diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:54 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:54 -0700 |
| commit | 834de5089c317439408a0be814ca1ed6f3054ccc (patch) | |
| tree | 2b0e6993e30b7a4265bdb643a1b625def3e9beb1 /18262-8.txt | |
Diffstat (limited to '18262-8.txt')
| -rw-r--r-- | 18262-8.txt | 5996 |
1 files changed, 5996 insertions, 0 deletions
diff --git a/18262-8.txt b/18262-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b8f8899 --- /dev/null +++ b/18262-8.txt @@ -0,0 +1,5996 @@ +Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes humoristiques - Tome I + +Author: Alphonse Allais + +Release Date: April 26, 2006 [EBook #18262] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Alphonse Allais + +CONTES HUMORISTIQUES + +Tome I + + + + +Table des matières + + +Amours d'escale. +Royal Cambouis. +L'autographe homicide. +Colydor. +Phares. +Faits-divers et d'été. +Loufoquerie. +Postes et télégraphes. +Pète-sec. +Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante. +Le langage des fleurs. +Le Pauvre Bougre et le bon génie. +Blagues. +Un point d'histoire. +Inanité de la logique. +Bizarroïde. +Le bahut Henri II. +Le truc de la famille. +Un cliché d'arrière-saison. +Un fait-divers. +Arfled. +Black Christmas. +I Prologue. +II Le rêve d'un nègre. +III La belle quarteronne. +IV Ce qu'était Mathias. +V Le réveillon. +VI Les larmes d'un nègre. +VII Mathias continue de pleurer. +VIII Apothéose. +Suggestion. +Étourderie. +Fausse manoeuvre. +La bonne fille. +La vie drôle. +Le mariage manqué. +Le nommé Fabrice. +L'inespéré bonne fortune. +La valse. +Nature morte. +Une mort bizarre. +La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_. +Le veau _Conte de Noël pour Sara Salis_. +Pour en avoir le coeur net +Crime russe. +Le drame d'hier. +Loup de mer. + + + + +Amours d'escale + + +Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise +sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard. +Un charmant gaillard, mais un rude gaillard. + +Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même +nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux +mètres et quelques centimètres. + +Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes +jusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un +des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant +de parti pris. Les hommes du _Topsy-Turvy_, un joli trois-mâts dont il +était maître après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec. + +Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du _Topsy-Turvy_, ne se souvenait +avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un +commandement ou à une manoeuvre. + +Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent +les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son +navire, avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemen +d'Édimbourg dans Princes-Street. + +Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la +mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le «point», +Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on +sentait que son esprit était loin et qu'il se fichait bien des +longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver. + +Ah! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin! + +Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux +femmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi! + +Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à +contempler la mer. + +S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il +dans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots ne +symbolisent-ils pas bien--des poètes l'ont observé--les changeantes +bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!). + +Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'être +un homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect +tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien +petites brises. + +Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de +second se débrouiller avec la douane et les _ship-brokers_, et le voilà +qui partait par la ville. + +N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un +fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop, +hélas! dans les ports de mer. + +Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il +l'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux que +d'être aimé exclusivement, et pour soi-même. + +Avec lui, du reste, ça ne traînait pas; il aimait tant les femmes qu'il +fallait bien que les femmes l'aimassent. + +Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le +monocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et +autres parages analogues. + +Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si +c'était possible!) qu'une femme aimât lui tout seul. + +C'était à Saint-Pierre (Martinique). + +Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pût +rêver. + +Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper +dans l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de +cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette +opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment). + +Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase et +lui avaient gardé les cochons ensemble. + +C'est bête, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite que +les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée!), le moment du +départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole. + +Le _Topsy-Turvy_ était en rade, paré à prendre le large, n'attendant +plus que son capitaine. + +Steelcock enfin prit son parti. + +Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain +nombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le temps +lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret. + +La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un air +pas autrement satisfait. + +--Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme +n'est pas suffisante (_sufficient_)? + +Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage +aux filles de là-bas: + +--Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un +sale lapin! + +Cette révélation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un +voile se déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en +définitive. + +Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentant +sagement de l'hygiène et du confortable. + +Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses +professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc +salé. + +Et il ne s'en trouva pas plus mal. + +Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila +(possessions luxembourgeoises). + +Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la +beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs moeurs. + +Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis +une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des +récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne national +de cette contrée bénie. + +Je n'en ai retenu que le refrain: + + îles Lahila! îles Lahila! + La bonne atmosphère + îles Lahila! îles Lahila! + Qu'ont toutes ces îles-là! + +Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit. + +On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée +d'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et +l'hospitalité bien entendue: _Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa, +Pavillon Bonne Franquette_. + +Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi +pénétra-t-il résolument dans le _Pavillon Bonne Franquette_. + +Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui +le présenta à ses pensionnaires. + +Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement. + +Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une +taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien +gentille tout de même. + +Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne +regarde personne. + +Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) un +tremblement de terre dévasta les îles Lahila. + +Le _Pavillon Bonne Franquette_ n'échappa pas au désastre. + +Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légers +mais professionnels. + +Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient à l'appel. + +On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés, +quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le +capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l'oeil. + +--_Dites médème_, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, _envoyez-moi une +autre fille! La mienne, elle est môrt!_ + + + + +Royal Cambouis + + +Il est de bon goût dans l'armée française de blaguer le train des +équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent +dire, sachant bien, qu'en somme, c'est seulement au _Royal Cambouis_ où +tout le monde a chevaux et voitures. + +Chevaux et voitures! Cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à +contracter dans cette arme, qu'il jugeait d'élite, un engagement de cinq +ans. + +Avant d'arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deux +ou trois patrimoines dans le laps de temps qu'emploie le Sahara pour +absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d'un arrosoir petit +modèle. + +Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fête +avaient ratissé jusqu'aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c'est gaîment +tout de même et sans regrets qu'il «rejoignit» le 112e régiment du train +des équipages à Vernon. + +Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise: «La vie est comme +on la fait». + +Et il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle +quand même. + +Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n'eut aucun +mérite à devenir la crème des tringlots. + +Son habileté proverbiale tint vite de la légende: il eût fait passer le +plus copieux convoi par le trou d'une aiguille sans en effleurer les +parois. + +Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est un +assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu'un détail, ça manque de +femmes, ô combien! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez? + +Entre la basse débauche et l'adultère, Gaston de Puyrâleux n'hésita pas +une seconde: il choisit les deux. + +Il aima successivement des marchandes d'amour tarifé, des charcutières +sentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses de +fonctionnaires et une femme colosse de la foire. + +Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et fut +désastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot. + +La _Belle Ardennaise_ était-elle vraiment la plus jolie femme du siècle, +comme le déclarait l'enseigne de sa baraque? Je ne saurais l'affirmer, +mais elle en était sûrement l'une des plus volumineuses.... + +Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d'une jolie femme; +quant à sa cuisse, seule une chaîne d'arpenteur aurait pu en évaluer les +suggestifs contours. + +Sa toilette se composait d'une robe en peluche chaudron qui +s'harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis, +vous dis-je! + +Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux, +amoureux comme une brute de la _Belle Ardennaise_! + +Mais la _Belle Ardennaise_ ne pesait pas tant de kilos pour être une +femme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et ses +effets de dolman numéro 1. + +Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d'accepter +une aussi humiliante défaite. + +Il s'assura que la _Belle Ardennaise_ couchait seule dans sa roulotte, +le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture. + +Le dessein de Gaston était d'une simplicité biblique. + +Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva sur +le champ de foire, lequel n'était troublé que par les vagues +rugissements de fauves mélancolieux. + +En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il attela à la roulotte +de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français, +déchaîna les roues, fit sauter les cales.... + +Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie. + +Rien d'abord ne révéla, dans la voiture, la présence d'âme qui vive. + +Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s'ouvrit pour +donner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs, +qui poussa un formidable: _Halte!_ + +Les bons chevaux s'arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisa +immédiatement en tringlot qui n'en mène pas large. + +La grosse voix rauque sortait d'un gosier bien connu à Vernon, le gosier +du commandant baron Leboult de Montmachin. + +Prenant vite son parti, Puyrâleux s'approcha de la fenêtre, son képi à +la main. + +À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier: + +--Ah! c'est vous, Puyrâleux? + +--Mon Dieu, oui, mon commandant! + +--Qu'est-ce que vous foutez ici? + +--Mon Dieu, mon commandant, je vais vous dire: me sentant un peu mal à +la tête, j'ai pensé qu'un petit tour à la campagne!... + +Pendant cette conversation un peu pénible des deux côtés, le commandant +réparait sa toilette actuellement sans prestige. + +La _Belle Ardennaise_ proférait contre Gaston des propos pleins de +trivialité discourtoise. + +--Vous allez me faire l'amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboult +de Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l'avez prise.... Nous +recauserons de cette affaire-là demain matin. + +Inutile d'ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cette +affaire-là, mais Puyrâleux n'éprouva aucune surprise, au départ de la +classe, de ne pas se voir promu maréchal des logis. + +Et il le regretta bien vivement, car s'étant toujours piqué d'être dans +le train, il espérait y fournir une carrière honorable. + + + + +L'autographe homicide + + +J'étais resté absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par un +voyage d'exploration dans la région nord-ouest de Courbevoie. + +Quand je rentrai à Paris, des lettres s'amoncelaient sur le bureau de +mon cabinet de travail; parmi ces dernières, une, bordée de noir. + +C'est ainsi que j'éprouvai la douloureuse stupeur d'apprendre le décès +de mon pauvre ami Bonaventure Desmachins, trépassé dans sa +vingt-huitième année. + +--Comment, m'écriai-je, Desmachins! Un garçon si bien portant, si +vigoureusement constitué! + +Mais quand j'appris, quelques heures plus tard, de quoi était mort +Desmachins, ma douloureuse stupeur fit alors place à un si vif épatement +que j'en tombai de mon haut (2 m 08). + +--Comment, me récriai-je, Desmachins! Un garçon si rangé, si vertueux! + +Le fait est que la chose paraissait invraisemblable. + +Pauvre Desmachins! Je le vois encore si tranquille, si bien peigné, si +bien ordonné dans son existence. + +Il avait bien ses petites manies, parbleu! mais qui n'a pas les siennes? + +Par exemple, il n'aurait pas, pour un boulet de canon, acheté un +timbre-poste ailleurs qu'à la Civette du Théâtre-Français. Il prétendait +qu'en s'adressant à cette boutique, il réalisait des économies +considérables de ports de lettres, les timbres de la Civette étant plus +secs, par conséquent plus légers et moins idoines à surcharger la +correspondance. + +Innocente manie, n'est-il pas vrai? + +Si Desmachins n'avait eu que ce petit faible, il vivrait encore à +l'heure qu'il est. Malheureusement, il avait une passion d'apparence non +dangereuse, mais qui, pourtant, le conduisit à la tombe. + +Desmachins collectionnait les autographes. + +Il les collectionnait comme la lionne aime ses petits: farouchement. + +Et il en avait, de ces autographes! Il en avait! Mon Dieu, en avait-il! + +De tout le monde, par exemple: de Napoléon Ier, d'Yvette Guilbert, de +Chincholle, de Henry Gauthier-Villars, de Charlemagne.... + +Il est vrai que celui de Charlemagne!... J'en savais la provenance, mais, +pour ne point désoler Desmachins, je gardai toujours, à l'égard de ce +parchemin faussement suranné, un silence d'or. + +(C'était un vieil élève de l'École des chartes, tombé dans une vie +d'improbité crapuleuse, qui s'était adonné à la fabrication de +manuscrits carlovingiens--ne pas écrire _carnovingiens_--et qui +fournissait à Desmachins des autographes des époques les plus reculées). + +L'ami qui m'apprenait le trépas de Desmachins, en tous ses pénibles +détails, semblait lutter contre un désir d'aveu. + +À la fin, il murmura:--Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que je +suis un peu son assassin. + +Du coup, ma douloureuse stupeur se teinta d'étonnement. + +--Oui continua-t-il, le pauvre Desmachins est mort sur mon conseil! + +--Le guillotiné par persuasion, quoi! + +--Oh! ne ris pas, c'est une épouvantable histoire, et je vais te la +conter. + +Je pris l'attitude bien connue du gentleman à qui on va conter une +épouvantable histoire, et mon ami--car, malgré tout, c'est encore mon +ami--me narra la chose en ces termes: + +--Un jour, je rencontrai Desmachins enchanté d'une nouvelle acquisition. +Il venait d'acheter un os de mouton sur lequel était inscrit, de la main +même du Prophète, un verset du Coran. + +«--Et tu as payé ça?... lui demandai-je. + +«--Une bouchée de pain, mon cher. C'est un vieux cheik arabe qui me l'a +cédé. Comme il avait absolument besoin d'argent, j'ai pu avoir l'objet +pour 3000 francs. + +«Mâtin! pensai-je, 3000 francs, une bouchée de pain! Ça le remet cher la +livre!» + +«Et il m'emmena chez lui pour me faire admirer son nouveau classement. +Il avait, disait-il, inventé un nouveau classement dont il était très +fier. + +«La vue d'une lettre de Nélaton me suggéra une idée et, machinalement, +je lui demandai: + +«--Tu n'as pas d'autographe de Ricord? + +«--Ricord?... Qui est-ce? + +«--Comment! tu ne connais pas Ricord? + +«Le malheureux... c'est-à-dire, non, le bienheureux... ou plutôt non, le +malheureux ne connaissait pas Ricord. + +«Alors, moi, je lui dis la gloire de Ricord, et Desmachins résolut +aussitôt d'avoir, en sa collection, un mot du célèbre spécialiste. + +«Dès le lendemain, il alla chez ses fournisseurs ordinaires: pas le +moindre _Ricord_. + +«Chez ses fournisseurs extraordinaires, pas davantage. + +«Desmachins se désolait, s'impatientait. Car lui, si calme d'habitude, +tournait facilement au fauve lorsqu'il s'agissait de sa collection. + +«--Pourtant, rugissait-il, il y a des gens qui en ont, de ces +autographes! + +«--Oui, répliquai-je avec douceur, mais ceux qui les détiennent sont +plus disposés à les enfouir dans les plus intimes replis de leur +portefeuille qu'à en tirer une vanité frivole. + +«--Tu me donnes une idée! Puisque Ricord est médecin, je vais aller le +trouver, il me fera une ordonnance qu'il signera, et j'aurai un +autographe! + +«--C'est ingénieux, mais malheureusement... ou plutôt heureusement, tu +n'es pas malade. + +«--J'ai un fort rhume de cerveau.... Tu vois, mon nez coule. + +«--Ton nez.... + +«Je n'achevai pas, ayant toujours eu l'horreur des plaisanteries +faciles, mais j'éclairai Desmachins sur le rôle de Ricord dans la +société contemporaine. + +«Huit jours se passèrent. + +«Un matin, Desmachins entra chez moi, pâle mais les yeux résolus. + +«--Tu sais, j'y suis décidé! + +«--À quoi? + +«--À aller chez Ricord. + +«--Mais, encore une fois, tu n'es pas... malade. + +«--Je le deviendrai!... Et précisément, je viens te demander des détails. + +«Je crus qu'il plaisantait, mais pas du tout! C'était une idée fixe. + +«Alors--et ce sera l'éternel remords de ma vie--j'eus la faiblesse de +lui fournir quelques explications. Je lui conseillai les Folies Bergère, +par expérience. + +«La semaine d'après, Desmachins m'envoyait un petit bleu ainsi conçu: + +«»_Viens me voir. Je suis au lit. Mais qu'importe_! JE L'AI!» + +«Les trois derniers mots triomphalement soulignés. + +«Oui, termina tristement le narrateur, il l'avait, et c'est de ça qu'il +est mort». + + + + +Colydor + + +Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu'il +s'appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste +titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite +affublé le brave garçon du sobriquet de _Colydor_, beaucoup plus joli, +euphonique et suggestif davantage. + +Lui, d'ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n'en +portaient point d'autre. Également on pouvait lire en belle gothique +_Colydor_ sur la plaque de cuivre de la porte de son petit +rez-de-chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la +Source (Auteuil). + +Il exigeait seulement qu'on orthographiât son nom ainsi que je l'ai +fait: un seul _l_, un _y_ et pas d'_e_ à la fin. + +Respectons cette inoffensive manie. + +Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps, +mais les plus drôles de corps qu'il m'a été donné de contempler me +semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor. + +Quelqu'un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef +de l'École Loufoque, et il a eu bien raison. + +Chaque fois que j'aperçois Colydor, tout mon être frémit d'allégresse +jusque dans ses fibres les plus intimes. + +«Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m'embêter». + +Pronostic jamais déçu. + +Hier, j'ai reçu la visite de Colydor. + +--Regarde-moi bien, m'a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé +dans la physionomie? + +Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m'apparut; + +--Eh bien! mon vieux, reprit-il, tu n'es guère physionomiste. Je suis +marié! + +--Ah bah! + +--Oui, mon bonhomme! Marié depuis une semaine.... Encore mille à attendre +et je serai bien heureux! + +--Mille quoi? + +--Mille semaines, parbleu! + +--Mille semaines? À attendre quoi? + +--Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n'y comprendrais +rien! + +--Tu me crois donc bien bête? + +--Ce n'est pas que tu sois plus bête qu'un autre, mais c'est une si +drôle d'histoire! + +Et sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je +me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir. + +--Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié.... + +--Parfaitement! + +--Elle est jolie? + +--Ridicule! + +--Riche? + +--Pas un sou! + +--Alors quoi? + +--Puisque je te dis que tu n'y comprendrais rien! + +Mes yeux suppliants le firent se raviser. + +Colydor s'assit dans un fauteuil, n'alluma pas un excellent cigare et me +narra ce qui suit: + +--Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant +tout le joli mois de mai? J'en profitai pour quitter Paris, et j'allai à +Trouville livrer mon corps d'albâtre aux baisers d'Amphitrite. + +«En cette saison, l'immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une +bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route de +Honfleur. + +«Ah! une bien drôle de maison, mon pauvre ami! Imagine-toi un heureux +mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de +pagode hindoue brochant sur le tout. + +«Entre deux baisers d'Amphitrite, j'excursionnais vaguement dans les +environs. + +«Un dimanche, entre autres--oh! cet inoubliable dimanche!--je me +promenais à Houlbec, un joli petit port de mer, ma foi, quand des flots +d'harmonie vinrent me submerger tout à coup. + +«À deux pas, sur une plage plantée d'ormes séculaires, une fanfare, +probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus +mélodieux.»Et autour, tout autour de ces Orphée en délire, tournaient +sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises. + +«Parmi ces dernières.... + +«Crois-tu au coup de foudre? Non? Eh bien, tu es une sinistre brute! + +«Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant!... + +«C'est comme un coup qu'on reçoit là, pan! dans le creux de l'estomac, +et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux, le coup de +foudre! + +«Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d'une +quarantaine d'années, tournait, tournait, tournait. + +«Était-elle jolie? Je n'en sais rien, mais à son aspect, je compris tout +de suite que c'en était fait de moi. J'aimais cette femme, et je +n'aimerais jamais qu'elle! + +«Fiche-toi de moi si tu veux, mais c'est comme ça. + +«Elle s'accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt +ans, anguleuse et sans grâce. + +«Le lendemain, j'avais lâché Trouville, mon castel auvergno-japonais, et +je m'installais à Houlbec. + +«Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux +bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme +feu Manille aux enchères lui-même! + +«Moi qui n'ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n'hésitai pas, +pour me rapprocher de l'idole, à devenir le partenaire du terrible +gabelou! + +«Oh! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement +consacrées à me faire traiter d'imbécile par le capitaine parce que je +lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas! Car, à +l'heure qu'il est, je ne suis pas encore bien fixé. + +«Et puis, je ne me rappelais jamais que c'était le *dix* le plus fort à +ce jeu-là. Oh! ma tête, ma pauvre tête! + +«Un jour enfin, au bout d'une semaine environ, ma constance fut +récompensée. Le gabelou m'invita à dîner. + +«Charmante, la capitaine, et d'un accueil exquis. Mon coeur flamba comme +braise folle. Je mis tout en oeuvre pour arriver à mes détestables fins, +mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs! + +«Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir--oh! cet +inoubliable soir!...--nous étions dans le salon, je feuilletais un album +de photographies, et elle, l'idole, me désignait: mon cousin Chose, ma +tante Machin, une belle-soeur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc. + +«--Et celle-ci, la connaissez-vous? + +«--Parfaitement, c'est Mlle Claire. + +«--Eh bien, pas du tout! C'est moi à vingt ans. + +«Et elle me conta qu'à vingt ans, elle ressemblait exactement à Claire, +sa fille, si exactement qu'en regardant Claire elle s'imaginait se +considérer dans son miroir d'il y a vingt ans. + +«Était-ce possible! + +«Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-elle +pu être une telle fille sèche et maigre? + +«Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m'inonda de clartés et de +joies. + +«Enfin, je tenais le bonheur! + +«»Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, me dis-je, il est +certain qu'un jour la fille ressemblera parfaitement à la mère». + +«Et voilà pourquoi j'ai épousé Claire, la semaine dernière. + +«Aujourd'hui, elle a vingt ans, elle est laide. + +Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme +sa mère! + +«J'attendrai, voilà tout!» + +Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta: + +--Tu ne m'appelleras plus loufoque, maintenant... hein! + + + + +Phares + + +L'Eure est probablement un des rares départements terriens français, et +certainement le seul, qui possède un phare maritime. + +À la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses démarches, de +quelles nauséeuses influences ce département d'eau douce est-il arrivé à +faire ériger en son sein un phare de première classe? Voilà ce que je ne +saurais dire, voilà ce que je ne voudrais jamais chercher à savoir. + +Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chaussées me répondront d'un +air suffisant qu'un phare élevé en terre ferme peut éclairer une portion +de mer sise pas trop loin de là. Soit! + +Il n'en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des +Honfleurais fondèrent Québec en 1608) et qu'un ami, O'Reilly ou un +autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la première classe, il +n'en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un +département voisin dont le plus intrépide navigateur est tanneur à +Pont-Audemer. + +Non pas que le voyage en soit regrettable, oh! que non pas! La route est +charmante d'un bout à l'autre, peuplée de vieilles sempiterneuses qui +tricotent, de jeunes filles qui attendent à la fontaine que leur _siau_ +se remplisse. Ah! combien exquises, ces Danaïdes normandes, une surtout, +un peu avant Ficquefleur! + +Alors, on arrive à Fatouville: c'est là le phare. + +Un gardien vous accueille, c'est le gardien-chef, ne l'oublions pas, un +gardien-chef de première classe, comme il a soin de vous en aviser +lui-même. + +On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela +serait-il un escalier? a si bien fait observer le cruel observateur +Henry Somm). + +Ces marches, j'en savais le nombre hier; je l'ignore aujourd'hui. +L'oubli, c'est la vie. + +Parvenu là-haut, on jouit d'une vue superbe, comme disent les gens. On +découvre (j'ai encore oublié ce _quantum_) une foule considérable de +lieues carrées de territoire. Pourquoi des lieues carrées dans un +panorama circulaire? + +--Quel est ce petit phare? demande une de nos compagnes en désignant un +point de la basse Seine. + +--Un phare ça! Vous appelez ça un phare? fait le gardien vaguement +indigné. + +Notre compagne, confuse, en pique un (de fard). + +--Ce n'est pas un phare, madame, c'est un _feu_ + +Il nous dit même le nom du _feu_, mais je l'ai oublié comme le reste. + +Quand nous avons découvert assez de territoire, nous descendons le +nombre de marches qui constituent l'escalier dont j'ai parlé plus haut. + +Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de +visiteurs. + +Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne +_Observations_ cette phrase ingénieuse: + +La phrase que j'ai inscrite s'est évadée de ma mémoire, comme tant +d'autres histoires. + +Je feuillette le registre, et je n'en reviens pas de la stupidité de mes +contemporains. + +Comme les gens sont bêtes, mon Dieu! comme ils sont bêtes! + +La colonne _Observations_ du registre de Fatouville constitue +certainement le plus beau monument de bêtise humaine qu'on puisse +contempler en ce bas monde. + +Tout un firmament de lunes n'en donnerait qu'une faible idée. + +J'en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et +une réflexion de Pierre Delcourt. + +Le quatrain de Lorin est à sextuple détente; quant à la phrase de +Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les échelles. + +Voici le quatrain: + + Comme il est des femmes gentilles, + Il est des calembours amers: + Le phare illumine les mers, + Le fard enlumine les filles! + +À Delcourt, maintenant: + +_Le phare de Fatouville n'est, à tout prendre, qu'une vaste chandelle. +Il en a, toutes proportions gardées, la forme et le pouvoir éclairant_. + +Puis nous nous retirâmes. + +Nous allions monter en voiture, quand une espèce de petit bonhomme tout +drôle, pas très vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort +sec, nous demanda poliment si nous rentrions à Honfleur. Sur l'assurance +qu'en effet c'est notre but, le drôle de bonhomme nous demande une toute +petite place dans notre véhicule, ce à quoi nous consentîmes de la +meilleure grâce du monde. + +En route, il nous confia qu'il était inventeur, et qu'il allait +révolutionner toute l'administration des phares: + +--Vous occupez-vous de phares, messieurs? fit-il. + +--Oh! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper. + +--Vous avez tort, car c'est là une question bien intéressante. + +J'avais bien envie de prier l'inventeur de nous procurer la paix. Nous +descendions la côte, à travers un paysage magnifique dans lequel un +clément octobre jetait son or discret. Je me sentais plus disposé à +jouir de cette vue qu'à entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux +type reprit, plein d'ardeur: + +--Les phares, c'est bon quand le temps est clair; mais le temps est-il +jamais clair? + +--Pourtant, j'ai vu des fois.... + +--Le temps n'est jamais clair! Alors.... + +--Nous avons la sirène qui beugle dans la brume. + +--La sirène, c'est de la blague. Je défie à un navigateur qui voyage +dans la brume de me dire, à 30 degrés près, la direction d'une sirène, +s'il en est éloigné de quelques milles. Alors, j'ai inventé autre chose. +Puisqu'on ne voit pas le feu du phare, puisqu'on se trompe sur la +direction du son de la sirène, j'ai imaginé le phare odoriférant. +Écoutez-moi bien. + +--Allez-y! + +--Chaque phare a son odeur, soigneusement indiquée sur les cartes +marines. J'ai des phares à la rose, des phares au citron, des phares au +musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs +vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de +brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu'une +odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de réséda par +S.-E. En consultant sa carte, il détermine ainsi sa situation exacte. +Hein?... + +--Épatant! Et puis il y a une chose à laquelle vous n'avez pas pensé. Je +vous donne l'idée pour rien: quand il s'agira d'un phare situé sur des +rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de +loin; et si quelque tempête, comme il arrive souvent, empêche d'aller le +ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim: ils +mangeront leur phare! + +Le drôle de bonhomme me regarda d'un air méprisant, et causa d'autre +chose. + + + + +Faits-divers et d'été + + +Une lettre reçue la semaine dernière de Chalon-sur-Saône n'a pas laissé +que de me piquer au vif. + +Mon grincheux correspondant me demande _quousque tandem_ je le raserai +avec mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité dans +les aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m'est à jamais rebelle. + +Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux. + +Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum +venimeux--postale flèche du Parthe--dans lequel il ne me l'envoie pas +dire: + +«Berner le lecteur est d'un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous +ne seriez pas _foutu (sic)_ de tourner un simple fait-divers.» + +À ce dernier reproche, dois-je l'avouer, mon sang n'a fait qu'un tour +(et encore). J'ai trempé dans l'encre mon excellente plume de Tolède et +j'ai rédigé, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, un petit lot +de faits-divers qui ne sont pas, je m'en flatte, dans une potiche. + +Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une épingle +dans la cour d'une banque, je ramasse tout, même les défis. + +Voici mon petit essai: + + * * * * * + +TEMPS PROBABLE POUR DEMAIN + +Sec avec peut-être de la pluie. Température relativement élevée, à moins +d'un abaissement thermométrique. + + * * * * * + +L'ACCIDENT DE LA RUE QUINCAMPOIX + +Un jeune ouvrier menuisier, le nommé Edmond Q...., âgé de 48 ans, était +occupé à remettre des ardoises à la toiture de la maison sise au 328 de +la rue Mazagran, lorsqu'à la suite d'un étourdissement, il fut précipité +dans le vide. + +L'accident avait amassé une foule considérable et ce ne fut qu'un cri +d'horreur dans toute l'assistance. + +On s'attendait à voir l'infortuné s'abattre sur le pavé quand, en +passant devant la fenêtre du premier étage, quelle ne fut pas la +surprise de la foule en constatant que l'ouvrier, sollicité par les +oeillades d'une femme de mauvaise vie qui s'y trouvait, et comme il en +pullule dans ce quartier, s'arrêta dans sa chute et pénétra par la +fenêtre dans la chambre de la prostituée. + +Les médecins refusent de se prononcer sur son état avant une huitaine de +jours. + + * * * * * + +LES NOUVEAUX WAGONS DE LA COMPAGNIE DE L'Ouest + +Un bon point à la Compagnie de l'Ouest. On vient de mettre en +circulation les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur +laquelle se trouve inscrit le mot _Priseurs_, indique la destination de +ces voitures. + +Il sera donc interdit désormais de priser dans d'autres compartiments +que ceux réservés _ad hoc_. + +À partir du 1er juillet, tous les wagons de première classe seront munis +de _glaçouillottes_ qui ne sont autres que les bouillottes dans +lesquelles l'eau chaude est remplacée par de la glace. + +Il est à souhaiter que pareille mesure s'applique aux deuxièmes classes +et mêmes aux troisièmes. + +Terminons par une bonne nouvelle. + +La Compagnie de l'Ouest vient enfin de donner satisfaction aux +incessantes réclamations des mécaniciens. + +L'hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront +chauffées. + + * * * * * + +ENCORE DES BICYCLETTES + +M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les +innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer +à réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent +un véritable danger public. + +Encore, hier matin, une bicyclette s'est échappée de son hangar et a +parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la +terreur sur son passage. + +Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic, +quand un brave agent l'abattit d'une balle dans la pédale gauche. + +L'autopsie a démontré qu'elle était atteinte de rage. + +Une voiture à bras qu'elle avait mordue a été immédiatement conduite à +l'Institut Pasteur. + + * * * * * + +OÙ LA FALSIFICATION Va-t-elle SE NICHER! + +On vient d'arrêter et d'envoyer au Dépôt un charbonnier, le nommé +Gandillot, qui avait trouvé un excellent truc pour faire fortune aux +dépens de la bourse et de la santé de ses clients. + +Cet honnête industriel livrait à ses pratiques, au lieu de l'eau qu'on +lui demandait, un petit vin blanc de son pays qu'il achetait à vil prix. + +La fraude n'a pas tardé à être découverte, grâce à l'indisposition d'une +vieille dame d'origine polonaise, la veuve Mazur K...., rentière, qui +envoya au laboratoire municipal le liquide douteux. + +Le brave Auvergnat aura à rendre compte à la justice de son ingénieuse +combinaison. + + * * * * * + +BAISSE ACCIDENTELLE DE LA SEINE + +Un accident étrange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter la +perturbation chez tous les riverains de la Seine. + +Un énorme chaland, chargé de papier buvard, est venu heurter une des +piles du Pont Royal. Une voie d'eau se déclara, et le bâtiment coula +immédiatement. + +Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientôt toute l'eau +ambiante et il s'ensuivit un abaissement de 1m20 dans l'étiage du +fleuve. + +Les pompiers du poste de la rue Blanche, mandés sur-le-champ, arrivèrent +et se mirent en devoir de rétablir les choses en leur état. + +Après six heures de travail acharné, la Seine avait repris son niveau +normal. + +Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zèle, ne manquèrent pas +de causer force dégâts. + +Signalons notamment l'établissement de bains froids Deligny, qui a été +littéralement inondé. + +Un peu moins de zèle, que diable! + + * * * * * + +Eh bien! mon vieux Chalonnais, suis-je _foutu (sic)_ de tourner un +fait-divers, oui ou non? + + + + +Loufoquerie + + +Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commençais à +en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoyé une bonne paire de +soufflets sur la physionomie, sans préjudice pour un coup de pied dans +les gencives. + +--Quand vous aurez fini de me regarder, espèce d'imbécile? fis-je au +comble de l'ire. + +Mais lui se leva, vint à moi, prit mes mains avec toutes les marques de +l'allégresse affectueuse. + +--Est-ce bien toi qui me parles ainsi? dit-il. + +Je ne le reconnaissais pas du tout. + +Il se nomma: Edmond Tirouard. + +--Comment, m'exclamai-je, c'est toi, mon pauvre Tirouard! Je ne te +_remettais_ pas. Mais pardon, si j'ose, n'étais-tu point dans le temps +blond avec des yeux bleus? + +--C'est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux! Suis-je +pas mieux en brun? + +Ce pauvre Tirouard, j'étais si content de le revoir! Depuis le temps! + +Et nous égrenâmes les souvenirs du passé. + +Et Machin? Et Untel? Et Chose? Hélas! que de disparus! + +Tirouard et moi, nous étions dans la même classe au collège. Je ne me +rappelle pas bien lequel de nous deux était le plus flemmard, mais ce +qu'on rigolait! + +Il mettait au pillage la maison de son père qui était quincaillier et +nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agréables: des +couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j'adorais les aimants). + +Moi, en ma qualité de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d'un +tas de cochonneries: des pâtes pectorales, des dattes. Entre-temps +j'apportais des seringues en verre (ô joie!) et des suspensoirs qu'on +transformait en frondes. + +Un jour--mon Dieu! ai-je ri ce jour-là!--j'arrivai muni d'une boîte de +biscuits dont chacun recelait, si j'ai bonne mémoire, soixante-quinze +centigrammes de scammonée. + +Toute la classe ne fit qu'une bouchée de ces friandises traîtresses, +mais c'est une heure après qu'il fallait voir les faces livides de mes +petits camarades! Mon Dieu! ai-je ri! + +Ah! ce jour-là, le niveau des études ne monta pas beaucoup dans notre +classe! + +Comme c'est loin, tout ça! + +Et avec Tirouard, nous nous remémorions tous ces vieux temps disparus. + +--Te rappelles-tu mon expérience de parachute? + +Si je me rappelais son parachute! + +Un jeudi, dans l'après-midi, Tirouard nous avait tous conviés à une +expérience due à son ingéniosité. + +Il avait attaché un panier au bec d'un vieux parapluie rouge, inséré un +chat dans le panier, et lâché le tout au gré de la brise. + +Le gré de la brise balançait l'appareil dans les airs pendant de longues +heures. Toute la ville était sens dessus dessous. + +La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n'avait jamais rêvé pour +lui une telle destinée, poussait des clameurs à fendre des pierres +précieuses. + +Finalement, l'appareil alla s'accrocher au coq du clocher, et il ne +fallut pas moins d'un caporal de pompiers pour aller délivrer le minet +aérien. + +--Et maintenant, demandais-je à Tirouard, que fais-tu? + +--Je ne fais rien, mon ami, je suis riche. + +Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprès de +laquelle l'_Odyssée_ du vieil Homère ne semblerait qu'un pâle récit de +feu de cheminée. + +Quelques traits saillants du récit de Tirouard donneront à ma clientèle +une idée de l'originalité de mon ami. + +Certaines entreprises malheureuses (entre autres la _Poissonnerie +continentale--laissée pour compte des grands poissonniers de Paris_) +déterminèrent Tirouard à s'expatrier. + +Son commerce de pacotilles ne réussit guère mieux. + +Jeune encore, d'une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas +toujours si les marchandises qu'il importait s'adaptaient bien aux +besoins des pays destinataires. + +Il lui arriva, par exemple, d'importer des éventails japonais au +Spitzberg et des bassinoires au Congo. + +Dégoûté du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la +haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint, +afin de gagner sa vie, d'embrasser la profession de scaphandrier. + +Les scaphandriers étaient fortement exploités à cette époque. Tirouard +les réunit en syndicat et organisa la grève générale des scaphandriers +du Saint-Laurent. + +Fait assez curieux dans l'histoire des grèves, ces braves travailleurs +ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail. + +Tout ce qu'ils exigeaient, c'était le droit absolu de ne pas travailler +par les temps de pluie. + +Ajoutons qu'ils eurent vite gain de cause. + +Tirouard s'occupa dès lors du dressage de toutes sortes de bêtes. Le +succès couronna ses efforts. + +Tirouard dressa la totalité des animaux de la création, depuis +l'éléphant jusqu'au ciron. + +Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine à l'huile qu'il +dépassa tout ce qu'on avait fait jusqu'à ce jour. + +Rien n'était plus intéressant que de voir ces intelligentes petites +créatures évoluer, tourner, faire mille grâces dans leur aquarium. + +Le travail se terminait par le choeur des soldats de _Faust_ chanté par +les sardines, après quoi elles venaient d'elles-mêmes se ranger dans +leur boîte d'où elles ne bougeaient point jusqu'à la représentation du +lendemain. + +À présent, Tirouard, riche et officier d'académie, goûte un repos qu'il +a bien mérité. + +J'ai visité hier son merveilleux hôtel de l'impasse Guelma, où j'ai +particulièrement admiré les jardins suspendus qu'il a fait venir de +Babylone à grands frais. + + + + +Postes et télégraphes + + +Je descendis à la station de Baisemoy-en-Cort, où m'attendait le +dog-cart de mon vieil ami Lenfileur. + +Dans le train, je m'étais aperçu d'un oubli impardonnable (véritablement +impardonnable) et ma première préoccupation, en débarquant, fut de me +faire conduire au bureau des Postes et Télégraphes, afin d'envoyer une +dépêche à Paris. + +Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de +confortable qui frise la pénurie. + +Dans une encre décolorée et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille +plume hors d'âge et je griffonnai, à grand-peine, des caractères dont +l'ensemble constituait ma dépêche. + +Une dame, plutôt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les +mots et m'indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette +du guichet. + +J'allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque +j'aperçus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupée à +manipuler un _Morse_[1] fébrilement. + +[Note 1: Pour éviter toute confusion, le _Morse_ en question +est un appareil de transmission télégraphique ainsi appelé du nom +de son inventeur, et non pas un _veau marin_. La présence de +ce dernier, fréquente dans les mers glaciales, est, d'ailleurs, +assez rare dans les bureaux de poste français.] + +Jeune? probablement. Rousse? sûrement. Jolie? pourquoi pas! + +Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris. + +Sa copieuse chevelure, relevée en torsade sur le sommet de la tête, +dégageait la nuque, une nuque divine, d'ambre clair, où venait +mourir, très bas dans le cou, une petite toison délicate, +frisée--insubstantielle, on eût dit. + +(Si on a du poil à l'âme, ce doit être dans le genre de cette nuque-là). + +Et une envie me prit, subite, irraisonnée, folle, d'embrasser à pleine +bouche les petits cheveux d'or pâle de la télégraphiste. + +Dans l'espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai +là, au guichet, posant à la buraliste des questions administratives +auxquelles elle répondait sans bonne grâce. + +Mais la nuque transmettait toujours. + +À la porte du bureau, mon ami Lenfileur s'impatientait. (Sa petite +jument a beaucoup de sang). + +Je m'en allai. + +Ce serait me méconnaître étrangement, en ne devinant point que le +lendemain matin, à la première heure, je me présentais au bureau de +poste. + +Elle y était, la belle rousse, et seule. + +Cette fois, elle fut bien forcée de me montrer son visage. Je ne m'en +plaignis pas, car il était digne de la nuque. + +Et des yeux noirs, avec ça, immenses. + +(Oh! les yeux noirs des rousses!) + +J'achetai des timbres, j'envoyai des dépêches, je m'enquis de l'heure +des distributions; bref, pendant un bon quart d'heure, je jouai au +naturel mon rôle d'idiot passionné. + +Elle me répondait tranquillement, posément, avec un air de petite femme +bien gentille et bien raisonnable. + +Et j'y revins tous les jours, et même deux fois par jour, car j'avais +fini par connaître ses heures de service, et je me gardais bien de +manquer ce rendez-vous, que j'étais le seul, hélas! à me donner. + +Pour rendre vraisemblables mes visites, j'écrivais des lettres à mes +amis, à des indifférents. + +J'envoyai notamment quelques dépêches à des personnes qui me crurent +certainement frappé d'aliénation. + +Jamais de ma vie je ne m'étais livré à une telle orgie de +correspondance. + +Et chaque jour, je me disais: «C'est pour cette fois; je vais lui +parler!». + +Mais, chaque jour, son air sérieux me glaçait et au lieu de lui dire: +«Mademoiselle, je vous aime!» je me bornais à lui balbutier: «Un timbre +de trois sous, s'il vous plaît, mademoiselle!» + +La situation devenait intolérable. + +Comme ma villégiature tirait à sa fin, je résolus d'incendier mes +vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout. + +J'entrai au bureau et voici la dépêche que j'envoyai à un de mes amis: + +_Coquelin Cadet, 17, boulevard Haussmann, Paris._ + +_Je suis éperdument amoureux de la petite télégraphiste rousse de +Baisemoy-en-Cort_. + +Je m'attendais, pour le moins, à voir se roser son inoubliable peau +blanche. + +Eh bien, pas du tout! + +De son air le plus posé, elle me dit ces simples mots: + +--Quatre-vingt-quinze centimes. + +Totalement affalé par ce calme impérial, je me fouillai (sans jeu de +mots) pour solder ma dépêche. + +Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors je tirai de mon portefeuille +un billet de mille francs.