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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:52 -0700
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+Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome I, by Hans Christian Andersen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes merveilleux, Tome I
+
+Author: Hans Christian Andersen
+
+Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Hans Christian Andersen
+
+CONTES MERVEILLEUX
+
+Tome I
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+L'aiguille à repriser.
+Les amours d'un faux col
+Les aventures du chardon.
+La bergère et le ramoneur.
+Le bisaïeul
+Le bonhomme de neige.
+Bonne humeur.
+Le briquet
+Ce que le Père fait est bien fait
+Chacun et chaque chose à sa place.
+Le chanvre.
+Cinq dans une cosse de pois.
+La cloche.
+Le compagnon de route.
+Le concours de saut
+Le coq de poulailler et le coq de girouette.
+Les coureurs.
+Le crapaud.
+Les cygnes sauvages.
+Le dernier rêve du chêne.
+L'escargot et le rosier.
+La fée du sureau.
+Les fleurs de la petite Ida.
+Le goulot de la bouteille.
+Grand Claus et petit Claus.
+Les habits neufs du grand-duc.
+Hans le balourd.
+L'heureuse famille.
+Le jardinier et ses maîtres.
+La malle volante.
+Le montreur de marionnettes.
+Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
+ Lundi.
+ Mardi.
+ Mercredi.
+ Jeudi.
+ Vendredi.
+ Samedi.
+ Dimanche.
+
+
+
+
+L'aiguille à repriser
+
+
+Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même
+si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.
+
+«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
+aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
+car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais.
+Je suis si fine!
+
+--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.
+
+--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en
+tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud.
+
+Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le
+cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le
+raccommoder.
+
+«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
+traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne
+l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.
+
+--Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils
+la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en
+servit pour attacher son fichu.
+
+«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
+j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
+peut manquer de devenir quelque chose.»
+
+Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
+d'apparat, et elle regardait de tous côtés.
+
+«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine.
+Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle
+est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
+grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»
+
+Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête,
+qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de
+laver.
+
+«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»
+
+Elle se perdit en effet.
+
+«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait
+sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
+satisfaction.»
+
+Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.
+
+Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins
+de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.
+
+«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas
+seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
+pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde
+qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage!
+Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
+faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
+de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
+oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
+sais ma valeur et je la garderai toujours.»
+
+Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui
+avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
+C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
+qu'il luisait et se présentait comme une broche.
+
+«Vous êtes sans doute un diamant?
+
+--Quelque chose d'approchant.»
+
+Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et
+leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le
+monde.
+
+«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit
+l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait
+cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi
+fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me
+sortir de la boîte et pour m'y remettre.
+
+--Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.
+
+--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq
+frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient
+orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur.
+Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme
+il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
+endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
+perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
+goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
+et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
+écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les
+autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
+faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne
+trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
+forfanterie: aussi je les ai quittés.
+
+À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les
+bords et les entraîna.
+
+«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.
+
+Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau.
+»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
+être fière!»
+
+Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.
+
+«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je
+suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
+jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me
+trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer
+du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»
+
+Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
+de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
+n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
+plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.
+
+«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà
+une gueuse!
+
+--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit
+l'aiguille.
+
+Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et
+l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait
+paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
+jamais.
+
+«Voilà une coque d'oeuf qui arrive», dirent les gamins; et ils
+attachèrent l'aiguille à la coque.
+
+«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
+puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
+blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
+de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
+point brisée.
+
+«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
+C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
+un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»
+
+Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.
+
+«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai
+le mal de mer: je suis toute brisée.»
+
+Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait
+comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
+reste!
+
+
+
+
+Les amours d'un faux col
+
+
+Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se
+composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.--Mais il avait le
+plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à
+l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
+hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une
+jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu
+d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
+votre nom?
+
+--Que vous importe, répondit la jarretière.
+
+--Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la
+jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de
+répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une
+espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne
+crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en
+vous aux grâces les plus séduisantes.
+
+--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
+avoir donné le prétexte en aucune façon.
+
+--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
+prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
+on est tout de suite inspiré, entraîné.
+
+--Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
+importunités.
+
+--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je
+possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment:
+car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait
+qu'il est toujours bon de se vanter.
+
+«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas
+habituée à de pareilles manières.
+
+--Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut
+avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la
+lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin
+placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1].
+«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens
+en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
+Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous
+consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.
+
+[Note 1: Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.]
+
+--Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la
+majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le
+chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une
+paire de ciseaux se présenta pour l'émonder.
+
+«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse;
+quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
+rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
+faites.
+
+--Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son
+opération.
+
+--Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous
+l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse
+à cheveux).
+
+--Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et
+elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
+service.
+
+«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à
+cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
+pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?
+
+--Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.
+
+--Fiancée!» s'écria le faux col.
+
+Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser
+ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
+après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le
+fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les
+fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
+beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
+de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
+disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un
+gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse
+dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion:
+c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
+quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
+un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était
+littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
+trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint
+noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le
+caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me
+refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si
+éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu;
+mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la
+ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai,
+j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
+en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les
+autres chiffons, transformé en papier.
+
+Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche--c'est
+précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre
+histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de
+choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même
+jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette
+forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais
+qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où
+ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
+yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai
+dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends
+être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de
+bavardage composent tout le mérite.»
+
+
+
+
+Les aventures du chardon
+
+
+Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien
+tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
+rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces
+arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec
+tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas
+de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
+habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
+demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand
+les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser
+de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
+haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
+racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul
+comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
+hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière.
+Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant
+qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es
+donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et
+l'âne en était pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un
+jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes
+personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
+elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
+toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute
+naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
+riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les
+jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur
+les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au
+milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
+jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des
+jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune
+ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie,
+derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
+rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
+en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
+dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme
+s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
+piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière
+cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les
+autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre
+celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se
+rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
+il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une
+bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc
+quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en
+lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en
+dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
+trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes
+filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un
+beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se
+développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent
+sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non
+par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
+mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes,
+répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il
+apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur
+de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
+main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!»
+s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable
+événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.»
+Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
+je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un
+pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que
+c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
+lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction
+allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait
+que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour
+elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était
+la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes
+espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de
+terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du
+buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de
+boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles
+s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons
+qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon
+indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
+osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la
+boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de
+changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
+leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en
+poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait
+avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême,
+impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment
+où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites
+innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
+entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une
+profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait
+avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par
+nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance
+le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de
+nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût
+transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
+celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au
+glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se
+persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette
+illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des
+temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées
+allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à
+lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent,
+dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
+les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante
+vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
+dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne.
+Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
+foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les
+tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
+là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à
+penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et
+de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive
+leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
+et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant
+qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus
+que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
+fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
+je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.»
+Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique
+et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une
+fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une
+fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
+disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune
+couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
+arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans
+les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il
+n'a plus de fleurs!
+
+--Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
+homme en montrant le calice desséché et blanchi.
+
+--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
+la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
+à tous deux.»
+
+Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
+fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un
+spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente.
+Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
+représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon
+à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
+dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
+cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la
+vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière,
+et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me
+mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le
+chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la
+froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
+arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon
+ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus
+songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit,
+vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse
+condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se
+dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie,
+à cette place où je suis né.
+
+--Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de
+soleil. Aussi vous en serez récompensé.
+
+--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.
+
+--On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon
+avant de s'éclipser.
+
+
+
+
+La bergère et le ramoneur
+
+
+As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et
+sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
+une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de
+roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de
+cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme
+entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
+riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
+front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».
+
+Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à
+prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire.
+
+Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table
+placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
+bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
+retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de
+bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit
+ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi
+propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà
+tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
+un prince, c'était tout comme.
+
+Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc
+comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la
+vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait
+posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient
+fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et
+également fragiles.
+
+Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en
+porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le
+grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité
+sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la
+main de la bergère.
+
+--Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
+de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède
+toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
+cachettes mystérieuses.
+
+--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
+petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze
+femmes en porcelaine!
+
+--Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire
+se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
+Et il s'endormit.
+
+La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
+chéri de son coeur.
+
+--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
+vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.
+
+--Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je
+pense que mon métier me permettra de te nourrir.
+
+--Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
+dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.
+
+Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit
+pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son
+échelle les aida du reste beaucoup.
+
+Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers
+l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la
+tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria:
+
+--Ils se sauvent! Ils se sauvent!
+
+Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de
+l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit
+théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les
+dames de carreau et de coeur, de trèfle et de pique, assises au premier
+rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
+derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en
+bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait
+l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La
+bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire.
+
+--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.
+
+Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
+table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout
+son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.
+
+--Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle
+était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.
+
+--Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
+grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les
+roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
+il approcherait.
+
+--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
+potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
+il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
+monde.
+
+--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien
+le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?
+
+--J'y ai pensé, répondit-elle.
+
+Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:
+
+--Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi
+à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit
+noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même;
+à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
+pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
+sur le monde.
+
+Il la conduisit à la porte du poêle.
+
+--Oh! que c'est noir, dit-elle.
+
+Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.
+
+--Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut
+brille la plus belle étoile.
+
+Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils
+grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
+l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits
+pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent
+épuisés. Il y avait de quoi.
+
+Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de
+la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
+bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la
+poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui
+garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.
+
+--C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
+grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
+serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener
+à la maison, si tu m'aimes un peu.
+
+Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait
+de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte
+qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût
+grand tort.
+
+Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à
+travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout
+agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui
+se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent
+la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
+tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait
+plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major
+général se tenait là où il avait toujours été, méditatif.
+
+--C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est
+cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir,
+elle tordait ses jolies petites mains.
+
+--On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le
+recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui
+met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt
+à nous dire de nouveau des choses désagréables.
+
+--Tu crois vraiment?
+
+Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.
+
+--Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter
+le dérangement.
+
+--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela
+coûterait très cher? dit-elle.
+
+La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son
+cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête.
+
+--Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de
+quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère?
+
+Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le
+vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il
+ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de
+raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou,
+les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le
+pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent
+cassés.
+
+
+
+
+Le bisaïeul
+
+
+Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne
+la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire
+plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
+tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le
+petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de
+bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous
+et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait
+guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait
+alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une
+course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.»
+
+Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout
+rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin,
+peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas
+à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier.
+Laissons agir la Providence.»
+
+Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien
+tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les
+grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les
+seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les
+corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en
+joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang
+et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles
+étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
+Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y
+avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère,
+provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
+généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
+fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les
+serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite
+des noirs.
+
+--Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de
+grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.
+
+--C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère
+Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.
+
+Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil.
+Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné;
+il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants.
+Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
+pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son
+intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
+C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en
+arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
+toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et
+cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
+pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul
+écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric
+racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des
+forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les
+plus étonnantes!
+
+--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
+industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de
+destruction ils inventent pour s'entre-tuer!
+
+--Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on
+n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du
+reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
+depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
+peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres.
+
+Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
+ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique
+horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
+mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de
+la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par
+cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de
+façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait
+jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare;
+l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne
+n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait.
+
+--C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me
+fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à
+Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un
+meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus
+n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas.
+Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
+que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même
+que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine
+confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
+devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
+roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on
+se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On
+n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent.
+
+Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât
+à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le
+contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais
+il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où
+il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La
+séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan,
+braver flots et tempêtes.
+
+--Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes;
+tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve
+une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de
+terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il
+s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage
+se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau
+continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
+rapidement que la foudre.
+
+--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse
+un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est
+au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je
+l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de
+l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
+ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la
+nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.
+
+Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé
+là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
+photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul
+prit sa loupe et la regarda longtemps.
+
+--Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
+connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
+voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
+charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
+reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil.
+
+Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent
+en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils
+s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches
+dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué,
+ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent
+faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et
+on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.
+
+Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide
+cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit
+entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré
+les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé
+heureusement à terre.
+
+À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
+dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse
+d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
+une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte
+du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon père court aux
+renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que,
+d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres
+chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous.
+Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi
+aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en
+suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya
+deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
+lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit
+ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves
+coeurs dans tous les temps.
+
+
+
+
+Le bonhomme de neige
+
+
+Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
+corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
+agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde
+tout béat!
+
+Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.
+
+--Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore
+mes deux escarboucles.
+
+Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
+terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle
+façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au
+milieu des cris de joie des enfants.
+
+Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
+grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.
+
+--Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de
+neige.
+
+Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.
+
+--Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu
+là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si
+seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
+tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
+suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
+faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien de garde.
+
+Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il
+n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.
+
+--Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton
+prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!
+
+--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
+là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi
+plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
+ne nous revient que timidement par un autre côté.
+
+--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
+construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a
+disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
+il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un
+changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai
+des élancements et des picotements très forts.
+
+--Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de
+neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
+désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de
+disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
+n'est pas mon amie.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.
+
+Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide
+se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
+vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup
+d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de
+givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail.
+C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs
+brillantes.
+
+Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été,
+apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque
+branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les
+bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
+de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à
+briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
+éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
+couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.
+
+--Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait
+dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de
+neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne
+voit rien de plus beau!
+
+--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le
+jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!
+
+--Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
+es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître?
+
+--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a
+donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde!
+
+--Mais qui sont-ils donc?
+
+--Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
+la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!
+
+--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?
+
+--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des
+maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où
+je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle
+le vent glacé. Ouah! ouah!
+
+--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
+raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela
+m'écorche les oreilles.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon,
+comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
+dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait
+sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On
+m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme
+de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu
+peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui,
+je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans
+les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les
+enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
+là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon
+poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je
+me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore.
+
+--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme
+de neige après un instant de réflexion.
