
+même ruisseau qui prolongeait une des façades extérieures de la maison
+de M. de Malmédie: de l'autre, contre la ruelle plantée d'arbres, et
+élevée, au-dessus du chantier d'une douzaine de pieds, à peu près.
+Contre cette ruelle étaient adossées deux ou trois maisons, dont les
+toits, doucement inclinés, offraient une pente facile à ceux qui
+eussent désiré, par un motif quelconque, se dispensant de la route de
+tout le monde, pénétrer incognito de la ruelle dans le chantier.
+
+Ce pavillon avait trois fenêtres et une porte donnant comme nous
+l'avons dit, sur la cour. Une des fenêtres s'ouvrait près de cette
+porte; une autre sur le passage, et une troisième sur le chantier.
+
+Pendant le récit de Miko-Miko, Georges avait souri trois fois, mais
+avec des expressions bien différentes. La première, lorsque son
+ambassadeur lui avait dit que Sara avait gardé la carte; la seconde,
+lorsqu'il avait parlé du mariage de Henri avec sa cousine; la
+troisième, lorsqu'il lui avait appris qu'on pouvait pénétrer dans le
+pavillon par la fenêtre du chantier.
+
+Georges plaça en face de Miko-Miko un crayon et du papier, et, tandis
+que, pour plus grande sécurité, le marchand traçait le plan de la
+maison, il prit lui-même une plume et se mit à écrire une lettre.
+
+La lettre et le plan de la maison furent finis en même temps.
+
+Alors Georges se leva et alla chercher dans sa chambre un merveilleux
+petit coffret de Boule, digne d'avoir appartenu à madame de Pompadour,
+mit dedans la lettre qu'il venait d'écrire, ferma le coffret à clef, et
+remit le coffret et la clef à Miko-Miko en lui donnant ses
+instructions; après quoi, Miko-Miko reçut un nouveau quadruple en
+récompense de la nouvelle commission qu'il allait faire, et, replaçant
+son bambou en équilibre sur son épaule, reprit le chemin de la ville du
+même pas dont il était venu; ce qui annonçait que, dans quatre heures à
+peu près, il serait près de Sara.
+
+Comme Miko-Miko venait de disparaître au bout de l'allée d'arbres qui
+conduisait à la plantation, Jacques et son père rentrèrent par une
+porte de derrière. Georges, qui était sur le point d'aller les
+rejoindre, s'étonna de ce prompt retour; mais Jacques avait vu au ciel
+des signes qui annonçaient un prochain coup de vent, et, quoiqu'il eût
+pleine et entière confiance dans maître Tête-de-Fer, son lieutenant, il
+aimait trop sincèrement la _Calypso_ pour confier à un autre le soin de
+son salut dans une si grave circonstance. Il venait donc dire adieu à
+son frère; car, du haut de la montagne du Pouce où il était monté pour
+voir si la goélette était toujours à son poste, il avait aperçu la
+_Calypso_ courant des bordées à deux lieues à peu près de la côte, et
+il avait alors fait le signal convenu entre son second et lui dans le
+cas où une circonstance quelconque le forcerait de retourner à bord. Ce
+signal avait été vu, et Jacques ne doutait pas que, dans deux heures,
+la chaloupe qui l'avait amené ne fût prête à le reprendre.
+
+Le pauvre père Munier avait fait tout ce qu'il avait pu pour garder son
+fils près de lui; mais Jacques lui avait répondu de sa douce voix:
+
+—Cela ne se peut pas, mon père.
+
+Et, à l'intonation tendre mais ferme de cette voix le vieillard avait
+compris que c'était de la part de son fils une résolution prise; il
+n'avait donc pas insisté.
+
+Quant à Georges, il comprenait si parfaitement le motif qui ramenait
+Jacques à son bord, qu'il n'essaya pas même de le détourner de ce
+projet. Seulement, il déclara à son frère que lui et son père
+l'accompagneraient jusqu'au delà de la chaîne du Pieterboot, du versant
+opposé de laquelle ils pouvaient voir Jacques s'embarquer, et, une fois
+en mer le suivre des yeux jusqu'à son bâtiment.
+
+Jacques partit donc accompagné de Georges et de son père, et tous
+trois, par des sentiers connus des seuls chasseurs, arrivèrent à la
+source de la rivière des Calebasses. Là, Jacques prit congé de ces amis
+de son cœur, qu'il avait si peu vus, mais qu'il promit solennellement
+de revoir bientôt.
+
+Une heure après, la chaloupe avait quitté le rivage, emmenant Jacques,
+qui, fidèle à cet amour que le marin éprouve pour son navire,
+retournait sauver la _Calypso_ ou périr avec elle.
+
+À peine Jacques fut-il remonté à bord, que la goélette, qui jusque-là
+avait couru des bordées, mit le cap sur l'île de Sable et s'éloigna le
+plus rapidement qu'elle put vers le nord.
+
+Pendant ce temps, le ciel et la mer étaient devenus de plus en plus
+menaçants. La mer mugissait et montait à vue d'œil, quoique ce ne fût
+pas l'heure de la marée. Le ciel, de son côté, comme s'il eût voulu
+rivaliser avec l'Océan roulait des vagues de nuages qui couraient
+rapidement, et qui se déchiraient tout à coup pour laisser passer des
+rafales de vent variant de l'est-sud-est au sud-est et sud-sud-est.
+Cependant ces symptômes, pour tout autre qu'un marin, ne présageaient
+qu'une tempête ordinaire. Plusieurs fois déjà dans l'année, il y avait
+eu des menaces pareilles sans qu'elles fussent suivies d'aucune
+catastrophe. Mais, en rentrant à l'habitation, Georges et son père
+furent forcés de reconnaître la sagacité du coup d'œil de Jacques. Le
+mercure du baromètre était descendu au-dessous de vingt-huit pouces.
+
+Aussitôt Pierre Munier donna l'ordre au commandeur de faire couper
+partout les tiges des maniocs, afin de sauver au moins les racines qui,
+dans le cas où l'on ne prend pas cette précaution, sont presque
+toujours arrachées de terre et emportées par le vent.
+
+De son côté, Georges donna à Ali l'ordre de lui seller Antrim pour huit
+heures. À cet ordre, Pierre Munier tressaillit.
+
+—Et pourquoi faire seller ton cheval? demanda-t-il avec effroi.
+
+—Je dois être à la ville à dix heures, mon père, répondit Georges.
+
+—Mais, malheureux, c'est impossible! s'écria le vieillard.
+
+—Il le faut, mon père, dit Georges.
+
+Et dans l'accent de cette voix, comme dans celle de Jacques, le pauvre
+père reconnut une telle résolution, qu'il baissa la tête en soupirant,
+mais sans insister davantage.
+
+Pendant ce temps-là, Miko-Miko accomplissait sa mission.
+
+À peine arrivé à Port-Louis, il s'était acheminé vers la maison de M.
+de Malmédie, dont la commande de Henri lui avait ouvert doublement
+l'entrée. Il s'y présentait cette fois avec d'autant plus de confiance
+qu'en passant sur le port il avait vu MM. de Malmédie, père et fils,
+occupés à regarder les bâtiments à l'ancre, dont les capitaines, dans
+l'attente du coup de vent qui menaçait, doublaient les amarres. Il
+entra donc chez M. de Malmédie, sans craindre d'être dérangé par
+personne dans ce qu'il venait y faire, et Bijou, qui avait vu Miko-Miko
+en conférence le matin même avec son jeune maître et celle qu'il
+regardait d'avance comme sa jeune maîtresse, le conduisit droit à Sara,
+qui, selon son habitude, était dans son pavillon.
+
+Comme l'avait prévu Georges, au milieu des nouveaux objets que le
+brocanteur venait offrir à la curiosité de la jeune créole, ce fut le
+charmant coffret de Boule qui attira aussitôt ses regards. Sara le
+prit, le tourna et le retourna de tous côtés, et, après en avoir admiré
+l'extérieur, elle voulut l'examiner en dedans et demanda la clef pour
+l'ouvrir; alors Miko-Miko fit semblant de chercher cette clef de tous
+côtés, mais ses recherches furent inutiles. Il finit par faire signe
+qu'il ne l'avait pas, et que sans doute, il l'avait oubliée à la
+maison, où il allait la chercher, il sortit donc aussitôt, laissant le
+coffret et promettant de venir rapporter la clef.
+
+Dix minutes après, et pendant que la jeune fille, dans toute l'ardeur
+de sa curiosité enfantine, tournait et retournait le miraculeux
+coffret, Bijou rentra et lui donna la clef, que Miko-Miko s'était
+contenté de renvoyer par un nègre.
+
+Peu importait à Sara comment la clef lui venait, pourvu que la clef lui
+vînt; elle la prit donc des mains de Bijou, qui se retira pour aller
+fermer promptement tous les volets de la maison menacés par l'ouragan.
+Sara, restée seule, s'empressa d'ouvrir le coffre.
+
+Le coffre, comme on le sait, ne contenait qu'un papier qui n'était pas
+même cacheté, mais seulement plié en quatre.
+
+Georges avait tout prévu, tout calculé.
+
+Il fallait que Sara fût seule au moment où elle trouverait sa lettre;
+il fallait que la lettre fût ouverte pour que Sara ne pût pas la
+renvoyer en disant qu'elle ne l'avait pas lue.
+
+Aussi Sara, se voyant seule, hésita-t-elle un instant; mais, devinant
+d'où lui venait ce billet, emportée par la curiosité, par l'amour, par
+ces mille sentiments enfin qui bouillonnent dans le cœur des jeunes
+filles, elle ne put résister au désir de voir ce que lui écrivait
+Georges, et, tout émue et toute rougissante, elle prit le billet, le
+déplia, et lut ce qui suit:
+
+«Sara,
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous aime, vous le savez; le
+rêve de toute mon existence a été une compagne comme vous. Or, il y a
+dans le monde de ces positions exceptionnelles et dans la vie de ces
+moments suprêmes où toutes les convenances de la société tombent devant
+la terrible nécessité.
+
+Sara, m'aimez-vous?
+
+Pesez ce que sera votre vie avec M. de Malmédie, pesez ce que sera
+votre vie avec moi.
+
+Avec lui, la considération de tous.
+
+Avec moi, la honte d'un préjugé.
+
+Seulement, je vous aime, je vous le répète, plus qu'aucun homme au
+monde ne vous a aimée et ne vous aimera jamais.
+
+Je sais que M. de Malmédie hâte le moment où il doit devenir votre
+mari; il n'y a donc pas de temps à perdre; vous êtes libre, Sara:
+mettez la main sur votre cœur, et prononcez entre M. Henri et moi.
+
+Votre réponse me sera aussi sacrée que le serait un ordre de ma mère.
+Ce soir, à dix heures, je serai au pavillon pour la recevoir.
+
+Georges.»
+
+Sara regarda autour d'elle, effrayée. Il lui sembla qu'en se retournant
+elle allait voir Georges.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Georges Sara vit
+paraître Henri; elle cacha la lettre de Georges dans sa poitrine.
+
+Henri avait, en général, et comme nous l'avons vu, d'assez mauvaises
+inspirations à l'égard de sa cousine; cette fois, il ne fut pas plus
+heureux que de coutume. Le moment était mal choisi pour se présenter
+devant Sara, toute préoccupée qu'elle était d'un autre.
+
+—Pardon, ma chère Sara, dit Henri, si j'entre chez vous ainsi sans me
+faire annoncer; mais, au point où nous en sommes, et entre gens qui,
+dans quinze jours, seront mari et femme, il me semble, quoi que vous en
+disiez, que de pareilles libertés sont permises. D'ailleurs, je viens
+pour vous dire que, si vous avez dehors quelques belles fleurs
+auxquelles vous teniez, vous ne ferez pas mal de les faire rentrer.
+
+—Et pourquoi cela? demanda Sara.
+
+—Ne voyez-vous pas qu'il se prépare un coup de vent, et que, pour les
+fleurs comme pour les gens, mieux vaudra, cette nuit, être dedans que
+dehors.
+
+—Oh! mon Dieu, s'écria Sara en songeant à Georges, y aura-t-il donc du
+danger?
+
+—Pour nous qui avons une maison solide, non, dit Henri; mais pour les
+pauvres diables qui demeurent dans des cases ou qui auront affaire par
+les chemins, oui, et j'avoue que je ne voudrais pas être à leur place.
+
+—Vous croyez, Henri?
+
+—Pardieu! si je le crois. Tenez, entendez-vous?
+
+—Quoi?
+
+—Les filaos du jardin de la Compagnie.
+
+—Oui, oui. Ils gémissent, et c'est signe de tempête, n'est-ce pas?
+
+—Et voyez le ciel, comme il se couvre. Ainsi, je vous le répète, Sara,
+si vous avez quelque fleur à rentrer, vous n'avez pas de temps à
+perdre; moi, je vais enfermer mes chiens.
+
+Et Henri sortit pour mettre sa meute à l'abri de l'orage.
+
+En effet, la nuit venait avec une rapidité inaccoutumée, car le ciel se
+couvrait de gros nuages noirs; de temps en temps, des bouffées de vent
+passaient, ébranlant la maison; puis tout redevenait calme, mais de ce
+calme pesant qui semble l'agonie de la nature haletante. Sara regarda
+dans la cour, et vit les manguiers qui frissonnaient comme s'ils
+eussent été doués du sentiment et qu'ils eussent pressenti la lutte qui
+allait avoir lieu entre le vent, la terre et le ciel, tandis que les
+lilas de Chine inclinaient tristement leurs fleurs vers le sol. La
+jeune fille, à cette vue, se sentit prise d'une terreur profonde, et
+elle joignit les mains en murmurant:
+
+—O mon Dieu, Seigneur, protégez-le!
+
+En ce moment, Sara entendit la voix de son oncle qui l'appelait. Elle
+ouvrit la porte.
+
+—Sara, dit M. de Malmédie, Sara venez ici, mon enfant; vous ne seriez
+pas en sûreté dans le pavillon.
+
+—Me voilà, mon oncle, dit la jeune fille en fermant la porte et tirant
+la clef après elle, de peur que quelqu'un n'y entrât en son absence.
+
+Mais, au lieu de se réunir à Henri et à son père, Sara rentra dans sa
+chambre. Un instant après, M. de Malmédie vint voir ce qu'elle y
+faisait. Elle était à genoux devant le Christ qui était au pied de son
+lit.
+
+—Que faites-vous donc là, dit-il, au lieu de venir prendre le thé avec
+nous?
+
+—Mon oncle, répondit Sara, je prie pour les voyageurs.
+
+—Ah! pardieu! dit M. de Malmédie, je suis sûr qu'il n'y aura pas, dans
+toute l'île, un homme assez fou pour se mettre en route par le temps
+qu'il fait.
+
+—Dieu vous entende, mon oncle! dit Sara.
+
+Et elle continua de prier.
+
+En effet, il n'y avait plus de doute, et l'événement, qu'avec son coup
+d'œil de marin Jacques avait prédit, allait se réaliser: un de ces
+terribles ouragans, qui sont la terreur des colonies, menaçait l'île de
+France. La nuit, comme nous l'avons dit, était venue avec une vitesse
+effrayante; mais les éclairs se succédaient avec une telle rapidité et
+un tel éclat, que cette obscurité était remplacée par un jour bleuâtre
+et livide, qui donnait à tous les objets la teinte cadavéreuse de ces
+mondes expirés que Byron fait visiter à Caïn, sous la conduite de
+Satan. Chacun des courts intervalles, pendant lesquels ces éclairs
+presque incessants laissaient les ténèbres maîtresses de la terre,
+était rempli par de lourds grondements de tonnerre qui prenaient
+naissance derrière les montagnes, semblaient rouler sur leurs pentes,
+s'élevaient au-dessus de la ville, et allaient se perdre dans les
+profondeurs de l'horizon. Puis, comme nous l'avons dit, de larges et
+puissantes bouffées de vent suivaient la foudre voyageuse et passaient
+à leur tour, courbant, comme s'ils eussent été des baguettes de sanie,
+les arbres les plus vigoureux, qui se relevaient lentement et pleins de
+crainte, pour se courber, se plaindre et gémir encore sous quelque
+nouvelle rafale, toujours plus forte que celle qui la précédait.
+
+C'était au cœur de l'île surtout, dans le quartier de Moka et dans les
+plaines Williams, que l'ouragan, libre et comme joyeux de sa liberté,
+était plus magnifique à contempler. Aussi, Pierre Munier était-il
+doublement effrayé de voir Jacques partir et Georges prêt à partir,
+mais, toujours faible devant une force morale quelconque, le pauvre
+père avait plié, et, tout en frémissant aux mugissements du vent, tout
+en pâlissant aux grondements de la foudre, tout en tressaillant à
+chaque éclair, il n'essayait même plus de retenir Georges près de lui.
+Quant au jeune homme, on eût dit qu'il grandissait à chaque minute qui
+le rapprochait du danger; tout au contraire de son père, à chaque bruit
+menaçant, il relevait la tête; à chaque éclair, il souriait; lui qui
+avait jusqu'alors essayé de toutes les luttes humaines, on eût dit
+qu'il lui tardait, comme à don Juan, de lutter avec Dieu.
+
+Aussi, lorsque l'heure du départ fut venue, avec cette inflexibilité de
+résolution qui était le caractère distinctif, nous ne dirons pas de
+l'éducation qu'il avait reçue, mais de celle qu'il s'était donnée,
+Georges s'approcha de son père, lui tendit la main, et, sans paraître
+comprendre le tremblement du vieillard, il sortit d'un pas aussi assuré
+et d'un visage aussi calme qu'il fût sorti dans les circonstances
+ordinaires de la vie. À la porte, il rencontra Ali, qui avec la
+passivité de l'obéissance orientale, tenait par la bride Antrim tout
+sellé. Comme s'il eût reconnu le sifflement du simoun ou les
+rugissements du khamsin, l'enfant du désert se cabrait en hennissant;
+mais, à la voix bien connue de son cavalier, il parut se calmer, et
+tourna de son côté son œil hagard et ses naseaux fumants. Georges le
+flatta un instant de la main en lui disant quelques mots arabes; puis,
+avec la légèreté d'un écuyer consommé, il sauta en selle sans le
+secours de l'étrier; au même instant, Ali lâcha la bride, et Antrim
+partit avec la rapidité de l'éclair, sans que Georges eût même vu son
+père, qui, pour se séparer le plus tard possible de son fils bien-aimé,
+avait entrouvert la porte, et qui le suivit des yeux jusqu'au moment où
+il disparut au bout de l'avenue qui conduisait à l'habitation.
+
+C'était, au reste, une chose admirable à voir que cet homme emporté
+d'une course aussi rapide que l'ouragan au milieu duquel il passait,
+franchissant l'espace, pareil à Faust se rendant au Brocken sur son
+coursier infernal. Tout autour de lui était désordre et confusion. On
+n'entendait que le craquement des arbres broyés par l'aile du vent. Les
+cannes à sucre, les plants de manioc, arrachés de leurs tiges,
+traversaient l'air, pareils à des plumes emportées par le vent. Des
+oiseaux, saisis au milieu de leur sommeil et enlevés par un vol qu'ils
+ne pouvaient plus diriger, passaient tout autour de Georges en poussant
+des cris aigus, tandis que, de temps en temps, quelque cerf effrayé
+traversait la route avec la rapidité d'une flèche. Alors, Georges était
+heureux, car Georges sentait son cœur se gonfler d'orgueil; lui seul
+était calme au milieu du désordre universel, et, quand tout pliait ou
+se brisait autour de lui, lui seul poursuivait son chemin vers le but
+que lui fixait sa volonté, sans que rien pût le faire dévier de sa
+route, sans que rien pût le distraire de son projet.
+
+Il alla ainsi une heure à peu près, franchissant les troncs d'arbres
+brisés, les ruisseaux devenus torrents, les pierres déracinées et
+roulant du haut des montagnes; puis il aperçut la mer tout émue,
+verdâtre, écumeuse, grondante, qui venait avec un bruit terrible battre
+les côtes, comme si la main de Dieu n'eût plus été là pour la contenir.
+Georges était arrivé au pied de la montagne des signaux; il en
+contourna la base, toujours emporté par la course fantastique de son
+cheval, traversa le pont Bourgeois, prit à sa droite la rue de la
+Côte-d'Or, longea par derrière les murailles du quartier, et,
+traversant le rempart, descendit par la rue de la Rampe dans le jardin
+de la Compagnie; de là, remontant par la ville déserte au milieu des
+débris de cheminées abattues, des murs croulants, des tuiles volantes,
+il suivit la rue de la Comédie, tourna brusquement à droite, prit celle
+du Gouvernement, s'enfonça dans l'impasse située en face du théâtre,
+sauta à bas de son cheval, ouvrit la barrière qui séparait l'impasse de
+la ruelle plantée d'arbres dominant la maison de M. de Malmédie,
+referma la barrière derrière lui, jeta la bride sur le cou d'Antrim,
+qui, n'ayant plus d'issue, ne pouvait fuir; puis, se laissant glisser
+sur les toits adossés à la ruelle, et s'élançant des toits à terre, il
+se trouva dans le chantier sur lequel donnaient les fenêtres du
+pavillon que nous avons décrit.
+
+Pendant ce temps, Sara était dans sa chambre, écoutant mugir le vent,
+se signant à chaque éclair, priant sans cesse, appelant la tempête, car
+elle espérait que la tempête arrêterait Georges; puis, tout à coup,
+tressaillant en se disant tout bas que quand un homme comme lui a dit
+qu'il ferait une chose, dût le monde tout entier crouler sur lui, il la
+fera. Alors elle suppliait Dieu de calmer ce vent et d'éteindre ces
+éclairs: elle voyait Georges brisé sous quelque arbre, écrasé par
+quelque rocher roulant au fond de quelque torrent, et elle comprenait
+alors, avec effroi, combien son sauveur avait pris un rapide pouvoir
+sur elle; elle sentait que toute résistance à cette attraction était
+inutile, que toute lutte, enfin, était vaine contre cet amour, né de la
+veille et déjà si puissant, que son pauvre cœur ne pouvait que se
+débattre et gémir, se reconnaissant vaincu sans avoir même essayé de
+lutter.
+
+À mesure que l'heure s'avançait, l'agitation de Sara devenait plus
+vive. Les yeux fixés sur la pendule, elle suivait le mouvement de
+l'aiguille, et une voix du cœur lui disait qu'à chacune des minutes que
+l'aiguille marquait, Georges se rapprochait d'elle. L'aiguille marqua
+successivement neuf heures, neuf heures et demie, dix heures moins un
+quart, et la tempête, loin de se calmer, devenait de moment en moment
+plus terrible. La maison tremblait jusqu'en ses fondements, et l'on eût
+dit, à chaque instant, que le vent qui la secouait allait l'arracher de
+sa base. De temps en temps, au milieu des plaintes des filaos, au
+milieu des cris des nègres dont les cases, moins solides que les
+maisons des blancs, se brisaient au souffle de l'ouragan, comme au
+souffle de l'enfant se brise le château de cartes qu'il vient d'élever,
+on entendait retentir, répondant au tonnerre, le lugubre appel de
+quelque bâtiment en détresse qui réclamait du secours, avec la
+certitude que nul être humain ne pouvait lui en porter.
+
+Parmi tous ces bruits divers, échos de la dévastation il sembla à Sara
+qu'elle entendait le hennissement d'un cheval.
+
+Alors elle se releva tout à coup; sa résolution était prise. L'homme
+qui, au milieu de pareils dangers, quand les plus braves tremblaient
+dans leurs maisons, venait à elle, traversant les forêts déracinées,
+les torrents grossis, les précipices béants, et tout cela pour lui
+dire: «Je vous aime Sara! m'aimez-vous?» cet homme était vraiment digne
+d'elle. Et, si Georges avait fait cela, Georges qui lui avait sauvé la
+vie, alors elle était à Georges comme Georges était à elle. Ce n'était
+plus une résolution qu'elle prenait avec son libre arbitre, c'était une
+main divine qui la courbait, sans qu'elle pût s'y opposer, sous une
+destinée arrêtée d'avance: elle ne décidait plus elle-même de son sort,
+elle obéissait passivement à une fatalité.
+
+Alors, avec cette décision que donnent les circonstances suprêmes, Sara
+sortit de sa chambre, gagna l'extrémité du corridor, descendit par le
+petit escalier extérieur que nous avons indiqué et qui semblait se
+mouvoir sous ses pieds, se trouva à l'angle de la cour carrée,
+s'avança, heurtant des débris à chaque pas, s'appuyant, pour ne pas
+être renversée par le vent, au mur du pavillon, et gagna la porte; au
+moment où elle mettait la main à la clef, un éclair passa, lui montrant
+ses manguiers tordus, ses lilas échevelés, ses fleurs brisées; alors
+seulement elle put prendre une idée de cette convulsion profonde dans
+laquelle la nature se débattait; alors elle songea qu'elle allait
+peut-être attendre vainement, et que Georges ne viendrait pas, non
+point parce que Georges aurait eu peur, mais parce que Georges serait
+mort. Devant cette idée, tout disparut, et Sara entra vivement dans le
+pavillon.
+
+—Merci, Sara! dit une voix qui la fit tressaillir jusqu'au fond du
+cœur, merci! Oh! je ne m'étais pas trompé: vous m'aimez, Sara; oh!
+soyez cent fois bénie!
+
+Et, en même temps, Sara sentit une main qui prenait la sienne, un cœur
+qui battait contre son cœur, une haleine qui se confondait à son
+haleine. Une sensation inconnue, rapide, dévorante, courut par tout son
+corps: haletante, éperdue, pliant sur elle-même comme une fleur plie
+sur sa tige, elle se renversa sur l'épaule de Georges, ayant usé, dans
+la lutte que, depuis deux heures, elle soutenait, toute la force de son
+âme et n'ayant plus que celle de murmurer:
+
+—Georges! Georges! ayez pitié de moi!
+
+Georges comprit cet appel de la faiblesse à la force, de la pudeur de
+la jeune fille à la loyauté de l'amant; peut-être était-il venu dans un
+autre but; mais il sentit qu'à partir de cette heure Sara était à lui;
+que tout ce qu'il obtiendrait de la vierge serait autant de ravi à
+l'épouse, et quoique frémissant lui-même d'amour, de désir, de bonheur,
+il se contenta de la conduire plus près de la fenêtre afin de la voir à
+la lueur des éclairs, et, inclinant sa tête sur celle de la jeune
+créole:
+
+—Vous êtes à moi, Sara, n'est-ce pas, dit-il, à moi pour la vie!
+
+—Oh! oui, oui! pour la vie! murmura la jeune fille.
+
+—Rien ne nous séparera jamais, rien que la mort?
+
+—Rien que la mort!
+
+—Vous le jurez, Sara?
+
+—Sur ma mère! Georges!
+
+—Bien! dit le jeune homme, tressaillant à la fois de bonheur et
+d'orgueil. À partir de ce moment, vous êtes ma femme, Sara, et malheur
+à celui qui essayera de vous disputer à moi!
+
+À ces mots, Georges appuya ses lèvres sur celles de la jeune fille; et,
+craignant sans doute de ne plus être maître de lui-même en face de tant
+d'amour, de jeunesse et de beauté, il s'élança dans le cabinet voisin,
+dont la fenêtre, comme celle du pavillon, donnait sur le chantier, et
+disparut.
+
+En ce moment, un coup de tonnerre si violent retentit que Sara tomba à
+genoux. Presque aussitôt, la porte du pavillon s'ouvrit, et M. de
+Malmédie et Henri entrèrent.
+
+
+
+
+Chapitre XVI—La demande en mariage
+
+
+Pendant la nuit, l'ouragan cessa; mais ce ne fut que le lendemain matin
+qu'on put apprécier les dégâts qu'il avait causés.
+
+Une partie des bâtiments stationnés dans le port avaient éprouvé des
+avaries considérables; plusieurs avaient été jetés les uns contre les
+autres et s'étaient mutuellement brisés. La plupart avaient été démâtés
+et rasés comme des pontons; deux ou trois s'étaient, traînant leurs
+ancres, échouées sur l'île aux Tonneliers. Enfin, il y en avait un qui
+avait sombré dans le port et qui avait péri corps et biens, sans qu'on
+pût lui porter secours.
+
+À terre, la dévastation n'était pas moins grande. Peu de maisons de
+Port-Louis étaient restées à l'abri de ce terrible cataclysme; presque
+toutes celles qui étaient couvertes en bardeaux, en ardoises, en
+tuiles, en cuivre ou en fer-blanc, avaient eu leurs couvertures
+enlevées. Celles qui se terminaient par des argamasses, c'est-à-dire
+par des terrasses à l'indienne, avaient seules complètement résisté.
+Aussi, le matin, les rues étaient-elles jonchées de débris, et quelques
+édifices ne tenaient-ils plus sur leurs fondements qu'à l'aide de
+nombreux étais. Toutes les tribunes préparées au champ de Mars, pour la
+course, avaient été renversées. Deux pièces de canon de gros calibre,
+en batterie dans le voisinage de la Grande-Rivière, avaient été
+retournées par le vent, et on les retrouva le matin dans le sens opposé
+à celui où on les avait laissées la veille.
+
+L'intérieur de l'île présentait un aspect non moins déplorable. Tout ce
+qui restait de la récolte, et heureusement la récolte était à peu près
+faite, avait été arraché de terre: dans plusieurs endroits, des arpents
+entiers de forêts présentaient l'aspect de blés couchés par la grêle.
+Presque aucun arbre isolé n'avait pu résister à l'ouragan, et les
+tamariniers eux-mêmes, ces arbres flexibles par excellence, avaient été
+brisés, chose qui, jusque-là, avait été regardée comme impossible.
+
+La maison de M. de Malmédie, une des plus élevées de Port-Louis, avait
+eu beaucoup à souffrir. Il y avait même eu un moment où les secousses
+avaient été si violentes, que M. de Malmédie et son fils avaient résolu
+d'aller chercher un refuge dans le pavillon qui, bâti tout en pierre,
+n'ayant qu'un étage et abrité par la terrasse, donnait évidemment moins
+de prise au vent. Henri avait donc couru chez sa cousine; mais, ayant
+trouvé la chambre vide, il avait pensé que, comme lui et son père,
+Sara, effrayée par l'orage, avait eu l'idée de chercher un refuge dans
+le pavillon. Ils y descendirent donc et l'y trouvèrent effectivement.
+Sa présence y était tout naturellement motivée et sa terreur n'avait
+pas besoin d'excuse. Il en résulta donc que ni le père ni le fils ne
+soupçonnèrent un seul instant la cause qui avait fait sortir Sara de sa
+chambre, et l'attribuèrent à un sentiment de crainte dont eux-mêmes
+n'avaient pas été exempts.
+
+Vers le jour, comme nous l'avons dit, la tempête se calma. Mais,
+quoique personne n'eût dormi de la nuit, on n'osa se livrer encore au
+repos et chacun s'occupa de vérifier la portion de pertes personnelles
+qu'il avait à supporter. De son côté, le nouveau gouverneur parcourut,
+dès le matin, toutes les rues de la ville, mettant la garnison à la
+disposition des habitants. Il en résulta que, dès le soir même, une
+partie des traces de la catastrophe avait disparu.
+
+Puis, il faut le dire, chacun de son côté, mettait un grand
+empressement à rendre à Port-Louis l'aspect qu'il avait la veille. On
+approchait de la fête du Yamsé, une des plus grandes solennités de
+l'île de France; or, comme cette fête, dont le nom est probablement
+inconnu en Europe, se rattache d'une manière intime aux événements de
+cette histoire, nous demandons à nos lecteurs la permission de dire sur
+elle quelques mots préparatoires qui nous sont indispensables.
+
+On sait que la grande famille mahométane est divisée en deux sectes,
+non seulement différentes, mais encore ennemies: la sunnite et la
+schyite. L'une, à laquelle se rattachent les populations arabes et
+turques, reconnaît Abou-Bekr, Omar et Osman pour les successeurs
+légitimes de Mahomet; l'autre, que suivent les Persans et les musulmans
+indiens, regarde les trois califes comme des usurpateurs, et prétend
+qu'Ali, gendre et ministre du prophète, avait seul droit à son héritage
+politique et religieux. Dans le courant des longues guerres que se
+firent les prétendants, Hoseïn, fils d'Ali, fut atteint, près de la
+ville de Kerbela, par une troupe de soldats qu'Omar avait envoyés à sa
+poursuite, et le jeune prince et soixante de ses parents qui
+l'accompagnaient furent massacrés après une défense héroïque.
+
+C'est l'anniversaire de cet événement néfaste que célèbrent tous les
+ans, par une fête solennelle, les Indiens mahométans; cette fête est
+appelée Yamsé, par corruption des cris de «Ya Hoseïn! ô Hoseïn!» que
+les Persans répètent en chœur. Ils ont, au reste, transformé la fête
+comme le nom, en y mêlant les usages de leur pays natal et des
+cérémonies de leur ancienne religion.
+
+Or, c'était le lundi suivant, jour de pleine lune, que les Lascars, qui
+représentent à l'île de France les schyites indiens, devaient, selon
+leur coutume, célébrer le Yamsé, et donner à la colonie le spectacle de
+cette étrange cérémonie, attendue avec plus de curiosité encore cette
+année-là que les précédentes.
+
+En effet, une circonstance inaccoutumée devait rendre cette fois la
+fête plus magnifique qu'elle n'avait jamais été. Les Lascars sont
+divisés en deux bandes: les Lascars de mer et les Lascars de terre,
+qu'on reconnaît, les Lascars de mer à leurs robes vertes, et les
+Lascars de terre à leurs robes blanches; ordinairement, chaque bande
+célèbre la fête de son côté avec le plus de luxe et d'éclat possible,
+cherchant à éclipser sa rivale: il en résulte une émulation qui se
+résume en disputes, et des disputes qui dégénèrent en rixes; les
+Lascars de mer, plus pauvres mais plus braves que ceux de terre, se
+vengent souvent à coups de bâton et parfois même à coups de sabre, de
+la supériorité financière de leurs adversaires, et la police est alors
+obligée d'intervenir pour empêcher une lutte mortelle.
+
+Mais cette année, grâce à l'active intervention d'un négociateur
+inconnu, animé sans doute d'un zèle religieux, les deux bandes avaient
+abdiqué leurs jalousies et s'étaient réunies pour n'en plus former
+qu'une seule; aussi le bruit, comme nous l'avons dit, s'était-il
+généralement répandu que la solennité serait à la fois plus paisible et
+plus éclatante que les années précédentes.
+
+On comprend combien, dans une localité où il y a aussi peu de
+distraction que dans l'île de France cette fête, toujours curieuse,
+même pour ceux qui l'ont vue depuis leur enfance, est attendue avec
+impatience.
+
+C'est, trois mois à l'avance, l'objet de toutes les conversations; on
+ne parle que du gouhn qui doit être le principal ornement de la fête.
+Or, après avoir dit ce que c'est que la fête, disons maintenant ce que
+c'est que le gouhn.
+
+Le gouhn est une espèce de pagode en bambou, haute ordinairement de
+trois étages superposés les uns aux autres allant toujours en
+diminuant, et recouverte de papiers de toutes couleurs: chacun de ces
+étages se construit dans une case à part, carrée comme lui, et qu'on
+éventre par l'une de ses quatre faces pour l'en faire sortir; puis on
+transporte les trois étages dans une quatrième case, qui permet, par sa
+hauteur, qu'on les établisse au-dessus les uns des autres. Là, on les
+réunit par des ligatures, et on met la dernière main à son ensemble et
+à ses détails; pour arriver à un résultat digne de l'objet qu'ils se
+proposent, les Lascars vont quelquefois quatre mois à l'avance,
+chercher par toute la colonie les ouvriers les plus habiles; Indiens,
+Chinois, noirs libres et noirs esclaves sont mis à contribution.
+Seulement, au lieu de payer la journée de ces derniers à eux-mêmes, on
+la paye à leur maître.
+
+Au milieu des pertes individuelles que chacun avait à déplorer, ce fut
+donc avec une joie générale que l'on apprit que la case où était le
+gouhn, arrivé à un état complet de perfection, abritée qu'elle était
+dans l'embranchement de la montagne du Pouce, avait échappé à tout
+accident. Rien ne manquerait donc cette année à la fête, à laquelle le
+gouverneur, en signe de bonne arrivée, avait ajouté des courses dont,
+dans sa générosité aristocratique, il se réservait de donner les prix,
+à la condition que les propriétaires des chevaux courraient eux-mêmes,
+comme c'est l'habitude des gentilshommes riders en Angleterre.
+
+Or, comme on le voit, tout concourait à ce que le plaisir qu'on se
+promettait effaçât bien vite le désagrément qu'on venait d'éprouver.
+Aussi, le surlendemain de l'ouragan, les préparatifs de la fête
+commençaient à succéder aux préoccupations de la catastrophe.
+
+Sara, seule, contre son habitude, absorbée qu'elle était dans des
+pensées inconnues à ceux qui l'entouraient, paraissait ne prendre aucun
+intérêt à une solennité qui, les années précédentes, avait cependant
+bien vivement préoccupé sa jeune coquetterie. En effet, l'aristocratie
+de l'île de France tout entière avait coutume d'assister aux courses,
+ainsi qu'au Yamsé, soit dans des tribunes élevées exprès, soit dans des
+calèches découvertes: dans l'un comme dans l'autre cas, c'était une
+occasion pour les belles créoles de Port-Louis d'étaler leur fastueuse
+élégance. On avait donc droit de s'étonner que Sara, sur laquelle
+l'annonce d'un bal ou d'un spectacle quelconque produisait d'ordinaire
+une si profonde impression, demeurât cette fois étrangère à ce qui
+allait se passer. Ma mie Henriette elle-même, qui avait élevé la jeune
+fille, et qui lisait au fond de son âme comme à travers le plus pur
+cristal, n'y comprenait rien, et en était devenue toute pensive.
+
+Hâtons-nous de dire que ma mie Henriette, dont nous n'avons pas eu
+l'occasion, au milieu des graves événements que nous venons de
+raconter, de signaler la rentrée à Port-Louis avait eu si grand-peur
+pendant la nuit de l'ouragan, que, quoique souffrante encore de son
+émotion précédente, elle était partie de la rivière Noire,
+immédiatement après que le vent eut cessé, et était arrivée dans la
+journée à Port-Louis: elle était donc, depuis la surveille, réunie à
+son élève, dont, comme nous l'avons dit plus haut, la préoccupation
+inaccoutumée commençait à l'inquiéter sérieusement.
+
+C'est qu'il s'était fait depuis trois jours un grand changement dans la
+vie de la jeune fille: du moment que, pour la première fois, elle avait
+aperçu Georges, l'image, la tournure, et jusqu'au son de la voix du
+beau jeune homme étaient restés dans son esprit; alors, et avec un
+soupir involontaire, elle avait plus d'une fois pensé à son futur
+mariage avec Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans donné son
+consentement tacite, par le fait que jamais elle n'avait laissé
+soupçonner que des circonstances pouvaient naître qui feraient pour
+elle de ce mariage une obligation impossible à remplir. Mais déjà, à
+partir du jour du dîner chez le gouverneur, elle avait senti que,
+prendre son cousin pour mari, c'était se condamner à un malheur
+éternel. Enfin, comme nous l'avons vu, il était arrivé un moment où non
+seulement cette crainte était devenue une conviction, mais encore où
+elle s'était solennellement engagée avec Georges à n'être jamais à un
+autre que lui. Or, on en conviendra, c'était une situation qui devait
+donner fort à réfléchir à une jeune fille de seize ans et lui faire
+envisager, sous un point de vue moins important qu'elle ne l'avait fait
+encore, toutes ces fêtes et tous ces plaisirs qui, jusqu'à ce moment,
+lui avaient paru les événements les plus importants de la vie.
+
+Depuis cinq ou six jours aussi, MM. de Malmédie n'étaient point exempts
+de quelque préoccupation: le refus de Sara de danser avec aucun autre,
+dès lors qu'elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au
+moment où il commençait à s'ouvrir, elle qui ne l'abandonnait
+ordinairement que la dernière; son silence obstiné chaque fois que son
+cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis,
+tout cela ne leur paraissait pas naturel: aussi tous deux avaient-ils
+décidé que les préparatifs du mariage se feraient sans qu'on en parlât
+autrement à Sara, et que, lorsque tout serait prêt, elle en serait
+seulement avertie. La chose était d'autant plus simple, qu'on n'avait
+jamais fixé d'époque à cette union, et que Sara, venant d'atteindre
+seize ans, était parfaitement en âge de remplir les vues que M. de
+Malmédie avait toujours eues sur elle.
+
+Toutes ces préoccupations particulières formaient une préoccupation
+générale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et
+de gêne dans les réunions qui avaient lieu entre les différents
+personnages qui habitaient la maison de M. de Malmédie. Ces réunions
+avaient lieu habituellement quatre fois par jour: le matin, à l'heure
+du déjeuner; à deux heures, c'est-à-dire à l'heure du dîner; à cinq
+heures, c'est-à-dire à l'heure du thé; et à neuf heures, c'est-à-dire à
+l'heure du souper.
+
+Depuis trois jours, Sara avait demandé et obtenu de déjeuner chez elle.
+C'était toujours un moment d'embarras et de gêne épargné; mais il
+restait encore trois réunions qu'elle ne pouvait éviter que sous
+prétexte d'indisposition. Or, un pareil prétexte ne pouvait avoir de
+résultat durable. Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait
+aux heures accoutumées.
+
+Le surlendemain de l'événement, Sara était donc, vers les cinq heures,
+dans le grand salon de famille, travaillant près de la fenêtre à un
+ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l'occasion de ne pas lever les
+yeux, tandis que ma mie Henriette faisait le thé avec toute l'attention
+que les dames anglaises ont l'habitude de mettre à cette importante
+occupation, et que MM. de Malmédie, debout devant la cheminée causaient
+à voix basse, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et que Bijou
+annonça lord Williams Murrey et M. Georges Munier.
+
+À cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend
+facilement, fut atteint d'une impression différente. MM. de Malmédie,
+croyant avoir mal entendu, firent répéter les deux noms qu'on venait de
+prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et ma
+mie Henriette, qui venait d'ouvrir le robinet sur la théière, demeura
+tellement interdite, que, occupée à regarder successivement MM. de
+Malmédie, Sara et Bijou, elle laissa déborder l'eau bouillante, qui
+commença à couler de la théière sur la table et de la table à terre.
+
+Bijou répéta les deux noms déjà prononcés, en les accompagnant du
+sourire le plus agréable qu'il pût prendre.
+
+M. de Malmédie et son fils se regardèrent avec un étonnement croissant;
+puis, sentant qu'il fallait en finir:
+
+—Faites entrer, dit M. de Malmédie.
+
+Lord Murrey et Georges entrèrent.
+
+Tous deux étaient vêtus de noir et en habit, ce qui indiquait une
+visite de cérémonie.
+
+M. de Malmédie fit quelques pas au-devant d'eux, tandis que Sara se
+levait en rougissant, et, après une révérence timide, se rasseyait, ou
+plutôt retombait sur sa chaise, et que ma mie Henriette, s'apercevant
+de l'étourderie que l'étonnement lui avait fait commettre, refermait
+rapidement le robinet de la bouilloire.
+
+Bijou, sur un geste de son maître, approcha deux fauteuils; mais
+Georges s'inclina en faisant signe que c'était inutile et qu'il se
+tiendrait debout.
+
+—Monsieur, dit le gouverneur en s'adressant à M. de Malmédie, voici M.
+Georges Munier, qui est venu me prier de l'accompagner chez vous et
+d'appuyer de ma présence une demande qu'il a à vous faire. Comme mon
+désir bien sincère serait que cette demande lui fût accordée, je n'ai
+pas cru devoir me refuser à cette démarche, qui me procure, d'ailleurs,
+l'honneur de vous voir.
+
+Le gouverneur s'inclina et les deux hommes répondirent par un mouvement
+pareil.
+
+—Nous sommes les obligés de M. Georges Munier, dit alors M. de Malmédie
+père; nous serions donc enchantés de lui être agréables en quelque
+chose.
+
+—Si vous voulez par là, Monsieur, répondit Georges, faire allusion au
+bonheur que j'ai eu de sauver Mademoiselle du danger qu'elle courait,
+permettez-moi de vous affirmer que toute la reconnaissance est de moi à
+Dieu, qui m'a conduit là pour faire ce que tout autre eût fait à ma
+place. D'ailleurs, ajouta Georges en souriant, vous allez voir
+Monsieur, que ma conduite dans cette occasion n'était pas exempte
+d'égoïsme.
+
+—Pardon, Monsieur, mais je ne vous comprends pas, dit Henri.
+
+—Soyez tranquille, Monsieur, reprit Georges, votre doute ne sera pas
+long, et je vais m'expliquer clairement.
+
+—Nous vous écoutons, Monsieur.
+
+—Dois-je me retirer, mon oncle? demanda Sara.
+
+—Si j'osais espérer, dit Georges en se retournant à demi et en
+s'inclinant, qu'un désir émis par moi eût quelque influence sur vous,
+Mademoiselle, je vous supplierais, au contraire, de rester.
+
+Sara se rassit. Il y eut un moment de silence; puis M. de Malmédie fit
+signe qu'il attendait.
+
+—Monsieur, dit Georges d'une voix parfaitement calme, vous me
+connaissez; vous connaissez ma famille; vous connaissez ma fortune.
+J'ai à cette heure deux millions à moi. Pardon d'entrer dans ces
+détails; mais je les crois indispensables.
+
+—Cependant, Monsieur, reprit Henri j'avoue que je cherche inutilement
+en quoi ils peuvent nous intéresser.
+
+—Aussi n'est-ce pas précisément à vous que je parle, dit Georges en
+conservant le même calme dans le maintien et dans la voix, tandis que
+Henri montrait une impatience visible, mais à monsieur votre père.
+
+—Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je ne comprends pas plus le
+besoin qu'a mon père de pareils renseignements.
+
+—Vous allez le comprendre, Monsieur, reprit froidement Georges.
+
+Puis, regardant fixement M. de Malmédie:
+
+—Je viens, continua-t-il, vous demander la main de mademoiselle Sara.
+
+—Et pour qui? demanda M. de Malmédie:
+
+—Pour moi, Monsieur, répondit Georges.
+
+—Pour vous! s'écria Henri en faisant un mouvement que réprima aussitôt
+un regard terrible du jeune mulâtre.
+
+Sara pâlit.
+
+—Pour vous? demanda M. de Malmédie.
+
+—Pour moi, Monsieur, reprit Georges en s'inclinant.
+
+—Mais, s'écria M. de Malmédie, vous savez bien, Monsieur, que ma nièce
+est destinée à mon fils?
+
+—Par qui, Monsieur? demanda à son tour le jeune mulâtre.
+
+—Par qui, par qui!... Eh! parbleu! par moi, dit M. de Malmédie.
+
+—Je vous ferai observer, Monsieur, reprit Georges, que mademoiselle
+Sara n'est point votre fille, mais seulement votre nièce; ce qui fait
+qu'elle ne vous doit qu'une obéissance relative.
+
+—Mais, Monsieur, toute cette discussion me paraît plus que singulière.
+
+—Pardonnez-moi, dit Georges, elle est, au contraire, parfaitement
+naturelle; j'aime mademoiselle Sara; je crois que je suis appelé à la
+rendre heureuse; j'obéis à la fois à un désir de mon cœur et à un
+devoir de ma conscience.
+
+—Mais ma cousine ne vous aime pas, vous, Monsieur! s'écria Henri se
+laissant emporter à son impétuosité naturelle.
+
+—Vous vous trompez, Monsieur, répondit Georges, et je suis autorisé par
+mademoiselle à vous dire qu'elle m'aime.
+
+—Elle, elle? s'écria M. de Malmédie. C'est impossible!
+
+—Vous vous trompez, mon oncle dit Sara en se levant à son tour, et
+Monsieur a dit l'entière vérité.
+
+—Comment, ma cousine, vous osez?... s'écria Henri en s'élançant vers
+Sara avec un geste qui ressemblait à la menace.
+
+Georges fit un mouvement; le gouverneur le retint.
+
+—J'ose répéter, dit Sara, en répondant par un regard de suprême mépris
+au geste de son cousin, ce que j'ai dit à M. Georges. La vie qu'il m'a
+sauvée lui appartient, et je ne serai jamais à un autre que lui.
+
+Et, à ces mots, avec un geste à la fois plein de grâce et de dignité,
+avec un geste de reine, elle étendit la main vers Georges, qui
+s'inclina sur cette main et y déposa un baiser.
+
+—Ah! c'en est trop!... s'écria Henri en levant une badine qu'il tenait
+à la main.
+
+Mais, de même que lord Williams Murrey avait arrêté Georges, il arrêta
+Henri.
+
+Quant à Georges, il se contenta de jeter un sourire dédaigneux à M. de
+Malmédie fils, et, conduisant Sara jusqu'à la porte, il s'inclina une
+seconde fois. Sara salua à son tour, fit signe à ma mie Henriette de la
+suivre, et sortit avec elle. Georges revint.
+
+—Vous avez vu ce qui s'est passé, Monsieur, dit-il à l'oncle de Sara.
+Vous ne doutez plus des sentiments de mademoiselle de Malmédie à mon
+égard. J'ose donc vous prier une seconde fois de me faire une réponse
+positive à la demande que j'ai l'honneur de vous adresser.
+
+—Une réponse, Monsieur! s'écria à son tour M. de Malmédie; une réponse!
+vous avez l'audace d'espérer que je vous en ferai une autre que celle
+que vous méritez?
+
+—Je ne vous dicte pas la réponse que vous devez me faire, Monsieur;
+seulement, quelle qu'elle soit, je vous prie de m'en faire une.
+
+—J'espère que vous ne vous attendez pas à autre chose qu'un refus?
+s'écria Henri.
+
+—C'est monsieur votre père que j'interroge, et non pas vous Monsieur,
+répondit Georges; laissez votre père me répondre, et nous causerons
+ensuite de nos affaires.
+
+—Eh bien, Monsieur, dit M. de Malmédie, vous comprenez que je refuse
+positivement.
+
+—Très bien, Monsieur, répondit Georges; je m'attendais à cette réponse;
+mais la démarche que je viens de faire près de vous était dans les
+convenances, et je l'ai faite.
+
+Et Georges salua M. de Malmédie avec la même politesse et la même
+aisance que si rien ne s'était passé entre eux; puis, se retournant
+vers Henri:
+
+—Maintenant, Monsieur, lui dit-il, à nous deux, s'il vous plaît. Voilà
+la seconde fois, rappelez-vous-le bien, que vous levez, à quatorze ans
+de distance, la main sur moi: la première fois avec un sabre.
+
+Il releva ses cheveux avec la main et montra du doigt la cicatrice qui
+sillonnait son front.
+
+—La seconde fois avec cette baguette.
+
+Et il montra du doigt la baguette que tenait Henri.
+
+—Eh bien? dit Henri.
+
+—Eh bien, dit Georges, je vous demande raison pour ces deux insultes.
+Vous êtes brave, je le sais, et j'espère que vous répondrez en homme à
+l'appel que je fais à votre courage.
+
+—Je suis aise, Monsieur, que vous connaissiez ma bravoure, quoique
+votre opinion là-dessus me soit indifférente, répondit Henri en
+ricanant; elle me met à mon aise dans la réponse que j'ai à vous faire.
+
+—Et quelle est cette réponse, Monsieur? demanda Georges.
+
+—Cette réponse est que votre seconde demande est pour le moins aussi
+exagérée que la première. Je ne me bats pas avec un mulâtre.
+
+Georges devint affreusement pâle, et, cependant, un sourire d'une
+indéfinissable expression erra sur ses lèvres.
+
+—C'est votre dernier mot? dit-il.
+
+—Oui, Monsieur, répondit Henri.
+
+—À merveille, Monsieur, reprit Georges. Maintenant, je sais ce qui me
+reste à faire.
+
+Et, saluant MM. de Malmédie, il se retira suivi du gouverneur.
+
+—Je vous l'avais bien prédit, Monsieur, dit lord Williams lorsqu'ils
+furent à la porte.
+
+—Et vous ne m'aviez rien prédit que je ne susse d'avance, milord,
+répondit Georges mais je suis revenu ici pour accomplir une destinée.
+Il faut que j'aille jusqu'au bout. J'ai un préjugé à combattre. Il faut
+qu'il m'écrase ou que je le tue. En attendant, milord, recevez tous mes
+remerciements.
+
+Georges s'inclina et, serrant la main que lui tendait le gouverneur,
+traversa le jardin de la Compagnie. Lord Murrey le suivit des yeux tant
+qu'il put le voir; puis, lorsqu'il eut disparu au coin de la rue de la
+Rampe:
+
+—Voilà un homme qui va droit à sa perte, dit-il en secouant la tête;
+c'est fâcheux, il y avait quelque chose de grand dans ce cœur-là.
+
+
+
+
+Chapitre XVII—Les courses
+
+
+C'était le samedi suivant que commençaient les fêtes du Yamsé; et la
+ville, pour ce jour, avait mis une telle coquetterie à effacer
+jusqu'aux dernières traces de l'ouragan, qu'on n'eût pas pu croire que,
+six jours auparavant, elle avait manqué d'être détruite.
+
+Des le matin, les Lascars de mer et les Lascars de terre, réunis en une
+seule troupe, sortirent du camp malabar, situé hors de la ville, entre
+le ruisseau des Pucelles et le ruisseau Fanfaron, et précédés d'une
+musique barbare consistant en tambourins, flûtes et guimbardes,
+s'acheminèrent vers Port-Louis, afin d'y faire ce qu'on appelle la
+quête; les deux chefs marchaient à côté l'un de l'autre, vêtus selon le
+parti qu'ils représentaient, l'un d'une robe verte, l'autre d'une robe
+blanche, et portant à la main chacun un sabre nu, à l'extrémité duquel
+était piquée une orange. Derrière eux s'avançaient deux mollahs, tenant
+à deux mains chacun une assiette pleine de sucre et recouverte de
+feuilles de roses de la Chine; puis, à la suite des mollahs, venait en
+assez bon ordre la phalange indienne.
+
+Dès les premières maisons de la ville, la quête commença; car, sans
+doute par esprit d'égalité, les quêteurs ne méprisent pas les plus
+petites cases, dont l'offrande, comme celle des plus riches maisons,
+est destinée à couvrir une partie des frais énormes que toute cette
+pauvre population a faits pour rendre la cérémonie aussi solennelle que
+possible. Au reste, il faut le dire, la façon de demander des quêteurs
+se ressent de l'orgueil oriental, et loin d'être basse et servile,
+présente quelque chose de noble et de touchant. Après que les chefs,
+devant lesquels toutes portes s'ouvrent, ont salué les maîtres de la
+maison en abaissant devant eux la pointe de leurs sabres, le mollah
+s'avance et offre aux assistants du sucre et des feuilles de rose.
+Pendant ce temps, d'autres Indiens, désignés par les chefs, reçoivent
+dans des assiettes les dons qu'on veut bien leur faire: puis tout le
+monde se retire en disant: _Salam_. Ils semblent ainsi non pas recevoir
+une aumône, mais inviter les personnes étrangères à leur culte à une
+communion symbolique, en partageant avec eux en frères les frais de
+leur culte et les dons de leur religion.
+
+Dans les temps ordinaires, la quête s'étend non seulement, comme nous
+l'avons dit, à toutes les maisons de la ville, mais encore aux
+bâtiments qui sont dans le port, et qui rentrent dans les attributions
+des Lascars de mer. Seulement cette fois sur le dernier point surtout,
+la quête fut fort restreinte, la plupart des bâtiments ayant tant
+souffert de l'ouragan, que leurs capitaines avaient plus besoin de
+secours qu'ils n'étaient disposés à en donner.
+
+Cependant, au moment même où les quêteurs étaient sur le port, un
+bâtiment signalé dès le matin apparut entre la redoute La Bourdonnaie
+et le fort Blanc, entrant sous le pavillon hollandais, et toutes les
+voiles dehors, en saluant le fort, qui lui rendit son salut coup pour
+coup. Sans doute, celui-là était encore à une grande distance de l'île,
+lorsque le coup de vent avait eu lieu, car il ne lui manquait pas un
+agrès, pas un cordage, et il s'avançait gracieusement incliné, comme si
+la main de quelque déesse de la mer le poussait à la surface de l'eau.
+De loin, et à l'aide des lunettes, on pouvait voir sur le pont, en
+grand uniforme du roi Guillaume, tout son équipage qui semblait, avec
+ses habits de bataille, c'est-à-dire son costume de fête, venir pour
+assister tout exprès à la cérémonie. Aussi l'on devine que, grâce à cet
+aspect joyeux et confortable, il devint tout de suite le point de mire
+des deux chefs. Il en résulta qu'à peine eut-il jeté l'ancre, le chef
+des Lascars de mer se mit dans une barque, et, accompagné de ses
+porteurs d'assiettes et d'une douzaine des siens, s'achemina vers le
+bâtiment, qui, vu de près, ne démentait en rien la bonne opinion qu'il
+inspirait à une certaine distance.
+
+En effet, si jamais la propreté hollandaise, si renommée dans les
+quatre parties du monde, avait mérité un complet éloge c'était à la vue
+de ce joli navire, qui semblait son temple flottant; son pont lavé,
+épongé, frotté, pouvait le disputer en élégance au parquet du plus
+somptueux salon. Chacun de ses ornements de cuivre brillait comme de
+l'or; les escaliers, taillés avec le bois le plus précieux de l'Inde,
+semblaient un ornement plutôt qu'un objet d'usuelle utilité. Quant aux
+armes, on eût dit des armes de luxe, destinées bien plutôt à un musée
+d'artillerie qu'à l'arsenal d'un vaisseau.
+
+Le capitaine Van den Broek, c'était ainsi que se nommait le patron de
+ce charmant navire, parut, en voyant s'avancer les Lascars, savoir de
+quoi il était question, car il vint recevoir leur chef au haut de
+l'escalier, et, après avoir échangé avec lui quelques mots dans leur
+langue, ce qui prouvait que ce n'était pas pour la première fois qu'il
+naviguait dans les mers de l'Inde, il déposa sur l'assiette qu'on lui
+présentait, non pas une pièce d'or, non pas un rouleau et argent, mais
+un joli petit diamant qui pouvait valoir une centaine de louis,
+s'excusant pour le moment de n'avoir pas d'autre monnaie, et priant le
+chef des Lascars de mer de se contenter de cette offrande; elle
+dépassait de si loin les prévisions du brave sectateur d'Ali, et
+s'accordait si peu avec la parcimonie ordinaire des compatriotes de
+Jean de Witt, que le chef des Lascars demeura un instant sans oser
+prendre au sérieux une pareille prodigalité, et que ce ne fut que
+lorsque le capitaine Van den Broek lui eût assuré, par trois ou quatre
+fois, que le diamant était bien destiné à la bande schyite, pour
+laquelle il affirmait éprouver la plus vive sympathie, qu'il le
+remercia en lui présentant lui-même l'assiette aux feuilles de rose
+saupoudrées de sucre. Le capitaine en prit élégamment une pincée qu'il
+porta à sa bouche, et qu'il fit semblant de manger, à la grande
+satisfaction des Indiens, qui ne quittèrent le bâtiment hospitalier
+qu'après force salams, et qui continuèrent leur quête sans que le récit
+fait par eux à chacun de la belle aubaine qui leur était tombée du ciel
+leur en valût une seconde.
+
+La journée se passa ainsi, chacun se préparant plutôt à la fête du
+lendemain que prenant part à celle du jour, qui n'est, pour ainsi dire,
+qu'un prologue.
+
+Le lendemain devaient avoir lieu les courses. Or, les courses
+ordinaires sont déjà une grande solennité à l'île de France; mais
+celles-ci, données au milieu d'autres fêtes et surtout données par le
+gouverneur, devaient, comme on le comprend bien, surpasser tout ce
+qu'on avait vu de pareil.
+
+Cette fois, comme toujours, le champ de Mars était le lieu désigné pour
+la fête: aussi tout le terrain non réservé était-il dès le matin
+encombré de spectateurs; car, quoique la grande course, la course des
+gentlemen riders, dût être le principal attrait de la journée, il
+n'était cependant pas le seul: ce sport devait être précédé d'autres
+courses grotesques, qui, pour le peuple surtout, avaient un mérite
+d'autant plus grand que, dans celles-ci, il était acteur. Ces
+amusements préparatoires étaient une course au cochon, une course aux
+sacs et une de poneys. Chacune d'elles comme la grande course, avait un
+prix donné par le gouverneur. Le vainqueur aux poneys devait recevoir
+un magnifique fusil à deux coups de Menton; le vainqueur aux sacs, un
+parapluie splendide; et le vainqueur au cochon gardait pour prix le
+cochon lui-même.
+
+Quant au prix de la grande course, c'était une coupe en vermeil du plus
+beau caractère, et infiniment moins précieuse encore par la matière que
+par le travail.
+
+Nous avons dit que, dès le point du jour, les terrains abandonnés au
+public étaient couverts de spectateurs; mais ce ne fut que vers les dix
+heures du matin que la société commença à arriver. Comme à Londres,
+comme à Paris, comme partout où il y a des courses enfin, des tribunes
+avaient été réservées pour la société; mais, soit caprice soit pour ne
+pas être confondues les unes avec les autres, les plus jolies femmes de
+Port-Louis avaient décidé qu'elles assisteraient aux courses dans leurs
+calèches, et, à part celles qui étaient invitées à prendre placé à côté
+du gouverneur, toutes vinrent se ranger en face du but ou sur les
+points les plus rapprochés de lui, laissant les autres tribunes à la
+bourgeoisie, ou au négoce secondaire; quant aux jeunes gens ils
+étaient, pour la plupart, à cheval, et s'apprêtaient à suivre les
+coureurs dans le cercle intérieur; tandis que les amateurs, les membres
+du jockey-club de l'île de France se tenaient sur le turf, engageant
+les paris avec le laisser-aller à la prodigalité créole.
+
+À dix heures et demie, tout Port-Louis était au champ de Mars. Parmi
+les plus jolies femmes, et dans les calèches les plus élégantes, on
+remarquait mademoiselle Couder, mademoiselle Cypris de Gersigny, alors
+une des plus belles jeunes filles, aujourd'hui encore une des plus
+belles femmes de l'île de France, et dont la magnifique chevelure noire
+est devenue proverbiale, même dans les salons parisiens; enfin, les six
+demoiselles Druhn, si blondes, si blanches, si fraîches, si gracieuses,
+qu'on n'appelait leur voiture, où d'ordinaire elles sortaient toutes
+ensemble, que la corbeille de roses.
+
+Au reste, de son côté, la tribune du gouverneur aurait pu mériter ce
+jour-là aussi le nom qu'on donnait tous les jours à la voiture des
+demoiselles Druhn. Quiconque n'a pas voyagé dans les colonies, et
+surtout quiconque n'a pas visité l'île de France, ne peut pas se faire
+une idée du charme et de la grâce de toutes ces physionomies créoles,
+aux yeux de velours et aux cheveux de jais, au milieu desquelles
+s'épanouissaient, comme des fleurs du Nord, quelques pâles filles de
+l'Angleterre, à la peau transparente, aux cheveux aériens, au cou
+doucement incliné. Aussi, aux yeux de tous les jeunes gens, les
+bouquets que toutes ces belles spectatrices tenaient à la main eussent,
+selon toute probabilité, été des prix bien autrement précieux que
+toutes les coupes d'Odiot, tous les fusils de Menton et tous les
+parapluies de Verdier que, dans sa fastueuse générosité, pouvait leur
+offrir le gouverneur.
+
+Au premier rang de la tribune de lord Williams était Sara, placée entre
+M. de Malmédie et ma mie Henriette: quant à Henri, il était sur le
+turf, tenant tous les paris qu'on voulait engager contre lui, et, il
+faut le dire, on en engageait peu; car, outre qu'il était excellent
+écuyer, et tout à fait renommé dans les courses, il possédait en ce
+moment un cheval qui passait pour le plus vite qu'on eût vu dans l'île.
+
+À onze heures la musique de la garnison, placée entre les deux
+tribunes, donna le signal de la première course: c'était, comme nous
+l'avons dit, la course au cochon.
+
+Le lecteur connaît cette grotesque plaisanterie en usage dans plusieurs
+villages de France: on graisse la queue d'un cochon avec du saindoux,
+et les prétendants essayent les uns après les autres de retenir
+l'animal, qu'il ne leur est permis de saisir que par ladite queue.
+Celui qui l'arrête est le vainqueur. Cette course étant du domaine
+public, et chacun ayant droit d'y prendre part, personne ne s'était
+fait inscrire.
+
+Deux nègres amenèrent l'animal: c'était un magnifique porc de la plus
+haute taille, graissé d'avance et tout prêt à entrer en lice. À sa vue,
+un cri universel retentit; et, nègres, Indiens, Malais, Madécasses et
+indigènes, rompant la barrière respectée jusque-là, se précipitèrent
+vers l'animal qui, épouvanté de cette débâcle, commença à fuir.
+
+Mais les précautions avaient été prises pour qu'il ne pût point
+échapper à ses poursuivants; la pauvre bête avait les deux pattes de
+devant attachées aux deux pattes de derrière, à peu près à la manière
+dont on attache les pieds des chevaux à qui on veut faire marcher
+l'amble. Il en résulta que le cochon, ne pouvant se livrer qu'à un trot
+très modéré, fut bientôt rejoint, et que les désappointements
+commencèrent.
+
+Comme on le pense bien, les chances d'un pareil jeu ne sont pas pour
+ceux qui commencent. La queue, graissée à neuf, est insaisissable, et
+le cochon échappe sans peine à ses antagonistes; mais, à mesure que les
+pressions successives emportent les premières couches de saindoux,
+l'animal arrive tout doucement à s'apercevoir que les prétentions de
+ceux qui espèrent l'arrêter ne sont pas si ridicules qu'il l'avait cru
+d'abord. Alors ses grognements commencent, entremêlés de cris aigus. De
+temps en temps même, quand l'attaque est trop vive, il se retourne
+contre ses ennemis les plus acharnés, qui, selon le degré de courage
+qu'ils ont reçu de la nature, poursuivent leur projet ou y renoncent.
+Enfin, vient le moment où la queue, privée de tout charlatanisme, et
+réduite à sa propre substance, ne glisse plus qu'avec peine, et finit
+enfin par trahir son propriétaire, qui se débat, grogne, crie
+inutilement, et se voit par acclamation générale adjugé à son
+vainqueur.
+
+Cette fois, la course suivit sa progression ordinaire. L'infortuné
+cochon se débarrassa avec la plus grande facilité de ses premiers
+poursuivants, et, quoique gêné par ses liens, commença à gagner du
+champ sur le commun des martyrs. Mais une douzaine des meilleurs et des
+plus vigoureux coureurs s'acharnèrent à ses trousses, se succédant
+après la queue du pauvre animal avec une rapidité qui ne lui donnait
+pas un instant de relâche, et qui devait lui indiquer que, quoique
+bravement retardé, l'instant de sa défaite approchait. Enfin, cinq ou
+six de ses antagonistes, essoufflés, haletants, l'abandonnèrent encore.
+Mais, à mesure que le nombre des prétendants diminuait, les chances de
+ceux qui tenaient bon augmentant, ceux-ci redoublèrent de vigueur et
+d'adresse, encouragés qu'ils étaient, d'ailleurs, par les cris des
+spectateurs.
+
+Au nombre des prétendants, et parmi ceux qui paraissaient résolus à
+pousser l'aventure jusqu'au bout, se trouvaient deux de nos anciennes
+connaissances. C'étaient Antonio le Malais, et Miko-Miko le Chinois.
+Tous deux suivaient le cochon depuis le point de départ, et ne
+l'avaient pas quitté une minute: plus de cent fois déjà la queue leur
+avait glissé dans la main; mais, à chaque fois, ils avaient senti le
+progrès qu'ils faisaient; et ces tentatives infructueuses, loin de les
+décourager, les avaient enflammés d'un nouveau courage. Enfin, après
+avoir lassé tous leurs concurrents, ils arrivèrent à n'être plus qu'eux
+deux. Ce fut alors que la lutte devint véritablement intéressante et
+que les paris s'établirent sérieusement.
+
+La course dura encore dix minutes, à peu près; de sorte que, après
+avoir fait le tour presque entier du champ de Mars, le cochon en était
+revenu à ce qu'on appelle, en terme de chasse, son lancer, hurlant,
+grognant, se retournant, sans que cette héroïque défense parût
+intimider le moins du monde ses deux ennemis, qui alternaient à sa
+queue avec une régularité digne des bergers de Virgile. Enfin, un
+instant, Antonio arrêta le fuyard, et l'on crut Antonio vainqueur. Mais
+l'animal, rassemblant toute sa force, donna une si vigoureuse secousse,
+que, pour la centième fois, la queue glissa encore entre les mains du
+Malais; Miko-Miko, qui était aux aguets, s'en saisit aussitôt, et
+toutes les chances qu'avait paru avoir Antonio tournèrent en sa faveur.
+On le vit alors, digne des espérances qu'avait mises en lui une partie
+des spectateurs, se cramponner des deux mains, se raidir, se laisser
+traîner, en réagissant de toutes ses forces, suivi par le Malais, qui
+secouait la tête en signe qu'il regardait la partie comme perdue, mais
+qui en tout cas, se tenait prêt à lui succéder, côtoyant le cochon,
+laissant pendre ses longs bras et frottant, presque sans avoir besoin
+de se baisser, ses mains contre le sable, afin de leur donner plus de
+ténacité. Malheureusement, une si honorable opiniâtreté parut bientôt
+inutile. Miko-Miko semblait sur le point de remporter le prix. Après
+avoir traîné pendant l'espace de dix pas le Chinois à sa suite, le
+cochon paraissait s'avouer vaincu et venait de s'arrêter, tirant en
+avant, mais retenu par une force égale qui tirait en arrière. Or, comme
+deux forces égales se neutralisent, le cochon et le Chinois restèrent
+un instant immobiles, faisant, chacun de son côté, de visibles et
+violents efforts, l'un pour continuer d'avancer, l'autre pour demeurer
+en place, le tout aux grands applaudissements de la multitude. Cela
+durait ainsi depuis quelques secondes, et tout faisait penser que cela
+durerait le temps voulu, quand, tout à coup, on vit les deux
+antagonistes se séparer violemment. L'animal alla rouler en avant,
+Miko-Miko alla rouler en arrière, accomplissant tous les deux le même
+mouvement, avec cette seule différence que l'un roulait sur le ventre,
+et que l'autre roulait sur le dos. Aussitôt, Antonio s'élança joyeux,
+et aux cris d'encouragement de tous ceux qui avaient intérêt à ce qu'il
+gagnât, certain, cette fois, de la victoire. Mais sa joie ne fut pas
+longue, et son désappointement fut cruel. Au moment de saisir l'animal
+par le membre désigné sur le programme il le chercha vainement. Le
+malheureux cochon n'avait plus de queue: la queue était restée aux
+mains de Miko-Miko, qui se relevait triomphant, montrant son trophée et
+en appelant à l'impartialité du public.
+
+Le cas était nouveau. On s'en rapporta à la conscience des juges, qui
+délibérèrent un instant et déclarèrent, à la majorité de trois voix
+contre deux, que, «attendu que Miko-Miko eût incontestablement arrêté
+l'animal, si l'animal n'eût préféré se séparer de sa queue, Miko-Miko
+devait être considéré comme vainqueur».
+
+En conséquence, le nom de Miko-Miko fut proclamé, et l'autorisation lui
+fut donnée de s'emparer du prix qui lui appartenait. Ce à quoi le
+Chinois, qui avait compris par signe, répondit en saisissant sa
+propriété par les pattes de derrière et en faisant marcher le cochon
+devant lui comme on pousse une brouette.
+
+Quant à Antonio, il se retira, en grommelant, dans la foule, qui lui
+fit, avec cet instinct de justice qui la caractérise, l'accueil
+honorable que la foule fait d'habitude aux grandes infortunes.
+
+Il y eut alors parmi les spectateurs, comme cela arrive toujours à la
+fin d'un spectacle quelconque qui a tenu les assistants attentifs, une
+grande rumeur et un grand mouvement; mais l'un et l'autre se calmèrent
+bientôt, à cette annonce que la course aux sacs allait commencer, et
+chacun reprit sa place, trop content du premier spectacle qui venait
+d'avoir lieu pour risquer de rien perdre du second.
+
+La distance à parcourir par les concurrents était depuis le mille
+Dreaper jusqu'à la tribune du gouverneur, c'est-à-dire à peu près cent
+cinquante pas. Au signal donné, les coureurs, au nombre de cinquante,
+sortirent, en sautillant d'une case élevée pour leur servir de
+retraite, et vinrent se ranger sur une seule ligne.
+
+Que l'on ne s'étonne pas du nombre considérable de concurrents qui se
+présentaient pour cette course: le prix était, comme nous l'avons dit,
+un magnifique parapluie, et un parapluie, aux colonies, et surtout à
+l'île de France, a toujours été l'objet de l'ambition des nègres. D'où
+leur vient cette idée, parvenue chez eux à l'état de monomanie? Je n'en
+sais rien, et de plus savants que moi ont fait là-dessus de profondes
+et infructueuses recherches. C'est un fait que nous consignons purement
+et simplement, sans en établir la cause. Le gouverneur avait donc été
+parfaitement conseillé, lorsqu'il avait choisi ce meuble comme prix de
+la course aux sacs.
+
+Il n'y a aucun de nos lecteurs qui n'ait vu, au moins une fois dans sa
+vie, une course pareille: chacun des prétendants au prix est emboîté
+dans un sac, dont l'orifice se ferme à son cou et qui lui enveloppe
+bras et jambes. Là, il ne s'agit plus de courir, mais de sauter; or, ce
+genre de course, ordinairement fort grotesque, le devenait encore
+davantage en cette circonstance, car sa bouffonnerie s'augmentait des
+étranges têtes qui surmontaient ces sacs et qui présentaient un curieux
+assortiment de couleurs différentes, cette course, comme celle du
+cochon, étant abandonnée aux nègres et aux Indiens.
+
+Au premier rang de ceux à qui de nombreuses victoires dans ce genre
+avaient fait une réputation, on citait Télémaque et Bijou, qui, ayant
+hérité des haines des maisons auxquelles ils appartenaient, se
+rencontraient rarement sans échanger quelques injures, injures qui,
+souvent même, disons-le à la gloire de leur courage, dégénéraient en
+vigoureuses gourmades; mais, cette fois, comme les mains n'étaient pas
+libres et que les pieds étaient prisonniers ils se contentaient de se
+faire de gros yeux blancs, séparés qu'ils étaient, d'ailleurs, par
+trois ou quatre de leurs camarades. Au moment de partir, un cinquante
+et unième concurrent sortit à son tour, en sautillant, de la cabane, et
+vint se joindre à la bande: c'était le vaincu de la course précédente,
+Antonio le Malais.
+
+Au signal donné, tous partirent comme une bande de kangourous, sautant
+de la façon la plus grotesque, se heurtant, se culbutant, roulant, se
+relevant, se heurtant de nouveau et retombant encore. Pendant les
+soixante premiers pas, il fut impossible de rien préjuger sur le futur
+vainqueur: une douzaine de coureurs se suivaient encore de si près, et
+les chutes étaient si inattendues et changeaient tellement la face des
+choses, que, comme s'ils eussent été sur le chemin du paradis, en un
+instant, les premiers se trouvaient être les derniers; et les derniers
+les premiers. Cependant, il faut le dire, parmi les plus expérimentés,
+et presque constamment à la tête des autres, on remarquait Télémaque,
+Bijou et Antonio. À cent pas du point de départ, ils restaient seuls,
+et toute la question allait évidemment se débattre entre eux trois.
+
+Antonio, avec sa finesse habituelle, avait promptement reconnu, aux
+regards furieux qu'ils se lançaient, la haine que Bijou et Télémaque
+nourrissaient l'un pour l'autre, et il avait compté sur cette haine
+rivale autant pour le moins, que sur sa légèreté personnelle. Aussi,
+comme le hasard avait fait qu'il se trouvait placé entre eux deux, et
+que, par conséquent, il les séparait, le rusé Malais avait profité
+d'une de ces nombreuses chutes qu'il avait faites pour prendre un des
+côtés et laisser les deux antagonistes en voisinage l'un de l'autre. Ce
+qu'il avait prévu arriva: à peine Bijou et Télémaque eurent-ils vu
+disparaître l'obstacle qui les séparait, qu'ils se rapprochèrent
+incontinent, se faisant des yeux de plus en plus terribles, grinçant
+des dents comme des singes qui se disputent une noix, et commençant à
+mêler des paroles amères à cette pantomime menaçante: heureusement,
+contenus qu'ils étaient chacun dans son sac, ils ne pouvaient passer
+des paroles aux actions. Mais il était facile de voir, à l'agitation de
+la toile, que leurs mains éprouvaient de vives démangeaisons de venger
+les injures que se disaient leurs bouches. Aussi, emportés par leur
+haine mutuelle, s'étaient-ils rapprochés au point de se côtoyer, de
+sorte qu'à chaque bond ils se coudoyaient, s'injuriant plus fort et se
+promettant bien que, dès qu'ils seraient sortis de leurs fourreaux, une
+rencontre aurait lieu entre eux, bien autrement acharnée que toutes les
+rencontres précédentes; pendant ce temps, Antonio gagnait du terrain.
+
+À la vue du Malais, qui avait pris cinq ou six pas d'avance sur eux, il
+y eut cependant entre les deux nègres une trêve d'un instant: tous deux
+essayèrent, par des bonds plus gigantesques qu'ils n'en avaient encore
+fait, de regagner l'avantage perdu, et tous deux effectivement, le
+regagnaient visiblement, et surtout Télémaque, lorsqu'une nouvelle
+chute amena encore pour Télémaque une nouvelle chance. Antonio tomba,
+et, si vite que se fût relevé le Malais, Télémaque se trouva le
+premier.
+
+La chose était d'autant plus grave, que l'on n'était plus qu'à une
+dizaine de pas du but: aussi Bijou poussa-t-il un véritable
+rugissement, et, par un effort désespéré, se rapprocha-t-il de son
+rival; mais Télémaque n'était pas homme à se laisser dépasser. Aussi
+continua-t-il de bondir avec une élasticité croissante; si bien que
+chacun jurait déjà que c'était à lui qu'appartenait le parapluie. Mais
+l'homme propose et Dieu dispose. Télémaque fit un faux pas, chancela un
+instant au milieu des cris de la multitude, et tomba; mais, en tombant,
+fidèle à sa haine, il dirigea sa chute de manière à barrer le chemin à
+Bijou. Bijou, emporté par sa course, ne put se déranger, heurta
+Télémaque et roula à son tour sur la poussière.
+
+Alors une même idée leur vint à tous deux en même temps: c'est que,
+plutôt que de laisser triompher un rival, mieux valait que ce fût un
+tiers qui obtînt le prix. Aussi, au grand étonnement des spectateurs,
+les deux sacs, au lieu de se relever et de continuer leur course vers
+le but indiqué, furent-ils à peine sur leurs pieds, qu'ils se ruèrent
+l'un contre l'autre, se gourmant autant que le leur permettait la
+prison de toile dans laquelle ils étaient renfermés; employant la tête,
+à la manière des Bretons, et laissant Antonio continuer tranquillement
+sa course, libre de tout empêchement et débarrassé de tout rival;
+tandis que, se roulant l'un sur l'autre, à défaut des pieds et des
+mains, dont la disposition leur était interdite, ils se mordaient à
+belles dents.
+
+Pendant ce temps, Antonio, triomphant, arrivait au but et gagnait le
+parapluie, qui lui fut remis incontinent et qu'il déploya aussitôt aux
+applaudissements de tous les assistants, plus ou moins nègres, qui
+enviaient le bonheur de celui qui était assez heureux pour posséder un
+pareil trésor.
+
+On sépara Bijou et Télémaque qui, pendant ce temps, avaient continué de
+se dévorer à belles dents. Bijou en fut quitte pour une portion du nez,
+et Télémaque pour une partie de l'oreille.
+
+C'était le tour des poneys: une trentaine de petits chevaux, tous
+originaires de Timor et de Pégu, sortirent de l'enceinte réservée,
+montés par des jockeys indiens, madécasses ou malais. Leur apparition
+fut saluée par une rumeur universelle, car cette course est encore une
+de celles qui récréent le plus la population noire de l'île. En effet,
+ces petits chevaux, à demi sauvages et presque indomptés offrent dans
+leur indépendance beaucoup plus d'inattendu que les chevaux ordinaires.
+Aussi mille cris partaient-ils à la fois, encourageant les jockeys
+basanés, sous lesquels bondissait ce troupeau de démons qu'il fallait
+toute la force et toute l'habileté de leurs cavaliers pour contenir, et
+qui menaçaient de ne pas attendre le signal, pour peu que le signal se
+fît attendre. Le gouverneur fit donc un geste, et le signal fut donné.
+
+Tous partirent, ou pour mieux dire, s'envolèrent, car ils semblaient
+bien plutôt une bande d'oiseaux rasant le sol qu'un troupeau de
+quadrupèdes touchant la terre. Mais à peine furent-ils arrivés en face
+du tombeau Malartic, que, selon leur habitude, ils commencèrent à
+bolter, comme on dit en terme de course, c'est-à-dire que la moitié
+d'entre eux se déroba dans les bois noirs, emportant les cavaliers,
+malgré les efforts de ceux-ci pour les maintenir dans le champ de Mars.
+Au pont, le tiers de ceux qui restaient disparut; si bien qu'en
+approchant du mille Dreaper, on n'en comptait plus que sept ou huit;
+encore deux ou trois, débarrassés de leurs jockeys, couraient-ils sans
+cavalier.
+
+La course se composait de deux tours; ils passèrent donc devant le but
+sans s'arrêter, pareils à un tourbillon emporté par le vent; puis, au
+tournant, ils disparurent. Alors on entendit de grands cris, puis des
+rires, puis plus rien, et l'on attendit vainement. Le reste des chevaux
+s'était dérobé, il n'en restait plus un seul en ligne; tous avaient
+disparu: les uns dans les bois du Château-d'Eau, les autres aux
+ruisseaux de l'enfoncement, les autres au pont. Dix minutes se
+passèrent ainsi.
+
+Puis, tout à coup, à la pente montante, on vit reparaître un cheval
+sans cavalier; celui-là était entré dans la ville, avait tourné devant
+l'église et était revenu par une des rues aboutissant au champ de Mars;
+et il continuait sa course, sans être guidé, à son caprice, par
+instinct, tandis que, peu à peu et derrière lui, on voyait poindre les
+autres revenant de tous côtés, mais revenant trop tard; en un clin
+d'œil le premier qui avait reparu franchit la distance qui le séparait
+du but, le dépassa d'une cinquantaine de pas, puis s'arrêta de
+lui-même, comme s'il eût compris qu'il avait gagné.
+
+Le prix, comme nous l'avons dit, était un beau fusil de Menton, lequel
+fut remis au propriétaire de l'intelligent animal. C'était un colon
+nommé M. Saunders.
+
+Pendant ce temps, les autres arrivaient de tous côtés, pareils à des
+pigeons effarouchés par un épervier, et qui partis en bande, reviennent
+un à un au colombier.
+
+Il y en eut sept ou huit qui se perdirent et qu'on ne retrouva que le
+lendemain ou le surlendemain.
+
+C'était le tour de la véritable course: aussi y eut-il une trêve d'une
+demi-heure; on distribua les programmes, et pendant ce temps, les paris
+s'établirent.
+
+Au nombre des parieurs les plus acharnés était le capitaine Van den
+Broek; en descendant de son bâtiment, il avait été droit chez Vigier,
+le premier orfèvre de la ville renommé pour son auvergnate probité, et
+il avait échangé contre des bank-notes et de l'or, pour une centaine de
+mille francs de diamants; aussi faisait-il face aux plus hardis
+sportsmen, tenant tout, et, ce qui était le plus étonnant, tenant tout
+sur un cheval dont le nom était inconnu dans l'île, et qui s'appelait
+_Antrim_.
+
+Il y avait quatre chevaux inscrits:
+
+_Restauration_, au colonel Dreaper; _Virginie_, à M. Rondeau de Courcy;
+_Gester_, à M. Henri de Malmédie; et _Antrim_, à M.**, le nom était
+remplacé par deux étoiles.
+
+Le plus fort des paris s'était porté sur _Gester_ et sur
+_Restauration_, qui, aux courses de l'année précédente, avaient eu les
+honneurs de la journée. Cette fois, on comptait encore plus sur eux,
+montés qu'ils étaient par leurs maîtres, excellents cavaliers tous
+deux; quant à _Virginie_, c'était la première fois qu'elle courait.
+
+Cependant, et malgré l'avis charitable qu'on lui avait donné qu'il
+agissait en véritable fou, le capitaine Van den Broek continuait à
+parier pour _Antrim_, ce qui ne laissait pas que d'exciter la curiosité
+à l'endroit de ce cheval et de ce maître inconnus. Comme les chevaux
+étaient montés par leurs propriétaires, les cavaliers ne devaient point
+être pesés; on ne s'étonna donc point de ne voir sous la tente ni
+_Antrim_ ni le gentilhomme qui se cachait sous le signe hiéroglyphique
+qui remplaçait son nom, et chacun pensait que, au moment du départ, il
+apparaîtrait tout à coup et viendrait prendre place dans les rangs de
+ses rivaux. En effet, au moment où les chevaux et les cavaliers
+sortirent de l'enceinte, on vit accourir du côté du camp malabar celui
+qui, depuis que les programmes avaient été distribués, était l'objet de
+la curiosité générale; mais son aspect au lieu de fixer les
+incertitudes, ne fit que les augmenter: il était vêtu d'un costume
+égyptien, dont on apercevait les broderies sous un burnous qui lui
+cachait la moitié du visage; il montait à la manière arabe,
+c'est-à-dire avec les étriers courts, son cheval caparaçonné à la
+turque. Au reste, il était, dès la première vue, évident pour tout le
+monde que c'était un cavalier consommé. De son côté, _Antrim_, car
+personne, à la première vue, ne douta que ce ne fût le cheval engagé
+sous ce nom qui venait de paraître; de son côté, disons-nous, _Antrim_
+parut justifier la confiance qu'avait d'avance eue en lui le capitaine
+Van den Broek, tant il paraissait fin, assoupli et identifié avec son
+maître.
+
+Nul ne reconnut ni le cheval ni le cavalier; mais, comme on s'était
+inscrit chez le gouverneur, et qu'il n'y avait pas d'inconnu pour lui,
+on respecta l'incognito du nouvel arrivant: une seule personne
+soupçonna peut-être quel était ce cavalier, et se pencha en rougissant
+en avant pour s'assurer de la vérité. Cette personne, c'était Sara.
+
+Les coureurs se placèrent en ligne; ils étaient quatre seulement, comme
+nous l'avons dit, car la réputation de _Gester_ et de _Restauration_
+avait écarté tous les autres concurrents; chacun pensait donc que la
+question allait se débattre entre eux deux.
+
+Comme il n'y avait qu'une course de gentlemen, les juges avaient
+décidé, pour que le plaisir des spectateurs durât plus longtemps, que
+l'on ferait deux tours au lieu d'un; chaque cheval avait donc à
+parcourir l'espace de trois milles à peu près, c'est-à-dire une lieue,
+ce qui donnait d'autant plus de chances aux chevaux de fond.
+
+Au signal donné, tous partirent: mais, comme on le sait, en pareille
+circonstance, les débuts ne laissent rien préjuger. À la moitié du
+premier tour, _Virginie_, qui, nous le répétons, courait pour la
+première fois, avait gagné une avance de près de trente pas, et était à
+peu près côtoyée par _Antrim_, tandis que _Restauration_ et _Gester_
+restaient en arrière, visiblement retenus par leurs cavaliers. À la
+pente montante, c'est-à-dire aux deux tiers du cercle à peu près,
+_Antrim_ avait gagné une demi-longueur, tandis que _Restauration_ et
+_Gester_ s'étaient rapprochés de dix pas; ils allaient donc repasser,
+et chacun se penchait en avant, battant des mains et encourageant les
+coureurs, lorsque, soit hasard, soit intention, Sara laissa tomber son
+bouquet. L'inconnu le vit et, sans ralentir sa course, avec une adresse
+merveilleuse, en se faisant couler sous le ventre de son cheval à la
+manière des cavaliers arabes qui ramassent le djérid, il ramassa le
+bouquet tombé, salua sa belle propriétaire et continua son chemin,
+ayant perdu à peine dix pas, qu'il ne parut pas le moins du monde se
+préoccuper de reprendre.
+
+Au milieu du second tour, _Virginie_ était rejointe par _Restauration_,
+que _Gester_ suivait à une longueur, tandis qu'_Antrim_ demeurait
+toujours à sept ou huit pas en arrière; mais, comme son cavalier ne le
+pressait ni de la cravache ni de l'éperon, on comprenait que ce petit
+retard ne signifiait rien, et qu'il rattraperait la distance perdue
+quand il le jugerait convenable.
+
+Au pont, _Restauration_ rencontra un caillou et roula avec son
+cavalier, qui, n'ayant point perdu les étriers, voulut d'un mouvement
+de la main le remettre sur pied. Le noble animal fit un effort, se
+releva et retomba presque aussitôt; _Restauration_ avait la jambe
+cassée.
+
+Les trois autres concurrents poursuivirent leur course. _Gester_ alors
+tenait la tête, _Virginie_ le suivait à deux longueurs, et _Antrim_
+côtoyait _Virginie_. Mais, à la pente montante, _Virginie_ commença à
+perdre, tandis que _Gester_ maintenait son avantage, et qu'_Antrim_,
+sans effort aucun, commençait à gagner. Arrivé au mille Dreaper,
+_Antrim_ n'était plus qu'à une longueur en arrière de son rival, et
+Henri, se sentant gagné, commençait à fouetter _Gester_. Les vingt-cinq
+mille spectateurs de cette belle course applaudissaient, faisant
+flotter leurs mouchoirs, encourageant les concurrents. Alors l'inconnu
+se pencha sur le cou d'_Antrim_, prononça quelques mots en arabe, et,
+comme si l'intelligent animal eût pu comprendre ce que lui disait son
+maître, il redoubla de vitesse. On n'était plus qu'à vingt-cinq pas du
+but, on était en face de la première tribune; _Gester_ dépassait
+toujours _Antrim_ d'une tête, lorsque l'inconnu, voyant qu'il n'y avait
+pas de temps à perdre, enfonça ses deux éperons dans le ventre de son
+cheval, et, se dressant sur ses étriers, en rejetant le capuchon de son
+bournous en arrière.
+
+—Monsieur Henri de Malmédie, dit-il à son concurrent, pour deux
+insultes que vous m'avez faites, je ne vous en rendrai qu'une; mais
+j'espère qu'elle vaudra bien les vôtres.
+
+Et levant le bras à ces mots, Georges, car c'était lui, sangla la
+figure de Henri de Malmédie d'un coup de cravache.
+
+Puis, enfonçant les éperons dans le ventre d'_Antrim_, il arriva le
+premier au but de deux longueurs de cheval; mais, au lieu de s'y
+arrêter pour réclamer le prix, il continua sa course et disparut, au
+milieu de la stupéfaction générale, dans les bois qui entourent le
+tombeau Malartic.
+
+Georges avait raison; en échange des deux insultes qui lui avaient été
+faites par M. de Malmédie, à quatorze ans de distance, il venait d'en
+rendre une seule, mais publique, terrible, sanglante, et qui décidait
+de tout son avenir, car c'était non seulement une provocation à un
+rival, mais une déclaration de guerre à tous les blancs.
+
+Georges se trouvait donc, par la marche irrésistible des choses, en
+face de ce préjugé qu'il était venu chercher de si loin, et ils
+allaient lutter corps à corps, comme deux ennemis mortels.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII—Laïza
+
+
+Georges, retiré dans l'appartement qu'il avait fait meubler pour lui
+dans l'habitation de son père à Moka, réfléchissait à la position dans
+laquelle il venait de se placer, lorsqu'on lui annonça qu'un nègre le
+demandait. Il crut tout naturellement que c'était quelque message de M.
+Henri de Malmédie, et ordonna que l'on fît entrer le messager.
+
+À la première vue de celui qui le demandait, Georges reconnut qu'il
+s'était trompé; il avait un vague souvenir d'avoir rencontré cet homme
+quelque part; cependant, il ne pouvait dire où.
+
+—Vous ne me reconnaissez pas? dit le nègre.
+
+—Non, répondit Georges, et, cependant, nous nous sommes déjà vus, n'est
+ce pas?
+
+—Deux fois, reprit le nègre.
+
+—Où cela?
+
+—La première à la rivière Noire, quand vous sauvâtes la jeune fille; la
+seconde....
+
+—C'est juste, interrompit Georges, je me rappelle; et la seconde?...
+
+—La seconde, interrompit à son tour le nègre; la seconde, quand vous
+nous avez rendu la liberté. Je me nomme Laïza, et mon frère se nommait
+Nazim.
+
+—Et qu'est devenu ton frère?
+
+—Nazim, esclave, avait voulu fuir pour retourner à Anjouan. Nazim
+libre, grâce à vous, est parti et doit être, à cette heure, près de
+notre père. Merci pour lui.
+
+—Et, quoique libre, tu es resté, toi? demanda Georges. C'est étrange.
+
+—Vous allez comprendre cela, dit le nègre en souriant.
+
+—Voyons, répondit Georges, qui, malgré lui, commençait à prendre
+intérêt à cette conversation.
+
+—Je suis fils de chef, reprit le nègre. Je suis de sang mêlé arabe et
+zanguebar; je n'étais donc pas né pour être esclave.
+
+Georges sourit de l'orgueil du nègre, sans songer que cet orgueil était
+le frère cadet du sien.
+
+Le nègre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire:
+
+—Le chef de Quérimbo m'a pris dans une guerre et m'a vendu à un
+négrier, qui m'a vendu à M. de Malmédie. J'ai offert, si l'on voulait
+envoyer un esclave à Anjouan, de me racheter pour vingt livres de
+poudre d'or. On n'a pas cru à la parole d'un nègre, on m'a refusé. J'ai
+insisté quelque temps; puis... il s'est fait un changement dans ma vie
+et je n'ai plus pensé à partir.
+
+—M. de Malmédie t'a traité comme tu méritais de l'être? demanda
+Georges.
+
+—Non, ce n'est pas cela, répondit le nègre. Trois ans après, mon frère
+Nazim fut pris à son tour et vendu comme moi, et, par bonheur, au même
+maître que moi; mais, n'ayant pas les mêmes raisons que moi pour rester
+ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l'as sauvé. J'aimais
+mon frère comme mon enfant, et toi, continua le nègre en croisant ses
+mains sur sa poitrine et en s'inclinant, je t'aime maintenant comme mon
+père. Or, voilà ce qui se passe; écoute, cela t'intéresse comme nous.
+Nous sommes ici quatre vingt mille hommes de couleur et vingt mille
+blancs.
+
+—Je les ai comptés déjà, dit Georges en souriant.
+
+—Je m'en doutais, répondit Laïza. Sur ces quatre-vingt mille, vingt
+mille au moins sont en état de porter les armes; tandis que les blancs,
+y compris les huit cents soldats anglais en garnison, peuvent à peine
+réunir quatre mille hommes.
+
+—Je le sais encore, dit Georges.
+
+—Eh bien, devinez-vous? demanda Laïza.
+
+—J'attends que tu t'expliques.
+
+—Nous sommes décidés à nous débarrasser des blancs. Nous avons, Dieu
+merci! assez souffert pour avoir le droit de nous venger.
+
+—Eh bien? demanda Georges.
+
+—Eh bien, nous sommes prêts, répondit Laïza.
+
+—Qui vous arrête, alors, et pourquoi ne vous vengez-vous pas?
+
+—Il nous manque un chef, ou plutôt on nous en proposa deux: mais ni
+l'un ni l'autre de ces hommes ne conviennent à une pareille entreprise.
+
+—Et quels sont-ils?
+
+—L'un est Antonio le Malais.
+
+Georges laissa errer sur ses lèvres un sourire de mépris.
+
+—Et l'autre? demanda-t-il.
+
+—L'autre, c'est moi, répondit Laïza.
+
+Georges regarda en face cet homme, qui donnait aux blancs cet exemple
+étrange de modestie, de reconnaître qu'il n'était pas digne du rang
+auquel il était appelé.
+
+—L'autre, c'est toi?... reprit le jeune homme.
+
+—Oui, répondit le nègre, mais il ne faut pas deux chefs pour une
+pareille entreprise; il en faut un seul.
+
+—Ah! ah! fit Georges qui crut comprendre que Laïza ambitionnait le
+suprême commandement.
+
+—Il en faut un seul, suprême, absolu, et dont la supériorité ne puisse
+être discutée.
+
+—Mais où trouver cet homme? demanda Georges.
+
+—Il est trouvé, répondit Laïza en regardant fixement le jeune mulâtre;
+seulement, acceptera-t-il?
+
+—Il risque sa tête, dit Georges.
+
+—Et nous, ne risquons-nous rien? demanda Laïza.
+
+—Mais quelle garantie lui donnerez-vous?
+
+—La même qu'il nous offrira, un passé de persécution et d'esclavage, un
+avenir de vengeance et de liberté.
+
+—Et quel plan avez-vous conçu?
+
+—Demain, après la fête du Yamsé, quand les blancs, fatigués des
+plaisirs de la journée, se seront retirés après avoir vu brûler le
+gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivière des
+Lataniers; alors, de tous côtés arriveront Africains, Malais,
+Madécasses, Malabars, Indiens tous ceux qui sont entrés dans la
+conspiration; enfin là, ils éliront un chef, et ce chef les dirigera.
+Eh bien, dites un mot, et ce chef ce sera vous.
+
+—Et qui t'a chargé de me faire cette proposition? demanda Georges.
+
+Laïza sourit dédaigneusement.
+
+—Personne, dit-il.
+
+—Alors, l'idée vient de toi?
+
+—Oui.
+
+—Et qui te l'a inspirée?
+
+—Vous-même.
+
+—Comment, moi-même?
+
+—Vous ne pouvez arriver à ce que vous désirez que par nous.
+
+—Et qui t'a dit que je désirais quelque chose?
+
+—Vous désirez épouser la rose de la rivière Noire et vous haïssez M.
+Henri de Malmédie! Vous désirez posséder l'une, vous voulez vous venger
+de l'autre! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens; car on ne
+consentira pas à vous donner l'une pour femme, et l'on ne permettra pas
+à l'autre de devenir votre adversaire.
+
+—Et qui t'a dit que j'aimais Sara?
+
+—Je l'ai vu.
+
+—Tu te trompes.
+
+Laïza secoua tristement la tête.
+
+—Les yeux de la tête se trompent quelquefois, dit-il; ceux du cœur,
+jamais.
+
+—Serais-tu mon rival? demanda Georges avec un sourire dédaigneux.
+
+—Il n'y a de rival que celui qui a l'espoir d'être aimé, répondit le
+nègre en soupirant, et la rose de la rivière Noire n'aimera jamais le
+lion d'Anjouan.
+
+—Alors tu n'es pas jaloux?
+
+—Vous lui avez sauvé la vie, et sa vie vous appartient, c'est trop
+juste; moi, je n'ai pas même eu le bonheur de mourir pour elle, et
+cependant, ajouta le nègre en regardant Georges fixement, croyez-vous
+que j'aie fait ce qu'il fallait pour cela?
+
+—Oui, oui, murmura Georges oui, tu es brave; mais les autres, puis-je
+compter sur eux?
+
+—Je ne puis répondre que de moi, dit Laïza, et j'en réponds; donc, tout
+ce que l'on peut faire avec un homme courageux, fidèle et dévoué, tu le
+feras avec moi.
+
+—Tu m'obéiras le premier?
+
+—En toutes choses.
+
+—Même en ce qui regardera?...
+
+Georges s'interrompit en regardant Laïza.
+
+—Même en ce qui regardera la rose de la rivière Noire, dit le nègre
+continuant la pensée du jeune homme.
+
+—Mais d'où te vient ce dévouement pour moi?
+
+—Le cerf d'Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux, et tu
+as racheté sa vie. Le lion d'Anjouan était dans les chaînes, et tu lui
+as rendu la liberté. Le lion est non seulement le plus fort, mais
+encore le plus généreux de tous les animaux; et c'est parce qu'il est
+fort et généreux, continua le nègre en croisant les bras et en relevant
+orgueilleusement la tête, qu'on a appelé Laïza le lion d'Anjouan.
+
+—C'est bien, dit Georges en tendant la main au nègre. Je demande un
+jour pour me décider.
+
+—Et quelle chose amènera votre acceptation ou votre refus?
+
+—J'ai insulté aujourd'hui grièvement, publiquement, mortellement, M. de
+Malmédie.
+
+—Je le sais, j'étais là, dit le nègre.
+
+—Si M. de Malmédie se bat avec moi, je n'ai rien à dire.
+
+—Et s'il refuse de se battre?... demanda en souriant Laïza.
+
+—Alors je suis à vous; car, comme on le sait brave, comme il a déjà eu
+avec les blancs deux duels, dans l'un desquels il a tué son adversaire,
+il aura ajouté une troisième insulte aux deux insultes qu'il m'a déjà
+faites, et alors la mesure sera comblée.
+
+—Alors, tu es notre chef, dit Laïza; le blanc ne se battra pas avec le
+mulâtre.
+
+Georges fronça le sourcil, car il avait déjà eu cette idée. Mais aussi,
+comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le mulâtre lui
+avait imprimé sur le visage?
+
+En ce moment, Télémaque entra, les mains sur son oreille dont Bijou,
+comme nous l'avons dit, avait enlevé une partie.
+
+—Maître, dit-il, le capitaine hollandais voudrait parler à li.
+
+—Le capitaine Van den Broek? demanda Georges.
+
+—Oui.
+
+—C'est bien, dit Georges.
+
+Puis, se tournant vers Laïza:
+
+—Attends-moi ici, dit-il, je reviens; ma réponse sera probablement plus
+prompte que je ne l'espérais.
+
+Georges sortit de la chambre où était Laïza et entra, les bras ouverts,
+dans celle où était le capitaine.
+
+—Eh bien, frère, dit le capitaine, tu m'avais donc reconnu?
+
+—Oui, Jacques, et je suis heureux de t'embrasser, surtout en ce moment.
+
+—Il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu n'eusses pas eu ce plaisir
+à ce voyage-ci.
+
+—Comment?...
+
+—Je devrais être parti.
+
+—Pourquoi?
+
+—Le gouverneur m'a l'air d'un vieux renard de mer.
+
+—Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques; le gouverneur est le fameux
+commodore Williams Murrey, l'ancien capitaine du _Leycester_.
+
+—Du _Leycester_! j'aurais dû m'en douter; alors nous avions un vieux
+compte à régler ensemble, et je comprends tout.
+
+—Qu'est-il donc arrivé?
+
+—Il est arrivé que le gouverneur, après les courses, est venu
+gracieusement à moi et m'a dit: «Capitaine Van den Broek, vous avez une
+bien belle goélette!» Jusque-là, il n'y avait rien à dire; mais il
+ajouta: «Est-ce que demain je pourrais avoir l'honneur de la visiter?»
+
+—Il se doute de quelque chose.
+
+—Oui, et moi, qui, comme un niais, ne me doutais de rien, j'ai fait la
+roue et je l'ai invité à venir déjeuner à bord, ce qu'il a accepté.
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien, en revenant tout ordonner pour le susdit déjeuner, je me suis
+aperçu que, de la montagne de la Découverte, on faisait des signaux en
+mer. Alors j'ai commencé à comprendre que les signaux pourraient bien
+être faits en mon honneur. Je suis donc monté sur la montagne, et, ma
+lunette à la main, j'ai inspecté l'horizon; en cinq minutes, j'ai été
+fixé; il y avait à une vingtaine de milles un bâtiment qui répondait à
+ces signaux.
+
+—C'était le _Leycester_?
+
+—Justement; on veut me bloquer; mais, tu comprends Jacques n'est pas
+venu au monde hier: le vent est au sud-est, de sorte que le bâtiment ne
+peut rentrer à Port-Louis qu'en courant des bordées. Or, à ce
+métier-là, il lui faut une douzaine d'heures au moins pour être à l'île
+des Tonneliers; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher
+pour filer avec moi.
+
+—Moi? et quelle raison ai-je de partir?
+
+—Ah! c'est juste, je ne t'ai rien dit encore. Ah çà! quelle diable
+d'idée as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garçon d'un coup
+de cravache? Ce n'est pas poli, cela.
+
+—Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est?
+
+—Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui. À propos, _Antrim_
+est un fier cheval, et tu lui feras bien des compliments de ma part.
+
+—Eh bien, tu ne te rappelles pas que ce même Henri de Malmédie, il y a
+quatorze ans, le jour du combat?...
+
+—Après?
+
+Georges releva ses cheveux et montra à son frère la cicatrice de son
+front.
+
+—Ah! oui, c'est vrai, s'écria Jacques; mille tonnerres! tu as de la
+rancune; j'avais oublié toute cette histoire. Mais d'ailleurs, autant
+que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui a valu
+de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre.
+
+—Oui, et j'avais oublié cette première insulte, ou plutôt j'étais prêt
+à la lui pardonner, lorsqu'il m'en a fait une seconde.
+
+—Laquelle?
+
+—Il m'a refusé la main de sa cousine.
+
+—Oh! tu es adorable, toi, ma parole d'honneur! Voilà un père et un fils
+qui élèvent une héritière comme une caille en mue, pour la plumer à
+leur aise par un bon mariage, et, quand la caille est grasse à point,
+arrive un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc! est-ce
+qu'ils pourraient faire autrement que de te la refuser? Sans compter
+mon cher, que nous sommes des mulâtres, pas autre chose.
+
+—Aussi, n'est-ce point ce refus que j'ai regardé comme une injure;
+mais, dans la discussion, il a levé une baguette sur moi.
+
+—Ah! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l'as assommé?
+
+—Non, dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se
+présentaient toujours, en pareille circonstance, à l'esprit de son
+frère; non, je lui ai demandé satisfaction.
+
+—Et il a refusé? C'est juste, nous sommes des mulâtres. Nous battons
+quelquefois les blancs, c'est vrai; mais les blancs ne se battent pas
+avec nous, fi donc!
+
+—Et lors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien à se battre.
+
+—Et c'est pour cela que tu lui as envoyé en pleine course, coram
+populo, comme nous disions au collège Napoléon, un coup de cravache à
+travers la figure. Ce n'était pas mal imaginé; et le moyen a, ma foi,
+manqué de réussir.
+
+—A manqué?... Que veux-tu dire?
+
+—Je veux dire que, effectivement, la première idée de M. de Malmédie
+avait été de se battre; mais personne n'a voulu lui servir de témoin,
+et ses amis lui ont déclaré qu'un pareil duel était impossible.
+
+—Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donné; il est
+libre.
+
+—Oui; mais on te garde autre chose, à toi.
+
+—Et que me garde-t-on? demanda Georges en fronçant le sourcil.
+
+—Comme, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, l'entêté voulait
+absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer à ce duel,
+qu'on lui promît une chose.
+
+—Et quelle chose lui a-t-on promise?
+
+—Qu'un de ces soirs, pendant que tu serais à la ville, on
+s'embusquerait à huit ou dix sur la route de Moka; qu'on te
+surprendrait au moment où tu t'y attendrais le moins, qu'on te
+coucherait sur une échelle, et qu'on te donnerait vingt-cinq coups de
+fouet.
+
+—Les misérables! Mais c'est le supplice des nègres!
+
+—Eh bien, que sommes-nous donc, nous autres mulâtres? Des nègres
+blancs, pas autre chose.
+
+—Ils lui ont promis cela? répéta Georges.
+
+—Formellement.
+
+—Tu en es sûr?
+
+—J'y étais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang;
+on ne se défiait pas de moi.
+
+—C'est bien! dit Georges; mon parti est pris.
+
+—Tu pars avec moi?
+
+—Je reste.
+
+—Écoute, dit Jacques en posant la main sur l'épaule de Georges;
+crois-moi, frère, suis le conseil d'un vieux philosophe: ne reste pas,
+suis-moi.
+
+—Impossible! j'aurais l'air de fuir; d'ailleurs, j'aime Sara.
+
+—Tu aimes Sara?... Qu'est-ce que cela veut dire: «J'aime Sara?»
+
+—Cela veut dire qu'il faut que je possède cette femme, ou que je meure.
+
+—Écoute, Georges, moi, je ne comprends pas toutes ces subtilités. Il
+est vrai que je n'ai jamais été amoureux que de mes passagères, qui en
+valent bien d'autres, crois-moi; et, quand tu en auras tâté, tu
+troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des îles
+Comores, par exemple. J'en ai six dans ce moment-ci entre lesquelles je
+te donne le choix.
+
+—Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l'île de
+France.
+
+—Et moi, je te répète que tu as tort. L'occasion est belle, tu ne la
+retrouveras pas. Je pars cette nuit, à une heure, sans tambour ni
+trompette; viens avec moi, et, demain, nous serons à vingt-cinq lieues
+d'ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice; sans
+compter que, si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur
+faire administrer, par quatre de mes matelots, la gratification qu'ils
+te réservaient.
+
+—Merci, frère, répéta Georges; c'est impossible!
+
+—Alors, c'est bien; tu es un homme, et, quand un homme dit: «C'est
+impossible», c'est qu'effectivement c'est impossible. Je partirai donc
+sans toi.
+
+—Oui, pars; mais ne t'éloigne pas trop, et tu verras quelque chose à
+quoi tu ne t'attends pas.
+
+—Et que verrai-je? Une éclipse de lune?...
+
+—Tu verras s'allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port
+Louis à Mahebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l'île Bourbon.
+
+—Ah! ah! ceci est autre chose; tu as des idées pyrotechniques, à ce
+qu'il paraît? Voyons, explique-moi un peu cela.
+
+—J'ai que, dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me méprisent,
+ces blancs qui veulent me fouetter comme un nègre marron, ces blancs
+seront à mes pieds. Voilà tout.
+
+—Une petite révolte.... Je comprends, dit Jacques. Ce serait possible,
+s'il y avait dans l'île seulement deux mille hommes comme mes cent
+cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude; car, Dieu merci! il n'y
+en a pas un qui appartienne à cette misérable race: ce sont tous de
+bons Bretons, de braves Américains, de vrais Hollandais, de purs
+Espagnols, ce qu'il y a de mieux dans les quatre nations. Mais, toi,
+qu'auras-tu pour soutenir ta révolte?
+
+—Dix mille esclaves qui sont las d'obéir et qui veulent commander à
+leur tour.
+
+—Des nègres? Peuh!... fit Jacques avançant dédaigneusement la lèvre
+inférieure. Écoute, Georges; moi, je les connais bien, j'en vends: ça
+supporte bien la chaleur, ça vit avec une banane, c'est dur au travail,
+ça a des qualités, enfin, je ne veux pas déprécier ma marchandise; mais
+cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard
+qu'aujourd'hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur
+les nègres.
+
+—Comment cela?
+
+—Oui, il me disait: «Capitaine Van den Broek, vous qui avez beaucoup
+voyagé et qui me paraissez un excellent observateur, si vous étiez
+gouverneur de quelque île, et qu'il y eût une révolte de nègres, que
+feriez vous?»
+
+—Et qu'as-tu répondu?
+
+—Moi, j'ai répondu: «Milord, je défoncerais dans les rues par
+lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d'arack, et
+j'irais me coucher, ma clef à ma porte.»
+
+Georges se mordit les lèvres jusqu'au sang.
+
+—Ainsi donc, pour la troisième fois, je te le répète, frère: viens avec
+moi; c'est ce que tu as de mieux à faire.
+
+—Et moi, pour la troisième fois, frère, je te réponds: impossible.
+
+—Alors tout est dit; embrasse-moi, Georges.
+
+—Adieu Jacques!
+
+—Adieu frère! Mais, crois-moi, ne te fie pas aux nègres.
+
+—Ainsi, tu pars?
+
+—Pardieu! oui. Oh! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir, dans
+l'occasion, en pleine mer, tant que le _Leycester_ voudra; qu'il vienne
+m'offrir une partie de quilles, et il verra si je boude; mais, dans le
+port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute La Bourdonnaie, merci!
+Ainsi, une dernière fois, tu refuses?
+
+—Je refuse.
+
+—Adieu!
+
+—Adieu!
+
+Les jeunes gens s'embrassèrent une dernière fois; Jacques entra chez
+son père, qui, ignorant tout ce qui était arrivé, dormait
+tranquillement.
+
+Quant à Georges, il passa dans la chambre où l'attendait Laïza.
+
+—Eh bien? demanda le nègre.
+
+—Eh bien, dit Georges, dis aux révoltés qu'ils ont un chef.
+
+Le nègre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre
+chose, s'inclina profondément et sortit.
+
+
+
+
+Chapitre XIX—Le Yamsé
+
+
+Les courses, comme nous l'avons dit, n'étaient qu'un épisode des fêtes
+du second jour; aussi, les courses finies, et vers les trois heures de
+l'après-midi, toute la population bariolée qui couvrait la petite
+montagne s'achemina vers la plaine Verte, tandis que les élégants et
+les élégantes qui avaient assisté au sport, tant en voiture qu'à
+cheval, rentraient dîner chez eux, pour en ressortir aussitôt après le
+repas, et aller assister aux exercices des Lascars.
+
+Ces exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de
+courses, de danses et de luttes, accompagnées de chants discordants et
+de musique barbare auxquels se mêlent, dans la foule, les clameurs des
+nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de
+leur maître, et qui vont criant, les uns: «Bananes! bananes!» Les
+autres: «Cannes! cannes!» Ceux-ci: «Caillé! caillé! bon lait caillé!»
+Ceux-là: «Kalou! kalou! bon kalou!»
+
+Ces exercices durent jusqu'à six heures du soir, à peu près; puis, à
+six heures du soir, la petite procession, ainsi appelée pour la
+distinguer de la grande procession du lendemain, commence.
+
+Alors, entre deux haies de spectateurs, les Lascars s'avancent, les uns
+à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues, faites
+comme le grand gouhn, et qu'ils appellent _aïdorés_; les autres, armés
+de bâtons et de sabres émoussés; d'autres, enfin, à moitié nus, sous
+des vêtements déchirés. Puis, à un certain signe, tous s'élancent; ceux
+qui portent les _aïdorés_ se mettent à tourner sur eux-mêmes en
+dansant; ceux qui portent les sabres et les bâtons commencent à
+combattre en voltigeant les uns autour des autres, portant et parant
+les coups avec une adresse, merveilleuse; enfin, les derniers se
+frappent la poitrine et se roulent à terre avec l'apparence du
+désespoir, tous criant à la fois ou tour à tour: «Yamsé! Yamli! O
+Hoseïn! O Ali!»
+
+Pendant qu'ils se livrent à cette gymnastique religieuse, quelques-uns
+d'entre eux s'en vont offrant à tout venant du riz bouilli et des
+plantes aromatiques.
+
+Cette promenade dure jusqu'à minuit; puis, à minuit, ils rentrent au
+camp malabar dans le même ordre qu'ils en sont sortis, pour n'en plus
+sortir que le lendemain à la même heure.
+
+Mais, le lendemain, la scène changea et s'agrandit. Après avoir fait
+dans la ville la même promenade que la veille, les Lascars, à la nuit
+venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat
+de la réunion des deux bandes. Il était cette année plus grand et plus
+splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches,
+les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de
+grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papier de toutes
+couleurs, suspendues à tous les angles et à toutes les anfractuosités,
+qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière
+changeante, il s'avança porté par un grand nombre d'hommes, les uns
+placés dans l'intérieur, les autres à l'extérieur, et qui, tous,
+chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn
+marchaient des éclaireurs, balançant au bout d'une perche d'une dizaine
+de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d'autres pièces
+d'artifice. Alors, la danse des _aïdorés_ et les combats corps à corps
+reprirent de plus belle. Les dévots aux robes déchirées recommencèrent
+à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels
+toute la masse répondait par les cris alternés de: «Yamsé! Yamli! O
+Hoseïn! O Ali!» cris encore plus prolongés et plus déchirants que ces
+mêmes cris poussés la veille.
+
+C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destiné à
+représenter à la fois la ville de Keberla, près de laquelle périt
+Hoseïn, et le tombeau où furent enfermés ses restes; en outre, un homme
+nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs
+jours, veilla sur les dépouilles du saint iman. De temps en temps, il
+s'élançait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s'il
+eût voulu les dévorer; mais un homme, représentant son gardien, et qui
+marchait derrière lui l'arrêtait au moyen d'une corde; tandis qu'un
+mollah, placé à ses côtés le calmait par des paroles mystérieuses et
+par des gestes magnétiques.
+
+Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans
+la ville et autour de la ville; puis ceux qui le portaient prirent le
+chemin de la rivière des Lataniers, suivis de toute la population de
+Port-Louis. La fête tirait à sa fin; on allait enterrer le gouhn, et
+chacun voulait, après l'avoir accompagné dans son triomphe,
+l'accompagner aussi dans sa ruine.
+
+Arrivés à la rivière des Lataniers, ceux qui portaient l'immense
+machine s'arrêtèrent sur le bord; puis, à minuit sonnant, quatre hommes
+s'approchèrent avec quatre torches, et mirent le feu aux quatre coins.
+À l'instant même, les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la
+rivière.
+
+Mais, comme la rivière des Lataniers n'est qu'un torrent et que le bas
+du gouhn trempait à peine dans l'eau, la flamme gagna rapidement toutes
+les parties supérieures, s'élança comme une immense spirale et monta en
+tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement
+fantastique: ce fut celui pendant lequel, à la clarté de cette lumière
+éphémère, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les
+races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs
+mouchoirs et leurs chapeaux: groupés les uns sur la rive même, les
+autres sur les rochers environnants; ceux-ci s'enfonçant par masses
+plus sombres à mesure qu'elles s'éloignaient sous le couvert de la
+forêt; ceux-là fermant l'immense cercle, et montés dans leurs
+palanquins, dans leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment,
+les eaux reflétèrent les feux qu'elles allaient éteindre; pendant un
+moment, toute cette multitude houla comme une mer; pendant un moment,
+les arbres s'allongèrent dans l'ombre comme des géants qui se lèvent;
+pendant un moment enfin, on n'aperçut plus le ciel qu'à travers une
+vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une
+vague de sang.
+
+Puis, bientôt, la lumière décrut, toutes ces têtes se confondirent les
+unes avec les autres: les arbres parurent s'éloigner d'eux-mêmes et
+rentrer dans l'ombre; le ciel pâlit reprenant peu à peu sa teinte
+plombée; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en
+temps, quelque partie épargnée jusque-là par l'incendie s'enflammait à
+son tour et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le
+peuplaient un éclair tremblant, puis s'éteignait, rendant l'obscurité
+plus grande qu'avant qu'il s'enflammât. Peu à peu toute l'ossature
+tomba en charbons ardents faisant frissonner l'eau de la rivière;
+enfin, les dernières clartés s'éteignirent, et, comme le ciel, ainsi
+que nous l'avons dit, était chargé de nuages, chacun se retrouva dans
+une obscurité d'autant plus profonde, que la lumière qui l'avait
+précédée avait été plus grande.
+
+Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques, et
+surtout après les illuminations ou les feux d'artifice: une grande
+rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au
+plus vite vers la ville; les voitures partant au galop de leurs
+chevaux, et les palanquins au trot de leurs nègres; tandis que les
+piétons réunis par groupes babillards, marchaient à leur suite de leur
+pas le plus rapide.
+
+Soit curiosité plus vive, soit flânerie naturelle à l'espèce, les
+nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers; mais, enfin,
+ils s'éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la route du camp
+malabar les autres remontant la rivière; ceux-ci s'enfonçant dans la
+forêt, ceux-là suivant le bord de la mer.
+
+Au bout de quelques instants, la place fut entièrement déserte, et un
+quart d'heure s'écoula, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que
+celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et où l'on ne vit
+autre chose, pendant les éclaircies de nuages, que des chauves-souris
+gigantesques et au vol pesant qui s'abattaient vers la rivière, comme
+pour éteindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant
+encore à sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre
+dans la forêt.
+
+Bientôt, cependant, on entendit un léger bruit, et l'on vit s'avancer,
+en rampant vers la rivière, deux hommes marchant l'un au-devant de
+l'autre, et venant, l'un du coté de la batterie Dumas, et l'autre de la
+montagne Longue; quand ils ne furent plus séparés que par le torrent,
+ils se levèrent tous deux, échangèrent des signes, et, tandis que l'un
+frappait trois coups dans ses mains, l'autre siffla trois fois.
+
+Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des
+roches qui bordent le torrent, des mangliers qui s'inclinent sur le
+rivage de la mer, on vit sortir toute une population de nègres et
+d'Indiens, dont, cinq minutes auparavant, il eût été impossible de
+soupçonner la présence; seulement, toute cette population était divisée
+en deux bandes bien distinctes: l'une, composée rien que d'Indiens;
+l'autre, composée tout entière de nègres. Les Indiens se rangèrent
+autour de l'un des deux chefs arrivés les premiers: ce chef était un
+homme au teint olivâtre, parlant l'idiome malais.
+
+Les nègres se rangèrent autour de l'autre chef, qui était un nègre
+comme eux, qui parlait tour à tour l'idiome madécasse et mozambique.
+
+L'un des deux chefs se promenait dans la foule, babillant, grondant,
+déclamant, gesticulant, type de l'ambitieux de bas étage, de
+l'intrigant vulgaire: c'était Antonio le Malais.
+
+L'autre, calme, immobile, presque muet, avare de paroles, sobre de
+gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, véritable image
+de la force qui contient et du génie qui commande: c'était Laïza, le
+lion d'Anjouan.
+
+Ces deux hommes, c'étaient les chefs de la révolte; les dix mille métis
+qui les entouraient, c'étaient les conspirateurs.
+
+Antonio parla le premier.
+
+—Il y avait une fois, dit-il, une île gouvernée par des singes, et
+habitée par des éléphants, par des lions, par des tigres, par des
+panthères et par des serpents. Le nombre des gouvernés était dix fois
+plus considérable que celui des gouvernants; mais les gouvernants
+avaient eu le talent, les rusés babouins qu'ils étaient, de désunir les
+gouvernés, de façon que les éléphants vivaient en haine avec les lions,
+les tigres avec les panthères, et les serpents avec tous. Il en
+résultait que, lorsque les éléphants levaient la trompe, les singes
+faisaient marcher contre eux les serpents, les panthères, les tigres et
+les lions; et, si forts que fussent les éléphants, ils finissaient
+toujours par être vaincus. Si c'étaient les lions qui rugissaient, les
+singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les serpents, les
+panthères et les tigres; de sorte que, si courageux que fussent les
+lions, ils finissaient toujours par être enchaînés. Si c'étaient les
+tigres qui montraient les dents, les singes faisaient marcher contre
+eux les éléphants, les lions, les serpents et les panthères; de sorte
+que, si forts que fussent les tigres, ils finissaient toujours par être
+mis en cage. Si c'étaient les panthères qui bondissaient, les singes
+faisaient marcher contre elles les éléphants, les lions, les tigres et,
+les serpents; de sorte que, si agiles que fussent les panthères, elles
+finissaient toujours par être domptées. Enfin, si c'étaient les
+serpents qui sifflaient, les singes faisaient marcher contre eux les
+éléphants, les lions, les tigres et les panthères, et les serpents, si
+rusés qu'ils fussent, finissaient toujours par être soumis. Il en
+résultait que les gouvernants, à qui cette ruse avait réussi cent fois,
+riaient sous cape toutes les fois qu'ils entendaient parler de quelque
+révolte, et employant aussitôt leur tactique habituelle, étouffaient
+les révoltés. Cela dura ainsi longtemps, très longtemps. Mais, un jour,
+il arriva qu'un serpent, plus fin que les autres, réfléchit: c'était un
+serpent qui savait ses quatre règles d'arithmétique ni plus ni moins
+que le caissier de M. de M***; il calcula que les singes étaient,
+relativement aux autres animaux, comme 1 est à 8. Il réunit donc les
+éléphants, les lions, les tigres, les panthères et les serpents sous
+prétexte d'une fête, et leur dit:
+
+«—Combien êtes-vous?
+
+Les animaux se comptèrent et répondirent:
+
+—Nous sommes quatre-vingt mille.
+
+—C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos maîtres, et
+dites-moi combien ils sont.
+
+Les animaux comptèrent les singes et répondirent:
+
+—Ils sont huit mille.
+
+—Alors, vous êtes bien bêtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les
+singes, puisque vous êtes huit contre un.
+
+Les animaux se réunirent et exterminèrent les singes, et ils furent
+maîtres de l'île, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus
+beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux;
+sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves, et les guenons,
+dont ils firent leurs maîtresses...»
+
+—Avez-vous compris? dit Antonio.
+
+De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent
+entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le
+consul Ménénius, deux mille deux cents ans auparavant, n'en avait
+produit avec la sienne.
+
+Laïza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme fût passé;
+puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples
+paroles:
+
+—Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres; ils
+se levèrent tous ensemble et ils le furent. Cette île s'appelait
+autrefois Saint-Dominique; elle s'appelle à cette heure Haïti....
+Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux.
+
+De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se
+firent entendre pour la seconde fois. Mais il faut l'avouer, ce
+discours était trop simple pour émouvoir la multitude, ainsi que
+l'avait fait celui d'Antonio; Antonio s'en aperçut et conçut un espoir.
+
+Il fit signe qu'il voulait parler et l'on se tut.
+
+—Oui, dit-il, oui, Laïza a dit vrai; j'ai entendu raconter qu'il y a,
+au delà de l'Afrique, bien loin, bien loin, du côté où le soleil se
+couche, une grande île où tous les nègres sont rois. Mais, dans mon île
+à moi, comme dans l'île de Laïza, dans l'île des animaux comme dans
+l'île des hommes, il y eut un chef élu, mais un seul.
+
+—C'est juste, dit Laïza, et Antonio a raison: tout pouvoir partagé
+s'affaiblit; je suis donc de son avis; il faut un chef, mais un seul.
+
+—Et quel sera ce chef? demanda Antonio.
+
+—C'est à ceux qui sont rassemblés ici de décider, répondit Laïza.
+
+—L'homme qui est digne d'être notre chef, dit Antonio, est celui qui
+pourra opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au
+courage.
+
+—C'est juste, dit Laïza.
+
+—Celui qui est digne d'être notre chef, continua Antonio, c'est l'homme
+qui a vécu avec les blancs et avec les noirs; l'homme qui tient par le
+sang aux uns et aux autres; l'homme qui, libre, fera le sacrifice de sa
+liberté; l'homme qui a une case et un champ, qui risque de perdre sa
+case et son champ. Voilà l'homme qui est digne d'être notre chef.
+
+—C'est juste, dit Laïza.
+
+—Je ne connais qu'un homme qui réunisse toutes ces conditions, dit
+Antonio.
+
+—Et moi aussi, dit Laïza.
+
+—Veux-tu dire que c'est toi? demanda Antonio.
+
+—Non, répondit Laïza.
+
+—Tu conviens donc que c'est moi?
+
+—Ce n'est pas toi non plus.
+
+—Et qui est-ce donc? s'écria Antonio.
+
+—Oui; qui est-ce? où est-il? Qu'il vienne, qu'il paraisse! crièrent à
+la fois les nègres et les Indiens.
+
+Laïza frappa trois fois dans ses mains; au même instant, on entendit
+retentir le galop d'un cheval, et, aux premières lueurs du jour
+naissant, on vit sortir de la forêt un cavalier qui, arrivant à toute
+bride, entra jusqu'au cœur du groupe, et là, par un simple mouvement de
+la main, arrêta son cheval si court, que, de la secousse, il plia sur
+ses jarrets.
+
+Laïza étendit la main avec un geste de suprême dignité vers le
+cavalier.
+
+—Votre chef, dit il, le voilà!
+
+—Georges Munier! s'écrièrent dix mille voix.
+
+—Oui, Georges Munier, dit Laïza. Vous avez demandé un chef qui puisse
+opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage;
+le voilà!... Vous avez demandé un chef qui ait vécu avec les blancs et
+avec les noirs, qui tint par le sang aux uns et aux autres, le
+voilà!... Vous avez demandé un chef qui fût libre et qui fît le
+sacrifice de sa liberté; qui eût une case et un champ, et qui risquât
+de perdre sa case et son champ; eh bien, ce chef le voilà! Où en
+chercherez-vous un autre? où en trouverez-vous un pareil?
+
+Antonio demeura confondu; tous les regards se tournèrent vers Georges,
+et il se fit une grande rumeur dans la multitude.
+
+Georges connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et il avait
+compris qu'il devait avant tout parler aux yeux: il était donc revêtu
+d'un magnifique bournous tout brodé d'or, et, sous son bournous, il
+portait le cafetan d'honneur qu'il tenait d'Ibrahim-Pacha, et sur
+lequel brillaient les croix de la Légion d'honneur et de Charles III;
+de son côté, Antrim, couvert d'une magnifique housse rouge, frémissait
+sous son maître, impatient et orgueilleux à la fois.
+
+—Mais, s'écria Antonio, qui nous répondra de lui?
+
+—Moi, dit Laïza.
+
+—A-t-il vécu avec nous? connaît-il nos besoins?
+
+—Non, il n'a pas vécu avec nous; mais il a vécu avec les blancs, dont
+il a étudié les sciences; oui, il connaît nos désirs et nos besoins,
+car nous n'avons qu'un besoin et qu'un désir: la liberté.
+
+—Qu'il commence donc par la rendre à ses trois cents esclaves, la
+liberté.
+
+—C'est déjà fait depuis ce matin, dit Georges.
+
+—Oui, oui, crièrent des voix dans la foule; oui, nous libres, maître
+Georges a donné liberté à nous.
+
+—Mais il est lié avec les blancs, dit Antonio.
+
+—En face de vous tous, répondit Georges, j'ai rompu avec eux hier.
+
+—Mais il aime une fille blanche, dit Antonio.
+
+—Et c'est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur,
+répondit Georges; car la fille blanche m'aime.
+
+—Mais, si on vient la lui offrir pour femme, reprit Antonio, il nous
+trahira, nous, et pactisera avec les blancs.
+
+—Si on vient me l'offrir pour femme, je la refuserai, répondit Georges;
+car je veux la tenir d'elle seule, et n'ai besoin de personne pour me
+la donner.
+
+Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de «Vive
+Georges! vive notre chef!» retentirent de tous côtés et couvrirent sa
+voix de telle façon, qu'il ne put prononcer une parole.
+
+Georges fit signe qu'il voulait parler, chacun se tut.
+
+—Mes amis, dit-il, voici le jour, et, par conséquent, l'heure de nous
+séparer. Jeudi est jour de fête; jeudi, vous êtes tous libres; jeudi, à
+huit heures du soir, ici, au même endroit, j'y serai; je me mettrai à
+votre tête, et nous marcherons sur la ville.
+
+—Oui, oui! crièrent toutes les voix.
+
+—Un mot encore: s'il y avait un traître parmi nous, décidons que,
+lorsque sa trahison sera prouvée, chacun de nous pourra le mettre à
+mort à l'instant même, de la mort qu'il lui conviendra, prompte ou
+lente, douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d'avance à son jugement?
+Quant à moi, je m'y soumets le premier.
+
+—Oui, oui! crièrent toutes les voix; s'il y a un traître, que le
+traître soit mis à mort, à mort le traître!
+
+—C'est bien. Et maintenant, combien êtes-vous?
+
+—Nous sommes dix mille, dit Laïza.
+
+—Mes trois cents serviteurs sont chargés de vous remettre à chacun
+quatre piastres; car il faut que, pour jeudi soir, chacun ait une arme
+quelconque. À jeudi!
+
+Et Georges, saluant de la main, repartit comme il était venu, tandis
+que les trois cents nègres ouvraient chacun un sac rempli d'or, et
+donnaient, à chaque homme, les quatre piastres promises.
+
+Cette magnificence royale coûtait, il est vrai, à Georges Munier, deux
+cent mille francs. Mais qu'était-ce que cette somme pour un homme riche
+à millions, et qui eût sacrifié toute sa fortune à l'accomplissement du
+projet arrêté depuis si longtemps dans sa volonté?
+
+Enfin, ce projet allait s'accomplir; le gant était jeté.
+
+
+
+
+Chapitre XX—Le rendez-vous
+
+
+Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille
+qu'on n'aurait pu le croire. C'était un de ces hommes que l'inaction
+tue et que la lutte grandit: il se contenta de préparer ses armes, en
+cas d'attaque imprévue, tout en se réservant une retraite vers les
+grands bois, qu'il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure
+et l'immensité, mêlés au murmure et à l'immensité de la mer, avaient
+fait de lui l'enfant rêveur que nous avons vu.
+
+Mais celui sur qui retombait réellement le poids de tous ces événements
+imprévus, c'était le pauvre père. Le désir de sa vie, depuis quatorze
+ans, avait été de revoir ses enfants; ce désir venait d'être accompli.
+Il les avait revus tous deux; mais leur présence n'avait fait que
+changer l'atonie habituelle de sa vie en une inquiétude sans cesse
+renaissante: l'un, capitaine négrier, en lutte éternelle avec les
+éléments et les lois; l'autre, conspirateur idéologue, en lutte avec
+les préjugés et les hommes; tous deux luttant contre ce qu'il y a de
+plus puissant au monde; tous deux pouvant être, d'un moment à l'autre,
+brisés par la tempête; tandis que lui, enchaîné par cette habitude
+d'obéissance passive, les voyait tous deux marcher au gouffre sans
+avoir la force de les retenir, et n'ayant pour toute consolation que
+ces mots, qu'il répétait sans cesse:
+
+—Au moins, je suis sûr d'une chose, c'est de mourir avec eux.
+
+Au reste, le temps qui devait décider de la destinée de Georges était
+court; deux jours seulement le séparaient de la catastrophe qui devait
+faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau Pétion. Son
+seul regret, pendant ces deux jours, était de ne pas pouvoir
+communiquer avec Sara. Il eût été imprudent à lui d'aller chercher à la
+ville son messager ordinaire, Miko-Miko. Mais d'un autre côté, il était
+rassuré, par cette conviction, que la jeune fille était sûre de lui,
+comme il était sûr d'elle. Il y a des âmes qui n'ont besoin que de
+croiser un regard et d'échanger une parole pour comprendre ce qu'elles
+valent, et qui, de ce moment, se reposent l'une sur l'autre avec la
+sécurité de la conviction. Puis il souriait à l'idée de cette grande
+vengeance qu'il allait tirer de la société, et de cette grande
+réparation que le sort allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara:
+«Voilà huit jours que je ne vous ai vue; mais ces huit jours m'ont
+suffi comme à un volcan pour changer la face d'une île. Dieu a voulu
+tout anéantir par un ouragan, et il n'a pu; moi, j'ai voulu faire
+disparaître dans une tempête hommes, lois, préjugés; et, plus puissant
+que Dieu, moi j'ai réussi.»
+
+Il y a, dans les dangers politiques et sociaux du genre de celui auquel
+s'exposait Georges, un enivrement qui éternisera les conspirations et
+les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est,
+sans contredit, la satisfaction de l'orgueil; or, qu'y a-t-il de plus
+caressant pour nous autres, fils du péché, que l'idée de renouveler
+cette lutte de Satan avec Dieu, des Titans avec Jupiter? Dans cette
+lutte, on le sait bien, Satan a été foudroyé et Encelade enseveli. Mais
+Encelade, enseveli, remue une montagne toutes les fois qu'il se
+retourne. Satan, foudroyé, est devenu roi des enfers.
+
+Il est vrai que c'étaient là de ces choses que ne comprenait pas le
+pauvre Pierre Munier.
+
+Aussi, lorsque Georges, après avoir laissé sa fenêtre entrouverte,
+suspendu ses pistolets à son chevet et mis son sabre sous son oreiller,
+se fut endormi aussi tranquille que s'il ne dormait pas sur une
+poudrière, Pierre Munier armant cinq ou six nègres dont il était sûr,
+les avait placés en vedettes tout autour de l'habitation, et s'était
+mis lui-même en sentinelle sur la route de Moka. De cette façon, une
+retraite momentanée était du moins assurée à son Georges, et il ne
+courait plus le risque d'être surpris.
+
+La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste c'est le propre des
+conspirations qui s'ourdissent entre les nègres que le secret soit
+toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore
+assez civilisés pour calculer ce que peut rapporter une trahison.
+
+La journée du lendemain s'écoula comme la nuit précédente, et la nuit
+suivante comme la journée; rien n'arriva qui pût faire croire à Georges
+qu'il avait été trahi. Quelques heures seulement le séparaient donc
+encore de l'accomplissement de son dessein.
+
+Vers les neuf heures du matin, Laïza arriva. Georges le fit entrer dans
+sa chambre: rien n'était changé aux dispositions générales; seulement,
+l'enthousiasme produit par la générosité de Georges allait croissant. À
+neuf heures, les dix mille conspirateurs devaient être réunis en armes
+sur les bords de la rivière des Lataniers; à dix heures, la
+conspiration devait éclater.
+
+Tandis que Georges questionnait Laïza sur les dispositions de chacun,
+et établissait avec lui les chances de cette périlleuse entreprise, il
+aperçut de loin son messager Miko-Miko qui, portant toujours sur son
+épaule son bambou et ses paniers, marchait de son pas habituel et
+s'avançait vers l'habitation. Or, il était impossible que l'apparition
+arrivât plus à point. Depuis le jour des courses, Georges n'avait pas
+même aperçu Sara.
+
+Si maître de lui-même que fût le jeune homme, il ne put s'empêcher
+d'ouvrir la fenêtre et de faire signe à Miko-Miko de doubler le pas, ce
+que l'honnête Chinois fit aussitôt. Laïza voulait se retirer; mais
+Georges le retint, en lui disant qu'il avait encore quelque chose à lui
+dire.
+
+En effet, comme l'avait prévu Georges, Miko-Miko n'était pas venu à
+Moka de son propre mouvement: à peine entré, il tira un charmant billet
+plié de la façon la plus aristocratique, c'est-à-dire étroit et long,
+où une fine écriture de femme avait écrit pour toute adresse son
+prénom. À la seule vue de ce billet, le cœur battit violemment à
+Georges. Il le prit des mains du messager, et, pour cacher son émotion,
+pauvre philosophe qui n'osait pas être homme, il alla le lire dans un
+angle de la fenêtre.
+
+La lettre était effectivement de Sara, et voici ce qu'elle disait:
+
+«Mon ami,
+
+Trouvez vous aujourd'hui, vers les deux heures de l'après-midi, chez
+lord Williams Murrey, et vous y apprendrez des choses que je n'ose vous
+dire, tant elles me rendent heureuse; puis, en sortant de chez lui,
+venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon.
+
+Votre Sara.»
+
+Georges relut deux fois cette lettre; il ne comprenait rien à ce double
+rendez-vous. Comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui
+rendaient Sara heureuse, et comment lui, en sortant de chez lord
+Murrey, c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi, en plein jour,
+à la vue de tous, pouvait-il se présenter chez M. de Malmédie?
+
+Miko-Miko seul pouvait lui donner l'explication de tout cela; il appela
+donc le Chinois et commença de l'interroger; mais le digne négociant ne
+savait rien autre chose, sinon que mademoiselle Sara l'avait envoyé
+chercher par Bijou, qu'il n'avait pas reconnu d'abord, attendu que,
+dans sa lutte avec Télémaque, le pauvre diable avait perdu une partie
+de son nez déjà fort camard; il l'avait suivi, il avait été introduit
+près de la jeune fille, dans le pavillon où il était déjà entré deux
+fois, et, là elle avait écrit la lettre qu'il venait de remettre à
+Georges et que l'intelligent messager avait bien vite deviné être
+adressée à lui.
+
+Puis elle lui avait donné une pièce d'or; il ne savait rien de plus.
+
+Georges cependant continua d'interroger Miko-Miko, lui demandant si la
+jeune fille avait bien écrit devant lui; si elle était bien seule en
+écrivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille
+avait écrit en sa présence, personne n'était là; sa figure annonçait la
+sérénité la plus entière et le bonheur le plus parfait.
+
+Pendant que Georges procédait à l'interrogatoire, on entendit le galop
+d'un cheval: c'était un courrier à la livrée du gouverneur; un instant
+après, il entra dans la chambre de Georges et lui remit une lettre de
+lord Williams. Cette lettre était conçue en ces termes:
+
+«Mon cher compagnon de voyage,
+
+Je me suis fort occupé de vous depuis que je ne vous ai vu, et crois ne
+pas avoir trop mal arrangé toutes vos petites affaires. Soyez assez
+aimable pour vous rendre chez moi aujourd'hui, à deux heures. J'aurai,
+je l'espère, de bonnes nouvelles à vous apprendre.
+
+Tout à vous,
+
+Lord W. Murrey.»
+
+Ces deux lettres coïncidaient parfaitement l'une avec l'autre. Aussi,
+quelque danger qu'il y eût pour Georges à se présenter à la ville dans
+la situation où il se trouvait; quoique la prudence lui soufflât que
+s'aventurer à Port-Louis, et surtout chez le gouverneur, était chose
+téméraire, Georges n'écouta que son orgueil, qui lui disait que,
+refuser ce double rendez-vous, c'était presque une lâcheté, surtout ce
+double rendez-vous lui étant donné par les deux seules personnes qui
+eussent répondu, l'une à son amour, l'autre à son amitié. Aussi, se
+retournant vers le courrier, lui ordonna-t-il de présenter ses respects
+à milord, et de lui dire qu'il serait chez lui à l'heure convenue.
+
+Le courrier partit avec cette réponse.
+
+Alors, il se mit à une table, et écrivit à Sara.
+
+Regardons par-dessus son épaule et suivons des yeux les quelques lignes
+qu'il traçait:
+
+«Chère Sara,
+
+D'abord, que votre lettre soit bénie! C'est la première que je reçois
+de vous, et quoique bien courte elle me dit tout ce que je voulais
+savoir, c'est que vous ne m'avez pas oublié, c'est que vous m'aimez
+toujours, c'est que vous êtes mienne comme je suis vôtre.
+
+J'irai chez lord Murrey à l'heure que vous m'indiquez. Y serez-vous?
+Vous ne me le dites pas. Hélas! les seules nouvelles heureuses que je
+puisse attendre, ne peuvent venir que de votre bouche, puisque le seul
+bonheur que j'aspire au monde, c'est celui d'être votre mari.
+Jusqu'ici, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela; tout ce que je
+ferai encore sera dans le même but. Restez donc forte et fidèle, Sara,
+comme je serai fidèle et fort; car, si près de nous que vous apparaisse
+le bonheur, j'ai bien peur que nous n'ayons encore l'un et l'autre,
+avant, de l'atteindre, de terribles épreuves à traverser.
+
+N'importe, Sara, ma conviction est que rien ne résiste au monde à une
+volonté puissante et immuable, et à un amour profond et dévoué; ayez
+cet amour, Sara, et, moi, j'aurai cette volonté.
+
+Votre Georges.»
+
+Cette lettre écrite, Georges la remit à Miko-Miko, qui reprit son
+bambou et ses paniers et, de son pas habituel, repartit pour
+Port-Louis; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la
+nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien.
+
+Georges resta seul avec Laïza. Laïza avait à peu près tout entendu, et
+avait tout compris.
+
+—Vous allez à la ville? demanda-t-il à Georges.
+
+—Oui, répondit celui-ci.
+
+—C'est imprudent, reprit le nègre.
+
+—Je le sais; mais je dois y aller; et, à mes propres yeux, je serais un
+lâche si je n'y allais pas.
+
+—C'est bien, allez-y donc; mais si, à dix heures, vous n'êtes pas
+arrivé à la rivière des Lataniers?...
+
+—C'est que je serai prisonnier ou mort: alors, marchez sur la ville et
+délivrez-moi, ou vengez-moi.
+
+—C'est bien, dit Laïza, comptez sur nous.
+
+Et ces deux hommes qui s'étaient si bien compris, qu'un seul mot, qu'un
+seul geste, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs
+l'un de l'autre, se quittèrent sans échanger une promesse ou une
+recommandation de plus.
+
+Il était dix heures du matin; on vint prévenir Georges que son père lui
+faisait demander s'il déjeunerait avec lui; Georges répondit en passant
+dans la salle à manger: il était calme comme si rien ne fût arrivé.
+
+Pierre Munier jeta sur lui un regard où toute la sollicitude paternelle
+était peinte; mais, voyant le visage de son fils le même qu'il était
+d'habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il
+le saluait tous les jours, il se rassura.
+
+—Dieu soit loué, mon cher enfant! dit le brave homme. En voyant ces
+messagers se succéder si rapidement, j'avais craint qu'ils ne
+t'apportassent de mauvaises nouvelles; mais ton air tranquille
+m'annonce que je m'étais trompé.
+
+—Vous avez raison, mon père, répondit Georges, tout va bien; c'est
+toujours pour ce soir, à la même heure, la révolte, et ces messieurs
+m'apportaient deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne
+rendez-vous chez lui aujourd'hui, à deux heures, l'autre à Sara, qui me
+dit qu'elle m'aime.
+
+Pierre Munier resta étourdi. C'était la première fois que Georges lui
+parlait de la révolte des noirs et de l'amitié du gouverneur; il avait
+su toutes ces choses indirectement, et il avait, le pauvre père,
+frissonné jusqu'au fond du cœur en voyant son enfant bien-aimé se jeter
+dans une pareille voie.
+
+Il balbutia quelques observations; mais Georges l'arrêta.
+
+—Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où après avoir
+fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires après
+avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arraché par M. de
+Malmédie; ce jour-là, vous aviez été devant l'ennemi, grand, noble,
+sublime, ce que vous serez toujours, enfin, devant le danger; ce
+jour-là, je jurai qu'un jour hommes et choses seraient remis à leur
+place; ce jour est arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu
+jugera entre les esclaves et les maîtres, entre les faibles et les
+forts, entre les martyrs et les bourreaux; voilà tout.
+
+Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection
+contre une pareille volonté, s'affaissait sur lui-même, comme si le
+poids du monde eût pesé sur lui, Georges ordonna à Ali de seller les
+chevaux, et, après avoir achevé tranquillement son déjeuner, en fixant
+de temps en temps un regard triste sur son père, il se leva pour
+sortir.
+
+Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers
+son fils.
+
+Georges s'avança vers lui, prit sa tête entre ses deux mains, et avec
+une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laissé paraître, il
+rapprocha cette tête vénérable de lui, et baisa rapidement cinq ou six
+fois ses cheveux blancs.
+
+—Mon fils, mon fils! s'écria Pierre Munier.
+
+—Mon père, dit Georges, vous aurez une vieillesse respectée, ou j'aurai
+une tombe sanglante. Adieu!
+
+Georges s'élança hors de la chambre, et le vieillard retomba sur sa
+chaise en poussant un profond gémissement.
+
+
+
+
+Chapitre XXI—Le refus
+
+
+À deux lieues à peu près de l'habitation de son père, Georges rejoignit
+Miko-Miko, qui revenait à Port-Louis; il arrêta son cheval, fit signe
+au Chinois de s'approcher de lui, lui dit à l'oreille quelques mots,
+auxquels Miko-Miko répondit par un signe d'intelligence, et il continua
+son chemin.
+
+En arrivant au pied de la montagne de la Découverte, Georges commença à
+rencontrer des personnes de la ville; il interrogea des yeux avec soin
+le visage de ces promeneurs, mais il n'aperçut sur les différentes
+physionomies que le hasard amenait sur son chemin aucun symptôme qui
+pût lui faire croire que le projet de révolte qui devait être mis par
+lui à exécution le soir eût le moins du monde transpiré. Il continua sa
+route, traversa le camp des Noirs et entra dans la ville.
+
+La ville était calme; chacun paraissait occupé de ses affaires
+personnelles; aucune préoccupation générale ne planait sur la
+population. Les bâtiments se balançaient calmés et abrités dans le
+port. La pointe aux Blagueurs était garnie de ses flâneurs habituels;
+un navire américain, arrivant de Calcutta, jetait l'ancre devant le
+Chien-de-Plomb.
+
+La présence de Georges parut cependant faire une certaine sensation;
+mais il était évident que cette sensation se rattachait à l'affaire des
+courses, et à l'insulte inouïe faite par un mulâtre à un blanc.
+Plusieurs groupes cessèrent même évidemment, à l'aspect du jeune homme,
+de causer des affaires en ce moment sur le tapis pour suivre Georges du
+regard, et échanger tout bas quelques paroles d'étonnement sur cette
+audace qu'il avait de reparaître dans la ville; mais Georges répondit à
+leurs regards par un regard si hautain, à leurs chuchotements par un
+sourire si dédaigneux, que les regards se baissèrent, ne pouvant
+supporter le rayon d'amère supériorité qui tombait de ses yeux.
+
+D'ailleurs, la crosse ciselée d'une paire de pistolets à deux coups
+sortait de chacune de ses fontes.
+
+Ce furent les soldats et les officiers que Georges rencontra sur sa
+route qui furent surtout l'objet de son attention. Mais soldats et
+officiers avaient cette physionomie tranquillement ennuyée de gens
+transportés d'un monde dans un autre, et condamnés à un exil de quatre
+mille lieues. Certes, si les uns et les autres eussent su que Georges
+leur ménageait de l'occupation pour la nuit, ils eussent eu l'air,
+sinon plus joyeux, du moins plus affairés.
+
+Toutes les apparences rassuraient donc Georges.
+
+Il arriva ainsi à la porte du gouvernement, jeta la bride de son cheval
+aux mains d'Ali, et lui recommanda de ne point quitter la place. Puis
+il traversa la cour, monta le perron et entra dans l'antichambre.
+
+L'ordre avait été donné d'avance aux domestiques d'introduire M.
+Georges Munier aussitôt qu'il se présenterait. Un domestique marcha
+donc devant le jeune homme, ouvrit la porte du salon et l'annonça.
+
+Georges entra.
+
+Dans ce salon étaient lord Murrey, M. de Malmédie et Sara.
+
+Au grand étonnement de Sara, dont les yeux se portèrent immédiatement
+sur le jeune homme, la figure de Georges exprima plutôt à sa vue une
+sensation pénible que joyeuse; son front se plissa légèrement, ses
+sourcils se rapprochèrent, et un sourire presque amer glissa sur sa
+bouche.
+
+Sara qui s'était levée vivement, sentit ses genoux plier sous elle, et
+retomba lentement sur son fauteuil.
+
+M. de Malmédie se tint debout et immobile comme il était, se contentant
+d'incliner légèrement la tête; lord Williams Murrey fit deux pas vers
+Georges et lui présenta la main.
+
+—Mon jeune ami, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer une
+nouvelle qui, je l'espère, comblera tous vos désirs; M. de Malmédie,
+jaloux d'éteindre toutes ces distinctions de couleur et toutes ces
+rivalités de castes qui, depuis deux cents ans, font le malheur, non
+seulement de l'île de France, mais des colonies en général, M. de
+Malmédie consent à vous accorder la main de sa nièce, mademoiselle Sara
+de Malmédie.
+
+Sara rougit et leva imperceptiblement les yeux sur le jeune homme; mais
+Georges se contenta de s'incliner sans répondre. M. de Malmédie et lord
+Murrey le regardèrent avec étonnement.
+
+—Mon cher monsieur de Malmédie, dit lord Murrey en souriant, je vois
+bien que notre incrédule ami ne s'en rapporte pas à ma seule parole;
+dites-lui donc que vous lui accordez la demande qu'il vous a faite, et
+que vous désirez que tout souvenir d'animosité, ancien et récent, soit
+oublié entre vos deux familles.
+
+—C'est vrai, Monsieur, dit M. de Malmédie en s'imposant visiblement un
+grand effort sur lui-même, et M. le gouverneur vient de vous faire part
+de mes sentiments. Si vous avez quelque rancune de certain événement
+arrivé lors de la prise de Port-Louis, oubliez-la, comme mon fils
+oubliera, je vous le promets en son nom, l'injure bien autrement grave
+que vous lui avez faite récemment. Quant à votre union avec ma nièce,
+M. le gouverneur vous l'a dit, j'y donne mon consentement, et à moins
+que, aujourd'hui, ce ne soit vous qui refusiez....
+
+—Oh! Georges! s'écria Sara emportée par un premier mouvement.
+
+—Ne vous hâtez pas de me juger sur ma réponse, Sara, répondit le jeune
+homme, car ma réponse m'est, croyez-le bien, imposée par d'impérieuses
+nécessités. Sara, devant Dieu et devant les hommes, Sara, depuis la
+soirée du pavillon, depuis la nuit du bal, depuis le jour où je vous ai
+vue pour la première fois, Sara, vous êtes ma femme: aucune autre que
+vous ne portera un nom que vous n'avez pas dédaigné, malgré son
+abaissement; tout ce que je vais dire est donc une question de forme et
+de temps.
+
+Georges se retourna vers le gouverneur.
+
+—Merci, milord, continua-t-il, merci; je reconnais dans ce qui se passe
+aujourd'hui l'appui de votre généreuse philanthropie et de votre
+bienveillante amitié. Mais, du jour où M. de Malmédie m'a refusé sa
+nièce, où M. Henri m'a insulté pour la seconde fois, où j'ai cru devoir
+me venger de ce refus et de cette insulte par une injure publique,
+ineffaçable, infamante, j'ai rompu avec les blancs; il n'y a plus de
+rapprochement possible entre nous. M. de Malmédie peut faire, dans une
+combinaison, dans un calcul, dans une intention que je ne comprends
+pas, moitié du chemin mais je ne ferai pas l'autre. Si mademoiselle
+Sara m'aime, mademoiselle Sara est libre, maîtresse de sa main,
+maîtresse de sa fortune, c'est à elle de se grandir encore à mes
+propres yeux en descendant jusqu'à moi, et non à moi de m'abaisser aux
+siens en essayant de monter jusqu'à elle.
+
+—Oh! monsieur Georges, s'écria Sara, vous savez bien....
+
+—Oui, je sais, dit Georges, que vous êtes une noble jeune fille, un
+cœur dévoué, une âme pure. Je sais que vous viendrez à moi, Sara,
+malgré tous les obstacles, tous les empêchements, tous les préjugés. Je
+sais que je n'ai qu'à vous attendre et que je vous verrai un jour
+apparaître, et je sais cela justement parce que, le sacrifice étant de
+votre côté, vous avez déjà décidé, dans votre généreuse pensée, que
+vous me feriez ce sacrifice. Mais quant à vous, monsieur de Malmédie,
+quant à votre fils, quant à M. Henri, qui consent à ne pas se battre
+avec moi à la condition qu'il me fera fouetter par ses amis; oh! entre
+nous c'est une guerre éternelle, entendez-vous? c'est une haine
+mortelle qui ne s'éteindra de ma part que dans le sang ou dans le
+mépris: que votre fils choisisse donc.
+
+—Monsieur le gouverneur, répondit alors M. de Malmédie avec plus de
+dignité qu'on n'aurait pu en attendre de sa part, vous le voyez, de mon
+côté, j'ai fait ce que j'ai pu: j'ai sacrifié mon orgueil, j'ai oublié
+l'ancienne injure et l'injure nouvelle, mais je ne puis convenablement
+faire d'avantage, et il faut que je m'en tienne à la déclaration de
+guerre que me fait Monsieur. Seulement, nous attendrons l'attaque en
+nous tenant sur la défensive. Maintenant Mademoiselle, continua M. de
+Malmédie en se tournant vers Sara, comme le dit Monsieur, vous êtes
+libre de votre cœur, libre de votre main, libre de votre fortune;
+faites donc à votre volonté: restez avec Monsieur, ou suivez-moi.
+
+—Mon oncle, dit Sara, il est de mon devoir de vous suivre. Adieu,
+Georges! Je ne comprends rien à ce que vous avez fait aujourd'hui; mais
+sans doute que vous avez fait ce que vous deviez faire.
+
+Et, faisant une révérence pleine de calme et de dignité au gouverneur,
+Sara sortit avec M. de Malmédie.
+
+Lord Williams Murrey les accompagna jusqu'à la porte, sortit avec eux
+et rentra un instant après.
+
+Son regard interrogateur rencontra le regard ferme de Georges, et il y
+eut un instant de silence entre ces deux hommes qui, grâce à leur
+nature élevée, se comprenaient si bien l'un l'autre.
+
+—Ainsi, dit le gouverneur, vous avez refusé?
+
+—J'ai cru devoir agir ainsi, milord.
+
+—Pardon si j'ai l'air de vous interroger; mais puis-je savoir quel
+sentiment vous a dicté votre refus?
+
+—Le sentiment de ma propre dignité.
+
+—Ce sentiment est-il le seul? demanda le gouverneur.
+
+—S'il y en a un autre, milord, permettez-moi de le tenir secret.
+
+—Écoutez, Georges, dit le gouverneur avec cette espèce d'abandon qui
+avait d'autant plus de charme chez lui, qu'on sentait qu'il était
+complètement en dehors de sa nature froide et composée, écoutez: du
+moment où je vous ai rencontré à bord du _Leycester_, du moment où j'ai
+pu apprécier les hautes qualités qui vous distinguent, mon désir a été
+de faire de vous le lien qui réunirait dans cette île deux castes
+opposées l'une à l'autre. J'ai commencé par pénétrer vos sentiments,
+puis vous m'avez fait le confident de votre amour, et je me suis prêté
+à la demande que vous m'avez adressée d'être votre intermédiaire, votre
+parrain, votre second. Pour ceci, Georges, reprit lord Murrey répondant
+à l'inclination de tête que lui faisait Georges, pour ceci, mon jeune
+ami, vous ne me devez aucun remerciement; vous alliez vous-même
+au-devant de mes vœux; vous secondiez mon plan de conciliation; vous
+aplanissiez mes projets politiques. Je vous accompagnai donc chez M. de
+Malmédie, et j'appuyai votre demande de toute l'autorité de ma
+présence, de tout le poids de mon nom.
+
+—Je le sais, milord, et je vous remercie. Mais, vous l'avez vu
+vous-même, ni le poids de votre nom, tout honorable qu'il est, ni
+l'autorité de votre présence, quelque flatteuse qu'elle dût être, ne
+purent m'épargner un refus.
+
+—J'en ai souffert autant que vous, Georges. J'ai admiré votre calme, et
+j'ai compris à votre sang-froid que vous vous ménagiez une terrible
+revanche. Cette revanche, le jour des courses, vous l'avez prise en
+face de tous, et, de ce jour, j'ai encore compris que, selon toute
+probabilité, il me faudrait renoncer à mes projets de conciliation.
+
+—Je vous avais prévenu en vous quittant, milord.
+
+—Oui, je le sais; mais écoutez-moi: je ne me suis pas regardé comme
+battu; je me suis présenté hier chez M. de Malmédie, et, à force de
+prières et d'instances, et en abusant presque de l'influence que me
+donne ma position, j'ai obtenu du père qu'il oublierait sa vieille
+haine contre votre père, du fils, qu'il oublierait sa jeune haine
+contre vous, de tous deux, qu'ils consentiraient au mariage de
+mademoiselle de Malmédie.
+
+—Sara est libre, milord, interrompit vivement Georges et, pour devenir
+ma femme, Dieu merci, elle n'a besoin du consentement de personne.
+
+—Oui, j'en conviens, reprit le gouverneur; mais, quelle différence aux
+yeux de tous, je vous le demande, d'enlever furtivement une jeune fille
+de la maison de son tuteur ou de la recevoir publiquement de la main de
+sa famille! Consultez votre orgueil, monsieur Munier, et voyez si je ne
+lui avais pas ménagé une suprême satisfaction, un triomphe auquel
+lui-même ne s'attendait pas.
+
+—C'est vrai répondit Georges. Malheureusement, ce consentement arrive
+trop tard.
+
+—Trop tard! Et pourquoi cela, trop tard? reprit le gouverneur.
+
+—Dispensez-moi de vous répondre sur ce point, milord. C'est mon secret.
+
+—Votre secret, pauvre jeune homme! Eh bien, voulez-vous que je vous le
+dise, moi, ce secret que vous ne voulez pas me dire?
+
+Georges regarda le gouverneur avec un sourire d'incrédulité.
+
+—Votre secret! continua le gouverneur; voilà un secret bien gardé,
+qu'un secret confié à dix mille personnes.
+
+Georges continua de regarder le gouverneur, mais cette fois sans
+sourire.
+
+—Écoutez-moi, reprit le gouverneur: vous vouliez vous perdre, j'ai
+voulu vous sauver. J'ai été trouver l'oncle de Sara, je l'ai pris à
+part et je lui ai dit: «Vous avez mal apprécié M. Georges Munier, vous
+l'avez repoussé insolemment, vous l'avez forcé de rompre ouvertement
+avec nous, et vous avez eu tort, car M. Georges Munier était un homme
+distingué, au cœur élevé, à l'âme grande; il y avait quelque chose à
+faire de cette organisation-là, et la preuve, c'est que M. Georges
+Munier tient à cette heure notre vie à tous entre ses mains; c'est
+qu'il est le chef d'une vaste conspiration; c'est que, demain, à dix
+heures du soir c'était hier que je lui parlais ainsi, M. Georges Munier
+marchera sur Port-Louis à la tête de dix mille nègres. C'est que, comme
+nous n'avons que dix-huit cents hommes de troupes, à moins que le
+hasard ne m'envoie une de ces idées préservatrices comme il en arrive
+parfois aux hommes de génie, nous sommes tous perdus; c'est
+qu'après-demain, enfin, M. Georges Munier, que vous méprisez à cette
+heure comme descendant d'une foule d'esclaves, sera notre maître
+peut-être, et peut-être ne voudra pas de vous pour esclave à son tour.
+Eh bien, vous pouvez empêcher tout cela, Monsieur, lui ai-je dit, vous
+pouvez sauver la colonie; revenez sur le passé, accordez à M. Georges
+la main de votre nièce, que vous lui avez refusée, et, s'il accepte,
+s'il veut bien accepter, car, les rôles étant changés, les prétentions
+peuvent être changées aussi, eh bien, vous aurez sauvé non seulement
+votre vie, votre liberté, votre fortune, mais encore la liberté, la vie
+et la fortune de tous.»
+
+Voilà ce que je lui ai dit; et alors, sur mes prières, sur mes
+instances, sur mes ordres, il a consenti. Mais ce que j'avais prévu est
+arrivé; vous étiez engagé trop avant, vous n'avez pas pu reculer.
+
+Georges avait suivi le discours du gouverneur avec un étonnement
+progressif, et cependant avec un calme parfait.
+
+—Ainsi, lui dit-il quand il eut fini, vous savez tout, milord?
+
+—Mais vous le voyez, ce me semble, et je ne crois pas avoir rien
+oublié.
+
+—Non, reprit Georges en souriant, non, vos espions sont bien instruits;
+et je vous fais mon compliment sur la façon dont votre police est
+faite.
+
+—Eh bien, maintenant, dit le gouverneur, maintenant que vous connaissez
+le motif qui m'a fait agir, il en est temps encore: acceptez la main de
+Sara, réconciliez-vous avec sa famille, renoncez à vos projets
+insensés, et je ne sais rien, j'ignore tout, j'ai tout oublié.
+
+—Impossible! dit Georges.
+
+—Songez avec quelle espèce de gens vous êtes engagé.
+
+—Vous oubliez, milord, que ces hommes, dont vous parlez avec tant de
+mépris, sont mes frères, à moi; que, méprisé par les blancs comme leur
+inférieur, ils m'ont reconnu, eux, pour leur chef; vous oubliez que, au
+moment où ces hommes m'ont fait l'abandon de leur vie, je leur ai, moi,
+voué la mienne.
+
+—Ainsi, vous refusez?
+
+—Je refuse.
+
+—Malgré mes prières?
+
+—Excusez-moi, milord, mais je ne puis les écouter.
+
+—Malgré votre amour pour Sara, et malgré l'amour de Sara pour vous?
+
+—Malgré toutes choses.
+
+—Réfléchissez encore.
+
+—C'est inutile, mes réflexions sont faites.
+
+—C'est bien.... Maintenant, Monsieur, dit lord Murrey, une dernière
+question.
+
+—Dites.
+
+—Si j'étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, que
+feriez-vous?
+
+—Comment cela?
+
+—Oui; si j'étais Georges Munier, chef d'une révolte, et vous lord
+Williams Murrey, gouverneur de l'île de France; si vous me teniez dans
+vos mains comme je vous tiens dans les miennes, dites, je vous le
+demande une seconde fois, que feriez-vous?
+
+—Ce que je ferais, milord? Je laisserais sortir d'ici celui qui y est
+venu sur votre parole, croyant être appelé à un rendez-vous et non être
+attiré dans un guet-apens; puis, le soir, si j'avais foi dans la
+justice de ma cause, j'en appellerais à Dieu, afin que Dieu décidât
+entre nous.
+
+—Eh bien, vous auriez tort, Georges; car, du moment que j'aurais tiré
+l'épée, vous ne pourriez plus me sauver; du moment que j'aurais allumé
+la révolte, il faudrait éteindre la révolte dans mon sang.... Non,
+Georges, non! je ne veux pas qu'un homme comme vous meure sur un
+échafaud, entendez-vous bien? meure comme un rebelle vulgaire, dont les
+intentions seront calomniées, dont le nom sera flétri, et, pour vous
+sauver d'un pareil malheur, pour vous arracher à votre destinée, vous
+êtes mon prisonnier, Monsieur; je vous arrête.
+
+—Milord! s'écria Georges en regardant autour de lui s'il n'y avait pas
+quelque arme dont il pût s'emparer, et avec laquelle il pût se
+défendre.
+
+—Messieurs, dit le gouverneur en élevant la voix, Messieurs, entrez, et
+emparez-vous de cet homme.
+
+Quatre soldats entrèrent, conduits par un caporal, et entourèrent
+Georges.
+
+—Conduisez Monsieur à la Police, dit le gouverneur: mettez-le dans la
+chambre que j'ai fait préparer ce matin; et, tout en veillant
+sévèrement sur lui, ayez soin que ni vous ni personne ne manque aux
+égards qui lui sont dus.
+
+À ces mots le gouverneur salua Georges, et Georges sortit de
+l'appartement.
+
+
+
+
+Chapitre XXII—La révolte
+
+
+Tout ce qui venait de se passer s'était passé si rapidement et d'une
+manière si inattendue, que Georges n'avait pas même eu le temps de se
+préparer à ce qui lui arrivait. Mais, grâce à son admirable puissance
+sur lui-même, il cacha sous un impassible et éternel sourire
+d'insoucieux dédain les différentes émotions dont il était assailli.
+
+Le prisonnier et ses gardes sortirent par une porte de derrière, au
+seuil de laquelle attendait la voiture du gouverneur; mais, soit
+hasard, soit prévoyance, Miko-Miko passait juste devant cette porte, au
+moment même où Georges montait dans la voiture. Le jeune homme et son
+messager habituel échangèrent un regard.
+
+Comme l'avait ordonné le gouverneur, Georges fut conduit à la Police.
+C'est un grand bâtiment dont le nom indique la destination, et qui est
+situé dans la rue du Gouvernement, un peu plus bas que la Comédie.
+Georges y fut déposé dans la chambre indiquée par le gouverneur.
+
+C'était une chambre visiblement préparée d'avance, ainsi que l'avait
+dit lord Williams, et il était même évident qu'on avait eu l'intention
+de la rendre aussi confortable que possible. L'ameublement en était
+propre, et le lit presque élégant; rien dans cette chambre ne sentait
+la prison. Seulement, les fenêtres en étaient grillées.
+
+Dès que la porte fut refermée sur Georges, et que le prisonnier se
+trouva seul, il alla droit à cette fenêtre: elle était élevée de vingt
+pieds à peu près, et donnait sur l'hôtel Coignet. Comme, de son côté,
+une des fenêtres de l'hôtel Coignet se trouvait juste en face de la
+chambre de Georges, le prisonnier pouvait voir jusqu'au fond de
+l'appartement situé en face de lui, et cela avec d'autant plus de
+facilité que cette fenêtre était ouverte.
+
+Georges revint de la fenêtre à la porte, écouta et entendit que l'on
+posait une sentinelle dans le corridor.
+
+Alors il retourna à la fenêtre et l'ouvrit.
+
+Aucune sentinelle n'était placée dans la rue: on s'en rapportait aux
+barreaux de la garde du prisonnier. En effet, les barreaux étaient de
+taille à rassurer la plus inquiète surveillance.
+
+Il n'y avait donc pas d'espérance de fuir sans un secours étranger.
+
+Mais ce secours étranger, Georges l'attendait sans doute; car, laissant
+sa fenêtre ouverte, il demeura les yeux constamment fixés sur l'hôtel
+Coignet, qui, comme nous l'avons dit, s'élève en face de la Police. En
+effet, son espérance ne fut pas trompée: au bout d'une heure, il vit
+Miko-Miko, son bambou sur l'épaule, traverser la chambre en face de la
+sienne, conduit par un domestique de l'hôtel. Le jeune homme et lui
+n'échangèrent qu'un regard; mais ce regard, si rapide qu'il fût, ramena
+la sérénité sur le front de Georges.
+
+À partir de ce moment, Georges parut à peu près aussi tranquille que
+s'il eût été dans son appartement à Moka: cependant, de temps en temps,
+un observateur attentif eût remarqué qu'il fronçait le sourcil et
+passait sa main sur son front. C'est que, sous cette apparence sereine,
+un monde d'idées grossissait dans son esprit, et, comme une mer qui
+monte, venait battre son cerveau de son flux et de son reflux.
+
+Cependant, les heures passèrent sans que rien indiquât au prisonnier
+qu'aucun préparatif se fît dans la ville. On n'entendait ni le
+roulement du tambour, ni le froissement des armes. Deux ou trois fois,
+Georges courut à sa fenêtre, trompé par un bruit analogue à un
+roulement; mais, à chaque fois, il vit qu'il se trompait, et que le
+bruit qu'il avait pris pour le roulement du tambour était le bruit que
+faisaient, en passant dans la rue, des voitures chargées de tonneaux.
+
+La nuit venait et, à mesure que venait la nuit, Georges, plus agité et
+plus inquiet, allait, avec un mouvement fébrile qu'il cherchait
+d'autant moins à réprimer qu'il était seul, de la porte à la fenêtre;
+la porte était toujours gardée par la sentinelle, la fenêtre n'avait
+toujours pour gardien que ses barreaux.
+
+De temps en temps, Georges portait la main à sa poitrine, et une légère
+contraction de son visage indiquait qu'il éprouvait un de ces
+serrements de cœur instantanés dont l'homme le plus brave ne peut se
+rendre maître dans les circonstances suprêmes de la vie; alors, sans
+doute il pensait à son père, qui ignorait le danger qu'il courait, et à
+Sara, qui, sans le savoir, l'avait attiré dans ce danger. Quant au
+gouverneur, quoique Georges gardât contre lui une de ces rages froides
+et concentrées qu'un joueur qui a perdu garde contre son adversaire, il
+ne pouvait se dissimuler qu'il avait, dans cette occasion, déployé
+envers lui, non seulement tous les ménagements aristocratiques qui
+étaient dans ses habitudes, mais encore qu'il n'était arrivé à le faire
+arrêter qu'après lui avoir offert toutes les voies de salut qui étaient
+en son pouvoir.
+
+Ce qui n'empêchait pas que Georges ne fût arrêté sous la prévention de
+haute trahison.
+
+Sur ces entrefaites, les ténèbres commencèrent à s'épaissir; Georges
+tira sa montre, il était huit heures et demie du soir: dans une heure
+et demie, la révolte devait éclater.
+
+Tout à coup, Georges releva la tête et fixa de nouveau ses yeux sur
+l'hôtel Coignet: dans la chambre située en face de la sienne, il avait
+vu se mouvoir une ombre; cette ombre lui fit un signe; Georges se
+dérangea de devant la fenêtre, et un paquet, franchissant la rue et
+passant à travers les barreaux, vint tomber au milieu de l'appartement.
+
+Georges ne fit qu'un bond et ramassa le paquet: il se composait d'une
+corde et d'une lime; c'était là ce secours extérieur que Georges
+attendait. Georges tenait sa liberté entre ses mains; seulement,
+Georges voulait être libre pour l'heure du danger.
+
+Il cacha la corde entre ses matelas et, comme l'obscurité était tout à
+fait venue, il commença à limer un de ses barreaux.
+
+Les barreaux étaient assez écartés l'un de l'autre pour que, un barreau
+manquant, Georges pût passer par la brèche faite.
+
+C'était une lime sourde; on n'entendit aucun bruit, et, comme, vers les
+sept heures, on lui avait apporté à souper, Georges avait la presque
+certitude de ne pas être dérangé.
+
+Cependant l'œuvre avançait lentement: neuf heures, neuf heures et
+demie, dix heures sonnèrent. Pendant que le prisonnier sciait la barre
+de fer, depuis quelque temps, vers l'extrémité de la rue du
+Gouvernement, du côté de la rue de la Comédie et du port, il lui
+semblait avoir vu s'allumer de grandes lueurs. Au reste, pas une
+patrouille ne sillonnait la ville, aucun soldat attardé ne regagnait sa
+caserne. Georges ne comprenait rien à cette apathie du gouverneur: il
+le connaissait trop pour penser qu'il n'avait pas pris toutes ses
+précautions, et cependant, comme nous l'avons dit, la ville paraissait
+sans défense aucune et comme abandonnée à elle-même.
+
+À dix heures, cependant, il lui sembla entendre grandir une rumeur qui
+venait du côté du camp malabar: c'était de ce côté que les révoltés,
+rassemblés, on se le rappelle, sur le bord de la rivière des Lataniers,
+devaient arriver. Georges redoubla d'efforts; le barreau était déjà
+complètement scié par en bas, et il venait de l'entamer en haut.
+
+La rumeur continua de grandir. Il n'y avait plus à se tromper: c'était
+le bruit que font en se mêlant les voix de plusieurs milliers d'hommes.
+Laïza avait tenu parole; un sourire de joie passa sur les lèvres de
+Georges, un éclair d'orgueil illumina son front; on allait donc
+combattre. Peut-être n'y aurait-il pas victoire; mais, au moins, il
+allait y avoir lutte. Et Georges allait se mêler à cette lutte, car le
+barreau ne tenait plus qu'à un fil.
+
+Il écoutait donc, l'oreille tendue et le cœur palpitant; le bruit
+s'approchait de plus en plus, et cette lueur, qu'il avait déjà
+remarquée, allait grandissant. Le feu était-il à Port-Louis? C'était
+impossible, car nul cri de détresse ne se faisait entendre.
+
+De plus, quoiqu'on entendît toujours cette rumeur, qui, chose étrange,
+semblait plutôt une rumeur joyeuse qu'un bruit menaçant, aucun bruit
+d'armes ne retentissait, et la rue où était située la Police était
+restée solitaire.
+
+Georges attendit un quart d'heure encore, espérant toujours que
+quelques coups de fusil retentiraient et termineraient son inquiétude,
+en lui annonçant qu'on en était aux mains; mais cette même rumeur
+étrange bruissait toujours sans que le bruit tant attendu s'y mêlât.
+
+Le prisonnier pensa alors que l'important pour lui était d'abord de
+fuir. Avec un dernier ébranlement, le barreau céda. Georges attacha
+fortement la corde à sa base, jeta le barreau devant lui pour s'en
+faire une arme, passa par l'ouverture, se laissa glisser le long de la
+corde, toucha la terre sans accident, ramassa le barreau, et s'élança
+dans une des rues transversales.
+
+À mesure que Georges s'avançait vers la rue de Paris, qui traverse tout
+le quartier septentrional de la ville, il voyait s'augmenter cette
+lueur, il entendait redoubler ce bruit; enfin, il arriva à l'angle
+d'une rue ardemment éclairée, et tout lui fut expliqué.
+
+Toutes les rues qui donnaient sur le camp malabar, c'est-à-dire sur le
+point par lequel les révoltés devaient pénétrer dans la ville étaient
+illuminées comme pour un jour de fête, et, de place en place, en face
+des maisons principales avaient été placés des tonneaux d'arrack,
+d'eau-de-vie et de rhum défoncés, comme pour une distribution gratis.
+
+Les nègres s'étaient rués comme un torrent sur Port-Louis poussant des
+clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouvé
+les rues illuminées; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un
+instant, les ordres de Laïza et l'idée que toutes ces boissons étaient
+empoisonnées, les avaient retenus; mais bientôt le naturel l'avait
+emporté sur la discipline, et même sur la crainte. Quelques hommes
+s'étaient débandés et s'étaient mis à boire. À leurs cris de joie, les
+autres nègres n'avaient pu tenir leurs rangs: toute cette multitude,
+qui suffisait pour anéantir Port-Louis, s'était répandue en un instant,
+éparpillée en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des
+cris de joyeuse rage, buvant à pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum,
+cet arrack, éternel poison des races noires à la vue duquel un nègre ne
+sait pas résister, en échange duquel il vend ses enfants, son père, sa
+mère, et finit souvent par se vendre lui-même.
+
+De là venaient ces cris à l'étrange expression que Georges n'avait pu
+comprendre. Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donné par
+Jacques lui-même et, comme on le voit, il s'en était bien trouvé. La
+révolte, entrée dans la ville, s'était amortie avant de traverser le
+quartier qui s'étend de la Petite-Montagne au Trou-Fanfaron, et était
+venue mourir à cent pas de l'hôtel du Gouvernement.
+
+À la vue de l'étrange spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Georges
+ne conserva plus aucun doute sur l'issue de son entreprise; il se
+souvint de la prédiction de Jacques, et se sentit frissonner à la fois
+de colère et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la
+face des choses, bouleverser l'île et venger deux siècles d'esclavage
+par une heure de victoire et par un avenir de liberté, ces hommes
+étaient là, riant, chantant, dansant, désarmés, ivres, chancelants; ces
+hommes, trois cents soldats armés de fouets pouvaient maintenant les
+reconduire au travail, et ces hommes étaient dix mille!
+
+Ainsi, tout ce long labeur de Georges sur lui-même était perdu; toute
+cette haute étude de son propre cœur, de sa propre force et de sa
+propre valeur était inutile; toute cette supériorité de caractère
+donnée par Dieu, d'éducation acquise sur les hommes tout cela venait se
+briser devant les instincts d'une race qui aimait mieux l'eau-de-vie
+que la liberté.
+
+Georges sentit aussitôt le néant de ses ambitions; son orgueil, un
+instant, l'avait transporté sur une montagne, et lui avait fait voir à
+ses pieds tous les royaumes de la terre; puis tout était disparu, ce
+n'était qu'une vision. Et Georges se retrouvait juste à la même place
+où son orgueil trompeur l'avait pris.
+
+Il serrait son barreau de fer entre ses mains; il se sentait pris d'une
+envie féroce de se jeter au milieu de tous ces misérables et de briser
+ces crânes abrutis, qui n'avaient pas eu la force de résister à la
+grossière tentation dont il était la victime.
+
+Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien à cette
+fête improvisée que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient
+tout cela bouche et yeux béants. Chacun demandait à son voisin ce que
+cela voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pût ni
+lui répondre ni lui donner la moindre explication.
+
+Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu'au fond
+de ces longues rues, illuminées et pleines de nègres ivres, poussant
+des rumeurs insensées. Il cherchait au milieu de toute cette foule
+d'êtres immondes un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore
+au milieu de la dégradation générale. Cet homme, c'était Laïza.
+
+Tout à coup, Georges entendit une grande rumeur qui venait du côté de
+la Police; puis une fusillade assez vive s'engagea d'un côté, avec la
+régularité que la troupe de ligne a l'habitude de mettre dans cet
+exercice, de l'autre avec le capricieux pétillement qui accompagne le
+feu des troupes irrégulières.
+
+Enfin, il y avait donc un endroit où l'on se battait.
+
+Georges s'élança de ce côté; en cinq minutes, il se trouva dans la rue
+du Gouvernement. Il ne s'était pas trompé. Cette petite troupe qui se
+battait était conduite par Laïza, par Laïza, qui, ayant su que Georges
+était prisonnier, avait à la tête de quatre cents hommes d'élite, fait
+le tour de la ville, et avait marché sur la Police pour le délivrer.
+
+Sans doute ce mouvement avait été prévu, car, aussitôt qu'on vit
+paraître la petite troupe de révoltés à une extrémité de la rue, un
+bataillon anglais s'était mis en mouvement et avait marché contre elle.
+
+Laïza s'était bien douté qu'on ne lui laisserait pas enlever Georges
+sans combat; mais il avait compté sur la diversion que devait faire le
+reste de sa troupe arrivant par les rues adjacentes au camp malabar;
+malheureusement, cette diversion, comme nous l'avons vu, lui avait
+manqué par les causes que nous avons dites.
+
+Georges s'élança d'un seul bond au milieu des combattants, appelant à
+grands cris: «Laïza! Laïza!» Il avait donc trouvé un nègre digne d'être
+un homme; il avait donc rencontré une nature égale à la sienne.
+
+Les deux chefs se joignirent au milieu du feu; et là, sans chercher un
+abri contre la fusillade, insouciants aux balles qui sifflaient autour
+d'eux, ils échangèrent quelques-unes de ces paroles courtes et pressées
+comme en demandent les situations suprêmes. En un instant, Laïza fut au
+courant de tout; il secoua la tête et se contenta de dire:
+
+—Tout est perdu.
+
+Georges voulut lui rendre quelque espérance, lui conseilla d'essayer
+quelques efforts sur les buveurs; mais Laïza, laissant échapper un
+sourire de profond dédain:
+
+—Ils boivent, dit-il; à moins que l'eau-de-vie ne leur manque, il n'y a
+rien à espérer.
+
+Or, les tonneaux avaient été défoncés en assez grande quantité pour que
+l'eau-de-vie ne leur manquât pas.
+
+Toute lutte devenait inutile sur le point où elle s'était engagée,
+puisque Georges, que Laïza venait délivrer, était libre; il n'avait
+donc qu'à regretter la perte d'une douzaine d'hommes déjà mis hors de
+combat, et qu'à donner le signal de la retraite.
+
+Mais la retraite était devenue impossible par la rue du Gouvernement;
+tandis que la troupe de Laïza faisait face au bataillon anglais qui
+s'était opposé à son entreprise, un autre détachement, embusqué dans la
+poudrière, eu sortait, tambour battant, et venait fermer le chemin par
+lequel Laïza et ses hommes étaient arrivés. Il fallut donc se jeter
+dans les rues qui environnent le palais de justice et regagner par là
+les environs de la Petite-Montagne et le camp malabar.
+
+À peine Georges, Laïza et leurs hommes eurent-ils fait deux cents pas,
+qu'ils se trouvèrent dans les rues illuminées et garnies de tonneaux.
+La scène était encore plus immonde que la première fois; l'ivresse
+avait fait des progrès.
+
+Puis, au bout de chaque rue on voyait étinceler dans les ténèbres les
+baïonnettes d'une compagnie anglaise.
+
+Georges et Laïza se regardèrent avec ce sourire qui signifie: «Il ne
+s'agit plus ici de vaincre, mais de mourir et de bien mourir.»
+
+Cependant tous deux voulurent, tenter un dernier effort; ils
+s'élancèrent dans la rue principale, essayant de rallier les révoltés à
+leur petite troupe. Mais quelques-uns à peine étaient en état
+d'entendre les cris et les exhortations de leurs chefs; les autres les
+méconnaissaient entièrement, chantaient d'une voix avinée, et dansaient
+sur leurs jambes tremblantes; tandis que le plus grand nombre, arrivé
+au dernier degré de l'ivresse, roulait par la rue, perdant de minute en
+minute le peu de sentiment qui lui restait.
+
+Laïza avait pris un fouet et frappait à tour de bras sur les
+misérables. Georges, appuyé sur le barreau de fer, la seule arme qu'il
+eût touchée, les regardait immobile et dédaigneux, pareil à la statue
+du Mépris.
+
+Au bout de quelques minutes, tous deux demeurèrent convaincus qu'il n'y
+avait plus rien à espérer, et que chaque minute qu'ils perdaient était
+une année retranchée à leur existence; d'ailleurs, quelques hommes de
+leur troupe, entraînés par l'exemple, fascinés par la vue de la boisson
+enivrante, étourdis par l'odeur alcoolique qui leur montait au cerveau,
+commençaient à les abandonner à leur tour. Il n'y avait donc pas de
+temps à perdre pour quitter la ville, et encore était-il évident que
+déjà peut-être on en avait trop perdu.
+
+Georges et Laïza rassemblèrent la petite troupe qui leur était restée
+fidèle, trois cents hommes à peu près; puis, se mettant à leur tête,
+ils marchèrent résolument vers l'extrémité de la rue, qui, comme nous
+l'avons dit, était fermée par un mur de soldats. Arrivés à quarante pas
+des Anglais, ils virent les fusils s'abaisser vers eux, un rayon de
+flamme éclata sur toute la ligne, puis aussitôt une grêle de balles
+fouilla leurs rangs; dix ou douze hommes tombèrent; mais les deux chefs
+restèrent debout, et, poussé à la fois par leurs deux voix puissantes,
+le cri «En avant!» retentit.
+
+Lorsqu'ils furent à vingt pas, le feu du second rang suivit le feu du
+premier, et fit parmi les révoltés un ravage plus grand encore. Mais,
+presque aussitôt, les deux troupes se joignirent, et alors la lutte
+corps à corps commença.
+
+Ce fut une affreuse mêlée: on sait quelles troupes sont les Anglais, et
+comment ils meurent où ils ont été placés. Mais, d'un autre côté, ils
+avaient affaire à des hommes désespérés, qui savaient que, prisonniers,
+une mort ignominieuse les attendait, et qui, par conséquent, voulaient
+mourir libres.
+
+Georges et Laïza faisaient des miracles d'audace, et de courage: Laïza:
+avec son fusil, qu'il avait pris par le canon, et dont il se servait
+comme d'un fléau; Georges, avec le barreau qu'il avait arraché à sa
+fenêtre, et dont, de son côté, il se servait comme d'une masse d'armes;
+leurs hommes, au reste, les secondaient à merveille, se ruant sur les
+Anglais à coups de baïonnette, tandis que les blessés se traînaient
+entre les combattants et venaient, en rampant, couper à coups de
+couteau les jarrets de leurs ennemis.
+
+La lutte dura ainsi pendant dix minutes, furieuse, acharnée, mortelle,
+sans que nul pût dire de quel côté serait l'avantage; cependant le
+désespoir l'emporta sur la discipline: les rangs anglais s'ouvrirent
+comme une digue qui se rompt, et laissèrent passer le torrent, qui se
+répandit aussitôt hors de la ville.
+
+Georges et Laïza, qui étaient à la tête de l'attaque, restèrent en
+arrière pour soutenir la retraite. Enfin, on arriva au pied de la
+Petite-Montagne; c'était un endroit trop escarpé et trop couvert pour
+que les Anglais osassent s'y aventurer. Aussi firent-ils une halte; de
+leur côté, les révoltés reprirent haleine. Une vingtaine de noirs se
+rallièrent autour des deux chefs, tandis que les autres s'éparpillaient
+de tous côtés; il ne s'agissait plus de combattre, mais de se mettre en
+sûreté dans les grands bois. Georges indiqua le quartier de Moka, où
+était l'habitation de son père comme le rendez-vous général de ceux qui
+voudraient se rallier à lui, annonçant qu'il en partirait le lendemain
+au point du jour pour gagner le quartier du Grand-Port, où se trouvent,
+comme nous l'avons dit, les plus épaisses forêts.
+
+Georges donnait aux misérables débris de cette troupe, avec laquelle il
+avait un instant espéré conquérir l'île, ses dernières instructions,
+et, la lune, glissant dans l'intervalle de deux nuages, répandait un
+instant sa lumière sur le groupe qu'il commandait, sinon de la taille,
+du moins de la voix et du geste, quant tout à coup un buisson situé à
+une quarantaine de pas des fugitifs, s'enflamma; la détonation d'une
+arme à feu se fit entendre, et Georges tomba aux pieds de Laïza, frappé
+d'une balle dans le côté.
+
+En même temps, un homme, dont on put un instant suivre dans l'ombre la
+course rapide, s'élança du buisson tout fumant encore dans un ravin qui
+s'étendait derrière lui, le suivit dans sa longueur, caché à tous les
+yeux; puis, reparaissant à son extrémité, regagna par un circuit les
+rangs des soldats anglais, arrêtés au bord du ruisseau des Pucelles.
+
+Mais, si rapide qu'eût été la course de l'assassin, Laïza l'avait
+reconnu, et, avant qu'il perdît tout à fait connaissance, le blessé put
+lui entendre murmurer ces trois mots accompagnés d'un geste de menace,
+calme mais implacable:
+
+—Antonio le Malais!
+
+
+
+
+Chapitre XXIII—Un cœur de père
+
+
+Pendant que les différents événements que nous venons de raconter
+s'accomplissaient à Port-Louis, Pierre Munier attendait anxieusement à
+Moka le résultat terrible que lui avait laissé entrevoir son fils:
+habitué, comme nous l'avons dit, à cette éternelle suprématie des
+blancs, il avait fini par considérer cette suprématie non seulement
+comme un droit acquis, mais comme une supériorité naturelle. Quelle que
+fût la confiance que lui inspirât son fils, il ne pouvait donc croire
+que ces obstacles, qu'il regardait comme insurmontables, s'aplaniraient
+devant lui.
+
+Depuis le moment où, comme nous l'avons vu, Georges avait pris congé de
+lui, il était tombé dans une apathie profonde; l'excès même des
+émotions qui se pressaient dans son cœur, et la diversité des pensées
+qui se heurtaient dans son esprit l'avaient jeté dans une insensibilité
+apparente qui ressemblait à de l'idiotisme. Deux ou trois fois il lui
+vint bien à l'idée d'aller lui-même à Port-Louis, et de voir, de ses
+propres yeux, ce qui allait s'y passer; mais il faut pour marcher à
+l'encontre d'une certitude, une force de volonté que n'avait point le
+pauvre père; s'il ne se fût agi que d'aller au-devant d'un danger,
+Pierre Munier y aurait couru.
+
+La journée se passa donc dans des angoisses d'autant plus profondes,
+qu'elles furent tout intérieures, et que celui qui les éprouvait
+n'osait dire à personne, pas même à Télémaque, les causes de cet
+accablement sur lequel on l'interrogeait; de temps en temps, seulement,
+il se levait de son fauteuil, s'en allait le front courbé vers la
+fenêtre ouverte, jetait du côté de la ville un long regard comme s'il
+pouvait voir, écoutait, comme s'il pouvait entendre; puis, ne voyant
+rien, n'entendant rien, il poussait un soupir et revenait, les lèvres
+muettes et les yeux atones, s'asseoir dans son fauteuil.
+
+L'heure du dîner arriva. Télémaque, chargé des soins ordinaires de la
+maison, fit mettre le couvert, fit servir la table, fit apporter le
+dîner; mais toutes ces différentes opérations s'accomplirent sans que
+celui pour lequel elles s'accomplissaient soulevât seulement les yeux:
+puis, lorsque tout cela fut prêt, Télémaque laissa passer un quart
+d'heure, et, voyant que son maître demeurait dans la même apathie, il
+lui toucha légèrement l'épaule; Pierre Munier tressaillit, et, se
+levant vivement:
+
+—Eh bien, sait-on quelque chose? dit-il.
+
+Télémaque montra à son maître le dîner qui était servi; mais Pierre
+Munier sourit tristement, secoua la tête et retomba dans sa rêverie. Le
+nègre comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et, sans
+oser en demander l'explication, roula ses deux gros yeux blancs autour
+de lui comme pour chercher quelque signe qui pût le mettre sur les
+traces de cet événement inconnu; mais chaque chose était à sa place
+accoutumée, et tout était comme à l'ordinaire; seulement, il était
+visible que l'attente de quelque grand malheur était venue s'asseoir le
+matin au foyer domestique.
+
+La journée s'écoula ainsi.
+
+Télémaque, espérant toujours que la faim reprendrait ses droits, laissa
+le dîner servi; mais Pierre Munier était trop profondément absorbé pour
+s'occuper d'autre chose que de sa propre pensée; seulement, il y eut un
+moment où Télémaque, voyant de grosses gouttes de sueur perler sur le
+front de son maître, crut qu'il avait chaud, et lui présenta un verre
+d'eau et de vin; mais Pierre Munier écarta doucement le verre de la
+main en disant:
+
+—Tu n'as rien appris encore?
+
+Télémaque secoua la tête, regarda tour à tour le plafond et le
+plancher, comme pour demander alternativement à chacun d'eux s'ils en
+savaient plus que lui; puis voyant que chacun d'eux restait muet, il
+sortit pour demander aux nègres s'ils n'étaient pas mieux renseignés
+que lui sur l'objet inconnu de la secrète inquiétude de son maître.
+
+Mais, à son grand étonnement, il s'aperçut qu'il n'y avait plus un seul
+nègre à l'habitation. Il courut aussitôt vers la grange, où ils avaient
+l'habitude de se rassembler pour faire la berloque. La grange était
+déserte; il revint alors par les cases, mais il ne retrouva dans les
+cases que les femmes et les enfants.
+
+Il les interrogea et il apprit qu'aussitôt la journée finie, les
+nègres, au lieu de se reposer comme ils avaient l'habitude de le faire,
+s'étaient armés et étaient partis par groupes séparés, mais s'avançant
+tous dans la direction de la rivière des Lataniers. Alors il revint à
+l'habitation.
+
+Au bruit que fit Télémaque en ouvrant la porte, le vieillard se
+retourna.
+
+—Eh bien? demanda-t-il.
+
+Alors Télémaque lui raconta l'absence des nègres, et comment tous
+s'étaient acheminés en armes vers le même point.
+
+—Oui, oui! dit Pierre Munier; hélas! oui!
+
+Ainsi il n'y avait plus de doute, et ce renseignement concourait encore
+à faire croire au pauvre père qu'il en était arrivé à ce moment où tout
+se décidait pour lui à la ville; car, depuis le retour de Georges, le
+vieillard, en revoyant son fils si beau et si brave, si confiant en
+lui-même, si riche du passé, si sûr de l'avenir, avait tellement
+identifié sa vie à la vie de son enfant, qu'il en était arrivé à se
+convaincre qu'ils vivaient de la même existence, et qu'il ne comprenait
+pas qu'il pût supporter la perte de son fils, ou même son absence.
+
+Oh! comme il se reprochait d'avoir laissé partir le matin Georges sans
+l'interroger, sans avoir pénétré au fond de sa pensée, sans connaître à
+quels dangers il allait s'exposer! comme il se reprochait de ne pas lui
+avoir demandé à le suivre! Mais cette idée que son fils allait
+entreprendre une lutte ouverte contre les blancs l'avait si fort
+anéanti, que, dans le premier moment, il avait senti toutes ses forces
+morales l'abandonner. C'était, nous l'avons dit, dans la nature de
+cette âme naïve de n'avoir de puissance que devant les dangers
+physiques.
+
+Cependant la nuit était venue et les heures s'écoulaient sans apporter
+aucune nouvelle, ni consolante ni terrible. Dix heures, onze heures,
+minuit sonnèrent. Quoique l'obscurité qui s'étendait au dehors, et que
+rendaient plus profonde encore les lumières allumées dans
+l'appartement, empêchât de rien distinguer à dix pas de distance,
+Pierre Munier continuait d'aller, à des intervalles presque réguliers,
+mais se rapprochant cependant sans cesse l'un de l'autre, de son
+fauteuil à la fenêtre et de la fenêtre à son fauteuil. Télémaque,
+véritablement inquiet, s'était installé dans la même chambre; mais, si
+dévoué que fût le fidèle domestique, il n'avait pu résister au sommeil,
+et il dormait sur une chaise, appuyé contre la muraille, où sa
+silhouette se dessinait comme un dessin au charbon.
+
+À deux heures du matin, un chien de garde, qu'on laissait ordinairement
+errer la nuit autour de l'habitation, mais que, ce soir-là, la
+préoccupation générale avait maintenu à la chaîne, fit entendre un
+hurlement bas et plaintif. Pierre Munier tressaillit et se leva; mais,
+au lugubre bruit que la superstition des noirs regarde comme l'annonce
+certaine d'un malheur prochain, les forces lui manquèrent, et, pour ne
+pas tomber, il fut forcé de s'appuyer sur la table. Au bout de cinq
+minutes, le chien fit entendre un second hurlement plus bruyant, plus
+triste et plus prolongé que le premier; puis, à égale distance du
+second, un troisième, plus funèbre et plus lamentable encore que les
+deux premiers.
+
+Pierre Munier, pâle, sans voix, la sueur au front, resta les yeux fixés
+sur la porte sans faire un pas vers elle, mais comme un homme qui
+attend le malheur et qui sait que c'est par là qu'il va entrer.
+
+Au bout d'un instant, on entendit le bruit des pas d'un assez grand
+nombre de personnes; ces pas se rapprochèrent de l'habitation, mais
+lents et mesurés. Il sembla au pauvre père que ces pas étaient ceux
+d'hommes qui suivaient un convoi.
+
+Bientôt la première chambre sembla se remplir de monde; seulement,
+cette foule, quelle qu'elle fût, était muette. Cependant, au milieu du
+silence, le vieillard crut entendre une plainte et il lui sembla que,
+dans cette plainte, il reconnaissait la voix de son fils.
+
+—Georges! s'écria-t-il; Georges, au nom du ciel, est-ce toi? Réponds,
+parle, viens!
+
+—Me voilà, mon père! dit une voix faible, et cependant calme; me voilà!
+
+Au même instant la porte s'ouvrit et Georges parut, mais s'appuyant
+contre la porte, et si pâle, que Pierre Munier crut un instant que
+c'était l'ombre de son fils qu'il avait évoquée et qui lui
+apparaissait; de sorte qu'au lieu d'aller à Georges, le vieillard fit
+un pas en arrière.
+
+—Au nom du ciel, murmura-t-il, qu'as-tu et que t'est-il arrivé?
+
+—Une blessure grave, mais tranquillisez-vous, mon père qui n'est pas
+mortelle, puisque, vous le voyez, je marche et me tiens debout; mais je
+ne puis pas me tenir debout longtemps.
+
+Puis il ajouta tout bas:
+
+—À moi, Laïza, les forces me manquent!
+
+Et il se laissa tomber dans les bras du nègre. Pierre Munier s'élança
+vers son fils; mais Georges était déjà évanoui.
+
+En effet, avec cette force de volonté qui était devenue le signe
+distinctif du caractère de Georges, il avait voulu, tout faible et
+presque mourant qu'il était, se montrer debout à son père, et, cette
+fois, ce n'était pas par un de ces sentiments d'orgueil qu'on
+retrouvait si souvent en lui, mais parce que, connaissant l'amour
+profond que lui portait le vieillard, il tremblait que en le voyant
+couché, le coup qu'il recevrait de cette vue ne lui fût fatal. Malgré
+les représentations de Laïza, il avait donc abandonné le brancard sur
+lequel les nègres l'avaient transporté, en se relayant, à travers les
+défilés de la montagne du Pouce; puis, avec un courage surhumain, avec
+cette volonté puissante qui commandait chez lui-même à la faiblesse
+physique, il s'était dressé, s'était cramponné au mur, et, comme il
+avait décidé que cela devait être, il s'était montré debout à son père.
+
+Et, en effet, comme il l'avait pensé, le coup avait été ainsi moins
+violent pour le vieillard.
+
+Mais cette volonté de fer avait cependant plié sous la douleur, et,
+épuisé par l'effort qu'il avait fait, Georges était, comme nous l'avons
+dit, retombé dans les bras de Laïza.
+
+Ce fut quelque chose de terrible à voir, même pour des hommes, que la
+douleur de ce père; douleur sans plainte, sans sanglots, muette,
+profonde et morne. On posa Georges sur un canapé. Le vieillard
+s'agenouilla devant lui, passa son bras sous la tête de son enfant, et
+attendit, les yeux fixés sur ses yeux fermés, la respiration suspendue
+devant son haleine absente, tenant la main pendante du blesse dans son
+autre main, ne demandant rien, ne s'inquiétant d'aucun détail, ne
+s'informant d'aucun résultat; tout était dit pour lui: son fils était
+là, blessé, sanglant, évanoui; qu'avait-il besoin d'apprendre et que
+lui faisaient les causes devant ce formidable résultat?
+
+Laïza se tenait debout, à l'angle d'un buffet, appuyé sur son fusil et
+regardant de temps en temps du côté de la fenêtre si le jour ne
+revenait pas.
+
+Les autres nègres, qui s'étaient respectueusement retirés après avoir
+déposé Georges sur son canapé, se tenaient dans la chambre voisine et
+passaient leurs têtes noires par la porte; d'autres étaient groupés, en
+dehors, devant la fenêtre, beaucoup étaient blessés plus ou moins
+dangereusement: mais aucun ne semblait se souvenir de sa blessure.
+
+À chaque instant leur nombre augmentait, car tous les fugitifs, après
+s'être d'abord éparpillés pour éviter la poursuite des Anglais,
+avaient, par différents chemins, regagné l'habitation, comme, les uns
+après les autres, des moutons dispersés regagnent le parc. À quatre
+heures du matin, il y avait près de deux cents nègres autour de
+l'habitation.
+
+Cependant Georges était revenu à lui et avait, par quelques mots,
+essayé de rassurer son père; mais cela d'une voix si faible, que,
+quelque bonheur qu'éprouvât le vieillard de l'entendre parler, il lui
+avait fait signe de se taire, puis il s'était informé alors de quel
+genre était la blessure, et quel était le médecin qui l'avait pansée;
+alors, en souriant et par un faible mouvement de tête, Georges lui
+avait indiqué Laïza.
+
+On sait que, dans les colonies, certains nègres passent pour d'habiles
+chirurgiens, et que, quelquefois même, les colons blancs les envoient
+chercher de préférence aux gens de l'art; c'est tout simple: ces hommes
+primitifs, semblables à nos bergers, qui disputent souvent leurs
+pratiques aux plus habiles docteurs, se trouvant sans cesse en face de
+la nature, surprennent, comme les animaux, quelques-uns de ces secrets
+qui restent voilés aux regards des autres hommes. Or, Laïza passait
+dans toute l'île pour un habile chirurgien; les nègres attribuaient sa
+science à la force de certaines paroles secrètes ou de certains
+enchantements magiques; les blancs, à sa connaissance de certaines
+herbes et de certaines plantes dont il savait seul les noms et la
+propriété. Pierre Munier fut donc plus tranquille lorsqu'il sut que
+c'était Laïza qui avait pansé la blessure de son fils.
+
+Cependant le moment où le jour allait paraître approchait, et, à mesure
+que le temps s'écoulait, Laïza paraissait de plus en plus inquiet.
+Enfin, il n'y put pas tenir plus longtemps, et, sous prétexte de tâter
+le pouls du malade, il s'approcha de lui et lui parla tout bas.
+
+—Que demandez-vous et que voulez-vous, mon ami? demanda Pierre Munier.
+
+—Ce qu'il veut, mon père, aussi bien il faut vous le dire: il veut que
+je ne tombe pas aux mains des blancs, et il me demande si je me sens
+assez fort pour être porté dans les grands bois.
+
+—Te transporter dans les grands bois! s'écria le vieillard, faible
+comme tu es! C'est impossible!
+
+—Il n'y a cependant pas d'autre parti à prendre, mon père, à moins que
+vous ne préfériez me voir arrêter sous vos yeux, et....
+
+—Et quoi? demanda Pierre Munier avec anxiété; que te veulent-ils et que
+peuvent-ils te faire?
+
+—Ce qu'ils me veulent, mon père? Se venger de ce qu'un misérable
+mulâtre a eu la prétention de lutter contre eux, et est arrivé,
+peut-être, à les faire trembler un instant. Ce qu'ils peuvent me faire?
+Oh! presque rien, ajouta Georges en souriant, ils peuvent me trancher
+la tête à la plaine Verte.
+
+Le vieillard pâlit; puis on le vit frémir de tout son corps; il était
+évident qu'il se livrait en lui un combat terrible. Enfin, il releva le
+front, secoua ta tête, et, regardant le blessé.
+
+—Te prendre! murmura-t-il; te trancher la tête! me prendre mon enfant,
+me le tuer! tuer mon Georges! Et tout cela, parce qu'il est plus beau
+qu'eux, plus brave qu'eux, plus instruit qu'eux.... Ah! qu'ils y
+viennent donc!...
+
+Et le vieillard, avec une énergie dont, cinq minutes auparavant, on
+l'aurait cru incapable, s'élança vers sa carabine suspendue à la
+muraille, et, saisissant l'arme oisive depuis seize ans:
+
+—Oui, oui! qu'ils y viennent! s'écria-t-il, et nous verrons. Ah! vous
+lui avez tout pris, messieurs les blancs, à ce pauvre mulâtre; vous lui
+avez pris sa considération, et il n'a rien dit; vous lui eussiez pris
+sa vie, qu'il n'eût rien dit encore; mais vous voulez lui prendre son
+fils; vous voulez lui prendre son enfant pour l'emprisonner, pour le
+torturer, pour lui trancher la tête! Oh! venez, messieurs les blancs,
+et nous allons voir! Nous avons cinquante ans de haine entre nous;
+venez, venez, il est temps que nous fassions nos comptes.
+
+—Bien, mon père, bien! s'écria Georges en se relevant sur son coude et
+en regardant le vieillard d'un œil fiévreux; bien je vous reconnais.
+
+—Eh bien, oui, aux grands bois, dit-il, et nous verrons s'ils osent
+nous y suivre. Oui, mon fils; oui, viens; mieux valent les grands bois
+que les villes. On y est sous l'œil de Dieu; que Dieu nous voie donc et
+nous juge. Et vous, enfants, continua le mulâtre en s'adressant aux
+nègres, m'avez-vous toujours trouvé bon maître?
+
+—Oh! oui, oui! s'écrièrent d'une seule voix tous les nègres.
+
+—M'avez-vous dit cent fois que vous m'étiez dévoués, non pas comme des
+esclaves, mais comme des enfants?
+
+—Oui, oui!
+
+—Eh bien, c'est à cette heure qu'il s'agit de me prouver votre
+dévouement.
+
+—Ordonne, maître, ordonne, dirent tous les nègres.
+
+—Entrez, entrez tous.
+
+La chambre se remplit de noirs.
+
+—Tenez, continua le vieillard, voilà mon fils qui a voulu vous sauver,
+vous faire libres, vous faire hommes, voilà sa récompense. Et
+maintenant, ce n'est pas le tout; ils veulent venir me le prendre,
+blessé, sanglant, à l'agonie; voulez-vous le défendre, voulez-vous le
+sauver? voulez-vous mourir pour lui et avec lui?
+
+—Oh! oui! oui! crièrent toutes les voix.
+
+—Aux grands bois, alors, aux grands bois! dit le vieillard.
+
+—Aux grands bois! crièrent tous les nègres.
+
+Alors on rapprocha le brancard de feuillage du canapé où était couché
+Georges; on y déposa le blessé; quatre nègres en saisirent les quatre
+portants: Georges sortit de la maison accompagné de Laïza, et prit la
+tête du cortège; puis tous les nègres le suivirent; puis, enfin, Pierre
+Munier sortit le dernier, laissant l'habitation ouverte, abandonnée et
+veuve de toute créature humaine.
+
+Le cortège, qui se composait de deux cents nègres à peu près suivit
+quelque temps le chemin qui mène de Port-Louis au Grand-Port, puis
+après une demi-heure de marche à peu près, il prit à droite, s'avançant
+vers la base du piton du Milieu, afin de joindre la source de la
+rivière des Créoles.
+
+Avant de s'engager derrière la montagne, Pierre Munier, qui avait
+continué de faire l'arrière-garde, s'arrêta un instant, gravit un
+monticule et jeta un dernier regard sur cette belle habitation qu'il
+abandonnait. Il embrassa dans un coup d'œil ces riches plaines de
+cannes, de manioc, de maïs, ces magnifiques bosquets de pamplemousses,
+de jambosiers et de takamakas, ce splendide horizon de montagnes qui
+fermait son immense propriété comme une muraille gigantesque. Il pensa
+qu'il avait fallu trois générations d'hommes honnêtes comme lui,
+laborieux comme lui, estimés comme lui, pour faire de ce quartier le
+paradis de l'île, poussa un soupir, essuya une larme; puis, détournant
+les yeux et secouant la tête, il regagna, le sourire sur les lèvres, le
+brancard où l'attendait l'enfant blessé, pour lequel il abandonnait
+tout cela.
+
+
+
+
+Chapitre XXIV—Les grands bois
+
+
+Au moment où la troupe fugitive atteignait la source de la rivière des
+Créoles, le jour se levait, et les rayons du soleil oriental
+éclairaient le sommet granitique du piton du Milieu; avec lui
+s'éveillait toute la population des forêts. À chaque pas, les tanrecs
+se levaient sous les pieds des nègres et regagnaient leurs terriers,
+les singes s'élançaient de branche en branche et atteignaient les
+extrémités les plus flexibles des vacoas, des filaos et des
+tamariniers, puis, se suspendant et se balançant par la queue,
+allaient, franchissant une grande distance, s'accrocher, avec une
+adresse merveilleuse, à quelque autre arbre qui leur donnait un asile
+plus touffu. Le coq des bois se levait à grand bruit, battant l'air de
+son vol pesant, tandis que les perroquets gris semblaient le railler de
+leur cri moqueur, et que le cardinal, pareil à une flamme volante,
+passait, rapide comme un éclair et étincelant comme un rubis; enfin,
+selon son habitude, la nature, toujours jeune, toujours insoucieuse,
+toujours féconde, semblait, par sa sereine tranquillité et son calme
+bonheur, une éternelle ironie de l'agitation et des douleurs de
+l'homme.
+
+Après trois ou quatre heures de marche, la troupe fit une halte sur un
+plateau, au pied d'une montagne sans nom, dont la base vient mourir sur
+les bords de la rivière. La faim commençait à se faire sentir;
+heureusement, chacun dans la route avait fait chasse; les uns, à coups
+de bâton, avaient assommé des tanrecs, dont, en général, les nègres
+sont fort friands; d'autres avaient tué des singes ou des coqs des
+bois; enfin, Laïza avait blessé un cerf, à la poursuite duquel quatre
+hommes s'étaient mis, et qu'ils avaient rapporté au bout d'une heure.
+Il y avait donc des provisions pour toute la troupe.
+
+Laïza profita de cette halte pour panser le blessé; de temps en temps,
+il s'était écarté du brancard pour aller cueillir quelque herbe ou
+quelque plante dont lui seul connaissait la propriété. Arrivé au lieu
+du repos, il réunit sa récolte, plaça la précieuse collection qu'il
+venait de rassembler dans un creux de rocher; puis, avec une pierre
+arrondie, il broya les simples qu'il venait de cueillir à peu près
+comme il eût fait dans un mortier. Cette opération terminée, il en
+exprima le suc, y trempa un linge, et, levant l'appareil mis la veille,
+il plaça les compresses nouvellement imbibées sur la double plaie car,
+par bonheur encore, la balle n'était point restée dans la blessure, et,
+entrée un peu au-dessous de la dernière côte gauche, elle était sortie
+un peu au-dessus de la hanche.
+
+Pierre Munier suivit cette opération avec une anxiété profonde. La
+blessure était grave, mais n'était point mortelle; il y avait plus: il
+était visible, à l'inspection des chairs qu'en supposant qu'aucun
+organe important n'eût été lésé à l'intérieur, la guérison serait plus
+rapide peut-être qu'elle ne l'eût été entre les mains d'un médecin des
+villes. Le pauvre père n'en passa pas moins par toutes les angoisses
+qu'une pareille vue devait éveiller en lui, tandis que Georges, au
+contraire, malgré les douleurs qu'un semblable pansement devait lui
+faire éprouver, ne fronça pas même le sourcil, et réprima jusqu'au
+moindre frissonnement de la main que son père tenait entre les siennes.
+
+Le pansement fini et le repas achevé, on se mit en route. On approchait
+des grands bois, mais encore fallait-il les atteindre; la petite
+troupe, retardée par le transport du blessé, transport que les
+accidents du terrain rendaient fort difficile, ne s'avançait que
+lentement, et, depuis le départ de l'habitation, avait laissé une trace
+facile à suivre.
+
+On marcha une heure encore, à peu près, en suivant les bords de la
+rivière des Créoles, puis on prit à gauche, et l'on commença de se
+trouver dans la lisière des forêts; car, jusque-là, on n'avait traversé
+que des espèces de taillis: à mesure que l'on avançait, des mimosas se
+reproduisant en touffes nombreuses, des fougères gigantesques poussant
+dans les intervalles des arbres, s'élevaient aussi haut qu'eux, et des
+lianes d'une grosseur prodigieuse, tombant du haut des takamakas comme
+des serpents qui s'y seraient accrochés par la queue, commençaient à
+annoncer qu'on entrait dans la région des grands bois.
+
+Bientôt la forêt devint de plus en plus épaisse; les troncs des arbres
+se rapprochèrent, les fougères s'enlacèrent les unes aux autres, les
+lianes formèrent comme des barreaux, à travers lesquels le passage
+devint de plus en plus difficile, surtout pour les hommes qui portaient
+le brancard; à tout moment, Georges, témoin des difficultés que
+présentait la marche, faisait un mouvement pour descendre; mais, à
+chaque fois, Laïza le lui défendait avec un tel accent de fermeté, et
+son père joignait les mains avec un tel geste de prière, que, pour ne
+point blesser le dévouement de l'un et pour ne pas heurter la tendresse
+de l'autre, le malade reprenait sa place et laissait essayer de
+nouvelles tentatives qui devenaient de moment en moment plus pénibles,
+et qui quelquefois, demeuraient longtemps infructueuses.
+
+Cependant les difficultés qu'éprouvaient les fugitifs à pénétrer dans
+l'intérieur de ces forêts vierges étaient presque pour eux une garantie
+de sécurité, puisque ces difficultés devaient, pour ceux qui les
+poursuivaient exister plus grandes encore, car ceux qui fuyaient
+étaient des nègres habitués à de pareilles courses, tandis que ceux qui
+les poursuivaient étaient des soldats anglais accoutumés à manœuvrer
+dans le champ de Mars et dans le champ de Lort.
+
+Cependant on arriva à un endroit tellement épais tellement fourré,
+tellement compact, que toute tentative de transition devint inutile;
+longtemps la petite troupe longea cette espèce de muraille à travers
+laquelle la hache seule aurait pu ouvrir un passage; mais ce passage,
+ouvert pour les uns, l'était également pour les autres, et, en offrant
+une issue à la fuite, il offrait un moyen à la poursuite.
+
+Tout en cherchant, on trouva un ajoupa, et, sous cet ajoupa, les restes
+d'un feu fumant encore: il était évident que des nègres marrons
+rôdaient dans les environs, et, à en juger par la fraîcheur des traces
+qu'ils avaient laissées, ne devaient même pas être fort loin.
+
+Laïza se mit sur leur piste. On connaît l'habilité des sauvages pour
+suivre, à travers les grandes solitudes, la trace d'un ami ou d'un
+ennemi: Laïza, courbé sur la terre, retrouva chaque brin d'herbe plié
+sous le talon, chaque caillou sorti de son alvéole par le choc du pied,
+chaque branche détournée de son inclinaison par la pression du passant;
+mais, enfin, il arriva de son côté à un emplacement où toute trace
+manquait. D'un côté était un ruisseau qui descendait de la montagne et
+allait se jeter dans la rivière des Créoles; de l'autre, un amas de
+rochers, de pierres et de broussailles pareil à un mur, au sommet
+duquel la forêt paraissait plus pressée encore que partout ailleurs,
+et, derrière Laïza, le chemin qu'il venait de suivre. Laïza traversa le
+ruisseau et chercha vainement de l'autre côté la trace qui l'avait
+conduit jusqu'à sa rive. Les nègres, car ils étaient plusieurs,
+n'avaient donc pas été plus loin.
+
+Laïza essaya de gravir la muraille, et il y parvint; mais, arrivé au
+sommet, il reconnut l'impossibilité de faire suivre à une troupe, parmi
+laquelle se trouvaient plusieurs blessés, un pareil chemin il
+redescendit donc, et, convaincu que ceux à la recherche desquels il
+s'était mis ne pouvaient être loin, il poussa les différents cris
+auxquels les nègres marrons ont l'habitude de se reconnaître entre eux,
+et attendit.
+
+Au bout d'un instant, il lui sembla, au plus épais des broussailles,
+qui recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons
+décrite, reconnaître un léger frémissement; tout autre qu'un homme
+habitué aux mystères de la solitude eût certes pris cette vacillation
+de quelques branches pour un caprice du vent; mais alors le mouvement
+eut eu lieu de leur extrémité à leur base, tandis qu'au contraire le
+mouvement semblait naître à leur base et venait mourir à leur
+extrémité. Laïza ne s'y trompa point, et ses regards s'arrêtèrent sur
+le buisson. Bientôt son doute se changea en certitude: à travers les
+branches, il avait distingué deux yeux inquiets qui, après avoir
+parcouru tout l'horizon qu'ils pouvaient atteindre, se fixèrent sur
+lui; alors Laïza renouvela le signal qu'il avait déjà fait entendre une
+fois: aussitôt un homme glissa, comme un serpent, entre les pierres
+disjointes, et Laïza se trouva en face d'un nègre marron.
+
+Les deux noirs n'échangèrent que quelques paroles, puis Laïza retourna
+sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit à son tour, guidée
+par lui, le même chemin qu'il venait de faire, et qui arriva bientôt à
+l'endroit où il avait trouvé le nègre.
+
+Une ouverture, produite par le dérangement de quelques pierres, avait
+amené un passage dans la muraille: ce passage donnait entrée dans une
+grotte immense.
+
+Les fugitifs passèrent deux à deux à travers ce défilé facile à
+défendre. Derrière le dernier, le nègre remit les pierres dans le même
+ordre où elles étaient auparavant, de manière qu'on ne vit aucune trace
+du passage; puis, se cramponnant à son tour aux broussailles et aux
+aspérités des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la
+forêt. Deux cents hommes venaient de s'engloutir dans les entrailles de
+la terre sans que l'œil le plus exercé pût dire par quel endroit ils
+avaient passé.
+
+Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que
+la main de l'homme ait aidé en rien aux effets qu'ils produisent, soit,
+au contraire, par un long et prévoyant travail des nègres marrons, le
+sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe
+venait de disparaître, était défendu d'un côté par une roche
+perpendiculaire pareille à un rempart, et d'un autre côté par cette
+haie gigantesque composée de troncs d'arbres, de lianes et de fougère,
+qui avait d'abord arrêté la marche de nos fugitifs; la seule entrée
+véritablement praticable était donc celle que nous avons décrite, et,
+comme nous l'avons dit, cette entrée disparaissait entièrement derrière
+les pierres qui l'obstruaient et les broussailles qui voilaient les
+pierres: il résultait donc, du soin avec lequel elle était cachée à
+tous les yeux, que les colons armés pour leur propre compte, ou les
+troupes anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la
+chasse aux nègres marrons, étaient passés cent fois, sans la remarquer,
+devant cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs.
+
+Mais, une fois, de l'autre côté du rempart de la haie ou de la caverne,
+l'aspect du sol changeait entièrement. C'étaient toujours de grands
+bois, de hautes forêts, de puissants abris, mais au milieu desquels on
+pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premières
+nécessités de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes une cascade,
+qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de
+soixante pieds de haut, et, après s'être brisée en poussière sur les
+rocs, qu'elle rongeait dans sa chute éternelle, elle coulait quelque
+temps en paisibles ruisseaux; puis, s'enfonçant tout à coup dans les
+entrailles de la terre, elle allait reparaître au delà de l'enceinte;
+les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs
+abondaient; enfin, aux endroits où, à travers le dôme immense de
+feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil
+allaient éclairer des pamplemousses chargés d'oranges, ou des vacoas
+chargés de ces choux-palmistes, dont la queue est si frêle, que, du
+jour où le fruit est mûr, il tombe à la plus légère secousse ou au
+moindre vent.
+
+Si les fugitifs parvenaient à cacher leur retraite, ils pouvaient donc
+espérer y vivre sans manquer de rien jusqu'au moment où Georges serait
+guéri, et où cette guérison amènerait une résolution quelconque. Au
+reste, quelle que fût la résolution du jeune homme, les malheureux
+esclaves dont Georges avait fait ses compagnons étaient décidés à
+s'attacher à sa fortune jusqu'au bout.
+
+Mais, tout blessé qu'était Georges, il avait gardé son sang-froid
+ordinaire et il n'avait pas examiné la retraite à laquelle il venait
+demander un abri, sans calculer tout le parti qu'on pourrait tirer
+d'une pareille position pour la défendre. Une fois de l'autre côté de
+la caverne, il avait donc fait arrêter le brancard, et, appelant Laïza
+d'un signe de la main, il lui avait indiqué comment, après avoir
+défendu l'ouverture extérieure de ce défilé, on pouvait, par un
+retranchement, défendre l'ouverture intérieure, puis en outre miner
+encore la caverne avec de la poudre, qu'on avait eu le soin d'emporter
+de Moka. Le plan de cet ouvrage fut aussitôt tracé et entrepris; car
+Georges ne se dissimulait pas que selon toute probabilité on ne le
+traiterait point en fugitif ordinaire, et il avait assez d'orgueil pour
+croire que les blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant
+qu'ils ne le tiendraient pas pieds et poings liés en leur pouvoir.
+
+On se mit donc aussitôt à l'œuvre de défense, que présida passivement
+Georges et activement Pierre Munier.
+
+Pendant ce temps, Laïza faisait le tour de la montagne: partout, comme
+nous l'avons dit, elle était défendue, soit par des palissades
+naturelles, soit par des roches escarpées; en un seul endroit, ces
+rochers étaient abordables avec des échelles d'une quinzaine de pieds;
+encore le chemin qui conduisait au pied de cette muraille naturelle
+bordait-il un précipice; ce chemin eût été facile à défendre, mais la
+troupe était trop peu nombreuse et avait besoin d'être répandue sur
+trop de points à la fois pour que l'on fît des dispositions militaires
+en dehors de ce que l'on pouvait appeler la forteresse.
+
+Laïza reconnut donc que c'était ce point et l'entrée par la caverne qui
+devaient surtout être gardés avec le plus de soin.
+
+La nuit approchait; Laïza laissa dix hommes à ce poste important, et
+revint rendre compte à Georges de sa course autour de la montagne.
+
+Il trouva Georges dans une espèce de cabane qu'on lui avait bâtie à la
+hâte avec les branches d'arbres; le retranchement était déjà presque
+creusé, et, malgré l'obscurité qui s'avançait rapidement, on continuait
+d'y travailler avec activité.
+
+Vingt-cinq hommes furent répartis en sentinelles autour de l'enceinte,
+on devait les relever de deux heures en deux heures; Pierre Munier
+resta à son poste de la caverne, et Laïza, après avoir posé un nouvel
+appareil sur la blessure de Georges, retourna au sien.
+
+Puis, chacun attendit les événements nouveaux qu'allait sans doute
+amener la nuit.
+
+
+
+
+Chapitre XXV—Juge et bourreau
+
+
+En effet, dans une guerre de surprises comme celle qui allait avoir
+lieu entre les révoltés et les adversaires qui ne manqueraient pas de
+les poursuivre, la nuit devait surtout être l'auxiliaire de l'attaque
+et la terreur de la défense.
+
+Celle dans laquelle on venait d'entrer était belle et sereine;
+cependant la lune arrivée à son dernier quartier ne devait se lever que
+vers les onze heures.
+
+Pour des hommes moins préoccupés du danger qu'ils couraient, et surtout
+moins habitués à de pareils aspects, c'eût été un majestueux spectacle
+que cette dégradation successive de la lumière au milieu des vastes
+solitudes et du paysage agreste que nous avons essayé de peindre.
+D'abord l'obscurité commença de monter des endroits inférieurs,
+s'élevant comme une marée le long des troncs d'arbres, aux flancs des
+rochers, sur les pentes de la montagne, conduisant le silence avec
+elle, et chassant peu à peu les dernières clartés du jour, qui se
+réfugièrent au sommet du piton, s'y balancèrent un instant comme les
+flammes d'un volcan, puis s'éteignirent à leur tour, submergées par
+cette mer de ténèbres.
+
+Cependant, pour des yeux habitués à la nuit, cette obscurité n'était
+pas complète; pour des oreilles habituées à la solitude, ce silence
+n'était point absolu. La vie ne s'éteint jamais tout entière dans la
+nature; aux bruits du jour qui s'endorment succèdent les bruits de la
+nuit qui s'éveillent: au milieu de ce grand murmure que font, en se
+mêlant ensemble, le frémissement des feuilles et la plainte des
+ruisseaux, passent d'autres rumeurs, causées par la voix ou par les pas
+des animaux de ténèbres: voix sombres, pas furtifs et inattendus, qui
+inspirent aux cœurs les plus termes cette émotion mystérieuse que le
+raisonnement ne peut combattre, parce que la vue ne peut rassurer.
+
+Or, aucune de ces rumeurs confuses n'échappait à l'oreille exercée de
+Laïza: chasseur sauvage, et, par conséquent, homme de la solitude et
+voyageur de la nuit, la nuit et la solitude avaient peu de mystères
+pour ses yeux et de secrets pour ses oreilles: il reconnaissait le
+grignotement du tanrec rongeant ses racines d'arbres, les pas du cerf
+se rendant à la source accoutumée, ou le battement des ailes de la
+chauve-souris dans la clairière, et deux heures s'écoulèrent sans
+qu'aucun de ces bruits pût le tirer de son immobilité.
+
+Au reste, chose étrange, c'était dans cette partie de la montagne,
+qu'habitaient alors deux cents hommes à peu près, que le silence était
+le plus absolu, et que la solitude semblait la plus parfaite. Les douze
+nègres de Laïza étaient couchés la face contre terre, de façon que
+lui-même les distinguait à peine dans l'obscurité, rendue plus épaisse
+encore par l'ombre des arbres, et, quoique quelques-uns dormissent, on
+eût dit que, pendant leur sommeil même, la prudence retenait leur
+souffle, qu'on pouvait entendre à peine. Quant à lui, appuyé tout
+debout contre un énorme tamarinier, dont les branches flexibles se
+projetaient, non seulement sur le chemin qui longeait les rochers, mais
+encore sur le précipice qui s'étendait au delà du chemin, il pouvait
+défier l'œil le plus exercé de distinguer son corps du tronc de l'arbre
+géant avec lequel, grâce à la nuit et à la couleur de sa peau, il était
+entièrement confondu.
+
+Laïza se tenait, depuis une heure à peu près, dans ce silence et dans
+cette immobilité, lorsqu'il entendit derrière lui le bruit que
+faisaient les pas de plusieurs hommes sur une terre toute parsemée de
+cailloux et de branches sèches; d'ailleurs, ces pas, quoique retenus,
+ne semblaient pas avoir la prétention de se dissimuler tout à fait: il
+se retourna donc avec assez d'insouciance, comprenant que ce devait
+être une patrouille qui venait à lui. En effet, ses yeux, habitués aux
+ténèbres, distinguèrent bientôt six ou huit hommes qui s'approchaient,
+et à la tête desquels, à sa grande taille et aux vêtements qui le
+couvraient, il reconnut Pierre Munier.
+
+Laïza sembla se détacher de l'arbre contre lequel il était appuyé, et
+marcha à lui.
+
+—Eh bien, lui dit-il, les hommes que vous avez envoyés à la découverte
+sont-ils revenus?
+
+—Oui, et les Anglais nous poursuivent.
+
+—Où sont-ils?
+
+—Ils étaient campés, il y a une heure, entre le piton du Milieu et la
+source de la rivière des Créoles.
+
+—Ils sont sur nos traces?
+
+—Oui; et, demain, nous aurons probablement de leurs nouvelles.
+
+—Plus tôt, répondit Laïza.
+
+—Comment, plus tôt?
+
+—Oui, si nous avons mis nos coureurs en campagne, ils en ont, de leur
+côté, fait autant que nous.
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien, il y a des hommes qui rôdent dans les environs.
+
+—Comment le savez-vous? Avez-vous entendu leur voix? avez-vous reconnu
+leurs pas?
+
+—Non, mais j'ai entendu passer un cerf, et j'ai reconnu, à la rapidité
+de sa course, qu'il s'était levé d'effroi.
+
+—Ainsi, vous croyez que quelque rôdeur nous traque?
+
+—J'en suis sûr.... Silence!
+
+—Quoi?
+
+—Écoutez....
+
+—En effet, j'entends du bruit.
+
+—C'est le vol d'un coq des bois, qui est à deux pas de nous.
+
+—De quel côté?
+
+—Là, dit Laïza en étendant la main dans la direction d'un bouquet de
+bois, dont on voyait les cimes s'élever du fond du ravin. Tenez,
+continua le nègre, le voilà qui s'abat à trente pas de nous, de l'autre
+côté du chemin qui passe au bas du rocher.
+
+—Et vous croyez que c'est un homme qui l'a fait lever?
+
+—Un homme ou plusieurs hommes, répondit Laïza; je ne puis préciser le
+nombre.
+
+—Ce n'est pas cela que je voulais dire. Vous croyez qu'il a été effrayé
+par une créature humaine?
+
+—Les animaux reconnaissent d'instinct le bruit que font les autres
+animaux, et ne s'en effrayent point, répondit Laïza.
+
+—Ainsi?
+
+—Ainsi on se rapproche.... Eh! tenez, entendez-vous? ajouta le nègre en
+baissant la voix.
+
+—Qu'est-ce? demanda le vieillard en usant de la même précaution.
+
+—Le bruit d'une branche sèche qui vient de se briser sous le pied de
+l'un d'eux. Silence, car ils sont maintenant assez près de nous pour
+entendre le bruit de notre voix. Cachez-vous derrière le tronc de ce
+tamarinier; moi, je me remets à mon poste.
+
+Et Laïza reprit la place qu'il venait de quitter, tandis que Pierre
+Munier se glissait derrière l'arbre, et que les nègres qui
+l'accompagnaient, perdus dans l'ombre des arbres, demeuraient debout,
+muets et immobiles comme des statues.
+
+Il se fit un silence d'un instant, pendant lequel aucun mouvement ne
+troubla le calme de la nuit; mais quelques secondes s'étaient à peine
+écoulées, que l'on entendit le bruit d'un caillou qui se détachait de
+la terre et roulait sur la pente rapide du précipice. Laïza sentit
+contre sa joue l'haleine de Pierre Munier. Celui-ci allait parler sans
+doute, mais le nègre lui saisit le bras avec force: le vieillard
+comprit alors qu'il fallait se taire, et il se tut.
+
+Au même instant, le coq des bois s'envola bruyamment une seconde fois
+en caquetant, et, passant par-dessus la cime du tamarinier, gagna les
+régions élevées de la montagne.
+
+Le rôdeur se trouvait à vingt pas à peine de ceux dont, sans doute, il
+cherchait les traces. Laïza et Pierre Munier étaient sans haleine; les
+autres nègres semblaient de marbre.
+
+En ce moment, une lueur argentée commença d'éclairer les cimes de la
+chaîne de montagnes que, à travers les éclaircies de la forêt, on
+voyait se dresser à l'horizon. Bientôt la lune apparut derrière le
+morne des Créoles et commença, échancrée par sa décroissance, à
+s'avancer dans le ciel.
+
+Tout au contraire des ténèbres, qui avaient monté de bas en haut, la
+lumière descendait cette fois de haut en bas mais cette lumière
+n'atteignait que les endroits découverts, laissant, à part quelques
+portions du sol qu'elle éclairait à travers les gerçures du feuillage,
+le reste de la forêt dans une obscurité profonde.
+
+En ce moment, il se fit un léger mouvement dans les branches d'un
+buisson qui bordait le chemin et s'élevait au haut du talus, dont la
+pente rapide conduisait, comme nous l'avons dit, à un précipice; puis,
+peu à peu, ces branches s'écartèrent et donnèrent passage à la tête
+d'un homme.
+
+Malgré l'obscurité, moins grande d'ailleurs à cet endroit que ne
+couvrait le feuillage d'aucun arbre, Pierre Munier et Laïza
+remarquèrent en même temps le mouvement imprimé au buisson, car leurs
+deux mains, qui se cherchaient, se rencontrèrent et se serrèrent en
+même temps.
+
+L'espion resta un moment immobile; puis il allongea de nouveau la tête,
+interrogea des yeux et de l'oreille tout l'espace découvert, fit encore
+un mouvement en avant, et, rassuré par le silence qui lui faisait
+croire à la solitude, il se dressa sur ses genoux, écouta de nouveau
+et, ne voyant et n'entendant rien, finit par se relever tout à fait.
+
+Laïza serra plus fortement alors la main de Pierre Munier pour lui
+recommander une plus grande prudence, car, pour lui, il n'y avait plus
+de doute, cet homme cherchait leur trace.
+
+En effet, arrivé sur le bord du chemin, le rôdeur de nuit se courba de
+nouveau, interrogeant la terre, pour savoir si elle n'avait gardé aucun
+vestige de la marche de plusieurs hommes; il toucha du plat de la main
+le gazon, pour voir s'il n'était pas froissé; il toucha du bout du
+doigt les cailloux, pour s'assurer s'ils n'avaient pas été ébranlés
+dans leurs alvéoles; enfin, comme si l'air à son tour eût pu conserver
+des traces de ceux qu'il cherchait, il leva la tête, fixant son regard
+sur le tamarinier, contre le tronc et sous l'ombre duquel Laïza était
+caché.
+
+En ce moment, un rayon de lune passa entre deux cimes d'arbres et vint
+éclairer le visage de l'espion.
+
+Alors, avec un mouvement prompt comme l'éclair Laïza dégagea sa main
+droite de la main de Pierre Munier, et, s'élançant d'un seul bond, de
+manière à saisir par son extrémité une des branches les plus flexibles
+de l'arbre qui l'abritait, il plongea, avec la rapidité de l'aigle qui
+s'abat, jusqu'au pied du rocher, saisit l'espion par la ceinture, et,
+redonnant d'un coup de pied l'impulsion à la branche, qui se redressa,
+il remonta avec lui comme l'aigle remonte avec sa proie: puis, laissant
+glisser sa main le long du rameau à l'écorce lisse et polie, il revint
+tomber au pied de l'arbre, au milieu de ses compagnons, tenant toujours
+son prisonnier, qui, un couteau à la main, cherchait vainement à
+blesser son vainqueur, comme le serpent cherche vainement à mordre le
+roi des airs, qui, des profondeurs d'un marais, l'emporte dans son aire
+voisine du ciel.
+
+Alors, et malgré l'obscurité, chacun, du premier coup d'œil, reconnut
+le prisonnier: c'était Antonio le Malais.
+
+Tout cela s'était passé d'une façon si rapide et si inattendue,
+qu'Antonio n'avait pas jeté un cri.
+
+Enfin, Laïza tenait donc en sa puissance son ennemi mortel; Laïza
+allait donc punir d'un seul coup le traître et l'assassin.
+
+Il le pressait sous son genou, il le regardait avec cette terrible
+ironie du vainqueur, dans laquelle le vaincu peut comprendre qu'il n'a
+plus rien à espérer, quand tout à coup on entendit le lointain
+aboiement d'un chien.
+
+Sans relâcher la main par laquelle il lui serrait la gorge, sans
+relâcher la main par laquelle il lui maintenait le poignet, Laïza
+releva la tête et tendit l'oreille au côté par où venait le bruit.
+
+À ce bruit, Laïza sentit frissonner Antonio.
+
+—Chaque chose a son temps, murmura Laïza comme se parlant à lui même.
+
+Puis, s'adressant aux nègres qui l'entouraient:
+
+—Attachez d'abord cet homme à un arbre, dit-il, il faut que je parle à
+M. Munier.
+
+Les nègres saisirent Antonio par les pieds et par les mains, et le
+garrottèrent avec des lianes contre le tronc d'un takamaka. Laïza
+s'assura qu'il était bien lié, et, conduisant le vieillard à quelques
+pas, il étendit la main du côté où, pour la première fois, s'était fait
+entendre l'aboiement d'un chien.
+
+—Avez-vous entendu? lui dit-il.
+
+—Quoi? demanda le vieillard.
+
+—L'aboiement d'un chien.
+
+—Non.
+
+—Écoutez, il se rapproche.
+
+—Oui, cette fois, je l'ai entendu.
+
+—On nous chasse comme des cerfs.
+
+—Comment, tu crois que c'est nous que l'on poursuit?
+
+—Et qui voulez-vous que ce soit?
+
+—Quelque chien échappé qui chasse pour son propre compte.
+
+—Après tout, c'est encore possible, murmura Laïza; écoutons.
+
+Il y eut un instant de silence, à la fin duquel un nouvel aboiement
+retentit dans la forêt, plus rapproché que les deux premiers.
+
+—C'est nous qu'on poursuit, dit Laïza.
+
+—Et à quoi le reconnais-tu?
+
+—Ce n'est point l'aboiement d'un chien qui chasse, dit Laïza, c'est le
+hurlement d'un chien qui cherche son maître. Les démons auront trouvé
+dans quelque case de nègre un chien à la chaîne, et ils l'auront pris
+pour guide; si le nègre est avec nous, nous sommes perdus.
+
+—C'est la voix de Fidèle, murmura Pierre Munier en tressaillant.
+
+—Oui, oui, je la reconnais maintenant, dit Laïza. Je l'ai déjà
+entendue: c'est celle du chien qui a hurlé lorsque, hier au soir, nous
+avons rapporté votre fils blessé à Moka.
+
+—En effet, j'ai oublié de l'emmener quand nous sommes partis;
+cependant, si c'était Fidèle, il me semble qu'il accourrait plus vite.
+Écoute comme la voix se rapproche lentement!
+
+—Ils le tiennent en laisse, ils le suivent: il mène un régiment tout
+entier peut-être derrière lui. Il ne faut pas lui en vouloir, à ce
+pauvre animal, ajouta, en riant, d'un rire sombre, le nègre d'Anjouan,
+il ne peut aller plus vite; mais, soyez tranquille, il arrivera.
+
+—Eh bien, que faut-il faire? demanda Pierre Munier.
+
+—Si vous aviez quelque vaisseau qui vous attendît à Grand-Port, comme
+nous n'en sommes qu'à huit ou dix lieues, je vous dirais que nous avons
+encore le temps d'y arriver; mais vous n'avez de ce côté aucune chance
+de fuite, n'est-ce pas?
+
+—Aucune.
+
+—Alors, il faut se défendre, et, s'il est possible, ajouta le nègre
+d'une voix sombre, mourir en se défendant.
+
+—Viens donc, dit Pierre Munier, qui retrouvait tout son courage du
+moment où il ne s'agissait que de combattre; Viens donc, car le chien
+les conduira à l'ouverture de la caverne, et, quand ils seront là, ils
+ne seront pas encore entrés.
+
+—C'est bien, dit Laïza, allez donc aux retranchements.
+
+—Mais pourquoi ne viens-tu pas avec moi?
+
+—Moi? Il faut que je reste ici quelques minutes encore.
+
+—Cependant, tu nous rejoindras?
+
+—Au premier coup de fusil qui sera tiré, retournez-vous et vous me
+verrez à vos côtés.
+
+Le vieillard tendit la main à Laïza, car le danger commun avait effacé
+entre eux toute distance; puis il jeta son fusil sur son épaule, et,
+suivi de son escorte, il s'achemina à grands pas vers l'entrée de la
+caverne.
+
+Laïza le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fût perdu tout à fait dans
+les ténèbres; puis, revenant à Antonio, que, d'après son ordre, les
+nègres avaient garrotté à un arbre:
+
+—Et maintenant, Malais, dit-il, à nous deux!
+
+—À nous deux? dit Antonio d'une voix tremblante. Et que veut donc Laïza
+à son ami et à son frère?
+
+—Je veux qu'il se rappelle ce qui a été dit, le soir du Yamsé, sur le
+bord de la rivière des Lataniers.
+
+—Il a été dit beaucoup de choses, et mon frère Laïza a été bien
+éloquent, car chacun s'est rendu à son avis.
+
+—Et, parmi toutes ces choses, Antonio se rappelle-t-il le jugement qui
+a été rendu d'avance contre les traîtres?
+
+Antonio frissonna de tout son corps, et, malgré la couleur cuivrée de
+sa peau, on eût pu le voir pâlir s'il eût fait jour.
+
+—Il paraît que mon frère a perdu la mémoire, reprit Laïza avec un
+accent d'ironie terrible; eh bien, moi, je vais la lui rendre. Il a été
+dit que, s'il y avait un traître parmi nous, chacun de nous pouvait le
+mettre à mort, d'une mort prompte ou lente, douce ou terrible. Sont-ce
+bien les propres paroles du serment, et mon frère se les rappelle-t-il?
+
+—Je me les rappelle, dit Antonio d'une voix à peine intelligible.
+
+—Alors, réponds aux questions que je vais te faire, dit Laïza.
+
+—Je ne te reconnais pas le droit de m'interroger; tu n'es pas mon juge,
+s'écria Antonio.
+
+—Alors, ce n'est pas toi que j'interrogerai, reprit Laïza.
+
+Puis, se tournant vers les nègres qui étaient couchés autour de lui sur
+la terre:
+
+—Levez-vous, vous autres, et répondez.
+
+Les nègres obéirent, et l'on vit surgir dix ou douze figures noires qui
+se rangèrent silencieusement en demi-cercle devant l'arbre où était
+garrotté Antonio.
+
+—Ce sont des esclaves, s'écria Antonio, et je ne dois pas être jugé par
+des esclaves: je ne suis pas un nègre, moi. Je suis libre, moi; c'est à
+un tribunal à me juger si j'ai commis un crime, et non à vous.
+
+—Assez, dit Laïza. Nous allons te juger d'abord, et ensuite tu en
+appelleras à qui tu voudras.
+
+Antonio se tut, et, pendant le moment de silence qui suivit
+l'injonction que Laïza venait de lui faire, on entendait les aboiements
+du chien qui se rapprochaient.
+
+—Puisque le coupable ne veut pas répondre, dit Laïza aux nègres qui
+entouraient Antonio, c'est à vous de répondre pour lui.... Qui est-ce
+qui a dénoncé la conspiration au gouverneur, parce qu'un autre que lui
+avait été nommé chef?
+
+—Antonio le Malais, répondirent tous les nègres d'une voix sourde, mais
+d'une seule voix.
+
+—Ce n'est pas vrai! s'écria Antonio. Ce n'est pas vrai; je le jure, je
+le proteste!
+
+—Silence! dit Laïza du même ton impératif.
+
+Puis il reprit:
+
+—Qui est-ce qui, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur, a
+tiré sur notre chef, au bas de la petite montagne, le coup de fusil qui
+l'a blessé?
+
+—Antonio le Malais, répondirent tous les nègres.
+
+—Qui m'a vu? s'écria le Malais. Qui ose dire que c'est moi? Qui peut,
+dans la nuit, reconnaître un homme d'un autre homme?
+
+—Silence! dit Laïza.
+
+Puis, reprenant avec le même accent calme et interrogateur:
+
+—Enfin, dit-il, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur,
+après avoir tenté d'assassiner notre chef, qui est-ce qui venait encore
+la nuit ramper comme un serpent autour de notre retraite, pour
+découvrir quelque ouverture par laquelle les soldats anglais pussent
+entrer?
+
+—Antonio le Malais, reprirent encore une fois les nègres avec ce même
+accent de conviction qui ne les avait pas encore quittés un instant.
+
+—Je venais pour rejoindre mes frères, s'écria le prisonnier; je venais
+pour partager leur sort quel qu'il fût, je le jure, je le proteste!
+
+—Croyez-vous ce qu'il dit? demanda Laïza.
+
+—Non! non! non! répétèrent toutes les voix.
+
+—Mes bons amis, mes chers amis, dit Antonio, écoutez-moi, je vous en
+supplie!
+
+—Silence! dit Laïza.
+
+Puis il continua, de ce même accent solennel qu'il avait toujours
+conservé, et qui indiquait la grandeur de la mission qu'il s'était
+imposée:
+
+—Antonio n'est donc pas une fois, mais trois fois traître; Antonio
+aurait donc mérité trois fois la mort si l'on pouvait mourir trois
+fois. Antonio, prépare-toi donc à paraître devant le Grand-Esprit, car
+tu vas mourir!
+
+—C'est un assassinat! s'écria Antonio, et vous n'avez pas le droit
+d'assassiner un homme libre; d'ailleurs, les Anglais ne peuvent pas
+être loin; j'appellerai, je crierai. À moi!... à moi!... Ils veulent
+m'égorger! ils veulent....
+
+Laïza saisit la gorge du Malais et étouffa ses cris entre ses doigts de
+fer; puis, tournant la tête vers les nègres:
+
+—Préparez une corde, dit-il.
+
+En entendant cet ordre, qui lui présageait le sort qui l'attendait,
+Antonio fit un si violent effort, qu'il brisa une partie des liens qui
+le retenaient. Mais il ne put se dégager du plus terrible de tous, de
+la main de Laïza. Cependant au bout de quelques secondes, le nègre
+comprit, aux convulsions qu'il sentait courir dans tout le corps
+d'Antonio, que s'il continuait de le serrer ainsi, la corde deviendrait
+bientôt inutile. Il lâcha donc la gorge du prisonnier, qui laissa
+tomber sa tête sur sa poitrine comme un homme qui râle.
+
+—J'ai dit que je te laisserais du temps pour paraître devant le
+Grand-Esprit, dit Laïza: tu as dix minutes, prépare-toi.
+
+Antonio voulut prononcer quelques paroles; mais sa voix le trahit.
+
+On entendait les aboiements du chien, qui, à chaque instant, se
+rapprochaient.
+
+—Où est la corde? dit Laïza.
+
+—La voici, répondit un nègre en présentant à Laïza l'objet qu'il
+demandait.
+
+—Bien! dit-il.
+
+Et, comme l'office du juge était fini, l'office du bourreau commença.
+
+Laïza prit une des plus fortes branches du tamarinier, la ramena à lui,
+y fixa fortement l'une des extrémités de la corde, fit à l'autre un
+nœud coulant qu'il passa autour du cou d'Antonio, ordonna à deux hommes
+de tenir la branche, et, s'étant assuré que le condamné, malgré la
+rupture de deux ou trois des lianes qui l'attachaient, était maintenu
+encore, il l'invita une seconde fois à se préparer à la mort.
+
+Cette fois, la parole était revenue au condamné; mais au lieu de s'en
+servir pour implorer la miséricorde de Dieu, ce fut pour faire un
+dernier appel à la pitié des hommes qu'il éleva la voix.
+
+—Eh bien, oui, mes frères, oui, mes amis, dit-il changeant de tactique,
+et essayant d'obtenir par des aveux la vie qu'on avait refusée à ses
+dénégations; oui, je suis bien coupable, je le sais, et vous avez le
+droit de me traiter comme vous le faites: mais vous pardonnerez à votre
+ancien camarade, n'est-ce pas? à celui qui vous faisait tant rire
+pendant les veillées; au pauvre Antonio, qui vous racontait de si
+belles histoires et qui vous chantait de si joyeuses chansons! Que
+deviendrez-vous désormais sans lui? qui vous amusera? qui vous
+distraira? qui vous fera oublier la fatigue de la journée? Grâce, mes
+amis! grâce pour le pauvre Antonio; La vie! la vie! mes amis, je vous
+la demande à genoux!
+
+—Pense au Grand-Esprit! dit Laïza; car tu n'as plus que cinq minutes à
+vivre, Antonio.
+
+—Au lieu de cinq minutes, Laïza, mon bon Laïza, reprit Antonio d'une
+voix suppliante, donne-moi cinq ans, et, pendant ces cinq ans, je serai
+ton esclave: je te suivrai, je serai sans cesse à tes ordres, je serai
+toujours prêt à tes commandements, et, quand j'y manquerai, je
+commettrai la moindre faute, eh bien, alors, tu me puniras, et je
+supporterai le fouet, les verges, la corde, sans me plaindre, et je
+dirai que tu es bon maître, car tu m'as donné la vie.
+
+Oh! la vie! Laïza, la vie!
+
+—Écoute, Antonio, dit Laïza, entends-tu les aboiements de ce chien?
+
+—Oui. Et tu crois que c'est moi qui ai donné le conseil de le détacher?
+Eh bien, non! tu te trompes, je te le jure.
+
+—Antonio, dit Laïza, cette idée ne serait pas venue même à un blanc de
+se servir d'un chien pour poursuivre son propre maître; Antonio, cette
+idée est encore de toi.
+
+Le Malais poussa un profond gémissement; puis, au bout d'un instant,
+comme s'il eût espéré fléchir son ennemi à force d'humilité:
+
+—Eh bien, oui, dit-il, c'est moi. Le Grand-Esprit m'avait abandonné,
+l'orgueil de la vengeance m'avait rendu fou. Il faut avoir pitié d'un
+fou, Laïza: au nom de ton frère Nazim, pardonne-moi.
+
+—Et qui encore avait dénoncé Nazim, lorsque Nazim a voulu fuir? Ah!
+voilà un nom que tu as bien tort de prononcer, Antonio. Antonio, les
+cinq minutes sont écoulées. Malais, tu vas mourir.
+
+—Oh! non, non, non! moi pas mourir! dit Antonio. Grâce, Laïza! grâce,
+mes amis, grâce!
+
+Mais, sans écouter les plaintes, les supplications et les prières du
+condamné, Laïza tira son couteau, et, d'un seul coup, trancha tous les
+liens qui retenaient Antonio; au même instant, et sur un ordre de lui,
+les deux hommes lâchèrent la branche, qui se tendit, enlevant avec elle
+le malheureux Malais.
+
+Un cri terrible, un cri suprême, un cri dans lequel semblaient s'être
+réunies toutes les forces du désespoir, retentit et alla se perdre,
+lugubre, solitaire, désolé, dans les profondeurs des forêts: tout était
+fini, et le corps d'Antonio n'était plus qu'un cadavre se balançant au
+bout d'une corde au-dessus du précipice.
+
+Laïza resta un instant encore immobile, et regardant le mouvement de
+vibration de la corde, qui se calmait peu à peu; puis, lorsqu'elle fut
+arrivée à peu près à tracer sur l'azur du ciel une ligne
+perpendiculaire et immobile, il prêta de nouveau l'oreille aux
+aboiements du chien, qui n'était plus qu'à cinq cents pas à peine de la
+caverne: il ramassa son fusil, qu'il avait posé à terre, et, se
+retournant vers les autres nègres:
+
+—Allons, mes amis, dit-il, nous voilà vengés; maintenant, nous pouvons
+mourir.
+
+Et, les précédant d'un pas rapide, il marcha avec eux vers les
+retranchements.
+
+
+
+
+Chapitre XXVI—La chasse aux nègres
+
+
+Laïza ne s'était pas trompé, et le chien, en suivant les traces de son
+maître, avait conduit les Anglais droit à l'ouverture de la caverne;
+arrivé là, il s'était élancé au milieu des buissons, et s'était mis à
+gratter et à mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors
+qu'ils étaient au terme de leur course.
+
+Aussitôt, ils avaient fait avancer des soldats armés de pioches, et les
+soldats s'étaient mis à l'œuvre. Au bout d'un instant, une ouverture
+assez large pour qu'un homme pût y passer était pratiquée.
+
+Un soldat allongea le haut du corps, afin de regarder par l'ouverture.
+Aussitôt un coup de fusil se fit entendre, et le soldat tomba la
+poitrine traversée d'une balle; un second soldat succéda au premier, et
+tomba comme lui; un troisième s'avança à son tour et eut le même sort.
+
+Il était visible que les révoltés, en donnant eux-mêmes le signal de
+l'attaque, étaient décidés à une défense désespérée.
+
+Les assaillants commencèrent à prendre leurs précautions: en s'abritant
+le plus qu'ils purent, ils élargirent la brèche de manière à pouvoir
+passer à plusieurs de front; les tambours battirent, et les grenadiers
+se présentèrent la baïonnette en avant.
+
+Mais l'avantage était si grand pour les assiégés, qu'en un instant la
+brèche fut encombrée de morts, et qu'on fut obligé d'enlever les
+cadavres pour faire place à un nouvel assaut.
+
+Cette fois, les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu de la caverne, mais
+ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu'à la
+première fois; à l'abri derrière le retranchement qu'avait fait élever
+Georges, les nègres, dirigés par Laïza et Pierre Munier, tiraient à
+coup sûr.
+
+Pendant ce temps, Georges retenu par sa blessure, couché dans sa
+cabane, maudissait l'inactivité à laquelle il était réduit; cette odeur
+de poudre qui l'enveloppait, ce bruit de la mousqueterie qui pétillait
+à son oreille, tout, jusqu'à cette charge incessante que battaient les
+Anglais, lui donnait cette ardente fièvre du combat, qui fait que
+l'homme joue sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici, c'était bien
+pis, car ce n'était pas une cause étrangère qui se débattait, ce
+n'était pas le bon plaisir d'un roi qu'il s'agissait de soutenir ou
+l'honneur d'une nation qu'il fallait venger: non, c'était sa propre
+cause que ces hommes défendaient, et lui, lui, Georges, l'homme au cœur
+hardi, l'homme à l'esprit entreprenant, ne pouvait rien, ni en action,
+ni même en conseil; Georges mordait le matelas sur lequel il était
+couché, Georges pleurait de rage.
+
+À la seconde attaque, et quand les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu
+de la caverne, ils firent, du point où ils étaient arrivés, quelques
+décharges sur les retranchements; or, comme la cabane où Georges était
+couché se trouvait directement placée derrière eux, deux ou trois
+balles traversèrent en sifflant les parois de feuillage. Ce bruit, qui
+eût effrayé tout autre, consola et enorgueillit Georges; lui aussi
+courait donc un danger, et, s'il ne pouvait pas rendre la mort, il
+pouvait du moins mourir.
+
+Les Anglais avaient momentanément cessé l'attaque; mais il était
+évident qu'ils préparaient un nouvel assaut, et l'on entendait, aux
+coups sourds et retentissants de la pioche, qu'ils n'avaient point
+abandonné leur projet. En effet, au bout d'un instant, une partie des
+parois extérieures de la caverne s'écroula et l'ouverture se trouva
+agrandie du double; aussitôt le tambour retentit de nouveau, et, à la
+lueur de la lune, on vit briller une troisième fois les baïonnettes à
+l'entrée de la caverne.
+
+Pierre Munier et Laïza se regardèrent; cette fois, il était évident que
+la lutte allait devenir terrible.
+
+—Quelle est votre dernière ressource? demanda Laïza.
+
+—La caverne est minée, dit le vieillard.
+
+—En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut; mais, au moment
+décisif, faites ce que je vous dirai, ou nous sommes tous perdus, car
+il n'y a pas de retraite possible avec un blessé.
+
+—Eh bien, je me ferai tuer près de lui, dit le vieillard.
+
+—Mieux vaut vous sauver tous les deux.
+
+—Ensemble?
+
+—Ensemble ou séparément, peu importe!
+
+—Je ne quitterai pas mon fils, Laïza, je t'en préviens.
+
+—Vous le quitterez, si c'est son seul moyen de salut.
+
+—Que veux-tu dire?
+
+—Plus tard, je m'expliquerai.
+
+Puis, se retournant vers les nègres:
+
+—Allons, enfants! dit-il, voici le moment suprême arrivé. Feu sur les
+habits rouges, et ne perdez pas un coup; dans une heure, la poudre et
+les balles seront rares.
+
+Au même instant, la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont
+d'excellents tireurs; aussi exécutèrent-ils à la lettre la
+recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à
+s'éclaircir; mais, à chaque décharge, les rangs se resserraient avec
+une discipline admirable, et la colonne, retardée par la difficulté du
+passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un
+coup de fusil n'était tiré de la part des Anglais; ils paraissaient
+décidés cette fois à enlever les retranchements à la baïonnette.
+
+La situation, grave pour tous, l'était doublement pour Georges grâce à
+l'impuissance à laquelle il était condamné. Il s'était d'abord soulevé
+sur son coude; puis il s'était mis sur ses genoux; enfin, il était
+parvenu à se dresser sur ses pieds; mais, parvenu à ce point, sa
+faiblesse était si grande, qu'il lui semblait que la terre manquait
+sous lui, et qu'il était forcé de se cramponner de ses mains aux
+branches qui l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage des
+quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout, il
+ne pouvait s'empêcher d'admirer ce courage froid et impassible des
+Anglais, qui continuaient de marcher comme à une parade, quoique, à
+chaque pas qu'ils faisaient, ils fussent obligés de resserrer les
+rangs. Enfin, il comprit que, pour cette fois, ils ne reculeraient
+plus, et que, dans cinq minutes, malgré le feu qui en sortait, ils
+allaient aborder les retranchements. Alors l'idée que c'était pour lui,
+pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat, que tous ces
+hommes allaient se faire tuer, se présenta à son esprit comme un
+remords; il essaya de faire un pas en avant pour se jeter entre les
+combattants, et, en se livrant, puisque, selon toute probabilité,
+c'était à lui seul qu'on en voulait, faire cesser le carnage; mais il
+sentit qu'il ne pourrait pas parcourir un tiers de la distance qui le
+séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu,
+aux assiégeants de ne pas aller plus loin, et qu'il se rendait; mais sa
+voix affaiblie se perdit dans le bruit de la fusillade. D'ailleurs,
+dans ce moment, il vit son père se lever tout debout, et de la moitié
+de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements; puis, une branche
+de sapin enflammée à la main, faire quelques pas à la rencontre des
+Anglais; puis, au milieu du feu et de la fumée, approcher de la terre
+l'étrange flambeau. Aussitôt une traînée de flamme courut sur la terre,
+et disparut en s'enfonçant dans le sol; enfin, au même instant, la
+terre s'agita, une explosion terrible se fit entendre, un cratère
+flamboyant s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte de la caverne
+s'ouvrit et s'affaissa, les rochers qui pesaient sur elle s'enfoncèrent
+avec elle, et, aux cris du reste du régiment encore de l'autre côté de
+l'ouverture, le passage souterrain disparut dans un immense chaos.
+
+—Et maintenant, dit Laïza, pas un instant à perdre.
+
+—Ordonne! que faut-il faire?
+
+—Fuyez vers Grand Port, tâchez de trouver asile dans un vaisseau
+français: moi, je me charge de Georges.
+
+—Je te l'ai dit, je ne quitterai pas mon fils.
+
+—Et moi, je vous l'ai dit, vous le quitterez; car, en restant, vous le
+perdez.
+
+—Comment cela?
+
+—Avec votre chien, qu'ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous
+relancent au plus sombre des forêts, vous atteignent au plus profond
+des cavernes, et Georges, blessé, sera bientôt rejoint; mais, au
+contraire, fuyez de votre côté: ils croient que votre fils vous
+accompagne; alors, c'est à vous qu'ils s'attachent, c'est après vous
+qu'ils s'acharnent, c'est vous qu'ils rejoignent peut-être; moi,
+pendant ce temps, je profite de la nuit; avec quatre hommes dévoués,
+j'emporte Georges d'un autre côté; nous gagnons les bois qui
+environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous
+sauver, vous allumerez un feu sur l'île des Oiseaux; alors, nous
+descendrons sur un radeau la Grande-Rivière, et vous venez avec une
+chaloupe nous recevoir à son embouchure.
+
+Pierre Munier avait écouté tout ce plaidoyer les yeux fixes, la
+respiration suspendue, serrant les mains de Laïza entre ses mains;
+puis, à ces dernières paroles, lui jetant les bras au cou:
+
+—Laïza! Laïza! s'écria-t-il; oui, oui, je te comprends, il n'y a que ce
+moyen: toute la meute anglaise sur moi, c'est cela, et tu sauves mon
+Georges.
+
+—Je le sauve ou je meurs avec lui, dit Laïza, voilà tout ce que je puis
+vous promettre.
+
+—Et je sais que tu tiendras ce que tu promets. Attends seulement que
+j'aille encore une fois embrasser mon enfant, et je pars.
+
+—Non, non, dit Laïza; si vous le voyez, vous ne voudrez plus le
+quitter; s'il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie, il ne
+voudra pas le permettre; partez, partez! Et vous tous, suivez-le;
+quatre hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux,
+les plus dévoués.
+
+Une douzaine d'hommes se présentèrent.
+
+Laïza en désigna quatre; puis, comme Pierre Munier hésitait à partir:
+
+—Les Anglais! les Anglais! dit-il au vieillard; dans un instant, les
+Anglais seront ici.
+
+—Ainsi, à l'embouchure de la Grande-Rivière? s'écria Pierre.
+
+—Oui, si nous ne sommes ni tués ni pris.
+
+—Adieu, Georges, adieu! cria Pierre Munier.
+
+Et, suivi des nègres qui restaient, il s'élança du côté de la montagne
+des Créoles.
+
+—Mon père, s'écria Georges, où allez-vous? que faites-vous? pourquoi ne
+venez-vous pas mourir avec votre fils? Mon père, attendez-moi, me
+voilà.
+
+Mais Pierre Munier était déjà loin, et ces derniers mots surtout,
+furent dits d'une voix si faible, que le vieillard ne put les entendre.
+
+Laïza courut au blessé; il le trouva sur ses genoux.
+
+—Mon père! murmura Georges.
+
+Et il retomba évanoui.
+
+Laïza ne perdit pas de temps; cet évanouissement était presque un
+bonheur. Sans doute, Georges, jouissant de sa raison, n'eût pas voulu
+disputer plus longtemps sa vie à ceux qui le poursuivaient; il eût
+regardé cette fuite isolée comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait
+à la merci de Laïza. Laïza le coucha, toujours évanoui, sur son
+brancard: chacun des nègres qu'il avait gardés près de lui saisit un
+des portants, et lui-même, marchant devant pour leur montrer le chemin,
+il se dirigea vers le quartier des Trois-Ilots, d'où il comptait, en
+suivant le cours de la Grande-Rivière, gagner le piton du Bambou.
+
+Ils n'avaient pas fait un quart de lieue, qu'ils entendirent les
+aboiements du chien.
+
+Laïza fit un geste, les porteurs s'arrêtèrent. Georges était toujours
+évanoui, ou du moins si faible, qu'il ne paraissait faire aucune
+attention à ce qui se passait.
+
+Ce que, Laïza avait prévu arrivait: les Anglais avaient escaladé
+l'enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les
+fuyards une seconde fois, comme ils l'avaient déjà fait une première.
+
+Il y eut un moment d'angoisse, pendant lequel Laïza écouta les
+aboiements du chien; pendant quelques minutes, ces aboiements restèrent
+stationnaires. Le chien était parvenu à l'endroit où l'on avait
+combattu puis, deux ou trois fois, les aboiements se rapprochèrent. Le
+chien allait des retranchements à la cabane, où Georges, blessé, était
+demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter; enfin, les
+aboiements s'éloignèrent vers le sud: c'était la direction qu'avait
+prise Pierre Munier; la ruse de Laïza avait réussi, les chasseurs
+s'étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le
+fils.
+
+La situation dont on venait de sortir était d'autant plus grave, que,
+pendant cette halte d'un instant, les premiers rayons du jour avaient
+commencé à paraître, et que la mystérieuse obscurité de la forêt
+commençait à s'éclaircir. Certes, si Georges se fût trouvé sain et
+sauf, agile et fort, comme il l'était, l'embarras eut été moindre, car
+ruse courage, adresse, tout se fût présenté en égale proportion entre
+ceux qui étaient poursuivis et ceux qui poursuivaient; mais la blessure
+de Georges rendait la partie inégale, et, Laïza ne se dissimulait pas
+que la situation était des plus critiques.
+
+Une crainte surtout le préoccupait: c'est que les Anglais, comme la
+chose était probable, n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves
+dressés à la chasse des nègres marrons et ne leur eussent fait quelque
+promesse, comme celle de la liberté; par exemple, si Georges tombait
+entre leurs mains. Alors, il perdait une partie de ses avantages
+d'homme de la nature, en face de ces autres hommes, fils de la nature
+comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de
+secrets et la nuit pas de mystères.
+
+Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, aussitôt
+ses incertitudes fixées sur la direction qu'avaient prise ceux qui les
+poursuivaient, il se remit en marche, s'avançant toujours vers l'est.
+
+La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient
+partager la préoccupation de l'homme: la fusillade, qui avait retenti
+toute la nuit, avait réveillé les oiseaux dans les branches, les
+sangliers dans leurs bauges, les daims dans les halliers; tout était
+sur pied, tout parlait d'effroi, et l'on eût dit tous les êtres animés
+atteints d'une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures.
+
+Au bout de deux heures, il fallut faire halte: les nègres s'étaient
+battus toute la nuit, et n'avaient pas mangé depuis la veille à quatre
+heures. Laïza s'arrêta sous les ruines d'un ajoupa qui, sans aucun
+doute, avait servi cette nuit même de retraite à des nègres marrons;
+car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le résultat d'un
+assez long séjour, on y retrouva du feu.
+
+Trois des nègres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrième s'occupa
+de rallumer le foyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler
+l'appareil du blessé.
+
+Si fort de corps, si puissant d'esprit que fût Georges, l'âme avait
+cependant été vaincue par la matière: il avait la fièvre, il avait le
+délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait
+aider ceux qui essayaient de le sauver, ni par le conseil ni par
+l'exécution.
+
+Cependant, le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque
+repos. Quant à Laïza il ne semblait soumis à aucun des besoins
+physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi,
+et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil; il y avait vingt
+heures qu'il n'avait mangé, et il ne semblait pas avoir faim.
+
+Les nègres revinrent les uns après les autres, rapportant six ou huit
+tanrecs, qu'ils s'apprêtèrent à faire rôtir devant l'immense foyer que
+leur compagnon avait allumé; la fumée qu'il occasionnait inquiétait
+bien un peu Laïza; mais il pensait que, n'ayant laissé aucune trace
+derrière lui, il devait être à deux ou trois lieues au moins de
+l'endroit où avait eu lieu le combat, et que, en supposant même que
+cette fumée fût découverte, elle le serait par quelque poste assez
+éloigné pour qu'il eût le temps de fuir avant que ce poste les eût
+rejoints.
+
+Quand le repas fut prêt, les nègres appelèrent Laïza, qui, jusque-là,
+était resté assis près de Georges. Laïza se leva, et, en portant les
+yeux sur le groupe qu'il s'apprêtait à joindre, il s'aperçut que l'un
+des nègres avait reçu à la cuisse une blessure qui saignait encore.
+Aussitôt toute sa sécurité disparut: on avait pu les suivre à la trace
+comme on suit un daim blessé, non pas que l'un se doutât de
+l'importance de la capture qu'on pouvait faire en les suivant, mais
+parce qu'un prisonnier, quel qu'il fût, était de trop grande
+importance, à cause des renseignements qu'il pouvait donner, pour que
+les Anglais ne fissent pas tout au monde pour se procurer ce
+prisonnier.
+
+Au moment où cette réflexion venait de le frapper, et où il ouvrait la
+bouche pour ordonner à ses quatre nègres accroupis autour du feu de se
+remettre en route, un petit bouquet de bois, plus touffu que le reste
+de la forêt, et sur lequel ses yeux inquiets s'étaient déjà plus d'une
+fois arrêtés s'enflamma, une vive fusillade se fit entendre, cinq ou
+six balles sifflèrent autour de lui. Un des nègres tomba la face dans
+le feu, les trois autres se levèrent; mais, au bout de cinq ou six pas,
+l'un d'eux tomba à son tour, puis un autre encore à dix pas de là. Le
+quatrième seul s'enfuit sain et sauf et disparut dans le bois.
+
+À l'aspect de la fumée, au bruit des coups, au sifflement des balles,
+Laïza n'avait fait qu'un bond de l'endroit où il se trouvait jusqu'au
+brancard de Georges; et, prenant le blessé dans ses bras, comme il eût
+fait d'un enfant, il s'élança à son tour dans la forêt, sans que sa
+course parût un instant ralentie par le fardeau qu'il portait.
+
+Mais, aussitôt, huit ou dix soldats anglais, escortés de cinq ou six
+nègres, bondirent hors du bouquet de bois et se mirent à la poursuite
+des fugitifs, dans l'un desquels ils avaient reconnu Georges, qu'ils
+savaient blessé. Comme l'avait prévu Laïza, le sang les avait guidés.
+Ils étaient venus suivant sa trace, étaient arrivés à demi-portée de
+fusil de l'ajoupa, et, là, ils avaient ajusté à coup posé; et, comme on
+l'a vu, bien ajusté, puisque trois nègres sur quatre avaient été, sinon
+tués, du moins mis hors de combat.
+
+Alors commença une course désespérée; car, quelles que fussent la force
+et l'agilité de Laïza, il était évident que, s'il ne parvenait pas à se
+faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient
+par le rejoindre; malheureusement, il courait deux chances presque
+également fatales: en s'enfonçant dans les grandes épaisseurs, les bois
+pouvaient devenir tellement touffus, qu'il lui fût impossible d'aller
+plus loin; en se jetant dans les clairières, il se livrait à la
+fusillade de ses ennemis. Cependant il préféra ce dernier parti.
+
+Dans les premières minutes, et par la puissance de son élan, Laïza
+s'était trouvé presque hors de portée, et, s'il n'eût eu affaire qu'à
+des Anglais, sans doute il leur eût échappé; mais, quoique ce fût à
+regret peut-être que les nègres le poursuivissent, comme ils étaient
+poussés par les baïonnettes des soldats, il leur fallait marcher; ils
+couraient donc le gibier humain, qu'ils chassaient, sinon par
+enthousiasme, du moins par crainte.
+
+De temps en temps, lorsque à travers les arbres on découvrait Laïza,
+quelques coups de fusil éclataient, et l'on voyait les balles effleurer
+les écorces des arbres autour de lui, ou sillonner la terre sous ses
+pas; mais, comme par enchantement, aucune de ces balles ne
+l'atteignait, et sa course s'accélérait, si l'on peut le dire, en
+raison du danger auquel il venait d'échapper.
+
+Enfin, on arriva sur le bord d'une clairière: une pente rapide et
+presque découverte, garnie à son sommet d'un nouveau fourré d'arbres,
+se présentait à gravir; arrivé au sommet de cette pente, Laïza, du
+moins, pouvait disparaître derrière quelque roche, se laisser glisser
+dans quelque ravin, et se soustraire ainsi à la me de ceux qui le
+poursuivaient; mais aussi, pendant tout l'intervalle qui séparait les
+arbres, Laïza restait découvert et exposé au feu.
+
+Il n'y avait cependant pas à balancer: se jeter à droite ou se jeter à
+gauche, c'était perdre du terrain; le hasard avait jusque-là servi les
+fugitifs, le même bonheur pouvait les accompagner encore.
+
+Laïza s'élança dans la clairière; de leur côté, ceux qui le
+poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à
+découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière. Laïza
+était à cent cinquante pas d'eux, à peu près.
+
+Alors, comme si l'ordre eût été donné, chacun s'arrêta, mit en joue et
+fit feu. Laïza parut n'être point touché, et continua sa course. Les
+soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il
+disparût; ils glissèrent en hâte une cartouche dans le canon de leur
+fusil.
+
+Pendant ce temps, Laïza gagnait énormément de terrain; il était évident
+que, s'il échappait à la seconde décharge comme il avait échappé à la
+première, et qu'il atteignît le bois sain et sauf, toutes les chances
+étaient pour lui. Vingt-cinq pas à peine le séparaient de la lisière du
+bois, et, pendant cette halte d'un instant, il avait gagné cent
+cinquante pas sur ses adversaires. Tout à coup, il disparut dans un pli
+du terrain; mais, malheureusement, la sinuosité ne se prolongeait ni à
+droite ni à gauche; il la suivit cependant tant qu'il put, pour
+dérouter ses ennemis; mais, arrivé à l'extrémité du petit ravin, dont
+l'épaulement l'avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le
+talus, et, par conséquent, de reparaître. En ce moment, dix ou douze
+coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d'hommes
+qu'ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas
+encore, Laïza s'arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis
+sur deux, posa à terre Georges, toujours évanoui; puis, se relevant
+tout debout, il se retourna vers les Anglais, étendit les deux mains
+vers eux avec un geste de dernière menace et de suprême malédiction,
+et, tirant son couteau de sa ceinture, il se l'enfonça jusqu'au manche
+dans la poitrine.
+
+Les soldats s'élancèrent en poussant de grands cris de joie, comme font
+les chasseurs à l'hallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout;
+puis, tout à coup, il tomba comme un arbre qui se déracine; la lame du
+couteau lui avait traversé le cœur.
+
+En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvèrent Laïza mort et
+Georges expirant: par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber
+vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l'appareil de sa
+blessure, et le sang en coulait à flots.
+
+Quant à Laïza, outre le coup de couteau qu'il s'était donné dans le
+cœur, il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, et une
+autre qui lui traversait de part en part la poitrine.
+
+
+
+
+Chapitre XXVII—La répétition
+
+
+Tout ce qui se passa pendant les deux ou trois jours qui, suivirent la
+catastrophe que nous venons de raconter ne laissa qu'un souvenir bien
+vague dans l'esprit de Georges; son esprit, égaré par le délire,
+n'avait plus que de vagues perceptions, qui ne lui permettaient ni de
+calculer le temps, ni d'enchaîner les événements les uns aux autres. Un
+matin seulement, il se réveilla comme d'un sommeil agité par de
+terribles rêves, et, en ouvrant les yeux, il reconnut qu'il était dans
+une prison.
+
+Le chirurgien-major du régiment en garnison à Port-Louis était près de
+lui.
+
+Cependant, en rappelant tous ses souvenirs, Georges parvint à retrouver
+par grandes masses les événements qui s'étaient passés, comme on
+entrevoit dans le brouillard des lacs, des montagnes, des forêts; tout
+lui était bien présent, jusqu'au moment où il avait été blessé. Son
+entrée à Moka, son départ avec son père, n'étaient pas non plus tout à
+fait sortis de sa mémoire; mais, à partir de l'arrivée dans les grands
+bois, tout était vague, indistinct, pareil à un rêve.
+
+Seulement, la réalité incontestable, positive et fatale, était qu'il se
+trouvait aux mains de ses ennemis.
+
+Georges était trop dédaigneux pour faire aucune question, trop hautain
+pour demander aucun service. Il ne put donc rien savoir de ce qui
+s'était passé; cependant, il avait au fond de son cœur deux terribles
+préoccupations:
+
+Son père était-il sauvé?
+
+Sara l'aimait-elle toujours?
+
+Ces deux pensées remplissaient tout son être: quand l'une s'éloignait,
+c'était pour faire place à l'autre; c'étaient deux marées incessantes
+qui montaient tour à tour battre son cœur; c'était un flux et un reflux
+éternels.
+
+Mais rien n'apparaissait à l'extérieur de cette tempête de l'âme. Le
+visage de Georges restait pâle, froid et calme comme celui d'une statue
+de marbre, et cela, non seulement en face de ceux qui visitaient sa
+prison, mais encore en face de lui-même.
+
+Lorsque le médecin eut reconnu que le blessé était assez fort pour
+soutenir un interrogatoire, il en prévint l'autorité, et, le lendemain,
+le juge d'instruction, accompagné d'un greffier, se présenta devant
+Georges. Georges ne pouvait quitter le lit encore; mais il n'en fit pas
+moins les honneurs de sa chambre aux deux magistrats avec une patience
+pleine de dignité; et, se soulevant sur son coude, il déclara qu'il
+était prêt à répondre à toutes les questions qui lui seraient
+adressées.
+
+Nos lecteurs connaissent trop le caractère de Georges pour penser qu'un
+seul instant l'idée se fût présentée à lui de nier aucun des faits qui
+lui étaient imputés. Non seulement il répondit avec la plus grande
+véracité à toutes les questions faites, mais encore il s'engagea, non
+pas pour le jour, il se sentait trop faible encore, mais pour le
+lendemain, à dicter lui-même au greffier l'historique détaillé de toute
+la conspiration. L'offre était trop gracieuse pour que la justice la
+refusât.
+
+Georges avait un double but en faisant cette proposition: d'abord,
+d'activer la marche du procès; ensuite, de prendre toute la
+responsabilité pour lui.
+
+Le lendemain, les deux magistrats se représentèrent, Georges fit le
+récit auquel il s'était engagé; seulement comme il passait sous silence
+les propositions qu'était venu lui faire Laïza, le juge d'instruction
+l'interrompit, en lui faisant observer qu'il omettait une circonstance
+à sa décharge, laquelle, attendu la mort de Laïza, ne se trouvait plus
+être à la charge de personne.
+
+Ce fut ainsi que Georges apprit la mort de Laïza et les circonstances
+qui avaient accompagné cette mort; car, pour lui, comme nous l'avons
+dit, toute cette partie de sa vie était demeurée dans l'obscurité.
+
+Il ne prononça pas une seule fois le nom de son père, et le nom de son
+père ne fut pas une seule fois prononcé, et, à plus forte raison, comme
+on le pense bien, le nom de Sara.
+
+Cette déclaration de Georges rendait parfaitement inutile tout autre
+interrogatoire. Georges cessa donc de recevoir toute visite, excepté
+celle du docteur.
+
+Un matin, en entrant, le docteur trouva Georges debout.
+
+—Monsieur, lui dit-il, je vous avais défendu de vous lever avant
+quelques jours; vous êtes trop faible.
+
+—C'est-à-dire, mon cher docteur, répondit Georges, que vous me faites
+l'injure de me confondre avec les accusés ordinaires lesquels retardent
+autant qu'ils peuvent le jour du jugement; mais, moi, je vous
+l'avouerai franchement, j'ai hâte d'en finir, et, en conscience,
+croyez-vous que ce soit la peine d'être si bien guéri pour mourir?
+Quant à moi, il me semble que, pourvu que j'aie assez de force pour
+monter à l'échafaud, c'est tout ce que les hommes peuvent me demander
+et tout ce que je puis demander à Dieu.
+
+—Mais qui vous dit que vous serez condamné à mort? dit le docteur.
+
+—Ma conscience, docteur: j'ai joué une partie dont ma tête était
+l'enjeu; j'ai perdu, je suis prêt à payer, voilà tout.
+
+—N'importe, dit le docteur; mon opinion est que vous avez encore besoin
+de quelques jours de soins avant de vous exposer aux fatigues des
+débats et aux émotions d'un jugement.
+
+Mais, le même jour, Georges écrivit au juge d'instruction qu'il était
+parfaitement guéri, et, par conséquent, à la disposition de la justice.
+
+Le surlendemain, les débats commencèrent.
+
+Georges, en arrivant devant ses juges, regarda avec inquiétude autour
+de lui, et reconnut avec joie qu'il était le seul accusé.
+
+Puis, son regard parcourut avec assurance toute la salle: la ville
+entière assistait à l'audience, à l'exception de M. de Malmédie, de
+Henri et de Sara.
+
+Quelques assistants paraissaient plaindre l'accusé; mais la plupart des
+visages n'avaient d'autre expression que celle de la haine satisfaite.
+
+Quant à Georges, il était calme et hautain comme toujours. Sa mise
+était, comme d'ordinaire, une redingote et une cravate noires, un gilet
+et un pantalon blancs.
+
+Son double ruban était noué à sa boutonnière.
+
+On lui avait nommé un avocat d'office, car Georges avait refusé de
+faire aucun choix; son intention n'était point qu'on essayât même de
+plaider sa cause.
+
+Ce que Georges dit ne fut point une défense, ce fut l'histoire de toute
+sa vie: il ne cacha point qu'il était revenu à l'île de France dans
+l'intention de combattre, par tous les moyens possibles, le préjugé qui
+pesait sur les hommes de couleur; seulement, il n'a dit pas un seul mot
+des causes qui avaient hâté l'exécution de son projet.
+
+Un juge lui fit quelques questions au sujet de M. de Malmédie; mais
+Georges demanda la permission de n'y pas répondre.
+
+Quelque facilité que Georges donnât au tribunal, les débats n'en
+durèrent pas moins trois jours: même quand ils n'ont rien à dire, il
+faut toujours que les avocats parlent.
+
+L'avocat général parla quatre heures. Il foudroya Georges.
+
+Georges écouta toute cette longue sortie avec le plus grand calme,
+inclinant de temps en temps la tête en forme d'aveu.
+
+Puis, lorsque le discours du ministère public fut terminé le président
+demanda à Georges s'il n'avait rien à dire.
+
+—Rien, répondit Georges, sinon que M. l'avocat général a été fort
+éloquent.
+
+L'avocat général s'inclina à son tour.
+
+Le président annonça que les débats étaient clos, et l'on reconduisit
+Georges à sa prison, le jugement devant être prononcé en l'absence de
+l'accusé, et devant lui être signifié ensuite.
+
+Georges rentra dans sa prison et demanda du papier et de l'encre pour
+écrire son testament. Comme les jugements anglais n'entraînent pas la
+confiscation, il pouvait disposer de sa part de fortune.
+
+Il laissa:
+
+au docteur qui l'avait soigné trois mille livres sterling;
+au directeur de la prison, mille livres sterling;
+à chacun des guichetiers, mille piastres.
+
+C'était une fortune pour chacun des donataires.
+
+Il laissa à Sara un petit anneau d'or qui lui venait de sa mère.
+
+Comme il allait signer son nom au bas de l'écrit-mortuaire, le greffier
+entra. Georges se leva, tenant la plume à la main; le greffier lut le
+jugement. Comme Georges s'en était toujours douté, il était condamné à
+la peine de mort. La lecture finie, Georges salua, se rassit et signa
+son nom sans qu'il fût possible de voir la plus légère altération entre
+l'écriture du corps de l'acte et celle de la signature.
+
+Puis, il alla devant une glace et se regarda pour voir s'il était plus
+pâle qu'auparavant. C'était le même visage, pâle mais calme. Il fut
+content de lui et se sourit à lui-même en murmurant:
+
+—Eh bien, je croyais qu'il y avait plus d'émotion que cela à s'entendre
+condamner à mort.
+
+Le docteur vint le voir et lui demanda, par habitude, comment il
+allait.
+
+—Mais fort bien, docteur, lui répondit Georges; vous avez fait là une
+merveilleuse cure, et il est fâcheux qu'on ne vous donne pas le temps
+de l'achever.
+
+Alors il s'informa si le mode d'exécution était changé depuis
+l'occupation anglaise: c'était toujours le même, et cette assurance fit
+grand plaisir à Georges; ce n'était pas cette ignoble potence de
+Londres, ni cette immonde guillotine de Paris. Non, l'exécution avait,
+à Port-Louis, une allure pittoresque et poétique qui n'humiliait pas
+Georges. Un nègre, servant de bourreau, décapitait avec une hache.
+C'était ainsi qu'étaient morts Charles Ier et Marie Stuart, Cinq-Mars
+et de Thou. Le mode de mort est beaucoup dans la manière dont on
+supporte la mort.
+
+Puis il passa avec le docteur à une discussion physiologique sur la
+probabilité d'une souffrance physique postérieure à la décapitation; le
+docteur soutint que la mort devait être instantanée; mais Georges était
+d'un avis contraire, et il cita deux exemples à l'appui de son opinion.
+Une fois, en Égypte, il avait vu décapiter un esclave: le patient était
+à genoux, le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup, et la tête
+alla rouler à sept ou huit pas de là; aussitôt le corps s'était
+redressé sur ses pieds, avait fait deux ou trois pas insensés en
+battant l'air de ses bras, et était retombé, non pas mort tout à fait,
+mais agonisant encore. Un autre jour que, dans le même pays, il
+assistait à une exécution pareille, il avait, avec son éternelle
+volonté d'investigation, ramassé la tête au moment où elle venait
+d'être séparée du corps, et, la soulevant par les cheveux jusqu'à la
+hauteur de sa bouche, il lui avait demandé en arabe: «Souffres-tu?» À
+cette demande, l'œil du patient s'était rouvert, et ses lèvres avaient
+remué, essayant d'articuler une réponse. Georges était donc convaincu
+que la vie survivait de quelques instants au moins à l'exécution.
+
+Le docteur finit par se ranger à son avis, car c'était aussi le sien,
+seulement, il avait cru devoir donner au condamné la seule consolation
+que pût lui donner encore la promesse d'une mort douce et facile.
+
+La journée s'écoula pour Georges comme s'étaient écoulées les journées
+précédentes; seulement il écrivit à son père et à son frère. Un instant
+il prit la plume pour écrire à Sara; mais quel que fût le motif qui le
+retînt, il s'arrêta, repoussa le papier et laissa tomber sa tête dans
+ses mains; il resta longtemps ainsi, et quelqu'un qui lui eût vu
+relever le front, ce qu'il fit avec le mouvement hautain et dédaigneux
+qui lui était habituel, se fût aperçu avec peine que ses yeux étaient
+légèrement rougis, et qu'une larme mal essuyée tremblait au bout de ses
+longs cils noirs.
+
+C'est que depuis le jour où il avait, chez le gouverneur, refusé
+d'épouser la belle créole, non seulement il ne l'avait pas revue, mais
+encore il n'avait pas entendu parler d'elle.
+
+Cependant il ne pouvait croire qu'elle l'eût oublié.
+
+La nuit vint; Georges se coucha à son heure habituelle, et s'endormit
+du même sommeil que les autres nuits: le matin, en se levant, il fit
+appeler le directeur de la prison.
+
+—Monsieur, lui dit-il, j'aurais une grâce à vous demander.
+
+—Laquelle? fit le directeur.
+
+—Je voudrais causer un instant avec le bourreau.
+
+—Il me faut l'autorisation du gouverneur.
+
+—Oh! dit Georges en souriant, faites la lui demander de ma part; lord
+Murrey est un gentleman, et il ne refusera pas cette grâce à un ancien
+ami.
+
+Le directeur sortit en promettant de faire la démarche demandée.
+
+Derrière le directeur entra un prêtre.
+
+Georges avait ces idées religieuses qu'ont de nos jours les hommes de
+notre âge, c'est-à-dire que, tout en négligeant les pratiques
+extérieures de la religion, il était au fond du cœur profondément
+impressionnable aux choses saintes: ainsi une église sombre, un
+cimetière isolé, un cercueil qui passait, étaient pour son âme des
+impressions certes plus graves que ne l'eût été un de ces événements
+qui bouleversent souvent l'esprit du vulgaire des hommes.
+
+Le prêtre était un de ces vieillards vénérables qui ne s'occupent pas
+de vous convaincre, mais qui parlent avec conviction: c'était un de ces
+hommes qui, élevés au milieu des grandes scènes de la nature, ont
+cherché et trouvé le Seigneur dans ses œuvres; c'était enfin un de ces
+cœurs sereins qui attirent à eux les cœurs souffrants pour las
+consoler, en prenant pour eux-mêmes une part de leurs douleurs.
+
+Aux premiers mots que Georges et le vieillard échangèrent, ils se
+tendirent la main.
+
+C'était une causerie intime et non une confession que le vieillard
+venait réclamer du jeune homme, mais, hautain en face de la force,
+Georges était humble devant la faiblesse; Georges s'accusa de son
+orgueil; c'était, comme Satan, son seul péché, et, comme Satan, ce
+péché l'avait perdu.
+
+Mais aussi, à cette heure même, c'était son orgueil qui le soutenait,
+c'était cet orgueil qui le faisait fort, c'était cet orgueil qui le
+faisait grand.
+
+Il est vrai que la grandeur selon les hommes n'est pas la grandeur
+selon Dieu.
+
+Vingt fois le nom de Sara se présenta sur les lèvres du jeune homme;
+mais toujours il repoussa ce nom jusqu'au fond de son cœur, sombre
+abîme où s'engloutissaient tant d'émotions, et dont son visage, comme
+une couche de glace, recouvrait la profondeur.
+
+Pendant que le prêtre et le condamné parlaient, la porte s'ouvrit et le
+directeur parut.
+
+—L'homme que vous avez demandé, dit-il, est là, et attend que vous
+puissiez le recevoir.
+
+Georges pâlit quelque peu, et un léger frisson parcourut tout son
+corps.
+
+Cependant, il fut presque impossible de s'apercevoir de ce qu'il venait
+d'éprouver.
+
+—Faites entrer, dit-il.
+
+Le prêtre voulut se retirer; mais Georges le retint.
+
+—Non, restez, dit-il; ce que j'ai à dire à cet homme peut se dire
+devant vous.
+
+Puis cette âme orgueilleuse avait peut-être besoin pour conserver toute
+sa force, d'avoir un témoin de ce qui allait se passer.
+
+Un nègre d'une haute taille et de proportions herculéennes fut
+introduit: il était nu, à l'exception de son langouti, qui était
+d'étoffe rouge; ses gros yeux sans expression dénotaient l'absence de
+toute intelligence. Il se retourna vers le directeur, qui l'avait
+introduit, et, regardant alternativement le prêtre et Georges:
+
+—Auquel des deux ai-je affaire? demanda-t-il.
+
+—Au jeune homme, répondit le directeur.
+
+Et il sortit.
+
+—Vous êtes l'exécuteur? fit froidement Georges.
+
+—Oui, répondit le nègre.
+
+—C'est bien. Venez ici, mon ami, et répondez-moi.
+
+Le nègre fit deux pas en avant.
+
+—Vous savez que vous m'exécuterez demain? dit Georges.
+
+—Oui, répondit le nègre, à sept heures du matin.
+
+—Ah! ah! c'est à sept heures du matin. Merci du renseignement. J'avais
+demandé des informations là-dessus, et l'on avait refusé de m'en
+donner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+
+Le prêtre se sentait défaillir.
+
+—Je n'ai jamais vu d'exécution à Port-Louis, dit Georges; or, comme je
+désire que les choses se passent convenablement, je vous ai envoyé
+chercher pour que nous fassions ensemble ce qu'on appelle, en termes de
+théâtre, une répétition.
+
+Le nègre ne comprenait pas: Georges fut forcé de lui expliquer plus
+clairement ce qu'il désirait.
+
+Alors, le nègre figura le billot par un tabouret, conduisit Georges à
+la distance du billot où il devait se mettre à genoux, lui indiqua la
+façon dont il fallait qu'il y plaçât la tête et lui promit de la lui
+trancher d'un seul coup.
+
+Le vieillard voulut se lever pour sortir; il n'avait pas la force de
+supporter cette étrange épreuve, dans laquelle les deux acteurs
+principaux conservaient une égale impassibilité, l'un par abrutissement
+d'esprit, l'autre par force de cœur. Mais les jambes lui manquèrent et
+il retomba sur son fauteuil.
+
+Les renseignements mortuaires donnés et reçus, Georges tira de son
+doigt un diamant.
+
+—Mon ami, dit-il au nègre, comme je n'ai pas d'argent ici et que je ne
+veux pas que vous ayez tout à fait perdu votre temps, prenez cette
+bague.
+
+—Il m'est détendu de rien recevoir des condamnés, dit le nègre, mais
+j'hérite d'eux; laissez la bague à votre doigt, et, demain, quand vous
+serez mort, je la tirerai.
+
+—Très bien! dit Georges.
+
+Et il remit impassiblement la bague à son doigt.
+
+Le nègre sortit.
+
+Georges se retourna du côté du prêtre. Le prêtre était pâle comme la
+mort.
+
+—Mon fils, dit-il, je suis bien heureux d'avoir rencontré une âme comme
+la vôtre: c'est la première fois que j'accompagne un condamné à
+l'échafaud. Je craignais de faiblir. Vous me soutiendrez, n'est-ce pas?
+
+—Soyez tranquille, mon père, répondit Georges.
+
+D'ailleurs, c'était le prêtre d'une petite église située sur la route,
+et dans laquelle les condamnés s'arrêtent ordinairement pour entendre
+une dernière messe. On appelait cette église, l'église du
+Saint-Sauveur.
+
+Et le prêtre sortit à son tour, en promettant de revenir le soir.
+Georges resta seul.
+
+Ce qui se passa alors, dans l'âme et sur le visage de cet homme, nul ne
+le sait; peut-être la nature, cette impitoyable créancière, reprit-elle
+ses droits; peut-être fut-elle aussi faible qu'il venait d'être fort;
+peut-être la toile une fois tombée entre le public et l'acteur toute
+cette impassibilité apparente disparut-elle pour faire place à une
+angoisse réelle. Mais il est probable qu'il n'en fut point ainsi; car,
+lorsque le guichetier rouvrit la porte pour apporter à Georges son
+dîner, il le trouva roulant dans sa main un cigarito avec autant de
+calme et de tranquillité qu'aurait pu le faire un hidalgo à la Puerta
+del Sol ou un fashionable sur le boulevard de Gand.
+
+Georges dîna comme d'habitude; seulement, il rappela le geôlier pour
+lui recommander de lui faire préparer un bain pour le lendemain six
+heures, et de le réveiller à cinq heures et demie.
+
+Souvent, en lisant, soit dans l'histoire, soit dans le journal, qu'on
+avait réveillé tel ou tel condamné le jour de son exécution, souvent,
+disons-nous, Georges s'était demandé si ce condamné, qu'on était obligé
+de réveiller, était bien réellement endormi. Le moment était venu de
+s'en assurer par lui même. Et, sur ce point, Georges allait savoir à
+quoi s'en tenir.
+
+À neuf heures, le prêtre rentra. Georges était couché et lisait. Le
+prêtre lui demanda quel était le livre dans lequel il cherchait ainsi
+une préparation à la mort, si c'était le _Phédon_ ou la Bible, Georges
+le lui tendit. C'était _Paul et Virginie_.
+
+Chose étrange que, dans ce moment terrible, ce fût justement cette
+calme et poétique histoire que le condamné avait été choisir!
+
+Le prêtre resta jusqu'à onze heures avec Georges. Pendant ces deux
+heures, ce fut presque toujours Georges qui parla, expliquant au prêtre
+comment il comprenait Dieu et développant ses théories sur
+l'immortalité de l'âme: dans l'état ordinaire de la vie, Georges était
+éloquent; pendant cette soirée suprême, il fut sublime.
+
+C'était le condamné qui enseignait; c'était le prêtre qui écoutait.
+
+À onze heures, Georges rappela au prêtre que l'heure était venue, et
+lui fit observer que, pour avoir toutes ses forces le lendemain matin,
+il avait besoin de prendre quelque repos.
+
+Au moment où le vieillard sortit, un violent combat parut se livrer
+dans le cœur de Georges; il rappela le prêtre, le prêtre rentra; mais
+Georges fit un effort sur lui-même.
+
+—Rien, dit-il, mon père, rien.
+
+Georges mentait; c'était toujours le nom de Sara qui demandait à
+s'échapper de sa bouche.
+
+Mais, cette fois encore, le vieillard sortit sans l'avoir entendu.
+
+Le lendemain, lorsque, à cinq heures et demie, le guichetier entra dans
+la chambre de Georges, il trouva Georges profondément endormi.
+
+—C'était vrai, dit Georges en se réveillant, un condamné peut dormir sa
+dernière nuit.
+
+Mais, jusqu'à quelle heure avait-il veillé pour arriver à ce résultat?
+Nul ne le sait.
+
+On apporta le bain.
+
+En ce moment, le docteur entra.
+
+—Vous le voyez, docteur, dit-il, je me règle sur l'antiquité: les
+Athéniens prenaient un bain au moment de marcher au combat.
+
+—Comment vous trouvez-vous? lui demanda celui-ci, lui adressant une de
+ces questions banales qu'on adresse aux gens lorsqu'on ne sait que leur
+dire.
+
+—Mais, très bien, docteur, répondit Georges en souriant; et je commence
+à croire que je ne mourrai pas de ma blessure.
+
+Alors, il prit son testament tout cacheté et le lui remit.
+
+—Docteur, ajouta-t-il, je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire;
+vous trouverez sur ce chiffon de papier trois lignes qui vous
+concernent: j'ai voulu vous laisser un souvenir de moi.
+
+Le docteur essuya une larme et balbutia quelques mots de remerciement.
+
+Georges se mit au bain.
+
+—Docteur, dit-il au bout d'un instant, combien, dans l'état normal, le
+pouls d'un homme calme et bien portant bat-il de fois à la minute?
+
+—Mais, répondit le docteur, de soixante-quatre à soixante-six fois.
+
+—Tâtez le mien, dit Georges; je suis curieux de savoir l'effet que
+l'approche de la mort produit sur mon sang.
+
+Le docteur tira sa montre, prit le poignet de Georges, et compta les
+pulsations.
+
+—Soixante-huit, dit-il au bout d'une minute.
+
+—Allons, allons, dit Georges, je suis assez satisfait. Et vous,
+docteur?
+
+—C'est miraculeux! répondit celui-ci; vous êtes donc de fer?
+
+Georges sourit orgueilleusement.
+
+—Ah! messieurs les blancs, dit-il, vous avez hâte de me voir mourir? Je
+le conçois, ajouta-t-il; peut-être aviez-vous besoin d'une leçon de
+courage. Je vous la donnerai.
+
+Le geôlier entra, annonçant au condamné qu'il était six heures.
+
+—Mon cher docteur, dit Georges, voulez-vous me permettre que je sorte
+du bain? Cependant ne vous éloignez pas, je serai bien aise de vous
+serrer la main avant de quitter la prison.
+
+Le docteur se retira.
+
+Georges, resté seul, sortit du bain, passa un pantalon blanc, des
+bottes vernies, et une chemise de batiste dont il rabattit lui-même le
+col; puis s'approcha d'une petite glace, arrangea ses cheveux, sa
+moustache, sa barbe avec autant et même plus de soin qu'il n'eût fait
+pour aller dans un bal.
+
+Puis il alla frapper lui-même à la porte pour indiquer qu'il était
+prêt.
+
+Le prêtre entra et regarda Georges. Jamais le jeune homme n'avait été
+si beau: ses yeux jetaient des flammes, son front semblait rayonnant.
+
+—Oh! mon fils, mon fils! dit le prêtre, gardez-vous de l'orgueil:
+l'orgueil a perdu votre corps, prenez garde qu'il ne perde encore votre
+âme.
+
+—Vous prierez pour moi, mon père, dit Georges, et Dieu, j'en suis sûr,
+n'a rien à refuser aux prières d'un saint homme comme vous.
+
+Georges alors aperçut le bourreau, qui se tenait dans l'ombre de la
+porte.
+
+—Ah! c'est vous, mon ami? dit-il. Approchez.
+
+Le nègre était enveloppé dans un grand manteau et cachait sa hache sous
+son manteau.
+
+—Votre hache coupe bien? demanda Georges.
+
+—Oui, répondit le bourreau, soyez tranquille.
+
+—C'est bon! dit le condamné.
+
+Il s'aperçut alors que le nègre cherchait à sa main le diamant qu'il
+lui avait promis la veille, et dont, par hasard, le chaton était tourné
+en dedans.
+
+—Soyez tranquille, à votre tour, dit-il en tournant le chaton en
+dehors, vous aurez votre bague; d'ailleurs, pour que vous n'ayez pas la
+peine de la prendre, tenez....
+
+Et il donna la bague au prêtre en lui indiquant d'un signe qu'elle
+était destinée au bourreau.
+
+Puis il alla vers un petit secrétaire, l'ouvrit et en tira deux
+lettres; c'étaient les deux lettres qu'il avait écrites l'une à son
+père, l'autre à son frère.
+
+Il les remit au prêtre.
+
+Une fois encore il parut avoir quelque chose à lui dire, posa la main
+sur son épaule, le regarda fixement, remua les lèvres comme s'il allait
+parler; mais, cette fois encore, sa volonté fut plus forte que son
+émotion, et le nom qui voulait s'échapper de sa poitrine vint sur sa
+bouche si faible, que personne ne l'entendit.
+
+En ce moment, six heures sonnèrent.
+
+—Allons! dit Georges.
+
+Et il sortit de sa prison, suivi par le prêtre et par le bourreau.
+
+Au bas de l'escalier, il rencontra le docteur, qui l'attendait pour lui
+dire un dernier adieu.
+
+Georges lui tendit la main, et se penchant à son oreille:
+
+—Je vous recommande mon corps, lui dit-il.
+
+Et il s'élança dans la cour.
+
+
+
+
+Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur
+
+
+La porte de la rue, comme on le comprend bien, était encombrée de
+curieux. Les spectacles sont rares à Port-Louis, et tout le monde avait
+voulu voir, sinon mourir, du moins passer le condamné.
+
+Le directeur de la prison s'était informé auprès de Georges de quelle
+façon il désirait être conduit à l'échafaud; Georges lui avait répondu
+qu'il désirait marcher à pied, et il avait obtenu cette grâce: c'était
+une dernière amabilité du gouverneur.
+
+Huit artilleurs à cheval l'attendaient à la porte. Dans toutes les rues
+par lesquelles il devait passer, des soldats anglais faisaient la haie
+de chaque côté de la rue, gardant le prisonnier et contenant les
+curieux.
+
+Lorsqu'il parut, il se fit une grande rumeur: cependant, contre
+l'attente de Georges, ce n'était pas l'accent de la haine qui dominait
+dans le bruit qui accueillit sa présence: il y avait de tout, mais
+surtout de l'intérêt et de la pitié.
+
+C'est qu'il y a toujours une puissante fascination dans l'homme beau et
+fier en face de la mort.
+
+Georges marchait d'un pas ferme, la tête haute et le visage calme:
+disons-le, il se passait pourtant à cette heure quelque chose de
+terrible dans son cœur.
+
+Il pensait à Sara.
+
+À Sara qui n'avait pas cherché à le voir, qui ne lui avait pas écrit un
+mot, qui ne lui avait pas donné un souvenir.
+
+À Sara, dans laquelle il avait cru, et à laquelle il devait sa dernière
+déception.
+
+Il est vrai qu'avec l'amour de Sara il eût regretté la vie; l'oubli de
+Sara, c'était la lie de son calice.
+
+Et puis, à côté de son amour trahi, murmurait son orgueil déçu.
+
+Il avait échoué en toutes choses: sa supériorité ne l'avait mené à
+aucun but.
+
+Le résultat de cette longue lutte, c'était l'échafaud, où il marchait
+abandonné de tous.
+
+Quand on parlerait de lui, on dirait: «C'était un insensé.»
+
+De temps en temps, tout en marchant, tout en regardant, un sourire
+passait sur ses lèvres, répondant à ses pensées. Ce sourire, pareil, en
+dehors, à tous les sourires, était bien amer en dedans.
+
+Et cependant il l'espérait à tous les angles de rues, il la cherchait à
+toutes les fenêtres.
+
+Elle qui avait laissé tomber son bouquet devant lui, lorsque, emporté
+par _Antrim_, lorsque, vainqueur, il courait au triomphe, ne
+laisserait-elle donc pas tomber une larme sur son chemin, lorsque,
+vaincu, il marchait à l'échafaud?
+
+Mais nulle part il n'apercevait rien.
+
+Il suivit ainsi la rue de Paris dans toute sa longueur; puis il prit à
+droite et s'avança vers l'église du Saint-Sauveur.
+
+Elle était tendue de noir comme pour un convoi funéraire: c'était bien,
+en effet, quelque chose comme cela. Un condamné qui marche à
+l'échafaud, qu'est-ce autre chose qu'un cadavre vivant?
+
+En arrivant devant la porte, Georges tressaillit. Près du bon vieux
+prêtre, qui l'attendait sous le porche, était une femme vêtue de noir.
+
+Cette femme, en costume de veuve, que faisait-elle là?
+qu'attendait-elle là?
+
+Malgré lui, Georges doubla le pas; ses yeux étaient fixés sur cette
+femme et ne pouvaient s'en détacher.
+
+Puis, à mesure qu'il approchait, son cœur battait plus fort; son pouls,
+si calme devant la mort, devenait fiévreux devant cette femme.
+
+Au moment où il mettait le pied sur la première marche de la petite
+église, cette femme elle-même fit un pas au-devant de lui; Georges
+franchit les quatre marches d'un bond, leva le voile, jeta un cri et
+tomba à genoux.
+
+C'était Sara.
+
+Sara étendit la main d'un mouvement lent et solennel: il se fit un
+grand silence dans toute cette foule.
+
+—Écoutez, dit-elle, sur le seuil de l'église où il entre, sur le seuil
+du tombeau où il est prêt d'entrer, à la face de Dieu et des hommes, je
+vous prends à témoin que moi, Sara de Malmédie, je viens demander à M.
+Georges Munier s'il veut bien me prendre pour épouse.
+
+—Sara! s'écria Georges en éclatant en sanglots, Sara, tu es la plus
+digne, la plus noble, la plus généreuse de toutes les femmes!
+
+Puis, se relevant de toute sa hauteur, et l'enveloppant de son bras
+comme s'il eût craint de la perdre:
+
+—Viens, ma veuve, dit-il.
+
+Et il l'entraîna dans l'église.
+
+Si jamais triomphateur fut fier de son triomphe, ce fut Georges. En un
+instant, en une seconde, tout était changé pour lui; d'un mot, Sara
+venait de le mettre au-dessus de tous ces hommes qui le regardaient
+passer en souriant. Ce n'était plus un pauvre insensé, impuissant à
+atteindre un but impossible, et mourant avant de l'avoir atteint;
+c'était un vainqueur frappé au moment de sa victoire; c'était
+Épaminondas arrachant le javelot mortel de sa poitrine, mais de son
+dernier regard, voyant fuir l'ennemi. Ainsi, par la seule puissance de
+sa volonté, par la seule influence de sa valeur personnelle, lui,
+mulâtre, s'était fait aimer d'une femme blanche, et, sans qu'il eût
+fait un pas vers elle, sans qu'il eût essayé d'influencer sa
+détermination par un mot, par une lettre, par un signe, cette femme
+était venue l'attendre sur le chemin de l'échafaud, et, à la face de
+tous, ce qui ne s'était jamais vu peut-être dans la colonie, elle
+l'avait choisi pour époux.
+
+Maintenant, Georges pouvait mourir; Georges était récompensé de son
+long combat; il avait lutté corps à corps avec le préjugé, et, tout en
+frappant Georges mortellement, le préjugé avait été tué dans la lutte.
+
+Aussi, toutes ces pensées rayonnaient-elles au front de Georges tandis
+qu'il entraînait Sara. Ce n'était plus le condamné prêt à monter sur
+l'échafaud, c'était le martyr s'élançant au ciel.
+
+Une vingtaine de soldats formaient la haie dans l'église; quatre
+soldats gardaient le chœur; Georges passa au milieu d'eux sans les
+voir, et vint s'agenouiller avec Sara devant l'autel.
+
+Le prêtre commença la messe nuptiale; mais Georges n'écoutait point les
+paroles du prêtre; Georges tenait la main de Sara, et, de temps en
+temps, il se retournait vers la foule et jetait sur elle un regard de
+souverain mépris.
+
+Puis il revenait à Sara, pâle et mourante, à Sara dont il sentait
+frissonner la main dans la sienne, et il l'enveloppait tout entière
+d'un regard plein de reconnaissance et d'amour, tout en étouffant un
+soupir; car il songeait, lui qui allait mourir, à ce que serait une vie
+tout entière passée avec une pareille femme.
+
+C'eût été le ciel! mais le ciel n'est pas fait pour les vivants.
+
+Cependant la messe s'avançait, lorsque Georges, en se retournant,
+aperçut Miko-Miko, qui faisait tout ce qu'il pouvait, non point par ses
+paroles, mais par ses gestes pour fléchir les soldats qui gardaient
+l'entrée du chœur et pour arriver jusqu'à Georges. C'était un dernier
+dévouement qui venait demander un coup d'œil, un serrement de main pour
+récompense. Georges s'adressa en anglais à l'officier, et lui demanda
+pour le bon Chinois la permission d'arriver jusqu'à lui.
+
+Il n'y avait aucun inconvénient à accorder cette demande au condamné;
+aussi, sur un signe de l'officier, les soldats s'écartèrent, et
+Miko-Miko s'élança dans le chœur.
+
+On a vu quelle reconnaissance le pauvre marchand avait vouée à Georges
+dès le premier jour où il l'avait vu. Cette reconnaissance l'avait été
+chercher prisonnier à la Police; elle venait une dernière fois se
+manifester à lui au pied de l'échafaud.
+
+Miko-Miko se jeta aux genoux de Georges, et Georges lui tendit la main.
+
+Miko-Miko prit cette main entre les siennes et y appuya ses lèvres;
+mais, en même temps, Georges sentit que le Chinois lui glissait entre
+les mains un petit billet. Georges tressaillit.
+
+Aussitôt, comme si le Chinois n'eût demandé que cette dernière faveur,
+et que, satisfait de l'avoir obtenue, il se désirât point autre chose,
+il s'éloigna sans avoir prononcé une seule parole.
+
+Georges tenait le billet dans sa main, et son sourcil se fronçait. Ce
+billet, que voulait-il dire? Ce billet avait une grande importance sans
+doute; mais Georges n'osait le regarder.
+
+De temps en temps en voyant Sara si belle, si dévouée, si détachée de
+tout amour terrestre, une douleur inouïe et inéprouvée jusqu'alors
+prenait Georges au cœur et l'étreignait comme avec une griffe de fer;
+c'est que, malgré lui, en songeant au bonheur qu'il perdait, il se
+rattachait à la vie, et, tout en sentant son âme prête à monter au
+ciel, il sentait son cœur enchaîné sur la terre.
+
+Alors, il lui prenait des terreurs de mourir dans le désespoir.
+
+Puis ce billet qui lui brûlait la main, ce billet qu'il n'osait lire de
+peur d'être vu par les soldats qui le gardaient; ce billet lui semblait
+devoir contenir une espérance, quoique, dans sa situation, toute
+espérance fût insensée.
+
+Cependant, il était impatient de lire ce billet; mais grâce à cette
+force qu'il conservait toujours sur lui-même, cette impatience ne se
+traduisait par aucun signe extérieur; seulement, sa main crispée
+froissait le billet avec tant de force, que ses ongles lui entraient
+dans la chair.
+
+Sara priait.
+
+On en était à la consécration. Le prêtre leva l'hostie consacrée,
+l'enfant de chœur fit entendre sa sonnette, tout le monde s'agenouilla.
+
+Georges profita de ce moment, et, en s'agenouillant aussi, il ouvrit la
+main.
+
+Le billet contenait cette seule ligne:
+
+«Nous sommes là.—Tiens-toi prêt.»
+
+La première phrase était écrite de la main de Jacques; la seconde, de
+la main de Pierre Munier.
+
+Au même instant, et comme Georges, étonné, seul au milieu de toute la
+foule, relevait la tête et regardait autour de lui, la porte de la
+sacristie s'ouvrit toute grande; huit marins s'élancèrent, saisissant
+les quatre soldats du chœur et leur appuyant à chacun deux poignards
+sur la poitrine. Jacques et Pierre Munier bondirent: Jacques enlevant
+Sara dans ses bras, Pierre entraînant Georges par la main. Les deux
+époux se trouvèrent dans la sacristie; les huit marins y rentrèrent à
+leur tour, en se faisant un rempart des quatre soldats anglais qu'ils
+tenaient devant eux et qu'ils présentaient aux coups de leurs
+camarades. Jacques et Pierre refermèrent la porte; une autre porte
+donnait sur la campagne: à cette porte, deux chevaux tout sellés
+attendaient: c'étaient _Antrim_ et _Yambo_.
+
+—À cheval! cria Jacques, à cheval tous deux, et ventre à terre jusqu'à
+la baie du Tombeau!
+
+—Mais toi? mais mon père? s'écria Georges.
+
+—Qu'ils viennent nous prendre au milieu de mes braves marins, dit
+Jacques en posant Sara sur sa selle, tandis que Pierre Munier forçait
+son fils de monter à cheval.
+
+Puis, élevant la voix:
+
+—À moi, mes lascars, cria-t-il, à moi!
+
+À l'instant même, on vit accourir, des bois de la montagne Longue, cent
+vingt hommes armés jusqu'aux dents.
+
+—Partez, dit Jacques à Sara, emmenez-le, sauvez-le....
+
+—Mais vous? dit Sara.
+
+—Nous, nous vous suivons, soyez tranquille.
+
+—Georges, dit Sara, au nom du ciel, viens!
+
+Et la jeune fille lança son cheval au galop.
+
+—Mon père! s'écria Georges, mon père!
+
+—Sur ma vie, je réponds de tout, dit Jacques en fouettant _Antrim_ du
+plat de son sabre.
+
+Et _Antrim_ partit comme le vent, emportant son cavalier qui, en moins
+de dix minutes, disparut avec Sara derrière le camp malabar, tandis que
+Pierre Munier, Jacques et ses marins le suivaient avec une telle
+rapidité, qu'avant que les Anglais fussent revenus de leur étonnement,
+la petite troupe était déjà de l'autre côté du ruisseau des Pucelles,
+c'est-à-dire hors de portée de fusil.
+
+
+
+
+Chapitre XXIX—Le «_Leycester_»
+
+
+Vers les cinq heures du soir du même jour où s'étaient passés les
+événements que nous venons de raconter, la corvette la _Calypso_,
+marchant sous toutes ses voiles de plus près, faisait route vers
+l'est-nord-est, serrant le vent qui selon la coutume de ces parages,
+soufflait de l'est.
+
+Outre ses dignes matelots et maître Tête-de-Fer, leur premier
+lieutenant, que nos lecteurs connaissent, sinon de vue, du moins de
+réputation, son équipage s'était recruté de trois autres personnages.
+Ces personnages étaient Pierre Munier, Georges et Sara.
+
+Pierre Munier se promenait avec Jacques, du mât d'artimon au grand mât,
+et du grand mât au mât d'artimon.
+
+Georges et Sara étaient à l'arrière, assis l'un à côté de l'autre. Sara
+avait sa main dans les mains de Georges; Georges regardait Sara, et
+Sara regardait le ciel.
+
+Il faudrait s'être trouvé dans l'horrible situation à laquelle venaient
+d'échapper les deux amants, pour pouvoir analyser les sensations de
+suprême bonheur et de joie infinie qu'ils éprouvaient en se retrouvant
+libres sur cet immense Océan, qui les emportait loin de leur patrie, il
+est vrai, mais loin d'une patrie qui, comme une marâtre, ne s'était
+occupée d'eux que pour les persécuter de temps en temps. Cependant, un
+soupir douloureux sortait de la bouche de l'un et faisait tressaillir
+l'autre. Le cœur longtemps torturé n'ose point tout à coup reprendre
+confiance dans son bonheur.
+
+Cependant ils étaient libres, cependant ils n'avaient au-dessus d'eux
+que le ciel, au-dessous d'eux que la mer, et ils fuyaient de toute la
+vitesse de leur léger navire cette île de France qui avait failli leur
+être si fatale. Pierre et Jacques causaient; mais Georges et Sara ne
+disaient rien; quelquefois l'un d'eux laissait échapper le nom de
+l'autre et voilà tout.
+
+De temps en temps, Pierre Munier s'arrêtait et les regardait avec une
+expression d'indicible ravissement; le pauvre vieillard avait tant
+souffert, qu'il ne savait comment il avait la force de supporter son
+bonheur.
+
+Jacques, moins sentimental, regardait du même côté; mais il était
+évident que ce n'était pas le tableau que nous venons de décrire qui
+attirait ses regards, lesquels passaient par-dessus la tête de Georges
+et de Sara, et allaient fouiller l'espace dans la direction de
+Port-Louis.
+
+Jacques, non seulement n'était pas au niveau de la joie générale, mais
+il y avait même des moments où il devenait soucieux, et où il passait
+sa main sur son front comme pour en écarter un nuage.
+
+Quant à Tête-de-Fer, il causait tranquillement, assis près du timonier;
+le bon Breton aurait fendu la tête du premier qui eût hésité une
+seconde à accomplir un ordre donné par lui; mais, à part cette exigence
+bien naturelle, il n'était pas fier, donnait la main à tout le monde et
+parlait au premier venu.
+
+Tout le reste de l'équipage avait repris cette expression insoucieuse
+qui après le combat ou la tempête, redevient l'aspect habituel de la
+physionomie des marins; les hommes de service étaient sur le pont, les
+autres dans la batterie.
+
+Pierre Munier, tout absorbé qu'il était dans le bonheur de Georges et
+de Sara, n'était point sans avoir remarqué l'inquiétude de Jacques;
+plus d'une fois il avait suivi ses regards, et, comme il ne voyait
+absolument rien, dans la direction où ils se fixaient, que quelques
+gros nuages amassés au couchant, il crut que c'étaient les nuages qui
+inquiétaient Jacques.
+
+—Serions-nous menacés d'une tempête? demanda-t-il à son fils, au moment
+où celui-ci jetait vers l'horizon un de ces regards interrogateurs dont
+nous avons parlé.
+
+—D'une tempête? dit Jacques. Ah! par ma foi! s'il ne s'agissait que
+d'une tempête, la _Calypso_ s'en soucierait autant que ce goéland qui
+passe; mais nous sommes menacés de quelque chose de mieux que cela.
+
+—Et de quoi donc sommes-nous menacés? demanda Pierre Munier avec
+inquiétude. J'avais cru, moi, que, du moment où nous avions mis le pied
+sur ton bâtiment, nous étions sauvés.
+
+—Dame! répondit Jacques, le fait est que nous avons plus de chances
+maintenant que nous n'en avions, il y a douze heures, quand nous étions
+cachés dans les bois de la Petite-Montagne, et quand Georges disait son
+_Confiteor_ dans l'église du Saint-Sauveur; cependant, sans vouloir
+vous inquiéter, mon père, je ne puis pas dire que notre tête tienne
+encore bien solidement à nos épaules.
+
+Puis, sans adresser spécialement la parole à personne:
+
+—Un homme à la barre de perroquet, ajouta-t-il.
+
+Trois matelots s'élancèrent aussitôt; l'un d'eux atteignit en quelques
+secondes l'endroit désigné, les deux autres redescendirent.
+
+—Et que crains-tu donc, Jacques? reprit le vieillard; penses-tu qu'ils
+tenteraient de nous poursuivre?
+
+—Justement, mon père, reprit Jacques, et, cette fois, vous avez touché
+l'endroit sensible. Ils ont là, dans Port-Louis, une certaine frégate
+qu'on appelle _Leycester_, une vieille connaissance à moi, et j'ai
+peur, je vous l'avouerai, qu'elle ne nous laisse point partir comme
+cela, sans nous proposer une petite partie de quilles, que nous serons
+bien forcés d'accepter.
+
+—Mais il me semble, reprit Pierre Munier, que nous avons au moins, dans
+tous les cas, vingt-cinq à trente milles d'avance sur elle, et, qu'au
+train dont nous allons, nous serons bientôt hors de vue.
+
+—Jetez le loch, dit Jacques.
+
+Trois matelots s'occupèrent à l'instant même de cette opération, que
+Jacques suivit avec un intérêt visible; puis, lorsqu'elle fut terminée:
+
+—Combien de nœuds? demanda-t-il.
+
+—Dix nœuds, capitaine, répondit un des matelots.
+
+—Oui, certainement, c'est fort joli pour une corvette qui serre le
+vent, et il n'y a peut-être, dans toute la marine anglaise, qu'une
+frégate qui puisse filer un demi-nœud de plus à l'heure;
+malheureusement, cette frégate est justement celle à laquelle nous
+aurions affaire, dans le cas où il prendrait au gouverneur l'idée de
+nous poursuivre.
+
+—Oh! si cela dépend du gouverneur, on ne nous poursuivra certes pas,
+reprit Pierre Munier; tu sais bien que le gouverneur était l'ami de ton
+frère.
+
+—Parfaitement. Ce qui ne l'a pas empêché de le laisser condamner à
+mort.
+
+—Pouvait-il faire autrement sans manquer à son devoir?
+
+—Cette fois, mon père, il s'agit de bien autre chose que de son devoir;
+cette fois, c'est son amour-propre qui est en jeu. Oui, sans doute; si
+le gouverneur avait eu droit de grâce, il eût fait grâce à Georges;
+car, faire grâce, c'était faire preuve de supériorité; mais Georges
+s'est échappé de ses mains au moment où, certes, il croyait le bien
+tenir. La supériorité dans cette circonstance a donc été du côté de
+Georges; le gouverneur voudra prendre sa revanche.
+
+—Une voile! cria le matelot en vigie.
+
+—Ah! dit Jacques en faisant un signe de tête à son père. Et où cela?
+continua-t-il en levant la tête.
+
+—Sous le vent, à nous, répondit le matelot.
+
+—À quelle hauteur? demanda Jacques.
+
+—À la hauteur de l'île des Tonneliers, à peu près.
+
+—Et d'où vient-elle?
+
+—Elle sort de Port-Louis, qu'on dirait.
+
+—Voilà notre affaire, murmura Jacques en regardant son père. Je vous
+l'avais bien dit, que nous n'étions pas hors de leurs griffes.
+
+—Qu'y a-t-il donc? demanda Sara.
+
+—Rien répondit Georges; il paraît que nous sommes poursuivis, voilà
+tout.
+
+—O mon Dieu! s'écria Sara, me l'aurez-vous rendu si miraculeusement
+pour me le reprendre? C'est impossible!
+
+Pendant ce temps, Jacques avait pris sa lunette et était monté dans la
+grande hune.
+
+Il regarda quelque temps, avec une extrême attention, vers le point
+indiqué par la vigie; puis, repoussant les uns dans les autres tous les
+tubes de l'instrument avec la paume de la main, il descendit en
+sifflotant et revint prendre sa place près de son père.
+
+—Eh bien? demanda le vieillard.
+
+—Eh bien, dit Jacques, je ne m'étais pas trompé, nos bons amis les
+Anglais sont en chasse; heureusement, ajouta-t-il en regardant
+l'horloge, heureusement que dans deux heures, il fera nuit serrée, et
+que la lune ne se lève qu'à minuit et demi.
+
+—Alors, tu crois que nous parviendrons à leur échapper?
+
+—Nous ferons ce que nous pourrons pour cela, mon père soyez tranquille.
+Oh! je ne suis pas fier, moi; je n'aime pas les affaires où il n'y a
+que des coups à gagner; et, dans celle-là, le diable m'emporte si je
+reviens sur mes préventions.
+
+—Comment, Jacques, s'écria Georges, tu fuirais devant l'ennemi, toi,
+l'intrépide, toi, l'invaincu?
+
+—Mon cher, je fuirai toujours devant le diable, quand il aura les
+poches vides et deux pouces de cornes de plus que moi. Oh! quand il
+aura les poches pleines, c'est différent, je risquerai quelque chose.
+
+—Mais, sais-tu qu'on dira que tu as eu peur?
+
+—Et je répondrai que c'est, pardieu! vrai. D'ailleurs, à quoi bon nous
+frotter à ces gaillards-là? S'ils nous prennent, notre procès est fait,
+et ils nous pendront aux vergues depuis le premier jusqu'au dernier;
+si, au contraire, nous les prenons, nous sommes forcés de les couler
+bas; eux, et leur bâtiment.
+
+—Comment, les couler bas?
+
+—Sans doute; qu'est-ce que tu veux que nous en fassions? Si c'étaient
+des nègres, on les vendrait; mais, des blancs, à quoi est-ce bon?
+
+—Oh! Jacques, mon bon frère, vous ne feriez pas une pareille chose,
+n'est ce pas?
+
+—Sara, ma petite sœur, dit Jacques, nous ferons ce que nous pourrons;
+d'ailleurs, le moment venu, si le moment vient, nous vous placerons
+dans un petit endroit charmant, d'où vous ne verrez rien du tout de ce
+qui se passera; en conséquence, ce sera pour vous comme si rien ne
+s'était passé. Puis, se retournant du côté du bâtiment:
+
+—Oui, oui, le voilà qui pointe; on voit la tête de ses huniers;
+voyez-vous, tenez, là, mon père?
+
+—Je ne vois rien, qu'un point blanc qui se balance sur une vague, et
+qui m'a tout l'air d'une mouette.
+
+—Eh bien, c'est justement cela; votre mouette est une belle et bonne
+frégate de 36. Mais, vous le savez, la frégate est aussi un oiseau;
+seulement, c'est un aigle au lieu d'être une hirondelle.
+
+—Mais, n'est-ce point quelque autre bâtiment, un navire marchand, par
+exemple?
+
+—Un navire marchand ne serrerait pas le vent.
+
+—Mais nous le serrons bien, nous.
+
+—Oh! nous, c'est autre chose: nous ne pouvions pas passer devant
+Port-Louis, c'était nous jeter dans la gueule du loup; il nous a donc
+fallu faire route au plus près. Ne peux-tu augmenter la vitesse de ta
+corvette?
+
+—Elle porte tout ce qu'elle peut porter en ce moment, mon père. Quand
+nous aurons vent arrière, nous ajouterons encore quelques chiffons de
+toile, et nous gagnerons deux nœuds; mais la frégate alors en fera
+autant, et cela reviendra au même; le _Leycester_ doit gagner un mille
+sur nous; je le connais de vieille date.
+
+—Alors, il nous rejoindra demain dans la journée?
+
+—Oui, si nous ne lui échappons pas cette nuit.
+
+—Et crois-tu que nous lui échapperons?
+
+—C'est selon le capitaine qui le commandera.
+
+—Mais, enfin, s'il nous rejoint?
+
+—Eh bien, alors, mon père, ce sera une question d'abordage; car, vous
+comprenez, un combat d'artillerie ne peut pas nous aller, à nous.
+D'abord, le _Leycester_, si c'est lui, et c'est lui, je parierais cent
+nègres contre dix, a quelque chose comme une douzaine de canons de plus
+que nous; en outre, il a Bourbon, l'île de France, Rodrigue, pour se
+réparer. Nous, nous avons la mer, l'espace, l'immensité. Toute terre
+nous est ennemie. Nous avons donc besoin de nos ailes avant tout.
+
+—Et en cas d'abordage?
+
+—Alors la chance se rétablit. D'abord, nous avons des canons obusiers,
+ce qui n'est peut-être pas bien scrupuleusement permis sur un bâtiment
+de guerre, mais ce qui est un des privilèges que nous autres, pirates,
+nous concédons à nous-mêmes de notre autorité privée. Ensuite, comme la
+frégate est sur le pied de paix, elle n'a probablement que deux cent
+soixante-dix hommes d'équipage, et nous en avons, nous, deux cent
+soixante, ce qui, comme vous le voyez, surtout avec des drôles pareils
+aux miens, remet au moins les choses sur le pied de l'égalité.
+Tranquillisez-vous donc, mon père, et, comme voilà la cloche qui sonne,
+que cela ne nous empêche pas de souper.
+
+En effet, il était sept heures du soir, et le signal du repas venait de
+se faire entendre avec sa ponctualité accoutumée.
+
+Georges prit donc le bras de Sara, Pierre Munier les suivit, et tous
+trois descendirent dans la cabine de Jacques, transformée, à cause de
+la présence de Sara, en salle à manger.
+
+Jacques demeura un instant en arrière pour donner quelques ordres à
+maître Tête-de-Fer, son second.
+
+C'était quelque chose de curieux à voir, même pour tout autre œil que
+l'œil d'un marin, que l'intérieur de la _Calypso_ comme un amant
+embellit sa maîtresse par tous les moyens possibles, Jacques avait
+embelli sa corvette de tous les atours dont on peut enrichir une nymphe
+de la mer. Les escaliers d'acajou étaient luisants comme des glaces;
+les garnitures de cuivre, frottées trois fois par jour, brillaient
+comme de l'or; enfin, tous les instruments de carnage, hache, sabres,
+mousquetons, disposés en dessins fantastiques autour des sabords par
+lesquels les canons accroupis allongeaient leur cou de bronze,
+semblaient des ornements disposés par un habile décorateur dans
+l'atelier de quelque peintre en réputation.
+
+Mais c'était surtout la cabine du capitaine qui était remarquable par
+son luxe. Maître Jacques était, comme nous l'avons dit, un garçon fort
+sensuel, et, comme les gens qui, dans les circonstances extrêmes,
+savent très bien se passer de tout, il aimait assez, dans les occasions
+ordinaires, à jouir voluptueusement de tout. Or, la cabine de Jacques,
+destinée à servir à la fois de salon, de chambre à coucher et de
+boudoir, était un modèle du genre.
+
+D'abord, de chaque côté, c'est-à-dire à bâbord et à tribord, régnaient
+deux larges divans, sous lesquels se cachaient avec leurs affûts deux
+pièces de canon qu'on ne pouvait deviner que du dehors. Un de ces deux
+divans servait de lit, l'autre de canapé; l'entre-deux des fenêtres
+était une belle glace de Venise avec son cadre rococo figurant des
+Amours enroulés avec des fleurs et des fruits. Enfin, au plafond
+pendait une lampe d'argent, enlevée sans doute à l'autel de quelque
+madone, mais dont le travail précieux dénotait la plus belle époque de
+la renaissance.
+
+Les divans et les parois des murailles étaient recouverts d'une
+magnifique étoffe de l'Inde, à fond rouge, et sur laquelle serpentaient
+ces belles fleurs d'or sans envers, qui semblent brodées par l'aiguille
+des fées.
+
+Cette chambre avait été également cédée par Jacques à Georges et à
+Sara; seulement, comme la messe interrompue de l'église du
+Saint-Sauveur ne rassurait pas entièrement la jeune fille sur la
+légalité de son mariage, Georges lui avait promptement fait entendre
+que, admis le jour dans le sanctuaire, il trouverait un autre
+appartement pour la nuit.
+
+C'était, en outre, dans cette chambre, comme nous l'avons dit, que les
+repas devaient avoir lieu.
+
+Ce fut une sensation de bonheur étrange pour ces quatre personnes, que
+de se trouver ainsi réunies autour de la même table, après avoir craint
+d'être séparées pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le
+reste du monde pour ne s'occuper que d'elles; le passé et l'avenir,
+pour ne songer qu'au présent.
+
+Une heure s'écoula comme une seconde: après quoi, on remonta sur le
+pont.
+
+Les premiers regards des convives se portèrent tout d'abord à
+l'arrière, et cherchèrent la frégate.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+—Mais, dit Pierre Munier, il me semble que la frégate a disparu.
+
+—C'est-à-dire que, comme le soleil est à l'horizon, ses voiles sont
+dans l'ombre, répondit Jacques; mais voyez dans cette direction, mon
+père.
+
+Et le jeune homme étendit la main pour diriger le regard du vieillard.
+
+—Oui, oui, dit Pierre, je l'aperçois.
+
+—Elle s'est même rapprochée, dit Georges.
+
+—Oui, de quelque chose comme d'un mille ou deux; tiens, regarde en ce
+moment, Georges, et tu apercevras jusqu'à ses basses voiles; elle n'est
+plus guère qu'à quinze milles de nous.
+
+On était en ce moment à la hauteur de la passe du Cap, c'est-à-dire
+qu'on commençait à dépasser l'île; le soleil se couchait dans un lit de
+nuages, et la nuit venait avec cette rapidité particulière aux
+latitudes tropicales.
+
+Jacques fit un signe à maître Tête-de-Fer, lequel s'approcha son
+chapeau à la main.
+
+—Eh bien, maître Tête-de-Fer, dit Jacques, que devons-nous penser de ce
+bâtiment?
+
+—Mais, sauf respect, vous en savez plus que moi là-dessus, mon
+capitaine.
+
+—N'importe! je désire avoir votre opinion. Est-ce un bâtiment marchand,
+ou un bâtiment de guerre?
+
+—Vous voulez plaisanter, mon capitaine, répondit Tête-de-Fer en riant
+de son large rire; vous savez bien qu'il n'y a pas, dans toute la
+marine marchande, même dans la Compagnie des Indes, un bâtiment qui
+puisse nous suivre, et celui-ci a gagné sur nous.
+
+—Ah!... Et combien a-t-il gagné sur nous depuis le moment que nous
+l'avons eu en vue, c'est-à-dire depuis trois heures?
+
+—Mon capitaine le sait bien.
+
+—Je demande votre avis, maître Tête-de-Fer; deux avis valent mieux
+qu'un.
+
+—Mais, mon capitaine, il a gagné deux milles, à peu près.
+
+—Très bien; et, selon votre supposition, qu'est-ce que ce bâtiment?
+
+—Vous l'avez reconnu, capitaine.
+
+—Peut-être, mais je crains de me tromper.
+
+—Impossible! dit Tête-de-Fer en riant de nouveau.
+
+—N'importe! dites toujours.
+
+—C'est le _Leycester_, pardieu!
+
+—Et à qui croyez-vous qu'il en veuille?
+
+—Mais à la _Calypso_, qu'il me semble; vous savez bien, capitaine,
+qu'il a une vieille dent contre elle, pour quelque chose comme son mât
+de misaine, qu'elle a eu l'insolence de lui couper en deux.
+
+—À merveille, maître Tête-de-Fer! Je savais tout ce que vous venez de
+me dire; mais je ne suis pas fâché de voir que vous êtes de mon avis.
+Dans cinq minutes, le quart va être renouvelé; faites reposer les
+hommes qui ne seront pas de service; dans une vingtaine d'heures, ils
+auront besoin de toutes leurs forces.
+
+—Est-ce que le capitaine n'a pas l'intention de profiter de la nuit
+pour faire fausse route? demanda maître Tête-de-Fer.
+
+—Silence, Monsieur; nous causerons de cela plus tard, dit Jacques;
+allez à votre besogne, et faites exécuter les ordres que j'ai donnés.
+
+Cinq minutes après, on releva le quart, et tous les hommes qui
+n'étaient pas de service disparurent dans la batterie; au bout de dix
+minutes, tous dormaient ou faisaient semblant de dormir.
+
+Et cependant, parmi tous ces hommes, il n'y en avait pas un qui ne sût
+que la _Calypso_ était poursuivie; mais ils connaissaient leur chef, et
+ils se reposaient sur lui.
+
+Cependant la corvette continuait de marcher dans la même direction;
+mais elle commençait à rencontrer la houle du large, ce qui ne pouvait
+que rendre son allure plus fatigante. Sara, Georges et Pierre Munier
+descendirent dans la cabine, et Jacques seul resta sur le pont.
+
+La nuit était tout à fait venue, et l'on avait perdu entièrement de vue
+la frégate; une demi-heure s'écoula.
+
+Au bout de cette demi-heure, Jacques appela de nouveau son second,
+lequel se rendit immédiatement à son invitation.
+
+—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, où supposez-vous que nous soyons
+maintenant?
+
+—Au nord du Coin-de-Mire, répondit le second.
+
+—Parfaitement; vous sentez-vous de force à laisser passer la corvette
+entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, sans accrocher ni à droite ni à
+gauche?
+
+—J'y passerais les yeux bandés, capitaine.
+
+—À merveille! En ce cas, prévenez vos hommes de se tenir prêts à la
+manœuvre, attendu que nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+Chaque homme courut à son poste, et il se fit un moment de silence
+d'attente.
+
+Puis au milieu de ce silence, une voix se fit entendre:
+
+—Virez de bord! dit Jacques.
+
+—Parez, virez! répéta Tête-de-Fer.
+
+Puis le sifflet du maître de manœuvres se fit entendre.
+
+Il y eut, de la part de la corvette, un instant d'hésitation, pareil à
+celui d'un cheval lancé au galop et qu'on arrête court; puis elle
+tourna lentement, s'inclinant sous l'influence d'une brise fraîche et
+battue par de larges lames.
+
+—La barre dessous! cria Jacques.
+
+Le timonier obéit, et la corvette, se rapprochant du lit du vent,
+commença à se redresser.
+
+—Levez les lofs! continua Jacques; chargez derrière!
+
+Ces deux manœuvres s'exécutèrent avec la même rapidité et le même
+bonheur que les précédentes; la corvette compléta son abatée; ses
+voiles de derrière commencèrent à s'enfler; celles de devant furent
+rapidement chargées à leur tour et le gracieux navire s'élança vers le
+nouveau point de l'horizon qui lui était indiqué.
+
+—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques après avoir suivi tous les mouvements
+de la corvette avec la même satisfaction qu'un cavalier suit les
+mouvements de son cheval, vous allez doubler l'île, profiter de chaque
+variation de la brise pour vous rapprocher de l'origine du vent et
+longer, en faisant bon bras, toute la ceinture de rochers qui s'étend
+depuis la passe des Cornes jusqu'à la crique de Flac.
+
+—C'est bien, capitaine, répondit le second.
+
+—Et maintenant, bonsoir, maître, reprit Jacques; vous m'éveillerez
+quand la lune se lèvera.
+
+Et Jacques, à son tour, alla se coucher avec cette bienheureuse
+insouciance qui est un des privilèges des existences constamment
+placées entre la vie et la mort.
+
+Dix minutes après, il dormait aussi profondément que le dernier de ses
+matelots.
+
+
+
+
+Chapitre XXX—Le combat
+
+
+Maître Tête-de-Fer tint parole; il franchit heureusement le canal que
+forme la mer en se resserrant entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, et,
+après avoir doublé la passe des Cornes et l'île d'Ambre, se rangea le
+plus près possible de la côte.
+
+Puis à minuit et demi, comme il vit pointer la corne de la lune au sud
+de l'île Rodrigue, il alla, selon les instructions reçues, réveiller
+son capitaine.
+
+Jacques, en montant sur le pont, jeta, sur tous les points de
+l'horizon, ce coup d'œil rapide et investigateur qui appartient
+essentiellement à l'homme de mer; le vent avait fraîchi et variait de
+l'est au nord-est; la terre se tenait à neuf milles, à peu près, à
+tribord, et on l'apercevait comme un brouillard; aucun navire n'était
+en vue ni à l'arrière, ni à bâbord, ni à l'avant.
+
+On était à la hauteur du port Bourbon.
+
+Jacques avait joué le meilleur jeu qu'il pût jouer. Si la frégate, qui
+l'avait perdu de vue dans la nuit, avait continué sa route à l'est, il
+serait trop tard pour elle, au point du jour, de revenir sur son
+chemin, et il était sauvé; si, au contraire, par une inspiration
+fatale, le capitaine du bâtiment chasseur avait deviné sa manœuvre et
+l'avait suivi, il avait encore la chance de se dérober à sa vue en
+longeant les côtes et en profitant des sinuosités de l'île pour se
+cacher à son ennemi.
+
+Pendant que Jacques, à l'aide d'une longue-vue de nuit, essayait de
+percer l'obstacle de l'horizon, il sentit qu'on lui frappait sur
+l'épaule. Il se retourna: c'était Georges.
+
+—Ah! c'est toi frère? lui dit-il en lui tendant la main.
+
+—Eh bien, demanda Georges, qu'y a-t-il de nouveau?
+
+—Rien, jusqu'à présent; mais, du reste, le _Leycester_ serait derrière
+nous, que nous ne pourrions le voir à la distance qui nous sépare
+encore. Au point du jour, nous connaîtrons notre affaire.... Ah! ah!
+
+—Qu'est-ce?
+
+—Rien. Une petite saute du vent, voilà tout.
+
+—En notre faveur?
+
+—Oui, si la frégate a continué sa route; dans le cas contraire, cette
+variation est aussi bonne pour elle que pour nous; dans tous les cas,
+il faut en profiter.
+
+Puis, se retournant vers le contremaître, qui avait remplacé le second:
+
+—Range à hisser les bonnettes! cria-t-il.
+
+—Hors les bonnettes! répéta le contremaître.
+
+Au même instant, on vit monter du pont aux hunes, et des hunes au mât
+de perroquet, comme cinq nuages flottants qui allèrent se fixer à
+bâbord des voiles; presque en même temps, on sentit que la corvette
+obéissait à une impulsion plus rapide; Georges en fit l'observation à
+son frère.
+
+—Oui, oui, dit Jacques, elle est comme _Antrim_, elle a la bouche fine,
+et il ne faut pas la fouetter pour qu'elle marche; il ne s'agit que de
+lui lâcher de la toile en quantité convenable, et elle fera un assez
+joli chemin.
+
+—Et combien, en marchant de cette allure, faisons-nous de milles à
+l'heure? demanda Georges.
+
+—Jetez le loch! cria Jacques.
+
+La manœuvre fut exécutée au même instant.
+
+—Combien de nœuds?
+
+—Onze, capitaine.
+
+—C'est deux milles de plus que nous ne faisions tout à l'heure. On n'en
+peut demander davantage, au reste, à du bois, de la toile et du fer;
+et, si nous avions à nos trousses tout autre bâtiment que ce démon de
+_Leycester_, je voudrais le conduire comme en laisse jusqu'au cap de
+Bonne-Espérance; puis, arrivés là, nous lui dirions bonsoir.
+
+Georges ne répondit rien, et les deux frères continuèrent de se
+promener silencieux d'un bout à l'autre du pont; seulement, chaque fois
+que Jacques revenait de l'avant à l'arrière, ses yeux semblaient
+vouloir forcer l'obscurité à s'ouvrir devant eux; enfin, une seule fois
+il s'arrêta, et au lieu de continuer sa promenade, il s'appuya sur le
+couronnement de la poupe.
+
+En effet, les ténèbres commençaient à se dissiper, quoique les
+premières lueurs du jour tardassent encore à paraître et, dans ce
+crépuscule naissant, lequel s'éclaircissait pareil à un brouillard qui
+se dissipe pour faire place à une aube bleuâtre, Jacques croyait
+distinguer, à quinze milles à peu près, la frégate faisant même route
+que la corvette.
+
+À ce même moment, et comme il étendait la main pour faire remarquer à
+Georges ce point presque imperceptible, le matelot en vigie cria:
+
+—Une voile à l'arrière.
+
+—Oui, dit Jacques comme se parlant à lui-même; oui, je l'ai vue; oui,
+ils ont suivi notre sillage comme s'il était resté creusé derrière
+nous. Seulement, au lieu de passer entre l'île Plate et le
+Coin-de-Mire, ils ont passé entre l'île Plate et l'île Ronde, c'est ce
+qui leur a fait perdre deux heures; il faut qu'il y ait sur le bâtiment
+un homme de mer qui sache un peu bien son métier.
+
+—Mais je ne vois rien! dit Georges.
+
+—Tiens là, là! regarde, reprit Jacques; on voit jusqu'aux basses
+voiles, et, lorsque le bâtiment monte sur la vague, on voit, pardieu!
+l'avant qui se soulève comme un poisson qui sort la tête de l'eau pour
+respirer.
+
+—En effet, dit Georges; oui, tu as raison; je le vois.
+
+—Et que voyez-vous, Georges? demanda une douce voix derrière le jeune
+homme.
+
+Georges se retourna et aperçut Sara.
+
+—Ce que je vois, Sara? Un fort beau spectacle: celui du soleil qui se
+lève; mais, comme il n'y a pas de plaisir parfaitement pur sur la
+terre, ce spectacle est un peu gâté par l'aspect de ce bâtiment, qui,
+comme vous le voyez, malgré les calculs et les espérances de mon frère,
+n'a point perdu notre piste.
+
+—Georges, dit Sara, Dieu, qui nous a si miraculeusement réunis jusqu'à
+présent, ne détournera pas son regard de nous au moment où nous avons
+le plus besoin de sa protection. Que cette vue ne vous empêche donc pas
+de l'adorer dans ses œuvres. Voyez, voyez, Georges, comme ce spectacle
+est beau!
+
+En effet, au moment où le jour allait commencer à naître, on eût cru
+que la nuit jalouse avait essayé d'épaissir les ténèbres. Puis, comme
+nous l'avons dit, une lueur bleuâtre et transparente s'était étendue,
+augmentant à chaque instant de largeur et d'éclat; puis cette lueur se
+dégrada successivement, passant du blanc argenté au rose tendre, puis,
+du rose tendre au rose foncé; enfin, un nuage de pourpre pareil à la
+vapeur enflammée d'un volcan monta à l'horizon. C'était le roi du monde
+qui venait prendre possession de son empire; c'était le soleil qui
+s'élançait en maître dans le firmament.
+
+C'était la première fois que Sara voyait un pareil spectacle; aussi
+était-elle demeurée en extase, serrant avec un amour plein de foi et de
+religion la main du jeune homme; mais Georges, qui avait eu le temps de
+s'y habituer pendant les longs voyages qu'il avait faits sur mer,
+ramena le premier son regard vers l'objet de la préoccupation générale.
+Le bâtiment chasseur allait toujours se rapprochant; seulement, il
+devenait moins visible, noyé qu'il était dans les flots de la lumière
+orientale; et c'était la corvette, au contraire, qui, à cette heure,
+devait lui être devenue parfaitement distincte.
+
+—Allons, allons, murmura Jacques, il nous a vus à son tour; car le
+voilà qui hisse ses bonnettes. Georges, mon ami, continua Jacques en se
+penchant à l'oreille de son frère, tu connais les femmes, et tu sais
+qu'elles ont quelque peine à prendre leur parti; tu ne ferais pas mal,
+à mon avis, de souffler à Sara quelques mots de ce qui va se passer.
+
+—Que dit votre frère? demanda Sara.
+
+—Il doute de votre courage, reprit Georges, et je lui réponds de vous.
+
+—Vous avez raison, mon ami. D'ailleurs, lorsque le moment sera venu,
+vous me direz ce qu'il faut que je fasse, et j'obéirai.
+
+—Le démon marche comme s'il avait des ailes! continua Jacques. Chère
+petite sœur, auriez-vous, par hasard, entendu nommer le commandant de
+ce bâtiment?
+
+—Je l'ai vu plusieurs fois chez M. de Malmédie, mon oncle, et je me
+rappelle parfaitement son nom: il s'appelait George Paterson; mais ce
+ne peut être lui qui dirige le _Leycester_ en ce moment; car,
+avant-hier encore, je me rappelle avoir entendu dire qu'il était
+malade, et, à ce que l'on assurait, mortellement.
+
+—Eh bien, je dis qu'on fera une grande injustice à son second, si, le
+jour même de la mort de son supérieur, on ne le nomme pas capitaine à
+sa place. À la bonne heure, il y a plaisir à avoir affaire à un
+gaillard comme celui-là, voyez comme son bâtiment avance; sur ma
+parole, on dirait un cheval de course; si cela continue, avant cinq ou
+six heures d'ici, il faudra en découdre.
+
+—Eh bien, nous en découdrons, dit Pierre Munier, qui arrivait en ce
+moment sur le pont, et dont les yeux, à l'approche du danger,
+brillaient de cette ardeur dont s'enflammait son âme dans les grandes
+occasions.
+
+—Ah! c'est vous, mon père? dit Jacques. Enchanté de vous voir dans ces
+bonnes dispositions; car, dans quelques heures, comme je vous le
+disais, nous aurons besoin de tous les bras qui seront à bord.
+
+Sara pâlit légèrement, et Georges sentit que la jeune fille lui serrait
+la main; il se retourna vers elle en souriant.
+
+—Eh bien, Sara, lui dit-il, après avoir eu tant de confiance en Dieu,
+douteriez-vous de lui maintenant?
+
+—Non, Georges, non, reprit Sara; et, quand du fond de la cale
+j'entendrai le mugissement des canons, le sifflement les boulets, les
+cris des blessés, je resterai, je vous le jure, pleine de foi et
+d'espérance, certaine de revoir mon Georges sain et sauf; car quelque
+chose me dit là que nous avons épuisé le plus amer de notre malheur, et
+que, comme les ténèbres ont fait place à ce soleil brillant, notre
+nuit, à nous, va faire place à un beau jour.
+
+—À la bonne heure! s'écria Jacques, et voilà ce que j'appelle parler:
+sur mon honneur, je ne sais à quoi tient que je ne vire de bord et que
+je ne mette le cap sur cet orgueilleux bâtiment; cela lui épargnerait
+la moitié de la peine, et, à nous, la moitié de l'ennui; qu'en dis-tu,
+Georges, veux-tu en faire l'expérience?
+
+—Volontiers, dit Georges; mais ne crains-tu pas qu'à cette distance,
+s'il est quelque vaisseau anglais au port Bourbon, il n'en sorte au
+bruit de la canonnade, et ne vienne prêter main-forte à son compagnon?
+
+—Sur ma foi! tu parles comme saint Jean Bouche-d'Or, frère, dit
+Jacques, et nous continuerons notre chemin. Ah! c'est vous, maître
+Tête-de-Fer? continua Jacques en s'adressant à son lieutenant, qui
+paraissait en ce moment sur le pont. Vous arrivez à propos: nous voici,
+comme vous le voyez, à la hauteur du morne Brabant; maintenez le cap à
+l'ouest-sud-ouest du morne; puis nous allons déjeuner, c'est une bonne
+précaution à prendre en tout temps, mais surtout quand on ignore si
+l'on dînera.
+
+Et Jacques offrit le bras à Sara, et, donnant l'exemple, descendit le
+premier, suivi de Pierre et de Georges.
+
+Sans doute dans le dessein de distraire, momentanément du moins, ses
+convives du danger qui les menaçait, Jacques fit durer le déjeuner le
+plus longtemps possible.
+
+Deux heures s'étaient donc écoulées, à peu près, lorsqu'ils remontèrent
+sur le pont.
+
+Le premier coup d'œil de Jacques fut pour le _Leycester_; il s'était
+visiblement rapproché: on découvrait jusqu'à sa batterie, et cependant
+Jacques paraissait s'attendre à le trouver moins éloigné encore; car,
+jetant un coup d'œil sur les agrès de sa corvette pour s'assurer qu'on
+n'avait rien changé à la voilure:
+
+—Eh bien, qu'y a-t-il donc, maître Tête-de-Fer? dit-il. Il me semble
+que nous marchons un peu plus vite maintenant qu'il y a deux heures.
+
+—Oui, capitaine, répondit le second, oui, je dois dire qu'il y a
+quelque chose comme cela.
+
+—Qu'avez-vous donc fait au bâtiment?
+
+—Oh! des misères: j'ai changé notre lest de place et j'ai ordonné à nos
+hommes de se porter sur l'avant.
+
+—Oui, oui, vous êtes un habile praticien; et qu'avez-vous gagné à cela?
+
+—Un mille, capitaine, un pauvre mille, voilà tout. Nous filons douze
+nœuds à l'heure. Je viens de jeter le loch; mais cela ne nous servira
+pas à grand-chose, et sans doute que, de son côté, il en aura fait
+autant; car, depuis un quart d'heure, à peu près, lui aussi a augmenté
+sa vitesse. Tenez, capitaine, vous le voyez, il est presque à
+découvert. Oh! nous avons affaire à quelque vieux loup de mer qui nous
+donnera du fil à retordre. Cela me rappelle la façon dont ce même
+_Leycester_ nous a donné la chasse lorsque c'était le capitaine
+Williams Murrey qui en était le capitaine.
+
+—Ah! pardieu! tout m'est expliqué maintenant, s'écria Jacques. Mille
+louis contre cent, Georges, que c'est ton enragé gouverneur qui est à
+bord de ce vaisseau. Il aura voulu prendre sa revanche.
+
+—Crois-tu cela, frère? s'écria Georges à son tour, en se levant du banc
+sur lequel il était assis, et en saisissant vivement le bras de
+Jacques, crois-tu cela? J'avoue que j'en serais heureux, car, pour mon
+compte, moi aussi, j'ai avec lui une revanche à prendre.
+
+—C'est lui-même, c'est lui en personne j'en réponds, maintenant. Il n'y
+a qu'un pareil limier qui ait pu éventer notre trace comme il l'a fait.
+Diable! quel honneur pour un pauvre négrier comme moi, d'avoir affaire
+à un commodore de la marine royale! Merci, Georges! c'est toi qui me
+vaux cette bonne fortune.
+
+Et Jacques tendit en riant la main à son frère.
+
+Mais la probabilité d'avoir affaire à lord Williams Murrey lui-même
+n'était pour Jacques, dans la situation critique où l'on allait se
+trouver bientôt, qu'un motif de plus de prendre toutes les précautions
+nécessaires. Jacques jeta les yeux sur la muraille du bâtiment: les
+hamacs étaient dans les mets de bastingage; il examina l'équipage:
+l'équipage, instinctivement, était déjà séparé par groupes, et chacun
+se tenait près de la batterie qu'il devait servir; tous ces signes
+indiquaient qu'il n'avait rien à apprendre à ces hommes, et que chacun
+en savait autant que lui sur ce qui allait se passer.
+
+En ce moment, un souffle de brise apporta, en passant, le bruit du
+tambour que l'on battait sur la frégate ennemie.
+
+—Ah! ah! dit Jacques, on ne les accusera pas d'être en retard. Allons,
+enfants, suivons l'exemple qu'on nous donne. MM. les marins de la
+marine royale sont de bons maîtres, et nous ne pouvons que gagner à les
+imiter.
+
+Puis haussant la voix:
+
+—Branle-bas de combat! cria-t-il de toute la force de ses poumons.
+
+Aussitôt, on entendit résonner dans la batterie le roulement de deux
+tambours et les notes aiguës d'un fifre. Bientôt les trois musiciens
+parurent sur le pont, sortant par une écoutille, firent le tour du
+bâtiment et rentrèrent par l'écoutille opposée.
+
+L'effet de cette apparition et du mélodieux concert qui en était la
+suite fut magique.
+
+En un instant, chacun est au poste désigné d'avance et armé des armes
+légères qui lui sont dévolues; les gabiers de combat s'élancent dans
+les hunes avec leurs carabines. La mousqueterie se range sur les
+gaillards et les passavants, les espingoles sont montées sur leurs
+chandeliers, les canons sont démarrés et mis en batterie, des
+provisions de grenades sont faites dans tous les endroits d'où l'on
+pourra les faire pleuvoir sur le pont ennemi. Enfin, le maître de
+manœuvres fait bosser toutes les écoutes, établir des serpenteaux dans
+la mâture, et hisser à leur place les grappins d'abordage.
+
+L'activité n'était pas moins grande dans l'intérieur du bâtiment que
+sur le pont. Les soutes à poudre sont ouvertes, les fanaux des puits
+sont allumés, la barre de rechange est disposée; enfin, les cloisons
+sont abattues, la chambre du capitaine déménagée, et l'on y roule deux
+pièces de canon qu'on établit en retraite.
+
+Puis il se fit un grand silence. Jacques vit que tout était prêt, et
+commença son inspection.
+
+Chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place.
+
+Néanmoins, comme Jacques comprenait que la partie qu'il allait jouer
+était une des plus sérieuses qu'il eût faites de sa vie, l'inspection
+dura une demi-heure. Pendant cette inspection, il examina chaque chose
+et parla à chaque homme.
+
+Lorsqu'il remonta sur le pont, la frégate avait encore visiblement
+gagné sur lui, et les deux bâtiments n'étaient plus séparés que par un
+mille et demi de distance.
+
+Une demi-heure s'écoula encore, pendant laquelle il n'y eut certes pas
+dix paroles échangées à bord de la corvette; toutes les facultés de
+l'équipage, des chefs et des passagers, semblaient s'être concentrées
+dans leurs yeux.
+
+Chaque physionomie exprimait un sentiment en harmonie avec son
+caractère: Jacques l'insouciance, Georges l'orgueil, Pierre Munier
+l'inquiétude paternelle, Sara le dévouement.
+
+Tout à coup une légère nappe de fumée apparut au flanc de la frégate,
+et l'étendard de la Grande-Bretagne monta majestueusement dans les
+airs.
+
+Le combat était inévitable: la corvette ne pouvait plus revenir au
+vent; la supériorité de la marche était évidente. Jacques ordonna
+d'abaisser les bonnettes, pour ne pas conserver de voiles inutiles à la
+manœuvre; puis, se retournant vers Sara:
+
+—Allons, petite sœur, dit-il, vous voyez que tout le monde est à son
+poste; je crois qu'il est temps que vous descendiez au vôtre.
+
+—Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille, ce combat est donc inévitable?
+
+—Dans un quart d'heure, dit Jacques, la conversation va commencer, et
+comme, selon toute probabilité, elle ne manquera pas de chaleur, il est
+nécessaire que ceux qui ne doivent pas s'en mêler se retirent.
+
+—Sara, dit Georges, n'oubliez pas ce que vous m'avez promis.
+
+—Oui, oui, dit la jeune fille, oui, me voilà prête à obéir. Vous voyez,
+Georges, je suis raisonnable. Mais vous de votre côté....
+
+—Sara vous ne me demanderez pas, je l'espère, de rester spectateur de
+ce qui va se passer, quand c'est pour moi seul que tant de braves gens
+exposent leur existence?
+
+—Oh! non, dit Sara; non, je vous demande seulement de penser à moi, et
+de vous rappeler que, vous mort, je serai morte.
+
+Puis elle offrit la main à Jacques, tendit son front à Pierre Munier,
+et, conduite par Georges, descendit par l'escalier de l'arrière.
+
+Un quart d'heure après, Georges remonta; il tenait à la main un sabre
+d'abordage et avait une paire de pistolets à sa ceinture.
+
+Pierre Munier était armé de sa carabine damasquinée, vieille amie qui
+lui avait toujours rendu de fidèles services.
+
+Jacques était à son banc de quart, tenant à la main son porte-voix,
+signe du commandement, et ayant à ses pieds un sabre d'abordage et un
+petit casque de fer.
+
+Les deux navires faisaient la même route, la frégate serrant toujours
+la corvette, et déjà si rapprochée, que les matelots, disposés dans les
+hunes, pouvaient voir ce qui se passait sur le pont l'un de l'autre.
+
+—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, vous avez bons yeux et bon jugement;
+faites-moi le plaisir de monter dans la hune d'artimon et de me dire ce
+qui se passe là-bas.
+
+Le second s'élança aussitôt comme un simple gabier, et en un instant
+fut au poste désigné.
+
+—Eh bien? dit le capitaine.
+
+—Eh bien, capitaine, chacun est à son poste de combat, les canonniers
+aux batteries, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard
+d'arrière, et le capitaine sur son banc de quart.
+
+—Y a-t-il à bord d'autres troupes que des matelots et des soldats de
+marine?
+
+—Je ne crois pas, capitaine, à moins, cependant, qu'ils ne soient
+cachés dans la batterie, car je vois partout le même uniforme.
+
+—Bien! En ce cas, la partie est presque égale, à quinze ou vingt hommes
+près. Voilà tout ce que je voulais savoir. Descendez, maître
+Tête-de-Fer.
+
+—Un instant! un instant! Voilà l'Anglais qui embouche son porte-voix.
+Si nous nous taisions bien, nous entendrions ce qu'il va dire.
+
+Cette dernière opinion était un peu hasardée; car, malgré le silence
+qui se faisait à bord, aucun bruit venant du bâtiment chasseur n'arriva
+jusqu'au bord de la corvette; mais l'ordre que venait de donner le
+capitaine n'en fut pas moins promptement expliqué à tout l'équipage,
+car aussitôt deux éclairs sortirent de l'avant du navire ennemi, une
+détonation se fit entendre, et deux boulets vinrent ricocher dans le
+sillage de la _Calypso_.
+
+—Bon! dit Jacques, il n'y a que des pièces de 18 comme les nôtres; les
+chances deviennent de plus en plus égales.
+
+Puis, levant la tête:
+
+—Descendez, dit-il au second; vous êtes inutile maintenant là-bas, et
+j'ai besoin de vous ici.
+
+Maître Tête-de-Fer obéit, et, au bout d'un instant, se trouva près de
+Jacques. Pendant ce temps, la frégate continuait d'avancer, mais sans
+tirer davantage, l'expérience lui ayant démontré qu'elle était encore
+hors de portée.
+
+—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, descendez dans la batterie: tant que
+nous serons en retraite, servez-vous de boulets; mais, du moment que
+nous en viendrons à l'abordage, des obus, rien que des obus; vous
+entendez?
+
+—Oui, capitaine, répondit le second.
+
+Et il descendit par l'escalier de l'arrière.
+
+Les deux bâtiments continuèrent de faire route encore une demi-heure, à
+peu près, sans qu'aucune marque nouvelle d'hostilité se manifestât à
+bord de la frégate. De son côté, comme on l'a vu, la corvette, jugeant
+sans doute qu'il était inutile de perdre sa poudre et ses boulets,
+était restée insensible aux deux provocations de son ennemie; mais il
+était évident, à l'animation qui commençait à couvrir le visage des
+matelots, et à l'attention avec laquelle le capitaine mesurait la
+distance qui séparait encore les deux navires que la conversation,
+comme disait Jacques, ne s'en tiendrait pas longtemps au monologue, et
+que le dialoguer allait commencer.
+
+En effet, au bout de dix autres minutes d'attente, qui parurent un
+siècle à chacun, l'avant de la frégate s'enflamma de nouveau, une
+double détonation se fit entendre, et, cette fois fut suivie du
+sifflement des boulets qui passèrent dans sa voilure, trouant la voile
+de hune du mât d'artimon, et coupant deux ou trois cordages.
+
+Jacques suivit d'un coup d'œil rapide l'effet des deux messages de
+destruction; puis, voyant qu'ils n'avaient fait que de légères avaries:
+
+—Allons, enfants! dit-il, il paraît décidément que c'est à nous qu'ils
+en veulent. Politesse pour politesse. Feu!
+
+Au même instant, une double détonation fit trembler toute la corvette,
+et Jacques se pencha en dehors pour voir le résultat de sa riposte: un
+des deux boulets fit sauter une portion de la muraille de l'avant, et
+l'autre s'enfonça dans la proue.
+
+—Eh bien, cria Jacques, que faites-vous donc, vous autres? À pleine
+volée, morbleu! visez dans la mâture; brisez-lui les jambes et
+trouez-lui les ailes; le bois lui est plus précieux dans ce moment que
+la chair. Eh! voyez!
+
+Deux boulets passaient en ce moment à travers les voiles et les agrès
+de la corvette, et, tandis que l'un écornait la vergue de misaine,
+l'autre coupait le petit mât de perroquet.
+
+—Feu! sacredieu! feu! cria Jacques et prenez-moi exemple sur ces
+gaillards-là. Vingt-cinq louis pour le premier mât qui tombe à bord de
+la frégate.
+
+La détonation suivit presque aussitôt le commandement, et l'on put
+suivre, dans la voilure du bâtiment ennemi, le passage des boulets.
+
+Pendant un quart d'heure, à peu près le feu continua ainsi de part et
+d'autre; la brise, abattue par les détonations était à peu près tombée,
+et les deux bâtiments ne filaient plus guère que quatre ou cinq nœuds:
+tout l'intervalle était rempli par la fumée, de sorte que c'était
+presque au hasard que l'artillerie tirait; cependant la frégate
+avançait toujours, et l'on voyait l'extrémité de ses mâts dominer la
+vapeur qui l'enveloppait, tandis que la corvette, qui fuyait vent
+arrière et qui faisait feu par sa poupe, était entièrement hors de la
+fumée.
+
+C'était le moment qu'attendait Jacques. Il avait fait tout ce qu'il
+avait pu pour éviter l'abordage; mais, forcé dans sa course, il allait,
+comme le sanglier blessé, revenir enfin sur le chasseur. En ce moment,
+la frégate se trouvait dans la hanche de tribord de la corvette et
+commençait à la canonner par les pièces d'avant de sa batterie; tandis
+que celle-ci, de son côté, commençait à lui répondre par ses pièces
+d'arrière. Jacques vit l'avantage de sa position et résolut d'en
+profiter.
+
+En haut les renforts de manœuvre! cria-t-il.
+
+Les renforts s'élancèrent aussitôt sur le pont.
+
+Puis, tandis que le feu continuait, une voix se fit entendre par-dessus
+le bruit de la canonnade, criant:
+
+—Range à amurer la grande voile! Aux bras de bâbord derrière! À
+l'écoute de brigantine! La barre à bâbord! Brasse bâbord! Amure
+grand-voile! Borde la brigantine!
+
+À peine ces ordres successifs furent-ils exécutés, que la corvette,
+obéissant à l'action simultanée de son gouvernail et de ses voiles
+d'arrière, se porta rapidement sur tribord, conservant assez d'aire
+pour couper la route à la frégate, et s'arrêta sur place, grâce à la
+précaution qu'avait eue son capitaine d'appuyer ses bras de tribord
+devant. Au moment même, la frégate, privée de la faculté de manœuvrer
+par les avaries de ses voiles d'arrière, et ne pouvant doubler la
+corvette au vent, s'avança, fendant à la fois la fumée et la mer, et
+vint, contrairement à sa volonté et avec un choc terrible, engager son
+beaupré dans les grands haubans de son ennemi.
+
+En ce moment, on entendit retentir une dernière fois la voix de
+Jacques.
+
+Feu! cria-t-il. Enfilez-les de bout en bout! Rasez-les comme un ponton!
+
+Quatorze pièces de canon, dont six chargées à mitraille et huit à obus,
+obéissent à ce commandement, balayent le pont, sur lequel elles
+couchent trente ou quarante hommes, brisant par le pied son mât
+d'artimon. Au même instant, du haut des trois hunes, une pluie de
+grenades, tombant sur les passavants, nettoie l'avant de la frégate,
+tandis que celle-ci ne peut répondre à cette nuée de feu et à cette
+grêle de balles que par sa hune de misaine, embarrassée de son petit
+hunier.
+
+Eh ce moment, par les vergues de la corvette, par le beaupré de la
+frégate, par les haubans, par les agrès, par les cordages, les pirates
+s'élancent, se précipitent, se pressent. Vainement les soldats de
+marine dirigent sur eux un feu terrible de mousqueterie; à ceux qui
+tombent d'autres succèdent; les blessés se traînent en poussant devant
+eux les grenades et en agitant leurs armes; Georges et Jacques se
+croient déjà vainqueurs, quand au cri: «Tout le monde sur le pont!» les
+matelots anglais occupés dans la batterie sortent à leur tour par les
+écoutilles et montent par les sabords. Ce renfort rassure les soldats
+de marine, qui commençaient à plier. Le commandant du bâtiment se jette
+à leur tête. Jacques ne s'est pas trompé: c'est bien l'ancien capitaine
+du _Leycester_, qui a voulu prendre sa revanche. Georges Munier et lord
+Williams Murrey se retrouvent en face l'un de l'autre, mais au milieu
+du sang et du carnage, mais le sabre à la main, mais ennemis mortels.
+
+Tous deux se reconnaissent et s'efforcent de se joindre, mais la mêlée
+est telle, qu'ils sont entraînés comme par un tourbillon. Les deux
+frères sont au plus pressé des rangs anglais, frappant et frappés,
+luttant de sang-froid, de force et de courage; deux matelots anglais
+lèvent la hache sur la tête de Jacques: tous deux tombent frappés par
+des balles invisibles. Deux soldats de marine pressent Georges de leurs
+baïonnettes: tous deux tombent à ses pieds. C'est Pierre Munier qui
+veille sur ses fils; c'est la fidèle carabine qui fait son œuvre.
+
+Tout à coup un cri terrible, qui domine le bruit des grenades, le
+pétillement de la mousqueterie, les clameurs des blessés, les plaintes
+des mourants, s'élance de la batterie, glaçant tout le monde de
+terreur:
+
+—Au feu!
+
+Au même instant, une fumée épaisse sort par l'écoutille de l'arrière et
+par les sabords. Un des obus a éclaté dans la chambre du capitaine et a
+mis le feu à la frégate.
+
+À ce cri terrible, inattendu, magique, tout s'arrête; puis, à son tour,
+la voix de Jacques, puissante, impérieuse, suprême, se fait entendre:
+
+—Chacun à bord de la _Calypso_!
+
+Aussitôt, avec le même empressement qu'ils ont mis à descendre sur le
+pont de la frégate, les pirates l'abandonnent et, se hissent les uns
+sur les autres, s'accrochant à toutes les manœuvres, sautant d'un bord
+à l'autre, tandis que Jacques et Georges, avec quelques-uns des plus
+déterminés, soutiennent la retraite.
+
+Alors, c'est le gouverneur qui s'élance à son tour, pressant les
+pirates, les fusillant à bout portant, espérant monter en même temps
+qu'eux sur la _Calypso_, mais, alors, les premiers arrivés s'élancent
+dans les hunes de la corvette; les grenades et les balles pleuvent de
+nouveau. Des cordages sont lancés à ceux qui restent encore sur la
+frégate, chacun saisit une amarre. Jacques remonte à bord, Georges
+reste le dernier. Le gouverneur vient à lui, il l'attend.
+
+Tout à coup une main de fer le saisit et l'enlève: c'est Pierre Munier
+qui veille sur son fils, et qui, pour la troisième fois de la journée,
+le sauve d'une mort presque certaine.
+
+Alors une voix retentit, dominant toute cette horrible mêlée:
+
+—Brassez bâbord devant! Hissez les focs! Carguez la grande voile et la
+brigantine! Ralingue derrière! La barre tout à tribord!
+
+Toutes ces manœuvres, ordonnées avec cette voix puissante qui commande
+l'obéissance passive, furent exécutées avec une si merveilleuse
+rapidité, que, quelle que fût l'impétuosité avec laquelle les Anglais
+se ruaient à la poursuite des pirates, ils ne purent arriver à temps
+pour lier les deux bâtiments l'un à l'autre. La corvette, comme si elle
+eût été douée du sentiment, sembla comprendre le danger qu'elle courait
+et se dégagea par un vigoureux effort, tandis que la frégate, privée de
+son mât d'artimon, continuait d'avancer lentement sous l'influence des
+voiles du grand mât et du mât de misaine.
+
+Alors, du pont de la _Calypso_, on vit se passer quelque chose
+d'affreux.
+
+La chaleur du combat avait empêché qu'on ne s'aperçût à temps que le
+feu était à bord de la frégate; de sorte qu'au moment où le cri: «Au
+feu!» s'était fait entendre, l'incendie avait déjà fait de trop grands
+progrès pour qu'on espérât de l'éteindre.
+
+Ce fut en ce moment que l'on put admirer la puissance de la discipline
+anglaise; au milieu de la fumée, devenue de moment en moment plus
+épaisse le gouverneur remonta sur le banc de bâbord, et, reprenant son
+porte-voix qu'il avait gardé pendu au poignet gauche:
+
+—Du calme, enfants! cria-t-il, et je réponds de tout!
+
+Chacun s'arrêta.
+
+—Les canots à la mer! continua le gouverneur.
+
+En cinq minutes, le canot de la poupe, les deux canots de côté et un
+des canots de la drome furent descendus et flottèrent autour de la
+frégate.
+
+—Le canot de la poupe et le canot de la drome pour les soldats de
+marine! cria le gouverneur: les deux canots de côté pour les matelots!
+
+Puis, comme la _Calypso_ s'éloignait toujours, elle n'entendit plus les
+autres commandements; mais elle vit les quatre canots s'emplir de tout
+ce qui restait d'hommes sains et saufs, tandis que les malheureux
+blessés, se traînant sur le pont, priaient vainement leurs camarades de
+les recevoir.
+
+—Deux chaloupes à la mer! cria de son côté Jacques, en voyant que les
+quatre canots ne suffisaient pas à contenir tout l'équipage.
+
+Et deux chaloupes vides se détachèrent des flancs de la _Calypso_ et se
+balancèrent sur la mer.
+
+Aussitôt, tout ce qui n'avait pu trouver place dans les chaloupes de la
+frégate s'élança à la mer et se mit à nager vers les chaloupes de la
+corvette.
+
+Le gouverneur était resté à bord.
+
+On avait voulu le faire descendre dans une des chaloupes; mais, comme
+il n'avait pu sauver ses blessés, il avait voulu mourir avec eux.
+
+La mer offrait alors un aspect effrayant.
+
+Les quatre canots s'éloignaient à force de rames du bâtiment incendié,
+tandis que les matelots en retard nageaient vers les deux chaloupes de
+la corvette.
+
+Puis, immobile au milieu d'un tourbillon de fumée, avec son commandant
+debout sur son banc de quart, ses blessés se traînant sur le pont, la
+frégate brûlait.
+
+C'était un spectacle si terrible que Georges sentit la main tremblante
+de Sara se poser sur son épaule, et ne se retourna point pour la
+regarder.
+
+Arrivées à une certaine distance, les chaloupes avaient cessé de ramer.
+
+Voici ce qui se passa:
+
+La fumée devint de plus en plus épaisse; puis on vit sortir, par les
+écoutilles, un serpent de feu qui rampa le long du mât de misaine,
+dévorant les voiles et les agrès; puis les sabords s'enflammèrent; puis
+les canons chargés partirent tout seuls; puis une détonation terrible
+se fit entendre: le bâtiment s'ouvrit comme un cratère; un nuage de
+flammes et de fumée monta vers le ciel; puis, enfin, à travers ce
+nuage, on vit retomber sur la mer bouillonnante, quelques débris de
+mâts, de vergues, d'agrès.
+
+C'était tout ce qui restait du _Leycester_.
+
+—Et lord Williams Murrey? demanda la jeune fille.
+
+—Si je ne devais pas vivre avec toi, Sara, dit Georges en se
+retournant, sur mon honneur, je voudrais mourir comme lui!
+
+
+
+
+Bibliographie—Œuvres complètes:
+
+
+Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801—1934)_ par Hector
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
+Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.
+
+1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14
+pp.
+
+2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept. 1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825,
+in-8 de 40 pp.
+
+3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.
+
+4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.
+
+5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM.
+Davy, Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris,
+au théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov. 1826). Paris, Chez Bezou,
+1826, in-8 de 46 pp.
+
+6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév. 1829). Paris, Vezard et Cie,
+1829, in-8 de 171 pp.
+
+7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue.
+
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.
+
+8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de
+Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s. d. (1830), in-8 de 7 pp.
+
+9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en
+six actes. Représenté pour la première fois, sur la Théâtre Royal de
+l'Odéon (10 janv. 1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.
+
+10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris,
+Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f. n. ch.
+(post-scriptum).
+
+11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20
+oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120
+pp.
+
+12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La
+Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris,
+J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.
+
+13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832).
+Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164
+pp.
+
+14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr.
+1832). Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.
+
+15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.
+
+16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.
+
+17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.
+
+18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.
+
+19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.
+
+20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360
+pp.
+
+21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.
+
+22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr. 1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin
+Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.
+
+23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux
+Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.
+
+24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris,
+Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.
+
+25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de
+170 p.
+
+26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat).
+Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.
+
+27. Le Capitaine Paul. (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.
+
+28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois,
+à Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.
+
+29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A.
+Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.
+
+30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242
+et 302 pp.
+
+31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.
+
+32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.
+
+33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.
+
+34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.
+
+35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la
+première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.
+
+36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.
+
+37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.
+
+38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.
+
+39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.
+
+40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.
+
+41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.
+
+42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320,
+322 et 336 pp.
+
+43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour
+la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841).
+Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.
+
+44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.
+
+45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.
+
+46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.
+
+47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et
+343 pp.
+
+48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de
+VII-327 pp.
+
+49. Le Speronare. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314
+pp.
+
+51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur
+tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois
+actes et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8
+de 36 pp.
+
+53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.
+
+55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une
+lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois,
+à Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill. 1843). Paris, chez
+Marchant, et tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f.
+(lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J.
+Janin).
+
+56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.
+
+57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées
+sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34
+pp.
+
+58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.
+
+59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.
+
+60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.
+
+61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42
+pp.
+
+62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.
+
+63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.
+
+64. A. Les Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.
+
+B. Les Mousquetaires. Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de
+L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp.
+
+C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A.
+Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.
+
+D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy
+frères, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.
+
+65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.
+
+66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.
+
+67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.
+
+68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et
+Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.
+
+69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour,
+1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.
+
+70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol.
+in-8.
+
+B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.
+
+C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D.
+Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.
+
+71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.
+
+B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.
+
+72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry,
+1845, 10 vol.
+
+73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.
+
+B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français
+(1er avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.
+
+74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.
+
+75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8
+de 345 et 306 pp.
+
+76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de
+302 et 312 pp.
+
+77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol.
+in-8.
+
+B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes
+et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy
+frères, 1847, in-18 de 139 pp.
+
+78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.
+
+79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet.
+in-8 de 126 pp.
+
+80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 331 pp.
+
+81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.
+
+82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.
+
+83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série
+intitulée: La Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce:
+
+La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de
+57 pp.
+
+84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.
+
+B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé
+de L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
+Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.
+
+85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.
+
+86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.
+
+87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.
+
+88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.
+
+89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-12 de 99 pp.
+
+90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.
+
+91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106
+pp.
+
+92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.
+
+93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères,
+1848-1850, 26 vol. in-8.
+
+94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4
+vol. in-8.
+
+95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral.... Drame en cinq
+actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr.
+in-8 de 40 pp.
+
+96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318
+et 309 pp.
+
+97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.
+
+98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.
+
+101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.
+
+102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8
+de 326 et 333 pp.
+
+103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de
+Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.
+
+104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles....
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.
+
+105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.
+
+106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris,
+A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.
+
+107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.
+
+108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National
+(ancien Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8
+de 48 pp.
+
+110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3
+vol. in-18.
+
+111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.
+
+112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.
+Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.
+
+113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis
+1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.
+
+114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.
+
+115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.
+
+116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.
+
+117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118.
+Mes Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.
+
+119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.
+
+120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol.
+in-8.
+
+121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.
+
+122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et
+324 pp.
+
+123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.
+
+124. La Jeunesse de Pierrot, par Aramis. Publications du Mousquetaire.
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.
+
+125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première
+fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris,
+Michel Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.
+
+126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.
+
+127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3
+vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:
+
+B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144
+pp.
+
+128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et
+323 pp.
+
+129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.
+
+130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.
+
+131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.
+
+132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.
+
+133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol. in-8.
+
+134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.
+
+135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.
+
+136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.
+
+Il a été tiré des Mohicans de Paris, la pièce suivante:
+
+B. Les Mohicans de Paris.
+
+Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel
+Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.
+
+137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé
+et publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.
+
+138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle,
+1855, in-32 de 96 pp.
+
+139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot,
+1858, 3 vol. in-8.
+
+140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.
+
+141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.
+
+142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.
+
+143. L'Orestie.
+
+Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.
+
+144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309
+pp.
+
+145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et
+9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.
+
+146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la
+Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.
+
+147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.
+
+148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A.
+Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.
+
+149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.
+
+150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.
+
+151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.
+
+152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol.
+in-12 de 324 et 310 pp.
+
+153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.
+
+154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 2 vol. in-8.
+
+155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
+Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858,
+in-12 de 88 pp.
+
+156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.
+
+157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.
+
+158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de
+333 pp.
+
+160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.
+
+161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a
+été tiré de ce roman la pièce suivante: Madame de Chamblay. Drame en
+cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp.
+
+162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.
+
+163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris,
+A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.
+
+164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et
+deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860,
+2 vol. in-18 de 318 et 313 pp.
+
+165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.
+
+166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.
+
+167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de
+publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et
+204 pp.
+
+168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.
+
+169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles,
+Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.
+
+170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.
+
+171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.
+
+172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.
+
+173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.
+
+174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.
+
+175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris,
+A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.
+
+Connu aussi sous le titre suivant: Le Fils du Forçat.
+
+176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.
+
+177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867,
+in-18 de 274 pp.
+
+178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320
+pp.
+
+179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique
+méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.
+
+180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline,
+Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.
+
+181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A.
+Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy
+frères, 1860, 3 vol. in-18.
+
+182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et
+A. de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.
+
+183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.
+
+184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.
+
+185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième
+série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.
+
+186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat
+et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.
+
+187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.
+
+188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1861, in-18 de 250 pp.
+
+189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
+Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.
+
+190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18
+de 322 et 294 pp.
+
+191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292
+pp.
+
+192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253
+pp.
+
+193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel
+Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.
+
+194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.
+
+195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.
+
+196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.
+
+197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy
+frères, 1865, in-18 de 320 pp.
+
+198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la
+première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.
+
+199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol.
+in-18.
+
+200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305
+pp.
+
+201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868,
+3 vol. in-18. B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze
+tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du
+Châtelet (10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de
+28 pp.
+
+202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.
+
+203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285
+et 254 pp.
+
+206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.
+
+207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.
+
+208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.
+
+209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.
+
+210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
+Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.
+
+B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819
+pp.
+
+211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de
+304 pp.
+
+212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp.
+
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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