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EMILE CHEVALIER + + + + PARIS + CALMANN-LÉVI, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + + +A MON AMI + +CH. DUBOIS DE GENNES + +Te souviens-tu, Charles, de nos débuts littéraires? t'en souviens-tu, +dis-moi? C'est à Maubeuge. Nous étions simples dragons, après avoir +aspiré, à Saint-Cyr, à l'épaulette d'or. Grand désenchantement! Mais à +cette époque d'espérances, d'illusions, que nous importait une corvée +de litière! N'avions-nous pas dans notre giberne plusieurs bâtons de +maréchal? Ah! mon ami, le bon, le beau temps! Cependant, toi tu t'en +allais cultivant la Muse, entre une garde de police et une garde +d'écurie, et moi j'osais,--ô Mars, l'eussiez-vous cru?--ruminer un +roman à l'école de peloton ou à l'exercice à cheval! T'en souviens-tu, +Charles? dis-moi, t'en souviens-tu? Oui, c'était à Maubeuge. Certain +matin, après la soupe, supérieurement brossés, astiqués, cirés à l'ail, +en veste et pantalon de petite tenue, nous montâmes les marches de +l'escalier d'un journaliste. Comme nous tremblions! T'en souviens-tu, +Charles? Ne s'appelait-il pas Meurs, ce brave homme? Il nous reçut +gracieusement, et cependant nous avions la chair de poule. Timidement +tu lui tendis tes vers, moi ma prose. T'en souviens-tu, ami? t'en +souviens-tu? Puis avec quelle anxiété nous attendîmes l'apparition de +la petite feuille de Maubeuge! N'est-ce pas que la perspective de nos +premiers galons ne nous causa point fièvre plus brûlante! + +Où sont-ils ces jours, cher ami? Notre coeur s'est ridé depuis. Nous +avons blanchi, laissé bien des joies, bien des amours, bien des caresses +aux épines de la vie! Et pourtant aujourd'hui, après vingt ans de +séparation, nous nous retrouvons au même point; une plume à la main. +Laisse-moi donc me rappeler avec bonheur la matinée de Maubeuge, en te +dédiant ce livre, qui le prouvera une fois de plus que l'homme n'échappe +guère à sa vocation. + +H.-E. CHEVALIER. + +_Paris, 7 février 1865._ + + + + + + LA FILLE + DES + INDIENS ROUGES + + + + + I + + L'INSURRECTION + + +--Je vous répète, maître, que les hommes sont mécontents. Ils menacent +de se révolter. + +--Est-ce pour cela que tu es venu me troubler? + +--Mais... + +--Mais... qu'on donne la cale sèche aux plus mutins et qu'on fasse +courir la bouline aux autres! Par Notre-Dame de Bon-Secours, c'est moi +qui commande à bord, et je veux être obéi, entends-tu, Louison? + +--Sans doute, sans doute, maître. Cependant, si j'osais... + +--Quoi? + +--Vous êtes plus savant que moi, maître, plus savant que nous tous, oh! +nous le savons bien!... + +--Au but! + +--C'est, répondit timidement Louison, que les vivres commencent à +manquer sur le _Saint-Rémi_. L'eau est à moitié gâtée, et encore ai-je +été obligé de diminuer les rations ce matin. + +Puis, s'enhardissant, il ajouta d'un ton plus décidé: + +--Nos gens crient, voyez-vous, maître Guillaume. Ils disent, comme ça, +que depuis trop longtemps nous tenons la mer; que ce n'était point pour +un voyage de découvertes, mais bien pour faire la pêche des _molues_ +qu'ils se sont embarqués; qu'il n'existe aucune terre dans ces parages; +que, s'ils cèdent davantage à votre obstination, une mort affreuse les +attend au milieu des glaces qui nous environnent, et... + +--Et tu partages leurs appréhensions! interrompit maître Guillaume en +haussant les épaules. + +--Oh! essaya Louison avec un air de dignité blessée. + +--Ne nie point, par Notre-Dame de Bon-Secours, ne nie point; je te +connais, mon gars, tu es aussi couard que le dernier de nos novices. +Mais, sois tranquille, je ferai, à mon retour à Dieppe, un bon rapport +de ta conduite! + +--Je ne croyais pas, maître, avoir manqué à mes devoirs, repartit +Louison avec une humilité feinte, car il accompagna ces paroles d'un +regard haineux, quoique habilement dissimulé sous la paupière. + +--Assez sur ce sujet! s'écria Guillaume en frappant du pied. Comment +nommes-tu les rebelles? + +--Il y a d'abord: Cabochard, Brûlé-Tout, Gignoux Loup-de-Mer, puis... + +--Ce sont les meneurs, ceux-là, n'est-ce point? + +--Je le présume, maître. + +--Alors, qu'on leur inflige la grand'cale! + +--J'avais pensé que la cale sèche... + +--J'ai dit la grand'cale, et sur-le-champ. Cet exemple assouplira +les autres. Sinon, je brûle la cervelle au premier qui grogne! Par +Notre-Dame de Bon-Secours, un pareil ramas de coquins me dicter des +lois! Ignorent-ils qui je suis, après trois mois de navigation ensemble! +Ignorent-ils que le capitaine Guillaume Dubreuil a servi sur les +vaisseaux du roi, avant de commander cette coquille de noix, et qu'il +n'est pas homme à se laisser imposer par des pleutres de leur espèce! + +--Et s'ils se révoltaient? hasarda Louison. + +--S'ils se révoltaient! répéta, avec un accent plein de mépris, le +patron du Saint-Rémi, en mettant la main sur la crosse d'un pistolet +pendu à sa ceinture. + +--Ils en parlent! insista l'autre. + +--Allons, va! et la route toujours au nord-ouest, dit Guillaume d'une +voix souriante, comme si la frayeur n'avait aucune prise sur son âme. + +C'est qu'il n'avait pas une nature vulgaire, Guillaume Dubreuil, patron +du bateau pêcheur le Saint-Remi. Né, en 1465, d'une famille bourgeoise, +habitant la petite ville de Dieppe, il avait été voué à la cléricature. +Ses progrès dans les sciences et l'étude des langues anciennes et +modernes furent rapides. Et, quoiqu'il témoignât plus de goût pour +l'histoire et la géographie que pour la scholastique religieuse, on +espérait que le jeune élève deviendrait une des gloires de l'ordre de +saint Benoît, auquel ses parents l'avaient destiné. Mais s'il était +intelligent, studieux, âpre au travail, Guillaume n'avait pas l'humeur +facile. De brûlantes passions fermentaient dans son coeur: passions +en opposition complète avec les réserves, les austérités et les +mortifications du cloître. + +Un jour, le frère gardien du monastère où il aurait dû s'apprêter à +recevoir les ordres vint, tout benoît, tout contrit, annoncer au +père Dubreuil que son fils avait pris la clef des champs, après avoir +escaladé les murs de la sainte retraite. + +Je vous laisse à penser le courroux et le chagrin qu'éprouva le +bon bourgeois. Vainement fit-il courir après son fugitif, vainement +promit-il une forte récompense à quiconque lui en donnerait des +nouvelles. Durant plusieurs années, on n'en entendit plus parler. + +Cependant, après avoir jeté le froc aux orties, le jeune Guillaume +s'était engagé dans un régiment au service d'Anne de France, dame de +Beaujeu, alors en hostilités avec les ducs d'Orléans, de Bourbon et +divers grands seigneurs qui lui disputaient la régence de Charles VIII. + +Notre échappé du couvent se signala dans plusieurs occasions, notamment +à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, en 1488, où il contribua à la +capture du duc d'Orléans, depuis Louis XII. + +A cette époque, Guillaume Dubreuil avait vingt-trois ans. Du rang de +piquier à pique simple, par lequel il avait débuté dans l'armée, il +était parvenu au grade d'enseigne, après avoir passé tour à tour +par ceux de piquier à pique sèche, piquier à corselet, arquebusier, +mousquetaire, lampassade, caporal et sergent. Mais pour le récompenser +de sa valeur dans l'affaire de Saint-Aubin-du-Cormier, Anne lui fit +donner le commandement d'une bande. + +Décidément, la fortune présentait elle-même au jeune officier sa main +si recherchée. Il n'avait qu'à se laisser conduire, et bientôt on le +verrait mestre-de-camp d'un régiment, puis colonel-général, et pourquoi +pas maréchal plus tard? En ces temps de troubles, de ligues, de +révolutions, un homme de coeur ne pouvait-il viser aux plus hautes +dignités? Il ne s'était guère écoulé plus d'un siècle depuis la mort +de Bertrand Du Guesclin. La mémoire de ses brillants succès enflammait +encore l'esprit chevaleresque du siècle. + +Mais déjà Guillaume était fatigué de l'état militaire, qui n'offrait +plus d'émotions à son âme ardente, avide de nouveauté. La paix, qui +suivit le traité de Sablé, acheva de le dégoûter d'une carrière où +l'avait jeté le hasard, bien plutôt qu'une vocation sérieuse. + +La profession de marin, les combats en mer, les tempêtes, les +expéditions lointaines, avaient été, dans le jeune âge, l'objet de +ses rêves. Il résolut de réaliser enfin des aspirations si souvent, si +chaudement caressées. Grâce à la protection du sire de La Trémoille, +qui s'était intéressé à lui depuis la glorieuse journée de Saint-Aubin, +Dubreuil obtint de passer comme officier sur un des navires du roi. Il +y apprit rapidement l'art nautique, et, dès 1494 il pouvait espérer +d'arriver promptement au commandement d'une galéasse, quand le bruit des +merveilleuses découvertes de Christophe Colomb vint allumer de nouveaux +désirs dans sa fougueuse imagination. + +Dubreuil demanda à la cour l'autorisation d'aller tenter les mers. Il +prétendait trouver, par le nord-ouest, un passage au Cathay (la Chine), +assurant que cette voie, infiniment plus courte que celle de la mer +Rouge ou du cap de Bonne-Espérance,--tout dernièrement reconnu par les +Portugais,--serait pour la France une source de richesses incalculables. +Sa requête fut appuyée par La Trémoille. Mais Charles VIII, qui venait +de s'affranchir de la tutelle de sa soeur, et qui, stimulé par Louis +d'Orléans, briguait le royaume de Naples, Charles VIII se souciait plus +du tournois militaires que de commerce, de victoires éclatantes sous le +doux ciel de l'Italie que de problématiques conquêtes maritimes. + +«Patientez, écrivit La Trémoille à son protégé, jusqu'à ce que le roy, +nostre sire, ait terminé la guerre, et il vous octroyera cette faveur +que sollicitez.» + +Patienter! Est-ce que la poudre attend pour faire explosion, après que +l'étincelle a été mise en contact avec elle? + +Guillaume Dubreuil n'était pas homme à ajourner l'exécution d'une +idée, quand une fois elle avait jailli dans son cerveau. Rétif à la +contradiction, son caractère ne savait supporter les retards. Ce qu'il +voulait, il le voulait tout de suite, et il se serait fait briser plutôt +que de ployer, lorsqu'il s'était mis en tête d'accomplir une chose, +bonne ou mauvaise. + +Aussi donna-t-il immédiatement sa démission; puis il revint à Dieppe, où +ses parents l'accueillirent comme l'Enfant Prodigue; et, sans perdre un +instant, se fit nommer capitaine ou patron d'un des bateaux qui, depuis +de nombreuses années, allaient faire la pêche de la morue et du hareng +sur les bancs que nous nommons aujourd'hui bancs de Terre-Neuve. + +D'où lui était venue cette résolution? Pourquoi, à la fleur de l'âge, +avait-il échangé un poste magnifique contre l'emploi assez peu considéré +de pêcheur? Le père Dubreuil, ses amis, ses compères n'y comprenaient +rien. Pour eux, il était fou, possédé du diable, il finirait +certainement mal. Le vulgaire est ainsi fait: ce qu'il ne conçoit pas, +il l'interprète toujours de méchante façon. Mais que ces braves gens +eussent encore jugé bien plus sévèrement le pauvre Guillaume, s'ils +eussent connu ses desseins! + +Inutile de rapporter toutes les tentatives mises en oeuvre pour +l'empêcher de partir. Par bonheur, il avait affaire à des armateurs +intelligents et discrets, à qui il avait communiqué son plan et qui +l'approuvaient. + +Pour lui, ils affrétèrent le Saint-Remi, joli brick de cent vingt +tonneaux, monté par trente hommes d'équipage et pourvu de provisions +pour un an. + +Guillaume leva l'ancre au commencement de mars de l'année 1494, et, +après une pénible traversée de plus de trois mois, atteignit le 55° de +latitude nord et le 40° de longitude ouest, sans avoir aperçu aucune +terre. + +Malheureusement, les vivres étant de mauvaise qualité, on avait dû en +jeter la plus grande partie par-dessus bord, et une voie d'eau s'étant +déclarée dans la cale, plusieurs barriques avaient été avariées. De là, +murmures parmi l'équipage, ignorant que bientôt les montagnes de glace +lui fourniraient de l'eau douce à discrétion, et qui eût préféré +la pêche à un voyage dont il ne voyait pas la fin et dont le but +l'intéressait médiocrement. Si la diminution forcée des rations avait +donné lieu à ces murmures, les rigueurs de la température, au point où +était parvenu le navire, ne tendaient pas à les faire cesser. + +La mer était continuellement houleuse, couverte de montagnes de glace +énormes, entre lesquelles le vaisseau avait souvent peine à se frayer +passage; le vent soufflait avec une âpreté qui gelait les doigts des +matelots employés à la manoeuvre, et le ciel, toujours voilé, toujours +sombre, ou bien roulait d'épais nuages noirs, précurseurs de tempêtes +effroyables, menaçant à chaque minute d'engloutir le misérable brick, +ou bien il s'ouvrait pour laisser échapper des tourbillons de neige, +si pressés que l'air en devenait compact, si aveuglants que les plus +intrépides gabiers hésitaient à monter alors dans les hunes. + +Encore, si le commandant du Saint-Remi eût été un de ces patrons doux et +familiers, comme le sont habituellement ceux des bateaux-pêcheurs! Lui +doux! Jour de Dieu! jamais une punition n'était assez dure, jamais la +moindre infraction à la discipline n'était pardonnée! Lui familier! Il +ne parlait qu'a son second, Louison, surnommé le Borgne, parce qu'il +avait perdu l'oeil droit dans une rixe, et il ne lui parlait que pour +les affaires du service. Aussi, Louison détestait-il Guillaume. + +Accoutumé à traiter en égaux les patrons des navires où il était +employé, le second n'avait pu se faire à la fierté du capitaine. Sans +instruction, il jalousait celle de son supérieur; sans tenue vis-à-vis +de ses subalternes, il ne s'expliquait pas la hauteur de Dubreuil, bien +qu'elle l'irritât et le portât à des hostilités contre lui. + +Sourdes d'abord, ces hostilités prirent un caractère moins secret +quelques jours avant l'époque de notre récit. Dubreuil était trop occupé +ou trop altier pour y prêter attention. Sa négligence ou son orgueil +lui fut funeste, car Louison, exaspéré contre ce despotisme tout à fait +inusité sur les bateaux-pêcheurs, attisa, au lieu de les réprimer, les +dispositions des matelots à la révolte. + +Les plaintes dont il se faisait l'écho officieux étaient autant +les siennes que celles de l'équipage; et en sortant de la cabine de +Dubreuil, après la conversation rapportée plus haut, furieux du mépris +qui avait accueilli ses déclarations, il jura de tirer, sans plus +tarder, de son capitaine une vengeance terrible. + +Les têtes étaient montées, le complot prêt, rien de plus facile que de +le faire éclater. + +Louison le Borgne ordonna au clairon du bord de sonner l'appel. + +Bientôt, les matelots furent alignés sur le pont. Ce matin-là, le +temps était assez clair; mais le froid avait doublé d'intensité, et les +pauvres marins, exposés à cette atmosphère glaciale, sentirent le +sang se figer dans leurs veines. Ils grelottaient et avaient peine à +conserver l'immobilité réglementaire. Quelques récriminations furent +chuchotées. + +Louison feignit de ne pas entendre. + +Après avoir lentement fait l'appel, il cria: + +--Le Cabochard, quittez les rangs! + +Un gros gaillard, au visage renfrogné, sournois, s'avança vers le +second. + +--Par ordre du patron, continua celui-ci, vous êtes condamné à la +grand'cale. + +--A la grand'cale! fit le matelot frissonnant de terreur. + +--Oui, poursuivit impitoyablement Louison, vous êtes condamné à la +grand'cale _par ordre, du patron_. + +Et il appuya avec force sur ces derniers mots. + +--Mais il veut donc me faire mourir, le capitaine! A la grand'cale par +une froidure pareille! Et qu'est-ce que j'ai fait, dites-moi? + +--Ah! répondit Louison, avec une apparente commisération, tu as désobéi, +tu as clabaudé, dit le capitaine. Allons, déshabille-toi. + +Cabochard tourna les yeux sur ses camarades comme pour leur demander +conseil. + +--Non non! crièrent à la fois plusieurs d'entre eux; non, non! ne te +déshabille pas. C'est une monstruosité de vouloir plonger maintenant un +homme dans l'eau. Nous ne le souffrirons pas. A bas le patron! à bas! + +Un imperceptible sourire de satisfaction plissa les lèvres de Louison. + +--Le fait est, insinua-t-il à mi-voix, que c'est un rude châtiment. Le +capitaine n'aura pas réfléchi. Je vais, si vous le voulez, intercéder +auprès de lui pour que la cale sèche soit substituée... + +--Point de cale, point de punition! hurlèrent les matelots. + +--Silence dans les rangs! enjoignit Louison. + +Puis il ajouta: + +--Brûlé-Tout, Gignoux, Loup-de-Mer, recevront la même peine, par ordre +spécial du capitaine. + +Mais un concert d'imprécations formidables couvrit aussitôt ces paroles. + +On eût dit que l'équipage n'attendait que cet instant pour exprimer +ouvertement, violemment, sa haine contre Guillaume Dubreuil. Les rangs +furent rompus, et les matelots furieux, vociférant, rugissant comme +des bêtes féroces qui viennent de briser les barreaux de leur cage, se +précipitèrent en tumulte vers la poupe du navire. + +C'est que, s'il est cruel dans toutes les saisons et sous tous les +climats, le supplice de la grand'cale est particulièrement affreux dans +les mers boréales, car on sait qu'il consiste à hisser le patient, par +une corde, à l'extrémité de la grand'vergue, puis à le laisser tomber +dans l'eau, du côté droit du navire, par exemple, et à le ramener à +gauche du bâtiment, en le passant par-dessous la quille. + +Sans doute, en prononçant cette terrible sentence contre les mutins, +Dubreuil avait oublié la latitude sous laquelle il naviguait. Sa +sévérité n'allait pas jusqu'à l'inhumanité, son amour-propre jusqu'à la +tyrannie. Mais, lassés de ses procédés, s'exagérant à l'envi la rigueur +de ses intentions, les hommes du Saint-Remi profitèrent avidement d'une +circonstance qui semblait justifier, en quelque sorte, la conjuration +qu'ils avaient ourdie contre lui. + +L'hypocrite Louison fit mine de vouloir les arrêter. Dans le fond, il +était enchanté de la réussite de ses intrigues. + +--Qu'allez-vous faire, camarades! qu'allez-vous faire? disait-il de sa +voix mielleuse, en se plantant devant le capot d'échelle. + +--A mort! à mort! à mort le patron! beuglaient les forcenés. + +Et, écartant Louison, qui n'opposa aucune résistance, ils se +précipitèrent dans la cabine du capitaine. + +Assis devant une table chargée de manuscrits, de cartes et d'instruments +de mathématiques, Dubreuil était si absorbé par son travail que les +clameurs de la révolte n'étaient point arrivées à ses oreilles. Il avait +les yeux fixés sur une mappemonde de parchemin, écrite en lettres rouges +et enluminée de riches couleurs, suivant la mode du temps. Conformément +à l'opinion reçue, dans cette carte, Jérusalem se trouvait placée au +centre de la terre. En haut de la feuille on lisait le mot; Orient, au +bas, celui d'Occident; à droite, Midi, à Gauche, Septentrion. Entre deux +lignes, se coupant à angles droits au point désigné pour représenter +Jérusalem, les profils des trois parties du monde connu, Europe, Asie, +Afrique, étaient dessinés assez exactement. Mais les limites des régions +n'offraient que des lignes droites ou légèrement courbées, sans angles +saillants et rentrants. De petites enceintes figuraient les montagnes. +Les îles se montraient sous la forme d'un o, et deux lignes parallèles, +d'une inexorable rigidité, annonçaient les fleuves. Sur la gauche, +un pointillage, fraîchement exécuté, indiquait les terres découvertes +depuis peu par Christophe Colomb. + +--Sans nul doute, pensait Dubreuil, le passage que je cherche existe; +sans nul doute, il se doit trouver, là-haut, vers le 70° de latitude, +aux confins de quelque vaste continent. Si la raison, si les +connaissances modernes ne nous en donnaient la certitude, les +historiens, les géographes, et jusqu'aux poètes de l'antiquité, +surgiraient de leurs tombes pour nous l'apprendre. Hérodote parle d'une +mer qui se glace par la rigueur du froid, Onomacrite n'affirme-t-il pas +que, pour revenir dans leur patrie, les Argonautes ont franchi l'Océan +de Saturne? Qu'est-ce que l'Océan de Saturne? Qu'est-ce, sinon la mer +du Septentrion? Plus tard, trois siècles après, Antoine Diogène ne +compose-t-il pas un roman dont les héros voyagent aussi sous le cercle +arctique? Pline le Naturaliste raconte que le célèbre Pythoeas de +Marseille, qui vivait en 338 avant Notre-Seigneur Jésus-Christ, a abordé +à Thulé, c'est-à-dire en Islande, puisque pendant vingt-quatre heures il +a vu le soleil sur l'horizon. Et, ajouta-t-il à voix haute, en plaçant +la main sur un manuscrit ouvert devant lui, voici Sénèque qui, dans sa +_Médée_ lance une prédiction dont un insensé seul oserait contester la +valeur: + +..... Venient annis Sæcula seris, quibus Oceanus Vincula rerum laxet, +et ingens Pateat tellus, Tiphysque novos Detegat orbes, née sit terris +Ultima Thule.[1] + +[Note 1: Luc, ANN. SENEC. Trag., p. 159.] + +Cette Thulé signifie-t-elle autre chose que les régions polaires? On +rapporte que, dès le IXe siècle, les Norwégiens se sont élevés jusqu'au +68° de latitude, qu'ils y ont colonisé une île placée sous le 65°, et +qu'un de leurs navigateurs, Oshu, envoyé par Alfred le Grand, tenta, en +873, de traverser le pôle. Ne peut-on, par cette voie, se rendre dans le +puissant et luxueux empire du Cathay, dont le livre de Marco Polo, +que voilà là sur ma table, fait de si féeriques récits? Oh! trouver ce +passage! le trouver! Quelle gloire! Mais je le trouverai, je le veux, et +rien ne saurait ébranler ma volonté. Plutôt périr que d'abandonner mon +entreprise!... + +En achevant ces mots, Guillaume s'était levé le visage rayonnant des +feux du génie. Il allait monter sur le pont pour prendre le méridien, +quand, soudain, une douzaine de matelots frénétiques envahirent sa +cabine, fondirent sur lui et le désarmèrent avant qu'il eût pu faire un +mouvement pour se défendre. + +Des accusations sauvages, des menaces plus sauvages encore lui étaient +jetées à la face. Mais Dubreuil avait trop de superbe pour essayer de +se justifier, ou implorer la compassion des rebelles. L'expression de +«misérables!» fut la seule qui lui échappa. Aussitôt qu'il eut compris +l'impossibilité de faire rentrer les mutins dans le devoir, il se +retrancha dans une hautaine impassibilité. + +On le garrotta, puis on le transporta sur le tillac, on il fut attaché +solidement au pied du grand mât. + +Les insurgés délibérèrent ensuite sur son sort. Les uns demandaient sa +mort immédiate, d'autres se bornaient à désirer son emprisonnement dans +la fosse aux lions. Pour concilier les deux partis, Louison le Borgne, +qui s'était alors tout à fait rangé du côté des perturbateurs, proposa +de descendre le patron avec une chaloupe à la mer, et de l'y abandonner. +Cet avis réunit à l'instant tous les suffrages. + +Bientôt un canot flotte à l'arrière du _Saint-Remi_. On y dépose +quelques morceaux de biscuit, quelques livres de lard, et on y jette le +malheureux Dubreuil, après avoir tranché ses entraves. + +Alors, pour la première fois, il daigne ouvrir la bouche. + +--Donnez-moi au moins une carte marine, un compas, une boussole, dit-il. + +--Non, brigand, tu n'auras rien, répond Cabochard, en lui montrant le +poing du haut de la dunette. + +Et d'un coup de hache, il largue la corde qui amarrait la chaloupe au +vaisseau. + +Au même moment, Guillaume vit son second, qui, monté sur le gaillard +d'arrière, avait déjà pris le commandement et ordonnait d'une voix +retentissante! + +--Pare à virer! + + + + + II + + LES SAUVAGES + + +Qui,--au sein d'un rêve charmant, où la gloire et la fortune +s'unissaient pour lui faire cortège,--n'a été réveillé en sursaut par le +ricanement amer de la fatalité. Combien plus lourdement alors pèsent sur +les épaules les afflictions qui suivent, qui assaillent le pauvre mortel +dans sa pénible marche à travers la vie! combien plus vivement les +pointes acérées de l'incertitude pénètrent ses chairs! combien alors +aussi, quand son âme n'est pas bardée du triple airain dont parle le +poète, le désespoir y a facile accès! + +En moins d'une heure, Guillaume Dubreuil avait dû tomber du pinacle +des plus brillantes espérances dans un état voisin de la misère la plus +complète, la plus irrémédiable. Quel homme n'aurait perdu la tête, ne se +serait abandonné à l'abattement! + +Voyez-vous ce mince canot, ce fragile esquif délaissé au milieu d'un +océan courroucé, dont les vagues vert-sombre ne montrent à l'oeil qu'un +gouffre sans fond, et rugissent, comme des tigresses déchaînées, contre +les montagnes de glaces, aux tranchantes arêtes, qu'elles bercent avec +une amoureuse fureur, en les couvrant de baisers dévorants! + +La voyez-vous danser à la pointe des lames, la frêle embarcation! Ne +tremblez-vous pas qu'elle soit, tout à l'heure, brisée comme verre ou +engloutie dans les flots inexorables! + +Et cet homme, ce malheureux, il va périr aussi! Qui le pourrait sauver? +Qui pourrait l'arracher aux fatals embrassements de l'abîme jaloux de sa +proie? Car loin, loin s'en est allé le navire où naguère commandait en +souverain maître cette victime des passions humaines. De son canot il ne +distingue plus, hélas! que les perroquets du vaillant _Saint-Remi_, +si ferme à la mer, si docile à la brise, si propre à captiver les +tendresses d'un vrai marin. + +Encore quelques moments, elle hardi vaisseau disparaîtra tout à +fait, Guillaume Dubreuil restera seul, seul avec sa pensée en face de +l'immensité, de l'éternité. + +Rassurez-vous pourtant. Notre capitaine n'a pas été pétri de la même +argile que le commun des hommes. Ainsi que sa charpente physique, son +moral est un composé de bronze et d'acier, et le sang qui coule dans ses +artères a les propriétés du vif-argent. + +Dès que l'amarre qui retenait le canot au _Saint-Remi_ eut été coupée, +Guillaume arrima rapidement ses provisions, puis il fixa dans la +carlingue un petit mât oublié au fond de l'esquif, avec une voile, et +envergua cette voile, qu'il déploya, après avoir reconnu l'aire de vent. + +Il soufflait grand frais du nord-est. + +Guillaume savait qu'il ne devait pas être éloigné de plus île deux +degrés de la côte du Groënland, où les Danois avaient autrefois formé un +établissement. Ce fut vers ce point qu'il essaya de diriger sa course. + +Heureusement, il était chaudement couvert; car il faisait un froid des +plus vifs. Mais, sans boussole, sans instruments propres à déterminer +exactement sa position, l'infortuné ne pouvait compter que sur un hasard +bien douteux pour arriver à un port de salut. + +La journée fut triste, la nuit plus triste encore. Cependant le courage +du capitaine demeurait indomptable, quoique dans la soirée précédente, +il eût remarqué qu'il n'avait pas une goutte d'eau abord. Pour remédier +autant que possible à ce mal, il s'était approché d'une banquise, y +avait assujetti son canot, et, grimpant sur le banc de glace, avait +détaché les congélations supérieures, qui, formées par les pluies et les +neiges fondues, produisent, on le sait, une eau assez potable.[2] + +[Note 2: Les expériences chimiques ont démontré aujourd'hui que +la congélation de l'eau a des effets assez analogues à ceux de son +ébullition. Le résultat est presque le même. Par exemple, l'eau de mer +bouillie se dépouille presque entièrement, par évaporation, des sels +qu'elle tient en combinaison. Si l'on condense la vapeur ainsi élevée, +la quantité d'eau dégagée de sel égalera environ les deux tiers du +tout. Or, ceux qui ont eu l'occasion de s'assurer du fait savent +qu'indépendamment des parties qui reçoivent les neiges et la pluie du +ciel, la substance des icebergs se composa de deux tiers d'eau pure. +Cela est si vrai que les baleiniers, destinés à la pêche dans le détroit +de Davis ou sur les côtes du Groënland, n'emportent qu'une faible +provision d'eau, certains qu'ils sont d'en trouver en abondance dans +les icebergs, ou les îles de glace, comme ils les appellent. Beaucoup de +glaçons, de dimensions relativement médiocres, sont même traversés par +des veines bleues, remplies d'eau de neige congelée, très-potable.] + +Ayant étanché sa soif et recueilli une certaine quantité de ces glaçons +pour les besoins à venir, il reprit sa périlleuse navigation. + +Le lendemain et jours suivants n'apportèrent aucun changement à la +terrible situation du capitaine, sinon que le temps s'adoucit et devint +peu à peu supportable. Rappelons-nous, au surplus, qu'on touchait à la +fin de juin. Alors, même à une grande élévation dans la mer polaire, +l'atmosphère arrive souvent à un degré de chaleur extrême, sans que +les glaces qui obstruent l'Océan septentrional subissent d'altérations +sensibles. + +Quoique Guillaume ménageât ses minces provisions, autant qu'il pouvait +sans épuiser ses forces, elles diminuèrent trop vite. Bientôt, il +entrevit l'heure où elles lui feraient entièrement défaut. Parfois, ses +yeux avides interrogeaient l'espace, cherchant à discerner un cap, une +voile à l'horizon. Et rien! rien que des icebergs ou montagnes de +glaces bleuâtres, une mer également bleue, un ciel gris d'une désolante +monotonie. Parfois aussi un mirage décevant lui faisait prendre pour +la terre une de ces masses cristallisées; mais, peu après, la réalité +cruelle lui montrait son erreur. + +La faim commençait à le tourmenter. Sans succès il avait essayé de +pêcher avec une ligne faite des fils de sa chemise et d'un morceau +de fer pour hameçon; sans succès il avait essayé d'attraper un de ces +goélands qui voletaient fréquemment autour de son esquif et par leurs +cris perçants semblaient insulter à sa détresse. + +Pour comble de misère, l'eau douce allait lui manquer aussi, car l'Océan +se dégageait, et les collines flottantes où Dubreuil allait la chercher +se faisaient plus rares. + +Un matin, après un jeûne de vingt-quatre heures, il s'éveilla aux +torturantes injonctions de son estomac, qui réclamait impérieusement de +la nourriture. Sa langue était sèche, ses lèvres eu feu. Pour apaiser la +soif ardente dont il était consumé, Dubreuil se mit à laper le givre que +la fraîcheur de la nuit, jointe à la chaleur de son corps, avait fait +éclore, en blanches étoiles, sur ses vêtements. + +Pauvre et insuffisante ressource! + +A midi, il se sentait épuisé, lorsqu'une forte brise chassa son canot +vers un immense champ de glace qui s'étendait à perte de vue à tribord. +On eût dit la côte d'une vaste terre. A mesure qu'il en approcha, +Guillaume éprouva une indicible sensation de plaisir. Était-ce une île? +était-ce le rivage qu'il demandait à Dieu avec tant d'instance? + +Pour la première fois, depuis une semaine, le soleil s'était levé. En +éclatant sur la ligne de glace, ses rayons lui imprimaient les couleurs +les plus chatoyantes, les formes les plus fantastiques, les plus +variées. C'étaient des pics sveltes comme des campaniles, des tours +aussi majestueuses que celles de nos basiliques, les unes rondes, +d'autres carrées, celles-ci coiffées d'un chapiteau gothique, celles-là +munies de créneaux et mâchicoulis. Ailleurs, on remarquait une voûte, +une arche de pont; ailleurs une ville avec ses remparts, ses églises, +ses monuments publics. Dominant le tout, sur une hauteur, se dressait le +royal palais, avec «ses murailles de granit, sa colonnade, sa terrasse +italienne, et le soleil qui la colorait la rendait éblouissante, comme +un de ces temples d'or où demeuraient les dieux Scandinaves.» + +Spectacle enchanteur, unique, que l'on admire dans cette partie du +monde seulement, comme si la nature eût voulu la consoler, par des +magnificences sans rivales, des duretés si grandes qu'elle a eues, +d'ailleurs, pour elle, à tous autres égards! + +Malgré sa faiblesse, malgré les besoins pressants qui le tenaillaient, +Dubreuil contemplait, ébloui, ravi, du fond de son esquif, le magique +panorama déroulé sous ses regards. + +Mais il fallait songer à aborder; car, en supposant que ce ne fût pas la +rive d'une terre, cette barrière de glace devait procurer au capitaine +l'eau qui lui était si nécessaire et peut-être quelque chose à manger! + +L'opération présentait de grandes difficultés, notre marin étant fort +débile; il n'avait à sa disposition d'autre outil qu'un croc à lance, +trouvé dans le canot, et la muraille se dressait perpendiculairement à +des hauteurs extraordinaires. + +Mais elles étaient déchiquetées en anses, baies, fiords; et Guillaume +espéra trouver une entrée où son canot serait à l'abri des coups de mer +et où lui-même pourrait débarquer. + +Cette fois, son attente ne fut pas trompée. + +Dans un goulet profond, creusé entre deux promontoires de glace, dont le +sommet surplombait à plus de trois cents pieds d'élévation, il découvrit +une sorte d'escalier naturel, conduisant, par une pente douce, à la +crête de ces falaises. + +La brise le poussait droit dans le goulet. Il n'eut donc besoin de se +servir du croc que pour empêcher le canot de heurter trop violemment, +quand il loucha au rivage. + +Après l'avoir amarré à une saillie de glace, Dubreuil, s'appuyant au fût +de son croc, descendit sur la plage et se mit à genoux, pour remercier +Dieu de l'assistance inespérée qu'il venait de lui accorder. + +Il n'y a point d'athées dans les grandes infortunes. Jamais l'Être +Suprême ne manque de se révéler à elles avec sa sublime éloquence. + +Pour courte qu'elle eut été, la prière de Guillaume n'en fut pas moins +fervente. + +Montant ensuite quelques marches de l'escalier, il but à longs traits, +avec cette volupté inexprimable que seuls connaissent ceux qui ont +souffert les atroces brûlements de la soif, il but l'eau fraîche +qui, sous l'ardeur du soleil, coulait par des rigoles du faite de la +banquise. + +L'apaisement de ce premier besoin lui rendit une partie de ses forces. +Pour surcroît de bonheur, au bout de cinq minutes, et en arrivant à +la cime de l'iceberg, il aperçut, dans une crevasse, un nid d'oiseau +aquatique, contenant cinq oeufs gros comme ceux du canard. Je laisse à +penser si cet aliment sain et nourrissant fut vite avalé! + +Un peu restauré, le capitaine examina alors le lieu où il était parvenu. + +C'était une plaine de glace sans bornes,--glace à droite, glace à +gauche, glace en avant,--qui allait se fondre dans un incalculable +lointain, avec la dégradation progressive de l'azur céleste. Pourtant, +ça et là, des monticules étincelant au soleil, et, à une longue +distance, quelques vapeurs légères, se tordant en spirales dans +l'espace, rompaient l'uniformité de ce champ d'albâtre. + +Les vapeurs étaient-elles produites par la fumée d'un feu ou par l'un +de ces vastes lacs qui, en été, se forment fréquemment au-dessus des +banquises? Question bien intéressante pour notre marin! Il tâchait de +la résoudre, quand un grondement sourd et caverneux attira son attention +d'un autre côté. + +Guillaume se tourne avec vivacité et voit, à cinquante pas de lui, un +monstre qui s'ébat amoureusement sur la glace. + +De couleur grisâtre moucheté de brun, monté sur deux pattes fort +courtes, qu'on jugerait incapables de porter le poids de son corps, +l'animal avait vingt pieds de longueur, autant de grosseur et la figure +générale d'un poisson, sauf la tête, ovale; garnie aux coins de la +gueule de soies piquantes et armée de deux défenses, comme celles d'un +éléphant». + +Son mufle hideux était éclairé par des yeux rouge-vif, qui lui donnaient +un air de cruauté sanglante. + +C'était une vache marine, morse, walrus ou hippopotame septentrional. + +Dubreuil n'en avait pas encore vu; mais il avait lu assez de +descriptions de ce gigantesque amphibie pour le reconnaître, il savait +aussi que, inoffensif si on le laisse en repos, le morse devient +terrible lorsqu'il est attaqué, surtout en mer, où, plus d'une fois, il +a renversé et fait chavirer, avec ses redoutables dents crochues, des +embarcations chargées d'hommes. + +Sans être un mets délicat, sa chair est mangeable. Plusieurs tribus +sauvages en font leurs délices, et les pêcheurs européens ne la +dédaignent pas. + +Guillaume savait encore cela, et il avait faim! + +C'est la pire des conseillères que la faim! Mais aussi elle donne de la +vigueur à l'impotent, du courage au poltron, de l'habileté au niais. +Que ne fait-elle-pas pour celui qui possède naturellement ces qualités! +Dubreuil les possédait, les deux dernières du moins, à un degré +supérieur:--avec celles-là, on supplée aisément à la première, quand +elle ne fait pas absolument défaut. + +Mais, pour se risquer à demander sa nourriture à une pareille bête, +pesant deux à trois mille livres, il faut avoir des armes, être-en +nombre; Dubreuil était seul, il n'avait pas d'armes. Devait-il imposer +silence à son appétit? devait-il fermer impitoyablement l'oreille aux +gémissements de son estomac? devait-il détourner les yeux de cette +masse, de graisse luisante; fascinatrice, j'allais dire parfumée, qui +l'entretiendrait dans l'abondance durant des mois entiers! car près +du pôle les ménagères ont un avantage très-appréciable: les vivres ne +craignent guère la corruption; ils s'y conservent indéfiniment. J'en +appelle au mammouth trouvé, vers 1806, à l'embouchure de la Lena, +dans une masse de glace où il gisait depuis... le déluge... et avant +peut-être!--sans que ses chairs se fussent gâtées, puisque les chiens du +XIXe siècle en dévorèrent une bonne partie! + +Oui, en y réfléchissant bien, il eût été dur, trop dur d'abandonner +semblable magasin de comestibles sans tenter de s'en emparer. Le moyen? +Dubreuil fît sonner sur la glace la hampe de son croc à lance, et, +vaillamment, prudemment, il marcha droit au morse. + +L'animal le vit venir sans trop s'émouvoir, il paraissait plus surpris +qu'intimidé. + +Dubreuil s'en put approcher assez près pour tenter de lui porter un +coup. Tenant ferme la lance par le milieu, il l'éleva à la hauteur de +sa tête et la darda de toute sa force contre l'énorme amphibie. Il +s'imaginait que le fer allait disparaître tout entier dans son flanc. +Point. L'arme rebondit, sans avoir entamé l'épaisse carapace. + +Cependant l'hippopotame pousse un grognement de colère. Ses prunelles +enflammées flamboient; il dresse son mufle affreux, et, s'affermissant +sur la queue, il s'élance, fond contre l'ennemi avec un effroyable +fracas. Guillaume a prévu ce mouvement; il est sur ses gardes. Comme le +colosse ne se peut mouvoir que tout d'une pièce, Guillaume s'est jeté de +côté, et le walrus retombe lourdement, en soufflant comme un boeuf. + +De nouveau, le harpon de l'homme est prêt; de nouveau il siffle dans +l'air et frappe l'animal. Cette fois il l'atteint à la poitrine, au +moment où le morse tournait la tête pour se rejeter sur son agresseur, +en conséquence la peau, tendue comme celle d'un tambour, est facile à +percer. La lance y plonge jusqu'au crochet. Mais là elle s'arrête; les +efforts de Dubreuil ne réussissent pas à la faire pénétrer plus avant. + +Le morse se débat; il halète; il rugit. Sous ses griffes la glace vole +en mille éclats, et sa queue la fait sonner comme le marteau sur +une enclume. Bientôt, néanmoins, par un brusque soubresaut, il s'est +débarrassé du fer, et Dubreuil, pris à l'improviste, s'en va rouler à +quelques pas, son croc dans la main. + +Avant qu'il ait eu le temps de se relever, l'animal a couru sur lui. De +ses pieds pesants il lui écrase les jambes. Guillaume sent la bouillante +baleine du monstre passer sur-son visage, et ses tranchantes canines lui +labourer la cuisse. La mort est là, livide, décharnée, affreuse. Elle +réclame une victime. Quelques secondes encore, et c'en sera fait. +Du malheureux aventurier il ne restera rien, plus rien que quelques +lambeaux de chairs informes. Pas une voix n'ira conter à ses amis son +épouvantable destin! + +Mais, à cet instant critique, Dubreuil n'a perdu ni son sang-froid, ni +la sûreté de son regard. + +Étendu sur la glace, le buste à demi redressé, la lance en arrêt, il +recueille et thésaurise, pour ainsi dire, dans son oeil et son bras +droit, tout ce qui lui reste de vitalité; il vise à la tête et enfonce +profondément son arme dans la gueule béante du morse. + +Des flots de sang s'échappent, avec un rauque mugissement, de la +blessure. Le mammifère recule, par bonds et par sauts, en battant, comme +avec un fléau, la glace, du manche du croc demeuré dans la plaie. + +Aveuglé, étourdi, mais fou de douleur, fou de rage, il cherche son +adversaire, il respire la vengeance. + +Dubreuil s'est remis sur pied, réfugié derrière un glaçon, et il essaie +de le soulever pour en broyer le corps de l'animal, qui, dans ses +convulsions, vient de casser en deux la hampe de la lance. + +Malgré sa bravoure, malgré son flegme, le jeune homme frémit en songeant +au danger qu'il a couru. Ses mains tremblantes se refusent à le servir, +et tout péril n'a point cessé pour lui, lorsque des cris étranges +partent derrière, à sa droite. + +Guillaume tourna la tête et aperçut une douzaine de bipèdes, si +grotesques d'apparence, qu'il se demanda aussitôt si c'étaient des +singes ou des êtres humains. Ils n'étaient que poil des talons à la +tête, et, de leur visage, on distinguait seulement les yeux, les +traits étant masqués par une pelleterie ou par un cuir naturellement et +très-épaissement velu. + +Hommes ou animaux, ces créatures criaient et gesticulaient à l'envi. + +Guillaume aurait été fort embarrassé de se prononcer sur leur espèce, +quand l'un de ces individus banda tout à coup un arc qu'il tenait à +la main, comme un bâton, y plaça une flèche et la décocha à la vache +marine. + +Touchée au coeur, elle expira presque immédiatement. + +Sa mort fut signalée par un redoublement de clameurs. + +Cependant, les sauvages avaient découvert l'homme blanc, et ils +s'étaient arrêtés, ne sachant s'ils devaient avancer ou reculer. + +La délibération fut courte. + +Ils étaient en nombre: plus que suffisant pour avoir peu du chose à +craindre de cet étranger. + +Celui d'entre eux, qui avait achevé le morse, fit quatre ou cinq pas +vers Dubreuil, et, par des signes, l'invita à les joindre. + +Il n'y avait pas à hésiter. Le capitaine se rendit à l'invitation. + +S'étant approché, il remarqua, tout d'abord, que c'étaient des hommes +comme lui, mais un peu moins grands, un peu plus trapus et couverts, +de peaux de bête. Ils portaient des arcs, des flèches, des lances, +des harpons, le tout paraissant fait avec de la corne ou des fanons de +baleine. + +L'un de ces indigènes,--une femme probablement,--avait, derrière le cou, +un capuchon dans lequel s'agitait un enfant en bas âge. + +Ils répétaient fréquemment le mot: + +--Uskimé! Uskimé! + +Leur langue était d'une douceur particulière, quoique gutturale. + +Si Dubreuil était étonné, de la rencontre, ils ne l'étaient pas moins. +Timides au début, ils s'enhardirent promptement et se mirent à palper le +capitaine, comme s'il eût été un objet curieux dont ils ignoraient le +mécanisme ou la structure. Cependant leurs intentions ne semblaient pas +mal veillantes. + +Observant que les boutons de cuivre de son habit faisaient +principalement leur admiration, Guillaume arracha six de ces boutons +et les distribua à la bande, dont la joie se manifesta par des +vociférations, des transports inimaginables. + +--Angekkok! Angekkok (sorcier! sorcier!) criaient-ils sur tous les tons, +en dansant autour du marin, qui, s'il ne comprenait pas la signification +de ce terme, devinait néanmoins qu'il s'appliquait à un être ou une +chose tenue en profond respect par ces gens. + +Mais ces témoignages d'amitié et de vénération ne rassasiaient pas +Dubreuil. Portant les doigts à sa bouche, il leur fit entendre qu'il +avait faim. Toute la troupe se précipita sur le cadavre du morse et le +dépeça avec rapidité. + +Le sang, l'huile et la graisse coulèrent à torrents. La langue de +l'animal fut solennellement offerte au capitaine. Comme elle était crue, +il exprima par gestes le désir d'avoir du feu. + +Ce désir excita la surprise et les rires des sauvages. Et, pour montrer +qu'ils n'en avaient pas ou s'en passaient volontiers, ils s'accroupirent +devant les débris de la vache marine et commencèrent à les dévorer, tout +pantelants, avec une prodigieuse gloutonnerie, après avoir enlevé le +masque de fourrure qui leur cachait le visage. + +Ils ne mâchaient pas, ils engloutissaient les morceaux. Que dis-je? +empoignant à deux mains un quartier de viande pesant cinq ou six livres, +ils le portaient à leur bouche et semblaient l'avaler par aspiration. +L'opération ne leur demandait pas plus de quelques minutes, et, dès +qu'un quartier avait ainsi disparu, un autre reprenait sa place. + +Quel que fût son appétit, Dubreuil ne pouvait se résigner à manger +la langue qu'on lui avait donnée. Son coeur se soulevait dès qu'il +l'approchait de ses lèvres. + +La femme qui accompagnait les Indiens et qui se repaissait à l'écart, +s'en aperçut. Lâchant d'une main un cuissot auquel elle était +énergiquement attelée, mais le retenant avec les dents, elle tira de +dessous son vêtement un poisson fumé, et le présenta à l'étranger. + +Le poisson n'était guère plus ragoûtant que la langue; mais, ventre +affamé... + +Dubreuil ferma les yeux, pour ne point voir la trace sanglante dont les +doigts de la charitable dame avaient marqué le cadeau, et il accorda +enfin satisfaction à son estomac, en dépit des éloquentes protestations +de son palais. + +Leur repas fini, les sauvages se partagèrent la carcasse du morse; +chacun chargea sur son dos la portion qui lui revenait et ils engagèrent +le capitaine à les suivre. Guillaume y consentit volontiers. Mais, avant +de s'éloigner, il voulut s'assurer que son canot était solidement amarré +au rivage. + +C'est pourquoi, en indiquant qu'il allait les rejoindre, il se prit à +descendre rapidement les degrés qui menaient au bas de la falaise. + +Arrivé au pied, Dubreuil entra dans l'embarcation pour ferler la voile +et abattre le mât. + +Il y était à peine, qu'un bruit assourdissant, comme la décharge de cent +pièces d'artillerie, ébranle l'air, le sol et les ondes. De toutes +parts des échos répercutent longuement ce son formidable, et l'un des +promontoires de glace qui dominaient le canot de Dubreuil, s'effondre +dans l'Océan, au milieu d'un déluge d'eau et d'un tourbillon de neige et +de glace pulvérisée. + + + + + III + + LE GROËNLAND + + +Comment, enveloppé et entraîné par le cataclysme, Guillaume Dubreuil ne +fut pas haché en morceaux, comment il ne, périt pas au fond des ondes, +et comment il se trouva subitement transporté de son canot sur un glaçon +à l'entrée du goulet, telles sont les questions que, souvent depuis, le +capitaine se posa sans les pouvoir résoudre d'une façon satisfaisante. +N'étant pas mieux renseigné que lui, nous nous bornons à constater qu'il +était alors mouillé jusqu'aux os et épuisé de fatigue. + +Probablement, dans la catastrophe, il avait été renversé à l'eau; puis, +étourdi, il avait, poussé par l'instinct de la conservation, nagé, +s'était accroché à ce glaçon flottant sur lequel il se tenait tout +transi, et était parvenu à s'établir au sommet. + +Qu'il en soit ou non ainsi, le remous des vagues, après l'accident, +charriait le fragment de glace vers la haute mer. La chaloupe avait été +submergée: on n'en voyait plus aucun vestige. + +S'il n'eût été épuisé, Dubreuil se serait remis à la nage pour gagner la +rive. Mais ses forces l'avaient abandonné. + +Le glaçon fuyait toujours. + +Guillaume éleva les bras vers les sauvages, groupés à la pointe du +promontoire faisant face à celui qui venait de s'ébouler. Mais, de la +hauteur où ils se trouvaient, à peine pouvait-on distinguer ses signes. +L'un des Indiens, cependant, saisit une lance et mira le glaçon. +Dubreuil, qui guettait tous leurs mouvements, crut d'abord qu'ils en +voulaient à sa vie. Il se roula dans une crevasse, pour se dérober à la +visée du sauvage, et l'arme tomba à quelques pieds de lui. + +Il s'attendait à recevoir une grêle de traits. Mais remarquant que les +Indiens restaient maintenant immobiles, il comprit leur intention. La +lance lui avait été envoyée comme un instrument capable de l'aider dans +sa périlleuse situation. + +En effet, quand il se releva pour la ramasser, les indigènes +manifestèrent, par une pantomime expressive leur joie d'avoir été +devinés. Longue de douze pieds, cette lance se composait d'une dent de +narval fixée à un manche de frêne. + +Le capitaine s'en servit tantôt comme d'une gaffe, tantôt comme d'une +rame, pour empêcher son radeau de dériver davantage, puis pour le +ramener dans la petite anse. Sa lassitude et le retrait de la marée +rendaient la besogne ardue. Heureusement, deux sauvages descendirent la +côte et vinrent lui prêter leur assistance, en se jetant à la mer et en +remorquant le glaçon jusqu'au rivage. + +Dubreuil grelottait; quant à ses libérateurs, ils paraissaient aussi +à l'aise, dans leurs vêtements ruisselants d'eau, que si de chaudes et +sèches fourrures les eussent enveloppés. + +Tous trois remontèrent la côte, et la petite troupe se mit en marche, +après avoir témoigné le plaisir qu'elle avait de revoir l'homme blanc. + +Ces gens étaient d'une taille au-dessous de la moyenne; ils avaient +les yeux noirs, petits, perçants, inclinés comme ceux des Tartares; les +pommettes des joues saillantes, le teint cuivré; point de barbe. Les +traits de la femme différaient peu de ceux des hommes, mais ils étaient +moins rudes; elle portait les cheveux relevés et retombant en arrière. + +Son costume et celui de ses compagnons avaient une grande ressemblance, +à l'exception d'un pan descendant de sa pelisse sur les talons, comme +les basques d'un habit, et du capuchon, qui était beaucoup plus ample, +car, ainsi que nous l'avons dit, il servait de berceau à un nourrisson. + +Ce costume était une jaquette en double peau de renne ou de phoque, poil +en dedans, poil en dehors, garni, comme le froc d'un moine, d'un capuce, +pour couvrir la tête et les épaules. Le vêtement descend jusqu'aux +genoux. Les culottes, de même matière, sont très-courtes. Elles ne +montent pas au-dessus des reins, afin de ne point gêner la liberté des +mouvements. + +Sur leur jaquette, ils portaient une chemise fabriquée avec des +intestins de phoque, et, sur le tout, quelques-uns avaient une camisole +de peau tannée. De grandes bottes fourrées sans talons, avec plis devant +et derrière, également en peau de renne ou de veau marin, complétaient +l'habillement, cousu avec des boyaux de poisson, artistement taillé et +orné de bandelettes de pelleteries de couleurs variées. + +Les couteaux, arcs, flèches, lances dont ils étaient armés, avaient été +tirés des ossements de la baleine, des dents du morse ou du narval et +des branches du pin ou du frêne. + +Tout en marchant péniblement, Dubreuil faisait ces observations, au bout +d'une heure, ses yeux, irrités par la constante réflexion des glaces, +purent enfin se reposer sur un paysage moins monotone et plus animé, +bien propre à réjouir le coeur du capitaine, après les épreuves qu'il +venait de subir. + +C'était une plaine ou plutôt un vallon verdoyant, enfermé dans de +hautes montagnes, plaquées de neiges éternelles. Dépeindre les richesses +relatives de ce vallon serait impossible. Je ne saurais le comparer qu'à +une oasis dans le désert africain: au fait, n'était-ce pas une des oasis +du désert hyperboréen? On n'y voyait pas de majestueux palmiers, sans +doute, pas de cocotiers gigantesques, aucun des monarques du règne +végétal; mais les bouquets de saules nains aux feuilles d'émeraude, +les quinconces de pins, les massifs de petits frênes tremblotant et +murmurant à la brise, charmaient le regard déjà séduit par les fleurs +chatoyantes qui émaillaient le sol:--l'angélique avec ses ombelles +chargées d'or, le romarin, étalant des gueules d'un pâle azur, la +cochléaria, penchée sous ses grappes d'albâtre, le thym aux appétissants +parfums, et la tormentille, et l'herbe jaune dont la racine a l'odeur +des roses, et cent autres plantes communes avec les contrées plus +méridionales ou particulières à ce climat. + +La scène enchantait Dubreuil, quoique ce fût une faible miniature des +riches paysages européens, et comme le dernier effort de la féconde +nature expirante. Mais ce qui flattait surtout notre homme, c'était la +vue d'une dizaine de cabanes, dans l'une desquelles il espérait pouvoir +bientôt reposer ses membres harassés par les labeurs de la journée. + +Ces huttes étaient de deux sortes: celles-ci avaient la forme d'un four, +celles-là d'un pain de sucre. Les premières paraissaient des demeures +stables. Un mur de trois pieds d'élévation, recouvert avec des peaux et +des mottes de terre, en composait l'enceinte. On y pénétrait par un trou +étroit semi-circulaire. Les secondes ressemblaient à des tentes: pour +charpente, elles avaient de longues perches, réunies au sommet comme les +branches d'un compas, pour revêtement, des peaux de phoque ou de renne, +huilées afin de les rendre imperméables à la pluie. + +Le capitaine fut introduit, dans une des loges en pierre. + +Comme elle était assez bien éclairée par des fenêtres garnies de boyaux +de veau marin en guise de vitres, d'un seul coup d'oeil il embrassa +l'intérieur. + +La demeure était à moitié creusée dans le sol. Elle pouvait avoir vingt +pieds de long, quinze de large. Deux rangées de poteaux, plantés à +distance égale les uns des autres, en soutenaient la toiture. Plusieurs +familles occupaient cette habitation. Les poteaux indiquaient leur place +respective. Au bas de chacun brûlait, sur un trépied, une grande lampe +de pierre ollaire ovale, avec une mèche en mousse. Chaque lampe était +disposée de façon à s'alimenter elle-même. A cet effet, une branche +mince et longue de graisse de baleine ou de phoque était placée près de +la flamme, dont la chaleur faisait tomber l'huile goutte à goutte dans +le vase. Au-dessus de la lampe pendait encore une espèce de chaudière, +aussi en pierre, destinée à cuire les vivres; au-dessus enfin s'étendait +un échafaud avec un filet nommé _muctat_, où séchaient des vêtements. +Des bancs ou des claies tapissés de peaux, et posés entre les poteaux, à +deux pieds du sol, tenaient à la fois lieu de lits et de sièges. + +Au moment où Dubreuil entra dans la loge, quelques femmes causaient et +caquetaient à une extrémité de ces lits; des hommes, tournant le dos aux +femmes, fabriquaient des armes, à l'autre extrémité. + +Dans la hutte, la chaleur était extrême, mais, malgré la grande quantité +de lampes, il n'y avait pas le plus léger nuage de fumée. En revanche, +une puanteur écoeurante de graisse, d'huile, d'immondices de toute +nature provoquait, chez l'étranger, d'insurmontables nausées, et lui +faisait maudire la délicatesse de ses nerfs olfactifs. + +Quoique le capitaine fût plus habitué aux fétides exhalaisons d'un +bateau-pêcheur qu'aux parfums d'un boudoir, il ne put s'empêcher de +reculer. + +On lui fit signe de se déshabiller. Il pensait que c'était pour sécher +ses vêtements; mais c'était pour lui faire honneur, car telle est la +coutume de ces peuples. Ancien mousquetaire, marin d'aventure, Dubreuil +ne comptait pas la chasteté parmi ses qualités cardinales; cependant +il éprouvait une certaine répugnance à se montrer dans l'état adamique +devant ces femmes, dont quelques-unes n'étaient vraiment pas laides du +tout. + +Ses hôtes, qui ne comprenaient rien à son hésitation, crurent lui rendre +service en se constituant ses valets de chambre. Eux-mêmes s'étaient +déjà mis dans le plus primitif appareil. Il n'eut bientôt rien à leur +envier à cet égard. + +On lui offrit à manger; mais Dubreuil avait plus sommeil que faim; et il +se jeta sur un lit, où sa pudeur offensée put enfin calmer ses alarmes +sous une soyeuse peau de renne. + +Le lendemain, Guillaume, convenablement reposé et remis de ses fatigues, +commença à étudier la langue et les moeurs des gens au milieu desquels +la destinée l'avait envoyé. + +Dès qu'il connut le mot _kina_, signifiant qu'est-ce que cela? il apprit +le nom de tous les objets qui se présentaient à ses sens, et l'écrivit, +avec un os pointu pour plume et du sang de phoque pour encre, sur une +peau de cet animal passée à la pierre ponce. + +Tout d'abord, il remarqua que beaucoup de termes ont une analogie +frappante avec le latin, comme _kunà_, femme, _kutte_, goutte, _igneh_, +feu, _asqua_ (prononcez _esqué_), eau, et, en peu de temps, il entendit +les indigènes et sut s'en faire entendre. + +Alors, Dubreuil apprit qu'il se trouvait à la pointe orientale du +Groënland, pays plus proprement nommé par les naturels Succanunga +ou Terre du Soleil, et plus tard par les Celtes _Grianland_, Terre +d'Apollon ou du Soleil, ce qui était conforme au nom indigène et au +bon sens, car appeler, comme le firent ensuite les navigateurs danois, +Groënland ou Terre Verte, une région relativement aussi dépourvue +de produits végétaux, est une dérision, une absurdité qu'explique +toutefois, jusqu'à un certain point, la similitude qu'il y a entre +l'expression celtique Grianland et l'expression danoise Groënland. +Terre du Soleil est bien plus admissible, puisque, pendant les deux +mois d'été, la réflexion de cet astre sur les glaciers rend, à certaines +heures, la chaleur insupportable et donne à la contrée l'aspect d'une +vaste fournaise chauffée à blanc. + +Dubreuil apprit aussi que les aborigènes étaient des Uskimé: par +abréviation, Uski, baptisés par nous Esquimaux, Mangeurs-de-viande-crue, +suivant le père Charlevoix. Cette traduction, adoptée avec trop de +facilité, est erronée: Uskimé, corruption d'_esqué_, plus l'adjonctif +_mé_, se doit rendre par Gens-des-Eaux. + +Quoi qu'il en soit, les Groënlandais traitaient parfaitement notre +ami, qui s'accoutumait peu à peu à leur genre de vie, sauf pourtant à +l'abominable malpropreté dont ils se font une gloire; car, pour exprimer +leur odeur de prédilection, ils disent,--le vocable n'est pas plus +barbare que l'idée qu'il comporte,--_«niviarsiarsuanerks»_, «cela +sent un parfum de vierge». Or, qu'est-ce, pour eux, qu'un parfum du +vierge?