+
+--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
+cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
+la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et
+alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu
+l'apercevras.
+
+Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir,
+reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
+brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait
+encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.
+
+--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.
+
+Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe
+féminin.
+
+--Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices?
+
+--Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on
+me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune
+des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent
+très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps,
+j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.
+
+Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il
+lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le
+poêle était posé.
+
+--Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
+Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon voeu le
+plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par
+la fenêtre!
+
+--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
+toi.
+
+--C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
+détruit.
+
+Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme
+douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler,
+peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
+pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
+s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
+recevait des reflets rouges.
+
+--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
+bouche!
+
+La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
+Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du
+cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
+qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le
+poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
+plaisir pour un Bonhomme de neige.
+
+Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
+campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux
+s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
+claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait
+après lui l'écho de la colline voisine.
+
+Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être,
+mais il ne l'était pas.
+
+Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans
+l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
+repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
+satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où
+peut souvent sortir notre malheur.
+
+C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un
+ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur
+pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
+restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se
+douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.
+
+--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
+ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!
+
+Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait,
+plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
+plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
+et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants
+l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
+neige.
+
+--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
+dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!
+
+Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.
+
+--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
+cour:
+
+
+ _Ohé! voici l'hiver parti_
+ _Et voici Février fini!_
+ _Chantons: Coucou!_
+ _Chantons! Cui... uitte!_
+ _Et toi, bon soleil, viens vite!_
+
+
+Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.
+
+
+
+
+Bonne humeur
+
+
+Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne
+humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir
+avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et
+rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur
+étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa
+profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit
+et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des
+lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant:
+«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père
+n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
+profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce
+monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa
+place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'évêque, devant
+les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de
+corbillard!
+
+Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon
+père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort,
+avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
+à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
+qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
+à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup
+mieux que vous ne le pensez!»
+
+C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au
+cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la
+joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné
+au Courrier royal.
+
+Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
+bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier
+royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
+l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a
+tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui
+sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une
+domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix,
+mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes
+oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle
+également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
+rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
+garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre
+vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
+douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.
+
+La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent
+mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
+bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
+Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant,
+tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
+entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
+leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
+apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
+rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce
+à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour
+instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
+encore....
+
+Nous voici au cimetière.
+
+Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un
+rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de
+la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît
+un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
+réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait
+le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au
+théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par
+exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de
+la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et
+non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
+un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà
+du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à
+cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public
+applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne
+va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui
+étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
+au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas;
+tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
+maintenant, il est mort.
+
+Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine
+noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
+été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
+plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et
+vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon
+de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
+qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
+travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
+adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
+pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec
+tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie.
+
+Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout
+ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée.
+Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
+moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
+Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris
+et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée
+ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
+s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle
+soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut,
+selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son
+idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire
+personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa
+belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste.
+
+Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit
+pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
+était vraiment avare!
+
+Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
+trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
+et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait
+par: «_Mi manca la voce!_», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix».
+Ce fut la seule vérité de sa vie.
+
+Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le coeur se met à
+piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
+jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le
+sien n'a jamais eu lieu...!
+
+Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la
+bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y
+pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait
+son prochain.
+
+Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun
+croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier
+et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de
+l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui
+avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
+famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même
+si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient
+minuit.
+
+Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait
+avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le
+cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
+fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné
+et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
+l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils
+reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
+que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire
+ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
+met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
+et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple
+lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.
+
+Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe
+avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne
+humeur.»
+
+C'est mon histoire.
+
+
+
+
+Le briquet
+
+
+Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
+sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il
+rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière.
+Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.
+
+--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
+es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.
+
+--Merci, vieille, dit le soldat.
+
+--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux.
+Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
+fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
+tu m'appelleras.
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?
+
+--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu
+te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de
+lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
+clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un
+grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
+comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon
+tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien
+et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
+prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si
+tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un
+chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
+t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des
+pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je
+peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu'à entrer dans la
+troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le
+coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
+je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
+n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
+pièces d'or que tu voudras.
+
+--Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
+faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
+chose.
+
+--Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
+grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre.
+
+--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.
+
+--Voilà--et voici mon tablier à carreaux bleus.
+
+Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
+voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient
+des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui
+avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.
+
+--Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
+tablier de la sorcière.
+
+Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
+referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
+deuxième chambre.
+
+Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands
+comme des roues de moulin.
+
+--Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
+mal.
+
+Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
+ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
+poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre.
+
+Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là
+étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
+tournaient dans sa tête comme des roues.
+
+--Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie,
+il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
+bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.
+
+Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous
+les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les
+fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor!
+
+Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses
+poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne
+presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
+fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria
+dans le tronc de l'arbre:
+
+--Remonte-moi, vieille.
+
+--As-tu le briquet? demanda-t-elle.
+
+--Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le
+prendre.
+
+Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec
+ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or!
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.
+
+--Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!
+
+--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
+faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête.
+
+--Non, dit la vieille sorcière.
+
+Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
+Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança
+sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.
+
+Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les
+plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche....
+
+Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur
+aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le
+soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables.
+
+Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de
+tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa
+fille, la ravissante princesse.
+
+--Où peut-on la voir? demandait le soldat.
+
+--On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand
+château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le
+roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille
+épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout.
+
+--Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que
+c'était tout à fait impossible.
+
+Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le
+jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand
+coeur--se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents
+ont de peine à avoir quelques sous.
+
+Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui,
+tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!»
+Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup
+d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où
+il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
+aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses
+chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le
+voir... trop d'étages à monter.
+
+Par un soir très sombre--il n'avait même plus les moyens de s'acheter
+une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
+poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière
+l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où
+l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
+grands comme des soucoupes est devant lui.
+
+--Qu'ordonne mon maître? demande le chien.
+
+--Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout
+ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti
+et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
+pièces de cuivre.
+
+Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le
+battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de
+cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait
+les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le
+gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
+redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements
+luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient
+beaucoup d'affection pour lui.
+
+
+Cependant un jour, il se dit:
+
+«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
+dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester
+prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces
+tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?»
+
+Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des
+soucoupes apparut.
+
+--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
+j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien
+était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la
+princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse
+qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse.
+Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un
+baiser car, lui, c'était un vrai soldat.
+
+Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le
+lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la
+princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat
+et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une
+histoire! dit la reine.
+
+Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit
+suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un
+rêve ou bien ce que cela pouvait être!
+
+Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
+donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
+la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
+derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la
+grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec
+un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
+elle rentra se coucher.
+
+Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
+traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très
+malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
+reconnaître.
+
+Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
+sortirent pour voir où la princesse avait été.
+
+--C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une
+croix.
+
+--Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la
+deuxième porte.
+
+--Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est
+bien inutile de chercher davantage.
+
+Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres
+choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
+coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
+remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur
+le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se
+répande tout le long du chemin que suivrait la princesse.
+
+Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du
+soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour
+l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin
+depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et
+la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été.
+
+Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
+faisait noir!
+
+--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à
+entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge.
+
+Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin
+suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le
+voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
+défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une
+telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
+près des barreaux au travers desquels le soldat regardait.
+
+--Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé.
+Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon
+briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.
+
+Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
+jambes à son cou, trouva le briquet....
+
+En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se
+tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
+reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges
+et tout le conseil.
+
+Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait
+lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours
+accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine
+--d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
+dernière en ce monde.
+
+Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son
+briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois
+chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
+des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
+chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.
+
+--Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat.
+
+Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du
+conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
+le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
+en mille morceaux.
+
+--Je ne tolérerai pas... commença le roi.
+
+Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en
+l'air à leur tour.
+
+Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria:
+
+--Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse
+princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
+chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens
+sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes.
+
+La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint
+reine, ce qui lui plaisait beaucoup.
+
+La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très
+grands yeux.
+
+
+
+
+Ce que le Père fait est bien fait
+
+
+Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
+pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de
+bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention.
+Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de
+vieilles maisons de paysans.
+
+Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
+nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
+manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut
+s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un
+sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent
+des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout
+le monde, sans distinction.
+
+Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
+paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
+trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
+paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
+pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins
+qui, en retour, lui rendaient quelques services.
+
+Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
+cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre
+quoi?
+
+--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la
+ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras
+sera bien fait.
+
+Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du
+cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son
+chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et
+l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger.
+
+--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère.
+
+Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
+poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
+au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin.
+Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait
+devant lui une vache. Le vieux pensait:
+
+--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
+échange.
+
+--Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
+cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
+rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?
+
+--Avec plaisir, dit l'homme à la vache.
+
+Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir,
+puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour
+aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un
+coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite.
+Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde.
+C'était un mouton bien gras.
+
+--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
+assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous
+pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
+mieux pour nous qu'une vache.
+
+Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.
+
+--Parfaitement, dit l'autre.
+
+On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à
+coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
+le bras.
+
+--Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de
+plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle
+pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous
+avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon
+mouton?
+
+L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.
+
+Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand
+route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se
+pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
+terre à côté.
+
+Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être
+écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes
+très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
+glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le
+paysan s'écria:
+
+--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la
+poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
+toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
+échange.
+
+--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
+receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.
+
+--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
+prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et
+se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient
+bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra.
+
+Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.
+
+--Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan.
+
+--Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.
+
+--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je
+voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
+pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode
+jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait
+la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
+mieux.
+
+--Que m'en donnerais-tu? dit le garçon.
+
+--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.
+
+L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac
+près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.
+
+Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
+marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
+qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux
+Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la
+ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver
+une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et
+regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les
+Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées
+d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que
+pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur
+froideur continuelle.
+
+Or, voici ce qui arriva:
+
+--Psiii, psiii! entendirent-ils près du four.
+
+--Qu'est-ce? demandèrent-ils.
+
+Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et
+ainsi de suite jusqu'aux pommes.
+
+--Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
+attendre.
+
+--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le
+père fait est toujours bien fait.»
+
+--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
+si tu veux.
+
+--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
+qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.
+
+--Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes.
+
+Et le pari fut fait.
+
+La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent
+avec le sac de pommes. Les voici arrivés.
+
+--Bonsoir, la mère!
+
+--Dieu te garde, mon vieux!
+
+--L'échange est fait.
+
+--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
+l'embrassait.
+
+--Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.
+
+--Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages,
+du beurre, du fromage. Excellent échange!
+
+--Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.
+
+--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
+brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
+Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout!
+
+--Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.
+
+--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu
+penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à
+toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
+qu'elle ait le temps d'engraisser.
+
+--Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.
+
+--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous
+les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en
+avoir.
+
+--Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.
+
+--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
+remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
+quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce
+que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon,
+naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la
+civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il
+en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui
+demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a
+rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est
+moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en
+suis contente, mon petit père!
+
+--Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a
+pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.
+
+Ils comptèrent au paysan l'or sur la table.
+
+C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
+le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
+parfait.
+
+Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
+connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT
+EST BIEN FAIT.
+
+
+
+
+Chacun et chaque chose à sa place.
+
+
+C'était il y a plus de cent ans.
+
+Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré
+d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du
+pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui
+penchait ses branches au-dessus du fossé.
+
+Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.
+
+La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le
+pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite,
+que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
+pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais
+avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
+seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
+la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
+en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.
+
+--Chacun à sa place! cria-t-il.
+
+Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
+rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens
+aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:
+
+De beaux oiseaux viennent avec le vent!
+
+La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
+la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
+au-dessus du fossé.
+
+Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la
+branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans
+les roseaux, quand une main robuste la saisit.
+
+C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était
+empressé de venir à son secours.
+
+--Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la
+déposant sur le chemin.
+
+Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop
+dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.
+
+--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux
+gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande
+salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de
+service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent.
+
+À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
+devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
+C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
+bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
+étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après
+l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues
+oreilles.
+
+On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
+s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au
+malheureux de boire du vin dans un bas.
+
+--Presse-toi! lui cria-t-on.
+
+C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
+troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu.
+
+--Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
+Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
+voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette.
+
+Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
+d'approbation.
+
+Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier
+avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son
+tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
+s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car
+c'était son arbre, lui semblait-il.
+
+Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait
+de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais
+bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.
+
+Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le
+château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut
+achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé
+et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et
+l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
+maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux
+cartes.
+
+--C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où
+le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
+inventa le jeu de cartes.
+
+Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
+d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses
+nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de
+haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
+long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
+reste à dire.
+
+On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait
+elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du
+dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du
+bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
+château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des
+arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même
+était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
+maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
+ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
+soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller
+de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier
+colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants
+grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas
+tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
+famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation.
+
+Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
+non taillé.
+
+--C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut
+l'honorer et le vénérer, enfants.
+
+Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.
+
+Cent années passèrent.
+
+C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château
+était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
+des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de
+jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
+branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est
+superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au
+milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien
+un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent
+avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
+haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y
+avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un
+petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre
+qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
+abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était
+sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue
+superbe.
+
+La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
+pouvait croire qu'il n'y en avait pas.
+
+Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot
+d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
+place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans
+un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux
+vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé
+d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose
+à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
+avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par
+les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les
+deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
+ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château.
+Il mena un jour les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d'être
+confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.
+
+Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
+tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le
+précepteur arracha une branche.
+
+--Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille.
+C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
+pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le
+vieil arbre....
+
+Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
+vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
+illustre et la jeune baronne elle-même descendait.
+
+Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun
+et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur
+semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur
+rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de
+grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et
+de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que
+la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
+quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient
+être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison
+filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible
+tout haut.
+
+Le précepteur prit la parole:
+
+--Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les
+nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à
+mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce
+n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
+nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter
+plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la
+ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse
+de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme
+de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui
+venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait
+quelques shillings.
+
+--La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il.
+
+«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la
+porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner
+quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
+simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au coeur et
+le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de
+notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
+qui réconcilie?»