[2] + +[Note 2: Ça a l'air de vous étonner?] + +La jeune fille le prit, l'examina soigneusement, le palpa.... + +L'examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se détendit +brusquement en un joli sourire qui découvrit les plus affriolantes +quenottes de la création. + +Et puis, sur un ton bien parisien, et même bien neuvième arrondissement, +elle me demanda: + +--Faut-il rendre la monnaie, monsieur? + + + + +Pète-sec + + +--Ton ami Pète-sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard +en se jetant tout habillé sur son lit. + +Rien n'était plus vrai: ce terrible Pète-sec, lequel d'ailleurs n'avait +jamais été mon ami, commençait à devenir rudement rasant. + +De son vrai nom, il s'appelait Anatole Duveau et était le fils de M. +Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et +Cie), rue Vivienne à Paris. + +Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve +dans la compagnie où j'évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste +de deuxième classe (ce n'est pas la capacité qui m'a manqué pour +arriver, mais bien la conduite). + +Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-sec et fut +notre bête noire à tous. + +Alors que les officiers de l'active se conduisaient à notre égard comme +les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-sec, faisait une mousse de +tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous +submerger de consigne, salle de police et autres apanages. + +Ah! le cochon! + +Comme nous n'étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la +_boîte_, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein +à l'ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment +qu'on le relate ici. + +Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux +ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en +ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse. + +Bien que célibataire à cette époque (et encore maintenant, d'ailleurs), +je déclarai effrontément être consort et j'obtins mon autorisation. + +Inutile d'ajouter qu'une foule de garçons dans mon cas agirent comme +moi, et si la Société des Lits Militaires avait tant soit peu de coeur, +elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude. + +Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes +couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la +retraite sonnée. + +Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte. + +L'exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté, +après quoi on dînait. Et puis on tâchait vaguement de tuer la soirée au +concert du café Dubois ou à l'Alcazar (!) de la rue Petite-Couture. + +D'autres se rendaient en des logis infâmes de la rue du Moulin-à-Tan, +mais si c'est de la sorte que ces gaillards-là se préparaient à +reprendre l'Alsace et la Lorraine, alors _macache!_ comme on dit en +style militaire. + +Au commencement, tout alla bien: des officiers nous coudoyaient, nous +reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais +voilà-t-il pas qu'un soir le terrible sous-lieutenant Pète-sec s'avisa +de faire un tour au concert. + +Ce fut dès lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la +salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à _rompre_ +immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours. + +Cette perspective décida de notre attitude: nous _rompîmes_. + +Mais nous rompîmes la rage au coeur, et bien décidés à tirer de Pète-sec +une éclatante vengeance. + +Laquelle ne se fit pas attendre. + +Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au +café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie. + +Pète-sec entre et jette un regard circulaire pour s'assurer s'il n'y a +pas d'_hommes_ dans le public. + +Comme mû par la force de l'habitude, un jeune homme se lève, porte +gauchement la main à la visière de son chapeau (c'est une façon de +s'exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers. + +L'oeil de Pète-sec s'illumine: voilà un homme en défaut! + +--Qu'est-ce que vous foutez ici, à cette heure-là? + +--Mais, mon lieutenant.... + +--Il n'y a pas de _mon lieutenant_. Payez et rompez! + +--Mais, mon lieutenant.... + +--Vous avez entendu, n'est-ce pas? Payez et rompez! + +--Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog +et en entendant de la bonne musique avant d'aller me coucher. + +--Vous savez bien que le colonel.... + +--Le colonel. Je m'en fous! + +--Vous vous foutez du colonel! + +--Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-sec! + +C'en était trop! + +Pète-sec, suffoqué d'indignation, interpella deux sergents qui se +trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures: + +--Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la _boîte_! + +_Cet homme-là_ acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit +simplement: + +--Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas +bonheur. + +--Taisez-vous et donnez-moi votre nom. + +--Je m'appelle Guérin (Jules). + +--Votre matricule? + +--Souviens pas! + +--Je vous en ferai bien souvenir, moi! + +Les deux sous-officiers emmenèrent l'homme, pendant que Pète-sec +grommelait, indigné: + +--Ah! tu te fous du colonel! + +Le lendemain matin, ce fut du joli! En arrivant au poste Anatole trouva +le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité: + +--Mon lieutenant, qu'est-ce que c'est donc que ce civil que vous avez +fait coffrer hier soir? Ah! il en a fait un potin toute la nuit!... Tenez, +l'entendez-vous qui gueule? + +Anatole avait pâli. + +Diable! si l'homme d'hier n'était pas un réserviste.... + +Précisément, un caporal amenait le prisonnier. + +--Ah! c'est vous mon petit bonhomme, s'écria le captif, qui m'avez fait +arrêter hier sans l'ombre d'un motif! Eh bien, vous vous êtes livré à +une petite plaisanterie qui vous coûtera cher! + +Pète-sec était livide: + +--Vous n'êtes donc pas réserviste? + +--Ah ça, est-ce que vous me prenez pour un sale _biffin_ comme vous? Je +sors des _Chass'd'Af'_, moi! + +--Vous me voyez au désespoir, monsieur.... + +--Vous m'avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais +de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République! + +Pendant cette scène des hommes s'étaient attroupés devant le poste, et +un adjudant venait s'enquérir des causes du scandale. + +Pète-sec versa rapidement dans l'oreille du séquestré quelques paroles +qui semblèrent le calmer. + +Ils s'éloignèrent tous deux, causant et gesticulant. + +Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-sec tirait +de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de +chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux +caractères et regagnait la caserne où il _ramassait_ immédiatement huit +jours d'arrêts, pour arriver en retard à l'exercice. + +Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le +meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois. + +On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois +qu'elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de: «Vive +Pète-sec!». + +C'était bien le moins! + +À partir de ce jour, le redoutable Pète-sec devint doux comme un +troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du +rapport qu'il n'aurait rien dit. + +Il s'abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de +Lisieux. + +Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu'il rentra chez +lui et qu'un personnel obséquieux s'empressa: + +--Bonjour, mon lieutenant!... Comment ça va, mon lieutenant?... Avez-vous +fait bon voyage, mon lieutenant? + +Mon lieutenant par-ci! Mon lieutenant par-là! + +Anatole Duveau s'écria d'une voix sombre: + +--Le premier qui m'appelle _mon lieutenant_, je le fous à la porte! + + + + +Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante + + +Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la +gare, après que le train est parti. Je n'en sais rien et ne tiens +nullement à le savoir. + +Quant à moi, je n'ai nulle honte à conter mon attitude en cette +circonstance: je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth +cassis (très peu de cassis) pour noyer ma détresse. Car le poète l'a +dit: «Partir, c'est mourir un peu». + +Au cas où l'heure du départ ne coïncide pas avec celle de l'apéritif, je +prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journée. + +C'est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de +relevée, je me trouvais attablé, au buffet de la gare de Lyon, devant +une absinthe anisée (très peu d'anisette). + +La personne que je venais d'accompagner (ce détail ne vous regarde en +rien, je vous le donne par pure complaisance) était une jeune femme +d'une grande beauté, mais d'un caractère! que je me sentais tout aise de +voir s'en aller vers d'autres cieux. + +Je n'avais pas plus tôt trempé mes lèvres dans la glauque liqueur, qu'un +homme venait s'asseoir à la table voisine de la mienne. + +Ce personnage commanda un amer curaçao (très peu de curaçao) et de quoi +écrire. + +Après s'être assuré que l'amer qu'on lui servait était bien de l'amer +Michel, et le curaçao du vrai curaçao de Reichshoffen, l'homme mit la +main à la plume et écrivit deux lettres. + +La première, courte, d'une élaboration facile, s'enfourna bientôt dans +une enveloppe qui porta cette adresse: + + Monsieur le colonel I.-A. du Rabiot + Hôtel des Bains + à Pourd-sur-Alaure. + +La seconde lettre coûta plus d'efforts que la première. + +Certains alinéas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits. +D'autres phrases n'arrivaient qu'au prix de mille peines. + +Deux ou trois fois, il déchira la lettre et la recommença. + +À un moment, je vis le pauvre personnage écraser, du bout de son doigt, +une larme qui lui perlait aux cils. + +Cet homme évidemment écrivait à l'aimée. (Les femmes sauront-elles +jamais le mal qu'elles nous font?) + +Tout prend fin ici-bas, même les lettres d'amour. Quand les quatre pages +furent noircies de fond en comble, l'homme les enferma, comme à regret, +dans une enveloppe sur laquelle il écrivit cette suscription: + + Madame Louise du R.... + Poste restante + à Pourd-sur-Alaure. + +--Garçon, commanda-t-il alors d'une voix forte, deux timbres de trois +sous! + +--Voilà, monsieur, répondit le garçon. + +Jusqu'à présent, la physionomie du monsieur avait présenté toute +l'extériorité de l'abattement mélancolieux. + +Soudain, une flambée furibarde illumina sa face. + +D'un doigt rageur, il déchira l'enveloppe de Madame Louise du R..., et +ajouta à la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqué des +hannetons. + +Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes, à n'en +pas douter, bien tapées.--Attrape, ma vieille! + +Je commençais à m'intéresser fort à cette petite comédie, facile à +débrouiller d'ailleurs. + +L'homme était évidemment l'ami du colonel I.-A. du Rabiot et l'amant de +la colonelle Louise. + +Le colonel, je l'apercevais comme une manière de Ramollot soignant ses +douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure. + +Quant à Louise, je l'aimais déjà tout bêtement. + +--Garçon, commandai-je alors d'une voix forte, l'indicateur! + +--Voilà, monsieur, répondit le garçon. + +Il y avait un train à 7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure. + +Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet. + +Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu +connue, mais charmante, et située, comme dit le prospectus, dans des +environs merveilleux. + +J'arrivai vers minuit, et me fis conduire à l'hôtel des Bains. + +Je rêvai de Louise, et la matinée me sembla longue. + +Enfin la cloche sonna pour le déjeuner. Mon coeur battit plus fort que +la cloche: j'allais voir Louise, celle qui méritait des lettres si +tendres et des post-scriptum si courroucés. + +Et je la vis. + +Petite, toute jeune, très forte, d'un blond! pas extraordinairement +jolie, mais juteuse en diable! Louise abondait en plein dans mon idéal +de ce jour. + +Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au +post-scriptum, elle eut un sourire, un drôle de sourire, et enfouit sa +lettre dans sa poche. + +Le colonel, traînant la patte, arrivait à son tour. + +--J'ai reçu un mot d'Alfred, dit-il. + +--Ah! + +--Oui, il te dit bien des choses. + +--Ah! + +Et toute la grasse petite personne de Louise fut secouée d'un long +frisson de rire fou et muet. + +Elle s'aperçut que je la dévorais des yeux, et n'en parut pas autrement +fâchée. + +Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde. + +L'après-midi ne fit qu'accroître notre mutuelle sympathie. + +Le dîner resserra nos liens. + +La soirée au Casino fut définitive. + +Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement: + +--Quel est le numéro de votre chambre à l'hôtel? + +--Dix-sept. + +--Filez.... Dans cinq minutes je suis à vous. + +Au bout de cinq minutes, elle arrivait. + +--Mais votre mari?... fis-je timidement. + +--Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que +ça veut dire _whist_ en anglais? + +--Silence. + +--Précisément! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi! + +En un tour de main, elle se défit de ses atours. + +En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les +blancs linceux. + +En un troisième tour de main, si j'ose m'exprimer ainsi, elle me +prodigua ses suprêmes faveurs. + +Une ligne de points, s.v.p. + + * * * * * + +Quand nous eûmes fini de rire, nous causâmes. + +--Et Alfred! demandai-je, sarcastique. + +--Vous connaissez donc Alfred? fit-elle, un peu étonnée. + +--Pas du tout, je sais seulement qu'il vous a écrit hier... surtout un +post-scriptum! + +--Ah! oui, un post-scriptum!... Eh bien, il a raté une belle occasion de +se tenir tranquille, celui-là, avec son post-scriptum! Voulez-vous le +lire, son post-scriptum?--Volontiers. + +Voici ce que disait le post-scriptum: + +_P.S.--Et puis, au fait, je suis bien bête de me faire tant de bile pour +toi! Va donc te faire f...!_ + +Ce dernier mot en toutes lettres. + + + + +Le langage des fleurs + + +Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux +loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, +des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux +palais; mais tel n'était pas mon cas. + +Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de +rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus +familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que +j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni +ailleurs. + +Mon flair de détective m'amena à penser que ces ruines étaient factices +et de date probablement récente. + +Le castel en question présentait, d'ailleurs, un aspect beaucoup plus +ridicule que sinistre; tout y sentait le toc à plein nez: créneaux +ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales +masquées de barreaux dont l'épaisseur eût pu défier les plus puissants +barreau mètres; c'était complètement idiot. Une petite enquête dans le +pays me renseigna tout de suite sur l'histoire de cette néovieille +construction et de son propriétaire. + +Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est +baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une +immense fortune dans l'exercice de ces délicates fonctions. + +(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous +cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l'instar de vous et de +moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui +veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les reines). + +Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l'air de lui +faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme +ses pieds, qui sont énormes. + +Sa femme, qu'il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente +l'apparence d'une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement +adultérine. Cette Bulgare de l'Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on +dit plus communément à Paris) trompe en effet son mari à jet continu, si +j'ose m'exprimer ainsi, avec des cantonniers. + +Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux +ou des attachés d'ambassade? Mystères du coeur féminin! + +La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire. +Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue, +cet été, quand eux l'étaient si bien. + +Le baron Lagourde s'était fixé l'année dernière dans le pays; il y avait +acheté une propriété admirablement située d'où l'on découvrait un +panorama superbe: à droite, la baie de la Seine; en face, la rade du +Havre; à l'ouest, le large. + +Sans perdre un instant, l'ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle +acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux. + +En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spéciaux +lui donnèrent ce cachet d'antiquaille sans lequel il n'est rien de +sérieusement féodal. Pour compléter l'illusion, de vrais squelettes +chargés de chaînes furent gaîment jetés dans des culs-de-basse-fosse. + +Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans +l'entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice +s'entêtait. On peut même dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, +que le père Fabrice _s'ostinait_. + +L'objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long, +qui dominait la féodalité du baron et d'où l'on avait une vue plus +superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs, +bien payé. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et +finalement, d'offre en offre, deux mille francs. + +--Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça, +goguenardait le vieux finaud en branlant la tête. + +Mais cette somme de deux mille francs fut l'extrême limite des +concessions et le baron ne parla plus de l'affaire. + +Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l'une de ses +tours, explorait l'horizon à l'aide d'une excellente jumelle Flammarion. + +Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur: sur le pont, des +messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la +direction du castel et semblaient en proie à d'homériques gaietés. Ils +se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement. + +Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé. +Était-ce de son manoir que l'on riait ainsi? + +Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné cette +fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent, +comme la veille, une bonne humeur débordante. + +Tous les jours qui suivirent, même jeu. + +Des flottilles entières vinrent, ralentissant l'allure dès que le castel +était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d'ineffables +plaisirs. + +Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient +plus sans se divertir bruyamment. + +Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l'opulent Ephrussi +jusqu'à mon grabugeux ami Baudry dit _la Rogne_, s'amusa durant de +longues semaines, comme tout un asile de petites folles. + +Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d'en avoir le +coeur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette +hilarité désobligeante. + +Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers +l'endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir. + +Au bout d'un quart d'heure de navigation, son manoir lui apparut, plus +féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu'avaient-ils donc à se +tordre, tous ces imbéciles! + +Horreur subite! Le baron n'en crut pas ses yeux! La colère, +l'indignation, et une foule d'autres sentiments féroces empourprèrent +son visage. Il venait d'apercevoir... Était-ce possible? + +Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice +s'étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel +on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces +mots effroyablement lisibles: + + MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU! + +Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice +avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle +boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur +donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice +avait fait de l'_Anthographie_ sur une vaste échelle. + +Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de +honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gaîment en jaune clair +sur le vert sombre du pré. + +--Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est +cocu! répétait-il complètement abruti. + +Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir à la +réalité. + +--Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu'il put +trouver. + +Il alla tout droit chez le maire. + +--Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur +le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire +respecter, et j'espère que vous n'y faillirez point. + +--Insulté, monsieur le baron! Et comment? + +--Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j'étais +cocu! + +--Comment cela?... Sur son pré? + +--Parfaitement, avec des fleurs jaunes! + +Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de +l'excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n'aurait rien compris +aux explications du baron. + +Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une +bonne grâce étonnée: + +--Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais osé écrire que monsieur le baron +est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire +capable d'une pareille chose! + +--Allons sur les lieux, dit le maire. + +Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes +arrangées d'une certaine façon, mais il était impossible, malgré la +meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette +disposition. On était trop près. + +(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se +promènent, des existences entières, sur des _in-quarto_ sans comprendre +un traître mot aux textes les plus simples). + +--Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs +sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S'il fallait être responsable!... + +--Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis? + +--Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes +insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le +territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible. +Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine! + +Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui +eût pu entraîner quelques longueurs. + +--Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré? + +--Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque +ça a l'air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à +dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne +affaire! Un pré _où que_ les fleurs écrivent toutes seules! + +Le soir même, l'essai d'anthographie du père Fabrice périssait sous la +faux impitoyable du jardinier. + +Maintenant, si j'ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu'il +n'essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice +l'année prochaine. + +Le père Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mépris +insondable. + + + + +Le Pauvre Bougre et le bon génie + + +Il y avait une fois un pauvre Bougre.... Tout ce qu'il y avait de plus +calamiteux en fait de pauvre Bougre. + +Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre, +s'était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas +trois dans le siècle le plus fertile en guignes. + +Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son +gilet. + +Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc +quatre-vingt-dix). + +C'était la vie aujourd'hui. Mais demain? Pauvre Bougre! + +Alors, ayant passé un peu d'encre sur les blanches coutures de sa +redingote, il sortit, dans la fallacieuse espérance de _trouver de +l'ouvrage_. + +Cette redingote, jadis noire, avait été peu à peu transformée par le +Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de +la meilleure foi du monde, disait maintenant: _ma redingote verte_. + +Son chapeau, qui lui aussi avait été noir, était devenu rouge (apparente +contradiction des choses de la Nature!). + +Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement +valoir. + +Ainsi rapprochés complémentairement, le vert était plus vert, le rouge +plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour +un original chromo maniaque. + +Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en +escaliers mille fois montés et descendus, en anti-chambres longuement +hantées, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le +moindre résultat. + +Pauvre Bougre! + +Afin d'économiser son temps et son argent, il n'avait pas déjeuné! + +(Ne vous apitoyez pas, c'était son habitude). + +Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant +un guéridon de mastroquet des boulevards extérieurs. + +Un bon caboulot qu'il connaissait bien, où pour quatre sous on a la +meilleure absinthe du quartier. + +Pour quatre sous, pouvoir _se coller un peu de paradis dans la peau_, +comme disait feu Scribe, ô joie pour les pauvres Bougres! + +Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide, +qu'un étranger vint s'asseoir à la table voisine. + +Le nouveau venu, d'une beauté surhumaine, contemplait avec une +bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine à +petites gorgées. + +--Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre? fit l'étranger d'une voix si +douce qu'elle semblait une musique d'anges. + +--Oh non... pas des tas! + +--Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je +suis un bon Génie. Parle.... Que te faut-il pour être parfaitement +heureux? + +--Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Génie, c'est d'être assuré +d'avoir cent sous par jour jusqu'à la fin de mon existence. + +--Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre! Aussi ton souhait +va-t-il être immédiatement exaucé. + +Être assuré de cent sous par jour! Le pauvre Bougre rayonnait. + +Le bon Génie continua: + +--Seulement, comme j'ai autre chose à faire que de t'apporter tes cent +sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence, +je vais te donner tout ça... en bloc. + +Tout ça en bloc! + +Apercevez-vous d'ici la tête du pauvre Bougre! + +Tout ça en bloc! + +Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant +il allait toucher tout ça... en bloc! + +Le bon Génie avait terminé son calcul mental. + +--Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre! + +Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante). + +Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette +somme. + +Un jour et demi! + +N'avoir plus qu'un jour et demi à vivre! Pauvre Bougre! + +--Bah! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres! + +Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des +danseuses. + + + + +Blagues + + +J'ai pour ami un peintre norvégien qui s'appelle Axelsen et qui est bien +l'être le plus rigolo que la terre ait jamais porté. + +(C'est à ce même Axelsen qu'arriva la douloureuse aventure que je contai +naguère. + +Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l'eau de mer, +laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences +de la lune. Une nuit, par une terrible marée d'équinoxe où il ventait +très fort, l'aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son +lit). + +Bien qu'arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un +grand nombre de sympathies. + +J'ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent +principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands +de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l'avenue Trudaine, et, +pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue +Victor-Massé. + +Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: _C'est +un garçon qui boit_. + +Axelsen se saoule, c'est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce +que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne +vous dit rien. + +Axelsen ne boit qu'un liquide par jour, un seul liquide, mais à des +intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n'ont rien à +voir avec la doctrine homéopathique. + +Des jours c'est du rhum, rien que du rhum. + +Des jours c'est du bitter, rien que du bitter. + +Des jours c'est de l'absinthe, rien que de l'absinthe. + +Il est bien rare que ce soit de l'eau de Saint-Galmier. Si rare, +vraiment! + +Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai, +pour le vécu, pour le réel. + +--Comme c'est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c'est beau, +tout ce qu'on rêve! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité, +rien que la vérité sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas? + +--Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix. + +--Si l'humanité n'était pas si _gnolle__[3]_, comme elle serait plus +heureuse! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait +dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement... il faudrait +faire semblant d'y croire. Hein? + +[Note 3: Le mot _gnolle_ a été récemment révélé à Axelsen par +le feuilleton de M. Jules Lemaître dans _les Débats_. Sur la foi du +jeune et intelligent critique, Axelsen emploie maintenant le mot +_gnolle_ dans les meilleures sociétés de la rue Lepic.] + +--Évidemment, parbleu! + +Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de +la vie, inexistants, improbables, chimériques. + +Le plus bel éloge qu'il puisse faire d'un homme: + +--Très gentil, ton ami, et très illusoire! + +Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au +beau soleil de la terrasse d'un distillateur (dix-huitième +arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné. + +Il se laissa choir, plutôt qu'il ne s'assit, sur une proxime chaise, et +se tut, ce qui lui fut d'autant plus facile qu'il n'avait pas encore +ouvert la bouche. + +--Eh bien! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas? Tu as l'air +navré. + +--Je suis navré comme un Havrais lui-même! + +(Il convient de remarquer qu'Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirés, +détail qui explique tout le sel de la plaisanterie). + +--Peut-être n'as-tu pas bien dormi? + +--J'ai dormi comme un loir (Luigi). + +--Alors quoi? + +--Alors quoi, dites-vous? Je viens d'assister à un spectacle tellement +déchirant! Oh oui, déchirant, ô combien! Garçon!... un vulnéraire!... Ça me +remettra, le vulnéraire! + +Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu'Axelsen ne lui +donna pas le temps de moisir. + +--Il n'est pas méchant, ce vulnéraire! Garçon!... un autre vulnéraire! + +--Eh bien! Et ce spectacle déchirant? + +--Ah! mes amis, ne m'en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me +remontent à la gorge! Garçon!... un vulnéraire! Rien comme le vulnéraire +pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge! + +--Causeras-tu, homme du Nord? + +--Voici: je viens d'assister au départ de l'omnibus qui va de la place +Pigalle à la Halle aux Vins. C'est navrant! Tous ces pauvres gens +entassés dans cette caisse roulante!... Et ces autres pauvres gens qui, +n'ayant que trois sous, se juchent péniblement sur ce toit, exposés à +toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au +givre en hiver, l'été à l'insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens! +Garçon!... un vulnéraire! + +--Oui, c'est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès. + +--Et les pauvres parents! Les pauvres parents désolés, tordant leurs +bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait +là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout-petits à peine +au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux +qui partent? Garçon!... un vulnéraire! + +--Pauvres gens! + +--C'est surtout quand l'omnibus s'est ébranlé que cela fut véritablement +angoisseux. Les mouchoirs s'agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent +les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres +amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s'en allaient, la +bénédiction du Très-Haut! + +--Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un +aumônier à chaque station! Elle est assez riche pour s'imposer ce petit +sacrifice. + +--Enfin la voiture partit.... Un moment elle se confondit avec un gros +tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent +et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas! car à +la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue +des Martyrs. Garçon!... un vulnéraire! + +--Et les parents? + +--Les parents? Je ne les revis pas!... J'ai tout lieu de croire qu'ils +profitèrent d'un moment d'inattention de ma part pour se noyer dans le +bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans +les filets de la fontaine Saint-Georges!... Garçon!... un vulnéraire! + +--Axelsen, fit l'un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute +à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien +certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les +racontes? + +--Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d'imposture! Je suffoque!... +Garçon!... un vulnéraire! + + + + +Un point d'histoire + + +Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir +figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère. + +Ne faut-il voir dans cette absence qu'un oubli impardonnable, ou bien si +c'est un parti pris formel de m'éloigner des affaires? + +La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France +est là pour juger. + +Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf +heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d'enfiler un +pantalon, de mettre mon ruban d'officier d'Académie à ma chemise de +flanelle, j'étais à lui. + +--M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J'ai ma voiture en bas. Y +êtes-vous? + +--Un bout de toilette et me voilà. + +--Inutile, vous êtes très bien comme ça. + +--Mais vous n'y songez pas, mon cher Bourgeois.... + +M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D'une main vigoureuse il +m'empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon +rez-de-chaussée de garçon et m'enfourna dans sa berline. + +Cinq minutes après nous étions à l'Élysée. + +M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde; sans faire attention +à mes pantoufles en peau d'élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon +balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m'indiqua un siège. + +--Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement? me +demanda-t-il. + +Un moment, je songeai aux Beaux-arts à cause des petites élèves du +Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente +entrée. + +Je pensai également aux Finances, à cause de ce que vous pouvez deviner. + +Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la +cupidité. + +--Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le +portefeuille de la Guerre. + +--Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette +question? + +--J' t'écoute! répliquai-je peut-être un peu trivialement. + +Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m'invita à m'expliquer. + +--Voici. Je commence par supprimer l'artillerie.... + +--!!!!! + +--Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans +les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure +avoisine les polygones! + +M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance. +Je continuai: + +--Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon +plan de réformes. + +--!!!!! + +--On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces +chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes! + +--Et l'infanterie? + +--L'infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous +servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe? + +Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs. + +--Jamais! articula-t-il à la fin d'une voix nette. + +--Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres +troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les +marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le +Président, vous ne pouvez pas vous en douter! + +--Et le génie? + +--Je n'ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale, +mais... laissez-moi vous dire. J'avais, il y a quelques années, une petite +bonne amie, gentille comme un coeur, qui se nommait Eugénie, mais que +moi, dans l'intimité, j'appelais _Génie_. Un jour, cette jeune femme me +lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d'Ache qui, depuis... mais +alors...! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à +l'heure qu'il est, le seul proféré de ces deux syllabes _Gé-nie_ me +rouvre au coeur la cicatrice d'amour.... + +Je m'arrêtai; M. Carnot essuyait une larme furtive. + +--Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme +sérieux, Monsieur le Président, je m'étonne que vous ayez conservé +jusqu'à maintenant, dans l'armée française, la présence de ces individus +dont la seule mission consiste à monter des bateaux! + +À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant +indiquer que l'entretien avait assez duré. + +Pendant tout ce temps, on n'avait rien bu; j'offris à MM. Carnot et +Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin +de la place Beauvau. + +Ces messieurs n'acceptèrent pas. + +Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment. + + + + +Inanité de la logique + + +La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage. + +Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le +bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré +service à l'humanité. + +Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garçon +de la création sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits +et d'arranger sa vie _logiquement_, comme il dit. + +Aussi son existence n'est-elle qu'une forêt de gaffes. + +Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance. + +À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension +mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les +petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son +tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires +acomptes. + +Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et +_panpanpana_ à sa porte. + +Devinant de quoi il s'agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même, +selon le procédé autrichien, enfouit sa tête emmy les linceux. + +Pan, pan, pan! insista le tailleur. + +Pareil mutisme. + +À la fin, l'homme s'impatienta: + +--Mais répondez donc, nom d'un chien! proféra-t-il. Je vois bien que +vous êtes chez vous, puisque vos bottines sont à la porte! + +Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami +rentrait ses chaussures. + +À quelques jours de là, revint le tailleur. Ses _panpanpan_ demeurèrent +sans écho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de +se fâcher. Il cria, de son lit: + +--Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le +corridor, espèce d'imbécile?... Vous voyez bien que je ne suis pas chez +moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte! + +Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur. + + + + +Bizarroïde + + +Je ne suis pas ce qu'on appelle un ennemi de l'originalité. Certes, +j'estime qu'il convient d'enfiler ses propres bottes de préférence à +celles des autres. Mais de là, grand Dieu! à chausser les escarpins de +la Chimère, les godillots du Jamais Vécu et les brodequins de +l'Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance? + +Certaines gens s'appliquent à toutes les déconcertantes. Pour d'autres +aussi--soyons justes--la maboulite chronique paraît être la seule norme, +dans le Verbe aussi bien que dans le Geste. + +Ce matin, je suis allé prendre un bain. À l'entrée, causaient deux +messieurs, un qui s'en allait, un qui venait, et la conversation +s'arrêta sur ce mot que dit celui qui venait: + +--Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n'ai pas tant de +frais qu'on dit parce qu'il y a _un ami de ma tante Morin qui me sert +d'ancien préfet_. + +Je ne songeai même pas à deviner le sens de ce propos, +mais--l'avouerai-je?--j'en contractai quelque inquiétude. + +Justement l'homme qui avait proféré cette drôle de phrase occupait la +cabine (dit-on cabine quand il s'agit de bains chauds?) voisine de la +mienne. + +Les cloisons de mon établissement de bains sont minces ainsi que la +baudruche. Aussi perçoit-on le plus mince clapotis d'à côté. + +Mon voisin, le neveu de Mme Morin, faisait une vie d'enfer dans sa +baignoire. Un groupe important d'otaries eût-on dit. + +Et puis, à un moment, voilà qu'il s'interrompit pour sonner le garçon. + +--Monsieur a sonné? fit bientôt ce dernier. + +--Oui... _Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous_. + +À l'heure qu'il est, je me demande encore quel besoin immédiat peut +pousser un homme nu qui trempe dans l'eau tiède à demander, toute +affaire cessante, de la monnaie de vingt sous! + + + + +Le bahut Henri II + + +Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement +l'explosion des sentiments généreux. + +D'un commun accord, nous flétrîmes l'esclavage, la question avait été +mise sur le tapis par un gros garçon que l'on prétendait être un fils +naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l'extrême rubiconderie de +son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre +cardinalice). + +Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels, +ainsi que l'affirme un proverbe arabe, n'engendrent jamais la +mélancolie. + +Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doña Ferentès (la +seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et +quelques autres que j'oublie. + +En fait de Français: l'écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau +Becque-Danlot, et moi. + +J'ai dit plus haut que nous flétrissions l'esclavage d'un commun accord; +cela n'est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du +tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute +indignation. + +Ce fut la belle Doña Ferentès qui s'en aperçut la première. + +--Eh bien! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous +révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés +d'Afrique? + +--Je vous demande mille pardons, señora, répondit l'homme de mer, je me +sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée +m'interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces +détestables pratiques. + +Après un silence, il ajouta: + +--Moi qui vous parle, j'ai vendu un homme! + +Ce souvenir ne semblait pas torturer à l'excès notre ami Becque-Danlot, +car il éclata d'un rire auquel le remords n'enlevait rien de sa joyeuse +sonorité. + +--Vous, capitaine! Vous, l'honneur de la marine française! Vous avez +vendu un homme? + +--J'ai vendu un homme! insista Becque-Danlot, toujours gai. + +--En Afrique? + +--Non, pas en Afrique, en France. + +--En France! + +--Parfaitement! Et même mieux: à Paris! + +--À Paris! + +--Parfaitement! Et même mieux: à l'Hôtel des Ventes, rue Drouot. + +Du coup, nous jugeâmes que l'intrépide marin se gaussait de nous. + +Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l'écho de tous: + +--Vous vous payez notre poire, capitaine! + +Sans s'arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit: + +--Oui, señora, oui, messieurs, j'ai bazardé un bonhomme à l'Hôtel des +Ventes. Ça n'est même pas une brillante opération que j'ai faite là. +J'ai perdu 350 francs... mais j'ai bien rigolé! + +Un point d'interrogation se peignit sur chacune de nos faces. + +--Contez-nous cela, ordonna Ferentès. + +Un marin français n'a jamais rien refusé à une grande dame andalouse: le +fait est bien connu. + +Je passe sous silence le cigare classique qu'alluma le conteur, les +spirales traditionnellement bleuâtres qu'il contempla un instant, et +j'arrive au récit de Becque-Danlot: + +Il y a de cela trois ans. J'arrivais du Sénégal avec un congé de six +mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement. + +Un petit héritage que je venais d'accomplir me permettait de bien faire +les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai +fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse. + +Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d'une jeune femme qui +me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d'une distinction et +d'un charme! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à +toutes ces marchandes d'amour qui peuplaient l'endroit. + +Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai, +d'ailleurs, comme un rasoir. + +Fille d'un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère +acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs, +envies de suicide. + +Le tout accompagné de larmes furtives qu'elle essuyait fréquemment avec +un mouchoir sentant très bon. + +Ce qui suivit, vous le devinez tous, n'est-ce pas? J'emmenai la jeune +personne chez moi, l'installai, la lotis d'un amour de petite femme de +chambre. + +Bref, je fus bon avec elle, comme s'il en pleuvait, et discret, et bien +élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je. + +Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que +le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert. + +Elle semblait s'être prise pour moi d'une ardente passion et me répétait +souvent: + +--Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai! + +Diable! + +Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que +prenaient les choses, quand, un matin, l'amour de petite femme de +chambre me remit un billet qu'elle me pria de lire plus tard dans la +journée. + +_Monsieur_, disait le billet, _n'a pas idée de ce que Madame se fiche de +Monsieur! Monsieur n'a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit +une espèce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas où Monsieur +rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l'affaire est +arrangée: le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre +à bois pendant l'hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la +clef dans sa poche, et ni vu ni connu! Comme le couvercle ne joint pas +très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n'est pas trop mal +pendant que Monsieur est là. Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de +préférence vers deux heures de l'après-midi_. + +MARIE. + +D'abord, je me refusai à croire à tant d'infamie, mais tout de même +j'étais là vers deux heures. + +Une mimique expressive de l'amour de petite femme de chambre m'apprit +que j'arrivais bien. + +Ellen (vous ai-je dit que la personne s'appelait Ellen?), Ellen me reçut +avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses +physionomies: + +--Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure! + +La clef du bahut n'était pas sur la serrure, une grosse clef en fer +forgé de l'époque, assez malaisée à dissimuler. + +Quelques privautés manuelles m'apprirent à n'en pas douter que la clef +se trouvait dans une des poches de la belle. + +Donc, plus de doutes! + +Comment l'idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je +n'en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute! + +J'envoyai Ellen m'acheter une cravate chez un chemisier de l'avenue de +Villiers, prétendant qu'elle seule saurait la choisir à mon goût. + +Pendant son absence, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, +j'arrêtais une voiture; aidé d'un commissionnaire, je chargeais le bahut +Henri II, et en route pour la salle des ventes! + +Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement +distribuées, prit place dans un mobilier qu'on allait mettre en vente. + +On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l'état du +dehors répondait pour la conservation intérieure. + +Au bout d'une demi-heure, un Auvergnat en faisait l'acquisition pour la +somme de deux cent cinquante francs. (Il m'en avait coûté six cents). + +Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de +déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites, +literie, bronzes d'art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures +d'enfant, lustres en cristal, etc. + +Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d'enfer, mais les +parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs. + +Dans quelle direction fut-il dirigé? Lui rendit-on promptement sa +liberté? Ou bien, s'il y est encore? Je ne songeai jamais à m'occuper de +ces détails; mais je vous le répète, señora et messieurs, si j'ai ri +dans ma vie, c'est bien ce jour-là. + +Quant à Ellen, je ne la revis pas. + +L'amour de petite femme de chambre m'apprit qu'elle avait quitté mon +appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et +sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait. + +Depuis ce temps-là, j'ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements. + + + + +Le truc de la famille + + +Je n'ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille +avantages particuliers dont la nomenclature m'entraînerait trop loin. + +Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que +d'infériorités morales, que de consternants déboires! + +Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, +lesquelles ne sont que jeux d'enfant pour une famille. + +J'ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m'a +littéralement ravi et qui--l'avouerai-je?