--Chaste muse, viens à mon secours, inspire-moi une périphrase +assez voilée pour ne point blesser les oreilles trop pudiques.--Le +parfum des vierges esquimaues, c'est le parfum de l'eau que toutes les +femmes,--voire les hommes,--sauvages ou civilisées, blanches ou rouges, +noires ou jaunes, distillent naturellement, quand un prosaïque besoin se +fait sentir, et dont les élégantes du Groënland se lavent le visage et +s'oignent les cheveux, comme nous ferions avec de l'huile antique ou de +l'eau de Cologne[3]. Mais ne nous moquons pas trop de ces simplesses. Le +temps n'est pas loin où nos grands-pères faisaient à peu près de même, +et, à la campagne comme à la ville, plus d'un contemporain formaliste +pratique encore sans s'en flatter des usages d'un goût aussi équivoque. + +[Note 3: Le missionnaire danois Hans Egède, qui est resté vingt-cinq +années au Groënland, et qui confirme ce curieux détail de moeurs, +ajoute: + +«Ainsi lavées, elles s'exposent à l'air froid, et laissent geler leur +chevelure mouillée, pour en montrer la longueur.»] + +Guillaume Dubreuil essaya, par des remontrances, de corriger les +Uskimé de leur saleté sordide; tous rirent au nez de l'_Innuit-Ili_, +l'Homme-Blanc, comme ils l'appelaient, tous, excepté sa charmante +institutrice, la douce _Toutou-Mak_, la Biche-Agile, fille de son hôte, +_Tri-u-ni-ak_, le Renard. + +C'était elle qui lui donnait obligeamment des leçons dans l'idiome +succanunga; c'était pour elle qu'il avait le plus de penchant; et, +certes, son affection était largement payée de retour. + +Afin de lui plaire, Toutou-Mak avait renoncé à beaucoup des modes de +son pays. L'eau de neige fondue servait maintenant à ses ablutions +journalières; elle rinçait les vases où elle mangeait, et +s'abstenait--devant le capitaine au moins--de cette friandise animale +qu'on trouve d'ordinaire près du cuir chevelu, et dont tous les Indiens +sont si gourmands! Elle avait encore apporté d'autres modifications +notables dans ses manières et sa toilette. Aussi, par moquerie, ses +compagnes l'avaient-elles sobriquetisée _Innuit-iliounà_, la femme de +l'Homme-Blanc. + +Sa femme! oh! elle eût bien voulu l'être! Mais Dubreuil était loin alors +de songer au mariage. Sa tendresse pour la jeune fille n'allait point +jusque-là. Il ne soupçonnait même pas l'amour qu'il avait allumé dans le +coeur de Toutou-Mak. + +Un jour, il la surprit pleurant derrière un épais buisson de genièvre. + +--Qu'a donc ma petite soeur? dit-il en s'asseyant près d'elle. + +La Biche-Agile rougit, cacha sa tête dans ses mains, et répondit par une +explosion de sanglots. + +Guillaume reprit doucement avec intérêt: + +--Toutou-Mak ne veut-elle se confier à son ami? Peut-être trouvera-t-il +en son coeur des consolations pour elle. Toutou-Mak sait que +l'Homme-Blanc connaît beaucoup de secrets ignorés des Uski. + +--Ah! murmura-t-elle, je suis bien malheureuse! + +--Pourquoi, malheureuse! A-t-on fait de la peine à ma soeur? S'il est +en mon pouvoir de la soulager, je la soulagerai, dit-il en écartant les +mains que l'Indienne tenait encore sur ses yeux. + +Elle était vraiment gracieuse, la jeune Toutou-Mak, malgré les +larmes qui coulaient en ruisseaux le long de ses joues, et malgré un +matachiage[4] figurant deux menues lignes noires au-dessus des sourcils, +et trois ou quatre semblables à chaque coin de la bouche, comme les +barbes d'un chat. + +[Note 4: Sorte de peinture usitée parmi les Américains du Nord.] + +Elle avait l'oeil bleu, brillant, bien fendu, le nez légèrement aquilin, +les lèvres petites, d'un aimable contour, le teint clair, presque rose, +et une merveilleuse chevelure aussi noire que des fanons de baleine, +qui, déployée, tombait sur ses talons. + +Le tatouage lui donnait une physionomie féline, nullement messeyante. + +Cette jolie tête était encadrée par de magnifiques _rogigla_, tresses de +cheveux flottant de chaque côté et attachées par des lanières de peau de +daim roulées en spirale; elle reposait sur de larges épaules nouées à +un buste svelte, dont une casaque de peau de renne, bordée de duvet +de cygne et étroitement serrée à la naissance de la taille, faisait +admirablement ressortir la cambrure. Le pantalon était en cuir d'élan, +couleur chamois, brodé aux coutures et agrémenté avec des bandes de +vison. Des bottes, doublées en peau de lièvre aussi blanche que la +neige, emprisonnaient son pied mignon. + +A ses oreilles pendaient deux de ces grosses perles qu'on trouve en +abondance dans les criques de la côte groënlandaise. + +--Ah! jamais mon frère n'y pourra rien, dit-elle en détournant le visage +pour essuyer ses pleurs. + +--Toutou-Mak doute-t-elle de mon pouvoir? + +--_Nème! nème_ (non, non)! Je sais qu'Innuit-Ili est puissant, bien +puissant, que sa force et son adresse dépassent celles des Uski; mais il +ne peut rien pour la pauvre Toutou-Mak. + +Après ces mots, les gémissements recommencèrent. + +--Toutou-Mak ne connaît pas encore son frère, dit avec fierté +le capitaine qui, par diverses preuves de sa science, surtout en +astronomie, avait déjà conquis un grand ascendant sur les Groënlandais. + +--_Ep! ep_ (oui, oui)! je les connais, répondit avec vivacité la jeune +fille; mais rien ne résiste à Pumè. + +--A Pumè! répéta Dubreuil, haussant les épaules. + +--Oh! Pumè jette la maladie et la mort où il lui plaît, continua la +Biche-Agile d'un ton terrifié. + +--Ma soeur le croit-elle? + +Et Dubreuil se mit à rire de bon coeur. + +--J'en suis sûre, dit gravement Toutou-Mak. + +--Ma soeur l'a vu? + +--Oui, je l'ai vu. + +Le capitaine fit un geste d'incrédulité. + +--La langue de Toutou-Mak ne ment pas, dit-elle. Pumè a voulu que ma +mère mourût, parce qu'elle refusait de lui laisser épouser sa fille, ma +soeur, et elle est morte. + +--Et la soeur de Toutou-Mak a épousé alors le meurtrier de sa mère? + +--Oui. + +--Elle l'aimait donc bien! + +--Non, elle ne l'aimait point. + +--Je ne comprends pas, dit Guillaume tout surpris. + +--Ma soeur était forcée de devenir la femme de Pumè; sans cela, il +l'aurait fait périr avec mon père et moi. + +--Mais comment? + +--Par ses charmes. + +--Ses charmes! On ne punit donc pas les assassins, au Succanunga? + +--Punir un angekkok (sorcier)! mon frère y songe-t-il? Mais si c'était +sa volonté, Pumè engloutirait notre tribu entière sous les glaces de ces +montagnes! s'écria-t-elle avec une profonde épouvante, en désignant du +doigt la chaîne de glaciers qui les entourait. + +--Alors, reprit Dubreuil, après un instant de silence, c'est ce mariage +qui afflige Toutou-Mak. + +--Ce mariage? oh! non! fut-il répondu avec ingénuité. Ce qui m'afflige, +ajouta-t-elle d'une voix altérée, c'est que... + +--Eh bien? + +--Ma soeur n'a pas d'enfants. + +--Toutou-Mak désirerait avoir des neveux ou des nièces? dit Dubreuil en +souriant. + +--Oh! oui. + +--Si elle aime tant les enfants, que ne se marie-t-elle à son tour? +Toutou-Mak a la beauté de l'aurore naissante, l'agilité du renne, +l'industrie du castor, il ne lui serait pas difficile de trouver un +époux. + +Pendant qu'il prononçait ces paroles, l'indienne rougissait et +pâlissait. + +Tout à coup, elle se leva, comme pour s'enfuir. + +Le capitaine l'arrêta par la manche de son vêtement. + +--D'où vient, dit-il, que ma soeur me quitte? + +--Ah! mon coeur est gros. Innuit-Ili, laisse-moi. + +--Quand Toutou-Mak m'aura appris le motif de sa douleur, dit-il en la +faisant rasseoir. + +--Le motif de ma douleur... + +--Oui, parle... Aimerais-tu quelqu'un? + +La Biche-Agile tressaillit, lança à son interlocuteur un regard de +reproche, puis tristement baissa les yeux. + +Ce regard, il avait passé inaperçu. Dubreuil avait l'esprit ailleurs. Il +lui avait semblé ouïr un léger bruit près d'eux. + +--Je me suis trompé, ce n'est rien, murmura-t-il, tandis que la +Groënlandaise disait: + +--Oui, j'aime quelqu'un, mais ce n'est pas Pumè... + +--Assurément s'il a provoqué la mort de ta mère... + +Toutou-Mak l'interrompit avec violence: + +--Oh! non, je ne l'aime pas, je le déteste!... il me fait horreur! + +--Mais, tu disais, ma soeur, que tu aimais quelqu'un? fit Guillaume en +caressant la main de la jeune fille dans la sienne. + +La Biche-Agile devint pourpre à cette question, et Dubreuil sentit ses +doigts frémir. + +--C'est donc un secret? insinua-t-il tendrement. + +--C'est le secret de mon coeur. + +--Oh! s'écria Guillaume, le sourire aux lèvres, je n'exige pas une +confession de ma soeur. Ce que je désire savoir, c'est la cause de son +chagrin, afin de l'adoucir s'il est possible. + +--La cause de mon chagrin, je te l'ai dite, mon frère, repartit la +sauvagesse avec un profond soupir. + +--Tu me l'as dite? je ne me rappelle pas... + +--Ma soeur n'a pas d'enfants. + +--N'est-ce que cela? + +--Tu es cruel, Innuit-Ili! + +--Cruel! moi! s'écria-t-il, en se penchant pour lui donner un chaste +baiser, qui répandit de voluptueux, frissons dans les veines de la jeune +fille. + +Un froissement de branchages se fit entendre. + +Dubreuil se leva et regarda autour de lui. + +Mais il ne vit d'autres personnes que cinq ou six indigènes, causant +devant les cabanes, à une centaine de pas de distance. + +--Enfin, dit-il, après s'être replacé à côté de Toutou-Mak, explique-moi +pourquoi je te parais cruel. + +--Parce que tu te railles de moi. Je t'ai dit que je haïssais Pumè +et que sa femme, ma soeur n'avait pas d'enfants, et tu as répondu: +Qu'est-ce que cela fait? + +--Je le répondrais encore, répliqua Dubreuil fort étonné. + +--Ignores-tu donc, mon frère, que les hommes ont coutume chez nous de +répudier une femme stérile? + +--Je l'ignorais en effet. Je conçois ta tristesse... + +--Ce n'est pas tout, hélas! proféra-t-elle avec l'accent du désespoir. + +--Pas tout? + +--Quand la femme répudiée a une soeur, poursuivit la Groënlandaise d'une +voix tremblante, le mari a droit de prendre cette soeur pour épouse. + +En achevant, elle se remit à sangloter amèrement. + +--Alors, Pumè... + +--Pumè veut que je l'épouse! + +--Quoi! ce misérable jongleur! ce vieux barbon à cheveux blancs! cet +invalide décrépit, épouser une créature aussi fraîche, aussi ravissante! +Les glaces de l'hiver prétendre étouffer les fleurs du printemps! oh! +cela ne sera pas, pensa le capitaine. + +Et, tout haut, il dit: + +--Rassure-toi, ma soeur. Pumè, l'odieux Pumè, ne flétrira point tes +charmes. Je parlerai à ton père. Il m'écoutera... + + +La Biche-Agile secoua mélancoliquement la tête, d'un air négatif, en +disant: + +--Il n'écoutera pas Innuit-Ili. Pumè peut ce qu'il veut. Toutou-Mak +mourra ou sera sa femme. + +--Jamais! s'écria Dubreuil, saisissant la jeune fille entre ses bras et +la serrant contre sa poitrine. + +--Ce soir, elle sera l'épouse aimée de Pumè, dit à ce moment derrière +eux une voix chevrotante et moqueuse. + + + + + IV + + L'ANGEKKOK-POGLIT + + +Disséminés sur le littoral des mers polaires, les Esquimaux ont été +divisés en cinq groupes: les Aléoutes, dans les îles de ce nom, entre +l'Amérique septentrionale et l'Asie, les Tchoutches, aux limites des +deux continents; les Grands-Esquimaux, depuis la rivière Mac-Kenzie +jusque et y compris l'archipel Baffin; les Petits-Esquimaux ou +Labradoriens; les Groënlandais, qui s'étendent du 59° de latitude nord +au 70°. + +Vers le quinzième siècle, ils comptaient plus de cent mille individus. +Aujourd'hui, on aurait de la peine à en trouver dix mille. + +Toutes ces tribus ont assurément une origine tartare. Les traits de leur +visage, leurs habitudes méfiantes, réservées, et surtout leur invincible +disposition à la vie nomade, prouvent la véracité de cette assertion. Il +est présumable que les uns se sont avancés à l'ouest, et se sont +jetés sur la Laponie, où l'on trouve des canots semblables, par leur +construction, à ceux des Groënlandais et des Esquimaux de la baie +d'Hudson. Les autres, se portant au nord et à l'est, peuplèrent le pays +des Samoièdes, puis, par accident ou intentionnellement, se risquèrent +à travers le détroit de Behring, atterrirent en Amérique, d'où ils +se répandirent jusqu'à l'embouchure du golfe Saint-Laurent. Ils +tentèrent même d'envahir l'île de Terre-Neuve; mais ils furent +constamment repoussés par les Mic-Macs et les Indiens Rouges, comme nous +le verrons dans le cours de ce récit. + +Les belliqueux indigènes méridionaux n'aimaient pas ces gens du nord, +timides, tristes, à qui ils attribuaient leurs insuccès à la chasse. De +là des rivalités terribles qui n'ont pas encore cessé. Il en devait +être ainsi: l'extérieur de l'Uski, vêtu de ses peaux adipeuses, la +tête encapuchonnée, le corps déprimé, contrastait d'une façon trop +remarquable avec la taille élevée, gracieuse, et l'air martial de +l'homme rouge, rompu à la guerre et furieux des tendances usurpatrices +des nouveaux venus. + +Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se reléguèrent +sur les parties les moins favorisées du continent. Le nord, ses glaces +et ses froids noirs furent pour eux,--l'ouest avec ses splendides +prairies, ses forêts giboyeuses, pour leurs adversaires. + +Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il +s subissent le joug du despotisme religieux, représenté par le corps des +_angekkut_ ou jongleurs. + +Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes, +appelées _illirsut_, et sont commandés, dans chaque tribu, par un +_Angekkok-poglit_, jongleur en chef, premier vicaire, de _Torngarsuk_, +l'Être-Suprême. + +Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinités de second +ordre qui lui font cortège, je citerai _Innerterrirsok_, le Modérateur, +parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains +actes ou de les commettre; _Erloersortuk_, littéralement le Videur parce +qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, les _Innuoe_, ou +habitants des mers; les _Ingnersoits_ qui cabanent sur les rochers, les +_Tunnersoits_, esprits du feu: les _Innuarolits_, pygmées vivant sur la +côte orientale du Groënland, les _Erkiglits_, géants, par opposition, +qui résident aux mêmes lieux, _Sillagiksortok_, génie du temps, il +demeure au faîte des montagnes; _Nerrim Innua_, préposé aux règles du +jeûne; enfin les _Tornguk_, sortes d'anges gardiens chargés d'inspirer +les Angekkut et de les protéger. + +Chaque Angekkok a le sien qui accourt à son appel, après des invocations +dans les ténèbres, lui enseigne l'art de guérir les affligés, de rendre +fécondes les femmes stériles, de faire des conjurations; des excursions +au Ciel, etc. + +N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le +clergé de tous les pays a établi autour de lui un inviolable rempart. Si +quelque Uski aspire à la dignité d'Angekkok, s'il veut être initié aux +saints mystères, il lui faut d'abord faire une retraite, s'éloigner de +ses compagnons. (Toujours et partout la même pratique.) + +Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a +trouvée, s'assied auprès, et prie Torngarsuk de lui être propice. Le +dieu apparaît aussitôt. Effrayé à sa vue, le néophyte s'évanouit et +meurt. Mort il demeure trois jours entiers; après quoi il ressuscite, et +revient, animé d'une ardeur nouvelle, à sa cabane. + +Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des +maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin +des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour +chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à +descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes +régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune +Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par +la raison qu'alors le Ciel le plus bas,--l'arc-en-ciel, d'après les +Esquimaux,--est plus près de la Terre. + +Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord. + +Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied; +l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tête entre les jambes, les +mains derrière le dos. A côté de lui, un tambourin est placé. Les +fenêtres, les portes sont hermétiquement fermées, toutes les lumières +éteintes. L'assemblée entonne un chant traditionnel. Ensuite, le +jongleur se met à faire des incantations: il prie, crie, se démène. Une +voix formidable ne tarde pas à lui répondre. C'est celle de Torngarsuk, +ou plutôt celle de notre sorcier, ventriloque de première force. Les +assistants n'en sont pas moins frappés de stupeur. Nul n'oserait douter +que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments à +profit, ce dernier se débarrasse des liens, monte à travers le toit +de la cabane, et franchit les airs, jusqu'à ce qu'il parvienne au plus +élevé des Cieux, où résident les âmes des bienheureux angekkut-poglit, +qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute +suffit à toutes ces opérations. N'êtes-vous pas convaincu, allez vous en +assurer! + +C'est là le premier degré de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au +rang d'angekkok-poglit, il est nécessaire de traverser plus d'un grade +inférieur, de subir de nombreuses et dures épreuves. + +Le candidat à ce haut office est garrotté, comme nous venons de dire, +dans une loge ténébreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri +déchirant, puis des gémissements mêlés à des grondements féroces, un +râle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe. + +Bravo, ami angekkok! + +On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte à +l'auditoire émerveillé qu'un ours blanc est entré dans la pièce, qu'il +l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, traîné au bord de la mer, +où il s'est précipité avec lui. Là, un morse les a reçus, attrapés par +une partie dont on tait le nom chez les civilisés, et dévorés en deux +bouchées, ni plus, ni moins. Un à un, ses ossements sont revenus dans la +hutte, son âme s'est alors levée du sol, et a de nouveau insufflé le feu +de vie dans son corps. + +Dès que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent +des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et +notre homme est passé Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Maître de +l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortunée tribu, +par la grâce indéniable de Torngarsuk. + +Le principe du droit divin reconnu au Groënland! + +Or, c'était un honorable angekkok-poglit que Pumè, la Baleine, qui avait +daigné abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak. + +Jugez si les répugnances de la jeune fille étaient supportables! Et +c'était ce même angekkok-poglit, Pumè, la Baleine, qui, tapi dans le +buisson de genévrier,--l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton, +là-bas, au Succanunga--avait écouté l'édifiante conversation de sa +future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux! + +Cet Homme-Blanc, Pumè ne l'aimait guère; disons mieux, il l'abhorrait. +En pouvait-il être autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect +général pour sa révérende personne, il tournait ses mômeries en +ridicule; il affichait des connaissances que Pumè n'avait pas, lui +le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu'à nier positivement +l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur! ô calamité! l'inquisition était +chose encore ignorée au Groënland! Cependant, avec quelle suave volupté +l'angekkok-poglit eût assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les +Esquimaux sont-ils des sauvages bénins et hospitaliers? Que ne sont-ils +plutôt initiés aux raffinements de la civilisation! Leurs prêtres +sauraient comment on traite les irréligieux, les mécréants! Et la gloire +du vrai Dieu y trouverait à s'exalter! + +Au défaut de torture physique, Pumè essaya bien la torture morale contre +le misérable étranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que +l'Homme-Blanc avait été envoyé au Succanunga par l'Esprit du mal, en +ajoutant qu'il fallait le chasser pour préserver la contrée d'une ruine +totale. Fidèles au mot d'ordre, les sorcières se firent les échos de +l'angekkok. + +Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet. + +Dubreuil s'était conquis la sympathie générale. Il rendait aux Esquimaux +une foule de petits services. Il leur enseignait à fabriquer des +instruments nouveaux, à simplifier, à perfectionner les anciens, il +était adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le +chérissait. + +Ne réussissant pas à le renvoyer, Pumè se vit obligé de le tolérer, +jusqu'à ce que se présentât une occasion de le faire disparaître. + +--Ce soir, répéta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soir +Toutou-Mak sera l'épouse de l'angekkok-poglit. + +--Et moi, je dis que non! s'écria Dubreuil furieux en faisant un +mouvement pour se jeter sur le vieillard. + +--Tais-toi! tais-toi, mon frère! il te tuerait par ses enchantements! +intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'était cramponnée au +jeune homme afin de l'arrêter. + +--Oui, nasilla pour la troisième fois, de sa voix éraillée, Pumè, en +s'éloignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche. + +--Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur! +repartit Dubreuil en français, oubliant dans son indignation que +l'angekkok ne pouvait l'entendre. + +--Laisse-le aller, mon frère, dit Toutou-Mak. + +--Oui, qu'il aille au diable! s'écria le capitaine, toujours dans sa +langue maternelle. + +--Que dis-tu donc, Innuit-Ili? + +--Je dis, répliqua le capitaine en groënlandais, que tu n'épouseras +point ce vieux scélérat. + +L'Indienne secoua désespérément la tête. + +--Il le faut, murmura-t-elle. + +--Il le faut? Qui peut t'y forcer? + +--Lui! + +--Pumè? + +--Oui, Pumè. + +--Allons donc! + +--Mon frère, ses charmes sont infaillibles. + +--Ses charmes! une duperie! + +Et Dubreuil haussa les épaules. + +--Je t'ai dit, reprit sérieusement la Biche-Agile, que sa puissance +était surhumaine. + +--Je n'y crois pas. + +--Il a déjà tué ma pauvre mère. + +--Alors, ma soeur, tu es disposée à te soumettre au caprice de cet +insigne mystificateur! + +--Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille. + +--Cela ne me paraît pas difficile. + +--Mon frère se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski, +il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reçu de Torngarsuk un +pouvoir illimité sur eux. + +--Peuh! proféra le capitaine du bout des lèvres. + +Puis, après un moment de réflexion, il ajouta: + +--Mais ne m'as-tu pas confié que tu aimes quelqu'un? + +L'Indienne tressaillit, pencha la tête, et de l'extrémité de sa botte +tracassa le gazon. + +--Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la +regardant avec une curiosité malicieuse. + +Toutou-Mak releva son visage. Il était baigné de larmes. + +--Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi! +s'exclama le jeune homme d'un ton attendri. + +--Non, mon frère, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine à la +fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un. + +--Qui l'aime bien aussi, assurément, se hâta d'avancer Dubreuil. + +Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne, à son tour, fixa les +yeux sur son interlocuteur. + +Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troublé. + +--Eh bien, reprit-il avec vivacité, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir +avec lui? + +--Fuir! la vengeance de Pumè retomberait sur mon père et ma famille. +Toutou-Mak, n'est point lâche. + +Le capitaine admirait ce singulier mélange de superstition aveugle et de +noblesse de caractère. + +--Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien +l'engager à te déterminer. + +--Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui +ni d'autres ne me décideront à sacrifier mes parents à mon amour, +s'écria-t-elle, en se précipitant vers Dubreuil avec une expression et +un geste qui éclairèrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments +qu'il avait inspirés à la Groënlandaise. + +Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit +d'une voix vibrante d'émotion: + +--Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes, +je te sauverai, ou je périrai avec toi! + +Et en prononçant ces mots, il déposa un baiser passionné, sur les lèvres +de la jeune fille. + +L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme, +jeune, impressionnable et vigoureux, peut résister au doux aveu de +tendresse d'une jeune, fraîche et belle jeune fille? + +Dubreuil était sincère ou croyait l'être. Certainement rien alors, +pas même sa vie, ne lui eût coûté pour arracher Toutou-Mak au sort que +semblaient lui réserver ses terreurs religieuses. + +--Fuyons! s'écria-t-il, fuyons!... il y a, dans un lieu que je +sais... près de la côte, un canot... viens! nous gagnerons quelque île +voisine... + +--Jamais, mon frère, je te le répète... + +--Folle! + +--Non, poursuivit-elle résolument, je n'abandonnerai pas mon père au +courroux de l'angekkok. + +Dubreuil voulut l'enlever, l'entraîner. Mais elle glissa entre ses bras +et courut de toute sa vitesse vers les cabanes. + +Notre aventurier la suivit à petits pas, en réfléchissant à cette scène +bizarre. + +Le soleil s'était couché derrière les glaciers, et le crépuscule jetait +sur le vallon son voile de gaze légère. + +Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle +qu'il cherchait, ni son père. Il sortit de nouveau. On roulement de +tambourin l'attira près de la loge habitée par l'angekkok-poglit. +Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que +Toutou-Mak pouvait être à l'intérieur. + +Mais là tout était ténèbres. + +La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il +venait de soustraire à Leorugolu son _aglerutit_, lequel lui avait +ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak. + +Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle, +divinité de la mythologie, esquimaue? + +Oyez: + +Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple +mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit +de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas +le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la +Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals, +les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée +de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se +présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des +aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des +tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le +moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un +angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il +réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre +angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu, +et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un +vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux +aquatiques. + +Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la +maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse +comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme +un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le +lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description. + +A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que +l'abord de cette _forte_ femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient +cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk. + +Le voyage aussi est long et pénible. + +D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la +chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent +de rien. Heureuse contrée! De là,--je suppose que vous ayez l'avantage +d'être angekkok-poglit,--vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau +qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une +vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de +très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable +Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied. +Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des +phoques,--destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de +damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous +avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un +accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout +humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez. + +Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée +peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve. +Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire +prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois +de l'hospitalité. + +Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours +prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre +respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la +bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être +pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu +a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent son +_aglerutit_,--objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en +pudique compagnie,--avec lequel elle attire dans son domaine tous les +poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable +propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour +se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux +talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous +les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait +transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et +retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent +et les croquent à bouche que veux-tu. + +Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk +rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus +agréable qui se puisse imaginer.[5] + +[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forgé cette fable à +plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Groënland, et +entre autres à celle de Hans Egède.] + +Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit +Pumè eût pu exécuter cette brillante expédition et en revenir en trois +minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutèrent +une foi absolue aux paroles de Pumè, qui avait ramené à foison la gent +poissonnière dans les pêcheries, sans même demander à voir le magique +aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire +après cette vie! + +--L'angekkok-poglit épousera Toutou-Mak, se mirent-ils à crier sur tous +les tons de la gamme. + +Ensuite, chacun courut chez soi pour y quérir son meilleur morceau de +phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial. + +La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivèrent profusément chez +Pumè. + +Les lampes furent rallumées, non pour éclairer la loge, car, dans ces +contrées, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire +les aliments. + +Le repas fut bientôt servi. Il était splendide et se composait, +indépendamment des mets habituels, de racines, appelées _tugloronit_, +bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la +bouse de renne tirée des intestins; entrailles de perdrix, gâteaux, +confectionnés avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de +caribous, tués avant qu'ils aient digéré leur pâture[6]; le plat par +excellence: un couple de foetus de daim, rôtis, aussitôt après avoir été +arrachés du ventre de la mère, et enfin un dessert de mûres de ronces +nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout +arrosé d'eau à la glace, car les Esquimaux-Groënlandais ne boivent pas +l'huile, comme on le croit trop généralement. + +[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en général, la plupart des +Indiens de l'Amérique Septentrionale ont un goût très-vif pour ce genre +de mets.--Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien de +Wied Neuwied dans l'Amérique du Nord,--Je renverrai également aux +Chippiouais, sixième volume des BRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD.] + +[Note 7: «Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, préparés dans +l'huile fraîche de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous +la bécasse et le coq de bruyère,» dit avec raison M. L.-E. Haton, dans +son _Histoire pittoresque des voyages_.] + +Il y avait de quoi faire fête complète. + +Quand le banquet fut près de sa fin, deux illirsut, dépêchées par Pumè, +se rendirent à la loge de Triuniak et enjoignirent à Toutou-Mak de les +suivre. + +Elle refusa, moins pour se conformer à la coutume du pays que poussée +par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire +attention à ses refus, les deux sorcières se jetèrent sur elle, afin de +la soumettre à leur désir. + +Témoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser, +quoiqu'il connût bien l'usage groënlandais de procéder ainsi au mariage. + +--Que mon frère demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant. + +--Mais ta fille déteste ce vieillard! + +--La volonté de l'angekkok-poglit est la volonté de Torngarsuk, répondit +tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait +avec le stoïcisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y eût au +monde une puissance capable de l'empêcher. + +Les illirsut emportèrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant +en convulsions et faisant des efforts inouïs pour leur échapper. + +Malgré sa résistance, ses cris, ses morsures, elles la déposèrent dans +la cabane de Pumè, alors débarrassée de ses convives. + +L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique à l'arrivée de la +victime. + +--Qu'on la mette là, dit-il en indiquant un lit aux sorcières, qui se +retirèrent aussitôt. + +Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se précipita sur la +jeune fille. + +Chez les Esquimaux la décence exige qu'une nouvelle mariée ne se rende à +son époux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement +du privilège pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en résulta +une lutte furieuse des deux côtés,--ignoble de l'un, pitoyable de +l'autre,--sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau. + +Tout à coup, Pumè, qui était debout sur le lit, où il s'épuisait à +étreindre la jeune fille, tomba lourdement à la renverse, en lâchant une +exclamation de douleur. + +Sa tête avait porté contre un des poteaux de la hutte, et il s'était +fracassé le crâne. + + + + + V + + KOUGIB + + +La nouvelle de la mort de Pumè se répandit de proche en proche jusqu'à +la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les +mauvaises langues,--où n'y en a-t-il pas?--insinuaient que Toutou-Mak +avait fait périr son mari, au moyen de sortilèges dont Innuit-Ili +lui avait communiqué le secret. Le cas était grave. Les parents de +l'angekkok pouvaient exiger une réparation sanglante. Triuniak, père +de la Biche-Agile, courut à la loge du jongleur pour prendre des +informations sur ce grave événement. + +Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'espérance de voir Toutou-Mak, +mais il s'y était opposé, craignant avec raison que les Uski, +irrités par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur +angekkok-poglit, ne se livrassent à des violences contre l'étranger. + +L'accident avait heureusement eu des témoins, deux premières femmes de +Pumè, qui s'empressèrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak. + +Triuniak revint à sa cabane doublement satisfait, car sa fille était +dégagée d'une alliance à laquelle il s'était soumis contre son gré et +il caressait, dans son esprit, l'idée de la marier, après son deuil, à +Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre. + +Celui-ci ne se possédait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'était +enflammée comme la poudre à l'étincelle jetée sur ses sentiments par la +déclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut +enlevaient la jeune fille, il tenta de s'échapper de la hutte de son +hôte, sans but bien défini peut-être, mais en proie à une fièvre de +colore qui aurait pu le pousser au crime. + +Sa nuit, cependant, fut bercée par des rêves charmants. + +Le lendemain, il suivit Triuniak aux funérailles de Pumè. + +Tous les membres de la tribu, réunis autour de la cabane de +l'angekkok-poglit, dans leurs vêtements les plus sales, faisaient +entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et déchiraient +leurs habits, en signe de douleur. Cette scène, moins attendrissante que +grotesque, dura environ une heure. + +Alors, par une fenêtre de la hutte, sortit un parent de Pumè, portant +sur son dos le cadavre du jongleur, enveloppé et cousu dans sa plus +belle pelisse. + +Il fut suivi de l'une des veuves du défunt, si hermétiquement +encapuchonnée qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa +taille et sa démarche, Dubreuil jugea que ce n'était point la fille de +Triuniak. + +Cette femme tenait à la main un morceau de bois allumé. Elle fit le tour +de la loge, en disant: + +--Piklesrukpok (il n'y a plus rien à faire ici pour toi)! + +Ensuite, les assistants recommencèrent leurs gémissements et se mirent +en marche derrière le corps. + +Au bout d'un quart d'heure, le cortège arriva dans un petit vallon +jonché de tertres et d'amas de pierres. C'était le cimetière des +Groënlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt +de longueur était creusée dans le sol à peine dégelé à la surface, +éternellement glacé au-dessous. Le cadavre y fut descendu et posé sur +une couche de mousse, les jambes ployées sous le dos. A ses côtés on +plaça, son canot, ses flèches, ses ustensiles et ses instruments de +pêche et de chasse: non parce que les Uskimé croient que le trépassé +aura besoin de tout cela dans le pays des âmes, mais afin que la vue +des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils +disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci pâtirait cruellement +du froid dans le Ciel. + +Cette cérémonie terminée, l'angekkok qui se proposait de succéder à Pumè +dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en +frappant, avec un bâton, sur un tambourin fait; d'une côte de baleine +tournée en cerceau, et recouverte d'une peau amincie. + +--L'ami chéri de Torngarsuk s'en est allé, dit-il, sur le territoire +des âmes, où il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la révélation. Le +soleil brille sans cesse d'un pur éclat dans le pays qu'il habite. +Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses +abondent. La chasse et la pêche y sont faciles et agréables. Jamais les +aliments ne manquent. Des chaudières, toujours bouillantes et toutes +remplies de chair et de viande, sont constamment à la disposition de +ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y préparent la couche +de ceux qui veulent dormir. + +»C'est dans cette délicieuse contrée qu'a été transporté Pumè; c'est là +qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et +surtout obéissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!» + +Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle +explosion de sanglots. + +Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur +lequel on entassa de grosses pierres, pour le préserver des oiseaux de +proie et de bêtes fauves. + +L'inhumation étant finie, les Uskimé reprirent le chemin de la loge du +défunt, où les attendait le banquet des funérailles. + +En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voilées de leur capuce, les +accueillirent par ces mots: + +--Pumè que vous cherchez n'y est plus, hélas! il est allé trop loin! + +Dans celle qui prononça à son oreille la formule de rigueur, Dubreuil +crut reconnaître Toutou-Mak. + +Il étendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se fût +trompé, soit que la jeune femme craignît de manquer à son devoir, les +avances du capitaine restèrent sans réponse. + +Tous les effets ayant appartenu à Pumè avaient été enlevés de la hutte +comme impurs et déposés sur une pelouse voisine. Pour le repas, les +convives se servirent de plats de bois et de chaudières de pierre ou +d'argile empruntés ça et là. Cependant, comme on allait se mettre à +table, c'est-à-dire s'accroupir à terre, Dubreuil remarqua, pendu au +mur, un couteau de fabrique européenne, et qui était apparemment resté +inaperçu dans le déménagement. + +Après l'avoir examiné de près, il ne douta pas que ce ne fût son couteau +perdu ou dérobé depuis quelque temps. + +Sans plus de réflexion, il le décrocha, déclara que c'était sa propriété +et le mit dans sa poche. + +Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'éloignèrent +aussitôt de lui, comme d'un pestiféré. + +Et l'angekkok, qui avait présidé aux obsèques, se levant, dit d'un ton +prophétique: + +--Innuit-Ili, tu as touché à un instrument souillé; va te purifier, ou +tu mourras avant que douze lunes soient écoulées. + +Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs +coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien, +avec l'intention d'aller se déshabiller et se rouler nu sur les glaçons, +considérés par les Groënlandais comme eau lustrale. + +Il se posta derrière la hutte, et tâcha de voir, par quelque crevasse du +mur, ce que faisait Toutou-Mak à l'intérieur. + +Les désirs du jeune homme furent exaucés, car il découvrit la +Biche-Agile près du lit d'une des veuves de feu Pumè. Cette femme venait +d'accoucher. Près d'elle on découvrait encore certain vase qu'on a +coutume de poser sur la tête des Esquimaues en mal d'enfant, pour +faciliter leur délivrance. + +La jeune mère saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle +plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui présenta Toutou-Mak, et +les frotta sur les lèvres du marmot, en disant: + +--_Imekautet_ (tu as bu beaucoup). + +Après cela, on lui offrit du poisson à manger. Elle le prit, y goûta, +en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant légèrement la +main: + +--_Aiparpotet_ (tu as mangé en ma compagnie), prononça-t-elle. + +Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua à ses +travaux, comme si rien d'insolite ne lui fût arrivé. + +Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait passé dans +une autre partie de la pièce. Bientôt, elle s'avança, capuchonnée de +nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule. + +Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil était couché depuis +quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine +courut à la rencontre de Toutou-Mak. + +D'un mot, elle l'arrêta et glaça son enthousiasme. + +--As-tu fait la purification, mon frère? + +Dubreuil ne voulut pas mentir. + +--Pas encore; mais à quoi bon ces cérémonies vaines autant que +ridicules? répondit-il en faisant un pas vers elle. + +--Non, non, dit la jeune fille épouvantée, retire-toi, mon frère, si tu +m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher créature humaine vivante +avant d'avoir accompli le rite obligé! + +--Où va ma soeur? dit-il pour changer la conversation. + +--Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles. + +Et elle indiqua le mobilier du défunt. + +--Qu'en veut-elle faire? + +--Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, où il ne saurait nuire +maintenant que l'odeur du mort est dissipée. + +--Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide? + +--Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure. + +--Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aimée, dit Guillaume +avec une chaleur communicative. + +--Eh! s'écria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce +désir... + +--Eh bien! ce soir... + +Elle secoua la tête avec mélancolie. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Innuit-Ili, cela est défendu. + +--Défendu! + +--Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de +celui qui l'avait épousée. En parlant à un homme autre que son père, +pendant son deuil, elle s'expose... + +--Elle ne s'expose à rien. Tes jongleurs sont des misérables! + +Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience. + +--Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement la +Groënlandaise. + +--Ah! je me moque de ce... + +--Mon frère! mon frère, va te purifier! + +--Plus tard. Un mot encore. + +--Je n'écoute plus. + +--Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil. + +--On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili! + +Et la Biche-Agile, qui avait ramassé à la hâte quelques pelleteries et +ustensiles étendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge. + +Le capitaine était dépité,--dépité contre le fanatisme de la jeune +femme, dépité contre l'inconcevable timidité dont il avait fait preuve +en cette circonstance. + +--Lui avoir obéi comme un enfant! murmurait-il. Être resté là, immobile, +à cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonné, au lieu de +l'enlacer dans mes bras... Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un +fou, un imbécile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?... +Est-ce que par hasard... + +Une flèche sifflant à son oreille interrompit ce monologue. + +Guillaume, qui, à ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se +retourna et vit un homme fondant sur lui. + +Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme. +Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir à toute son adresse. +Avec la rapidité de l'éclair, le Français se fit cette réflexion, et, au +lieu d'attendre son adversaire, se jeta, tête basse, dans ses jambes. + +L'Uskimé ne prévoyait pas cette attaque, aussi soudainement exécutée que +conçue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant échapper son +casse-tête. + +Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se précipita sur l'assaillant, +et le menaçant du tomahawk: + +--Pourquoi voulais-tu m'assassiner? + +Le sauvage ne répondit point. + +--Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil. + +Même silence. + +--Pour la dernière fois, je te préviens! + +L'Uskimé poussa un sifflement aigu. + +Aussitôt les gens rassemblés dans la loge de Pumè sortirent en désordre. + +Dubreuil lâcha alors le sauvage, en disant: + +--Ce misérable a voulu m'égorger!... + +Les Esquimaux se mirent à ricaner, et l'antagoniste du capitaine +s'esquiva. + +--T'es-tu purifié, mon fils? lui demanda Triuniak. + +--Oui, répondit-il, aussi irrité par cette question importune que par +l'attentat dont il venait d'être l'objet. + +--C'est bon; alors suis-moi. + +--On allons-nous? + +--Au logis. Mais laisse cette massue. + +--C'est celle du vil meurtrier... + +--Justement, mon fils; elle est impure. + +--Encore! + +Et le capitaine, malgré son exaspération, ne put s'empêcher de rire. + +--Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la +hache de Kougib. + +--Kougib, le parent de Pumè? + +--Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce +matin porté un cadavre humain sur ses épaules. + +--Je croyais cependant être son ami? fit Dubreuil en manière de +réflexion. + +--Si tu étais le sien, il n'est plus le tien, mon fils. + +--Quel mal lui ai-je fait? + +--Ah! il t'accuse d'avoir comploté avec Toutou-Mak la mort de Pumè. + +--La mort de Pumè! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde +calomnie était retombée sur ceux qui s'en étaient faits les fauteurs. + +--Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusement +Triuniak. + +Puis il ajouta d'un ton méditatif: + +--Ceux-là t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donnée. Il veut +sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il +faut, mon fils, te mettre à l'abri de ses coups. Demain, nous partirons +pour la chasse. + +--Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lâche +que celui qui l'a faite? répondit fièrement le capitaine. + +--Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'éviter, si on le peut, que de +l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque. + +--Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil. + +--Toutou-Mak n'a rien à craindre tant que durera son deuil, car elle est +sous la protection de Leorugolu. + +Tout en causant, ils étaient revenus à leur hutte. + +Guillaume se coucha, assez mal impressionné par les événements de la +journée. + +Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'idée de +retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigué l'esprit. Mais +le moyen? Suivant toute probabilité, le malheureux jeune homme était +condamné à végéter désormais et à rendre le dernier soupir dans ces +glaciales contrées, véritable tombeau pour un Européen, parmi des +sauvages d'une bienveillance équivoque, d'une brutalité très-franche, +menant à l'excès, et toujours prêts à rendre l'étranger responsable de +leurs mécomptes. + +Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La +pensée de Toutou-Mak, la certitude d'être aimé de cet être charmant, +de la posséder bientôt tout entière, ne put même lui procurer un songe +agréable. + +A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak à préparer ses +kaiaks. + +Le _kaiak_ est le canot ordinaire des Esquimaux mâles; les femmes ont +aussi le leur, appelé _ommiah_. L'un et l'autre sont faits de peaux +d'animaux marins tendues sur des côtes de bois ou de baleine, comme les +anciens _vitilia navigia_ des Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le +kaiak qu'à une navette de tisserand, mais à une navette longue de dix à +douze pieds, large de deux et demi à trois. Légère comme une écorce +de liège, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette +embarcation est toute couverte, à l'exception d'un trou rond au milieu. +L'Uskimé s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un +ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sanglée au rebord du trou, +de manière que l'eau n'y peut pénétrer, avec ses manches étroitement +serrées au poignet, sa jaquette autour du col, embéguiné dans sa coiffe, +il s'identifie tout entier avec la machine. «Ce n'est plus un batelier +ordinaire, ce n'est plus le pêcheur dans sa barque, c'est l'homme avec +des nageoires, l'homme devenu poisson.» + +La casaque de mer du Groënlandais,--celle dont il se sert pour la pêche +à la baleine,--complète d'ailleurs la transformation. C'est une espèce +de chemise où l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent +qu'une seule pièce. Elle est en peau de phoque cousue à points si serrés +que l'eau n'y peut pénétrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube +en os, par lequel on fait pénétrer, en soufflant, autant d'air qu'il est +jugé à propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou +est ensuite bouché avec une cheville. A mesure que la quantité d'air est +augmentée ou diminuée à l'intérieur du vêtement, l'on peut descendre ou +remonter à volonté. Vêtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un +vrai ballon qui court impunément sur l'eau sans y enfoncer. + +Que la tempête gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le +frêle canot, il reviendra à la surface d'un seul coup de son aviron, +plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et +avec lequel il exécute dextrement les évolutions les plus rapides, les +mouvements les plus étranges. + +Dubreuil avait déjà appris à manoeuvrer un kaiak. Grâce à son adresse +naturelle, il était devenu à cet exercice aussi habile qu'un Esquimau. + +Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot +sur leurs têtes et s'acheminèrent vers l'Océan. + +Le temps était lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid +se faisait déjà sentir avec vivacité, et, pour une journée sereine, +on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gelée et la neige +rendaient insupportables. + +En arrivant à la côte, ils se débarrassèrent de leur kaiaks et +cherchèrent une baie abordable pour les lancer à l'eau. + +Tandis qu'ils rôdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperçut, au +fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur +la grève. + +Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette +taille au Groënland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes +rabougris. + +Tout le bois de consommation est ainsi apporté de lointaines contrées +aux habitants par les tempêtes. + +--Mon fils, dit Triuniak à Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous +ne serions pas assez robustes pour traîner cet arbre au village, je vais +y courir et je ramènerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras à +la crique de l'ours, nous en sommes tout près. Je suis sûr que tu y +trouveras les _pusi_[8]. + +[Note 8: Phoque, veau marin.] + +--Ne t'inquiète pas, mon père, j'en aurai une provision à ton retour, +cria le capitaine à l'Uskimé, qui rebroussait chemin à grands pas. + +Après avoir lutté longtemps avec des chances diverses de victoire ou de +défaite, le soleil perçait enfin le voile de brume qui le cachait dans +la matinée. + +L'éblouissement causé par sa réfraction sur l'immense plaine de glace +qui entourait Dubreuil, le fit songer à ajuster ses yeux à neige, sortes +de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se +servent pour tempérer la lumière intense réfléchie par leurs blanches +campagnes, et se préserver ainsi de cette horrible affection que les +Canadiens Français appellent _aveuglement de neige_. + +L'ivoire ou le bois employé à leur confection est évidé intérieurement, +pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux. +Vis-à-vis de chaque oeil s'étend une fente transversale, très-étroite, +longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est évasé +sur les deux côtés, à angle oblique, en haut se trouve un petit rebord +horizontal, qui se projette d'environ un pouce. + +On assujettit ces lunettes par derrière, avec une lanière de peau de +veau marin: les Uskimé en font encore usage, comme nous du télescope, +pour voir à de grandes distances. + +Aide de cet appareil, Dubreuil distingua, à un mille de lui, une troupe +de phoques qui s'ébattaient gaiement à la tiède chaleur de l'astre +diurne. + +Le capitaine replaça son canot sur sa tête et se glissa, avec +précaution, vers la crique à l'Ours, lieu où étaient rassemblés les +veaux marins. + +Quand il n'en fut plus éloigné que d'une centaine de pas, il descendit +la côte, mit son kaiak à flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais +sans faire le plus léger bruit. + +Il allait dans un tel silence qu'il passa inobservé par une troupe de +lourds cormorans, occupés à pêcher dans une anse. + +Arrivé à la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de +pagaie pour en doubler la pointe, saisit un _reineinek_ ou grand harpon +auquel était fixée une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans +le flanc d'un gros phoque qui venait de s'éveiller, au bruyant désordre +de ses compagnons, frappés de panique par l'apparition du kaiak bien +connu.[9] + +[Note 9: Les pêcheurs, eu plutôt chasseurs de phoques, savent que cet +amphibie est doué d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau +a été chassé quelquefois par le même homme, il reconnaît cet homme et +s'en défie plus que des autres chasseurs.] + +Percé d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et +plongea. + +Dubreuil laissa filer la ligne, attachée par l'autre extrémité à une +peau de veau marin remplie d'air, destinée à servir de bouée pour suivre +les traces du blessé. + +Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lança son kaiak hors de +la crique, pour lui donner la chasse, mais, en débouquant, une pierre +décochée avec force l'atteignit au visage, il perdit l'équilibre et +capota. + + + + + VI + + DISPARITION + + +Dans la matinée de ce jour-là, en allant puiser de l'eau à la source +commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit +passaient et repassaient fréquemment devant la cabane de son père. Ils +la regardaient avec un air et des gestes qui inspirèrent des soupçons à +la jeune fille. Évidemment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak +les suivit en cachette. + +Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant +de cinq ou six portées de flèche du village uskimè. Le chemin qui y +conduisait était encaissé entre des rochers et tortueux. Bien de plus +facile que de s'y glisser sans être aperçu. La jeune fille marcha sur +leurs pas. + +Arrivés dans le bois, ils s'arrêtèrent. + +Toutou-Mak se coula derrière un buisson et écouta. + +--Oui, disait Kougib, ils ont assassiné Pumè. J'en suis sûr. Comment +expliquer autrement sa mort? + +--Tu as bien raison, mon frère, répondit l'angekkok. + +--Aussi, je vengerai la mort de Pumè. + +--Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement à devancer ses désirs lui sera +agréable. + +--Ah! si je n'avais pas manqué mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait +un charme pour détourner les traits. + +--Sans doute, il connaît des choses que tu ne connais pas. Mais celui +que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de +son ennemi. J'approuve ton dessein. + +--Depuis longtemps on aurait dû en purger le pays. + +--C'était aussi l'avis de Pumè. + +--Ah! je le sais bien, répliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protège, +pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long séjour parmi +nous. + +--On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement. + +--Crois-tu, mon frère? demanda l'autre avec une expression haineuse. + +--Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton négligent, mais +qui cachait l'intention d'irriter son compagnon. + +En effet, celui-ci avait été un des prétendants à la main de Toutou-Mak, +et l'angekkok le savait fort bien. + +--Tu dis qu'elle l'aime! s'écria. Kougib en fronçant les sourcils. + +--Cela doit être. Pumè me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus +souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantôt d'un +côté, tantôt de l'autre, dis? On en a assez causé, dans la tribu. + +Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur +le coeur de Kougib. + +Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine +qui lui servait de bâton. + +--Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas à ce misérable amour qu'il +faut attribuer le meurtre de Pumè? + +--Tu dis juste, trop juste, mon frère! + +--Oh! continua le premier, enfonçant à plaisir le poignard dans la +blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour épouser +Innuit-Ili. + +--Ne prononce plus son nom! il m'exaspère! + +--Triuniak est décidé à la lui donner en mariage. + +--Jamais! exclama Kougib. + +--Si tu veux, certainement. + +--Je le tuerai! fut-il répondu d'une voix rauque. + +--Tous les angekkut te loueront de cet acte nécessaire, car Innuit-Ili +est leur ennemi juré. Seulement, frappe bien et fort. Voici un +_oriosi_[10] qui doublera la précision de ton oeil, la vigueur de ton +bras. + +[Note 10: Sorte de talisman.] + +--Je remercie mon frère de sa bonté pour moi, dit Kougib en recevant du +jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte. + +--Tu dois te presser, dit le sorcier. + +--Si je savais où il est, j'irais immédiatement. + +--Torngarsuk m'a révélé qu'il était parti, ce matin, avec Triuniak, pour +chasser. + +--Où? dis-le moi. + +--A la crique à l'Ours. + +--Il y est avec Triuniak, fit Kougib en réfléchissant + +--Est-ce que déjà mon frère aurait peur? + +--Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le défendra. + +--Tant mieux! + +Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur. + +--Mon frère a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frère +prétendrait-il me tromper? + +--Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, répondit sévèrement +l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce +que je pensais que Kougib avait la vue longue. + +--Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tête. Que +mon frère ouvre donc encore son coeur. + +L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils +étaient seuls, il reprit à voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait +d'attention: + +--Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami, +et Kougib les tuera tous les deux. + +La Biche-Agile arrêta sur ses lèvres un cri d'horreur. + +--Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur. + +--Pourquoi tuer aussi Triuniak? + +--O l'aveugle! le sourd! proféra l'angekkok en levant les épaules. Mais +tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est à toi? + +Kougib bondit d'admiration. + +--Mon frère est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son +oreille entend du fond de la terre. + +--Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit +superbement le sorcier, dont la vanité avait été flattée par cet éloge +naïf. + +--Je pars tout de suite, mon frère. + +--As-tu des armes? + +--J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a déçu mon attente. Je l'ai +brisé. + +--Songe que Torngarsuk veille sur toi! + +L'angekkok, après ces mots, quitta son complice, qui prit aussitôt la +direction de la crique à l'Ours. + +Toutou-Mak sortit de son nid, dès qu'ils eurent disparu. Que +d'agitation, que de trouble dans sa jeune âme! Son père et celui qu'elle +aimait exposés à une mort qu'elle ne pouvait prévenir que par un acte +condamné d'une manière absolue par les règles religieuses de son pays. +Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui, à partir du lendemain du +décès de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil, +en communication quelconque avec un homme, est destinée à périr dans le +courant de l'année, ainsi que celui ou ceux à qui elle a parlé. + +Si courte que fût la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune +femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur +le coeur des cicatrices indélébiles. + +L'amour l'emporta. + +Toutou-Mak s'élança sur la trace de Kougib. Puis craignant d'être +surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener également à la +crique à l'Ours. + +Elle volait plutôt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il +fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne +s'égara un peu. Elle perdit un temps précieux, et, quand elle atteignit +le sommet d'un cap qui d'un côté dominait la crique, elle découvrit +Kougib faisant déjà tourner une fronde autour de sa tête. + +A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle +n'était plus éloignée que de quelques pas. Ses organes refusèrent de la +servir. + +Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrière un amas de congélations. + +Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperçue. + +Après avoir lance sa pierre, constaté qu'elle avait frappé le but, et +que le kaiak chaviré ne se redressait pas, le meurtrier détala au plus +vite. Quoique blessé légèrement, Guillaume risquait de se noyer, car, +étourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter à la +surface de l'eau. + +Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagère. + +Elle se relève, franchit la courte distance qui la sépare de la crique, +se jette à la nage, et remorque le kaiak à la rive. + +Peindre ses émotions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili +vivait-il encore? avait-il succombé? + +Aussitôt qu'elle a pu prendre pied, la Groënlandaise plonge sous le +canot; elle le retient d'une main, et de l'autre défait le noeud qui +lie la jaquette du batelier à la couverture de l'embarcation. Saisissant +alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le traîne sur +la grève. + +Dubreuil n'était qu'évanoui. Il revint bien vite à lui, et grande fut +sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouillée, penchée sur son visage, +qu'elle séchait sous ses baisers. + +--Est-ce un rêve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours! +murmura-t-il. + +Mais elle: + +--Il est sauvé! il est sauvé! + +Puis, elle s'éloigne vivement, et reparaît au bout de quelques minutes +avec un habillement sec complet. + +--Change tes vêtements mouillés contre ceux-ci, mon frère, dit-elle. + +--Et toi, ma soeur?' + +--Il y a dans la cache de notre père un autre accoutrement. Je vais +aller le mettre. Dois-je t'aider? + +--Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu +frissonnes. + +Toutou-Mak retourna à une petite grotte naturelle, formée par les +glaçons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des +provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez +nombreux, qui arrivent à la chasse des amphibies. + +Sa toilette était terminée lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte. +Il avait à la tête une blessure large, mais nullement dangereuse. + +Toutou-Mak y appliqua une espèce de charpie, faite avec l'amiante[11], +afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimât point, et, +s'asseyant près du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore +qu'avec les lèvres, elle lui conte l'incident du matin. + +[Note 11: «Plusieurs montagnes (du Groënland) sont remplies d'amiante, +ou pierre de lin incombustible, semblable à des éclats de bois. Lorsque +l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de +la laine. Sa qualité singulière est que le feu, lui tenant lieu de savon +et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Groënlandais +en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibées +d'huile, elles brûlent sans se consumer comme le coton.»--_Collection +abrégée des Voyages_, par Bancarel.] + +En entendant le récit de cet infâme complot, Dubreuil avait peine à +modérer sa colère. + +--Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne +puis-je fuir avec toi, ma bien-aimée, joie de mon âme, soleil de ma vie! +Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie! + +--Oui, soupira la Groënlandaise, tu songes à partir, à me quitter! + +--Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai! +j'en prends à témoin tes dieux et le mien! + +--Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en +cachant sa tête dans le sein de Guillaume. + +Ils étaient profondément émus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son +cerveau s'enflammer, son coeur battre à rompre sa poitrine, ses doigts +frémissants se nouèrent à la taille souple de la jeune femme, dont les +douces caresses l'avaient embrasé d'un feu irrésistible. + +Mais elle comprit le péril de la situation, se rejeta soudain en +arrière, et s'écria d'une voix vibrante, qui calma l'impétuosité du +capitaine: + +--Mon père! malheureux, nous oublions Triuniak! + +--Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il était allé au village chercher +des chiens. + +--Kougib le rencontrera! + +--Je te devine, Toutou-Mak! + +--Oh! cours à sa défense. + +--Tu m'accompagneras. + +--Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour +toi... + +--Quelle loi? que veux-tu dire? + +--Rien, mon frère, rien, répliqua-t-elle en pâlissant, vole au secours +de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue +avec sa fille. + +--Comment? + +--Je t'expliquerai cela... plus tard... Sois prompt, ô mon bien-aimé! + +En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tête le +costume déjà glacé dont elle s'était dépouillée, et quittait la grotte +par le sentier qui l'avait amenée. + +Dubreuil prit l'autre piste. + +A moitié route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec +un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude +comme celui des loups. + +--Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frère? Tu es tout +essoufflé! Du sang sur ton visage! + +--Ce n'est rien, une égratignure. Mon père ne s'est-il pas croisé avec +Kougib? + +--Non. C'est lui qui t'a mis dans cet état? + +--Je le crains. + +--Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise. + +--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a +lancé une pierre, tandis que je harponnais un phoque. + +--Nul autre ne l'aurait osé, dit l'Uskimé d'un air rêveur. + +--Enfin, je suis heureux que le scélérat n'ait pas attaqué aussi mon +père. + +--Pourquoi m'aurait-il attaqué? + +--Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine... Un pressentiment... +Mais allons chercher l'arbre! + +--La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intérêt. + +--Oh! non, une simple écorchure. + +--Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravité, il est nécessaire que +tu t'éloignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie +courrait les plus grands risques. + +--Mais où veux-tu que j'aille, père? + +--Je réfléchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi à le +tirer de l'eau. + +Aussitôt, ils attachèrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant +à ces cordes en même temps que les chiens, ils le halèrent sur la berge. + +Là, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi +tranchante que l'acier, et, après l'avoir élagué du faîte à la racine, +il enfouit précieusement les rameaux sous des glaçons. + +De nouveau, les mâtins furent attelés à l'arbre. Le Groënlandais les +siffla d'une façon particulière, et ils partirent au galop, en traînant +derrière eux l'énorme pièce de bois. + +Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient +échangé que de rares paroles; l'un et l'autre étaient préoccupés par +d'absorbantes réflexions. + +Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de +mettre en ordre son traîneau d'expédition, charpente en os de baleine, +que recouvrait un léger, mais solide plancher de frêne. + +--Nous allons chasser le caribou, lui dit son hôte. Fais un paquet de +tes vêtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs +jours dehors. + +Sur le traîneau, on chargea une tente, du poisson fumé, un pot d'huile, +des effets de campement, et Triuniak donna le signal du départ. + +Ce voyage précipité contrariait fort Dubreuil. Malgré l'assurance +que lui avait réitérée l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien à redouter +pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppressé, comme à la +veille de quelque événement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait +là pour la protéger, si, méprisant la loi du deuil, Kougib tentait de +lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprévue fondait +sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main! +Cette idée seule ne suffisait-elle pas à bouleverser l'esprit du +capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, eût +été inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrêté. Long à se +déterminer, prudent dans ses actes, il était inébranlable quand il avait +une fois pris une résolution. + +Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre +que le mensonge prémédité lui répugnait, il tenait à prouver à son +misérable agresseur qu'il avait encore manqué son coup. + +C'était peut-être le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer ses +entreprises homicides, car notre Français savait parfaitement que la +superstition agissait plus sur les Uskimé que la morale ou la raison. En +le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il était invulnérable. + +Sous l'empire de ces considérations, le capitaine s'abstint donc de +toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest. + +Le pays qu'ils parcoururent ce jour-là était montueux, semé à de longs +intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonché +de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude +était grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois, +un lièvre blanc déboulant d'un genévrier, ou un faucon gris traversant +les airs à tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage. +Au reste, partout une affreuse désolation, des rocs noirs et nus, des +abîmes insondables, des ravins lacérant le sol, des glaciers déchirant +la nue. + +Au soleil couché, les voyageurs campèrent sur le bord d'une source et +allumèrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frottés +l'un contre l'autre. + +Après leur repas, Triuniak, qui s'était montré taciturne dans la +journée, dit brusquement à Dubreuil: + +--Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui de +Toutou-Mak? Réponds-moi ouvertement. + +Étonné de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hésitation. + +--Si je me suis trompé, reprit l'Esquimau, réponds toujours, ce qui a +été dit n'aura pas été dit. + +--Tu me parles comme un père, Triuniak, je te parlerai comme un fils, +dit le capitaine en regardant franchement son hôte à la lueur de leur +lampe. + +--Mes oreilles sont prêtes à t'entendre, Innuit-Ili. + +--Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la désire pour épouse. + +L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lécha le visage, marque de la plus +vive affection ou considération chez les Uski. + +--Ton désir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak; +mais avant de t'engager, écoute mon discours. + +--Laisse couler les paroles de ta bouche, mon père; ce sont celles d'un +sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort +et pénétrant comme la lance du narval. + +--Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de +mon sang. C'est l'enfant d'une race dégénérée, ennemie de la nôtre, qui +habite, dans une île, là-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle +fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais +Toutou-Mak a été engendrée par une nation maudite, les Indiens-Rouges. +J'ai dit. + +--Mon père, s'écria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est. +L'épouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle, +et je lui dois... + +Il allait ajouter «la vie.» Mais le souvenir de la défense qui lui avait +était faite fit expirer le mot au bord de ses lèvres. + +Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causèrent encore un instant, +et, roulés dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond +sommeil. + +Le lendemain, ils continuèrent leur route sans apercevoir de gibier. +Mais le troisième jour, les chiens lancèrent tout à coup un renne d'une +taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et +ses magnifiques andouillers, à large empaumure, dépassaient le sommet +des plus grands arbres. + +Aussitôt, les deux chasseurs se mirent à sa poursuite: à la furie muette +des chiens, car dans l'Amérique du Nord ces animaux n'aboient pas, +le renne répondit d'abord par un cri de défi. Leste sur ses jarrets +d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilité, faisait deux ou +trois cents pas, puis s'arrêtait, se retournait fièrement et avait l'air +de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce manège, comme les +molosses ne quittaient pas ses brisées, il se décida à prendre un grand +parti. + +En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpée +qui s'élevait par gradins à pic. + +Triuniak, monté sur un des degrés supérieurs, tâchait de devancer le +renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume +Dubreuil suivait et appuyait les chiens. + +Ce qu'avait prévu l'Uski arriva. La bête vint se heurter contre un mur +de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tête à la meute. +Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant +qu'il calculait ses chances d'évasion, en fouillant avec fureur la terre +de son sabot, Triuniak lui décocha un flèche qui le perça au défaut de +l'épaule. + +Le noble quadrupède tomba, et les chiens se ruèrent sur lui comme des +loups affamés. + +--Prends garde à toi, mon frère, il n'est pas encore mort, cria le +Groënlandais à Dubreuil, accourant à toutes jambes. + +Mais, déjà, il était trop tard; le renne s'était relevé, comme mu par +un ressort, et s'était jeté, en poussant une plainte déchirante, sur le +capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure. + +Triuniak s'élança vers le jeune homme qui gisait horriblement mutilé +près du corps expirant du monarque des montagnes groënlandaises. + +Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traîneau et +revint à marches forcées au village. + +En y arrivant, le pauvre père apprit que Toutou-Mak, sa fille chérie, +avait disparu depuis la nuit de son départ. + + + + + VII + + LA FUITE + + +L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales, +avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les +rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12], +qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec +ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout +où elles traînent leur livide linceul. + +[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de +glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace +marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau +transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol, +dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux +qu'elles atteignent.] + +Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte +souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre +proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans +les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un +ciel de plomb. + +Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de +souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait, +au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien +failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne. +Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français: +_Au cerf la bière, au sanglier le mière_. Accablé par les douleurs +physiques et morales, il souhaitait presque de mourir. + +Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son +esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée, +malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable +qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y +revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait +enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis +la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak! + +Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait +quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner +dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les +informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des +contrées avoisinantes. + +C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait +était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par +un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune +pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre, +et où la nuit était égale au jour. + +--C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est +là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant. + +Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil +et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le +soleil est une jolie femme (Ajut). + +--Comment cela? demanda-t-il. + +--Je vais te le dire, mon frère. + +Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une +loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de +phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas, +ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait +une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet, +il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il +éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des +femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses +mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les +vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la +raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette +circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de +suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait +en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi +Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme +Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit +à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses +pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la +carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait. + +--Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette +explication. Cette île est située au sud? + +--Oui, mon fils, au sud de la terre ferme. + +--Son climat est moins rigoureux que celui-ci? + +--Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que +tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et +les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout +autour, est poissonneuse. + +--L'île est-elle habitée? + +--Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics. + +--Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant que +Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu. + +Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient +exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de +France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais, +en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak, +l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment +pourquoi. + +--Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son +interlocuteur. + +--Tu les as vus, mon père? + +--Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés +vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une +foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les +a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de +l'île nous ont repoussés. + +--Je croyais que vous aviez été les plus forts! + +--Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous +habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île +après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux +résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été +fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau +sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que +d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée! +De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se +seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement, +tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité! + +Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les +ans. + +--Cette île, mon père en connaît-il le nom? + +--Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13] + +[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom de +Terre-Neuve.] + +--Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son +front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce +nom... oui... par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté. + +--Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des +hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre +des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais +en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés +sur des _konè_[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands +qu'une baleine. + +[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la +pêche de la baleine.] + +--Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le +capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces +renseignements. + +--Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête, +couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des +taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement. + +--La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite. + +[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.] + +--On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables +qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une +saison. + +--Mais l'île est-elle vaste? + +--Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle, +cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en +faire le tour. + +--Mon père y est demeuré longtemps? + +--Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis +resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper. + +--As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton +mélancolique. + +--Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak. +Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba +entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais +comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était +devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici. + +--Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens? + +--Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et +d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût. + +Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet, +il n'en put tirer une réponse satisfaisante. + +Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine +dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays +où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et +l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe. + +Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas +d'exactitude. + +Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande +distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit +qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan, +ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là +gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être +que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait +faire la traite! + +Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond +de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga. + +Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide? +L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et +l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent +leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent +quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces +bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la +route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation. + +Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur +un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée. + +Il appela Triuniak; + +--Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent? + +--Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement +l'Esquimau. + +--Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à +l'Ours. + +--Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole. + +--Ce pin? + +--Que veut en faire mon fils? + +--Je veux faire un grand canot. + +--Le Groënlandais se mit à rire. + +--Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement. + +--Tu verras que non, mon père. + +La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine +recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez +un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles +feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car +vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les +autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression +de la vitalité. + +Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction +utile, jamais à l'étouffer. + +Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre, +enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le +fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait +dix toises en longueur et quatre de circonférence. + +Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des +moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit +de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques +de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la +hutte. + +Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une +bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna +la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait +emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida +et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de +cinq. + +Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil +navire. + +Leur surprise ne devait pas en rester là. + +Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver +aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise +qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une +quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout +fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le +consolider. + +Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation, +et une largeur de cinq. + +Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à +la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut +se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une +passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le +mât principal du bâtiment. + +On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et +plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant +toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente +sur l'île des Indiens-Rouges. + +Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il +était trop prudent pour laisser percer ses conjectures. + +La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut +grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal. +Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent +les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine +y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha +solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de +narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de +baleine, les jas et l'arganeau. + +A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une +fois besogné sans relâche pendant quinze heures. + +Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était +à plus d'une lieue de la côte. + +Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti +sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès. + +Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et +suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet. + +On arrive à la côte. + +Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan +incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement +libre au-dessous. + +Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le +coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la +poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots. + +Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes, +et la _Toutou-Mak_ (ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse +doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec +grâce, aux acclamations de tous les spectateurs. + +Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui +l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et +remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le +courage et l'adresse pour la mener à bien. + +Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au +sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un +pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage, +par la pauvre Toutou-Mak. + +La journée ne pouvait se terminer sans une fête. + +Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs; +tous ceux qui avaient concouru à la construction de la _Toutou-Mak_ y +assistèrent avec leurs femmes. + +Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des +troupeaux amphibies de la côte. + +Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le +travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort +amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de +pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères +des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la +voluptueuse retraite. + +De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré +à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque +ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait +coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au +jour de son départ. + +Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et +l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un +criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il +s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner, +avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak +aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer +dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait +à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit +de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau! + +--Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement, +sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu! + +Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors +qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se +présenta à la poupe de la _Toutou-Mak_. + +Ce canot amenait Triuniak. + +Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux. +Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement +part du motif de sa gravité inaccoutumée. + +--Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as +jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai +respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom +de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te +proposes pas de me quitter. + +La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le +capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il +répondit donc nettement: + +--Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de +ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude +incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en +songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta +fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais +dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue +des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de +m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme. + +--Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins, +Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté +de sa tendresse? + +--O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écria +Dubreuil. + +--Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes +lèvres étaient muettes. + +Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua; + +--Si tu réussis, reviendras-tu nous voir? + +--Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que +celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les +Groënlandais de leur généreuse hospitalité. + +--Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur. + +--Je te le jure, mon père. + +--Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi? + +Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme. + +--Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur! + +--Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve +peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes +tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul. +Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne, +si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est +de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère! + +Le capitaine leva la main en disant: + +--Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur +cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma +patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait +respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au +Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté. + +--Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant. +A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains +que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend +être une invention du diable. + +--Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous +voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu +savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de +toi. + +--Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un +renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois +carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas +suffisant? + +--Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas +de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce +qui m'inquiète. + +--Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons +comme de... + +--Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le +capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre. + +Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de la _Toutou-Mak_. +Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs +armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks +et un ommiah, pour servir de chaloupe. + +Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il +était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à +une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés +par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle +de leur départ avait attirés sur la côte. + + + + + VIII + + LA TRAVERSÉE + + +La Toutou-Mak présentait certainement un aspect des plus pittoresques, +avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huilées à +fond, pour les préserver de l'action de l'eau et du soleil. + +Dans son ensemble, elle avait, il est vrai, à peu près la physionomie +d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volonté, on +l'aurait prise de loin pour une goélette. Mais, de près, c'était autre +chose. Elle n'appartenait à aucun ordre de l'architecture navale; et, +sans doute, si elle eût touché à quelque port civilisé, les habitants +l'auraient considérée avec la même surprise qui frappa les Indiens +quand, pour la première fois, ils aperçurent des vaisseaux européens. +J'ai même lieu de croire que la figure placée au-dessus de l'éperon +n'aurait pas du tout rassuré nos braves riverains. Dieu sait, cependant, +quel soin le capitaine Dubreuil avait apporté à la sculpture de cette +figure, le portrait intentionné de la fille de Triuniak, on l'a deviné. +Il avait pourtant soulevé l'enthousiasme des Groënlandais, ce portrait, +voyez un peu! Aucun qui n'eût reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak. +Et c'est ainsi que varient les goûts, la manière d'apprécier, déjuger +les objets! + +Quant aux marins qui montaient l'étrange bateau, à cette époque, vous +et moi nous eussions crié qu'ils descendaient de la lune; peut-être même +nous serions-nous signés! Le diable prenait tant et de si grotesques +masques au XVe siècle. Vite! un prêtre, un moine, de l'eau bénite! +Prions, mes frères, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est +que par notre intercession que la réalisation des funestes prédictions +de l'an Mil a été retardée. Un exorcisme! un exorcisme! + +Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extérieur +et par leur contraste personnel, en singularité avec le bâtiment. Tout +velus de la tête aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire, +encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre, +d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit +malin, sous deux de ses métamorphoses favorites: le beau séducteur qui +enlevé les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain démon +qui s'introduit le soir, par la cheminée, au foyer du prolétaire pour +lui acheter son âme. + +Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourrées auraient recelé +le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perçant aurait +distingué les indispensables cornes. + +Assis à la poupe de son bâtiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du +gouvernail; Triuniak, posté tantôt sur la passerelle, tantôt sur le pont +de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres. + +Et la _Toutou-Mak_ marchait à merveille, la coquette! elle eût lutté +avec le plus fort voilier qui fût encore sorti du havre de Dieppe. +Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept à huit noeuds. Depuis +leur départ du Succanunga, c'est-à-dire depuis trois jours, ils avaient +bien fait soixante lieues. + +Triuniak ne se possédait pas de ravissement. + +--Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant, +une après-midi, du capitaine. + +--Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil. + +L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'était que la boussole. +Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mécanisme de cet +instrument. + +--Si je le possédais, fit-il, et si le vent ne nous était pas trop +contraire, avant deux lunes nous serions en France! + +--Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous +irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole. + +--Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je +pourrai m'orienter. + +--Je croyais t'avoir entendu dire qu'à l'est, il faisait, dans cette +saison, une chaleur qui ne cessait qu'à la lune des neiges. + +--Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai. + +--S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'écria l'Uskimé, enchanté de +sa logique, car, suivant ses idées groënlandaises, il n'y avait guère de +chaleur possible sans soleil. + +--Non, lui répondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent +excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que +les brouillards. + +--S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les îles qu'il +soit passé, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pût être +éloigné de plus d'une journée de la terre. + +Sans répondre à cette naïveté, Guillaume lui demanda: + +--Es-tu certain, mon père, qu'il existe devant nous, à peu de journées, +un pays habité? + +--J'en suis sûr, car je l'ai traversé. + +--Combien de temps es-tu resté en chemin? + +--L'Uskimé compta sur ses doigts. + +--Un quart de lune, dit-il ensuite. + +--Tu as donc trouvé des îles sur la route? + +--Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous campé? Mais aurais-tu le désir +de t'arrêter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton méfiant. + +--Je ne sais, dit le capitaine. Où le vent me poussera, j'irai, j'avoue +néanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre à Baccaléos. + +--Pour t'y faire égorger! les Boethics mangent les autres hommes. + +--On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois, +car j'ai déjà entendu parler de leur île par nos pêcheurs. Aussi, ai-je +confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun +mal. Quant à toi, mon bon père, je saurai bien te défendre... Ah! +qu'est-ce que cela? + +Un choc violent avait ébranlé le navire dans toute sa charpente. + +--Aurions-nous touché? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est +impossible... à moins d'un écueil sous-marin, ou un glaçon!... + +Et il cria à Triuniak; + +--Mon frère, abats les voiles. + +Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de +bâbord à tribord d'une façon inconcevable, car l'Océan était calme et la +brise régulière, quoique forte. + +Laissant le gouvernail, Guillaume s'élança à l'avant du navire, qui +formait leur soute aux provisions. + +Quelle fut la stupéfaction du capitaine, en apercevant une longue corne +de narval passée à travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus +de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux cétacés avait rencontré +le vaisseau, et s'était pris par son arme dans la carène: il n'y avait +pas à en douter. Le cas était d'une gravité extrême; car, en doublant +d'efforts pour se dégager, l'énorme poisson menaçait de faire chavirer +l'embarcation De plus, le bois se fendait là où il l'avait troué, et +l'eau commençait à ruisseler dans la cale. + +Dubreuil appela: + +--Triuniak! Triuniak! + +L'Esquimau accourut. + +--Que me veux-tu, mon fils? + +--Tiens! lui dit Guillaume. + +--Le poisson à la longue corne! + +--Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remède? + +Attends, Innuit-Ili. + +En disant cela, Triuniak se dépouillait de sa casaque et de ses bottes. +Aussitôt déshabillé, il saisit un harpon, et sauta à la mer. Le vaisseau +était en panne. Triuniak plongea sous la quille. + +Peu à peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupré, vit la mer se teindre +en rouge, son bâtiment oscilla avec violence pendant une minute, puis +les mouvements diminuèrent et cessèrent tout à fait. + +Triuniak reparut à la surface des vagues. + +Il tendit son harpon au capitaine, en prononçant ces mots: + +--Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet. + +Quant il eut ce qu'il avait demandé, l'Esquimau replongea, demeura +quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit: + +--Mets un kaiak à la mer. + +Dubreuil lui obéit à l'instant. + +Triuniak s'aidant des liures de beaupré, grimpa dans le canot, fixa à sa +ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lança, de toute +sa vigueur, l'esquif en avant de la _Toutou-Mak_, après avoir dit, au +capitaine: + +--Mon frère va presser sur la corne. + +Ses instructions furent exécutées, et, au bout d'un quart d'heure à +peine, le poisson, auquel Triuniak avait lié son crochet, cédant à la +traction du canot d'un côté, à la poussée du capitaine de l'autre, +quitta le bois dans lequel il s'était enchevillé, et flotta à la +remorque du kaiak. + +Quand Dubreuil eut fermé la voie d'eau, on hissa le narval à bord de la +Toutou-Mak. + +Il avait vingt pieds de long. + +Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait, +se contentèrent de déchausser sa magnifique lance d'ivoire, et +abandonnèrent la carcasse aux goélands, après avoir levé quelques filets +pour leur repas du jour. + +On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en +faisant route vers l'est-nord-ouest. + +Dans la soirée, Dubreuil, qui avait établi son domicile près du +gouvernail, ne remarqua pas sans appréhension un point noir courant au +ciel, du septentrion en orient. + +C'était le précurseur trop fidèle d'une tempête. + +Elle éclata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'éleva par degrés: +l'Océan grossit, écuma. Ensuite retentirent de longs mugissements. +Quelques paquets de mer balayèrent le gaillard d'avant. Pour empêcher +que l'eau n'emplît l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui +aurait déterminé la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet +intervalle de peaux huilées. + +Le vent augmentait. + +Aux flancs de la _Toutou-Mak_, il fouettait furieusement les vagues, +tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frêle, bâtiment, +qu'il lançait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un +gouffre, le rattrapait au moment où il semblait devoir être englouti, +le renvoyait au sommet d'une lame géante, et le traitait enfin comme le +volant d'une raquette. + +Jusque-là, pour un marin expérimenté, le danger n'était pas extrême. + +Mais les rafales sèches, stridentes, ne tardèrent pas à fondre sur le +malheureux navire. Elles le martelaient à droite, à gauche, en avant, en +arrière, partout. On eût dit qu'elles voulaient le fracasser, le réduire +en pièces. Avec elles, l'Océan se prit à pousser des rugissements +atroces, et à déferler sur la poupe et la proue de la _Toutou-Mak_ avec +une rage telle que Dubreuil fut obligé de quitter sa place, de peur +d'être emporté par l'ouragan. + +Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit était si noire +qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau à l'autre; le naufrage, la +mort paraissaient inévitables. + +Dans la cabine régnait une obscurité profonde, et il y avait déjà un +demi-pied d'eau. + +Triuniak chantait au milieu des ténèbres, mais son chant était lugubre. +C'était comme la prière des agonisants. + +--Torngarsuk n'a pas voulu protéger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au +capitaine. + +--Implore plutôt le Dieu des blancs et laisse là ton idole! répondit +sèchement Dubreuil. + +Alors, il s'aperçut que l'eau haussait dans la cabine. + +--Vais-je me laisser abattre? s'écria-t-il, vais-je périr faute +d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel +t'aidera! + +L'Esquimau continuait son antienne. + +--Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi. + +--Pourquoi faire? dit insoucieusement le Groënlandais. + +--Vider l'eau qui envahit notre bateau. + +--Ce sera un travail sans fruit, mon fils. + +--Non, non, s'écria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais +comme moi, il y a encore de l'espoir! + +Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit à +rejeter dans la mer l'eau qui, à tout instant, envahissait son navire. +Ce travail était pire que celui de Pénélope, car Dubreuil ne parvenait +pas à arrêter le flot qui montait de plus en plus. + +Triuniak s'était difficilement décidé à le seconder. Il l'assistait de +mauvaise grâce, avec la tiédeur d'un homme convaincu que sa mort est +proche et que nul effort ne le pourrait sauver. + +D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement +l'accomplissement de sa destinée. Bien qu'il paralysât l'activité +habituelle de son compagnon, ce stoïcisme obligeait Dubreuil à une +secrète admiration. + +La Toutou-Mak commençait à enfoncer; le capitaine jeta la meilleure +partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprême lui réussit. +Le bateau se maintint à fleur d'eau, jusqu'à ce que, vers le matin, la +tourmente s'apaisa tout à coup. + +Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit à l'horizon comme pour saluer +la trêve que venaient de signer les éléments. + +Sa brillante clarté réconforta le capitaine. + +Cependant ils n'étaient point encore sauvés.. L'Océan moutonnait autour +d'eux. Leur bateau, fatigué, défoncé, ouvert en vingt places, menaçait +de sombrer. Nulle part on ne distinguait une côte, et les deux +navigateurs avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. + +--Allons, hardi, mon père! criait Dubreuil, vidons notre koné. + +L'Esquimau, lui aussi, s'était senti ranimé par l'apparition de +l'aurore. + +Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, après un travail opiniâtre qui +dura jusqu'à midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation +à peu près asséchée, et leurs voies d'eau aveuglées avec des morceaux de +peau de phoque. + +Le grand mât avait été cassé. On le raccommoda du mieux possible, ainsi +que le gouvernail, et le navire reprit assez légèrement sa route. + +--Innuit-Ili, dit Triuniak au Français, tandis qu'ils mangeaient une +tranche de morse à demi avarié par l'eau de la mer, je veux apprendre à +connaître le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski. +Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras à le remercier. + +--Mets-toi à genoux, joins tes mains, et répète avec moi les paroles que +je vais prononcer, répondit aussitôt Dubreuil. + +Ils se prosternèrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondément +émue, Guillaume récita le Credo, cette éloquente reconnaissance de la +divinité par les chrétiens. + +--Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils +eurent élevé à l'Éternel l'hymne de leur gratitude. + +--Oui, mon père, dès que nous serons en France. + +Et, à part lui, il ajouta: + +--Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour +moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la +glorification de votre saint nom! + +--Un oiseau! cria tout à coup le Groënlandais, en montrant un guillemet +noir qui venait de se percher au haut du mât. + +--Mon père, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager. +Tu vois que le Dieu que j'adore a exaucé nos prières, dit Dubreuil plein +de joie. + +Bientôt, des pétrels se mirent à croiser dans le sillage de la +_Toutou-Mak_. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur +leurs ailes déployées, se balançaient, une minute, puis rasaient +le navire avec la rapidité de la flèche. Ils allaient, partaient, +revenaient, décrivaient cent évolutions, et finissaient par s'abattre +pour faire une course pédestre à la cime des flots. + +--Voici la côte! dit Dubreuil. + +Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidentée, qui +découpait le ciel droit devant eux. + +Elle avait avec celle du Groënland une frappante ressemblance. + +Triuniak mit ses yeux à neige pour l'examiner. + +Au bout d'un moment, il dit à Dubreuil: + +--Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui où nous avons abordé, +il y a quinze hivers, quand nous sommes allés faire la guerre aux +Irkili[16]. + +[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois les +Indiens-Rouges.] + +--Quoi! ce n'est pas Baccaléos! fit le capitaine d'un ton désappointé. + +--Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce +dont nous aurons besoin, tandis qu'à Baccaléos, nous serions accueillis +par les flèches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempête à +laquelle nous venons d'échapper. + +--Est-ce une île? + +--Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuplée par +des gens de notre race. Ils furent nos alliés autrefois. J'espère qu'ils +feront bonne réception à Triuniak et à son ami. + +--Mais l'île de Baccaléos, où est-elle? + +--A l'orient de cette terre, dont elle n'est séparée que par un étroit +canal. + +Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'idée de mettre le +cap plus à l'est, quoique le vent le portât directement à la côte. Mais +le délabrement de son embarcation l'en empêcha. + +A la nuit tombante, ils entrèrent dans une baie, où Dubreuil jeta +l'ancre. + +Le lendemain, dès l'aube, ils lancèrent leurs kaiaks à la mer et +gagnèrent le rivage. Il était encore jonché de glaçons, mais les +approches de l'été se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de +chaleur qu'au Groënland, la brise moins de vivacité. + +Au sommet de la côte, l'oeil se reposait, à un mille de distance au +plus, sur de vertes pelouses, ornées de jolis arbres, dont les boutons +d'émeraude commençaient à s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la +saison nouvelle. + +Ce réjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scène de la fin +de février, dans sa patrie, pour ne pas l'émouvoir doucement. Mais la +comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de +glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'êtres humains, +la _sauvagerie_ de ces lieux vous ramenaient bien vite et bien +douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Eût-il voulu +caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait été enlevé, tout +d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrépides +n'entendent jamais sans émoi. + +--Les ours! les ours blancs! s'écria Triuniak. + +Le capitaine, levant la tête, aperçut une douzaine de ces féroces +animaux à la crête d'un cap glacé. + +Ils étaient grands, maigres, décharnés. Leurs prunelles étincelaient +de cruauté, et leur langue rouge, pendant d'une gueule armée de crocs +aigus, semblait avoir soif de sang. + +Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs +intentions étaient très-claires. Il n'y avait pas à s'y tromper. + +Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure à toute +épreuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer à une bande de +cette espèce! Le meilleur parti à prendre, le plus sage, c'était de +battre en retraite. Où aller? la question se dressait redoutable, +pressante! Les ours ne quitteraient cas aisément leur proie. + +--Retournons à nos Canots, fit le capitaine à Triuniak. + +Aussitôt ils se laissèrent glisser en bas de la côte. La troupe ennemie +y arriva au moment où ils venaient de se jeter dans leurs embarcations. + +--Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil. + +--Les ours nous y suivront! + +--N'importe! Nous nous défendrons. Partout ailleurs ils nous +atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui +serait tomber d'un péril dans un autre. + +La _Toutou-Mak_ était mouillée à un demi mille de la plage. On n'avait +pu l'approcher plus près, à cause des glaçons dont le fond de la baie +était encombré. + +Le chemin était difficultueux pour un canot entre ces glaçons. Les +ours, qui s'étaient précipités à la mer sans hésiter, gagnèrent sur les +kaiaks. Peu s'en fallut même que celui de Dubreuil ne fût rejoint et +coulé par un des carnassiers. + +Il levait déjà sa lourde patte, aux griffes acérées, sur le mince +esquif, quand Triuniak le frappa à la tête d'un coup de pagaie, qui +tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal. + +Pour s'y soustraire, le Groënlandais quitta son canot et sauta sur un +glaçon. Stupidement, comme l'avait deviné Triuniak, l'ours passa sa rage +sur le kaiak qu'il déchira en morceaux. + +Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaçon, arrive au +navire où Dubreuil l'a précédé, monte sur le pont, et prend position +près de son ami. + +--Voilà, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions +volontiers privés. + +--Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien. + +--Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! père, tu ne me connais donc pas +encore! Tiens, juge si j'ai peur! + +Et, brandissant une angovikak ou lance non barbelée, il la planta dans +l'oeil d'un ours qui cherchait à escalader le vaisseau. + +La douleur fit malheureusement lâcher soudain prise à l'animal; il +retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance à deux mains, +perdant son point d'appui, fut entraîné dans cette chute. + + + + + IX + + LA RIXE + + +Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante célérité. + +Pour secourir son ami, s'il échappait aux griffes de l'animal blessé, +Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa. + +Sautant à la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq +ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard +d'avant. + +Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire. + +Triuniak leur lança la pâture, morceau par morceau. Les bêtes affamées +se précipitèrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et, +pour un moment au moins s'écartèrent de la _Toutou-Mak_. + +Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plongé sous +le vaisseau et reparaissait à la poupe. + +--Mon frère, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as +le loisir. J'amuse nos ennemis. + +Une minute après, la toilette du capitaine était faite. + +Muni d'une nouvelle lance, il se remettait à son poste à côté de +Triuniak. + +A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tête +longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume +avait blessé. Péniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge, +il gravit sur un glaçon. On le vit ensuite arracher, avec ses énormes +griffes, l'arme fichée dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de +la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il eût eu +connaissance des effets styptiques du froid. + +Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un +grognement et revint à la charge. + +Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui décocha une agliguk, flèche +volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses +compagnons alors se ruèrent sur son cadavre, le tirèrent sur la plage et +le déchiquetèrent à belles dents. + +Repus par ce banquet _fratriphage_, ils s'éloignèrent enfin, délivrant +nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causées. + +Cependant le retour de ces redoutables carnassiers était à craindre; +c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que +l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles à tuer. +Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak, +ils retournèrent à la côte sur leur ommiah. + +En arrivant au sommet, ils découvrirent les ours fuyant vers le nord, +ardemment pressés par une bande d'Esquimaux. + +--Voilà nos alliés, dit Triuniak, en montrant les Indiens. + +--Penses-tu, mon père, que nous devions nous montrer à eux? demanda +Dubreuil. + +--Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frères. + +--Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-être leurs +dispositions ont-elles changé depuis lors. + +--Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, répondit Triuniak +l'un ton convaincu. + +--Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les éviter. Nous n'avons +pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la résine, le gibier paraît +abondant. Si tu étais de mon avis, nous ferions à notre navire les +réparations qu'il exige, et nous repartirions immédiatement. + +Cette proposition ne paraissait pas sourire au Groënlandais. Peut-être +les dangers qu'il avait courus le dégoûtaient-ils déjà de son projet, +peut-être le désir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son +esprit sur toute autre considération. Quoi qu'il en soit, il répondit à +Dubreuil: + +--Mon fils, nous ne poumons éviter tes Uski de ce pays. + +--Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons à la voile! + +--Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions +l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis, +portons-leur des présents. + +--Des présente! nous n'en avons pas. + +--Mon fils a oublié qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les +inviterons à le partager avec nous. + +--Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en +refoulant le dépit que lui causait l'obstination du Groënlandais. + +Ils marchèrent donc à la rencontre des Esquimaux. Au surplus, +eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il était trop tard. On les avait +aperçus, et les chasseurs avaient détaché deux de leurs hommes pour +reconnaître les étrangers. + +Parvenus à quelques pas d'eux, les émissaires firent une halte et +préparèrent leurs armes avec des intentions hostiles. + +Ils étaient vêtus à peu près comme les Esquimaux du Groënland, mais ils +en différaient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En +leur présence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur +jalouse. + +--Dépose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur +la neige son arc, ses flèches et sa lance. + +Dubreuil lui obéit à contre-coeur. + +Triuniak s'avança paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci +restèrent armés. + +--Mon frère, dit le Groënlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai +fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe +avec nous? + +--Pourquoi mon frère a-t-il quitté le Succanunga? s'écria l'un des +Indiens, dans la même langue que Triuniak, mais avec un accent que +Dubreuil eut quelque peine à saisir. + +--Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitté le pays pour visiter les +braves guerriers d'Itteblinik,[17] répondit-il. + +[Note 17: Mot à mot: _contrée des marais glacés_ (Labrador).] + +--Est-ce bien là la raison? fit le sauvage d'un ton soupçonneux. + +--La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit, +répliqua fièrement le Groënlandais. Que mes frères demandent à mon fils! + +Dubreuil s'approcha alors. + +A sa vue, les nouveaux venus poussèrent un cri de surprise. + +--Heigh-yaou! + +--C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopté. + +--Heigh-yaou! heigh-yaou! répétaient les autres. + +--Nos frères feront-ils amitié avec nous? + +Mais les Uskimé, après avoir échangé un regard d'intelligence, +tournèrent les talons et coururent à toutes jambes rejoindre leurs +compagnons qui disparaissaient dans le lointain. + +Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son +front, il mâchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre +ses armes, qu'il examina avec soin. + +--Mon père n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant. + +--Non; mais attendons. + +--Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? Là, nous pourrions +nous défendre, en cas d'attaque. + +--Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous témoignions de la +crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les +plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un +homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se +cache. + +--Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, père. +Néanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au +retour des Uski. Qui sait même s'ils reviendront? + +--Ils reviendront, sois-en sûr, mon fils. + +--Pas avant qu'ils aient terminé leur chasse! fit Guillaume avec une +teinte d'impatience. + +--Peut-être, répondit le Groënlandais d'un air rêveur. + +--Dressons alors notre tente. + +--Oui. J'irai au koné pendant que tu prépareras un emplacement. Je +rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous +fassions chaudière lorsque les Uski arriveront. + +Ils se trouvaient à un demi-mille environ de la baie où était mouillée +la _Toutou-Mak_. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir, à cause +de la grande élévation des falaises de glace qui bastionnaient la rade. + +Triuniak s'étant éloigné, Dubreuil se mit à creuser des trous pour y +ficher les pieux de leur tente. + +Tout occupé à sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se +glissait, en rampant, derrière les glaçons épars sur la côte, et +avançait doucement, en prenant toutes les précautions possibles pour +n'être pas découvert. + +Parvenu, de la sorte, à une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea +sa tête au-dessus d'un banc de neige, regarda le Français, comme pour +s'assurer de l'identité de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec +le doigt la corde de son arc, y mit une flèche et ajusta. + +Une seconde de plus, c'en était fait de Guillaume. + +Mais à ce moment il leva les yeux, et ses regards tombèrent droit sur +l'ennemi. + +Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait +mortel, déviant du but, passa à quelques lignes du capitaine. + +--Kougib! s'écria Dubreuil, se précipitant en trois bonds sur +l'assassin. + +L'Esquimau se sauva. Mais le Français avait le jarret solide, il attrapa +son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort +de Kougib mit en deux le vêtement, dont une partie resta entre les mains +du capitaine, qui tomba à la renverse. + +--Ah! scélérat, tu ne m'échapperas pas! proférait-il en se relevant +lestement. + +Mais le Groënlandais avait gagné du terrain. + +Dubreuil n'aurait pas réussi à l'atteindre de nouveau; il eut recours +à son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait +l'oeil aussi sûr que le poignet. Sa flèche frappa Kougib entre les +épaules. + +La douleur arracha un cri au sauvage. + +Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de +sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientôt le frisson circula dans ses +veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrêta, tourna la tête. Innuit-Ili +fondait sur lui. + +Kougib pensa que sa dernière heure était proche; mais il avait encore +assez de vigueur pour vendre chèrement son existence, sinon pour +perpétrer enfin l'horrible vengeance qu'il méditait depuis la mort de +Pumè. + +Se laissant choir sur le dos, comme s'il était épuisé, sous lui il +cacha une flèche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ôter toute +méfiance à son adversaire. + +Cette perfidie fut déjouée. + +Dubreuil avait trop appris à le connaître pour ne pas rester sur ses +gardes. + +Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula à deux pas, et le +menaçant de sa lance: + +--Misérable! lui cria-t-il, voilà trois fois que tu attentes à mes +jours! La première, je t'avais pardonné, mais aujourd'hui tu expieras +tes forfaits. + +Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage. + +--Ris encore, car c'est ton dernier rire.... Cependant, ajouta-t-il en +se reprenant, je me laisserai aller à la pitié, car je te méprise plus +que je ne te crains, mais à une condition: tu me diras ce que tu as fait +de la fille de Triuniak. + +Kougib ne répondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le +visage étincelant d'animation, il narguait le capitaine. + +--Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance. + +--L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de +louve blanche. + +--Où est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible à cette injure. + +--Kougib le sait. + +--Et Kougib me le dira! + +--Kougib est libre d'ouvrir ses lèvres ou de les fermer, répliqua +l'Indien avec hauteur. + +--Si tu refuses, je te tuerai comme un chien. + +--Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux. + +Cette audace, ce dédain de la mort émerveillèrent le capitaine Dubreuil. +L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut à +la douceur, car il lui importait bien plus de connaître le sort +de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute +superstitieuse. C'était là où l'attendait Kougib. + +--Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai +même ta blessure, si tu consens à répondre un mot, un seul! La fille de +Triuniak vit-elle? + +--Ah! fit le Groënlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait +expirer, ah! je meurs... soulève-moi, mon frère... soulève... + +Ses paupières se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres +grelottaient. + +Dubreuil tomba dans le piège. Croyant que Kougib était sous l'empire du +froid qui précède le trépas, il oublia ses ressentiments, sa prudence +habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son séant. + +L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie. + +D'un élan il fut sur pied, sa flèche serrée dans la main droite; d'un +autre, l'arme fut plantée sur la poitrine du Français. Mais celui-ci +avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les +côtes, et Dubreuil, étreignant le sauvage par la taille, le renversa à +terre. + +Un moment ils roulèrent comme deux serpents entrelacés. + +Baignés de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des +pieds, de la tête, ils luttèrent pendant plus de cinq minutes, sans +que la victoire parût tourner d'un côté plutôt que d'un autre. Si le +capitaine était plus robuste le Groënlandais était plus agile; si le +premier était moins grièvement blessé, l'autre avait l'habitude de ces +combat corps à corps, et peut-être aurait-il fini par triompher de son +antagoniste; mais une idée le préoccupait: c'était de retirer de sa +botte un couteau placé dans une gaine cousue à la tige, suivant la +coutume esquimaue. + +Cette pensée le perdit: car, ayant dégagé une de ses mains, il n'eut +plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous +lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre +connaissance. + +Aussitôt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un +des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre +arc lui attacha solidement les poignets derrière le dos. + +Après cette double opération, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa +blessure. + +Elle était sans gravité. + +Laissant Kougib, toujours insensible, derrière le monticule de glace et +de neige fondante où cette scène s'était passée, il reprit le chemin du +campement, dont il était à une distance assez grande. + +A son arrivée, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le +cherchait aux environs. + +--Kougib! lui cria-t-il de loin. + +--Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili? + +--Kougib est ici... Je l'ai vu! + +--Ah! mon fils, dis-tu vrai? Où est-il? répliqua Triuniak, avec une +agitation qui devait être intérieurement bien puissante, puisqu'elle +s'exprimait dans tout son maintien. + +--Il est là, à demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du +théâtre du drame. + +--Mais, Toutou-Mak? fut-il demandé d'une voix altérée. + +--Nous saurons ce qu'elle est devenue. + +--Il ne l'a point tuée! + +--J'espère que non. + +--Oh! s'écria le Groënlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour +moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur +bon, qu'il lui fera tous les présents... + +--Viens vite! viens vite, mon père! Allons chercher Kougib. Nous le +traînerons ici. C'est lui qui nous apprendra où est Toutou-Mak, et, +ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y +contraindre. + +--Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en +proie à une émotion inexprimable. + +Et il se jeta dans les bras du jeune homme. + +De pareilles effusions sont si contraires à la réserve habituelle +des Esquimaux, que, peu après, Triuniak en rougit comme d'une action +mauvaise. + +--Il faut me pardonner, mon fils, dit-il à Dubreuil, qui ne songeait, +certes, guère à lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma +fille... ma belle Toutou-Mak: + +--Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te +prierais de recommencer, père, répondit le capitaine en souriant. + +Accélérant le pas, ils furent bientôt transportés sur la lieu du combat. + +Mais, à leur profond mécompte, ils ne trouvèrent que des traces de sang +et des débris de cordes, le corps de Kougib n'y était plus. + + + + + X + + CAPTIF + + +L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané. + +Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib +essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant, +il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les +yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout +meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était +plus une question. + +Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche +aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les +mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le +principal. + +Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande +est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir, +se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il +s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine +péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur +des terres. + +Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur +la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de +femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous +étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le +voyaient,--couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos. + +Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans +faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri +lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies. + +Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés, +qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs. +C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur +la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de +ce qui était advenu. + +Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il +se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix +courroucée: + +--Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans +leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glacé, cet hiver, comme l'onde +de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remportée sur +les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mépris pour +les Yak [18], restés comme des lâches dans les régions maudites du nord, +tandis que les contrées méridionales sont si belles et si giboyeuses; +eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils +passer maintenant pour des lièvres timides? se laisseront-ils insulter, +dépouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs +femmes et disparaître l'abondance de leurs forêts et de leurs rivières? +Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant +Torngarsuk leur a accordé la faveur de le transporter du ciel sur cette +côte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront lié, +et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis blessé, et ils ne +panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me +demandent pas d'où vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui +voulait les accabler de ses maléfices, et ils sont là, muets, inertes, +ils ne songent pas à me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de +Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine, +pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas +que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures +je les guérirais, par ma seule volonté. Mais il m'a plu d'éprouver les +Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc. +Leur courage sera-t-il au-dessous de l'idée que je m'en suis faite! Non, +non, les Uski méridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront +d'exécuter les desseins de Torngarsuk; ils amèneront ici celui que +j'ai désigné à leurs coups pour le faire périr dans le feu. Armez-vous +frères, courez à la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous +l'immolerons le jour de la grande fête du Soleil. + +[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nommés par mépris.] + +En achevant ce discours, Kougib, afin de montrer son pouvoir, fit sauter +la corde qui lui serrait les poignets opération assez facile pour un +homme d'une certaine vigueur. + +La foule n'en témoigna pas moins son admiration par un cri équivalent à +«miracle! miracle!» La foi au surnaturel existe, chaude, fanatique, en +tous lieux, et l'on sait que la foi est aveugle. + +Leurs esprits étant bien disposés, il ne s'agissait plus que de diriger +les Esquimaux sur ce magicien blanc. + +--Ou est-il? où est-il? nous le ramènerons, sois-en sûr Kougib, +disait-on de toutes parts. Oui, nous le lapiderons, nous le brûlerons à +petit feu... + +A ces protestations de dévouement, l'angekkok ne répondit pas. Son but +était atteint; il se retira dans une cabane, qu'il occupait à l'autre +extrémité du village. Mais les deux chasseurs, qui avaient causé avec +Triuniak, donnèrent les indications nécessaires. + +Aussitôt on s'arma, et une cinquantaine d'hommes furieux partirent pour +attaquer les infortunés navigateurs. + +Ceux-ci étaient retournés à leur navire et y délibéraient sur le parti à +prendre. Le bouillant capitaine voulait qu'on marchât sur-le-champ à +la recherche de Kougib. Mais Triuniak, plus circonspect, pensait qu'il +fallait attendre le retour des chasseurs. D'après son opinion, ils ne +manqueraient pas de venir les visiter dans la journée. On leur ferait +des présents, et, en les sondant adroitement, on apprendrait sans doute +tout ce qu'il importait de savoir. + +--Vois-tu, mon fils, dit le Groënlandais en terminant, si nous +poursuivons ce scélérat, il est capable de tuer la pauvre Toutou-Mak ou +de la faire disparaître encore une fois; tandis que, ne nous apercevant +plus, sa méfiance aura moins sujet de s'alarmer. Nous nous concilierons +les Uski, et ils nous aideront dans notre entreprise. + +Ce raisonnement avait sa valeur. Dubreuil s'y rendit, malgré +l'impatience qui le dévorait. + +Pour tromper le temps, il arrima de nouveau la cargaison de leur +vaisseau et répara ses armes. + +Au moment où le soleil allait se coucher, nos hommes n'avaient rien vu +paraître. Le capitaine, en proie à une vive irritation, se promenait +fiévreusement dans son navire, et Triuniak, accroupi sur le pont, +contemplait le déclin de l'astre du jour, avec cet air mélancolique et +rêveur particulier aux peuplades qui passent dans la solitude une partie +de leur existence. + +Tout à coup, ce dernier se dressa à demi et tendit l'oreille. + +--Qu'y a-t-il, mon père? demanda Dubreuil. + +--Écoute! + +--Je n'entends que le grondement des flots, qui se brisent contre le +rivage. + +Et moi, j'entends des voix d'hommes, dit le Groënlandais, en se levant +tout à fait. + +--Seraient-ce enfin les chasseurs? + +--Mon fils, ce ne sont point lus chasseurs. Les voix que j'entends sont +plus nombreuses. + +--Je t'avoue que je ne perçois rien que les bruits de la mer. + +--Regarde maintenant au sommet de la côte. + +Les yeux du capitaine se portèrent vers le faîte de la falaise qui +bordait la baie, et il découvrit une troupe d'hommes considérable. + +--Pourvu, murmura-t-il, qu'ils ne soient pas animés d'intentions +hostiles. Nous serions perdus, car les glaces se sont accumulées autour +de notre bâtiment, et toute retraite nous est coupée. + +--Innuit-Ili, dit Triuniak d'un ton grave, il faut apprêter tes armes, +mon fils. + +--Pourquoi ce conseil? As-tu quelques craintes, père? + +--Oui, car les Uski sont en expédition guerrière. Je me rappelle bien +leurs usages dans ces occasions. Vois, comme ils brandissent leurs +lances, comme ils agitent ces larges boucliers qu'ils ont inventés pour +s'abriter contre les flèches empoisonnées des Indiens-Rouges. Pourquoi +viennent-ils en si grande foule? Il sont deux hommes et demi.[19] + +[Note 19: L'arithmétique des Groënlandais est très-bornée. S'il est vrai +qu'ils peuvent compter jusqu'à vingt par le nombre des doigts de leurs +mains et de leurs pieds, leur langue n'a point de terme pour exprimer +les nombres au-delà de cinq. Quand donc ils veulent calculer jusqu'à +vingt, ils répètent quatre fois cette nomenclature. Comme chaque homme a +vingt doigts, ils disent cinq hommes pour exprimer le nombre cent, deux +hommes pour quarante, deux hommes et demi pour cinquante, etc.] + +--Oui, une cinquantaine environ, fit Dubreuil en lui-même. + +--Entends-tu maintenant leur cri de guerre, emprunté aux Indiens-Rouges? +continua Triuniak. + +En effet, des clameurs déchiraient l'air, et l'écho des glaciers les +répercutait avec des vibrations assourdissantes. + +--Hou-hou-hou-houp! vociféraient les Esquimaux, de toute la force de +leurs poumons en se précipitant confusément sur la grève. + +Là, ils remarquèrent qu'ils n'avaient point, de canots et qu'une +distance de plusieurs portées du flèches les séparait du navire. +Ils tinrent conseil. Pendant la consultation, Dubreuil et Triuniak +apportèrent sur les deux ponts toutes les flèches, toutes les lances et +tous les harpons dont ils pouvaient disposer. + +Le Groënlandais avait eu, un instant, le dessein de se rendre sans coup +férir, mais Guillaume s'y refusa net. + +--Plutôt mourir cent fois, dit-il hardiment, que de se livrer à la merci +de cette horde de coquins, commandés probablement par Kougib, qui les +aura ameutés contre nous. Ah! j'ai été un sot de ne pas l'achever, quand +je le tenais entre mes mains. Triuniak, si tu désires me quitter, il en +est temps encore. Mais moi je me défendrai jusqu'à mon dernier soupir. + +--Te quitter, mon fils! répondit l'Uski indigné; imagines-tu que +j'abandonnerai jamais un ami dans le danger? Mais pourrons-nous résister +à cette bande? Elle nous écrasera! + +--Nous ne succomberons pas sans lui avoir laissé des gages mortels de +notre valeur! répondit le capitaine d'un ton fier. Ah! ajouta-t-il +à mi-voix, si j'avais seulement une arquebuse, je me moquerais d'une +centaine de ces gredins... + +--Si nous leur faisions des signes de paix? objecta encore le +Groënlandais. + +--Cela ne servirait de rien. N'est-il pas évident, Triuniak, qu'ils en +veulent à notre vie? Tiens, ils se sont jetés à l'eau et nagent vers +nous. Tout à l'heure, ils se hisseront sur ce glaçon qui touche notre +bâtiment et tenteront d'en escalader les bords. + +--Ce u'est pas encore fait, mon fils! s'écria l'Indien. + +--Comment s'y opposer? + +--Suis mon exemple. + +Il prit, en même temps, une forte lance, en appuya un bout sur le +glaçon, et, pressant sur l'autre extrémité, parvint à repousser le +vaisseau à cinq ou six pieds, dans l'eau libre. + +La _Toutou-Mak_ se trouvait ainsi entourée d'une sorte de fossé naturel +qui augmentait les difficultés de l'approche. + +--Je veux, reprit Triuniak, ne rien tenter contre ces gens, avant d'être +bien certain qu'ils sont nos ennemis. + +Dubreuil haussa les épaules. + +Fichant alors un morceau de phoque à la pointe de sa lance, le +Groënlandais l'éleva devant les Esquimaux, qui n'étaient plus guère qu'à +une encablure du bâtiment. + +Le plus avancé mettait le pied sur le glaçon. A cette proposition de +faire chaudière, c'est-à-dire de venir banqueter en bons amis, il +répondit en lançant une flèche à Triuniak. + +L'arme retomba à cinquante pas du but. Mais ce fut le signal du +combat. Tour à tour les Esquimaux abordèrent le glaçon, en lâchant des +hurlements affreux, et, pêle-mêle, ils coururent à la goélette. + +--Mon fils, dit froidement alors le Groënlandais, nous pouvons +commencer. Tuons! tuons! car, quand nous serons pris, il n'y aura pas de +pitié pour nous. Mais, avant tout, cache un couteau dans ton capuchon. + +--Qu'en ferai-je? + +--J'ai été à la guerre, mon fils, à la guerre contre les Indiens-Rouges, +répliqua Triuniak avec orgueil; je connais les ruses du métier. Un +couteau trouve toujours son emploi. Si nous sommes faits prisonniers, tu +t'applaudiras peut-être d'avoir obéi à ma recommandation. + +--J'admire déjà ta prudence, père, répondit Dubreuil en souriant, et il +jeta dans le capuce de sa casaque un petit couteau d'ivoire enfermé dans +une gaine. + +--Attrape, chien! cria Triuniak. + +Et une flèche, décochée par son arc, coucha sur la glace l'Esquimau qui +précédait la bande. + +Une grêle de dards s'abattit à l'instant autour du navire. Par bonheur, +aucun n'atteignit les aventuriers. Ils ripostèrent, et deux des +assaillants furent renversés. + +--Gare à toi, mon fils! fit Triuniak, en repoussant vivement Dubreuil, +menacé par un trait qui siffla à ses oreilles. + +--A mort, le magicien blanc! à mort! beuglaient les sauvages, dont les +coups semblaient être dirigés particulièrement contre lui. + +Debout sur la proue, son arc à la main, il les bravait sans sourciller, +et chacune de ses flèches portait le désordre dans leur bande. + +--Ne reste pas là, Innuit-Ili, lui dit Triuniak; tu offres trop de visée +à ces louveteaux; descends plutôt entre les ponts. + +--Non! non! je suis bien ici. Mais attention, père! en voici un qui +arrive sur toi. + +--Je le guette, sois tranquille, répondit le Groënlandais. + +Puis, il se baissa, ramassa une hache de silex, et trancha en deux la +main d'un Esquimau qui cherchait à se cramponner au bordage. + +Le malheureux lâcha prise en hurlant et tâcha de remonter sur le glaçon. +Mais, personne ne lui venant en aide, chacun étant occupé ailleurs, il +finit par s'épuiser et se noyer. + +La lutte continuait avec acharnement, au milieu des cris et de +l'obscurité naissante. + +--Ah! sans la nuit, nous aurions beau jeu de ces bandits, disait le +capitaine, en perçant de sa lance le corps d'un autre Esquimau qui +tentait l'abordage. + +--Au contraire, répondit Triuniak; au contraire, car la nuit leur fait +peur. Ils ne combattent jamais dans les ténèbres. Que nous puissions +tenir jusqu'à ce que l'obscurité soit complète... + +--Ah!... je suis mort, père! exclama douloureusement Dubreuil, en +roulant aux pieds de son brave compagnon. + +Il avait été frappé à la tête par la massue d'un Uskimé qui avait réussi +à nager inaperçu jusque sous l'éperon du vaisseau, d'où il s'était +élancé soudainement sur le pont. + +--Oh! mon fils! je te vengerai! proféra Triuniak avec un accent +terrible. + +Puis, il bondit sur l'agresseur, et lui fendit le crâne d'un coup de sa +hache. + +--A mort! à mort! acclamaient les Esquimaux, se pressant en foule à +l'abordage. + +--Oui, à mort! à mort! je vengerai mon fils, Innuit-Ili! leur cria +le Groënlandais, en sautant dans la mer où il disparut, sans que les +efforts que firent ensuite les vainqueurs pour le retrouver aboutissent +à un succès. + +Ils saluèrent leur triomphe par la plus exécrable débauche de gosier qui +se puisse imaginer. Ensuite, les uns se répandirent sur le vaisseau +pour le piller, d'autres entourèrent le corps de Dubreuil, sans oser le +toucher, dans la crainte qu'il ne leur jetât un sort. + +Le capitaine n'avait été qu'étourdi, malgré une large blessure à la +tête. Il reprit connaissance. Ses ennemis l'avaient cru mort. Ils se +réjouirent grandement de sa résurrection, que quelques-uns attribuèrent +à un miracle. Pour qu'il ne leur échappât point, ils le garrottèrent +solidement, et l'expédièrent aussitôt à leur angekkok-poglit, sous la +garde d'une demi-douzaine d'entre eux. + +Les autres achevèrent de saccager le vaisseau, auquel ils mirent le feu, +quand ils l'eurent complètement dépouillé. + +Dubreuil, qui avait été mené au rivage sur l'ommiah, était à peine +au-dessus de la côte, lorsque l'incendie éclata, embrasant de lueurs +rouges les ombres du crépuscule, à travers des tourbillons de fumée +blanchâtre. + +Pénétré d'une amère tristesse, le capitaine se retourna, et de grosses +larmes s'amassèrent sous ses paupières, à la vue de l'inflexible fléau, +qui consumait ce navire auquel il avait travaillé avec tant d'ardeur, et +auquel il avait confié ses plus vives, ses dernières espérances. Il lui +sembla que c'était une partie de lui-même, un ami qu'on lui enlevait, +qu'on torturait par la flamme. C'est ainsi qu'en raison de ce qu'elles +nous ont coûté, de ce que nous attendons d'elles, nous attachons souvent +aux choses le même prix qu'aux êtres animés. + +Une brutale gourmade d'un de ses conducteurs le força à reprendre sa +marche. + +--Ha! ha! ricana le sauvage, si tu aimes le feu, fils de Hafgufé[20], +nous te régalerons bientôt. + +[Note 20: Sorte de démon très-redouté des Esquimaux.] + +--_Ap, ap_ (oui, oui), on te fera rôtir, grand magicien, appuyèrent les +autres, en battant cruellement le pauvre captif. + +Dubreuil dédaigna de répondre à ces violences; bien plutôt il songeait à +s'évader. Ses mains étaient liées l'une contre l'autre, mais à ses +pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins +paraissant assez fourré. Que risquait-il de faire une tentative? Elle +pouvait réussir, et, s'il échouait, son sort n'empirerait pas. + +Le projet arrêté, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre +Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrière. En entrant dans +le bois, comme la piste se rétrécissait, ils se mirent en file. + +Sous prétexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais +d'une façon assez insensible pour ne point soulever les soupçons de ses +gardiens. Peu à peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que +les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des +invectives et des bourrades, leur prisonnier à marcher plus vite. Une +certaine distance s'était progressivement ainsi établie entre les deux +groupes. + +Tout à coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant, +donne tête basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproché. +Celui-ci tombe; l'autre, à qui l'obscurité ne permet pas de voir, le +heurte, tombe à son tour, et Dubreuil file, comme une flèche, dans la +forêt. Il ne sait où il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidité +possible, sans se préoccuper des branchages qui labourent son front, +des épines qui déchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce +moment! Qu'il déjouerait aisément tous les efforts de ses ennemis +pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est +embarrassée, il trébuche à chaque minute; cent obstacles insignifiants +pour un homme qui jouit de la faculté de tous ses membres, mais +considérables dans sa position, cent obstacles retardent sa course. + +On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les +imprécations sur les imprécations, on le presse comme une bête fauve. +Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mêle le glapissement des +animaux sauvages troublés dans leur retraite. + +Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un côté, d'un +autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle, +il descend un vallon, franchit une colline, contourne une éclaircie, +escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrête à la +fin, meurtri, lacéré, essoufflé, pour respirer, pour écouter. + +D'abord, il n'entend que les battements précipités de son coeur: puis, +son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent, +ils s'éloignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les +ténèbres. Il cherche un endroit convenable et dérobé pour s'asseoir, +lorsque les feuilles sèches crient sous un pied léger, mais rapide. +Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes +flageolent sous lui. Il est tout entier baigné d'une sueur froide. +Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un +mouvement. + +--Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix près de lui. + +--Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altéré. + +--Chut! ne parle pas si haut. + +--Comment es-tu venu ici? + +--Nous causerons de cela plus tard. A présent, il faut se donner des +ailes. + +--Ah! je n'en ai plus la force. + +--Si tu n'en as plus la force, je te porterai. Mais ne restons pas +davantage ici. + +--Où aller? + +--Tu as les mains attachées, mon fils. Attends que je te délivre, reprit +Triuniak en coupant les lanières de peau de phoque avec lesquelles les +Esquimaux avaient garrotte Dubreuil. + +--Merci! fit celui-ci. + +--Allons, essaie de te soulever, appuie-toi sur moi; et, s'il est +nécessaire, monte sur mon dos. + +--Ah! malédiction! répliqua le capitaine, j'ai les bras et les jambes +paralysés. Pars, Triuniak, laisse-moi! Si ma destinée est de mourir, +je mourrai. Mais toi, pense à Toutou-Mak, ta fille bien-aimée. Vis pour +elle, c'est ton devoir. + +--Je t'ai dit que je ne te délaisserais jamais! + +--Tiens! entends-tu? ils se rapprochent. Sauve-toi, mon père; je t'en +conjure... + +--Non, dit vivement le Groënlandais, en chargeant Dubreuil sur son +épaule. + + + + + XI + + LA FÊTE DU SOLEIL + + +Dubreuil et Triuniak se trouvaient alors dans une sorte de clairière, +au fond d'un étroit vallon, faiblement éclairée par la lumière sidérale. +Des pins, des genévriers, mêlés de bouleaux et de quelques chênes +rabougris, enseignaient cette éclaircie, que traversait un ruisseau, +produit sans doute par la fonte des neiges. On l'entendait sourdre sur +les rochers, dans les hauteurs voisines. + +--Père, dit le capitaine à son ami, quand ils furent arrivés au bord, +laisse-moi boire. Peut-être l'apaisement de ma soif me rendra-t-il +quelque force. + +--Bois, mon fils, mais hâte-toi, car l'ennemi est sur nos talons. + +Disant ces mots, Triuniak déposait le jeune homme sur la rive du petit +cours d'eau. + +Telle était, cependant, la prostration physique de + +Guillaume, que Triuniak dut l'aider à rafraîchir ses lèvres brûlantes. + +--Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil. + +--Peux-tu marcher? + +--Non, père, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskimé a +cessé. + +--C'est-à-dire qu'il est dominé par celui du ruisseau. Non, il ne faut +pas demeurer ici. L'endroit est fréquenté. Je distingue sur la neige des +traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se désaltérer +à cette onde. Allons, en route! + +Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfonça de nouveau +dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaçons +épars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart +d'heure, le Groënlandais fat obligé de faire une halte. + +--Je te fatigue trop, père, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et, +s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et +plus que tu ne devais faire. + +--Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au +jour, et Triuniak veillera sur loi. + +--Tu ne veux donc pas m'écouter? tu ne penses donc plus à ta fille qui +aura besoin de tes services? + +--Je pense à mon fils que je tiens, que je possède, avant de penser à ma +fille dont j'ignore la destinée, répondit l'Indien. + +--Ah! tu es pour moi le meilleur des pères! Comment pourrai-je jamais +m'acquitter de toutes les obligations... + +--Je te l'ai dit, tu m'apprendras à connaître et à honorer le Dieu de ta +race, Innuit-Ili, répliqua Triuniak en l'étendant doucement sur un tapis +de gazon. + +Accablé par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil +s'endormit aussitôt, sous la garde vigilante de son libérateur, qui, +assis près de lui, les coudes appuyés sur tes genoux, la tête dans les +mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets. + +Un peu avant le point du jour, le Groënlandais éveilla Dubreuil. + +--Mon fis se sent-il moins affaibli? + +--Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses +membres engourdis. + +--Eh bien, attends-moi en ce lieu. + +--Où vas-tu, père? + +--Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, répliqua +Triuniak, en descendant vers le vallon. + +Parvenu à l'orée de la clairière, il s'arrêta, écouta et examina les +environs à la faveur de l'aube naissante. Ne découvrant personne, il +tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanières, en fit de +menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du +ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint à l'affût. + +La nature s'animait. La brise frémissait harmonieusement à la cime des +arbres, les oiseaux printaniers commençaient leur chant matinal, et +de fréquents frôlements dans le feuillage annonçaient que le gibier +revenait de son viandis. Des lièvres, des lapins, des marmottes et +jusqu'à de beaux caribous passaient et repassaient, à chaque instant, +sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient +et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer, à qui mieux +mieux, de ses piéges. Impatienté par leur nargue, il allaita la fin se +précipiter, le couteau à la main, sur deux magnifiques élans eu train +de s'ébattre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils étaient +accompagnés, dévala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le +cou dans un des engins. La pauvre bête poussa un cri plaintif et chercha +à se débarrasser du fatal collet. + +Mais déjà Triuniak s'était jeté sur elle, au grand émoi de toute la +bande des fauves, et l'avait étranglée. + +Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement +vers le capitaine, en effaçant soigneusement sur son chemin les +empreintes de ses