+
+Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.
+
+--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.
+
+«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
+qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.»
+
+Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant
+avait eu le temps de tailler sa flûte.
+
+Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des
+environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était
+pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.
+
+On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte
+de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus.
+
+Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui
+exécutèrent. C'était bien assez, du reste.
+
+--Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités.
+Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose?
+
+En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de
+l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le
+précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte.
+
+Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
+jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par
+prendre la flûte et la porter à sa bouche.
+
+Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une
+locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt.
+En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait:
+
+--Chacun à sa place!
+
+Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à
+l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à
+l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent
+scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table!
+
+Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur,
+où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près
+d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la
+plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte
+était juste, comme on doit l'être.
+
+L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était
+fils de son père, alla droit au poulailler.
+
+La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
+fini du: «Chacun à sa place!»
+
+Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta
+qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte».
+
+Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
+gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
+salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils
+étaient peints de main de maître, on les restaura.
+
+«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité
+est longue, plus longue que cette histoire.
+
+
+
+
+Le chanvre
+
+
+Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
+molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
+répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
+lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant
+lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
+deviennent que plus beaux.
+
+«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
+atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce
+de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
+heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La
+chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant!
+Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!
+
+--Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le
+monde; mais nous avons de l'expérience, nous.»
+
+Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent:
+
+Cric, crac! cric, crac! crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil
+brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je
+suis bien heureux!»
+
+Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
+l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
+mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
+rôtir. Ô cruauté!
+
+«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
+souffrir, et souffrir c'est apprendre.»
+
+Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y
+comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit
+tout à fait la tête.
+
+«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
+qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il
+répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier,
+et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne
+faisaient qu'un morceau.
+
+«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
+chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur:
+
+Cric, crac! Cric, crac! Crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
+beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis
+si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
+condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
+vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
+que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
+soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé
+a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le
+plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!»
+
+La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on
+la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable;
+mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze
+belles chemises.
+
+«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
+Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il
+faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est
+vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
+félicité!»
+
+Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile.
+
+«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien
+disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?»
+
+Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
+fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées,
+broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles
+étaient devenues du superbe papier blanc.
+
+«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin
+qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas
+sur moi? Ma chance est sans égale.»
+
+Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
+nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand
+bienfait pour le papier que cette écriture.
+
+«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites
+fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
+à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
+rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien
+entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en
+degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je
+songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au
+contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
+je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
+lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
+maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement
+heureux.»
+
+Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout
+ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines
+de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une
+infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
+même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait
+été usé.
+
+«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé.
+Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père!
+C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la
+plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde;
+leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!»
+
+Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de
+se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
+sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais
+ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable
+progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
+avance toujours.»
+
+Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé,
+car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour
+habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
+mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
+après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se
+sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de
+papier fut jeté dans le feu.
+
+Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
+s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
+porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
+toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant,
+devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent
+en langues de feu.
+
+«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la
+flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit
+par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
+êtres invisibles à l'oeil des hommes. Ils égalaient justement en nombre
+les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui
+les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta
+plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
+cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges.
+
+Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée:
+
+Cric, crac! Cric, crac! Crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici
+précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
+heureux.»
+
+Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
+ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.
+
+
+
+
+Cinq dans une cosse de pois
+
+
+Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse
+était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était
+bien vrai pour eux!
+
+La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de
+leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....
+
+Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y
+faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
+les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en
+rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.
+
+--Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu
+que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
+au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.
+
+Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.
+
+--Le monde entier jaunit, disaient-ils.
+
+Et ça, ils pouvaient le dire.
+
+Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
+mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.
+
+--On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient....
+
+--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
+plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.
+
+--À la grâce de Dieu! dit le plus gros.
+
+Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai
+soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son
+fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
+tira.
+
+--Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
+pourra.... Et le voilà parti.
+
+--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me
+convient... et le voilà parti.
+
+--Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
+sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être
+placés dans le fusil.
+
+--C'est nous qui irons le plus loin.
+
+--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.
+
+Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la
+mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre
+molle--la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais
+Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.
+
+--Arrive que pourra, répétait-il.
+
+Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
+nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros
+ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne
+l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute
+mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
+pouvoir ni vivre, ni mourir.
+
+--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux
+filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a
+partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je
+voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles
+restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa
+soeur.
+
+Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée,
+patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors
+pour gagner un peu d'argent.
+
+Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait
+partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et
+sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.
+
+--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue
+au vent.
+
+La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.
+
+--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles
+vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit
+jardin à regarder.
+
+Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle
+puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.
+
+--Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa
+mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
+bien aussi, me lever et sortir au soleil.
+
+--Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.
+
+Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de
+joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent
+et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du
+chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support
+pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
+qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.
+
+--Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin.
+
+Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille
+malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps
+la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins
+elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants
+de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
+put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.
+
+Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une
+fleur de pois rose était éclose.
+
+La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement
+sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.
+
+--C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser
+afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi
+aussi, dit la mère tout heureuse.
+
+Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.
+
+Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le
+vaste monde.
+
+«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le
+jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
+arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils
+se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter
+jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et
+des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.
+
+--Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois
+qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
+remarquable des cinq de la cosse.
+
+Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la
+petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait
+les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.
+
+Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.
+
+
+
+
+La cloche
+
+
+Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg,
+lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
+fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre
+entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église;
+mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
+voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville,
+là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a
+moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par
+les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
+qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de
+ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
+doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à
+l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son
+sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?»
+Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
+les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
+étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils
+aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux
+saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un
+pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui;
+mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de
+sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du
+diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le
+chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient
+que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants
+de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et
+racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
+qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
+talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait
+la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant.
+La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit
+mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait
+ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même
+si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
+assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien
+des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul
+qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était
+guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il
+avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
+temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres
+insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui
+produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de
+Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du
+courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la
+cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
+une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le
+mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
+fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
+furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
+l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de
+la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait;
+aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt.
+Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que
+jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en
+rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se
+dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant,
+rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à
+la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à
+mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.»
+Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce
+fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses
+bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
+tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
+milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra
+en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin
+sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se
+mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les
+autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier
+de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et
+s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil
+pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux
+entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec
+eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
+étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des
+rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux
+devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent
+fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles
+s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à
+tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut
+sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils
+allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici!
+disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
+probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.»
+Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si
+plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
+il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter
+l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile
+d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de
+hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la
+marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
+roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une
+nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
+dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de
+mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies
+fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher;
+son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là
+la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
+pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.»
+Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la
+découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
+atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte
+d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un
+pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de
+la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!»
+s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième
+déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de
+si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce
+n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi;
+les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
+mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et
+s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en
+fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine
+se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se
+trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
+vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais
+la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par
+moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du coeur», se dit-il;
+maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
+d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
+il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite
+pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
+avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui
+avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
+habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir
+accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il
+était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si
+délicieusement fait vibrer son coeur.» C'est charmant, dit le fils du
+roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par
+la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des
+manches trop courtes de sa jaquette.
+
+--«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
+de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là
+la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent?
+
+--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils
+du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui
+s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son
+visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable
+qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
+rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
+mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde,
+s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il
+aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
+firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.»
+Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
+il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer.
+Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où
+il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses
+vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de
+vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges,
+bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
+les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
+savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en
+cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté
+les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en
+extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
+éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec
+attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son
+déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se
+fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh!
+Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
+d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher
+élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
+peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
+le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
+angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
+vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.
+Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et
+magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre
+la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait
+de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole
+sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les
+piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
+le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières
+étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était
+toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
+créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre
+garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du
+temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans
+l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils
+se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les
+bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui
+animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
+entendre les alléluias des anges du ciel.
+
+
+
+
+Le compagnon de route
+
+
+Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien
+ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite
+chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans
+la soirée.
+
+--Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
+sûrement à faire ta vie.
+
+Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut:
+on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus
+personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
+Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son
+père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et
+il s'endormit la tête contre le dur bois du lit.
+
+Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
+devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il
+l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne
+humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
+cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait:
+
+--Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du
+monde.
+
+Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort
+et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès!
+
+La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil,
+il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il
+entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il
+n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait
+entièrement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant
+il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
+les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela
+lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
+voulait lui dire:
+
+--Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau,
+c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille
+toujours bien pour toi.
+
+«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès
+de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.
+
+Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait.
+
+Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
+étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient
+bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des
+ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un
+bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien--et les petits
+oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à
+tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
+de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
+bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
+la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui
+avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était
+plus.
+
+De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans
+sa ceinture tout son héritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et
+quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde.
+Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père
+récita son Pater et dit:
+
+--Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme
+de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.
+
+Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes
+fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
+jeune homme:
+
+--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
+ici?
+
+Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille
+église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec
+son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les
+ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son
+bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
+replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son
+bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
+mille baisers.
+
+Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le
+monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
+traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des
+étrangers.
+
+La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
+mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux
+logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
+ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert
+constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et
+comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où
+les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une
+grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
+aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
+fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
+tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
+pas encore levé!»
+
+Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient
+entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et
+entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait
+été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant
+de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il
+pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant
+qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
+se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
+renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
+il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père.
+
+Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille,
+il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et
+content.
+
+Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre
+à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite
+église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était
+entrebâillée.
+
+«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai
+bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour
+faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage
+grondait au-dehors, que les éclairs luisaient.
+
+À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune
+brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à
+terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore
+enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
+bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
+méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien
+vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être
+enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
+de l'église.
+
+--Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le
+dormir en paix au nom du Christ.
+
+--Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous
+devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est
+mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
+chien à la porte de l'église.
+
+--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johannès, c'est tout mon
+héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
+l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien
+sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
+aide.
+
+--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
+ferons rien, tu peux y compter.
+
+Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté
+naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui
+joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
+forêt.
+
+Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il
+voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
+n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
+relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les
+grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
+qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les
+jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées,
+une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des
+ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits
+de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
+du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en
+boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en
+l'air comme de grandes toiles d'araignées.
+
+Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière
+lui:
+
+--Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il?
+
+--Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un
+pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.
+
+--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route
+ensemble.
+
+--Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis.
+
+Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons
+tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus
+malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait
+parler de tout.
+
+Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
+déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle
+était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et
+portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier
+relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de
+petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près
+d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
+s'était cassée la jambe, la pauvre vieille.
+
+Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son
+compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et
+déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de
+rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
+verges qu'elle avait dans son tablier.
+
+--C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre.
+
+Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était
+pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui
+donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec
+l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus
+leste qu'avant.
+
+--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon.
+
+--Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent.
+
+Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.
+
+--Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais
+nuages. C'est inquiétant.
+
+--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
+d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des
+nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
+beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.
+
+Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée
+entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient
+droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village
+entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi
+Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien
+reposer et rassembler des forces.
+
+En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de
+monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
+d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour
+pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
+place--la meilleure du reste--, son énorme bouledogue--oh! qu'il
+avait l'air féroce--assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme
+tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire
+tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours.
+De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
+tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
+d'aérer la salle.
+
+C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se
+levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
+la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
+C'était affreux!
+
+Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine,
+la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue
+avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
+public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il
+pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
+avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt
+graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer
+elle-même ses membres délicats--on n'avait nul besoin de tenir sa
+ficelle--, elle était semblable à une personne vivante, à la parole
+près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin
+de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce
+dont les autres étaient bien incapables.
+
+La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se
+mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
+le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
+qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient
+les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient
+là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement,
+dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu
+graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
+émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or,
+supplia:
+
+--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!
+
+À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de
+marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
+promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
+soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
+poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
+grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il
+graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec
+tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
+regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la
+cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la
+pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut.
+Quelle joyeuse nuit!
+
+Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la
+compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes
+forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers
+d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
+dans la verdure et la vue s'étendait loin.
+
+Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
+étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait
+dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les
+monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses
+yeux et qu'il ne pouvait que répéter:
+
+--Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
+pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices!
+
+Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et
+les villes.
+
+À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant
+les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était
+si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
+oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et
+vint tomber mort à leurs pieds.
+
+--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
+l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.
+
+Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
+conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
+par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
+aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de
+l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un
+magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi.
+
+Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour
+faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
+rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que
+sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était
+certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une
+véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes.
+
+Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main.
+Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
+répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
+réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort
+de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la
+tête tranchée.
+
+Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui
+défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
+n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à
+ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
+la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou
+avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu
+renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette
+désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux
+avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais
+elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
+l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
+leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.
+
+--Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être
+fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en
+verrait de belles.
+
+À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse
+passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa
+méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de
+robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais,
+l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré
+de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et
+la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le
+cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et
+sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.
+
+Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui
+coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait
+exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait
+rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne
+put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas
+vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter
+les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme.
+
+--Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des
+gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi.
+
+Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
+détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il
+brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
+avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
+pour monter au château.
+
+--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.
+
+Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
+brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans
+une main et pomme d'or dans l'autre.
+
+--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
+tendre la main.
+
+Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à
+pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut
+s'essuyer les yeux.
+
+--Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les
+autres. Viens voir ici.
+
+Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
+terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
+rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu
+résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
+soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
+épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de
+tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de
+morts. Quel jardin pour une princesse!
+
+--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
+maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
+tout ceci me fend le coeur.
+
+Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
+puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse.
+
+À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
+dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la
+saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
+encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière
+vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait.
+
+Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
+confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il
+ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au
+château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient
+et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait,
+il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de
+réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
+vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
+était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et
+demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
+aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
+long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade.
+
+Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait
+reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au
+château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout
+triste.
+
+--J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
+ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher
+garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
+cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain
+quand tu seras parti, je pourrai pleurer.
+
+Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau
+prétendant et il y régnait une grande désolation.
+
+Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir
+autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à
+genoux dans l'église.
+
+Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à
+son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de
+la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut
+pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
+le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au
+cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus
+grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe
+cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
+château.
+
+Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
+quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
+blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
+montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
+pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta
+jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs!
+Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés.
+
+--Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de
+fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle.
+
+Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
+fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
+compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils
+traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient
+des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans
+une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
+bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
+pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents
+venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.
+
+Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu
+de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était
+fantastique.
+
+Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes
+de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le
+trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir
+de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
+un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches
+vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier,
+couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le
+trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur
+ce siège précieux, et la musique commença.
+
+De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
+n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De
+tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans
+la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière
+le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
+entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour
+celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment:
+des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait
+donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste
+aucune importance, ils étaient là pour le décor.
+
+Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle
+avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner?
+
+--Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
+de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes
+souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais
+n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
+manger.
+
+La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les
+yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
+compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
+soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se
+dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à
+coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès
+dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit.
+
+Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
+également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à
+propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
+priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui
+demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers.
+
+--Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En
+tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
+même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus
+jamais.
+
+Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au
+château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
+les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée,
+elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute
+l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en
+lui disant seulement: «Bonjour, toi!»
+
+Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé.
+Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint
+à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de
+tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste.
+Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
+voir ça! Tout le monde les applaudit.
+
+Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
+avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia
+Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain
+déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve.
+
+La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami
+vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus
+fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
+Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son
+gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve.
+Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
+générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
+ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
+étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.
+
+Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la
+troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable
+princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il
+perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.
+
+Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et
+s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
+ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois
+verges avant de s'envoler vers le château.
+
+La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits,
+les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme
+des joncs.
+
+La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une
+morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez
+violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
+fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
+la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
+atteignit la montagne.
+
+--Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
+pareille tempête.
+
+--Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier.
+
+Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième
+fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait
+plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir
+de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et
+inquiète.
+
+--Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une
+chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien
+plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.
+
+Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers
+la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
+trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des
+murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les
+grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
+guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique.
+
+Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de
+rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
+sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.
+
+Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa
+ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une
+pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui
+murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le
+compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par
+la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en
+retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
+sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le
+sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
+mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
+grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha.
+
+Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne
+pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé.
+
+Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient
+serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils
+toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
+habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la
+scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une
+robe toute noire, semblait aller à un enterrement.
+
+--À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès.
+
+Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en
+apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans
+l'assistance.
+
+Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
+prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
+homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement:
+
+--Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons.
+
+--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.
+
+Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait
+les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe
+noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à
+la joie. Trois boeufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets,
+furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper
+un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un
+vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
+vous donnait en prime six grands pains mollets.
+
+Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les
+gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et
+on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
+dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin:
+
+
+ _On voit ici tant de belles filles_
+ _Qui ne demandent qu'à danser_
+ _Au son de la marche du tambour._
+ _Tournez jolies filles, tournez encore_
+ _Dansez et tapez des pieds_
+ _Jusqu'à en user vos souliers._
+
+
+Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas
+Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
+heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès
+avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
+faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque
+la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
+pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger
+trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors
+elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son coeur.
+
+Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse
+cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle
+se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
+étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet,
+elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
+Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement
+l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
+belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
+yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement.
+
+Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé
+des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le
+compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès
+l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
+rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son
+bonheur.
+
+Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec
+grande amitié:
+
+--Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma
+dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient
+maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils
+le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi.
+
+Ayant parlé, il disparut.
+
+Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient
+d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait
+leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer
+avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays.
+
+
+
+
+Le concours de saut
+
+
+La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
+laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette
+compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
+venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.
+
+--Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
+serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança
+la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle
+avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que
+des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
+sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et
+portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
+qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort
+considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement
+dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes
+à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des
+portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur.
+
+--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
+depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en
+m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien
+la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
+pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
+rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
+de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de
+bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations
+uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
+divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
+rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de
+l'almanach qui prédit l'avenir.
+
+--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma
+petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta
+si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
+pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié
+moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était
+dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait.
+Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.
+
+--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
+flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
+droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un
+tabouret bas en or. Alors le roi déclara:
+
+--Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
+cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu
+l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort
+sous le front. Et elle eut la princesse.
+
+--C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu
+importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
+boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un
+corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
+prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit
+qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita
+sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:
+
+--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
+particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est
+peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie
+sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à
+l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que
+l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum
+par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus
+ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
+lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en
+se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
+haut.
+
+
+
+
+Le coq de poulailler et le coq de girouette
+
+
+Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
+toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
+deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
+changerons pas d'avis pour autant.
+
+La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y
+avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien
+qu'il était en fait une plante de serre.
+
+--Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
+peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également
+exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
+voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler
+lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que
+le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait
+même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
+poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
+contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
+presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
+voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
+et la tige, ce serait une bien belle mort.
+
+La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
+le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture
+entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de
+girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas,
+malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré
+et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du
+ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui
+piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires».
+
+--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
+ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes,
+né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de
+girouette.
+
+Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
+des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
+brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était
+nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
+répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout
+l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était
+inintéressant et lassant.
+
+--Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!
+
+Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il
+aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il
+s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
+poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui.
+
+La clôture gisait par terre et l'orage était passé.
+
+--Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
+aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance.
+
+Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les
+suivit.
+
+--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
+convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en
+oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger.
+--Quelle belle mort!
+
+Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
+dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules
+caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
+admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille.
+
+--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes
+poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde.
+
+Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.
+
+Le coq leur annonça la grande nouvelle.
+
+--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
+oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
+hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
+que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde!
+
+Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules
+et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très
+fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins
+piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les
+entendit, mais cela ne le fit même pas bouger.
+
+--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
+girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
+pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut
+même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même
+plus envie d'être perché là!
+
+Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
+même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel
+enseignement en tirerons-nous?
+
+--Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser!
+
+
+
+
+Les coureurs
+
+
+Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour
+proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.
+
+C'est le lièvre qui obtint le premier prix.
+
+--Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
+d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le
+colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
+offense pour moi.
+
+--Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la
+délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la
+persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs
+personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le
+colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au
+fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte;
+mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa
+précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
+l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids
+de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà
+pourquoi on lui a donné le second prix.
+
+--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
+pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
+d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je
+vole vite, vite, vite.
+
+--Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop
+vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à
+l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de
+patriotisme.
+
+--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
+roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
+froid, serai-je une autre fois admise à concourir?
+
+--Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
+attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme
+quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les
+pays chauds à l'étranger.
+
+--J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le
+colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un
+dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
+danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
+j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du
+premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
+flatter les puissants.
+
+--Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix
+ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède
+toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je
+fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
+mon avis par la majorité.
+
+«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
+admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai
+suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compté jusqu'à
+douze; j'étais arrivé à _l_: C'était donc au lièvre que revenait le
+premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et,
+comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au _c_
+et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on
+maintient les dates fixées, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix
+et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un
+point de départ fixe.
+
+--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été
+parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la
+vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut
+tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
+un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas
+question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
+considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
+
+«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté,
+qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le
+prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
+oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
+de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
+revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
+il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non
+plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
+
+--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
+lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me
+place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour
+juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus
+ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de
+se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez
+vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce
+que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
+bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
+moi.
+
+--Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le
+rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur
+et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du
+soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
+anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes soeurs,
+nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission
+du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je
+leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais
+je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de
+soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.
+
+--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de
+terre.
+
+--Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
+librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu.
+C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le
+lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il
+fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au
+colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
+belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il
+est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
+la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du
+concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire
+parlera de nous.
+
+
+
+
+Le crapaud
+
+
+Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui
+servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la
+margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent.
+Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
+dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
+étaient couvertes d'une maigre verdure.
+
+Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux
+venus, puisque c'est la vieille grand-mère--encore vivante--qui y
+était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là
+depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau,
+les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien
+qu'ils étaient un peu de leur espèce.
+
+Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au
+sec», comme ils disaient des pierres humides.
+
+La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée
+justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la
+subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
+avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée,
+les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne
+pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait
+--et elle le fit savoir à tous--que le puits n'était pas le monde
+entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
+grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne
+questionnaient plus.
+
+--Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les
+jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
+elle.
+
+--C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une
+pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même.
+
+Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
+mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent
+le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau.
+
+Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière
+par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils
+tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
+par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au
+juste qu'une pierre précieuse.
+
+--C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que
+je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et
+les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
+répondrai pas.
+
+--Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
+crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
+aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire
+aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire,
+c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits
+et regarder au-dehors, ce doit être magnifique!
+
+--Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le
+coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
+t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le
+monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec
+ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs.
+
+--Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh!
+
+Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de
+regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le
+lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
+hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était
+assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
+tomba tout au fond.
+
+En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.
+
+--Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais
+vu d'aussi laid.
+
+Et il lui allongea un coup de sabot.
+
+Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite
+caché au milieu des hautes orties.
+
+Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi
+vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
+avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant
+dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les
+feuilles des arbres.
+
+--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
+J'aimerais y rester toute ma vie.
+
+Il resta là une heure--et même deux.
+
+«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
+suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»
+
+Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil
+brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il
+traversait la route.
+
+--Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des
+démangeaisons.
+
+Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que
+bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient
+des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à
+passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir
+le monde. Cela lui parut tout naturel.
+
+«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
+Couac, ce serait merveilleux.»
+
+Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait
+certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit:
+
+«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
+qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.»
+
+La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
+indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.
+
+«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
+fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
+crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
+nature ne suffit pas.»
+
+Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda
+les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.
+
+--C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un
+mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu.
+
+Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand
+enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à
+profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait!
+
+--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
+le poussait à chercher toujours mieux.
+
+Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
+soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.
+
+--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout
+de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange
+nostalgie.
+
+Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit:
+
+«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour
+arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense
+seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
+il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et
+brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
+pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour
+cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière
+étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps
+de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est
+nécessaire. En avant, droit vers la route!»
+
+Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la
+route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des
+potagers. Il se reposa devant un carré de choux.
+
+--Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
+est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même
+place. Et il sauta dans le carré de choux.
+
+--Que c'est beau!
+
+--Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de
+chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de
+l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là.
+
+Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait
+bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
+de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule
+l'examina de côté, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait
+ce que signifiaient ces contorsions.
+
+«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui
+donner un autre coup de bec.
+
+Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.
+
+«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature
+rampante!»
+
+Et elle s'en alla disant:
+
+--Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que
+vous chatouiller dans la gorge.
+
+Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.
+
+--M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
+présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où
+est-elle?
+
+Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
+dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée
+moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en
+tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du
+chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
+Mais il faut que je monte plus haut.
+
+--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi,
+mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc.
+Nous souhaitons tous monter plus haut.
+
+Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et
+claquait du bec, la mère cigogne également.
+
+--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?
+
+Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et
+l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les
+créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l'autre s'emparait
+du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique;
+il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et
+en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon
+naturel et très gais.
+
+--Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le
+naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.
+
+--Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de
+la vie.
+
+--Mais il est si joliment laid, dit l'autre.
+
+--Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
+tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.
+
+--La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en
+histoire naturelle?
+
+--Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire
+qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans
+sa tête le plus précieux des joyaux?
+
+C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
+moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool.
+
+«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas
+l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu
+m'arriver.»
+
+Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
+Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux
+deux jeunes gens.
+
+--Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez
+leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler
+convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
+langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne
+ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
+pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent
+même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils
+appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des
+frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y
+pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous
+manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
+terre et des grenouilles.
+
+«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
+comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le
+père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs.
+
+La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays
+appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
+l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit
+crapaud et l'intéressait vivement.
+
+--Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
+des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
+ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que
+je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux
+que la pierre précieuse dans la tête.
+
+Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de
+s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
+de la vie.
+
+À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le
+crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
+serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas
+du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut,
+vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des
+étincelles.
+
+--Couac! couac!
+
+Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les
+rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit
+animal.
+
+
+
+
+Les cygnes sauvages
+
+
+Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
+hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
+fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la
+poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec
+des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par
+coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des
+princes. Leur soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal
+et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah!
+ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.
+
+Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal
+disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour:
+tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite»,
+au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et
+de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé
+en leur disant «de faire semblant».
+
+La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan
+et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les
+pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du
+monde.
+
+--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la
+méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.
+
+Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
+voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et,
+poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château
+vers le parc et la forêt.
+
+Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de
+l'endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
+planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés,
+battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
+leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste
+monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la
+grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer
+avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle
+s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au
+travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.
+
+Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand
+la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande
+colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne
+sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
+voulant voir sa fille.
+
+De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
+garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier,
+elle dit:
+
+--Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
+qu'elle devienne engourdie comme toi.
+
+--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
+aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.
+
+--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne
+méchante et qu'elle en souffre.
+
+Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte
+verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À
+l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
+front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement
+de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois
+coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été
+venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs
+elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le
+coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque
+pouvoir sur elle.
+
+Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix,
+enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses
+superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.
+
+Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que
+c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
+les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage
+n'importe pas.
+
+Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin
+d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le
+jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller,
+mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés
+comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les
+chercher, de les trouver.
+
+La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
+elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche
+d'arbre.
+
+Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur
+enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
+et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié
+du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme
+autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits
+accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.
+
+Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne
+pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons
+épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.
+
+Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
+vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient
+mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par
+laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
+n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
+croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
+reflétait clairement.
+
+Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si
+laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les
+yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses
+vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était
+là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le
+monde.