--m'a fort incité à convoler et +à procréer. + +Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon +trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l'idée de +plus un bon coin de reste. + +Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une +fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d'un wagon. + +Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison +allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon. + +Un monsieur--le père, évidemment, et le mari--se tenait dans le fond, +fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse. + +Mon parti fut vite pris, tant m'avait charmé ce joli tableau de famille. +Je pénétrai. + +Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente +exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un +hideux rictus de mécontentement. + +Un coup de sifflet et nous voilà partis. + +Alors, changement à vue. + +La père remet sa pipe dans son étui. + +La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux +bagages et remet un peu d'ordre dans l'économie de son corsage. + +Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, +bien sages. + +Tout ce monde s'endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement. + +L'apaisement dura jusqu'à l'approche de la prochaine station. + +À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités. + +La pipe, la maman dépoitraillée, le tout-petit qui gueule, les gosses +qui soufflent dans leurs trompettes. + +Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil. + +Il en fut ainsi à chaque station jusqu'à Bruxelles, où je me rendais, en +compagnie fortuite de ces gens. + +Je vous prie de croire que pas un voyageur n'eut l'idée d'envahir notre +compartiment. + +Et je pensai que--peut-être bien--le monsieur à la pipe s'était marié et +avait créé des enfants dans l'unique but d'éloigner de son wagon, quand +il voyagerait, les intrus. + + + + +Un cliché d'arrière-saison + + +Un _typo_ de mon journal vient de m'annoncer que le cliché _On rentre.... +On est rentré_ n'est pas si éculé qu'on aurait pu croire et qu'il peut +servir encore une fois ou deux. + +Dieu sait pourtant si on en a abusé de ce Paris qui rentre, qui n'arrête +pas de rentrer! + +Ça commence aux premiers jours de septembre et ça ne finit jamais. + +Quand j'étais un tout petit garçon (oh! le joli petit garçon que je +faisais, gentil, aimable, et combien rosse au fond!) et que je lisais +les mondanités dans les grands organes, je me figurais le *Paris qui +rentre* d'une drôle de façon! + +Des malles à loger des familles entières, des boîtes à chapeaux beaucoup +plus incomptables que les galets du littoral, des chefs de gare perdant +la tête, et surtout--oh! surtout--de belles jeunes femmes un peu lasses +du trajet, mais si charmantes, une fois reposées, demain. + +Rien de vrai, dans tout cela. + +Le train qui arrive aujourd'hui à 6 h 20 ressemble étonnamment au train +qui est arrivé, voilà trois mois, à 7 h 15, et on le prendrait +volontiers pour le train qui arrivera dans six mois à midi moins le +quart. + +Quant aux gens qui se trouvaient à Trouville cet été, ou dans leurs +terres cet automne, ils étaient remplacés à Paris par d'autres gens qui +se trouveront à Nice cet hiver, ou au tonnerre de Dieu ce printemps +prochain. + +C'est surtout à Paris qu'il n'y a personne d'indispensable. + +Paris rentre!... Paris s'en va! + +Et puis quoi? Si j'étais un garçon mal élevé, je sais bien ce que je +dirais. + +Moi aussi, je suis rentré ces jours-ci, et j'ai trouvé sur mon bureau +des lettres, sans exagérer, haut comme ça. + +S'il fallait que je répondisse personnellement, il me faudrait mobiliser +toute la réserve et toute la territoriale des secrétaires de France. + +Alors, qu'ai-je fait? Je répondrai, résolus-je, à un seul, tiré au sort. + +L'heureux gagnant se trouve être un jeune peintre qui me demande comment +s'y prendre, quand il veut travailler, pour éloigner de son atelier les +fâcheux, les raseurs, les tapeurs, les fournisseurs et autres amateurs. + +Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Que cet artiste agisse à mon instar, et +il s'en trouvera bien. + +Depuis trois ans j'ai fait établir, à l'entrée de mon vestibule, un +tourniquet par lequel on doit passer pour pénétrer chez moi. + +Un invalide à ma solde exige le versement préalable de la somme d'un +franc. + +Vous n'avez pas idée, depuis cette inauguration, comme a diminué la +cohue visiteuse! + +Les raseurs y regardent à deux fois. Payer vingt sous pour embêter le +monde n'est pas souvent leur apanage. + +Les tapeurs sont, en large proportion, éliminés. Il n'entre plus que les +tapeurs de haut vol (dans les 25.000). Ceux-là, je les laisse parler. + +Quant aux créanciers, ils n'hésitent pas. Qu'est-ce que c'est que vingt +sous pour un créancier? + +Moi, je les laisse faire. + +Ainsi, ce matin même, j'ai réglé à mon bottier une petite note de +quatre-vingts francs. Il était venu vingt-cinq fois. Ça fait du trente +et quelque pour cent. + +Et puis, j'ai envie d'organiser des jours chics à cent sous: le +vendredi, par exemple. + + + + +Un fait-divers + + +Jeudi dernier, les époux H... se rendaient au Théâtre Montmartre pour +assister à la représentation du _Vieux Caporal_. Ils avaient laissé leur +domicile sous la garde d'un petit chien fort intelligent qui répond au +nom de Castor. + +Si l'Homme est véritablement le roi de la Création, le Chien peut, sans +être taxé d'exagération, en passer pour le baron tout au moins. + +Castor, en particulier, est un animal extrêmement remarquable, dont les +époux H... ont dit à maintes reprises: + +--Castor?... Nous ne le donnerions pas pour dix mille francs!... quand ce +serait le pape qui nous le demanderait! + +Bien en a prix aux époux H... de cet attachement. + +Ces braves gens n'en étaient pas plus tôt au deuxième acte du _Vieux +Caporal_, que des cambrioleurs s'introduisaient dans leur domicile. + +Castor, occupé en ce moment à jouer au bouchon dans la cuisine, entendit +le bruit, ne reconnut pas celui de ses maîtres (le pas, bien entendu), +et se tapit dans un coin, l'oreille tendue. + +Une minute plus tard, sa religion était éclairée: nul doute, c'était +bien à des cambrioleurs qu'il avait affaire. + +À l'astuce du renard, Castor ajoute la prudence du serpent jointe à la +fidélité de l'hirondelle. Seule la vaillance du lion fait défaut à ce +pauvre animal. + +Que faire en cette occurrence? Une angoisse folle étreignait la gorge de +Castor. + +Aboyer? Quelle imprudence! Les malandrins se jetteraient sur lui et +l'étrangleraient, tel un poulet. + +Se taire? S'enfuir? Et le devoir professionnel! + +Une lueur, probablement géniale, inonda brusquement le cerveau de +Castor. + +Sortant à pas de loup (ce qui lui est facile ataviquement, le chien +descendant du loup), Castor se précipita vers une maison en +construction, sise non loin du domicile des époux H.... Saisissant dans sa +gueule une des lanternes (éclairage Levent, ainsi nommé parce que la +moindre brise suffit à son extinction), Castor revint en toute hâte vers +le logement de ses maîtres. + +La ruse eut tout le succès qu'elle méritait. Les cambrioleurs, +apercevant de la lumière dans la pièce voisine, se crurent surpris et se +sauvèrent par les toits (les cambrioleurs se sauvent toujours par les +toits dès qu'ils sont surpris). + +Il serait impossible de rendre la joie de Castor à la vue de la réussite +de sa supercherie. + +Quand ses maîtres rentrèrent, ils le trouvèrent se frottant encore les +pattes de satisfaction. + +Et il y a des gens qui disent que les bêtes n'ont pas d'âme! Imbéciles, +va! + + + + +Arfled + + +Voilà seulement cinq ou six ans, j'étais loin de la position brillante à +laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d'ailleurs par mon mérite--quoi +qu'en disent les imbéciles--que par les femmes. À cette époque, bien +humble était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois +mes _modi vivendi_, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit. + +J'habitais alors un hôtel meublé, l'hôtel des Trois-Hémisphères, sis +dans le haut de la rue des Victimes. + +La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le +monde des cirques et des music-halls de l'univers entier. + +J'y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse, +des clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou. + +J'adorais la patronne; c'était d'ailleurs une exquise patronne, blonde, +un peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des +yeux qui ne demandaient qu'à rigoler. + +J'aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l'abhorrais. + +J'étais en cela de l'avis d'Arfled. + +Arfled? qui ça, Arfled? Comment, vous ne connaissez pas Arfled? + +Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise, +possession incomplète de la langue française, mais qu'importe quand on a +la mimique pour soi? + +Situation sociale: clown au cirque Fernando. + +--Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez! + +Et il me raconta que, dans l'origine, il s'appelait Alfred, mais qu'un +jour, ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom +pour les appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se +trompa dans la disposition et les cousit ainsi: _Arfled_. + +Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda. + +Oh! non, Arfled n'aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères. + +Pourquoi? Je ne saurais l'assurer, mais je m'en doute. + +L'affection qu'il aurait pu porter au ménage Pionce s'était concentrée, +je suppose, tout entière et trop exclusive sur Mme Pionce. + +Arfled était un garçon de goût, voilà tout. + +Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie Mme Pionce, un +divertissement sans bornes. + +Le matin, il descendait _mettre_ sa clef au bureau de l'hôtel. + +Mme Pionce s'y trouvait-elle seule, alors c'était sur toute la face +d'Arfled un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l'azur du +septième ciel. Sa bouche s'arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait +une personne qui ressentirait une transportante saveur. + +Et des compliments: + +--Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô? Havé-vô passé le bonne +nouite? Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu'aujôd'houi! +Bonnjô, médéme, bonne appétite! + +Si, à l'heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait +une tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus, +enfonçait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de +mauvais bull. + +Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que +M. Pionce se trouvait là ou pas. + +Si bien qu'au seul aspect d'Arfled, Mme Pionce se sentait toute pâmée de +rire. + +Un matin, Arfled trouva Mme Pionce en conversation avec un locataire. + +--Et M. Pionce, disait l'homme, comment va-t-il? + +--Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin. + +La physionomie d'Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel +désespoir, il s'informa: + +--M. Pionce, il été méléde? + +--Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit.... + +--Toutte lé nouitte? Aoh! aoh! Pauv'homme! + +Et le soir, Arfled s'enquit avec une sollicitude touchante du rhume de +M. Pionce. + +--Je vous remercie, il va un peu mieux. + +Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel: + +--Aoh! Mêci, mon Diou, mêci! + +Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation, +vésicatoires. + +Arfled faillit se trouver mal. + +Le soir, un peu d'amélioration. + +Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d'action de +grâces: + +_Thanks, my Lord! Thanks!_ + +Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre Mme Pionce, mise en joie +par cette comédie, se tordait. + +Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire. + +Un soir, Arfled rentrait. + +Mme Pionce se trouvait dans le bureau de l'hôtel, entourée de quelques +personnes pleines de sollicitude. + +Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n'allait pas +mieux et que tout était peut-être fini. + +Mais à la vue d'Arfled, à l'idée de la tête qu'il ferait en apprenant la +fatale nouvelle, Mme Pionce oublia tout. + +Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire. + +Et ce ne fut qu'après cinq minutes convulsives qu'elle put lui dire, +d'une voix encore coupée par des éclats d'hilarité. + +--Il... est... mort! + + + + +Black Christmas + + + + +I Prologue + +Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon +écoeurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille +déceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Noël. + +Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres. + +Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme si le +bon Dieu plumait ses angelots. + +S'il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est durci +par le froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés. + +Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous fait rien, nous +jouirons d'une chaleur de tous les diables, phénomène peu étonnant quand +vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane. + + + + +II Le rêve d'un nègre + + +Mathias, un superbe nègre d'origine cafre, d'une vingtaine d'années +(peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s'étend sur des nattes, dans +un coin de sa case, et rêve mélancholieusement. + +C'est demain Noël, et toutes les légendes relatives à ce divin jour lui +chantent dans la tête et dans le coeur. + +Mathias est un superbe nègre, mais c'est un nègre solitaire dont l'âme a +du vague. + +Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voilà qu'il rêve. + +Ses souliers, qu'il a mis dans la cheminée (en rêve, bien entendu, car +sa case ne comporte qu'un petit poêle économique de fabrication +américaine), prennent des proportions démesurées. + +Ses souliers se modifient également quant à leur forme, et tendent à +revêtir l'aspect d'une gondole. + +Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d'amour, et +c'est lui qui la mène, lui, Mathias. + +À l'arrière, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme +peut-être? + +Oui, une femme! + +Un petit zéphyr de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau du +lac, et Mathias pousse un cri. + +Cette femme est la femme qu'il aime. + + + + +III La belle quarteronne + + +Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec parfois +des roseurs. + +Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de +seize ans. + +Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des +sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les +sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le +retroussement d'un petit nez tout à fait rigolo. + +Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur. + + + + +IV Ce qu'était Mathias + + +Mathias n'était pas le premier nègre venu. + +Né dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidèles serviteurs, son +intelligence et le désir d'apprendre se manifestèrent dès le jeune âge. + +Fort ingénieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts et des +autres parties de son corps. + +Chimiste de première force, il découvrit la synthèse de la nicotine en +faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive, de bouse +de vache, avec deux ou trois ronds de betterave. + +Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques en +récompense de son beau travail sur l'_Utilisation des feuilles de choux +dans les cigares de la régie française__[4]_. + +[Note 4: Le cigare ne se récolte pas sur les arbres, ainsi que +beaucoup de personnes se l'imaginent à tort. C'est, au contraire, +un produit manufacturé dont la fabrication exige beaucoup d'astuce +et de tact.] + +Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et la feuille +de tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat que la feuille +de chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière aurait +pu facilement être employée comme vieille feuille du noyer. + +Si bien qu'on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la fable +délicieuse du poète Sâdi: «Pardon, mademoiselle, n'êtes-vous point la +Feuille de tabac?» Ce à quoi la Feuille de chou aurait répondu: «Non, +madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup +fréquenté chez elle, j'ai gardé de son parfum». + + + + +V Le réveillon + + +Chaque année, à la Noël (c'était une vieille coutume de la plantation), +el señor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort bel homme, +réunissait à sa table tout le personnel de l'hacienda. + +On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus. On mangeait, on +buvait, on trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes +avaient le droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-là, et même un +peu plus haut. + +La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue. + +Pauvre Mathias! Son rêve de la journée lui avait mis des fourmis un peu +partout et c'étaient deux braises allumées qui lui servaient d'yeux. + +Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre, +chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient +davantage. + +Au matin, Mathias, fortement encouragé par l'abus des liqueurs +fermentées, alla trouver le señor S. Cargo et lui dit: + +--Maître, vous savez l'homme que je suis. + +--Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot à te dire, le mot de +Mac-Mahon à un jeune homme de ta race: continue. + +--Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage. + +--Y songes-tu? Toi, un nègre! + +Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir +insister. + + + + +VI Les larmes d'un nègre + + +Sitôt rentré dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette et, pour +la première fois de sa vie, cet homme d'ébène pleura. + +Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir. +Puis une lassitude physique s'empara de lui, il désira se coucher. + +Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri. + +Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée +blanche. + +Que s'était-il donc passé? + +Oh! rien que de bien simple et de bien explicable. + +Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excès +_sodo-magnésien_ du désespoir, détruisaient le pigment noir de la peau, +et du rose apparaissait[5]. + +[Note 5: Des personnes ignorantes pourront s'étonner de ce que des larmes +assez caustiques pour détruire le noir, puissent respecter le rose. +Parce que, tas de brutes, la coloration rose de la peau n'est pas due à +un pigment, mais bien au sang qu'on aperçoit par transparence.] + +Trait de lumière! + + + + +VII Mathias continue de pleurer + + +Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconque de son +entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait +s'enfermer chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s'en +barbouillait, avec une petite brosse, toutes les parties du corps. + +Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage bien noir, +et le monde n'y voyait que du bleu. + + + + +VIII Apothéose + + +Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que M. Edmond +Blanc lui-même! + +Un an s'est écoulé. + +C'est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se trouve rangé +autour de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse fille +Maria-Anna. + +On n'attend plus que Mathias. + +Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable, escarpins +vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la salle. + +Personne dans l'assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui ne s'y +trompe pas une minute, _à ce regard-là_! + +--Mathias, s'écrie-t-elle. Mathias! Je l'aime! + +Et elle s'écroule sous l'émotion. + +El señor S. Cargo n'avait plus aucune objection à élever contre le +mariage des deux jeunes gens. + +L'hymen eut bientôt lieu. + +Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renonça bientôt à +les compter! + + + + +Suggestion + + +À ce moment le captain Cap crut devoir prendre un air mystérieux. Et +comme, en nos yeux, s'allumait la luisance de l'anxiété: + +--Ne m'en blâmez pas, dit le captain, je ne dirai rien de plus. Mon +*ORDRE* me le défend! + +Le captain Cap appartient à un Ordre bien extraordinaire et d'une +commodité à nulle autre seconde. + +À toute proposition qui lui répugne le moins du monde, le captain Cap +objecte froidement: + +--Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon _ORDRE_ me le défend! + +Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis: + +--Ne m'en blâmez pas. + +Cependant et tout de même, Cap grillait de parler. + +On affecta de s'occuper d'autre chose et, bientôt, le captain dit: + +--Un sujet épatant! + +À seule fin de connaître la suite de l'histoire, nul de nous ne +sourcilla. + +--Imaginez-vous... s'obstina Cap. + +Ennuyés semblâmes-nous de cette insistance. + +Alors Cap lâcha ses écluses. + +Il s'agissait d'une petite bonne femme épatante. On l'endormait comme +ça, là, v'lan! Et ça y était! Un sujet épatant, je vous dis! + +Une fois endormie, elle n'était plus qu'un outil de cire molle entre les +doigts de votre volition. + +Si on voulait, on irait ce soir. + +On y alla. + +Cap prit dans ses rudes mains d'homme de mer les maigres menottes de la +petite bergère montmartroise. + +Un, deux, trois.... Elle dort. + +Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave. + +Ayant pelé l'une et l'autre, et présentant au sujet un morceau de pomme +de terre crue, il dit d'une voix forte où trépidait la suggestion: + +--Mangez cela, c'est de la goyave! + +L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle du tubercule qu'elle +en manifesta un grand dégoût. Et même elle le cracha, grimaceuse en +diable. + +Un sourire sur les lèvres, Cap changea d'expérience. + +Ce fut la goyave qu'il présenta à la jeune personne, en lui disant d'une +voix non moins forte: + +--Mangez cela, c'est de la pomme de terre crue. + +L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle de ce fruit qu'elle en +redemanda. + +Y passa la totale goyave. + +Et sortant de la maison, le captain Cap nous disait, sur le ton d'un vif +intérêt scientifique: + +--Est-ce curieux, hein, le cas de dépravation de cette petite, qui adore +la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave! + + + + +Étourderie + + +Je l'avais connue au restaurant. + +Depuis quelque temps elle y venait régulièrement tous les soirs à six +heures. Mon désespoir, c'est qu'elle n'apportait à ma personne aucune +attention. + +J'avais beau m'installer à une table voisine, me donner des airs +aimables, lui rendre de ces menus services qu'on se rend entre clients; +rien n'y faisait. + +Pourtant, un jour qu'elle s'impatientait à frapper sur la table sans +obtenir l'arrivée du garçon, je pris ma voix la plus indignée et je +tonnai: + +--Vous êtes donc sourd, garçon? Voilà deux heures que madame vous +appelle! + +Elle se tourna vers moi et me remercia d'un sourire. + +Alors immédiatement je l'aimai. + +De son côté la glace était rompue. + +À partir de ce moment, elle ne manqua pas de me dire bonsoir tous les +jours en entrant, un joli petit _bonsoir_ gracieux et pimpant comme +elle. + +Et puis nous devînmes bons camarades. + +Elle s'appelait Lucienne. + +Sans être une _honnête femme_, ce n'était pas non plus une cocotte. Elle +appartenait à cette catégorie de petites dames que les bourgeois +stigmatisent du nom de _femmes entretenues_. + +Son _monsieur_, un gros homme d'une dignité extraordinaire, ne venait +que rarement chez elle. Inspecteur dans une Compagnie d'assurances +contre les champignons vénéneux, il voyageait souvent en province et +laissait à Lucienne de fréquents loisirs. + +Le seul inconvénient de cette liaison, c'est que le monsieur digne était +terriblement jaloux et qu'il arrivait toujours à l'improviste chez sa +dame, au moment où elle l'attendait le moins. + +Sans éprouver pour moi une passion foudroyante, Lucienne m'aimait bien. + +À cette époque-là, j'étais jeune encore et titulaire d'une joyeuse +humeur que les tourmentes de la vie ont balayée comme un fétu de paille. + +Lucienne aussi était très gaie. + +Moi, j'en étais devenu follement amoureux, et depuis quelques jours je +ne lui cachais plus ma flamme. + +Elle riait beaucoup de mes déclarations, et me répétait: «Un de ces +jours... un de ces jours!» Mais _un de ces jours_ n'arrivait pas assez +vite à mon gré. + +Un soir, je lui offris timidement de l'emmener au théâtre. Mon ami Paul +Lordon, alors secrétaire de la Porte Saint-Martin, m'avait donné deux +fauteuils pour je ne sais plus quel drame. + +Elle accepta. + +Après la représentation, dans la voiture qui nous ramenait, elle se +laissa enfin toucher par mes supplications, et elle décida ceci: elle +monterait d'abord chez elle pour vérifier si l'homme digne n'y était pas +préalablement installé, auquel cas je n'aurais qu'à me retirer. Si la +place était libre, elle m'en donnerait le signal en mettant à la fenêtre +de sa chambre une lampe garnie d'un abat-jour écarlate. + +Il pleuvait à verse. + +Tout pantelant de désir, j'attendais sur le trottoir en face du lumineux +signal. + +Des minutes se passèrent, plus des quarts d'heure. Pas la moindre lueur +rouge. Le désespoir au coeur, et trempé jusqu'aux moelles, je me décidai +à rentrer chez moi. + +Ah! dans ce moment si j'avais tenu _monsieur_, je lui aurais fait passer +sa dignité! + +Le lendemain, je fus accueilli plus que froidement par Lucienne. + +--Vous êtes encore un joli garçon, vous! me dit-elle d'un ton sec comme +un silex. + +Et comme je prenais ma mine la plus effarée, elle continua: + +--Je vous ai attendu toute la nuit!... + +--Mais la lampe.... + +--La lampe? Je l'ai mise tout de suite à la fenêtre, aussitôt arrivée! + +--Je vous jure que je suis resté au moins une heure sur le trottoir en +face et que je n'ai rien vu. + +--Vous avez donc de la mélasse sur les yeux? + +--Je vous le jure.... + +--Fichez-moi la paix! + +Et elle s'installa, courroucée, devant son tapioca. + +Je devais avoir l'air très bête. + +Et puis, tout à coup, la voilà qui lâche sa cuiller et se renverse sur +sa chaise, en proie à un éclat de rire tumultueux et prolongé, +interrompu par des: «Ah! mon Dieu, que c'est drôle!» + +Peu à peu, son joyeux spasme diminua d'intensité, mais pas assez pour la +laisser s'expliquer. + +Elle me regardait avec un bon regard mouillé des larmes du rire et tout +réconcilié: + +--Ah! mon pauvre ami! Imaginez-vous que je n'avais pas pensé.... + +Et le rire recommençait. + +--À quoi? fis-je. À allumer votre lampe, peut-être? + +--Non, c'est pas ça.... + +Elle fit un effort et put enfin parler: + +--Je n'avais pas pensé que la fenêtre de ma chambre donne sur la cour! + + + + +Fausse manoeuvre + + +Un beau matin, on vit débarquer à Honfleur, arrivant par le steamer du +Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basané +que les petits enfants le prenaient pour un nègre. + +L'homme déposa sur le parapet le sac en toile qu'il portait et tourna +ses regards de tous côtés, en homme qui se reconnaît. + +--Ça n'a pas changé, murmurait-il, v'là la lieutenance, v'là l'hôtel du +Cheval-Blanc, v'là l'ancien débit à Déliquaire, v'là la _mairerie_. +Tiens, ils ont rebâti Sainte-Catherine! + +Mais c'étaient les gens qu'il ne reconnaissait pas. + +Dame! quand on a quitté le pays depuis trente ans!... + +Un vieillard tout blanc passait, décoré, un gros cigare dans le coin de +la bouche. + +Notre matelot le reconnut, celui-là. + +--Veille à mon sac, dit-il à un gamin, et il s'avança, son béret à la +main, honnêtement. Bonjour, cap'taine Forestier, comment que ça va +depuis le temps?... Comment! vous ne me remettez pas? Théophile Vincent... +_la Belle Ida_.... Valparaiso.... + +--Comment! c'est toi, mon vieux Théophile? Eh bien! il y a longtemps que +je te croyais _décapelé_! + +--Pas encore, cap'taine, ni paré à ça. + +Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d'âge, +s'étaient approchés, et à leur tour reconnaissaient Théophile. + +Vite, il eut retrouvé d'anciens amis. + +Et ce fut des: «Et Untel?