pieds. + +Là, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit à son ami, en +approchant l'animal de sa bouche: + +--Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces. + +Guillaume connaissait par expérience l'efficacité de ce traitement, +fort usité chez toutes les peuplades incivilisées de l'Amérique +septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopté. +Il s'abreuva largement à cette source restauratrice. Quand il eut fini, +Triuniak appliqua, à son tour, les lèvres à la blessure de l'animal et +se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction. + +Le soleil levant éclairait maintenant le paysage. C'était une succession +de montagnes arides, parsemées d'arbres brouis, de petite taille, sur +leurs rampes inférieures, et couronnées par des roches gigantesques. + +Il n'y avait rien là pour égayer l'esprit. Tout, au contraire, +contribuait à l'attrister. + +--Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard +mélancolique sur ces crêtes pelées, qui ne pouvaient servir que de +repaires aux ours et aux animaux féroces. Qu'allons-nous faire? Sans +armes, sans provisions, saurons-nous longtemps échapper à nos ennemis? + +--Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou. +Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons, +debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque +caverne et nous tiendrons conseil. + +--Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour +pleurer. Marche, je te suivrai. + +--Donne-moi la main, car le terrain est glissant... Ah! j'aperçois, il +me semble, ce que nous cherchons. + +--Où ça? + +--Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais +nous y serons bientôt. + +Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence +et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit +énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance +considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait +alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme. + +--Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans +une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais +ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce +au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de +nos affaires. + +Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs. + +Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez +élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un +asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à +l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à +l'abri des investigations de leurs ennemis. + +Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak +étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte, +réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux +et de stalactites aux formes bizarres. + +Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du +chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums, +le capitaine interrogeait son ami. + +--Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me +rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons, +parle, mon père. + +--J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais. + +--Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour. + +--Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance +serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de +la vie, mais pour te venger... et aussi me venger de Kougib. + +--Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains! + +--Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui +s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du +côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient. + +--Oui, je comprends. + +--Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il +était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là +peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant +autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage, +je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous +avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton +père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande +qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire +connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es +échappé. + +--Je n'espérais guère réussir, et sans toi... + +--Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en +souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais +plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes +traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas +rejoint. + +--A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre +position future. + +--Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du +feu. + +Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec +avidité. + +Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en +s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette: + +--Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne +bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que +le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir. + +--Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour +achever de reposer ses membres courbatus. + +--Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je +t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée. + +--Mais quel est ton dessein? fit Guillaume. + +--Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je +vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand +chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi +prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib. + +--Et s'il n'existait plus? + +--Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du +soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine. + +Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses +spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire, +celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus +penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante +somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes +charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé +sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse +Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la +joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la +Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons +les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme +de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un +sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin +souriait aux yeux enchantés des jeunes époux. + +Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si +souvent au bord d'un abîme! + +Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui +avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit. + +Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas +abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent +conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le +magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier +disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux +arbres; on serait réduit à mourir de faim. + +Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas. + +Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et +lançait dans les bois toute la population du village. + +Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où +il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les +buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau +explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes +qui avaient servi à attacher Dubreuil. + +Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur +inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque +sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré, +on distingua un filet de fumée au sommet des rochers. + +Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt +réprimée par un chef. + +--Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche. +Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles? + +Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien +armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne. + +Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que +notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un +mouvement pour se défendre. + +Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare, +il eut à subir les outrages les plus cruels. + +Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes +déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux +captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui +le voulaient mettre en pièces. + +On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps +meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib. +La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il +endurait. + +--Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais +Triuniak me vengera! + +--Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib +ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de +Pumè... + +--C'est un odieux mensonge! + +L'angekkok-poglit se prit à rire. + +--Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il. + +--Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil. + +--Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle +que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser... + +--Imposteur! + +--L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton +aigre. + +--Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je +n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi, +qu'en as-tu fait de Toutou-Mak? + +--Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un +air railleur. + +--C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y +attendre! + +--Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive? + +--Que t'importe? + +--T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible +ricanement. + +--De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller. + +--Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas, +on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est +différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable +au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu +verras demain, Innuit-Ili. + +--Tes menaces ne m'effraient point, Kougib. + +--Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des +larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!... + +--Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil. + +--Toutou-Mak est morte! + +--Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le +retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit. + +Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur +le sol. + +Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué +sans l'intervention de Kougib. + +--Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain. +Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il +s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous. + +[Note 21: La Bouche.] + +--Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la +douleur. + +--A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à +un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on +l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit. + +Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deux +Esquimaux. + +Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent +son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il +avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les +hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent +lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était +destiné. + +On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord +célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux +la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue +léthargie annuelle. + +«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont +encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et +que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux, +c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse, +à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait +savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants +de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre +solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes +impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais +au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions +qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de +l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand +le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut +des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne +sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins +et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans +leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?» + +Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador +ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que +l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à +cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier. + +Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en +dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons. + +Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle +on avait dressé deux poteaux et allumé des feux. + +Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les +deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher, +entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements +en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances +et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des +Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris +insensés en agitant leurs armes meurtrières. + +On amena le prisonnier. + +Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son +regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que +la mort lui fit peur. + +Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui. +Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur +la place. + +Dubreuil fut attaché sur le bûcher. + +Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère. +L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces +terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et +de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient +encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle, +l'assemblée répondait en choeur. + +--Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah! + +Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il +était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque +chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les +contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil, +une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une +autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de +se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de +la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui +arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal. + +Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria: + +--Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par +l'homme blanc! + +--Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée +autour de l'infortuné capitaine. + +Et invoquant l'ombre de son enfant: + +--Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un +festin. + +Puis elle saisit un vase de pierre et continua: + +--Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois +le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis +dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera +la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre +de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble +fruit de mes entrailles, ta mère te venge! + +Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux de +Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse. + +Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par +la terreur: + +--Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges! + + + + + XII + + LE CHANT DE MORT + + +Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent à fuir dans +toutes les directions. Néanmoins, avant de se sauver, l'Indienne à +la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bûcher +commença à s'enflammer. + +--Ah! tu mourras, et les mânes de Pumè seront vengés! marmottait Kougib +en couvant sa victime de regards implacables. + +La blessure que le capitaine lui avait faite l'empêchait d'imiter +l'exemple des Uskimé, mais telle était sa haine contre Dubreuil qu'il +semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette +haine. Craignant sans doute que le captif ne lui échappât encore +une fois, il se traînait sur les mains et les pieds, s'approchait du +patient, cherchant à ramasser une hache pour l'en frapper. + +La fumée et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier +à la pensée de l'éternité, avait à peine remarqué ces incidents. Mais +alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais, +retentirent autour de lui. En même temps, la place était envahie par une +troupe d'individus qu'on eût dits sortis des régions de l'enfer. + +Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils +étaient complètement nus, à l'exception de mocassins à leurs pieds et +d'un court jupon en peau ou en écorce, attaché au dessus des hanches. + +Un carquois, un arc sur le dos, à la main un casse-tête ou une hache, +entre les dents un couteau, voilà leurs armes. + +Mais quelles tailles de géants! quelles charpentes solides! quelles +vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on +comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages. +Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur +résister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus +haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique; +l'autre, la plus basse, la plus chétive. Évidemment, si les Uskimé +avaient un jour ou un autre remporté quelque avantage guerrier sur les +Indiens Rouges, ils en étaient redevables au nombre ou à la surprise, +mais, à armes égales, dix de ceux-ci auraient dérouté vingt-cinq de +ceux-là. + +A leur tête marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignité, +on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure +ornée, et plus encore à l'air de commandement empreint sur son visage. + +Il aperçut, en même temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient déjà, +et Kougib, qui rampait vers lui en le menaçant d'une hache. + +--Ouah! fit-il en se jetant vers le bûcher, dont il éparpilla les +arbres embrasés d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait +l'angekkok-poglit. + +Kougib mâchonna une imprécation entre ses dents et lança violemment sa +hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas. + +--Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les +liens de Guillaume. + +--Ah! je l'ai manqué! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit, +tâchant de retrouver une autre arme. + +--Mon frère, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le +libérateur en langue esquimaue. + +Et il reçut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir +à cause du gonflement de ses pieds. + +--Tu me connais, mon frère? balbutia-t-il avec autant de surprise que de +joie. + +--Oui, Kouckedaoui connaît l'ami de Toutou-Mak. + +--Toutou-Mak!... mon frère l'a vue?... il sait où elle est? + +--Kouckedaoui est son père! répondit l'Indien avec un mélange d'amour et +d'orgueil. + +Fatigué par tant d'émotions diverses, stupéfait d'une révulsion si +subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'était +pas le jouet d'un rêve, et il portait des yeux hagards tantôt sur +l'Indien Rouge, tantôt sur les débris fumants du bûcher, tantôt sur +Kougib. + +--Attends, mon frère, dit Kouckedaoui en le posant doucement à terre. + +Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou +sur la poitrine et tira un couteau. + +--Non! non! mon frère, épargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak, +épargne-le; je t'en supplie, épargne ce misérable! implora Dubreuil, +incapable de voir froidement commettre un homicide. + +--L'épargner! est-ce ainsi que tu procèdes à l'égard de tes ennemis? +N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout à l'heure? + +--Tu es un lâche, plus lâche qu'une femme! Je te méprise! râlait Kougib +sous la pression du genou qui lui écrasait le thorax. + +--Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil. + +--Qu'il me laisse vivre, pour que j'achève de te tuer! reprit l'Esquimau +d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tué ta Toutou-Mak! + +--Que dit ce chien? s'écria l'Indien Bouge. + +--Il prétend, le scélérat, qu'il a fait périr ta fille, répondit +Dubreuil. + +--Toutou-Mak est la fille..... + +--C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui. + +--Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il +mourra content, car si l'enchanteur blanc lui échappe, il peut donner au +père de Toutou-Mak de» nouvelles de son enfant. + +--Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic étonné. + +--Des nouvelles bien intéressantes, fut-il répliqué avec un accent +sarcastique. + +--Parle. + +--Kougib a été la cause de la mort de Toutou-Mak. + +--Oh! l'infâme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever. + +--Tu mens! tu mens! repartit véhémentement l'Indien Rouge. + +--Kougib n'est pas un Boethic pour mentir. + +--Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? proféra +Kouckedaoui avec une surprise mêlée de colère. + +--Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de +dédaigneuse fierté, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est, +je viens du Succanunga. Si tu es le père de Toutou-Mak, sache que je +l'ai enlevée, et que, comme elle refusait de se donner à moi, Torngarsuk +l'a engloutie dans les flots, à ma requête. + +--Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver +enfin!... Je te cherchais, Kougib...je te cherchais... Pour te trouver, +pour te punir, pour te punir comme tu le mérites, je serais allé +jusqu'au Succanunga... Tu vois que j'avais envie de te connaître, de te +posséder! + +--Ta fureur ne m'effraie guère! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es +trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les +veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur à leurs ennemis parce qu'ils +se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est +débile comme celui des vieillards. Moi, si je n'étais pas blessé, je les +chasserais tous comme une troupe de lapins. + +Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'était occupé à lui +lier les poignets. + +--Nous verrons bientôt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi +brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipère. +Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te délivrer. Je l'en défie! + +--Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a déjà commencé. Tu la porteras +avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc! +Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est +remplie. Il a jeté la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges! + +En prononçant ces paroles d'un ton prophétique, l'angekkok-poglit avait +les yeux tournés vers le capitaine Guillaume Dubreuil. + +Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit: + +--Comment, mon fils, es-tu tombé au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak +m'avait appris que tu étais resté... + +--Toutou-Mak! s'écria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais +elle vit donc encore? + +--Elle vit! répondit simplement l'Indien. + +--C'est faux! hurla Kougib. + +--O mon Dieu! je vous remercie! s'écria dans sa langue maternelle +Guillaume en levant les yeux au ciel. + +--C'est faux! faux! répétait l'angekkok avec rage. + +--Mais, où est-elle? demanda vivement le Français. + +--Elle est à Baccaléos. + +--Quoi! vrai, mon frère? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas? +faisait Dubreuil avec une agitation indicible. + +--La langue de Kouckedaoui a toujours été droite. Il te dit que +Toutou-Mak est à Baccaléos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend, +Innuit-Ili. J'étais parti avec mes guerriers pour aller te chercher au +Succanunga. Te voici, je te ramènerai, je ferai le bonheur de celle que +tu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici. + +--Le hasard, répondit Dubreuil. Croyant que ta fille était morte, +Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon +pays. Triuniak, le père adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait... + +--Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! Où est-il? +Mon coeur se gonfle à l'idée de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon +pour toi, je l'aime. Montre-le-moi. + +--Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitté, quand j'ai été saisi et +conduit ici par les Esquimaux. Il doit rôder autour de ce village, sans +doute les guerriers de mon frère' l'auront épouvanté. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas débarqué à Baccaléos? + +--Une tempête nous a forcés d'aborder sur cette côte; mais mon intention +était de me rendre à l'île que tu habites, mon frère. + +--Tu espérais donc y retrouver Toutou-Mak? + +--Hélas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y +atterrissaient quelquefois. + +--On t'avait dit juste, mon frère. + +Un rayon de joie colora le visage pâli de Dubreuil. Il allait adresser +une foule de questions à Kouckedaoui, quand arrivèrent quelques +Indiens Rouges traînant à leur suite une dizaine de femmes et d'enfants +esquimaux. + +A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un +cri. + +--Kouckedaoui! mon époux! mon époux bien-aimé! + +Et elle vola vers le chef, qui tressaillit après avoir levé les yeux. + +--Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutôt froid qu'animé, en étrange +opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrachée à la +femme. + +Cependant, Kouckedaoui était profondément ému, aussi ému que peut l'être +l'homme le plus sensible qui retrouve, après l'avoir perdue depuis +quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chérie, la mère +d'un enfant adoré. Mais la dignité indienne lui commandait de refouler +ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient +intérieurement. + +--Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnaîtrais-tu plus? + +--Mon coeur se serait desséché plutôt que d'oublier Shanandithit, +répondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a +toujours été celle qu'il a le plus aimée. + +--Moi aussi, dit-elle, je n'ai cessé: de t'aimer. Le jour et la nuit +je pensais à toi; je soupirais pour le moment où tu me tirerais de +l'esclavage, et quoique le guerrier uskimè qui m'avait choisi comme +épouse fût bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir +du vaillant Kouckedaoui. + +--Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la liberté +s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paraître fâché que +sa femme eût accepté un autre mari durant sa captivité. + +A cette époque, la jalousie était un sentiment presque ignoré des +Indiens de l'Amérique septentrionale; ils se prêtaient volontiers leurs +femmes, les offraient aux étrangers, et refuser leur présent eût été +le comble de l'impolitesse. Ce sont les Européens, c'est nous qui avons +importé ce vice chez eux, avec bien d'autres fléaux, malheureusement. + +--Kouckedaoui est aussi généreux que brave! répondit la sauvagesse, que +ne puis-je, en récompense, lui rendre sa fille! + +Et elle baissa douloureusement la tête. + +--Notre fille nous est revenue, dit le chef. + +--Toutou-Mak! s'écria Shanandithit, en relevant ses yeux mouillés sur +ceux de son mari. + +--Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau. + +--Où est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, où elle est. Je n'ose croire à tant +de bonheur. + +--Toutou-Mak est au fond du grand lac salé, dit alors Kougib d'un ton +moqueur. + +Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention +de l'Indien Rouge. + +--Je vais, dit il avec emportement, mettre fia à tes criailleries de +hibou. + +Et appelant quelques-uns de ses compagnons: + +--Reconstruisez le bûcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prêt, +rôtissez ce chien hargneux. + +Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain. +Kouckedaoui ne voulut pas céder. L'eût-il voulu, que sa bande ne l'eût +pas écouté. Il lui fallait une victime humaine pour immoler à Agreskoui, +sa divinité de la guerre; cette victime était là. Le sacrifice devait +être consommé. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative +pour apaiser les vainqueurs. Loin de là, il provoquait à plaisir leur +ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait. + +Pendant qu'on redressait le bûcher et que Kouckedaoui causait un peu à +l'écart avec Shanandithit, un _bouhinne_, magicien, qui accompagnait les +Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis à +l'endroit où le chef l'avait placé. + +Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas, +mais dont il devina à moitié le sens;--le bouhinne lui déclarait qu'il +était sa propriété. + +Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crâne un casque +fait avec la tête d'un ours, et à son cou pendait un sac, en peau de +caribou, orné de verroteries et de poils de porc-épic. Ce sac renfermait +les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, était nu et vermillonné, de +l'occiput à la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges. + +Pour imprimer plus de force à son discours, il fit un signe à deux +Boethics, ceux-ci accoururent, empoignèrent Dubreuil par les bras et +les jambes, et se disposèrent à l'aller porter sur le bûcher où l'on +attachait Kougib. Ne soupçonnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume +n'opposa aucune résistance; mais en découvrant le but que se proposaient +les sauvages, il se débattit si vigoureusement que, malgré son état de +faiblesse, les Boethics avaient dû le lâcher et demander du secours, +quand Kouckedaoui arriva, attiré par le bruit de la lutte. + +Une violente discussion s'engagea aussitôt entre lui et le bouhinne. +Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas. +Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur +prétendait le brûler, et que Kouckedaoui repoussait cette prétention, +en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris +lui-même, et qu'il était maître d'en faire ce qu'il voulait. + +Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agréable à +Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intérêt Kouckedaoui avait-il à la +conservation de cet homme blanc? + +Les Indiens Rouges, rassemblés autour d'eux, penchaient manifestement +pour leur bouhinne. Le chef résolut de couper court au différend. + +--Si, s'écria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si +quelqu'un de vous fait la plus légère égratignure à ce guerrier blanc, +je lui casserai la tête avec mon tomahawk. + +Cette déclaration, accentuée par un mouvement significatif, imposa +aussitôt silence aux murmures qui commençaient à s'élever. Et le +bouhinne se retira en lançant à Dubreuil un regard courroucé. + +Kouckedaoui baisa ensuite le Français sur le front et le menton, pour +indiquer qu'il l'adoptait, et que désormais sa personne était sacrée. + +En même temps il lui dit: + +--Ne réclame plus la grâce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne +pourrais te soustraire à la fureur de mes guerriers; car, comme dans +chacune de nos expéditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier +un prisonnier mâle, et qu'il n'en a pas été fait d'autre que toi et +le Groënlandais dans celle-ci, s'il échappait à la mort, ma protection +serait peut-être insuffisante pour t'en préserver. + +--Au moins, mon frère, rends-moi un service: éloigne-moi de ce +spectacle, qui m'afflige trop cruellement. + +--Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc +et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la défaite de ton +ennemi, fit le chef en souriant. + +--Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! répondit +Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine, +et que, debout sur le bûcher, harcelé par ses tourmenteurs, qui lui +appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient +les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire +passés sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses +des lambeaux de chair qu'ils dévoraient crus, Kougib bravait, du regard +et de la voix, les Boethics, en chantant fièrement son chant de mort: + +--Qui êtes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous +ne savez pas vous battre, vous ne savez même pas tirer une larme d'un +ennemi terrassé! + +--Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous +vanter, près de vos filles et de vos épouses, d'avoir pris un homme +blessé, impuissant à se défendre! + +»O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en +parlera chez vos arrière-neveux. Ils répéteront vos louanges et sur +vos tombeaux déposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des +ciseaux! + +»Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai +ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez même pas comment on torture un +ennemi. Faut-il vous l'apprendre? + +»Montez ici, déracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes +membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous +mieux encore? écorchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du +sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil. + +»Voilà comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un +Uski du Sud. Je défie à votre lâcheté d'imaginer un supplice capable +d'arracher un gémissement à un Uski du Sud. + +»Parce que je venais du Nord, vous m'avez jugé timide comme vous, +amolli comme vous, sensible aux plus petites piqûres comme vous. +Détrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme. + +»Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa +prédiction dernière. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son +courage, Indiens Rouges, ils posséderaient maintenant votre île. + +»Allumez le feu de votre bûcher! il est temps. Je vous le répète, ô vil +troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi +bien que celui du guerrier. + +»Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lèche, une caresse, +m'étreint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec +amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents! + +»Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de +Kougib. Vous avez repoussé les invasions des Uski septentrionaux, mais +vous tomberez sous les coups de la race blanche! + +»Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu +maudite, vous vous souviendrez de Kougib!...» + +L'angekkok-poglit jeta cette imprécation avec la sombre énergie d'un +prophète inspiré, en agitant, à travers les flammes qui l'enveloppaient +de toutes parts, un bras déjà carbonisé, mais dont la terrible menace +fit reculer les Boethics d'épouvante. + + + + + XIII + + KOUCKEDAOUI + + +Les Indiens Rouges demeurèrent huit jours au village esquimau:--huit +jours de festins continuels, où furent dévorées toutes les provisions +abandonnées par les vaincus. + +Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour +retrouver Triuniak. Fort affligé de la nouvelle disparition de son +ami, Dubreuil prétextait de ses souffrances pour retarder le départ des +Boethics, qui désiraient retourner dans leur île. Mais ses forces étant +revenues, et voyant l'insuccès des recherches, il cessa de retenir +le chef, qui, pour l'obliger, avait prolongé son séjour, au risque de +soulever le mécontentement de ses guerriers. + +La veille du départ, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un +entretien confidentiel. Le chef promit au Français de lui donner sa +fille en mariage, mais à condition qu'il s'établirait définitivement +au milieu des Indiens Rouges et lui succéderait dans son commandement. +Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa +vie. + +«Kouckedaoui, ou le Faucon, était né à Baccaléos, il y avait +cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que +soutenaient, à cette époque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs. +Quand il revenait de ces longues et dangereuses expéditions, tout +couvert de gloire, c'est-à-dire de chevelures pendues à sa ceinture, les +anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs +fils à manier la lance, à tirer de l'arc et à frapper l'ennemi, comme le +Faucon. + +»Il épousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges +boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait écorcher un caribou, passer, +blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et préparer la moelle des +os d'élan? Shanandithit n'avait pas apporté dans sa loge un coeur +indifférent. Non; comme témoignage irrécusable de son amour, elle avait +éteint le tison ardent que Kouckedaoui avait allumé dans la tente de +son père; et, après leur mariage, l'affection de la jeune femme s'était +accrue encore. + +»Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui +ôter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il +fallait les sécher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien +plus cependant que toute autre chose, la docilité de Shanandithit aux +ordres de sa belle-mère prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui. +Aussi, quoique réservées pour les heures secrètes, les tendresses de son +mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait +montrer plus de ouampums et d'ornements que l'épouse du jeune guerrier. +Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aidée à rapporter au logis le +gibier abattu par ses flèches, fait inouï dans les annales conjugales +des Indiens Rouges. + +»Elle lui donna une fille, puis un fils, et put dès lors être assurée +que, quel que fût le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il +ne la répudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs +parents, surtout de la grand'mère, qui prédit que le fils deviendrait le +plus brave guerrier de sa race. + +»Les enfants commençaient à marcher, quand le Faucon résolut d'aller +chasser à l'extrémité septentrionale de l'île. Il partit avec sa femme, +laissant son fils et sa fille à la garde de la grand'mère, qui s'était +blessée au pied. Dans les cantons où ils arrivèrent, le gibier abondait. +Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en +conséquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitôt +levèrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du désespoir de +celui-ci! en arrivant au lieu où il avait laissé son épouse, il ne la +trouva plus! + +»Son wigwam avait été pillé, détruit. Tout autour se faisaient remarquer +les traces des Mic-Macs. + +»Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien +doit cacher sa douleur. Le chef était bon, brave, habile. Il eût trouvé, +s'il eût voulu, cent épouses pour succéder à celle qu'il avait perdue. +Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit? + +»Le Faucon fit voeu qu'il ne mènerait pas une autre femme à sa couche et +ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tué et scalpé cinq Mic-Macs. +Il remplit son carquois, mit à son arc une corde nouvelle, aiguisa son +couteau, monta dans son agile canot d'écorce, et entonna son chant de +guerre. + +» Son absence dura une saison entière. Au retour, il possédait les cinq +scalpes. Elles furent pendues près du foyer de sa loge. On crut qu'il +allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui était plus triste +encore qu'avant son départ; il fermait les oreilles à toutes les +paroles de mariage. Ses amis pensèrent qu'il ne reviendrait point de sa +détermination. Sa mère fut d'un avis différent. Elle l'importuna tant, +avec sa ténacité féminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les +surmonter, qu'à la fin le Faucon céda à ses désirs. + +»La vieille avait porté son choix sur une charmante jeune fille nommée +Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchantés d'un tel +honneur. La fiancée ne montrait pas un grand empressement; mais c'était +chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit, +et Avolalia fut installée dans la loge de Kouckedaoui. + +»La nature ne l'avait pas formé pour vivre seul. Malgré le mépris qu'une +éducation indienne soulève contre le beau sexe, Kouckedaoui avait +un faible pour les séductions des femmes. Si Avolalia n'était pas, +à beaucoup près, aussi aimante que la regrettée Shanandithit, elle +semblait s'acquitter de ses devoirs d'une façon si convenable, que le +jeune homme commença à s'attacher à elle. Sa santé débilitée s'améliora. +De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne +vigueur. + +»Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait +quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale, +Kouckedaoui songeait à Shanandithit et refoulait dans son coeur un +soupir. + +»En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherché +Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme +Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses +visites mauvaises. Mais eût-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il eût +dédaigné de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouvé que son +coeur était fort. Elle ne tarda pas à le prouver. + +»Un matin, sa mère étant allée avec les enfants voir des amis à quelque +distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait été découverte à une +demi-journée de marche du village. + +»--Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'épuisent. Si +le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne +reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches +d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose à +côté. + +»Après ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et il +partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux +sous ses flèches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le +chemin de sa loge. + +»Il fallait remonter le courant de la rivière. Kouckedaoui n'arriva +qu'au milieu de la nuit. Tout était silencieux autour de la cabane. Les +chiens, flairant leur maître, ne donnèrent point l'alarme. Le Faucon +ramassa une poignée de roseaux, pénétra sans bruit chez lui, et alluma +ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte. + +»La flamme aussitôt éclaira un spectacle qui fit jaillir le sang +au visage du chef. Côte à côte avec Avolalia dormait son prétendant +d'autrefois! Le Faucon dégaina son couteau. Un moment son esprit +flotta dans l'indécision. Le fier et noble orgueil dont il était animé +l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la +loge sans éveiller les imprudents. + +»Mais quand une zone grisâtre apparut à l'orient, il se rapprocha de son +wigwam. Le favori d'Avolalia en écartait le rideau de cuir: il s'arrêta, +cloué au sol. + +»--Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courroucée. + +»Le traître obéit. Il fut suivi du mari outragé. Avolalia, épouvantée, +se voilà la face avec les mains. + +»--Allume du feu et prépare à manger, lui dit le Faucon. + +»Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant +d'effroi: + +»--Mange mon bien, toi qui as dévoré mon honneur. + +»L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa à les +affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea +en silence, et sans manifester d'inquiétude. + +»Le repas terminé, Kouckedaoui ordonna à sa femme de faire un paquet de +ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme: + +»--Si un autre, à ma place, t'avait découvert comme je l'ai fait, la +nuit dernière, il l'aurait percé d'une flèche avant que tu ne +fusses éveillé. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur +d'Avolalia. Avant moi tu l'as désirée, et Je vois qu'elle te préfère, +elle est ta compagne plutôt que la mienne. Elle est à toi; et, pour que +tu puisses fournir à sa subsistance, je te donne mon arc, mes flèches et +mon canot. Partez, et vivez en paix! + +»La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours, +s'éloignèrent immédiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du +Faucon, mais il avait l'âme noyée de chagrin. + +[Note 22: C'est une coutume généralement répandue parmi les Indiens de +l'Amérique septentrionale de couper le nez aux femmes adultères. Voir +_les Chippiouais_.] + +»Malgré la fermeté de sa résolution, le coup avait ébranlé son esprit. +Son coeur, il l'avait d'abord donné entièrement à Shanandithit, et quand +la blessure causée par sa perte fut cicatrisée, il avait aimé Avolalia +de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'être indifférent aux +trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stoïcisme n'était +qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait planté ses +racines indestructibles. + +»Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il était accessible aux +émotions comme une femme, malgré le précepte, malgré l'exemple. Il tomba +dans une noire mélancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevèrent +de le persuader qu'il était devenu un objet de déplaisir pour ses +Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais. + +»Plein de cette idée, il prit l'étrange détermination d'aller se livrer +à ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colère du Grand-Esprit. + +»Parvenu à leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge, +où deux femmes causaient. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait. Sans +répondre, il s'assit en un coin, la tête dans les mains, attendant +l'arrivée de quelque guerrier, par les armes duquel il pût mourir +honorablement. + +»Les femmes lui réitérèrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher +une parole de ses lèvres. Voyant qu'il était impénétrable, elles +l'abandonnèrent à lui-même et poursuivirent leur conversation. Ah! avec +quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su à quelle +tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il était Mic-Mac, elles n'en +eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du +village étaient allés à la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils +ne reviendraient que le lendemain. + +»Kouckedaoui avait là une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs +qui lui avaient ravi son épouse aimée, sa chère Shanandithit. Cependant, +il dompta les impulsions de son tempérament indien. Il n'était pas venu +pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidèle à sa résolution. + +»Dès le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge. +Les femmes lui montrèrent leur hôte silencieux et l'informèrent de sa +conduite étrange. + +»--Qui es-tu? demanda le nouveau venu. + +»--Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, répondit le Faucon. Je suis +Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les +flèches des tiens ont percé plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien +vengés. Vois, je porte sur ma tête dix plumes d'aigle. Maintenant, le +Maître de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici. +Frappe donc, et délivre ta tribu, de son plus grand ennemi. + +»Le courage parmi les sauvages, comme la charité par les civilisés, fait +pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien +Rouge avec une admiration mêlée de respect. Il leva sa massue comme +pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne +trembla, ses paupières ne vacillèrent pas. L'arme tomba de la main qui +la tenait, et le Mic-Mac s'écria, en déchirant son vêtement: + +»--Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes +gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpassé en générosité. +Frappe-moi toi-même, et sauve-toi. + +»Le Faucon déclina l'offre et insista pour être la victime. Ils firent +ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimité, puis échangèrent +une poignée de main en signe d'alliance. + +»--Tu es surpris que je parle ta langue, dit le Mic-Mac; mais apprends +que ma mère était de ta race et que moi-même j'ai épousé ta propre +femme! + +»--C'est toi qui m'as enlevé Shanandithit! + +»--Oui, et je te la rendrai. + +»--Mon frère, je n'aurai pas de présent assez grand pour te récompenser! +s'écria le Faucon vaincu par cet excès de libéralité. + +»--Tiens! la voici qui arrive. Reprends-la. Je te la donne, quoique je +l'aime. Mais je veux que nous demeurions frères. + +»A ce moment, Shanandithit, qui revenait avec la bande des Mic-Macs, se +jeta dans les bras de Kouckedaoui. + +»D'abord les Mic-Macs le voulurent arrêter, retenir en captivité. Mais +son nouvel ami raconta comment il était venu au village, avait épargné +les femmes et les enfants, quand il pouvait les massacrer impunément, et +ajouta qu'il offrait de négocier la paix entre les deux tribus. + +Cette déclaration fut favorable au Faucon. On loua sa vaillance et on le +convia à un grand banquet. + +»Les épreuves de Kouckedaoui n'étaient malheureusement pas terminées. +De nouvelles calamités l'attendaient à son retour chez les Boethics. Une +maladie contagieuse avait emporté son fils, âgé alors de trois ans, et +les Esquimaux du Nord, unis à ceux du Sud, avaient débarqué à Baccaléos +et cherchaient à s'emparer de l'île. + +»--O Manitou, ne cesseras-tu de me poursuivre! s'écria l'infortuné. + +»Néanmoins, il fait bonne contenance, rassemble ses guerriers et marche +contre les Uskimé. Cette fois, Shanandithit a refusé de le quitter. Elle +le suit, portant sa fille sur son dos. + +»Les Indiens Rouges sont vainqueurs. Refoulés avec perte, leurs ennemis +repassent le détroit, et Kouckedaoui cherche des yeux les êtres chers à +son coeur, qu'il a laissés non loin du théâtre du combat. + +»Hélas! ils n'y sont plus. En fuyant, les Esquimaux les lui ont ravis! + +»Le Faucon s'enfonça dans les bois. Pendant deux ans, il y vécut seul. + +»Une nuit, Ouaïche, le Dieu des songes, lui enjoignit de se remarier, +de renoncer des rapports avec les hommes de sa tribu. Il obéit aux +injonctions d'Ouaïche. + +»La rentrée de Kouckedaoui dans la vie commune fut saluée comme une +fête. Il reprit son rang, ses dignités aux acclamations générales, +et épousa une jeune et jolie femme qu'il aimait sincèrement, tout en +regrettant Shanandithit et leur enfant. Mais le temps, qui porte remède +à tout, guérissait peu à peu les blessures de son coeur, il ne songeait +plus guère qu'à donner une compagne à sa troisième femme, parce qu'elle +était bréhaigne, lorsque le hasard lui ramena sa fille Toutou-Mak, et +quelques lunes après Shanandithit, un peu vieillie, sans doute, un peu +défraîchie par son odyssée extra-conjugale, mais toujours tellement +aimante! toujours tellement dévouée!... + +»--Enfin je vais donc jouir dû bonheur que j'ai entrevu si souvent et +qui si souvent m'a échappé au moment où je croyais le tenir! dit le +brave Faucon en terminant le récit de son aventureuse carrière. + + + + + XIV + + L'ILE DES GRANDES CASCADES + + +Cependant, après être sorti de la caverne, Triuniak avait grimpé +jusqu'aux crêtes les plus élevées de la montagne. Son but était de +découvrir, si faire se pouvait, le village des Esquimaux et le chemin +le moins fréquenté qui y conduisait, afin d'approcher à la dérobée de ce +village, et d'avoir, comme il l'avait dit à Dubreuil, un entretien avec +le chef, qu'il avait connu quinze ans auparavant. + +Quand il fut parvenu au terme de son ascension, le soleil avait chassé +à l'est les vapeurs épanchées sur la campagne, et, de ce côté, la vue +embrassait un vaste paysage. L'ouest était encore à demi voilé par le +brouillard. + +En plongeant ses regards devant lui, Triuniak aperçut, dans une profonde +vallée, des animaux qui paissaient le gazon. Du point culminant où se +trouvait l'Indien, ils paraissaient à peine gros comme des chiens. Mais, +à leurs larges andouillers, on les reconnaissait pour des cerfs de la +plus forte espèce. + +Tandis qu'ils broutaient paisiblement l'herbe naissante, un aigle se +montra à l'horizon. Sa taille était prodigieuse. Du bout d'une aile à +l'autre, il mesurait au moins deux longueurs de flèche. Triuniak le vit +s'avancer, planer majestueusement, traverser l'espace, revenir, décrire +d'immenses spirales, s'abaisser quelque peu, recommencer son cercle en +faisant briller au soleil ses plumes luisantes, remonter ensuite, +pour s'arrêter immobile, fixe au milieu de l'éther, et fondre, avec la +rapidité de la foudre, sur la harde qui pâturait dans le vallon. + +Un instant il disparut. Mais la dispersion du troupeau, fuyant épouvanté +dans toutes les directions, annonça à Triuniak que le royal oiseau avait +attaqué un des élans. + +Bientôt notre sauvage vit une tache noire qui s'élevait... en +grossissant, en prenant des formes, à mille pieds au-dessous de lui. +C'était le monarque des airs chargé d'une proie. A mesure qu'il se +haussait, Triuniak distingua cette proie, un faon qu'il emportait, +accroché à ses griffes puissantes. L'animal semblait paralysé par la +terreur. L'aigle dirigea son vol vers un des rochers de la montagne, +non loin de l'Esquimau, et y déposa sa victime, que d'un coup de bec, +il saigna avec une merveilleuse dextérité. L'élan pouvait être une bonne +aubaine pour des gens qui manquaient à peu prés de provisions. Cette +idée vint à l'esprit de Triuniak. Il résolut d'en disputer la possession +au terrible chasseur. Il n'avait ni arc ni flèches; mais avec son +couteau il coupa une grosse branche, y attacha une corde munie d'un +noeud coulant à un bout, d'une lourde pierre à l'autre, et s'avança +résolument à la conquête du butin. Tout occupé de sa capture, l'aigle +n'avait pas encore remarqué l'homme. Quand son oeil perçant tomba sur +lui, il poussa un cri aigu et se disposa fièrement au combat. + +Perché sur le cadavre du faon, se battant bruyamment les flancs avec ses +ailes à demi déployées, le cou tendu, les prunelles ardentes, les plumes +hérissées, il attendit l'attaque de cet air imposant et redoutable qui +est la plus éloquente expression de la force et de la vaillance. + +A armes égales, le succès de la lutte n'eût guère été douteux pour +l'auguste despote. Mais il comptait sans les ruses de son ennemi. Elles +devaient triompher. + +Triuniak, arrivé à portée de l'aigle, allongea sa perche et fit mine de +l'en frapper. Celui-ci ouvrit le bec pour saisir la branche, qu'il eût +mise en morceaux. Son adversaire la retira vivement à lui. L'oiseau, +alors, se dressa de toute sa hauteur sur ses ergots, étala tout à +fait ses ailes comme s'il allait se jeter sur le téméraire. Triuniak +attendait ce moment. Par une manoeuvre habile, il rechassa la perche en +avant, coula le noeud au col de l'aigle et tira brusquement. + +L'oiseau, qui s'était juché sur une roche à dix pieds au-dessus de +l'homme, avait, pour prendre son élan, dégagé ses griffes du corps du +faon. Cédant à cette violente et soudaine traction, il perdit pied, +tomba à moitié étranglé dans le vide et fut aussitôt lancé du pic vers +la vallée. Il n'était pas mort, mais aveuglé et presque étouffé par la +strangulation, et agitait, ses pennes avec un fracas formidable, dont +retentissaient les échos de la montagne. C'était un spectacle singulier +que celui du colossal oiseau se débattant au-dessus du gouffre, en +faisant siffler, comme un fléau, la longue perche et la pierre pendues +à son cou. A la fin, épuisé par la corde, que ses efforts même serraient +de plus en plus, il s'abaissa lourdement et se perdit sur les rampes +boisées de la montagne. + +Mais il pouvait arriver qu'il coupât le lien et se débarrassât, dès +qu'il aurait rencontré un point d'appui. Aussi Triuniak se hâta-t-il +d'escalader les masses rocheuses où était le faon pour s'en emparer et +se mettre en sûreté. Par malheur, dans sa vivacité, il fit une chute et +se foula le pied. + +A grand'peine le Groënlandais put regagner la grotte, en traînant +son gibier derrière lui. On comprend sa douleur de n'y plus trouver +Innuit-Ili, d'Être incapable de le secourir! car son sort n'était pas +douteux: les Esquimaux avaient laissé assez de traces de leur passage +pour l'apprendre à Triuniak. + +La caverne elle-même ne lui offrait plus de sécurité. Il chercha une +autre retraite dans le voisinage et demeura une huitaine de jours caché, +dévoré de douleur et d'inquiétude. L'entorse ayant alors à peu près cédé +à des frictions de graisse et à l'application de plantes médicinales, +abondantes dans ces régions, Triuniak se mit, une nuit, en marche vers +l'endroit où il supposait que devait être situé le village esquimau. + +Son plan était arrêté: sauver Innuit-Ili s'il vivait encore, ou mourir. +Parvenu à sa destination avant le jour, il se tapit sur la lisière du +bois, pour reconnaître le terrain quand l'aube serait levée. Il +avait été étonné que les chiens, qui rôdent ordinairement autour des +campements indiens, n'eussent pas dénoncé son approche, mais il le fut +bien plus de voir que rien ne bougeait dans le village après que le +soleil eut fait son apparition. Les Esquimaux avaient-ils changé de +territoire ou étaient-ils partis à la chasse? + +Triuniak s'approcha de la cabane la plus proche: elle était dévastée, la +suivante, de même; ainsi des autres. Au milieu de la place gisaient les +débris d'un bûcher et des fragments d'os humains. Le Groënlandais sent +son coeur saigner. + +Mais, en recueillant avec un pieux respect ces ossements, qu'il croyait +être ceux de son ami, il discerna sur le sol de nombreuses empreintes de +pas. Elles ne ressemblaient pas aux larges et molles impressions faites +par les bottes des Esquimaux. Leur forme mieux définie, leur profondeur +plus grande vers les doigts que vers le talon, trahissaient une jambe +habituée à la course,--le mocassin des Indiens Rouges. La désertion +du village, fut aussitôt expliquée à Triuniak. Puis, tout à coup, il +tressaillit, laissa échapper le crâne noirci qu'il tenait à la main, et +se pencha pour examiner plus attentivement les empreintes. + +--Mon ami n'est pas mort, pensa-t-il avec joie. Son Dieu l'a protégé +encore, car voici assurément la marque de ses pieds, je les reconnais +à leur pointe tournée en dehors, tandis que nous les portons en +dedans.[23] Les Indiens Rouges l'ont emmené captif. Il n'y a pas plus +d'un flux[24], car les traces sont toutes fraîches. + +[Note 23: Tous les sauvages de l'Amérique septentrionale ont la pointe +du pied tournée en dedans. L'habitude de se tenir ainsi, en canot a dû +donner à leurs pieds cette inflexion.] + +[Note 24: Les Groënlandais divisent les jours par le flux et le reflux +de la mer.] + +Cette découverte rendit à Triuniak son activité. Il fouilla les cabanes +pour y chercher des armes, se munit d'un arc, d'un carquois bien garni; +oublié par les vaincus ou négligé par les vainqueurs, et entra vivement +sur la piste des Indiens Rouges. + +Mais, après avoir fait quelques pas, une réflexion le ramena au village. +Cette piste devait aboutir à un cours d'eau, les Boethics n'étant +probablement pas venus à pied depuis la côte du détroit[25] qui sépare +leur île de la terre ferme. + +[Note 25: i.e. détroit de Belle-Isle, situé entre le Labrador et l'île +de Terre-Neuve.] + +Triuniak se chargea d'un kaiak esquimau et reprit son chemin. Il +avait eu raison. Sur le soir, il arriva près d'une rivière, au bord +de laquelle cessait la piste. Il lança son esquif, s'embarqua et nagea +vigoureusement toute la nuit. + +Le lendemain et le jour suivant, l'Uski poursuivit sa route avec la même +ardeur. + +Déjà l'évasement de la rivière indiquait qu'il approchait de son +embouchure, quand, au détour d'un promontoire escarpé, il se trouva +subitement à une portée de trait d'un camp considérable. Surpris et +craignant de tomber entre les mains d'un ennemi, Triuniak essaya de se +cacher avec son canot dans une anfractuosité du rivage. Mais on l'avait +aperçu. Dix embarcations lui donnèrent aussitôt la chasse. Résister, se +défendre, c'eût été se jeter au devant de la mort. Triuniak préféra se +rendre, dans l'espoir qu'on se contenterait de le faire prisonnier, +et qu'il aurait occasion de voir Dubreuil, de préparer avec lui leur +évasion. + +En conséquence, il laissa couler sa pagaie, et, la tête baissée, les +bras croisés sur la poitrine, s'abandonna au fil de l'eau. + +Les Indiens Rouges fondirent sur lui comme des vautours, en proférant +leur cri de guerre: + +--Hou! hou! hou! houp. + +Et l'un d'eux leva sa massue pour l'assommer, mais un autre détourna le +coup et dit à ses compagnons: + +--C'est l'homme que nous avons cherché: Voyez, il a le costume des +Uskimé du nord. + +Triuniak ne savait pas la langue des Boethics. C'est pourquoi il +fut très-étonné qu'au lieu de le maltraiter, les Indiens Rouges lui +témoignèrent une sorte de déférence et le conduisirent au camp avec +allégresse. + +Leurs clameurs avaient attiré tout le parti sur la grève. En débarquant, +Triuniak tomba dans les bras de Dubreuil, qui manifesta par cent +caresses le plaisir qu'il avait de le retrouver, et, avec une volubilité +toute française, lui conta, en quelques mots, son heureuse aventure. + +--Et toi, mon père? s'écria l'impétueux jeune homme. + +--Moi, dit le Groënlandais, qui se serait cru déshonoré s'il eût montré +quelque émotion, moi je te pensais en danger... + +--Nullement! nullement! au contraire! les Indiens Rouges, que tu m'avais +peints si farouches, sont excellents... Mais tu ne demandes pas des +nouvelles de Toutou-Mak? Elle vit, je te l'ai dit. Demain, nous l'aurons +rejointe... Ah! il me tarde... Tiens, voici mon père, Kouckedaoui, dont +je te parlais... + +--Triuniak, tu es le bienvenu! dit Kouckedaoui en approchant. Celui qui +a nourri ma fille est mon frère. Veux-tu bien que nous fassions alliance +ensemble? + +--Oui, car j'aime ceux qui aiment mes enfants, répondit le Groënlandais. +Toutou-Mak est ta fille par le corps, mais elle est la mienne par le +coeur. Triuniak te remercie d'avoir été bon pour Innuit-Ili. + +En disant ces mots, il appuya ses mains sur les épaules du chef boethic +et lui lécha les joues. + +En retour de politesse, Kouckedaoui bourra une pipe en cuivre[26], à +long tuyau orné de plumes et de coquilles, l'alluma et la présenta au +Groënlandais. + +[Note 26: On trouve à Terre-Neuve des gisements d'un cuivre +très-malléable, dont les Indiens se fabriquent des instruments, depuis +un temps immémorial.] + +Celui-ci n'avais jamais fumé, cette coutume ne s'étant pas encore +introduite dans son pays, qui ne produit ni tabac, ni _sakkakomi_, +plante avec laquelle les Indiens remplacent cette substance. Cependant +la bienséance exigeait qu'il prit la pipe et en tirât quelques bouffées. + +Il s'exécuta de bonne grâce, mais avec une gaucherie et une grimace dont +rirent très-fort les Indiens Rouges présents à cette scène. + +Ensuite, Kouckedaoui conduisit ses hôtes à sa tente, où on leur servit +un festin d'esturgeon et de queues de castor grillées sur des charbons +ardents. + +Après le repas, Shanandithit, la mère de Toutou-Mak, fut présentée à +Triuniak. Pour exprimer au Groënlandais sa reconnaissance des soins +qu'il avait si tendrement donnés à sa fille, Shanandithit, avec +l'agrément de son époux, lui fit le présent le plus précieux que puisse +offrir une femme boethique: elle coupa sa longue chevelure et la noua à +celle de Triuniak, qui, en l'acceptant, la devait porter ainsi, traînant +sur ses talons, dans toutes les circonstances solennelles. + +--Si mon fils et mon frère désirent rejoindre immédiatement Toutou-Mak, +ils sont libres, dit alors Kouckedaoui. Mais moi et mes hommes nous +demeurerons quelques jours ici, parce que la chasse et la pêche y sont +abondantes. + +Triuniak aurait craint de paraître impatient, en répondant +affirmativement, ce qui, dans ses idées, eût blessé toute convenance. +Mais Dubreuil n'avait pas les mêmes scrupules. Les eût-il eus que son +amour l'aurait emporté. + +--Que mon père me prête un canot, et j'y volerai! s'écria-t-il. + +--Triuniak ne veut-il t'accompagner? demanda le chef rouge. + +--Triuniak accompagnera son frère à la chasse, répondit froidement +celui-ci. Et quand il plaira à Kouckedaoui qu'il revoie sa fille, il +la reverra, Triuniak sait qu'elle vit, qu'elle est en sûreté; cela lui +suffit. + +--Soit! j'irai bien seul! dit Dubreuil, d'un ton un peu piqué. + +--Non, mon fils. Quoiqu'il n'y ait pas loin d'ici au lieu où nous avons +laissé nos femmes et nos enfants, tu n'iras pas seul. La rivière est +dangereuse, le courant rapide; deux de nos hommes t'escorteront. + +--Ce n'est qu'à une journée de distance? demanda Guillaume. + +--A une journée et demie. + +--Qu'ai-je besoin d'escorte? + +--J'aime la vivacité et la hardiesse, jeune homme, dit l'indien Rouge, +mais souviens-toi que la prudence est préférable. Près du campement +des femmes, la rivière se partage ça deux canaux, dont l'un est semé de +chutes et de cascades où tu trouverais certainement la mort si tu les +confondais. + +--J'obéirai à tes volontés, dit Dubreuil. + +Kouckedaoui donna quelques instructions à deux de ses guerriers, et +Guillaume s'embarqua avec eux dans un grand canot, dont la proue et la +poupe étaient couvertes de peintures hiéroglyphiques à l'ocre rouge, +représentant des batailles. + +Ce canot, appelé chiman, différait entièrement du kaiak ou de l'ommiah +des Uskimé; il avait dix pieds de long sur trois de large et deux de +profondeur. Mais les Indiens Bouges en possédaient de beaucoup plus +grands, de même forme et de même matière. Cette matière, c'était +l'écorce de bouleau levée en hiver, au moyen d'eau chaude, et cousue +très-proprement sur des éclisses ou varangues de bois de cèdre, +enchâssées dans une double préceinte. + +Les _chimans_ sont si légers que deux hommes suffisent à porter les plus +spacieux; mais leur fragilité est extrême aussi. Le moindre frottement +contre un caillou ou le sable en déchire le fond. A tout instant on est +obligé de débarquer pour réparer les avaries avec de la gomme. Il va +sans dire qu'on ne peut s'en servir que dans les eaux calmes, par des +brises régulières, car ils ne sauraient braver la tempête. + +Les Indiens les manoeuvrent avec une seule pagaie à pelle unique, ou +avec une perche quand il s'agit de piquer le fond, c'est-à-dire de +refouler un courant. D'ordinaire, ils se tiennent accroupis ou à genoux +à l'avant ou à l'arrière du canot, dont le milieu est occupé par des +approvisionnements, les armes et les engins de pêche. + +Monté, sur son chiman, le sauvage, méridional est loin d'égaler en +célérité l'Esquimau du nord incorporé à son kaiak. Mais il a l'avantage +d'y pouvoir embarquer sa famille ou ses amis, de voiturer ce dont il a +besoin, tandis que l'autre doit aller seul, avec un très-petit nombre +d'instruments de pêche ou de chasse, et exposé, même s'il voyage en +compagnie d'autres kaiaks, à périr misérablement, dans le cas où il +chavirerait, car personne ne lui porterait secours, chacun n'ayant place +que pour soi en son embarcation. + +Quoiqu'il ne fût que depuis quelques jours avec les + +Boethics, Dubreuil était déjà au fait de leur manière de naviguer. + +Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le +relèvement de la côte septentrionale de la rivière, nommée par +les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est-à-dire rivière +des Grandes-Cascades, nom qui lui a été conservé, sur les cartes +labradoriennes modernes [27]. + +[Note 27: Située par 42° de lat. et 55° de long.] + +Depuis son arrivée sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil +n'avait cessé de prendre des notes et de dresser les plans +topographiques, aussi fidèles que possible, des lieux qu'il parcourait. +Tracés d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des +plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais. +Il les avait roulés dans une poche imperméable faite avec une vessie de +phoque. Des peaux de renne ou d'élan composaient, nous l'avons dit, son +parchemin. + +En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent +atterrir pour camper. Mais ce n'était pas l'affaire de Dubreuil. Il +brûlait d'être arrivé, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak +en le reconnaissant, il brûlait de la presser sur son coeur, de +l'inonder de baisers! + +Les Boethics, que n'animait pas sa fièvre d'amour, se sentaient peu +disposés à l'écouter, mais il les menaça de la colère de Kouckedaoui, et +ils consentirent à poursuivre leur route, après une heure de repos. + +Dubreuil s'étendit, enveloppé de chaudes pelleteries, à l'arrière +du chiman, et, mollement bercé par le beau fleuve, il eut une nuit +délicieuse que se plurent à embellir les rêves les plus enchanteurs. De +grand matin, le jeune homme fut éveillé par des sourds mugissements. + +Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la +Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide +miroir. + +--Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait +quelque peu l'esquimau. + +--C'est là que les femmes des Boethics ont planté leurs tentes, n'est-ce +pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards à l'est. + +--Oui, mon frère, c'est là que nous les avons laissées, en partant +pour combattre les Yak, répondit-il d'un ton méprisant, car il croyait +Dubreuil Uskimé d'origine. + +--Pourquoi les avez-vous laissées là? + +--Imagines-tu que nous menions les femmes à la guerre? répartit-il avec +dédain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons +conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protégions en +nous jetant en avant. Regarde! on aperçoit leurs wigwams à la pointe de +l'île. + +Dubreuil leva la tête et découvrit effectivement, à un mille du canot, +une île verdoyante, émergeant du sein du fleuve, et dont les bords +étaient pittoresquement dentelés de tentes coniques, sur lesquelles +s'ébattaient les premiers rayons du soleil naissant. + +Le tableau, à cette heure matinale, thésaurisait des charmes tels que +peu d'âmes tendres y eussent pu résister. La nature l'avait diapré de +ses plus riches couleurs. L'émeraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent +rivalisaient de lustre et d'éclat pour en orner tous les plans. +Cependant, le capitaine Dubreuil était insensible à ces poétiques +séductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour +Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur, +en ses sens, il n'y avait, à ce moment, place que pour elle. Toutes les +forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'étaient +accumulées dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, perçaient, +déchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune +Indienne ou, à son défaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le +canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers étaient mous et +maladroits! Que Dubreuil eût volontiers donné tant de jours de son +existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage! +Mais il fallait faire un long circuit, pour éviter un courant d'une +violence inouïe battant la pointe de l'île et se précipitant +furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal méridional, +lançaient au ciel des tourbillons de poussière diamantée. + +A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord. +Une centaine des femmes étaient accourues à son arrivée; mais Toutou-Mak +n'était point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du +capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussèrent des cris +d'horreur à son aspect, n'était pas propre à le rassurer. Il débarqua, +et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient à l'envoi +de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelèrent les squaws, +causèrent avec elles, et, une à une, en tremblant, elles osèrent revenir +près de l'étranger. + +Leur panique dissipée, ces Indiennes importunèrent Dubreuil par +une foule de questions auxquelles il n'entendait rien, et par des +attouchements pour savoir si la blancheur de sa peau n'était, pas le +produit d'une peinture particulière. + +Il demanda Toutou-Mak. On lui rit au nez: la fille de Kouckedaoui +n'étant plus connue sous ce nom chez les Boethics. Mais sa belle-mère, +la troisième femme du chef, arriva. C'était une superbe créature à +l'oeil noir expressif, à la physionomie passionnée; elle-avait le teint +d'un beau brun olivâtre, et portait un chapeau en fibres d'écorce. Sa +taille fine, admirablement proportionnée, s'accusait avec élégance, dans +une robe de peau de daim, dont la jupe était enjolivée de dessins faits +de poils de porc-épic. Des mocassins, également ornés, chaussaient ses +pieds. + +La vue du capitaine fit sur elle une impression semblable à celle qu'il +avait causée à ses compagnes. Les conducteurs de Dubreuil lui fournirent +quelques explications, elle parut se rassurer et dit au jeune homme, en +idiome esquimau: + +--C'est Kouckedaoui qui t'envoie? + +--Oui, il m'a envoyé vers sa fille Toutou-Mak; mais je ne la vois pas. + +--Ah! tu es l'homme blanc que Toutou-Mak a connu au Succanunga? Elle +n'est plus ici. + +--Plus ici? répéta Dubreuil inquiet. + +--Non, mon frère, la fille de Kouckedaoui est partie depuis deux nuits. + +--Partie! où?... où? + +--A Baccaléos, avec un de nos canots chargé de poisson. + +--Reviendra-t-elle bientôt, dis, ma soeur? s'écria Guillaume, du ton de +la plus vive contrariété. + +--Non, mon frère; elle ne reviendra pas ici maintenant; mais quand +l'expédition de Kouckedaoui sera terminée, nous la rejoindrons tous à +notre village au lac de l'Indien Rouge, dit la jeune femme avec une +voix mélodieuse et sympathique, comme si elle devinait et partageait le +chagrin que ses paroles infligeaient à l'amant de Toutou-Mak. + +--Alors, fit l'impatient Dubreuil, je vais partir tout de suite, me +rendre au lac de l'Indien-Rouge. + +L'épouse de Kouckedaoui sourit et secoua négativement la tête. + + + + + XV + + LE TERRE-NEUVE + + +Malachiteche--la Malicieuse, tel était le nom de la troisième épouse de +Kouckedaoui--apprit alors à Dubreuil qu'elle ne pouvait condescendre +à son désir sans l'autorisation du chef, et elle l'engagea à patienter +jusqu'au retour de celui-ci, de qui elle lui demanda des nouvelles +avec une expression d'intérêt assez rare chez les Indiens et dont le +capitaine n'avait pas vu d'exemple chez les flegmatiques Esquimaux. + +--Je l'ai laissé, dit-il, en force de corps et d'esprit. + +--Ramène-t-il beaucoup de captifs? + +--Non, ma soeur; Kouckedaoui ne ramène que quelques femmes. Plus occupé +de me sauver la vie que de poursuivre ses ennemis, il n'a pas fait de +prisonniers. + +--Il ramène des femmes, dis-tu?... sont-elles jeunes? fit Malachiteche +en jetant sur Dubreuil un regard scrutateur. + + +--La plupart portent la neige sur leur tête. + +La physionomie de la Malicieuse s'était un peu assombrie, elle se +rasséréna, mais pour se couvrir aussitôt d'un nuage, alors que Guillaume +ajoutait: + +--Le chef est bien heureux, car, parmi les captives, il a retrouvé sa +femme. + +--Quelle femme? s'écria l'Indienne. + +--Celle qu'il avait perdue depuis quinze ans, la mère de Toutou-Mak. + +--Shanandithit! Mon frère ne dit-il pas qu'il a retrouvé Shanandithit? +proféra-t-elle avec des efforts impuissants pour réprimer un tremblement +nerveux. + +L'altération subite des traits et de la voix de Malachiteche surprit +étrangement Dubreuil. + +--Ma soeur ne s'en réjouit-elle point? hasarda-t-il, en attachant ses +regards sur elle. + +Mais la Malicieuse poussa un cri aigu, paraissant en proie à un accès de +démence et répétant: + +--Kouckedaoui a retrouvé Shanandithit. Malachiteche le savait. Ouaïche +le lui avait appris dans un songe. Malachiteche mourra. Ah! malheureuse! +malheureuse! malheureuse! + +Au contraire, les autres squaws, averties de la nouvelle, faisaient +entendre des chants de joie. + +Guillaume fut conduit à une tente, ainsi que ses bateliers. + +Elle était formée avec de longues perches, écartées d'une vingtaine +de pieds par le bas et réunies par le faite autour d'un cercle étroit. +Cette charpente avait pour couverture des peaux d'orignaux, ornées de +dessins à l'ocre rouge. Un rideau de parchemin tenait lieu de porte. + +L'intérieur du wigwam était tapissé de pelleteries. Au centre, trois +grosses pierres composaient le foyer. + +Après s'être restauré et reposé, Dubreuil sortit pour examiner le +campement. Mais il ne remarqua d'abord que des enfants, qui prirent la +fuite à son approche, et des chiens d'une espèce magnifique. Ils avaient +au moins quatre pieds de long, non compris la queue soyeuse en panache, +trois de haut, le pelage onduleux noir ou blanc, ou moucheté de ces deux +couleurs. Leur noble tête respirait l'intelligence, quoique le museau, +d'un rouge sanglant, annonçât des instincts cruels. Une poitrine large, +des membres vigoureux donnaient une haute idée de leur force, et leurs +doigts palmés indiquaient qu'ils étaient aussi propres à nager, à +pêcher, qu'à courir et à chasser. + +C'était cette belle espèce de chiens qui, sous le nom de Terre-Neuve, a +été introduite en Europe depuis un siècle et y a rendu tant de services. +Il serait même à souhaiter qu'elle y fût multipliée. «Nous n'en voyons +aucun individu sur les bords de la mer, de nos grandes rivières, de +nos lacs et de nos étangs, où cependant, chaque année, il périt tant +d'enfants et de bateaux, les secours ordinaires y étant toujours +tardifs et souvent impossibles», dit judicieusement l'auteur du _Nouveau +Dictionnaire classique d'histoire naturelle_[28]. + +[Note 28: Ce même auteur pense que le chien de Terre-Neuve est le +«produit d'un dogue anglais» (à poil ras!) «et d'une louve indigène» (à +poil court et rude!). Quelle erreur! «L'on assure, ajoute-t-il, qu'il +n'existait point lors des premiers établissements de l'Europe moderne!» +Autre erreur, non moins grossière. L'espèce canine a, de toute mémoire, +été nombreuse en Amérique, où elle pullule depuis l'Océan glacial +jusqu'au Pacifique, et depuis l'Atlantique jusqu'au cercle polaire. Les +premiers explorateurs européens l'y ont trouvée, et le terre-neuve n'est +et ne peut être considéré que comme une variété du chien esquimau. + +«Le terre-neuve, écrit John Mac-Gregor, dans sa _British America_, est +un animal célèbre et utile bien connu. Ces chiens sont remarquablement +dociles et obéissants à leurs maîtres; ils rendent de grands services +dans tous les établissements de pêcherie; on les attelé par paire et on +les emploie à charrier les provisions de combustible pour l'hiver. Ils +se montrent doux, fidèles, caressants, amis sincères de l'homme; au +commandement ils sauteront du plus haut précipice dans l'eau et par le +temps le plus froid. Leur voracité est remarquable, mais ils peuvent +endurer (comme les aborigènes du pays) la faim pendant un espace de +temps considérable. On les nourrit ordinairement avec les rebuts du +poisson salé. _La race véritable est devenue rare; on la rencontre +difficilement_. Ils atteignent à une taille supérieure à celle d'un +mâtin anglais, ont une fourrure épaisse, fine, et de couleur variée; +mais la noire, qui est la plus recherchée, domine. Le chien, à poil +soyeux et court, si admiré en Angleterre comme chien de Terre-Neuve, +quoiqu'il soit un animal utile et sagace, hardi et fort amoureux de +l'eau, est un croisé. Il semble cependant avoir hérité de toute les +qualités de l'espèce véritable. Convenablement domestiqué et éduqué, +un chien de Terre-Neuve défendra son maître, grognera quand une autre +personne parlera durement à celui-ci, et ne l'abandonnera jamais dans +le danger. A l'état sauvage, cet animal chasse en meute. Alors, il est +féroce et semblable au loup par ses habitudes. Il aime beaucoup les +enfants et s'attache aux membres de la maison à laquelle il appartient. +Mais il nourrit souvent une forte antipathie pour un étranger ou ceux +qui, en badinant, lui lancent des bâtons ou des pierres. Il n'attaquera +pas un chien de taille inférieure, ne se battra pas avec lui; mais +il gronde après les roquets hargneux et les jette de côté. Les chats +peuvent jouer avec lui, et même se coucher et dormir sur son dos. Mais +il est l'ennemi des moutons et n'hésite jamais à les tuer, pour en +boira le sang, non pour les manger. Quand il a faim, il ne se fera +aucun scrupule de dérober une volaille, un saumon, un morceau de viande. +Cependant, il gardera une carcasse de boeuf ou de mouton appartenant à +son maître, en éloignera les autres chiens et n'y touchera jamais. + +»Les terre-neuve se battent courageusement avec les chiens de leur +taille et de leur force. Ils s'élanceront aussitôt dans un combat +d'autres chiens pour rétablir la paix. Ces animaux sont vraiment si +sagaces qu'il ne leur manque que la parole pour se faire tout à fait +comprendre, et ils sont susceptibles d'être dressés aux exercices +auxquels sont employées presque toutes les autres variété» de l'espèce +canine.»] + +Ces superbes animaux commencèrent à gronder à la vue de l'étranger. + +Sans s'effrayer de leur démonstration hostile, Dubreuil s'avança vers +eux et caressa les moins farouches. + +L'un avait au cou un collier en peau de renne, agrémenté de broderies, +dans lequel le capitaine reconnut, avec une joie d'enfant ou d'amoureux, +une ceinture qu'il avait jadis aperçue à la taille de Toutou-Mak. + +Ce devait être le favori de la jeune fille; aussi fut-il choyé à rendre +jaloux tout le reste de la meute. Le chien paraissait heureux et fier +de ces marques de prédilection. Il regardait affectueusement le jeune +homme, se courbait avec volupté sous la main qui lissait ses longs poils +frisés, gambadait, jappait, agitait doucement sa queue, appuyait +son ventre sur le sol, et se traînait à petits pas vers Dubreuil, en +sollicitant, des yeux et de la tête, de nouvelles flatteries, qui lui +étaient aussitôt prodiguées sans marchander. + +Tout de suite, Guillaume le baptisa Dieppe, du nom de sa ville natale. + +Au bout d'un quart d'heure de ces jeux, Dieppe répondait à son appel. + +Dubreuil, suivi de l'animal, continua sa promenade vers la branche +méridionale de la rivière. + +Il faisait un temps délicieux. Au ciel, d'un bleu azuré, folâtraient +quelques petits nuages cotonneux, et le soleil, resplendissant dans +la céleste coupole, plaquait d'or les larges battures arénacées de +la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont les vagues écumeuses, bouillonnantes, +étincelaient de feux éblouissants sur les rochers auxquels se brisait +leur aveugle colère. + +Là commencent les cascades. Sorte de herses en granit, elles s'étendent +dans toute la largeur du fleuve et descendent, à travers mille écueils, +mille pointes acérées, à plus d'une lieue vers son embouchure. Tantôt +elles se présentent sous forme de récif nu, tantôt sous forme d'îlot où +verdoient des plantes aquatiques, un pin isolé, à moitié déraciné, en +haut duquel le martin-pêcheur lance sa note stridente qui, comme un coup +de sifflet dans un concert, perce le grondement harmonieux des eaux; +et tantôt elles offrent l'aspect de dalles de marbre poli, du sommet +desquelles la nappe liquide se précipite à cinquante ou soixante pieds +de profondeur, en soulevant des nuages irisés, semblables à des trombes +de poussière de rubis. A quelques pouces du gouffre, ainsi que par +magie, cesse l'impétuosité des eaux. Elles s'écoulent limpides, sur +un plateau grisâtre. On croirait les voir s'échapper de la source +originelle. N'était le fracas assourdissant de la cataracte voisine, +vous entendriez leur chant cristallin. Mais avancez un peu: le +courant se resserre; de nouveau il se hérisse; il se débat, se tord en +convulsions, se lamente aux angles des rochers. Quelquefois, vous le +verrez jaillir avec rage contre une arête, s'élever en colonnes de +vapeur qui, telle qu'une pluie continue, arrose incessamment les rives +abruptes du fleuve, et quelquefois il s'évase, allonge ses plis et ses +replis, les courbe par un immense et vertigineux mouvement rotatoire, +s'enroule sur lui-même, tourne en rétrécissant progressivement et +méthodiquement les spirales, et tout d'un coup plonge, disparaît, se +perd dans un trou béant, au centre de ses girations. C'est un pas de +vis, un cylindre fluide, mais plus terrible cent fois qu'un cylindre +d'acier, car s'il broie impitoyablement ce qu'il saisit, celui-ci en +rend les débris, l'autre, rien! il étouffe, il absorbe sa proie tout +entière! Et pourtant, au-delà, baisant le cercle le plus excentrique +de l'effroyable siphon, l'onde se remet à glisser avec une placidité +charmante, qui invite à se bercer, à s'endormir dans son sein! Gaiement +elle s'enfuit ainsi, jusqu'à ce qu'elle se heurte, se plaigne encore à +d'autres brisants, roule en d'autres abîmes et finisse par reprendre +son cours régulier, au pied d'une chute considérable derrière l'île des +Grandes-Cascades. + +Au point où confluent les deux branches de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, les +Esquimaux possédaient un établissement de pêche pour le saumon, lequel +quitte la mer et remonte les grands fleuves pour frayer vers le milieu +de juin. + +Cette pêcherie leur était vivement disputée par les Indiens Rouges, qui +les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient +de poisson à leurs dépens. + +En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva à +l'établissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes réunies. Les +unes appendaient, pour les faire sécher, des saumons à de vastes hangars +en branches de cèdre; d'autres en boucanaient à la fumée, sur des claies +supportées par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement +des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le +poisson, à l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu même de la +cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardées, à nos nasses. +On les assujettissait à des pointes de rocher, pour les lever quand on +les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine +de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient à la rivière +l'apparence d'un champ de nacre de perle. + +Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mâles +à la suite, les jeunes à l'arrière-garde, tous cherchant à surmonter +l'obstacle, quoiqu'il eût bien cinquante pieds d'élévation. On +les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps +l'extrémité de leur queue, en faire une espèce de ressort, débander tout +d'un coup l'arc ainsi formé, frapper l'eau vigoureusement et franchir la +cataracte par une série de sauts successifs. + +Entraînés par le flot ou repoussés par les pêcheuses munies de +longues perches, ceux qui manquaient leur coup,--et c'était la +majorité,--retombaient dans les filets disposés à cet effet.[29] + +[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un même procédé pour +pêcher le saumon.--Voir les Nez-Percés et la Tête-Plate, première partie +des DRAMES DE L'AMÉRIQUE du NORD.] + +Dubreuil s'amusa longtemps à suivre des yeux le travail des +Indiennes, qui déployaient dans leur tâche une activité et une adresse +surprenantes. + +Vers midi, il déjeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement +de saumon rôti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionnés en gâteau. +Pour faire ce gâteau, les oeufs sont broyés entre deux pierres plates et +trempés à l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts +dans une poignée d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, où +on les cuit avec des cailloux chauds plongés dans ce vase, en ayant +soin de remuer la pâte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pâte +parvenue à l'état de consistance désiré, on en fait une galette, qui +se mange sèche ou trempée dans l'huile de phoque. Les Indiens la +considèrent comme un grand régal. + +Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau à +Dubreuil s'il était vrai que Kouckedaoui eût retrouvé Shanandithit. + +--Oui, dit-il. + +--La ramène-t-il avec lui? continua la questionneuse. + +--Sans doute. + +--Ah! la pauvre Malachiteche! s'écria-t-elle avec un geste de +compassion. + +Et les autres squaws, à qui elle avait traduit les réponses de l'homme +blanc, répétèrent après elle: + +--Ah! la pauvre Malachiteche! + +Curieux de connaître la cause de leurs gémissements, Dubreuil dit a son +interlocutrice: + +--Pourquoi plaignez-vous Malachiteche? Est-ce que les Indiens-Rouges +n'ont pas pour habitude de prendre plusieurs femmes? + +--Assurément. Mais elle est perdue... + +--Ma soeur veut-elle s'expliquer? + +--Malachiteche n'a point d'enfants, et Kouckedaoui la répudiera. + +--Je ne pense pas. Cette femme est jeune, belle. Elle exercera, ce me +semble, plus d'empire sur le chef que Shanandithit. + +--Mon frère se trompe. Il ne connaît pas le coeur de Kouckedaoui, +repartit l'Indienne, en secouant la tête d'un air convaincu de +l'exactitude de ce qu'elle avançait. + +--Dans quel but la répudierait-il? fit Dubreuil: Shanandithit +serait-elle jalouse?--Certes, elle n'en aurait pas tout à fait le droit, +ajouta-t-il intérieurement. + +Et, songeant aux nombreux accrocs que la première épouse du chef avait +dû faire à la fidélité conjugale, durant sa vie passablement risquée, le +capitaine se mit à sourire. + +--Shanandithit n'est pas jalouse, mais Kouckedaoui a déclaré que s'il +avait le bonheur de la posséder encore, il ne voudrait plus qu'elle +pour épouse, à moins qu'une autre femme ne lui eût donné un fils, et +Kouckedaoui tiendra sa parole. + +La cause du désespoir de Malachiteche, en apprenant le retour de +Shanandithit, était maintenant assez évidente et assez plausible. + +Dubreuil retourna rêveur à sa tente. Il ne pouvait s'empêcher de +déplorer le sort de la belle sauvagesse, que les préjugés de sa race +condamnaient désormais au déshonneur. + +Huit jours s'écoulèrent, sans ramener les Indiens-Rouges, et sans que le +capitaine revît Malachiteche. + +Elle restait enfermée dans sa tente, n'y voulant admettre personne, +et l'on disait, au camp, que la pauvre femme ne prenait plus aucune +nourriture. + +Enfin, un messager annonça l'approche des Boethics, qui débarquèrent +effectivement, le lendemain, sur l'île des Grandes-Cascades. + +Toutes les femmes, parées de leurs plus beaux atours, allèrent, sur la +grève les recevoir:--toutes, à l'exception de Malachiteche. Vêtue +aussi de ses plus riches pelleteries, de ses magnifiques bracelets de +coquillages, et d'un collier de rassade (verroterie), présent de noces +de son mari, à qui des blancs t'avaient échangé contre des fourrures, la +jeune femme attendit devant sa tente la venue de Kouckedaoui. + +En ce peu de temps, ses traits avaient subi une altération profonde. +Ses joues, si fraîches naguère, étaient pâles, creuses, ses yeux caves, +cernés d'un cercle noir, sa figure émaciée, allongée; sa taille s'était +inclinée comme s'incline la fleur sous la tempête; tout en la pauvre +affligée exprimait la souffrance morale et physique portée à son point +extrême. + +Ses yeux ne quittaient pas le rivage opposé à celui où les guerriers +avaient atterri. Ils contemplaient avec une passion fiévreuse les +cataractes mugissantes, et un léger canot, qui se balançait à une portée +de flèche en amont. + +Cependant, les acclamations, les cris d'allégresse retentissaient au +lieu du débarquement. + +Kouckedaoui se dirigea immédiatement vers sa tente, suivi de Triuniak, +de Shanandithit, et de Dubreuil accouru à sa rencontre. Une nombreuse +troupe d'hommes et de femmes les accompagnait, en remplissant l'air de +leurs chants de triomphe. + +Seul le chef était triste. Un nuage couvrait son front. + +Toutefois, il marcha d'un pas ferme à Malachiteche, et lui toucha +l'épaule. + +La jeune squaw se retourna. Elle avait les paupières humides de larmes. + +--Ah! je sais, dit-elle d'une voix entrecoupée et en baissant la tête. + +--Malachiteche, tu fus ma femme, tu ne l'es plus, prononça Kouckedaoui +d'un ton brusque. + +--Pourquoi mon mari la renvoie-t-il? intervint Shanandithit. Je le prie +de la garder. L'en aimerons-nous moins parce que nous serons deux? Non, +au contraire. Il sera mieux soigné, son festin sera plus tôt prêt, et +jamais sa couche ne sera solitaire. + +--Malachiteche n'est plus ma femme! dit froidement le chef. + +--Mon maître, je t'en supplie, ne me chasse pas! implora-t-elle. + +--Non, ma soeur, non, il ne te renverra point, s'écria la généreuse +Shanandithit en se jetant dans les bras de Malachiteche. + +Kouckedaoui fronça le sourcil. + +--Que cette femme parte! qu'elle quitte la tribu! J'ai promis au +Grand-Esprit de n'avoir d'autre épouse que Shanandithit, s'il me la +rendait et que je n'eusse point d'enfant mâle de ma troisième femme. Le +Grand-Esprit a entendu ma voix. Je n'offrirai pas un honteux spectacle +en montrant que Kouckedaoui a une double langue. Que Malachiteche +s'éloigne! Ma volonté le commande. + +Shanandithit voulut encore intercéder, mais il lui ferma durement la +bouche par ces mots: + +--Femme, es-tu revenue ici pour discuter les ordres de ton époux? + +--Ah! s'écria Malachiteche d'une voix vibrante, Manitou me l'a vit +prédit. Que ma destinée s'accomplisse! + +Et, d'un bond, avant qu'on eût pu deviner ce qu'elle allait faire, la +jeune femme s'élança dans le canot, qu'elle poussa du rivage vers les +terribles chutes. + +Impossible de s'opposer à son funeste dessein. Il n'y avait pas d'autre +embarcation sur ce bord du fleuve, le courant était irrésistible, et les +cataractes à deux cents pas à peine. + +Debout dans le canot, le dos tourné au gouffre, la Malicieuse se mit +à chanter d'un ton mélancolique, en fixant ses yeux sombres sur +Kouckedaoui: + +«Une nuée a couvert mes jours. Mes joies se sont changées en chagrins. + +»La vie m'est devenue un fardeau trop lourd à porter, il ne me reste +plus qu'a mourir. + +»Le Grand-Esprit m'appelle; j'entends sa voix dans les eaux rugissantes. +Bientôt, bientôt, elles se refermeront sur ma tête, et mon chant n'aura +plus d'écho. + +»Tourne ici tes regards, chef orgueilleux. Tu es intrépide au combat, et +tous font silence quand tu parles dans les conseils. De près tu as vu la +mort, et tu n'as pas eu peur. + +»Tu as bravé le couteau et la hache, et le trait de ton ennemi a passé +près de toi sans te faire trembler. + +»Tu as vu tomber le guerrier. Tu l'as entendu prononcer des paroles +amères en exhalant son dernier soupir. + +»Tu l'as vu scalper, encore vivant, par son ennemi, brûler à petit feu +sans proférer une plainte. + +»Mais l'as-tu jamais vu oser plus que ce que va faire une femme? + +»On vante beaucoup tes exploits. Vieux et jeunes répètent tes louanges. +Tu es l'étoile qu'admirent les jeunes gens, et ton nom résonnera +longtemps sur la terre. + +»Mais, en racontant tes prouesses, les hommes diront: «Il a aussi tué sa +femme!» La honte jaillira sur ta mémoire. + +»Un jour, pendant ton sommeil, une bête féroce allait t'égorger, je +l'ai mise à mort. J'ai récolté pour toi les fruits des forêts, je t'ai +fabriqué des vêtements et des mocassins. + +»Quand tu as eu faim, je t'ai donné à manger, et quand tu as eu soif, je +t'ai apporté de l'eau fraîche. + +»Si tu m'as commandé quelque chose, ne t'ai-je pas obéi sans murmurer? +Kouckedaoui, qu'as-tu à me reprocher? + +»Je n'ai point d'enfant. Ah! est-ce là la raison? Kouckedaoui, tu es +ingrat. Mais, va, j'aime mieux mourir... même que de vivre sous ta +tente, avec une femme que tu me préférerais...» + +La voix, qui avait été en s'affaiblissant par degrés, s'éteignit +entièrement dans le fracas des eaux. + +Les Boethics, hommes et femmes, demeuraient impassibles sur la rive. + +Mais le bouillant, l'imprudent Dubreuil n'avait pu assister avec +indifférence à ce suicide affreux. Sans réfléchir, sans calculer +le danger, il s'était jeté dans le fleuve et nageait vers le canot, +c'est-à-dire vers l'abîme! + + + + + XVI + + MORT DE KOUCKEDAOUI + + +Essayer de sauver Malachiteche, c'était folie! Les Indiens-Rouges +le savaient bien. Tous jugeaient Dubreuil un homme perdu. Cependant +Kouckedaoui, qui l'avait pris en une sincère affection, voulut voler à +son secours. Shanandithit se cramponna à lui et l'en empêcha, malgré les +efforts du chef pour se débarrasser de son étreinte, mais il y avait +là un homme que rien, rien que la paralysie complète de ses membres, +n'aurait pu arrêter en cette circonstance. Triuniak se précipita dans le +fleuve. + +Dubreuil approchait déjà du canot, et en même temps, il approchait du +gouffre. Le Groënlandais nagea à lui de toutes ses forces. Par malheur, +il avait manqué le fil de l'eau qui l'emportait, par un remous, à +droite, tandis que le capitaine et l'embarcation étaient entraînés à +gauche. + +Toute l'habileté de l'Indien tendait à couper obliquement l'intervalle +qui le séparait de son ami, mais il était à craindre que, dans le +trajet--si court qu'il fût--Triuniak ne fût pousse au-delà de son but, +et n'arrivât le premier dans l'abîme. + +Spectacle pantelant d'émotion! + +Les Boethics, cloués au rivage, le contemplaient toujours avec un flegme +profond, quand un quatrième acteur se jeta, à son tour, sur le théâtre +du drame:--Dieppe, le chien de Terre-Neuve, devenu le compagnon dévoué +du Français. + +Ces péripéties diverses s'étaient jouées en une minute à peine, tandis +que Malachiteche chantait son chant de mort. + +Guillaume atteint le canot, il allonge le bras pour le saisir; les +rapides sont tout près, à quelques brasses au plus! Mais la Malicieuse, +dont la voix est couverte par le mugissement de la cataracte, la +Malicieuse se baisse, ramasse une pagaie et repousse le libérateur, en +lui imprimant le bout de cette pagaie sur l'épaule, et en doublant, par +cet acte même, la célérité de l'esquif qui disparut presque aussitôt à +travers un tourbillon d'écume. + +C'en est fait. Plus de remède. Perdue, l'infortunée! + +Dubreuil s'est retourné, pour remonter, gagner la rive. Plus puissante +que lui, la vague qui bat sa poitrine, fouette son visage. Va-t-il +succomber aussi? Sa bravoure, sa généreuse ardeur, les paiera-t-il de la +vie? Guillaume sent que sa vigueur l'abandonne. Le désespoir entre en +son âme. Du rivage, on le hèle, on l'encourage. Que sont ces faibles +voix! elles se noient dans les formidables grondements de la chute. Mais +voici une aide, un ami! en voici deux! Au moment de fermer les yeux pour +s'abandonner au flot, Dubreuil les a remarqués. Il se ranime, s'accroche +d'une main aux longues soies du chien qui lui lance un regard +d'intelligence, pivote sur lui-même et refoule le courant en se +dirigeant par une ligne diagonale vers le rivage. + +Triuniak avait aussi fait une évolution pour prêter son assistance au +capitaine, mais ses forces le trahirent; repoussé par le remous dans +lequel il s'était engagé, il fut en un clin d'oeil charrié sur les +récifs, au moment même où Dubreuil venait de l'apercevoir. + +Le Groënlandais est enveloppé dans le linceul liquide, tandis que, plus +heureux, Guillaume arrive à la grève, remorqué par son chien fidèle. + +Il était épuisé, Kouckedaoui le porta dans sa tente, où il le changea de +vêtements et lui fit avaler quelques cuillerées de bouillon de saumon. + +--Où est Triuniak s'écria Guillaume, dès qu'il fut un peu remis de ses +fatigues. + +--Mon coeur est lourd, Innuit-Ili, répondit le chef en inclinant la tête +sur sa poitrine. + +--Que vas-tu m'apprendre? dit Dubreuil inquiet. + +--Triuniak était un brave. Je l'aurais aimé comme mon frère, répondit +Kouckedaoui. + +--Il est donc... + +La voix expira sur les lèvres du capitaine; mais son regard compléta +douloureusement sa question. + +--Quoi! reprit soudain Guillaume avec amertume, pas Un de vous ne s'est +risqué pour aller à son secours! + +--Les Boethics sont vaillants au combat, adroits à la chasse, habiles +à la pêche, mais ils ne sont pas téméraires, répliqua Kouckedaoui, d'un +ton piqué. + +--Ah! s'écria Dubreuil, en caressant le terre-neuve qui lui léchait les +mains, ah! je ne puis cependant croire que Triuniak ait péri. Il nage +mieux qu'un phoque. Je veux examiner le lieu de l'accident. Peut-être +retrouverai-je son corps. + +--Non, dit l'Indien: ce que prend la chute, elle ne le rend jamais. + +--M'accompagnes-tu? demanda le Français. + +--Je t'accompagnerai, Innuit-Ili; mais nous ferons une course inutile. + +Dubreuil siffla son chien, et ils sortirent. + +Comme ils laissaient retomber le rideau de la tente, une femme se +présenta à eux tout essoufflée. + +--Le Yak a échappé!... il a échappé! criait-elle d'une voix haletante. + +--Que veut cette pie babillarde? fit Kouckedaoui, en écartant la squaw. + +Mais d'autres Indiennes arrivaient sur ses pas. Elles racontèrent que, +s'étant rendues à la tête de la cataracte pour contempler plus à leur +aise l'engloutissement de la malheureuse Malachiteche, elles avaient +vu Triuniak se débattre dans les rapides et s'accrocher à un rocher sur +lequel il se tenait sans pouvoir bouger. + +A l'audition de cette nouvelle, Dubreuil et Kouckedaoui s'élancèrent +vers la côte. Parvenus au sommet, devant la première rangée d'écueils, +ils distinguèrent effectivement le Groënlandais sur un récif que des +vagues battaient de partout, à coups redoublés. + +Avec ses bras, avec ses jambes, il enlaçait fiévreusement la roche, +recevant à chaque seconde d'énormes paquets d'eau qui le submergeaient +des pieds à la tête et menaçaient de l'étouffer ou de l'emporter. Sa +position ne laissait guère d'espoir, car il était aussi impossible +d'envoyer un canot qu'un homme pour le délivrer. Devant lui, une chute +de trente pieds, tout autour des vagues courroucées qui se disputaient +avec acharnement son corps. + +--Ah! il est perdu! murmura Dubreuil. + +--Non, s'il peut nous apercevoir, dit Kouckedaoui. + +Et se tournant vers une troupe d'individus qui les avait suivis: + +--Criez haut, leur ordonna-t-il. + +Les Boethics tirèrent de leur gosier une série de notes suraiguës, qui, +en toute autre place, eussent déchiré les oreilles des auditeurs, mais +ne dominèrent pas sensiblement alors le fracas des eaux. + +Par bonheur, toutefois, l'attention de Triuniak en fut éveillée. + +Il leva les yeux vers le rivage, distant de lui de quinze à vingt +brasses. + +Va me chercher mon grand arc et la corde de mon harpon à baleine, dit +Kouckedaoui à son plus proche voisin. + +Un des Boethics se détacha de la foule des spectateurs et revint, au +bout de quelques moments, avec les objets demandés. + +L'arc était une arme de siège, aux proportions colossales. + +Un frêne, garni de nerfs d'animaux sauvages pour augmenter sa force et +son élasticité, en formait le bois, et la corde avait été tressée avec +des barbes de baleine. Il fallut six hommes pour bander ce gigantesque +instrument.[30] + +[Note 30: Recherches sur les antiquités de l'Amérique, par D.-B. +WARDEN.] + +Quand il fut prêt, Kouckedaoui prit une flèche, y attacha la corde +qu'on lui avait apportée, et fit à Triuniak un signe que le Groënlandais +comprit sans doute, car il lâcha un moment le rocher du bras droit, et +agita ce bras en l'air, pour montrer qu'il en pouvait disposer. + +La longue et forte ligne, en filaments d'écorce et tendons de bêtes +fauves, fut convenablement levée sur le sol, Kouckedaoui ajusta sa +flèche et la décocha. + +Dirigé par une main sûre, le trait alla tomber à quelques pieds derrière +Triuniak, en entraînant la corde, que les flots chassèrent aussitôt +contre le Groënlandais. + +--Il est sauvé! s'écria Dubreuil, enchanté de la réussite de cet +expédient, auquel il n'aurait probablement pas songé. + +--Mon frère a trop de feu dans le sang, fit le chef indien de son ton +froidement railleur. + +--Eh! repartit Guillaume avec vivacité, ce que je ressens, joie ou +douleur, je le montre! + +--Mauvais! mauvais! marmotta le sauvage, en roulant à son poignet +l'extrémité de la ligne. + +Triuniak s'était attaché l'autre extrémité autour de la ceinture, et de +la flèche s'était fait une pique. + +Kouckedaoui lui adressa un nouveau signal, puis il commença à remonter +lentement le fleuve, suivi de Dubreuil et de quelques hommes pour le +seconder, s'il était besoin. Le câble se tendit. Triuniak planta sa +pique au fond de l'eau qui n'avait, sur les rapides, qu'une demi-toise +environ de hauteur. Ensuite, il quitta la dangereuse attitude qu'il +occupait contre le rocher; et, se soutenant à la pique, s'avança de +profil, contre le courant, en lui offrant le moins de prise possible. A +cet endroit, la surface réelle de la rivière atteignait tout au plus +à sa poitrine. Mais telle était la violence des vagues, qu'elles +bondissaient, à chaque instant, par-dessus sa tête, sans lui laisser le +temps de respirer. Si le passage eût été long, il ne s'en serait jamais +tiré vivant. Mais il n'avait qu'une vingtaine de pieds, après quoi l'eau +redevenait profonde, on laissait les brisants derrière soi, et il n'y +avait plus qu'à lutter contre un courant puissant, mais calme, pour +gagner la plage. + +Sorti de ce mortel défilé, Triuniak était hors de péril. Il se mit à +nager, et, avec la corde, il fut halé sur la grève. Quelques minutes de +plus, et l'on n'aurait ramené qu'un cadavre, car le pauvre homme, à bout +de forces, avait le corps labouré des blessures qu'il s'était faites en +se cramponnant aux angles du rocher. + +On le transporta dans une tente, où Dubreuil pansa ses plaies et lui +donna tous les soins que réclamait sa pitoyable condition, pendant +que les Indiens-Rouges se reposaient, par un brillant assaut de +gloutonnerie, des fatigues ou des émotions que leur avait produites +cette mémorable matinée. + +Sur le soir, le bouhinne des Boethics vint avec Kouckedaoui visiter le +malade. + +--Mon frère, dit le chef, servant d'introducteur et d'interprète au +premier, voici notre médecin qui te guérira. + +--Je n'ai aucun présent à lui faire, répondit Triuniak. + +--Moi, je lui donnerai pour toi ce qu'il demandera. + +--Mon frère, tu es bon. + +--Où sens-tu le mal? continua Kouckedaoui. + +Triuniak montra son côté. Le bouhinne alors s'approcha du malade en +psalmodiant et en faisant des grimaces et des contorsions. Il souffla à +plusieurs reprises sur la partie affectée, recula, et ficha en terre un +bâton auquel pendait une cordelette, avec un noeud coulant dans lequel +il passa sa tête, comme s'il se voulait étrangler. + +Les grimaces, les contorsions, les incantations recommencèrent de plus +belle, le jongleur, écumant et tout en eau, s'écria: + +--L'Esprit malin est descendu! je le tiens! + +Kouckedaoui s'empressa de traduire ces paroles à Triuniak. + +--Oui, j'ai surpris Tchougis! il est là, enchaîné, poursuivit le +magicien en montrant sa corde. + +Et il donna l'ordre de faire entrer les Boethics qui entouraient la +tente et attendaient avec anxiété le résultat de l'opération. + +Ils accoururent en foule. Le sorcier coupa un bout de sa corde, +déclarant que c'était le diable en personne. On se serait bien gardé de +le contredire. Il jeta dans le feu le morceau de corde et annonça que +Triuniak guérirait. Chacun des assistants fit alors des offrandes au +bouhinne pour lui témoigner sa reconnaissance. Cependant, avant de se +retirer, il étala les amulettes qui emplissaient son sac à médecine, +parut les consulter très-sérieusement et ordonna au patient un bain de +vapeur. + +Le contenu de ce sac à médecine excita la curiosité de Dubreuil, qui +avait remarqué que ceux des angekkok groënlandais ne renfermaient +généralement que des griffes d'oiseaux et des dents de requin. + +En voici l'inventaire: + +1º Une pierre noire de la grosseur d'une noix, placée dans une boîte que +le bouhinne appelait la maison de son Tchougis. + +2º Une feuille d'écorce roulée, représentant une figure hideuse, +dessinée au moyen de petits coquillages,--le portrait du Maître Diable. + +3º Un arc d'un pied de longueur, avec une corde en poil de porc-épic. + +(Dubreuil apprit plus tard que c'est de cet arc fatal que les jongleurs +boethics se servent pour faire mourir les enfants dans le sein de leur +mère!) + +4º Une deuxième bande d'écorce, enveloppée d'une peau délicate et fort +mince, sur laquelle étaient peints divers animaux. + +5º Un bâton, long d'un pied, garni de porc-épic blanc et rouge, au bout +duquel étaient attachées plusieurs courroies. + +6º Deux douzaines d'ergots d'orignal, en guise de sonnettes. + +7º Un oiseau de bois, destiné à favoriser la chasse. + +8º Deux têtes de saumon desséchées, jouissant de la précieuse propriété +de faire abonder le poisson sur les cours d'eau où elles sont exposées. + +Jamais fétiches n'inspirèrent plus de vénération à des brahmines que ces +amulettes aux Indiens-Rouges. Quand le bouhinne les eut rentrées dans +leur châsse de peau de caribou, les Boethics prirent Triuniak et le +portèrent à la _cabane aux sueries_. + +C'était une tente hermétiquement fermée, dans laquelle on plaça +plusieurs cailloux rougis au feu et de grands vases remplis d'eau. Le +malade devait verser l'eau sur ces pierres et obtenir ainsi la vapeur +nécessaire à la balnéation. On connaît les excellents effets de cette +médication, usitée depuis un temps immémorial dans le nord de l'Asie et +de l'Amérique. + +En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le +fleuve, et, dès le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges, +qui avaient levé les tentes, embarqué le poisson, et retournaient à leur +oudenanc (village) de Baccaléos. + +La troupe était montée sur une vingtaine de grands canots, dont une +partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les +femmes. + +Kouckedaoui avait installé Dubreuil et Triuniak dans sa propre +embarcation, que décoraient de nombreux et horribles trophées de +guerre:--des chevelures enlevées soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux. + +Le troisième jour après leur départ de l'île des Grandes-Cascades, les +Indiens-Rouges établirent des mâts dans leurs chimans, et y fixèrent +de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godillée à +l'arrière, tenait lieu de gouvernail. + +La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve, +dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui détroit de Belle-Isle. +Ces parages, constellés d'îlots, de rochers à fleur d'eau et de bancs de +sable, offrent beaucoup de dangers à la navigation. + +On y arriva dans la soirée, et Kouckedaoui se proposait de camper sur +quelque îlot, dès que le soleil serait couché, pour traverser le détroit +de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tête. Il le pilotait +lui-même, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel, +aux pittoresques découpures, aux opulentes frondaisons, qui se +déroulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre à inspirer de +l'inquiétude. Le firmament avait cette sérénité, cette profondeur qui, +sous le rigoureux climat de l'Amérique septentrionale, rappellent le +beau ciel d'Italie, la brise, toute parfumée, de senteurs marines, +ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit +que le frou-frou du canard noir labradorien s'élevant de son nid à +l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perchée à la +cime d'un arbre, au bord de la mer, et lançant avec extase quelques +sons rares, mais si précis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de +rapports avec les sons d'une flûte ou avec le tintement d'une clochette +d'argent![31] + +[Note 31: Voyez l'_Ornithologie d'Amérique_, par A. WILSON.] + +Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il +sujet de répandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant +Kouckedaoui était soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper +autour du sien et à ses gens d'apprêter leurs armes. C'est qu'en +côtoyant le rivage d'une île, son oeil avait vu ce que l'oeil de +Guillaume n'aurait certainement pas découvert,--la trace du glissement +d'un kaiak sur un banc de sable que la marée avait maintenant recouvert +de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphère qui semblait si pure, +cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fumée. + +--Mon frère redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant +vainement ce qui excitait la défiance du chef boethic. + +--L'homme doit être comme le renard, toujours veiller, dit +sentencieusement Kouckedaoui. + +--Mais quel danger courons-nous ici? + +--Le danger, mon frère, est ton plus fidèle compagnon. Ne le quitte +jamais du regard, car lui ne cesse jamais de te guetter. + +Et s'adressant à Triuniak, qui respirait l'air comme un chien flairant +une pièce de gibier, il ajouta: + +--Mon frère ne fume pas d'habitude? + +--Non, dit le Groënlandais. + +--Alors mon frère doit plus qu'un autre être sensible à l'odeur du +sema[32]. + +[Note 32: Tabac.] + +--Je sens une odeur acre, mais je ne sais pas ce que c'est que le sema, +repartit Triuniak. + +Kouckedaoui prit son calumet, puis la bourse où il serrait son tabac, et +les montra à l'Esquimau. + +--Oui, dit celui-ci, l'odeur que je respire est celle de la plante que +tu m'as fait fumer à notre première entrevue. + +--Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des +varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil. + +--Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en +ai distingué la fumée, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette +île, à notre-droite. Ce ne peut être un ami, car il se cache, c'est donc +un ennemi. + +Comme il achevait cette réflexion avec l'inflexible logique particulière +aux races nomades, une grêle de flèches assaillit la flotte à bâbord. +En même temps, une escadrille de kaiaks et de konés débouquait des îles +situées à tribord. + +Aussitôt, par une manoeuvre adroite et très-prompte, les canots des +femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui +abattirent leurs voiles et présentèrent un double front de bataille. +Ces mouvements furent exécutés au milieu de cris affreux, mais sans +confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en +avaient la grande habitude. On eût dit que l'archipel avait été +soudainement envahi par une légion échappée de l'enfer. + +--Les flèches enflammées! aux flèches enflammées! ordonna Kouckedaoui à +ses gens, qui avaient déjà vaillamment riposté. + +Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes +un trait garni près de la pointe d'une touffe de mousse imbibée d'huile, +puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mèche +et décocha le trait contre un koné à dix pas de lui. Couverte de peaux +grasses, l'embarcation prit feu avant même que ceux qui la montaient +eussent eu le temps d'éteindre la flèche. Les vociférations +redoublèrent. Aux naissantes ombres du crépuscule, la mer ressembla +bientôt à une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant porté l'incendie +dans l'armée navale de leurs ennemis, et jusque dans l'île d'où était +partie l'attaque. + +Le grésillement des matières oléagineuses, le craquement des pins +auxquels la flamme s'élançait en girandoles immenses; les torrents +de fumée montant par épais tourbillons vers le ciel, ces étranges +silhouettes, si fortement accusées, d'un côté d'hommes nus, de l'autre +d'hommes emprisonnés dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect +d'animaux d'une espèce singulière; ces bateaux plus étranges encore, +cette animation, ces clameurs, les gémissements des blessés, le râle des +mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illuminée par les +fulgurantes clartés de la conflagration, ressemblaient bien plutôt à une +scène surnaturelle qu'humaine, bien plutôt au cauchemar d'un halluciné +du moyen-âge qu'à une terrestre réalité. + +Le canot de Kouckedaoui était au premier rang; le chef, Triuniak +et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux +Esquimaux. Telle était leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention à un +petit kaiak qui paraissait chaviré et naturellement poussé vers eux +par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se +redressa, comme mu par un ressort. + +Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskimé, +faisant corps avec l'esquif, parut armé d'un trait dont il frappa +Kouckedaoui. + +--Ah! le traître m'a tué! dit le chef en s'affaissant. + +--Nous te vengerons, mon frère! s'écria Triuniak, assénant à l'Esquimau +un coup de hache qui lui fendit le crâne. + +--Je meurs, dit Kouckedaoui! mais la victoire est à nous!... Cependant, +faites que ma mort soit ignorée jusqu'à ce que nos ennemis aient pris +la fuite... Innuit-Ili, ne laisse pas enlever ma chevelure par ces +vautours... tu m'entends... + +Sa voix s'affaissait de plus en plus. + +--Ta main, Innuit-Ili... ajouta-t-il, donne-moi ta main... + +--La voici! s'écria Dubreuil, agenouillé près de lui dans le canot. + +--Je ne la sens pas... La mort arrive.... mes yeux se brouillent... +Innuit-Ili!... + +--Je suis là, mon père, fit le jeune homme d'un ton ému. + +--Innuit-Ili, tu ramèneras mon cadavre à l'oudenanc... + +--Je te le jure! + +--Et... tu épouseras... + +Un accès de suffocation lui coupa la parole. + +--Tu peux en emporter la conviction! répondit Guillaume, comprenant la +pensée du moribond. + +Celui-ci s'agita deux ou trois fois dans un tremblement convulsif, puis, +se levant soudain sur son séant, il s'écria après avoir jeté un regard +sur les Esquimaux en déroute et vivement pressés par les Indiens-Rouges: + +--Nous sommes vainqueurs! On dira que Kouckedaoui était un brave +guerrier! + +Et son corps retomba comme une masse de plomb dans le canot. + + + + + XVII + + RETROUVÉE + + +La chute de la nuit ramena les Indiens-Rouges de leur poursuite. Ils +revinrent chargés de prisonniers et de dépouilles hideuses. La mort +de Kouckedaoui changea en lamentations les éclats de leurs voix +triomphantes. Dans l'excès de sa douleur, Shanandithit voulait se +suicider. Ou arrêta sur son sein la javeline meurtrière. + +Les Boethics débarquèrent sur une île où ils allumèrent de grands feux, +autant pour sécher et faire boucaner leurs horribles trophées humains, +que pour se chauffer, car le froid était assez vif. Des sentinelles +furent postées tout autour du camp; on attacha les captifs à des +poteaux, sous une bonne garde, et le premier accès de chagrin causé par +la mort du chef s'étant calmé, chacun conta ses récents exploits. +Les sensations des Indiens ont une mobilité égale à leur vivacité. Un +philosophe célèbre l'a justement dit: «ils vivent tout en sensations, +peu en souvenir, point en espérance.» Ils pleurent et rient avec une +égale facilité, sautant de la joie la plus bruyante, à la tristesse la +plus silencieuse, et quoi qu'en aient certains candides partisans de +l'homme à l'état de nature, ils sont, en général, de fieffés hypocrites. + +Dubreuil avait déjà eu occasion de faire plus d'une fois cette +observation chez les Groënlandais; mais les Boethics l'emportent de +beaucoup sur ceux-ci en fausseté. Vantards, menteurs, féroces, +ils mettent toutes leurs facultés au service de ces trois vices. +L'ostentation, le désir de briller aux dépens des autres composent le +fond de leur caractère. Aussi fallait-il les entendre renchérir sur +leurs prouesses personnelles durant la lutte et se flatter d'écraser +bientôt, d'annihiler ces «perfides et pusillanimes Esquimaux dont tout +le courage consistait à dresser des embuscades, et qu'ils auraient +scalpés jusqu'au dernier, sans la trop prompte arrivée des ténèbres.» + +Leurs discours, leurs chants se prolongèrent fort avant dans la nuit. +Insensiblement toutefois ils cédèrent au sommeil. + +Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les émotions, une affliction +profonde le tenaient éveillé près du cadavre de Kouckedaoui. Comme il +contemplait avec une mélancolie rêveuse le sombre azur du firmament, les +signes précurseurs d'une aurore boréale y firent leur apparition. + +Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli, +tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques, +toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du +méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté. +A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace +sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et +d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et +multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons +augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de +vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup +l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu +d'artifice, apparut la _couronne de l'aurore boréale_, spectacle qui +défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux +et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes +les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le +dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante, +enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne +dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent +leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation, +avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de +l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution +de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire. + +Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui +courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle +rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après +l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés +dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux +composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits. +Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus +voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que +ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance +réelle était tout à fait la même. + +Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais +admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié +l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui +près du corps de son mari, la lui rappela. + +--Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé son _spimia +kakoum_ [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes +larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi! + +[Note 33: Ciel, terre d'en haut.] + +Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses +sentiments superstitieux. + +Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir +s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun +hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne +suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur. + +Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la +cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande +affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé +l'homme blanc. + +Guillaume se moqua des récriminations du sorcier; mais Triuniak +l'engagea à plus de modération, de crainte qu'il ne leur advint malheur. + +--Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flèche qui part +d'un arc. Cela nuit à ton courage. Ici, nous devons nous comporter +avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous +égorgeraient sur le moindre soupçon. Notre ami et notre défenseur mort, +il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs à leur +village. + +--Ah! s'écria Dubreuil, la ruse, la fausseté ne me conviennent pas. + +--Quand on est le moins fort, on tâche d'être le plus habile. + +--Où veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatienté. + +--Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des +Indiens-Rouges, mais, étant avec eux, j'ai l'air de le connaître et de +l'aimer. + +Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler +avec eux, reprit Dubreuil en souriant. + +--C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer. + +A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques, +qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut +lavé dans la mer, peint de couleurs fraîches et placé nu dans une sorte +de cercueil en écorce, fabriqué expressément pour cet usage. + +Pendant que leurs squaws vaquaient à ces occupations, les hommes +recueillaient et faisaient fondre de grandes quantités de résine. La +bière et son contenu furent posés gros du feu, et on la remplit de +résine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des +obsèques, qui devaient avoir lieu au village, éloigné de plus de dix +journées. + +Inutile de répéter que ces cérémonies s'accomplirent, au milieu des +chants et des gémissements. + +Le liquide refroidi, figé, on porta le cercueil dans le canot du chef, +et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil. + +--Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci à l'homme qui leur +servait d'interprète. + +--Non, cède, mon fils, intervint Triuniak. + +--Moi, céder à ce charlatan! jamais! + +--Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne. + +--Non, je ne sortirai pas. + +--Tu nous exposes, dit Triuniak... + +--Kouckedaoui m'a commandé avant de mourir de le ramener à l'oudenanc; +je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un +ton ferme. + +Ces paroles ayant été traduites au magicien, il se mit en fureur: + +--L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il. + +--Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine +bouillant de colère. + +--Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne +vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prétexte pour te frapper? + +Dubreuil était trop irrité pour écouter la voix de la raison. La +discussion allait dégénérer en une rixe, qui aurait pu être fatale aux +deux adversaires, quand le chef appelé à succéder au défunt s'interposa. + +Il s'avança entre eux et dit: + +Kouckedaoui a-t-il confié à Innuit-Ili le soin de son corps? + +--Oui, dit Triuniak, j'étais présent, j'ai entendu. + +--Quelle valeur a l'affirmation d'un étranger, d'un Yak! fit le bouhinne +d'un air méprisant. + +Triuniak reçut l'insulte avec un flegme imperturbable. + +--Cette affirmation peut être vraie, et je la crois telle: je sais +combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef. + +--Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui +faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du +sien. + +--La parole de ma soeur est décisive! dit le chef. + +--Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot. +Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux +funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur +les Boethics. + +Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman. + +La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est, +elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux +Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34]. + +[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner +désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu +plus tard, les navigateurs européens.--Voyez les cartes de l'île de +Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor, +Montgomery Martin, Brué, etc.] + +Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics +y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots. + +Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut +d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de +son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et +en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes, +si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et +retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et +mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux +du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient +au-dessus de toute autre pelleterie. + +Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de +poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie +d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher +une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui +ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse +étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré. +Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des +arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées +au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen +même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le +forcèrent de suspendre sa marche. + +Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin, +résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour +de Dieppe lui permît de reprendre sa course:--l'un ou l'autre pouvant +lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne +revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en +route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement +des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude. + +Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas +pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes +sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se +réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit. + +Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt +entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité +médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir, +qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre! + +Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple +comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position +avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait +recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante +lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge +était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à +une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic +s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas +été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais +Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune +embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre, +c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si +fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte? + +--Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise, +car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur +quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la +veille. + +Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la +flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui +le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie +grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme. + +Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il +avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme +devant lui offrir plus de ressources pour subsister. + +La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier +son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à +travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des +prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant +des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile +venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme; +l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de +maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni +la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se +couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il +avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient +cruellement souffrir. + +Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute +montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau +torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un +petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert. + +Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites, +qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses +yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras +et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix. +Il la frotte sur son vêtement, l'examine... c'est de l'or, de l'or +pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en +paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en +ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent +son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête! + +Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire +ironique:--Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces +richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites +ferait assurément bien mieux ton affaire! + +Et tout l'or retourna sur le lit du torrent, à l'exception de quelques +parcelles, que le jeune homme garda par curiosité. Pourtant, son sommeil +fut agité, la nuit suivante. Il eut des rêves fantastiques de palais +merveilleux, de fêtes féeriques, de femmes mille fois belles et +voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans +adresser un coup d'oeil de regret à cette mine précieuse. + +--Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut. + +--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils +reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrière lui. + +Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bénédictins. +Tremblant de surprise et de joie, il leva la tête en disant: + +--Un Européen! où êtes-vous? + +Et la même voix répéta; + +--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils +reviennent! + +Tournant les yeux du côté d'où partait Je son, Dubreuil aperçut alors +une espèce de singe, à longue Barbe, perché au sommet d'un arbre. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +Mais, pour la troisième fois, la voix redit: + +--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils +reviennent! + +Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut +de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au +Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri. + +--Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus +étrange encore. Que peut être cet individu? + +--Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres +n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.--Un Européen? +ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un +corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte +de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère, +tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que +j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé. +Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il. + +Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de +plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au +pied, une sève jaunâtre et visqueuse. + +Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres. + +--Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le +gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre, +qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35] + +[Note 35: C'était l'_acer saccharinum_ de l'Amérique septentrionale. On +le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.] + +En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec +délices. + +--Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui +qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson, +reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut +que je rattrape mon homme! + +Plein de cette idée, Dubreuil s'élança sur les pas du fugitif, en +animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement +à ses habitudes, n'avait ni grondé, ni paru surpris à la voix de +l'étranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son maître. + +--Ah! une piste, s'écria celui-ci, en tombant sur un sentier frayé, qui +débouchait près du petit lac. + +Il s'y enfila, et toute la journée redoubla d'ardeur, sans toutefois +pouvoir parvenir à rejoindre l'être qu'il poursuivait. + +Le lendemain, il était debout avant l'aurore et continuait sa route avec +la certitude qu'il ne tarderait pas à arriver à un lieu habité, car +la piste s'élargissait et se montrait de plus en plus battue, à mesure +qu'il avançait. + +Enfin, vers midi, il découvrit un lac auquel des mamelons verdoyants +formaient une charmante ceinture, et sur le bord méridional de hautes +palissades entourant un amas considérable de cabanes. + +Peu de minutes après, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras +Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millième fois, +murmurait à son oreille enivrée le doux mot: + +_Nisakia-kia_ (je t'aime). + + + + + + XVIII + + LE FOU + + +Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus +de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces +maisons, appelées _mumatiks_ par des indigènes, étaient construites +en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée +intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés +dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes, +une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de +parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient +des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre +pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger. + +Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient +groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au +centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes +que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute +taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les +branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus +rapidement, et on l'employait comme tour d'observation. + +Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux +ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons, +semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux, +vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries, +des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs, +des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de +marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus, +composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là, +chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre +qui annonçaient une provenance européenne. + +Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de +l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on +avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour. +De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde +percé de meurtrières. + +La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en +terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut, +et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur +d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde, +du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des +flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante. + +[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard, +Charlevoix, Dupratz, etc.] + +Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de +distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de +précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un +rayon de quarante à cinquante toises. + +Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et +un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point +où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts +avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables +pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir +l'assaut d'un corps d'armée régulière. + +Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans +la rade, au-dessous du cap. + +Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son +arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement +il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop +préoccupé, bien trop pressé! + +Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le +tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé +à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et +l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec +Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis +deux jours seulement. + +Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de +se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si +émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par +cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite +la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses +mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda: + +--Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici? + +Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de +la brutalité de Kougib. + +--Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la +chasse avec Triuniak? + +--Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le +commandait. Maudit soit ce jour! + +--Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher +des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et +m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris. + +--Le scélérat!... + +--Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers +la côte. + +--Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle. + +--Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait, +et me menaça de mort si je bougeais. + +»--Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je. + +»--Je veux faire de toi ma femme! répondit-il. + +»--Jamais! non, jamais je ne serai ta femme! + +»--Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est. + +--Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria +Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant +passionnément. + +--Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je +ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à +me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et +se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du +moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors +la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais. + +--Pauvre aimée! fit Dubreuil. + +--Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me +poursuivait... Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak. + +--Il a expié ses crimes! mais toi! toit!... + +--Moi, je le perdis bientôt de vue... + +--Heureusement!... + +--J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner +une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entraîna. Le +lendemain, j'errai au milieu des glaces... + +--Et la faim... + +--Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantité. Kougib avait +tout disposé pour un long voyage. + +--C'était un homme de précaution, dit le capitaine avec un sourire. + +--Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir. +Cependant, je pêchai des bois flottés et fis du feu sur des glaçons. + +--Quelle terrible position! + +--Souvent je songe à toi, Innuit-Ili... + +--Ah! nos pensées ont dû se croiser plus d'une fois! Mais enfin, +comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation! + +J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours +je m'éloignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatiguée de voguer +ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une île de glace à +laquelle j'amarrai solidement mon koné. Comme j'avais suffisamment de +vivres, j'étais décidée à attendre... + +--C'eût été attendre la mort. + +--Peut-être! + +--Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres! + +Mais une nuit éclata une violente tempête. Le glaçon où je campais fut +réduit en morceaux, j'eus à peine le temps de m'élancer dans mon koné... + +--Que d'infortunes, ô pauvre Toutou-Mak! + +--Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette +tempête, je ne t'aurais jamais revu, doux aimé de mon coeur. + +Dubreuil la couvrit de caresses. + +--Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif à la cime des +flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois +nuits je fus le jouet des éléments. Il ne me restait plus aucun espoir +d'échapper à l'abîme, quand l'ouragan me jeta évanouie sur cette île. +Les habitants s'emparèrent de moi, et je repris mes sens entre les bras +d'un chef... de mon malheureux père... + +En prononçant ces paroles, Toutou-Mak éclata en sanglots. + +--Kouckedaoui était un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui +assistait à l'entretien. + +Shanandithit se mit à pousser des hurlements dans un coin de la hutte. + +Lorsque cette explosion de douleur se fut calmée, Dubreuil dit doucement +à Toutou-Mak: + +--Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris, à ce poisson gravé sur +ton bras. + +--Oui, le baccaléos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu, +répondit-elle, en lui montrant une plaque d'écorce rendue au fond de la +cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, «quatre poissons de +sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de +gravier en coeur.[39]» + +[Note 37: Baccaléos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a +fait _cabelliau_, puis _cabillaud_, qui veut dire, on le sait, morue +fraîche.] + +[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en +français, rendra l'idée impliquée par ça terme indien.] + +[Note 39: Ces armes ressemblaient à celles des Outaouais. Seulement, +chez ces derniers, les quatre poissons étaient remplacés par quatre +élans.--_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, par le baron de +LAHONTAN.] + +--Mais, ajouta-t-elle, mon père me reconnut surtout à une marque +particulière qu'il m'avait faite sur l'épaule. + +Après ces explications, entremêlées de soupirs et des plus tendres +baisers, vinrent celles de Triuniak. + +Il raconta que le bouhinne avait profité de l'absence de Dubreuil pour +indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hâter le départ des +Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaça de le tuer, et on +l'entraîna malgré lui, après l'avoir attaché dans un canot. Il ne devait +même la vie qu'à l'intercession de Shanandithit, qui avait déclaré +l'adopter, comme il avait adopté sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour +mari. + +--Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'épouser Shanandithit +à l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils, à cette +époque, tu célébreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui. + +La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil +s'écria: + +--Quoi! pas avant un an? + +--Non, mon fils, répondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne +pourrons prendre un mari avant deux saisons révolues. Pendant ce temps, +tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai élever au rang +qu'occupait Kouckedaoui. + +--Au moins, ma mère me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour? +insista Guillaume en couvrant du regard son amante. + +--Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? répondit Shanandithit, étonnée +de cette question. + +Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la réponse +Toutou-Mak l'informa que, différemment des coutumes des Esquimaux, chez +les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le même toit que +leurs fiancés, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient, +même pendant leur deuil. + +Pour dure que fût l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y +résigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui. +Son costume esquimau fut changé contre un élégant vêtement, composé +d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brodés avec +art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vérité, fort bonne mine +dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en été, +hormis dans leurs expéditions de guerre, où ils vont nus et peinturés de +la tête aux pieds. + +Pour faire du capitaine français un chef boethic complet, il ne lui +manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les +orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupât sa +longue barbe. Mais il refusa avec opiniâtreté, et au grand désespoir de +Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette +insigne distinction. + +[Note 40: «... On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais +indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux attachés au sommet de +la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers +un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble +quelques plumes d'oiseaux,»--_Premier voyage de_ JACQUES CARTIER.] + +Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du +pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans +les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle +aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son +élève et maître. + +Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune, +Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné +celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais +celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme +blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin, +d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A +Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles +se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités: +_Matchi-Manitou_, le Grand-Esprit, _Tchougis_, le Diable, _Ouaïche_, +dieu des songes, _Agreskoui_, déesse de la guerre. Les insulaires +tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant +des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire +éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie, +que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi +ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les +défunts. + +Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de +beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les +unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois +grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé; +d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et +le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses +avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se +faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de +large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était +parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans +un cercueil rempli de gomme de pin (_pinus balsamifer_), où il se +conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature, +des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été +déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et +d'ornements d'espèces diverses. + +[Note 41: Sur les tombes des enfants.] + +Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les +rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de +framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des +myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et +autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective. + +La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses +dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il +mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres, +l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou +à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons +délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le +_nihog_, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant +l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard +jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de +s'échapper. + +Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient, +avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation +des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de +phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces +amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués +dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous +pour respirer. + +Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas +fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient +plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons +souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent. +Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit +auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie +artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse. +Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant. + +Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente +et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la +posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui +flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme +ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs +qu'ils se pourraient procurer. + +Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel +exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un +ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours +à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à +la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il +déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà +les mers! + +Guillaume désirait vivement aussi retrouver le singulier personnage +qu'il avait entrevu près du petit lac. Mais dès qu'il eu avait parlé, on +lui avait répondu avec terreur:--C'est le fou! nul ne sait où il habite. + +Les Boethics redoutaient cet être bizarre, comme le plus terribles des +fléaux. Toutou-Mak elle-même avait supplié Dubreuil de ne pas en ouvrir +la bouche. Et il en était plus contrarié que surpris, car il avait +antérieurement observé que les gens frappés de démence inspiraient aux +Uskimé un effroi superstitieux.[42] + +[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui à bon nombre d'habitants +de nos campagnes européennes.] + +L'été et l'hiver s'écoulèrent avec une grande rapidité. + +Dès que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que +l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics +décidèrent de faire une grande chasse, pour célébrer dignement le +double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux +étrangers. + +Après un jeûne qui dura deux jours, Ouaïche ayant déclare aux +Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire +oriental, ils traversèrent le lac et se rendirent à la tête de la +rivière Machigonis,[43] par laquelle il se décharge dans la mer. Femmes, +enfants, chiens, ils avaient emmené avec eux une troupe considérable. + +Là commençait une double rangée de clôtures, de dix pieds de haut, en +branches de sapin, dont l'incroyable étendue était bien propre à +exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de +longueur[44]. + +[Note 43: La rivière des Exploits.] + +[Note 44: De pareilles clôtures existaient encore en 1821, quoique, +décimés par la petite-vérole et chassés par les Européens, les Boethics +eussent disparu depuis plusieurs années. M. Cormak les vit lorsqu'il fit +son expédition dans l'intérieur de l'île de Terre-Neuve. Elles avaient +encore trente mille anglais d'un côté du lacet dix de l'autre. En 1852, +j'en ai moi-même aperçu les débris.] + +Elles formaient deux lignes se développant en un angle tronqué, dont le +sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la +base plusieurs milles. + +Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long +du fleuve; celle-ci était, de distance en distance, percée par des +ouvertures; mais l'autre était pleine d'un bout à l'autre. + +Ces barrières avaient été construites par les Boethics, pour faciliter +la chasse. A l'affût dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle, +les autres aux ouvertures sur la rivière, ils attendaient et tuaient à +coups de flèche ou de lance les animaux que leur rabattaient, à grands +cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant +vers le lac en poussant le gibier entre les barrières. + +La quantité détruite de cette manière est souvent fabuleuse. + +Aussitôt arrivés, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dépêché +à l'extrémité inférieure de la clôture. + +Il était à son poste depuis quelques jours, se félicitant de ses +succès, car il avait porté bas une douzaine d'orignaux pour sa part, +et attendant avec impatience le moment de retourner près de Toutou-Mak, +lorsque retentit près de lui un cri qui avait fréquemment résonné dans +ses rêves, agité ses pensées: + +--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prédit, ils +reviennent. + +Le capitaine se retourna. + +C'est le sauvage qu'il a aperçu l'année précédente près du lac aurifère, +et qui détale à toutes jambes. + +Dubreuil se met à la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait +le serment. + +Le soleil était à peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la +journée sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord +du fleuve, déterminé à recommencer le lendemain, car il n'avait pas +cessé de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperçut +que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au +bord de l'eau. Le Machigonis était fort large à cet endroit, et la marée +y montait à plus de dix pieds de haut. + +Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la +subtilité d'un Indien, le flot se retira et il découvrit de nombreuses +substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions, +aux maisons de l'Europe septentrionale[45]. + +[Note 45: Des ruines semblables ont encore été dernièrement retrouvées +à Terre-Neuve, près de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes +monnaies d'or.--Voyez la _British North America_, par MARTIN.] + +Cette découverte l'intéressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir +lu que, vers le XIe siècle, les Norwégiens avaient jeté, par le 49° de +latitude, une colonie sur une île qu'ils avaient nommée Winland[46], à +cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil +se doutait que Baccaléos était cette île. Une inscription gravée sur la +face d'un rocher vint tout à coup corroborer ses présomptions. + +[Note 46: Terre de la vigne. La découverte et la colonisation de +Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilités, en 1001, par +un Islandais, Herjolf, aussitôt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou +Rauda, lequel avait déjà reconnu les côtes du Groënland, avec Gunbiorn, +en 983. + +Non-seulement l'Islande et le littoral de Groënland possédaient de +puissantes colonies européennes bien avant la découverte de Christophe +Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitèrent la Friesland, +cette île populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond +de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et +l'Estotitland, autre île disparue, inconnue, où cependant le roi avait +un interprète qui parlait latin) visitèrent une partie de la côte +américaine vers le milieu du XIVe siècle, tandis que les hardis +navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe. + +Du reste, on a trouvé aux États-Unis de nombreux monuments attestant +une civilisation ancienne et fort avancée. Rien d'étonnant que nos +missionnaires aient remarqué au XVIe siècle des croix dans l'Acadie +et la Gaspésie. Elles ont pu y être plantées par les Esquimaux du +Groënland, dont beaucoup étaient convertis au christianisme dès l'an +1000, mais qui finirent par massacrer leurs prédicateurs et par +retomber dans l'idolâtrie. Du reste, on a même trouvé dans une cave, à +Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a dû être frappée vers +l'année 150 de l'ère chrétienne. + +Elle porte d'un côté: + + Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos. + +Et de l'autre: + + Aurelius Cæsar Aug. P. III. Cos. + +On peut consulter à ce sujet ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_. +--Librairie Tross. Paris, 1866.] + +Elle portait cette, inscription latine: + + HIC STETIT ERICUS + + NORWEGIANORUM PONTIFEX + + M.CXXI + +Dubreuil en était là de ses observations, quand une flamme brilla à la +cime d'un cap au-dessus de sa tête, et, à la pointe du rocher, il vit +apparaître le sauvage qui gambadait, dansait, se démenait et paraissait +en proie à une exaltation extraordinaire. + +--Ils sont revenus, criait-il en langue danoise, ils sont revenus +les hommes blancs. Ma prédiction s'est accomplie. Et moi, le dernier +descendant d'Erick Rauda, moi à qui il était donné de conserver intact +et vierge de toute souillure le sang des blancs sur ce rivage, je +vais monter au séjour de mes aïeux. La mission du petit neveu du +grand navigateur est remplie. C'est ici qu'ont débarqué les premiers +Norwégiens; c'est ici qu'ils auraient dû se tenir. S'ils n'avaient +flétri leur race en s'alliant, en se mêlant, en se fondant avec les +sauvages habitants du Winland, ils vivraient heureux et prospères dans +de fertiles contrées. Mais ils se sont bestialement jetés sur les femmes +rouge? comme des cerfs échauffés; et ils ont perdu leur esprit, ils ont +perdu leur coeur, ils ont perdu leur couleur. Seule, la famille d'Erick +s'est préservée de la contagion. Elle a fidèlement demeuré sur ce roc, +sans se corrompre, sans se gâter. Elle attendait le retour des blancs, +et les blancs reviennent; ils sont revenus, les hommes blancs! Gloire à +eux! ils détruiront les hommes rouges et leurs métis! + +La prédiction du dernier fils d'Erick Rauda s'accomplira! + +En prononçant ces mots avec une frénésie indescriptible, l'insensé se +précipita dans le fleuve, où il disparut à jamais. + +Guillaume Dubreuil s'était hâté de grimper sur le promontoire, pensant +surprendre son homme: mais en arrivant, il ne trouva plus que les +décombres fumants d'une cabane. + + + + + XIX + + BRISTOL + + +Un des faits qui m'ont le plus frappé en mes voyages, c'est +l'éloignement des peuples, appelés primitifs, pour la ligne anguleuse +dans le groupement de leurs habitations, et même dans la construction +de ces habitations elles-mêmes. La figure circulaire, par contre, est +adoptée presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands, +nos ancêtres procédèrent de même. A l'origine, leurs huttes et leurs +bourgades furent généralement rondes, ou ovales, carrées très-rarement. +Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette répugnance +pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes, +vous sautera aux yeux. J'ai là, devant moi, entre autres, une vue de +Bristol, ou Brightstowe[47], dessinée en 1574; eh bien! on peut compter +les développements successifs de cette ville, comme on peut compter +l'âge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette époque, elle +avait déjà quatre enceintes, les deux premières d'une rotondité presque +parfaite, chacune des deux autres s'écartant de plus en plus de la +courbure sphérique. Le rempart détruit, soit par les guerres, soit par +l'afflux de la population, avait comblé le fossé, sur lequel s'était +établi un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait été +reportée au-delà. Sans doute la cité fit maintes fois encore éclater son +corset de pierres avant de s'éparpiller sur le vaste promontoire où elle +s'élevait, entre l'Avon et la Frome, avant de déborder son berceau, se +jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de +«briques, de fumée et de boue,» dont parle un voyageur moderne. + +[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut dire _lieu considérable_). +_Vulgo: quondam Venta florentissimum Angliæ emporium._--G. Bruin, +Bruxelles, 1574.--Les Saxons l'avaient appelée _Caer Oder naut Badon_, +ou _ville d'Oder dans la vallée de Badon_.] + +A la fin du XVe siècle, ses cent quatre-vingt mille âmes actuelles se +réduisaient à douze ou quinze; alors elle ne possédait ni sa Bourse, ni +ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment +éclairées par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais +alors, cependant l'antique cité jouissait d'une célébrité beaucoup +plus grande qu'aujourd'hui. Elle était «la plus renommée et marchande +d'Angleterre, excepté Londres,» disait un contemporain. Les bords de +l'Avon, «si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une +navire[48].» + +[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants étaient faux, +comme eaux qu'on trouve près d'Alençon. Aux XVe et XVIe siècles le +commerce en tirait toutefois un grand profit. «A un mille au-dessous +de la rive orientale de l'Aron est bordée d'un rocher élevé, nommé +Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantité de pierres carrées et +à six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont +véritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas +la dureté.»--_Les Délices de la Grande-Bretagne_, etc., par James +DEEVERELL.] + +Les cures miraculeuses opérées par saint Vincent, dont la demeure se +voyait encore «entaillée au bas bord, du côté dextre du rivaige,» au +pied même des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout +sa marine, qui déjà sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui +avaient conquis cette enviable réputation. + +[Note 49: En grande réputation pour la goutte et les affection» +vésicales.] + +A présent, elle se compose de deux villes,--Bristol proprement dit, et +Clifton: également jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive +droite du fleuve, tandis que les deux autres étaient, celle-ci,--la +plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-là,--le +produit, la fille,--sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le +poids des bâtiments dont il est chargé, les mettait en communication. La +seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra désigner, était +fortifiée par une muraille crénelée,--percée de deux portes et flanquée +de tours, tantôt rondes, tantôt quadrangulaires,--qui, s'appuyant sur le +fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait été la corde violemment +tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement à un ciboire: Bristol +figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied. +Une grande voie traversait en droite ligne toute la cité, depuis le +sommet jusqu'à la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours +elle prenait différents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas +Street. Dans le quartier nord, cette voie était coupée à angles droits +par une rue nommée Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait à l'est +à un château très-fort, bâti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et +dont nous aurons bientôt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait +à une muraille élevée pour la protection de la pointe du promontoire, et +entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'étendait un marécage. + +On pense bien que Bristol avait, à cette époque une physionomie toute +féodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en défendaient +l'approche extérieure, des monastères entourés de murs épais, des +habitations munies de créneaux et mâchicoulis, des quartiers tout +entiers renfermés dans leurs propres fortifications, des chaînes tendues +en travers des rues aussitôt le couvre-feu sonné, des hommes d'armes +faisant bruyamment résonner les dalles sous leurs éperons, tout à +l'intérieur parlait de ces temps désastreux où régnait despotiquement la +loi brutale du plus fort, du plus féroce, et que, par une aberration qui +serait inqualifiable si elle n'était un calcul de la politique, on +s'est plus à nous peindre sous les couleurs les plus poétiques, les plus +délicates! Ah! qu'elle avait été effroyable, qu'elle était hideuse +au peuple anglais cette poésie qui, pour s'inspirer, pour écrire ses +chants, s'était plongée et avait trempé sa plume dans les flots de sang +des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge! + +Aussi comme il bénissait cet hypocrite fieffé, cet insatiable de +richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la +saluait de toutes parts avec une indicible allégresse. Les fautes, +les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun +s'estimait bien trop heureux d'une trêve qui lui permettait de respirer +enfin, de vaquer un peu plus tranquillement à ses occupations. + +[Note 50: Voir l'_Histoire d'Henri VII_, par F. BACON.] + +Une des villes les plus cruellement éprouvées par la guerre civile. +Bristol, réparait ses édifice religieux, ses monastères tant de fois +pillés, tant de fois ravagés. Les magnifiques basiliques relevaient +fièrement leurs clochers aigus comme des flèches, leurs pyramides, leurs +campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait +pas moins de vingt temples, non compris les couvents.--C'était, pour +n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a +imposé la Réforme: d'abord, sur la place Centrale, à l'intersection des +quatre rues principales, marquée par une belle croix gothique, l'église +de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides +autels; celle du Christ, fondée en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens, +aux quatre angles de cette place; Saint-Léonard et Saint-Warbugh, +dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, près de la porte +septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne +propriété des abbés de Glastonbury, une des plus admirables créations du +gothique fleuri; en franchissant le pont, les églises des Grands et des +Petits-Augustins, dont la première est devenue, depuis la +Réformation, cathédrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville, +Sainte-Marie-du-Port, élevée par le comte de Glocester en 1170; la +vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte à la conquête; au +pied du château, Saint-Philippe, de la même époque que la précédente, et +dans laquelle on voit le buste de Robert, fils aîné de Guillaume, à qui +son frère Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge +sur les yeux; Saint-Nicholas, vis-à-vis du pont jeté sur l'Avon, érigée, +en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui +de Saint-Jean, en face, s'élançant d'une voûte sous laquelle passait la +route; au-delà du pont, la somptueuse église consacrée à saint Thomas, +surpassée seulement, dit la chronique, par celle «dédiée à Nostre-Dame, +laquelle ilz appellêt RADCEL [51]: située au rivaige de la rivière, pas +loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre +de merveilleuse haulteur, par dedans à tous cotez vaulsée de pierrées +taillées artificiellement et bigarrées. Ayant plus haulte une aultre +vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de +place qu'ung hôme s'y poeult tenir droict.» + +[Note 51: Pour _Redcliff_, rocher rouge.] + +Mais, nonobstant leurs beautés respectives, aucun de ces monuments +n'égalait en magnificence et en faste celui du Temple, ou église de la +Sainte-Croix, «laquelle les bourgeois croyêt estre édifiée sur laine. Et +combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de +telle grandeur se polrait tenir sur telle matière molle: toutesfois, +il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte +et belle, de la façon en grosseur et haulteur de celle de l'église de +Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne.» Cette tour tremblait tellement dès +le XVIe siècle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il paraît néanmoins +qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mêmes craintes, car un voyageur +écrit: «Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une +fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par +laquelle il est comme séparé du reste de l'édifice, et cela s'ouvre et +se ferme à mesure que l'on sonne.» Cette tour existe encore, et on la +juge solide, malgré son aspect menaçant, car, élevée sur un marais, elle +s'est enfoncée d'un côté et dévie de son sommet de prés de quatre pieds +de la perpendiculaire. + +Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple était orné, on +remarquait la statue en argent de saint Sébastien. Cette précieuse +statue était un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vénitien d'origine, +établi depuis longues années à Bristol, où il exerçait la profession +d'armateur. Il avait fait ce riche présent à l'église pour célébrer la +naissance de son second fils Sébastien Cabot. Et c'était ce fils qu'on +voyait, par une belle journée du mois de mai de l'an de grâce 1497, +pieusement agenouillé devant l'image du saint martyr. + +--Bienheureux élu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry +le septième, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres +Patentes qu'il nous a octroyées le 5 mars de l'année dernière, car je +vous jure que tout mon désir c'est d'aller convertir les infidèles, +païens, hérétiques et idolâtres qui habitent les bords de la mer +glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, miséricordieux patron, que +la gente sauvagesse, ramenée par notre nef, écoute enfin, d'un oreille +complaisante, ma requête amoureuse: je la ferai, ô doux dépositaire de +mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation! +De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de +diamants, et une nappe brodée en point d'Angleterre pour votre autel; +item, brûlerai cent livres de bougie et dix d'encens à votre intention, +item, vous passerai au col mon grand chapelet d'émeraudes et de rubis, +item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles; +item... + +--Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien, +derrière Sébastien, un vieillard qui s'était approché silencieusement. + +--Je termine, mon père, répondit-il. + +Et, après avoir achevé mentalement sa prière, Sébastien fit un signe de +croix, une respectueuse révérence à la statue, et suivit le vieillard +hors de l'église. + +Celui-ci était un homme de grande taille, robuste, dont le poids des +ans semblait n'avoir en rien altéré la vigoureuse constitution. Il avait +l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur +sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la +neige, et brillait une lourde chaîne d'or massif. Il était coiffé d'une +toque en velours noir et vêtu d'une robe de même étoffe, serrée à la +ceinture par une cordelière, costume des opulents armateurs du Levant. + +Son fils, Sébastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'était le même +regard, la même délicatesse nerveuse, le teint olivâtre des méridionaux; +mais avec l'expression plus ardente, plus passionnée que comportait +son âge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits, +hardiment accentués, annonçaient l'énergie, l'impressionnabilité, +l'esprit d'aventure. + +[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831, +dans une galerie particulière, à Bristol. Au-dessous on lit: + +«_Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis +Aurati, Primi Inventoris Terræ-Novæ, sub Henrieco VII, Angliæ Rege_.»] + +Il portait l'élégant habillement des jeunes gens riches de cette époque; +chapeau de feutre, ombragé d'une plume d'autruche; large fraise +tuyautée en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonné d'argent, +haut-de-chausses bouffants, jaunes, à côtes rouges, et attachés au +milieu de la cuisse par une jarretière d'or, bas de soie montant sous le +haut-de-chausses et souliers à la poulaine. Une épée au côté, des gants +de chevreau aux mains, et un léger manteau sur l'épaule, complétaient +son ajustement, dans lequel Sébastien montrait une aisance, une +distinction et une bonne mine qui avaient tourné la tête à plus d'une +bachelette et damoiselle bristolienne. + +Mais ni leurs grâces, ni leurs provocantes oeillades, pas même le +désespoir de l'une d'elles, n'avaient trouvé le chemin de son coeur. + +Entièrement livré à l'étude, et particulièrement à celle de la sphère +terrestre, le jeune homme était resté longtemps insensible aux charmes +de l'amour. La tendresse de son père, l'affection de ses deux frères, +Louis et Sanchez avaient presque suffi--sa mère étant morte avant qu'il +eût pu la connaître--aux besoins de son âme, jusqu'à la fin du mois qui +précède ce récit. + +Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversèrent le +pont, et entrèrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High +street). Cette rue, fort étroite et très-ancienne, était bordée de +chaque côté par des boutiques, non point de ces vastes magasins écrasés +d'or et ruisselants de lumière, comme ceux d'aujourd'hui, mais de +petites échoppes, bien noires, bien enfumées, où l'air et le jour ne +semblaient pénétrer qu'à regret, et où les ventes se faisaient plutôt +sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des +denrées. + +Ces boutiques occupaient invariablement la première pièce du +rez-de-chaussée: derrière se trouvait la salle commune à la famille +du négociant, à demi éclairée par une petite cour. Le premier étage +avançait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chaussée; le second, +d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon à +angle aigu, surmonté d'une boule ou d'un ornement sculpté, projetait ses +corniches, comme pour abriter le reste. + +Le bois, le plâtras et les moellons avaient été les matériaux employés +à la construction des maisons, les fenêtres supérieures faisant saillie, +suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchâssés +dans des lamelles de plomb, et les enchevêtrures losangées, croisées en +X ou en carré, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargés +de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cités +du moyen âge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue, +seulement des brouettes et des traîneaux. Un édit municipal, souvent +renouvelé, interdisait les premiers, «de peur qu'ils n'effondrassent +les canaux et _gouttes_[53] souterrains» creusés, vers 1450, pour +l'assainissement de la ville. + +[Note 53: Ce mot était employé par les Bristoliens dans le sens +d'égout.] + +Aussi était-elle relativement peu bruyante, malgré le grand nombre de +gens de toutes conditions qui encombraient les voies publiques. + +--Avez-vous demandé conseil à votre patron, et êtes-vous toujours dans +l'intention de partir? dit Jean Cabot à son fils, en débouchant de la +porte Saint-Nicolas. + +--Vous savez, mon père, que c'est mon désir le plus cher. Si nous avions +la confirmation de nos Lettres Patentes, j'aurais déjà, avec votre +autorisation, mis à la voile. + +--Oh! dit le vieillard, ces Lettres, nous les conserverons malgré les +méchants. Trop occupé de repousser l'imposteur Perkin Waerbeck, Sa Grâce +le roi nous a sans doute négligés. Mais je suis assuré qu'il ne manquera +pas à la parole qu'il m'a positivement donnée de mettre un de ses +navires à notre disposition. Par malheur, nous ne pouvons différer. +La capture de cette femme sauvage et de ce Français, par un de nos +vaisseaux, cause quelque sensation. Si l'on apprenait qu'il y a des +mines d'or dans les pays d'où ils viennent, les ambitieux et les +intrigants nous raviraient la faveur qui nous attend... Car ce sont bien +des pépites d'or et du meilleur qu'on a trouvées sur cet homme... je les +ai examinées. Ma conviction est formée... _Corpo di dio_, ajouta-t-il, +avec un regard enflammé, si tu abordes jamais dans cette contrée, mon +enfant, nous deviendrons les plus riches seigneurs de la terre... + +--Ah! fit Sébastien en levant les yeux au ciel, si on avait pu aussi +retrouver ces cartes dont a parlé la jeune fille! + +--Tu dis vrai, mon fils. Mais je ne crois pas qu'elles soient égarées. +Le Français les aura enfouies quelque part... + +--Vous pensez? + +--J'en suis sûr. J'interrogerai encore cette fille, car il faut se +presser. Nous avons fait passer l'homme pour un Flamand, et nous avons +pu obtenir qu'on l'enfermât au château, parce que Henri VII est en +guerre avec la duchesse de Bourgogne, qui soutient le prétendant, mais +nous ne saurions dissimuler longtemps sa nationalité. On apprendra +qu'il est Français, et adieu pour nous l'honneur et le profit de cette +découverte à laquelle nous avons déjà sacrifié tant de travaux et +d'argent. Mieux que tes frères et moi, tu connais la science de +la navigation, il est donc urgent, Sébastien, que tu te lances +immédiatement dans cette entreprise... même si nous ne réussissons pas +à nous procurer les cartes! L'étrangère te sera, d'ailleurs, d'un grand +secours, ne fût-ce que pour communiquer avec les peuplades sauvages. +Moi, je resterai ici, pour attendre la confirmation des Lettres Patentes +et empêcher nos ennemis de nous nuire dans l'esprit du roi[54], pendant +ton absence. + +[Note 54: Je m'empresse de déclarer, que, pour ce qui concerne la +découverte historique de Terre-Neuve, j'ai scrupuleusement, après avoir +parcouru les principales relations traitant ce sujet, suivi l'oeuvre +critique de D.-B. Warden (_A Memoir of Sébastian Cabot_. London, 1831), +le seul, à mon avis, qui ait parfaitement et complètement élucidé la +matière. + +Ce Mémoire me paraît avoir fort bien résolu plusieurs questions +longtemps controversées. + +1º La découverte officielle de Terre-Neuve est due à Sébastien et non à +Jean Cabot. + +2º Sebastien naquit à Bristol à la fin du XVe siècle. Il fit, à l'âge du +quatre ans, un voyage à Venise, leur patrie, avec son père. + +3º La découverte eut lieu le 24 juin 1497. + +4º Les premières Lettres-Patentes de Henri VII furent octroyées aux +Cabot, le 5 mars 1496, et on ne les délivra au nom de Jean Cabot que +parce que, sans doute, il présentait à l'avare monarque plus de garantie +que son fils Sébastien, Henri VII s'étant réservé une partie des +bénéfices futurs de l'entreprise.] + +Ils arrivaient alors devant une grande et belle maison qui fait encore +le coin des rues Haute et du Vin, et dont la façade est un chef-d'oeuvre +de sculpture gothique. + +Au-dessus de la porte, les drapeaux de Venise et de la Grande-Bretagne +mariaient leurs couleurs. + +Jean Cabot souleva un lourd marteau de bronze curieusement orné, une +jeune et accorte servante ouvrit la porte, et les deux hommes entrèrent +dans un _store_, encombré de caisses, ballots, barriques de toute +espèce, de toute provenance. Là, Sébastien quitta son père, pour monter +à son appartement par un spacieux escalier en chêne bruni par le temps, +tandis que le vieillard pénétrait dans une chambre, au fond du magasin. +Cette pièce lui servait de salle à manger, de bureau et de chambre +à coucher. Son mobilier était, de la plus grande simplicité, car le +prudent armateur cachait avec soin ses richesses, de crainte d'attirer +la convoitise du roi ou de ses rapaces ministres. On n'y remarquait +qu'un lit à baldaquin et colonnes torses de dimension colossale, avec +un Christ en ivoire, accroché, dans la ruelle, quelques cartes jaunies +collées au mur, quatre chaises pesantes, une table plus pesante encore, +une horloge allemande et un bahut, bardé d'acier, scellé dans la +muraille. + +Après avoir fermé sa porte par un verrou intérieur, Jean Cabot ouvrit ce +bahut, en pressant un ressort secret, puis en introduisant une clé +dans la serrure. Le coffre s'ouvrit. Au dedans, il y en avait plusieurs +autres, tous fixés au bahut principal, par des crampons d'acier. Leur +serrure était percée dans leur propre couvercle. + +Cabot pesa de nouveau sur un ressort, et, avec une petite clé pendue à +sa chaîne d'or, ouvrit un des coffrets. Il se divisait en compartiments +remplis de monnaies étrangères et de pierres précieuses. Dans l'une des +cases, le vieillard prit plusieurs menus morceaux de minerai d'un jaune +étincelant; ensuite il renferma minutieusement ses coffres, se plaça +sous un rayon de lumière, et essaya le minerai avec la pierre de touche +et l'acide nitrique. + +--De l'or! murmurait-il en répétant ses expériences, c'est de l'or pur! +Et cette fille déclare que, dans son île, on le trouve mêlé au sable +des rivières! Ah! trouvons, trouvons vite cette île merveilleuse! et ma +fortune dépassera celle des doges, celle des plus fastueux souverains +du globe! Oui, Sébastien fera le voyage. Ses connaissances, son +intrépidité, me répondent du succès. Si le Français voulait nous livrer +ses plans! car cette femme (sa maîtresse, je suppose) m'a dit qu'il +possédait un plan de l'île! Mais il ne le veut céder à aucun prix! La +gloire de la France l'intéresse par-dessus tout. C'est à elle, à elle +qui ravage en ce moment l'Italie, qu'il prétend assurer l'honneur et le +profit de sa découverte. Il refuse même des associés! Mais non; ni lui, +ni la France ne jouiront de ces avantages. Ce sera Jean Cabot, ce sera +Venise auxquels ils appartiendront! + +Le vieillard avait prononcé ces paroles avec une vivacité qui le fit +sourire. + +--Voyons, reprit-il, du calme. J'ai une idée. La sauvagesse aime le +Français, je n'en puis douter. Si je lui promettais la liberté de son +amant, à condition qu'il m'abandonnera ses plans, ou qu'il les refera +pour nous, s'ils sont perdus!... Oui... oui... c'est cela. + +Il mit les pépites dans sa poche, rouvrit la porte de la chambre et +frappa sur un timbre. + +La jolie servante accourut à l'appel. + +--Mima, lui dit son maître, va me chercher l'étrangère. + +Bientôt Toutou-Mak parut devant Jean Cabot. + +Vêtue d'un costume européen, à la mode du temps, la jeune Boethique +était ravissante, quoique ses joues fussent pâlies par le chagrin et ses +yeux rougis par des larmes brillant encore sous ses longs cils au moment +où elle entra. + +Le vieillard prit un air et un ton paternels. + +--Asseyez-vous, mon enfant, lui dit-il en français, mais avec un accent +étranger fortement prononcé; asseyez-vous, et laissez-moi vous parler +dans votre intérêt... rien que dans votre intérêt. Nous nous connaissons +à peine, et, cependant, je sens que je vous aime comme si vous étiez ma +propre fille. Je veux votre bonheur. Vous l'obtiendrez par moi, soyez-en +persuadée. Seulement, il faut m'aider, ne point vous perdre par une +imprudence. Le navire sur lequel vous étiez, quand mon vaisseau +le Mathieu s'en empara, est un navire appartenant aux Flamands, +c'est-à-dire aux ennemis de ce pays. Vous comprenez pourquoi nous avons +faits captifs ceux qui le montaient. + +--Mais mon ami est Français! s'écria Toutou-Mak, en séchant ses pleurs. + +--Cela n'est pas prouvé, ma chère fille. Nous avons nos habitudes, nos +moeurs, comme vous avez les vôtres. Si j'étais assuré que votre ami,--il +souligna le mot--fût Français, j'insisterais vivement pour qu'il fût +remis tout de suite en liberté!... + +--Ah! faites-le! faites-le! dit-elle. + +--Volontiers, reprit le rusé Vénitien avec un ton de plus en plus +doucereux; très-volontiers, mais il faut me seconder. Suivant mes +ordres, vous n'êtes point sortie de ma demeure: vous n'avez dit à +personne qui vous êtes, d'où vous venez. C'est bien. Aussi l'on ne vous +a point inquiétée. Vous vivez au milieu de gens qui vous affectionnent, +tandis que peut-être voue seriez en prison... + +--Que n'importerait la captivité, si c'était avec lui! + +--Certainement; mais ce ne serait pas avec lui, répliqua Cabot, en +souriant. Il est cependant un moyen de vous le rendre... + +--Dites! oh! dites! + +--Vous le connaissez ce moyen, ma fille. Que notre captif nous dise ce +qu'il a fait de ses plans, et je vous jure qu'aussitôt il sortira de son +cachot. + +Toutou-Mak secoua la tête d'un air triste. + +--N'est-ce pus vous-même qui nous en avez parlé, de ces cartes? continua +Cabot, n'est-ce pas vous qui m'avez dit qu'étant dans votre île, +il faisait des dessins comme celui-ci ajouta-t-il, en désignant une +mappemonde sur la muraille, et n'est-ce pas vous qui nous avez avoué +qu'il possédait assurément ces parchemins avec lui, au moment où vous +fûtes capturés, car ils ne le quittaient jamais? + +--Toutou-Mak a dit vrai, fit la jeune fille avec mélancolie. + +--Eh bien, mon enfant, tâchez de savoir où il les a mis, où il les a +cachés, répliqua Jean Cabot, en fixant sur elle un regard scrutateur. + +--Et s'ils sont perdus? + +--S'ils sont perdus!... Mais non, ils ne le sont pas..... + +--Ah! pourquoi, s'écria-t-elle en pleurant, ai-je parlé de ces dessins! + +--Croyez-vous que nous n'en aurions pas eu connaissance? dit Cabot en +cherchant à lui en imposer par son geste. + +--Pourquoi donc alors ignorez-vous où ils sont? riposta-t-elle avec une +naïveté qui mit en défaut l'astucieux vieillard. + +Il se mordit les lèvres et repartit: + +--Enfin, ma chère enfant, je ne discuterai pas avec vous; mais faites en +sorte de nous procurer ce que je vous demande. Dites à votre ami qu'il y +va de sa vie... et aussi de la votre... + +--Oh! la mienne n'est rien! + +--Et la sienne? reprit vivement Cabot, comprenant qu'il avait mis le +doigt sur la corde sensible. + +--La vie de mon ami! dit-elle en pâlissant affreusement; oh! si elle est +en danger, pour le sauver je ferai tout ce que vous voudrez. + +--Ah! je savais bien que nous finirions par nous entendre, dit +joyeusement le Vénitien. Je vais, ma fille chérie, vous faire donner une +permission pour voir le prisonnier. Vous aurez une heure de tête à tête +avec lui, ajouta-t-il en décochant à Toutou-Mak un coup-d'oeil gaillard; +dans une heure, une jolie femme peut tout obtenir d'un homme, mais +souvenez-vous que si, au bout de ce temps, vous ne me rapportez pas les +plans, je ne réponds plus de ses jours ni des vôtres! + + + + + XX + + LE CHÂTEAU.--LE «MATTHEW.»--BACCALÉOS. + + CONCLUSION + + +Nous l'avons dit, élevé au XIe siècle par le comte de Glocester et +détruit au XVIIe par Cromwell, le château de Bristol était situé à +l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin, +auxquelles il servait de protection. C'était un amas considérable +de tours, tourelles et courtines, que commandait un énorme donjon, +semblable, par la forme et la dimension, à la Tour de Londres (_White +Tower_). Un large fossé, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour, +à quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis-à-vis +de la cité. + +Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant, +voilée, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles +noircies, les créneaux menaçants rappelaient les plus sombres rochers de +la côte groënlandaise. + +Un hallebardier, à la mine farouche, l'arrêta sur le pont-levis. + +Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot, +et on l'introduisit dans un corps de garde extérieur, voûté, enfumé, +où quelques soldats dormaient étendus sur un lit de camp, tandis que +d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux dés sur une table graisseuse, +grossièrement équarrie. Une lampe de fer, fichée dans la muraille, les +éclairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clarté de +la profonde meurtrière qui lui tenait lieu de fenêtre. + +Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif +et prompt de sa race. Elle songeait à l'évasion de Dubreuil, en cas +d'insuccès. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les +moyens. + +Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu à des +plaisanteries grossières, à des gestes obscènes, mais elle était bien +trop préoccupée pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, même +si elle eût compris l'anglais. + +Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son +permis, un homme vint la prendre. C'était le gardien en chef. Il avait +le costume qui a été maintenu pour les _warders_ actuels [55] de la +Tour de Londres: toque de velours noir, tailladée, tunique de drap rouge +galonnée sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brodée sur la +poitrine, la fraise plissée au col; une forte ceinture de cuir, d'où +pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs. + +[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.] + +Cet homme fit signe à la jeune femme qui le suivit en silence. + +Ils traversèrent une voûte, que dentelait au sommet une herse de fer, +sous laquelle une sentinelle était en faction; puis ils arrivèrent à +une porte fermée. Le conducteur échangea un mot d'ordre. La porte fut +ouverte. Elle précédait une seconde voûte armée et formée comme la +première. L'échange d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accès. Ils +pénétrèrent enfin dans la grande cour du château, dont quatre caronades +défendaient encore l'entrée. + +Malgré son étendue, cette cour était sombre, triste comme sa clôture. Le +manque d'air, le manque de lumière se faisait sentir même sur le chétif +et souffreteux jardinet établi au milieu. On y étouffait. Des casernes, +des magasins, des arsenaux étaient rangés autour des murailles. Sous la +tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute +sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon. + +Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, élevée de cinquante +pieds, à laquelle on en avait annexé extérieurement une autre, haute du +double. + +Un fossé en protégeait le pied, au dedans du château comme au dehors. + +Parvenu devant ce fossé, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet à ses +lèvres et en tira un son aigu. + +Aussitôt un soldat parut à une embrasure, reconnut le gardien, et +un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrêtèrent à +l'extrémité dans une salle basse, où une vieille femme fouilla les +vêtements de Toutou-Mak; puis, précédée du geôlier, celle-ci passa dans +un corps de garde placé derrière cette pièce; le geôlier ouvrit +une porte, et ils gravirent un escalier à vis, dans lequel le vent +s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en était si +étroite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si +obscure que Toutou-Mak se heurtait à chaque palier contre les marches. + +L'ascension se termina enfin par une série de petits escaliers +s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrière les éclairait. +Chacun n'avait que cinq ou six degrés. + +Le taciturne geôlier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la +serrure; un lourd panneau grinça âprement sur ses gonds, un autre +encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante +dans une cellule où un vif rayon de soleil, flambant à travers la grille +d'une ouverture carrée, lui éblouit tout à coup les yeux. + +Et la porte se referma avec fracas derrière elle. + +L'émotion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya à la muraille. + +--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit en français une voix bien +connue, dont le son la ranima aussitôt. + +Elle se précipita vers un homme en haillons, étendu sur une misérable +litière, en un coin du cachot. + +--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-il. + +Puis son coeur bondit, s'échappa tout entier dans un cri + +--Toutou-Mak! + +La jeune femme venait de relever son voile. + +Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient +changé! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant +ses trois années d'épreuves, épouvantables bien souvent, passées au +milieu des sauvages du Succanunga et de Baccaléos! + +--Je t'apporte la liberté! lui murmura son amante entre deux baisers +mouillés de larmes. + +--La liberté! les Anglais, nos ennemis jurés, me rendraient ma liberté! +Ah! je ne puis croire... + +--N'es-tu pas Français? + +--Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle +ne me fait plus rien la liberté! puisque je te revois; que je te presse +sur mon sein. Ce n'est pas un rêve!... J'ai besoin d'être rassuré! Mes +sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi, +amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe +décevant... + +--Non, mon bien-aimé, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce +n'est pas un songe. Je suis là, je t'aime! Nous serons libres tout à +l'heure... + +--Libres! fit-il avec un mélancolique sourire. Tu as confiance aux +Anglais, toi! + +--Mais on m'a promis... + +--Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons là. Embrasse-moi! +encore! encore! Je puis mourir maintenant.. + +--Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!... + +--Je ne complais plus sur une félicité pareille. Depuis six semaines je +ne t'avais pas vue. Plongé dans le fond du navire qui avait enlevé celui +qui nous ramenait en Europe, enfermé ensuite dans cette tour, sachant +combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait +aucun espoir. Hélas! je me disais: Que je la revoie un moment, un +seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort, +comprends-tu mon anxiété, mes angoisses?... Que t'est-il arrivé, dis? + +--Plus tard, ami, je te conterai cela. Écoute... + +--Non, non, rien avant que tu ne m'aies conté... + +--Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre où +je fus convenablement traitée par le chef... + +--Cela m'étonne. + +--Il empêcha ses guerriers de me brutaliser, et en débarquant dans ce +grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaça dans une grande +cabane dont le maître me fit bon accueil. Mais il me défendit de sortir, +m'ordonna de mettre ces vêtements, et m'interrogea... + +--Ah! il t'a interrogée? + +--Oui, sur toi, sur l'île... + +--Et, s'écria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres +jaunes, comme celles qu'on m'a volées en m'enlevant mes habits... + +--Il me l'a demandé: j'ai répondu oui. + +--Imprudente!... Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas. + +--Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu +avais fait des dessins... + +--Tu lui as dit cela? proféra Dubreuil en la repoussant avec vivacité. + +L'Indienne se mit à pleurer. + +--Mon ami ne m'aime plus, il est irrité contre moi, sanglota-t-elle. + +--Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec +la main. Vois-tu, le chagrin m'a troublé le cerveau. Sois indulgente. +Dis-moi que tu n'es pas fâchée de ma brusquerie... + +--Fâchée? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable. + +--Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs +cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela! +Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut +profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle... + +--Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak. + +--Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés. + +La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près +d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil, +lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante +du jeune homme: + +--Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton +négligent. + +--Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit +Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs, +j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon +adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite +de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix +lunes au lit. + +--Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant +faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la +pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56], +afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous +partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de +phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du +rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles +étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous +entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je +n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi... + +[Note 56: Le mois de mars.] + +--Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser. + +Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence: + +--La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous +aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu +appréhendais que ce fût un ennemi. + +--Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui +pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son +bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes, +de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les +lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour +l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous +n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te +le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la +cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour. +Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce +qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je +profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus +cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me +mêler aux captifs. + +--Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'écria Toutou-Mak. + +--T'aurais-je laissée seule aux mains de nos ennemis? répondit-il avec +un doux accent de reproche. + +--Oh! tu es bon! + +--Je plaçai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du +rocher, à deux cents pas du vaisseau, et je traçai avec un caillou +une croix pour reconnaître l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient! +M'ont-ils interrogé, torturé, les lâches! Cet or, qu'ils avaient +découvert dans mes vêtements, et que j'avais négligé d'enfouir, cet or +leur tenait en tête! «Où l'as-tu eu? d'où viens-tu?» Non, non, ils ne +le sauront pas! Plutôt périr mille fois que de le leur révéler! Si le +capitaine du navire flamand n'avait pas été tué dans l'abordage, ils +m'eussent égorgé pour me faire parler!... Mais oublions ces souvenirs; +causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chérie... + +--Ah! que j'ai hâte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir à livrer +ces parchemins? + +--Ces parchemins!... les livrer... aux Anglais... Jamais! oh! non, +jamais! s'écria-t-il avec un rire métallique qui fit frémir l'Indienne. + +Puis il ajouta d'un ton impérieux: + +--J'espère que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret. + +Et ses yeux perçants, rivés sur elle, exigeaient une réponse. + +--Toutou-Mak sauvera son bien-aimé! dit-elle en l'embrassant avec une +ardeur qui lui fit tout oublier. + +Le grincement d'une clé dans la serrure de la cellule les arracha à leur +extase. + +--A bientôt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui +secouait la tête d'un air de doute. + +Toutou-Mak aimait trop pour s'arrêter aux nobles considérations +qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle était trop crédule pour +suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot. + +Elle vola à la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui +indiqua le lieu où il trouverait les cartes, en réclamant la liberté +immédiate du prisonnier, pour prix de ce service. + +Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses +protestations d'amitié. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques +jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'élargissement. + +Toutou-Mak crut à tout cela. Pourquoi aurait-elle suspecté la sincérité +de ce vieillard, qui déjà trébuchait aux portes de la tombe?[57] Il +avait l'air si vénérable, si digne! + +[Note 57: Il mourut, croit-on, l'année suivante.] + +Une heure après, les Cabot avaient en leurs mains les précieux +documents. + +Le soir, sous un prétexte futile, la jeune fille fut conduite à bord du +_Matthew_, amarré au quai de la Frome, près de l'église Saint-Étienne. +Mais là, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit +alors seulement la perfidie dont elle avait été la complice involontaire +et le jouet. + +Dans la matinée du lendemain, le navire appareilla et, béni par +le clergé catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule +nombreuse, accompagné de trois ou quatre petits bâtiments «que les +marchands de Bristol envoyèrent avec lui, chargés de gros drap, de +bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].» + +[Note 58: _Histoire des découvertes_, etc., par J.-B. FORSTER.] + +Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait +la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak. +Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et +de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré. +Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un +homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les +autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux +qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration +habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu +étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres, +jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide +que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême, +fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que +jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une +nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion; +il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime +qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs +du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front, +s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main. + +Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante: + +--Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un +mouvement vers moi, je me tue. + +Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant +triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit +horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait +jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa +funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais +ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il +était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique +de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté +le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer; +il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait +rêveur sur le tillac, la vigie cria: + +--Terre! + +Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous +les marins, proférant des cris d'allégresse. + +--_Bona Vista_,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un +promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer. + +[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée, +quoique contraire à l'opinion de Warden.] + +Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il +rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu +fertile et profondément indentée. + +Sur le soir, le vent étant tombé, le _Matthew_ mouilla dans une +baie qu'on nomma Saint-Jean, en mémoire de l'apôtre dont on fêtait +l'anniversaire ce jour-là, 24 juin. + +Sébastien Cabot étudia les cartes dérobées à Dubreuil et y observa, à +sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de découvrir, assez +fidèlement dessiné. C'était la côte orientale d'une île triangulaire, +située par le 49° de latitude et 55° de longitude. + +Une note indiquait que là, mais à peu près à la hauteur du 50° de +latitude, on trouverait le petit lac aurifère. Sébastien Cabot, ravi, +consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus réservé, consentait maintenant +à causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si +c'était réellement l'île désignée sous le nom de Baccaléos sur la carte +de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie. + +Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla à l'est, puis à l'ouest et +au nord sans perdre l'île de vue. Il arriva ainsi dans un détroit si +correctement tracé sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes +cessèrent. + +Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la première découverte. +L'équipage voulait descendre à terre. Sébastien permit à quelques hommes +de s'y rendre. Ils revinrent bientôt traînant avec eux trois indigènes, +couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskimé méridionaux. + +Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son idée qu'il avait +la terre ferme à sa gauche, l'île de Baccaléos à sa droite. + +Les Esquimaux furent retenus sur le _Matthew_, et l'on vira de bord pour +aller ancrer dans la baie de Higourmachat, très-rapprochée du lieu où +Dubreuil avait recueilli ses pépites. + +Toutou-Mak pria Sébastien de la laisser aborder, pour visiter sa mère +et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac. +Mais le capitaine en était trop épris pour s'exposer à ce qu'elle lui +échappât. Loin d'acquiescer à son désir, il la renferma de nouveau, et +envoya à terre un détachement. + +A leur retour, ses gens lui annoncèrent qu'ils avaient été assaillis et +repoussés par une forte troupe d'hommes armés, avec une perte de six de +leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sébastien, que le +scorbut ravageait son équipage, et qu'on avait laissé en arrière les +petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le _Matthew_. + +Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de +français, et qui s'était donné à eux en les prenant pour des Français. +Sébastien le fit venir en sa présence. Le sauvage paraissait enchanté +de voir des Innuit-Ili. Il témoignait d'une joie si excessive que le +capitaine, ne comprenant rien à ses gestes et à son jargon entremêlé de +termes français, le conduisit à Toutou-Mak. + +Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se précipita +dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-même était déjà +prisonnier avec sa fille adoptive. + +Cabot, satisfait de cette découverte, décida qu'il reviendrait, l'année +suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'île, il reprit +sa route vers le nord, en espérant rejoindre la flottille et trouver un +passage au Cathay. + +Toujours guidé par les plans de Dubreuil, il s'éleva ainsi jusqu'au +cinquante-sixième degré de latitude nord. Mais à ce point, il dut se +soumettre aux représentations de ses officiers et à la mutinerie de +l'équipage, qui considéraient cette tentative comme un échec, parce que +non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu +qu'un pays nu, désolé, où le froid sévissait cruellement. + +C'était à la fin d'août, Sébastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre +et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol. + +Par une sombre soirée, le _Matthew_ essaya de franchir la barre du +fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne réussissant pas à +s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupré, des bordées dans le +canal en attendant le retour de la marée. + +Il était neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de +quart, tout semblait dormir à bord. Néanmoins, dans une cabine, au pied +du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient. + +--Ma fille est-elle prête? dit à voix basse le Groënlandais, vêtu et +armé comme pour une expédition. + +--Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer, +que j'ai pris à celui qu'ils nomment un charpentier? + +--Je les ai. Mais es-tu sûre de bien retrouver ta piste? + +--Toutou-Mak reconnaîtrait partout l'endroit où elle a posé une fois le +pied. + +--Viens, ma fille. + +Ils sortirent de la cabine, montèrent sur le pont en portant un lourd +paquet, et, se coulant vers la préceinte, l'escaladèrent pour glisser +sans bruit dans la mer. + +Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigèrent à +sa lueur, traînant derrière eux une bouée de liège sur laquelle était +assujetti un gros rouleau de cordes. La traversée était longue, plus +d'une lieue. + +Qu'était-ce pour de tels nageurs? De la côte à Bristol, huit milles +environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectué le +double trajet. + +Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive +droite de la Frome. Les voici devant le donjon du château. Le talus du +fossé est planté d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon +déchire l'air; il est répété trois fois à intervalles réguliers, avec +des cadences particulières. Un objet blanc, un chiffon flotte à l'une +des fenêtres du donjon. On distingue cet objet à travers les profondeurs +de la nuit. + +--Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a poussé les trois +cris, il est là, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons +Innuit-Ili. + +Je n'entreprendrai pas de peindre les émotions de Toutou-Mak. + +Le Groënlandais dévide un peloton de ficelle, en attache le bout à +une flèche et décroche cette flèche vers la fenêtre. Elle pénètre. +La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette à l'eau, en emportant +l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le fossé +et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout à la fois la +corde, quelques limes, un ciseau à froid et un couteau de matelot. + +De nouveau le faucon exhale son cri. + +La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure +s'écoule, heure de poignante anxiété pour Toutou-Mak. Le ciel est +complètement voilé. Il tombe une pluie fine. A peine aperçoit-on la +sombre silhouette du château. Nul autre son que le sifflement de la bise +et le clapotement monotones de l'eau contre la berge. + +Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont +le noir plus opaque tranche, à soixante pieds au-dessus de lui, sur la +masse générale des ombres. + +La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est +dans les bras de Triuniak; un moment après dans ceux de Toutou-Mak. + +Mais il faut fuir. Pas une minute à perdre. Où? comment? L'Indienne +a tout prévu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqué un +bateau-pêcheur isolé; on s'en empare, on hisse la voile, la brise +est bonne; l'embouchure de la Severn est bientôt franchie. On passe +forcément sous le vent du _Matthew_, qui hèle le bateau; celui-ci ne +s'empresse guère de répondre; et, le lendemain, nos amis débarquent sur +les côtes de France. + +Le 12 décembre de cette même année, au milieu d'un concours immense, on +célébrait avec toute la pompe catholique, dans l'église Saint-Remi, de +Dieppe, le baptême de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne +du jour, et aussitôt après le mariage de Constance avec le capitaine +Guillaume Dubreuil. + +--Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me +ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?... Quoique +j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent près de +ceux de mes ancêtres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre +chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis... + +--Hélas! oui, répondit tristement Dubreuil, je t'y ramènerai puisque tu +le désires, père, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai +sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie! + +FIN + + + + TABLE + + A mon ami Ch. Dubois de Gennes. + I--L'Insurrection. + II--Les Sauvages. + III--Le Groënland. + IV--L'Angekkok-poglit. + V--Kougib. + VI--Disparition. + VII--La Fuite. + VIII--La Traversée. + IX--La Rixe. + X--Captif. + XI--La Fête du soleil. + XII--Le Chant de mort. + XIII--Kouckedaoui. + XIV--L'île des grandes cascades. + XV--Le Terre-neuve. + XVI--Monde Kouckedaoui. + XVII--Retrouvée. + XVIII--Le Fou. + XIX--Bristol. + XX--Le Château.--Le «Matthew.»--Baccaléos. + Conclusion. + +_______________________________ +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + +End of Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DES INDIENS ROUGES *** + +***** This file should be named 18263-8.txt or 18263-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/6/18263/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18263-8.zip b/18263-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82ad638 --- /dev/null +++ b/18263-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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