+
+Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à
+la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus
+profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.
+
+Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne
+l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
+pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
+arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
+fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça
+au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait
+ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
+pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
+les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns
+près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire
+qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
+pareille solitude!
+
+La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle
+se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
+s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
+très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras.
+Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai.
+
+Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
+dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
+pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.
+
+--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes
+d'or sur la tête nageant sur la rivière tout près d'ici.
+
+Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel
+serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers
+les autres leurs branches touffues.
+
+Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière
+jusqu'à son embouchure sur le rivage.
+
+Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais
+aucun voilier n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle
+aller plus loin? Elle considéra les innombrables petits galets sur la
+grève, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.
+
+--L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi,
+je veux être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette
+leçon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon coeur me le dit, vous me
+porterez jusqu'à mes frères chéris.
+
+Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient
+tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée
+ou larmes, qui eût pu le dire? La plage était déserte mais Elisa ne
+sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien
+plus différente en quelques heures qu'un lac intérieur en une année.
+
+Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes
+d'or sur la tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et
+formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et
+se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d'elle et
+battirent de leurs grandes ailes blanches.
+
+Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de
+cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes:
+ses frères.
+
+Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais...
+elle savait que c'était eux, son coeur lui disait que c'était eux, elle
+se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une
+immense joie de reconnaître leur petite soeur, devenue une grande et
+ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.
+
+--Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant
+que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre
+apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du
+soleil prendre soin d'avoir une terre où poser nos pieds car si nous
+volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous
+serions précipités dans l'océan profond.
+
+Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau
+pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser
+la mer et il n'y a pas d'île sur le parcours où nous puissions passer la
+nuit, un rocher seulement émerge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous
+serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est
+forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions
+cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
+humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère
+patrie car il nous faut deux jours--et les deux plus longs de l'année
+--pour faire ce voyage.
+
+Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos
+aïeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre
+grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre
+père, la haute tour de l'église où repose notre mère. Les arbres, les
+buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur
+la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante
+encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère
+patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite soeur chérie.
+Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous
+envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas
+notre pays. Et comment t'emmènerons-nous? Nous qui n'avons ni barque,
+ni bateau?
+
+--Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite soeur.
+
+Ils en parlèrent presque toute la nuit.
+
+Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de
+nouveau métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout
+à fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur
+les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le
+jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et
+une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.
+
+--Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une
+année, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de
+venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le
+bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez
+puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?
+
+--Oui, emmenez-moi! dit Elisa.
+
+Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule
+et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y
+étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en
+cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolèrent très
+haut, vers les nuages, portant leur soeur chérie encore endormie. Comme
+les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frères
+vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent
+ombrage.
+
+Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en
+se voyant portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. À côté d'elle
+étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une
+botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les
+cueillir et les avait déposées près d'elle, elle lui sourit avec
+reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait au-dessus
+de sa tête et l'ombrageait de ses ailes.
+
+--Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux
+semblait une mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière
+eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même
+et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau
+plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil
+montait et que le nuage s'éloignait derrière eux, ces ombres
+fantastiques s'effaçaient.
+
+Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins
+vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage
+se préparait, le soir approchait; inquiète, Elisa voyait le soleil
+décliner et le rocher solitaire n'était pas encore en vue. Il lui parut
+que les battements d'ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux.
+Hélas! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas assez vite. Quand le
+soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la
+mer et se noyer.
+
+Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prière.
+Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se
+rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient
+la tempête, les nuages s'amassaient en une seule énorme vague de plomb
+qui s'avançait menaçante.
+
+Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le coeur d'Elisa
+frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber,
+mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à
+moitié sous l'eau, alors seulement elle aperçut le petit récif
+au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tête de
+l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était plus qu'une étoile
+--alors elle toucha du pied le sol ferme--et le soleil s'éteignit comme
+la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude, ses
+frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que
+pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait
+sur eux en cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et
+le tonnerre roulait ses coups répétés.
+
+Alors la soeur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un
+cantique où ils retrouvèrent courage.
+
+À l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes
+s'envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent
+très hauts dans l'air, l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre
+semblait des millions de cygnes nageant.
+
+Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi
+dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les
+rocs et un château d'au moins une lieue de long, orné de colonnades les
+unes au-dessus des autres. À ses pieds se balançaient des forêts de
+palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin.
+Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais les
+cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était
+qu'un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée
+Morgane où ils n'oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa
+le regardait, montagnes, bois et château s'écroulèrent et voici surgir
+vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux
+fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue mais ce
+n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et
+devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle
+baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine
+glissant à la surface.
+
+Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre,
+pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de
+châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un
+rocher devant l'entrée d'une grotte tapissée de jolies plantes vertes
+grimpantes, on eût dit des tapis brodés.
+
+--Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus
+jeune des frères en lui montrant sa chambre.
+
+--Si seulement je pouvais rêver comment vous aider! répondit-elle.
+
+Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment
+Dieu de l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il
+lui sembla qu'elle s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de
+la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de
+beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert
+des baies dans la forêt.
+
+--Tes frères peuvent être sauvés! dit la fée, mais auras-tu assez de
+courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains
+délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle
+ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de
+coeur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que tu auras à
+endurer.
+
+«Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de
+cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement
+et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables
+--cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour
+en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de
+mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
+sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à
+l'instant où tu commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit
+terminé, même s'il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole,
+le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le
+coeur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N'oublie pas!»
+
+La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il
+faisait grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y
+avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux
+et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer
+son travail.
+
+De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du
+feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras
+mais elle était contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses
+frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin
+vert.
+
+Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la
+trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante
+belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle
+faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où
+tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques
+brûlantes s'effaçaient.
+
+Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses
+frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient
+absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps
+n'avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle
+commençait la seconde.
+
+Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout
+inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens.
+Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties
+qu'elle avait cueillies et démêlées et s'assit dessus.
+
+À ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et
+d'un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au
+bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte
+et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais
+il n'avait vu fille plus belle.
+
+--Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'écria-t-il.
+
+Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses
+frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour
+que le roi ne vît pas sa souffrance.
+
+--Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que
+belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or
+sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais!
+
+Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se
+tordait les mains, alors le roi lui dit:
+
+--Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!
+
+Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son
+cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.
+
+Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses
+coupoles s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le
+palais où les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les
+murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas
+d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente,
+elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux
+et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.
+
+Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté
+que toute la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi
+l'élut pour fiancée, malgré l'archevêque qui hochait la tête et
+murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu'une sorcière
+qui séduisait le coeur du roi.
+
+Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les
+plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la
+conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais
+pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur
+seule semblait y régner pour l'éternité. Le roi ouvrit alors la porte
+d'une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était
+ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où
+elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties
+était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà
+terminée,--un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.
+
+--Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le
+roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton
+luxe, tu t'amuseras à repenser à ce temps-là.
+
+Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à coeur, un sourire
+joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au
+salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son coeur
+et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L'adorable fille
+muette des bois allait devenir reine.
+
+L'archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles du roi,
+ils n'allaient pas jusqu'à son coeur, la noce devait avoir lieu. C'est
+l'archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la
+mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle
+étroit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur
+autrement lourde lui serrait le coeur, le chagrin qu'elle avait pour ses
+frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur
+vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si
+beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle
+s'attachait à lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier à
+lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette,
+muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit
+hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la
+grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l'autre. Quand
+elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.
+
+Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au
+cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment
+pourrait-elle sortir?
+
+«Oh! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de
+mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!»
+Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle
+sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit
+les longues allées et les rues désertes jusqu'au cimetière. Là elle vit
+sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses
+sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la
+fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière,
+cueillit des orties brûlantes et rentra au château.
+
+Une seule personne l'avait vue: l'archevêque resté debout tandis que
+les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons
+malveillants sur la reine, elle n'était qu'une sorcière!
+
+Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce
+qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche,
+les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient
+dire que ce n'était pas vrai, qu'Elisa était innocente.
+
+Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui
+avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de
+dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se
+levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître
+dans sa petite chambre.
+
+Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne
+se l'expliquait pas; elle s'inquiétait cependant et que ne
+souffrit-elle alors en son coeur pour ses frères! Ses larmes coulaient
+sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des
+diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette
+magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.
+
+Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne
+manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus
+de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la
+dernière, s'en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle
+redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa
+volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.
+
+Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient; ils la
+virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en
+approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle
+comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la
+figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir,
+reposé sur sa poitrine.
+
+--C'est le peuple qui la jugera, dit-il.
+
+Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.
+
+Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot
+sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la
+fenêtre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa
+tête, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de
+mailles brûlantes qu'elle avait tricotées devaient lui servir de
+couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus
+cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.
+
+Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les
+barreaux: c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors
+elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans
+doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage était presque
+achevé et ses frères étaient là....
+
+L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle--il
+l'avait promis au roi--mais elle, secouant la tête, le pria par ses
+regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit même il fallait que son
+travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses
+larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la quitta sur quelques
+méchantes paroles, mais continua sa besogne.
+
+Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties
+jusqu'à ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa
+devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas
+courage.
+
+Ce n'était pas encore l'aube--le soleil ne se lèverait qu'une heure
+plus tard--quand les onze frères se présentèrent au portail du château.
+Ils demandaient qu'on les mène auprès du souverain mais on leur répondit
+que c'était tout à fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n'eût osé
+le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu'à ce que le garde
+parût et le roi lui-même. À cet instant, le soleil se leva, plus de
+frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à
+tire-d'aile.
+
+Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brûler la
+sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait
+assise vêtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour
+de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement
+tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la
+mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commencée, dix cottes de mailles
+étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.
+
+--Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sûr pas
+de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries;
+arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.
+
+Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par
+les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la
+charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée,
+recula.
+
+--C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout
+bas.
+
+Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle jeta les
+onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur place parurent onze
+princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d'un
+de ses bras, car il manquait encore une manche à la dernière tunique
+qu'elle n'avait pu terminer.
+
+--Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente.
+
+Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant
+une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée
+par l'attente, l'angoisse et la douleur.
+
+--Oui, elle est innocente! dit l'aîné des frères.
+
+Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum
+se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du
+bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand
+buisson de roses rouges. À sa cime, une fleur blanche resplendissait de
+lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
+d'Elisa. Alors elle revint à elle.
+
+Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les
+oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour au château fut
+un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais
+vu.
+
+
+
+
+Le dernier rêve du chêne
+
+
+Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui
+arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'élevait un chêne antique et
+séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on
+ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.
+
+Souvent, par les beaux jours d'été, les éphémères venaient s'ébattre et
+tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces
+petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d'une
+joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne.
+
+--Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entière ne dure qu'un jour. Que
+c'est peu! Comme c'est triste!
+
+--Triste! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que
+j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement!
+l'air est si bon, si doux! je me sens tout transporté de bonheur.
+
+--Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trépassé.
+
+--Trépassé? s'écria l'éphémère. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi,
+es-tu aussi trépassé?
+
+--Non, j'ai déjà vécu bien des milliers de jours; nos journées ce sont,
+à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela?
+C'est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que
+tu peux imaginer.
+
+--En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut
+durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'éternité? En tout
+cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où
+j'ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel
+univers périra en même temps?
+
+--Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi;
+à mon tour, je ne puis me le figurer.
+
+--Eh bien! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons
+d'une façon différente.
+
+Et l'éphémère reprit sa danse folle et s'élança dans les airs, s'amusant
+de l'éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau
+satin; il respirait à pleins poumons l'air embaumé par les senteurs de
+l'églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur
+du foin coupé; et l'insecte se sentait comme enivré, à force de
+respirer ces parfum. La journée continua à être splendide; l'éphémère
+se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer en ronde
+avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l'insecte se sentit
+un peu fatigué de toute cette gaieté; ses ailes faiblissaient, et tout
+lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à
+choir sur la feuille d'une pâquerette, et souleva encore une fois sa
+petite tête pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer
+bleue. Puis ses yeux se fermèrent; un doux sommeil s'empara de lui:
+c'était la mort.
+
+Le lendemain, le chêne vit renaître d'autres éphémères; il s'entretint
+avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et
+s'endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta
+souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le
+temps de réfléchir: car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont
+interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu'en
+hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps
+approchait où il allait se reposer; l'automne était à sa fin. Déjà les
+taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà
+dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.
+
+«Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer
+gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront
+d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En
+réalité, comparé à nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors
+bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude
+couverture pour tes racines.
+
+Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour
+tout le long hiver; et il eut bien des rêves, où sa vie passée lui
+revint en souvenir.
+
+Il se rappela comment il était sorti d'un gland; comment, étant encore
+un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis
+il avait grandi à merveille; plusieurs fois, les gardes de la forêt
+l'avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des
+mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son
+quatrième siècle, et aujourd'hui personne ne songeait plus à le faire
+couper; il était devenu l'ornement de la forêt; sa superbe couronne
+dépassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer
+et il servait de point de repère aux marins. Au printemps, dans ses
+hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid; le coucou y était à
+demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L'automne,
+quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques
+de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce
+géant de la forêt et s'y reposaient une dernière fois avant
+d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.
+
+Maintenant donc, l'hiver était venu; après avoir longtemps résisté aux
+aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées; les
+corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et
+taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine
+qui s'annonçait pour eux.
+
+Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux
+chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait le sentiment de la fête
+qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens; il
+sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais
+il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui
+apparut:
+
+Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte; les rayons de soleil
+y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des
+reflets dorés. L'air était embaumé de senteurs vivifiantes; des
+papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à
+cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d'éphémères
+donnaient une sarabande.