--Mort. Et Untel?--Perdu en mer. Et +Untel?--Jamais eu de nouvelles.» + +Quant à la propre famille de Théophile, la majeure partie était +_décapelée_, comme disait élégamment cap'taine Forestier. + +Deux nièces seules restaient, l'une mariée à un huissier, l'autre à un +cultivateur, tout près de la ville. + +Théophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu disposé à la +timidité, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l'officier +ministériel. + +Son sac sur le dos, il entra dans l'étude. + +Un seul petit clerc s'y trouvait, très occupé à transformer en élégante +baleinière une règle banale. + +Théophile considéra l'ouvrage en amateur, donna à l'enfant quelques +indications sur la construction des chaloupes en général et des +baleinières en particulier, et demanda: + +--Irma est-elle là? + +--Irma, fit le clerc, interloqué. + +--Oui, Irma, ma nièce. + +--Elle déjeune là. + +Sans façon, Théophile pénétra. On se mettait à table. + +--Bonjour, Irma; bonjour, monsieur. C'est pas pour dire, ma pauvre Irma, +mais t'as bougrement changé depuis trente ans! Quand je t'ai quittée, +t'avais l'air d'une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille +goyave! + +Le mari d'Irma faisait une drôle de tête. Un sale type le mari d'Irma, +un de ces petits rouquins mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers +ministériels dont le derrière semble réclamer impérieusement le plomb +des pauvres gens. + +Irma non plus n'était pas contente. + +Bref, Théophile fut si mal accueilli qu'il rechargea son sac sur ses +épaules et revint sur le port. + +Il déjeuna dans une taverne à matelots, paya des tournées sans nombre et +se livra lui-même à quelques excès de boisson. + +Le soir était presque venu lorsqu'il songea à rendre visite à Constance, +sa seconde nièce. + +Une femme des champs, pensait-il, je vais être accueilli à bras ouverts. + +Quand il arriva, tout le monde dévorait la soupe. + +--Bon appétit, la compagnie! + +Constance se leva, dure et sèche: + +--Qué qu'vous voulez, vous, l'homme? + +--Comment! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance? + +--Je n'connais pas d'homme comme vous. + +--Ton oncle Théophile!... + +--Il est mort. + +--Mais non, puisque c'est moi. + +--Eh ben! c'est comme si qu'il était mort! Avez-vous compris? + +Théophile, en termes colorés et vacarmeux, lui dépeignit le peu d'estime +qu'il éprouvait pour elle et sa garce de famille. + +Et il s'en alla, un peu triste tout de même, dans la nuit de la +campagne. + +Il acheva sa soirée dans l'orgie, en société de vieux mathurins, +d'anciens camarades de bord. + +Et quand la police, à onze heures, ferma le cabaret, tout le monde +pleurait des larmes de genièvre sur la déchéance de la navigation à +voiles. + +On ne parlait de rien de moins que d'aller déboulonner un grand vapeur +norvégien en fer qui se balançait dans l'avant-port, attendant la pleine +mer pour sortir. + +En somme, on ne déboulonna rien et chacun alla se coucher. + +La première visite de Théophile, le lendemain matin, fut pour un +notaire. + +Car Théophile était riche. + +Il rapportait de là-bas deux cent mille francs acquis d'une façon un peu +mêlée, mais acquis. + +Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nièces. + +--J'espère bien, mon petit oncle... dit Irma. + +--N'allez pas croire, mon cher oncle... proclama Constance. + +D'une oreille sceptique, Théophile écoutait ces touchantes déclarations. + +À la fin, obsédé par les deux parties, il décida cette combinaison: + +Il vivrait six mois chez Constance, à la campagne, et six mois chez +Irma, à la ville. + +Le dimanche, les deux familles se réuniraient dans un dîner où la +cordialité ne cesserait de régner. + +Or, un dimanche soir, de son air le plus indifférent, Théophile tint ce +propos: + +--On ne sait ni qui vit ni qui meurt.... + +Les oreilles se tendirent. + +--.... J'ai fait mon testament.... + +--Oh! mon oncle!... protesta la clameur commune. + +--Comme ça m'ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l'ai pas +partagée. + +Une mortelle angoisse déteignit sur tous les visages. + +--Non... je ne l'ai pas partagée... je la laisserai tout entière à celle de +mes deux nièces chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison: +je claque chez Irma, c'est Constance qui a le magot, et _vice versa_. + +Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle +perplexité. Devait-on se réjouir ou s'affliger? + +Finalement, chacun se réjouit, comptant sur sa bonne étoile et sur les +bons soins dont on entourerait l'oncle aux oeufs d'or. + +Comme c'était l'été, Théophile logeait chez Constance, à la campagne. + +Même à Capoue, les coqs en pâte se seraient crus en enfer, +comparativement au bien-être excessif dont on entourait Théophile. + +Et Théophile se laissait dorloter, s'amusant beaucoup sous cape. + +Ce qui le délectait davantage, c'était de voir pousser son ventre. + +Lui qui avait toujours blagué les _gros pleins de soupe_ se sentait +chatouiller de plaisir à l'idée d'avoir un bel abdomen et d'avance se +promettait une grosse chaîne en or avec des breloques pour mettre +dessus. + +Le beau temps cessa vite cette année, et Théophile prit ses quartiers +d'hiver chez Irma. + +Mais la ville, ce n'est pas comme la campagne. Les tentations! Les +femmes! + +Théophile était en retard pour les repas. Quelquefois même il ne +rentrait pas pour dîner. + +Un jour, même, il découcha. + +Irma s'inquiéta et, conduite par cette admirable délicatesse dont Dieu +semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha à sa maison +une bonne, une belle bonne, appétissante et pas bégueule. + +L'idée était ingénieuse. + +Et pourtant, elle ne réussit pas. + +Car, trois mois après, Théophile épousait la belle bonne appétissante et +pas bégueule. + + + + +La bonne fille + + +Ils habitaient tous les deux, elle et son père, une sorte de petite +masure juchée tout en haut de la falaise. L'aspect de cette demeure +n'éveillait aucune idée d'opulence, mais pourtant on devinait que ceux +qui habitaient là n'étaient pas les premiers venus. + +Nous sûmes bientôt par les gens du pays l'histoire approximative de ces +deux personnes. + +Le père, un gros vieux débraillé, à longs favoris mal entretenus, ancien +médecin de marine, mangeait là sa maigre retraite en compagnie de sa +fille, une fille qu'il avait eue quelque part dans les parages des pays +chauds, au hasard de ses amours créoles. + +Il faisait un peu de clientèle, pas beaucoup, car les paysans se +défiaient d'un docteur qui _restait_ dans une petite maison couverte de +tuiles et tout enclématisée, comme une cabane de douanier. + +Pour une fille naturelle, la fille était surnaturellement jolie, belle, +et même très gentille. + +Aussi, au premier bain qu'elle prit, quand on la vit sortir de l'eau, la +splendeur de son torse, moulé dans la flanelle ruisselante; quand, la +gorge renversée, elle dénoua la forêt noire de ses cheveux mouillés qui +dégringolèrent jusque très bas, ce ne fut qu'un cri parmi les +plagiaires[6]: + +--Mâtin!... La belle fille!... + +Quelques-uns murmurèrent seulement: «_Mâtin!_» + +D'autres enfin ne dirent rien, mais ils n'en pincèrent pas moins pour la +belle fille. + +[Note 6: Gens qui stationnent sur la place (_note de l'auteur_).] + +Et ce spectacle se renouvela chaque jour à l'heure du bain. + +Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n'avait pas l'air de +grand-chose de propre; mais tous les hommes, sauf moi, en étaient tombés +amoureux comme des brutes. + +Un matin, mon ami Jack Footer, poète anglais vigoureux et flegmatique, +vint me trouver dans ma chambre et me dit, en ce français dont il a seul +le secret: + +--Cette fille, mon cher garçon, m'excite à un degré que nul verbe humain +ne saurait exprimer.... J'ai conçu l'ardent désir de la posséder à brève +échéance.... Que m'avisez-vous d'agir? + +--Ne vous gênez donc pas! + +--C'est bien ce que je pensais. Merci. + +Et le lendemain, je rencontrai Footer, radieux. + +--Puis-je faire fond sur votre discrétion? dit-il. + +--Auprès de moi, feu Sépulcre était un intarissable babillard. + +--Eh bien! Carmen, car c'est Carmen qui est son nom chrétien, Carmen +s'est abandonnée à mes plus formelles caresses. + +--Ah!... Comme ça? + +--Oui, mon cher garçon, comme ça! Elle n'a mis qu'une condition. Drôle +de fille! Au moment suprême, elle m'a demandé: «Êtes-vous pour encore +longtemps sur ce littoral?--Jusque fin octobre, ai-je répondu.--Eh bien! +promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par mon +père; c'est un très bon médecin». J'ai promis ce qu'elle a voulu. Drôle +de fille! + +La semaine suivante, je me trouvais à la buvette de la plage quand +advint Footer? + +--Un verre de pale ale, Footer? + +--Merci, pas de pale ale.... Ce tavernier du diable aura changé de +fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble à l'urine de +phacochère plutôt qu'à une honnête cervoise quelconque. + +En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement. + +Je pensai: «Toi, mon vieux!...», mais je gardai ma réflexion pour moi. + +--Et Carmen? fis-je tout bas. + +--Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son père. + +Quelques amis, des peintres, entrèrent à ce moment et je n'insistai pas, +mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen. + +Footer ne parla avec un enthousiasme débordant et, comme un jeune homme +évoquait à cette occasion le souvenir de la _Femme de feu_ de Belot, +Footer l'interrompit brutalement: + +--Taisez-vous, avec votre Belot! La _Femme de feu_ de ce littérateur +n'est, auprès de Carmen, qu'un pâle _iceberg_. + +À ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants. + +C'était l'heure du déjeuner. Nous sortîmes tous, laissant Footer et le +jeune homme. + +Que se dirent-ils? Je ne veux pas le savoir; mais, le lendemain, je +rencontrai le jeune homme radieux. + +--Ah! ah! mon gaillard, je sais d'où vous vient cet air guilleret. + +Avec une louable discrétion, il se défendit d'abord, mais avoua bientôt. + +--Quelle drôle de fille! ajouta-t-il. Elle n'a mis qu'une condition, +c'est que si je tombe malade ici, je m'adresserai à son père pour me +soigner. Drôle de fille! + +Il faut croire que cette petite scène s'est renouvelée à de fréquents +intervalles, car le docteur, que j'ai rencontré ce matin, est vêtu d'une +redingote insolemment neuve et d'un chapeau luisant jusqu'à +l'aveuglement. + +--Eh bien, docteur, les affaires? + +--Je n'ai pas à me plaindre, je n'ai pas à me plaindre. J'ai eu depuis +quelque temps une véritable avalanche de clients, des jeunes, des mûrs, +des vieux.... Ah! si je n'étais tenu par la discrétion professionnelle, +j'en aurais de belles à vous conter! + + + + +La vie drôle + + +Je viens d'accomplir une plaisanterie complètement idiote, mais dont le +souvenir me causera longtemps encore de vives allégresses. + +Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais à la terrasse de chez +Maxim's. + +Quelques gentlemen préalablement installés y tenaient des propos dont +voici l'approximative teneur: + +--Ce vieux Georges! + +--Ce cher Alfred! + +--Ce sacré Gaston! + +--Je t'assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te +rencontrer. + +--Depuis le temps!... + +--Et moi aussi! + +Abrégeons ces exclamations. + +--Tu déjeunes avec nous, hein? + +--Volontiers! Où ça? + +--Ici. + +--Entendu! + +--Et tu dînes avec nous aussi? + +--Oh! ça, pas mèche! + +--Pourquoi donc? + +--Tous les samedis que Dieu fait, c'est-à-dire 5218 fois dans le cours +d'un siècle, je dîne avec Alice. + +--Quelle Alice? + +--Ma nouvelle bonne amie. + +--Gentille? + +--Très!... Mais un caractère!... + +--Amène-la. + +--Impossible! le samedi, elle a sa famille. + +--Alors, avise-la d'un empêchement subit. + +Le nommé Georges, à qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs, +sembla hésiter un instant. + +Puis brusquement: + +--Et allez donc, c'est pas ma mère! + +Un petit bleu apporté par le garçon fut aussitôt griffonné: _Excuse-moi +pour ce soir... forcé partir en province.... Affaire urgente... mon avenir +en dépend.... Temps semble si long loin de toi!... etc., etc., etc._ + +Puis l'adresse: _Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi de Prusse_. + +Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrète), mes +regards tombèrent sur l'adresse de la dame: _Alice de Grincheuse, 7, rue +du Roi de Prusse_. + +À cette minute précise, je me transformai en artisan diabolique, comme +dit Zola (non sans raison), de l'imbécile facétie suivante: + +Je me rends à la Taverne Royale, je demande de quoi écrire et le +chasseur: + +--Chasseur, portez ce mot immédiatement à cette adresse; il n'y a pas de +réponse. + +Après quoi, je reviens sans tarder chez Maxim's, où je m'installe à la +table voisine des précités gentlemen. + +Pendant que ces derniers dégustent leurs huîtres, lisez mon fallacieux +petit billet à la jeune Alice: + +_Ma chère Alice,_ + +_Si tu n'as rien de mieux à faire, amène-toi donc tout de suite déjeuner +avec moi et quelques camarades chez Maxim's._ + +_Ne t'étonne pas (sans calembour) de ne pas reconnaître mon écriture; je +viens de me fouler bêtement le pouce et c'est mon ami Gaston qui tient +la plume pour moi. Viens comme tu es._ + +_Ton fou de_ + +_GEORGES._ + +Oh! ce ne fut pas long! + +La sole frite n'était pas plus tôt sur la table qu'une jeune femme, fort +gentille ma foi, envahissait le célèbre restaurant. + +--Tu t'es fait mal, mon pauvre Georges? + +Inoubliable, la tête de Georges! + +--Alice! Qu'est-ce que tu fais ici? + +Inoubliable, la tête d'Alice! + +--Comment, ce que je fais ici? Tu es fou, sans doute! + +Inoubliables, les deux têtes réunies d'Alice et de Georges! + +D'autant plus inoubliables que--j'omis ce détail--Georges et ses amis +avaient cru bon de corser leur société au moyen de deux belles filles +appartenant--je le gagerais--au demi-monde de notre capitale. + +Un qui ne s'embêtait pas, c'était moi, avec mon air de rien. + +Plus les pauvres gens s'interrogeaient, plus s'inextriquait la +situation. + +Est-ce bête! Je n'ai jamais déjeuné de si bon appétit! + + + + +Le mariage manqué + + +Boulevard Saint-Michel, Sapeck passait un dimanche soir, lorsqu'il fut +accosté par un jeune potache qui lui demanda, le képi à la main: + +--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service? + +--Tel est le plus cher de mes voeux. De quoi s'agit-il? + +--Tout simplement de me rentrer au lycée Saint-Louis. Devant le censeur, +vous me ferez vos adieux comme si vous étiez mon oncle. + +Les voilà partis, Sapeck et le potache; Sapeck grave, le potache +enchanté. + +Dans le parloir, devant le censeur qui préside à la rentrée des élèves, +Sapeck redouble de gravité: + +--Bonsoir, mon neveu. + +--Bonsoir, mon oncle. + +--Travaille bien, mon neveu, et ne sois pas collé dimanche. Que ta +devise soit celle de Tacite: _Laboremus et bene nos conduisemus_, car, +comme l'a très bien fait observer Lucrèce dans un vers immortel: _Sine +labore et bona conducta ad nihil advenimus_. Et surtout sois poli et +convenable avec tes maîtres: _Maxima pionibus debetur reverentia_. + +Le pauvre potache, pendant ce discours, semblait un peu gêné de la +latinité cuisinière de son oncle improvisé. Il risqua un: _Bonsoir, mon +oncle!_ timide. + +Mais Sapeck ne l'entendait pas ainsi. Il venait d'apercevoir, luisant +sur le gilet du lycéen, une superbe chaîne d'or. + +--Comment! s'écria-t-il, petit malheureux, tu emportes ta montre au +collège? Ne sais-tu donc pas qu'à Rome, à la porte de chaque école, se +trouvait un fonctionnaire chargé de fouiller les petits élèves et de +leur enlever les sabliers et les clepsydres qu'ils dissimulaient sous +leur toge? On appelait cet homme le _scholarius detrussator_, et +Salluste avait dit à cette époque: _Chronometrum juvenibus discipulis +procurat distractiones_. + +--Mais, mon oncle.... + +--Remets-moi ta montre. + +Le censeur intervint: + +--Remettez donc votre montre à monsieur votre oncle. D'ailleurs, vous +n'en avez nul besoin au lycée. + +Le potache commençait à éprouver de sérieuses inquiétudes pour son +horlogerie, quand le bon Sapeck, dont le coeur est d'or, conclut avec +une infinie mansuétude: + +--Allons, mon enfant, garde ta montre, et qu'elle soit pour moi le +symbole du temps qui passe et ne saurait se rattraper: _Fugit +irreparabile tempus_. + +Cette histoire de mon ami Sapeck m'est revenue au souvenir, ces +jours-ci, à l'épilogue d'une aventure qui m'arriva l'année dernière, et +dont le début présente quelque analogie avec la première. + +Moi aussi, je fus accosté par un potache. C'était un dimanche +après-midi, à la fête de Neuilly. + +Comme à Sapeck, mon potache me demanda, le képi à la main: + +--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service? + +--Si cela ne me dérange en rien[7], répondis-je poliment, je ne demande +pas mieux. De quoi s'agit-il? + +[Note 7: Le caractère de M. Alphonse Allais est tout entier dans cette +phrase. (_Note de l'auteur_).] + +--Voici, monsieur.... Permettez-moi d'abord de vous présenter ma bonne +amie, dont je suis éperdument amoureux. + +Et il me présenta une manière de petite brune drôlichonne qui louchait +un peu. + +Êtes-vous comme moi? J'adore les petites brunes drôlichonnes qui +louchent un peu. + +Je m'inclinai. + +--Je suis très désireux, reprit le potache, d'avoir le portrait de +mademoiselle sur ma cheminée. Mais ma mère ne consentira jamais à +laisser traîner un portrait de demoiselle sur ma cheminée. Aussi ai-je +imaginé un subterfuge. Elle se fera photographier en votre compagnie, et +je dirai à ma mère que c'est le portrait d'un de mes professeurs et de +sa femme. Ça vous va-t-il? + +Au fond, je suis bon; cela m'alla. + +Nous entrâmes chez un photographe forain, qui nous livra en quelques +minutes un pur chef-d'oeuvre de ressemblance sur tôle, encadré +richement, le tout pour 1 franc 75. + +Tout dernièrement, j'ai été sur le point de me marier. + +Un jour, mon ex-futur beau-père me demanda, non sans raideur: + +--Au moins, avez-vous rompu définitivement? + +--Rompu? fis-je. Rompu avec qui? + +--Avec certaine petite brunette qui louchait un peu. + +Je fouillai au plus profond de mes souvenirs. Aucun fantôme de brunette +qui louche un peu. + +Je niai carrément. + +--Et ça? brandit mon beau-père. + +Comment s'était-il procuré le malheureux portrait, je ne le sus jamais, +mais il l'avait en sa possession. + +--Qu'on ait des maîtresses, disait-il, je le comprends, et même je +l'admets.... Mais qu'on s'affiche avec!... + +Et il ne concluait même pas. + +Il me refusa sa fille. + +Ça m'est égal, j'ai appris depuis qu'elle avait des habitudes invétérées +d'ivrognerie. + + + + +Le nommé Fabrice + + +--Hé! là-bas, le vieux rigolo! qu'est-ce que vous demandez? + +Le vieux rigolo ainsi interpellé ne répondit pas, mais comme en proie à +une indicible stupeur, il regardait les bâtiments neufs à peine +terminés, une petite maisonnette en brique, les hangars, les écuries, +une immense bascule destinée à peser les voitures de betteraves. + +--Tout de même, fit-il, faut être bougrement effronté! + +--De quoi donc, mon brave? + +--Faut avei un rude toupet! + +Fatigué sans doute de cette conversation, le contremaître demanda +brusquement au paysan: + +--Enfin, qui êtes-vous? Que voulez-vous? + +--Qui que je sis? Vous me demandez qui que je sis? Je sis le nommé +Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n'êtes pas cheu vous! + +--Comment, vous êtes chez vous? + +--Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f... le camp, avec +vos gens et toutes vos saloperies de bâtisses, et pis je vous demanderai +trois mille francs de dommages et intérêts! + +Sur ces entrefaites, l'architecte arrivait au chantier. La dernière +phrase du vieux campagnard le fit légèrement pâlir. + +Si c'était vrai, pourtant, qu'on eût bâti sur son champ! + +Le plus comique, c'est que la chose était parfaitement exacte. + +Le pauvre architecte s'était trompé de terrain et il avait construit sur +le champ du nommé Fabrice pour cinquante mille francs de bâtiments au +compte d'une grande sucrerie voisine. + +On allait en faire, une tête, à l'administration, quand on apprendrait +ça! + +L'architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n'en mènent +pas large: il se gratta la tête et le nez alternativement. + +L'indignation du campagnard allait croissant: + +--Je sis le nommé Fabrice, et personne n'a le droit de construire sur +mon bien, personne! + +--Effectivement, balbutiait l'architecte, il y a erreur, mais elle est +facilement réparable.... Nous allons vous donner l'autre champ, le nôtre. +Il est d'égale surface, et.... + +--J' n'en veux point de votre champ. C'est le mien qu'il me faut. Vous +n'avez pas le droit de bâtir sur mon bien, ni vous ni personne. J'vous +donne huit jours pour démolir tout ça et remettre mon champ en état, et +pis je demande trois mille francs de dommages et intérêts! + +La discussion continua sur ce ton. + +Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s'efforçait +de convaincre le nommé Fabrice. Le vieux paysan ne voulait _rien +savoir_. Il lui fallait son champ débarrassé des _saloperies de +bâtisses_, et, en plus, trois mille francs d'indemnité. + +Le propriétaire de la sucrerie, informé de cet étrange malentendu, +arriva vite et voulut transiger. Le nommé Fabrice était buté. + +On marchanda: cinq mille francs d'indemnité! + +--Non, ma terre! + +--Dix mille! + +--Non, ma terre! + +--Vingt mille! + +--Non, ma terre! + +--Ah zut! nous plaiderons, alors! + +Malgré la bonne volonté des juges, on ne put découvrir dans le Code le +plus mince article de loi autorisant un sucrier à bâtir sur le champ +d'autrui, même en l'indemnisant après. + +Le sucrier fut condamné à remettre le bien du nommé Fabrice dans l'état +où il l'avait pris. + +Les considérants du jugement blâmaient la légèreté de l'architecte, et +surtout la mauvaise foi évidente et la rapacité du nommé Fabrice. + +Le nommé Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier. + +--Écoutez, fit-il, je ne sis pas un méchant homme. Donnez-moi votre +champ et quarante mille francs... et j'vous fous la paix. + +Plus tard, le caissier raconta que le nommé Fabrice, en signant son reçu +de quarante mille francs, avait murmuré: + +--C'est égal, faut avei un rude toupet tout de même! + +On ne sut jamais si c'était de lui qu'il voulait parler ou d'un autre. + + + + +L'inespéré bonne fortune + + +Il m'est arrivé, voici peu de jours, une fort piquante aventure dont je +vais avoir l'avantage de mettre mon élégante clientèle au courant. + +Il n'était pas loin de six heures, je sortais du Palais où la plaidoirie +de mon avocat m'avait si cruellement altéré que je constatai l'urgence +d'entrer à la brasserie Dreher et d'y boire un de ces bocks dont elle a +seule le secret. + +J'étais installé depuis deux minutes quand je me sentis curieusement +observé par un grand jeune homme pâle et triste, en face de moi. + +Bientôt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment: + +--Vous plairait-il de m'accorder quelques instants de bienveillante +attention? + +--Volontiers, acquiesçai-je. + +--Vous me faites l'effet, monsieur, d'un pour qui rien de ce qui est +humain ne demeure étranger. + +--Je suis cet un. + +--Je l'avais deviné.... Alors, vous allez compatir. Voici la chose +dépouillée de tout vain artifice: je suis éperdument amoureux d'une +jeune fille qui passe tous les soirs vers six heures et demie place du +Châtelet. Une incoercible timidité m'en prohibe l'abord, et cependant je +me suis juré de lui _causer_ ce soir, comme dit M. Francisque Sarcey +dans son ignorance de la langue française. + +--Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey, +je me retire! + +--Restez.... Alors, j'ai imaginé, pour la conquête de la jeune personne en +question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui +pourrait d'autant mieux réussir. + +--Parlez! + +--Quand la jeune fille poindra à l'horizon du boulevard de Sébastopol, +je vous la désignerai discrètement; vous lui emboîterez le pas, vous lui +conterez les mille coutumières et stupides fadaises... À un moment, vous +serez insolent.... La jeune vierge se rebiffera.... C'est alors que +j'interviendrai.»Monsieur, m'indignerai-je, je vous prie de laisser +mademoiselle tranquille, etc.!» Le reste ira tout seul. + +--Bien imaginé. + +--Vous vous retirerez plein d'une confusion apparente. Demain, je vous +raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir à +déjeuner, ici même, sur le coup de midi. + +--Entendu. + +--Chut!... la voilà! + +Elle était en effet très bien, la jeune personne, véritablement très +bien. + +Une sorte de Cléo de Mérode, avec à la fois plus de candeur et de +distinction. + +Fidèle au programme, je l'accompagnai: _Mademoiselle, écoutez-moi donc!