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+Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Contes humoristiques - Tome I
+
+Author: Alphonse Allais
+
+Release Date: April 26, 2006 [EBook #18262]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
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+
+
+Alphonse Allais
+
+CONTES HUMORISTIQUES
+
+Tome I
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Amours d'escale.
+Royal Cambouis.
+L'autographe homicide.
+Colydor.
+Phares.
+Faits-divers et d'été.
+Loufoquerie.
+Postes et télégraphes.
+Pète-sec.
+Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante.
+Le langage des fleurs.
+Le Pauvre Bougre et le bon génie.
+Blagues.
+Un point d'histoire.
+Inanité de la logique.
+Bizarroïde.
+Le bahut Henri II.
+Le truc de la famille.
+Un cliché d'arrière-saison.
+Un fait-divers.
+Arfled.
+Black Christmas.
+I Prologue.
+II Le rêve d'un nègre.
+III La belle quarteronne.
+IV Ce qu'était Mathias.
+V Le réveillon.
+VI Les larmes d'un nègre.
+VII Mathias continue de pleurer.
+VIII Apothéose.
+Suggestion.
+Étourderie.
+Fausse manoeuvre.
+La bonne fille.
+La vie drôle.
+Le mariage manqué.
+Le nommé Fabrice.
+L'inespéré bonne fortune.
+La valse.
+Nature morte.
+Une mort bizarre.
+La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_.
+Le veau _Conte de Noël pour Sara Salis_.
+Pour en avoir le coeur net
+Crime russe.
+Le drame d'hier.
+Loup de mer.
+
+
+
+
+Amours d'escale
+
+
+Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise
+sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard.
+Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.
+
+Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même
+nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux
+mètres et quelques centimètres.
+
+Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes
+jusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un
+des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant
+de parti pris. Les hommes du _Topsy-Turvy_, un joli trois-mâts dont il
+était maître après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec.
+
+Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du _Topsy-Turvy_, ne se souvenait
+avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un
+commandement ou à une manoeuvre.
+
+Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent
+les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son
+navire, avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemen
+d'Édimbourg dans Princes-Street.
+
+Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la
+mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le «point»,
+Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on
+sentait que son esprit était loin et qu'il se fichait bien des
+longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.
+
+Ah! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin!
+
+Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux
+femmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi!
+
+Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à
+contempler la mer.
+
+S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il
+dans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots ne
+symbolisent-ils pas bien--des poètes l'ont observé--les changeantes
+bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!).
+
+Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'être
+un homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect
+tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien
+petites brises.
+
+Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de
+second se débrouiller avec la douane et les _ship-brokers_, et le voilà
+qui partait par la ville.
+
+N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un
+fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop,
+hélas! dans les ports de mer.
+
+Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il
+l'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux que
+d'être aimé exclusivement, et pour soi-même.
+
+Avec lui, du reste, ça ne traînait pas; il aimait tant les femmes qu'il
+fallait bien que les femmes l'aimassent.
+
+Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le
+monocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et
+autres parages analogues.
+
+Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si
+c'était possible!) qu'une femme aimât lui tout seul.
+
+C'était à Saint-Pierre (Martinique).
+
+Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pût
+rêver.
+
+Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper
+dans l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de
+cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette
+opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment).
+
+Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase et
+lui avaient gardé les cochons ensemble.
+
+C'est bête, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite que
+les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée!), le moment du
+départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole.
+
+Le _Topsy-Turvy_ était en rade, paré à prendre le large, n'attendant
+plus que son capitaine.
+
+Steelcock enfin prit son parti.
+
+Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain
+nombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le temps
+lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.
+
+La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un air
+pas autrement satisfait.
+
+--Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme
+n'est pas suffisante (_sufficient_)?
+
+Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage
+aux filles de là-bas:
+
+--Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un
+sale lapin!
+
+Cette révélation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un
+voile se déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en
+définitive.
+
+Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentant
+sagement de l'hygiène et du confortable.
+
+Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses
+professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc
+salé.
+
+Et il ne s'en trouva pas plus mal.
+
+Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila
+(possessions luxembourgeoises).
+
+Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la
+beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs moeurs.
+
+Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis
+une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des
+récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne national
+de cette contrée bénie.
+
+Je n'en ai retenu que le refrain:
+
+ îles Lahila! îles Lahila!
+ La bonne atmosphère
+ îles Lahila! îles Lahila!
+ Qu'ont toutes ces îles-là!
+
+Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit.
+
+On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée
+d'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et
+l'hospitalité bien entendue: _Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa,
+Pavillon Bonne Franquette_.
+
+Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi
+pénétra-t-il résolument dans le _Pavillon Bonne Franquette_.
+
+Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui
+le présenta à ses pensionnaires.
+
+Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.
+
+Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une
+taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien
+gentille tout de même.
+
+Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne
+regarde personne.
+
+Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) un
+tremblement de terre dévasta les îles Lahila.
+
+Le _Pavillon Bonne Franquette_ n'échappa pas au désastre.
+
+Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légers
+mais professionnels.
+
+Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient à l'appel.
+
+On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés,
+quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le
+capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l'oeil.
+
+--_Dites médème_, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, _envoyez-moi une
+autre fille! La mienne, elle est môrt!_
+
+
+
+
+Royal Cambouis
+
+
+Il est de bon goût dans l'armée française de blaguer le train des
+équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent
+dire, sachant bien, qu'en somme, c'est seulement au _Royal Cambouis_ où
+tout le monde a chevaux et voitures.
+
+Chevaux et voitures! Cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à
+contracter dans cette arme, qu'il jugeait d'élite, un engagement de cinq
+ans.
+
+Avant d'arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deux
+ou trois patrimoines dans le laps de temps qu'emploie le Sahara pour
+absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d'un arrosoir petit
+modèle.
+
+Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fête
+avaient ratissé jusqu'aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c'est gaîment
+tout de même et sans regrets qu'il «rejoignit» le 112e régiment du train
+des équipages à Vernon.
+
+Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise: «La vie est comme
+on la fait».
+
+Et il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle
+quand même.
+
+Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n'eut aucun
+mérite à devenir la crème des tringlots.
+
+Son habileté proverbiale tint vite de la légende: il eût fait passer le
+plus copieux convoi par le trou d'une aiguille sans en effleurer les
+parois.
+
+Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est un
+assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu'un détail, ça manque de
+femmes, ô combien! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez?
+
+Entre la basse débauche et l'adultère, Gaston de Puyrâleux n'hésita pas
+une seconde: il choisit les deux.
+
+Il aima successivement des marchandes d'amour tarifé, des charcutières
+sentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses de
+fonctionnaires et une femme colosse de la foire.
+
+Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et fut
+désastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot.
+
+La _Belle Ardennaise_ était-elle vraiment la plus jolie femme du siècle,
+comme le déclarait l'enseigne de sa baraque? Je ne saurais l'affirmer,
+mais elle en était sûrement l'une des plus volumineuses....
+
+Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d'une jolie femme;
+quant à sa cuisse, seule une chaîne d'arpenteur aurait pu en évaluer les
+suggestifs contours.
+
+Sa toilette se composait d'une robe en peluche chaudron qui
+s'harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis,
+vous dis-je!
+
+Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux,
+amoureux comme une brute de la _Belle Ardennaise_!
+
+Mais la _Belle Ardennaise_ ne pesait pas tant de kilos pour être une
+femme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et ses
+effets de dolman numéro 1.
+
+Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d'accepter
+une aussi humiliante défaite.
+
+Il s'assura que la _Belle Ardennaise_ couchait seule dans sa roulotte,
+le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.
+
+Le dessein de Gaston était d'une simplicité biblique.
+
+Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva sur
+le champ de foire, lequel n'était troublé que par les vagues
+rugissements de fauves mélancolieux.
+
+En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il attela à la roulotte
+de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français,
+déchaîna les roues, fit sauter les cales....
+
+Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie.
+
+Rien d'abord ne révéla, dans la voiture, la présence d'âme qui vive.
+
+Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s'ouvrit pour
+donner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs,
+qui poussa un formidable: _Halte!_
+
+Les bons chevaux s'arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisa
+immédiatement en tringlot qui n'en mène pas large.
+
+La grosse voix rauque sortait d'un gosier bien connu à Vernon, le gosier
+du commandant baron Leboult de Montmachin.
+
+Prenant vite son parti, Puyrâleux s'approcha de la fenêtre, son képi à
+la main.
+
+À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier:
+
+--Ah! c'est vous, Puyrâleux?
+
+--Mon Dieu, oui, mon commandant!
+
+--Qu'est-ce que vous foutez ici?
+
+--Mon Dieu, mon commandant, je vais vous dire: me sentant un peu mal à
+la tête, j'ai pensé qu'un petit tour à la campagne!...
+
+Pendant cette conversation un peu pénible des deux côtés, le commandant
+réparait sa toilette actuellement sans prestige.
+
+La _Belle Ardennaise_ proférait contre Gaston des propos pleins de
+trivialité discourtoise.
+
+--Vous allez me faire l'amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboult
+de Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l'avez prise.... Nous
+recauserons de cette affaire-là demain matin.
+
+Inutile d'ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cette
+affaire-là, mais Puyrâleux n'éprouva aucune surprise, au départ de la
+classe, de ne pas se voir promu maréchal des logis.
+
+Et il le regretta bien vivement, car s'étant toujours piqué d'être dans
+le train, il espérait y fournir une carrière honorable.
+
+
+
+
+L'autographe homicide
+
+
+J'étais resté absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par un
+voyage d'exploration dans la région nord-ouest de Courbevoie.
+
+Quand je rentrai à Paris, des lettres s'amoncelaient sur le bureau de
+mon cabinet de travail; parmi ces dernières, une, bordée de noir.
+
+C'est ainsi que j'éprouvai la douloureuse stupeur d'apprendre le décès
+de mon pauvre ami Bonaventure Desmachins, trépassé dans sa
+vingt-huitième année.
+
+--Comment, m'écriai-je, Desmachins! Un garçon si bien portant, si
+vigoureusement constitué!
+
+Mais quand j'appris, quelques heures plus tard, de quoi était mort
+Desmachins, ma douloureuse stupeur fit alors place à un si vif épatement
+que j'en tombai de mon haut (2 m 08).
+
+--Comment, me récriai-je, Desmachins! Un garçon si rangé, si vertueux!
+
+Le fait est que la chose paraissait invraisemblable.
+
+Pauvre Desmachins! Je le vois encore si tranquille, si bien peigné, si
+bien ordonné dans son existence.
+
+Il avait bien ses petites manies, parbleu! mais qui n'a pas les siennes?
+
+Par exemple, il n'aurait pas, pour un boulet de canon, acheté un
+timbre-poste ailleurs qu'à la Civette du Théâtre-Français. Il prétendait
+qu'en s'adressant à cette boutique, il réalisait des économies
+considérables de ports de lettres, les timbres de la Civette étant plus
+secs, par conséquent plus légers et moins idoines à surcharger la
+correspondance.
+
+Innocente manie, n'est-il pas vrai?
+
+Si Desmachins n'avait eu que ce petit faible, il vivrait encore à
+l'heure qu'il est. Malheureusement, il avait une passion d'apparence non
+dangereuse, mais qui, pourtant, le conduisit à la tombe.
+
+Desmachins collectionnait les autographes.
+
+Il les collectionnait comme la lionne aime ses petits: farouchement.
+
+Et il en avait, de ces autographes! Il en avait! Mon Dieu, en avait-il!
+
+De tout le monde, par exemple: de Napoléon Ier, d'Yvette Guilbert, de
+Chincholle, de Henry Gauthier-Villars, de Charlemagne....
+
+Il est vrai que celui de Charlemagne!... J'en savais la provenance, mais,
+pour ne point désoler Desmachins, je gardai toujours, à l'égard de ce
+parchemin faussement suranné, un silence d'or.
+
+(C'était un vieil élève de l'École des chartes, tombé dans une vie
+d'improbité crapuleuse, qui s'était adonné à la fabrication de
+manuscrits carlovingiens--ne pas écrire _carnovingiens_--et qui
+fournissait à Desmachins des autographes des époques les plus reculées).
+
+L'ami qui m'apprenait le trépas de Desmachins, en tous ses pénibles
+détails, semblait lutter contre un désir d'aveu.
+
+À la fin, il murmura:--Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que je
+suis un peu son assassin.
+
+Du coup, ma douloureuse stupeur se teinta d'étonnement.
+
+--Oui continua-t-il, le pauvre Desmachins est mort sur mon conseil!
+
+--Le guillotiné par persuasion, quoi!
+
+--Oh! ne ris pas, c'est une épouvantable histoire, et je vais te la
+conter.
+
+Je pris l'attitude bien connue du gentleman à qui on va conter une
+épouvantable histoire, et mon ami--car, malgré tout, c'est encore mon
+ami--me narra la chose en ces termes:
+
+--Un jour, je rencontrai Desmachins enchanté d'une nouvelle acquisition.
+Il venait d'acheter un os de mouton sur lequel était inscrit, de la main
+même du Prophète, un verset du Coran.
+
+«--Et tu as payé ça?... lui demandai-je.
+
+«--Une bouchée de pain, mon cher. C'est un vieux cheik arabe qui me l'a
+cédé. Comme il avait absolument besoin d'argent, j'ai pu avoir l'objet
+pour 3000 francs.
+
+«Mâtin! pensai-je, 3000 francs, une bouchée de pain! Ça le remet cher la
+livre!»
+
+«Et il m'emmena chez lui pour me faire admirer son nouveau classement.
+Il avait, disait-il, inventé un nouveau classement dont il était très
+fier.
+
+«La vue d'une lettre de Nélaton me suggéra une idée et, machinalement,
+je lui demandai:
+
+«--Tu n'as pas d'autographe de Ricord?
+
+«--Ricord?... Qui est-ce?
+
+«--Comment! tu ne connais pas Ricord?
+
+«Le malheureux... c'est-à-dire, non, le bienheureux... ou plutôt non, le
+malheureux ne connaissait pas Ricord.
+
+«Alors, moi, je lui dis la gloire de Ricord, et Desmachins résolut
+aussitôt d'avoir, en sa collection, un mot du célèbre spécialiste.
+
+«Dès le lendemain, il alla chez ses fournisseurs ordinaires: pas le
+moindre _Ricord_.
+
+«Chez ses fournisseurs extraordinaires, pas davantage.
+
+«Desmachins se désolait, s'impatientait. Car lui, si calme d'habitude,
+tournait facilement au fauve lorsqu'il s'agissait de sa collection.
+
+«--Pourtant, rugissait-il, il y a des gens qui en ont, de ces
+autographes!
+
+«--Oui, répliquai-je avec douceur, mais ceux qui les détiennent sont
+plus disposés à les enfouir dans les plus intimes replis de leur
+portefeuille qu'à en tirer une vanité frivole.
+
+«--Tu me donnes une idée! Puisque Ricord est médecin, je vais aller le
+trouver, il me fera une ordonnance qu'il signera, et j'aurai un
+autographe!
+
+«--C'est ingénieux, mais malheureusement... ou plutôt heureusement, tu
+n'es pas malade.
+
+«--J'ai un fort rhume de cerveau.... Tu vois, mon nez coule.
+
+«--Ton nez....
+
+«Je n'achevai pas, ayant toujours eu l'horreur des plaisanteries
+faciles, mais j'éclairai Desmachins sur le rôle de Ricord dans la
+société contemporaine.
+
+«Huit jours se passèrent.
+
+«Un matin, Desmachins entra chez moi, pâle mais les yeux résolus.
+
+«--Tu sais, j'y suis décidé!
+
+«--À quoi?
+
+«--À aller chez Ricord.
+
+«--Mais, encore une fois, tu n'es pas... malade.
+
+«--Je le deviendrai!... Et précisément, je viens te demander des détails.
+
+«Je crus qu'il plaisantait, mais pas du tout! C'était une idée fixe.
+
+«Alors--et ce sera l'éternel remords de ma vie--j'eus la faiblesse de
+lui fournir quelques explications. Je lui conseillai les Folies Bergère,
+par expérience.
+
+«La semaine d'après, Desmachins m'envoyait un petit bleu ainsi conçu:
+
+«»_Viens me voir. Je suis au lit. Mais qu'importe_! JE L'AI!»
+
+«Les trois derniers mots triomphalement soulignés.
+
+«Oui, termina tristement le narrateur, il l'avait, et c'est de ça qu'il
+est mort».
+
+
+
+
+Colydor
+
+
+Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu'il
+s'appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste
+titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite
+affublé le brave garçon du sobriquet de _Colydor_, beaucoup plus joli,
+euphonique et suggestif davantage.
+
+Lui, d'ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n'en
+portaient point d'autre. Également on pouvait lire en belle gothique
+_Colydor_ sur la plaque de cuivre de la porte de son petit
+rez-de-chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la
+Source (Auteuil).
+
+Il exigeait seulement qu'on orthographiât son nom ainsi que je l'ai
+fait: un seul _l_, un _y_ et pas d'_e_ à la fin.
+
+Respectons cette inoffensive manie.
+
+Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps,
+mais les plus drôles de corps qu'il m'a été donné de contempler me
+semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor.
+
+Quelqu'un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef
+de l'École Loufoque, et il a eu bien raison.
+
+Chaque fois que j'aperçois Colydor, tout mon être frémit d'allégresse
+jusque dans ses fibres les plus intimes.
+
+«Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m'embêter».
+
+Pronostic jamais déçu.
+
+Hier, j'ai reçu la visite de Colydor.
+
+--Regarde-moi bien, m'a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé
+dans la physionomie?
+
+Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m'apparut;
+
+--Eh bien! mon vieux, reprit-il, tu n'es guère physionomiste. Je suis
+marié!
+
+--Ah bah!
+
+--Oui, mon bonhomme! Marié depuis une semaine.... Encore mille à attendre
+et je serai bien heureux!
+
+--Mille quoi?
+
+--Mille semaines, parbleu!
+
+--Mille semaines? À attendre quoi?
+
+--Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n'y comprendrais
+rien!
+
+--Tu me crois donc bien bête?
+
+--Ce n'est pas que tu sois plus bête qu'un autre, mais c'est une si
+drôle d'histoire!
+
+Et sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je
+me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir.
+
+--Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié....
+
+--Parfaitement!
+
+--Elle est jolie?
+
+--Ridicule!
+
+--Riche?
+
+--Pas un sou!
+
+--Alors quoi?
+
+--Puisque je te dis que tu n'y comprendrais rien!
+
+Mes yeux suppliants le firent se raviser.
+
+Colydor s'assit dans un fauteuil, n'alluma pas un excellent cigare et me
+narra ce qui suit:
+
+--Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant
+tout le joli mois de mai? J'en profitai pour quitter Paris, et j'allai à
+Trouville livrer mon corps d'albâtre aux baisers d'Amphitrite.
+
+«En cette saison, l'immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une
+bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route de
+Honfleur.
+
+«Ah! une bien drôle de maison, mon pauvre ami! Imagine-toi un heureux
+mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de
+pagode hindoue brochant sur le tout.
+
+«Entre deux baisers d'Amphitrite, j'excursionnais vaguement dans les
+environs.
+
+«Un dimanche, entre autres--oh! cet inoubliable dimanche!--je me
+promenais à Houlbec, un joli petit port de mer, ma foi, quand des flots
+d'harmonie vinrent me submerger tout à coup.
+
+«À deux pas, sur une plage plantée d'ormes séculaires, une fanfare,
+probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus
+mélodieux.»Et autour, tout autour de ces Orphée en délire, tournaient
+sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.
+
+«Parmi ces dernières....
+
+«Crois-tu au coup de foudre? Non? Eh bien, tu es une sinistre brute!
+
+«Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant!...
+
+«C'est comme un coup qu'on reçoit là, pan! dans le creux de l'estomac,
+et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux, le coup de
+foudre!
+
+«Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d'une
+quarantaine d'années, tournait, tournait, tournait.
+
+«Était-elle jolie? Je n'en sais rien, mais à son aspect, je compris tout
+de suite que c'en était fait de moi. J'aimais cette femme, et je
+n'aimerais jamais qu'elle!
+
+«Fiche-toi de moi si tu veux, mais c'est comme ça.
+
+«Elle s'accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt
+ans, anguleuse et sans grâce.
+
+«Le lendemain, j'avais lâché Trouville, mon castel auvergno-japonais, et
+je m'installais à Houlbec.
+
+«Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux
+bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme
+feu Manille aux enchères lui-même!
+
+«Moi qui n'ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n'hésitai pas,
+pour me rapprocher de l'idole, à devenir le partenaire du terrible
+gabelou!
+
+«Oh! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement
+consacrées à me faire traiter d'imbécile par le capitaine parce que je
+lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas! Car, à
+l'heure qu'il est, je ne suis pas encore bien fixé.
+
+«Et puis, je ne me rappelais jamais que c'était le *dix* le plus fort à
+ce jeu-là. Oh! ma tête, ma pauvre tête!
+
+«Un jour enfin, au bout d'une semaine environ, ma constance fut
+récompensée. Le gabelou m'invita à dîner.
+
+«Charmante, la capitaine, et d'un accueil exquis. Mon coeur flamba comme
+braise folle. Je mis tout en oeuvre pour arriver à mes détestables fins,
+mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs!
+
+«Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir--oh! cet
+inoubliable soir!...--nous étions dans le salon, je feuilletais un album
+de photographies, et elle, l'idole, me désignait: mon cousin Chose, ma
+tante Machin, une belle-soeur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc.
+
+«--Et celle-ci, la connaissez-vous?
+
+«--Parfaitement, c'est Mlle Claire.
+
+«--Eh bien, pas du tout! C'est moi à vingt ans.
+
+«Et elle me conta qu'à vingt ans, elle ressemblait exactement à Claire,
+sa fille, si exactement qu'en regardant Claire elle s'imaginait se
+considérer dans son miroir d'il y a vingt ans.
+
+«Était-ce possible!
+
+«Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-elle
+pu être une telle fille sèche et maigre?
+
+«Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m'inonda de clartés et de
+joies.
+
+«Enfin, je tenais le bonheur!
+
+«»Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, me dis-je, il est
+certain qu'un jour la fille ressemblera parfaitement à la mère».
+
+«Et voilà pourquoi j'ai épousé Claire, la semaine dernière.
+
+«Aujourd'hui, elle a vingt ans, elle est laide.
+
+Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme
+sa mère!
+
+«J'attendrai, voilà tout!»
+
+Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta:
+
+--Tu ne m'appelleras plus loufoque, maintenant... hein!
+
+
+
+
+Phares
+
+
+L'Eure est probablement un des rares départements terriens français, et
+certainement le seul, qui possède un phare maritime.
+
+À la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses démarches, de
+quelles nauséeuses influences ce département d'eau douce est-il arrivé à
+faire ériger en son sein un phare de première classe? Voilà ce que je ne
+saurais dire, voilà ce que je ne voudrais jamais chercher à savoir.
+
+Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chaussées me répondront d'un
+air suffisant qu'un phare élevé en terre ferme peut éclairer une portion
+de mer sise pas trop loin de là. Soit!
+
+Il n'en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des
+Honfleurais fondèrent Québec en 1608) et qu'un ami, O'Reilly ou un
+autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la première classe, il
+n'en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un
+département voisin dont le plus intrépide navigateur est tanneur à
+Pont-Audemer.
+
+Non pas que le voyage en soit regrettable, oh! que non pas! La route est
+charmante d'un bout à l'autre, peuplée de vieilles sempiterneuses qui
+tricotent, de jeunes filles qui attendent à la fontaine que leur _siau_
+se remplisse. Ah! combien exquises, ces Danaïdes normandes, une surtout,
+un peu avant Ficquefleur!
+
+Alors, on arrive à Fatouville: c'est là le phare.
+
+Un gardien vous accueille, c'est le gardien-chef, ne l'oublions pas, un
+gardien-chef de première classe, comme il a soin de vous en aviser
+lui-même.
+
+On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela
+serait-il un escalier? a si bien fait observer le cruel observateur
+Henry Somm).
+
+Ces marches, j'en savais le nombre hier; je l'ignore aujourd'hui.
+L'oubli, c'est la vie.
+
+Parvenu là-haut, on jouit d'une vue superbe, comme disent les gens. On
+découvre (j'ai encore oublié ce _quantum_) une foule considérable de
+lieues carrées de territoire. Pourquoi des lieues carrées dans un
+panorama circulaire?
+
+--Quel est ce petit phare? demande une de nos compagnes en désignant un
+point de la basse Seine.
+
+--Un phare ça! Vous appelez ça un phare? fait le gardien vaguement
+indigné.
+
+Notre compagne, confuse, en pique un (de fard).
+
+--Ce n'est pas un phare, madame, c'est un _feu_
+
+Il nous dit même le nom du _feu_, mais je l'ai oublié comme le reste.
+
+Quand nous avons découvert assez de territoire, nous descendons le
+nombre de marches qui constituent l'escalier dont j'ai parlé plus haut.
+
+Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de
+visiteurs.
+
+Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne
+_Observations_ cette phrase ingénieuse:
+
+La phrase que j'ai inscrite s'est évadée de ma mémoire, comme tant
+d'autres histoires.
+
+Je feuillette le registre, et je n'en reviens pas de la stupidité de mes
+contemporains.
+
+Comme les gens sont bêtes, mon Dieu! comme ils sont bêtes!
+
+La colonne _Observations_ du registre de Fatouville constitue
+certainement le plus beau monument de bêtise humaine qu'on puisse
+contempler en ce bas monde.
+
+Tout un firmament de lunes n'en donnerait qu'une faible idée.
+
+J'en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et
+une réflexion de Pierre Delcourt.
+
+Le quatrain de Lorin est à sextuple détente; quant à la phrase de
+Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les échelles.
+
+Voici le quatrain:
+
+ Comme il est des femmes gentilles,
+ Il est des calembours amers:
+ Le phare illumine les mers,
+ Le fard enlumine les filles!
+
+À Delcourt, maintenant:
+
+_Le phare de Fatouville n'est, à tout prendre, qu'une vaste chandelle.
+Il en a, toutes proportions gardées, la forme et le pouvoir éclairant_.
+
+Puis nous nous retirâmes.
+
+Nous allions monter en voiture, quand une espèce de petit bonhomme tout
+drôle, pas très vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort
+sec, nous demanda poliment si nous rentrions à Honfleur. Sur l'assurance
+qu'en effet c'est notre but, le drôle de bonhomme nous demande une toute
+petite place dans notre véhicule, ce à quoi nous consentîmes de la
+meilleure grâce du monde.
+
+En route, il nous confia qu'il était inventeur, et qu'il allait
+révolutionner toute l'administration des phares:
+
+--Vous occupez-vous de phares, messieurs? fit-il.
+
+--Oh! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper.
+
+--Vous avez tort, car c'est là une question bien intéressante.
+
+J'avais bien envie de prier l'inventeur de nous procurer la paix. Nous
+descendions la côte, à travers un paysage magnifique dans lequel un
+clément octobre jetait son or discret. Je me sentais plus disposé à
+jouir de cette vue qu'à entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux
+type reprit, plein d'ardeur:
+
+--Les phares, c'est bon quand le temps est clair; mais le temps est-il
+jamais clair?
+
+--Pourtant, j'ai vu des fois....
+
+--Le temps n'est jamais clair! Alors....
+
+--Nous avons la sirène qui beugle dans la brume.
+
+--La sirène, c'est de la blague. Je défie à un navigateur qui voyage
+dans la brume de me dire, à 30 degrés près, la direction d'une sirène,
+s'il en est éloigné de quelques milles. Alors, j'ai inventé autre chose.
+Puisqu'on ne voit pas le feu du phare, puisqu'on se trompe sur la
+direction du son de la sirène, j'ai imaginé le phare odoriférant.
+Écoutez-moi bien.
+
+--Allez-y!
+
+--Chaque phare a son odeur, soigneusement indiquée sur les cartes
+marines. J'ai des phares à la rose, des phares au citron, des phares au
+musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs
+vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de
+brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu'une
+odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de réséda par
+S.-E. En consultant sa carte, il détermine ainsi sa situation exacte.
+Hein?...
+
+--Épatant! Et puis il y a une chose à laquelle vous n'avez pas pensé. Je
+vous donne l'idée pour rien: quand il s'agira d'un phare situé sur des
+rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de
+loin; et si quelque tempête, comme il arrive souvent, empêche d'aller le
+ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim: ils
+mangeront leur phare!
+
+Le drôle de bonhomme me regarda d'un air méprisant, et causa d'autre
+chose.
+
+
+
+
+Faits-divers et d'été
+
+
+Une lettre reçue la semaine dernière de Chalon-sur-Saône n'a pas laissé
+que de me piquer au vif.
+
+Mon grincheux correspondant me demande _quousque tandem_ je le raserai
+avec mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité dans
+les aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m'est à jamais rebelle.
+
+Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux.
+
+Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum
+venimeux--postale flèche du Parthe--dans lequel il ne me l'envoie pas
+dire:
+
+«Berner le lecteur est d'un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous
+ne seriez pas _foutu (sic)_ de tourner un simple fait-divers.»
+
+À ce dernier reproche, dois-je l'avouer, mon sang n'a fait qu'un tour
+(et encore). J'ai trempé dans l'encre mon excellente plume de Tolède et
+j'ai rédigé, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, un petit lot
+de faits-divers qui ne sont pas, je m'en flatte, dans une potiche.
+
+Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une épingle
+dans la cour d'une banque, je ramasse tout, même les défis.
+
+Voici mon petit essai:
+
+ * * * * *
+
+TEMPS PROBABLE POUR DEMAIN
+
+Sec avec peut-être de la pluie. Température relativement élevée, à moins
+d'un abaissement thermométrique.
+
+ * * * * *
+
+L'ACCIDENT DE LA RUE QUINCAMPOIX
+
+Un jeune ouvrier menuisier, le nommé Edmond Q...., âgé de 48 ans, était
+occupé à remettre des ardoises à la toiture de la maison sise au 328 de
+la rue Mazagran, lorsqu'à la suite d'un étourdissement, il fut précipité
+dans le vide.
+
+L'accident avait amassé une foule considérable et ce ne fut qu'un cri
+d'horreur dans toute l'assistance.
+
+On s'attendait à voir l'infortuné s'abattre sur le pavé quand, en
+passant devant la fenêtre du premier étage, quelle ne fut pas la
+surprise de la foule en constatant que l'ouvrier, sollicité par les
+oeillades d'une femme de mauvaise vie qui s'y trouvait, et comme il en
+pullule dans ce quartier, s'arrêta dans sa chute et pénétra par la
+fenêtre dans la chambre de la prostituée.
+
+Les médecins refusent de se prononcer sur son état avant une huitaine de
+jours.
+
+ * * * * *
+
+LES NOUVEAUX WAGONS DE LA COMPAGNIE DE L'Ouest
+
+Un bon point à la Compagnie de l'Ouest. On vient de mettre en
+circulation les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur
+laquelle se trouve inscrit le mot _Priseurs_, indique la destination de
+ces voitures.
+
+Il sera donc interdit désormais de priser dans d'autres compartiments
+que ceux réservés _ad hoc_.
+
+À partir du 1er juillet, tous les wagons de première classe seront munis
+de _glaçouillottes_ qui ne sont autres que les bouillottes dans
+lesquelles l'eau chaude est remplacée par de la glace.
+
+Il est à souhaiter que pareille mesure s'applique aux deuxièmes classes
+et mêmes aux troisièmes.
+
+Terminons par une bonne nouvelle.
+
+La Compagnie de l'Ouest vient enfin de donner satisfaction aux
+incessantes réclamations des mécaniciens.
+
+L'hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront
+chauffées.
+
+ * * * * *
+
+ENCORE DES BICYCLETTES
+
+M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les
+innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer
+à réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent
+un véritable danger public.
+
+Encore, hier matin, une bicyclette s'est échappée de son hangar et a
+parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la
+terreur sur son passage.
+
+Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic,
+quand un brave agent l'abattit d'une balle dans la pédale gauche.
+
+L'autopsie a démontré qu'elle était atteinte de rage.
+
+Une voiture à bras qu'elle avait mordue a été immédiatement conduite à
+l'Institut Pasteur.
+
+ * * * * *
+
+OÙ LA FALSIFICATION Va-t-elle SE NICHER!
+
+On vient d'arrêter et d'envoyer au Dépôt un charbonnier, le nommé
+Gandillot, qui avait trouvé un excellent truc pour faire fortune aux
+dépens de la bourse et de la santé de ses clients.
+
+Cet honnête industriel livrait à ses pratiques, au lieu de l'eau qu'on
+lui demandait, un petit vin blanc de son pays qu'il achetait à vil prix.
+
+La fraude n'a pas tardé à être découverte, grâce à l'indisposition d'une
+vieille dame d'origine polonaise, la veuve Mazur K...., rentière, qui
+envoya au laboratoire municipal le liquide douteux.
+
+Le brave Auvergnat aura à rendre compte à la justice de son ingénieuse
+combinaison.
+
+ * * * * *
+
+BAISSE ACCIDENTELLE DE LA SEINE
+
+Un accident étrange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter la
+perturbation chez tous les riverains de la Seine.
+
+Un énorme chaland, chargé de papier buvard, est venu heurter une des
+piles du Pont Royal. Une voie d'eau se déclara, et le bâtiment coula
+immédiatement.
+
+Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientôt toute l'eau
+ambiante et il s'ensuivit un abaissement de 1m20 dans l'étiage du
+fleuve.
+
+Les pompiers du poste de la rue Blanche, mandés sur-le-champ, arrivèrent
+et se mirent en devoir de rétablir les choses en leur état.
+
+Après six heures de travail acharné, la Seine avait repris son niveau
+normal.
+
+Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zèle, ne manquèrent pas
+de causer force dégâts.
+
+Signalons notamment l'établissement de bains froids Deligny, qui a été
+littéralement inondé.
+
+Un peu moins de zèle, que diable!
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! mon vieux Chalonnais, suis-je _foutu (sic)_ de tourner un
+fait-divers, oui ou non?
+
+
+
+
+Loufoquerie
+
+
+Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commençais à
+en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoyé une bonne paire de
+soufflets sur la physionomie, sans préjudice pour un coup de pied dans
+les gencives.
+
+--Quand vous aurez fini de me regarder, espèce d'imbécile? fis-je au
+comble de l'ire.
+
+Mais lui se leva, vint à moi, prit mes mains avec toutes les marques de
+l'allégresse affectueuse.
+
+--Est-ce bien toi qui me parles ainsi? dit-il.
+
+Je ne le reconnaissais pas du tout.
+
+Il se nomma: Edmond Tirouard.
+
+--Comment, m'exclamai-je, c'est toi, mon pauvre Tirouard! Je ne te
+_remettais_ pas. Mais pardon, si j'ose, n'étais-tu point dans le temps
+blond avec des yeux bleus?
+
+--C'est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux! Suis-je
+pas mieux en brun?
+
+Ce pauvre Tirouard, j'étais si content de le revoir! Depuis le temps!
+
+Et nous égrenâmes les souvenirs du passé.
+
+Et Machin? Et Untel? Et Chose? Hélas! que de disparus!
+
+Tirouard et moi, nous étions dans la même classe au collège. Je ne me
+rappelle pas bien lequel de nous deux était le plus flemmard, mais ce
+qu'on rigolait!
+
+Il mettait au pillage la maison de son père qui était quincaillier et
+nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agréables: des
+couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j'adorais les aimants).
+
+Moi, en ma qualité de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d'un
+tas de cochonneries: des pâtes pectorales, des dattes. Entre-temps
+j'apportais des seringues en verre (ô joie!) et des suspensoirs qu'on
+transformait en frondes.
+
+Un jour--mon Dieu! ai-je ri ce jour-là!--j'arrivai muni d'une boîte de
+biscuits dont chacun recelait, si j'ai bonne mémoire, soixante-quinze
+centigrammes de scammonée.
+
+Toute la classe ne fit qu'une bouchée de ces friandises traîtresses,
+mais c'est une heure après qu'il fallait voir les faces livides de mes
+petits camarades! Mon Dieu! ai-je ri!
+
+Ah! ce jour-là, le niveau des études ne monta pas beaucoup dans notre
+classe!
+
+Comme c'est loin, tout ça!
+
+Et avec Tirouard, nous nous remémorions tous ces vieux temps disparus.
+
+--Te rappelles-tu mon expérience de parachute?
+
+Si je me rappelais son parachute!
+
+Un jeudi, dans l'après-midi, Tirouard nous avait tous conviés à une
+expérience due à son ingéniosité.
+
+Il avait attaché un panier au bec d'un vieux parapluie rouge, inséré un
+chat dans le panier, et lâché le tout au gré de la brise.
+
+Le gré de la brise balançait l'appareil dans les airs pendant de longues
+heures. Toute la ville était sens dessus dessous.
+
+La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n'avait jamais rêvé pour
+lui une telle destinée, poussait des clameurs à fendre des pierres
+précieuses.
+
+Finalement, l'appareil alla s'accrocher au coq du clocher, et il ne
+fallut pas moins d'un caporal de pompiers pour aller délivrer le minet
+aérien.
+
+--Et maintenant, demandais-je à Tirouard, que fais-tu?
+
+--Je ne fais rien, mon ami, je suis riche.
+
+Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprès de
+laquelle l'_Odyssée_ du vieil Homère ne semblerait qu'un pâle récit de
+feu de cheminée.
+
+Quelques traits saillants du récit de Tirouard donneront à ma clientèle
+une idée de l'originalité de mon ami.
+
+Certaines entreprises malheureuses (entre autres la _Poissonnerie
+continentale--laissée pour compte des grands poissonniers de Paris_)
+déterminèrent Tirouard à s'expatrier.
+
+Son commerce de pacotilles ne réussit guère mieux.
+
+Jeune encore, d'une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas
+toujours si les marchandises qu'il importait s'adaptaient bien aux
+besoins des pays destinataires.
+
+Il lui arriva, par exemple, d'importer des éventails japonais au
+Spitzberg et des bassinoires au Congo.
+
+Dégoûté du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la
+haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint,
+afin de gagner sa vie, d'embrasser la profession de scaphandrier.
+
+Les scaphandriers étaient fortement exploités à cette époque. Tirouard
+les réunit en syndicat et organisa la grève générale des scaphandriers
+du Saint-Laurent.
+
+Fait assez curieux dans l'histoire des grèves, ces braves travailleurs
+ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail.
+
+Tout ce qu'ils exigeaient, c'était le droit absolu de ne pas travailler
+par les temps de pluie.
+
+Ajoutons qu'ils eurent vite gain de cause.
+
+Tirouard s'occupa dès lors du dressage de toutes sortes de bêtes. Le
+succès couronna ses efforts.
+
+Tirouard dressa la totalité des animaux de la création, depuis
+l'éléphant jusqu'au ciron.
+
+Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine à l'huile qu'il
+dépassa tout ce qu'on avait fait jusqu'à ce jour.
+
+Rien n'était plus intéressant que de voir ces intelligentes petites
+créatures évoluer, tourner, faire mille grâces dans leur aquarium.
+
+Le travail se terminait par le choeur des soldats de _Faust_ chanté par
+les sardines, après quoi elles venaient d'elles-mêmes se ranger dans
+leur boîte d'où elles ne bougeaient point jusqu'à la représentation du
+lendemain.
+
+À présent, Tirouard, riche et officier d'académie, goûte un repos qu'il
+a bien mérité.
+
+J'ai visité hier son merveilleux hôtel de l'impasse Guelma, où j'ai
+particulièrement admiré les jardins suspendus qu'il a fait venir de
+Babylone à grands frais.
+
+
+
+
+Postes et télégraphes
+
+
+Je descendis à la station de Baisemoy-en-Cort, où m'attendait le
+dog-cart de mon vieil ami Lenfileur.
+
+Dans le train, je m'étais aperçu d'un oubli impardonnable (véritablement
+impardonnable) et ma première préoccupation, en débarquant, fut de me
+faire conduire au bureau des Postes et Télégraphes, afin d'envoyer une
+dépêche à Paris.
+
+Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de
+confortable qui frise la pénurie.
+
+Dans une encre décolorée et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille
+plume hors d'âge et je griffonnai, à grand-peine, des caractères dont
+l'ensemble constituait ma dépêche.
+
+Une dame, plutôt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les
+mots et m'indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette
+du guichet.
+
+J'allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque
+j'aperçus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupée à
+manipuler un _Morse_[1] fébrilement.
+
+[Note 1: Pour éviter toute confusion, le _Morse_ en question
+est un appareil de transmission télégraphique ainsi appelé du nom
+de son inventeur, et non pas un _veau marin_. La présence de
+ce dernier, fréquente dans les mers glaciales, est, d'ailleurs,
+assez rare dans les bureaux de poste français.]
+
+Jeune? probablement. Rousse? sûrement. Jolie? pourquoi pas!
+
+Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris.
+
+Sa copieuse chevelure, relevée en torsade sur le sommet de la tête,
+dégageait la nuque, une nuque divine, d'ambre clair, où venait
+mourir, très bas dans le cou, une petite toison délicate,
+frisée--insubstantielle, on eût dit.
+
+(Si on a du poil à l'âme, ce doit être dans le genre de cette nuque-là).
+
+Et une envie me prit, subite, irraisonnée, folle, d'embrasser à pleine
+bouche les petits cheveux d'or pâle de la télégraphiste.
+
+Dans l'espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai
+là, au guichet, posant à la buraliste des questions administratives
+auxquelles elle répondait sans bonne grâce.
+
+Mais la nuque transmettait toujours.
+
+À la porte du bureau, mon ami Lenfileur s'impatientait. (Sa petite
+jument a beaucoup de sang).
+
+Je m'en allai.
+
+Ce serait me méconnaître étrangement, en ne devinant point que le
+lendemain matin, à la première heure, je me présentais au bureau de
+poste.
+
+Elle y était, la belle rousse, et seule.
+
+Cette fois, elle fut bien forcée de me montrer son visage. Je ne m'en
+plaignis pas, car il était digne de la nuque.
+
+Et des yeux noirs, avec ça, immenses.
+
+(Oh! les yeux noirs des rousses!)
+
+J'achetai des timbres, j'envoyai des dépêches, je m'enquis de l'heure
+des distributions; bref, pendant un bon quart d'heure, je jouai au
+naturel mon rôle d'idiot passionné.
+
+Elle me répondait tranquillement, posément, avec un air de petite femme
+bien gentille et bien raisonnable.
+
+Et j'y revins tous les jours, et même deux fois par jour, car j'avais
+fini par connaître ses heures de service, et je me gardais bien de
+manquer ce rendez-vous, que j'étais le seul, hélas! à me donner.
+
+Pour rendre vraisemblables mes visites, j'écrivais des lettres à mes
+amis, à des indifférents.
+
+J'envoyai notamment quelques dépêches à des personnes qui me crurent
+certainement frappé d'aliénation.
+
+Jamais de ma vie je ne m'étais livré à une telle orgie de
+correspondance.
+
+Et chaque jour, je me disais: «C'est pour cette fois; je vais lui
+parler!».
+
+Mais, chaque jour, son air sérieux me glaçait et au lieu de lui dire:
+«Mademoiselle, je vous aime!» je me bornais à lui balbutier: «Un timbre
+de trois sous, s'il vous plaît, mademoiselle!»
+
+La situation devenait intolérable.
+
+Comme ma villégiature tirait à sa fin, je résolus d'incendier mes
+vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout.
+
+J'entrai au bureau et voici la dépêche que j'envoyai à un de mes amis:
+
+_Coquelin Cadet, 17, boulevard Haussmann, Paris._
+
+_Je suis éperdument amoureux de la petite télégraphiste rousse de
+Baisemoy-en-Cort_.
+
+Je m'attendais, pour le moins, à voir se roser son inoubliable peau
+blanche.
+
+Eh bien, pas du tout!
+
+De son air le plus posé, elle me dit ces simples mots:
+
+--Quatre-vingt-quinze centimes.
+
+Totalement affalé par ce calme impérial, je me fouillai (sans jeu de
+mots) pour solder ma dépêche.
+
+Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors je tirai de mon portefeuille
+un billet de mille francs.[2]
+
+[Note 2: Ça a l'air de vous étonner?]
+
+La jeune fille le prit, l'examina soigneusement, le palpa....
+
+L'examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se détendit
+brusquement en un joli sourire qui découvrit les plus affriolantes
+quenottes de la création.
+
+Et puis, sur un ton bien parisien, et même bien neuvième arrondissement,
+elle me demanda:
+
+--Faut-il rendre la monnaie, monsieur?
+
+
+
+
+Pète-sec
+
+
+--Ton ami Pète-sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard
+en se jetant tout habillé sur son lit.
+
+Rien n'était plus vrai: ce terrible Pète-sec, lequel d'ailleurs n'avait
+jamais été mon ami, commençait à devenir rudement rasant.
+
+De son vrai nom, il s'appelait Anatole Duveau et était le fils de M.
+Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et
+Cie), rue Vivienne à Paris.
+
+Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve
+dans la compagnie où j'évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste
+de deuxième classe (ce n'est pas la capacité qui m'a manqué pour
+arriver, mais bien la conduite).
+
+Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-sec et fut
+notre bête noire à tous.
+
+Alors que les officiers de l'active se conduisaient à notre égard comme
+les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-sec, faisait une mousse de
+tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous
+submerger de consigne, salle de police et autres apanages.
+
+Ah! le cochon!
+
+Comme nous n'étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la
+_boîte_, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein
+à l'ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment
+qu'on le relate ici.
+
+Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux
+ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en
+ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse.
+
+Bien que célibataire à cette époque (et encore maintenant, d'ailleurs),
+je déclarai effrontément être consort et j'obtins mon autorisation.
+
+Inutile d'ajouter qu'une foule de garçons dans mon cas agirent comme
+moi, et si la Société des Lits Militaires avait tant soit peu de coeur,
+elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.
+
+Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes
+couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la
+retraite sonnée.
+
+Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.
+
+L'exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté,
+après quoi on dînait. Et puis on tâchait vaguement de tuer la soirée au
+concert du café Dubois ou à l'Alcazar (!) de la rue Petite-Couture.
+
+D'autres se rendaient en des logis infâmes de la rue du Moulin-à-Tan,
+mais si c'est de la sorte que ces gaillards-là se préparaient à
+reprendre l'Alsace et la Lorraine, alors _macache!_ comme on dit en
+style militaire.
+
+Au commencement, tout alla bien: des officiers nous coudoyaient, nous
+reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais
+voilà-t-il pas qu'un soir le terrible sous-lieutenant Pète-sec s'avisa
+de faire un tour au concert.
+
+Ce fut dès lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la
+salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à _rompre_
+immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.
+
+Cette perspective décida de notre attitude: nous _rompîmes_.
+
+Mais nous rompîmes la rage au coeur, et bien décidés à tirer de Pète-sec
+une éclatante vengeance.
+
+Laquelle ne se fit pas attendre.
+
+Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au
+café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie.
+
+Pète-sec entre et jette un regard circulaire pour s'assurer s'il n'y a
+pas d'_hommes_ dans le public.
+
+Comme mû par la force de l'habitude, un jeune homme se lève, porte
+gauchement la main à la visière de son chapeau (c'est une façon de
+s'exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers.
+
+L'oeil de Pète-sec s'illumine: voilà un homme en défaut!
+
+--Qu'est-ce que vous foutez ici, à cette heure-là?
+
+--Mais, mon lieutenant....
+
+--Il n'y a pas de _mon lieutenant_. Payez et rompez!
+
+--Mais, mon lieutenant....
+
+--Vous avez entendu, n'est-ce pas? Payez et rompez!
+
+--Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog
+et en entendant de la bonne musique avant d'aller me coucher.
+
+--Vous savez bien que le colonel....
+
+--Le colonel. Je m'en fous!
+
+--Vous vous foutez du colonel!
+
+--Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-sec!
+
+C'en était trop!
+
+Pète-sec, suffoqué d'indignation, interpella deux sergents qui se
+trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures:
+
+--Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la _boîte_!
+
+_Cet homme-là_ acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit
+simplement:
+
+--Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas
+bonheur.
+
+--Taisez-vous et donnez-moi votre nom.
+
+--Je m'appelle Guérin (Jules).
+
+--Votre matricule?
+
+--Souviens pas!
+
+--Je vous en ferai bien souvenir, moi!
+
+Les deux sous-officiers emmenèrent l'homme, pendant que Pète-sec
+grommelait, indigné:
+
+--Ah! tu te fous du colonel!
+
+Le lendemain matin, ce fut du joli! En arrivant au poste Anatole trouva
+le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité:
+
+--Mon lieutenant, qu'est-ce que c'est donc que ce civil que vous avez
+fait coffrer hier soir? Ah! il en a fait un potin toute la nuit!... Tenez,
+l'entendez-vous qui gueule?
+
+Anatole avait pâli.
+
+Diable! si l'homme d'hier n'était pas un réserviste....
+
+Précisément, un caporal amenait le prisonnier.
+
+--Ah! c'est vous mon petit bonhomme, s'écria le captif, qui m'avez fait
+arrêter hier sans l'ombre d'un motif! Eh bien, vous vous êtes livré à
+une petite plaisanterie qui vous coûtera cher!
+
+Pète-sec était livide:
+
+--Vous n'êtes donc pas réserviste?
+
+--Ah ça, est-ce que vous me prenez pour un sale _biffin_ comme vous? Je
+sors des _Chass'd'Af'_, moi!
+
+--Vous me voyez au désespoir, monsieur....
+
+--Vous m'avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais
+de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République!
+
+Pendant cette scène des hommes s'étaient attroupés devant le poste, et
+un adjudant venait s'enquérir des causes du scandale.
+
+Pète-sec versa rapidement dans l'oreille du séquestré quelques paroles
+qui semblèrent le calmer.
+
+Ils s'éloignèrent tous deux, causant et gesticulant.
+
+Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-sec tirait
+de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de
+chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux
+caractères et regagnait la caserne où il _ramassait_ immédiatement huit
+jours d'arrêts, pour arriver en retard à l'exercice.
+
+Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le
+meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois.
+
+On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois
+qu'elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de: «Vive
+Pète-sec!».
+
+C'était bien le moins!
+
+À partir de ce jour, le redoutable Pète-sec devint doux comme un
+troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du
+rapport qu'il n'aurait rien dit.
+
+Il s'abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de
+Lisieux.
+
+Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu'il rentra chez
+lui et qu'un personnel obséquieux s'empressa:
+
+--Bonjour, mon lieutenant!... Comment ça va, mon lieutenant?... Avez-vous
+fait bon voyage, mon lieutenant?
+
+Mon lieutenant par-ci! Mon lieutenant par-là!
+
+Anatole Duveau s'écria d'une voix sombre:
+
+--Le premier qui m'appelle _mon lieutenant_, je le fous à la porte!
+
+
+
+
+Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante
+
+
+Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la
+gare, après que le train est parti. Je n'en sais rien et ne tiens
+nullement à le savoir.
+
+Quant à moi, je n'ai nulle honte à conter mon attitude en cette
+circonstance: je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth
+cassis (très peu de cassis) pour noyer ma détresse. Car le poète l'a
+dit: «Partir, c'est mourir un peu».
+
+Au cas où l'heure du départ ne coïncide pas avec celle de l'apéritif, je
+prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journée.
+
+C'est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de
+relevée, je me trouvais attablé, au buffet de la gare de Lyon, devant
+une absinthe anisée (très peu d'anisette).
+
+La personne que je venais d'accompagner (ce détail ne vous regarde en
+rien, je vous le donne par pure complaisance) était une jeune femme
+d'une grande beauté, mais d'un caractère! que je me sentais tout aise de
+voir s'en aller vers d'autres cieux.
+
+Je n'avais pas plus tôt trempé mes lèvres dans la glauque liqueur, qu'un
+homme venait s'asseoir à la table voisine de la mienne.
+
+Ce personnage commanda un amer curaçao (très peu de curaçao) et de quoi
+écrire.
+
+Après s'être assuré que l'amer qu'on lui servait était bien de l'amer
+Michel, et le curaçao du vrai curaçao de Reichshoffen, l'homme mit la
+main à la plume et écrivit deux lettres.
+
+La première, courte, d'une élaboration facile, s'enfourna bientôt dans
+une enveloppe qui porta cette adresse:
+
+ Monsieur le colonel I.-A. du Rabiot
+ Hôtel des Bains
+ à Pourd-sur-Alaure.
+
+La seconde lettre coûta plus d'efforts que la première.
+
+Certains alinéas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits.
+D'autres phrases n'arrivaient qu'au prix de mille peines.
+
+Deux ou trois fois, il déchira la lettre et la recommença.
+
+À un moment, je vis le pauvre personnage écraser, du bout de son doigt,
+une larme qui lui perlait aux cils.
+
+Cet homme évidemment écrivait à l'aimée. (Les femmes sauront-elles
+jamais le mal qu'elles nous font?)
+
+Tout prend fin ici-bas, même les lettres d'amour. Quand les quatre pages
+furent noircies de fond en comble, l'homme les enferma, comme à regret,
+dans une enveloppe sur laquelle il écrivit cette suscription:
+
+ Madame Louise du R....
+ Poste restante
+ à Pourd-sur-Alaure.
+
+--Garçon, commanda-t-il alors d'une voix forte, deux timbres de trois
+sous!
+
+--Voilà, monsieur, répondit le garçon.
+
+Jusqu'à présent, la physionomie du monsieur avait présenté toute
+l'extériorité de l'abattement mélancolieux.
+
+Soudain, une flambée furibarde illumina sa face.
+
+D'un doigt rageur, il déchira l'enveloppe de Madame Louise du R..., et
+ajouta à la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqué des
+hannetons.
+
+Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes, à n'en
+pas douter, bien tapées.--Attrape, ma vieille!
+
+Je commençais à m'intéresser fort à cette petite comédie, facile à
+débrouiller d'ailleurs.
+
+L'homme était évidemment l'ami du colonel I.-A. du Rabiot et l'amant de
+la colonelle Louise.
+
+Le colonel, je l'apercevais comme une manière de Ramollot soignant ses
+douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure.
+
+Quant à Louise, je l'aimais déjà tout bêtement.
+
+--Garçon, commandai-je alors d'une voix forte, l'indicateur!
+
+--Voilà, monsieur, répondit le garçon.
+
+Il y avait un train à 7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure.
+
+Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet.
+
+Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu
+connue, mais charmante, et située, comme dit le prospectus, dans des
+environs merveilleux.
+
+J'arrivai vers minuit, et me fis conduire à l'hôtel des Bains.
+
+Je rêvai de Louise, et la matinée me sembla longue.
+
+Enfin la cloche sonna pour le déjeuner. Mon coeur battit plus fort que
+la cloche: j'allais voir Louise, celle qui méritait des lettres si
+tendres et des post-scriptum si courroucés.
+
+Et je la vis.
+
+Petite, toute jeune, très forte, d'un blond! pas extraordinairement
+jolie, mais juteuse en diable! Louise abondait en plein dans mon idéal
+de ce jour.
+
+Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au
+post-scriptum, elle eut un sourire, un drôle de sourire, et enfouit sa
+lettre dans sa poche.
+
+Le colonel, traînant la patte, arrivait à son tour.
+
+--J'ai reçu un mot d'Alfred, dit-il.
+
+--Ah!
+
+--Oui, il te dit bien des choses.
+
+--Ah!
+
+Et toute la grasse petite personne de Louise fut secouée d'un long
+frisson de rire fou et muet.
+
+Elle s'aperçut que je la dévorais des yeux, et n'en parut pas autrement
+fâchée.
+
+Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde.
+
+L'après-midi ne fit qu'accroître notre mutuelle sympathie.
+
+Le dîner resserra nos liens.
+
+La soirée au Casino fut définitive.
+
+Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement:
+
+--Quel est le numéro de votre chambre à l'hôtel?
+
+--Dix-sept.
+
+--Filez.... Dans cinq minutes je suis à vous.
+
+Au bout de cinq minutes, elle arrivait.
+
+--Mais votre mari?... fis-je timidement.
+
+--Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que
+ça veut dire _whist_ en anglais?
+
+--Silence.
+
+--Précisément! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi!
+
+En un tour de main, elle se défit de ses atours.
+
+En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les
+blancs linceux.
+
+En un troisième tour de main, si j'ose m'exprimer ainsi, elle me
+prodigua ses suprêmes faveurs.
+
+Une ligne de points, s.v.p.
+
+ * * * * *
+
+Quand nous eûmes fini de rire, nous causâmes.
+
+--Et Alfred! demandai-je, sarcastique.
+
+--Vous connaissez donc Alfred? fit-elle, un peu étonnée.
+
+--Pas du tout, je sais seulement qu'il vous a écrit hier... surtout un
+post-scriptum!
+
+--Ah! oui, un post-scriptum!... Eh bien, il a raté une belle occasion de
+se tenir tranquille, celui-là, avec son post-scriptum! Voulez-vous le
+lire, son post-scriptum?--Volontiers.
+
+Voici ce que disait le post-scriptum:
+
+_P.S.--Et puis, au fait, je suis bien bête de me faire tant de bile pour
+toi! Va donc te faire f...!_
+
+Ce dernier mot en toutes lettres.
+
+
+
+
+Le langage des fleurs
+
+
+Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux
+loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour,
+des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux
+palais; mais tel n'était pas mon cas.
+
+Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de
+rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus
+familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que
+j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni
+ailleurs.
+
+Mon flair de détective m'amena à penser que ces ruines étaient factices
+et de date probablement récente.
+
+Le castel en question présentait, d'ailleurs, un aspect beaucoup plus
+ridicule que sinistre; tout y sentait le toc à plein nez: créneaux
+ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales
+masquées de barreaux dont l'épaisseur eût pu défier les plus puissants
+barreau mètres; c'était complètement idiot. Une petite enquête dans le
+pays me renseigna tout de suite sur l'histoire de cette néovieille
+construction et de son propriétaire.
+
+Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est
+baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une
+immense fortune dans l'exercice de ces délicates fonctions.
+
+(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous
+cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l'instar de vous et de
+moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui
+veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les reines).
+
+Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l'air de lui
+faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme
+ses pieds, qui sont énormes.
+
+Sa femme, qu'il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente
+l'apparence d'une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement
+adultérine. Cette Bulgare de l'Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on
+dit plus communément à Paris) trompe en effet son mari à jet continu, si
+j'ose m'exprimer ainsi, avec des cantonniers.
+
+Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux
+ou des attachés d'ambassade? Mystères du coeur féminin!
+
+La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire.
+Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue,
+cet été, quand eux l'étaient si bien.
+
+Le baron Lagourde s'était fixé l'année dernière dans le pays; il y avait
+acheté une propriété admirablement située d'où l'on découvrait un
+panorama superbe: à droite, la baie de la Seine; en face, la rade du
+Havre; à l'ouest, le large.
+
+Sans perdre un instant, l'ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle
+acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux.
+
+En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spéciaux
+lui donnèrent ce cachet d'antiquaille sans lequel il n'est rien de
+sérieusement féodal. Pour compléter l'illusion, de vrais squelettes
+chargés de chaînes furent gaîment jetés dans des culs-de-basse-fosse.
+
+Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans
+l'entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice
+s'entêtait. On peut même dire, sans crainte d'être taxé d'exagération,
+que le père Fabrice _s'ostinait_.
+
+L'objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long,
+qui dominait la féodalité du baron et d'où l'on avait une vue plus
+superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs,
+bien payé. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et
+finalement, d'offre en offre, deux mille francs.
+
+--Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça,
+goguenardait le vieux finaud en branlant la tête.
+
+Mais cette somme de deux mille francs fut l'extrême limite des
+concessions et le baron ne parla plus de l'affaire.
+
+Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l'une de ses
+tours, explorait l'horizon à l'aide d'une excellente jumelle Flammarion.
+
+Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur: sur le pont, des
+messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la
+direction du castel et semblaient en proie à d'homériques gaietés. Ils
+se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.
+
+Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé.
+Était-ce de son manoir que l'on riait ainsi?
+
+Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné cette
+fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent,
+comme la veille, une bonne humeur débordante.
+
+Tous les jours qui suivirent, même jeu.
+
+Des flottilles entières vinrent, ralentissant l'allure dès que le castel
+était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d'ineffables
+plaisirs.
+
+Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient
+plus sans se divertir bruyamment.
+
+Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l'opulent Ephrussi
+jusqu'à mon grabugeux ami Baudry dit _la Rogne_, s'amusa durant de
+longues semaines, comme tout un asile de petites folles.
+
+Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d'en avoir le
+coeur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette
+hilarité désobligeante.
+
+Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers
+l'endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir.
+
+Au bout d'un quart d'heure de navigation, son manoir lui apparut, plus
+féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu'avaient-ils donc à se
+tordre, tous ces imbéciles!
+
+Horreur subite! Le baron n'en crut pas ses yeux! La colère,
+l'indignation, et une foule d'autres sentiments féroces empourprèrent
+son visage. Il venait d'apercevoir... Était-ce possible?
+
+Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice
+s'étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel
+on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces
+mots effroyablement lisibles:
+
+ MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU!
+
+Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice
+avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle
+boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur
+donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice
+avait fait de l'_Anthographie_ sur une vaste échelle.
+
+Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de
+honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gaîment en jaune clair
+sur le vert sombre du pré.
+
+--Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est
+cocu! répétait-il complètement abruti.
+
+Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir à la
+réalité.
+
+--Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu'il put
+trouver.
+
+Il alla tout droit chez le maire.
+
+--Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur
+le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire
+respecter, et j'espère que vous n'y faillirez point.
+
+--Insulté, monsieur le baron! Et comment?
+
+--Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j'étais
+cocu!
+
+--Comment cela?... Sur son pré?
+
+--Parfaitement, avec des fleurs jaunes!
+
+Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de
+l'excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n'aurait rien compris
+aux explications du baron.
+
+Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une
+bonne grâce étonnée:
+
+--Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais osé écrire que monsieur le baron
+est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire
+capable d'une pareille chose!
+
+--Allons sur les lieux, dit le maire.
+
+Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes
+arrangées d'une certaine façon, mais il était impossible, malgré la
+meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette
+disposition. On était trop près.
+
+(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se
+promènent, des existences entières, sur des _in-quarto_ sans comprendre
+un traître mot aux textes les plus simples).
+
+--Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs
+sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S'il fallait être responsable!...
+
+--Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis?
+
+--Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes
+insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le
+territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible.
+Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine!
+
+Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui
+eût pu entraîner quelques longueurs.
+
+--Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré?
+
+--Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque
+ça a l'air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à
+dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne
+affaire! Un pré _où que_ les fleurs écrivent toutes seules!
+
+Le soir même, l'essai d'anthographie du père Fabrice périssait sous la
+faux impitoyable du jardinier.
+
+Maintenant, si j'ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu'il
+n'essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice
+l'année prochaine.
+
+Le père Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mépris
+insondable.
+
+
+
+
+Le Pauvre Bougre et le bon génie
+
+
+Il y avait une fois un pauvre Bougre.... Tout ce qu'il y avait de plus
+calamiteux en fait de pauvre Bougre.
+
+Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre,
+s'était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas
+trois dans le siècle le plus fertile en guignes.
+
+Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son
+gilet.
+
+Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc
+quatre-vingt-dix).
+
+C'était la vie aujourd'hui. Mais demain? Pauvre Bougre!
+
+Alors, ayant passé un peu d'encre sur les blanches coutures de sa
+redingote, il sortit, dans la fallacieuse espérance de _trouver de
+l'ouvrage_.
+
+Cette redingote, jadis noire, avait été peu à peu transformée par le
+Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de
+la meilleure foi du monde, disait maintenant: _ma redingote verte_.
+
+Son chapeau, qui lui aussi avait été noir, était devenu rouge (apparente
+contradiction des choses de la Nature!).
+
+Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement
+valoir.
+
+Ainsi rapprochés complémentairement, le vert était plus vert, le rouge
+plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour
+un original chromo maniaque.
+
+Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en
+escaliers mille fois montés et descendus, en anti-chambres longuement
+hantées, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le
+moindre résultat.
+
+Pauvre Bougre!
+
+Afin d'économiser son temps et son argent, il n'avait pas déjeuné!
+
+(Ne vous apitoyez pas, c'était son habitude).
+
+Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant
+un guéridon de mastroquet des boulevards extérieurs.
+
+Un bon caboulot qu'il connaissait bien, où pour quatre sous on a la
+meilleure absinthe du quartier.
+
+Pour quatre sous, pouvoir _se coller un peu de paradis dans la peau_,
+comme disait feu Scribe, ô joie pour les pauvres Bougres!
+
+Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide,
+qu'un étranger vint s'asseoir à la table voisine.
+
+Le nouveau venu, d'une beauté surhumaine, contemplait avec une
+bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine à
+petites gorgées.
+
+--Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre? fit l'étranger d'une voix si
+douce qu'elle semblait une musique d'anges.
+
+--Oh non... pas des tas!
+
+--Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je
+suis un bon Génie. Parle.... Que te faut-il pour être parfaitement
+heureux?
+
+--Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Génie, c'est d'être assuré
+d'avoir cent sous par jour jusqu'à la fin de mon existence.
+
+--Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre! Aussi ton souhait
+va-t-il être immédiatement exaucé.
+
+Être assuré de cent sous par jour! Le pauvre Bougre rayonnait.
+
+Le bon Génie continua:
+
+--Seulement, comme j'ai autre chose à faire que de t'apporter tes cent
+sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence,
+je vais te donner tout ça... en bloc.
+
+Tout ça en bloc!
+
+Apercevez-vous d'ici la tête du pauvre Bougre!
+
+Tout ça en bloc!
+
+Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant
+il allait toucher tout ça... en bloc!
+
+Le bon Génie avait terminé son calcul mental.
+
+--Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre!
+
+Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante).
+
+Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette
+somme.
+
+Un jour et demi!
+
+N'avoir plus qu'un jour et demi à vivre! Pauvre Bougre!
+
+--Bah! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres!
+
+Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des
+danseuses.
+
+
+
+
+Blagues
+
+
+J'ai pour ami un peintre norvégien qui s'appelle Axelsen et qui est bien
+l'être le plus rigolo que la terre ait jamais porté.
+
+(C'est à ce même Axelsen qu'arriva la douloureuse aventure que je contai
+naguère.
+
+Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l'eau de mer,
+laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences
+de la lune. Une nuit, par une terrible marée d'équinoxe où il ventait
+très fort, l'aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son
+lit).
+
+Bien qu'arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un
+grand nombre de sympathies.
+
+J'ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent
+principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands
+de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l'avenue Trudaine, et,
+pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue
+Victor-Massé.
+
+Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: _C'est
+un garçon qui boit_.
+
+Axelsen se saoule, c'est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce
+que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne
+vous dit rien.
+
+Axelsen ne boit qu'un liquide par jour, un seul liquide, mais à des
+intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n'ont rien à
+voir avec la doctrine homéopathique.
+
+Des jours c'est du rhum, rien que du rhum.
+
+Des jours c'est du bitter, rien que du bitter.
+
+Des jours c'est de l'absinthe, rien que de l'absinthe.
+
+Il est bien rare que ce soit de l'eau de Saint-Galmier. Si rare,
+vraiment!
+
+Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai,
+pour le vécu, pour le réel.
+
+--Comme c'est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c'est beau,
+tout ce qu'on rêve! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité,
+rien que la vérité sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas?
+
+--Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix.
+
+--Si l'humanité n'était pas si _gnolle__[3]_, comme elle serait plus
+heureuse! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait
+dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement... il faudrait
+faire semblant d'y croire. Hein?
+
+[Note 3: Le mot _gnolle_ a été récemment révélé à Axelsen par
+le feuilleton de M. Jules Lemaître dans _les Débats_. Sur la foi du
+jeune et intelligent critique, Axelsen emploie maintenant le mot
+_gnolle_ dans les meilleures sociétés de la rue Lepic.]
+
+--Évidemment, parbleu!
+
+Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de
+la vie, inexistants, improbables, chimériques.
+
+Le plus bel éloge qu'il puisse faire d'un homme:
+
+--Très gentil, ton ami, et très illusoire!
+
+Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au
+beau soleil de la terrasse d'un distillateur (dix-huitième
+arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné.
+
+Il se laissa choir, plutôt qu'il ne s'assit, sur une proxime chaise, et
+se tut, ce qui lui fut d'autant plus facile qu'il n'avait pas encore
+ouvert la bouche.
+
+--Eh bien! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas? Tu as l'air
+navré.
+
+--Je suis navré comme un Havrais lui-même!
+
+(Il convient de remarquer qu'Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirés,
+détail qui explique tout le sel de la plaisanterie).
+
+--Peut-être n'as-tu pas bien dormi?
+
+--J'ai dormi comme un loir (Luigi).
+
+--Alors quoi?