+
+Voilà qu'un brillant cortège s'avance: c'étaient les personnages que le
+vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue
+suite d'années qu'il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des
+pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la
+croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois
+caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés; le cor
+de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une
+troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et
+bariolés, armés de hallebardes et d'arquebuses; ils dressèrent leur
+tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d'une orgie,
+ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques.
+
+Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un
+jeune couple; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte
+de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'écorce du
+chêne les initiales de leurs deux noms; et ils écoutèrent avec
+ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était
+suspendue dans les branches de l'arbre.
+
+Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant
+courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de
+part en part, montant jusqu'à sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes
+feuilles.
+
+Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la
+terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc
+s'élançait, sa couronne s'étendait en dôme, et montait toujours plus
+haut vers le ciel; et plus le chêne s'élevait, plus il éprouvait de
+bonheur, et il ne désirait que monter encore au-delà, jusqu'au soleil,
+dont les rayons brillants le pénétraient d'une chaleur bienfaisante. Et
+sa couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme une
+troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.
+
+C'était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles;
+elles luisaient de leur plus bel éclat; elles rappelaient au vieux
+chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus
+s'ébattre autour de lui.
+
+Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la
+plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu'il lui manquait quelque chose;
+il éprouvait l'ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les
+plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlevées comme
+lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il fût
+entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands
+et petits, prenant part à sa félicité.
+
+Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres
+feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu
+adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse,
+aussi bien qu'aux autres chênes, ses compagnons.
+
+Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement; les cimes de
+la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir
+jusqu'à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'élever plus
+vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les
+plus vite arrivés, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et
+blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des
+éclairs. Et l'on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et
+aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête
+leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins
+d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le
+susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce
+joyeux concert faisait une délicieuse harmonie.
+
+--Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde
+le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette?
+
+--Nous y sommes tous, tous! disaient en choeur les fleurettes, les
+arbres, les plantes, les habitants de la forêt.
+
+Le vieux chêne jubilait.
+
+--Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons
+dans un océan de délices! Quel miracle!
+
+Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se
+détachèrent de terre.» C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me
+voilà dégagé de tous liens; je puis m'élancer vers la lumière éternelle
+et m'y précipiter avec tous les êtres chéris qui m'entourent, grands et
+petits, tous!
+
+--Tous! dit l'écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête
+terrible soufflait sur mer et sur terre.
+
+Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de
+roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne; sa vigueur
+éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent
+l'ébranla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment où
+il rêvait qu'il s'élançait vers l'immensité des cieux. Il gisait là; il
+avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'éphémère
+après sa journée d'existence.
+
+Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël,
+l'ouragan s'était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des
+cloches; même dans la plus humble cabane régnait l'allégresse. La mer
+s'était calmée; à bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait
+lutté, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour
+célébrer la grande fête.
+
+--Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous
+servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier
+encore, je l'ai aperçu de loin; c'est la tempête qui l'a abattu.
+
+--Que d'années il faudra pour qu'il soit remplacé, dit un autre matelot.
+Et encore, il n'y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour
+grandir, comme lui.
+
+Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était
+étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle était
+toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare.
+
+À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de
+Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui
+leur a ouvert la voie de la vie éternelle: «La promesse est accomplie,
+chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh! joie sans pareille! Alléluia!
+Alléluia!»
+
+Et ils sentaient leurs coeurs élevés vers le ciel et transportés, tout
+comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s'était senti entraîné vers
+la lumière éternelle.
+
+
+
+
+L'escargot et le rosier
+
+
+Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors
+s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un
+rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans
+l'escargot? Eh bien, lui-même.
+
+--Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses
+bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du
+lait comme des vaches et des moutons.
+
+--À vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier.
+Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?
+
+--Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si
+pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot était
+presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le
+rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs
+toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança.
+
+--Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part.
+Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'été passa,
+l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et
+il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux.
+Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une
+nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et
+l'escargot.
+
+--Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt
+penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous
+pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je
+n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez
+rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous
+auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne
+serez plus que branches nues.
+
+--Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.
+
+--Évidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous
+jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
+seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas
+autrement?
+
+--Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais
+pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force
+me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours
+grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je
+ne pouvais pas faire autrement.
+
+--Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.
+
+--En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu
+encore bien davantage! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et
+méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.
+
+--Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le
+monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis
+amplement.
+
+--Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de
+nous-mêmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes
+roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?
+
+--Ce que j'ai donné? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il
+ne sert à rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez à faire éclore vos
+roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier
+donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous
+leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans
+sa coquille et la referma sur lui.
+
+--C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne
+peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et
+que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte.
+J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une
+autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune
+fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait
+bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie! Et le
+rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans
+sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des
+décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la
+poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa... mais dans
+le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de
+nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs
+maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas.
+Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera
+pas différente.
+
+
+
+
+La fée du sureau
+
+
+Il y avait une fois un petit garçon enrhumé; il avait eu les pieds
+mouillés. Où ça? Nul n'aurait su le dire, le temps étant tout à fait au
+sec.
+
+Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui
+faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe! Au même
+instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait
+tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni
+enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de
+contes et d'histoires pour leur faire plaisir.
+
+--Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un
+conte.
+
+--Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en
+souriant doucement. Mais où donc le petit s'est-il mouillé les pieds?
+
+--Ah! ça, dit la mère, je me le demande....
+
+--Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garçon.
+
+--Bien sûr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur
+de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à
+l'école.
+
+--L'eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à
+l'endroit le plus profond.
+
+--Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux
+monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.
+
+--Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que
+vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous
+touchez peut sortir une histoire.
+
+--Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent
+naître tout seuls et me frapper le front en disant: Me voilà!
+
+--Est-ce que ça va frapper bientôt? demanda le petit garçon.
+
+La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la
+théière et versa l'eau bouillante dessus.
+
+--Racontez! racontez!
+
+--Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent
+capricieux et n'arrive que lorsque ça lui chante. Stop! s'écria-t-il
+tout d'un coup, en voilà un! Attention, il est là sur la théière!
+
+Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se
+soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et
+si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela
+devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui
+envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel
+parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était
+assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes
+fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était
+faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.
+
+--Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garçon.
+
+--Oh! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'était une
+dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on
+l'appelle «la fée du Sureau». Regarde-la bien et écoute-moi....
+
+Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé
+dans le coin d'une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une
+belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa
+vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient
+bientôt célébrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste à
+quelle date. La fée du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire.
+"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne
+l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.
+
+--Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions
+petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où
+nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour
+faire un jardin.
+
+--Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces
+branches taillées et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine,
+bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux,
+vieux, sommes assis.
+
+--Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau,
+mon bateau, que j'avais taillé moi-même, y naviguait! Mais bientôt,
+c'est moi qui devais naviguer d'une autre manière.
+
+--Mais d'abord nous avions été à l'école pour tâcher d'apprendre un peu
+quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les
+deux. L'après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main
+dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et
+Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le
+roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les
+canaux.
+
+--Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues
+années, et pour de grands voyages!
+
+--Ce que j'ai pleuré à cause de toi! dit-elle, je croyais que tu étais
+mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me
+levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle
+tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si
+bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait
+passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et
+restai à la porte. Quel temps! Et comme j'attendais là, le facteur
+passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait
+voyagé! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais,
+j'étais si heureuse! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où
+poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être! Tu en
+racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de
+moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup,
+derrière moi, quelqu'un me prit par la taille....
+
+--Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....
+
+--Mais je ne savais pas que c'était toi! Tu étais arrivé en même temps
+que la lettre et tu étais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un
+grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu
+étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale!
+
+--Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous
+avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans
+Christian?
+
+--Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.
+
+--Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme,
+de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien à cette
+époque-ci de l'année que nous nous sommes mariés?
+
+--Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fée
+du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c'était la
+voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.
+
+Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux,
+qu'on fêtait les noces d'or, ils avaient déjà le matin apporté leurs
+voeux. Les vieux l'avaient oublié, alors qu'ils se rappelaient si bien
+ce qui s'était passé de longues années auparavant.
+
+Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux
+et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait
+tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu'on
+allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait
+dans l'arbre et criait «Bravo» avec les autres.
+
+--Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait.
+
+--Tu dois t'y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à
+notre fée.
+
+Ce n'était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la
+réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux
+buisson ne serait pas jailli de la théière.
+
+Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure
+et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui
+s'envola avec eux à travers l'espace. Voyage délicieux. La fée était
+devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une
+grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux
+bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus! Quel
+plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassèrent, ils avaient le
+même âge et les mêmes goûts.
+
+La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans
+leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père
+était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits.
+Sitôt qu'ils l'enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle
+tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois
+fines et fortes lui poussèrent, l'animal était robuste et fougueux. Au
+galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!
+
+Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous
+allons jusqu'au château où nous étions l'an passé. Et ils tournaient et
+tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'était autre que
+la fée, s'écriait:
+
+--Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand
+four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du côté de la route, le
+sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les
+poules et se rengorge! Nous voici à l'église, elle est tout en haut de
+la côte, au milieu des grands chênes dont l'un est presque mort. Et nous
+voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus
+tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En
+route, en route vers le beau château!
+
+Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se
+déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne
+tournaient qu'autour de la pelouse.
+
+Ensuite ils jouèrent dans l'allée et dessinèrent un jardin sur le sol;
+la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et
+cette fleur poussa exactement comme cela s'était passé devant nos deux
+vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits--comme nous l'avons raconté
+tout à l'heure.
+
+Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais
+ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de
+Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et
+ils volaient à travers le Danemark.
+
+Le printemps se déroula, puis l'été, et l'automne et l'hiver; mille
+images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son coeur,
+toujours la petite fille chantait: «Tu n'oublieras jamais tout ça!»
+Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon
+sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du
+sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le
+coeur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait
+souvent vers elle.
+
+--Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis
+qu'ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement
+éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses
+faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'était toujours le
+printemps dans l'odorante forêt de hêtres danoise.
+
+--Comme c'est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu'à toute allure ils
+passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et
+les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes
+nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les
+blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins
+de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de
+liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le
+soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.
+
+--Comme c'est beau, ici, à l'automne, dit la petite, et le ciel devint
+deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes
+couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens
+de chasse galopaient à toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages
+s'envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces
+s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des
+voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les
+enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes
+chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
+et de sorciers.
+
+--Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres
+couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les
+pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes
+tombaient du ciel l'une après l'autre.
+
+Dans la salle on allumait l'arbre de Noël. C'était l'heure des cadeaux
+et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les
+paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les
+plus pauvres enfants disaient: «Que c'est bon l'hiver!»
+
+Oui, tout était exquis quand la petite fille l'expliquait au garçon.
+Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la
+croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le
+garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde,
+loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de
+l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la
+lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes,
+et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre,
+c'était juste à la place de la fleur du souvenir.
+
+À mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il
+lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales
+de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui
+murmurait: «Qu'il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver».
+
+Des centaines d'images glissaient dans ses pensées.
+
+Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous
+un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder,
+et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La
+petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise
+dans l'arbre et les saluait de la tête, en disant: «C'est le jour de
+vos noces d'or!» Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
+baisers, alors elles brillèrent d'abord comme de l'argent, puis comme de
+l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque
+fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et
+reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari
+raconta à sa vieille l'histoire de la fée du Sureau comme on la lui
+avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent
+qu'elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus
+semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.
+
+--Oui, c'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée,
+les autres dryade, mais mon vrai nom est «Souvenir». Je suis assise
+dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!
+Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau.
+
+Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau était
+là, fraîche comme si on venait de l'y déposer. Alors, «Souvenir»
+sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tête, assis dans
+la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et l'histoire
+est finie.
+
+Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il
+avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun
+sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté
+l'histoire, allait justement s'en aller.
+
+--Comme c'était joli, maman, dit le petit garçon. J'ai été dans les pays
+chauds.--Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans
+le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se
+sentir dans les pays chauds.
+
+Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.
+
+--Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour
+savoir si c'était un conte ou une histoire!
+
+--Où est la fée du Sureau? demanda l'enfant.
+
+--Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu'elle y reste.
+
+
+
+
+Les fleurs de la petite Ida
+
+
+Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes! dit la petite Ida, elles
+étaient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent!
+Pourquoi? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa.
+
+Elle l'aimait beaucoup, l'étudiant, il savait les plus délicieuses
+histoires et découpait des images si amusantes: des coeurs avec des
+petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands châteaux
+dont on pouvait ouvrir les portes, c'était un étudiant plein d'entrain.
+
+--Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'étudiant. Elles sont allées
+au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatiguées.
+
+--Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.
+
+--Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent
+joyeusement de tous les côtés. Elles font un bal presque tous les soirs.
+
+--Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?
+
+--Si, dit l'étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis et les
+petits muguets.
+
+--Où dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.
+
+--N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite
+l'été, où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les
+cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain,
+c'est là qu'il y a un vrai bal, je t'assure!
+
+--J'ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les
+feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur!
+Où sont-elles donc? L'été, j'en avais vu des quantités.
+
+--Elles sont à l'intérieur du château, dit l'étudiant. Dès que le roi et
+les gens de la cour s'installent à la ville, les fleurs montent du parc
+au château et elles sont d'une gaieté folle.
+
+--Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce
+qu'elles dansent au château du roi?
+
+--Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa
+ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les fleurs entendent
+leur cliquetis, elles restent tout à fait tranquilles, cachées derrière
+les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. "Je sens
+qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les
+voir.
+
+--Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que
+je ne pourrai pas non plus les voir?
+
+--Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'oeil à
+travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y
+avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan, elle croyait être
+une dame d'honneur!
+
+--Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas?
+
+--Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas
+vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air
+de fleurs, ils l'ont été du reste. Ils se sont arrachés de leur tige et
+ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si
+c'étaient des ailes et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient
+fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée, de ne
+pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les
+pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes.
+
+--Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais
+été au château du roi, ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont
+gaies.
+
+--Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de
+botanique qui habite à côté (tu le connais). Quand tu iras dans son
+jardin, tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la
+nuit, elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. Si le
+professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une
+fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!
+
+--Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne
+savent pas parler.
+
+--Évidemment, dit l'étudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu
+pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la
+tête et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si
+elles parlaient.
+
+--Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.
+
+--Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une
+ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant
+oeillet rouge. Elle disait: «Tu es si joli, et je t'aime tant!» Mais
+le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitôt une grande tape
+à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais ça l'a terriblement
+brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie.
+
+--C'est amusant, dit la petite Ida en riant.
+
+--Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de
+chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa. Il n'aimait
+pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait
+découper des images si amusantes: un homme pendu à une potence et
+tenant un coeur à la main, car il avait volé bien des coeurs.
+
+Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme
+maintenant: «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la
+tête d'un enfant? Quelles inventions stupides!»
+
+Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et
+elle y pensait beaucoup.
+
+La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir
+dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades. Elle les
+apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table, dont le
+tiroir était plein de trésors. Dans le petit lit était couchée sa poupée
+Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: «Il faut absolument te lever,
+Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs
+sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être qu'elles
+guériront!» Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne
+dit pas un mot, elle était fâchée de prêter son lit.
+
+Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite couverture
+sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles,
+qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se
+lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que
+le soleil ne leur vînt pas dans les yeux.
+
+Toute la soirée, elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant
+lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit, elle
+courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure
+desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa
+mère, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: «Je sais
+bien que vous devez aller au bal!»
+
+Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.
+
+La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....
+
+Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser. Comme ce
+serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas, dans le château
+du roi.
+
+--Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées?
+
+Là-dessus, elle s'endormit.
+
+Elle se réveilla au milieu de la nuit; elle avait rêvé de fleurs et de
+l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des
+idées stupides et folles dans la tête.
+
+Le silence était complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brûlait sur
+la table, son père et sa mère dormaient.
+
+Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie? se
+dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte
+entrebâillée. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on
+jouait du piano dans la pièce à côté, mais tout doucement. Jamais elle
+n'avait entendu une musique aussi délicate.
+
+--Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que
+je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.
+
+«Si seulement elles voulaient entrer ici», se dit-elle.
+
+Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer, si
+légèrement. À la fin, elle n'y tint plus, c'était trop délicieux, elle
+se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte
+jeter un coup d'oeil.
+
+Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais il y
+faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers la fenêtre et
+éclairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les
+tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout
+dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. Sur
+le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.
+
+Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de l'avoir vu
+cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit: «Oh! comme il
+ressemble à Mademoiselle Line!» et tout le monde s'était moqué de lui.
+Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette
+demoiselle, et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle.
+
+Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où
+se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupées et en
+tira les rideaux. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se
+levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi
+voulaient danser.
+
+Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. Elle
+regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la Mi-Carême qui avait
+sauté par terre. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur?
+
+Il était très joli, après tout, ce martinet. À son sommet était une
+petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau.
+
+La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en
+plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très fort des pieds car
+elle dansait la mazurka, et cette danse-là, les autres fleurs ne la
+connaissaient pas.
+
+Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême devint
+grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria
+très haut: «Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un
+enfant! Ce sont des inventions stupides!» Et alors, elle ressemblait
+exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau,
+elle aussi était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui
+donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de
+nouveau et redevint une petite poupée de cire.
+
+Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était
+obligé de danser avec. Il n'y avait rien à faire: il se faisait grand
+et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au
+grand chapeau noir.
+
+Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter, surtout celles qui
+avaient couché dans le lit de poupée, et cette danse cessa.
+
+Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du
+tiroir où gisait Sophie, la poupée d'Ida, au milieu de tant d'autres
+jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de
+tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir.
+Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné.
+
+--Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?
+
+--Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.
+
+--Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!
+
+Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que
+l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle
+toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.
+
+Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa
+tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs
+accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait
+mal, et elles étaient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui
+avaient couché dans son lit.
+
+Elle ne s'était pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs
+d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et
+l'attirait juste au milieu du parquet, là où scintillait la lune, on
+dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie
+était bien contente, elle les pria de conserver son lit.
+
+Mais les fleurs répondirent:
+
+--Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si
+longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes. Mais dis à la petite
+Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, près de la tombe de son canari,
+alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus
+belles.
+
+--Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.
+
+Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies
+fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient
+venir, c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. En tête
+s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or:
+c'étaient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes
+giroflées et des oeillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient
+accompagnés de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient
+dans des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues et
+les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des
+clochettes. Venaient ensuite quantité d'autres fleurs, elles dansaient
+toutes ensemble, les violettes bleues et les pâquerettes rouges, les
+marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'était ravissant
+à voir.
+
+À la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite Ida se glissa
+aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu.
+
+Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt à la table
+pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle tira les rideaux du
+petit lit; oui, elles y étaient mais tout à fait fanées, beaucoup plus
+que la veille.
+
+Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir très
+sommeil.
+
+--Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.
+
+Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot.
+
+--Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dansé avec
+toi.
+
+Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de
+jolis oiseaux, l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes.
+
+--Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens
+viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que
+l'été prochain vous repoussiez encore plus belles.
+
+Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant
+Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils
+les avaient apportés pour les montrer à Ida. Elle leur raconta
+l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les
+enterrer.
+
+
+
+
+Le goulot de la bouteille
+
+
+Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre
+apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle
+fût la plus haute; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être
+sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de
+pauvres gens; mais la chambre où l'indigence était le plus visible,
+c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait
+une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet; en
+place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un
+bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans
+avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau
+sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus
+joyeux.
+
+--Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.
+
+C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus
+parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand
+nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes.
+
+--Rien ne t'empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres
+entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais
+perdu tout ton arrière-train, si tu n'avais plus que le cou et la
+bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon. Tu ne chanterais certes
+pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un être
+un peu gai dans cette maison.
+
+«Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du
+reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière, il m'arrivait de
+chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis
+les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien
+on me dit d'agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où
+la fille du fourreur fut fiancée! Il me semble que ce n'est que d'hier.
+Et cependant que d'aventures j'ai éprouvées depuis lors! Quelle vie
+accidentée que la mienne! J'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la
+terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures de ce monde.
+Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma
+curieuse histoire.»
+
+Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à
+la façon dont on l'avait, en soufflant, formée d'une masse liquide et
+bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le
+feu ardent d'où elle sortait; elle eut le désir de rouler et de s'y
+replonger. Mais à mesure qu'elle se refroidit elle éprouva du plaisir à
+figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus
+être perdue et confondue dans une masse.
+
+On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses
+soeurs, tirées toutes du même four; elles étaient de grandeur et de
+forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres
+simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres
+selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort
+bien se faire qu'une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire
+piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu'une
+bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela
+n'empêche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.
+
+On expédia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement
+entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se
+fit avec beaucoup de précaution; notre bouteille y vit la marque d'un
+grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle
+finirait après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir
+d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.
+
+La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand
+de vin; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut
+pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans
+bouchon; elle n'était pas à son aise; il lui manquait quelque chose,
+elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un
+cru célèbre; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une
+étiquette avec ces mots: Première qualité. Elle était aussi fière qu'un
+collégien qui a remporté le prix d'honneur: le vin était bon et la
+bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure.
+
+On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme;
+en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'idées de choses
+qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées
+où pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela résonnait en elle
+confusément.
+
+Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui
+l'emporta. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des
+saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et
+savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela.
+C'était la plus jolie fille de la ville.
+
+Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune
+fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette
+blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il
+montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune
+fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade
+d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec
+honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
+partir sur un navire.
+
+Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part.
+La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent,
+car elle était toujours dans le panier; elle en fut tirée enfin; la
+première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré
+sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que
+dans la voiture; mais elle était rayonnante de bonheur.
+
+Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit
+la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia
+plus tard le moment solennel où l'on tira pour la première fois le
+bouchon qui le fermait. _Schouap_, dit-il avec une netteté de son de bon
+augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le
+vin dans les verres!
+
+--Vivent les fiancés! s'écria le fourreur.
+
+Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiancée.
+
+--Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.
+
+Le jeune homme remplit de nouveau les verres:
+
+--Buvons à mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous
+célébrerons la noce!
+
+Et lorsqu'on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s'écria:
+
+--Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu
+ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un
+aussi beau rôle.
+
+Et il lança avec force la bouteille en l'air.
+
+La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de
+joncs sur le bord d'un petit étang: elle eut le temps d'y réfléchir à
+l'ingratitude du monde.» Moi, je leur ai donné de l'excellent vin, se
+disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.»
+
+Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit chanter
+encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis,
+survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils
+aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu la
+veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain
+pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille.
+
+La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle
+fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la
+traversée; le père devait le porter le soir en ville. Une fiole
+contenant de l'eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les
+garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient
+trouvée. La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle
+remplit de sa bonne eau-de-vie.
+
+--Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille
+pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage.
+
+Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde.
+Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l'emporta à bord de
+son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont
+il vient d'être parlé.
+
+Elle n'avait pas trop déchu; car le breuvage qu'elle contenait
+paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin
+qui s'y trouvait auparavant.»Voilà la meilleure des pharmacies!»
+disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une
+goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac.
+
+Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on
+la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument
+vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît
+garde à elle.
+
+Voilà qu'un jour s'élève une tempête; d'énormes et lourdes vagues
+soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise, une voie
+d'eau se déclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit
+noire. Le navire sombra.
+
+Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs
+sur un bout de papier: «Au nom du Christ! Nous périssons.» Il ajouta
+le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier
+dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au
+milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et
+le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.
+
+Le navire disparut, tout l'équipage disparut; la bouteille rebondissait
+de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère
+qui porte un dernier billet doux. Dans ces pérégrinations elle eut le
+bonheur de n'être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un
+requin.
+
+Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne
+devait qu'apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à
+laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin et le désespoir qu'il
+devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de
+l'incertitude qui accablaient la jeune fille. Où était elle? Dans
+quelle direction voguer pour atteindre son pays?
+
+La bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de
+droite et de gauche.
+
+Tout à coup elle vint échouer sur le sable d'une plage; on la
+recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants;
+le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de
+celui d'où elle était originaire.
+
+On la ramassa donc, et après l'avoir bien examinée de tous côtés, on
+l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
+retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait
+écrit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait
+fait naufrage, qu'il était question de cela sur le billet, mais voilà
+tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, ils
+remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande
+armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.
+
+Chaque fois qu'il venait des étrangers, on prenait le papier pour le
+leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle était
+écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l'écriture, qui
+n'était tracée qu'au crayon, s'effaça, devint de plus en plus difficile
+à distinguer et finit par disparaître entièrement.
+
+Après être restée une année dans l'armoire, la bouteille fut portée au
+grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles
+d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle
+versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des
+bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un
+tragique secret, un dernier soupir d'adieu.
+
+Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du
+grenier; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l'on n'avait démoli la
+maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperçut,
+et l'on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne
+comprendre absolument rien de ce qui se disait.» Si j'étais cependant
+restée en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du
+pays; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était
+impossible de m'instruire.»
+
+On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de
+nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaieté lui revint.
+Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gardé fidèlement, il périt
+dans la lessive.
+
+On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expédia au Nord; bien
+bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire,
+dans un coin obscur, où elle n'aperçut pendant tout le voyage ni
+lumière, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.»De
+cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?»
+
+Mais ce n'était pas le point essentiel; il fallait arriver à
+destination, et c'est ce qui eut lieu. On la déballa.» Dieu! quelles
+peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d'elle, pour
+emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cassée!»
+Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait
+chaque mot qui se disait: c'était de nouveau la langue qu'on avait
+parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur
+le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connût. Elle
+était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des
+mains de celui qui la tenait; dans son émoi elle s'aperçut à peine
+qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout à coup
+lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On
+l'y oublia pendant des années.
+
+Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la
+nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il
+donna une grande fête; dans les arbres du parc on suspendit, le soir,
+des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
+enflammées; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée
+était superbe; les étoiles scintillaient; il y avait nouvelle lune;
+elle n'apparaissait que comme une boule grise à filet d'or et encore
+fallait-il de bons yeux pour la distinguer.
+
+Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer,
+des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons
+fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement; elle revoyait enfin
+la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits
+de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y
+était-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y
+pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si
+pénétrée, qu'elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le
+grenier et tous ses autres déboires.
+
+Elle vit passer près d'elle un jeune couple de fiancés; ils ne
+regardaient pas la fête; c'est à cela qu'on les reconnaissait. Ils
+rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du
+fourreur et toute la scène du bois.
+
+Le parc avait été ouvert à tout le monde; les curieux s'y pressaient
+pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule
+une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés; cela la fit
+souvenir d'autres fiançailles; elle se rappela la même scène du bois à
+laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré; c'était la
+fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie.
+C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la
+bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé; la
+bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce
+qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est
+souvent ainsi dans la vie; on passe à côté l'un de l'autre sans le
+savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.
+
+Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la
+vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez
+un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas
+longtemps à chômer: elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche
+suivant devait monter en ballon.
+
+Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle,
+encore très nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les
+autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les
+interstices d'un panier où elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui
+était tout ahuri, sachant qu'on allait tout à l'heure, comme déjà une
+première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement
+des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait
+curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec
+violence jusqu'à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés.
+Alors, d'un bond furieux il s'élança dans les airs, emportant
+l'aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare
+retentit, et la foule cria: hourrah!
+
+«Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille; elle a
+cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphère à craindre de choc.»
+
+Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la
+vieille fille entre autres; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où
+pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet
+et devait se contenter d'une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant
+pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le
+renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre
+et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aéronaute qui
+plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se
+mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et
+enfin lança la bouteille en l'air, sans réfléchir qu'elle pourrait bien
+tomber sur la tête du plus honnête homme.