_ +et tout ce qui s'ensuit. + +Elle ne répondit rien. + +Je devins pressant. + +Égal mutisme. + +Impatienté, je frisai la goujaterie. + +Je n'y gagnai qu'à la faire croître en beauté, en candeur, en +distinction. + +C'est alors que le jeune homme pâle et triste crut devoir intervenir: + +--Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix! + +La demoiselle détourna la tête, s'empourpra de colère, et d'une voix +enrouée et faubourienne: + +--Eh ben quoi! cria-t-elle. Il est malade, çui-là! Qui qui lui prend? + +S'adressant à moi: + +--Monsieur, f...ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre à se mêler de +ce qui le regarde! En voilà un veau! + +J'hésitais à frapper. + +--F...ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis, à c'daim-là!... Vous +n'êtes donc pas un homme? + +Ma foi, un peu piqué dans mon amour-propre, j'obéis. + +Je décochai au jeune homme pâle et triste un formidable coup de poing, +qu'il para fort habilement d'ailleurs avec son oeil gauche. + +Une heure après cet incident, la délicieuse enfant, véritable vierge de +Vermicelli[8], m'amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me +prodiguait ses plus intimes caresses. + +[Note 8: Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait à Gennevilliers +vers la fin du XIXe siècle.] + +Le lendemain à midi, exact au rendez-vous du jeune homme pâle et triste, +je me trouvai chez Dreher. + +Lui n'y vint pas. + +Mesquine rancune? Simple oubli? + + + + +La valse + + +Le col de pardessus relevé, mes mains dans les poches, j'allais par les +rues brumeuses et froides en cet état d'abrutissement vague qui tend à +devenir un état normal chez moi, depuis quelque temps. + +Tout à coup je fus tiré de ma torpeur par une petite main finement +gantée qui s'avançait vers moi, et une voix fraîche qui disait: + +--Comment, te voilà, grande gouape! + +Je levai les yeux. + +La personne qui m'interpellait aussi familièrement était une grosse, +jeune, blonde, petite femme, jolie comme tout, mais que je ne +connaissais aucunement. + +--Je crains bien, madame, répondis-je poliment, de n'être point la +grande gouape que vous croyez. + +--Ah! par exemple, c'est trop fort! + +Et elle me nomma. + +--Comment, continua-t-elle, tu ne me reconnais pas? Je suis donc bien +changée! Voyons, regarde-moi bien. + +--Aussi longtemps que vous voudrez, madame, car cette opération n'a rien +de déplaisant pour moi. + +--Tu n'as pas changé, toi.... Tu ne te rappelles pas le Luxembourg? + +--Lequel, madame? Le jardin ou le grand-duché? + +--Imbécile! + +J'avais beau la considérer avec la plus vive attention, impossible de +trouver un nom ou même de rattacher le moindre souvenir. + +À la fin, elle eut pitié de mon embarras. + +--Nanette! dit-elle, en éclatant de rire. + +--Comment, c'est toi, ma pauvre Nanette! Oh! combien engraissée! + +--Oui, je suis devenue un peu forte! + +Je l'avais connue, voilà sept ou huit ans. C'était, à cette époque, une +gamine ébouriffée et toute menue. J'aurais pu, semblait-il, la fourrer +dans la poche de mon ulster. + +Apprentie dans je ne sais quel atelier de Montrouge, elle fréquentait +plus assidûment le Luxembourg que sa _boîte_, et je ne me lassais pas +d'admirer la longanimité de ses patrons qui acceptaient bénévolement +d'aussi longues et fréquentes disparitions. + +Et gaie avec cela, et maligne! + +Un beau jour, elle avait disparu sans crier gare, et je ne l'avais +jamais revue. + +J'étais émerveillé de la retrouver ainsi changée, et surtout +considérablement augmentée. + +Je ne m'en cache pas, j'adore les jeunes femmes un peu fortes, mais je +les préfère énormes et voici la raison: + +J'ai un faible pour la peau humaine lorsqu'elle est tendue sur le corps +d'une jolie femme; or, j'ai remarqué que les grosses personnes offrent +infiniment plus de peau que les maigres. Voilà. + +Mon amie était dans ce cas, et tandis qu'elle me racontait son histoire +et sa métamorphose, je l'enveloppais d'un regard gourmand et convoiteur. + +Elle en avait à me raconter, depuis le temps! + +D'abord, elle était tombée amoureuse d'un jeune premier au Théâtre +national des Gobelins. Premier collage, où le confortable était +abondamment remplacé par des volées quotidiennes. + +Un jour, la volée fut bi-quotidienne. Alors Nanette, outrée de ce +procédé inqualifiable, lâcha le cabotin et devint la maîtresse d'un +jeune sculpteur de Montparnasse. + +Pas de coups avec cet artiste, mais une _purée!_ Et tout le temps poser, +tout le temps. + +Heureusement qu'il vint une commande, un buste. Un jeune homme riche +tenait à posséder ses traits en marbre. + +Quand les traits furent terminés, le jeune homme riche emporta son +buste... et Nanette. + +Entre nous, je crois que le buste n'était qu'une frime imaginée par le +jeune homme riche pour se rapprocher de l'objet de son amour. + +Quoi qu'il en soit, Nanette prit un ascendant considérable sur son +nouvel amant et, comme elle le disait un peu modernement, elle le menait +par le bi, par le bout, par le bi du bout du nez. + +Tout de suite, avec lui, elle s'était mise à engraisser, enchantée +d'ailleurs.»Ça me donne un air sérieux», affirmait-elle. + +--Et ton amant, demandai-je, joli garçon? + +--Superbe! + +--Intelligent? + +--Un vrai daim, mon cher! Imagine-toi.... + +Et elle me conta force anecdotes tendant toutes à démontrer la parfaite +stupidité du personnage. + +--Et que fait-il? + +--Rien, je te dis, il est riche. Pourtant, il a une prétention: composer +de la musique. As-tu un livret d'opéra à mettre en musique? + +--Non, pas pour le moment. + +--Ah! une idée! + +Elle frappa dans ses mains, en femme à qui il vient d'arriver une bonne +idée. + +--Tu as du talent? fit-elle. + +--Dans quel genre? + +--Écris les paroles d'une opérette, apporte-les-lui. Ça ne sera jamais +joué, mais tu auras un prétexte pour venir à la maison. Tu verras comme +il est bête! + +Je n'eus garde, vous pensez bien, de manquer une si belle occasion. Je +bâclai, le lendemain même, une ânerie qui ressemblait à une opérette +comme _l'Oeil crevé_ ressemble au _Syllabus_, et j'apportai la chose à +_mon_ compositeur. + +Nanette n'avait pas menti. Il était encore plus bête que ça. + +Il fut enchanté que j'eusse pensé à lui. + +--Mais qui diable a pu vous parler de moi? + +--C'est M. Saint-Saëns qui m'a donné votre adresse! + +--Saint-Saëns! mais je ne le connais pas! + +--Eh bien, lui vous connaît! + +Nanette, qui se trouvait en peignoir, les cheveux sur le dos, plus jolie +que jamais, se tenait les côtes. (Je me serais volontiers chargé de +cette opération). + +--Joue donc ta valse à monsieur, dit-elle. + +Il se mit au piano et préluda. + +Silencieusement, Nanette m'indiqua la pendule. Je regardai l'heure: 10 h +15. + +Il jouait sa valse avec une conviction véritablement touchante. C'était +une suite d'airs idiots, mille fois entendus. Mais quel feu dans +l'exécution! + +Le monde extérieur n'existait plus pour lui. Il se penchait, se +relevait, se tortillait. La sueur ruisselait sur son front génial. + +Nanette me regardait de son air le plus cocasse: «Crois-tu, hein!» + +En effet, il fallait le voir pour le croire. + +Je la contemplais goulûment. Crédieu, qu'elle était jolie en peignoir! + +La valse marchait toujours. Nous étions assis à côté l'un de l'autre, +sur un divan. + +--À quoi penses-tu? fit-elle brusquement. + +--Je suis en train de calculer la surface approximative de ton joli +corps, et, divisant mentalement cette superficie par celle d'un baiser, +je calcule combien de fois je pourrais t'embrasser sans t'embrasser à la +même place! + +--Et ça fait combien? + +--C'est effrayant!... Tu ne le croirais pas. + +La valse était finie. Il était 10 h 35. L'artiste s'épongeait. + +--Superbe, superbe, superbe! + +--Seulement, ajouta Nanette, monsieur ne la trouve pas assez longue. +Monsieur me faisait remarquer avec raison qu'après le grand machin +brillant, tu sais, ploum, ploum, ploum, pataploum, tu devrais reprendre +la mélodie, tu sais, tra la la la, tra la la la la! + +--C'est votre avis, monsieur? + +--Je crois que ça ferait mieux! + +Je pris congé. Il était temps. J'allais mourir de rire. + +Mais je revins le lendemain. + +_Mon_ compositeur était sorti. Ce fut Nanette qui me reçut, en peignoir, +les cheveux sur le dos, comme la veille. + +Le divan était là-bas, large, tentant. + +Je devins pressant. + +Nanette se défendait mollement: + +--Non, pas maintenant.... Quand il sera là! + +--!!!!!... + +--Oui, ce sera bien plus drôle.... Pendant sa valse! + + + + +Nature morte + + +Vous avez peut-être remarqué, au Salon de cette année, un petit tableau, +à peu près grand comme une feuille, lequel représente tout simplement +une boîte à sardines sur un coin de table. + +Non pas une boîte pleine de sardines, mais une boîte vide, dans laquelle +stagne un restant d'huile, une pauvre boîte prochainement vouée à la +_poubelle_. + +Malgré le peu d'intérêt du sujet, on ne peut pas, dès qu'on a aperçu ce +tableautin, s'en détacher indifférent. + +L'exécution en est tellement parfaite qu'on se sent cloué à cette +contemplation avec le rire d'un enfant devant quelque merveilleux +joujou. Le zinc avec sa luisance grasse, le fond huileux de la boîte +reflétant onctueusement le couvercle déchiqueté, c'est tellement ça! + +Les curieux qui consultent le livret apprennent que l'auteur de cette +étrange merveille est M. Van der Houlen, né à Haarlem, et qui eut une +mention honorable en 1831. + +Une mention honorable en 1831! M. Van der Houlen n'est pas tout à fait +un jeune homme. + +Très intrigué, j'ai voulu connaître ce curieux peintre et, pas plus tard +qu'hier, je me suis rendu chez lui. + +C'est là-bas, au diable, derrière la butte Montmartre, dans un grand +hangar où remisent de très vieilles voitures et dont l'artiste occupe le +grenier. + +Un vaste grenier inondé de lumière, tout rempli de toiles terminées; +dans un coin, une manière de petite chambre à coucher. Le tout d'une +irréprochable propreté. + +Tous les tableaux sans exception représentent des natures mortes, mais +d'un rendu si parfait, qu'en comparaison, les Vollon, les Bail et les +Desgoffe ne sont que de tout petits garçons. + +Le père Houlen, comme l'appellent ses voisins, était en train de faire +son ménage, minutieusement. + +C'est un petit vieux, en grande redingote autrefois noire, mais +actuellement plutôt verte. Une grande casquette hollandaise est enfoncée +sur ses cheveux d'argent. + +Dès les premiers mots, je suis plongé dans une profonde stupeur. +Impossible d'imaginer plus de naïveté, de candeur et même d'ignorance. +Il ne sait rien de ce qui touche l'art et les artistes. + +Comme je lui demande quelques renseignements sur sa manière de procéder, +il ouvre de grands yeux et, dans l'impossibilité de formuler quoi que ce +soit, il me dit: + +--Regardez-moi faire. + +Ayant bien essuyé ses grosses lunettes, il s'assied devant une toile +commencée, et se met à peindre. + +Peindre! je me demande si on peut appeler ça peindre. + +Il s'agit de représenter un collier de perles enroulé autour d'un hareng +saur. Sans m'étonner du sujet, je contemple attentivement le bonhomme. + +Armé de petits pinceaux très fins, avec une incroyable sûreté d'oeil et +de patte et une rapidité de travail vertigineuse, il procède par petites +taches microscopiques qu'il juxtapose sans jamais revenir sur une touche +précédente. + +Jamais, jamais il n'interrompt son ouvrage de patience pour se reculer +et juger de l'effet. Sans s'arrêter, il travaille comme un forçat +méticuleux. + +Le seul mot qu'il finisse par trouver à propos de son art, c'est +celui-ci:--La grande affaire, voyez-vous, c'est d'avoir des pinceaux +bien propres. + +Le soir montait. Méthodiquement, il rangea ses ustensiles, nettoya sa +palette et jeta un regard circulaire chez lui pour s'assurer que tout +était bien en ordre. + +Nous sortîmes. + +Quelques petits verres de curaçao (il adore le curaçao) lui délièrent la +langue. + +Comme je m'étonnais qu'avec sa grande facilité de travail il n'eût +envoyé au Salon que le petit tableau dont j'ai parlé, il me répondit +avec une grande tristesse: + +--J'ai perdu toute mon année, cette année. + +Et alors il me raconta la plus étrange histoire que j'entendis jamais. + +De temps en temps, je le regardais attentivement, voulant m'assurer +qu'il ne se moquait pas de moi, mais sa vieille honnête figure de +vieillard navré répondait de sa bonne foi. + +Il y a un an, un vieil amateur hollandais, fixé à Paris, lui commanda, +en qualité de compatriote, un tableau représentant un dessus de cheminée +avec une admirable pendule en ivoire sculpté, une merveille unique au +monde. + +Au bout d'un mois, c'était fini. L'amateur était enchanté, quand tout à +coup sa figure se rembrunit: + +--C'est très bien, mais il y a quelque chose qui n'est pas à sa place. + +--Quoi donc? + +--Les aiguilles de la pendule. + +Van der Houlen rougit. Lui si exact s'était trompé. + +En effet, dans l'original, la petite aiguille était sur quatre heures et +la grande sur midi, tandis que dans le tableau, la petite était entre +trois et quatre heures, et la grande sur six heures. + +--Ce n'est rien, balbutia le vieil artiste, je vais corriger ça. + +Et, pour la première fois, il revint sur une chose faite. + +À partir de ce moment, commença une existence de torture et +d'exaspération. Lui, jusqu'à présent si sûr de lui-même, ne pouvait pas +arriver à mettre en place ces sacrées aiguilles. + +Il les regardait bien avant de commencer, voyait bien leur situation +exacte et se mettait à peindre. Il n'y avait pas cinq minutes qu'il +était en train que, crac! il s'apercevait qu'il s'était encore trompé. + +Et il ajoutait: + +--À quoi dois-je attribuer cette erreur? Si je croyais aux sorts, je +dirais qu'on m'en a jeté un. Ah! ces aiguilles, surtout la grande! + +Et depuis un an, ce pauvre vieux travaille à sa pendule, car l'amateur +ne veut prendre livraison de l'oeuvre et la payer, que lorsque les +aiguilles seront exactement comme dans l'original. + +Le désespoir du bonhomme était si profond que je compris l'inutilité +absolue de toute explication. + +Comme un homme qui compatit à son malheur, je lui serrai la main et le +quittai dans le petit cabaret où nous étions. + +Au bout d'une vingtaine de pas, je m'aperçus que j'avais oublié mon +parapluie. Je revins. + +Mon vieux, attablé devant un nouveau curaçao, était en proie à un accès +d'hilarité si vive qu'il ne me vit pas entrer. + +Littéralement, il se tordait de rire. + +Tout penaud, je m'éloignai en murmurant: + +--Vieux fumiste, va! + + + + +Une mort bizarre + + +La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et +j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est +accomplie mardi dernier, 6 novembre. + +Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni +même deux boulets de canon, ni trois. + +Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les +quais du Havre et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se +mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des +habitants. + +Les médecins se frottaient les mains: «Bon cela! se disent-ils; à nous +les petites typhoïdes!» + +Car, le croirait-on? Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses +égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite +marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des +Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la +cité. + +Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[9] de François +_I_er au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à +femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu +les ponts et chaussées de son royaume? + +[Note 9: Si par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait offusqué +de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je n'ai jamais +reculé devant un Valois. A.A.] + +N'importe! C'était un beau spectacle. + +Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir +entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres. + +Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je +m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis +extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen. + +Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien plein de talent et de +sentimentalité. + +Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps. + +À ce moment, la sentimentalité dominait. + +Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son coeur?... Ses +yeux se remplissaient de larmes. + +«Eh bien? fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen? + +--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les +Plus fortes marées du siècle brisent mon coeur. + +--Contez-moi ça. + +--Volontiers, mais pas là.» + +Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où +une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenska-punch de +derrière les fagots. + +Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me +narra: + +«Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais +dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le +grand marchand de rogues, je tombais amoureux d'une jeune fille +charmante, à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement +indifférent Je me fis présenter à son père et devins familier de la +maison. C'était bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, +mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen? + +--Pas encore. + +--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait surtout en +un petit coin. Je me dis: «Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce +petit coin, elle sera bien contente.» Et un beau matin me voilà parti +avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon +pauvre ami: de l'eau. Or, tu sais que si le mouillage est interdit aux +marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas +d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je +verrai ce que ça donnera. + +«Cela donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle +accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce +qui arriva? + +--Je le saurai quand tu me l'auras dit. + +--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau +de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées. +Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon +tableau, cette petite mer monter, monter, monter, puis baisser, baisser, +baisser, les laissant à nu, graduellement. + +--Ah! + +--Oui.... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du +siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre, +ouragan! + +«Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai +tout le monde dans le désespoir le plus fou. + +«Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit. + +--Pauvre ami!» + +Axelsen pleurait comme un veau marin. + +«Et tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te +raconter là. Demande plutôt à Johanson.» + +Le soir même, je vis Johanson, qui me dit que c'était de la blague. + + + + +La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_ + + +Je me suis toujours demandé pourquoi on nomme nuits blanches celles +qu'on passe hors de son lit. Moi, je viens d'en passer une, et je l'ai +trouvée plutôt... verte. + +Ce qui n'a pas empêché mon concierge, quand je suis rentré le matin, de +me saluer d'un petit air... en homme qui dit: + +«Ah! ah! mon gaillard, nous nous la coulons douce!» + +Et pourtant.... Mais n'anticipons pas. + +Il faut vous dire que j'étais amoureux depuis quelque temps. + +Oh! amoureux, vous savez!... pas à périr. Mais enfin, légèrement pincé, +quoi! + +C'était une petite blonde très gentille, avec des petits frisons plein +le front. Tout le temps elle était à la fenêtre, quand je passais. + +À force de passer et de repasser, j'avais cru à la fin qu'elle me +reconnaissait, et je lui adressais un petit sourire. Je m'étais même +imaginé--vous savez comme on se fait des idées--qu'elle me souriait +aussi. + +C'était une erreur, j'en ai en la preuve depuis, mais trop tard +malheureusement. + +Je me disais: «Faudra que j'aille voir ça, un jour.» + +En attendant, je m'informe, habilement, sans avoir l'air de rien. + +Elle est mariée avec un monsieur pas commode, paraît-il, directeur d'une +importante fabrique de mitrailleuses civiles. + +Le monsieur pas commode sort tous les jours vers huit heures, se rend à +son cercle, et ne rentre que fort tard dans la nuit. + +«Bon, me dis-je, c'est bien ce qu'il me faut.» + +Nous étions dans les environs de la mi-carême. + +À l'occasion de cette solennité, j'avais été invité à un bal de +camarades, costumé, naturellement. + +On sait que j'ai beaucoup d'imagination; aussi tous les amis m'avaient +dit: «Tâche de trouver un costume drôle.» + +Et je me déguisai, dès le matin, en hussard rouge de Monaco. + +Vous me direz qu'il n'y a pas de hussards rouges à Monaco; qu'il n'y a +même pas du tout de hussards, ou que, s'il y en a, ils sont généralement +en civil. + +Je le sais aussi bien que vous, mais la fantaisie n'excuse-t-elle pas +toutes les inexactitudes? + +Tout en me contemplant dans la glace de mon armoire (une armoire à +glace), je me disais «Tiens, mais ce serait véritablement l'occasion +d'aller voir ma petite dame blonde. Elle n'aura rien à refuser à un +hussard rouge d'aussi belle tournure.» + +Le fait est, entre nous, que j'étais très bien dans ce costume. Pas mal +du tout, même. + +Je dîne de bonne heure.... Un bon dîner, substantiel, pour me donner des +forces, arrosé de vins généreux, pour me donner du... toupet. + +Je boucle mon ceinturon, car j'avais un sabre, comme de juste, et me +voilà prêt pour l'attaque. + +En arrivant près de la maison de mon adorée, j'aperçois le mari qui +sort. + +Bon, ça va bien.... Je le laisse s'éloigner, et je monte l'escalier +doucement, à cause des éperons dont je n'ai pas une grande habitude et +qui sont un peu longs chez les hussards rouges. + +Je tire le pied d'une pauvre biche qui sert maintenant de cordon de +sonnette. + +Un petit pas se fait entendre derrière la porte. On ouvre. C'est elle... +ma petite blonde. Je lui dis: + +Au fait, qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire? + +Parce que, vous savez, dans ces moments-là, on dit ce qui vous vient à +l'esprit, et puis, cinq minutes après, on serait bien pendu pour le +répéter. + +Mais ce que je me rappelle parfaitement, est qu'elle m'a répondu, d'un +air furieux: «Vous êtes fou, monsieur!... Et mon mari qui va rentrer!... +Tenez, je l'entends.» + +Et v'lan! elle me claque la porte sur le nez. + +En effet, quelqu'un montait l'escalier d'un pas lourd, le pas terrible +de l'époux impitoyable. + +Tout hussard rouge que j'étais, je l'avoue, j'eus le trac. + +Il avait un moyen bien simple de sortir de la situation, me direz-vous. +Descendre l'escalier et m'en aller tout bêtement. Mais, comme l'a très +bien fait remarquer un philosophe anglais, ce sont les idées les plus +simples qui viennent les dernières. + +Je pensai à tout, sauf à partir. + +Un instant, j'eus l'idée de dégainer et d'attendre le mari de pied +ferme. + +«Absurde, me dis-je, et compromettant.» + +Et l'homme montait toujours. + +Tout à coup, j'avise une petite porte que je n'avais pas remarquée tout +d'abord, car elle était peinte, comme le reste du couloir, en imitation +de marbre, mais quel drôle de marbre! un marbre de mi-carême! + +Dans ces moments-là, on n'a pas de temps à perdre en frivole esthétique. + +J'ouvre la porte, et je m'engouffre avec frénésie, sans même me demander +où j'entre. + +Il était temps. Le mari était au haut de l'escalier. + +J'entends le grincement d'une clef dans la serrure, une porte qui +s'ouvre, une porte qui se ferme,--la même sans doute,--et je puis enfin +respirer. + +Je pense alors à examiner la pièce où j'ai trouvé le salut. + +Je vous donne en mille à deviner le drôle d'endroit où je m'étais +fourré. + +Vous souriez... donc vous avez deviné! + +Eh bien! oui, c'était là, ou plutôt.... ICI! + +Doucement, sans bruit, je lève le loquet, et je pousse la porte.... Elle +résiste. + +Je pousse un peu plus fort.... Elle résiste encore. + +Je pousse tout à fait fort, avec une vigueur inhumaine. La porte résiste +toujours, en porte qui a des raisons sérieuses pour ne pas s'ouvrir. + +Je me dis: «C'est l'humidité qui a gonflé le bois!» Je m'arc-boute +contre... le machin, et... han! Peine perdue. + +Décidément, c'est de la bonne menuiserie. + +Une idée infernale me vient.... Si le mari, m'ayant aperçu d'en bas et +devinant mes coupables projets, m'avait enfermé là, grâce à un verrou +extérieur! + +Quelle situation pour un hussard rouge! + +Un soir de mi-carême! Et moi qu'on attend au bal. + +Non, non, ce n'est pas possible. J'éloigne de moi cette sombre pensée. + +Et pourtant la porte reste immuable comme un roc. + +De guerre lasse, je m'assieds--heureusement qu'on peut s'asseoir dans +ces endroits-là--et j'attends. Parbleu! quelqu'un viendra bien me +délivrer. + +On ne vient pas vite. On ne vient même pas du tout. + +Que mangent-ils donc dans cette maison? + +Des confitures de coing, sans doute. + +De la rue monte à mes oreilles le joyeux vacarme des trompes, des cors +de chasse, des clairons, et puis--terrible!--le son des horloges, les +quarts, les demies, les heures!... + +Et le libérateur attendu n'arrive pas. Tous ces gens-là se sont donc +gorgés de bismuth aujourd'hui? + +La prochaine fois que je reviendrai dans cette maison, j'enverrai un +melon à chaque locataire. + +De temps en temps, avec un désespoir touchant, je me lève, et, faisant +appel à toute mon énergie, je pousse la porte, je pousse, je pousse! + +Ah! pour une bonne porte, c'est une bonne porte! + +Enfin, épuisé, je renonce à la lutte. La poignée de mon sabre me rentre +dans les côtes. Je l'accroche au loquet et je m'endors. Sommeil pénible, +entrecoupé de cauchemars. Le bruit de la rue s'est éteint peu à peu. On +n'entend plus qu'un cor de chasse qui s'obstine héroïquement dans le +lointain. + +Puis le cor de chasse va se coucher comme tout le monde.... + +Je me réveille!... C'est déjà le petit jour. Je me frotte les yeux et me +rappelle tout. Mon sang de hussard rouge ne fait qu'un tour. +Rageusement, je décroche mon sabre et le tire à moi.... + +Je n'ose vous dire le reste. + +Imbécile que j'étais! double imbécile! triple imbécile! centuple idiot! +multiple crétin! J'avais passé toute ma nuit à pousser la porte.... + +Elle s'ouvrait en dedans!... + + + + +Le veau _Conte de Noël pour Sara Salis_ + + +Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage. + +Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau. + +«Un vrai? + +--Oui Sara, un vrai. + +--En viande, et en peau? + +--Oui, gara, en viande et en peau. + +--Qui marchait avec ses pattes? + +--Puisque je te dis un vrai veau! + +--Alors? + +--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau; seulement, +comme il faisait des saletés dans le salon.... + +--Le petit garçon? + +--Non, le veau.... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il +cassait les joujoux de ses petites soeurs.... + +--Il avait des petites soeurs, le veau? + +--Mais non, les petites soeurs du petit garçon... alors on lui bâtit une +petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois.... + +--Avec des petites fenêtres? + +--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes +couleurs.... Le soir, c'était le Réveillon. Le papa et la maman du petit +garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le +petit garçon, et les parents s'en vont.... + +--On l'a laissé tout seul à la maison? + +--Non, il y avait sa bonne.... Seulement le petit garçon ne dormait pas. Il +faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est +levé et il a été trouver des petits camarades, qui demeuraient à côté.... + +--Tout nu? + +--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui +voulaient faire réveillon comme de grandes personnes, sont entrés dans +la maison, mais ils ont été bien attrapés, la salle à manger et la +cuisine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?... + +--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis? + +--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau.... + +--Tout cru? + +--Tout cru, tout cru. + +--Oh! les vilains! + +--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits +polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin +est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été +guéris.... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de veau +au petit garçon. + +--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon? + +--Le petit garçon... il s'en fiche pas mal.» + + + + +Pour en avoir le coeur net + + +Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra. + +Lin, un gommeux quelconque, aux souliers plats relevés et pointus, aux +vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en +un mot, un de nos joyeux rétrécis. + +Elle beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons +fous plein le front, mais surtout une taille.... + +Invraisemblable, la taille!... + +Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, +employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif. + +Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de +gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête +effrontée. + +Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas. + +Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de +Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa +bonne amie, il murmurait, à part lui: + +«Ça doit être postiche.» + +Réflexion ridicule, pour quiconque a fait un tant soit peu d'anatomie. + +On peut, en effet, avoir des fausses dents, des nattes artificielles, +des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir, +d'aucune façon, une taille postiche. + +Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi +peu au courant de l'anatomie que des artifices de la toilette, et il +continuait à murmurer, très ahuri: + +«Ça doit être postiche.» + +Ils étalent arrivés aux boulevards. + +Le couple prit à droite et, bien que ce ne fût pas son chemin, le +cuirassier les suivit. + +Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une +vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus +jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui +rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe. + +Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le coeur net et murmura: + +«Nous verrons bien si c'est du faux.» + +Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina. + +Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air et s'abattit tranchant +net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir, tel un ver +de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel. + +C'est le gommeux qui faisait une tête! + + + + +Crime russe + + +Ce fut l'excès même de la hideur de cette vieille, je crois bien, qui +m'attira chez elle. + +Quand, passant dans une ruelle sinistre et transversale, je l'aperçus à +sa fenêtre, cette détestable vieille, avec son masque violâtrement +blafard, ses petits yeux où luisaient toutes les sales luxures, et sa +frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au +cerveau une bouffée de cette lubricité fangeuse qui vient hanter les +rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants. + +De près, elle était répugnante au-delà de toute expression. + +La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggravée +par le poudroiement louche d'une veloutine acquise chez une herboriste +de onzième classe, sans doute avorteuse. + +Des réparations successives à son énorme râtelier avaient mis des dents +d'azur trouble à côté d'autres qui semblaient de vieil ivoire. + +Et si, en ce moment, je n'avais pas eu l'esprit si calme, je me serais +certainement cru le jouet d'un angoissant cauchemar. + +Ce n'était pas le besoin qui la poussait à accomplir son immonde +profession, car tout, chez elle, sentait l'aisance presque confortable. + +Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois +cossus. Une armoire normande en chêne massif se carrait dans un coin de +la chambre avec cet aspect riche, cette apparence--inexplicable par la +raison--d'être remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent +infailliblement, même fermées, les armoires pleines des vides. + +D'une voix crapuliforme qu'elle essayait de faire gazouillante, la +vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes. + +«Comme tes bottes sont belles!» + +Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit à Plewna le général +Sakapharine, étaient plus belles que nulle langue humaine ne saurait +l'exprimer. + +Je goûtai la joie de contrarier la vieille: + +«Mes bottes! Elles sont ignobles; je les ai payées trente-cinq sous, ce +matin, à un ramasseur de bouts de cigares, place Maubert. + +--Sale blagueur!» + +Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l'idée me vint, +hantise vague d'abord, de tuer cette femme à propos de bottes. + +Et je prononçai, à mi-voix, ces mots: à propos de bottes. + +Dès lors, la résolution d'assassiner la vieille s'installa en moi, +irrémissiblement. + +Mon couteau était de ceux qu'on appelle couteaux de Nontron, et qu'on +fabrique à Châtellerault. + +La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rétrécit +vers le bas pour être bien en main, et une large virole mobile empêche +que la lame ne se referme. + +À un moment, la vieille me tourne le dos. Je lui plantai le coup, très +fort et très droit, à une place que je sais. Pendant qu'elle +s'affaissait sur les genoux en une posture désespérée, je lui maintenais +le couteau dans la plaie, et la large virole empêchait le sang de +couler. + +Quand elle eut poussé son dernier hou rauque, quand l'hémorragie interne +eut achevé de l'étouffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses +pièces d'or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m'en +allai.... + +Toute cette scène n'avait pas duré dix minutes, et pas de bruit, pas de +sang répandu. + +Certes, pour de l'ouvrage bien faite, comme a dit le poète Sarcey, +c'était de l'ouvrage bien faite[10]. + +[Note 10: Ouvrage est féminin en russe. Note du traducteur.] + +Je me dirigeai vers la maison de ma maîtresse, une jeune femme qui +s'appelle Nini et que mes amis ont surnommée Nini Novgorod, depuis que +c'est moi son amant. + +Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction. + +Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer à fleur de peau +un frisson glacé. Ils me semblaient trop tranquilles. + +Alors, effrontément, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et +tous les deux, comme mus par un mouvement machinal portèrent, en passant +près de moi, la main à la visière de leur képi. + +D'autres gens de police, rencontrés plus loin, et dévisagés de la même +façon, me saluèrent aussi, répondant à ma secrète préoccupation. + +«Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher +monsieur, que nous n'hésitons pas à vous saluer respectueusement.» + +Nini Novgorod n'était pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup +d'oeil sur une glace du salon et me voilà secoué par le plus joyeux +éclat de rire, peut-être, de toute ma vie. + +Je m'expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix. + +La virole de mon couteau n'avait pas bouché hermétiquement la blessure +de la vieille. + +Par la solution de continuité qui permet à la lame de se refermer, avait +giclé un léger filet de sang. + +Ce filet était venu s'épanouir en rosette sur la boutonnière de ma +redingote. + +Tous ces imbéciles m'avaient pris pour un officier de la Légion +d'honneur. + + + + +Le drame d'hier + + +Un horrible drame et des plus insolites s'est déroulé hier au sein de la +coquette localité ordinairement si paisible de Paris (Seine). + +Il pouvait être dans les trois ou quatre heures de l'après-midi, et par +une de ces températures!... + +Devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens, deux voitures de +la Compagnie, l'une à destination de la Bastille, l'autre cinglant vers +l'Odéon, se trouvaient pour le moment arrêtées et, comme on dit en +marine, bord à bord. + +Rien de plus ridicule, en telle circonstance, que la situation +respective des voyageurs de l'impériale de chaque voiture, lesquels, +sans jamais avoir été présentés, se trouvent brusquement en direct face +à face et n'ont d'autre ressource que de se dévisager avec une certaine +gêne qui, prolongée, se transforme bientôt en pure chien de faïencerie. + +C'est précisément ce qui arriva hier. + +Sur l'impériale Madeleine-Bastille, une jeune femme (créature d'aspect +physique fort séduisant, nous ne cherchons pas à le nier, mais de +rudimentaire culture mondaine et de colloque trivial) éclata de rire à +la vue du monsieur décoré qui lui faisait vis-à-vis sur Batignolles +Clichy Odéon et, narquoise, lui posa cette question fort à la mode +depuis quelque temps à Paris et que les gens se répètent à tout propos +et sans l'apparence de la plus faible nécessité: + +«Qu'est-ce que tu prends, pour ton rhume?» + +Le quinquagénaire sanguin auquel s'adressait cette demande saugrenue +n'était point, par malheur, homme d'esprit ni de tolérance. Au lieu de +tout simplement hausser les épaules, il se répandit contre la jeune +femme frivole en mille invectives, la traitant tout à la fois de grue, +de veau et de morue, triple injure n'indiquant pas chez celui qui la +proférait un profond respect de la zoologie non plus qu'un vif souci de +la logique. + +«Va donc, hé, vieux dos! répliqua la jeune femme.» + +(Le dos est un poisson montmartrois qui passe à tort ou à raison pour +vivre du débordement de ses compagnes.) + +Jusqu'à ce moment, les choses n'avaient revêtu aucun caractère de +gravité exceptionnelle, quand le bonhomme eut la malencontreuse idée de +tirer à bout portant un coup de revolver sur la jeune femme, laquelle +riposta par un vigoureux coup d'ombrelle. + + * * * * * + +Si le courageux lecteur veut bien, en dépit de l'excessive température +dont nous jouissons, faire un léger effort de mémoire, il se rappellera +que nous en étions restés à ce moment du drame où un monsieur, assis à +l'impériale de l'omnibus Batignolles Clichy Odéon, tirait un coup de +revolver sur une jeune femme occupant un siège à l'impériale de +Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne répondait par un +énergique coup d'ombrelle sur le crâne du bonhomme. + +Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille, une +spontanée et violente clameur. + +L'homme au revolver fut hué, invectivé, traité de tous les noms +possibles, et même impossibles. + +Juste à ce moment, les opérations du contrôle se trouvant terminées, les +deux lourdes voitures s'ébranlèrent et partirent ensemble dans la même +direction, l'une cinglant vers la Bastille, l'autre vers la rue de +Richelieu. + +Malheureusement, durant le court trajet qui sépare le bureau des +Italiens de la rue de Richelieu, les choses s'envenimèrent gravement et +le monsieur décoré crut devoir tirer un second coup de revolver sur un +haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards. + +Les voyageurs d'omnibus ont bien des défauts, mais on ne saurait leur +refuser un vif sentiment de solidarité et un dévouement aveugle pour +leurs compagnons de voiture. + +Aussi n'est-il point étonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient +pris fait et cause pour la jeune femme à l'ombrelle cependant que ceux +du Batignolles Clichy Odéon embrassaient le parti du quinquagénaire à +l'arme à feu. + +Les cochers eux-mêmes des deux véhicules se passionnaient chacun pour +leur cargaison humaine, échangeaient des propos haineux, et quand +Batignolles Clichy Odéon s'enfourna dans la rue de Richelieu, +Madeleine-Bastille n'hésita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la +Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Théâtre Français. + +Ce fut une lutte homérique. On fit descendre à l'intérieur les femmes et +les enfants, les infirmes, les vieillards. + +Pour être improvisées, les armes n'en furent que plus terribles. + +Un garçon de chez Léon Laurent qui allait livrer un panier de champagne +en ville offrit ses bouteilles qu'après avoir vidées on transforma en +massues redoutables. + +M.-B. allait succomber, quand un petit apprenti eut l'idée de descendre +vivement et de dévaliser la boutique d'un marchand de sabres d'abordage +qui se trouve à côté de la librairie Ollendorf. + +Cette opération fut exécutée en moins de temps qu'il n'en faut pour +l'écrire. + +B.-C.-O., dès lors, ne pouvait songer à continuer la lutte et tout ce +qui restait de voyageurs valides à bord descendit au bureau du Théâtre +Français, la rage au coeur et ivre de représailles. + +Quant aux ecclésiastiques, ils avaient été, comme toujours, admirables +de dévouement et d'abnégation, relevant les blessés, les pansant, +exhortant au courage ceux qui allaient mourir. + + + + +Loup de mer + + +--Eh ben, cap'tain Dupeteau, aurons-nous de la pluie, aujourd'hui? + +--J'vas vous dire.... Si les vents tournent d'amont à la marée, ça pourrait +ben être de l'eau.... + +--Et si les vents ne tournent pas d'amont? + +--Ça ne serait pas signe de sec. + +N'insistez pas, autrement vous ne pourriez tirer aucun renseignement +plus précis du bon Dupeteau qu'on honore du nom de capitaine, bien qu'il +ait été, tout au plus, maître au cabotage. + +Dupeteau est un météorologue confus et mal déterminé qui prédit la pluie +et le beau temps sans jamais se compromettre. + +D'ailleurs, il a quitté la marine dont il était un piètre ornement pour +s'établir limonadier au Havre, sur le Grand Quai (Café de la Flotte). À +l'heure de la marée, les clients affluent chez lui, pressés de prendre +une dernière consommation avant de s'embarquer pour Trouville, Honfleur +ou Rouen. + +Dupeteau, aimable et grave, la serviette sur le bras, contemple les +libations de ces braves gens. Rien au monde, même au plus fort de la +poussée, ne le déciderait à servir un vermouth sec, mais, quand la mer +commence à baisser et que le dernier bateau parti, Dupeteau s'asseoit à +sa terrasse, et, essuyant sur son front une sueur imaginaire, prononce +avec accablement: «Encore une marée de faite!». + +Des gens qui ont navigué avec lui m'affirment qu'il ne sera jamais aussi +étonnant limonadier qu'il fut étrange marin. + +Et, à ce sujet, les anecdotes pleuvent, innombrables. Car, sans qu'il +sans doute, Dupeteau est entré vivant dans la légende. + +De Dieppe à Cherbourg, c'est à qui racontera la sienne. + +Un jour, Dupeteau sortait du port de Honfleur avec son sloop, le «Bon +Sauveur», à destination de Caen. Au bout de quelques minutes, le vent +vint à tomber complètement, comme le courant était contraire, Dupeteau +commanda: «Mouille!». Et l'on jeta l'ancre. + +Sur le soir, la brise fraîchit. Notre ami fit hisser les voiles et, en +bon garçon qu'il est, permit à ses deux matelots d'aller se coucher. + +«J'ai pas sommeil, dit-il j'vas rester à la barre, s'il y a du nouveau, +j'vous appellerai». + +Le lendemain, au petit jour, un des hommes monta sur le pont et poussa +un hurlement d'étonnement: «Mais, n... de D..., cap'taine, nous n'avons pas +bougé depuis hier soir!» + +«Comment, pas bougé?» répliqua tranquillement Dupeteau. «S'il n'était +pas de si bonne heure, j'te dirais qu'tes saoul, mon pauv' Garçon». +«Mais ben sûr que non, cap'taine, que nous n'avons pas bougé.... Nous v'là +encore sous la côte de Vasouy». «Cré guenon, c'est vrai!... nous sommes +p'têtes ben échoués?» + +On sonda. Au moins dix brasses d'eau! + +Dupeteau n'y comprenait rien et croyait à une sorcellerie quand il se +rappela subitement qu'il n'avait oublié qu'une chose la veille, c'était +de faire lever l'ancre! + +Un autre jour, Dupeteau descendait la rivière de Bordeaux avec la +goélette «Marie Émilie», chargée de vin pour Vannes. + +Presque bord à bord naviguait un grand trois mâts. + +La conversation s'engage entre les deux capitaines: «Et ou qu'vous allez +comme ça?» fit Dupeteau. + +Un grincement de poulie empêcha ce dernier, un peu dur d'oreille, +d'entendre la réponse. Il demanda à son mousse: «Où qu'il a dit qu'il +allait?».»A Vannes».»Ah ben, ça tombe rudement bien. Nous allons le +suivre. C'est le tonnerre de Dieu pour y aller. Une fois je me suis +trompé, je suis entré à Lorient, croyant être à Vannes». + +Et il se mit en mesure de suivre les trois-mâts, à une distance de +quelques encablures. + +C'était à la fin décembre. + +Au bout de quelques jours de navigation, la chaleur devint excessive. +Dupeteau enleva son tricot, puis sa chemise de flanelle. + +«Cré guenon! jamais j'nai vu un temps comme ça à Noël!». + +Pourtant le voyage lui paraissait un peu long. On avait cependant un bon +vent arrière. + +La chaleur était devenue insupportable et Dupeteau trouvait décidément +que c'était un drôle de mois de janvier. L'eau douce manquant, +l'équipage buvait le Bordeaux du chargement. + +Enfin on signala la terre. + +Des pirogues chargées de nègres accostèrent la «Marie Émilie». + +Dupeteau commençait à être inquiet. Ça ne ressemblait pas du tout au +Morbihan cette côte là. Il croyait être à Vannes... il était à La Havane. + +Si cette aventure vous paraît un peu invraisemblable, c'est que vous ne +connaissez pas Dupeteau: avec ce loup de mer, rien n'est impossible. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I *** + +***** This file should be named 18262-8.txt or 18262-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/6/18262/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + |
