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+Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fille des indiens rouges
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: April 26, 2006 [EBook #18263]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DES INDIENS ROUGES ***
+
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+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
+ LA FILLE
+ DES
+ INDIENS ROUGES
+
+
+ H. EMILE CHEVALIER
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVI, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+A MON AMI
+
+CH. DUBOIS DE GENNES
+
+Te souviens-tu, Charles, de nos débuts littéraires? t'en souviens-tu,
+dis-moi? C'est à Maubeuge. Nous étions simples dragons, après avoir
+aspiré, à Saint-Cyr, à l'épaulette d'or. Grand désenchantement! Mais à
+cette époque d'espérances, d'illusions, que nous importait une corvée
+de litière! N'avions-nous pas dans notre giberne plusieurs bâtons de
+maréchal? Ah! mon ami, le bon, le beau temps! Cependant, toi tu t'en
+allais cultivant la Muse, entre une garde de police et une garde
+d'écurie, et moi j'osais,--ô Mars, l'eussiez-vous cru?--ruminer un
+roman à l'école de peloton ou à l'exercice à cheval! T'en souviens-tu,
+Charles? dis-moi, t'en souviens-tu? Oui, c'était à Maubeuge. Certain
+matin, après la soupe, supérieurement brossés, astiqués, cirés à l'ail,
+en veste et pantalon de petite tenue, nous montâmes les marches de
+l'escalier d'un journaliste. Comme nous tremblions! T'en souviens-tu,
+Charles? Ne s'appelait-il pas Meurs, ce brave homme? Il nous reçut
+gracieusement, et cependant nous avions la chair de poule. Timidement
+tu lui tendis tes vers, moi ma prose. T'en souviens-tu, ami? t'en
+souviens-tu? Puis avec quelle anxiété nous attendîmes l'apparition de
+la petite feuille de Maubeuge! N'est-ce pas que la perspective de nos
+premiers galons ne nous causa point fièvre plus brûlante!
+
+Où sont-ils ces jours, cher ami? Notre coeur s'est ridé depuis. Nous
+avons blanchi, laissé bien des joies, bien des amours, bien des caresses
+aux épines de la vie! Et pourtant aujourd'hui, après vingt ans de
+séparation, nous nous retrouvons au même point; une plume à la main.
+Laisse-moi donc me rappeler avec bonheur la matinée de Maubeuge, en te
+dédiant ce livre, qui le prouvera une fois de plus que l'homme n'échappe
+guère à sa vocation.
+
+H.-E. CHEVALIER.
+
+_Paris, 7 février 1865._
+
+
+
+
+
+ LA FILLE
+ DES
+ INDIENS ROUGES
+
+
+
+
+ I
+
+ L'INSURRECTION
+
+
+--Je vous répète, maître, que les hommes sont mécontents. Ils menacent
+de se révolter.
+
+--Est-ce pour cela que tu es venu me troubler?
+
+--Mais...
+
+--Mais... qu'on donne la cale sèche aux plus mutins et qu'on fasse
+courir la bouline aux autres! Par Notre-Dame de Bon-Secours, c'est moi
+qui commande à bord, et je veux être obéi, entends-tu, Louison?
+
+--Sans doute, sans doute, maître. Cependant, si j'osais...
+
+--Quoi?
+
+--Vous êtes plus savant que moi, maître, plus savant que nous tous, oh!
+nous le savons bien!...
+
+--Au but!
+
+--C'est, répondit timidement Louison, que les vivres commencent à
+manquer sur le _Saint-Rémi_. L'eau est à moitié gâtée, et encore ai-je
+été obligé de diminuer les rations ce matin.
+
+Puis, s'enhardissant, il ajouta d'un ton plus décidé:
+
+--Nos gens crient, voyez-vous, maître Guillaume. Ils disent, comme ça,
+que depuis trop longtemps nous tenons la mer; que ce n'était point pour
+un voyage de découvertes, mais bien pour faire la pêche des _molues_
+qu'ils se sont embarqués; qu'il n'existe aucune terre dans ces parages;
+que, s'ils cèdent davantage à votre obstination, une mort affreuse les
+attend au milieu des glaces qui nous environnent, et...
+
+--Et tu partages leurs appréhensions! interrompit maître Guillaume en
+haussant les épaules.
+
+--Oh! essaya Louison avec un air de dignité blessée.
+
+--Ne nie point, par Notre-Dame de Bon-Secours, ne nie point; je te
+connais, mon gars, tu es aussi couard que le dernier de nos novices.
+Mais, sois tranquille, je ferai, à mon retour à Dieppe, un bon rapport
+de ta conduite!
+
+--Je ne croyais pas, maître, avoir manqué à mes devoirs, repartit
+Louison avec une humilité feinte, car il accompagna ces paroles d'un
+regard haineux, quoique habilement dissimulé sous la paupière.
+
+--Assez sur ce sujet! s'écria Guillaume en frappant du pied. Comment
+nommes-tu les rebelles?
+
+--Il y a d'abord: Cabochard, Brûlé-Tout, Gignoux Loup-de-Mer, puis...
+
+--Ce sont les meneurs, ceux-là, n'est-ce point?
+
+--Je le présume, maître.
+
+--Alors, qu'on leur inflige la grand'cale!
+
+--J'avais pensé que la cale sèche...
+
+--J'ai dit la grand'cale, et sur-le-champ. Cet exemple assouplira
+les autres. Sinon, je brûle la cervelle au premier qui grogne! Par
+Notre-Dame de Bon-Secours, un pareil ramas de coquins me dicter des
+lois! Ignorent-ils qui je suis, après trois mois de navigation ensemble!
+Ignorent-ils que le capitaine Guillaume Dubreuil a servi sur les
+vaisseaux du roi, avant de commander cette coquille de noix, et qu'il
+n'est pas homme à se laisser imposer par des pleutres de leur espèce!
+
+--Et s'ils se révoltaient? hasarda Louison.
+
+--S'ils se révoltaient! répéta, avec un accent plein de mépris, le
+patron du Saint-Rémi, en mettant la main sur la crosse d'un pistolet
+pendu à sa ceinture.
+
+--Ils en parlent! insista l'autre.
+
+--Allons, va! et la route toujours au nord-ouest, dit Guillaume d'une
+voix souriante, comme si la frayeur n'avait aucune prise sur son âme.
+
+C'est qu'il n'avait pas une nature vulgaire, Guillaume Dubreuil, patron
+du bateau pêcheur le Saint-Remi. Né, en 1465, d'une famille bourgeoise,
+habitant la petite ville de Dieppe, il avait été voué à la cléricature.
+Ses progrès dans les sciences et l'étude des langues anciennes et
+modernes furent rapides. Et, quoiqu'il témoignât plus de goût pour
+l'histoire et la géographie que pour la scholastique religieuse, on
+espérait que le jeune élève deviendrait une des gloires de l'ordre de
+saint Benoît, auquel ses parents l'avaient destiné. Mais s'il était
+intelligent, studieux, âpre au travail, Guillaume n'avait pas l'humeur
+facile. De brûlantes passions fermentaient dans son coeur: passions
+en opposition complète avec les réserves, les austérités et les
+mortifications du cloître.
+
+Un jour, le frère gardien du monastère où il aurait dû s'apprêter à
+recevoir les ordres vint, tout benoît, tout contrit, annoncer au
+père Dubreuil que son fils avait pris la clef des champs, après avoir
+escaladé les murs de la sainte retraite.
+
+Je vous laisse à penser le courroux et le chagrin qu'éprouva le
+bon bourgeois. Vainement fit-il courir après son fugitif, vainement
+promit-il une forte récompense à quiconque lui en donnerait des
+nouvelles. Durant plusieurs années, on n'en entendit plus parler.
+
+Cependant, après avoir jeté le froc aux orties, le jeune Guillaume
+s'était engagé dans un régiment au service d'Anne de France, dame de
+Beaujeu, alors en hostilités avec les ducs d'Orléans, de Bourbon et
+divers grands seigneurs qui lui disputaient la régence de Charles VIII.
+
+Notre échappé du couvent se signala dans plusieurs occasions, notamment
+à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, en 1488, où il contribua à la
+capture du duc d'Orléans, depuis Louis XII.
+
+A cette époque, Guillaume Dubreuil avait vingt-trois ans. Du rang de
+piquier à pique simple, par lequel il avait débuté dans l'armée, il
+était parvenu au grade d'enseigne, après avoir passé tour à tour
+par ceux de piquier à pique sèche, piquier à corselet, arquebusier,
+mousquetaire, lampassade, caporal et sergent. Mais pour le récompenser
+de sa valeur dans l'affaire de Saint-Aubin-du-Cormier, Anne lui fit
+donner le commandement d'une bande.
+
+Décidément, la fortune présentait elle-même au jeune officier sa main
+si recherchée. Il n'avait qu'à se laisser conduire, et bientôt on le
+verrait mestre-de-camp d'un régiment, puis colonel-général, et pourquoi
+pas maréchal plus tard? En ces temps de troubles, de ligues, de
+révolutions, un homme de coeur ne pouvait-il viser aux plus hautes
+dignités? Il ne s'était guère écoulé plus d'un siècle depuis la mort
+de Bertrand Du Guesclin. La mémoire de ses brillants succès enflammait
+encore l'esprit chevaleresque du siècle.
+
+Mais déjà Guillaume était fatigué de l'état militaire, qui n'offrait
+plus d'émotions à son âme ardente, avide de nouveauté. La paix, qui
+suivit le traité de Sablé, acheva de le dégoûter d'une carrière où
+l'avait jeté le hasard, bien plutôt qu'une vocation sérieuse.
+
+La profession de marin, les combats en mer, les tempêtes, les
+expéditions lointaines, avaient été, dans le jeune âge, l'objet de
+ses rêves. Il résolut de réaliser enfin des aspirations si souvent, si
+chaudement caressées. Grâce à la protection du sire de La Trémoille,
+qui s'était intéressé à lui depuis la glorieuse journée de Saint-Aubin,
+Dubreuil obtint de passer comme officier sur un des navires du roi. Il
+y apprit rapidement l'art nautique, et, dès 1494 il pouvait espérer
+d'arriver promptement au commandement d'une galéasse, quand le bruit des
+merveilleuses découvertes de Christophe Colomb vint allumer de nouveaux
+désirs dans sa fougueuse imagination.
+
+Dubreuil demanda à la cour l'autorisation d'aller tenter les mers. Il
+prétendait trouver, par le nord-ouest, un passage au Cathay (la Chine),
+assurant que cette voie, infiniment plus courte que celle de la mer
+Rouge ou du cap de Bonne-Espérance,--tout dernièrement reconnu par les
+Portugais,--serait pour la France une source de richesses incalculables.
+Sa requête fut appuyée par La Trémoille. Mais Charles VIII, qui venait
+de s'affranchir de la tutelle de sa soeur, et qui, stimulé par Louis
+d'Orléans, briguait le royaume de Naples, Charles VIII se souciait plus
+du tournois militaires que de commerce, de victoires éclatantes sous le
+doux ciel de l'Italie que de problématiques conquêtes maritimes.
+
+«Patientez, écrivit La Trémoille à son protégé, jusqu'à ce que le roy,
+nostre sire, ait terminé la guerre, et il vous octroyera cette faveur
+que sollicitez.»
+
+Patienter! Est-ce que la poudre attend pour faire explosion, après que
+l'étincelle a été mise en contact avec elle?
+
+Guillaume Dubreuil n'était pas homme à ajourner l'exécution d'une
+idée, quand une fois elle avait jailli dans son cerveau. Rétif à la
+contradiction, son caractère ne savait supporter les retards. Ce qu'il
+voulait, il le voulait tout de suite, et il se serait fait briser plutôt
+que de ployer, lorsqu'il s'était mis en tête d'accomplir une chose,
+bonne ou mauvaise.
+
+Aussi donna-t-il immédiatement sa démission; puis il revint à Dieppe, où
+ses parents l'accueillirent comme l'Enfant Prodigue; et, sans perdre un
+instant, se fit nommer capitaine ou patron d'un des bateaux qui, depuis
+de nombreuses années, allaient faire la pêche de la morue et du hareng
+sur les bancs que nous nommons aujourd'hui bancs de Terre-Neuve.
+
+D'où lui était venue cette résolution? Pourquoi, à la fleur de l'âge,
+avait-il échangé un poste magnifique contre l'emploi assez peu considéré
+de pêcheur? Le père Dubreuil, ses amis, ses compères n'y comprenaient
+rien. Pour eux, il était fou, possédé du diable, il finirait
+certainement mal. Le vulgaire est ainsi fait: ce qu'il ne conçoit pas,
+il l'interprète toujours de méchante façon. Mais que ces braves gens
+eussent encore jugé bien plus sévèrement le pauvre Guillaume, s'ils
+eussent connu ses desseins!
+
+Inutile de rapporter toutes les tentatives mises en oeuvre pour
+l'empêcher de partir. Par bonheur, il avait affaire à des armateurs
+intelligents et discrets, à qui il avait communiqué son plan et qui
+l'approuvaient.
+
+Pour lui, ils affrétèrent le Saint-Remi, joli brick de cent vingt
+tonneaux, monté par trente hommes d'équipage et pourvu de provisions
+pour un an.
+
+Guillaume leva l'ancre au commencement de mars de l'année 1494, et,
+après une pénible traversée de plus de trois mois, atteignit le 55° de
+latitude nord et le 40° de longitude ouest, sans avoir aperçu aucune
+terre.
+
+Malheureusement, les vivres étant de mauvaise qualité, on avait dû en
+jeter la plus grande partie par-dessus bord, et une voie d'eau s'étant
+déclarée dans la cale, plusieurs barriques avaient été avariées. De là,
+murmures parmi l'équipage, ignorant que bientôt les montagnes de glace
+lui fourniraient de l'eau douce à discrétion, et qui eût préféré
+la pêche à un voyage dont il ne voyait pas la fin et dont le but
+l'intéressait médiocrement. Si la diminution forcée des rations avait
+donné lieu à ces murmures, les rigueurs de la température, au point où
+était parvenu le navire, ne tendaient pas à les faire cesser.
+
+La mer était continuellement houleuse, couverte de montagnes de glace
+énormes, entre lesquelles le vaisseau avait souvent peine à se frayer
+passage; le vent soufflait avec une âpreté qui gelait les doigts des
+matelots employés à la manoeuvre, et le ciel, toujours voilé, toujours
+sombre, ou bien roulait d'épais nuages noirs, précurseurs de tempêtes
+effroyables, menaçant à chaque minute d'engloutir le misérable brick,
+ou bien il s'ouvrait pour laisser échapper des tourbillons de neige,
+si pressés que l'air en devenait compact, si aveuglants que les plus
+intrépides gabiers hésitaient à monter alors dans les hunes.
+
+Encore, si le commandant du Saint-Remi eût été un de ces patrons doux et
+familiers, comme le sont habituellement ceux des bateaux-pêcheurs! Lui
+doux! Jour de Dieu! jamais une punition n'était assez dure, jamais la
+moindre infraction à la discipline n'était pardonnée! Lui familier! Il
+ne parlait qu'a son second, Louison, surnommé le Borgne, parce qu'il
+avait perdu l'oeil droit dans une rixe, et il ne lui parlait que pour
+les affaires du service. Aussi, Louison détestait-il Guillaume.
+
+Accoutumé à traiter en égaux les patrons des navires où il était
+employé, le second n'avait pu se faire à la fierté du capitaine. Sans
+instruction, il jalousait celle de son supérieur; sans tenue vis-à-vis
+de ses subalternes, il ne s'expliquait pas la hauteur de Dubreuil, bien
+qu'elle l'irritât et le portât à des hostilités contre lui.
+
+Sourdes d'abord, ces hostilités prirent un caractère moins secret
+quelques jours avant l'époque de notre récit. Dubreuil était trop occupé
+ou trop altier pour y prêter attention. Sa négligence ou son orgueil
+lui fut funeste, car Louison, exaspéré contre ce despotisme tout à fait
+inusité sur les bateaux-pêcheurs, attisa, au lieu de les réprimer, les
+dispositions des matelots à la révolte.
+
+Les plaintes dont il se faisait l'écho officieux étaient autant
+les siennes que celles de l'équipage; et en sortant de la cabine de
+Dubreuil, après la conversation rapportée plus haut, furieux du mépris
+qui avait accueilli ses déclarations, il jura de tirer, sans plus
+tarder, de son capitaine une vengeance terrible.
+
+Les têtes étaient montées, le complot prêt, rien de plus facile que de
+le faire éclater.
+
+Louison le Borgne ordonna au clairon du bord de sonner l'appel.
+
+Bientôt, les matelots furent alignés sur le pont. Ce matin-là, le
+temps était assez clair; mais le froid avait doublé d'intensité, et les
+pauvres marins, exposés à cette atmosphère glaciale, sentirent le
+sang se figer dans leurs veines. Ils grelottaient et avaient peine à
+conserver l'immobilité réglementaire. Quelques récriminations furent
+chuchotées.
+
+Louison feignit de ne pas entendre.
+
+Après avoir lentement fait l'appel, il cria:
+
+--Le Cabochard, quittez les rangs!
+
+Un gros gaillard, au visage renfrogné, sournois, s'avança vers le
+second.
+
+--Par ordre du patron, continua celui-ci, vous êtes condamné à la
+grand'cale.
+
+--A la grand'cale! fit le matelot frissonnant de terreur.
+
+--Oui, poursuivit impitoyablement Louison, vous êtes condamné à la
+grand'cale _par ordre, du patron_.
+
+Et il appuya avec force sur ces derniers mots.
+
+--Mais il veut donc me faire mourir, le capitaine! A la grand'cale par
+une froidure pareille! Et qu'est-ce que j'ai fait, dites-moi?
+
+--Ah! répondit Louison, avec une apparente commisération, tu as désobéi,
+tu as clabaudé, dit le capitaine. Allons, déshabille-toi.
+
+Cabochard tourna les yeux sur ses camarades comme pour leur demander
+conseil.
+
+--Non non! crièrent à la fois plusieurs d'entre eux; non, non! ne te
+déshabille pas. C'est une monstruosité de vouloir plonger maintenant un
+homme dans l'eau. Nous ne le souffrirons pas. A bas le patron! à bas!
+
+Un imperceptible sourire de satisfaction plissa les lèvres de Louison.
+
+--Le fait est, insinua-t-il à mi-voix, que c'est un rude châtiment. Le
+capitaine n'aura pas réfléchi. Je vais, si vous le voulez, intercéder
+auprès de lui pour que la cale sèche soit substituée...
+
+--Point de cale, point de punition! hurlèrent les matelots.
+
+--Silence dans les rangs! enjoignit Louison.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Brûlé-Tout, Gignoux, Loup-de-Mer, recevront la même peine, par ordre
+spécial du capitaine.
+
+Mais un concert d'imprécations formidables couvrit aussitôt ces paroles.
+
+On eût dit que l'équipage n'attendait que cet instant pour exprimer
+ouvertement, violemment, sa haine contre Guillaume Dubreuil. Les rangs
+furent rompus, et les matelots furieux, vociférant, rugissant comme
+des bêtes féroces qui viennent de briser les barreaux de leur cage, se
+précipitèrent en tumulte vers la poupe du navire.
+
+C'est que, s'il est cruel dans toutes les saisons et sous tous les
+climats, le supplice de la grand'cale est particulièrement affreux dans
+les mers boréales, car on sait qu'il consiste à hisser le patient, par
+une corde, à l'extrémité de la grand'vergue, puis à le laisser tomber
+dans l'eau, du côté droit du navire, par exemple, et à le ramener à
+gauche du bâtiment, en le passant par-dessous la quille.
+
+Sans doute, en prononçant cette terrible sentence contre les mutins,
+Dubreuil avait oublié la latitude sous laquelle il naviguait. Sa
+sévérité n'allait pas jusqu'à l'inhumanité, son amour-propre jusqu'à la
+tyrannie. Mais, lassés de ses procédés, s'exagérant à l'envi la rigueur
+de ses intentions, les hommes du Saint-Remi profitèrent avidement d'une
+circonstance qui semblait justifier, en quelque sorte, la conjuration
+qu'ils avaient ourdie contre lui.
+
+L'hypocrite Louison fit mine de vouloir les arrêter. Dans le fond, il
+était enchanté de la réussite de ses intrigues.
+
+--Qu'allez-vous faire, camarades! qu'allez-vous faire? disait-il de sa
+voix mielleuse, en se plantant devant le capot d'échelle.
+
+--A mort! à mort! à mort le patron! beuglaient les forcenés.
+
+Et, écartant Louison, qui n'opposa aucune résistance, ils se
+précipitèrent dans la cabine du capitaine.
+
+Assis devant une table chargée de manuscrits, de cartes et d'instruments
+de mathématiques, Dubreuil était si absorbé par son travail que les
+clameurs de la révolte n'étaient point arrivées à ses oreilles. Il avait
+les yeux fixés sur une mappemonde de parchemin, écrite en lettres rouges
+et enluminée de riches couleurs, suivant la mode du temps. Conformément
+à l'opinion reçue, dans cette carte, Jérusalem se trouvait placée au
+centre de la terre. En haut de la feuille on lisait le mot; Orient, au
+bas, celui d'Occident; à droite, Midi, à Gauche, Septentrion. Entre deux
+lignes, se coupant à angles droits au point désigné pour représenter
+Jérusalem, les profils des trois parties du monde connu, Europe, Asie,
+Afrique, étaient dessinés assez exactement. Mais les limites des régions
+n'offraient que des lignes droites ou légèrement courbées, sans angles
+saillants et rentrants. De petites enceintes figuraient les montagnes.
+Les îles se montraient sous la forme d'un o, et deux lignes parallèles,
+d'une inexorable rigidité, annonçaient les fleuves. Sur la gauche,
+un pointillage, fraîchement exécuté, indiquait les terres découvertes
+depuis peu par Christophe Colomb.
+
+--Sans nul doute, pensait Dubreuil, le passage que je cherche existe;
+sans nul doute, il se doit trouver, là-haut, vers le 70° de latitude,
+aux confins de quelque vaste continent. Si la raison, si les
+connaissances modernes ne nous en donnaient la certitude, les
+historiens, les géographes, et jusqu'aux poètes de l'antiquité,
+surgiraient de leurs tombes pour nous l'apprendre. Hérodote parle d'une
+mer qui se glace par la rigueur du froid, Onomacrite n'affirme-t-il pas
+que, pour revenir dans leur patrie, les Argonautes ont franchi l'Océan
+de Saturne? Qu'est-ce que l'Océan de Saturne? Qu'est-ce, sinon la mer
+du Septentrion? Plus tard, trois siècles après, Antoine Diogène ne
+compose-t-il pas un roman dont les héros voyagent aussi sous le cercle
+arctique? Pline le Naturaliste raconte que le célèbre Pythoeas de
+Marseille, qui vivait en 338 avant Notre-Seigneur Jésus-Christ, a abordé
+à Thulé, c'est-à-dire en Islande, puisque pendant vingt-quatre heures il
+a vu le soleil sur l'horizon. Et, ajouta-t-il à voix haute, en plaçant
+la main sur un manuscrit ouvert devant lui, voici Sénèque qui, dans sa
+_Médée_ lance une prédiction dont un insensé seul oserait contester la
+valeur:
+
+..... Venient annis Sæcula seris, quibus Oceanus Vincula rerum laxet,
+et ingens Pateat tellus, Tiphysque novos Detegat orbes, née sit terris
+Ultima Thule.[1]
+
+[Note 1: Luc, ANN. SENEC. Trag., p. 159.]
+
+Cette Thulé signifie-t-elle autre chose que les régions polaires? On
+rapporte que, dès le IXe siècle, les Norwégiens se sont élevés jusqu'au
+68° de latitude, qu'ils y ont colonisé une île placée sous le 65°, et
+qu'un de leurs navigateurs, Oshu, envoyé par Alfred le Grand, tenta, en
+873, de traverser le pôle. Ne peut-on, par cette voie, se rendre dans le
+puissant et luxueux empire du Cathay, dont le livre de Marco Polo,
+que voilà là sur ma table, fait de si féeriques récits? Oh! trouver ce
+passage! le trouver! Quelle gloire! Mais je le trouverai, je le veux, et
+rien ne saurait ébranler ma volonté. Plutôt périr que d'abandonner mon
+entreprise!...
+
+En achevant ces mots, Guillaume s'était levé le visage rayonnant des
+feux du génie. Il allait monter sur le pont pour prendre le méridien,
+quand, soudain, une douzaine de matelots frénétiques envahirent sa
+cabine, fondirent sur lui et le désarmèrent avant qu'il eût pu faire un
+mouvement pour se défendre.
+
+Des accusations sauvages, des menaces plus sauvages encore lui étaient
+jetées à la face. Mais Dubreuil avait trop de superbe pour essayer de
+se justifier, ou implorer la compassion des rebelles. L'expression de
+«misérables!» fut la seule qui lui échappa. Aussitôt qu'il eut compris
+l'impossibilité de faire rentrer les mutins dans le devoir, il se
+retrancha dans une hautaine impassibilité.
+
+On le garrotta, puis on le transporta sur le tillac, on il fut attaché
+solidement au pied du grand mât.
+
+Les insurgés délibérèrent ensuite sur son sort. Les uns demandaient sa
+mort immédiate, d'autres se bornaient à désirer son emprisonnement dans
+la fosse aux lions. Pour concilier les deux partis, Louison le Borgne,
+qui s'était alors tout à fait rangé du côté des perturbateurs, proposa
+de descendre le patron avec une chaloupe à la mer, et de l'y abandonner.
+Cet avis réunit à l'instant tous les suffrages.
+
+Bientôt un canot flotte à l'arrière du _Saint-Remi_. On y dépose
+quelques morceaux de biscuit, quelques livres de lard, et on y jette le
+malheureux Dubreuil, après avoir tranché ses entraves.
+
+Alors, pour la première fois, il daigne ouvrir la bouche.
+
+--Donnez-moi au moins une carte marine, un compas, une boussole, dit-il.
+
+--Non, brigand, tu n'auras rien, répond Cabochard, en lui montrant le
+poing du haut de la dunette.
+
+Et d'un coup de hache, il largue la corde qui amarrait la chaloupe au
+vaisseau.
+
+Au même moment, Guillaume vit son second, qui, monté sur le gaillard
+d'arrière, avait déjà pris le commandement et ordonnait d'une voix
+retentissante!
+
+--Pare à virer!
+
+
+
+
+ II
+
+ LES SAUVAGES
+
+
+Qui,--au sein d'un rêve charmant, où la gloire et la fortune
+s'unissaient pour lui faire cortège,--n'a été réveillé en sursaut par le
+ricanement amer de la fatalité. Combien plus lourdement alors pèsent sur
+les épaules les afflictions qui suivent, qui assaillent le pauvre mortel
+dans sa pénible marche à travers la vie! combien plus vivement les
+pointes acérées de l'incertitude pénètrent ses chairs! combien alors
+aussi, quand son âme n'est pas bardée du triple airain dont parle le
+poète, le désespoir y a facile accès!
+
+En moins d'une heure, Guillaume Dubreuil avait dû tomber du pinacle
+des plus brillantes espérances dans un état voisin de la misère la plus
+complète, la plus irrémédiable. Quel homme n'aurait perdu la tête, ne se
+serait abandonné à l'abattement!
+
+Voyez-vous ce mince canot, ce fragile esquif délaissé au milieu d'un
+océan courroucé, dont les vagues vert-sombre ne montrent à l'oeil qu'un
+gouffre sans fond, et rugissent, comme des tigresses déchaînées, contre
+les montagnes de glaces, aux tranchantes arêtes, qu'elles bercent avec
+une amoureuse fureur, en les couvrant de baisers dévorants!
+
+La voyez-vous danser à la pointe des lames, la frêle embarcation! Ne
+tremblez-vous pas qu'elle soit, tout à l'heure, brisée comme verre ou
+engloutie dans les flots inexorables!
+
+Et cet homme, ce malheureux, il va périr aussi! Qui le pourrait sauver?
+Qui pourrait l'arracher aux fatals embrassements de l'abîme jaloux de sa
+proie? Car loin, loin s'en est allé le navire où naguère commandait en
+souverain maître cette victime des passions humaines. De son canot il ne
+distingue plus, hélas! que les perroquets du vaillant _Saint-Remi_,
+si ferme à la mer, si docile à la brise, si propre à captiver les
+tendresses d'un vrai marin.
+
+Encore quelques moments, elle hardi vaisseau disparaîtra tout à
+fait, Guillaume Dubreuil restera seul, seul avec sa pensée en face de
+l'immensité, de l'éternité.
+
+Rassurez-vous pourtant. Notre capitaine n'a pas été pétri de la même
+argile que le commun des hommes. Ainsi que sa charpente physique, son
+moral est un composé de bronze et d'acier, et le sang qui coule dans ses
+artères a les propriétés du vif-argent.
+
+Dès que l'amarre qui retenait le canot au _Saint-Remi_ eut été coupée,
+Guillaume arrima rapidement ses provisions, puis il fixa dans la
+carlingue un petit mât oublié au fond de l'esquif, avec une voile, et
+envergua cette voile, qu'il déploya, après avoir reconnu l'aire de vent.
+
+Il soufflait grand frais du nord-est.
+
+Guillaume savait qu'il ne devait pas être éloigné de plus île deux
+degrés de la côte du Groënland, où les Danois avaient autrefois formé un
+établissement. Ce fut vers ce point qu'il essaya de diriger sa course.
+
+Heureusement, il était chaudement couvert; car il faisait un froid des
+plus vifs. Mais, sans boussole, sans instruments propres à déterminer
+exactement sa position, l'infortuné ne pouvait compter que sur un hasard
+bien douteux pour arriver à un port de salut.
+
+La journée fut triste, la nuit plus triste encore. Cependant le courage
+du capitaine demeurait indomptable, quoique dans la soirée précédente,
+il eût remarqué qu'il n'avait pas une goutte d'eau abord. Pour remédier
+autant que possible à ce mal, il s'était approché d'une banquise, y
+avait assujetti son canot, et, grimpant sur le banc de glace, avait
+détaché les congélations supérieures, qui, formées par les pluies et les
+neiges fondues, produisent, on le sait, une eau assez potable.[2]
+
+[Note 2: Les expériences chimiques ont démontré aujourd'hui que
+la congélation de l'eau a des effets assez analogues à ceux de son
+ébullition. Le résultat est presque le même. Par exemple, l'eau de mer
+bouillie se dépouille presque entièrement, par évaporation, des sels
+qu'elle tient en combinaison. Si l'on condense la vapeur ainsi élevée,
+la quantité d'eau dégagée de sel égalera environ les deux tiers du
+tout. Or, ceux qui ont eu l'occasion de s'assurer du fait savent
+qu'indépendamment des parties qui reçoivent les neiges et la pluie du
+ciel, la substance des icebergs se composa de deux tiers d'eau pure.
+Cela est si vrai que les baleiniers, destinés à la pêche dans le détroit
+de Davis ou sur les côtes du Groënland, n'emportent qu'une faible
+provision d'eau, certains qu'ils sont d'en trouver en abondance dans
+les icebergs, ou les îles de glace, comme ils les appellent. Beaucoup de
+glaçons, de dimensions relativement médiocres, sont même traversés par
+des veines bleues, remplies d'eau de neige congelée, très-potable.]
+
+Ayant étanché sa soif et recueilli une certaine quantité de ces glaçons
+pour les besoins à venir, il reprit sa périlleuse navigation.
+
+Le lendemain et jours suivants n'apportèrent aucun changement à la
+terrible situation du capitaine, sinon que le temps s'adoucit et devint
+peu à peu supportable. Rappelons-nous, au surplus, qu'on touchait à la
+fin de juin. Alors, même à une grande élévation dans la mer polaire,
+l'atmosphère arrive souvent à un degré de chaleur extrême, sans que
+les glaces qui obstruent l'Océan septentrional subissent d'altérations
+sensibles.
+
+Quoique Guillaume ménageât ses minces provisions, autant qu'il pouvait
+sans épuiser ses forces, elles diminuèrent trop vite. Bientôt, il
+entrevit l'heure où elles lui feraient entièrement défaut. Parfois, ses
+yeux avides interrogeaient l'espace, cherchant à discerner un cap, une
+voile à l'horizon. Et rien! rien que des icebergs ou montagnes de
+glaces bleuâtres, une mer également bleue, un ciel gris d'une désolante
+monotonie. Parfois aussi un mirage décevant lui faisait prendre pour
+la terre une de ces masses cristallisées; mais, peu après, la réalité
+cruelle lui montrait son erreur.
+
+La faim commençait à le tourmenter. Sans succès il avait essayé de
+pêcher avec une ligne faite des fils de sa chemise et d'un morceau
+de fer pour hameçon; sans succès il avait essayé d'attraper un de ces
+goélands qui voletaient fréquemment autour de son esquif et par leurs
+cris perçants semblaient insulter à sa détresse.
+
+Pour comble de misère, l'eau douce allait lui manquer aussi, car l'Océan
+se dégageait, et les collines flottantes où Dubreuil allait la chercher
+se faisaient plus rares.
+
+Un matin, après un jeûne de vingt-quatre heures, il s'éveilla aux
+torturantes injonctions de son estomac, qui réclamait impérieusement de
+la nourriture. Sa langue était sèche, ses lèvres eu feu. Pour apaiser la
+soif ardente dont il était consumé, Dubreuil se mit à laper le givre que
+la fraîcheur de la nuit, jointe à la chaleur de son corps, avait fait
+éclore, en blanches étoiles, sur ses vêtements.
+
+Pauvre et insuffisante ressource!
+
+A midi, il se sentait épuisé, lorsqu'une forte brise chassa son canot
+vers un immense champ de glace qui s'étendait à perte de vue à tribord.
+On eût dit la côte d'une vaste terre. A mesure qu'il en approcha,
+Guillaume éprouva une indicible sensation de plaisir. Était-ce une île?
+était-ce le rivage qu'il demandait à Dieu avec tant d'instance?
+
+Pour la première fois, depuis une semaine, le soleil s'était levé. En
+éclatant sur la ligne de glace, ses rayons lui imprimaient les couleurs
+les plus chatoyantes, les formes les plus fantastiques, les plus
+variées. C'étaient des pics sveltes comme des campaniles, des tours
+aussi majestueuses que celles de nos basiliques, les unes rondes,
+d'autres carrées, celles-ci coiffées d'un chapiteau gothique, celles-là
+munies de créneaux et mâchicoulis. Ailleurs, on remarquait une voûte,
+une arche de pont; ailleurs une ville avec ses remparts, ses églises,
+ses monuments publics. Dominant le tout, sur une hauteur, se dressait le
+royal palais, avec «ses murailles de granit, sa colonnade, sa terrasse
+italienne, et le soleil qui la colorait la rendait éblouissante, comme
+un de ces temples d'or où demeuraient les dieux Scandinaves.»
+
+Spectacle enchanteur, unique, que l'on admire dans cette partie du
+monde seulement, comme si la nature eût voulu la consoler, par des
+magnificences sans rivales, des duretés si grandes qu'elle a eues,
+d'ailleurs, pour elle, à tous autres égards!
+
+Malgré sa faiblesse, malgré les besoins pressants qui le tenaillaient,
+Dubreuil contemplait, ébloui, ravi, du fond de son esquif, le magique
+panorama déroulé sous ses regards.
+
+Mais il fallait songer à aborder; car, en supposant que ce ne fût pas la
+rive d'une terre, cette barrière de glace devait procurer au capitaine
+l'eau qui lui était si nécessaire et peut-être quelque chose à manger!
+
+L'opération présentait de grandes difficultés, notre marin étant fort
+débile; il n'avait à sa disposition d'autre outil qu'un croc à lance,
+trouvé dans le canot, et la muraille se dressait perpendiculairement à
+des hauteurs extraordinaires.
+
+Mais elles étaient déchiquetées en anses, baies, fiords; et Guillaume
+espéra trouver une entrée où son canot serait à l'abri des coups de mer
+et où lui-même pourrait débarquer.
+
+Cette fois, son attente ne fut pas trompée.
+
+Dans un goulet profond, creusé entre deux promontoires de glace, dont le
+sommet surplombait à plus de trois cents pieds d'élévation, il découvrit
+une sorte d'escalier naturel, conduisant, par une pente douce, à la
+crête de ces falaises.
+
+La brise le poussait droit dans le goulet. Il n'eut donc besoin de se
+servir du croc que pour empêcher le canot de heurter trop violemment,
+quand il loucha au rivage.
+
+Après l'avoir amarré à une saillie de glace, Dubreuil, s'appuyant au fût
+de son croc, descendit sur la plage et se mit à genoux, pour remercier
+Dieu de l'assistance inespérée qu'il venait de lui accorder.
+
+Il n'y a point d'athées dans les grandes infortunes. Jamais l'Être
+Suprême ne manque de se révéler à elles avec sa sublime éloquence.
+
+Pour courte qu'elle eut été, la prière de Guillaume n'en fut pas moins
+fervente.
+
+Montant ensuite quelques marches de l'escalier, il but à longs traits,
+avec cette volupté inexprimable que seuls connaissent ceux qui ont
+souffert les atroces brûlements de la soif, il but l'eau fraîche
+qui, sous l'ardeur du soleil, coulait par des rigoles du faite de la
+banquise.
+
+L'apaisement de ce premier besoin lui rendit une partie de ses forces.
+Pour surcroît de bonheur, au bout de cinq minutes, et en arrivant à
+la cime de l'iceberg, il aperçut, dans une crevasse, un nid d'oiseau
+aquatique, contenant cinq oeufs gros comme ceux du canard. Je laisse à
+penser si cet aliment sain et nourrissant fut vite avalé!
+
+Un peu restauré, le capitaine examina alors le lieu où il était parvenu.
+
+C'était une plaine de glace sans bornes,--glace à droite, glace à
+gauche, glace en avant,--qui allait se fondre dans un incalculable
+lointain, avec la dégradation progressive de l'azur céleste. Pourtant,
+ça et là, des monticules étincelant au soleil, et, à une longue
+distance, quelques vapeurs légères, se tordant en spirales dans
+l'espace, rompaient l'uniformité de ce champ d'albâtre.
+
+Les vapeurs étaient-elles produites par la fumée d'un feu ou par l'un
+de ces vastes lacs qui, en été, se forment fréquemment au-dessus des
+banquises? Question bien intéressante pour notre marin! Il tâchait de
+la résoudre, quand un grondement sourd et caverneux attira son attention
+d'un autre côté.
+
+Guillaume se tourne avec vivacité et voit, à cinquante pas de lui, un
+monstre qui s'ébat amoureusement sur la glace.
+
+De couleur grisâtre moucheté de brun, monté sur deux pattes fort
+courtes, qu'on jugerait incapables de porter le poids de son corps,
+l'animal avait vingt pieds de longueur, autant de grosseur et la figure
+générale d'un poisson, sauf la tête, ovale; garnie aux coins de la
+gueule de soies piquantes et armée de deux défenses, comme celles d'un
+éléphant».
+
+Son mufle hideux était éclairé par des yeux rouge-vif, qui lui donnaient
+un air de cruauté sanglante.
+
+C'était une vache marine, morse, walrus ou hippopotame septentrional.
+
+Dubreuil n'en avait pas encore vu; mais il avait lu assez de
+descriptions de ce gigantesque amphibie pour le reconnaître, il savait
+aussi que, inoffensif si on le laisse en repos, le morse devient
+terrible lorsqu'il est attaqué, surtout en mer, où, plus d'une fois, il
+a renversé et fait chavirer, avec ses redoutables dents crochues, des
+embarcations chargées d'hommes.
+
+Sans être un mets délicat, sa chair est mangeable. Plusieurs tribus
+sauvages en font leurs délices, et les pêcheurs européens ne la
+dédaignent pas.
+
+Guillaume savait encore cela, et il avait faim!
+
+C'est la pire des conseillères que la faim! Mais aussi elle donne de la
+vigueur à l'impotent, du courage au poltron, de l'habileté au niais.
+Que ne fait-elle-pas pour celui qui possède naturellement ces qualités!
+Dubreuil les possédait, les deux dernières du moins, à un degré
+supérieur:--avec celles-là, on supplée aisément à la première, quand
+elle ne fait pas absolument défaut.
+
+Mais, pour se risquer à demander sa nourriture à une pareille bête,
+pesant deux à trois mille livres, il faut avoir des armes, être-en
+nombre; Dubreuil était seul, il n'avait pas d'armes. Devait-il imposer
+silence à son appétit? devait-il fermer impitoyablement l'oreille aux
+gémissements de son estomac? devait-il détourner les yeux de cette
+masse, de graisse luisante; fascinatrice, j'allais dire parfumée, qui
+l'entretiendrait dans l'abondance durant des mois entiers! car près
+du pôle les ménagères ont un avantage très-appréciable: les vivres ne
+craignent guère la corruption; ils s'y conservent indéfiniment. J'en
+appelle au mammouth trouvé, vers 1806, à l'embouchure de la Lena,
+dans une masse de glace où il gisait depuis... le déluge... et avant
+peut-être!--sans que ses chairs se fussent gâtées, puisque les chiens du
+XIXe siècle en dévorèrent une bonne partie!
+
+Oui, en y réfléchissant bien, il eût été dur, trop dur d'abandonner
+semblable magasin de comestibles sans tenter de s'en emparer. Le moyen?
+Dubreuil fît sonner sur la glace la hampe de son croc à lance, et,
+vaillamment, prudemment, il marcha droit au morse.
+
+L'animal le vit venir sans trop s'émouvoir, il paraissait plus surpris
+qu'intimidé.
+
+Dubreuil s'en put approcher assez près pour tenter de lui porter un
+coup. Tenant ferme la lance par le milieu, il l'éleva à la hauteur de
+sa tête et la darda de toute sa force contre l'énorme amphibie. Il
+s'imaginait que le fer allait disparaître tout entier dans son flanc.
+Point. L'arme rebondit, sans avoir entamé l'épaisse carapace.
+
+Cependant l'hippopotame pousse un grognement de colère. Ses prunelles
+enflammées flamboient; il dresse son mufle affreux, et, s'affermissant
+sur la queue, il s'élance, fond contre l'ennemi avec un effroyable
+fracas. Guillaume a prévu ce mouvement; il est sur ses gardes. Comme le
+colosse ne se peut mouvoir que tout d'une pièce, Guillaume s'est jeté de
+côté, et le walrus retombe lourdement, en soufflant comme un boeuf.
+
+De nouveau, le harpon de l'homme est prêt; de nouveau il siffle dans
+l'air et frappe l'animal. Cette fois il l'atteint à la poitrine, au
+moment où le morse tournait la tête pour se rejeter sur son agresseur,
+en conséquence la peau, tendue comme celle d'un tambour, est facile à
+percer. La lance y plonge jusqu'au crochet. Mais là elle s'arrête; les
+efforts de Dubreuil ne réussissent pas à la faire pénétrer plus avant.
+
+Le morse se débat; il halète; il rugit. Sous ses griffes la glace vole
+en mille éclats, et sa queue la fait sonner comme le marteau sur
+une enclume. Bientôt, néanmoins, par un brusque soubresaut, il s'est
+débarrassé du fer, et Dubreuil, pris à l'improviste, s'en va rouler à
+quelques pas, son croc dans la main.
+
+Avant qu'il ait eu le temps de se relever, l'animal a couru sur lui. De
+ses pieds pesants il lui écrase les jambes. Guillaume sent la bouillante
+baleine du monstre passer sur-son visage, et ses tranchantes canines lui
+labourer la cuisse. La mort est là, livide, décharnée, affreuse. Elle
+réclame une victime. Quelques secondes encore, et c'en sera fait.
+Du malheureux aventurier il ne restera rien, plus rien que quelques
+lambeaux de chairs informes. Pas une voix n'ira conter à ses amis son
+épouvantable destin!
+
+Mais, à cet instant critique, Dubreuil n'a perdu ni son sang-froid, ni
+la sûreté de son regard.
+
+Étendu sur la glace, le buste à demi redressé, la lance en arrêt, il
+recueille et thésaurise, pour ainsi dire, dans son oeil et son bras
+droit, tout ce qui lui reste de vitalité; il vise à la tête et enfonce
+profondément son arme dans la gueule béante du morse.
+
+Des flots de sang s'échappent, avec un rauque mugissement, de la
+blessure. Le mammifère recule, par bonds et par sauts, en battant, comme
+avec un fléau, la glace, du manche du croc demeuré dans la plaie.
+
+Aveuglé, étourdi, mais fou de douleur, fou de rage, il cherche son
+adversaire, il respire la vengeance.
+
+Dubreuil s'est remis sur pied, réfugié derrière un glaçon, et il essaie
+de le soulever pour en broyer le corps de l'animal, qui, dans ses
+convulsions, vient de casser en deux la hampe de la lance.
+
+Malgré sa bravoure, malgré son flegme, le jeune homme frémit en songeant
+au danger qu'il a couru. Ses mains tremblantes se refusent à le servir,
+et tout péril n'a point cessé pour lui, lorsque des cris étranges
+partent derrière, à sa droite.
+
+Guillaume tourna la tête et aperçut une douzaine de bipèdes, si
+grotesques d'apparence, qu'il se demanda aussitôt si c'étaient des
+singes ou des êtres humains. Ils n'étaient que poil des talons à la
+tête, et, de leur visage, on distinguait seulement les yeux, les
+traits étant masqués par une pelleterie ou par un cuir naturellement et
+très-épaissement velu.
+
+Hommes ou animaux, ces créatures criaient et gesticulaient à l'envi.
+
+Guillaume aurait été fort embarrassé de se prononcer sur leur espèce,
+quand l'un de ces individus banda tout à coup un arc qu'il tenait à
+la main, comme un bâton, y plaça une flèche et la décocha à la vache
+marine.
+
+Touchée au coeur, elle expira presque immédiatement.
+
+Sa mort fut signalée par un redoublement de clameurs.
+
+Cependant, les sauvages avaient découvert l'homme blanc, et ils
+s'étaient arrêtés, ne sachant s'ils devaient avancer ou reculer.
+
+La délibération fut courte.
+
+Ils étaient en nombre: plus que suffisant pour avoir peu du chose à
+craindre de cet étranger.
+
+Celui d'entre eux, qui avait achevé le morse, fit quatre ou cinq pas
+vers Dubreuil, et, par des signes, l'invita à les joindre.
+
+Il n'y avait pas à hésiter. Le capitaine se rendit à l'invitation.
+
+S'étant approché, il remarqua, tout d'abord, que c'étaient des hommes
+comme lui, mais un peu moins grands, un peu plus trapus et couverts,
+de peaux de bête. Ils portaient des arcs, des flèches, des lances,
+des harpons, le tout paraissant fait avec de la corne ou des fanons de
+baleine.