+
+--Alors quoi, dites-vous? Je viens d'assister à un spectacle tellement
+déchirant! Oh oui, déchirant, ô combien! Garçon!... un vulnéraire!... Ça me
+remettra, le vulnéraire!
+
+Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu'Axelsen ne lui
+donna pas le temps de moisir.
+
+--Il n'est pas méchant, ce vulnéraire! Garçon!... un autre vulnéraire!
+
+--Eh bien! Et ce spectacle déchirant?
+
+--Ah! mes amis, ne m'en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me
+remontent à la gorge! Garçon!... un vulnéraire! Rien comme le vulnéraire
+pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge!
+
+--Causeras-tu, homme du Nord?
+
+--Voici: je viens d'assister au départ de l'omnibus qui va de la place
+Pigalle à la Halle aux Vins. C'est navrant! Tous ces pauvres gens
+entassés dans cette caisse roulante!... Et ces autres pauvres gens qui,
+n'ayant que trois sous, se juchent péniblement sur ce toit, exposés à
+toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au
+givre en hiver, l'été à l'insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens!
+Garçon!... un vulnéraire!
+
+--Oui, c'est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès.
+
+--Et les pauvres parents! Les pauvres parents désolés, tordant leurs
+bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait
+là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout-petits à peine
+au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux
+qui partent? Garçon!... un vulnéraire!
+
+--Pauvres gens!
+
+--C'est surtout quand l'omnibus s'est ébranlé que cela fut véritablement
+angoisseux. Les mouchoirs s'agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent
+les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres
+amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s'en allaient, la
+bénédiction du Très-Haut!
+
+--Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un
+aumônier à chaque station! Elle est assez riche pour s'imposer ce petit
+sacrifice.
+
+--Enfin la voiture partit.... Un moment elle se confondit avec un gros
+tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent
+et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas! car à
+la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue
+des Martyrs. Garçon!... un vulnéraire!
+
+--Et les parents?
+
+--Les parents? Je ne les revis pas!... J'ai tout lieu de croire qu'ils
+profitèrent d'un moment d'inattention de ma part pour se noyer dans le
+bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans
+les filets de la fontaine Saint-Georges!... Garçon!... un vulnéraire!
+
+--Axelsen, fit l'un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute
+à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien
+certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les
+racontes?
+
+--Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d'imposture! Je suffoque!...
+Garçon!... un vulnéraire!
+
+
+
+
+Un point d'histoire
+
+
+Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir
+figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère.
+
+Ne faut-il voir dans cette absence qu'un oubli impardonnable, ou bien si
+c'est un parti pris formel de m'éloigner des affaires?
+
+La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France
+est là pour juger.
+
+Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf
+heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d'enfiler un
+pantalon, de mettre mon ruban d'officier d'Académie à ma chemise de
+flanelle, j'étais à lui.
+
+--M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J'ai ma voiture en bas. Y
+êtes-vous?
+
+--Un bout de toilette et me voilà.
+
+--Inutile, vous êtes très bien comme ça.
+
+--Mais vous n'y songez pas, mon cher Bourgeois....
+
+M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D'une main vigoureuse il
+m'empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon
+rez-de-chaussée de garçon et m'enfourna dans sa berline.
+
+Cinq minutes après nous étions à l'Élysée.
+
+M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde; sans faire attention
+à mes pantoufles en peau d'élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon
+balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m'indiqua un siège.
+
+--Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement? me
+demanda-t-il.
+
+Un moment, je songeai aux Beaux-arts à cause des petites élèves du
+Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente
+entrée.
+
+Je pensai également aux Finances, à cause de ce que vous pouvez deviner.
+
+Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la
+cupidité.
+
+--Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le
+portefeuille de la Guerre.
+
+--Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette
+question?
+
+--J' t'écoute! répliquai-je peut-être un peu trivialement.
+
+Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m'invita à m'expliquer.
+
+--Voici. Je commence par supprimer l'artillerie....
+
+--!!!!!
+
+--Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans
+les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure
+avoisine les polygones!
+
+M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance.
+Je continuai:
+
+--Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon
+plan de réformes.
+
+--!!!!!
+
+--On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces
+chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes!
+
+--Et l'infanterie?
+
+--L'infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous
+servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe?
+
+Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.
+
+--Jamais! articula-t-il à la fin d'une voix nette.
+
+--Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres
+troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les
+marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le
+Président, vous ne pouvez pas vous en douter!
+
+--Et le génie?
+
+--Je n'ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale,
+mais... laissez-moi vous dire. J'avais, il y a quelques années, une petite
+bonne amie, gentille comme un coeur, qui se nommait Eugénie, mais que
+moi, dans l'intimité, j'appelais _Génie_. Un jour, cette jeune femme me
+lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d'Ache qui, depuis... mais
+alors...! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à
+l'heure qu'il est, le seul proféré de ces deux syllabes _Gé-nie_ me
+rouvre au coeur la cicatrice d'amour....
+
+Je m'arrêtai; M. Carnot essuyait une larme furtive.
+
+--Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme
+sérieux, Monsieur le Président, je m'étonne que vous ayez conservé
+jusqu'à maintenant, dans l'armée française, la présence de ces individus
+dont la seule mission consiste à monter des bateaux!
+
+À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant
+indiquer que l'entretien avait assez duré.
+
+Pendant tout ce temps, on n'avait rien bu; j'offris à MM. Carnot et
+Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin
+de la place Beauvau.
+
+Ces messieurs n'acceptèrent pas.
+
+Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment.
+
+
+
+
+Inanité de la logique
+
+
+La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage.
+
+Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le
+bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré
+service à l'humanité.
+
+Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garçon
+de la création sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits
+et d'arranger sa vie _logiquement_, comme il dit.
+
+Aussi son existence n'est-elle qu'une forêt de gaffes.
+
+Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance.
+
+À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension
+mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les
+petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son
+tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires
+acomptes.
+
+Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et
+_panpanpana_ à sa porte.
+
+Devinant de quoi il s'agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même,
+selon le procédé autrichien, enfouit sa tête emmy les linceux.
+
+Pan, pan, pan! insista le tailleur.
+
+Pareil mutisme.
+
+À la fin, l'homme s'impatienta:
+
+--Mais répondez donc, nom d'un chien! proféra-t-il. Je vois bien que
+vous êtes chez vous, puisque vos bottines sont à la porte!
+
+Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami
+rentrait ses chaussures.
+
+À quelques jours de là, revint le tailleur. Ses _panpanpan_ demeurèrent
+sans écho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de
+se fâcher. Il cria, de son lit:
+
+--Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le
+corridor, espèce d'imbécile?... Vous voyez bien que je ne suis pas chez
+moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte!
+
+Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.
+
+
+
+
+Bizarroïde
+
+
+Je ne suis pas ce qu'on appelle un ennemi de l'originalité. Certes,
+j'estime qu'il convient d'enfiler ses propres bottes de préférence à
+celles des autres. Mais de là, grand Dieu! à chausser les escarpins de
+la Chimère, les godillots du Jamais Vécu et les brodequins de
+l'Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance?
+
+Certaines gens s'appliquent à toutes les déconcertantes. Pour d'autres
+aussi--soyons justes--la maboulite chronique paraît être la seule norme,
+dans le Verbe aussi bien que dans le Geste.
+
+Ce matin, je suis allé prendre un bain. À l'entrée, causaient deux
+messieurs, un qui s'en allait, un qui venait, et la conversation
+s'arrêta sur ce mot que dit celui qui venait:
+
+--Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n'ai pas tant de
+frais qu'on dit parce qu'il y a _un ami de ma tante Morin qui me sert
+d'ancien préfet_.
+
+Je ne songeai même pas à deviner le sens de ce propos,
+mais--l'avouerai-je?--j'en contractai quelque inquiétude.
+
+Justement l'homme qui avait proféré cette drôle de phrase occupait la
+cabine (dit-on cabine quand il s'agit de bains chauds?) voisine de la
+mienne.
+
+Les cloisons de mon établissement de bains sont minces ainsi que la
+baudruche. Aussi perçoit-on le plus mince clapotis d'à côté.
+
+Mon voisin, le neveu de Mme Morin, faisait une vie d'enfer dans sa
+baignoire. Un groupe important d'otaries eût-on dit.
+
+Et puis, à un moment, voilà qu'il s'interrompit pour sonner le garçon.
+
+--Monsieur a sonné? fit bientôt ce dernier.
+
+--Oui... _Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous_.
+
+À l'heure qu'il est, je me demande encore quel besoin immédiat peut
+pousser un homme nu qui trempe dans l'eau tiède à demander, toute
+affaire cessante, de la monnaie de vingt sous!
+
+
+
+
+Le bahut Henri II
+
+
+Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement
+l'explosion des sentiments généreux.
+
+D'un commun accord, nous flétrîmes l'esclavage, la question avait été
+mise sur le tapis par un gros garçon que l'on prétendait être un fils
+naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l'extrême rubiconderie de
+son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre
+cardinalice).
+
+Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels,
+ainsi que l'affirme un proverbe arabe, n'engendrent jamais la
+mélancolie.
+
+Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doña Ferentès (la
+seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et
+quelques autres que j'oublie.
+
+En fait de Français: l'écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau
+Becque-Danlot, et moi.
+
+J'ai dit plus haut que nous flétrissions l'esclavage d'un commun accord;
+cela n'est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du
+tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute
+indignation.
+
+Ce fut la belle Doña Ferentès qui s'en aperçut la première.
+
+--Eh bien! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous
+révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés
+d'Afrique?
+
+--Je vous demande mille pardons, señora, répondit l'homme de mer, je me
+sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée
+m'interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces
+détestables pratiques.
+
+Après un silence, il ajouta:
+
+--Moi qui vous parle, j'ai vendu un homme!
+
+Ce souvenir ne semblait pas torturer à l'excès notre ami Becque-Danlot,
+car il éclata d'un rire auquel le remords n'enlevait rien de sa joyeuse
+sonorité.
+
+--Vous, capitaine! Vous, l'honneur de la marine française! Vous avez
+vendu un homme?
+
+--J'ai vendu un homme! insista Becque-Danlot, toujours gai.
+
+--En Afrique?
+
+--Non, pas en Afrique, en France.
+
+--En France!
+
+--Parfaitement! Et même mieux: à Paris!
+
+--À Paris!
+
+--Parfaitement! Et même mieux: à l'Hôtel des Ventes, rue Drouot.
+
+Du coup, nous jugeâmes que l'intrépide marin se gaussait de nous.
+
+Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l'écho de tous:
+
+--Vous vous payez notre poire, capitaine!
+
+Sans s'arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit:
+
+--Oui, señora, oui, messieurs, j'ai bazardé un bonhomme à l'Hôtel des
+Ventes. Ça n'est même pas une brillante opération que j'ai faite là.
+J'ai perdu 350 francs... mais j'ai bien rigolé!
+
+Un point d'interrogation se peignit sur chacune de nos faces.
+
+--Contez-nous cela, ordonna Ferentès.
+
+Un marin français n'a jamais rien refusé à une grande dame andalouse: le
+fait est bien connu.
+
+Je passe sous silence le cigare classique qu'alluma le conteur, les
+spirales traditionnellement bleuâtres qu'il contempla un instant, et
+j'arrive au récit de Becque-Danlot:
+
+Il y a de cela trois ans. J'arrivais du Sénégal avec un congé de six
+mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement.
+
+Un petit héritage que je venais d'accomplir me permettait de bien faire
+les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai
+fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse.
+
+Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d'une jeune femme qui
+me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d'une distinction et
+d'un charme! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à
+toutes ces marchandes d'amour qui peuplaient l'endroit.
+
+Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai,
+d'ailleurs, comme un rasoir.
+
+Fille d'un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère
+acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs,
+envies de suicide.
+
+Le tout accompagné de larmes furtives qu'elle essuyait fréquemment avec
+un mouchoir sentant très bon.
+
+Ce qui suivit, vous le devinez tous, n'est-ce pas? J'emmenai la jeune
+personne chez moi, l'installai, la lotis d'un amour de petite femme de
+chambre.
+
+Bref, je fus bon avec elle, comme s'il en pleuvait, et discret, et bien
+élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je.
+
+Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que
+le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert.
+
+Elle semblait s'être prise pour moi d'une ardente passion et me répétait
+souvent:
+
+--Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai!
+
+Diable!
+
+Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que
+prenaient les choses, quand, un matin, l'amour de petite femme de
+chambre me remit un billet qu'elle me pria de lire plus tard dans la
+journée.
+
+_Monsieur_, disait le billet, _n'a pas idée de ce que Madame se fiche de
+Monsieur! Monsieur n'a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit
+une espèce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas où Monsieur
+rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l'affaire est
+arrangée: le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre
+à bois pendant l'hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la
+clef dans sa poche, et ni vu ni connu! Comme le couvercle ne joint pas
+très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n'est pas trop mal
+pendant que Monsieur est là. Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de
+préférence vers deux heures de l'après-midi_.
+
+MARIE.
+
+D'abord, je me refusai à croire à tant d'infamie, mais tout de même
+j'étais là vers deux heures.
+
+Une mimique expressive de l'amour de petite femme de chambre m'apprit
+que j'arrivais bien.
+
+Ellen (vous ai-je dit que la personne s'appelait Ellen?), Ellen me reçut
+avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses
+physionomies:
+
+--Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure!
+
+La clef du bahut n'était pas sur la serrure, une grosse clef en fer
+forgé de l'époque, assez malaisée à dissimuler.
+
+Quelques privautés manuelles m'apprirent à n'en pas douter que la clef
+se trouvait dans une des poches de la belle.
+
+Donc, plus de doutes!
+
+Comment l'idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je
+n'en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute!
+
+J'envoyai Ellen m'acheter une cravate chez un chemisier de l'avenue de
+Villiers, prétendant qu'elle seule saurait la choisir à mon goût.
+
+Pendant son absence, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire,
+j'arrêtais une voiture; aidé d'un commissionnaire, je chargeais le bahut
+Henri II, et en route pour la salle des ventes!
+
+Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement
+distribuées, prit place dans un mobilier qu'on allait mettre en vente.
+
+On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l'état du
+dehors répondait pour la conservation intérieure.
+
+Au bout d'une demi-heure, un Auvergnat en faisait l'acquisition pour la
+somme de deux cent cinquante francs. (Il m'en avait coûté six cents).
+
+Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de
+déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites,
+literie, bronzes d'art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures
+d'enfant, lustres en cristal, etc.
+
+Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d'enfer, mais les
+parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs.
+
+Dans quelle direction fut-il dirigé? Lui rendit-on promptement sa
+liberté? Ou bien, s'il y est encore? Je ne songeai jamais à m'occuper de
+ces détails; mais je vous le répète, señora et messieurs, si j'ai ri
+dans ma vie, c'est bien ce jour-là.
+
+Quant à Ellen, je ne la revis pas.
+
+L'amour de petite femme de chambre m'apprit qu'elle avait quitté mon
+appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et
+sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.
+
+Depuis ce temps-là, j'ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.
+
+
+
+
+Le truc de la famille
+
+
+Je n'ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille
+avantages particuliers dont la nomenclature m'entraînerait trop loin.
+
+Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que
+d'infériorités morales, que de consternants déboires!
+
+Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon,
+lesquelles ne sont que jeux d'enfant pour une famille.
+
+J'ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m'a
+littéralement ravi et qui--l'avouerai-je?--m'a fort incité à convoler et
+à procréer.
+
+Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon
+trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l'idée de
+plus un bon coin de reste.
+
+Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une
+fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d'un wagon.
+
+Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison
+allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.
+
+Un monsieur--le père, évidemment, et le mari--se tenait dans le fond,
+fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.
+
+Mon parti fut vite pris, tant m'avait charmé ce joli tableau de famille.
+Je pénétrai.
+
+Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente
+exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un
+hideux rictus de mécontentement.
+
+Un coup de sifflet et nous voilà partis.
+
+Alors, changement à vue.
+
+La père remet sa pipe dans son étui.
+
+La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux
+bagages et remet un peu d'ordre dans l'économie de son corsage.
+
+Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin,
+bien sages.
+
+Tout ce monde s'endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.
+
+L'apaisement dura jusqu'à l'approche de la prochaine station.
+
+À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.
+
+La pipe, la maman dépoitraillée, le tout-petit qui gueule, les gosses
+qui soufflent dans leurs trompettes.
+
+Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.
+
+Il en fut ainsi à chaque station jusqu'à Bruxelles, où je me rendais, en
+compagnie fortuite de ces gens.
+
+Je vous prie de croire que pas un voyageur n'eut l'idée d'envahir notre
+compartiment.
+
+Et je pensai que--peut-être bien--le monsieur à la pipe s'était marié et
+avait créé des enfants dans l'unique but d'éloigner de son wagon, quand
+il voyagerait, les intrus.
+
+
+
+
+Un cliché d'arrière-saison
+
+
+Un _typo_ de mon journal vient de m'annoncer que le cliché _On rentre....
+On est rentré_ n'est pas si éculé qu'on aurait pu croire et qu'il peut
+servir encore une fois ou deux.
+
+Dieu sait pourtant si on en a abusé de ce Paris qui rentre, qui n'arrête
+pas de rentrer!
+
+Ça commence aux premiers jours de septembre et ça ne finit jamais.
+
+Quand j'étais un tout petit garçon (oh! le joli petit garçon que je
+faisais, gentil, aimable, et combien rosse au fond!) et que je lisais
+les mondanités dans les grands organes, je me figurais le *Paris qui
+rentre* d'une drôle de façon!
+
+Des malles à loger des familles entières, des boîtes à chapeaux beaucoup
+plus incomptables que les galets du littoral, des chefs de gare perdant
+la tête, et surtout--oh! surtout--de belles jeunes femmes un peu lasses
+du trajet, mais si charmantes, une fois reposées, demain.
+
+Rien de vrai, dans tout cela.
+
+Le train qui arrive aujourd'hui à 6 h 20 ressemble étonnamment au train
+qui est arrivé, voilà trois mois, à 7 h 15, et on le prendrait
+volontiers pour le train qui arrivera dans six mois à midi moins le
+quart.
+
+Quant aux gens qui se trouvaient à Trouville cet été, ou dans leurs
+terres cet automne, ils étaient remplacés à Paris par d'autres gens qui
+se trouveront à Nice cet hiver, ou au tonnerre de Dieu ce printemps
+prochain.
+
+C'est surtout à Paris qu'il n'y a personne d'indispensable.
+
+Paris rentre!... Paris s'en va!
+
+Et puis quoi? Si j'étais un garçon mal élevé, je sais bien ce que je
+dirais.
+
+Moi aussi, je suis rentré ces jours-ci, et j'ai trouvé sur mon bureau
+des lettres, sans exagérer, haut comme ça.
+
+S'il fallait que je répondisse personnellement, il me faudrait mobiliser
+toute la réserve et toute la territoriale des secrétaires de France.
+
+Alors, qu'ai-je fait? Je répondrai, résolus-je, à un seul, tiré au sort.
+
+L'heureux gagnant se trouve être un jeune peintre qui me demande comment
+s'y prendre, quand il veut travailler, pour éloigner de son atelier les
+fâcheux, les raseurs, les tapeurs, les fournisseurs et autres amateurs.
+
+Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Que cet artiste agisse à mon instar, et
+il s'en trouvera bien.
+
+Depuis trois ans j'ai fait établir, à l'entrée de mon vestibule, un
+tourniquet par lequel on doit passer pour pénétrer chez moi.
+
+Un invalide à ma solde exige le versement préalable de la somme d'un
+franc.
+
+Vous n'avez pas idée, depuis cette inauguration, comme a diminué la
+cohue visiteuse!
+
+Les raseurs y regardent à deux fois. Payer vingt sous pour embêter le
+monde n'est pas souvent leur apanage.
+
+Les tapeurs sont, en large proportion, éliminés. Il n'entre plus que les
+tapeurs de haut vol (dans les 25.000). Ceux-là, je les laisse parler.
+
+Quant aux créanciers, ils n'hésitent pas. Qu'est-ce que c'est que vingt
+sous pour un créancier?
+
+Moi, je les laisse faire.
+
+Ainsi, ce matin même, j'ai réglé à mon bottier une petite note de
+quatre-vingts francs. Il était venu vingt-cinq fois. Ça fait du trente
+et quelque pour cent.
+
+Et puis, j'ai envie d'organiser des jours chics à cent sous: le
+vendredi, par exemple.
+
+
+
+
+Un fait-divers
+
+
+Jeudi dernier, les époux H... se rendaient au Théâtre Montmartre pour
+assister à la représentation du _Vieux Caporal_. Ils avaient laissé leur
+domicile sous la garde d'un petit chien fort intelligent qui répond au
+nom de Castor.
+
+Si l'Homme est véritablement le roi de la Création, le Chien peut, sans
+être taxé d'exagération, en passer pour le baron tout au moins.
+
+Castor, en particulier, est un animal extrêmement remarquable, dont les
+époux H... ont dit à maintes reprises:
+
+--Castor?... Nous ne le donnerions pas pour dix mille francs!... quand ce
+serait le pape qui nous le demanderait!
+
+Bien en a prix aux époux H... de cet attachement.
+
+Ces braves gens n'en étaient pas plus tôt au deuxième acte du _Vieux
+Caporal_, que des cambrioleurs s'introduisaient dans leur domicile.
+
+Castor, occupé en ce moment à jouer au bouchon dans la cuisine, entendit
+le bruit, ne reconnut pas celui de ses maîtres (le pas, bien entendu),
+et se tapit dans un coin, l'oreille tendue.
+
+Une minute plus tard, sa religion était éclairée: nul doute, c'était
+bien à des cambrioleurs qu'il avait affaire.
+
+À l'astuce du renard, Castor ajoute la prudence du serpent jointe à la
+fidélité de l'hirondelle. Seule la vaillance du lion fait défaut à ce
+pauvre animal.
+
+Que faire en cette occurrence? Une angoisse folle étreignait la gorge de
+Castor.
+
+Aboyer? Quelle imprudence! Les malandrins se jetteraient sur lui et
+l'étrangleraient, tel un poulet.
+
+Se taire? S'enfuir? Et le devoir professionnel!
+
+Une lueur, probablement géniale, inonda brusquement le cerveau de
+Castor.
+
+Sortant à pas de loup (ce qui lui est facile ataviquement, le chien
+descendant du loup), Castor se précipita vers une maison en
+construction, sise non loin du domicile des époux H.... Saisissant dans sa
+gueule une des lanternes (éclairage Levent, ainsi nommé parce que la
+moindre brise suffit à son extinction), Castor revint en toute hâte vers
+le logement de ses maîtres.
+
+La ruse eut tout le succès qu'elle méritait. Les cambrioleurs,
+apercevant de la lumière dans la pièce voisine, se crurent surpris et se
+sauvèrent par les toits (les cambrioleurs se sauvent toujours par les
+toits dès qu'ils sont surpris).
+
+Il serait impossible de rendre la joie de Castor à la vue de la réussite
+de sa supercherie.
+
+Quand ses maîtres rentrèrent, ils le trouvèrent se frottant encore les
+pattes de satisfaction.