+
+L'un de ces indigènes,--une femme probablement,--avait, derrière le cou,
+un capuchon dans lequel s'agitait un enfant en bas âge.
+
+Ils répétaient fréquemment le mot:
+
+--Uskimé! Uskimé!
+
+Leur langue était d'une douceur particulière, quoique gutturale.
+
+Si Dubreuil était étonné, de la rencontre, ils ne l'étaient pas moins.
+Timides au début, ils s'enhardirent promptement et se mirent à palper le
+capitaine, comme s'il eût été un objet curieux dont ils ignoraient le
+mécanisme ou la structure. Cependant leurs intentions ne semblaient pas
+mal veillantes.
+
+Observant que les boutons de cuivre de son habit faisaient
+principalement leur admiration, Guillaume arracha six de ces boutons
+et les distribua à la bande, dont la joie se manifesta par des
+vociférations, des transports inimaginables.
+
+--Angekkok! Angekkok (sorcier! sorcier!) criaient-ils sur tous les tons,
+en dansant autour du marin, qui, s'il ne comprenait pas la signification
+de ce terme, devinait néanmoins qu'il s'appliquait à un être ou une
+chose tenue en profond respect par ces gens.
+
+Mais ces témoignages d'amitié et de vénération ne rassasiaient pas
+Dubreuil. Portant les doigts à sa bouche, il leur fit entendre qu'il
+avait faim. Toute la troupe se précipita sur le cadavre du morse et le
+dépeça avec rapidité.
+
+Le sang, l'huile et la graisse coulèrent à torrents. La langue de
+l'animal fut solennellement offerte au capitaine. Comme elle était crue,
+il exprima par gestes le désir d'avoir du feu.
+
+Ce désir excita la surprise et les rires des sauvages. Et, pour montrer
+qu'ils n'en avaient pas ou s'en passaient volontiers, ils s'accroupirent
+devant les débris de la vache marine et commencèrent à les dévorer, tout
+pantelants, avec une prodigieuse gloutonnerie, après avoir enlevé le
+masque de fourrure qui leur cachait le visage.
+
+Ils ne mâchaient pas, ils engloutissaient les morceaux. Que dis-je?
+empoignant à deux mains un quartier de viande pesant cinq ou six livres,
+ils le portaient à leur bouche et semblaient l'avaler par aspiration.
+L'opération ne leur demandait pas plus de quelques minutes, et, dès
+qu'un quartier avait ainsi disparu, un autre reprenait sa place.
+
+Quel que fût son appétit, Dubreuil ne pouvait se résigner à manger
+la langue qu'on lui avait donnée. Son coeur se soulevait dès qu'il
+l'approchait de ses lèvres.
+
+La femme qui accompagnait les Indiens et qui se repaissait à l'écart,
+s'en aperçut. Lâchant d'une main un cuissot auquel elle était
+énergiquement attelée, mais le retenant avec les dents, elle tira de
+dessous son vêtement un poisson fumé, et le présenta à l'étranger.
+
+Le poisson n'était guère plus ragoûtant que la langue; mais, ventre
+affamé...
+
+Dubreuil ferma les yeux, pour ne point voir la trace sanglante dont les
+doigts de la charitable dame avaient marqué le cadeau, et il accorda
+enfin satisfaction à son estomac, en dépit des éloquentes protestations
+de son palais.
+
+Leur repas fini, les sauvages se partagèrent la carcasse du morse;
+chacun chargea sur son dos la portion qui lui revenait et ils engagèrent
+le capitaine à les suivre. Guillaume y consentit volontiers. Mais, avant
+de s'éloigner, il voulut s'assurer que son canot était solidement amarré
+au rivage.
+
+C'est pourquoi, en indiquant qu'il allait les rejoindre, il se prit à
+descendre rapidement les degrés qui menaient au bas de la falaise.
+
+Arrivé au pied, Dubreuil entra dans l'embarcation pour ferler la voile
+et abattre le mât.
+
+Il y était à peine, qu'un bruit assourdissant, comme la décharge de cent
+pièces d'artillerie, ébranle l'air, le sol et les ondes. De toutes
+parts des échos répercutent longuement ce son formidable, et l'un des
+promontoires de glace qui dominaient le canot de Dubreuil, s'effondre
+dans l'Océan, au milieu d'un déluge d'eau et d'un tourbillon de neige et
+de glace pulvérisée.
+
+
+
+
+ III
+
+ LE GROËNLAND
+
+
+Comment, enveloppé et entraîné par le cataclysme, Guillaume Dubreuil ne
+fut pas haché en morceaux, comment il ne, périt pas au fond des ondes,
+et comment il se trouva subitement transporté de son canot sur un glaçon
+à l'entrée du goulet, telles sont les questions que, souvent depuis, le
+capitaine se posa sans les pouvoir résoudre d'une façon satisfaisante.
+N'étant pas mieux renseigné que lui, nous nous bornons à constater qu'il
+était alors mouillé jusqu'aux os et épuisé de fatigue.
+
+Probablement, dans la catastrophe, il avait été renversé à l'eau; puis,
+étourdi, il avait, poussé par l'instinct de la conservation, nagé,
+s'était accroché à ce glaçon flottant sur lequel il se tenait tout
+transi, et était parvenu à s'établir au sommet.
+
+Qu'il en soit ou non ainsi, le remous des vagues, après l'accident,
+charriait le fragment de glace vers la haute mer. La chaloupe avait été
+submergée: on n'en voyait plus aucun vestige.
+
+S'il n'eût été épuisé, Dubreuil se serait remis à la nage pour gagner la
+rive. Mais ses forces l'avaient abandonné.
+
+Le glaçon fuyait toujours.
+
+Guillaume éleva les bras vers les sauvages, groupés à la pointe du
+promontoire faisant face à celui qui venait de s'ébouler. Mais, de la
+hauteur où ils se trouvaient, à peine pouvait-on distinguer ses signes.
+L'un des Indiens, cependant, saisit une lance et mira le glaçon.
+Dubreuil, qui guettait tous leurs mouvements, crut d'abord qu'ils en
+voulaient à sa vie. Il se roula dans une crevasse, pour se dérober à la
+visée du sauvage, et l'arme tomba à quelques pieds de lui.
+
+Il s'attendait à recevoir une grêle de traits. Mais remarquant que les
+Indiens restaient maintenant immobiles, il comprit leur intention. La
+lance lui avait été envoyée comme un instrument capable de l'aider dans
+sa périlleuse situation.
+
+En effet, quand il se releva pour la ramasser, les indigènes
+manifestèrent, par une pantomime expressive leur joie d'avoir été
+devinés. Longue de douze pieds, cette lance se composait d'une dent de
+narval fixée à un manche de frêne.
+
+Le capitaine s'en servit tantôt comme d'une gaffe, tantôt comme d'une
+rame, pour empêcher son radeau de dériver davantage, puis pour le
+ramener dans la petite anse. Sa lassitude et le retrait de la marée
+rendaient la besogne ardue. Heureusement, deux sauvages descendirent la
+côte et vinrent lui prêter leur assistance, en se jetant à la mer et en
+remorquant le glaçon jusqu'au rivage.
+
+Dubreuil grelottait; quant à ses libérateurs, ils paraissaient aussi
+à l'aise, dans leurs vêtements ruisselants d'eau, que si de chaudes et
+sèches fourrures les eussent enveloppés.
+
+Tous trois remontèrent la côte, et la petite troupe se mit en marche,
+après avoir témoigné le plaisir qu'elle avait de revoir l'homme blanc.
+
+Ces gens étaient d'une taille au-dessous de la moyenne; ils avaient
+les yeux noirs, petits, perçants, inclinés comme ceux des Tartares; les
+pommettes des joues saillantes, le teint cuivré; point de barbe. Les
+traits de la femme différaient peu de ceux des hommes, mais ils étaient
+moins rudes; elle portait les cheveux relevés et retombant en arrière.
+
+Son costume et celui de ses compagnons avaient une grande ressemblance,
+à l'exception d'un pan descendant de sa pelisse sur les talons, comme
+les basques d'un habit, et du capuchon, qui était beaucoup plus ample,
+car, ainsi que nous l'avons dit, il servait de berceau à un nourrisson.
+
+Ce costume était une jaquette en double peau de renne ou de phoque, poil
+en dedans, poil en dehors, garni, comme le froc d'un moine, d'un capuce,
+pour couvrir la tête et les épaules. Le vêtement descend jusqu'aux
+genoux. Les culottes, de même matière, sont très-courtes. Elles ne
+montent pas au-dessus des reins, afin de ne point gêner la liberté des
+mouvements.
+
+Sur leur jaquette, ils portaient une chemise fabriquée avec des
+intestins de phoque, et, sur le tout, quelques-uns avaient une camisole
+de peau tannée. De grandes bottes fourrées sans talons, avec plis devant
+et derrière, également en peau de renne ou de veau marin, complétaient
+l'habillement, cousu avec des boyaux de poisson, artistement taillé et
+orné de bandelettes de pelleteries de couleurs variées.
+
+Les couteaux, arcs, flèches, lances dont ils étaient armés, avaient été
+tirés des ossements de la baleine, des dents du morse ou du narval et
+des branches du pin ou du frêne.
+
+Tout en marchant péniblement, Dubreuil faisait ces observations, au bout
+d'une heure, ses yeux, irrités par la constante réflexion des glaces,
+purent enfin se reposer sur un paysage moins monotone et plus animé,
+bien propre à réjouir le coeur du capitaine, après les épreuves qu'il
+venait de subir.
+
+C'était une plaine ou plutôt un vallon verdoyant, enfermé dans de
+hautes montagnes, plaquées de neiges éternelles. Dépeindre les richesses
+relatives de ce vallon serait impossible. Je ne saurais le comparer qu'à
+une oasis dans le désert africain: au fait, n'était-ce pas une des oasis
+du désert hyperboréen? On n'y voyait pas de majestueux palmiers, sans
+doute, pas de cocotiers gigantesques, aucun des monarques du règne
+végétal; mais les bouquets de saules nains aux feuilles d'émeraude,
+les quinconces de pins, les massifs de petits frênes tremblotant et
+murmurant à la brise, charmaient le regard déjà séduit par les fleurs
+chatoyantes qui émaillaient le sol:--l'angélique avec ses ombelles
+chargées d'or, le romarin, étalant des gueules d'un pâle azur, la
+cochléaria, penchée sous ses grappes d'albâtre, le thym aux appétissants
+parfums, et la tormentille, et l'herbe jaune dont la racine a l'odeur
+des roses, et cent autres plantes communes avec les contrées plus
+méridionales ou particulières à ce climat.
+
+La scène enchantait Dubreuil, quoique ce fût une faible miniature des
+riches paysages européens, et comme le dernier effort de la féconde
+nature expirante. Mais ce qui flattait surtout notre homme, c'était la
+vue d'une dizaine de cabanes, dans l'une desquelles il espérait pouvoir
+bientôt reposer ses membres harassés par les labeurs de la journée.
+
+Ces huttes étaient de deux sortes: celles-ci avaient la forme d'un four,
+celles-là d'un pain de sucre. Les premières paraissaient des demeures
+stables. Un mur de trois pieds d'élévation, recouvert avec des peaux et
+des mottes de terre, en composait l'enceinte. On y pénétrait par un trou
+étroit semi-circulaire. Les secondes ressemblaient à des tentes: pour
+charpente, elles avaient de longues perches, réunies au sommet comme les
+branches d'un compas, pour revêtement, des peaux de phoque ou de renne,
+huilées afin de les rendre imperméables à la pluie.
+
+Le capitaine fut introduit, dans une des loges en pierre.
+
+Comme elle était assez bien éclairée par des fenêtres garnies de boyaux
+de veau marin en guise de vitres, d'un seul coup d'oeil il embrassa
+l'intérieur.
+
+La demeure était à moitié creusée dans le sol. Elle pouvait avoir vingt
+pieds de long, quinze de large. Deux rangées de poteaux, plantés à
+distance égale les uns des autres, en soutenaient la toiture. Plusieurs
+familles occupaient cette habitation. Les poteaux indiquaient leur place
+respective. Au bas de chacun brûlait, sur un trépied, une grande lampe
+de pierre ollaire ovale, avec une mèche en mousse. Chaque lampe était
+disposée de façon à s'alimenter elle-même. A cet effet, une branche
+mince et longue de graisse de baleine ou de phoque était placée près de
+la flamme, dont la chaleur faisait tomber l'huile goutte à goutte dans
+le vase. Au-dessus de la lampe pendait encore une espèce de chaudière,
+aussi en pierre, destinée à cuire les vivres; au-dessus enfin s'étendait
+un échafaud avec un filet nommé _muctat_, où séchaient des vêtements.
+Des bancs ou des claies tapissés de peaux, et posés entre les poteaux, à
+deux pieds du sol, tenaient à la fois lieu de lits et de sièges.
+
+Au moment où Dubreuil entra dans la loge, quelques femmes causaient et
+caquetaient à une extrémité de ces lits; des hommes, tournant le dos aux
+femmes, fabriquaient des armes, à l'autre extrémité.
+
+Dans la hutte, la chaleur était extrême, mais, malgré la grande quantité
+de lampes, il n'y avait pas le plus léger nuage de fumée. En revanche,
+une puanteur écoeurante de graisse, d'huile, d'immondices de toute
+nature provoquait, chez l'étranger, d'insurmontables nausées, et lui
+faisait maudire la délicatesse de ses nerfs olfactifs.
+
+Quoique le capitaine fût plus habitué aux fétides exhalaisons d'un
+bateau-pêcheur qu'aux parfums d'un boudoir, il ne put s'empêcher de
+reculer.
+
+On lui fit signe de se déshabiller. Il pensait que c'était pour sécher
+ses vêtements; mais c'était pour lui faire honneur, car telle est la
+coutume de ces peuples. Ancien mousquetaire, marin d'aventure, Dubreuil
+ne comptait pas la chasteté parmi ses qualités cardinales; cependant
+il éprouvait une certaine répugnance à se montrer dans l'état adamique
+devant ces femmes, dont quelques-unes n'étaient vraiment pas laides du
+tout.
+
+Ses hôtes, qui ne comprenaient rien à son hésitation, crurent lui rendre
+service en se constituant ses valets de chambre. Eux-mêmes s'étaient
+déjà mis dans le plus primitif appareil. Il n'eut bientôt rien à leur
+envier à cet égard.
+
+On lui offrit à manger; mais Dubreuil avait plus sommeil que faim; et il
+se jeta sur un lit, où sa pudeur offensée put enfin calmer ses alarmes
+sous une soyeuse peau de renne.
+
+Le lendemain, Guillaume, convenablement reposé et remis de ses fatigues,
+commença à étudier la langue et les moeurs des gens au milieu desquels
+la destinée l'avait envoyé.
+
+Dès qu'il connut le mot _kina_, signifiant qu'est-ce que cela? il apprit
+le nom de tous les objets qui se présentaient à ses sens, et l'écrivit,
+avec un os pointu pour plume et du sang de phoque pour encre, sur une
+peau de cet animal passée à la pierre ponce.
+
+Tout d'abord, il remarqua que beaucoup de termes ont une analogie
+frappante avec le latin, comme _kunà_, femme, _kutte_, goutte, _igneh_,
+feu, _asqua_ (prononcez _esqué_), eau, et, en peu de temps, il entendit
+les indigènes et sut s'en faire entendre.
+
+Alors, Dubreuil apprit qu'il se trouvait à la pointe orientale du
+Groënland, pays plus proprement nommé par les naturels Succanunga
+ou Terre du Soleil, et plus tard par les Celtes _Grianland_, Terre
+d'Apollon ou du Soleil, ce qui était conforme au nom indigène et au
+bon sens, car appeler, comme le firent ensuite les navigateurs danois,
+Groënland ou Terre Verte, une région relativement aussi dépourvue
+de produits végétaux, est une dérision, une absurdité qu'explique
+toutefois, jusqu'à un certain point, la similitude qu'il y a entre
+l'expression celtique Grianland et l'expression danoise Groënland.
+Terre du Soleil est bien plus admissible, puisque, pendant les deux
+mois d'été, la réflexion de cet astre sur les glaciers rend, à certaines
+heures, la chaleur insupportable et donne à la contrée l'aspect d'une
+vaste fournaise chauffée à blanc.
+
+Dubreuil apprit aussi que les aborigènes étaient des Uskimé: par
+abréviation, Uski, baptisés par nous Esquimaux, Mangeurs-de-viande-crue,
+suivant le père Charlevoix. Cette traduction, adoptée avec trop de
+facilité, est erronée: Uskimé, corruption d'_esqué_, plus l'adjonctif
+_mé_, se doit rendre par Gens-des-Eaux.
+
+Quoi qu'il en soit, les Groënlandais traitaient parfaitement notre
+ami, qui s'accoutumait peu à peu à leur genre de vie, sauf pourtant à
+l'abominable malpropreté dont ils se font une gloire; car, pour exprimer
+leur odeur de prédilection, ils disent,--le vocable n'est pas plus
+barbare que l'idée qu'il comporte,--_«niviarsiarsuanerks»_, «cela
+sent un parfum de vierge». Or, qu'est-ce, pour eux, qu'un parfum du
+vierge?--Chaste muse, viens à mon secours, inspire-moi une périphrase
+assez voilée pour ne point blesser les oreilles trop pudiques.--Le
+parfum des vierges esquimaues, c'est le parfum de l'eau que toutes les
+femmes,--voire les hommes,--sauvages ou civilisées, blanches ou rouges,
+noires ou jaunes, distillent naturellement, quand un prosaïque besoin se
+fait sentir, et dont les élégantes du Groënland se lavent le visage et
+s'oignent les cheveux, comme nous ferions avec de l'huile antique ou de
+l'eau de Cologne[3]. Mais ne nous moquons pas trop de ces simplesses. Le
+temps n'est pas loin où nos grands-pères faisaient à peu près de même,
+et, à la campagne comme à la ville, plus d'un contemporain formaliste
+pratique encore sans s'en flatter des usages d'un goût aussi équivoque.
+
+[Note 3: Le missionnaire danois Hans Egède, qui est resté vingt-cinq
+années au Groënland, et qui confirme ce curieux détail de moeurs,
+ajoute:
+
+«Ainsi lavées, elles s'exposent à l'air froid, et laissent geler leur
+chevelure mouillée, pour en montrer la longueur.»]
+
+Guillaume Dubreuil essaya, par des remontrances, de corriger les
+Uskimé de leur saleté sordide; tous rirent au nez de l'_Innuit-Ili_,
+l'Homme-Blanc, comme ils l'appelaient, tous, excepté sa charmante
+institutrice, la douce _Toutou-Mak_, la Biche-Agile, fille de son hôte,
+_Tri-u-ni-ak_, le Renard.
+
+C'était elle qui lui donnait obligeamment des leçons dans l'idiome
+succanunga; c'était pour elle qu'il avait le plus de penchant; et,
+certes, son affection était largement payée de retour.
+
+Afin de lui plaire, Toutou-Mak avait renoncé à beaucoup des modes de
+son pays. L'eau de neige fondue servait maintenant à ses ablutions
+journalières; elle rinçait les vases où elle mangeait, et
+s'abstenait--devant le capitaine au moins--de cette friandise animale
+qu'on trouve d'ordinaire près du cuir chevelu, et dont tous les Indiens
+sont si gourmands! Elle avait encore apporté d'autres modifications
+notables dans ses manières et sa toilette. Aussi, par moquerie, ses
+compagnes l'avaient-elles sobriquetisée _Innuit-iliounà_, la femme de
+l'Homme-Blanc.
+
+Sa femme! oh! elle eût bien voulu l'être! Mais Dubreuil était loin alors
+de songer au mariage. Sa tendresse pour la jeune fille n'allait point
+jusque-là. Il ne soupçonnait même pas l'amour qu'il avait allumé dans le
+coeur de Toutou-Mak.
+
+Un jour, il la surprit pleurant derrière un épais buisson de genièvre.
+
+--Qu'a donc ma petite soeur? dit-il en s'asseyant près d'elle.
+
+La Biche-Agile rougit, cacha sa tête dans ses mains, et répondit par une
+explosion de sanglots.
+
+Guillaume reprit doucement avec intérêt:
+
+--Toutou-Mak ne veut-elle se confier à son ami? Peut-être trouvera-t-il
+en son coeur des consolations pour elle. Toutou-Mak sait que
+l'Homme-Blanc connaît beaucoup de secrets ignorés des Uski.
+
+--Ah! murmura-t-elle, je suis bien malheureuse!
+
+--Pourquoi, malheureuse! A-t-on fait de la peine à ma soeur? S'il est
+en mon pouvoir de la soulager, je la soulagerai, dit-il en écartant les
+mains que l'Indienne tenait encore sur ses yeux.
+
+Elle était vraiment gracieuse, la jeune Toutou-Mak, malgré les
+larmes qui coulaient en ruisseaux le long de ses joues, et malgré un
+matachiage[4] figurant deux menues lignes noires au-dessus des sourcils,
+et trois ou quatre semblables à chaque coin de la bouche, comme les
+barbes d'un chat.
+
+[Note 4: Sorte de peinture usitée parmi les Américains du Nord.]
+
+Elle avait l'oeil bleu, brillant, bien fendu, le nez légèrement aquilin,
+les lèvres petites, d'un aimable contour, le teint clair, presque rose,
+et une merveilleuse chevelure aussi noire que des fanons de baleine,
+qui, déployée, tombait sur ses talons.
+
+Le tatouage lui donnait une physionomie féline, nullement messeyante.
+
+Cette jolie tête était encadrée par de magnifiques _rogigla_, tresses de
+cheveux flottant de chaque côté et attachées par des lanières de peau de
+daim roulées en spirale; elle reposait sur de larges épaules nouées à
+un buste svelte, dont une casaque de peau de renne, bordée de duvet
+de cygne et étroitement serrée à la naissance de la taille, faisait
+admirablement ressortir la cambrure. Le pantalon était en cuir d'élan,
+couleur chamois, brodé aux coutures et agrémenté avec des bandes de
+vison. Des bottes, doublées en peau de lièvre aussi blanche que la
+neige, emprisonnaient son pied mignon.
+
+A ses oreilles pendaient deux de ces grosses perles qu'on trouve en
+abondance dans les criques de la côte groënlandaise.
+
+--Ah! jamais mon frère n'y pourra rien, dit-elle en détournant le visage
+pour essuyer ses pleurs.
+
+--Toutou-Mak doute-t-elle de mon pouvoir?
+
+--_Nème! nème_ (non, non)! Je sais qu'Innuit-Ili est puissant, bien
+puissant, que sa force et son adresse dépassent celles des Uski; mais il
+ne peut rien pour la pauvre Toutou-Mak.
+
+Après ces mots, les gémissements recommencèrent.
+
+--Toutou-Mak ne connaît pas encore son frère, dit avec fierté
+le capitaine qui, par diverses preuves de sa science, surtout en
+astronomie, avait déjà conquis un grand ascendant sur les Groënlandais.
+
+--_Ep! ep_ (oui, oui)! je les connais, répondit avec vivacité la jeune
+fille; mais rien ne résiste à Pumè.
+
+--A Pumè! répéta Dubreuil, haussant les épaules.
+
+--Oh! Pumè jette la maladie et la mort où il lui plaît, continua la
+Biche-Agile d'un ton terrifié.
+
+--Ma soeur le croit-elle?
+
+Et Dubreuil se mit à rire de bon coeur.
+
+--J'en suis sûre, dit gravement Toutou-Mak.
+
+--Ma soeur l'a vu?
+
+--Oui, je l'ai vu.
+
+Le capitaine fit un geste d'incrédulité.
+
+--La langue de Toutou-Mak ne ment pas, dit-elle. Pumè a voulu que ma
+mère mourût, parce qu'elle refusait de lui laisser épouser sa fille, ma
+soeur, et elle est morte.
+
+--Et la soeur de Toutou-Mak a épousé alors le meurtrier de sa mère?
+
+--Oui.
+
+--Elle l'aimait donc bien!
+
+--Non, elle ne l'aimait point.
+
+--Je ne comprends pas, dit Guillaume tout surpris.
+
+--Ma soeur était forcée de devenir la femme de Pumè; sans cela, il
+l'aurait fait périr avec mon père et moi.
+
+--Mais comment?
+
+--Par ses charmes.
+
+--Ses charmes! On ne punit donc pas les assassins, au Succanunga?
+
+--Punir un angekkok (sorcier)! mon frère y songe-t-il? Mais si c'était
+sa volonté, Pumè engloutirait notre tribu entière sous les glaces de ces
+montagnes! s'écria-t-elle avec une profonde épouvante, en désignant du
+doigt la chaîne de glaciers qui les entourait.
+
+--Alors, reprit Dubreuil, après un instant de silence, c'est ce mariage
+qui afflige Toutou-Mak.
+
+--Ce mariage? oh! non! fut-il répondu avec ingénuité. Ce qui m'afflige,
+ajouta-t-elle d'une voix altérée, c'est que...
+
+--Eh bien?
+
+--Ma soeur n'a pas d'enfants.
+
+--Toutou-Mak désirerait avoir des neveux ou des nièces? dit Dubreuil en
+souriant.
+
+--Oh! oui.
+
+--Si elle aime tant les enfants, que ne se marie-t-elle à son tour?
+Toutou-Mak a la beauté de l'aurore naissante, l'agilité du renne,
+l'industrie du castor, il ne lui serait pas difficile de trouver un
+époux.
+
+Pendant qu'il prononçait ces paroles, l'indienne rougissait et
+pâlissait.
+
+Tout à coup, elle se leva, comme pour s'enfuir.
+
+Le capitaine l'arrêta par la manche de son vêtement.
+
+--D'où vient, dit-il, que ma soeur me quitte?
+
+--Ah! mon coeur est gros. Innuit-Ili, laisse-moi.
+
+--Quand Toutou-Mak m'aura appris le motif de sa douleur, dit-il en la
+faisant rasseoir.
+
+--Le motif de ma douleur...
+
+--Oui, parle... Aimerais-tu quelqu'un?
+
+La Biche-Agile tressaillit, lança à son interlocuteur un regard de
+reproche, puis tristement baissa les yeux.
+
+Ce regard, il avait passé inaperçu. Dubreuil avait l'esprit ailleurs. Il
+lui avait semblé ouïr un léger bruit près d'eux.
+
+--Je me suis trompé, ce n'est rien, murmura-t-il, tandis que la
+Groënlandaise disait:
+
+--Oui, j'aime quelqu'un, mais ce n'est pas Pumè...
+
+--Assurément s'il a provoqué la mort de ta mère...
+
+Toutou-Mak l'interrompit avec violence:
+
+--Oh! non, je ne l'aime pas, je le déteste!... il me fait horreur!
+
+--Mais, tu disais, ma soeur, que tu aimais quelqu'un? fit Guillaume en
+caressant la main de la jeune fille dans la sienne.
+
+La Biche-Agile devint pourpre à cette question, et Dubreuil sentit ses
+doigts frémir.
+
+--C'est donc un secret? insinua-t-il tendrement.
+
+--C'est le secret de mon coeur.
+
+--Oh! s'écria Guillaume, le sourire aux lèvres, je n'exige pas une
+confession de ma soeur. Ce que je désire savoir, c'est la cause de son
+chagrin, afin de l'adoucir s'il est possible.
+
+--La cause de mon chagrin, je te l'ai dite, mon frère, repartit la
+sauvagesse avec un profond soupir.
+
+--Tu me l'as dite? je ne me rappelle pas...
+
+--Ma soeur n'a pas d'enfants.
+
+--N'est-ce que cela?
+
+--Tu es cruel, Innuit-Ili!
+
+--Cruel! moi! s'écria-t-il, en se penchant pour lui donner un chaste
+baiser, qui répandit de voluptueux, frissons dans les veines de la jeune
+fille.
+
+Un froissement de branchages se fit entendre.
+
+Dubreuil se leva et regarda autour de lui.
+
+Mais il ne vit d'autres personnes que cinq ou six indigènes, causant
+devant les cabanes, à une centaine de pas de distance.
+
+--Enfin, dit-il, après s'être replacé à côté de Toutou-Mak, explique-moi
+pourquoi je te parais cruel.
+
+--Parce que tu te railles de moi. Je t'ai dit que je haïssais Pumè
+et que sa femme, ma soeur n'avait pas d'enfants, et tu as répondu:
+Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Je le répondrais encore, répliqua Dubreuil fort étonné.
+
+--Ignores-tu donc, mon frère, que les hommes ont coutume chez nous de
+répudier une femme stérile?
+
+--Je l'ignorais en effet. Je conçois ta tristesse...
+
+--Ce n'est pas tout, hélas! proféra-t-elle avec l'accent du désespoir.
+
+--Pas tout?
+
+--Quand la femme répudiée a une soeur, poursuivit la Groënlandaise d'une
+voix tremblante, le mari a droit de prendre cette soeur pour épouse.
+
+En achevant, elle se remit à sangloter amèrement.
+
+--Alors, Pumè...
+
+--Pumè veut que je l'épouse!
+
+--Quoi! ce misérable jongleur! ce vieux barbon à cheveux blancs! cet
+invalide décrépit, épouser une créature aussi fraîche, aussi ravissante!
+Les glaces de l'hiver prétendre étouffer les fleurs du printemps! oh!
+cela ne sera pas, pensa le capitaine.
+
+Et, tout haut, il dit:
+
+--Rassure-toi, ma soeur. Pumè, l'odieux Pumè, ne flétrira point tes
+charmes. Je parlerai à ton père. Il m'écoutera...
+
+
+La Biche-Agile secoua mélancoliquement la tête, d'un air négatif, en
+disant:
+
+--Il n'écoutera pas Innuit-Ili. Pumè peut ce qu'il veut. Toutou-Mak
+mourra ou sera sa femme.
+
+--Jamais! s'écria Dubreuil, saisissant la jeune fille entre ses bras et
+la serrant contre sa poitrine.
+
+--Ce soir, elle sera l'épouse aimée de Pumè, dit à ce moment derrière
+eux une voix chevrotante et moqueuse.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ANGEKKOK-POGLIT
+
+
+Disséminés sur le littoral des mers polaires, les Esquimaux ont été
+divisés en cinq groupes: les Aléoutes, dans les îles de ce nom, entre
+l'Amérique septentrionale et l'Asie, les Tchoutches, aux limites des
+deux continents; les Grands-Esquimaux, depuis la rivière Mac-Kenzie
+jusque et y compris l'archipel Baffin; les Petits-Esquimaux ou
+Labradoriens; les Groënlandais, qui s'étendent du 59° de latitude nord
+au 70°.
+
+Vers le quinzième siècle, ils comptaient plus de cent mille individus.
+Aujourd'hui, on aurait de la peine à en trouver dix mille.
+
+Toutes ces tribus ont assurément une origine tartare. Les traits de leur
+visage, leurs habitudes méfiantes, réservées, et surtout leur invincible
+disposition à la vie nomade, prouvent la véracité de cette assertion. Il
+est présumable que les uns se sont avancés à l'ouest, et se sont
+jetés sur la Laponie, où l'on trouve des canots semblables, par leur
+construction, à ceux des Groënlandais et des Esquimaux de la baie
+d'Hudson. Les autres, se portant au nord et à l'est, peuplèrent le pays
+des Samoièdes, puis, par accident ou intentionnellement, se risquèrent
+à travers le détroit de Behring, atterrirent en Amérique, d'où ils
+se répandirent jusqu'à l'embouchure du golfe Saint-Laurent. Ils
+tentèrent même d'envahir l'île de Terre-Neuve; mais ils furent
+constamment repoussés par les Mic-Macs et les Indiens Rouges, comme nous
+le verrons dans le cours de ce récit.
+
+Les belliqueux indigènes méridionaux n'aimaient pas ces gens du nord,
+timides, tristes, à qui ils attribuaient leurs insuccès à la chasse. De
+là des rivalités terribles qui n'ont pas encore cessé. Il en devait
+être ainsi: l'extérieur de l'Uski, vêtu de ses peaux adipeuses, la
+tête encapuchonnée, le corps déprimé, contrastait d'une façon trop
+remarquable avec la taille élevée, gracieuse, et l'air martial de
+l'homme rouge, rompu à la guerre et furieux des tendances usurpatrices
+des nouveaux venus.
+
+Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se reléguèrent
+sur les parties les moins favorisées du continent. Le nord, ses glaces
+et ses froids noirs furent pour eux,--l'ouest avec ses splendides
+prairies, ses forêts giboyeuses, pour leurs adversaires.
+
+Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il
+s subissent le joug du despotisme religieux, représenté par le corps des
+_angekkut_ ou jongleurs.
+
+Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes,
+appelées _illirsut_, et sont commandés, dans chaque tribu, par un
+_Angekkok-poglit_, jongleur en chef, premier vicaire, de _Torngarsuk_,
+l'Être-Suprême.
+
+Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinités de second
+ordre qui lui font cortège, je citerai _Innerterrirsok_, le Modérateur,
+parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains
+actes ou de les commettre; _Erloersortuk_, littéralement le Videur parce
+qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, les _Innuoe_, ou
+habitants des mers; les _Ingnersoits_ qui cabanent sur les rochers, les
+_Tunnersoits_, esprits du feu: les _Innuarolits_, pygmées vivant sur la
+côte orientale du Groënland, les _Erkiglits_, géants, par opposition,
+qui résident aux mêmes lieux, _Sillagiksortok_, génie du temps, il
+demeure au faîte des montagnes; _Nerrim Innua_, préposé aux règles du
+jeûne; enfin les _Tornguk_, sortes d'anges gardiens chargés d'inspirer
+les Angekkut et de les protéger.
+
+Chaque Angekkok a le sien qui accourt à son appel, après des invocations
+dans les ténèbres, lui enseigne l'art de guérir les affligés, de rendre
+fécondes les femmes stériles, de faire des conjurations; des excursions
+au Ciel, etc.
+
+N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le
+clergé de tous les pays a établi autour de lui un inviolable rempart. Si
+quelque Uski aspire à la dignité d'Angekkok, s'il veut être initié aux
+saints mystères, il lui faut d'abord faire une retraite, s'éloigner de
+ses compagnons. (Toujours et partout la même pratique.)
+
+Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a
+trouvée, s'assied auprès, et prie Torngarsuk de lui être propice. Le
+dieu apparaît aussitôt. Effrayé à sa vue, le néophyte s'évanouit et
+meurt. Mort il demeure trois jours entiers; après quoi il ressuscite, et
+revient, animé d'une ardeur nouvelle, à sa cabane.
+
+Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des
+maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin
+des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour
+chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à
+descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes
+régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune
+Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par
+la raison qu'alors le Ciel le plus bas,--l'arc-en-ciel, d'après les
+Esquimaux,--est plus près de la Terre.
+
+Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord.
+
+Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied;
+l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tête entre les jambes, les
+mains derrière le dos. A côté de lui, un tambourin est placé. Les
+fenêtres, les portes sont hermétiquement fermées, toutes les lumières
+éteintes. L'assemblée entonne un chant traditionnel. Ensuite, le
+jongleur se met à faire des incantations: il prie, crie, se démène. Une
+voix formidable ne tarde pas à lui répondre. C'est celle de Torngarsuk,
+ou plutôt celle de notre sorcier, ventriloque de première force. Les
+assistants n'en sont pas moins frappés de stupeur. Nul n'oserait douter
+que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments à
+profit, ce dernier se débarrasse des liens, monte à travers le toit
+de la cabane, et franchit les airs, jusqu'à ce qu'il parvienne au plus
+élevé des Cieux, où résident les âmes des bienheureux angekkut-poglit,
+qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute
+suffit à toutes ces opérations. N'êtes-vous pas convaincu, allez vous en
+assurer!
+
+C'est là le premier degré de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au
+rang d'angekkok-poglit, il est nécessaire de traverser plus d'un grade
+inférieur, de subir de nombreuses et dures épreuves.
+
+Le candidat à ce haut office est garrotté, comme nous venons de dire,
+dans une loge ténébreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri
+déchirant, puis des gémissements mêlés à des grondements féroces, un
+râle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe.
+
+Bravo, ami angekkok!
+
+On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte à
+l'auditoire émerveillé qu'un ours blanc est entré dans la pièce, qu'il
+l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, traîné au bord de la mer,
+où il s'est précipité avec lui. Là, un morse les a reçus, attrapés par
+une partie dont on tait le nom chez les civilisés, et dévorés en deux
+bouchées, ni plus, ni moins. Un à un, ses ossements sont revenus dans la
+hutte, son âme s'est alors levée du sol, et a de nouveau insufflé le feu
+de vie dans son corps.
+
+Dès que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent
+des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et
+notre homme est passé Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Maître de
+l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortunée tribu,
+par la grâce indéniable de Torngarsuk.
+
+Le principe du droit divin reconnu au Groënland!
+
+Or, c'était un honorable angekkok-poglit que Pumè, la Baleine, qui avait
+daigné abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak.
+
+Jugez si les répugnances de la jeune fille étaient supportables! Et
+c'était ce même angekkok-poglit, Pumè, la Baleine, qui, tapi dans le
+buisson de genévrier,--l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton,
+là-bas, au Succanunga--avait écouté l'édifiante conversation de sa
+future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux!
+
+Cet Homme-Blanc, Pumè ne l'aimait guère; disons mieux, il l'abhorrait.
+En pouvait-il être autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect
+général pour sa révérende personne, il tournait ses mômeries en
+ridicule; il affichait des connaissances que Pumè n'avait pas, lui
+le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu'à nier positivement
+l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur! ô calamité! l'inquisition était
+chose encore ignorée au Groënland! Cependant, avec quelle suave volupté
+l'angekkok-poglit eût assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les
+Esquimaux sont-ils des sauvages bénins et hospitaliers? Que ne sont-ils
+plutôt initiés aux raffinements de la civilisation! Leurs prêtres
+sauraient comment on traite les irréligieux, les mécréants! Et la gloire
+du vrai Dieu y trouverait à s'exalter!
+
+Au défaut de torture physique, Pumè essaya bien la torture morale contre
+le misérable étranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que
+l'Homme-Blanc avait été envoyé au Succanunga par l'Esprit du mal, en
+ajoutant qu'il fallait le chasser pour préserver la contrée d'une ruine
+totale. Fidèles au mot d'ordre, les sorcières se firent les échos de
+l'angekkok.
+
+Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet.
+
+Dubreuil s'était conquis la sympathie générale. Il rendait aux Esquimaux
+une foule de petits services. Il leur enseignait à fabriquer des
+instruments nouveaux, à simplifier, à perfectionner les anciens, il
+était adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le
+chérissait.
+
+Ne réussissant pas à le renvoyer, Pumè se vit obligé de le tolérer,
+jusqu'à ce que se présentât une occasion de le faire disparaître.
+
+--Ce soir, répéta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soir
+Toutou-Mak sera l'épouse de l'angekkok-poglit.
+
+--Et moi, je dis que non! s'écria Dubreuil furieux en faisant un
+mouvement pour se jeter sur le vieillard.
+
+--Tais-toi! tais-toi, mon frère! il te tuerait par ses enchantements!
+intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'était cramponnée au
+jeune homme afin de l'arrêter.
+
+--Oui, nasilla pour la troisième fois, de sa voix éraillée, Pumè, en
+s'éloignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche.
+
+--Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur!
+repartit Dubreuil en français, oubliant dans son indignation que
+l'angekkok ne pouvait l'entendre.
+
+--Laisse-le aller, mon frère, dit Toutou-Mak.
+
+--Oui, qu'il aille au diable! s'écria le capitaine, toujours dans sa
+langue maternelle.
+
+--Que dis-tu donc, Innuit-Ili?
+
+--Je dis, répliqua le capitaine en groënlandais, que tu n'épouseras
+point ce vieux scélérat.
+
+L'Indienne secoua désespérément la tête.
+
+--Il le faut, murmura-t-elle.
+
+--Il le faut? Qui peut t'y forcer?
+
+--Lui!
+
+--Pumè?
+
+--Oui, Pumè.
+
+--Allons donc!
+
+--Mon frère, ses charmes sont infaillibles.
+
+--Ses charmes! une duperie!
+
+Et Dubreuil haussa les épaules.
+
+--Je t'ai dit, reprit sérieusement la Biche-Agile, que sa puissance
+était surhumaine.
+
+--Je n'y crois pas.
+
+--Il a déjà tué ma pauvre mère.
+
+--Alors, ma soeur, tu es disposée à te soumettre au caprice de cet
+insigne mystificateur!
+
+--Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille.
+
+--Cela ne me paraît pas difficile.
+
+--Mon frère se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski,
+il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reçu de Torngarsuk un
+pouvoir illimité sur eux.
+
+--Peuh! proféra le capitaine du bout des lèvres.
+
+Puis, après un moment de réflexion, il ajouta:
+
+--Mais ne m'as-tu pas confié que tu aimes quelqu'un?
+
+L'Indienne tressaillit, pencha la tête, et de l'extrémité de sa botte
+tracassa le gazon.
+
+--Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la
+regardant avec une curiosité malicieuse.
+
+Toutou-Mak releva son visage. Il était baigné de larmes.
+
+--Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi!
+s'exclama le jeune homme d'un ton attendri.
+
+--Non, mon frère, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine à la
+fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un.
+
+--Qui l'aime bien aussi, assurément, se hâta d'avancer Dubreuil.
+
+Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne, à son tour, fixa les
+yeux sur son interlocuteur.
+
+Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troublé.
+
+--Eh bien, reprit-il avec vivacité, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir
+avec lui?
+
+--Fuir! la vengeance de Pumè retomberait sur mon père et ma famille.
+Toutou-Mak, n'est point lâche.
+
+Le capitaine admirait ce singulier mélange de superstition aveugle et de
+noblesse de caractère.
+
+--Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien
+l'engager à te déterminer.
+
+--Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui
+ni d'autres ne me décideront à sacrifier mes parents à mon amour,
+s'écria-t-elle, en se précipitant vers Dubreuil avec une expression et
+un geste qui éclairèrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments
+qu'il avait inspirés à la Groënlandaise.
+
+Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit
+d'une voix vibrante d'émotion:
+
+--Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes,
+je te sauverai, ou je périrai avec toi!
+
+Et en prononçant ces mots, il déposa un baiser passionné, sur les lèvres
+de la jeune fille.
+
+L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme,
+jeune, impressionnable et vigoureux, peut résister au doux aveu de
+tendresse d'une jeune, fraîche et belle jeune fille?
+
+Dubreuil était sincère ou croyait l'être. Certainement rien alors,
+pas même sa vie, ne lui eût coûté pour arracher Toutou-Mak au sort que
+semblaient lui réserver ses terreurs religieuses.
+
+--Fuyons! s'écria-t-il, fuyons!... il y a, dans un lieu que je
+sais... près de la côte, un canot... viens! nous gagnerons quelque île
+voisine...
+
+--Jamais, mon frère, je te le répète...
+
+--Folle!
+
+--Non, poursuivit-elle résolument, je n'abandonnerai pas mon père au
+courroux de l'angekkok.
+
+Dubreuil voulut l'enlever, l'entraîner. Mais elle glissa entre ses bras
+et courut de toute sa vitesse vers les cabanes.
+
+Notre aventurier la suivit à petits pas, en réfléchissant à cette scène
+bizarre.
+
+Le soleil s'était couché derrière les glaciers, et le crépuscule jetait
+sur le vallon son voile de gaze légère.
+
+Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle
+qu'il cherchait, ni son père. Il sortit de nouveau. On roulement de
+tambourin l'attira près de la loge habitée par l'angekkok-poglit.
+Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que
+Toutou-Mak pouvait être à l'intérieur.
+
+Mais là tout était ténèbres.
+
+La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il
+venait de soustraire à Leorugolu son _aglerutit_, lequel lui avait
+ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.
+
+Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle,
+divinité de la mythologie, esquimaue?
+
+Oyez:
+
+Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple
+mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit
+de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas
+le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la
+Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals,
+les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée
+de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se
+présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des
+aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des
+tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le
+moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un
+angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il
+réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre
+angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu,
+et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un
+vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux
+aquatiques.
+
+Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la
+maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse
+comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme
+un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le
+lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description.
+
+A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que
+l'abord de cette _forte_ femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient
+cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.
+
+Le voyage aussi est long et pénible.
+
+D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la
+chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent
+de rien. Heureuse contrée! De là,--je suppose que vous ayez l'avantage
+d'être angekkok-poglit,--vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau
+qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une
+vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de
+très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable
+Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied.
+Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des
+phoques,--destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de
+damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous
+avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un
+accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout
+humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez.
+
+Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée
+peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve.
+Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire
+prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois
+de l'hospitalité.
+
+Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours
+prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre
+respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la
+bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être
+pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu
+a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent son
+_aglerutit_,--objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en
+pudique compagnie,--avec lequel elle attire dans son domaine tous les
+poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable
+propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour
+se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux
+talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous
+les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait
+transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et
+retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent
+et les croquent à bouche que veux-tu.
+
+Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk
+rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus
+agréable qui se puisse imaginer.[5]
+
+[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forgé cette fable à
+plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Groënland, et
+entre autres à celle de Hans Egède.]
+
+Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit
+Pumè eût pu exécuter cette brillante expédition et en revenir en trois
+minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutèrent
+une foi absolue aux paroles de Pumè, qui avait ramené à foison la gent
+poissonnière dans les pêcheries, sans même demander à voir le magique
+aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire
+après cette vie!
+
+--L'angekkok-poglit épousera Toutou-Mak, se mirent-ils à crier sur tous
+les tons de la gamme.
+
+Ensuite, chacun courut chez soi pour y quérir son meilleur morceau de
+phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial.
+
+La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivèrent profusément chez
+Pumè.
+
+Les lampes furent rallumées, non pour éclairer la loge, car, dans ces
+contrées, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire
+les aliments.
+
+Le repas fut bientôt servi. Il était splendide et se composait,
+indépendamment des mets habituels, de racines, appelées _tugloronit_,
+bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la
+bouse de renne tirée des intestins; entrailles de perdrix, gâteaux,
+confectionnés avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de
+caribous, tués avant qu'ils aient digéré leur pâture[6]; le plat par
+excellence: un couple de foetus de daim, rôtis, aussitôt après avoir été
+arrachés du ventre de la mère, et enfin un dessert de mûres de ronces
+nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout
+arrosé d'eau à la glace, car les Esquimaux-Groënlandais ne boivent pas
+l'huile, comme on le croit trop généralement.
+
+[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en général, la plupart des
+Indiens de l'Amérique Septentrionale ont un goût très-vif pour ce genre
+de mets.--Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien de
+Wied Neuwied dans l'Amérique du Nord,--Je renverrai également aux
+Chippiouais, sixième volume des BRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD.]
+
+[Note 7: «Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, préparés dans
+l'huile fraîche de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous
+la bécasse et le coq de bruyère,» dit avec raison M. L.-E. Haton, dans
+son _Histoire pittoresque des voyages_.]
+
+Il y avait de quoi faire fête complète.
+
+Quand le banquet fut près de sa fin, deux illirsut, dépêchées par Pumè,
+se rendirent à la loge de Triuniak et enjoignirent à Toutou-Mak de les
+suivre.
+
+Elle refusa, moins pour se conformer à la coutume du pays que poussée
+par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire
+attention à ses refus, les deux sorcières se jetèrent sur elle, afin de
+la soumettre à leur désir.
+
+Témoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser,
+quoiqu'il connût bien l'usage groënlandais de procéder ainsi au mariage.
+
+--Que mon frère demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant.
+
+--Mais ta fille déteste ce vieillard!
+
+--La volonté de l'angekkok-poglit est la volonté de Torngarsuk, répondit
+tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait
+avec le stoïcisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y eût au
+monde une puissance capable de l'empêcher.
+
+Les illirsut emportèrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant
+en convulsions et faisant des efforts inouïs pour leur échapper.
+
+Malgré sa résistance, ses cris, ses morsures, elles la déposèrent dans
+la cabane de Pumè, alors débarrassée de ses convives.
+
+L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique à l'arrivée de la
+victime.
+
+--Qu'on la mette là, dit-il en indiquant un lit aux sorcières, qui se
+retirèrent aussitôt.
+
+Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se précipita sur la
+jeune fille.
+
+Chez les Esquimaux la décence exige qu'une nouvelle mariée ne se rende à
+son époux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement
+du privilège pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en résulta
+une lutte furieuse des deux côtés,--ignoble de l'un, pitoyable de
+l'autre,--sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau.
+
+Tout à coup, Pumè, qui était debout sur le lit, où il s'épuisait à
+étreindre la jeune fille, tomba lourdement à la renverse, en lâchant une
+exclamation de douleur.
+
+Sa tête avait porté contre un des poteaux de la hutte, et il s'était
+fracassé le crâne.
+
+
+
+
+ V
+
+ KOUGIB
+
+
+La nouvelle de la mort de Pumè se répandit de proche en proche jusqu'à
+la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les
+mauvaises langues,--où n'y en a-t-il pas?--insinuaient que Toutou-Mak
+avait fait périr son mari, au moyen de sortilèges dont Innuit-Ili
+lui avait communiqué le secret. Le cas était grave. Les parents de
+l'angekkok pouvaient exiger une réparation sanglante. Triuniak, père
+de la Biche-Agile, courut à la loge du jongleur pour prendre des
+informations sur ce grave événement.
+
+Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'espérance de voir Toutou-Mak,
+mais il s'y était opposé, craignant avec raison que les Uski,
+irrités par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur
+angekkok-poglit, ne se livrassent à des violences contre l'étranger.
+
+L'accident avait heureusement eu des témoins, deux premières femmes de
+Pumè, qui s'empressèrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak.
+
+Triuniak revint à sa cabane doublement satisfait, car sa fille était
+dégagée d'une alliance à laquelle il s'était soumis contre son gré et
+il caressait, dans son esprit, l'idée de la marier, après son deuil, à
+Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre.
+
+Celui-ci ne se possédait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'était
+enflammée comme la poudre à l'étincelle jetée sur ses sentiments par la
+déclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut
+enlevaient la jeune fille, il tenta de s'échapper de la hutte de son
+hôte, sans but bien défini peut-être, mais en proie à une fièvre de
+colore qui aurait pu le pousser au crime.
+
+Sa nuit, cependant, fut bercée par des rêves charmants.
+
+Le lendemain, il suivit Triuniak aux funérailles de Pumè.
+
+Tous les membres de la tribu, réunis autour de la cabane de
+l'angekkok-poglit, dans leurs vêtements les plus sales, faisaient
+entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et déchiraient
+leurs habits, en signe de douleur. Cette scène, moins attendrissante que
+grotesque, dura environ une heure.
+
+Alors, par une fenêtre de la hutte, sortit un parent de Pumè, portant
+sur son dos le cadavre du jongleur, enveloppé et cousu dans sa plus
+belle pelisse.
+
+Il fut suivi de l'une des veuves du défunt, si hermétiquement
+encapuchonnée qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa
+taille et sa démarche, Dubreuil jugea que ce n'était point la fille de
+Triuniak.
+
+Cette femme tenait à la main un morceau de bois allumé. Elle fit le tour
+de la loge, en disant:
+
+--Piklesrukpok (il n'y a plus rien à faire ici pour toi)!
+
+Ensuite, les assistants recommencèrent leurs gémissements et se mirent
+en marche derrière le corps.
+
+Au bout d'un quart d'heure, le cortège arriva dans un petit vallon
+jonché de tertres et d'amas de pierres. C'était le cimetière des
+Groënlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt
+de longueur était creusée dans le sol à peine dégelé à la surface,
+éternellement glacé au-dessous. Le cadavre y fut descendu et posé sur
+une couche de mousse, les jambes ployées sous le dos. A ses côtés on
+plaça, son canot, ses flèches, ses ustensiles et ses instruments de
+pêche et de chasse: non parce que les Uskimé croient que le trépassé
+aura besoin de tout cela dans le pays des âmes, mais afin que la vue
+des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils
+disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci pâtirait cruellement
+du froid dans le Ciel.
+
+Cette cérémonie terminée, l'angekkok qui se proposait de succéder à Pumè
+dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en
+frappant, avec un bâton, sur un tambourin fait; d'une côte de baleine
+tournée en cerceau, et recouverte d'une peau amincie.
+
+--L'ami chéri de Torngarsuk s'en est allé, dit-il, sur le territoire
+des âmes, où il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la révélation. Le
+soleil brille sans cesse d'un pur éclat dans le pays qu'il habite.
+Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses
+abondent. La chasse et la pêche y sont faciles et agréables. Jamais les
+aliments ne manquent. Des chaudières, toujours bouillantes et toutes
+remplies de chair et de viande, sont constamment à la disposition de
+ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y préparent la couche
+de ceux qui veulent dormir.
+
+»C'est dans cette délicieuse contrée qu'a été transporté Pumè; c'est là
+qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et
+surtout obéissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!»
+
+Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle
+explosion de sanglots.
+
+Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur
+lequel on entassa de grosses pierres, pour le préserver des oiseaux de
+proie et de bêtes fauves.
+
+L'inhumation étant finie, les Uskimé reprirent le chemin de la loge du
+défunt, où les attendait le banquet des funérailles.
+
+En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voilées de leur capuce, les
+accueillirent par ces mots:
+
+--Pumè que vous cherchez n'y est plus, hélas! il est allé trop loin!
+
+Dans celle qui prononça à son oreille la formule de rigueur, Dubreuil
+crut reconnaître Toutou-Mak.
+
+Il étendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se fût
+trompé, soit que la jeune femme craignît de manquer à son devoir, les
+avances du capitaine restèrent sans réponse.
+
+Tous les effets ayant appartenu à Pumè avaient été enlevés de la hutte
+comme impurs et déposés sur une pelouse voisine. Pour le repas, les
+convives se servirent de plats de bois et de chaudières de pierre ou
+d'argile empruntés ça et là. Cependant, comme on allait se mettre à
+table, c'est-à-dire s'accroupir à terre, Dubreuil remarqua, pendu au
+mur, un couteau de fabrique européenne, et qui était apparemment resté
+inaperçu dans le déménagement.
+
+Après l'avoir examiné de près, il ne douta pas que ce ne fût son couteau
+perdu ou dérobé depuis quelque temps.
+
+Sans plus de réflexion, il le décrocha, déclara que c'était sa propriété
+et le mit dans sa poche.
+
+Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'éloignèrent
+aussitôt de lui, comme d'un pestiféré.
+
+Et l'angekkok, qui avait présidé aux obsèques, se levant, dit d'un ton
+prophétique:
+
+--Innuit-Ili, tu as touché à un instrument souillé; va te purifier, ou
+tu mourras avant que douze lunes soient écoulées.
+
+Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs
+coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien,
+avec l'intention d'aller se déshabiller et se rouler nu sur les glaçons,
+considérés par les Groënlandais comme eau lustrale.
+
+Il se posta derrière la hutte, et tâcha de voir, par quelque crevasse du
+mur, ce que faisait Toutou-Mak à l'intérieur.
+
+Les désirs du jeune homme furent exaucés, car il découvrit la
+Biche-Agile près du lit d'une des veuves de feu Pumè. Cette femme venait
+d'accoucher. Près d'elle on découvrait encore certain vase qu'on a
+coutume de poser sur la tête des Esquimaues en mal d'enfant, pour
+faciliter leur délivrance.
+
+La jeune mère saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle
+plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui présenta Toutou-Mak, et
+les frotta sur les lèvres du marmot, en disant:
+
+--_Imekautet_ (tu as bu beaucoup).
+
+Après cela, on lui offrit du poisson à manger. Elle le prit, y goûta,
+en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant légèrement la
+main:
+
+--_Aiparpotet_ (tu as mangé en ma compagnie), prononça-t-elle.
+
+Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua à ses
+travaux, comme si rien d'insolite ne lui fût arrivé.
+
+Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait passé dans
+une autre partie de la pièce. Bientôt, elle s'avança, capuchonnée de
+nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule.
+
+Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil était couché depuis
+quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine
+courut à la rencontre de Toutou-Mak.
+
+D'un mot, elle l'arrêta et glaça son enthousiasme.
+
+--As-tu fait la purification, mon frère?
+
+Dubreuil ne voulut pas mentir.
+
+--Pas encore; mais à quoi bon ces cérémonies vaines autant que
+ridicules? répondit-il en faisant un pas vers elle.
+
+--Non, non, dit la jeune fille épouvantée, retire-toi, mon frère, si tu
+m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher créature humaine vivante
+avant d'avoir accompli le rite obligé!
+
+--Où va ma soeur? dit-il pour changer la conversation.
+
+--Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles.
+
+Et elle indiqua le mobilier du défunt.
+
+--Qu'en veut-elle faire?
+
+--Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, où il ne saurait nuire
+maintenant que l'odeur du mort est dissipée.
+
+--Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide?
+
+--Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure.
+
+--Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aimée, dit Guillaume
+avec une chaleur communicative.
+
+--Eh! s'écria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce
+désir...
+
+--Eh bien! ce soir...
+
+Elle secoua la tête avec mélancolie.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Innuit-Ili, cela est défendu.
+
+--Défendu!
+
+--Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de
+celui qui l'avait épousée. En parlant à un homme autre que son père,
+pendant son deuil, elle s'expose...
+
+--Elle ne s'expose à rien. Tes jongleurs sont des misérables!
+
+Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience.
+
+--Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement la
+Groënlandaise.
+
+--Ah! je me moque de ce...
+
+--Mon frère! mon frère, va te purifier!
+
+--Plus tard. Un mot encore.
+
+--Je n'écoute plus.
+
+--Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil.
+
+--On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili!
+
+Et la Biche-Agile, qui avait ramassé à la hâte quelques pelleteries et
+ustensiles étendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge.
+
+Le capitaine était dépité,--dépité contre le fanatisme de la jeune
+femme, dépité contre l'inconcevable timidité dont il avait fait preuve
+en cette circonstance.
+
+--Lui avoir obéi comme un enfant! murmurait-il. Être resté là, immobile,
+à cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonné, au lieu de
+l'enlacer dans mes bras... Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un
+fou, un imbécile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?...
+Est-ce que par hasard...
+
+Une flèche sifflant à son oreille interrompit ce monologue.
+
+Guillaume, qui, à ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se
+retourna et vit un homme fondant sur lui.
+
+Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme.
+Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir à toute son adresse.
+Avec la rapidité de l'éclair, le Français se fit cette réflexion, et, au
+lieu d'attendre son adversaire, se jeta, tête basse, dans ses jambes.
+
+L'Uskimé ne prévoyait pas cette attaque, aussi soudainement exécutée que
+conçue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant échapper son
+casse-tête.
+
+Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se précipita sur l'assaillant,
+et le menaçant du tomahawk:
+
+--Pourquoi voulais-tu m'assassiner?
+
+Le sauvage ne répondit point.
+
+--Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil.
+
+Même silence.
+
+--Pour la dernière fois, je te préviens!
+
+L'Uskimé poussa un sifflement aigu.
+
+Aussitôt les gens rassemblés dans la loge de Pumè sortirent en désordre.
+
+Dubreuil lâcha alors le sauvage, en disant:
+
+--Ce misérable a voulu m'égorger!...
+
+Les Esquimaux se mirent à ricaner, et l'antagoniste du capitaine
+s'esquiva.
+
+--T'es-tu purifié, mon fils? lui demanda Triuniak.
+
+--Oui, répondit-il, aussi irrité par cette question importune que par
+l'attentat dont il venait d'être l'objet.
+
+--C'est bon; alors suis-moi.
+
+--On allons-nous?
+
+--Au logis. Mais laisse cette massue.
+
+--C'est celle du vil meurtrier...
+
+--Justement, mon fils; elle est impure.
+
+--Encore!
+
+Et le capitaine, malgré son exaspération, ne put s'empêcher de rire.
+
+--Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la
+hache de Kougib.
+
+--Kougib, le parent de Pumè?
+
+--Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce
+matin porté un cadavre humain sur ses épaules.
+
+--Je croyais cependant être son ami? fit Dubreuil en manière de
+réflexion.
+
+--Si tu étais le sien, il n'est plus le tien, mon fils.
+
+--Quel mal lui ai-je fait?
+
+--Ah! il t'accuse d'avoir comploté avec Toutou-Mak la mort de Pumè.
+
+--La mort de Pumè! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde
+calomnie était retombée sur ceux qui s'en étaient faits les fauteurs.
+
+--Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusement
+Triuniak.
+
+Puis il ajouta d'un ton méditatif:
+
+--Ceux-là t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donnée. Il veut
+sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il
+faut, mon fils, te mettre à l'abri de ses coups. Demain, nous partirons
+pour la chasse.
+
+--Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lâche
+que celui qui l'a faite? répondit fièrement le capitaine.
+
+--Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'éviter, si on le peut, que de
+l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque.
+
+--Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil.
+
+--Toutou-Mak n'a rien à craindre tant que durera son deuil, car elle est
+sous la protection de Leorugolu.
+
+Tout en causant, ils étaient revenus à leur hutte.
+
+Guillaume se coucha, assez mal impressionné par les événements de la
+journée.
+
+Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'idée de
+retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigué l'esprit. Mais
+le moyen? Suivant toute probabilité, le malheureux jeune homme était
+condamné à végéter désormais et à rendre le dernier soupir dans ces
+glaciales contrées, véritable tombeau pour un Européen, parmi des
+sauvages d'une bienveillance équivoque, d'une brutalité très-franche,
+menant à l'excès, et toujours prêts à rendre l'étranger responsable de
+leurs mécomptes.
+
+Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La
+pensée de Toutou-Mak, la certitude d'être aimé de cet être charmant,
+de la posséder bientôt tout entière, ne put même lui procurer un songe
+agréable.
+
+A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak à préparer ses
+kaiaks.
+
+Le _kaiak_ est le canot ordinaire des Esquimaux mâles; les femmes ont
+aussi le leur, appelé _ommiah_. L'un et l'autre sont faits de peaux
+d'animaux marins tendues sur des côtes de bois ou de baleine, comme les
+anciens _vitilia navigia_ des Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le
+kaiak qu'à une navette de tisserand, mais à une navette longue de dix à
+douze pieds, large de deux et demi à trois. Légère comme une écorce
+de liège, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette
+embarcation est toute couverte, à l'exception d'un trou rond au milieu.
+L'Uskimé s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un
+ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sanglée au rebord du trou,
+de manière que l'eau n'y peut pénétrer, avec ses manches étroitement
+serrées au poignet, sa jaquette autour du col, embéguiné dans sa coiffe,
+il s'identifie tout entier avec la machine. «Ce n'est plus un batelier
+ordinaire, ce n'est plus le pêcheur dans sa barque, c'est l'homme avec
+des nageoires, l'homme devenu poisson.»
+
+La casaque de mer du Groënlandais,--celle dont il se sert pour la pêche
+à la baleine,--complète d'ailleurs la transformation. C'est une espèce
+de chemise où l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent
+qu'une seule pièce. Elle est en peau de phoque cousue à points si serrés
+que l'eau n'y peut pénétrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube
+en os, par lequel on fait pénétrer, en soufflant, autant d'air qu'il est
+jugé à propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou
+est ensuite bouché avec une cheville. A mesure que la quantité d'air est
+augmentée ou diminuée à l'intérieur du vêtement, l'on peut descendre ou
+remonter à volonté. Vêtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un
+vrai ballon qui court impunément sur l'eau sans y enfoncer.
+
+Que la tempête gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le
+frêle canot, il reviendra à la surface d'un seul coup de son aviron,
+plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et
+avec lequel il exécute dextrement les évolutions les plus rapides, les
+mouvements les plus étranges.
+
+Dubreuil avait déjà appris à manoeuvrer un kaiak. Grâce à son adresse
+naturelle, il était devenu à cet exercice aussi habile qu'un Esquimau.
+
+Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot
+sur leurs têtes et s'acheminèrent vers l'Océan.
+
+Le temps était lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid
+se faisait déjà sentir avec vivacité, et, pour une journée sereine,
+on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gelée et la neige
+rendaient insupportables.
+
+En arrivant à la côte, ils se débarrassèrent de leur kaiaks et
+cherchèrent une baie abordable pour les lancer à l'eau.
+
+Tandis qu'ils rôdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperçut, au
+fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur
+la grève.
+
+Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette
+taille au Groënland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes
+rabougris.
+
+Tout le bois de consommation est ainsi apporté de lointaines contrées
+aux habitants par les tempêtes.
+
+--Mon fils, dit Triuniak à Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous
+ne serions pas assez robustes pour traîner cet arbre au village, je vais
+y courir et je ramènerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras à
+la crique de l'ours, nous en sommes tout près. Je suis sûr que tu y
+trouveras les _pusi_[8].
+
+[Note 8: Phoque, veau marin.]
+
+--Ne t'inquiète pas, mon père, j'en aurai une provision à ton retour,
+cria le capitaine à l'Uskimé, qui rebroussait chemin à grands pas.
+
+Après avoir lutté longtemps avec des chances diverses de victoire ou de
+défaite, le soleil perçait enfin le voile de brume qui le cachait dans
+la matinée.
+
+L'éblouissement causé par sa réfraction sur l'immense plaine de glace
+qui entourait Dubreuil, le fit songer à ajuster ses yeux à neige, sortes
+de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se
+servent pour tempérer la lumière intense réfléchie par leurs blanches
+campagnes, et se préserver ainsi de cette horrible affection que les
+Canadiens Français appellent _aveuglement de neige_.
+
+L'ivoire ou le bois employé à leur confection est évidé intérieurement,
+pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux.
+Vis-à-vis de chaque oeil s'étend une fente transversale, très-étroite,
+longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est évasé
+sur les deux côtés, à angle oblique, en haut se trouve un petit rebord
+horizontal, qui se projette d'environ un pouce.
+
+On assujettit ces lunettes par derrière, avec une lanière de peau de
+veau marin: les Uskimé en font encore usage, comme nous du télescope,
+pour voir à de grandes distances.
+
+Aide de cet appareil, Dubreuil distingua, à un mille de lui, une troupe
+de phoques qui s'ébattaient gaiement à la tiède chaleur de l'astre
+diurne.
+
+Le capitaine replaça son canot sur sa tête et se glissa, avec
+précaution, vers la crique à l'Ours, lieu où étaient rassemblés les
+veaux marins.
+
+Quand il n'en fut plus éloigné que d'une centaine de pas, il descendit
+la côte, mit son kaiak à flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais
+sans faire le plus léger bruit.
+
+Il allait dans un tel silence qu'il passa inobservé par une troupe de
+lourds cormorans, occupés à pêcher dans une anse.
+
+Arrivé à la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de
+pagaie pour en doubler la pointe, saisit un _reineinek_ ou grand harpon
+auquel était fixée une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans
+le flanc d'un gros phoque qui venait de s'éveiller, au bruyant désordre
+de ses compagnons, frappés de panique par l'apparition du kaiak bien
+connu.[9]
+
+[Note 9: Les pêcheurs, eu plutôt chasseurs de phoques, savent que cet
+amphibie est doué d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau
+a été chassé quelquefois par le même homme, il reconnaît cet homme et
+s'en défie plus que des autres chasseurs.]
+
+Percé d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et
+plongea.
+
+Dubreuil laissa filer la ligne, attachée par l'autre extrémité à une
+peau de veau marin remplie d'air, destinée à servir de bouée pour suivre
+les traces du blessé.
+
+Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lança son kaiak hors de
+la crique, pour lui donner la chasse, mais, en débouquant, une pierre
+décochée avec force l'atteignit au visage, il perdit l'équilibre et
+capota.
+
+
+
+
+ VI
+
+ DISPARITION
+
+
+Dans la matinée de ce jour-là, en allant puiser de l'eau à la source
+commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit
+passaient et repassaient fréquemment devant la cabane de son père. Ils
+la regardaient avec un air et des gestes qui inspirèrent des soupçons à
+la jeune fille. Évidemment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak
+les suivit en cachette.
+
+Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant
+de cinq ou six portées de flèche du village uskimè. Le chemin qui y
+conduisait était encaissé entre des rochers et tortueux. Bien de plus
+facile que de s'y glisser sans être aperçu. La jeune fille marcha sur
+leurs pas.
+
+Arrivés dans le bois, ils s'arrêtèrent.
+
+Toutou-Mak se coula derrière un buisson et écouta.
+
+--Oui, disait Kougib, ils ont assassiné Pumè. J'en suis sûr. Comment
+expliquer autrement sa mort?
+
+--Tu as bien raison, mon frère, répondit l'angekkok.
+
+--Aussi, je vengerai la mort de Pumè.
+
+--Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement à devancer ses désirs lui sera
+agréable.
+
+--Ah! si je n'avais pas manqué mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait
+un charme pour détourner les traits.
+
+--Sans doute, il connaît des choses que tu ne connais pas. Mais celui
+que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de
+son ennemi. J'approuve ton dessein.
+
+--Depuis longtemps on aurait dû en purger le pays.
+
+--C'était aussi l'avis de Pumè.
+
+--Ah! je le sais bien, répliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protège,
+pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long séjour parmi
+nous.
+
+--On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement.
+
+--Crois-tu, mon frère? demanda l'autre avec une expression haineuse.
+
+--Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton négligent, mais
+qui cachait l'intention d'irriter son compagnon.
+
+En effet, celui-ci avait été un des prétendants à la main de Toutou-Mak,
+et l'angekkok le savait fort bien.
+
+--Tu dis qu'elle l'aime! s'écria. Kougib en fronçant les sourcils.
+
+--Cela doit être. Pumè me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus
+souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantôt d'un
+côté, tantôt de l'autre, dis? On en a assez causé, dans la tribu.
+
+Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur
+le coeur de Kougib.
+
+Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine
+qui lui servait de bâton.
+
+--Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas à ce misérable amour qu'il
+faut attribuer le meurtre de Pumè?
+
+--Tu dis juste, trop juste, mon frère!
+
+--Oh! continua le premier, enfonçant à plaisir le poignard dans la
+blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour épouser
+Innuit-Ili.
+
+--Ne prononce plus son nom! il m'exaspère!
+
+--Triuniak est décidé à la lui donner en mariage.
+
+--Jamais! exclama Kougib.
+
+--Si tu veux, certainement.
+
+--Je le tuerai! fut-il répondu d'une voix rauque.
+
+--Tous les angekkut te loueront de cet acte nécessaire, car Innuit-Ili
+est leur ennemi juré. Seulement, frappe bien et fort. Voici un
+_oriosi_[10] qui doublera la précision de ton oeil, la vigueur de ton
+bras.
+
+[Note 10: Sorte de talisman.]
+
+--Je remercie mon frère de sa bonté pour moi, dit Kougib en recevant du
+jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte.
+
+--Tu dois te presser, dit le sorcier.
+
+--Si je savais où il est, j'irais immédiatement.
+
+--Torngarsuk m'a révélé qu'il était parti, ce matin, avec Triuniak, pour
+chasser.
+
+--Où? dis-le moi.
+
+--A la crique à l'Ours.
+
+--Il y est avec Triuniak, fit Kougib en réfléchissant
+
+--Est-ce que déjà mon frère aurait peur?
+
+--Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le défendra.
+
+--Tant mieux!
+
+Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur.
+
+--Mon frère a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frère
+prétendrait-il me tromper?
+
+--Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, répondit sévèrement
+l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce
+que je pensais que Kougib avait la vue longue.
+
+--Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tête. Que
+mon frère ouvre donc encore son coeur.
+
+L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils
+étaient seuls, il reprit à voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait
+d'attention:
+
+--Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami,
+et Kougib les tuera tous les deux.
+
+La Biche-Agile arrêta sur ses lèvres un cri d'horreur.
+
+--Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur.
+
+--Pourquoi tuer aussi Triuniak?
+
+--O l'aveugle! le sourd! proféra l'angekkok en levant les épaules. Mais
+tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est à toi?
+
+Kougib bondit d'admiration.
+
+--Mon frère est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son
+oreille entend du fond de la terre.
+
+--Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit
+superbement le sorcier, dont la vanité avait été flattée par cet éloge
+naïf.
+
+--Je pars tout de suite, mon frère.
+
+--As-tu des armes?
+
+--J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a déçu mon attente. Je l'ai
+brisé.
+
+--Songe que Torngarsuk veille sur toi!
+
+L'angekkok, après ces mots, quitta son complice, qui prit aussitôt la
+direction de la crique à l'Ours.
+
+Toutou-Mak sortit de son nid, dès qu'ils eurent disparu. Que
+d'agitation, que de trouble dans sa jeune âme! Son père et celui qu'elle
+aimait exposés à une mort qu'elle ne pouvait prévenir que par un acte
+condamné d'une manière absolue par les règles religieuses de son pays.
+Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui, à partir du lendemain du
+décès de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil,
+en communication quelconque avec un homme, est destinée à périr dans le
+courant de l'année, ainsi que celui ou ceux à qui elle a parlé.
+
+Si courte que fût la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune
+femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur
+le coeur des cicatrices indélébiles.
+
+L'amour l'emporta.
+
+Toutou-Mak s'élança sur la trace de Kougib. Puis craignant d'être
+surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener également à la
+crique à l'Ours.
+
+Elle volait plutôt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il
+fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne
+s'égara un peu. Elle perdit un temps précieux, et, quand elle atteignit
+le sommet d'un cap qui d'un côté dominait la crique, elle découvrit
+Kougib faisant déjà tourner une fronde autour de sa tête.
+
+A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle
+n'était plus éloignée que de quelques pas. Ses organes refusèrent de la
+servir.
+
+Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrière un amas de congélations.
+
+Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperçue.
+
+Après avoir lance sa pierre, constaté qu'elle avait frappé le but, et
+que le kaiak chaviré ne se redressait pas, le meurtrier détala au plus
+vite. Quoique blessé légèrement, Guillaume risquait de se noyer, car,
+étourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter à la
+surface de l'eau.
+
+Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagère.
+
+Elle se relève, franchit la courte distance qui la sépare de la crique,
+se jette à la nage, et remorque le kaiak à la rive.
+
+Peindre ses émotions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili
+vivait-il encore? avait-il succombé?
+
+Aussitôt qu'elle a pu prendre pied, la Groënlandaise plonge sous le
+canot; elle le retient d'une main, et de l'autre défait le noeud qui
+lie la jaquette du batelier à la couverture de l'embarcation. Saisissant
+alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le traîne sur
+la grève.
+
+Dubreuil n'était qu'évanoui. Il revint bien vite à lui, et grande fut
+sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouillée, penchée sur son visage,
+qu'elle séchait sous ses baisers.
+
+--Est-ce un rêve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours!
+murmura-t-il.
+
+Mais elle:
+
+--Il est sauvé! il est sauvé!
+
+Puis, elle s'éloigne vivement, et reparaît au bout de quelques minutes
+avec un habillement sec complet.
+
+--Change tes vêtements mouillés contre ceux-ci, mon frère, dit-elle.
+
+--Et toi, ma soeur?'
+
+--Il y a dans la cache de notre père un autre accoutrement. Je vais
+aller le mettre. Dois-je t'aider?
+
+--Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu
+frissonnes.
+
+Toutou-Mak retourna à une petite grotte naturelle, formée par les
+glaçons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des
+provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez
+nombreux, qui arrivent à la chasse des amphibies.
+
+Sa toilette était terminée lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte.
+Il avait à la tête une blessure large, mais nullement dangereuse.
+
+Toutou-Mak y appliqua une espèce de charpie, faite avec l'amiante[11],
+afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimât point, et,
+s'asseyant près du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore
+qu'avec les lèvres, elle lui conte l'incident du matin.
+
+[Note 11: «Plusieurs montagnes (du Groënland) sont remplies d'amiante,
+ou pierre de lin incombustible, semblable à des éclats de bois. Lorsque
+l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de
+la laine. Sa qualité singulière est que le feu, lui tenant lieu de savon
+et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Groënlandais
+en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibées
+d'huile, elles brûlent sans se consumer comme le coton.»--_Collection
+abrégée des Voyages_, par Bancarel.]
+
+En entendant le récit de cet infâme complot, Dubreuil avait peine à
+modérer sa colère.
+
+--Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne
+puis-je fuir avec toi, ma bien-aimée, joie de mon âme, soleil de ma vie!
+Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie!
+
+--Oui, soupira la Groënlandaise, tu songes à partir, à me quitter!
+
+--Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai!
+j'en prends à témoin tes dieux et le mien!
+
+--Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en
+cachant sa tête dans le sein de Guillaume.
+
+Ils étaient profondément émus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son
+cerveau s'enflammer, son coeur battre à rompre sa poitrine, ses doigts
+frémissants se nouèrent à la taille souple de la jeune femme, dont les
+douces caresses l'avaient embrasé d'un feu irrésistible.
+
+Mais elle comprit le péril de la situation, se rejeta soudain en
+arrière, et s'écria d'une voix vibrante, qui calma l'impétuosité du
+capitaine:
+
+--Mon père! malheureux, nous oublions Triuniak!
+
+--Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il était allé au village chercher
+des chiens.
+
+--Kougib le rencontrera!
+
+--Je te devine, Toutou-Mak!
+
+--Oh! cours à sa défense.
+
+--Tu m'accompagneras.
+
+--Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour
+toi...
+
+--Quelle loi? que veux-tu dire?
+
+--Rien, mon frère, rien, répliqua-t-elle en pâlissant, vole au secours
+de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue
+avec sa fille.
+
+--Comment?
+
+--Je t'expliquerai cela... plus tard... Sois prompt, ô mon bien-aimé!
+
+En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tête le
+costume déjà glacé dont elle s'était dépouillée, et quittait la grotte
+par le sentier qui l'avait amenée.
+
+Dubreuil prit l'autre piste.
+
+A moitié route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec
+un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude
+comme celui des loups.
+
+--Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frère? Tu es tout
+essoufflé! Du sang sur ton visage!
+
+--Ce n'est rien, une égratignure. Mon père ne s'est-il pas croisé avec
+Kougib?
+
+--Non. C'est lui qui t'a mis dans cet état?
+
+--Je le crains.
+
+--Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise.
+
+--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a
+lancé une pierre, tandis que je harponnais un phoque.
+
+--Nul autre ne l'aurait osé, dit l'Uskimé d'un air rêveur.
+
+--Enfin, je suis heureux que le scélérat n'ait pas attaqué aussi mon
+père.
+
+--Pourquoi m'aurait-il attaqué?
+
+--Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine... Un pressentiment...
+Mais allons chercher l'arbre!
+
+--La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intérêt.
+
+--Oh! non, une simple écorchure.
+
+--Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravité, il est nécessaire que
+tu t'éloignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie
+courrait les plus grands risques.
+
+--Mais où veux-tu que j'aille, père?
+
+--Je réfléchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi à le
+tirer de l'eau.
+
+Aussitôt, ils attachèrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant
+à ces cordes en même temps que les chiens, ils le halèrent sur la berge.
+
+Là, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi
+tranchante que l'acier, et, après l'avoir élagué du faîte à la racine,
+il enfouit précieusement les rameaux sous des glaçons.
+
+De nouveau, les mâtins furent attelés à l'arbre. Le Groënlandais les
+siffla d'une façon particulière, et ils partirent au galop, en traînant
+derrière eux l'énorme pièce de bois.
+
+Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient
+échangé que de rares paroles; l'un et l'autre étaient préoccupés par
+d'absorbantes réflexions.
+
+Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de
+mettre en ordre son traîneau d'expédition, charpente en os de baleine,
+que recouvrait un léger, mais solide plancher de frêne.
+
+--Nous allons chasser le caribou, lui dit son hôte. Fais un paquet de
+tes vêtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs
+jours dehors.
+
+Sur le traîneau, on chargea une tente, du poisson fumé, un pot d'huile,
+des effets de campement, et Triuniak donna le signal du départ.
+
+Ce voyage précipité contrariait fort Dubreuil. Malgré l'assurance
+que lui avait réitérée l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien à redouter
+pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppressé, comme à la
+veille de quelque événement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait
+là pour la protéger, si, méprisant la loi du deuil, Kougib tentait de
+lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprévue fondait
+sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main!
+Cette idée seule ne suffisait-elle pas à bouleverser l'esprit du
+capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, eût
+été inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrêté. Long à se
+déterminer, prudent dans ses actes, il était inébranlable quand il avait
+une fois pris une résolution.
+
+Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre
+que le mensonge prémédité lui répugnait, il tenait à prouver à son
+misérable agresseur qu'il avait encore manqué son coup.
+
+C'était peut-être le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer ses
+entreprises homicides, car notre Français savait parfaitement que la
+superstition agissait plus sur les Uskimé que la morale ou la raison. En
+le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il était invulnérable.
+
+Sous l'empire de ces considérations, le capitaine s'abstint donc de
+toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest.
+
+Le pays qu'ils parcoururent ce jour-là était montueux, semé à de longs
+intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonché
+de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude
+était grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois,
+un lièvre blanc déboulant d'un genévrier, ou un faucon gris traversant
+les airs à tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage.
+Au reste, partout une affreuse désolation, des rocs noirs et nus, des
+abîmes insondables, des ravins lacérant le sol, des glaciers déchirant
+la nue.
+
+Au soleil couché, les voyageurs campèrent sur le bord d'une source et
+allumèrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frottés
+l'un contre l'autre.
+
+Après leur repas, Triuniak, qui s'était montré taciturne dans la
+journée, dit brusquement à Dubreuil:
+
+--Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui de
+Toutou-Mak? Réponds-moi ouvertement.
+
+Étonné de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hésitation.
+
+--Si je me suis trompé, reprit l'Esquimau, réponds toujours, ce qui a
+été dit n'aura pas été dit.
+
+--Tu me parles comme un père, Triuniak, je te parlerai comme un fils,
+dit le capitaine en regardant franchement son hôte à la lueur de leur
+lampe.
+
+--Mes oreilles sont prêtes à t'entendre, Innuit-Ili.
+
+--Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la désire pour épouse.
+
+L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lécha le visage, marque de la plus
+vive affection ou considération chez les Uski.
+
+--Ton désir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak;
+mais avant de t'engager, écoute mon discours.
+
+--Laisse couler les paroles de ta bouche, mon père; ce sont celles d'un
+sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort
+et pénétrant comme la lance du narval.
+
+--Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de
+mon sang. C'est l'enfant d'une race dégénérée, ennemie de la nôtre, qui
+habite, dans une île, là-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle
+fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais
+Toutou-Mak a été engendrée par une nation maudite, les Indiens-Rouges.
+J'ai dit.
+
+--Mon père, s'écria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est.
+L'épouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle,
+et je lui dois...
+
+Il allait ajouter «la vie.» Mais le souvenir de la défense qui lui avait
+était faite fit expirer le mot au bord de ses lèvres.
+
+Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causèrent encore un instant,
+et, roulés dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond
+sommeil.
+
+Le lendemain, ils continuèrent leur route sans apercevoir de gibier.
+Mais le troisième jour, les chiens lancèrent tout à coup un renne d'une
+taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et
+ses magnifiques andouillers, à large empaumure, dépassaient le sommet
+des plus grands arbres.
+
+Aussitôt, les deux chasseurs se mirent à sa poursuite: à la furie muette
+des chiens, car dans l'Amérique du Nord ces animaux n'aboient pas,
+le renne répondit d'abord par un cri de défi. Leste sur ses jarrets
+d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilité, faisait deux ou
+trois cents pas, puis s'arrêtait, se retournait fièrement et avait l'air
+de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce manège, comme les
+molosses ne quittaient pas ses brisées, il se décida à prendre un grand
+parti.
+
+En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpée
+qui s'élevait par gradins à pic.
+
+Triuniak, monté sur un des degrés supérieurs, tâchait de devancer le
+renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume
+Dubreuil suivait et appuyait les chiens.
+
+Ce qu'avait prévu l'Uski arriva. La bête vint se heurter contre un mur
+de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tête à la meute.
+Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant
+qu'il calculait ses chances d'évasion, en fouillant avec fureur la terre
+de son sabot, Triuniak lui décocha un flèche qui le perça au défaut de
+l'épaule.
+
+Le noble quadrupède tomba, et les chiens se ruèrent sur lui comme des
+loups affamés.
+
+--Prends garde à toi, mon frère, il n'est pas encore mort, cria le
+Groënlandais à Dubreuil, accourant à toutes jambes.
+
+Mais, déjà, il était trop tard; le renne s'était relevé, comme mu par
+un ressort, et s'était jeté, en poussant une plainte déchirante, sur le
+capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure.
+
+Triuniak s'élança vers le jeune homme qui gisait horriblement mutilé
+près du corps expirant du monarque des montagnes groënlandaises.
+
+Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traîneau et
+revint à marches forcées au village.
+
+En y arrivant, le pauvre père apprit que Toutou-Mak, sa fille chérie,
+avait disparu depuis la nuit de son départ.
+
+
+
+
+ VII
+
+ LA FUITE
+
+
+L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales,
+avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les
+rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12],
+qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec
+ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout
+où elles traînent leur livide linceul.
+
+[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de
+glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace
+marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau
+transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol,
+dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux
+qu'elles atteignent.]
+
+Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte
+souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre
+proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans
+les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un
+ciel de plomb.
+
+Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de
+souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait,
+au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien
+failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne.
+Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français:
+_Au cerf la bière, au sanglier le mière_. Accablé par les douleurs
+physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.
+
+Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son
+esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée,
+malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable
+qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y
+revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait
+enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis
+la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak!
+
+Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait
+quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner
+dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les
+informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des
+contrées avoisinantes.
+
+C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait
+était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par
+un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune
+pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre,
+et où la nuit était égale au jour.
+
+--C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est
+là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant.
+
+Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil
+et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le
+soleil est une jolie femme (Ajut).
+
+--Comment cela? demanda-t-il.
+
+--Je vais te le dire, mon frère.
+
+Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une
+loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de
+phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas,
+ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait
+une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet,
+il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il
+éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des
+femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses
+mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les
+vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la
+raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette
+circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de
+suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait
+en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi
+Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme
+Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit
+à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses
+pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la
+carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait.
+
+--Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette
+explication. Cette île est située au sud?
+
+--Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.
+
+--Son climat est moins rigoureux que celui-ci?
+
+--Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que
+tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et
+les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout
+autour, est poissonneuse.
+
+--L'île est-elle habitée?
+
+--Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics.
+
+--Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant que
+Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu.
+
+Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient
+exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de
+France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais,
+en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak,
+l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment
+pourquoi.
+
+--Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son
+interlocuteur.
+
+--Tu les as vus, mon père?
+
+--Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés
+vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une
+foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les
+a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de
+l'île nous ont repoussés.
+
+--Je croyais que vous aviez été les plus forts!
+
+--Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous
+habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île
+après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux
+résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été
+fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau
+sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que
+d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée!
+De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se
+seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement,
+tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité!
+
+Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les
+ans.
+
+--Cette île, mon père en connaît-il le nom?
+
+--Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13]
+
+[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom de
+Terre-Neuve.]
+
+--Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son
+front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce
+nom... oui... par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté.
+
+--Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des
+hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre
+des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais
+en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés
+sur des _konè_[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands
+qu'une baleine.
+
+[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la
+pêche de la baleine.]
+
+--Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le
+capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces
+renseignements.
+
+--Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête,
+couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des
+taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.
+
+--La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.
+
+[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.]
+
+--On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables
+qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une
+saison.
+
+--Mais l'île est-elle vaste?
+
+--Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle,
+cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en
+faire le tour.
+
+--Mon père y est demeuré longtemps?
+
+--Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis
+resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper.
+
+--As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton
+mélancolique.
+
+--Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak.
+Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba
+entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais
+comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était
+devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici.
+
+--Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens?
+
+--Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et
+d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût.
+
+Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet,
+il n'en put tirer une réponse satisfaisante.
+
+Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine
+dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays
+où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et
+l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe.
+
+Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas
+d'exactitude.
+
+Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande
+distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit
+qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan,
+ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là
+gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être
+que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait
+faire la traite!
+
+Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond
+de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga.
+
+Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide?
+L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et
+l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent
+leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent
+quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces
+bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la
+route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation.
+
+Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur
+un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée.
+
+Il appela Triuniak;
+
+--Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent?
+
+--Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement
+l'Esquimau.
+
+--Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à
+l'Ours.
+
+--Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole.
+
+--Ce pin?
+
+--Que veut en faire mon fils?
+
+--Je veux faire un grand canot.
+
+--Le Groënlandais se mit à rire.
+
+--Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.
+
+--Tu verras que non, mon père.
+
+La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine
+recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez
+un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles
+feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car
+vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les
+autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression
+de la vitalité.
+
+Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction
+utile, jamais à l'étouffer.
+
+Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre,
+enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le
+fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait
+dix toises en longueur et quatre de circonférence.
+
+Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des
+moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit
+de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques
+de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la
+hutte.
+
+Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une
+bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna
+la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait
+emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida
+et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de
+cinq.
+
+Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil
+navire.
+
+Leur surprise ne devait pas en rester là.
+
+Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver
+aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise
+qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une
+quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout
+fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le
+consolider.
+
+Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation,
+et une largeur de cinq.
+
+Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à
+la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut
+se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une
+passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le
+mât principal du bâtiment.
+
+On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et
+plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant
+toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente
+sur l'île des Indiens-Rouges.
+
+Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il
+était trop prudent pour laisser percer ses conjectures.
+
+La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut
+grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal.
+Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent
+les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine
+y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha
+solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de
+narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de
+baleine, les jas et l'arganeau.
+
+A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une
+fois besogné sans relâche pendant quinze heures.
+
+Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était
+à plus d'une lieue de la côte.
+
+Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti
+sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès.
+
+Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et
+suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet.
+
+On arrive à la côte.
+
+Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan
+incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement
+libre au-dessous.
+
+Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le
+coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la
+poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots.
+
+Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes,
+et la _Toutou-Mak_ (ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse
+doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec
+grâce, aux acclamations de tous les spectateurs.
+
+Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui
+l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et
+remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le
+courage et l'adresse pour la mener à bien.
+
+Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au
+sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un
+pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage,
+par la pauvre Toutou-Mak.
+
+La journée ne pouvait se terminer sans une fête.
+
+Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs;
+tous ceux qui avaient concouru à la construction de la _Toutou-Mak_ y
+assistèrent avec leurs femmes.
+
+Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des
+troupeaux amphibies de la côte.
+
+Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le
+travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort
+amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de
+pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères
+des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la
+voluptueuse retraite.
+
+De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré
+à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque
+ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait
+coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au
+jour de son départ.
+
+Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et
+l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un
+criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il
+s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner,
+avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak
+aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer
+dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait
+à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit
+de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau!
+
+--Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement,
+sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu!
+
+Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors
+qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se
+présenta à la poupe de la _Toutou-Mak_.
+
+Ce canot amenait Triuniak.
+
+Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux.
+Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement
+part du motif de sa gravité inaccoutumée.
+
+--Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as
+jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai
+respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom
+de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te
+proposes pas de me quitter.
+
+La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le
+capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il
+répondit donc nettement:
+
+--Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de
+ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude
+incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en
+songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta
+fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais
+dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue
+des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de
+m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme.
+
+--Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins,
+Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté
+de sa tendresse?
+
+--O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écria
+Dubreuil.
+
+--Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes
+lèvres étaient muettes.
+
+Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua;
+
+--Si tu réussis, reviendras-tu nous voir?
+
+--Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que
+celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les
+Groënlandais de leur généreuse hospitalité.
+
+--Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur.
+
+--Je te le jure, mon père.
+
+--Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi?
+
+Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme.
+
+--Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!
+
+--Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve
+peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes
+tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul.
+Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne,
+si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est
+de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère!
+
+Le capitaine leva la main en disant:
+
+--Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur
+cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma
+patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait
+respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au
+Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté.
+
+--Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant.
+A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains
+que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend
+être une invention du diable.
+
+--Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous
+voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu
+savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de
+toi.
+
+--Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un
+renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois
+carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas
+suffisant?
+
+--Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas
+de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce
+qui m'inquiète.
+
+--Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons
+comme de...
+
+--Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le
+capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
+
+Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de la _Toutou-Mak_.
+Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs
+armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks
+et un ommiah, pour servir de chaloupe.
+
+Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il
+était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à
+une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés
+par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle
+de leur départ avait attirés sur la côte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LA TRAVERSÉE
+
+
+La Toutou-Mak présentait certainement un aspect des plus pittoresques,
+avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huilées à
+fond, pour les préserver de l'action de l'eau et du soleil.
+
+Dans son ensemble, elle avait, il est vrai, à peu près la physionomie
+d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volonté, on
+l'aurait prise de loin pour une goélette. Mais, de près, c'était autre
+chose. Elle n'appartenait à aucun ordre de l'architecture navale; et,
+sans doute, si elle eût touché à quelque port civilisé, les habitants
+l'auraient considérée avec la même surprise qui frappa les Indiens
+quand, pour la première fois, ils aperçurent des vaisseaux européens.
+J'ai même lieu de croire que la figure placée au-dessus de l'éperon
+n'aurait pas du tout rassuré nos braves riverains. Dieu sait, cependant,
+quel soin le capitaine Dubreuil avait apporté à la sculpture de cette
+figure, le portrait intentionné de la fille de Triuniak, on l'a deviné.
+Il avait pourtant soulevé l'enthousiasme des Groënlandais, ce portrait,
+voyez un peu! Aucun qui n'eût reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak.
+Et c'est ainsi que varient les goûts, la manière d'apprécier, déjuger
+les objets!
+
+Quant aux marins qui montaient l'étrange bateau, à cette époque, vous
+et moi nous eussions crié qu'ils descendaient de la lune; peut-être même
+nous serions-nous signés! Le diable prenait tant et de si grotesques
+masques au XVe siècle. Vite! un prêtre, un moine, de l'eau bénite!
+Prions, mes frères, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est
+que par notre intercession que la réalisation des funestes prédictions
+de l'an Mil a été retardée. Un exorcisme! un exorcisme!
+
+Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extérieur
+et par leur contraste personnel, en singularité avec le bâtiment. Tout
+velus de la tête aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire,
+encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre,
+d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit
+malin, sous deux de ses métamorphoses favorites: le beau séducteur qui
+enlevé les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain démon
+qui s'introduit le soir, par la cheminée, au foyer du prolétaire pour
+lui acheter son âme.
+
+Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourrées auraient recelé
+le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perçant aurait
+distingué les indispensables cornes.
+
+Assis à la poupe de son bâtiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du
+gouvernail; Triuniak, posté tantôt sur la passerelle, tantôt sur le pont
+de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres.
+
+Et la _Toutou-Mak_ marchait à merveille, la coquette! elle eût lutté
+avec le plus fort voilier qui fût encore sorti du havre de Dieppe.
+Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept à huit noeuds. Depuis
+leur départ du Succanunga, c'est-à-dire depuis trois jours, ils avaient
+bien fait soixante lieues.
+
+Triuniak ne se possédait pas de ravissement.
+
+--Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant,
+une après-midi, du capitaine.
+
+--Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil.
+
+L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'était que la boussole.
+Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mécanisme de cet
+instrument.
+
+--Si je le possédais, fit-il, et si le vent ne nous était pas trop
+contraire, avant deux lunes nous serions en France!
+
+--Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous
+irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole.
+
+--Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je
+pourrai m'orienter.
+
+--Je croyais t'avoir entendu dire qu'à l'est, il faisait, dans cette
+saison, une chaleur qui ne cessait qu'à la lune des neiges.
+
+--Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai.
+
+--S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'écria l'Uskimé, enchanté de
+sa logique, car, suivant ses idées groënlandaises, il n'y avait guère de
+chaleur possible sans soleil.
+
+--Non, lui répondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent
+excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que
+les brouillards.
+
+--S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les îles qu'il
+soit passé, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pût être
+éloigné de plus d'une journée de la terre.
+
+Sans répondre à cette naïveté, Guillaume lui demanda:
+
+--Es-tu certain, mon père, qu'il existe devant nous, à peu de journées,
+un pays habité?
+
+--J'en suis sûr, car je l'ai traversé.
+
+--Combien de temps es-tu resté en chemin?
+
+--L'Uskimé compta sur ses doigts.
+
+--Un quart de lune, dit-il ensuite.
+
+--Tu as donc trouvé des îles sur la route?
+
+--Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous campé? Mais aurais-tu le désir
+de t'arrêter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton méfiant.
+
+--Je ne sais, dit le capitaine. Où le vent me poussera, j'irai, j'avoue
+néanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre à Baccaléos.
+
+--Pour t'y faire égorger! les Boethics mangent les autres hommes.
+
+--On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois,
+car j'ai déjà entendu parler de leur île par nos pêcheurs. Aussi, ai-je
+confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun
+mal. Quant à toi, mon bon père, je saurai bien te défendre... Ah!
+qu'est-ce que cela?
+
+Un choc violent avait ébranlé le navire dans toute sa charpente.
+
+--Aurions-nous touché? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est
+impossible... à moins d'un écueil sous-marin, ou un glaçon!...
+
+Et il cria à Triuniak;
+
+--Mon frère, abats les voiles.
+
+Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de
+bâbord à tribord d'une façon inconcevable, car l'Océan était calme et la
+brise régulière, quoique forte.
+
+Laissant le gouvernail, Guillaume s'élança à l'avant du navire, qui
+formait leur soute aux provisions.
+
+Quelle fut la stupéfaction du capitaine, en apercevant une longue corne
+de narval passée à travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus
+de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux cétacés avait rencontré
+le vaisseau, et s'était pris par son arme dans la carène: il n'y avait
+pas à en douter. Le cas était d'une gravité extrême; car, en doublant
+d'efforts pour se dégager, l'énorme poisson menaçait de faire chavirer
+l'embarcation De plus, le bois se fendait là où il l'avait troué, et
+l'eau commençait à ruisseler dans la cale.
+
+Dubreuil appela:
+
+--Triuniak! Triuniak!
+
+L'Esquimau accourut.
+
+--Que me veux-tu, mon fils?
+
+--Tiens! lui dit Guillaume.
+
+--Le poisson à la longue corne!
+
+--Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remède?
+
+Attends, Innuit-Ili.
+
+En disant cela, Triuniak se dépouillait de sa casaque et de ses bottes.
+Aussitôt déshabillé, il saisit un harpon, et sauta à la mer. Le vaisseau
+était en panne. Triuniak plongea sous la quille.
+
+Peu à peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupré, vit la mer se teindre
+en rouge, son bâtiment oscilla avec violence pendant une minute, puis
+les mouvements diminuèrent et cessèrent tout à fait.
+
+Triuniak reparut à la surface des vagues.
+
+Il tendit son harpon au capitaine, en prononçant ces mots:
+
+--Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet.
+
+Quant il eut ce qu'il avait demandé, l'Esquimau replongea, demeura
+quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit:
+
+--Mets un kaiak à la mer.
+
+Dubreuil lui obéit à l'instant.
+
+Triuniak s'aidant des liures de beaupré, grimpa dans le canot, fixa à sa
+ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lança, de toute
+sa vigueur, l'esquif en avant de la _Toutou-Mak_, après avoir dit, au
+capitaine:
+
+--Mon frère va presser sur la corne.
+
+Ses instructions furent exécutées, et, au bout d'un quart d'heure à
+peine, le poisson, auquel Triuniak avait lié son crochet, cédant à la
+traction du canot d'un côté, à la poussée du capitaine de l'autre,
+quitta le bois dans lequel il s'était enchevillé, et flotta à la
+remorque du kaiak.
+
+Quand Dubreuil eut fermé la voie d'eau, on hissa le narval à bord de la
+Toutou-Mak.
+
+Il avait vingt pieds de long.
+
+Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait,
+se contentèrent de déchausser sa magnifique lance d'ivoire, et
+abandonnèrent la carcasse aux goélands, après avoir levé quelques filets
+pour leur repas du jour.
+
+On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en
+faisant route vers l'est-nord-ouest.
+
+Dans la soirée, Dubreuil, qui avait établi son domicile près du
+gouvernail, ne remarqua pas sans appréhension un point noir courant au
+ciel, du septentrion en orient.
+
+C'était le précurseur trop fidèle d'une tempête.
+
+Elle éclata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'éleva par degrés:
+l'Océan grossit, écuma. Ensuite retentirent de longs mugissements.
+Quelques paquets de mer balayèrent le gaillard d'avant. Pour empêcher
+que l'eau n'emplît l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui
+aurait déterminé la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet
+intervalle de peaux huilées.
+
+Le vent augmentait.
+
+Aux flancs de la _Toutou-Mak_, il fouettait furieusement les vagues,
+tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frêle, bâtiment,
+qu'il lançait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un
+gouffre, le rattrapait au moment où il semblait devoir être englouti,
+le renvoyait au sommet d'une lame géante, et le traitait enfin comme le
+volant d'une raquette.
+
+Jusque-là, pour un marin expérimenté, le danger n'était pas extrême.
+
+Mais les rafales sèches, stridentes, ne tardèrent pas à fondre sur le
+malheureux navire. Elles le martelaient à droite, à gauche, en avant, en
+arrière, partout. On eût dit qu'elles voulaient le fracasser, le réduire
+en pièces. Avec elles, l'Océan se prit à pousser des rugissements
+atroces, et à déferler sur la poupe et la proue de la _Toutou-Mak_ avec
+une rage telle que Dubreuil fut obligé de quitter sa place, de peur
+d'être emporté par l'ouragan.
+
+Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit était si noire
+qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau à l'autre; le naufrage, la
+mort paraissaient inévitables.
+
+Dans la cabine régnait une obscurité profonde, et il y avait déjà un
+demi-pied d'eau.
+
+Triuniak chantait au milieu des ténèbres, mais son chant était lugubre.
+C'était comme la prière des agonisants.
+
+--Torngarsuk n'a pas voulu protéger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au
+capitaine.
+
+--Implore plutôt le Dieu des blancs et laisse là ton idole! répondit
+sèchement Dubreuil.
+
+Alors, il s'aperçut que l'eau haussait dans la cabine.
+
+--Vais-je me laisser abattre? s'écria-t-il, vais-je périr faute
+d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel
+t'aidera!
+
+L'Esquimau continuait son antienne.
+
+--Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi.
+
+--Pourquoi faire? dit insoucieusement le Groënlandais.
+
+--Vider l'eau qui envahit notre bateau.
+
+--Ce sera un travail sans fruit, mon fils.
+
+--Non, non, s'écria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais
+comme moi, il y a encore de l'espoir!
+
+Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit à
+rejeter dans la mer l'eau qui, à tout instant, envahissait son navire.
+Ce travail était pire que celui de Pénélope, car Dubreuil ne parvenait
+pas à arrêter le flot qui montait de plus en plus.
+
+Triuniak s'était difficilement décidé à le seconder. Il l'assistait de
+mauvaise grâce, avec la tiédeur d'un homme convaincu que sa mort est
+proche et que nul effort ne le pourrait sauver.
+
+D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement
+l'accomplissement de sa destinée. Bien qu'il paralysât l'activité
+habituelle de son compagnon, ce stoïcisme obligeait Dubreuil à une
+secrète admiration.
+
+La Toutou-Mak commençait à enfoncer; le capitaine jeta la meilleure
+partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprême lui réussit.
+Le bateau se maintint à fleur d'eau, jusqu'à ce que, vers le matin, la
+tourmente s'apaisa tout à coup.
+
+Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit à l'horizon comme pour saluer
+la trêve que venaient de signer les éléments.
+
+Sa brillante clarté réconforta le capitaine.
+
+Cependant ils n'étaient point encore sauvés.. L'Océan moutonnait autour
+d'eux. Leur bateau, fatigué, défoncé, ouvert en vingt places, menaçait
+de sombrer. Nulle part on ne distinguait une côte, et les deux
+navigateurs avaient de l'eau jusqu'à la ceinture.
+
+--Allons, hardi, mon père! criait Dubreuil, vidons notre koné.
+
+L'Esquimau, lui aussi, s'était senti ranimé par l'apparition de
+l'aurore.
+
+Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, après un travail opiniâtre qui
+dura jusqu'à midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation
+à peu près asséchée, et leurs voies d'eau aveuglées avec des morceaux de
+peau de phoque.
+
+Le grand mât avait été cassé. On le raccommoda du mieux possible, ainsi
+que le gouvernail, et le navire reprit assez légèrement sa route.
+
+--Innuit-Ili, dit Triuniak au Français, tandis qu'ils mangeaient une
+tranche de morse à demi avarié par l'eau de la mer, je veux apprendre à
+connaître le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski.
+Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras à le remercier.
+
+--Mets-toi à genoux, joins tes mains, et répète avec moi les paroles que
+je vais prononcer, répondit aussitôt Dubreuil.
+
+Ils se prosternèrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondément
+émue, Guillaume récita le Credo, cette éloquente reconnaissance de la
+divinité par les chrétiens.
+
+--Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils
+eurent élevé à l'Éternel l'hymne de leur gratitude.
+
+--Oui, mon père, dès que nous serons en France.
+
+Et, à part lui, il ajouta:
+
+--Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour
+moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la
+glorification de votre saint nom!
+
+--Un oiseau! cria tout à coup le Groënlandais, en montrant un guillemet
+noir qui venait de se percher au haut du mât.
+
+--Mon père, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager.
+Tu vois que le Dieu que j'adore a exaucé nos prières, dit Dubreuil plein
+de joie.
+
+Bientôt, des pétrels se mirent à croiser dans le sillage de la
+_Toutou-Mak_. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur
+leurs ailes déployées, se balançaient, une minute, puis rasaient
+le navire avec la rapidité de la flèche. Ils allaient, partaient,
+revenaient, décrivaient cent évolutions, et finissaient par s'abattre
+pour faire une course pédestre à la cime des flots.
+
+--Voici la côte! dit Dubreuil.
+
+Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidentée, qui
+découpait le ciel droit devant eux.
+
+Elle avait avec celle du Groënland une frappante ressemblance.
+
+Triuniak mit ses yeux à neige pour l'examiner.
+
+Au bout d'un moment, il dit à Dubreuil:
+
+--Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui où nous avons abordé,
+il y a quinze hivers, quand nous sommes allés faire la guerre aux
+Irkili[16].
+
+[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois les
+Indiens-Rouges.]
+
+--Quoi! ce n'est pas Baccaléos! fit le capitaine d'un ton désappointé.
+
+--Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce
+dont nous aurons besoin, tandis qu'à Baccaléos, nous serions accueillis
+par les flèches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempête à
+laquelle nous venons d'échapper.
+
+--Est-ce une île?
+
+--Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuplée par
+des gens de notre race. Ils furent nos alliés autrefois. J'espère qu'ils
+feront bonne réception à Triuniak et à son ami.
+
+--Mais l'île de Baccaléos, où est-elle?
+
+--A l'orient de cette terre, dont elle n'est séparée que par un étroit
+canal.
+
+Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'idée de mettre le
+cap plus à l'est, quoique le vent le portât directement à la côte. Mais
+le délabrement de son embarcation l'en empêcha.
+
+A la nuit tombante, ils entrèrent dans une baie, où Dubreuil jeta
+l'ancre.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils lancèrent leurs kaiaks à la mer et
+gagnèrent le rivage. Il était encore jonché de glaçons, mais les
+approches de l'été se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de
+chaleur qu'au Groënland, la brise moins de vivacité.
+
+Au sommet de la côte, l'oeil se reposait, à un mille de distance au
+plus, sur de vertes pelouses, ornées de jolis arbres, dont les boutons
+d'émeraude commençaient à s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la
+saison nouvelle.
+
+Ce réjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scène de la fin
+de février, dans sa patrie, pour ne pas l'émouvoir doucement. Mais la
+comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de
+glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'êtres humains,
+la _sauvagerie_ de ces lieux vous ramenaient bien vite et bien
+douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Eût-il voulu
+caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait été enlevé, tout
+d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrépides
+n'entendent jamais sans émoi.
+
+--Les ours! les ours blancs! s'écria Triuniak.
+
+Le capitaine, levant la tête, aperçut une douzaine de ces féroces
+animaux à la crête d'un cap glacé.
+
+Ils étaient grands, maigres, décharnés. Leurs prunelles étincelaient
+de cruauté, et leur langue rouge, pendant d'une gueule armée de crocs
+aigus, semblait avoir soif de sang.
+
+Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs
+intentions étaient très-claires. Il n'y avait pas à s'y tromper.
+
+Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure à toute
+épreuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer à une bande de
+cette espèce! Le meilleur parti à prendre, le plus sage, c'était de
+battre en retraite. Où aller? la question se dressait redoutable,
+pressante! Les ours ne quitteraient cas aisément leur proie.
+
+--Retournons à nos Canots, fit le capitaine à Triuniak.
+
+Aussitôt ils se laissèrent glisser en bas de la côte. La troupe ennemie
+y arriva au moment où ils venaient de se jeter dans leurs embarcations.
+
+--Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil.
+
+--Les ours nous y suivront!
+
+--N'importe! Nous nous défendrons. Partout ailleurs ils nous
+atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui
+serait tomber d'un péril dans un autre.
+
+La _Toutou-Mak_ était mouillée à un demi mille de la plage. On n'avait
+pu l'approcher plus près, à cause des glaçons dont le fond de la baie
+était encombré.
+
+Le chemin était difficultueux pour un canot entre ces glaçons. Les
+ours, qui s'étaient précipités à la mer sans hésiter, gagnèrent sur les
+kaiaks. Peu s'en fallut même que celui de Dubreuil ne fût rejoint et
+coulé par un des carnassiers.
+
+Il levait déjà sa lourde patte, aux griffes acérées, sur le mince
+esquif, quand Triuniak le frappa à la tête d'un coup de pagaie, qui
+tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal.
+
+Pour s'y soustraire, le Groënlandais quitta son canot et sauta sur un
+glaçon. Stupidement, comme l'avait deviné Triuniak, l'ours passa sa rage
+sur le kaiak qu'il déchira en morceaux.
+
+Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaçon, arrive au
+navire où Dubreuil l'a précédé, monte sur le pont, et prend position
+près de son ami.
+
+--Voilà, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions
+volontiers privés.
+
+--Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien.
+
+--Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! père, tu ne me connais donc pas
+encore! Tiens, juge si j'ai peur!
+
+Et, brandissant une angovikak ou lance non barbelée, il la planta dans
+l'oeil d'un ours qui cherchait à escalader le vaisseau.
+
+La douleur fit malheureusement lâcher soudain prise à l'animal; il
+retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance à deux mains,
+perdant son point d'appui, fut entraîné dans cette chute.
+
+
+
+
+ IX
+
+ LA RIXE
+
+
+Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante célérité.
+
+Pour secourir son ami, s'il échappait aux griffes de l'animal blessé,
+Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa.
+
+Sautant à la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq
+ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard
+d'avant.
+
+Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire.
+
+Triuniak leur lança la pâture, morceau par morceau. Les bêtes affamées
+se précipitèrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et,
+pour un moment au moins s'écartèrent de la _Toutou-Mak_.
+
+Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plongé sous
+le vaisseau et reparaissait à la poupe.
+
+--Mon frère, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as
+le loisir. J'amuse nos ennemis.
+
+Une minute après, la toilette du capitaine était faite.
+
+Muni d'une nouvelle lance, il se remettait à son poste à côté de
+Triuniak.
+
+A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tête
+longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume
+avait blessé. Péniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge,
+il gravit sur un glaçon. On le vit ensuite arracher, avec ses énormes
+griffes, l'arme fichée dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de
+la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il eût eu
+connaissance des effets styptiques du froid.
+
+Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un
+grognement et revint à la charge.
+
+Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui décocha une agliguk, flèche
+volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses
+compagnons alors se ruèrent sur son cadavre, le tirèrent sur la plage et
+le déchiquetèrent à belles dents.
+
+Repus par ce banquet _fratriphage_, ils s'éloignèrent enfin, délivrant
+nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causées.
+
+Cependant le retour de ces redoutables carnassiers était à craindre;
+c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que
+l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles à tuer.
+Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak,
+ils retournèrent à la côte sur leur ommiah.
+
+En arrivant au sommet, ils découvrirent les ours fuyant vers le nord,
+ardemment pressés par une bande d'Esquimaux.
+
+--Voilà nos alliés, dit Triuniak, en montrant les Indiens.
+
+--Penses-tu, mon père, que nous devions nous montrer à eux? demanda
+Dubreuil.
+
+--Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frères.
+
+--Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-être leurs
+dispositions ont-elles changé depuis lors.
+
+--Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, répondit Triuniak
+l'un ton convaincu.
+
+--Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les éviter. Nous n'avons
+pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la résine, le gibier paraît
+abondant. Si tu étais de mon avis, nous ferions à notre navire les
+réparations qu'il exige, et nous repartirions immédiatement.
+
+Cette proposition ne paraissait pas sourire au Groënlandais. Peut-être
+les dangers qu'il avait courus le dégoûtaient-ils déjà de son projet,
+peut-être le désir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son
+esprit sur toute autre considération. Quoi qu'il en soit, il répondit à
+Dubreuil:
+
+--Mon fils, nous ne poumons éviter tes Uski de ce pays.
+
+--Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons à la voile!
+
+--Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions
+l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis,
+portons-leur des présents.
+
+--Des présente! nous n'en avons pas.
+
+--Mon fils a oublié qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les
+inviterons à le partager avec nous.
+
+--Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en
+refoulant le dépit que lui causait l'obstination du Groënlandais.
+
+Ils marchèrent donc à la rencontre des Esquimaux. Au surplus,
+eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il était trop tard. On les avait
+aperçus, et les chasseurs avaient détaché deux de leurs hommes pour
+reconnaître les étrangers.
+
+Parvenus à quelques pas d'eux, les émissaires firent une halte et
+préparèrent leurs armes avec des intentions hostiles.
+
+Ils étaient vêtus à peu près comme les Esquimaux du Groënland, mais ils
+en différaient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En
+leur présence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur
+jalouse.
+
+--Dépose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur
+la neige son arc, ses flèches et sa lance.
+
+Dubreuil lui obéit à contre-coeur.
+
+Triuniak s'avança paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci
+restèrent armés.
+
+--Mon frère, dit le Groënlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai
+fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe
+avec nous?
+
+--Pourquoi mon frère a-t-il quitté le Succanunga? s'écria l'un des
+Indiens, dans la même langue que Triuniak, mais avec un accent que
+Dubreuil eut quelque peine à saisir.
+
+--Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitté le pays pour visiter les
+braves guerriers d'Itteblinik,[17] répondit-il.
+
+[Note 17: Mot à mot: _contrée des marais glacés_ (Labrador).]
+
+--Est-ce bien là la raison? fit le sauvage d'un ton soupçonneux.
+
+--La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit,
+répliqua fièrement le Groënlandais. Que mes frères demandent à mon fils!
+
+Dubreuil s'approcha alors.
+
+A sa vue, les nouveaux venus poussèrent un cri de surprise.
+
+--Heigh-yaou!
+
+--C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopté.
+
+--Heigh-yaou! heigh-yaou! répétaient les autres.
+
+--Nos frères feront-ils amitié avec nous?
+
+Mais les Uskimé, après avoir échangé un regard d'intelligence,
+tournèrent les talons et coururent à toutes jambes rejoindre leurs
+compagnons qui disparaissaient dans le lointain.
+
+Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son
+front, il mâchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre
+ses armes, qu'il examina avec soin.
+
+--Mon père n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant.
+
+--Non; mais attendons.
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? Là, nous pourrions
+nous défendre, en cas d'attaque.
+
+--Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous témoignions de la
+crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les
+plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un
+homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se
+cache.
+
+--Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, père.
+Néanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au
+retour des Uski. Qui sait même s'ils reviendront?
+
+--Ils reviendront, sois-en sûr, mon fils.
+
+--Pas avant qu'ils aient terminé leur chasse! fit Guillaume avec une
+teinte d'impatience.
+
+--Peut-être, répondit le Groënlandais d'un air rêveur.
+
+--Dressons alors notre tente.
+
+--Oui. J'irai au koné pendant que tu prépareras un emplacement. Je
+rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous
+fassions chaudière lorsque les Uski arriveront.
+
+Ils se trouvaient à un demi-mille environ de la baie où était mouillée
+la _Toutou-Mak_. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir, à cause
+de la grande élévation des falaises de glace qui bastionnaient la rade.
+
+Triuniak s'étant éloigné, Dubreuil se mit à creuser des trous pour y
+ficher les pieux de leur tente.
+
+Tout occupé à sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se
+glissait, en rampant, derrière les glaçons épars sur la côte, et
+avançait doucement, en prenant toutes les précautions possibles pour
+n'être pas découvert.
+
+Parvenu, de la sorte, à une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea
+sa tête au-dessus d'un banc de neige, regarda le Français, comme pour
+s'assurer de l'identité de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec
+le doigt la corde de son arc, y mit une flèche et ajusta.
+
+Une seconde de plus, c'en était fait de Guillaume.
+
+Mais à ce moment il leva les yeux, et ses regards tombèrent droit sur
+l'ennemi.
+
+Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait
+mortel, déviant du but, passa à quelques lignes du capitaine.
+
+--Kougib! s'écria Dubreuil, se précipitant en trois bonds sur
+l'assassin.
+
+L'Esquimau se sauva. Mais le Français avait le jarret solide, il attrapa
+son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort
+de Kougib mit en deux le vêtement, dont une partie resta entre les mains
+du capitaine, qui tomba à la renverse.
+
+--Ah! scélérat, tu ne m'échapperas pas! proférait-il en se relevant
+lestement.
+
+Mais le Groënlandais avait gagné du terrain.
+
+Dubreuil n'aurait pas réussi à l'atteindre de nouveau; il eut recours
+à son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait
+l'oeil aussi sûr que le poignet. Sa flèche frappa Kougib entre les
+épaules.
+
+La douleur arracha un cri au sauvage.
+
+Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de
+sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientôt le frisson circula dans ses
+veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrêta, tourna la tête. Innuit-Ili
+fondait sur lui.
+
+Kougib pensa que sa dernière heure était proche; mais il avait encore
+assez de vigueur pour vendre chèrement son existence, sinon pour
+perpétrer enfin l'horrible vengeance qu'il méditait depuis la mort de
+Pumè.
+
+Se laissant choir sur le dos, comme s'il était épuisé, sous lui il
+cacha une flèche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ôter toute
+méfiance à son adversaire.
+
+Cette perfidie fut déjouée.
+
+Dubreuil avait trop appris à le connaître pour ne pas rester sur ses
+gardes.
+
+Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula à deux pas, et le
+menaçant de sa lance:
+
+--Misérable! lui cria-t-il, voilà trois fois que tu attentes à mes
+jours! La première, je t'avais pardonné, mais aujourd'hui tu expieras
+tes forfaits.
+
+Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage.
+
+--Ris encore, car c'est ton dernier rire.... Cependant, ajouta-t-il en
+se reprenant, je me laisserai aller à la pitié, car je te méprise plus
+que je ne te crains, mais à une condition: tu me diras ce que tu as fait
+de la fille de Triuniak.
+
+Kougib ne répondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le
+visage étincelant d'animation, il narguait le capitaine.
+
+--Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance.
+
+--L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de
+louve blanche.
+
+--Où est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible à cette injure.
+
+--Kougib le sait.
+
+--Et Kougib me le dira!
+
+--Kougib est libre d'ouvrir ses lèvres ou de les fermer, répliqua
+l'Indien avec hauteur.
+
+--Si tu refuses, je te tuerai comme un chien.
+
+--Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux.
+
+Cette audace, ce dédain de la mort émerveillèrent le capitaine Dubreuil.
+L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut à
+la douceur, car il lui importait bien plus de connaître le sort
+de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute
+superstitieuse. C'était là où l'attendait Kougib.
+
+--Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai
+même ta blessure, si tu consens à répondre un mot, un seul! La fille de
+Triuniak vit-elle?
+
+--Ah! fit le Groënlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait
+expirer, ah! je meurs... soulève-moi, mon frère... soulève...
+
+Ses paupières se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres
+grelottaient.
+
+Dubreuil tomba dans le piège. Croyant que Kougib était sous l'empire du
+froid qui précède le trépas, il oublia ses ressentiments, sa prudence
+habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son séant.
+
+L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie.
+
+D'un élan il fut sur pied, sa flèche serrée dans la main droite; d'un
+autre, l'arme fut plantée sur la poitrine du Français. Mais celui-ci
+avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les
+côtes, et Dubreuil, étreignant le sauvage par la taille, le renversa à
+terre.
+
+Un moment ils roulèrent comme deux serpents entrelacés.
+
+Baignés de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des
+pieds, de la tête, ils luttèrent pendant plus de cinq minutes, sans
+que la victoire parût tourner d'un côté plutôt que d'un autre. Si le
+capitaine était plus robuste le Groënlandais était plus agile; si le
+premier était moins grièvement blessé, l'autre avait l'habitude de ces
+combat corps à corps, et peut-être aurait-il fini par triompher de son
+antagoniste; mais une idée le préoccupait: c'était de retirer de sa
+botte un couteau placé dans une gaine cousue à la tige, suivant la
+coutume esquimaue.
+
+Cette pensée le perdit: car, ayant dégagé une de ses mains, il n'eut
+plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous
+lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre
+connaissance.
+
+Aussitôt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un
+des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre
+arc lui attacha solidement les poignets derrière le dos.
+
+Après cette double opération, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa
+blessure.
+
+Elle était sans gravité.
+
+Laissant Kougib, toujours insensible, derrière le monticule de glace et
+de neige fondante où cette scène s'était passée, il reprit le chemin du
+campement, dont il était à une distance assez grande.
+
+A son arrivée, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le
+cherchait aux environs.
+
+--Kougib! lui cria-t-il de loin.
+
+--Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili?
+
+--Kougib est ici... Je l'ai vu!
+
+--Ah! mon fils, dis-tu vrai? Où est-il? répliqua Triuniak, avec une
+agitation qui devait être intérieurement bien puissante, puisqu'elle
+s'exprimait dans tout son maintien.
+
+--Il est là, à demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du
+théâtre du drame.
+
+--Mais, Toutou-Mak? fut-il demandé d'une voix altérée.
+
+--Nous saurons ce qu'elle est devenue.
+
+--Il ne l'a point tuée!
+
+--J'espère que non.
+
+--Oh! s'écria le Groënlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour
+moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur
+bon, qu'il lui fera tous les présents...
+
+--Viens vite! viens vite, mon père! Allons chercher Kougib. Nous le
+traînerons ici. C'est lui qui nous apprendra où est Toutou-Mak, et,
+ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y
+contraindre.
+
+--Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en
+proie à une émotion inexprimable.
+
+Et il se jeta dans les bras du jeune homme.
+
+De pareilles effusions sont si contraires à la réserve habituelle
+des Esquimaux, que, peu après, Triuniak en rougit comme d'une action
+mauvaise.
+
+--Il faut me pardonner, mon fils, dit-il à Dubreuil, qui ne songeait,
+certes, guère à lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma
+fille... ma belle Toutou-Mak:
+
+--Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te
+prierais de recommencer, père, répondit le capitaine en souriant.
+
+Accélérant le pas, ils furent bientôt transportés sur la lieu du combat.
+
+Mais, à leur profond mécompte, ils ne trouvèrent que des traces de sang
+et des débris de cordes, le corps de Kougib n'y était plus.
+
+
+
+
+ X
+
+ CAPTIF
+
+
+L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané.
+
+Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib
+essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant,
+il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les
+yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout
+meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était
+plus une question.
+
+Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche
+aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les
+mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le
+principal.
+
+Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande
+est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir,
+se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il
+s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine
+péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur
+des terres.
+
+Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur
+la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de
+femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous
+étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le
+voyaient,--couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos.
+
+Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans
+faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri
+lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.
+
+Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés,
+qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs.
+C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur
+la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de
+ce qui était advenu.
+
+Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il
+se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix
+courroucée:
+
+--Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans
+leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glacé, cet hiver, comme l'onde
+de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remportée sur
+les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mépris pour
+les Yak [18], restés comme des lâches dans les régions maudites du nord,
+tandis que les contrées méridionales sont si belles et si giboyeuses;
+eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils
+passer maintenant pour des lièvres timides? se laisseront-ils insulter,
+dépouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs
+femmes et disparaître l'abondance de leurs forêts et de leurs rivières?
+Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant
+Torngarsuk leur a accordé la faveur de le transporter du ciel sur cette
+côte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront lié,
+et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis blessé, et ils ne
+panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me
+demandent pas d'où vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui
+voulait les accabler de ses maléfices, et ils sont là, muets, inertes,
+ils ne songent pas à me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de
+Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine,
+pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas
+que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures
+je les guérirais, par ma seule volonté. Mais il m'a plu d'éprouver les
+Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc.
+Leur courage sera-t-il au-dessous de l'idée que je m'en suis faite! Non,
+non, les Uski méridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront
+d'exécuter les desseins de Torngarsuk; ils amèneront ici celui que
+j'ai désigné à leurs coups pour le faire périr dans le feu. Armez-vous
+frères, courez à la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous
+l'immolerons le jour de la grande fête du Soleil.
+
+[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nommés par mépris.]
+
+En achevant ce discours, Kougib, afin de montrer son pouvoir, fit sauter
+la corde qui lui serrait les poignets opération assez facile pour un
+homme d'une certaine vigueur.
+
+La foule n'en témoigna pas moins son admiration par un cri équivalent à
+«miracle! miracle!» La foi au surnaturel existe, chaude, fanatique, en
+tous lieux, et l'on sait que la foi est aveugle.
+
+Leurs esprits étant bien disposés, il ne s'agissait plus que de diriger
+les Esquimaux sur ce magicien blanc.
+
+--Ou est-il? où est-il? nous le ramènerons, sois-en sûr Kougib,
+disait-on de toutes parts. Oui, nous le lapiderons, nous le brûlerons à
+petit feu...
+
+A ces protestations de dévouement, l'angekkok ne répondit pas. Son but
+était atteint; il se retira dans une cabane, qu'il occupait à l'autre
+extrémité du village. Mais les deux chasseurs, qui avaient causé avec
+Triuniak, donnèrent les indications nécessaires.
+
+Aussitôt on s'arma, et une cinquantaine d'hommes furieux partirent pour
+attaquer les infortunés navigateurs.
+
+Ceux-ci étaient retournés à leur navire et y délibéraient sur le parti à
+prendre. Le bouillant capitaine voulait qu'on marchât sur-le-champ à
+la recherche de Kougib. Mais Triuniak, plus circonspect, pensait qu'il
+fallait attendre le retour des chasseurs. D'après son opinion, ils ne
+manqueraient pas de venir les visiter dans la journée. On leur ferait
+des présents, et, en les sondant adroitement, on apprendrait sans doute
+tout ce qu'il importait de savoir.
+
+--Vois-tu, mon fils, dit le Groënlandais en terminant, si nous
+poursuivons ce scélérat, il est capable de tuer la pauvre Toutou-Mak ou
+de la faire disparaître encore une fois; tandis que, ne nous apercevant
+plus, sa méfiance aura moins sujet de s'alarmer. Nous nous concilierons
+les Uski, et ils nous aideront dans notre entreprise.
+
+Ce raisonnement avait sa valeur. Dubreuil s'y rendit, malgré
+l'impatience qui le dévorait.
+
+Pour tromper le temps, il arrima de nouveau la cargaison de leur
+vaisseau et répara ses armes.
+
+Au moment où le soleil allait se coucher, nos hommes n'avaient rien vu
+paraître. Le capitaine, en proie à une vive irritation, se promenait
+fiévreusement dans son navire, et Triuniak, accroupi sur le pont,
+contemplait le déclin de l'astre du jour, avec cet air mélancolique et
+rêveur particulier aux peuplades qui passent dans la solitude une partie
+de leur existence.
+
+Tout à coup, ce dernier se dressa à demi et tendit l'oreille.
+
+--Qu'y a-t-il, mon père? demanda Dubreuil.
+
+--Écoute!
+
+--Je n'entends que le grondement des flots, qui se brisent contre le
+rivage.
+
+Et moi, j'entends des voix d'hommes, dit le Groënlandais, en se levant
+tout à fait.
+
+--Seraient-ce enfin les chasseurs?
+
+--Mon fils, ce ne sont point lus chasseurs. Les voix que j'entends sont
+plus nombreuses.
+
+--Je t'avoue que je ne perçois rien que les bruits de la mer.
+
+--Regarde maintenant au sommet de la côte.
+
+Les yeux du capitaine se portèrent vers le faîte de la falaise qui
+bordait la baie, et il découvrit une troupe d'hommes considérable.
+
+--Pourvu, murmura-t-il, qu'ils ne soient pas animés d'intentions
+hostiles. Nous serions perdus, car les glaces se sont accumulées autour
+de notre bâtiment, et toute retraite nous est coupée.
+
+--Innuit-Ili, dit Triuniak d'un ton grave, il faut apprêter tes armes,
+mon fils.
+
+--Pourquoi ce conseil? As-tu quelques craintes, père?
+
+--Oui, car les Uski sont en expédition guerrière. Je me rappelle bien
+leurs usages dans ces occasions. Vois, comme ils brandissent leurs
+lances, comme ils agitent ces larges boucliers qu'ils ont inventés pour
+s'abriter contre les flèches empoisonnées des Indiens-Rouges. Pourquoi
+viennent-ils en si grande foule? Il sont deux hommes et demi.[19]
+
+[Note 19: L'arithmétique des Groënlandais est très-bornée. S'il est vrai
+qu'ils peuvent compter jusqu'à vingt par le nombre des doigts de leurs
+mains et de leurs pieds, leur langue n'a point de terme pour exprimer
+les nombres au-delà de cinq. Quand donc ils veulent calculer jusqu'à
+vingt, ils répètent quatre fois cette nomenclature. Comme chaque homme a
+vingt doigts, ils disent cinq hommes pour exprimer le nombre cent, deux
+hommes pour quarante, deux hommes et demi pour cinquante, etc.]
+
+--Oui, une cinquantaine environ, fit Dubreuil en lui-même.
+
+--Entends-tu maintenant leur cri de guerre, emprunté aux Indiens-Rouges?
+continua Triuniak.
+
+En effet, des clameurs déchiraient l'air, et l'écho des glaciers les
+répercutait avec des vibrations assourdissantes.
+
+--Hou-hou-hou-houp! vociféraient les Esquimaux, de toute la force de
+leurs poumons en se précipitant confusément sur la grève.
+
+Là, ils remarquèrent qu'ils n'avaient point, de canots et qu'une
+distance de plusieurs portées du flèches les séparait du navire.
+Ils tinrent conseil. Pendant la consultation, Dubreuil et Triuniak
+apportèrent sur les deux ponts toutes les flèches, toutes les lances et
+tous les harpons dont ils pouvaient disposer.
+
+Le Groënlandais avait eu, un instant, le dessein de se rendre sans coup
+férir, mais Guillaume s'y refusa net.
+
+--Plutôt mourir cent fois, dit-il hardiment, que de se livrer à la merci
+de cette horde de coquins, commandés probablement par Kougib, qui les
+aura ameutés contre nous. Ah! j'ai été un sot de ne pas l'achever, quand
+je le tenais entre mes mains. Triuniak, si tu désires me quitter, il en
+est temps encore. Mais moi je me défendrai jusqu'à mon dernier soupir.
+
+--Te quitter, mon fils! répondit l'Uski indigné; imagines-tu que
+j'abandonnerai jamais un ami dans le danger? Mais pourrons-nous résister
+à cette bande? Elle nous écrasera!
+
+--Nous ne succomberons pas sans lui avoir laissé des gages mortels de
+notre valeur! répondit le capitaine d'un ton fier. Ah! ajouta-t-il
+à mi-voix, si j'avais seulement une arquebuse, je me moquerais d'une
+centaine de ces gredins...
+
+--Si nous leur faisions des signes de paix? objecta encore le
+Groënlandais.
+
+--Cela ne servirait de rien. N'est-il pas évident, Triuniak, qu'ils en
+veulent à notre vie? Tiens, ils se sont jetés à l'eau et nagent vers
+nous. Tout à l'heure, ils se hisseront sur ce glaçon qui touche notre
+bâtiment et tenteront d'en escalader les bords.
+
+--Ce u'est pas encore fait, mon fils! s'écria l'Indien.
+
+--Comment s'y opposer?
+
+--Suis mon exemple.
+
+Il prit, en même temps, une forte lance, en appuya un bout sur le
+glaçon, et, pressant sur l'autre extrémité, parvint à repousser le
+vaisseau à cinq ou six pieds, dans l'eau libre.
+
+La _Toutou-Mak_ se trouvait ainsi entourée d'une sorte de fossé naturel
+qui augmentait les difficultés de l'approche.
+
+--Je veux, reprit Triuniak, ne rien tenter contre ces gens, avant d'être
+bien certain qu'ils sont nos ennemis.
+
+Dubreuil haussa les épaules.
+
+Fichant alors un morceau de phoque à la pointe de sa lance, le
+Groënlandais l'éleva devant les Esquimaux, qui n'étaient plus guère qu'à
+une encablure du bâtiment.
+
+Le plus avancé mettait le pied sur le glaçon. A cette proposition de
+faire chaudière, c'est-à-dire de venir banqueter en bons amis, il
+répondit en lançant une flèche à Triuniak.
+
+L'arme retomba à cinquante pas du but. Mais ce fut le signal du
+combat. Tour à tour les Esquimaux abordèrent le glaçon, en lâchant des
+hurlements affreux, et, pêle-mêle, ils coururent à la goélette.
+
+--Mon fils, dit froidement alors le Groënlandais, nous pouvons
+commencer. Tuons! tuons! car, quand nous serons pris, il n'y aura pas de
+pitié pour nous. Mais, avant tout, cache un couteau dans ton capuchon.
+
+--Qu'en ferai-je?
+
+--J'ai été à la guerre, mon fils, à la guerre contre les Indiens-Rouges,
+répliqua Triuniak avec orgueil; je connais les ruses du métier. Un
+couteau trouve toujours son emploi. Si nous sommes faits prisonniers, tu
+t'applaudiras peut-être d'avoir obéi à ma recommandation.
+
+--J'admire déjà ta prudence, père, répondit Dubreuil en souriant, et il
+jeta dans le capuce de sa casaque un petit couteau d'ivoire enfermé dans
+une gaine.
+
+--Attrape, chien! cria Triuniak.
+
+Et une flèche, décochée par son arc, coucha sur la glace l'Esquimau qui
+précédait la bande.
+
+Une grêle de dards s'abattit à l'instant autour du navire. Par bonheur,
+aucun n'atteignit les aventuriers. Ils ripostèrent, et deux des
+assaillants furent renversés.
+
+--Gare à toi, mon fils! fit Triuniak, en repoussant vivement Dubreuil,
+menacé par un trait qui siffla à ses oreilles.
+
+--A mort, le magicien blanc! à mort! beuglaient les sauvages, dont les
+coups semblaient être dirigés particulièrement contre lui.
+
+Debout sur la proue, son arc à la main, il les bravait sans sourciller,
+et chacune de ses flèches portait le désordre dans leur bande.
+
+--Ne reste pas là, Innuit-Ili, lui dit Triuniak; tu offres trop de visée
+à ces louveteaux; descends plutôt entre les ponts.
+
+--Non! non! je suis bien ici. Mais attention, père! en voici un qui
+arrive sur toi.
+
+--Je le guette, sois tranquille, répondit le Groënlandais.
+
+Puis, il se baissa, ramassa une hache de silex, et trancha en deux la
+main d'un Esquimau qui cherchait à se cramponner au bordage.
+
+Le malheureux lâcha prise en hurlant et tâcha de remonter sur le glaçon.
+Mais, personne ne lui venant en aide, chacun étant occupé ailleurs, il
+finit par s'épuiser et se noyer.
+
+La lutte continuait avec acharnement, au milieu des cris et de
+l'obscurité naissante.
+
+--Ah! sans la nuit, nous aurions beau jeu de ces bandits, disait le
+capitaine, en perçant de sa lance le corps d'un autre Esquimau qui
+tentait l'abordage.
+
+--Au contraire, répondit Triuniak; au contraire, car la nuit leur fait
+peur. Ils ne combattent jamais dans les ténèbres. Que nous puissions
+tenir jusqu'à ce que l'obscurité soit complète...
+
+--Ah!... je suis mort, père! exclama douloureusement Dubreuil, en
+roulant aux pieds de son brave compagnon.
+
+Il avait été frappé à la tête par la massue d'un Uskimé qui avait réussi
+à nager inaperçu jusque sous l'éperon du vaisseau, d'où il s'était
+élancé soudainement sur le pont.
+
+--Oh! mon fils! je te vengerai! proféra Triuniak avec un accent
+terrible.
+
+Puis, il bondit sur l'agresseur, et lui fendit le crâne d'un coup de sa
+hache.
+
+--A mort! à mort! acclamaient les Esquimaux, se pressant en foule à
+l'abordage.
+
+--Oui, à mort! à mort! je vengerai mon fils, Innuit-Ili! leur cria
+le Groënlandais, en sautant dans la mer où il disparut, sans que les
+efforts que firent ensuite les vainqueurs pour le retrouver aboutissent
+à un succès.
+
+Ils saluèrent leur triomphe par la plus exécrable débauche de gosier qui
+se puisse imaginer. Ensuite, les uns se répandirent sur le vaisseau
+pour le piller, d'autres entourèrent le corps de Dubreuil, sans oser le
+toucher, dans la crainte qu'il ne leur jetât un sort.
+
+Le capitaine n'avait été qu'étourdi, malgré une large blessure à la
+tête. Il reprit connaissance. Ses ennemis l'avaient cru mort. Ils se
+réjouirent grandement de sa résurrection, que quelques-uns attribuèrent
+à un miracle. Pour qu'il ne leur échappât point, ils le garrottèrent
+solidement, et l'expédièrent aussitôt à leur angekkok-poglit, sous la
+garde d'une demi-douzaine d'entre eux.
+
+Les autres achevèrent de saccager le vaisseau, auquel ils mirent le feu,
+quand ils l'eurent complètement dépouillé.
+
+Dubreuil, qui avait été mené au rivage sur l'ommiah, était à peine
+au-dessus de la côte, lorsque l'incendie éclata, embrasant de lueurs
+rouges les ombres du crépuscule, à travers des tourbillons de fumée
+blanchâtre.
+
+Pénétré d'une amère tristesse, le capitaine se retourna, et de grosses
+larmes s'amassèrent sous ses paupières, à la vue de l'inflexible fléau,
+qui consumait ce navire auquel il avait travaillé avec tant d'ardeur, et
+auquel il avait confié ses plus vives, ses dernières espérances. Il lui
+sembla que c'était une partie de lui-même, un ami qu'on lui enlevait,
+qu'on torturait par la flamme. C'est ainsi qu'en raison de ce qu'elles
+nous ont coûté, de ce que nous attendons d'elles, nous attachons souvent
+aux choses le même prix qu'aux êtres animés.
+
+Une brutale gourmade d'un de ses conducteurs le força à reprendre sa
+marche.
+
+--Ha! ha! ricana le sauvage, si tu aimes le feu, fils de Hafgufé[20],
+nous te régalerons bientôt.
+
+[Note 20: Sorte de démon très-redouté des Esquimaux.]
+
+--_Ap, ap_ (oui, oui), on te fera rôtir, grand magicien, appuyèrent les
+autres, en battant cruellement le pauvre captif.
+
+Dubreuil dédaigna de répondre à ces violences; bien plutôt il songeait à
+s'évader. Ses mains étaient liées l'une contre l'autre, mais à ses
+pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins
+paraissant assez fourré. Que risquait-il de faire une tentative? Elle
+pouvait réussir, et, s'il échouait, son sort n'empirerait pas.
+
+Le projet arrêté, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre
+Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrière. En entrant dans
+le bois, comme la piste se rétrécissait, ils se mirent en file.
+
+Sous prétexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais
+d'une façon assez insensible pour ne point soulever les soupçons de ses
+gardiens. Peu à peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que
+les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des
+invectives et des bourrades, leur prisonnier à marcher plus vite. Une
+certaine distance s'était progressivement ainsi établie entre les deux
+groupes.
+
+Tout à coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant,
+donne tête basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproché.
+Celui-ci tombe; l'autre, à qui l'obscurité ne permet pas de voir, le
+heurte, tombe à son tour, et Dubreuil file, comme une flèche, dans la
+forêt. Il ne sait où il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidité
+possible, sans se préoccuper des branchages qui labourent son front,
+des épines qui déchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce
+moment! Qu'il déjouerait aisément tous les efforts de ses ennemis
+pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est
+embarrassée, il trébuche à chaque minute; cent obstacles insignifiants
+pour un homme qui jouit de la faculté de tous ses membres, mais
+considérables dans sa position, cent obstacles retardent sa course.
+
+On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les
+imprécations sur les imprécations, on le presse comme une bête fauve.
+Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mêle le glapissement des
+animaux sauvages troublés dans leur retraite.
+
+Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un côté, d'un
+autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle,
+il descend un vallon, franchit une colline, contourne une éclaircie,
+escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrête à la
+fin, meurtri, lacéré, essoufflé, pour respirer, pour écouter.
+
+D'abord, il n'entend que les battements précipités de son coeur: puis,
+son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent,
+ils s'éloignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les
+ténèbres. Il cherche un endroit convenable et dérobé pour s'asseoir,
+lorsque les feuilles sèches crient sous un pied léger, mais rapide.
+Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes
+flageolent sous lui. Il est tout entier baigné d'une sueur froide.
+Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un
+mouvement.
+
+--Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix près de lui.
+
+--Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altéré.
+
+--Chut! ne parle pas si haut.
+
+--Comment es-tu venu ici?
+
+--Nous causerons de cela plus tard. A présent, il faut se donner des
+ailes.
+
+--Ah! je n'en ai plus la force.
+
+--Si tu n'en as plus la force, je te porterai. Mais ne restons pas
+davantage ici.
+
+--Où aller?
+
+--Tu as les mains attachées, mon fils. Attends que je te délivre, reprit
+Triuniak en coupant les lanières de peau de phoque avec lesquelles les
+Esquimaux avaient garrotte Dubreuil.
+
+--Merci! fit celui-ci.
+
+--Allons, essaie de te soulever, appuie-toi sur moi; et, s'il est
+nécessaire, monte sur mon dos.
+
+--Ah! malédiction! répliqua le capitaine, j'ai les bras et les jambes
+paralysés. Pars, Triuniak, laisse-moi! Si ma destinée est de mourir,
+je mourrai. Mais toi, pense à Toutou-Mak, ta fille bien-aimée. Vis pour
+elle, c'est ton devoir.
+
+--Je t'ai dit que je ne te délaisserais jamais!
+
+--Tiens! entends-tu? ils se rapprochent. Sauve-toi, mon père; je t'en
+conjure...
+
+--Non, dit vivement le Groënlandais, en chargeant Dubreuil sur son
+épaule.
+
+
+
+
+ XI
+
+ LA FÊTE DU SOLEIL
+
+
+Dubreuil et Triuniak se trouvaient alors dans une sorte de clairière,
+au fond d'un étroit vallon, faiblement éclairée par la lumière sidérale.
+Des pins, des genévriers, mêlés de bouleaux et de quelques chênes
+rabougris, enseignaient cette éclaircie, que traversait un ruisseau,
+produit sans doute par la fonte des neiges. On l'entendait sourdre sur
+les rochers, dans les hauteurs voisines.
+
+--Père, dit le capitaine à son ami, quand ils furent arrivés au bord,
+laisse-moi boire. Peut-être l'apaisement de ma soif me rendra-t-il
+quelque force.
+
+--Bois, mon fils, mais hâte-toi, car l'ennemi est sur nos talons.
+
+Disant ces mots, Triuniak déposait le jeune homme sur la rive du petit
+cours d'eau.
+
+Telle était, cependant, la prostration physique de
+
+Guillaume, que Triuniak dut l'aider à rafraîchir ses lèvres brûlantes.
+
+--Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil.
+
+--Peux-tu marcher?
+
+--Non, père, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskimé a
+cessé.
+
+--C'est-à-dire qu'il est dominé par celui du ruisseau. Non, il ne faut
+pas demeurer ici. L'endroit est fréquenté. Je distingue sur la neige des
+traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se désaltérer
+à cette onde. Allons, en route!
+
+Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfonça de nouveau
+dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaçons
+épars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart
+d'heure, le Groënlandais fat obligé de faire une halte.
+
+--Je te fatigue trop, père, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et,
+s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et
+plus que tu ne devais faire.
+
+--Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au
+jour, et Triuniak veillera sur loi.
+
+--Tu ne veux donc pas m'écouter? tu ne penses donc plus à ta fille qui
+aura besoin de tes services?
+
+--Je pense à mon fils que je tiens, que je possède, avant de penser à ma
+fille dont j'ignore la destinée, répondit l'Indien.
+
+--Ah! tu es pour moi le meilleur des pères! Comment pourrai-je jamais
+m'acquitter de toutes les obligations...
+
+--Je te l'ai dit, tu m'apprendras à connaître et à honorer le Dieu de ta
+race, Innuit-Ili, répliqua Triuniak en l'étendant doucement sur un tapis
+de gazon.
+
+Accablé par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil
+s'endormit aussitôt, sous la garde vigilante de son libérateur, qui,
+assis près de lui, les coudes appuyés sur tes genoux, la tête dans les
+mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets.
+
+Un peu avant le point du jour, le Groënlandais éveilla Dubreuil.
+
+--Mon fis se sent-il moins affaibli?
+
+--Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses
+membres engourdis.
+
+--Eh bien, attends-moi en ce lieu.
+
+--Où vas-tu, père?
+
+--Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, répliqua
+Triuniak, en descendant vers le vallon.
+
+Parvenu à l'orée de la clairière, il s'arrêta, écouta et examina les
+environs à la faveur de l'aube naissante. Ne découvrant personne, il
+tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanières, en fit de
+menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du
+ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint à l'affût.
+
+La nature s'animait. La brise frémissait harmonieusement à la cime des
+arbres, les oiseaux printaniers commençaient leur chant matinal, et
+de fréquents frôlements dans le feuillage annonçaient que le gibier
+revenait de son viandis. Des lièvres, des lapins, des marmottes et
+jusqu'à de beaux caribous passaient et repassaient, à chaque instant,
+sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient
+et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer, à qui mieux
+mieux, de ses piéges. Impatienté par leur nargue, il allaita la fin se
+précipiter, le couteau à la main, sur deux magnifiques élans eu train
+de s'ébattre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils étaient
+accompagnés, dévala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le
+cou dans un des engins. La pauvre bête poussa un cri plaintif et chercha
+à se débarrasser du fatal collet.
+
+Mais déjà Triuniak s'était jeté sur elle, au grand émoi de toute la
+bande des fauves, et l'avait étranglée.
+
+Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement
+vers le capitaine, en effaçant soigneusement sur son chemin les
+empreintes de ses pieds.
+
+Là, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit à son ami, en
+approchant l'animal de sa bouche:
+
+--Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces.
+
+Guillaume connaissait par expérience l'efficacité de ce traitement,
+fort usité chez toutes les peuplades incivilisées de l'Amérique
+septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopté.
+Il s'abreuva largement à cette source restauratrice. Quand il eut fini,
+Triuniak appliqua, à son tour, les lèvres à la blessure de l'animal et
+se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction.
+
+Le soleil levant éclairait maintenant le paysage. C'était une succession
+de montagnes arides, parsemées d'arbres brouis, de petite taille, sur
+leurs rampes inférieures, et couronnées par des roches gigantesques.
+
+Il n'y avait rien là pour égayer l'esprit. Tout, au contraire,
+contribuait à l'attrister.
+
+--Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard
+mélancolique sur ces crêtes pelées, qui ne pouvaient servir que de
+repaires aux ours et aux animaux féroces. Qu'allons-nous faire? Sans
+armes, sans provisions, saurons-nous longtemps échapper à nos ennemis?
+
+--Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou.
+Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons,
+debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque
+caverne et nous tiendrons conseil.
+
+--Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour
+pleurer. Marche, je te suivrai.
+
+--Donne-moi la main, car le terrain est glissant... Ah! j'aperçois, il
+me semble, ce que nous cherchons.
+
+--Où ça?
+
+--Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais
+nous y serons bientôt.
+
+Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence
+et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit
+énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance
+considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait
+alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme.
+
+--Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans
+une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais
+ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce
+au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de
+nos affaires.
+
+Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.
+
+Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez
+élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un
+asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à
+l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à
+l'abri des investigations de leurs ennemis.
+
+Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak
+étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte,
+réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux
+et de stalactites aux formes bizarres.
+
+Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du
+chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums,
+le capitaine interrogeait son ami.
+
+--Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me
+rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons,
+parle, mon père.
+
+--J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais.
+
+--Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour.
+
+--Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance
+serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de
+la vie, mais pour te venger... et aussi me venger de Kougib.
+
+--Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!
+
+--Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui
+s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du
+côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient.
+
+--Oui, je comprends.
+
+--Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il
+était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là
+peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant
+autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage,
+je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous
+avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton
+père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande
+qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire
+connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es
+échappé.
+
+--Je n'espérais guère réussir, et sans toi...
+
+--Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en
+souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais
+plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes
+traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas
+rejoint.
+
+--A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre
+position future.
+
+--Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du
+feu.
+
+Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec
+avidité.
+
+Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en
+s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:
+
+--Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne
+bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que
+le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir.
+
+--Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour
+achever de reposer ses membres courbatus.
+
+--Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je
+t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée.
+
+--Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.
+
+--Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je
+vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand
+chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi
+prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib.
+
+--Et s'il n'existait plus?
+
+--Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du
+soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine.
+
+Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses
+spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire,
+celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus
+penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante
+somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes
+charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé
+sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse
+Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la
+joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la
+Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons
+les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme
+de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un
+sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin
+souriait aux yeux enchantés des jeunes époux.
+
+Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si
+souvent au bord d'un abîme!
+
+Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui
+avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.
+
+Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas
+abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent
+conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le
+magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier
+disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux
+arbres; on serait réduit à mourir de faim.
+
+Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas.
+
+Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et
+lançait dans les bois toute la population du village.
+
+Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où
+il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les
+buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau
+explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes
+qui avaient servi à attacher Dubreuil.
+
+Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur
+inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque
+sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré,
+on distingua un filet de fumée au sommet des rochers.
+
+Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt
+réprimée par un chef.
+
+--Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche.
+Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?
+
+Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien
+armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.
+
+Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que
+notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un
+mouvement pour se défendre.
+
+Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare,
+il eut à subir les outrages les plus cruels.
+
+Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes
+déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux
+captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui
+le voulaient mettre en pièces.
+
+On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps
+meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib.
+La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il
+endurait.
+
+--Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais
+Triuniak me vengera!
+
+--Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib
+ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de
+Pumè...
+
+--C'est un odieux mensonge!
+
+L'angekkok-poglit se prit à rire.
+
+--Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il.
+
+--Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil.
+
+--Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle
+que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser...
+
+--Imposteur!
+
+--L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton
+aigre.
+
+--Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je
+n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi,
+qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?
+
+--Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un
+air railleur.
+
+--C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y
+attendre!
+
+--Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive?
+
+--Que t'importe?
+
+--T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible
+ricanement.
+
+--De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller.
+
+--Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas,
+on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est
+différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable
+au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu
+verras demain, Innuit-Ili.
+
+--Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.
+
+--Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des
+larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!...
+
+--Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.
+
+--Toutou-Mak est morte!
+
+--Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le
+retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.
+
+Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur
+le sol.
+
+Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué
+sans l'intervention de Kougib.
+
+--Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain.
+Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il
+s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous.
+
+[Note 21: La Bouche.]
+
+--Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la
+douleur.
+
+--A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à
+un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on
+l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.
+
+Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deux
+Esquimaux.
+
+Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent
+son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il
+avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les
+hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent
+lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était
+destiné.
+
+On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord
+célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux
+la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue
+léthargie annuelle.
+
+«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont
+encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et
+que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux,
+c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse,
+à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait
+savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants
+de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre
+solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes
+impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais
+au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions
+qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de
+l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand
+le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut
+des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne
+sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins
+et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans
+leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?»
+
+Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador
+ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que
+l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à
+cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier.
+
+Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en
+dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.
+
+Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle
+on avait dressé deux poteaux et allumé des feux.
+
+Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les
+deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher,
+entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements
+en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances
+et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des
+Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris
+insensés en agitant leurs armes meurtrières.
+
+On amena le prisonnier.
+
+Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son
+regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que
+la mort lui fit peur.
+
+Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui.
+Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur
+la place.
+
+Dubreuil fut attaché sur le bûcher.
+
+Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère.
+L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces
+terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et
+de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient
+encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle,
+l'assemblée répondait en choeur.
+
+--Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!
+
+Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il
+était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque
+chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les
+contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil,
+une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une
+autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de
+se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de
+la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui
+arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.
+
+Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:
+
+--Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par
+l'homme blanc!
+
+--Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée
+autour de l'infortuné capitaine.
+
+Et invoquant l'ombre de son enfant:
+
+--Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un
+festin.
+
+Puis elle saisit un vase de pierre et continua:
+
+--Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois
+le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis
+dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera
+la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre
+de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble
+fruit de mes entrailles, ta mère te venge!
+
+Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux de
+Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.
+
+Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par
+la terreur:
+
+--Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE CHANT DE MORT
+
+
+Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent à fuir dans
+toutes les directions. Néanmoins, avant de se sauver, l'Indienne à
+la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bûcher
+commença à s'enflammer.
+
+--Ah! tu mourras, et les mânes de Pumè seront vengés! marmottait Kougib
+en couvant sa victime de regards implacables.
+
+La blessure que le capitaine lui avait faite l'empêchait d'imiter
+l'exemple des Uskimé, mais telle était sa haine contre Dubreuil qu'il
+semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette
+haine. Craignant sans doute que le captif ne lui échappât encore
+une fois, il se traînait sur les mains et les pieds, s'approchait du
+patient, cherchant à ramasser une hache pour l'en frapper.
+
+La fumée et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier
+à la pensée de l'éternité, avait à peine remarqué ces incidents. Mais
+alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais,
+retentirent autour de lui. En même temps, la place était envahie par une
+troupe d'individus qu'on eût dits sortis des régions de l'enfer.
+
+Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils
+étaient complètement nus, à l'exception de mocassins à leurs pieds et
+d'un court jupon en peau ou en écorce, attaché au dessus des hanches.
+
+Un carquois, un arc sur le dos, à la main un casse-tête ou une hache,
+entre les dents un couteau, voilà leurs armes.
+
+Mais quelles tailles de géants! quelles charpentes solides! quelles
+vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on
+comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages.
+Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur
+résister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus
+haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique;
+l'autre, la plus basse, la plus chétive. Évidemment, si les Uskimé
+avaient un jour ou un autre remporté quelque avantage guerrier sur les
+Indiens Rouges, ils en étaient redevables au nombre ou à la surprise,
+mais, à armes égales, dix de ceux-ci auraient dérouté vingt-cinq de
+ceux-là.
+
+A leur tête marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignité,
+on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure
+ornée, et plus encore à l'air de commandement empreint sur son visage.
+
+Il aperçut, en même temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient déjà,
+et Kougib, qui rampait vers lui en le menaçant d'une hache.
+
+--Ouah! fit-il en se jetant vers le bûcher, dont il éparpilla les
+arbres embrasés d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait
+l'angekkok-poglit.
+
+Kougib mâchonna une imprécation entre ses dents et lança violemment sa
+hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas.
+
+--Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les
+liens de Guillaume.
+
+--Ah! je l'ai manqué! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit,
+tâchant de retrouver une autre arme.
+
+--Mon frère, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le
+libérateur en langue esquimaue.
+
+Et il reçut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir
+à cause du gonflement de ses pieds.
+
+--Tu me connais, mon frère? balbutia-t-il avec autant de surprise que de
+joie.
+
+--Oui, Kouckedaoui connaît l'ami de Toutou-Mak.
+
+--Toutou-Mak!... mon frère l'a vue?... il sait où elle est?
+
+--Kouckedaoui est son père! répondit l'Indien avec un mélange d'amour et
+d'orgueil.
+
+Fatigué par tant d'émotions diverses, stupéfait d'une révulsion si
+subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'était
+pas le jouet d'un rêve, et il portait des yeux hagards tantôt sur
+l'Indien Rouge, tantôt sur les débris fumants du bûcher, tantôt sur
+Kougib.
+
+--Attends, mon frère, dit Kouckedaoui en le posant doucement à terre.
+
+Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou
+sur la poitrine et tira un couteau.
+
+--Non! non! mon frère, épargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak,
+épargne-le; je t'en supplie, épargne ce misérable! implora Dubreuil,
+incapable de voir froidement commettre un homicide.
+
+--L'épargner! est-ce ainsi que tu procèdes à l'égard de tes ennemis?
+N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout à l'heure?
+
+--Tu es un lâche, plus lâche qu'une femme! Je te méprise! râlait Kougib
+sous la pression du genou qui lui écrasait le thorax.
+
+--Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil.
+
+--Qu'il me laisse vivre, pour que j'achève de te tuer! reprit l'Esquimau
+d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tué ta Toutou-Mak!
+
+--Que dit ce chien? s'écria l'Indien Bouge.
+
+--Il prétend, le scélérat, qu'il a fait périr ta fille, répondit
+Dubreuil.
+
+--Toutou-Mak est la fille.....
+
+--C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui.
+
+--Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il
+mourra content, car si l'enchanteur blanc lui échappe, il peut donner au
+père de Toutou-Mak de» nouvelles de son enfant.
+
+--Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic étonné.
+
+--Des nouvelles bien intéressantes, fut-il répliqué avec un accent
+sarcastique.
+
+--Parle.
+
+--Kougib a été la cause de la mort de Toutou-Mak.
+
+--Oh! l'infâme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever.
+
+--Tu mens! tu mens! repartit véhémentement l'Indien Rouge.
+
+--Kougib n'est pas un Boethic pour mentir.
+
+--Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? proféra
+Kouckedaoui avec une surprise mêlée de colère.
+
+--Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de
+dédaigneuse fierté, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est,
+je viens du Succanunga. Si tu es le père de Toutou-Mak, sache que je
+l'ai enlevée, et que, comme elle refusait de se donner à moi, Torngarsuk
+l'a engloutie dans les flots, à ma requête.
+
+--Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver
+enfin!... Je te cherchais, Kougib...je te cherchais... Pour te trouver,
+pour te punir, pour te punir comme tu le mérites, je serais allé
+jusqu'au Succanunga... Tu vois que j'avais envie de te connaître, de te
+posséder!
+
+--Ta fureur ne m'effraie guère! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es
+trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les
+veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur à leurs ennemis parce qu'ils
+se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est
+débile comme celui des vieillards. Moi, si je n'étais pas blessé, je les
+chasserais tous comme une troupe de lapins.
+
+Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'était occupé à lui
+lier les poignets.
+
+--Nous verrons bientôt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi
+brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipère.
+Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te délivrer. Je l'en défie!
+
+--Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a déjà commencé. Tu la porteras
+avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc!
+Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est
+remplie. Il a jeté la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges!
+
+En prononçant ces paroles d'un ton prophétique, l'angekkok-poglit avait
+les yeux tournés vers le capitaine Guillaume Dubreuil.
+
+Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit:
+
+--Comment, mon fils, es-tu tombé au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak
+m'avait appris que tu étais resté...
+
+--Toutou-Mak! s'écria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais
+elle vit donc encore?
+
+--Elle vit! répondit simplement l'Indien.
+
+--C'est faux! hurla Kougib.
+
+--O mon Dieu! je vous remercie! s'écria dans sa langue maternelle
+Guillaume en levant les yeux au ciel.
+
+--C'est faux! faux! répétait l'angekkok avec rage.
+
+--Mais, où est-elle? demanda vivement le Français.
+
+--Elle est à Baccaléos.
+
+--Quoi! vrai, mon frère? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas?
+faisait Dubreuil avec une agitation indicible.
+
+--La langue de Kouckedaoui a toujours été droite. Il te dit que
+Toutou-Mak est à Baccaléos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend,
+Innuit-Ili. J'étais parti avec mes guerriers pour aller te chercher au
+Succanunga. Te voici, je te ramènerai, je ferai le bonheur de celle que
+tu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici.
+
+--Le hasard, répondit Dubreuil. Croyant que ta fille était morte,
+Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon
+pays. Triuniak, le père adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait...
+
+--Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! Où est-il?
+Mon coeur se gonfle à l'idée de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon
+pour toi, je l'aime. Montre-le-moi.
+
+--Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitté, quand j'ai été saisi et
+conduit ici par les Esquimaux. Il doit rôder autour de ce village, sans
+doute les guerriers de mon frère' l'auront épouvanté.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas débarqué à Baccaléos?
+
+--Une tempête nous a forcés d'aborder sur cette côte; mais mon intention
+était de me rendre à l'île que tu habites, mon frère.
+
+--Tu espérais donc y retrouver Toutou-Mak?
+
+--Hélas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y
+atterrissaient quelquefois.
+
+--On t'avait dit juste, mon frère.
+
+Un rayon de joie colora le visage pâli de Dubreuil. Il allait adresser
+une foule de questions à Kouckedaoui, quand arrivèrent quelques
+Indiens Rouges traînant à leur suite une dizaine de femmes et d'enfants
+esquimaux.
+
+A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un
+cri.
+
+--Kouckedaoui! mon époux! mon époux bien-aimé!
+
+Et elle vola vers le chef, qui tressaillit après avoir levé les yeux.
+
+--Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutôt froid qu'animé, en étrange
+opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrachée à la
+femme.
+
+Cependant, Kouckedaoui était profondément ému, aussi ému que peut l'être
+l'homme le plus sensible qui retrouve, après l'avoir perdue depuis
+quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chérie, la mère
+d'un enfant adoré. Mais la dignité indienne lui commandait de refouler
+ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient
+intérieurement.
+
+--Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnaîtrais-tu plus?
+
+--Mon coeur se serait desséché plutôt que d'oublier Shanandithit,
+répondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a
+toujours été celle qu'il a le plus aimée.
+
+--Moi aussi, dit-elle, je n'ai cessé: de t'aimer. Le jour et la nuit
+je pensais à toi; je soupirais pour le moment où tu me tirerais de
+l'esclavage, et quoique le guerrier uskimè qui m'avait choisi comme
+épouse fût bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir
+du vaillant Kouckedaoui.
+
+--Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la liberté
+s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paraître fâché que
+sa femme eût accepté un autre mari durant sa captivité.
+
+A cette époque, la jalousie était un sentiment presque ignoré des
+Indiens de l'Amérique septentrionale; ils se prêtaient volontiers leurs
+femmes, les offraient aux étrangers, et refuser leur présent eût été
+le comble de l'impolitesse. Ce sont les Européens, c'est nous qui avons
+importé ce vice chez eux, avec bien d'autres fléaux, malheureusement.
+
+--Kouckedaoui est aussi généreux que brave! répondit la sauvagesse, que
+ne puis-je, en récompense, lui rendre sa fille!
+
+Et elle baissa douloureusement la tête.
+
+--Notre fille nous est revenue, dit le chef.
+
+--Toutou-Mak! s'écria Shanandithit, en relevant ses yeux mouillés sur
+ceux de son mari.
+
+--Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau.
+
+--Où est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, où elle est. Je n'ose croire à tant
+de bonheur.
+
+--Toutou-Mak est au fond du grand lac salé, dit alors Kougib d'un ton
+moqueur.
+
+Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention
+de l'Indien Rouge.
+
+--Je vais, dit il avec emportement, mettre fia à tes criailleries de
+hibou.
+
+Et appelant quelques-uns de ses compagnons:
+
+--Reconstruisez le bûcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prêt,
+rôtissez ce chien hargneux.
+
+Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain.
+Kouckedaoui ne voulut pas céder. L'eût-il voulu, que sa bande ne l'eût
+pas écouté. Il lui fallait une victime humaine pour immoler à Agreskoui,
+sa divinité de la guerre; cette victime était là. Le sacrifice devait
+être consommé. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative
+pour apaiser les vainqueurs. Loin de là, il provoquait à plaisir leur
+ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait.
+
+Pendant qu'on redressait le bûcher et que Kouckedaoui causait un peu à
+l'écart avec Shanandithit, un _bouhinne_, magicien, qui accompagnait les
+Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis à
+l'endroit où le chef l'avait placé.
+
+Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas,
+mais dont il devina à moitié le sens;--le bouhinne lui déclarait qu'il
+était sa propriété.
+
+Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crâne un casque
+fait avec la tête d'un ours, et à son cou pendait un sac, en peau de
+caribou, orné de verroteries et de poils de porc-épic. Ce sac renfermait
+les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, était nu et vermillonné, de
+l'occiput à la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges.
+
+Pour imprimer plus de force à son discours, il fit un signe à deux
+Boethics, ceux-ci accoururent, empoignèrent Dubreuil par les bras et
+les jambes, et se disposèrent à l'aller porter sur le bûcher où l'on
+attachait Kougib. Ne soupçonnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume
+n'opposa aucune résistance; mais en découvrant le but que se proposaient
+les sauvages, il se débattit si vigoureusement que, malgré son état de
+faiblesse, les Boethics avaient dû le lâcher et demander du secours,
+quand Kouckedaoui arriva, attiré par le bruit de la lutte.
+
+Une violente discussion s'engagea aussitôt entre lui et le bouhinne.
+Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas.
+Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur
+prétendait le brûler, et que Kouckedaoui repoussait cette prétention,
+en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris
+lui-même, et qu'il était maître d'en faire ce qu'il voulait.
+
+Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agréable à
+Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intérêt Kouckedaoui avait-il à la
+conservation de cet homme blanc?
+
+Les Indiens Rouges, rassemblés autour d'eux, penchaient manifestement
+pour leur bouhinne. Le chef résolut de couper court au différend.
+
+--Si, s'écria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si
+quelqu'un de vous fait la plus légère égratignure à ce guerrier blanc,
+je lui casserai la tête avec mon tomahawk.
+
+Cette déclaration, accentuée par un mouvement significatif, imposa
+aussitôt silence aux murmures qui commençaient à s'élever. Et le
+bouhinne se retira en lançant à Dubreuil un regard courroucé.
+
+Kouckedaoui baisa ensuite le Français sur le front et le menton, pour
+indiquer qu'il l'adoptait, et que désormais sa personne était sacrée.
+
+En même temps il lui dit:
+
+--Ne réclame plus la grâce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne
+pourrais te soustraire à la fureur de mes guerriers; car, comme dans
+chacune de nos expéditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier
+un prisonnier mâle, et qu'il n'en a pas été fait d'autre que toi et
+le Groënlandais dans celle-ci, s'il échappait à la mort, ma protection
+serait peut-être insuffisante pour t'en préserver.
+
+--Au moins, mon frère, rends-moi un service: éloigne-moi de ce
+spectacle, qui m'afflige trop cruellement.
+
+--Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc
+et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la défaite de ton
+ennemi, fit le chef en souriant.
+
+--Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! répondit
+Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine,
+et que, debout sur le bûcher, harcelé par ses tourmenteurs, qui lui
+appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient
+les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire
+passés sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses
+des lambeaux de chair qu'ils dévoraient crus, Kougib bravait, du regard
+et de la voix, les Boethics, en chantant fièrement son chant de mort:
+
+--Qui êtes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous
+ne savez pas vous battre, vous ne savez même pas tirer une larme d'un
+ennemi terrassé!
+
+--Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous
+vanter, près de vos filles et de vos épouses, d'avoir pris un homme
+blessé, impuissant à se défendre!
+
+»O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en
+parlera chez vos arrière-neveux. Ils répéteront vos louanges et sur
+vos tombeaux déposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des
+ciseaux!
+
+»Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai
+ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez même pas comment on torture un
+ennemi. Faut-il vous l'apprendre?
+
+»Montez ici, déracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes
+membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous
+mieux encore? écorchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du
+sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil.
+
+»Voilà comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un
+Uski du Sud. Je défie à votre lâcheté d'imaginer un supplice capable
+d'arracher un gémissement à un Uski du Sud.
+
+»Parce que je venais du Nord, vous m'avez jugé timide comme vous,
+amolli comme vous, sensible aux plus petites piqûres comme vous.
+Détrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme.
+
+»Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa
+prédiction dernière. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son
+courage, Indiens Rouges, ils posséderaient maintenant votre île.
+
+»Allumez le feu de votre bûcher! il est temps. Je vous le répète, ô vil
+troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi
+bien que celui du guerrier.
+
+»Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lèche, une caresse,
+m'étreint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec
+amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents!
+
+»Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de
+Kougib. Vous avez repoussé les invasions des Uski septentrionaux, mais
+vous tomberez sous les coups de la race blanche!
+
+»Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu
+maudite, vous vous souviendrez de Kougib!...»
+
+L'angekkok-poglit jeta cette imprécation avec la sombre énergie d'un
+prophète inspiré, en agitant, à travers les flammes qui l'enveloppaient
+de toutes parts, un bras déjà carbonisé, mais dont la terrible menace
+fit reculer les Boethics d'épouvante.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ KOUCKEDAOUI
+
+
+Les Indiens Rouges demeurèrent huit jours au village esquimau:--huit
+jours de festins continuels, où furent dévorées toutes les provisions
+abandonnées par les vaincus.
+
+Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour
+retrouver Triuniak. Fort affligé de la nouvelle disparition de son
+ami, Dubreuil prétextait de ses souffrances pour retarder le départ des
+Boethics, qui désiraient retourner dans leur île. Mais ses forces étant
+revenues, et voyant l'insuccès des recherches, il cessa de retenir
+le chef, qui, pour l'obliger, avait prolongé son séjour, au risque de
+soulever le mécontentement de ses guerriers.
+
+La veille du départ, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un
+entretien confidentiel. Le chef promit au Français de lui donner sa
+fille en mariage, mais à condition qu'il s'établirait définitivement
+au milieu des Indiens Rouges et lui succéderait dans son commandement.
+Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa
+vie.
+
+«Kouckedaoui, ou le Faucon, était né à Baccaléos, il y avait
+cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que
+soutenaient, à cette époque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs.
+Quand il revenait de ces longues et dangereuses expéditions, tout
+couvert de gloire, c'est-à-dire de chevelures pendues à sa ceinture, les
+anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs
+fils à manier la lance, à tirer de l'arc et à frapper l'ennemi, comme le
+Faucon.
+
+»Il épousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges
+boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait écorcher un caribou, passer,
+blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et préparer la moelle des
+os d'élan? Shanandithit n'avait pas apporté dans sa loge un coeur
+indifférent. Non; comme témoignage irrécusable de son amour, elle avait
+éteint le tison ardent que Kouckedaoui avait allumé dans la tente de
+son père; et, après leur mariage, l'affection de la jeune femme s'était
+accrue encore.
+
+»Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui
+ôter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il
+fallait les sécher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien
+plus cependant que toute autre chose, la docilité de Shanandithit aux
+ordres de sa belle-mère prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui.
+Aussi, quoique réservées pour les heures secrètes, les tendresses de son
+mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait
+montrer plus de ouampums et d'ornements que l'épouse du jeune guerrier.
+Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aidée à rapporter au logis le
+gibier abattu par ses flèches, fait inouï dans les annales conjugales
+des Indiens Rouges.
+
+»Elle lui donna une fille, puis un fils, et put dès lors être assurée
+que, quel que fût le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il
+ne la répudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs
+parents, surtout de la grand'mère, qui prédit que le fils deviendrait le
+plus brave guerrier de sa race.
+
+»Les enfants commençaient à marcher, quand le Faucon résolut d'aller
+chasser à l'extrémité septentrionale de l'île. Il partit avec sa femme,
+laissant son fils et sa fille à la garde de la grand'mère, qui s'était
+blessée au pied. Dans les cantons où ils arrivèrent, le gibier abondait.
+Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en
+conséquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitôt
+levèrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du désespoir de
+celui-ci! en arrivant au lieu où il avait laissé son épouse, il ne la
+trouva plus!
+
+»Son wigwam avait été pillé, détruit. Tout autour se faisaient remarquer
+les traces des Mic-Macs.
+
+»Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien
+doit cacher sa douleur. Le chef était bon, brave, habile. Il eût trouvé,
+s'il eût voulu, cent épouses pour succéder à celle qu'il avait perdue.
+Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit?
+
+»Le Faucon fit voeu qu'il ne mènerait pas une autre femme à sa couche et
+ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tué et scalpé cinq Mic-Macs.
+Il remplit son carquois, mit à son arc une corde nouvelle, aiguisa son
+couteau, monta dans son agile canot d'écorce, et entonna son chant de
+guerre.
+
+» Son absence dura une saison entière. Au retour, il possédait les cinq
+scalpes. Elles furent pendues près du foyer de sa loge. On crut qu'il
+allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui était plus triste
+encore qu'avant son départ; il fermait les oreilles à toutes les
+paroles de mariage. Ses amis pensèrent qu'il ne reviendrait point de sa
+détermination. Sa mère fut d'un avis différent. Elle l'importuna tant,
+avec sa ténacité féminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les
+surmonter, qu'à la fin le Faucon céda à ses désirs.
+
+»La vieille avait porté son choix sur une charmante jeune fille nommée
+Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchantés d'un tel
+honneur. La fiancée ne montrait pas un grand empressement; mais c'était
+chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit,
+et Avolalia fut installée dans la loge de Kouckedaoui.
+
+»La nature ne l'avait pas formé pour vivre seul. Malgré le mépris qu'une
+éducation indienne soulève contre le beau sexe, Kouckedaoui avait
+un faible pour les séductions des femmes. Si Avolalia n'était pas,
+à beaucoup près, aussi aimante que la regrettée Shanandithit, elle
+semblait s'acquitter de ses devoirs d'une façon si convenable, que le
+jeune homme commença à s'attacher à elle. Sa santé débilitée s'améliora.
+De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne
+vigueur.
+
+»Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait
+quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale,
+Kouckedaoui songeait à Shanandithit et refoulait dans son coeur un
+soupir.
+
+»En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherché
+Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme
+Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses
+visites mauvaises. Mais eût-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il eût
+dédaigné de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouvé que son
+coeur était fort. Elle ne tarda pas à le prouver.
+
+»Un matin, sa mère étant allée avec les enfants voir des amis à quelque
+distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait été découverte à une
+demi-journée de marche du village.
+
+»--Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'épuisent. Si
+le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne
+reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches
+d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose à
+côté.
+
+»Après ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et il
+partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux
+sous ses flèches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le
+chemin de sa loge.
+
+»Il fallait remonter le courant de la rivière. Kouckedaoui n'arriva
+qu'au milieu de la nuit. Tout était silencieux autour de la cabane. Les
+chiens, flairant leur maître, ne donnèrent point l'alarme. Le Faucon
+ramassa une poignée de roseaux, pénétra sans bruit chez lui, et alluma
+ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte.
+
+»La flamme aussitôt éclaira un spectacle qui fit jaillir le sang
+au visage du chef. Côte à côte avec Avolalia dormait son prétendant
+d'autrefois! Le Faucon dégaina son couteau. Un moment son esprit
+flotta dans l'indécision. Le fier et noble orgueil dont il était animé
+l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la
+loge sans éveiller les imprudents.
+
+»Mais quand une zone grisâtre apparut à l'orient, il se rapprocha de son
+wigwam. Le favori d'Avolalia en écartait le rideau de cuir: il s'arrêta,
+cloué au sol.
+
+»--Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courroucée.
+
+»Le traître obéit. Il fut suivi du mari outragé. Avolalia, épouvantée,
+se voilà la face avec les mains.
+
+»--Allume du feu et prépare à manger, lui dit le Faucon.
+
+»Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant
+d'effroi:
+
+»--Mange mon bien, toi qui as dévoré mon honneur.
+
+»L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa à les
+affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea
+en silence, et sans manifester d'inquiétude.
+
+»Le repas terminé, Kouckedaoui ordonna à sa femme de faire un paquet de
+ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme:
+
+»--Si un autre, à ma place, t'avait découvert comme je l'ai fait, la
+nuit dernière, il l'aurait percé d'une flèche avant que tu ne
+fusses éveillé. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur
+d'Avolalia. Avant moi tu l'as désirée, et Je vois qu'elle te préfère,
+elle est ta compagne plutôt que la mienne. Elle est à toi; et, pour que
+tu puisses fournir à sa subsistance, je te donne mon arc, mes flèches et
+mon canot. Partez, et vivez en paix!
+
+»La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours,
+s'éloignèrent immédiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du
+Faucon, mais il avait l'âme noyée de chagrin.
+
+[Note 22: C'est une coutume généralement répandue parmi les Indiens de
+l'Amérique septentrionale de couper le nez aux femmes adultères. Voir
+_les Chippiouais_.]
+
+»Malgré la fermeté de sa résolution, le coup avait ébranlé son esprit.
+Son coeur, il l'avait d'abord donné entièrement à Shanandithit, et quand
+la blessure causée par sa perte fut cicatrisée, il avait aimé Avolalia
+de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'être indifférent aux
+trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stoïcisme n'était
+qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait planté ses
+racines indestructibles.
+
+»Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il était accessible aux
+émotions comme une femme, malgré le précepte, malgré l'exemple. Il tomba
+dans une noire mélancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevèrent
+de le persuader qu'il était devenu un objet de déplaisir pour ses
+Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais.
+
+»Plein de cette idée, il prit l'étrange détermination d'aller se livrer
+à ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colère du Grand-Esprit.
+
+»Parvenu à leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge,
+où deux femmes causaient. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait. Sans
+répondre, il s'assit en un coin, la tête dans les mains, attendant
+l'arrivée de quelque guerrier, par les armes duquel il pût mourir
+honorablement.
+
+»Les femmes lui réitérèrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher
+une parole de ses lèvres. Voyant qu'il était impénétrable, elles
+l'abandonnèrent à lui-même et poursuivirent leur conversation. Ah! avec
+quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su à quelle
+tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il était Mic-Mac, elles n'en
+eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du
+village étaient allés à la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils
+ne reviendraient que le lendemain.
+
+»Kouckedaoui avait là une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs
+qui lui avaient ravi son épouse aimée, sa chère Shanandithit. Cependant,
+il dompta les impulsions de son tempérament indien. Il n'était pas venu
+pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidèle à sa résolution.
+
+»Dès le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge.
+Les femmes lui montrèrent leur hôte silencieux et l'informèrent de sa
+conduite étrange.
+
+»--Qui es-tu? demanda le nouveau venu.
+
+»--Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, répondit le Faucon. Je suis
+Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les
+flèches des tiens ont percé plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien
+vengés. Vois, je porte sur ma tête dix plumes d'aigle. Maintenant, le
+Maître de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici.
+Frappe donc, et délivre ta tribu, de son plus grand ennemi.
+
+»Le courage parmi les sauvages, comme la charité par les civilisés, fait
+pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien
+Rouge avec une admiration mêlée de respect. Il leva sa massue comme
+pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne
+trembla, ses paupières ne vacillèrent pas. L'arme tomba de la main qui
+la tenait, et le Mic-Mac s'écria, en déchirant son vêtement:
+
+»--Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes
+gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpassé en générosité.
+Frappe-moi toi-même, et sauve-toi.
+
+»Le Faucon déclina l'offre et insista pour être la victime. Ils firent
+ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimité, puis échangèrent
+une poignée de main en signe d'alliance.
+
+»--Tu es surpris que je parle ta langue, dit le Mic-Mac; mais apprends
+que ma mère était de ta race et que moi-même j'ai épousé ta propre
+femme!
+
+»--C'est toi qui m'as enlevé Shanandithit!
+
+»--Oui, et je te la rendrai.
+
+»--Mon frère, je n'aurai pas de présent assez grand pour te récompenser!
+s'écria le Faucon vaincu par cet excès de libéralité.
+
+»--Tiens! la voici qui arrive. Reprends-la. Je te la donne, quoique je
+l'aime. Mais je veux que nous demeurions frères.
+
+»A ce moment, Shanandithit, qui revenait avec la bande des Mic-Macs, se
+jeta dans les bras de Kouckedaoui.
+
+»D'abord les Mic-Macs le voulurent arrêter, retenir en captivité. Mais
+son nouvel ami raconta comment il était venu au village, avait épargné
+les femmes et les enfants, quand il pouvait les massacrer impunément, et
+ajouta qu'il offrait de négocier la paix entre les deux tribus.
+
+Cette déclaration fut favorable au Faucon. On loua sa vaillance et on le
+convia à un grand banquet.
+
+»Les épreuves de Kouckedaoui n'étaient malheureusement pas terminées.
+De nouvelles calamités l'attendaient à son retour chez les Boethics. Une
+maladie contagieuse avait emporté son fils, âgé alors de trois ans, et
+les Esquimaux du Nord, unis à ceux du Sud, avaient débarqué à Baccaléos
+et cherchaient à s'emparer de l'île.
+
+»--O Manitou, ne cesseras-tu de me poursuivre! s'écria l'infortuné.
+
+»Néanmoins, il fait bonne contenance, rassemble ses guerriers et marche
+contre les Uskimé. Cette fois, Shanandithit a refusé de le quitter. Elle
+le suit, portant sa fille sur son dos.
+
+»Les Indiens Rouges sont vainqueurs. Refoulés avec perte, leurs ennemis
+repassent le détroit, et Kouckedaoui cherche des yeux les êtres chers à
+son coeur, qu'il a laissés non loin du théâtre du combat.
+
+»Hélas! ils n'y sont plus. En fuyant, les Esquimaux les lui ont ravis!
+
+»Le Faucon s'enfonça dans les bois. Pendant deux ans, il y vécut seul.
+
+»Une nuit, Ouaïche, le Dieu des songes, lui enjoignit de se remarier,
+de renoncer des rapports avec les hommes de sa tribu. Il obéit aux
+injonctions d'Ouaïche.
+
+»La rentrée de Kouckedaoui dans la vie commune fut saluée comme une
+fête. Il reprit son rang, ses dignités aux acclamations générales,
+et épousa une jeune et jolie femme qu'il aimait sincèrement, tout en
+regrettant Shanandithit et leur enfant. Mais le temps, qui porte remède
+à tout, guérissait peu à peu les blessures de son coeur, il ne songeait
+plus guère qu'à donner une compagne à sa troisième femme, parce qu'elle
+était bréhaigne, lorsque le hasard lui ramena sa fille Toutou-Mak, et
+quelques lunes après Shanandithit, un peu vieillie, sans doute, un peu
+défraîchie par son odyssée extra-conjugale, mais toujours tellement
+aimante! toujours tellement dévouée!...
+
+»--Enfin je vais donc jouir dû bonheur que j'ai entrevu si souvent et
+qui si souvent m'a échappé au moment où je croyais le tenir! dit le
+brave Faucon en terminant le récit de son aventureuse carrière.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ L'ILE DES GRANDES CASCADES
+
+
+Cependant, après être sorti de la caverne, Triuniak avait grimpé
+jusqu'aux crêtes les plus élevées de la montagne. Son but était de
+découvrir, si faire se pouvait, le village des Esquimaux et le chemin
+le moins fréquenté qui y conduisait, afin d'approcher à la dérobée de ce
+village, et d'avoir, comme il l'avait dit à Dubreuil, un entretien avec
+le chef, qu'il avait connu quinze ans auparavant.
+
+Quand il fut parvenu au terme de son ascension, le soleil avait chassé
+à l'est les vapeurs épanchées sur la campagne, et, de ce côté, la vue
+embrassait un vaste paysage. L'ouest était encore à demi voilé par le
+brouillard.
+
+En plongeant ses regards devant lui, Triuniak aperçut, dans une profonde
+vallée, des animaux qui paissaient le gazon. Du point culminant où se
+trouvait l'Indien, ils paraissaient à peine gros comme des chiens. Mais,
+à leurs larges andouillers, on les reconnaissait pour des cerfs de la
+plus forte espèce.
+
+Tandis qu'ils broutaient paisiblement l'herbe naissante, un aigle se
+montra à l'horizon. Sa taille était prodigieuse. Du bout d'une aile à
+l'autre, il mesurait au moins deux longueurs de flèche. Triuniak le vit
+s'avancer, planer majestueusement, traverser l'espace, revenir, décrire
+d'immenses spirales, s'abaisser quelque peu, recommencer son cercle en
+faisant briller au soleil ses plumes luisantes, remonter ensuite,
+pour s'arrêter immobile, fixe au milieu de l'éther, et fondre, avec la
+rapidité de la foudre, sur la harde qui pâturait dans le vallon.
+
+Un instant il disparut. Mais la dispersion du troupeau, fuyant épouvanté
+dans toutes les directions, annonça à Triuniak que le royal oiseau avait
+attaqué un des élans.
+
+Bientôt notre sauvage vit une tache noire qui s'élevait... en
+grossissant, en prenant des formes, à mille pieds au-dessous de lui.
+C'était le monarque des airs chargé d'une proie. A mesure qu'il se
+haussait, Triuniak distingua cette proie, un faon qu'il emportait,
+accroché à ses griffes puissantes. L'animal semblait paralysé par la
+terreur. L'aigle dirigea son vol vers un des rochers de la montagne,
+non loin de l'Esquimau, et y déposa sa victime, que d'un coup de bec,
+il saigna avec une merveilleuse dextérité. L'élan pouvait être une bonne
+aubaine pour des gens qui manquaient à peu prés de provisions. Cette
+idée vint à l'esprit de Triuniak. Il résolut d'en disputer la possession
+au terrible chasseur. Il n'avait ni arc ni flèches; mais avec son
+couteau il coupa une grosse branche, y attacha une corde munie d'un
+noeud coulant à un bout, d'une lourde pierre à l'autre, et s'avança
+résolument à la conquête du butin. Tout occupé de sa capture, l'aigle
+n'avait pas encore remarqué l'homme. Quand son oeil perçant tomba sur
+lui, il poussa un cri aigu et se disposa fièrement au combat.
+
+Perché sur le cadavre du faon, se battant bruyamment les flancs avec ses
+ailes à demi déployées, le cou tendu, les prunelles ardentes, les plumes
+hérissées, il attendit l'attaque de cet air imposant et redoutable qui
+est la plus éloquente expression de la force et de la vaillance.
+
+A armes égales, le succès de la lutte n'eût guère été douteux pour
+l'auguste despote. Mais il comptait sans les ruses de son ennemi. Elles
+devaient triompher.
+
+Triuniak, arrivé à portée de l'aigle, allongea sa perche et fit mine de
+l'en frapper. Celui-ci ouvrit le bec pour saisir la branche, qu'il eût
+mise en morceaux. Son adversaire la retira vivement à lui. L'oiseau,
+alors, se dressa de toute sa hauteur sur ses ergots, étala tout à
+fait ses ailes comme s'il allait se jeter sur le téméraire. Triuniak
+attendait ce moment. Par une manoeuvre habile, il rechassa la perche en
+avant, coula le noeud au col de l'aigle et tira brusquement.
+
+L'oiseau, qui s'était juché sur une roche à dix pieds au-dessus de
+l'homme, avait, pour prendre son élan, dégagé ses griffes du corps du
+faon. Cédant à cette violente et soudaine traction, il perdit pied,
+tomba à moitié étranglé dans le vide et fut aussitôt lancé du pic vers
+la vallée. Il n'était pas mort, mais aveuglé et presque étouffé par la
+strangulation, et agitait, ses pennes avec un fracas formidable, dont
+retentissaient les échos de la montagne. C'était un spectacle singulier
+que celui du colossal oiseau se débattant au-dessus du gouffre, en
+faisant siffler, comme un fléau, la longue perche et la pierre pendues
+à son cou. A la fin, épuisé par la corde, que ses efforts même serraient
+de plus en plus, il s'abaissa lourdement et se perdit sur les rampes
+boisées de la montagne.
+
+Mais il pouvait arriver qu'il coupât le lien et se débarrassât, dès
+qu'il aurait rencontré un point d'appui. Aussi Triuniak se hâta-t-il
+d'escalader les masses rocheuses où était le faon pour s'en emparer et
+se mettre en sûreté. Par malheur, dans sa vivacité, il fit une chute et
+se foula le pied.
+
+A grand'peine le Groënlandais put regagner la grotte, en traînant
+son gibier derrière lui. On comprend sa douleur de n'y plus trouver
+Innuit-Ili, d'Être incapable de le secourir! car son sort n'était pas
+douteux: les Esquimaux avaient laissé assez de traces de leur passage
+pour l'apprendre à Triuniak.
+
+La caverne elle-même ne lui offrait plus de sécurité. Il chercha une
+autre retraite dans le voisinage et demeura une huitaine de jours caché,
+dévoré de douleur et d'inquiétude. L'entorse ayant alors à peu près cédé
+à des frictions de graisse et à l'application de plantes médicinales,
+abondantes dans ces régions, Triuniak se mit, une nuit, en marche vers
+l'endroit où il supposait que devait être situé le village esquimau.
+
+Son plan était arrêté: sauver Innuit-Ili s'il vivait encore, ou mourir.
+Parvenu à sa destination avant le jour, il se tapit sur la lisière du
+bois, pour reconnaître le terrain quand l'aube serait levée. Il
+avait été étonné que les chiens, qui rôdent ordinairement autour des
+campements indiens, n'eussent pas dénoncé son approche, mais il le fut
+bien plus de voir que rien ne bougeait dans le village après que le
+soleil eut fait son apparition. Les Esquimaux avaient-ils changé de
+territoire ou étaient-ils partis à la chasse?
+
+Triuniak s'approcha de la cabane la plus proche: elle était dévastée, la
+suivante, de même; ainsi des autres. Au milieu de la place gisaient les
+débris d'un bûcher et des fragments d'os humains. Le Groënlandais sent
+son coeur saigner.
+
+Mais, en recueillant avec un pieux respect ces ossements, qu'il croyait
+être ceux de son ami, il discerna sur le sol de nombreuses empreintes de
+pas. Elles ne ressemblaient pas aux larges et molles impressions faites
+par les bottes des Esquimaux. Leur forme mieux définie, leur profondeur
+plus grande vers les doigts que vers le talon, trahissaient une jambe
+habituée à la course,--le mocassin des Indiens Rouges. La désertion
+du village, fut aussitôt expliquée à Triuniak. Puis, tout à coup, il
+tressaillit, laissa échapper le crâne noirci qu'il tenait à la main, et
+se pencha pour examiner plus attentivement les empreintes.
+
+--Mon ami n'est pas mort, pensa-t-il avec joie. Son Dieu l'a protégé
+encore, car voici assurément la marque de ses pieds, je les reconnais
+à leur pointe tournée en dehors, tandis que nous les portons en
+dedans.[23] Les Indiens Rouges l'ont emmené captif. Il n'y a pas plus
+d'un flux[24], car les traces sont toutes fraîches.
+
+[Note 23: Tous les sauvages de l'Amérique septentrionale ont la pointe
+du pied tournée en dedans. L'habitude de se tenir ainsi, en canot a dû
+donner à leurs pieds cette inflexion.]
+
+[Note 24: Les Groënlandais divisent les jours par le flux et le reflux
+de la mer.]
+
+Cette découverte rendit à Triuniak son activité. Il fouilla les cabanes
+pour y chercher des armes, se munit d'un arc, d'un carquois bien garni;
+oublié par les vaincus ou négligé par les vainqueurs, et entra vivement
+sur la piste des Indiens Rouges.
+
+Mais, après avoir fait quelques pas, une réflexion le ramena au village.
+Cette piste devait aboutir à un cours d'eau, les Boethics n'étant
+probablement pas venus à pied depuis la côte du détroit[25] qui sépare
+leur île de la terre ferme.
+
+[Note 25: i.e. détroit de Belle-Isle, situé entre le Labrador et l'île
+de Terre-Neuve.]
+
+Triuniak se chargea d'un kaiak esquimau et reprit son chemin. Il
+avait eu raison. Sur le soir, il arriva près d'une rivière, au bord
+de laquelle cessait la piste. Il lança son esquif, s'embarqua et nagea
+vigoureusement toute la nuit.
+
+Le lendemain et le jour suivant, l'Uski poursuivit sa route avec la même
+ardeur.
+
+Déjà l'évasement de la rivière indiquait qu'il approchait de son
+embouchure, quand, au détour d'un promontoire escarpé, il se trouva
+subitement à une portée de trait d'un camp considérable. Surpris et
+craignant de tomber entre les mains d'un ennemi, Triuniak essaya de se
+cacher avec son canot dans une anfractuosité du rivage. Mais on l'avait
+aperçu. Dix embarcations lui donnèrent aussitôt la chasse. Résister, se
+défendre, c'eût été se jeter au devant de la mort. Triuniak préféra se
+rendre, dans l'espoir qu'on se contenterait de le faire prisonnier,
+et qu'il aurait occasion de voir Dubreuil, de préparer avec lui leur
+évasion.
+
+En conséquence, il laissa couler sa pagaie, et, la tête baissée, les
+bras croisés sur la poitrine, s'abandonna au fil de l'eau.
+
+Les Indiens Rouges fondirent sur lui comme des vautours, en proférant
+leur cri de guerre:
+
+--Hou! hou! hou! houp.
+
+Et l'un d'eux leva sa massue pour l'assommer, mais un autre détourna le
+coup et dit à ses compagnons:
+
+--C'est l'homme que nous avons cherché: Voyez, il a le costume des
+Uskimé du nord.
+
+Triuniak ne savait pas la langue des Boethics. C'est pourquoi il
+fut très-étonné qu'au lieu de le maltraiter, les Indiens Rouges lui
+témoignèrent une sorte de déférence et le conduisirent au camp avec
+allégresse.
+
+Leurs clameurs avaient attiré tout le parti sur la grève. En débarquant,
+Triuniak tomba dans les bras de Dubreuil, qui manifesta par cent
+caresses le plaisir qu'il avait de le retrouver, et, avec une volubilité
+toute française, lui conta, en quelques mots, son heureuse aventure.
+
+--Et toi, mon père? s'écria l'impétueux jeune homme.
+
+--Moi, dit le Groënlandais, qui se serait cru déshonoré s'il eût montré
+quelque émotion, moi je te pensais en danger...
+
+--Nullement! nullement! au contraire! les Indiens Rouges, que tu m'avais
+peints si farouches, sont excellents... Mais tu ne demandes pas des
+nouvelles de Toutou-Mak? Elle vit, je te l'ai dit. Demain, nous l'aurons
+rejointe... Ah! il me tarde... Tiens, voici mon père, Kouckedaoui, dont
+je te parlais...
+
+--Triuniak, tu es le bienvenu! dit Kouckedaoui en approchant. Celui qui
+a nourri ma fille est mon frère. Veux-tu bien que nous fassions alliance
+ensemble?
+
+--Oui, car j'aime ceux qui aiment mes enfants, répondit le Groënlandais.
+Toutou-Mak est ta fille par le corps, mais elle est la mienne par le
+coeur. Triuniak te remercie d'avoir été bon pour Innuit-Ili.
+
+En disant ces mots, il appuya ses mains sur les épaules du chef boethic
+et lui lécha les joues.
+
+En retour de politesse, Kouckedaoui bourra une pipe en cuivre[26], à
+long tuyau orné de plumes et de coquilles, l'alluma et la présenta au
+Groënlandais.
+
+[Note 26: On trouve à Terre-Neuve des gisements d'un cuivre
+très-malléable, dont les Indiens se fabriquent des instruments, depuis
+un temps immémorial.]
+
+Celui-ci n'avais jamais fumé, cette coutume ne s'étant pas encore
+introduite dans son pays, qui ne produit ni tabac, ni _sakkakomi_,
+plante avec laquelle les Indiens remplacent cette substance. Cependant
+la bienséance exigeait qu'il prit la pipe et en tirât quelques bouffées.
+
+Il s'exécuta de bonne grâce, mais avec une gaucherie et une grimace dont
+rirent très-fort les Indiens Rouges présents à cette scène.
+
+Ensuite, Kouckedaoui conduisit ses hôtes à sa tente, où on leur servit
+un festin d'esturgeon et de queues de castor grillées sur des charbons
+ardents.
+
+Après le repas, Shanandithit, la mère de Toutou-Mak, fut présentée à
+Triuniak. Pour exprimer au Groënlandais sa reconnaissance des soins
+qu'il avait si tendrement donnés à sa fille, Shanandithit, avec
+l'agrément de son époux, lui fit le présent le plus précieux que puisse
+offrir une femme boethique: elle coupa sa longue chevelure et la noua à
+celle de Triuniak, qui, en l'acceptant, la devait porter ainsi, traînant
+sur ses talons, dans toutes les circonstances solennelles.
+
+--Si mon fils et mon frère désirent rejoindre immédiatement Toutou-Mak,
+ils sont libres, dit alors Kouckedaoui. Mais moi et mes hommes nous
+demeurerons quelques jours ici, parce que la chasse et la pêche y sont
+abondantes.
+
+Triuniak aurait craint de paraître impatient, en répondant
+affirmativement, ce qui, dans ses idées, eût blessé toute convenance.
+Mais Dubreuil n'avait pas les mêmes scrupules. Les eût-il eus que son
+amour l'aurait emporté.
+
+--Que mon père me prête un canot, et j'y volerai! s'écria-t-il.
+
+--Triuniak ne veut-il t'accompagner? demanda le chef rouge.
+
+--Triuniak accompagnera son frère à la chasse, répondit froidement
+celui-ci. Et quand il plaira à Kouckedaoui qu'il revoie sa fille, il
+la reverra, Triuniak sait qu'elle vit, qu'elle est en sûreté; cela lui
+suffit.
+
+--Soit! j'irai bien seul! dit Dubreuil, d'un ton un peu piqué.
+
+--Non, mon fils. Quoiqu'il n'y ait pas loin d'ici au lieu où nous avons
+laissé nos femmes et nos enfants, tu n'iras pas seul. La rivière est
+dangereuse, le courant rapide; deux de nos hommes t'escorteront.
+
+--Ce n'est qu'à une journée de distance? demanda Guillaume.
+
+--A une journée et demie.
+
+--Qu'ai-je besoin d'escorte?
+
+--J'aime la vivacité et la hardiesse, jeune homme, dit l'indien Rouge,
+mais souviens-toi que la prudence est préférable. Près du campement
+des femmes, la rivière se partage ça deux canaux, dont l'un est semé de
+chutes et de cascades où tu trouverais certainement la mort si tu les
+confondais.
+
+--J'obéirai à tes volontés, dit Dubreuil.
+
+Kouckedaoui donna quelques instructions à deux de ses guerriers, et
+Guillaume s'embarqua avec eux dans un grand canot, dont la proue et la
+poupe étaient couvertes de peintures hiéroglyphiques à l'ocre rouge,
+représentant des batailles.
+
+Ce canot, appelé chiman, différait entièrement du kaiak ou de l'ommiah
+des Uskimé; il avait dix pieds de long sur trois de large et deux de
+profondeur. Mais les Indiens Bouges en possédaient de beaucoup plus
+grands, de même forme et de même matière. Cette matière, c'était
+l'écorce de bouleau levée en hiver, au moyen d'eau chaude, et cousue
+très-proprement sur des éclisses ou varangues de bois de cèdre,
+enchâssées dans une double préceinte.
+
+Les _chimans_ sont si légers que deux hommes suffisent à porter les plus
+spacieux; mais leur fragilité est extrême aussi. Le moindre frottement
+contre un caillou ou le sable en déchire le fond. A tout instant on est
+obligé de débarquer pour réparer les avaries avec de la gomme. Il va
+sans dire qu'on ne peut s'en servir que dans les eaux calmes, par des
+brises régulières, car ils ne sauraient braver la tempête.
+
+Les Indiens les manoeuvrent avec une seule pagaie à pelle unique, ou
+avec une perche quand il s'agit de piquer le fond, c'est-à-dire de
+refouler un courant. D'ordinaire, ils se tiennent accroupis ou à genoux
+à l'avant ou à l'arrière du canot, dont le milieu est occupé par des
+approvisionnements, les armes et les engins de pêche.
+
+Monté, sur son chiman, le sauvage, méridional est loin d'égaler en
+célérité l'Esquimau du nord incorporé à son kaiak. Mais il a l'avantage
+d'y pouvoir embarquer sa famille ou ses amis, de voiturer ce dont il a
+besoin, tandis que l'autre doit aller seul, avec un très-petit nombre
+d'instruments de pêche ou de chasse, et exposé, même s'il voyage en
+compagnie d'autres kaiaks, à périr misérablement, dans le cas où il
+chavirerait, car personne ne lui porterait secours, chacun n'ayant place
+que pour soi en son embarcation.
+
+Quoiqu'il ne fût que depuis quelques jours avec les
+
+Boethics, Dubreuil était déjà au fait de leur manière de naviguer.
+
+Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le
+relèvement de la côte septentrionale de la rivière, nommée par
+les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est-à-dire rivière
+des Grandes-Cascades, nom qui lui a été conservé, sur les cartes
+labradoriennes modernes [27].
+
+[Note 27: Située par 42° de lat. et 55° de long.]
+
+Depuis son arrivée sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil
+n'avait cessé de prendre des notes et de dresser les plans
+topographiques, aussi fidèles que possible, des lieux qu'il parcourait.
+Tracés d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des
+plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais.
+Il les avait roulés dans une poche imperméable faite avec une vessie de
+phoque. Des peaux de renne ou d'élan composaient, nous l'avons dit, son
+parchemin.
+
+En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent
+atterrir pour camper. Mais ce n'était pas l'affaire de Dubreuil. Il
+brûlait d'être arrivé, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak
+en le reconnaissant, il brûlait de la presser sur son coeur, de
+l'inonder de baisers!
+
+Les Boethics, que n'animait pas sa fièvre d'amour, se sentaient peu
+disposés à l'écouter, mais il les menaça de la colère de Kouckedaoui, et
+ils consentirent à poursuivre leur route, après une heure de repos.
+
+Dubreuil s'étendit, enveloppé de chaudes pelleteries, à l'arrière
+du chiman, et, mollement bercé par le beau fleuve, il eut une nuit
+délicieuse que se plurent à embellir les rêves les plus enchanteurs. De
+grand matin, le jeune homme fut éveillé par des sourds mugissements.
+
+Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la
+Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide
+miroir.
+
+--Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait
+quelque peu l'esquimau.
+
+--C'est là que les femmes des Boethics ont planté leurs tentes, n'est-ce
+pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards à l'est.
+
+--Oui, mon frère, c'est là que nous les avons laissées, en partant
+pour combattre les Yak, répondit-il d'un ton méprisant, car il croyait
+Dubreuil Uskimé d'origine.
+
+--Pourquoi les avez-vous laissées là?
+
+--Imagines-tu que nous menions les femmes à la guerre? répartit-il avec
+dédain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons
+conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protégions en
+nous jetant en avant. Regarde! on aperçoit leurs wigwams à la pointe de
+l'île.
+
+Dubreuil leva la tête et découvrit effectivement, à un mille du canot,
+une île verdoyante, émergeant du sein du fleuve, et dont les bords
+étaient pittoresquement dentelés de tentes coniques, sur lesquelles
+s'ébattaient les premiers rayons du soleil naissant.
+
+Le tableau, à cette heure matinale, thésaurisait des charmes tels que
+peu d'âmes tendres y eussent pu résister. La nature l'avait diapré de
+ses plus riches couleurs. L'émeraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent
+rivalisaient de lustre et d'éclat pour en orner tous les plans.
+Cependant, le capitaine Dubreuil était insensible à ces poétiques
+séductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour
+Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur,
+en ses sens, il n'y avait, à ce moment, place que pour elle. Toutes les
+forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'étaient
+accumulées dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, perçaient,
+déchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune
+Indienne ou, à son défaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le
+canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers étaient mous et
+maladroits! Que Dubreuil eût volontiers donné tant de jours de son
+existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage!
+Mais il fallait faire un long circuit, pour éviter un courant d'une
+violence inouïe battant la pointe de l'île et se précipitant
+furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal méridional,
+lançaient au ciel des tourbillons de poussière diamantée.
+
+A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord.
+Une centaine des femmes étaient accourues à son arrivée; mais Toutou-Mak
+n'était point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du
+capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussèrent des cris
+d'horreur à son aspect, n'était pas propre à le rassurer. Il débarqua,
+et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient à l'envoi
+de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelèrent les squaws,
+causèrent avec elles, et, une à une, en tremblant, elles osèrent revenir
+près de l'étranger.
+
+Leur panique dissipée, ces Indiennes importunèrent Dubreuil par
+une foule de questions auxquelles il n'entendait rien, et par des
+attouchements pour savoir si la blancheur de sa peau n'était, pas le
+produit d'une peinture particulière.
+
+Il demanda Toutou-Mak. On lui rit au nez: la fille de Kouckedaoui
+n'étant plus connue sous ce nom chez les Boethics. Mais sa belle-mère,
+la troisième femme du chef, arriva. C'était une superbe créature à
+l'oeil noir expressif, à la physionomie passionnée; elle-avait le teint
+d'un beau brun olivâtre, et portait un chapeau en fibres d'écorce. Sa
+taille fine, admirablement proportionnée, s'accusait avec élégance, dans
+une robe de peau de daim, dont la jupe était enjolivée de dessins faits
+de poils de porc-épic. Des mocassins, également ornés, chaussaient ses
+pieds.
+
+La vue du capitaine fit sur elle une impression semblable à celle qu'il
+avait causée à ses compagnes. Les conducteurs de Dubreuil lui fournirent
+quelques explications, elle parut se rassurer et dit au jeune homme, en
+idiome esquimau:
+
+--C'est Kouckedaoui qui t'envoie?
+
+--Oui, il m'a envoyé vers sa fille Toutou-Mak; mais je ne la vois pas.
+
+--Ah! tu es l'homme blanc que Toutou-Mak a connu au Succanunga? Elle
+n'est plus ici.
+
+--Plus ici? répéta Dubreuil inquiet.
+
+--Non, mon frère, la fille de Kouckedaoui est partie depuis deux nuits.
+
+--Partie! où?... où?
+
+--A Baccaléos, avec un de nos canots chargé de poisson.
+
+--Reviendra-t-elle bientôt, dis, ma soeur? s'écria Guillaume, du ton de
+la plus vive contrariété.
+
+--Non, mon frère; elle ne reviendra pas ici maintenant; mais quand
+l'expédition de Kouckedaoui sera terminée, nous la rejoindrons tous à
+notre village au lac de l'Indien Rouge, dit la jeune femme avec une
+voix mélodieuse et sympathique, comme si elle devinait et partageait le
+chagrin que ses paroles infligeaient à l'amant de Toutou-Mak.
+
+--Alors, fit l'impatient Dubreuil, je vais partir tout de suite, me
+rendre au lac de l'Indien-Rouge.
+
+L'épouse de Kouckedaoui sourit et secoua négativement la tête.
+
+
+
+
+ XV
+
+ LE TERRE-NEUVE
+
+
+Malachiteche--la Malicieuse, tel était le nom de la troisième épouse de
+Kouckedaoui--apprit alors à Dubreuil qu'elle ne pouvait condescendre
+à son désir sans l'autorisation du chef, et elle l'engagea à patienter
+jusqu'au retour de celui-ci, de qui elle lui demanda des nouvelles
+avec une expression d'intérêt assez rare chez les Indiens et dont le
+capitaine n'avait pas vu d'exemple chez les flegmatiques Esquimaux.
+
+--Je l'ai laissé, dit-il, en force de corps et d'esprit.
+
+--Ramène-t-il beaucoup de captifs?
+
+--Non, ma soeur; Kouckedaoui ne ramène que quelques femmes. Plus occupé
+de me sauver la vie que de poursuivre ses ennemis, il n'a pas fait de
+prisonniers.
+
+--Il ramène des femmes, dis-tu?... sont-elles jeunes? fit Malachiteche
+en jetant sur Dubreuil un regard scrutateur.
+
+
+--La plupart portent la neige sur leur tête.
+
+La physionomie de la Malicieuse s'était un peu assombrie, elle se
+rasséréna, mais pour se couvrir aussitôt d'un nuage, alors que Guillaume
+ajoutait:
+
+--Le chef est bien heureux, car, parmi les captives, il a retrouvé sa
+femme.
+
+--Quelle femme? s'écria l'Indienne.
+
+--Celle qu'il avait perdue depuis quinze ans, la mère de Toutou-Mak.
+
+--Shanandithit! Mon frère ne dit-il pas qu'il a retrouvé Shanandithit?
+proféra-t-elle avec des efforts impuissants pour réprimer un tremblement
+nerveux.
+
+L'altération subite des traits et de la voix de Malachiteche surprit
+étrangement Dubreuil.
+
+--Ma soeur ne s'en réjouit-elle point? hasarda-t-il, en attachant ses
+regards sur elle.
+
+Mais la Malicieuse poussa un cri aigu, paraissant en proie à un accès de
+démence et répétant:
+
+--Kouckedaoui a retrouvé Shanandithit. Malachiteche le savait. Ouaïche
+le lui avait appris dans un songe. Malachiteche mourra. Ah! malheureuse!
+malheureuse! malheureuse!
+
+Au contraire, les autres squaws, averties de la nouvelle, faisaient
+entendre des chants de joie.
+
+Guillaume fut conduit à une tente, ainsi que ses bateliers.
+
+Elle était formée avec de longues perches, écartées d'une vingtaine
+de pieds par le bas et réunies par le faite autour d'un cercle étroit.
+Cette charpente avait pour couverture des peaux d'orignaux, ornées de
+dessins à l'ocre rouge. Un rideau de parchemin tenait lieu de porte.
+
+L'intérieur du wigwam était tapissé de pelleteries. Au centre, trois
+grosses pierres composaient le foyer.
+
+Après s'être restauré et reposé, Dubreuil sortit pour examiner le
+campement. Mais il ne remarqua d'abord que des enfants, qui prirent la
+fuite à son approche, et des chiens d'une espèce magnifique. Ils avaient
+au moins quatre pieds de long, non compris la queue soyeuse en panache,
+trois de haut, le pelage onduleux noir ou blanc, ou moucheté de ces deux
+couleurs. Leur noble tête respirait l'intelligence, quoique le museau,
+d'un rouge sanglant, annonçât des instincts cruels. Une poitrine large,
+des membres vigoureux donnaient une haute idée de leur force, et leurs
+doigts palmés indiquaient qu'ils étaient aussi propres à nager, à
+pêcher, qu'à courir et à chasser.
+
+C'était cette belle espèce de chiens qui, sous le nom de Terre-Neuve, a
+été introduite en Europe depuis un siècle et y a rendu tant de services.
+Il serait même à souhaiter qu'elle y fût multipliée. «Nous n'en voyons
+aucun individu sur les bords de la mer, de nos grandes rivières, de
+nos lacs et de nos étangs, où cependant, chaque année, il périt tant
+d'enfants et de bateaux, les secours ordinaires y étant toujours
+tardifs et souvent impossibles», dit judicieusement l'auteur du _Nouveau
+Dictionnaire classique d'histoire naturelle_[28].
+
+[Note 28: Ce même auteur pense que le chien de Terre-Neuve est le
+«produit d'un dogue anglais» (à poil ras!) «et d'une louve indigène» (à
+poil court et rude!). Quelle erreur! «L'on assure, ajoute-t-il, qu'il
+n'existait point lors des premiers établissements de l'Europe moderne!»
+Autre erreur, non moins grossière. L'espèce canine a, de toute mémoire,
+été nombreuse en Amérique, où elle pullule depuis l'Océan glacial
+jusqu'au Pacifique, et depuis l'Atlantique jusqu'au cercle polaire. Les
+premiers explorateurs européens l'y ont trouvée, et le terre-neuve n'est
+et ne peut être considéré que comme une variété du chien esquimau.
+
+«Le terre-neuve, écrit John Mac-Gregor, dans sa _British America_, est
+un animal célèbre et utile bien connu. Ces chiens sont remarquablement
+dociles et obéissants à leurs maîtres; ils rendent de grands services
+dans tous les établissements de pêcherie; on les attelé par paire et on
+les emploie à charrier les provisions de combustible pour l'hiver. Ils
+se montrent doux, fidèles, caressants, amis sincères de l'homme; au
+commandement ils sauteront du plus haut précipice dans l'eau et par le
+temps le plus froid. Leur voracité est remarquable, mais ils peuvent
+endurer (comme les aborigènes du pays) la faim pendant un espace de
+temps considérable. On les nourrit ordinairement avec les rebuts du
+poisson salé. _La race véritable est devenue rare; on la rencontre
+difficilement_. Ils atteignent à une taille supérieure à celle d'un
+mâtin anglais, ont une fourrure épaisse, fine, et de couleur variée;
+mais la noire, qui est la plus recherchée, domine. Le chien, à poil
+soyeux et court, si admiré en Angleterre comme chien de Terre-Neuve,
+quoiqu'il soit un animal utile et sagace, hardi et fort amoureux de
+l'eau, est un croisé. Il semble cependant avoir hérité de toute les
+qualités de l'espèce véritable. Convenablement domestiqué et éduqué,
+un chien de Terre-Neuve défendra son maître, grognera quand une autre
+personne parlera durement à celui-ci, et ne l'abandonnera jamais dans
+le danger. A l'état sauvage, cet animal chasse en meute. Alors, il est
+féroce et semblable au loup par ses habitudes. Il aime beaucoup les
+enfants et s'attache aux membres de la maison à laquelle il appartient.
+Mais il nourrit souvent une forte antipathie pour un étranger ou ceux
+qui, en badinant, lui lancent des bâtons ou des pierres. Il n'attaquera
+pas un chien de taille inférieure, ne se battra pas avec lui; mais
+il gronde après les roquets hargneux et les jette de côté. Les chats
+peuvent jouer avec lui, et même se coucher et dormir sur son dos. Mais
+il est l'ennemi des moutons et n'hésite jamais à les tuer, pour en
+boira le sang, non pour les manger. Quand il a faim, il ne se fera
+aucun scrupule de dérober une volaille, un saumon, un morceau de viande.
+Cependant, il gardera une carcasse de boeuf ou de mouton appartenant à
+son maître, en éloignera les autres chiens et n'y touchera jamais.
+
+»Les terre-neuve se battent courageusement avec les chiens de leur
+taille et de leur force. Ils s'élanceront aussitôt dans un combat
+d'autres chiens pour rétablir la paix. Ces animaux sont vraiment si
+sagaces qu'il ne leur manque que la parole pour se faire tout à fait
+comprendre, et ils sont susceptibles d'être dressés aux exercices
+auxquels sont employées presque toutes les autres variété» de l'espèce
+canine.»]
+
+Ces superbes animaux commencèrent à gronder à la vue de l'étranger.
+
+Sans s'effrayer de leur démonstration hostile, Dubreuil s'avança vers
+eux et caressa les moins farouches.
+
+L'un avait au cou un collier en peau de renne, agrémenté de broderies,
+dans lequel le capitaine reconnut, avec une joie d'enfant ou d'amoureux,
+une ceinture qu'il avait jadis aperçue à la taille de Toutou-Mak.
+
+Ce devait être le favori de la jeune fille; aussi fut-il choyé à rendre
+jaloux tout le reste de la meute. Le chien paraissait heureux et fier
+de ces marques de prédilection. Il regardait affectueusement le jeune
+homme, se courbait avec volupté sous la main qui lissait ses longs poils
+frisés, gambadait, jappait, agitait doucement sa queue, appuyait
+son ventre sur le sol, et se traînait à petits pas vers Dubreuil, en
+sollicitant, des yeux et de la tête, de nouvelles flatteries, qui lui
+étaient aussitôt prodiguées sans marchander.
+
+Tout de suite, Guillaume le baptisa Dieppe, du nom de sa ville natale.
+
+Au bout d'un quart d'heure de ces jeux, Dieppe répondait à son appel.
+
+Dubreuil, suivi de l'animal, continua sa promenade vers la branche
+méridionale de la rivière.
+
+Il faisait un temps délicieux. Au ciel, d'un bleu azuré, folâtraient
+quelques petits nuages cotonneux, et le soleil, resplendissant dans
+la céleste coupole, plaquait d'or les larges battures arénacées de
+la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont les vagues écumeuses, bouillonnantes,
+étincelaient de feux éblouissants sur les rochers auxquels se brisait
+leur aveugle colère.
+
+Là commencent les cascades. Sorte de herses en granit, elles s'étendent
+dans toute la largeur du fleuve et descendent, à travers mille écueils,
+mille pointes acérées, à plus d'une lieue vers son embouchure. Tantôt
+elles se présentent sous forme de récif nu, tantôt sous forme d'îlot où
+verdoient des plantes aquatiques, un pin isolé, à moitié déraciné, en
+haut duquel le martin-pêcheur lance sa note stridente qui, comme un coup
+de sifflet dans un concert, perce le grondement harmonieux des eaux;
+et tantôt elles offrent l'aspect de dalles de marbre poli, du sommet
+desquelles la nappe liquide se précipite à cinquante ou soixante pieds
+de profondeur, en soulevant des nuages irisés, semblables à des trombes
+de poussière de rubis. A quelques pouces du gouffre, ainsi que par
+magie, cesse l'impétuosité des eaux. Elles s'écoulent limpides, sur
+un plateau grisâtre. On croirait les voir s'échapper de la source
+originelle. N'était le fracas assourdissant de la cataracte voisine,
+vous entendriez leur chant cristallin. Mais avancez un peu: le
+courant se resserre; de nouveau il se hérisse; il se débat, se tord en
+convulsions, se lamente aux angles des rochers. Quelquefois, vous le
+verrez jaillir avec rage contre une arête, s'élever en colonnes de
+vapeur qui, telle qu'une pluie continue, arrose incessamment les rives
+abruptes du fleuve, et quelquefois il s'évase, allonge ses plis et ses
+replis, les courbe par un immense et vertigineux mouvement rotatoire,
+s'enroule sur lui-même, tourne en rétrécissant progressivement et
+méthodiquement les spirales, et tout d'un coup plonge, disparaît, se
+perd dans un trou béant, au centre de ses girations. C'est un pas de
+vis, un cylindre fluide, mais plus terrible cent fois qu'un cylindre
+d'acier, car s'il broie impitoyablement ce qu'il saisit, celui-ci en
+rend les débris, l'autre, rien! il étouffe, il absorbe sa proie tout
+entière! Et pourtant, au-delà, baisant le cercle le plus excentrique
+de l'effroyable siphon, l'onde se remet à glisser avec une placidité
+charmante, qui invite à se bercer, à s'endormir dans son sein! Gaiement
+elle s'enfuit ainsi, jusqu'à ce qu'elle se heurte, se plaigne encore à
+d'autres brisants, roule en d'autres abîmes et finisse par reprendre
+son cours régulier, au pied d'une chute considérable derrière l'île des
+Grandes-Cascades.
+
+Au point où confluent les deux branches de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, les
+Esquimaux possédaient un établissement de pêche pour le saumon, lequel
+quitte la mer et remonte les grands fleuves pour frayer vers le milieu
+de juin.
+
+Cette pêcherie leur était vivement disputée par les Indiens Rouges, qui
+les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient
+de poisson à leurs dépens.
+
+En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva à
+l'établissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes réunies. Les
+unes appendaient, pour les faire sécher, des saumons à de vastes hangars
+en branches de cèdre; d'autres en boucanaient à la fumée, sur des claies
+supportées par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement
+des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le
+poisson, à l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu même de la
+cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardées, à nos nasses.
+On les assujettissait à des pointes de rocher, pour les lever quand on
+les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine
+de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient à la rivière
+l'apparence d'un champ de nacre de perle.
+
+Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mâles
+à la suite, les jeunes à l'arrière-garde, tous cherchant à surmonter
+l'obstacle, quoiqu'il eût bien cinquante pieds d'élévation. On
+les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps
+l'extrémité de leur queue, en faire une espèce de ressort, débander tout
+d'un coup l'arc ainsi formé, frapper l'eau vigoureusement et franchir la
+cataracte par une série de sauts successifs.
+
+Entraînés par le flot ou repoussés par les pêcheuses munies de
+longues perches, ceux qui manquaient leur coup,--et c'était la
+majorité,--retombaient dans les filets disposés à cet effet.[29]
+
+[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un même procédé pour
+pêcher le saumon.--Voir les Nez-Percés et la Tête-Plate, première partie
+des DRAMES DE L'AMÉRIQUE du NORD.]
+
+Dubreuil s'amusa longtemps à suivre des yeux le travail des
+Indiennes, qui déployaient dans leur tâche une activité et une adresse
+surprenantes.
+
+Vers midi, il déjeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement
+de saumon rôti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionnés en gâteau.
+Pour faire ce gâteau, les oeufs sont broyés entre deux pierres plates et
+trempés à l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts
+dans une poignée d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, où
+on les cuit avec des cailloux chauds plongés dans ce vase, en ayant
+soin de remuer la pâte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pâte
+parvenue à l'état de consistance désiré, on en fait une galette, qui
+se mange sèche ou trempée dans l'huile de phoque. Les Indiens la
+considèrent comme un grand régal.
+
+Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau à
+Dubreuil s'il était vrai que Kouckedaoui eût retrouvé Shanandithit.
+
+--Oui, dit-il.
+
+--La ramène-t-il avec lui? continua la questionneuse.
+
+--Sans doute.
+
+--Ah! la pauvre Malachiteche! s'écria-t-elle avec un geste de
+compassion.
+
+Et les autres squaws, à qui elle avait traduit les réponses de l'homme
+blanc, répétèrent après elle:
+
+--Ah! la pauvre Malachiteche!
+
+Curieux de connaître la cause de leurs gémissements, Dubreuil dit a son
+interlocutrice:
+
+--Pourquoi plaignez-vous Malachiteche? Est-ce que les Indiens-Rouges
+n'ont pas pour habitude de prendre plusieurs femmes?
+
+--Assurément. Mais elle est perdue...
+
+--Ma soeur veut-elle s'expliquer?
+
+--Malachiteche n'a point d'enfants, et Kouckedaoui la répudiera.
+
+--Je ne pense pas. Cette femme est jeune, belle. Elle exercera, ce me
+semble, plus d'empire sur le chef que Shanandithit.
+
+--Mon frère se trompe. Il ne connaît pas le coeur de Kouckedaoui,
+repartit l'Indienne, en secouant la tête d'un air convaincu de
+l'exactitude de ce qu'elle avançait.
+
+--Dans quel but la répudierait-il? fit Dubreuil: Shanandithit
+serait-elle jalouse?--Certes, elle n'en aurait pas tout à fait le droit,
+ajouta-t-il intérieurement.
+
+Et, songeant aux nombreux accrocs que la première épouse du chef avait
+dû faire à la fidélité conjugale, durant sa vie passablement risquée, le
+capitaine se mit à sourire.
+
+--Shanandithit n'est pas jalouse, mais Kouckedaoui a déclaré que s'il
+avait le bonheur de la posséder encore, il ne voudrait plus qu'elle
+pour épouse, à moins qu'une autre femme ne lui eût donné un fils, et
+Kouckedaoui tiendra sa parole.
+
+La cause du désespoir de Malachiteche, en apprenant le retour de
+Shanandithit, était maintenant assez évidente et assez plausible.
+
+Dubreuil retourna rêveur à sa tente. Il ne pouvait s'empêcher de
+déplorer le sort de la belle sauvagesse, que les préjugés de sa race
+condamnaient désormais au déshonneur.
+
+Huit jours s'écoulèrent, sans ramener les Indiens-Rouges, et sans que le
+capitaine revît Malachiteche.
+
+Elle restait enfermée dans sa tente, n'y voulant admettre personne,
+et l'on disait, au camp, que la pauvre femme ne prenait plus aucune
+nourriture.
+
+Enfin, un messager annonça l'approche des Boethics, qui débarquèrent
+effectivement, le lendemain, sur l'île des Grandes-Cascades.
+
+Toutes les femmes, parées de leurs plus beaux atours, allèrent, sur la
+grève les recevoir:--toutes, à l'exception de Malachiteche. Vêtue
+aussi de ses plus riches pelleteries, de ses magnifiques bracelets de
+coquillages, et d'un collier de rassade (verroterie), présent de noces
+de son mari, à qui des blancs t'avaient échangé contre des fourrures, la
+jeune femme attendit devant sa tente la venue de Kouckedaoui.
+
+En ce peu de temps, ses traits avaient subi une altération profonde.
+Ses joues, si fraîches naguère, étaient pâles, creuses, ses yeux caves,
+cernés d'un cercle noir, sa figure émaciée, allongée; sa taille s'était
+inclinée comme s'incline la fleur sous la tempête; tout en la pauvre
+affligée exprimait la souffrance morale et physique portée à son point
+extrême.
+
+Ses yeux ne quittaient pas le rivage opposé à celui où les guerriers
+avaient atterri. Ils contemplaient avec une passion fiévreuse les
+cataractes mugissantes, et un léger canot, qui se balançait à une portée
+de flèche en amont.
+
+Cependant, les acclamations, les cris d'allégresse retentissaient au
+lieu du débarquement.
+
+Kouckedaoui se dirigea immédiatement vers sa tente, suivi de Triuniak,
+de Shanandithit, et de Dubreuil accouru à sa rencontre. Une nombreuse
+troupe d'hommes et de femmes les accompagnait, en remplissant l'air de
+leurs chants de triomphe.
+
+Seul le chef était triste. Un nuage couvrait son front.
+
+Toutefois, il marcha d'un pas ferme à Malachiteche, et lui toucha
+l'épaule.
+
+La jeune squaw se retourna. Elle avait les paupières humides de larmes.
+
+--Ah! je sais, dit-elle d'une voix entrecoupée et en baissant la tête.
+
+--Malachiteche, tu fus ma femme, tu ne l'es plus, prononça Kouckedaoui
+d'un ton brusque.
+
+--Pourquoi mon mari la renvoie-t-il? intervint Shanandithit. Je le prie
+de la garder. L'en aimerons-nous moins parce que nous serons deux? Non,
+au contraire. Il sera mieux soigné, son festin sera plus tôt prêt, et
+jamais sa couche ne sera solitaire.
+
+--Malachiteche n'est plus ma femme! dit froidement le chef.
+
+--Mon maître, je t'en supplie, ne me chasse pas! implora-t-elle.
+
+--Non, ma soeur, non, il ne te renverra point, s'écria la généreuse
+Shanandithit en se jetant dans les bras de Malachiteche.
+
+Kouckedaoui fronça le sourcil.
+
+--Que cette femme parte! qu'elle quitte la tribu! J'ai promis au
+Grand-Esprit de n'avoir d'autre épouse que Shanandithit, s'il me la
+rendait et que je n'eusse point d'enfant mâle de ma troisième femme. Le
+Grand-Esprit a entendu ma voix. Je n'offrirai pas un honteux spectacle
+en montrant que Kouckedaoui a une double langue. Que Malachiteche
+s'éloigne! Ma volonté le commande.
+
+Shanandithit voulut encore intercéder, mais il lui ferma durement la
+bouche par ces mots:
+
+--Femme, es-tu revenue ici pour discuter les ordres de ton époux?
+
+--Ah! s'écria Malachiteche d'une voix vibrante, Manitou me l'a vit
+prédit. Que ma destinée s'accomplisse!
+
+Et, d'un bond, avant qu'on eût pu deviner ce qu'elle allait faire, la
+jeune femme s'élança dans le canot, qu'elle poussa du rivage vers les
+terribles chutes.
+
+Impossible de s'opposer à son funeste dessein. Il n'y avait pas d'autre
+embarcation sur ce bord du fleuve, le courant était irrésistible, et les
+cataractes à deux cents pas à peine.
+
+Debout dans le canot, le dos tourné au gouffre, la Malicieuse se mit
+à chanter d'un ton mélancolique, en fixant ses yeux sombres sur
+Kouckedaoui:
+
+«Une nuée a couvert mes jours. Mes joies se sont changées en chagrins.
+
+»La vie m'est devenue un fardeau trop lourd à porter, il ne me reste
+plus qu'a mourir.
+
+»Le Grand-Esprit m'appelle; j'entends sa voix dans les eaux rugissantes.
+Bientôt, bientôt, elles se refermeront sur ma tête, et mon chant n'aura
+plus d'écho.
+
+»Tourne ici tes regards, chef orgueilleux. Tu es intrépide au combat, et
+tous font silence quand tu parles dans les conseils. De près tu as vu la
+mort, et tu n'as pas eu peur.
+
+»Tu as bravé le couteau et la hache, et le trait de ton ennemi a passé
+près de toi sans te faire trembler.
+
+»Tu as vu tomber le guerrier. Tu l'as entendu prononcer des paroles
+amères en exhalant son dernier soupir.
+
+»Tu l'as vu scalper, encore vivant, par son ennemi, brûler à petit feu
+sans proférer une plainte.
+
+»Mais l'as-tu jamais vu oser plus que ce que va faire une femme?
+
+»On vante beaucoup tes exploits. Vieux et jeunes répètent tes louanges.
+Tu es l'étoile qu'admirent les jeunes gens, et ton nom résonnera
+longtemps sur la terre.
+
+»Mais, en racontant tes prouesses, les hommes diront: «Il a aussi tué sa
+femme!» La honte jaillira sur ta mémoire.
+
+»Un jour, pendant ton sommeil, une bête féroce allait t'égorger, je
+l'ai mise à mort. J'ai récolté pour toi les fruits des forêts, je t'ai
+fabriqué des vêtements et des mocassins.
+
+»Quand tu as eu faim, je t'ai donné à manger, et quand tu as eu soif, je
+t'ai apporté de l'eau fraîche.
+
+»Si tu m'as commandé quelque chose, ne t'ai-je pas obéi sans murmurer?
+Kouckedaoui, qu'as-tu à me reprocher?
+
+»Je n'ai point d'enfant. Ah! est-ce là la raison? Kouckedaoui, tu es
+ingrat. Mais, va, j'aime mieux mourir... même que de vivre sous ta
+tente, avec une femme que tu me préférerais...»
+
+La voix, qui avait été en s'affaiblissant par degrés, s'éteignit
+entièrement dans le fracas des eaux.
+
+Les Boethics, hommes et femmes, demeuraient impassibles sur la rive.
+
+Mais le bouillant, l'imprudent Dubreuil n'avait pu assister avec
+indifférence à ce suicide affreux. Sans réfléchir, sans calculer
+le danger, il s'était jeté dans le fleuve et nageait vers le canot,
+c'est-à-dire vers l'abîme!
+
+
+
+
+ XVI
+
+ MORT DE KOUCKEDAOUI
+
+
+Essayer de sauver Malachiteche, c'était folie! Les Indiens-Rouges
+le savaient bien. Tous jugeaient Dubreuil un homme perdu. Cependant
+Kouckedaoui, qui l'avait pris en une sincère affection, voulut voler à
+son secours. Shanandithit se cramponna à lui et l'en empêcha, malgré les
+efforts du chef pour se débarrasser de son étreinte, mais il y avait
+là un homme que rien, rien que la paralysie complète de ses membres,
+n'aurait pu arrêter en cette circonstance. Triuniak se précipita dans le
+fleuve.
+
+Dubreuil approchait déjà du canot, et en même temps, il approchait du
+gouffre. Le Groënlandais nagea à lui de toutes ses forces. Par malheur,
+il avait manqué le fil de l'eau qui l'emportait, par un remous, à
+droite, tandis que le capitaine et l'embarcation étaient entraînés à
+gauche.
+
+Toute l'habileté de l'Indien tendait à couper obliquement l'intervalle
+qui le séparait de son ami, mais il était à craindre que, dans le
+trajet--si court qu'il fût--Triuniak ne fût pousse au-delà de son but,
+et n'arrivât le premier dans l'abîme.
+
+Spectacle pantelant d'émotion!
+
+Les Boethics, cloués au rivage, le contemplaient toujours avec un flegme
+profond, quand un quatrième acteur se jeta, à son tour, sur le théâtre
+du drame:--Dieppe, le chien de Terre-Neuve, devenu le compagnon dévoué
+du Français.
+
+Ces péripéties diverses s'étaient jouées en une minute à peine, tandis
+que Malachiteche chantait son chant de mort.
+
+Guillaume atteint le canot, il allonge le bras pour le saisir; les
+rapides sont tout près, à quelques brasses au plus! Mais la Malicieuse,
+dont la voix est couverte par le mugissement de la cataracte, la
+Malicieuse se baisse, ramasse une pagaie et repousse le libérateur, en
+lui imprimant le bout de cette pagaie sur l'épaule, et en doublant, par
+cet acte même, la célérité de l'esquif qui disparut presque aussitôt à
+travers un tourbillon d'écume.
+
+C'en est fait. Plus de remède. Perdue, l'infortunée!
+
+Dubreuil s'est retourné, pour remonter, gagner la rive. Plus puissante
+que lui, la vague qui bat sa poitrine, fouette son visage. Va-t-il
+succomber aussi? Sa bravoure, sa généreuse ardeur, les paiera-t-il de la
+vie? Guillaume sent que sa vigueur l'abandonne. Le désespoir entre en
+son âme. Du rivage, on le hèle, on l'encourage. Que sont ces faibles
+voix! elles se noient dans les formidables grondements de la chute. Mais
+voici une aide, un ami! en voici deux! Au moment de fermer les yeux pour
+s'abandonner au flot, Dubreuil les a remarqués. Il se ranime, s'accroche
+d'une main aux longues soies du chien qui lui lance un regard
+d'intelligence, pivote sur lui-même et refoule le courant en se
+dirigeant par une ligne diagonale vers le rivage.
+
+Triuniak avait aussi fait une évolution pour prêter son assistance au
+capitaine, mais ses forces le trahirent; repoussé par le remous dans
+lequel il s'était engagé, il fut en un clin d'oeil charrié sur les
+récifs, au moment même où Dubreuil venait de l'apercevoir.
+
+Le Groënlandais est enveloppé dans le linceul liquide, tandis que, plus
+heureux, Guillaume arrive à la grève, remorqué par son chien fidèle.
+
+Il était épuisé, Kouckedaoui le porta dans sa tente, où il le changea de
+vêtements et lui fit avaler quelques cuillerées de bouillon de saumon.
+
+--Où est Triuniak s'écria Guillaume, dès qu'il fut un peu remis de ses
+fatigues.
+
+--Mon coeur est lourd, Innuit-Ili, répondit le chef en inclinant la tête
+sur sa poitrine.
+
+--Que vas-tu m'apprendre? dit Dubreuil inquiet.
+
+--Triuniak était un brave. Je l'aurais aimé comme mon frère, répondit
+Kouckedaoui.
+
+--Il est donc...
+
+La voix expira sur les lèvres du capitaine; mais son regard compléta
+douloureusement sa question.
+
+--Quoi! reprit soudain Guillaume avec amertume, pas Un de vous ne s'est
+risqué pour aller à son secours!
+
+--Les Boethics sont vaillants au combat, adroits à la chasse, habiles
+à la pêche, mais ils ne sont pas téméraires, répliqua Kouckedaoui, d'un
+ton piqué.
+
+--Ah! s'écria Dubreuil, en caressant le terre-neuve qui lui léchait les
+mains, ah! je ne puis cependant croire que Triuniak ait péri. Il nage
+mieux qu'un phoque. Je veux examiner le lieu de l'accident. Peut-être
+retrouverai-je son corps.
+
+--Non, dit l'Indien: ce que prend la chute, elle ne le rend jamais.
+
+--M'accompagnes-tu? demanda le Français.
+
+--Je t'accompagnerai, Innuit-Ili; mais nous ferons une course inutile.
+
+Dubreuil siffla son chien, et ils sortirent.
+
+Comme ils laissaient retomber le rideau de la tente, une femme se
+présenta à eux tout essoufflée.
+
+--Le Yak a échappé!... il a échappé! criait-elle d'une voix haletante.
+
+--Que veut cette pie babillarde? fit Kouckedaoui, en écartant la squaw.
+
+Mais d'autres Indiennes arrivaient sur ses pas. Elles racontèrent que,
+s'étant rendues à la tête de la cataracte pour contempler plus à leur
+aise l'engloutissement de la malheureuse Malachiteche, elles avaient
+vu Triuniak se débattre dans les rapides et s'accrocher à un rocher sur
+lequel il se tenait sans pouvoir bouger.
+
+A l'audition de cette nouvelle, Dubreuil et Kouckedaoui s'élancèrent
+vers la côte. Parvenus au sommet, devant la première rangée d'écueils,
+ils distinguèrent effectivement le Groënlandais sur un récif que des
+vagues battaient de partout, à coups redoublés.
+
+Avec ses bras, avec ses jambes, il enlaçait fiévreusement la roche,
+recevant à chaque seconde d'énormes paquets d'eau qui le submergeaient
+des pieds à la tête et menaçaient de l'étouffer ou de l'emporter. Sa
+position ne laissait guère d'espoir, car il était aussi impossible
+d'envoyer un canot qu'un homme pour le délivrer. Devant lui, une chute
+de trente pieds, tout autour des vagues courroucées qui se disputaient
+avec acharnement son corps.
+
+--Ah! il est perdu! murmura Dubreuil.
+
+--Non, s'il peut nous apercevoir, dit Kouckedaoui.
+
+Et se tournant vers une troupe d'individus qui les avait suivis:
+
+--Criez haut, leur ordonna-t-il.
+
+Les Boethics tirèrent de leur gosier une série de notes suraiguës, qui,
+en toute autre place, eussent déchiré les oreilles des auditeurs, mais
+ne dominèrent pas sensiblement alors le fracas des eaux.
+
+Par bonheur, toutefois, l'attention de Triuniak en fut éveillée.
+
+Il leva les yeux vers le rivage, distant de lui de quinze à vingt
+brasses.
+
+Va me chercher mon grand arc et la corde de mon harpon à baleine, dit
+Kouckedaoui à son plus proche voisin.
+
+Un des Boethics se détacha de la foule des spectateurs et revint, au
+bout de quelques moments, avec les objets demandés.
+
+L'arc était une arme de siège, aux proportions colossales.
+
+Un frêne, garni de nerfs d'animaux sauvages pour augmenter sa force et
+son élasticité, en formait le bois, et la corde avait été tressée avec
+des barbes de baleine. Il fallut six hommes pour bander ce gigantesque
+instrument.[30]
+
+[Note 30: Recherches sur les antiquités de l'Amérique, par D.-B.
+WARDEN.]
+
+Quand il fut prêt, Kouckedaoui prit une flèche, y attacha la corde
+qu'on lui avait apportée, et fit à Triuniak un signe que le Groënlandais
+comprit sans doute, car il lâcha un moment le rocher du bras droit, et
+agita ce bras en l'air, pour montrer qu'il en pouvait disposer.
+
+La longue et forte ligne, en filaments d'écorce et tendons de bêtes
+fauves, fut convenablement levée sur le sol, Kouckedaoui ajusta sa
+flèche et la décocha.
+
+Dirigé par une main sûre, le trait alla tomber à quelques pieds derrière
+Triuniak, en entraînant la corde, que les flots chassèrent aussitôt
+contre le Groënlandais.
+
+--Il est sauvé! s'écria Dubreuil, enchanté de la réussite de cet
+expédient, auquel il n'aurait probablement pas songé.
+
+--Mon frère a trop de feu dans le sang, fit le chef indien de son ton
+froidement railleur.
+
+--Eh! repartit Guillaume avec vivacité, ce que je ressens, joie ou
+douleur, je le montre!
+
+--Mauvais! mauvais! marmotta le sauvage, en roulant à son poignet
+l'extrémité de la ligne.
+
+Triuniak s'était attaché l'autre extrémité autour de la ceinture, et de
+la flèche s'était fait une pique.
+
+Kouckedaoui lui adressa un nouveau signal, puis il commença à remonter
+lentement le fleuve, suivi de Dubreuil et de quelques hommes pour le
+seconder, s'il était besoin. Le câble se tendit. Triuniak planta sa
+pique au fond de l'eau qui n'avait, sur les rapides, qu'une demi-toise
+environ de hauteur. Ensuite, il quitta la dangereuse attitude qu'il
+occupait contre le rocher; et, se soutenant à la pique, s'avança de
+profil, contre le courant, en lui offrant le moins de prise possible. A
+cet endroit, la surface réelle de la rivière atteignait tout au plus
+à sa poitrine. Mais telle était la violence des vagues, qu'elles
+bondissaient, à chaque instant, par-dessus sa tête, sans lui laisser le
+temps de respirer. Si le passage eût été long, il ne s'en serait jamais
+tiré vivant. Mais il n'avait qu'une vingtaine de pieds, après quoi l'eau
+redevenait profonde, on laissait les brisants derrière soi, et il n'y
+avait plus qu'à lutter contre un courant puissant, mais calme, pour
+gagner la plage.
+
+Sorti de ce mortel défilé, Triuniak était hors de péril. Il se mit à
+nager, et, avec la corde, il fut halé sur la grève. Quelques minutes de
+plus, et l'on n'aurait ramené qu'un cadavre, car le pauvre homme, à bout
+de forces, avait le corps labouré des blessures qu'il s'était faites en
+se cramponnant aux angles du rocher.
+
+On le transporta dans une tente, où Dubreuil pansa ses plaies et lui
+donna tous les soins que réclamait sa pitoyable condition, pendant
+que les Indiens-Rouges se reposaient, par un brillant assaut de
+gloutonnerie, des fatigues ou des émotions que leur avait produites
+cette mémorable matinée.
+
+Sur le soir, le bouhinne des Boethics vint avec Kouckedaoui visiter le
+malade.
+
+--Mon frère, dit le chef, servant d'introducteur et d'interprète au
+premier, voici notre médecin qui te guérira.
+
+--Je n'ai aucun présent à lui faire, répondit Triuniak.
+
+--Moi, je lui donnerai pour toi ce qu'il demandera.
+
+--Mon frère, tu es bon.
+
+--Où sens-tu le mal? continua Kouckedaoui.
+
+Triuniak montra son côté. Le bouhinne alors s'approcha du malade en
+psalmodiant et en faisant des grimaces et des contorsions. Il souffla à
+plusieurs reprises sur la partie affectée, recula, et ficha en terre un
+bâton auquel pendait une cordelette, avec un noeud coulant dans lequel
+il passa sa tête, comme s'il se voulait étrangler.
+
+Les grimaces, les contorsions, les incantations recommencèrent de plus
+belle, le jongleur, écumant et tout en eau, s'écria:
+
+--L'Esprit malin est descendu! je le tiens!
+
+Kouckedaoui s'empressa de traduire ces paroles à Triuniak.
+
+--Oui, j'ai surpris Tchougis! il est là, enchaîné, poursuivit le
+magicien en montrant sa corde.
+
+Et il donna l'ordre de faire entrer les Boethics qui entouraient la
+tente et attendaient avec anxiété le résultat de l'opération.
+
+Ils accoururent en foule. Le sorcier coupa un bout de sa corde,
+déclarant que c'était le diable en personne. On se serait bien gardé de
+le contredire. Il jeta dans le feu le morceau de corde et annonça que
+Triuniak guérirait. Chacun des assistants fit alors des offrandes au
+bouhinne pour lui témoigner sa reconnaissance. Cependant, avant de se
+retirer, il étala les amulettes qui emplissaient son sac à médecine,
+parut les consulter très-sérieusement et ordonna au patient un bain de
+vapeur.
+
+Le contenu de ce sac à médecine excita la curiosité de Dubreuil, qui
+avait remarqué que ceux des angekkok groënlandais ne renfermaient
+généralement que des griffes d'oiseaux et des dents de requin.
+
+En voici l'inventaire:
+
+1º Une pierre noire de la grosseur d'une noix, placée dans une boîte que
+le bouhinne appelait la maison de son Tchougis.
+
+2º Une feuille d'écorce roulée, représentant une figure hideuse,
+dessinée au moyen de petits coquillages,--le portrait du Maître Diable.
+
+3º Un arc d'un pied de longueur, avec une corde en poil de porc-épic.
+
+(Dubreuil apprit plus tard que c'est de cet arc fatal que les jongleurs
+boethics se servent pour faire mourir les enfants dans le sein de leur
+mère!)
+
+4º Une deuxième bande d'écorce, enveloppée d'une peau délicate et fort
+mince, sur laquelle étaient peints divers animaux.
+
+5º Un bâton, long d'un pied, garni de porc-épic blanc et rouge, au bout
+duquel étaient attachées plusieurs courroies.
+
+6º Deux douzaines d'ergots d'orignal, en guise de sonnettes.
+
+7º Un oiseau de bois, destiné à favoriser la chasse.
+
+8º Deux têtes de saumon desséchées, jouissant de la précieuse propriété
+de faire abonder le poisson sur les cours d'eau où elles sont exposées.
+
+Jamais fétiches n'inspirèrent plus de vénération à des brahmines que ces
+amulettes aux Indiens-Rouges. Quand le bouhinne les eut rentrées dans
+leur châsse de peau de caribou, les Boethics prirent Triuniak et le
+portèrent à la _cabane aux sueries_.
+
+C'était une tente hermétiquement fermée, dans laquelle on plaça
+plusieurs cailloux rougis au feu et de grands vases remplis d'eau. Le
+malade devait verser l'eau sur ces pierres et obtenir ainsi la vapeur
+nécessaire à la balnéation. On connaît les excellents effets de cette
+médication, usitée depuis un temps immémorial dans le nord de l'Asie et
+de l'Amérique.
+
+En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le
+fleuve, et, dès le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges,
+qui avaient levé les tentes, embarqué le poisson, et retournaient à leur
+oudenanc (village) de Baccaléos.
+
+La troupe était montée sur une vingtaine de grands canots, dont une
+partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les
+femmes.
+
+Kouckedaoui avait installé Dubreuil et Triuniak dans sa propre
+embarcation, que décoraient de nombreux et horribles trophées de
+guerre:--des chevelures enlevées soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux.
+
+Le troisième jour après leur départ de l'île des Grandes-Cascades, les
+Indiens-Rouges établirent des mâts dans leurs chimans, et y fixèrent
+de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godillée à
+l'arrière, tenait lieu de gouvernail.
+
+La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve,
+dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui détroit de Belle-Isle.
+Ces parages, constellés d'îlots, de rochers à fleur d'eau et de bancs de
+sable, offrent beaucoup de dangers à la navigation.
+
+On y arriva dans la soirée, et Kouckedaoui se proposait de camper sur
+quelque îlot, dès que le soleil serait couché, pour traverser le détroit
+de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tête. Il le pilotait
+lui-même, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel,
+aux pittoresques découpures, aux opulentes frondaisons, qui se
+déroulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre à inspirer de
+l'inquiétude. Le firmament avait cette sérénité, cette profondeur qui,
+sous le rigoureux climat de l'Amérique septentrionale, rappellent le
+beau ciel d'Italie, la brise, toute parfumée, de senteurs marines,
+ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit
+que le frou-frou du canard noir labradorien s'élevant de son nid à
+l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perchée à la
+cime d'un arbre, au bord de la mer, et lançant avec extase quelques
+sons rares, mais si précis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de
+rapports avec les sons d'une flûte ou avec le tintement d'une clochette
+d'argent![31]
+
+[Note 31: Voyez l'_Ornithologie d'Amérique_, par A. WILSON.]
+
+Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il
+sujet de répandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant
+Kouckedaoui était soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper
+autour du sien et à ses gens d'apprêter leurs armes. C'est qu'en
+côtoyant le rivage d'une île, son oeil avait vu ce que l'oeil de
+Guillaume n'aurait certainement pas découvert,--la trace du glissement
+d'un kaiak sur un banc de sable que la marée avait maintenant recouvert
+de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphère qui semblait si pure,
+cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fumée.
+
+--Mon frère redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant
+vainement ce qui excitait la défiance du chef boethic.
+
+--L'homme doit être comme le renard, toujours veiller, dit
+sentencieusement Kouckedaoui.
+
+--Mais quel danger courons-nous ici?
+
+--Le danger, mon frère, est ton plus fidèle compagnon. Ne le quitte
+jamais du regard, car lui ne cesse jamais de te guetter.
+
+Et s'adressant à Triuniak, qui respirait l'air comme un chien flairant
+une pièce de gibier, il ajouta:
+
+--Mon frère ne fume pas d'habitude?
+
+--Non, dit le Groënlandais.
+
+--Alors mon frère doit plus qu'un autre être sensible à l'odeur du
+sema[32].
+
+[Note 32: Tabac.]
+
+--Je sens une odeur acre, mais je ne sais pas ce que c'est que le sema,
+repartit Triuniak.
+
+Kouckedaoui prit son calumet, puis la bourse où il serrait son tabac, et
+les montra à l'Esquimau.
+
+--Oui, dit celui-ci, l'odeur que je respire est celle de la plante que
+tu m'as fait fumer à notre première entrevue.
+
+--Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des
+varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil.
+
+--Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en
+ai distingué la fumée, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette
+île, à notre-droite. Ce ne peut être un ami, car il se cache, c'est donc
+un ennemi.
+
+Comme il achevait cette réflexion avec l'inflexible logique particulière
+aux races nomades, une grêle de flèches assaillit la flotte à bâbord.
+En même temps, une escadrille de kaiaks et de konés débouquait des îles
+situées à tribord.
+
+Aussitôt, par une manoeuvre adroite et très-prompte, les canots des
+femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui
+abattirent leurs voiles et présentèrent un double front de bataille.
+Ces mouvements furent exécutés au milieu de cris affreux, mais sans
+confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en
+avaient la grande habitude. On eût dit que l'archipel avait été
+soudainement envahi par une légion échappée de l'enfer.
+
+--Les flèches enflammées! aux flèches enflammées! ordonna Kouckedaoui à
+ses gens, qui avaient déjà vaillamment riposté.
+
+Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes
+un trait garni près de la pointe d'une touffe de mousse imbibée d'huile,
+puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mèche
+et décocha le trait contre un koné à dix pas de lui. Couverte de peaux
+grasses, l'embarcation prit feu avant même que ceux qui la montaient
+eussent eu le temps d'éteindre la flèche. Les vociférations
+redoublèrent. Aux naissantes ombres du crépuscule, la mer ressembla
+bientôt à une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant porté l'incendie
+dans l'armée navale de leurs ennemis, et jusque dans l'île d'où était
+partie l'attaque.
+
+Le grésillement des matières oléagineuses, le craquement des pins
+auxquels la flamme s'élançait en girandoles immenses; les torrents
+de fumée montant par épais tourbillons vers le ciel, ces étranges
+silhouettes, si fortement accusées, d'un côté d'hommes nus, de l'autre
+d'hommes emprisonnés dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect
+d'animaux d'une espèce singulière; ces bateaux plus étranges encore,
+cette animation, ces clameurs, les gémissements des blessés, le râle des
+mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illuminée par les
+fulgurantes clartés de la conflagration, ressemblaient bien plutôt à une
+scène surnaturelle qu'humaine, bien plutôt au cauchemar d'un halluciné
+du moyen-âge qu'à une terrestre réalité.
+
+Le canot de Kouckedaoui était au premier rang; le chef, Triuniak
+et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux
+Esquimaux. Telle était leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention à un
+petit kaiak qui paraissait chaviré et naturellement poussé vers eux
+par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se
+redressa, comme mu par un ressort.
+
+Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskimé,
+faisant corps avec l'esquif, parut armé d'un trait dont il frappa
+Kouckedaoui.
+
+--Ah! le traître m'a tué! dit le chef en s'affaissant.
+
+--Nous te vengerons, mon frère! s'écria Triuniak, assénant à l'Esquimau
+un coup de hache qui lui fendit le crâne.
+
+--Je meurs, dit Kouckedaoui! mais la victoire est à nous!... Cependant,
+faites que ma mort soit ignorée jusqu'à ce que nos ennemis aient pris
+la fuite... Innuit-Ili, ne laisse pas enlever ma chevelure par ces
+vautours... tu m'entends...
+
+Sa voix s'affaissait de plus en plus.
+
+--Ta main, Innuit-Ili... ajouta-t-il, donne-moi ta main...
+
+--La voici! s'écria Dubreuil, agenouillé près de lui dans le canot.
+
+--Je ne la sens pas... La mort arrive.... mes yeux se brouillent...
+Innuit-Ili!...
+
+--Je suis là, mon père, fit le jeune homme d'un ton ému.
+
+--Innuit-Ili, tu ramèneras mon cadavre à l'oudenanc...
+
+--Je te le jure!
+
+--Et... tu épouseras...
+
+Un accès de suffocation lui coupa la parole.
+
+--Tu peux en emporter la conviction! répondit Guillaume, comprenant la
+pensée du moribond.
+
+Celui-ci s'agita deux ou trois fois dans un tremblement convulsif, puis,
+se levant soudain sur son séant, il s'écria après avoir jeté un regard
+sur les Esquimaux en déroute et vivement pressés par les Indiens-Rouges:
+
+--Nous sommes vainqueurs! On dira que Kouckedaoui était un brave
+guerrier!
+
+Et son corps retomba comme une masse de plomb dans le canot.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ RETROUVÉE
+
+
+La chute de la nuit ramena les Indiens-Rouges de leur poursuite. Ils
+revinrent chargés de prisonniers et de dépouilles hideuses. La mort
+de Kouckedaoui changea en lamentations les éclats de leurs voix
+triomphantes. Dans l'excès de sa douleur, Shanandithit voulait se
+suicider. Ou arrêta sur son sein la javeline meurtrière.
+
+Les Boethics débarquèrent sur une île où ils allumèrent de grands feux,
+autant pour sécher et faire boucaner leurs horribles trophées humains,
+que pour se chauffer, car le froid était assez vif. Des sentinelles
+furent postées tout autour du camp; on attacha les captifs à des
+poteaux, sous une bonne garde, et le premier accès de chagrin causé par
+la mort du chef s'étant calmé, chacun conta ses récents exploits.
+Les sensations des Indiens ont une mobilité égale à leur vivacité. Un
+philosophe célèbre l'a justement dit: «ils vivent tout en sensations,
+peu en souvenir, point en espérance.» Ils pleurent et rient avec une
+égale facilité, sautant de la joie la plus bruyante, à la tristesse la
+plus silencieuse, et quoi qu'en aient certains candides partisans de
+l'homme à l'état de nature, ils sont, en général, de fieffés hypocrites.
+
+Dubreuil avait déjà eu occasion de faire plus d'une fois cette
+observation chez les Groënlandais; mais les Boethics l'emportent de
+beaucoup sur ceux-ci en fausseté. Vantards, menteurs, féroces,
+ils mettent toutes leurs facultés au service de ces trois vices.
+L'ostentation, le désir de briller aux dépens des autres composent le
+fond de leur caractère. Aussi fallait-il les entendre renchérir sur
+leurs prouesses personnelles durant la lutte et se flatter d'écraser
+bientôt, d'annihiler ces «perfides et pusillanimes Esquimaux dont tout
+le courage consistait à dresser des embuscades, et qu'ils auraient
+scalpés jusqu'au dernier, sans la trop prompte arrivée des ténèbres.»
+
+Leurs discours, leurs chants se prolongèrent fort avant dans la nuit.
+Insensiblement toutefois ils cédèrent au sommeil.
+
+Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les émotions, une affliction
+profonde le tenaient éveillé près du cadavre de Kouckedaoui. Comme il
+contemplait avec une mélancolie rêveuse le sombre azur du firmament, les
+signes précurseurs d'une aurore boréale y firent leur apparition.
+
+Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli,
+tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques,
+toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du
+méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté.
+A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace
+sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et
+d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et
+multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons
+augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de
+vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup
+l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu
+d'artifice, apparut la _couronne de l'aurore boréale_, spectacle qui
+défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux
+et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes
+les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le
+dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante,
+enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne
+dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent
+leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation,
+avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de
+l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution
+de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire.
+
+Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui
+courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle
+rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après
+l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés
+dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux
+composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits.
+Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus
+voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que
+ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance
+réelle était tout à fait la même.
+
+Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais
+admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié
+l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui
+près du corps de son mari, la lui rappela.
+
+--Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé son _spimia
+kakoum_ [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes
+larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi!
+
+[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]
+
+Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses
+sentiments superstitieux.
+
+Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir
+s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun
+hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne
+suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur.
+
+Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la
+cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande
+affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé
+l'homme blanc.
+
+Guillaume se moqua des récriminations du sorcier; mais Triuniak
+l'engagea à plus de modération, de crainte qu'il ne leur advint malheur.
+
+--Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flèche qui part
+d'un arc. Cela nuit à ton courage. Ici, nous devons nous comporter
+avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous
+égorgeraient sur le moindre soupçon. Notre ami et notre défenseur mort,
+il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs à leur
+village.
+
+--Ah! s'écria Dubreuil, la ruse, la fausseté ne me conviennent pas.
+
+--Quand on est le moins fort, on tâche d'être le plus habile.
+
+--Où veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatienté.
+
+--Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des
+Indiens-Rouges, mais, étant avec eux, j'ai l'air de le connaître et de
+l'aimer.
+
+Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler
+avec eux, reprit Dubreuil en souriant.
+
+--C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer.
+
+A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques,
+qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut
+lavé dans la mer, peint de couleurs fraîches et placé nu dans une sorte
+de cercueil en écorce, fabriqué expressément pour cet usage.
+
+Pendant que leurs squaws vaquaient à ces occupations, les hommes
+recueillaient et faisaient fondre de grandes quantités de résine. La
+bière et son contenu furent posés gros du feu, et on la remplit de
+résine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des
+obsèques, qui devaient avoir lieu au village, éloigné de plus de dix
+journées.
+
+Inutile de répéter que ces cérémonies s'accomplirent, au milieu des
+chants et des gémissements.
+
+Le liquide refroidi, figé, on porta le cercueil dans le canot du chef,
+et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil.
+
+--Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci à l'homme qui leur
+servait d'interprète.
+
+--Non, cède, mon fils, intervint Triuniak.
+
+--Moi, céder à ce charlatan! jamais!
+
+--Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne.
+
+--Non, je ne sortirai pas.
+
+--Tu nous exposes, dit Triuniak...
+
+--Kouckedaoui m'a commandé avant de mourir de le ramener à l'oudenanc;
+je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un
+ton ferme.
+
+Ces paroles ayant été traduites au magicien, il se mit en fureur:
+
+--L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il.
+
+--Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine
+bouillant de colère.
+
+--Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne
+vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prétexte pour te frapper?
+
+Dubreuil était trop irrité pour écouter la voix de la raison. La
+discussion allait dégénérer en une rixe, qui aurait pu être fatale aux
+deux adversaires, quand le chef appelé à succéder au défunt s'interposa.
+
+Il s'avança entre eux et dit:
+
+Kouckedaoui a-t-il confié à Innuit-Ili le soin de son corps?
+
+--Oui, dit Triuniak, j'étais présent, j'ai entendu.
+
+--Quelle valeur a l'affirmation d'un étranger, d'un Yak! fit le bouhinne
+d'un air méprisant.
+
+Triuniak reçut l'insulte avec un flegme imperturbable.
+
+--Cette affirmation peut être vraie, et je la crois telle: je sais
+combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef.
+
+--Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui
+faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du
+sien.
+
+--La parole de ma soeur est décisive! dit le chef.
+
+--Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot.
+Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux
+funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur
+les Boethics.
+
+Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman.
+
+La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est,
+elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux
+Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34].
+
+[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner
+désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu
+plus tard, les navigateurs européens.--Voyez les cartes de l'île de
+Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor,
+Montgomery Martin, Brué, etc.]
+
+Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics
+y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.
+
+Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut
+d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de
+son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et
+en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes,
+si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et
+retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et
+mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux
+du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient
+au-dessus de toute autre pelleterie.
+
+Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de
+poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie
+d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher
+une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui
+ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse
+étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré.
+Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des
+arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées
+au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen
+même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le
+forcèrent de suspendre sa marche.
+
+Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin,
+résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour
+de Dieppe lui permît de reprendre sa course:--l'un ou l'autre pouvant
+lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne
+revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en
+route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement
+des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude.
+
+Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas
+pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes
+sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se
+réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit.
+
+Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt
+entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité
+médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir,
+qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre!
+
+Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple
+comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position
+avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait
+recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante
+lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge
+était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à
+une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic
+s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas
+été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais
+Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune
+embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre,
+c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si
+fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte?
+
+--Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise,
+car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur
+quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la
+veille.
+
+Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la
+flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui
+le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie
+grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme.
+
+Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il
+avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme
+devant lui offrir plus de ressources pour subsister.
+
+La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier
+son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à
+travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des
+prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant
+des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile
+venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme;
+l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de
+maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni
+la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se
+couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il
+avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient
+cruellement souffrir.
+
+Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute
+montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau
+torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un
+petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert.
+
+Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites,
+qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses
+yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras
+et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix.
+Il la frotte sur son vêtement, l'examine... c'est de l'or, de l'or
+pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en
+paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en
+ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent
+son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête!
+
+Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire
+ironique:--Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces
+richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites
+ferait assurément bien mieux ton affaire!
+
+Et tout l'or retourna sur le lit du torrent, à l'exception de quelques
+parcelles, que le jeune homme garda par curiosité. Pourtant, son sommeil
+fut agité, la nuit suivante. Il eut des rêves fantastiques de palais
+merveilleux, de fêtes féeriques, de femmes mille fois belles et
+voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans
+adresser un coup d'oeil de regret à cette mine précieuse.
+
+--Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut.
+
+--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
+reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrière lui.
+
+Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bénédictins.
+Tremblant de surprise et de joie, il leva la tête en disant:
+
+--Un Européen! où êtes-vous?
+
+Et la même voix répéta;
+
+--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
+reviennent!
+
+Tournant les yeux du côté d'où partait Je son, Dubreuil aperçut alors
+une espèce de singe, à longue Barbe, perché au sommet d'un arbre.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+Mais, pour la troisième fois, la voix redit:
+
+--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
+reviennent!
+
+Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut
+de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au
+Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri.
+
+--Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus
+étrange encore. Que peut être cet individu?
+
+--Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres
+n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.--Un Européen?
+ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un
+corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte
+de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère,
+tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que
+j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé.
+Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il.
+
+Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de
+plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au
+pied, une sève jaunâtre et visqueuse.
+
+Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres.
+
+--Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le
+gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre,
+qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35]
+
+[Note 35: C'était l'_acer saccharinum_ de l'Amérique septentrionale. On
+le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]
+
+En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec
+délices.
+
+--Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui
+qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson,
+reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut
+que je rattrape mon homme!
+
+Plein de cette idée, Dubreuil s'élança sur les pas du fugitif, en
+animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement
+à ses habitudes, n'avait ni grondé, ni paru surpris à la voix de
+l'étranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son maître.
+
+--Ah! une piste, s'écria celui-ci, en tombant sur un sentier frayé, qui
+débouchait près du petit lac.
+
+Il s'y enfila, et toute la journée redoubla d'ardeur, sans toutefois
+pouvoir parvenir à rejoindre l'être qu'il poursuivait.
+
+Le lendemain, il était debout avant l'aurore et continuait sa route avec
+la certitude qu'il ne tarderait pas à arriver à un lieu habité, car
+la piste s'élargissait et se montrait de plus en plus battue, à mesure
+qu'il avançait.
+
+Enfin, vers midi, il découvrit un lac auquel des mamelons verdoyants
+formaient une charmante ceinture, et sur le bord méridional de hautes
+palissades entourant un amas considérable de cabanes.
+
+Peu de minutes après, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras
+Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millième fois,
+murmurait à son oreille enivrée le doux mot:
+
+_Nisakia-kia_ (je t'aime).
+
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LE FOU
+
+
+Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus
+de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces
+maisons, appelées _mumatiks_ par des indigènes, étaient construites
+en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée
+intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés
+dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes,
+une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de
+parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient
+des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre
+pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger.
+
+Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient
+groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au
+centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes
+que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute
+taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les
+branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus
+rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.
+
+Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux
+ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons,
+semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux,
+vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries,
+des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs,
+des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de
+marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus,
+composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là,
+chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre
+qui annonçaient une provenance européenne.
+
+Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de
+l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on
+avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour.
+De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde
+percé de meurtrières.
+
+La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en
+terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut,
+et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur
+d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde,
+du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des
+flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante.
+
+[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard,
+Charlevoix, Dupratz, etc.]
+
+Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de
+distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de
+précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un
+rayon de quarante à cinquante toises.
+
+Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et
+un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point
+où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts
+avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables
+pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir
+l'assaut d'un corps d'armée régulière.
+
+Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans
+la rade, au-dessous du cap.
+
+Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son
+arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement
+il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop
+préoccupé, bien trop pressé!
+
+Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le
+tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé
+à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et
+l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec
+Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis
+deux jours seulement.
+
+Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de
+se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si
+émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par
+cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite
+la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses
+mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda:
+
+--Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?
+
+Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de
+la brutalité de Kougib.
+
+--Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la
+chasse avec Triuniak?
+
+--Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le
+commandait. Maudit soit ce jour!
+
+--Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher
+des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et
+m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris.
+
+--Le scélérat!...
+
+--Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers
+la côte.
+
+--Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.
+
+--Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait,
+et me menaça de mort si je bougeais.
+
+»--Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.
+
+»--Je veux faire de toi ma femme! répondit-il.
+
+»--Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!
+
+»--Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.
+
+--Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria
+Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant
+passionnément.
+
+--Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je
+ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à
+me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et
+se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du
+moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors
+la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais.
+
+--Pauvre aimée! fit Dubreuil.
+
+--Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me
+poursuivait... Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.
+
+--Il a expié ses crimes! mais toi! toit!...
+
+--Moi, je le perdis bientôt de vue...
+
+--Heureusement!...
+
+--J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner
+une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entraîna. Le
+lendemain, j'errai au milieu des glaces...
+
+--Et la faim...
+
+--Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantité. Kougib avait
+tout disposé pour un long voyage.
+
+--C'était un homme de précaution, dit le capitaine avec un sourire.
+
+--Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir.
+Cependant, je pêchai des bois flottés et fis du feu sur des glaçons.
+
+--Quelle terrible position!
+
+--Souvent je songe à toi, Innuit-Ili...
+
+--Ah! nos pensées ont dû se croiser plus d'une fois! Mais enfin,
+comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation!
+
+J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours
+je m'éloignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatiguée de voguer
+ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une île de glace à
+laquelle j'amarrai solidement mon koné. Comme j'avais suffisamment de
+vivres, j'étais décidée à attendre...
+
+--C'eût été attendre la mort.
+
+--Peut-être!
+
+--Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres!
+
+Mais une nuit éclata une violente tempête. Le glaçon où je campais fut
+réduit en morceaux, j'eus à peine le temps de m'élancer dans mon koné...
+
+--Que d'infortunes, ô pauvre Toutou-Mak!
+
+--Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette
+tempête, je ne t'aurais jamais revu, doux aimé de mon coeur.
+
+Dubreuil la couvrit de caresses.
+
+--Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif à la cime des
+flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois
+nuits je fus le jouet des éléments. Il ne me restait plus aucun espoir
+d'échapper à l'abîme, quand l'ouragan me jeta évanouie sur cette île.
+Les habitants s'emparèrent de moi, et je repris mes sens entre les bras
+d'un chef... de mon malheureux père...
+
+En prononçant ces paroles, Toutou-Mak éclata en sanglots.
+
+--Kouckedaoui était un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui
+assistait à l'entretien.
+
+Shanandithit se mit à pousser des hurlements dans un coin de la hutte.
+
+Lorsque cette explosion de douleur se fut calmée, Dubreuil dit doucement
+à Toutou-Mak:
+
+--Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris, à ce poisson gravé sur
+ton bras.
+
+--Oui, le baccaléos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu,
+répondit-elle, en lui montrant une plaque d'écorce rendue au fond de la
+cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, «quatre poissons de
+sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de
+gravier en coeur.[39]»
+
+[Note 37: Baccaléos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a
+fait _cabelliau_, puis _cabillaud_, qui veut dire, on le sait, morue
+fraîche.]
+
+[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en
+français, rendra l'idée impliquée par ça terme indien.]
+
+[Note 39: Ces armes ressemblaient à celles des Outaouais. Seulement,
+chez ces derniers, les quatre poissons étaient remplacés par quatre
+élans.--_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, par le baron de
+LAHONTAN.]
+
+--Mais, ajouta-t-elle, mon père me reconnut surtout à une marque
+particulière qu'il m'avait faite sur l'épaule.
+
+Après ces explications, entremêlées de soupirs et des plus tendres
+baisers, vinrent celles de Triuniak.
+
+Il raconta que le bouhinne avait profité de l'absence de Dubreuil pour
+indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hâter le départ des
+Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaça de le tuer, et on
+l'entraîna malgré lui, après l'avoir attaché dans un canot. Il ne devait
+même la vie qu'à l'intercession de Shanandithit, qui avait déclaré
+l'adopter, comme il avait adopté sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour
+mari.
+
+--Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'épouser Shanandithit
+à l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils, à cette
+époque, tu célébreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui.
+
+La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil
+s'écria:
+
+--Quoi! pas avant un an?
+
+--Non, mon fils, répondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne
+pourrons prendre un mari avant deux saisons révolues. Pendant ce temps,
+tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai élever au rang
+qu'occupait Kouckedaoui.
+
+--Au moins, ma mère me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour?
+insista Guillaume en couvrant du regard son amante.
+
+--Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? répondit Shanandithit, étonnée
+de cette question.
+
+Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la réponse
+Toutou-Mak l'informa que, différemment des coutumes des Esquimaux, chez
+les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le même toit que
+leurs fiancés, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient,
+même pendant leur deuil.
+
+Pour dure que fût l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y
+résigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui.
+Son costume esquimau fut changé contre un élégant vêtement, composé
+d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brodés avec
+art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vérité, fort bonne mine
+dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en été,
+hormis dans leurs expéditions de guerre, où ils vont nus et peinturés de
+la tête aux pieds.
+
+Pour faire du capitaine français un chef boethic complet, il ne lui
+manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les
+orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupât sa
+longue barbe. Mais il refusa avec opiniâtreté, et au grand désespoir de
+Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette
+insigne distinction.
+
+[Note 40: «... On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais
+indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux attachés au sommet de
+la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers
+un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble
+quelques plumes d'oiseaux,»--_Premier voyage de_ JACQUES CARTIER.]
+
+Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du
+pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans
+les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle
+aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son
+élève et maître.
+
+Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune,
+Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné
+celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais
+celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme
+blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin,
+d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A
+Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles
+se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités:
+_Matchi-Manitou_, le Grand-Esprit, _Tchougis_, le Diable, _Ouaïche_,
+dieu des songes, _Agreskoui_, déesse de la guerre. Les insulaires
+tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant
+des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire
+éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie,
+que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi
+ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les
+défunts.
+
+Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de
+beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les
+unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois
+grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé;
+d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et
+le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses
+avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se
+faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de
+large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était
+parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans
+un cercueil rempli de gomme de pin (_pinus balsamifer_), où il se
+conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature,
+des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été
+déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et
+d'ornements d'espèces diverses.
+
+[Note 41: Sur les tombes des enfants.]
+
+Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les
+rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de
+framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des
+myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et
+autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective.
+
+La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses
+dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il
+mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres,
+l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou
+à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons
+délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le
+_nihog_, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant
+l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard
+jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de
+s'échapper.
+
+Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient,
+avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation
+des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de
+phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces
+amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués
+dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous
+pour respirer.
+
+Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas
+fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient
+plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons
+souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent.
+Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit
+auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie
+artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse.
+Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant.
+
+Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente
+et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la
+posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui
+flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme
+ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs
+qu'ils se pourraient procurer.
+
+Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel
+exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un
+ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours
+à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à
+la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il
+déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà
+les mers!
+
+Guillaume désirait vivement aussi retrouver le singulier personnage
+qu'il avait entrevu près du petit lac. Mais dès qu'il eu avait parlé, on
+lui avait répondu avec terreur:--C'est le fou! nul ne sait où il habite.
+
+Les Boethics redoutaient cet être bizarre, comme le plus terribles des
+fléaux. Toutou-Mak elle-même avait supplié Dubreuil de ne pas en ouvrir
+la bouche. Et il en était plus contrarié que surpris, car il avait
+antérieurement observé que les gens frappés de démence inspiraient aux
+Uskimé un effroi superstitieux.[42]
+
+[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui à bon nombre d'habitants
+de nos campagnes européennes.]
+
+L'été et l'hiver s'écoulèrent avec une grande rapidité.
+
+Dès que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que
+l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics
+décidèrent de faire une grande chasse, pour célébrer dignement le
+double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux
+étrangers.
+
+Après un jeûne qui dura deux jours, Ouaïche ayant déclare aux
+Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire
+oriental, ils traversèrent le lac et se rendirent à la tête de la
+rivière Machigonis,[43] par laquelle il se décharge dans la mer. Femmes,
+enfants, chiens, ils avaient emmené avec eux une troupe considérable.
+
+Là commençait une double rangée de clôtures, de dix pieds de haut, en
+branches de sapin, dont l'incroyable étendue était bien propre à
+exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de
+longueur[44].
+
+[Note 43: La rivière des Exploits.]
+
+[Note 44: De pareilles clôtures existaient encore en 1821, quoique,
+décimés par la petite-vérole et chassés par les Européens, les Boethics
+eussent disparu depuis plusieurs années. M. Cormak les vit lorsqu'il fit
+son expédition dans l'intérieur de l'île de Terre-Neuve. Elles avaient
+encore trente mille anglais d'un côté du lacet dix de l'autre. En 1852,
+j'en ai moi-même aperçu les débris.]
+
+Elles formaient deux lignes se développant en un angle tronqué, dont le
+sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la
+base plusieurs milles.
+
+Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long
+du fleuve; celle-ci était, de distance en distance, percée par des
+ouvertures; mais l'autre était pleine d'un bout à l'autre.
+
+Ces barrières avaient été construites par les Boethics, pour faciliter
+la chasse. A l'affût dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle,
+les autres aux ouvertures sur la rivière, ils attendaient et tuaient à
+coups de flèche ou de lance les animaux que leur rabattaient, à grands
+cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant
+vers le lac en poussant le gibier entre les barrières.
+
+La quantité détruite de cette manière est souvent fabuleuse.
+
+Aussitôt arrivés, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dépêché
+à l'extrémité inférieure de la clôture.
+
+Il était à son poste depuis quelques jours, se félicitant de ses
+succès, car il avait porté bas une douzaine d'orignaux pour sa part,
+et attendant avec impatience le moment de retourner près de Toutou-Mak,
+lorsque retentit près de lui un cri qui avait fréquemment résonné dans
+ses rêves, agité ses pensées:
+
+--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prédit, ils
+reviennent.
+
+Le capitaine se retourna.
+
+C'est le sauvage qu'il a aperçu l'année précédente près du lac aurifère,
+et qui détale à toutes jambes.
+
+Dubreuil se met à la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait
+le serment.
+
+Le soleil était à peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la
+journée sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord
+du fleuve, déterminé à recommencer le lendemain, car il n'avait pas
+cessé de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperçut
+que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au
+bord de l'eau. Le Machigonis était fort large à cet endroit, et la marée
+y montait à plus de dix pieds de haut.
+
+Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la
+subtilité d'un Indien, le flot se retira et il découvrit de nombreuses
+substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions,
+aux maisons de l'Europe septentrionale[45].
+
+[Note 45: Des ruines semblables ont encore été dernièrement retrouvées
+à Terre-Neuve, près de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes
+monnaies d'or.--Voyez la _British North America_, par MARTIN.]
+
+Cette découverte l'intéressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir
+lu que, vers le XIe siècle, les Norwégiens avaient jeté, par le 49° de
+latitude, une colonie sur une île qu'ils avaient nommée Winland[46], à
+cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil
+se doutait que Baccaléos était cette île. Une inscription gravée sur la
+face d'un rocher vint tout à coup corroborer ses présomptions.
+
+[Note 46: Terre de la vigne. La découverte et la colonisation de
+Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilités, en 1001, par
+un Islandais, Herjolf, aussitôt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou
+Rauda, lequel avait déjà reconnu les côtes du Groënland, avec Gunbiorn,
+en 983.
+
+Non-seulement l'Islande et le littoral de Groënland possédaient de
+puissantes colonies européennes bien avant la découverte de Christophe
+Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitèrent la Friesland,
+cette île populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond
+de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et
+l'Estotitland, autre île disparue, inconnue, où cependant le roi avait
+un interprète qui parlait latin) visitèrent une partie de la côte
+américaine vers le milieu du XIVe siècle, tandis que les hardis
+navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe.
+
+Du reste, on a trouvé aux États-Unis de nombreux monuments attestant
+une civilisation ancienne et fort avancée. Rien d'étonnant que nos
+missionnaires aient remarqué au XVIe siècle des croix dans l'Acadie
+et la Gaspésie. Elles ont pu y être plantées par les Esquimaux du
+Groënland, dont beaucoup étaient convertis au christianisme dès l'an
+1000, mais qui finirent par massacrer leurs prédicateurs et par
+retomber dans l'idolâtrie. Du reste, on a même trouvé dans une cave, à
+Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a dû être frappée vers
+l'année 150 de l'ère chrétienne.
+
+Elle porte d'un côté:
+
+ Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos.
+
+Et de l'autre:
+
+ Aurelius Cæsar Aug. P. III. Cos.
+
+On peut consulter à ce sujet ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.
+--Librairie Tross. Paris, 1866.]
+
+Elle portait cette, inscription latine:
+
+ HIC STETIT ERICUS
+
+ NORWEGIANORUM PONTIFEX
+
+ M.CXXI
+
+Dubreuil en était là de ses observations, quand une flamme brilla à la
+cime d'un cap au-dessus de sa tête, et, à la pointe du rocher, il vit
+apparaître le sauvage qui gambadait, dansait, se démenait et paraissait
+en proie à une exaltation extraordinaire.
+
+--Ils sont revenus, criait-il en langue danoise, ils sont revenus
+les hommes blancs. Ma prédiction s'est accomplie. Et moi, le dernier
+descendant d'Erick Rauda, moi à qui il était donné de conserver intact
+et vierge de toute souillure le sang des blancs sur ce rivage, je
+vais monter au séjour de mes aïeux. La mission du petit neveu du
+grand navigateur est remplie. C'est ici qu'ont débarqué les premiers
+Norwégiens; c'est ici qu'ils auraient dû se tenir. S'ils n'avaient
+flétri leur race en s'alliant, en se mêlant, en se fondant avec les
+sauvages habitants du Winland, ils vivraient heureux et prospères dans
+de fertiles contrées. Mais ils se sont bestialement jetés sur les femmes
+rouge? comme des cerfs échauffés; et ils ont perdu leur esprit, ils ont
+perdu leur coeur, ils ont perdu leur couleur. Seule, la famille d'Erick
+s'est préservée de la contagion. Elle a fidèlement demeuré sur ce roc,
+sans se corrompre, sans se gâter. Elle attendait le retour des blancs,
+et les blancs reviennent; ils sont revenus, les hommes blancs! Gloire à
+eux! ils détruiront les hommes rouges et leurs métis!
+
+La prédiction du dernier fils d'Erick Rauda s'accomplira!
+
+En prononçant ces mots avec une frénésie indescriptible, l'insensé se
+précipita dans le fleuve, où il disparut à jamais.
+
+Guillaume Dubreuil s'était hâté de grimper sur le promontoire, pensant
+surprendre son homme: mais en arrivant, il ne trouva plus que les
+décombres fumants d'une cabane.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ BRISTOL
+
+
+Un des faits qui m'ont le plus frappé en mes voyages, c'est
+l'éloignement des peuples, appelés primitifs, pour la ligne anguleuse
+dans le groupement de leurs habitations, et même dans la construction
+de ces habitations elles-mêmes. La figure circulaire, par contre, est
+adoptée presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands,
+nos ancêtres procédèrent de même. A l'origine, leurs huttes et leurs
+bourgades furent généralement rondes, ou ovales, carrées très-rarement.
+Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette répugnance
+pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes,
+vous sautera aux yeux. J'ai là, devant moi, entre autres, une vue de
+Bristol, ou Brightstowe[47], dessinée en 1574; eh bien! on peut compter
+les développements successifs de cette ville, comme on peut compter
+l'âge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette époque, elle
+avait déjà quatre enceintes, les deux premières d'une rotondité presque
+parfaite, chacune des deux autres s'écartant de plus en plus de la
+courbure sphérique. Le rempart détruit, soit par les guerres, soit par
+l'afflux de la population, avait comblé le fossé, sur lequel s'était
+établi un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait été
+reportée au-delà. Sans doute la cité fit maintes fois encore éclater son
+corset de pierres avant de s'éparpiller sur le vaste promontoire où elle
+s'élevait, entre l'Avon et la Frome, avant de déborder son berceau, se
+jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de
+«briques, de fumée et de boue,» dont parle un voyageur moderne.
+
+[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut dire _lieu considérable_).
+_Vulgo: quondam Venta florentissimum Angliæ emporium._--G. Bruin,
+Bruxelles, 1574.--Les Saxons l'avaient appelée _Caer Oder naut Badon_,
+ou _ville d'Oder dans la vallée de Badon_.]
+
+A la fin du XVe siècle, ses cent quatre-vingt mille âmes actuelles se
+réduisaient à douze ou quinze; alors elle ne possédait ni sa Bourse, ni
+ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment
+éclairées par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais
+alors, cependant l'antique cité jouissait d'une célébrité beaucoup
+plus grande qu'aujourd'hui. Elle était «la plus renommée et marchande
+d'Angleterre, excepté Londres,» disait un contemporain. Les bords de
+l'Avon, «si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une
+navire[48].»
+
+[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants étaient faux,
+comme eaux qu'on trouve près d'Alençon. Aux XVe et XVIe siècles le
+commerce en tirait toutefois un grand profit. «A un mille au-dessous
+de la rive orientale de l'Aron est bordée d'un rocher élevé, nommé
+Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantité de pierres carrées et
+à six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont
+véritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas
+la dureté.»--_Les Délices de la Grande-Bretagne_, etc., par James
+DEEVERELL.]
+
+Les cures miraculeuses opérées par saint Vincent, dont la demeure se
+voyait encore «entaillée au bas bord, du côté dextre du rivaige,» au
+pied même des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout
+sa marine, qui déjà sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui
+avaient conquis cette enviable réputation.
+
+[Note 49: En grande réputation pour la goutte et les affection»
+vésicales.]
+
+A présent, elle se compose de deux villes,--Bristol proprement dit, et
+Clifton: également jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive
+droite du fleuve, tandis que les deux autres étaient, celle-ci,--la
+plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-là,--le
+produit, la fille,--sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le
+poids des bâtiments dont il est chargé, les mettait en communication. La
+seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra désigner, était
+fortifiée par une muraille crénelée,--percée de deux portes et flanquée
+de tours, tantôt rondes, tantôt quadrangulaires,--qui, s'appuyant sur le
+fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait été la corde violemment
+tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement à un ciboire: Bristol
+figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied.
+Une grande voie traversait en droite ligne toute la cité, depuis le
+sommet jusqu'à la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours
+elle prenait différents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas
+Street. Dans le quartier nord, cette voie était coupée à angles droits
+par une rue nommée Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait à l'est
+à un château très-fort, bâti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et
+dont nous aurons bientôt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait
+à une muraille élevée pour la protection de la pointe du promontoire, et
+entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'étendait un marécage.
+
+On pense bien que Bristol avait, à cette époque une physionomie toute
+féodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en défendaient
+l'approche extérieure, des monastères entourés de murs épais, des
+habitations munies de créneaux et mâchicoulis, des quartiers tout
+entiers renfermés dans leurs propres fortifications, des chaînes tendues
+en travers des rues aussitôt le couvre-feu sonné, des hommes d'armes
+faisant bruyamment résonner les dalles sous leurs éperons, tout à
+l'intérieur parlait de ces temps désastreux où régnait despotiquement la
+loi brutale du plus fort, du plus féroce, et que, par une aberration qui
+serait inqualifiable si elle n'était un calcul de la politique, on
+s'est plus à nous peindre sous les couleurs les plus poétiques, les plus
+délicates! Ah! qu'elle avait été effroyable, qu'elle était hideuse
+au peuple anglais cette poésie qui, pour s'inspirer, pour écrire ses
+chants, s'était plongée et avait trempé sa plume dans les flots de sang
+des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge!
+
+Aussi comme il bénissait cet hypocrite fieffé, cet insatiable de
+richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la
+saluait de toutes parts avec une indicible allégresse. Les fautes,
+les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun
+s'estimait bien trop heureux d'une trêve qui lui permettait de respirer
+enfin, de vaquer un peu plus tranquillement à ses occupations.
+
+[Note 50: Voir l'_Histoire d'Henri VII_, par F. BACON.]
+
+Une des villes les plus cruellement éprouvées par la guerre civile.
+Bristol, réparait ses édifice religieux, ses monastères tant de fois
+pillés, tant de fois ravagés. Les magnifiques basiliques relevaient
+fièrement leurs clochers aigus comme des flèches, leurs pyramides, leurs
+campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait
+pas moins de vingt temples, non compris les couvents.--C'était, pour
+n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a
+imposé la Réforme: d'abord, sur la place Centrale, à l'intersection des
+quatre rues principales, marquée par une belle croix gothique, l'église
+de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides
+autels; celle du Christ, fondée en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens,
+aux quatre angles de cette place; Saint-Léonard et Saint-Warbugh,
+dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, près de la porte
+septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne
+propriété des abbés de Glastonbury, une des plus admirables créations du
+gothique fleuri; en franchissant le pont, les églises des Grands et des
+Petits-Augustins, dont la première est devenue, depuis la
+Réformation, cathédrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville,
+Sainte-Marie-du-Port, élevée par le comte de Glocester en 1170; la
+vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte à la conquête; au
+pied du château, Saint-Philippe, de la même époque que la précédente, et
+dans laquelle on voit le buste de Robert, fils aîné de Guillaume, à qui
+son frère Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge
+sur les yeux; Saint-Nicholas, vis-à-vis du pont jeté sur l'Avon, érigée,
+en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui
+de Saint-Jean, en face, s'élançant d'une voûte sous laquelle passait la
+route; au-delà du pont, la somptueuse église consacrée à saint Thomas,
+surpassée seulement, dit la chronique, par celle «dédiée à Nostre-Dame,
+laquelle ilz appellêt RADCEL [51]: située au rivaige de la rivière, pas
+loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre
+de merveilleuse haulteur, par dedans à tous cotez vaulsée de pierrées
+taillées artificiellement et bigarrées. Ayant plus haulte une aultre
+vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de
+place qu'ung hôme s'y poeult tenir droict.»
+
+[Note 51: Pour _Redcliff_, rocher rouge.]
+
+Mais, nonobstant leurs beautés respectives, aucun de ces monuments
+n'égalait en magnificence et en faste celui du Temple, ou église de la
+Sainte-Croix, «laquelle les bourgeois croyêt estre édifiée sur laine. Et
+combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de
+telle grandeur se polrait tenir sur telle matière molle: toutesfois,
+il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte
+et belle, de la façon en grosseur et haulteur de celle de l'église de
+Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne.» Cette tour tremblait tellement dès
+le XVIe siècle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il paraît néanmoins
+qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mêmes craintes, car un voyageur
+écrit: «Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une
+fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par
+laquelle il est comme séparé du reste de l'édifice, et cela s'ouvre et
+se ferme à mesure que l'on sonne.» Cette tour existe encore, et on la
+juge solide, malgré son aspect menaçant, car, élevée sur un marais, elle
+s'est enfoncée d'un côté et dévie de son sommet de prés de quatre pieds
+de la perpendiculaire.
+
+Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple était orné, on
+remarquait la statue en argent de saint Sébastien. Cette précieuse
+statue était un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vénitien d'origine,
+établi depuis longues années à Bristol, où il exerçait la profession
+d'armateur. Il avait fait ce riche présent à l'église pour célébrer la
+naissance de son second fils Sébastien Cabot. Et c'était ce fils qu'on
+voyait, par une belle journée du mois de mai de l'an de grâce 1497,
+pieusement agenouillé devant l'image du saint martyr.
+
+--Bienheureux élu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry
+le septième, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres
+Patentes qu'il nous a octroyées le 5 mars de l'année dernière, car je
+vous jure que tout mon désir c'est d'aller convertir les infidèles,
+païens, hérétiques et idolâtres qui habitent les bords de la mer
+glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, miséricordieux patron, que
+la gente sauvagesse, ramenée par notre nef, écoute enfin, d'un oreille
+complaisante, ma requête amoureuse: je la ferai, ô doux dépositaire de
+mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation!
+De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de
+diamants, et une nappe brodée en point d'Angleterre pour votre autel;
+item, brûlerai cent livres de bougie et dix d'encens à votre intention,
+item, vous passerai au col mon grand chapelet d'émeraudes et de rubis,
+item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles;
+item...
+
+--Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien,
+derrière Sébastien, un vieillard qui s'était approché silencieusement.
+
+--Je termine, mon père, répondit-il.
+
+Et, après avoir achevé mentalement sa prière, Sébastien fit un signe de
+croix, une respectueuse révérence à la statue, et suivit le vieillard
+hors de l'église.
+
+Celui-ci était un homme de grande taille, robuste, dont le poids des
+ans semblait n'avoir en rien altéré la vigoureuse constitution. Il avait
+l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur
+sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la
+neige, et brillait une lourde chaîne d'or massif. Il était coiffé d'une
+toque en velours noir et vêtu d'une robe de même étoffe, serrée à la
+ceinture par une cordelière, costume des opulents armateurs du Levant.
+
+Son fils, Sébastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'était le même
+regard, la même délicatesse nerveuse, le teint olivâtre des méridionaux;
+mais avec l'expression plus ardente, plus passionnée que comportait
+son âge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits,
+hardiment accentués, annonçaient l'énergie, l'impressionnabilité,
+l'esprit d'aventure.
+
+[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831,
+dans une galerie particulière, à Bristol. Au-dessous on lit:
+
+«_Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis
+Aurati, Primi Inventoris Terræ-Novæ, sub Henrieco VII, Angliæ Rege_.»]
+
+Il portait l'élégant habillement des jeunes gens riches de cette époque;
+chapeau de feutre, ombragé d'une plume d'autruche; large fraise
+tuyautée en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonné d'argent,
+haut-de-chausses bouffants, jaunes, à côtes rouges, et attachés au
+milieu de la cuisse par une jarretière d'or, bas de soie montant sous le
+haut-de-chausses et souliers à la poulaine. Une épée au côté, des gants
+de chevreau aux mains, et un léger manteau sur l'épaule, complétaient
+son ajustement, dans lequel Sébastien montrait une aisance, une
+distinction et une bonne mine qui avaient tourné la tête à plus d'une
+bachelette et damoiselle bristolienne.
+
+Mais ni leurs grâces, ni leurs provocantes oeillades, pas même le
+désespoir de l'une d'elles, n'avaient trouvé le chemin de son coeur.
+
+Entièrement livré à l'étude, et particulièrement à celle de la sphère
+terrestre, le jeune homme était resté longtemps insensible aux charmes
+de l'amour. La tendresse de son père, l'affection de ses deux frères,
+Louis et Sanchez avaient presque suffi--sa mère étant morte avant qu'il
+eût pu la connaître--aux besoins de son âme, jusqu'à la fin du mois qui
+précède ce récit.
+
+Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversèrent le
+pont, et entrèrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High
+street). Cette rue, fort étroite et très-ancienne, était bordée de
+chaque côté par des boutiques, non point de ces vastes magasins écrasés
+d'or et ruisselants de lumière, comme ceux d'aujourd'hui, mais de
+petites échoppes, bien noires, bien enfumées, où l'air et le jour ne
+semblaient pénétrer qu'à regret, et où les ventes se faisaient plutôt
+sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des
+denrées.
+
+Ces boutiques occupaient invariablement la première pièce du
+rez-de-chaussée: derrière se trouvait la salle commune à la famille
+du négociant, à demi éclairée par une petite cour. Le premier étage
+avançait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chaussée; le second,
+d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon à
+angle aigu, surmonté d'une boule ou d'un ornement sculpté, projetait ses
+corniches, comme pour abriter le reste.
+
+Le bois, le plâtras et les moellons avaient été les matériaux employés
+à la construction des maisons, les fenêtres supérieures faisant saillie,
+suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchâssés
+dans des lamelles de plomb, et les enchevêtrures losangées, croisées en
+X ou en carré, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargés
+de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cités
+du moyen âge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue,
+seulement des brouettes et des traîneaux. Un édit municipal, souvent
+renouvelé, interdisait les premiers, «de peur qu'ils n'effondrassent
+les canaux et _gouttes_[53] souterrains» creusés, vers 1450, pour
+l'assainissement de la ville.
+
+[Note 53: Ce mot était employé par les Bristoliens dans le sens
+d'égout.]
+
+Aussi était-elle relativement peu bruyante, malgré le grand nombre de
+gens de toutes conditions qui encombraient les voies publiques.
+
+--Avez-vous demandé conseil à votre patron, et êtes-vous toujours dans
+l'intention de partir? dit Jean Cabot à son fils, en débouchant de la
+porte Saint-Nicolas.
+
+--Vous savez, mon père, que c'est mon désir le plus cher. Si nous avions
+la confirmation de nos Lettres Patentes, j'aurais déjà, avec votre
+autorisation, mis à la voile.
+
+--Oh! dit le vieillard, ces Lettres, nous les conserverons malgré les
+méchants. Trop occupé de repousser l'imposteur Perkin Waerbeck, Sa Grâce
+le roi nous a sans doute négligés. Mais je suis assuré qu'il ne manquera
+pas à la parole qu'il m'a positivement donnée de mettre un de ses
+navires à notre disposition. Par malheur, nous ne pouvons différer.
+La capture de cette femme sauvage et de ce Français, par un de nos
+vaisseaux, cause quelque sensation. Si l'on apprenait qu'il y a des
+mines d'or dans les pays d'où ils viennent, les ambitieux et les
+intrigants nous raviraient la faveur qui nous attend... Car ce sont bien
+des pépites d'or et du meilleur qu'on a trouvées sur cet homme... je les
+ai examinées. Ma conviction est formée... _Corpo di dio_, ajouta-t-il,
+avec un regard enflammé, si tu abordes jamais dans cette contrée, mon
+enfant, nous deviendrons les plus riches seigneurs de la terre...
+
+--Ah! fit Sébastien en levant les yeux au ciel, si on avait pu aussi
+retrouver ces cartes dont a parlé la jeune fille!
+
+--Tu dis vrai, mon fils. Mais je ne crois pas qu'elles soient égarées.
+Le Français les aura enfouies quelque part...
+
+--Vous pensez?
+
+--J'en suis sûr. J'interrogerai encore cette fille, car il faut se
+presser. Nous avons fait passer l'homme pour un Flamand, et nous avons
+pu obtenir qu'on l'enfermât au château, parce que Henri VII est en
+guerre avec la duchesse de Bourgogne, qui soutient le prétendant, mais
+nous ne saurions dissimuler longtemps sa nationalité. On apprendra
+qu'il est Français, et adieu pour nous l'honneur et le profit de cette
+découverte à laquelle nous avons déjà sacrifié tant de travaux et
+d'argent. Mieux que tes frères et moi, tu connais la science de
+la navigation, il est donc urgent, Sébastien, que tu te lances
+immédiatement dans cette entreprise... même si nous ne réussissons pas
+à nous procurer les cartes! L'étrangère te sera, d'ailleurs, d'un grand
+secours, ne fût-ce que pour communiquer avec les peuplades sauvages.
+Moi, je resterai ici, pour attendre la confirmation des Lettres Patentes
+et empêcher nos ennemis de nous nuire dans l'esprit du roi[54], pendant
+ton absence.
+
+[Note 54: Je m'empresse de déclarer, que, pour ce qui concerne la
+découverte historique de Terre-Neuve, j'ai scrupuleusement, après avoir
+parcouru les principales relations traitant ce sujet, suivi l'oeuvre
+critique de D.-B. Warden (_A Memoir of Sébastian Cabot_. London, 1831),
+le seul, à mon avis, qui ait parfaitement et complètement élucidé la
+matière.
+
+Ce Mémoire me paraît avoir fort bien résolu plusieurs questions
+longtemps controversées.
+
+1º La découverte officielle de Terre-Neuve est due à Sébastien et non à
+Jean Cabot.
+
+2º Sebastien naquit à Bristol à la fin du XVe siècle. Il fit, à l'âge du
+quatre ans, un voyage à Venise, leur patrie, avec son père.
+
+3º La découverte eut lieu le 24 juin 1497.
+
+4º Les premières Lettres-Patentes de Henri VII furent octroyées aux
+Cabot, le 5 mars 1496, et on ne les délivra au nom de Jean Cabot que
+parce que, sans doute, il présentait à l'avare monarque plus de garantie
+que son fils Sébastien, Henri VII s'étant réservé une partie des
+bénéfices futurs de l'entreprise.]
+
+Ils arrivaient alors devant une grande et belle maison qui fait encore
+le coin des rues Haute et du Vin, et dont la façade est un chef-d'oeuvre
+de sculpture gothique.
+
+Au-dessus de la porte, les drapeaux de Venise et de la Grande-Bretagne
+mariaient leurs couleurs.
+
+Jean Cabot souleva un lourd marteau de bronze curieusement orné, une
+jeune et accorte servante ouvrit la porte, et les deux hommes entrèrent
+dans un _store_, encombré de caisses, ballots, barriques de toute
+espèce, de toute provenance. Là, Sébastien quitta son père, pour monter
+à son appartement par un spacieux escalier en chêne bruni par le temps,
+tandis que le vieillard pénétrait dans une chambre, au fond du magasin.
+Cette pièce lui servait de salle à manger, de bureau et de chambre
+à coucher. Son mobilier était, de la plus grande simplicité, car le
+prudent armateur cachait avec soin ses richesses, de crainte d'attirer
+la convoitise du roi ou de ses rapaces ministres. On n'y remarquait
+qu'un lit à baldaquin et colonnes torses de dimension colossale, avec
+un Christ en ivoire, accroché, dans la ruelle, quelques cartes jaunies
+collées au mur, quatre chaises pesantes, une table plus pesante encore,
+une horloge allemande et un bahut, bardé d'acier, scellé dans la
+muraille.
+
+Après avoir fermé sa porte par un verrou intérieur, Jean Cabot ouvrit ce
+bahut, en pressant un ressort secret, puis en introduisant une clé
+dans la serrure. Le coffre s'ouvrit. Au dedans, il y en avait plusieurs
+autres, tous fixés au bahut principal, par des crampons d'acier. Leur
+serrure était percée dans leur propre couvercle.
+
+Cabot pesa de nouveau sur un ressort, et, avec une petite clé pendue à
+sa chaîne d'or, ouvrit un des coffrets. Il se divisait en compartiments
+remplis de monnaies étrangères et de pierres précieuses. Dans l'une des
+cases, le vieillard prit plusieurs menus morceaux de minerai d'un jaune
+étincelant; ensuite il renferma minutieusement ses coffres, se plaça
+sous un rayon de lumière, et essaya le minerai avec la pierre de touche
+et l'acide nitrique.
+
+--De l'or! murmurait-il en répétant ses expériences, c'est de l'or pur!
+Et cette fille déclare que, dans son île, on le trouve mêlé au sable
+des rivières! Ah! trouvons, trouvons vite cette île merveilleuse! et ma
+fortune dépassera celle des doges, celle des plus fastueux souverains
+du globe! Oui, Sébastien fera le voyage. Ses connaissances, son
+intrépidité, me répondent du succès. Si le Français voulait nous livrer
+ses plans! car cette femme (sa maîtresse, je suppose) m'a dit qu'il
+possédait un plan de l'île! Mais il ne le veut céder à aucun prix! La
+gloire de la France l'intéresse par-dessus tout. C'est à elle, à elle
+qui ravage en ce moment l'Italie, qu'il prétend assurer l'honneur et le
+profit de sa découverte. Il refuse même des associés! Mais non; ni lui,
+ni la France ne jouiront de ces avantages. Ce sera Jean Cabot, ce sera
+Venise auxquels ils appartiendront!
+
+Le vieillard avait prononcé ces paroles avec une vivacité qui le fit
+sourire.
+
+--Voyons, reprit-il, du calme. J'ai une idée. La sauvagesse aime le
+Français, je n'en puis douter. Si je lui promettais la liberté de son
+amant, à condition qu'il m'abandonnera ses plans, ou qu'il les refera
+pour nous, s'ils sont perdus!... Oui... oui... c'est cela.
+
+Il mit les pépites dans sa poche, rouvrit la porte de la chambre et
+frappa sur un timbre.
+
+La jolie servante accourut à l'appel.
+
+--Mima, lui dit son maître, va me chercher l'étrangère.
+
+Bientôt Toutou-Mak parut devant Jean Cabot.
+
+Vêtue d'un costume européen, à la mode du temps, la jeune Boethique
+était ravissante, quoique ses joues fussent pâlies par le chagrin et ses
+yeux rougis par des larmes brillant encore sous ses longs cils au moment
+où elle entra.
+
+Le vieillard prit un air et un ton paternels.
+
+--Asseyez-vous, mon enfant, lui dit-il en français, mais avec un accent
+étranger fortement prononcé; asseyez-vous, et laissez-moi vous parler
+dans votre intérêt... rien que dans votre intérêt. Nous nous connaissons
+à peine, et, cependant, je sens que je vous aime comme si vous étiez ma
+propre fille. Je veux votre bonheur. Vous l'obtiendrez par moi, soyez-en
+persuadée. Seulement, il faut m'aider, ne point vous perdre par une
+imprudence. Le navire sur lequel vous étiez, quand mon vaisseau
+le Mathieu s'en empara, est un navire appartenant aux Flamands,
+c'est-à-dire aux ennemis de ce pays. Vous comprenez pourquoi nous avons
+faits captifs ceux qui le montaient.
+
+--Mais mon ami est Français! s'écria Toutou-Mak, en séchant ses pleurs.
+
+--Cela n'est pas prouvé, ma chère fille. Nous avons nos habitudes, nos
+moeurs, comme vous avez les vôtres. Si j'étais assuré que votre ami,--il
+souligna le mot--fût Français, j'insisterais vivement pour qu'il fût
+remis tout de suite en liberté!...
+
+--Ah! faites-le! faites-le! dit-elle.
+
+--Volontiers, reprit le rusé Vénitien avec un ton de plus en plus
+doucereux; très-volontiers, mais il faut me seconder. Suivant mes
+ordres, vous n'êtes point sortie de ma demeure: vous n'avez dit à
+personne qui vous êtes, d'où vous venez. C'est bien. Aussi l'on ne vous
+a point inquiétée. Vous vivez au milieu de gens qui vous affectionnent,
+tandis que peut-être voue seriez en prison...
+
+--Que n'importerait la captivité, si c'était avec lui!
+
+--Certainement; mais ce ne serait pas avec lui, répliqua Cabot, en
+souriant. Il est cependant un moyen de vous le rendre...
+
+--Dites! oh! dites!
+
+--Vous le connaissez ce moyen, ma fille. Que notre captif nous dise ce
+qu'il a fait de ses plans, et je vous jure qu'aussitôt il sortira de son
+cachot.
+
+Toutou-Mak secoua la tête d'un air triste.
+
+--N'est-ce pus vous-même qui nous en avez parlé, de ces cartes? continua
+Cabot, n'est-ce pas vous qui m'avez dit qu'étant dans votre île,
+il faisait des dessins comme celui-ci ajouta-t-il, en désignant une
+mappemonde sur la muraille, et n'est-ce pas vous qui nous avez avoué
+qu'il possédait assurément ces parchemins avec lui, au moment où vous
+fûtes capturés, car ils ne le quittaient jamais?
+
+--Toutou-Mak a dit vrai, fit la jeune fille avec mélancolie.
+
+--Eh bien, mon enfant, tâchez de savoir où il les a mis, où il les a
+cachés, répliqua Jean Cabot, en fixant sur elle un regard scrutateur.
+
+--Et s'ils sont perdus?
+
+--S'ils sont perdus!... Mais non, ils ne le sont pas.....
+
+--Ah! pourquoi, s'écria-t-elle en pleurant, ai-je parlé de ces dessins!
+
+--Croyez-vous que nous n'en aurions pas eu connaissance? dit Cabot en
+cherchant à lui en imposer par son geste.
+
+--Pourquoi donc alors ignorez-vous où ils sont? riposta-t-elle avec une
+naïveté qui mit en défaut l'astucieux vieillard.
+
+Il se mordit les lèvres et repartit:
+
+--Enfin, ma chère enfant, je ne discuterai pas avec vous; mais faites en
+sorte de nous procurer ce que je vous demande. Dites à votre ami qu'il y
+va de sa vie... et aussi de la votre...
+
+--Oh! la mienne n'est rien!
+
+--Et la sienne? reprit vivement Cabot, comprenant qu'il avait mis le
+doigt sur la corde sensible.
+
+--La vie de mon ami! dit-elle en pâlissant affreusement; oh! si elle est
+en danger, pour le sauver je ferai tout ce que vous voudrez.
+
+--Ah! je savais bien que nous finirions par nous entendre, dit
+joyeusement le Vénitien. Je vais, ma fille chérie, vous faire donner une
+permission pour voir le prisonnier. Vous aurez une heure de tête à tête
+avec lui, ajouta-t-il en décochant à Toutou-Mak un coup-d'oeil gaillard;
+dans une heure, une jolie femme peut tout obtenir d'un homme, mais
+souvenez-vous que si, au bout de ce temps, vous ne me rapportez pas les
+plans, je ne réponds plus de ses jours ni des vôtres!
+
+
+
+
+ XX
+
+ LE CHÂTEAU.--LE «MATTHEW.»--BACCALÉOS.
+
+ CONCLUSION
+
+
+Nous l'avons dit, élevé au XIe siècle par le comte de Glocester et
+détruit au XVIIe par Cromwell, le château de Bristol était situé à
+l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin,
+auxquelles il servait de protection. C'était un amas considérable
+de tours, tourelles et courtines, que commandait un énorme donjon,
+semblable, par la forme et la dimension, à la Tour de Londres (_White
+Tower_). Un large fossé, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour,
+à quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis-à-vis
+de la cité.
+
+Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant,
+voilée, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles
+noircies, les créneaux menaçants rappelaient les plus sombres rochers de
+la côte groënlandaise.
+
+Un hallebardier, à la mine farouche, l'arrêta sur le pont-levis.
+
+Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot,
+et on l'introduisit dans un corps de garde extérieur, voûté, enfumé,
+où quelques soldats dormaient étendus sur un lit de camp, tandis que
+d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux dés sur une table graisseuse,
+grossièrement équarrie. Une lampe de fer, fichée dans la muraille, les
+éclairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clarté de
+la profonde meurtrière qui lui tenait lieu de fenêtre.
+
+Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif
+et prompt de sa race. Elle songeait à l'évasion de Dubreuil, en cas
+d'insuccès. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les
+moyens.
+
+Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu à des
+plaisanteries grossières, à des gestes obscènes, mais elle était bien
+trop préoccupée pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, même
+si elle eût compris l'anglais.
+
+Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son
+permis, un homme vint la prendre. C'était le gardien en chef. Il avait
+le costume qui a été maintenu pour les _warders_ actuels [55] de la
+Tour de Londres: toque de velours noir, tailladée, tunique de drap rouge
+galonnée sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brodée sur la
+poitrine, la fraise plissée au col; une forte ceinture de cuir, d'où
+pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs.
+
+[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.]
+
+Cet homme fit signe à la jeune femme qui le suivit en silence.
+
+Ils traversèrent une voûte, que dentelait au sommet une herse de fer,
+sous laquelle une sentinelle était en faction; puis ils arrivèrent à
+une porte fermée. Le conducteur échangea un mot d'ordre. La porte fut
+ouverte. Elle précédait une seconde voûte armée et formée comme la
+première. L'échange d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accès. Ils
+pénétrèrent enfin dans la grande cour du château, dont quatre caronades
+défendaient encore l'entrée.
+
+Malgré son étendue, cette cour était sombre, triste comme sa clôture. Le
+manque d'air, le manque de lumière se faisait sentir même sur le chétif
+et souffreteux jardinet établi au milieu. On y étouffait. Des casernes,
+des magasins, des arsenaux étaient rangés autour des murailles. Sous la
+tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute
+sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon.
+
+Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, élevée de cinquante
+pieds, à laquelle on en avait annexé extérieurement une autre, haute du
+double.
+
+Un fossé en protégeait le pied, au dedans du château comme au dehors.
+
+Parvenu devant ce fossé, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet à ses
+lèvres et en tira un son aigu.
+
+Aussitôt un soldat parut à une embrasure, reconnut le gardien, et
+un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrêtèrent à
+l'extrémité dans une salle basse, où une vieille femme fouilla les
+vêtements de Toutou-Mak; puis, précédée du geôlier, celle-ci passa dans
+un corps de garde placé derrière cette pièce; le geôlier ouvrit
+une porte, et ils gravirent un escalier à vis, dans lequel le vent
+s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en était si
+étroite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si
+obscure que Toutou-Mak se heurtait à chaque palier contre les marches.
+
+L'ascension se termina enfin par une série de petits escaliers
+s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrière les éclairait.
+Chacun n'avait que cinq ou six degrés.
+
+Le taciturne geôlier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la
+serrure; un lourd panneau grinça âprement sur ses gonds, un autre
+encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante
+dans une cellule où un vif rayon de soleil, flambant à travers la grille
+d'une ouverture carrée, lui éblouit tout à coup les yeux.
+
+Et la porte se referma avec fracas derrière elle.
+
+L'émotion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya à la muraille.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit en français une voix bien
+connue, dont le son la ranima aussitôt.
+
+Elle se précipita vers un homme en haillons, étendu sur une misérable
+litière, en un coin du cachot.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-il.
+
+Puis son coeur bondit, s'échappa tout entier dans un cri
+
+--Toutou-Mak!
+
+La jeune femme venait de relever son voile.
+
+Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient
+changé! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant
+ses trois années d'épreuves, épouvantables bien souvent, passées au
+milieu des sauvages du Succanunga et de Baccaléos!
+
+--Je t'apporte la liberté! lui murmura son amante entre deux baisers
+mouillés de larmes.
+
+--La liberté! les Anglais, nos ennemis jurés, me rendraient ma liberté!
+Ah! je ne puis croire...
+
+--N'es-tu pas Français?
+
+--Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle
+ne me fait plus rien la liberté! puisque je te revois; que je te presse
+sur mon sein. Ce n'est pas un rêve!... J'ai besoin d'être rassuré! Mes
+sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi,
+amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe
+décevant...
+
+--Non, mon bien-aimé, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce
+n'est pas un songe. Je suis là, je t'aime! Nous serons libres tout à
+l'heure...
+
+--Libres! fit-il avec un mélancolique sourire. Tu as confiance aux
+Anglais, toi!
+
+--Mais on m'a promis...
+
+--Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons là. Embrasse-moi!
+encore! encore! Je puis mourir maintenant..
+
+--Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!...
+
+--Je ne complais plus sur une félicité pareille. Depuis six semaines je
+ne t'avais pas vue. Plongé dans le fond du navire qui avait enlevé celui
+qui nous ramenait en Europe, enfermé ensuite dans cette tour, sachant
+combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait
+aucun espoir. Hélas! je me disais: Que je la revoie un moment, un
+seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort,
+comprends-tu mon anxiété, mes angoisses?... Que t'est-il arrivé, dis?
+
+--Plus tard, ami, je te conterai cela. Écoute...
+
+--Non, non, rien avant que tu ne m'aies conté...
+
+--Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre où
+je fus convenablement traitée par le chef...
+
+--Cela m'étonne.
+
+--Il empêcha ses guerriers de me brutaliser, et en débarquant dans ce
+grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaça dans une grande
+cabane dont le maître me fit bon accueil. Mais il me défendit de sortir,
+m'ordonna de mettre ces vêtements, et m'interrogea...
+
+--Ah! il t'a interrogée?
+
+--Oui, sur toi, sur l'île...
+
+--Et, s'écria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres
+jaunes, comme celles qu'on m'a volées en m'enlevant mes habits...
+
+--Il me l'a demandé: j'ai répondu oui.
+
+--Imprudente!... Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas.
+
+--Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu
+avais fait des dessins...
+
+--Tu lui as dit cela? proféra Dubreuil en la repoussant avec vivacité.
+
+L'Indienne se mit à pleurer.
+
+--Mon ami ne m'aime plus, il est irrité contre moi, sanglota-t-elle.
+
+--Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec
+la main. Vois-tu, le chagrin m'a troublé le cerveau. Sois indulgente.
+Dis-moi que tu n'es pas fâchée de ma brusquerie...
+
+--Fâchée? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable.
+
+--Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs
+cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela!
+Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut
+profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle...
+
+--Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak.
+
+--Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés.
+
+La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près
+d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil,
+lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante
+du jeune homme:
+
+--Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton
+négligent.
+
+--Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit
+Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs,
+j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon
+adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite
+de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix
+lunes au lit.
+
+--Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant
+faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la
+pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56],
+afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous
+partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de
+phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du
+rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles
+étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous
+entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je
+n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi...
+
+[Note 56: Le mois de mars.]
+
+--Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.
+
+Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence:
+
+--La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous
+aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu
+appréhendais que ce fût un ennemi.
+
+--Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui
+pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son
+bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes,
+de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les
+lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour
+l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous
+n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te
+le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la
+cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour.
+Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce
+qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je
+profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus
+cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me
+mêler aux captifs.
+
+--Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'écria Toutou-Mak.
+
+--T'aurais-je laissée seule aux mains de nos ennemis? répondit-il avec
+un doux accent de reproche.
+
+--Oh! tu es bon!
+
+--Je plaçai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du
+rocher, à deux cents pas du vaisseau, et je traçai avec un caillou
+une croix pour reconnaître l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient!
+M'ont-ils interrogé, torturé, les lâches! Cet or, qu'ils avaient
+découvert dans mes vêtements, et que j'avais négligé d'enfouir, cet or
+leur tenait en tête! «Où l'as-tu eu? d'où viens-tu?» Non, non, ils ne
+le sauront pas! Plutôt périr mille fois que de le leur révéler! Si le
+capitaine du navire flamand n'avait pas été tué dans l'abordage, ils
+m'eussent égorgé pour me faire parler!... Mais oublions ces souvenirs;
+causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chérie...
+
+--Ah! que j'ai hâte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir à livrer
+ces parchemins?
+
+--Ces parchemins!... les livrer... aux Anglais... Jamais! oh! non,
+jamais! s'écria-t-il avec un rire métallique qui fit frémir l'Indienne.
+
+Puis il ajouta d'un ton impérieux:
+
+--J'espère que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret.
+
+Et ses yeux perçants, rivés sur elle, exigeaient une réponse.
+
+--Toutou-Mak sauvera son bien-aimé! dit-elle en l'embrassant avec une
+ardeur qui lui fit tout oublier.
+
+Le grincement d'une clé dans la serrure de la cellule les arracha à leur
+extase.
+
+--A bientôt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui
+secouait la tête d'un air de doute.
+
+Toutou-Mak aimait trop pour s'arrêter aux nobles considérations
+qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle était trop crédule pour
+suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot.
+
+Elle vola à la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui
+indiqua le lieu où il trouverait les cartes, en réclamant la liberté
+immédiate du prisonnier, pour prix de ce service.
+
+Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses
+protestations d'amitié. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques
+jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'élargissement.
+
+Toutou-Mak crut à tout cela. Pourquoi aurait-elle suspecté la sincérité
+de ce vieillard, qui déjà trébuchait aux portes de la tombe?[57] Il
+avait l'air si vénérable, si digne!
+
+[Note 57: Il mourut, croit-on, l'année suivante.]
+
+Une heure après, les Cabot avaient en leurs mains les précieux
+documents.
+
+Le soir, sous un prétexte futile, la jeune fille fut conduite à bord du
+_Matthew_, amarré au quai de la Frome, près de l'église Saint-Étienne.
+Mais là, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit
+alors seulement la perfidie dont elle avait été la complice involontaire
+et le jouet.
+
+Dans la matinée du lendemain, le navire appareilla et, béni par
+le clergé catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule
+nombreuse, accompagné de trois ou quatre petits bâtiments «que les
+marchands de Bristol envoyèrent avec lui, chargés de gros drap, de
+bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].»
+
+[Note 58: _Histoire des découvertes_, etc., par J.-B. FORSTER.]
+
+Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait
+la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak.
+Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et
+de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré.
+Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un
+homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les
+autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux
+qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration
+habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu
+étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres,
+jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide
+que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême,
+fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que
+jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une
+nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion;
+il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime
+qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs
+du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front,
+s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main.
+
+Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante:
+
+--Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un
+mouvement vers moi, je me tue.
+
+Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant
+triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit
+horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait
+jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa
+funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais
+ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il
+était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique
+de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté
+le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer;
+il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait
+rêveur sur le tillac, la vigie cria:
+
+--Terre!
+
+Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous
+les marins, proférant des cris d'allégresse.
+
+--_Bona Vista_,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un
+promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer.
+
+[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée,
+quoique contraire à l'opinion de Warden.]
+
+Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il
+rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu
+fertile et profondément indentée.
+
+Sur le soir, le vent étant tombé, le _Matthew_ mouilla dans une
+baie qu'on nomma Saint-Jean, en mémoire de l'apôtre dont on fêtait
+l'anniversaire ce jour-là, 24 juin.
+
+Sébastien Cabot étudia les cartes dérobées à Dubreuil et y observa, à
+sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de découvrir, assez
+fidèlement dessiné. C'était la côte orientale d'une île triangulaire,
+située par le 49° de latitude et 55° de longitude.
+
+Une note indiquait que là, mais à peu près à la hauteur du 50° de
+latitude, on trouverait le petit lac aurifère. Sébastien Cabot, ravi,
+consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus réservé, consentait maintenant
+à causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si
+c'était réellement l'île désignée sous le nom de Baccaléos sur la carte
+de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie.
+
+Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla à l'est, puis à l'ouest et
+au nord sans perdre l'île de vue. Il arriva ainsi dans un détroit si
+correctement tracé sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes
+cessèrent.
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la première découverte.
+L'équipage voulait descendre à terre. Sébastien permit à quelques hommes
+de s'y rendre. Ils revinrent bientôt traînant avec eux trois indigènes,
+couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskimé méridionaux.
+
+Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son idée qu'il avait
+la terre ferme à sa gauche, l'île de Baccaléos à sa droite.
+
+Les Esquimaux furent retenus sur le _Matthew_, et l'on vira de bord pour
+aller ancrer dans la baie de Higourmachat, très-rapprochée du lieu où
+Dubreuil avait recueilli ses pépites.
+
+Toutou-Mak pria Sébastien de la laisser aborder, pour visiter sa mère
+et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac.
+Mais le capitaine en était trop épris pour s'exposer à ce qu'elle lui
+échappât. Loin d'acquiescer à son désir, il la renferma de nouveau, et
+envoya à terre un détachement.
+
+A leur retour, ses gens lui annoncèrent qu'ils avaient été assaillis et
+repoussés par une forte troupe d'hommes armés, avec une perte de six de
+leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sébastien, que le
+scorbut ravageait son équipage, et qu'on avait laissé en arrière les
+petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le _Matthew_.
+
+Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de
+français, et qui s'était donné à eux en les prenant pour des Français.
+Sébastien le fit venir en sa présence. Le sauvage paraissait enchanté
+de voir des Innuit-Ili. Il témoignait d'une joie si excessive que le
+capitaine, ne comprenant rien à ses gestes et à son jargon entremêlé de
+termes français, le conduisit à Toutou-Mak.
+
+Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se précipita
+dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-même était déjà
+prisonnier avec sa fille adoptive.
+
+Cabot, satisfait de cette découverte, décida qu'il reviendrait, l'année
+suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'île, il reprit
+sa route vers le nord, en espérant rejoindre la flottille et trouver un
+passage au Cathay.
+
+Toujours guidé par les plans de Dubreuil, il s'éleva ainsi jusqu'au
+cinquante-sixième degré de latitude nord. Mais à ce point, il dut se
+soumettre aux représentations de ses officiers et à la mutinerie de
+l'équipage, qui considéraient cette tentative comme un échec, parce que
+non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu
+qu'un pays nu, désolé, où le froid sévissait cruellement.
+
+C'était à la fin d'août, Sébastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre
+et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol.
+
+Par une sombre soirée, le _Matthew_ essaya de franchir la barre du
+fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne réussissant pas à
+s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupré, des bordées dans le
+canal en attendant le retour de la marée.
+
+Il était neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de
+quart, tout semblait dormir à bord. Néanmoins, dans une cabine, au pied
+du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient.
+
+--Ma fille est-elle prête? dit à voix basse le Groënlandais, vêtu et
+armé comme pour une expédition.
+
+--Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer,
+que j'ai pris à celui qu'ils nomment un charpentier?
+
+--Je les ai. Mais es-tu sûre de bien retrouver ta piste?
+
+--Toutou-Mak reconnaîtrait partout l'endroit où elle a posé une fois le
+pied.
+
+--Viens, ma fille.
+
+Ils sortirent de la cabine, montèrent sur le pont en portant un lourd
+paquet, et, se coulant vers la préceinte, l'escaladèrent pour glisser
+sans bruit dans la mer.
+
+Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigèrent à
+sa lueur, traînant derrière eux une bouée de liège sur laquelle était
+assujetti un gros rouleau de cordes. La traversée était longue, plus
+d'une lieue.
+
+Qu'était-ce pour de tels nageurs? De la côte à Bristol, huit milles
+environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectué le
+double trajet.
+
+Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive
+droite de la Frome. Les voici devant le donjon du château. Le talus du
+fossé est planté d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon
+déchire l'air; il est répété trois fois à intervalles réguliers, avec
+des cadences particulières. Un objet blanc, un chiffon flotte à l'une
+des fenêtres du donjon. On distingue cet objet à travers les profondeurs
+de la nuit.
+
+--Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a poussé les trois
+cris, il est là, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons
+Innuit-Ili.
+
+Je n'entreprendrai pas de peindre les émotions de Toutou-Mak.
+
+Le Groënlandais dévide un peloton de ficelle, en attache le bout à
+une flèche et décroche cette flèche vers la fenêtre. Elle pénètre.
+La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette à l'eau, en emportant
+l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le fossé
+et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout à la fois la
+corde, quelques limes, un ciseau à froid et un couteau de matelot.
+
+De nouveau le faucon exhale son cri.
+
+La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure
+s'écoule, heure de poignante anxiété pour Toutou-Mak. Le ciel est
+complètement voilé. Il tombe une pluie fine. A peine aperçoit-on la
+sombre silhouette du château. Nul autre son que le sifflement de la bise
+et le clapotement monotones de l'eau contre la berge.
+
+Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont
+le noir plus opaque tranche, à soixante pieds au-dessus de lui, sur la
+masse générale des ombres.
+
+La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est
+dans les bras de Triuniak; un moment après dans ceux de Toutou-Mak.
+
+Mais il faut fuir. Pas une minute à perdre. Où? comment? L'Indienne
+a tout prévu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqué un
+bateau-pêcheur isolé; on s'en empare, on hisse la voile, la brise
+est bonne; l'embouchure de la Severn est bientôt franchie. On passe
+forcément sous le vent du _Matthew_, qui hèle le bateau; celui-ci ne
+s'empresse guère de répondre; et, le lendemain, nos amis débarquent sur
+les côtes de France.
+
+Le 12 décembre de cette même année, au milieu d'un concours immense, on
+célébrait avec toute la pompe catholique, dans l'église Saint-Remi, de
+Dieppe, le baptême de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne
+du jour, et aussitôt après le mariage de Constance avec le capitaine
+Guillaume Dubreuil.
+
+--Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me
+ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?... Quoique
+j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent près de
+ceux de mes ancêtres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre
+chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis...
+
+--Hélas! oui, répondit tristement Dubreuil, je t'y ramènerai puisque tu
+le désires, père, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai
+sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie!
+
+FIN
+
+
+
+ TABLE
+
+ A mon ami Ch. Dubois de Gennes.
+ I--L'Insurrection.
+ II--Les Sauvages.
+ III--Le Groënland.
+ IV--L'Angekkok-poglit.
+ V--Kougib.
+ VI--Disparition.
+ VII--La Fuite.
+ VIII--La Traversée.
+ IX--La Rixe.
+ X--Captif.
+ XI--La Fête du soleil.
+ XII--Le Chant de mort.
+ XIII--Kouckedaoui.
+ XIV--L'île des grandes cascades.
+ XV--Le Terre-neuve.
+ XVI--Monde Kouckedaoui.
+ XVII--Retrouvée.
+ XVIII--Le Fou.
+ XIX--Bristol.
+ XX--Le Château.--Le «Matthew.»--Baccaléos.
+ Conclusion.
+
+_______________________________
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DES INDIENS ROUGES ***
+
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+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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