+
+Et il y a des gens qui disent que les bêtes n'ont pas d'âme! Imbéciles,
+va!
+
+
+
+
+Arfled
+
+
+Voilà seulement cinq ou six ans, j'étais loin de la position brillante à
+laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d'ailleurs par mon mérite--quoi
+qu'en disent les imbéciles--que par les femmes. À cette époque, bien
+humble était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois
+mes _modi vivendi_, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit.
+
+J'habitais alors un hôtel meublé, l'hôtel des Trois-Hémisphères, sis
+dans le haut de la rue des Victimes.
+
+La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le
+monde des cirques et des music-halls de l'univers entier.
+
+J'y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse,
+des clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou.
+
+J'adorais la patronne; c'était d'ailleurs une exquise patronne, blonde,
+un peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des
+yeux qui ne demandaient qu'à rigoler.
+
+J'aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l'abhorrais.
+
+J'étais en cela de l'avis d'Arfled.
+
+Arfled? qui ça, Arfled? Comment, vous ne connaissez pas Arfled?
+
+Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise,
+possession incomplète de la langue française, mais qu'importe quand on a
+la mimique pour soi?
+
+Situation sociale: clown au cirque Fernando.
+
+--Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez!
+
+Et il me raconta que, dans l'origine, il s'appelait Alfred, mais qu'un
+jour, ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom
+pour les appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se
+trompa dans la disposition et les cousit ainsi: _Arfled_.
+
+Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.
+
+Oh! non, Arfled n'aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères.
+
+Pourquoi? Je ne saurais l'assurer, mais je m'en doute.
+
+L'affection qu'il aurait pu porter au ménage Pionce s'était concentrée,
+je suppose, tout entière et trop exclusive sur Mme Pionce.
+
+Arfled était un garçon de goût, voilà tout.
+
+Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie Mme Pionce, un
+divertissement sans bornes.
+
+Le matin, il descendait _mettre_ sa clef au bureau de l'hôtel.
+
+Mme Pionce s'y trouvait-elle seule, alors c'était sur toute la face
+d'Arfled un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l'azur du
+septième ciel. Sa bouche s'arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait
+une personne qui ressentirait une transportante saveur.
+
+Et des compliments:
+
+--Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô? Havé-vô passé le bonne
+nouite? Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu'aujôd'houi!
+Bonnjô, médéme, bonne appétite!
+
+Si, à l'heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait
+une tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus,
+enfonçait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de
+mauvais bull.
+
+Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que
+M. Pionce se trouvait là ou pas.
+
+Si bien qu'au seul aspect d'Arfled, Mme Pionce se sentait toute pâmée de
+rire.
+
+Un matin, Arfled trouva Mme Pionce en conversation avec un locataire.
+
+--Et M. Pionce, disait l'homme, comment va-t-il?
+
+--Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin.
+
+La physionomie d'Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel
+désespoir, il s'informa:
+
+--M. Pionce, il été méléde?
+
+--Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit....
+
+--Toutte lé nouitte? Aoh! aoh! Pauv'homme!
+
+Et le soir, Arfled s'enquit avec une sollicitude touchante du rhume de
+M. Pionce.
+
+--Je vous remercie, il va un peu mieux.
+
+Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel:
+
+--Aoh! Mêci, mon Diou, mêci!
+
+Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation,
+vésicatoires.
+
+Arfled faillit se trouver mal.
+
+Le soir, un peu d'amélioration.
+
+Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d'action de
+grâces:
+
+_Thanks, my Lord! Thanks!_
+
+Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre Mme Pionce, mise en joie
+par cette comédie, se tordait.
+
+Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.
+
+Un soir, Arfled rentrait.
+
+Mme Pionce se trouvait dans le bureau de l'hôtel, entourée de quelques
+personnes pleines de sollicitude.
+
+Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n'allait pas
+mieux et que tout était peut-être fini.
+
+Mais à la vue d'Arfled, à l'idée de la tête qu'il ferait en apprenant la
+fatale nouvelle, Mme Pionce oublia tout.
+
+Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire.
+
+Et ce ne fut qu'après cinq minutes convulsives qu'elle put lui dire,
+d'une voix encore coupée par des éclats d'hilarité.
+
+--Il... est... mort!
+
+
+
+
+Black Christmas
+
+
+
+
+I Prologue
+
+Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon
+écoeurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille
+déceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Noël.
+
+Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres.
+
+Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme si le
+bon Dieu plumait ses angelots.
+
+S'il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est durci
+par le froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés.
+
+Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous fait rien, nous
+jouirons d'une chaleur de tous les diables, phénomène peu étonnant quand
+vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.
+
+
+
+
+II Le rêve d'un nègre
+
+
+Mathias, un superbe nègre d'origine cafre, d'une vingtaine d'années
+(peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s'étend sur des nattes, dans
+un coin de sa case, et rêve mélancholieusement.
+
+C'est demain Noël, et toutes les légendes relatives à ce divin jour lui
+chantent dans la tête et dans le coeur.
+
+Mathias est un superbe nègre, mais c'est un nègre solitaire dont l'âme a
+du vague.
+
+Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voilà qu'il rêve.
+
+Ses souliers, qu'il a mis dans la cheminée (en rêve, bien entendu, car
+sa case ne comporte qu'un petit poêle économique de fabrication
+américaine), prennent des proportions démesurées.
+
+Ses souliers se modifient également quant à leur forme, et tendent à
+revêtir l'aspect d'une gondole.
+
+Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d'amour, et
+c'est lui qui la mène, lui, Mathias.
+
+À l'arrière, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme
+peut-être?
+
+Oui, une femme!
+
+Un petit zéphyr de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau du
+lac, et Mathias pousse un cri.
+
+Cette femme est la femme qu'il aime.
+
+
+
+
+III La belle quarteronne
+
+
+Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec parfois
+des roseurs.
+
+Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de
+seize ans.
+
+Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des
+sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les
+sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le
+retroussement d'un petit nez tout à fait rigolo.
+
+Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.
+
+
+
+
+IV Ce qu'était Mathias
+
+
+Mathias n'était pas le premier nègre venu.
+
+Né dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidèles serviteurs, son
+intelligence et le désir d'apprendre se manifestèrent dès le jeune âge.
+
+Fort ingénieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts et des
+autres parties de son corps.
+
+Chimiste de première force, il découvrit la synthèse de la nicotine en
+faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive, de bouse
+de vache, avec deux ou trois ronds de betterave.
+
+Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques en
+récompense de son beau travail sur l'_Utilisation des feuilles de choux
+dans les cigares de la régie française__[4]_.
+
+[Note 4: Le cigare ne se récolte pas sur les arbres, ainsi que
+beaucoup de personnes se l'imaginent à tort. C'est, au contraire,
+un produit manufacturé dont la fabrication exige beaucoup d'astuce
+et de tact.]
+
+Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et la feuille
+de tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat que la feuille
+de chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière aurait
+pu facilement être employée comme vieille feuille du noyer.
+
+Si bien qu'on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la fable
+délicieuse du poète Sâdi: «Pardon, mademoiselle, n'êtes-vous point la
+Feuille de tabac?» Ce à quoi la Feuille de chou aurait répondu: «Non,
+madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup
+fréquenté chez elle, j'ai gardé de son parfum».
+
+
+
+
+V Le réveillon
+
+
+Chaque année, à la Noël (c'était une vieille coutume de la plantation),
+el señor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort bel homme,
+réunissait à sa table tout le personnel de l'hacienda.
+
+On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus. On mangeait, on
+buvait, on trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes
+avaient le droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-là, et même un
+peu plus haut.
+
+La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.
+
+Pauvre Mathias! Son rêve de la journée lui avait mis des fourmis un peu
+partout et c'étaient deux braises allumées qui lui servaient d'yeux.
+
+Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre,
+chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient
+davantage.
+
+Au matin, Mathias, fortement encouragé par l'abus des liqueurs
+fermentées, alla trouver le señor S. Cargo et lui dit:
+
+--Maître, vous savez l'homme que je suis.
+
+--Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot à te dire, le mot de
+Mac-Mahon à un jeune homme de ta race: continue.
+
+--Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.
+
+--Y songes-tu? Toi, un nègre!
+
+Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir
+insister.
+
+
+
+
+VI Les larmes d'un nègre
+
+
+Sitôt rentré dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette et, pour
+la première fois de sa vie, cet homme d'ébène pleura.
+
+Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir.
+Puis une lassitude physique s'empara de lui, il désira se coucher.
+
+Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri.
+
+Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée
+blanche.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+Oh! rien que de bien simple et de bien explicable.
+
+Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excès
+_sodo-magnésien_ du désespoir, détruisaient le pigment noir de la peau,
+et du rose apparaissait[5].
+
+[Note 5: Des personnes ignorantes pourront s'étonner de ce que des larmes
+assez caustiques pour détruire le noir, puissent respecter le rose.
+Parce que, tas de brutes, la coloration rose de la peau n'est pas due à
+un pigment, mais bien au sang qu'on aperçoit par transparence.]
+
+Trait de lumière!
+
+
+
+
+VII Mathias continue de pleurer
+
+
+Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconque de son
+entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait
+s'enfermer chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s'en
+barbouillait, avec une petite brosse, toutes les parties du corps.
+
+Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage bien noir,
+et le monde n'y voyait que du bleu.
+
+
+
+
+VIII Apothéose
+
+
+Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que M. Edmond
+Blanc lui-même!
+
+Un an s'est écoulé.
+
+C'est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se trouve rangé
+autour de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse fille
+Maria-Anna.
+
+On n'attend plus que Mathias.
+
+Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable, escarpins
+vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la salle.
+
+Personne dans l'assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui ne s'y
+trompe pas une minute, _à ce regard-là_!
+
+--Mathias, s'écrie-t-elle. Mathias! Je l'aime!
+
+Et elle s'écroule sous l'émotion.
+
+El señor S. Cargo n'avait plus aucune objection à élever contre le
+mariage des deux jeunes gens.
+
+L'hymen eut bientôt lieu.
+
+Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renonça bientôt à
+les compter!
+
+
+
+
+Suggestion
+
+
+À ce moment le captain Cap crut devoir prendre un air mystérieux. Et
+comme, en nos yeux, s'allumait la luisance de l'anxiété:
+
+--Ne m'en blâmez pas, dit le captain, je ne dirai rien de plus. Mon
+*ORDRE* me le défend!
+
+Le captain Cap appartient à un Ordre bien extraordinaire et d'une
+commodité à nulle autre seconde.
+
+À toute proposition qui lui répugne le moins du monde, le captain Cap
+objecte froidement:
+
+--Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon _ORDRE_ me le défend!
+
+Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis:
+
+--Ne m'en blâmez pas.
+
+Cependant et tout de même, Cap grillait de parler.
+
+On affecta de s'occuper d'autre chose et, bientôt, le captain dit:
+
+--Un sujet épatant!
+
+À seule fin de connaître la suite de l'histoire, nul de nous ne
+sourcilla.
+
+--Imaginez-vous... s'obstina Cap.
+
+Ennuyés semblâmes-nous de cette insistance.
+
+Alors Cap lâcha ses écluses.
+
+Il s'agissait d'une petite bonne femme épatante. On l'endormait comme
+ça, là, v'lan! Et ça y était! Un sujet épatant, je vous dis!
+
+Une fois endormie, elle n'était plus qu'un outil de cire molle entre les
+doigts de votre volition.
+
+Si on voulait, on irait ce soir.
+
+On y alla.
+
+Cap prit dans ses rudes mains d'homme de mer les maigres menottes de la
+petite bergère montmartroise.
+
+Un, deux, trois.... Elle dort.
+
+Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave.
+
+Ayant pelé l'une et l'autre, et présentant au sujet un morceau de pomme
+de terre crue, il dit d'une voix forte où trépidait la suggestion:
+
+--Mangez cela, c'est de la goyave!
+
+L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle du tubercule qu'elle
+en manifesta un grand dégoût. Et même elle le cracha, grimaceuse en
+diable.
+
+Un sourire sur les lèvres, Cap changea d'expérience.
+
+Ce fut la goyave qu'il présenta à la jeune personne, en lui disant d'une
+voix non moins forte:
+
+--Mangez cela, c'est de la pomme de terre crue.
+
+L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle de ce fruit qu'elle en
+redemanda.
+
+Y passa la totale goyave.
+
+Et sortant de la maison, le captain Cap nous disait, sur le ton d'un vif
+intérêt scientifique:
+
+--Est-ce curieux, hein, le cas de dépravation de cette petite, qui adore
+la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave!
+
+
+
+
+Étourderie
+
+
+Je l'avais connue au restaurant.
+
+Depuis quelque temps elle y venait régulièrement tous les soirs à six
+heures. Mon désespoir, c'est qu'elle n'apportait à ma personne aucune
+attention.
+
+J'avais beau m'installer à une table voisine, me donner des airs
+aimables, lui rendre de ces menus services qu'on se rend entre clients;
+rien n'y faisait.
+
+Pourtant, un jour qu'elle s'impatientait à frapper sur la table sans
+obtenir l'arrivée du garçon, je pris ma voix la plus indignée et je
+tonnai:
+
+--Vous êtes donc sourd, garçon? Voilà deux heures que madame vous
+appelle!
+
+Elle se tourna vers moi et me remercia d'un sourire.
+
+Alors immédiatement je l'aimai.
+
+De son côté la glace était rompue.
+
+À partir de ce moment, elle ne manqua pas de me dire bonsoir tous les
+jours en entrant, un joli petit _bonsoir_ gracieux et pimpant comme
+elle.
+
+Et puis nous devînmes bons camarades.
+
+Elle s'appelait Lucienne.
+
+Sans être une _honnête femme_, ce n'était pas non plus une cocotte. Elle
+appartenait à cette catégorie de petites dames que les bourgeois
+stigmatisent du nom de _femmes entretenues_.
+
+Son _monsieur_, un gros homme d'une dignité extraordinaire, ne venait
+que rarement chez elle. Inspecteur dans une Compagnie d'assurances
+contre les champignons vénéneux, il voyageait souvent en province et
+laissait à Lucienne de fréquents loisirs.
+
+Le seul inconvénient de cette liaison, c'est que le monsieur digne était
+terriblement jaloux et qu'il arrivait toujours à l'improviste chez sa
+dame, au moment où elle l'attendait le moins.
+
+Sans éprouver pour moi une passion foudroyante, Lucienne m'aimait bien.
+
+À cette époque-là, j'étais jeune encore et titulaire d'une joyeuse
+humeur que les tourmentes de la vie ont balayée comme un fétu de paille.
+
+Lucienne aussi était très gaie.
+
+Moi, j'en étais devenu follement amoureux, et depuis quelques jours je
+ne lui cachais plus ma flamme.
+
+Elle riait beaucoup de mes déclarations, et me répétait: «Un de ces
+jours... un de ces jours!» Mais _un de ces jours_ n'arrivait pas assez
+vite à mon gré.
+
+Un soir, je lui offris timidement de l'emmener au théâtre. Mon ami Paul
+Lordon, alors secrétaire de la Porte Saint-Martin, m'avait donné deux
+fauteuils pour je ne sais plus quel drame.
+
+Elle accepta.
+
+Après la représentation, dans la voiture qui nous ramenait, elle se
+laissa enfin toucher par mes supplications, et elle décida ceci: elle
+monterait d'abord chez elle pour vérifier si l'homme digne n'y était pas
+préalablement installé, auquel cas je n'aurais qu'à me retirer. Si la
+place était libre, elle m'en donnerait le signal en mettant à la fenêtre
+de sa chambre une lampe garnie d'un abat-jour écarlate.
+
+Il pleuvait à verse.
+
+Tout pantelant de désir, j'attendais sur le trottoir en face du lumineux
+signal.
+
+Des minutes se passèrent, plus des quarts d'heure. Pas la moindre lueur
+rouge. Le désespoir au coeur, et trempé jusqu'aux moelles, je me décidai
+à rentrer chez moi.
+
+Ah! dans ce moment si j'avais tenu _monsieur_, je lui aurais fait passer
+sa dignité!
+
+Le lendemain, je fus accueilli plus que froidement par Lucienne.
+
+--Vous êtes encore un joli garçon, vous! me dit-elle d'un ton sec comme
+un silex.
+
+Et comme je prenais ma mine la plus effarée, elle continua:
+
+--Je vous ai attendu toute la nuit!...
+
+--Mais la lampe....
+
+--La lampe? Je l'ai mise tout de suite à la fenêtre, aussitôt arrivée!
+
+--Je vous jure que je suis resté au moins une heure sur le trottoir en
+face et que je n'ai rien vu.
+
+--Vous avez donc de la mélasse sur les yeux?
+
+--Je vous le jure....
+
+--Fichez-moi la paix!
+
+Et elle s'installa, courroucée, devant son tapioca.
+
+Je devais avoir l'air très bête.
+
+Et puis, tout à coup, la voilà qui lâche sa cuiller et se renverse sur
+sa chaise, en proie à un éclat de rire tumultueux et prolongé,
+interrompu par des: «Ah! mon Dieu, que c'est drôle!»
+
+Peu à peu, son joyeux spasme diminua d'intensité, mais pas assez pour la
+laisser s'expliquer.
+
+Elle me regardait avec un bon regard mouillé des larmes du rire et tout
+réconcilié:
+
+--Ah! mon pauvre ami! Imaginez-vous que je n'avais pas pensé....
+
+Et le rire recommençait.
+
+--À quoi? fis-je. À allumer votre lampe, peut-être?
+
+--Non, c'est pas ça....
+
+Elle fit un effort et put enfin parler:
+
+--Je n'avais pas pensé que la fenêtre de ma chambre donne sur la cour!
+
+
+
+
+Fausse manoeuvre
+
+
+Un beau matin, on vit débarquer à Honfleur, arrivant par le steamer du
+Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basané
+que les petits enfants le prenaient pour un nègre.
+
+L'homme déposa sur le parapet le sac en toile qu'il portait et tourna
+ses regards de tous côtés, en homme qui se reconnaît.
+
+--Ça n'a pas changé, murmurait-il, v'là la lieutenance, v'là l'hôtel du
+Cheval-Blanc, v'là l'ancien débit à Déliquaire, v'là la _mairerie_.
+Tiens, ils ont rebâti Sainte-Catherine!
+
+Mais c'étaient les gens qu'il ne reconnaissait pas.
+
+Dame! quand on a quitté le pays depuis trente ans!...
+
+Un vieillard tout blanc passait, décoré, un gros cigare dans le coin de
+la bouche.
+
+Notre matelot le reconnut, celui-là.
+
+--Veille à mon sac, dit-il à un gamin, et il s'avança, son béret à la
+main, honnêtement. Bonjour, cap'taine Forestier, comment que ça va
+depuis le temps?... Comment! vous ne me remettez pas? Théophile Vincent...
+_la Belle Ida_.... Valparaiso....
+
+--Comment! c'est toi, mon vieux Théophile? Eh bien! il y a longtemps que
+je te croyais _décapelé_!
+
+--Pas encore, cap'taine, ni paré à ça.
+
+Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d'âge,
+s'étaient approchés, et à leur tour reconnaissaient Théophile.
+
+Vite, il eut retrouvé d'anciens amis.
+
+Et ce fut des: «Et Untel?--Mort. Et Untel?--Perdu en mer. Et
+Untel?--Jamais eu de nouvelles.»
+
+Quant à la propre famille de Théophile, la majeure partie était
+_décapelée_, comme disait élégamment cap'taine Forestier.
+
+Deux nièces seules restaient, l'une mariée à un huissier, l'autre à un
+cultivateur, tout près de la ville.
+
+Théophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu disposé à la
+timidité, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l'officier
+ministériel.
+
+Son sac sur le dos, il entra dans l'étude.
+
+Un seul petit clerc s'y trouvait, très occupé à transformer en élégante
+baleinière une règle banale.
+
+Théophile considéra l'ouvrage en amateur, donna à l'enfant quelques
+indications sur la construction des chaloupes en général et des
+baleinières en particulier, et demanda:
+
+--Irma est-elle là?
+
+--Irma, fit le clerc, interloqué.
+
+--Oui, Irma, ma nièce.
+
+--Elle déjeune là.
+
+Sans façon, Théophile pénétra. On se mettait à table.
+
+--Bonjour, Irma; bonjour, monsieur. C'est pas pour dire, ma pauvre Irma,
+mais t'as bougrement changé depuis trente ans! Quand je t'ai quittée,
+t'avais l'air d'une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille
+goyave!
+
+Le mari d'Irma faisait une drôle de tête. Un sale type le mari d'Irma,
+un de ces petits rouquins mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers
+ministériels dont le derrière semble réclamer impérieusement le plomb
+des pauvres gens.
+
+Irma non plus n'était pas contente.
+
+Bref, Théophile fut si mal accueilli qu'il rechargea son sac sur ses
+épaules et revint sur le port.
+
+Il déjeuna dans une taverne à matelots, paya des tournées sans nombre et
+se livra lui-même à quelques excès de boisson.
+
+Le soir était presque venu lorsqu'il songea à rendre visite à Constance,
+sa seconde nièce.
+
+Une femme des champs, pensait-il, je vais être accueilli à bras ouverts.
+
+Quand il arriva, tout le monde dévorait la soupe.
+
+--Bon appétit, la compagnie!
+
+Constance se leva, dure et sèche:
+
+--Qué qu'vous voulez, vous, l'homme?
+
+--Comment! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance?
+
+--Je n'connais pas d'homme comme vous.
+
+--Ton oncle Théophile!...
+
+--Il est mort.
+
+--Mais non, puisque c'est moi.
+
+--Eh ben! c'est comme si qu'il était mort! Avez-vous compris?
+
+Théophile, en termes colorés et vacarmeux, lui dépeignit le peu d'estime
+qu'il éprouvait pour elle et sa garce de famille.
+
+Et il s'en alla, un peu triste tout de même, dans la nuit de la
+campagne.
+
+Il acheva sa soirée dans l'orgie, en société de vieux mathurins,
+d'anciens camarades de bord.
+
+Et quand la police, à onze heures, ferma le cabaret, tout le monde
+pleurait des larmes de genièvre sur la déchéance de la navigation à
+voiles.
+
+On ne parlait de rien de moins que d'aller déboulonner un grand vapeur
+norvégien en fer qui se balançait dans l'avant-port, attendant la pleine
+mer pour sortir.
+
+En somme, on ne déboulonna rien et chacun alla se coucher.
+
+La première visite de Théophile, le lendemain matin, fut pour un
+notaire.
+
+Car Théophile était riche.
+
+Il rapportait de là-bas deux cent mille francs acquis d'une façon un peu
+mêlée, mais acquis.
+
+Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nièces.
+
+--J'espère bien, mon petit oncle... dit Irma.
+
+--N'allez pas croire, mon cher oncle... proclama Constance.
+
+D'une oreille sceptique, Théophile écoutait ces touchantes déclarations.
+
+À la fin, obsédé par les deux parties, il décida cette combinaison:
+
+Il vivrait six mois chez Constance, à la campagne, et six mois chez
+Irma, à la ville.
+
+Le dimanche, les deux familles se réuniraient dans un dîner où la
+cordialité ne cesserait de régner.
+
+Or, un dimanche soir, de son air le plus indifférent, Théophile tint ce
+propos:
+
+--On ne sait ni qui vit ni qui meurt....
+
+Les oreilles se tendirent.
+
+--.... J'ai fait mon testament....
+
+--Oh! mon oncle!... protesta la clameur commune.
+
+--Comme ça m'ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l'ai pas
+partagée.
+
+Une mortelle angoisse déteignit sur tous les visages.
+
+--Non... je ne l'ai pas partagée... je la laisserai tout entière à celle de
+mes deux nièces chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison:
+je claque chez Irma, c'est Constance qui a le magot, et _vice versa_.
+
+Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle
+perplexité. Devait-on se réjouir ou s'affliger?
+
+Finalement, chacun se réjouit, comptant sur sa bonne étoile et sur les
+bons soins dont on entourerait l'oncle aux oeufs d'or.
+
+Comme c'était l'été, Théophile logeait chez Constance, à la campagne.
+
+Même à Capoue, les coqs en pâte se seraient crus en enfer,
+comparativement au bien-être excessif dont on entourait Théophile.
+
+Et Théophile se laissait dorloter, s'amusant beaucoup sous cape.
+
+Ce qui le délectait davantage, c'était de voir pousser son ventre.
+
+Lui qui avait toujours blagué les _gros pleins de soupe_ se sentait
+chatouiller de plaisir à l'idée d'avoir un bel abdomen et d'avance se
+promettait une grosse chaîne en or avec des breloques pour mettre
+dessus.
+
+Le beau temps cessa vite cette année, et Théophile prit ses quartiers
+d'hiver chez Irma.
+
+Mais la ville, ce n'est pas comme la campagne. Les tentations! Les
+femmes!
+
+Théophile était en retard pour les repas. Quelquefois même il ne
+rentrait pas pour dîner.
+
+Un jour, même, il découcha.
+
+Irma s'inquiéta et, conduite par cette admirable délicatesse dont Dieu
+semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha à sa maison
+une bonne, une belle bonne, appétissante et pas bégueule.
+
+L'idée était ingénieuse.
+
+Et pourtant, elle ne réussit pas.
+
+Car, trois mois après, Théophile épousait la belle bonne appétissante et
+pas bégueule.
+
+
+
+
+La bonne fille
+
+
+Ils habitaient tous les deux, elle et son père, une sorte de petite
+masure juchée tout en haut de la falaise. L'aspect de cette demeure
+n'éveillait aucune idée d'opulence, mais pourtant on devinait que ceux
+qui habitaient là n'étaient pas les premiers venus.
+
+Nous sûmes bientôt par les gens du pays l'histoire approximative de ces
+deux personnes.
+
+Le père, un gros vieux débraillé, à longs favoris mal entretenus, ancien
+médecin de marine, mangeait là sa maigre retraite en compagnie de sa
+fille, une fille qu'il avait eue quelque part dans les parages des pays
+chauds, au hasard de ses amours créoles.
+
+Il faisait un peu de clientèle, pas beaucoup, car les paysans se
+défiaient d'un docteur qui _restait_ dans une petite maison couverte de
+tuiles et tout enclématisée, comme une cabane de douanier.
+
+Pour une fille naturelle, la fille était surnaturellement jolie, belle,
+et même très gentille.
+
+Aussi, au premier bain qu'elle prit, quand on la vit sortir de l'eau, la
+splendeur de son torse, moulé dans la flanelle ruisselante; quand, la
+gorge renversée, elle dénoua la forêt noire de ses cheveux mouillés qui
+dégringolèrent jusque très bas, ce ne fut qu'un cri parmi les
+plagiaires[6]:
+
+--Mâtin!... La belle fille!...
+
+Quelques-uns murmurèrent seulement: «_Mâtin!_»
+
+D'autres enfin ne dirent rien, mais ils n'en pincèrent pas moins pour la
+belle fille.
+
+[Note 6: Gens qui stationnent sur la place (_note de l'auteur_).]
+
+Et ce spectacle se renouvela chaque jour à l'heure du bain.
+
+Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n'avait pas l'air de
+grand-chose de propre; mais tous les hommes, sauf moi, en étaient tombés
+amoureux comme des brutes.
+
+Un matin, mon ami Jack Footer, poète anglais vigoureux et flegmatique,
+vint me trouver dans ma chambre et me dit, en ce français dont il a seul
+le secret:
+
+--Cette fille, mon cher garçon, m'excite à un degré que nul verbe humain
+ne saurait exprimer.... J'ai conçu l'ardent désir de la posséder à brève
+échéance.... Que m'avisez-vous d'agir?
+
+--Ne vous gênez donc pas!
+
+--C'est bien ce que je pensais. Merci.
+
+Et le lendemain, je rencontrai Footer, radieux.
+
+--Puis-je faire fond sur votre discrétion? dit-il.
+
+--Auprès de moi, feu Sépulcre était un intarissable babillard.
+
+--Eh bien! Carmen, car c'est Carmen qui est son nom chrétien, Carmen
+s'est abandonnée à mes plus formelles caresses.
+
+--Ah!... Comme ça?
+
+--Oui, mon cher garçon, comme ça! Elle n'a mis qu'une condition. Drôle
+de fille! Au moment suprême, elle m'a demandé: «Êtes-vous pour encore
+longtemps sur ce littoral?--Jusque fin octobre, ai-je répondu.--Eh bien!
+promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par mon
+père; c'est un très bon médecin». J'ai promis ce qu'elle a voulu. Drôle
+de fille!
+
+La semaine suivante, je me trouvais à la buvette de la plage quand
+advint Footer?
+
+--Un verre de pale ale, Footer?
+
+--Merci, pas de pale ale.... Ce tavernier du diable aura changé de
+fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble à l'urine de
+phacochère plutôt qu'à une honnête cervoise quelconque.
+
+En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement.
+
+Je pensai: «Toi, mon vieux!...», mais je gardai ma réflexion pour moi.
+
+--Et Carmen? fis-je tout bas.
+
+--Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son père.
+
+Quelques amis, des peintres, entrèrent à ce moment et je n'insistai pas,
+mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen.
+
+Footer ne parla avec un enthousiasme débordant et, comme un jeune homme
+évoquait à cette occasion le souvenir de la _Femme de feu_ de Belot,
+Footer l'interrompit brutalement:
+
+--Taisez-vous, avec votre Belot! La _Femme de feu_ de ce littérateur
+n'est, auprès de Carmen, qu'un pâle _iceberg_.
+
+À ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants.
+
+C'était l'heure du déjeuner. Nous sortîmes tous, laissant Footer et le
+jeune homme.
+
+Que se dirent-ils? Je ne veux pas le savoir; mais, le lendemain, je
+rencontrai le jeune homme radieux.
+
+--Ah! ah! mon gaillard, je sais d'où vous vient cet air guilleret.
+
+Avec une louable discrétion, il se défendit d'abord, mais avoua bientôt.
+
+--Quelle drôle de fille! ajouta-t-il. Elle n'a mis qu'une condition,
+c'est que si je tombe malade ici, je m'adresserai à son père pour me
+soigner. Drôle de fille!
+
+Il faut croire que cette petite scène s'est renouvelée à de fréquents
+intervalles, car le docteur, que j'ai rencontré ce matin, est vêtu d'une
+redingote insolemment neuve et d'un chapeau luisant jusqu'à
+l'aveuglement.
+
+--Eh bien, docteur, les affaires?
+
+--Je n'ai pas à me plaindre, je n'ai pas à me plaindre. J'ai eu depuis
+quelque temps une véritable avalanche de clients, des jeunes, des mûrs,
+des vieux.... Ah! si je n'étais tenu par la discrétion professionnelle,
+j'en aurais de belles à vous conter!
+
+
+
+
+La vie drôle
+
+
+Je viens d'accomplir une plaisanterie complètement idiote, mais dont le
+souvenir me causera longtemps encore de vives allégresses.
+
+Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais à la terrasse de chez
+Maxim's.
+
+Quelques gentlemen préalablement installés y tenaient des propos dont
+voici l'approximative teneur:
+
+--Ce vieux Georges!
+
+--Ce cher Alfred!
+
+--Ce sacré Gaston!
+
+--Je t'assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te
+rencontrer.
+
+--Depuis le temps!...
+
+--Et moi aussi!
+
+Abrégeons ces exclamations.
+
+--Tu déjeunes avec nous, hein?
+
+--Volontiers! Où ça?
+
+--Ici.
+
+--Entendu!
+
+--Et tu dînes avec nous aussi?
+
+--Oh! ça, pas mèche!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Tous les samedis que Dieu fait, c'est-à-dire 5218 fois dans le cours
+d'un siècle, je dîne avec Alice.
+
+--Quelle Alice?
+
+--Ma nouvelle bonne amie.
+
+--Gentille?
+
+--Très!... Mais un caractère!...
+
+--Amène-la.
+
+--Impossible! le samedi, elle a sa famille.
+
+--Alors, avise-la d'un empêchement subit.
+
+Le nommé Georges, à qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs,
+sembla hésiter un instant.
+
+Puis brusquement:
+
+--Et allez donc, c'est pas ma mère!
+
+Un petit bleu apporté par le garçon fut aussitôt griffonné: _Excuse-moi
+pour ce soir... forcé partir en province.... Affaire urgente... mon avenir
+en dépend.... Temps semble si long loin de toi!... etc., etc., etc._
+
+Puis l'adresse: _Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi de Prusse_.
+
+Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrète), mes
+regards tombèrent sur l'adresse de la dame: _Alice de Grincheuse, 7, rue
+du Roi de Prusse_.
+
+À cette minute précise, je me transformai en artisan diabolique, comme
+dit Zola (non sans raison), de l'imbécile facétie suivante:
+
+Je me rends à la Taverne Royale, je demande de quoi écrire et le
+chasseur:
+
+--Chasseur, portez ce mot immédiatement à cette adresse; il n'y a pas de
+réponse.
+
+Après quoi, je reviens sans tarder chez Maxim's, où je m'installe à la
+table voisine des précités gentlemen.
+
+Pendant que ces derniers dégustent leurs huîtres, lisez mon fallacieux
+petit billet à la jeune Alice:
+
+_Ma chère Alice,_
+
+_Si tu n'as rien de mieux à faire, amène-toi donc tout de suite déjeuner
+avec moi et quelques camarades chez Maxim's._
+
+_Ne t'étonne pas (sans calembour) de ne pas reconnaître mon écriture; je
+viens de me fouler bêtement le pouce et c'est mon ami Gaston qui tient
+la plume pour moi. Viens comme tu es._
+
+_Ton fou de_
+
+_GEORGES._
+
+Oh! ce ne fut pas long!
+
+La sole frite n'était pas plus tôt sur la table qu'une jeune femme, fort
+gentille ma foi, envahissait le célèbre restaurant.
+
+--Tu t'es fait mal, mon pauvre Georges?
+
+Inoubliable, la tête de Georges!
+
+--Alice! Qu'est-ce que tu fais ici?
+
+Inoubliable, la tête d'Alice!
+
+--Comment, ce que je fais ici? Tu es fou, sans doute!
+
+Inoubliables, les deux têtes réunies d'Alice et de Georges!
+
+D'autant plus inoubliables que--j'omis ce détail--Georges et ses amis
+avaient cru bon de corser leur société au moyen de deux belles filles
+appartenant--je le gagerais--au demi-monde de notre capitale.
+
+Un qui ne s'embêtait pas, c'était moi, avec mon air de rien.
+
+Plus les pauvres gens s'interrogeaient, plus s'inextriquait la
+situation.
+
+Est-ce bête! Je n'ai jamais déjeuné de si bon appétit!
+
+
+
+
+Le mariage manqué
+
+
+Boulevard Saint-Michel, Sapeck passait un dimanche soir, lorsqu'il fut
+accosté par un jeune potache qui lui demanda, le képi à la main:
+
+--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?
+
+--Tel est le plus cher de mes voeux. De quoi s'agit-il?
+
+--Tout simplement de me rentrer au lycée Saint-Louis. Devant le censeur,
+vous me ferez vos adieux comme si vous étiez mon oncle.
+
+Les voilà partis, Sapeck et le potache; Sapeck grave, le potache
+enchanté.
+
+Dans le parloir, devant le censeur qui préside à la rentrée des élèves,
+Sapeck redouble de gravité:
+
+--Bonsoir, mon neveu.
+
+--Bonsoir, mon oncle.
+
+--Travaille bien, mon neveu, et ne sois pas collé dimanche. Que ta
+devise soit celle de Tacite: _Laboremus et bene nos conduisemus_, car,
+comme l'a très bien fait observer Lucrèce dans un vers immortel: _Sine
+labore et bona conducta ad nihil advenimus_. Et surtout sois poli et
+convenable avec tes maîtres: _Maxima pionibus debetur reverentia_.
+
+Le pauvre potache, pendant ce discours, semblait un peu gêné de la
+latinité cuisinière de son oncle improvisé. Il risqua un: _Bonsoir, mon
+oncle!_ timide.
+
+Mais Sapeck ne l'entendait pas ainsi. Il venait d'apercevoir, luisant
+sur le gilet du lycéen, une superbe chaîne d'or.
+
+--Comment! s'écria-t-il, petit malheureux, tu emportes ta montre au
+collège? Ne sais-tu donc pas qu'à Rome, à la porte de chaque école, se
+trouvait un fonctionnaire chargé de fouiller les petits élèves et de
+leur enlever les sabliers et les clepsydres qu'ils dissimulaient sous
+leur toge? On appelait cet homme le _scholarius detrussator_, et
+Salluste avait dit à cette époque: _Chronometrum juvenibus discipulis
+procurat distractiones_.
+
+--Mais, mon oncle....
+
+--Remets-moi ta montre.
+
+Le censeur intervint:
+
+--Remettez donc votre montre à monsieur votre oncle. D'ailleurs, vous
+n'en avez nul besoin au lycée.
+
+Le potache commençait à éprouver de sérieuses inquiétudes pour son
+horlogerie, quand le bon Sapeck, dont le coeur est d'or, conclut avec
+une infinie mansuétude:
+
+--Allons, mon enfant, garde ta montre, et qu'elle soit pour moi le
+symbole du temps qui passe et ne saurait se rattraper: _Fugit
+irreparabile tempus_.
+
+Cette histoire de mon ami Sapeck m'est revenue au souvenir, ces
+jours-ci, à l'épilogue d'une aventure qui m'arriva l'année dernière, et
+dont le début présente quelque analogie avec la première.
+
+Moi aussi, je fus accosté par un potache. C'était un dimanche
+après-midi, à la fête de Neuilly.
+
+Comme à Sapeck, mon potache me demanda, le képi à la main:
+
+--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?
+
+--Si cela ne me dérange en rien[7], répondis-je poliment, je ne demande
+pas mieux. De quoi s'agit-il?
+
+[Note 7: Le caractère de M. Alphonse Allais est tout entier dans cette
+phrase. (_Note de l'auteur_).]
+
+--Voici, monsieur.... Permettez-moi d'abord de vous présenter ma bonne
+amie, dont je suis éperdument amoureux.
+
+Et il me présenta une manière de petite brune drôlichonne qui louchait
+un peu.
+
+Êtes-vous comme moi? J'adore les petites brunes drôlichonnes qui
+louchent un peu.
+
+Je m'inclinai.
+
+--Je suis très désireux, reprit le potache, d'avoir le portrait de
+mademoiselle sur ma cheminée. Mais ma mère ne consentira jamais à
+laisser traîner un portrait de demoiselle sur ma cheminée. Aussi ai-je
+imaginé un subterfuge. Elle se fera photographier en votre compagnie, et
+je dirai à ma mère que c'est le portrait d'un de mes professeurs et de
+sa femme. Ça vous va-t-il?
+
+Au fond, je suis bon; cela m'alla.
+
+Nous entrâmes chez un photographe forain, qui nous livra en quelques
+minutes un pur chef-d'oeuvre de ressemblance sur tôle, encadré
+richement, le tout pour 1 franc 75.
+
+Tout dernièrement, j'ai été sur le point de me marier.
+
+Un jour, mon ex-futur beau-père me demanda, non sans raideur:
+
+--Au moins, avez-vous rompu définitivement?
+
+--Rompu? fis-je. Rompu avec qui?
+
+--Avec certaine petite brunette qui louchait un peu.
+
+Je fouillai au plus profond de mes souvenirs. Aucun fantôme de brunette
+qui louche un peu.
+
+Je niai carrément.
+
+--Et ça? brandit mon beau-père.
+
+Comment s'était-il procuré le malheureux portrait, je ne le sus jamais,
+mais il l'avait en sa possession.
+
+--Qu'on ait des maîtresses, disait-il, je le comprends, et même je
+l'admets.... Mais qu'on s'affiche avec!...
+
+Et il ne concluait même pas.
+
+Il me refusa sa fille.
+
+Ça m'est égal, j'ai appris depuis qu'elle avait des habitudes invétérées
+d'ivrognerie.
+
+
+
+
+Le nommé Fabrice
+
+
+--Hé! là-bas, le vieux rigolo! qu'est-ce que vous demandez?
+
+Le vieux rigolo ainsi interpellé ne répondit pas, mais comme en proie à
+une indicible stupeur, il regardait les bâtiments neufs à peine
+terminés, une petite maisonnette en brique, les hangars, les écuries,
+une immense bascule destinée à peser les voitures de betteraves.
+
+--Tout de même, fit-il, faut être bougrement effronté!
+
+--De quoi donc, mon brave?
+
+--Faut avei un rude toupet!
+
+Fatigué sans doute de cette conversation, le contremaître demanda
+brusquement au paysan:
+
+--Enfin, qui êtes-vous? Que voulez-vous?
+
+--Qui que je sis? Vous me demandez qui que je sis? Je sis le nommé
+Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n'êtes pas cheu vous!
+
+--Comment, vous êtes chez vous?
+
+--Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f... le camp, avec
+vos gens et toutes vos saloperies de bâtisses, et pis je vous demanderai
+trois mille francs de dommages et intérêts!
+
+Sur ces entrefaites, l'architecte arrivait au chantier. La dernière
+phrase du vieux campagnard le fit légèrement pâlir.
+
+Si c'était vrai, pourtant, qu'on eût bâti sur son champ!
+
+Le plus comique, c'est que la chose était parfaitement exacte.
+
+Le pauvre architecte s'était trompé de terrain et il avait construit sur
+le champ du nommé Fabrice pour cinquante mille francs de bâtiments au
+compte d'une grande sucrerie voisine.
+
+On allait en faire, une tête, à l'administration, quand on apprendrait
+ça!
+
+L'architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n'en mènent
+pas large: il se gratta la tête et le nez alternativement.
+
+L'indignation du campagnard allait croissant:
+
+--Je sis le nommé Fabrice, et personne n'a le droit de construire sur
+mon bien, personne!
+
+--Effectivement, balbutiait l'architecte, il y a erreur, mais elle est
+facilement réparable.... Nous allons vous donner l'autre champ, le nôtre.
+Il est d'égale surface, et....
+
+--J' n'en veux point de votre champ. C'est le mien qu'il me faut. Vous
+n'avez pas le droit de bâtir sur mon bien, ni vous ni personne. J'vous
+donne huit jours pour démolir tout ça et remettre mon champ en état, et
+pis je demande trois mille francs de dommages et intérêts!
+
+La discussion continua sur ce ton.
+
+Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s'efforçait
+de convaincre le nommé Fabrice. Le vieux paysan ne voulait _rien
+savoir_. Il lui fallait son champ débarrassé des _saloperies de
+bâtisses_, et, en plus, trois mille francs d'indemnité.
+
+Le propriétaire de la sucrerie, informé de cet étrange malentendu,
+arriva vite et voulut transiger. Le nommé Fabrice était buté.
+
+On marchanda: cinq mille francs d'indemnité!
+
+--Non, ma terre!
+
+--Dix mille!
+
+--Non, ma terre!
+
+--Vingt mille!
+
+--Non, ma terre!
+
+--Ah zut! nous plaiderons, alors!
+
+Malgré la bonne volonté des juges, on ne put découvrir dans le Code le
+plus mince article de loi autorisant un sucrier à bâtir sur le champ
+d'autrui, même en l'indemnisant après.
+
+Le sucrier fut condamné à remettre le bien du nommé Fabrice dans l'état
+où il l'avait pris.
+
+Les considérants du jugement blâmaient la légèreté de l'architecte, et
+surtout la mauvaise foi évidente et la rapacité du nommé Fabrice.
+
+Le nommé Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier.
+
+--Écoutez, fit-il, je ne sis pas un méchant homme. Donnez-moi votre
+champ et quarante mille francs... et j'vous fous la paix.
+
+Plus tard, le caissier raconta que le nommé Fabrice, en signant son reçu
+de quarante mille francs, avait murmuré:
+
+--C'est égal, faut avei un rude toupet tout de même!
+
+On ne sut jamais si c'était de lui qu'il voulait parler ou d'un autre.
+
+
+
+
+L'inespéré bonne fortune
+
+
+Il m'est arrivé, voici peu de jours, une fort piquante aventure dont je
+vais avoir l'avantage de mettre mon élégante clientèle au courant.
+
+Il n'était pas loin de six heures, je sortais du Palais où la plaidoirie
+de mon avocat m'avait si cruellement altéré que je constatai l'urgence
+d'entrer à la brasserie Dreher et d'y boire un de ces bocks dont elle a
+seule le secret.
+
+J'étais installé depuis deux minutes quand je me sentis curieusement
+observé par un grand jeune homme pâle et triste, en face de moi.
+
+Bientôt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment:
+
+--Vous plairait-il de m'accorder quelques instants de bienveillante
+attention?
+
+--Volontiers, acquiesçai-je.
+
+--Vous me faites l'effet, monsieur, d'un pour qui rien de ce qui est
+humain ne demeure étranger.
+
+--Je suis cet un.
+
+--Je l'avais deviné.... Alors, vous allez compatir. Voici la chose
+dépouillée de tout vain artifice: je suis éperdument amoureux d'une
+jeune fille qui passe tous les soirs vers six heures et demie place du
+Châtelet. Une incoercible timidité m'en prohibe l'abord, et cependant je
+me suis juré de lui _causer_ ce soir, comme dit M. Francisque Sarcey
+dans son ignorance de la langue française.
+
+--Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey,
+je me retire!
+
+--Restez.... Alors, j'ai imaginé, pour la conquête de la jeune personne en
+question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui
+pourrait d'autant mieux réussir.
+
+--Parlez!
+
+--Quand la jeune fille poindra à l'horizon du boulevard de Sébastopol,
+je vous la désignerai discrètement; vous lui emboîterez le pas, vous lui
+conterez les mille coutumières et stupides fadaises... À un moment, vous
+serez insolent.... La jeune vierge se rebiffera.... C'est alors que
+j'interviendrai.»Monsieur, m'indignerai-je, je vous prie de laisser
+mademoiselle tranquille, etc.!» Le reste ira tout seul.
+
+--Bien imaginé.
+
+--Vous vous retirerez plein d'une confusion apparente. Demain, je vous
+raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir à
+déjeuner, ici même, sur le coup de midi.
+
+--Entendu.
+
+--Chut!... la voilà!
+
+Elle était en effet très bien, la jeune personne, véritablement très
+bien.
+
+Une sorte de Cléo de Mérode, avec à la fois plus de candeur et de
+distinction.
+
+Fidèle au programme, je l'accompagnai: _Mademoiselle, écoutez-moi donc!_
+et tout ce qui s'ensuit.
+
+Elle ne répondit rien.
+
+Je devins pressant.
+
+Égal mutisme.
+
+Impatienté, je frisai la goujaterie.
+
+Je n'y gagnai qu'à la faire croître en beauté, en candeur, en
+distinction.
+
+C'est alors que le jeune homme pâle et triste crut devoir intervenir:
+
+--Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix!
+
+La demoiselle détourna la tête, s'empourpra de colère, et d'une voix
+enrouée et faubourienne:
+
+--Eh ben quoi! cria-t-elle. Il est malade, çui-là! Qui qui lui prend?
+
+S'adressant à moi:
+
+--Monsieur, f...ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre à se mêler de
+ce qui le regarde! En voilà un veau!
+
+J'hésitais à frapper.
+
+--F...ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis, à c'daim-là!... Vous
+n'êtes donc pas un homme?
+
+Ma foi, un peu piqué dans mon amour-propre, j'obéis.
+
+Je décochai au jeune homme pâle et triste un formidable coup de poing,
+qu'il para fort habilement d'ailleurs avec son oeil gauche.
+
+Une heure après cet incident, la délicieuse enfant, véritable vierge de
+Vermicelli[8], m'amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me
+prodiguait ses plus intimes caresses.
+
+[Note 8: Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait à Gennevilliers
+vers la fin du XIXe siècle.]
+
+Le lendemain à midi, exact au rendez-vous du jeune homme pâle et triste,
+je me trouvai chez Dreher.
+
+Lui n'y vint pas.
+
+Mesquine rancune? Simple oubli?
+
+
+
+
+La valse
+
+
+Le col de pardessus relevé, mes mains dans les poches, j'allais par les
+rues brumeuses et froides en cet état d'abrutissement vague qui tend à
+devenir un état normal chez moi, depuis quelque temps.
+
+Tout à coup je fus tiré de ma torpeur par une petite main finement
+gantée qui s'avançait vers moi, et une voix fraîche qui disait:
+
+--Comment, te voilà, grande gouape!
+
+Je levai les yeux.
+
+La personne qui m'interpellait aussi familièrement était une grosse,
+jeune, blonde, petite femme, jolie comme tout, mais que je ne
+connaissais aucunement.
+
+--Je crains bien, madame, répondis-je poliment, de n'être point la
+grande gouape que vous croyez.
+
+--Ah! par exemple, c'est trop fort!
+
+Et elle me nomma.
+
+--Comment, continua-t-elle, tu ne me reconnais pas? Je suis donc bien
+changée! Voyons, regarde-moi bien.
+
+--Aussi longtemps que vous voudrez, madame, car cette opération n'a rien
+de déplaisant pour moi.
+
+--Tu n'as pas changé, toi.... Tu ne te rappelles pas le Luxembourg?
+
+--Lequel, madame? Le jardin ou le grand-duché?
+
+--Imbécile!
+
+J'avais beau la considérer avec la plus vive attention, impossible de
+trouver un nom ou même de rattacher le moindre souvenir.
+
+À la fin, elle eut pitié de mon embarras.
+
+--Nanette! dit-elle, en éclatant de rire.
+
+--Comment, c'est toi, ma pauvre Nanette! Oh! combien engraissée!
+
+--Oui, je suis devenue un peu forte!
+
+Je l'avais connue, voilà sept ou huit ans. C'était, à cette époque, une
+gamine ébouriffée et toute menue. J'aurais pu, semblait-il, la fourrer
+dans la poche de mon ulster.
+
+Apprentie dans je ne sais quel atelier de Montrouge, elle fréquentait
+plus assidûment le Luxembourg que sa _boîte_, et je ne me lassais pas
+d'admirer la longanimité de ses patrons qui acceptaient bénévolement
+d'aussi longues et fréquentes disparitions.
+
+Et gaie avec cela, et maligne!
+
+Un beau jour, elle avait disparu sans crier gare, et je ne l'avais
+jamais revue.
+
+J'étais émerveillé de la retrouver ainsi changée, et surtout
+considérablement augmentée.
+
+Je ne m'en cache pas, j'adore les jeunes femmes un peu fortes, mais je
+les préfère énormes et voici la raison:
+
+J'ai un faible pour la peau humaine lorsqu'elle est tendue sur le corps
+d'une jolie femme; or, j'ai remarqué que les grosses personnes offrent
+infiniment plus de peau que les maigres. Voilà.
+
+Mon amie était dans ce cas, et tandis qu'elle me racontait son histoire
+et sa métamorphose, je l'enveloppais d'un regard gourmand et convoiteur.
+
+Elle en avait à me raconter, depuis le temps!
+
+D'abord, elle était tombée amoureuse d'un jeune premier au Théâtre
+national des Gobelins. Premier collage, où le confortable était
+abondamment remplacé par des volées quotidiennes.
+
+Un jour, la volée fut bi-quotidienne. Alors Nanette, outrée de ce
+procédé inqualifiable, lâcha le cabotin et devint la maîtresse d'un
+jeune sculpteur de Montparnasse.
+
+Pas de coups avec cet artiste, mais une _purée!_ Et tout le temps poser,
+tout le temps.
+
+Heureusement qu'il vint une commande, un buste. Un jeune homme riche
+tenait à posséder ses traits en marbre.
+
+Quand les traits furent terminés, le jeune homme riche emporta son
+buste... et Nanette.
+
+Entre nous, je crois que le buste n'était qu'une frime imaginée par le
+jeune homme riche pour se rapprocher de l'objet de son amour.
+
+Quoi qu'il en soit, Nanette prit un ascendant considérable sur son
+nouvel amant et, comme elle le disait un peu modernement, elle le menait
+par le bi, par le bout, par le bi du bout du nez.
+
+Tout de suite, avec lui, elle s'était mise à engraisser, enchantée
+d'ailleurs.»Ça me donne un air sérieux», affirmait-elle.
+
+--Et ton amant, demandai-je, joli garçon?
+
+--Superbe!
+
+--Intelligent?
+
+--Un vrai daim, mon cher! Imagine-toi....
+
+Et elle me conta force anecdotes tendant toutes à démontrer la parfaite
+stupidité du personnage.
+
+--Et que fait-il?
+
+--Rien, je te dis, il est riche. Pourtant, il a une prétention: composer
+de la musique. As-tu un livret d'opéra à mettre en musique?
+
+--Non, pas pour le moment.
+
+--Ah! une idée!
+
+Elle frappa dans ses mains, en femme à qui il vient d'arriver une bonne
+idée.
+
+--Tu as du talent? fit-elle.
+
+--Dans quel genre?
+
+--Écris les paroles d'une opérette, apporte-les-lui. Ça ne sera jamais
+joué, mais tu auras un prétexte pour venir à la maison. Tu verras comme
+il est bête!
+
+Je n'eus garde, vous pensez bien, de manquer une si belle occasion. Je
+bâclai, le lendemain même, une ânerie qui ressemblait à une opérette
+comme _l'Oeil crevé_ ressemble au _Syllabus_, et j'apportai la chose à
+_mon_ compositeur.
+
+Nanette n'avait pas menti. Il était encore plus bête que ça.
+
+Il fut enchanté que j'eusse pensé à lui.
+
+--Mais qui diable a pu vous parler de moi?
+
+--C'est M. Saint-Saëns qui m'a donné votre adresse!
+
+--Saint-Saëns! mais je ne le connais pas!
+
+--Eh bien, lui vous connaît!
+
+Nanette, qui se trouvait en peignoir, les cheveux sur le dos, plus jolie
+que jamais, se tenait les côtes. (Je me serais volontiers chargé de
+cette opération).
+
+--Joue donc ta valse à monsieur, dit-elle.
+
+Il se mit au piano et préluda.
+
+Silencieusement, Nanette m'indiqua la pendule. Je regardai l'heure: 10 h
+15.
+
+Il jouait sa valse avec une conviction véritablement touchante. C'était
+une suite d'airs idiots, mille fois entendus. Mais quel feu dans
+l'exécution!
+
+Le monde extérieur n'existait plus pour lui. Il se penchait, se
+relevait, se tortillait. La sueur ruisselait sur son front génial.
+
+Nanette me regardait de son air le plus cocasse: «Crois-tu, hein!»
+
+En effet, il fallait le voir pour le croire.
+
+Je la contemplais goulûment. Crédieu, qu'elle était jolie en peignoir!
+
+La valse marchait toujours. Nous étions assis à côté l'un de l'autre,
+sur un divan.
+
+--À quoi penses-tu? fit-elle brusquement.
+
+--Je suis en train de calculer la surface approximative de ton joli
+corps, et, divisant mentalement cette superficie par celle d'un baiser,
+je calcule combien de fois je pourrais t'embrasser sans t'embrasser à la
+même place!
+
+--Et ça fait combien?
+
+--C'est effrayant!... Tu ne le croirais pas.
+
+La valse était finie. Il était 10 h 35. L'artiste s'épongeait.
+
+--Superbe, superbe, superbe!
+
+--Seulement, ajouta Nanette, monsieur ne la trouve pas assez longue.
+Monsieur me faisait remarquer avec raison qu'après le grand machin
+brillant, tu sais, ploum, ploum, ploum, pataploum, tu devrais reprendre
+la mélodie, tu sais, tra la la la, tra la la la la!
+
+--C'est votre avis, monsieur?
+
+--Je crois que ça ferait mieux!
+
+Je pris congé. Il était temps. J'allais mourir de rire.
+
+Mais je revins le lendemain.
+
+_Mon_ compositeur était sorti. Ce fut Nanette qui me reçut, en peignoir,
+les cheveux sur le dos, comme la veille.
+
+Le divan était là-bas, large, tentant.
+
+Je devins pressant.
+
+Nanette se défendait mollement:
+
+--Non, pas maintenant.... Quand il sera là!
+
+--!!!!!...
+
+--Oui, ce sera bien plus drôle.... Pendant sa valse!
+
+
+
+
+Nature morte
+
+
+Vous avez peut-être remarqué, au Salon de cette année, un petit tableau,
+à peu près grand comme une feuille, lequel représente tout simplement
+une boîte à sardines sur un coin de table.
+
+Non pas une boîte pleine de sardines, mais une boîte vide, dans laquelle
+stagne un restant d'huile, une pauvre boîte prochainement vouée à la
+_poubelle_.
+
+Malgré le peu d'intérêt du sujet, on ne peut pas, dès qu'on a aperçu ce
+tableautin, s'en détacher indifférent.
+
+L'exécution en est tellement parfaite qu'on se sent cloué à cette
+contemplation avec le rire d'un enfant devant quelque merveilleux
+joujou. Le zinc avec sa luisance grasse, le fond huileux de la boîte
+reflétant onctueusement le couvercle déchiqueté, c'est tellement ça!
+
+Les curieux qui consultent le livret apprennent que l'auteur de cette
+étrange merveille est M. Van der Houlen, né à Haarlem, et qui eut une
+mention honorable en 1831.
+
+Une mention honorable en 1831! M. Van der Houlen n'est pas tout à fait
+un jeune homme.
+
+Très intrigué, j'ai voulu connaître ce curieux peintre et, pas plus tard
+qu'hier, je me suis rendu chez lui.
+
+C'est là-bas, au diable, derrière la butte Montmartre, dans un grand
+hangar où remisent de très vieilles voitures et dont l'artiste occupe le
+grenier.
+
+Un vaste grenier inondé de lumière, tout rempli de toiles terminées;
+dans un coin, une manière de petite chambre à coucher. Le tout d'une
+irréprochable propreté.
+
+Tous les tableaux sans exception représentent des natures mortes, mais
+d'un rendu si parfait, qu'en comparaison, les Vollon, les Bail et les
+Desgoffe ne sont que de tout petits garçons.
+
+Le père Houlen, comme l'appellent ses voisins, était en train de faire
+son ménage, minutieusement.
+
+C'est un petit vieux, en grande redingote autrefois noire, mais
+actuellement plutôt verte. Une grande casquette hollandaise est enfoncée
+sur ses cheveux d'argent.
+
+Dès les premiers mots, je suis plongé dans une profonde stupeur.
+Impossible d'imaginer plus de naïveté, de candeur et même d'ignorance.
+Il ne sait rien de ce qui touche l'art et les artistes.
+
+Comme je lui demande quelques renseignements sur sa manière de procéder,
+il ouvre de grands yeux et, dans l'impossibilité de formuler quoi que ce
+soit, il me dit:
+
+--Regardez-moi faire.
+
+Ayant bien essuyé ses grosses lunettes, il s'assied devant une toile
+commencée, et se met à peindre.
+
+Peindre! je me demande si on peut appeler ça peindre.
+
+Il s'agit de représenter un collier de perles enroulé autour d'un hareng
+saur. Sans m'étonner du sujet, je contemple attentivement le bonhomme.
+
+Armé de petits pinceaux très fins, avec une incroyable sûreté d'oeil et
+de patte et une rapidité de travail vertigineuse, il procède par petites
+taches microscopiques qu'il juxtapose sans jamais revenir sur une touche
+précédente.
+
+Jamais, jamais il n'interrompt son ouvrage de patience pour se reculer
+et juger de l'effet. Sans s'arrêter, il travaille comme un forçat
+méticuleux.
+
+Le seul mot qu'il finisse par trouver à propos de son art, c'est
+celui-ci:--La grande affaire, voyez-vous, c'est d'avoir des pinceaux
+bien propres.
+
+Le soir montait. Méthodiquement, il rangea ses ustensiles, nettoya sa
+palette et jeta un regard circulaire chez lui pour s'assurer que tout
+était bien en ordre.
+
+Nous sortîmes.
+
+Quelques petits verres de curaçao (il adore le curaçao) lui délièrent la
+langue.
+
+Comme je m'étonnais qu'avec sa grande facilité de travail il n'eût
+envoyé au Salon que le petit tableau dont j'ai parlé, il me répondit
+avec une grande tristesse:
+
+--J'ai perdu toute mon année, cette année.
+
+Et alors il me raconta la plus étrange histoire que j'entendis jamais.
+
+De temps en temps, je le regardais attentivement, voulant m'assurer
+qu'il ne se moquait pas de moi, mais sa vieille honnête figure de
+vieillard navré répondait de sa bonne foi.
+
+Il y a un an, un vieil amateur hollandais, fixé à Paris, lui commanda,
+en qualité de compatriote, un tableau représentant un dessus de cheminée
+avec une admirable pendule en ivoire sculpté, une merveille unique au
+monde.
+
+Au bout d'un mois, c'était fini. L'amateur était enchanté, quand tout à
+coup sa figure se rembrunit:
+
+--C'est très bien, mais il y a quelque chose qui n'est pas à sa place.
+
+--Quoi donc?
+
+--Les aiguilles de la pendule.
+
+Van der Houlen rougit. Lui si exact s'était trompé.
+
+En effet, dans l'original, la petite aiguille était sur quatre heures et
+la grande sur midi, tandis que dans le tableau, la petite était entre
+trois et quatre heures, et la grande sur six heures.
+
+--Ce n'est rien, balbutia le vieil artiste, je vais corriger ça.
+
+Et, pour la première fois, il revint sur une chose faite.
+
+À partir de ce moment, commença une existence de torture et
+d'exaspération. Lui, jusqu'à présent si sûr de lui-même, ne pouvait pas
+arriver à mettre en place ces sacrées aiguilles.
+
+Il les regardait bien avant de commencer, voyait bien leur situation
+exacte et se mettait à peindre. Il n'y avait pas cinq minutes qu'il
+était en train que, crac! il s'apercevait qu'il s'était encore trompé.
+
+Et il ajoutait:
+
+--À quoi dois-je attribuer cette erreur? Si je croyais aux sorts, je
+dirais qu'on m'en a jeté un. Ah! ces aiguilles, surtout la grande!
+
+Et depuis un an, ce pauvre vieux travaille à sa pendule, car l'amateur
+ne veut prendre livraison de l'oeuvre et la payer, que lorsque les
+aiguilles seront exactement comme dans l'original.
+
+Le désespoir du bonhomme était si profond que je compris l'inutilité
+absolue de toute explication.
+
+Comme un homme qui compatit à son malheur, je lui serrai la main et le
+quittai dans le petit cabaret où nous étions.
+
+Au bout d'une vingtaine de pas, je m'aperçus que j'avais oublié mon
+parapluie. Je revins.
+
+Mon vieux, attablé devant un nouveau curaçao, était en proie à un accès
+d'hilarité si vive qu'il ne me vit pas entrer.
+
+Littéralement, il se tordait de rire.
+
+Tout penaud, je m'éloignai en murmurant:
+
+--Vieux fumiste, va!
+
+
+
+
+Une mort bizarre
+
+
+La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et
+j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est
+accomplie mardi dernier, 6 novembre.
+
+Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni
+même deux boulets de canon, ni trois.
+
+Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les
+quais du Havre et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se
+mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des
+habitants.
+
+Les médecins se frottaient les mains: «Bon cela! se disent-ils; à nous
+les petites typhoïdes!»
+
+Car, le croirait-on? Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses
+égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite
+marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des
+Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la
+cité.
+
+Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[9] de François
+_I_er au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à
+femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu
+les ponts et chaussées de son royaume?
+
+[Note 9: Si par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait offusqué
+de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je n'ai jamais
+reculé devant un Valois. A.A.]
+
+N'importe! C'était un beau spectacle.
+
+Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir
+entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres.
+
+Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je
+m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis
+extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.
+
+Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien plein de talent et de
+sentimentalité.
+
+Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps.
+
+À ce moment, la sentimentalité dominait.
+
+Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son coeur?... Ses
+yeux se remplissaient de larmes.
+
+«Eh bien? fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen?
+
+--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les
+Plus fortes marées du siècle brisent mon coeur.
+
+--Contez-moi ça.
+
+--Volontiers, mais pas là.»
+
+Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où
+une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenska-punch de
+derrière les fagots.
+
+Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me
+narra:
+
+«Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais
+dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le
+grand marchand de rogues, je tombais amoureux d'une jeune fille
+charmante, à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement
+indifférent Je me fis présenter à son père et devins familier de la
+maison. C'était bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau,
+mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait surtout en
+un petit coin. Je me dis: «Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce
+petit coin, elle sera bien contente.» Et un beau matin me voilà parti
+avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon
+pauvre ami: de l'eau. Or, tu sais que si le mouillage est interdit aux
+marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas
+d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je
+verrai ce que ça donnera.
+
+«Cela donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle
+accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce
+qui arriva?
+
+--Je le saurai quand tu me l'auras dit.
+
+--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau
+de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées.
+Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon
+tableau, cette petite mer monter, monter, monter, puis baisser, baisser,
+baisser, les laissant à nu, graduellement.
+
+--Ah!
+
+--Oui.... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du
+siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre,
+ouragan!
+
+«Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai
+tout le monde dans le désespoir le plus fou.
+
+«Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit.
+
+--Pauvre ami!»
+
+Axelsen pleurait comme un veau marin.
+
+«Et tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te
+raconter là. Demande plutôt à Johanson.»
+
+Le soir même, je vis Johanson, qui me dit que c'était de la blague.
+
+
+
+
+La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_
+
+
+Je me suis toujours demandé pourquoi on nomme nuits blanches celles
+qu'on passe hors de son lit. Moi, je viens d'en passer une, et je l'ai
+trouvée plutôt... verte.
+
+Ce qui n'a pas empêché mon concierge, quand je suis rentré le matin, de
+me saluer d'un petit air... en homme qui dit:
+
+«Ah! ah! mon gaillard, nous nous la coulons douce!»
+
+Et pourtant.... Mais n'anticipons pas.
+
+Il faut vous dire que j'étais amoureux depuis quelque temps.
+
+Oh! amoureux, vous savez!... pas à périr. Mais enfin, légèrement pincé,
+quoi!
+
+C'était une petite blonde très gentille, avec des petits frisons plein
+le front. Tout le temps elle était à la fenêtre, quand je passais.
+
+À force de passer et de repasser, j'avais cru à la fin qu'elle me
+reconnaissait, et je lui adressais un petit sourire. Je m'étais même
+imaginé--vous savez comme on se fait des idées--qu'elle me souriait
+aussi.
+
+C'était une erreur, j'en ai en la preuve depuis, mais trop tard
+malheureusement.
+
+Je me disais: «Faudra que j'aille voir ça, un jour.»
+
+En attendant, je m'informe, habilement, sans avoir l'air de rien.
+
+Elle est mariée avec un monsieur pas commode, paraît-il, directeur d'une
+importante fabrique de mitrailleuses civiles.
+
+Le monsieur pas commode sort tous les jours vers huit heures, se rend à
+son cercle, et ne rentre que fort tard dans la nuit.
+
+«Bon, me dis-je, c'est bien ce qu'il me faut.»
+
+Nous étions dans les environs de la mi-carême.
+
+À l'occasion de cette solennité, j'avais été invité à un bal de
+camarades, costumé, naturellement.
+
+On sait que j'ai beaucoup d'imagination; aussi tous les amis m'avaient
+dit: «Tâche de trouver un costume drôle.»
+
+Et je me déguisai, dès le matin, en hussard rouge de Monaco.
+
+Vous me direz qu'il n'y a pas de hussards rouges à Monaco; qu'il n'y a
+même pas du tout de hussards, ou que, s'il y en a, ils sont généralement
+en civil.
+
+Je le sais aussi bien que vous, mais la fantaisie n'excuse-t-elle pas
+toutes les inexactitudes?
+
+Tout en me contemplant dans la glace de mon armoire (une armoire à
+glace), je me disais «Tiens, mais ce serait véritablement l'occasion
+d'aller voir ma petite dame blonde. Elle n'aura rien à refuser à un
+hussard rouge d'aussi belle tournure.»
+
+Le fait est, entre nous, que j'étais très bien dans ce costume. Pas mal
+du tout, même.
+
+Je dîne de bonne heure.... Un bon dîner, substantiel, pour me donner des
+forces, arrosé de vins généreux, pour me donner du... toupet.
+
+Je boucle mon ceinturon, car j'avais un sabre, comme de juste, et me
+voilà prêt pour l'attaque.
+
+En arrivant près de la maison de mon adorée, j'aperçois le mari qui
+sort.
+
+Bon, ça va bien.... Je le laisse s'éloigner, et je monte l'escalier
+doucement, à cause des éperons dont je n'ai pas une grande habitude et
+qui sont un peu longs chez les hussards rouges.
+
+Je tire le pied d'une pauvre biche qui sert maintenant de cordon de
+sonnette.
+
+Un petit pas se fait entendre derrière la porte. On ouvre. C'est elle...
+ma petite blonde. Je lui dis:
+
+Au fait, qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire?
+
+Parce que, vous savez, dans ces moments-là, on dit ce qui vous vient à
+l'esprit, et puis, cinq minutes après, on serait bien pendu pour le
+répéter.
+
+Mais ce que je me rappelle parfaitement, est qu'elle m'a répondu, d'un
+air furieux: «Vous êtes fou, monsieur!... Et mon mari qui va rentrer!...
+Tenez, je l'entends.»
+
+Et v'lan! elle me claque la porte sur le nez.
+
+En effet, quelqu'un montait l'escalier d'un pas lourd, le pas terrible
+de l'époux impitoyable.
+
+Tout hussard rouge que j'étais, je l'avoue, j'eus le trac.
+
+Il avait un moyen bien simple de sortir de la situation, me direz-vous.
+Descendre l'escalier et m'en aller tout bêtement. Mais, comme l'a très
+bien fait remarquer un philosophe anglais, ce sont les idées les plus
+simples qui viennent les dernières.
+
+Je pensai à tout, sauf à partir.
+
+Un instant, j'eus l'idée de dégainer et d'attendre le mari de pied
+ferme.
+
+«Absurde, me dis-je, et compromettant.»
+
+Et l'homme montait toujours.
+
+Tout à coup, j'avise une petite porte que je n'avais pas remarquée tout
+d'abord, car elle était peinte, comme le reste du couloir, en imitation
+de marbre, mais quel drôle de marbre! un marbre de mi-carême!
+
+Dans ces moments-là, on n'a pas de temps à perdre en frivole esthétique.
+
+J'ouvre la porte, et je m'engouffre avec frénésie, sans même me demander
+où j'entre.
+
+Il était temps. Le mari était au haut de l'escalier.
+
+J'entends le grincement d'une clef dans la serrure, une porte qui
+s'ouvre, une porte qui se ferme,--la même sans doute,--et je puis enfin
+respirer.
+
+Je pense alors à examiner la pièce où j'ai trouvé le salut.
+
+Je vous donne en mille à deviner le drôle d'endroit où je m'étais
+fourré.
+
+Vous souriez... donc vous avez deviné!
+
+Eh bien! oui, c'était là, ou plutôt.... ICI!
+
+Doucement, sans bruit, je lève le loquet, et je pousse la porte.... Elle
+résiste.
+
+Je pousse un peu plus fort.... Elle résiste encore.
+
+Je pousse tout à fait fort, avec une vigueur inhumaine. La porte résiste
+toujours, en porte qui a des raisons sérieuses pour ne pas s'ouvrir.
+
+Je me dis: «C'est l'humidité qui a gonflé le bois!» Je m'arc-boute
+contre... le machin, et... han! Peine perdue.
+
+Décidément, c'est de la bonne menuiserie.
+
+Une idée infernale me vient.... Si le mari, m'ayant aperçu d'en bas et
+devinant mes coupables projets, m'avait enfermé là, grâce à un verrou
+extérieur!
+
+Quelle situation pour un hussard rouge!
+
+Un soir de mi-carême! Et moi qu'on attend au bal.
+
+Non, non, ce n'est pas possible. J'éloigne de moi cette sombre pensée.
+
+Et pourtant la porte reste immuable comme un roc.
+
+De guerre lasse, je m'assieds--heureusement qu'on peut s'asseoir dans
+ces endroits-là--et j'attends. Parbleu! quelqu'un viendra bien me
+délivrer.
+
+On ne vient pas vite. On ne vient même pas du tout.
+
+Que mangent-ils donc dans cette maison?
+
+Des confitures de coing, sans doute.
+
+De la rue monte à mes oreilles le joyeux vacarme des trompes, des cors
+de chasse, des clairons, et puis--terrible!--le son des horloges, les
+quarts, les demies, les heures!...
+
+Et le libérateur attendu n'arrive pas. Tous ces gens-là se sont donc
+gorgés de bismuth aujourd'hui?
+
+La prochaine fois que je reviendrai dans cette maison, j'enverrai un
+melon à chaque locataire.
+
+De temps en temps, avec un désespoir touchant, je me lève, et, faisant
+appel à toute mon énergie, je pousse la porte, je pousse, je pousse!
+
+Ah! pour une bonne porte, c'est une bonne porte!
+
+Enfin, épuisé, je renonce à la lutte. La poignée de mon sabre me rentre
+dans les côtes. Je l'accroche au loquet et je m'endors. Sommeil pénible,
+entrecoupé de cauchemars. Le bruit de la rue s'est éteint peu à peu. On
+n'entend plus qu'un cor de chasse qui s'obstine héroïquement dans le
+lointain.
+
+Puis le cor de chasse va se coucher comme tout le monde....
+
+Je me réveille!... C'est déjà le petit jour. Je me frotte les yeux et me
+rappelle tout. Mon sang de hussard rouge ne fait qu'un tour.
+Rageusement, je décroche mon sabre et le tire à moi....
+
+Je n'ose vous dire le reste.
+
+Imbécile que j'étais! double imbécile! triple imbécile! centuple idiot!
+multiple crétin! J'avais passé toute ma nuit à pousser la porte....
+
+Elle s'ouvrait en dedans!...
+
+
+
+
+Le veau _Conte de Noël pour Sara Salis_
+
+
+Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage.
+
+Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.
+
+«Un vrai?
+
+--Oui Sara, un vrai.
+
+--En viande, et en peau?
+
+--Oui, gara, en viande et en peau.
+
+--Qui marchait avec ses pattes?
+
+--Puisque je te dis un vrai veau!
+
+--Alors?
+
+--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau; seulement,
+comme il faisait des saletés dans le salon....
+
+--Le petit garçon?
+
+--Non, le veau.... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il
+cassait les joujoux de ses petites soeurs....
+
+--Il avait des petites soeurs, le veau?
+
+--Mais non, les petites soeurs du petit garçon... alors on lui bâtit une
+petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois....
+
+--Avec des petites fenêtres?
+
+--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes
+couleurs.... Le soir, c'était le Réveillon. Le papa et la maman du petit
+garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le
+petit garçon, et les parents s'en vont....
+
+--On l'a laissé tout seul à la maison?
+
+--Non, il y avait sa bonne.... Seulement le petit garçon ne dormait pas. Il
+faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est
+levé et il a été trouver des petits camarades, qui demeuraient à côté....
+
+--Tout nu?
+
+--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui
+voulaient faire réveillon comme de grandes personnes, sont entrés dans
+la maison, mais ils ont été bien attrapés, la salle à manger et la
+cuisine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?
+
+--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau....
+
+--Tout cru?
+
+--Tout cru, tout cru.
+
+--Oh! les vilains!
+
+--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits
+polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin
+est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été
+guéris.... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de veau
+au petit garçon.
+
+--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?
+
+--Le petit garçon... il s'en fiche pas mal.»
+
+
+
+
+Pour en avoir le coeur net
+
+
+Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra.
+
+Lin, un gommeux quelconque, aux souliers plats relevés et pointus, aux
+vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en
+un mot, un de nos joyeux rétrécis.
+
+Elle beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons
+fous plein le front, mais surtout une taille....
+
+Invraisemblable, la taille!...
+
+Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup,
+employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.
+
+Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de
+gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête
+effrontée.
+
+Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.
+
+Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de
+Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa
+bonne amie, il murmurait, à part lui:
+
+«Ça doit être postiche.»
+
+Réflexion ridicule, pour quiconque a fait un tant soit peu d'anatomie.
+
+On peut, en effet, avoir des fausses dents, des nattes artificielles,
+des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir,
+d'aucune façon, une taille postiche.
+
+Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi
+peu au courant de l'anatomie que des artifices de la toilette, et il
+continuait à murmurer, très ahuri:
+
+«Ça doit être postiche.»
+
+Ils étalent arrivés aux boulevards.
+
+Le couple prit à droite et, bien que ce ne fût pas son chemin, le
+cuirassier les suivit.
+
+Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une
+vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus
+jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui
+rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.
+
+Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le coeur net et murmura:
+
+«Nous verrons bien si c'est du faux.»
+
+Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina.
+
+Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air et s'abattit tranchant
+net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir, tel un ver
+de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.
+
+C'est le gommeux qui faisait une tête!
+
+
+
+
+Crime russe
+
+
+Ce fut l'excès même de la hideur de cette vieille, je crois bien, qui
+m'attira chez elle.
+
+Quand, passant dans une ruelle sinistre et transversale, je l'aperçus à
+sa fenêtre, cette détestable vieille, avec son masque violâtrement
+blafard, ses petits yeux où luisaient toutes les sales luxures, et sa
+frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au
+cerveau une bouffée de cette lubricité fangeuse qui vient hanter les
+rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants.
+
+De près, elle était répugnante au-delà de toute expression.
+
+La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggravée
+par le poudroiement louche d'une veloutine acquise chez une herboriste
+de onzième classe, sans doute avorteuse.
+
+Des réparations successives à son énorme râtelier avaient mis des dents
+d'azur trouble à côté d'autres qui semblaient de vieil ivoire.
+
+Et si, en ce moment, je n'avais pas eu l'esprit si calme, je me serais
+certainement cru le jouet d'un angoissant cauchemar.
+
+Ce n'était pas le besoin qui la poussait à accomplir son immonde
+profession, car tout, chez elle, sentait l'aisance presque confortable.
+
+Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois
+cossus. Une armoire normande en chêne massif se carrait dans un coin de
+la chambre avec cet aspect riche, cette apparence--inexplicable par la
+raison--d'être remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent
+infailliblement, même fermées, les armoires pleines des vides.
+
+D'une voix crapuliforme qu'elle essayait de faire gazouillante, la
+vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes.
+
+«Comme tes bottes sont belles!»
+
+Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit à Plewna le général
+Sakapharine, étaient plus belles que nulle langue humaine ne saurait
+l'exprimer.
+
+Je goûtai la joie de contrarier la vieille:
+
+«Mes bottes! Elles sont ignobles; je les ai payées trente-cinq sous, ce
+matin, à un ramasseur de bouts de cigares, place Maubert.
+
+--Sale blagueur!»
+
+Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l'idée me vint,
+hantise vague d'abord, de tuer cette femme à propos de bottes.
+
+Et je prononçai, à mi-voix, ces mots: à propos de bottes.
+
+Dès lors, la résolution d'assassiner la vieille s'installa en moi,
+irrémissiblement.
+
+Mon couteau était de ceux qu'on appelle couteaux de Nontron, et qu'on
+fabrique à Châtellerault.
+
+La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rétrécit
+vers le bas pour être bien en main, et une large virole mobile empêche
+que la lame ne se referme.
+
+À un moment, la vieille me tourne le dos. Je lui plantai le coup, très
+fort et très droit, à une place que je sais. Pendant qu'elle
+s'affaissait sur les genoux en une posture désespérée, je lui maintenais
+le couteau dans la plaie, et la large virole empêchait le sang de
+couler.
+
+Quand elle eut poussé son dernier hou rauque, quand l'hémorragie interne
+eut achevé de l'étouffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses
+pièces d'or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m'en
+allai....
+
+Toute cette scène n'avait pas duré dix minutes, et pas de bruit, pas de
+sang répandu.
+
+Certes, pour de l'ouvrage bien faite, comme a dit le poète Sarcey,
+c'était de l'ouvrage bien faite[10].
+
+[Note 10: Ouvrage est féminin en russe. Note du traducteur.]
+
+Je me dirigeai vers la maison de ma maîtresse, une jeune femme qui
+s'appelle Nini et que mes amis ont surnommée Nini Novgorod, depuis que
+c'est moi son amant.
+
+Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction.
+
+Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer à fleur de peau
+un frisson glacé. Ils me semblaient trop tranquilles.
+
+Alors, effrontément, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et
+tous les deux, comme mus par un mouvement machinal portèrent, en passant
+près de moi, la main à la visière de leur képi.
+
+D'autres gens de police, rencontrés plus loin, et dévisagés de la même
+façon, me saluèrent aussi, répondant à ma secrète préoccupation.
+
+«Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher
+monsieur, que nous n'hésitons pas à vous saluer respectueusement.»
+
+Nini Novgorod n'était pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup
+d'oeil sur une glace du salon et me voilà secoué par le plus joyeux
+éclat de rire, peut-être, de toute ma vie.
+
+Je m'expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix.
+
+La virole de mon couteau n'avait pas bouché hermétiquement la blessure
+de la vieille.
+
+Par la solution de continuité qui permet à la lame de se refermer, avait
+giclé un léger filet de sang.
+
+Ce filet était venu s'épanouir en rosette sur la boutonnière de ma
+redingote.
+
+Tous ces imbéciles m'avaient pris pour un officier de la Légion
+d'honneur.
+
+
+
+
+Le drame d'hier
+
+
+Un horrible drame et des plus insolites s'est déroulé hier au sein de la
+coquette localité ordinairement si paisible de Paris (Seine).
+
+Il pouvait être dans les trois ou quatre heures de l'après-midi, et par
+une de ces températures!...
+
+Devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens, deux voitures de
+la Compagnie, l'une à destination de la Bastille, l'autre cinglant vers
+l'Odéon, se trouvaient pour le moment arrêtées et, comme on dit en
+marine, bord à bord.
+
+Rien de plus ridicule, en telle circonstance, que la situation
+respective des voyageurs de l'impériale de chaque voiture, lesquels,
+sans jamais avoir été présentés, se trouvent brusquement en direct face
+à face et n'ont d'autre ressource que de se dévisager avec une certaine
+gêne qui, prolongée, se transforme bientôt en pure chien de faïencerie.
+
+C'est précisément ce qui arriva hier.
+
+Sur l'impériale Madeleine-Bastille, une jeune femme (créature d'aspect
+physique fort séduisant, nous ne cherchons pas à le nier, mais de
+rudimentaire culture mondaine et de colloque trivial) éclata de rire à
+la vue du monsieur décoré qui lui faisait vis-à-vis sur Batignolles
+Clichy Odéon et, narquoise, lui posa cette question fort à la mode
+depuis quelque temps à Paris et que les gens se répètent à tout propos
+et sans l'apparence de la plus faible nécessité:
+
+«Qu'est-ce que tu prends, pour ton rhume?»
+
+Le quinquagénaire sanguin auquel s'adressait cette demande saugrenue
+n'était point, par malheur, homme d'esprit ni de tolérance. Au lieu de
+tout simplement hausser les épaules, il se répandit contre la jeune
+femme frivole en mille invectives, la traitant tout à la fois de grue,
+de veau et de morue, triple injure n'indiquant pas chez celui qui la
+proférait un profond respect de la zoologie non plus qu'un vif souci de
+la logique.
+
+«Va donc, hé, vieux dos! répliqua la jeune femme.»
+
+(Le dos est un poisson montmartrois qui passe à tort ou à raison pour
+vivre du débordement de ses compagnes.)
+
+Jusqu'à ce moment, les choses n'avaient revêtu aucun caractère de
+gravité exceptionnelle, quand le bonhomme eut la malencontreuse idée de
+tirer à bout portant un coup de revolver sur la jeune femme, laquelle
+riposta par un vigoureux coup d'ombrelle.
+
+ * * * * *
+
+Si le courageux lecteur veut bien, en dépit de l'excessive température
+dont nous jouissons, faire un léger effort de mémoire, il se rappellera
+que nous en étions restés à ce moment du drame où un monsieur, assis à
+l'impériale de l'omnibus Batignolles Clichy Odéon, tirait un coup de
+revolver sur une jeune femme occupant un siège à l'impériale de
+Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne répondait par un
+énergique coup d'ombrelle sur le crâne du bonhomme.
+
+Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille, une
+spontanée et violente clameur.
+
+L'homme au revolver fut hué, invectivé, traité de tous les noms
+possibles, et même impossibles.
+
+Juste à ce moment, les opérations du contrôle se trouvant terminées, les
+deux lourdes voitures s'ébranlèrent et partirent ensemble dans la même
+direction, l'une cinglant vers la Bastille, l'autre vers la rue de
+Richelieu.
+
+Malheureusement, durant le court trajet qui sépare le bureau des
+Italiens de la rue de Richelieu, les choses s'envenimèrent gravement et
+le monsieur décoré crut devoir tirer un second coup de revolver sur un
+haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards.
+
+Les voyageurs d'omnibus ont bien des défauts, mais on ne saurait leur
+refuser un vif sentiment de solidarité et un dévouement aveugle pour
+leurs compagnons de voiture.
+
+Aussi n'est-il point étonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient
+pris fait et cause pour la jeune femme à l'ombrelle cependant que ceux
+du Batignolles Clichy Odéon embrassaient le parti du quinquagénaire à
+l'arme à feu.
+
+Les cochers eux-mêmes des deux véhicules se passionnaient chacun pour
+leur cargaison humaine, échangeaient des propos haineux, et quand
+Batignolles Clichy Odéon s'enfourna dans la rue de Richelieu,
+Madeleine-Bastille n'hésita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la
+Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Théâtre Français.
+
+Ce fut une lutte homérique. On fit descendre à l'intérieur les femmes et
+les enfants, les infirmes, les vieillards.
+
+Pour être improvisées, les armes n'en furent que plus terribles.
+
+Un garçon de chez Léon Laurent qui allait livrer un panier de champagne
+en ville offrit ses bouteilles qu'après avoir vidées on transforma en
+massues redoutables.
+
+M.-B. allait succomber, quand un petit apprenti eut l'idée de descendre
+vivement et de dévaliser la boutique d'un marchand de sabres d'abordage
+qui se trouve à côté de la librairie Ollendorf.
+
+Cette opération fut exécutée en moins de temps qu'il n'en faut pour
+l'écrire.
+
+B.-C.-O., dès lors, ne pouvait songer à continuer la lutte et tout ce
+qui restait de voyageurs valides à bord descendit au bureau du Théâtre
+Français, la rage au coeur et ivre de représailles.
+
+Quant aux ecclésiastiques, ils avaient été, comme toujours, admirables
+de dévouement et d'abnégation, relevant les blessés, les pansant,
+exhortant au courage ceux qui allaient mourir.
+
+
+
+
+Loup de mer
+
+
+--Eh ben, cap'tain Dupeteau, aurons-nous de la pluie, aujourd'hui?
+
+--J'vas vous dire.... Si les vents tournent d'amont à la marée, ça pourrait
+ben être de l'eau....
+
+--Et si les vents ne tournent pas d'amont?
+
+--Ça ne serait pas signe de sec.
+
+N'insistez pas, autrement vous ne pourriez tirer aucun renseignement
+plus précis du bon Dupeteau qu'on honore du nom de capitaine, bien qu'il
+ait été, tout au plus, maître au cabotage.
+
+Dupeteau est un météorologue confus et mal déterminé qui prédit la pluie
+et le beau temps sans jamais se compromettre.
+
+D'ailleurs, il a quitté la marine dont il était un piètre ornement pour
+s'établir limonadier au Havre, sur le Grand Quai (Café de la Flotte). À
+l'heure de la marée, les clients affluent chez lui, pressés de prendre
+une dernière consommation avant de s'embarquer pour Trouville, Honfleur
+ou Rouen.
+
+Dupeteau, aimable et grave, la serviette sur le bras, contemple les
+libations de ces braves gens. Rien au monde, même au plus fort de la
+poussée, ne le déciderait à servir un vermouth sec, mais, quand la mer
+commence à baisser et que le dernier bateau parti, Dupeteau s'asseoit à
+sa terrasse, et, essuyant sur son front une sueur imaginaire, prononce
+avec accablement: «Encore une marée de faite!».
+
+Des gens qui ont navigué avec lui m'affirment qu'il ne sera jamais aussi
+étonnant limonadier qu'il fut étrange marin.
+
+Et, à ce sujet, les anecdotes pleuvent, innombrables. Car, sans qu'il
+sans doute, Dupeteau est entré vivant dans la légende.
+
+De Dieppe à Cherbourg, c'est à qui racontera la sienne.
+
+Un jour, Dupeteau sortait du port de Honfleur avec son sloop, le «Bon
+Sauveur», à destination de Caen. Au bout de quelques minutes, le vent
+vint à tomber complètement, comme le courant était contraire, Dupeteau
+commanda: «Mouille!». Et l'on jeta l'ancre.
+
+Sur le soir, la brise fraîchit. Notre ami fit hisser les voiles et, en
+bon garçon qu'il est, permit à ses deux matelots d'aller se coucher.
+
+«J'ai pas sommeil, dit-il j'vas rester à la barre, s'il y a du nouveau,
+j'vous appellerai».
+
+Le lendemain, au petit jour, un des hommes monta sur le pont et poussa
+un hurlement d'étonnement: «Mais, n... de D..., cap'taine, nous n'avons pas
+bougé depuis hier soir!»
+
+«Comment, pas bougé?» répliqua tranquillement Dupeteau. «S'il n'était
+pas de si bonne heure, j'te dirais qu'tes saoul, mon pauv' Garçon».
+«Mais ben sûr que non, cap'taine, que nous n'avons pas bougé.... Nous v'là
+encore sous la côte de Vasouy». «Cré guenon, c'est vrai!... nous sommes
+p'têtes ben échoués?»
+
+On sonda. Au moins dix brasses d'eau!
+
+Dupeteau n'y comprenait rien et croyait à une sorcellerie quand il se
+rappela subitement qu'il n'avait oublié qu'une chose la veille, c'était
+de faire lever l'ancre!
+
+Un autre jour, Dupeteau descendait la rivière de Bordeaux avec la
+goélette «Marie Émilie», chargée de vin pour Vannes.
+
+Presque bord à bord naviguait un grand trois mâts.
+
+La conversation s'engage entre les deux capitaines: «Et ou qu'vous allez
+comme ça?» fit Dupeteau.
+
+Un grincement de poulie empêcha ce dernier, un peu dur d'oreille,
+d'entendre la réponse. Il demanda à son mousse: «Où qu'il a dit qu'il
+allait?».»A Vannes».»Ah ben, ça tombe rudement bien. Nous allons le
+suivre. C'est le tonnerre de Dieu pour y aller. Une fois je me suis
+trompé, je suis entré à Lorient, croyant être à Vannes».
+
+Et il se mit en mesure de suivre les trois-mâts, à une distance de
+quelques encablures.
+
+C'était à la fin décembre.
+
+Au bout de quelques jours de navigation, la chaleur devint excessive.
+Dupeteau enleva son tricot, puis sa chemise de flanelle.
+
+«Cré guenon! jamais j'nai vu un temps comme ça à Noël!».
+
+Pourtant le voyage lui paraissait un peu long. On avait cependant un bon
+vent arrière.
+
+La chaleur était devenue insupportable et Dupeteau trouvait décidément
+que c'était un drôle de mois de janvier. L'eau douce manquant,
+l'équipage buvait le Bordeaux du chargement.
+
+Enfin on signala la terre.
+
+Des pirogues chargées de nègres accostèrent la «Marie Émilie».
+
+Dupeteau commençait à être inquiet. Ça ne ressemblait pas du tout au
+Morbihan cette côte là. Il croyait être à Vannes... il était à La Havane.
+
+Si cette aventure vous paraît un peu invraisemblable, c'est que vous ne
+connaissez pas Dupeteau: avec ce loup de mer, rien n'est impossible.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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