+
+La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle
+l'aurait voulu sur l'honneur qui lui était échu de dominer de si haut la
+ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler
+faisant des cabrioles; cette course folle en pleine liberté lui
+semblait le comble du bonheur; qu'elle était fière de voir longues-vues
+et télescopes braqués sur elle! Patatras! la voilà qui tombe sur un
+toit et se brise en deux; puis les morceaux roulèrent en bas et
+tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en
+mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi
+nettement que si l'on avait employé le diamant pour le détacher. Les
+gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent.» Cela ferait un
+superbe godet pour un oiseau», dirent-ils; mais, comme ils n'avaient
+ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu'ils
+avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille
+qui habitait sous le toit; peut-être pourrait-elle faire usage du
+goulot.
+
+Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot
+renversé et rempli d'eau fut attaché dans la cage; le petit serin, qui
+pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les
+plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil, qui lui était du
+reste bien dû, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures
+fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu
+plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il
+bien étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant
+la fenêtre.
+
+--Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses
+un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en
+donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien
+fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donné le
+lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une
+couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé! Les yeux
+qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les
+aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma
+jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se
+dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre;
+elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à
+couronner une fiancée, ce sera ta fille.
+
+La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces
+souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans
+le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci,
+c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de
+jadis, le goulot qui fit retentir un _schouap_ si sonore lorsqu'on le
+déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancés.
+
+Le goulot de son côté ne la reconnut pas; il n'avait plus écouté ce
+qu'on disait, depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur
+ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.
+
+
+
+
+Grand Claus et petit Claus
+
+
+Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils
+s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre
+n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nommé le
+premier grand Claus, bien qu'ils fussent de même taille, et le second,
+qui ne possédait qu'un cheval, petit Claus.
+
+Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire
+véritable, s'il en fut jamais.
+
+Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue
+avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses
+quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa!
+comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq
+chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens.
+
+Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à
+toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, leur livre de
+prières sous le bras, se rendaient à l'église; lorsqu'ils passaient à
+côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq
+chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il
+faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'écriait à
+tue-tête:
+
+--Hue! en avant tous mes chevaux!
+
+--Qu'est-ce que tu dis donc là? interrompit grand Claus; tu sais bien
+qu'un seul de ces chevaux t'appartient.
+
+Lorsqu'il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la
+remontrance et s'écria de nouveau: «Hue! en avant tous mes chevaux!»
+
+--Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une
+fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je
+l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.
+
+--Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, répondit petit Claus.
+
+Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical;
+petit Claus se sentit très flatté, il pensa que cela lui serait
+beaucoup d'honneur que ce paysan pût croire qu'il possédait les cinq
+chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en
+criant encore plus fort que les autres fois:
+
+--Hue donc! en avant tous mes chevaux!
+
+--Je t'apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus.
+
+Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval
+de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se
+relever.
+
+--Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n'ai
+plus de cheval!
+
+Mais bientôt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il écorcha la
+bête, en fit bien sécher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il
+hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de
+cheval.
+
+Il avait un long bout de chemin à parcourir; il lui fallait traverser
+une grande et sombre forêt. Pendant qu'il y était engagé, survint un
+ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'égara tout à fait.
+Lorsqu'il finit par retrouver la route, il était déjà très tard; il ne
+pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.
+
+Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme; les volets
+étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les
+fentes.»On m'accordera bien un gîte pour la nuit», pensa-t-il, et il
+alla frapper à la porte.
+
+Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir; Claus présenta sa
+demande, mais elle lui répondit qu'il eût à passer son chemin, que son
+mari n'était pas là et qu'en son absence elle ne recevait pas
+d'étrangers.
+
+--Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile! dit petit Claus.
+
+La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la
+maison il y avait une grange, contre laquelle s'élevait un hangar
+couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper là, se dit Claus;
+cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera
+un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais
+j'espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles
+ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s'être
+tourné et retourné comme un chat, il s'y installa commodément pour la
+nuit. Voilà qu'il aperçoit que les volets de la maison sont trop courts
+vers le haut, de façon que de l'endroit où il est, il voit tout ce qui
+se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée.
+
+Il y avait là une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se
+trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin.
+
+La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table,
+personne d'autre; l'hôtesse versait du vin au sacristain qui
+s'apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets
+favori.
+
+Claus, qui n'avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces
+savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit encore un
+magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal
+cela faisait!
+
+Tout à coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrête devant la maison:
+il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.
+
+C'était un excellent homme; mais un jour, étant gamin, il avait été
+battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonné les
+cloches à une heure indue. C'était un de ses camarades qui avait fait le
+tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute
+la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se
+mettre en fureur.
+
+Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c'est qu'il
+savait le maître de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait
+pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin.
+
+Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le
+fermier à travers les fentes du volet, ils furent très effrayés, et la
+paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide;
+il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la
+faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme
+cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin; si
+le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela
+signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle
+troublée.
+
+--Quel malheur! s'écria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit
+disparaître des plats appétissants.
+
+--Hé? qui est donc là? dit le fermier entendant cette exclamation.
+
+Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui
+était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.
+
+--Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison,
+et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.
+
+La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie; elle
+remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de
+soupe. Le fermier, qui avait très faim, se mit à manger de bon appétit;
+petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec
+regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu'il avait vu
+disparaître dans le four.
+
+Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait
+ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes
+choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du
+pied sur le sac; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment.
+
+--Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.
+
+Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on
+entendit un craquement encore plus fort.
+
+--Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc là dans ce sac?
+
+--C'est un magicien, répondit petit Claus. Il m'apprend, dans son
+langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le
+poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four.
+
+--N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.
+
+Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant
+les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu'il
+crut apportés là par un magicien.
+
+La fermière fit également l'étonnée et se garda bien de risquer une
+observation; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les
+deux hommes s'en régalèrent à coeur joie.
+
+Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac;
+le même craquement se fit entendre.
+
+--Que dit-il encore? demanda le fermier.
+
+--Il me conte, répondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons
+soif; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs
+trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin,
+ici, dans la chambre.
+
+Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre
+femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux
+hommes s'en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très
+joyeux.
+
+--Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable?
+En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me
+divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.
+
+--Oh! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande.
+N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu
+entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous
+ferions mieux de ne pas demander à le voir.
+
+--Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. À qui peut-il bien
+ressembler, Satan?
+
+--Il a tout à fait l'air d'un sacristain.
+
+--Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que
+tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant;
+comme je suis prévenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le
+diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop
+désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du
+courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop près.
+
+--Voyons, es-tu bien décidé? dit petit Claus; alors je vais consulter
+mon magicien.
+
+Il remua son sac et tint son oreille contre.
+
+--Eh bien? dit le paysan.
+
+--Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas
+dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez
+bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne
+s'échappe pas.
+
+--En avant! dit le fermier; viens m'aider à tenir ferme le couvercle.
+
+Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout
+tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.
+
+--Oh! s'écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l'ai donc vu, cet
+affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle
+horreur!
+
+Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup;
+comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la
+cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.
+
+--Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande
+le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'écus.
+
+--Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je
+puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.
+
+--Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes
+pas, je me consumerai de regret.
+
+--Allons, soit! puisque tu as montré ton bon coeur en m'offrant un gîte
+pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein
+boisseau d'écus, et la bonne mesure?
+
+--C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette
+caisse là bas; je ne veux plus l'avoir une minute à la maison. On ne
+sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé.
+
+Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la
+nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d'avis; il livra sa
+marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux
+écus trébuchants; pour qu'il pût emporter la caisse, le paysan lui
+donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et
+le coffre contenant le sacristain; après une cordiale poignée de main
+échangée avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison.
+Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d'un
+fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus
+forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait
+construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant
+sa charrette; au milieu il s'arrêta et dit tout haut, pour que le
+sacristain pût l'entendre:
+
+--Ma foi, j'en ai assez de traîner cette sotte caisse; elle est lourde
+comme si elle était pleine de pierres. Je m'en vais la jeter à l'eau;
+si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma
+maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.
+
+Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s'il voulait
+le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière.
+
+--Non! non! pitié! s'écria le sacristain, laisse-moi sortir
+auparavant.
+
+--Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est
+resté enfermé dedans. C'est maintenant que je vais certainement le
+lancer à l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit débarrassé.
+
+--Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un
+plein boisseau d'écus, si tu me laisses sortir.
+
+--Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.
+
+Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé,
+s'élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et
+poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa
+maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur
+sa charrette à côté de l'autre, puis il rentra chez lui.» Je n'aurais
+jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il
+lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu'il
+avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu'au lieu de
+me faire du tort, c'est à lui que je dois d'être devenu riche!
+Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un
+biais pour la lui apprendre.»
+
+Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il
+bien avoir à mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le
+fond du boisseau, pour qu'il y restât attaché quelque parcelle de ce
+qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau,
+il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.
+
+«Qu'est-ce cela?» se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez
+petit Claus.
+
+--Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en
+remplisses un boisseau?
+
+--Oh, c'est ce qu'on m'a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval;
+les peaux ont haussé de prix comme cela ne s'est jamais vu.
+
+--Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.
+
+Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses
+quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s'en fut avec les peaux à
+la ville.
+
+--Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il à travers
+les rues.
+
+Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix.
+
+--Un boisseau plein d'écus pour chacune, répondit-il.
+
+--Tu veux te moquer ou tu es fou! s'écrièrent-ils. Crois-tu que nous
+donnions l'argent par boisseaux?
+
+Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: «Peaux, des peaux!
+qui en veut des peaux?» Il arriva encore des gens pour les lui
+acheter; à tous il demandait un boisseau rempli d'écus pour chaque
+peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais
+plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.» Il
+se moque de nous», dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
+tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le
+rossèrent de toutes leurs forces.
+
+--Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour.
+Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres;
+ce sera du beau maroquin écarlate!
+
+Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il
+s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri,
+s'échappa enfin de la ville.
+
+«C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me
+payera cela; je m'en vais le tuer.»
+
+Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser.
+Elle n'avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il
+n'en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille
+femme et le plaça dans son propre lit qu'il avait préalablement bien
+chauffé à la bassinoire; il pensait qu'elle n'était peut-être
+qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans
+le poêle et il s'assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans
+un coin.
+
+Voilà qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une
+hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s'y
+dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l'oreiller un
+terrible coup avec sa hache; il fend la tête de la morte.
+
+--Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.
+
+Et il rentre tout gaiement chez lui.
+
+«Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui
+n'avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer; et si ma
+grand-mère n'avait pas été morte, c'est elle qu'il aurait assassinée!»
+
+Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous
+un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du
+dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela à
+sa carriole; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur
+le siège et partit pour la ville.
+
+Au lever du soleil il y arriva et s'arrêta devant une grande auberge.
+
+L'aubergiste était très riche et c'était un excellent homme; mais il
+avait un terrible défaut: il était colère à l'excès; à la moindre
+contrariété, il éclatait comme s'il n'avait été que poudre et salpêtre.
+
+Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.
+
+--Bonjour, dit-il à petit Claus; te voilà sorti de bien bonne heure!
+
+--Oui, répondit l'autre. Je m'en viens à la ville avec ma grand-mère
+pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture;
+elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de
+bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que
+vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.
+
+--Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.
+
+Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un
+grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme
+morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.
+
+--Voilà un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils,
+cria-t-il. Pas de réponse; la morte ne bougea pas.
+
+--N'entendez-vous pas? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point
+que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre
+d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.
+
+Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta
+au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier; il
+jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc
+tomba sur le côté.
+
+Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita
+dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:
+
+--Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère! Regarde le trou que tu
+lui as fait au front!
+
+--Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de désespoir.
+Voilà ce que c'est d'être emporté et violent. Écoute bien, cher petit
+Claus; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent,
+et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c'était
+la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se
+passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de
+plus désagréable.
+
+Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus
+neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.
+
+Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un
+gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.
+
+--Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne
+l'ai pas tué de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-même ce que
+cela signifie.
+
+Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux
+écarquillés lorsqu'il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor
+en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.
+
+--Cela t'étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es
+trompé et tu as assommé ma grand-mère. J'ai vendu son corps à un médecin
+qui m'en a donné plein un boisseau d'argent.
+
+--C'est un fameux prix! dit grand Claus.
+
+Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'était venu, prit une
+hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur
+une voiture et s'en fut à la ville trouver un apothicaire de sa
+connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un médecin qui voulût
+acheter un cadavre.
+
+--Un cadavre! s'écria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment
+avez-vous le droit de le vendre?
+
+--Oh! il est bien à moi, répondit grand Claus. C'est le corps de ma
+grand-mère. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans
+ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein
+d'écus.
+
+--Dieu de miséricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous
+nous contez! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous
+pourriez y perdre votre tête.
+
+Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et
+s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible
+meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand
+Claus fut pris d'effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur
+la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop.
+L'apothicaire crut qu'il était simplement devenu fou et qu'il n'avait
+pas fait ce dont il s'était vanté; il le laissa partir sans informer la
+justice.
+
+
+
+
+Les habits neufs du grand-duc
+
+
+Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs,
+qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses
+soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il
+n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de
+la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: «Il
+est au conseil», on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde robe».
+
+La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers
+qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent
+pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe
+du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient
+extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette
+étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles
+pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
+avait l'esprit trop borné.
+
+«Ce sont des habits impayables», pensa le grand-duc; «grâce à eux,
+je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je
+saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est
+indispensable.»
+
+Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent
+commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux
+métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument
+rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de
+l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac,
+travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides.
+
+«Il faut cependant que je sache où ils en sont», se dit le grand-duc.
+Mais il se sentait le coeur serré en pensant que les personnes niaises
+ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce
+n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos
+d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.
+
+Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de
+l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin
+était borné ou incapable.
+
+«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre», pensa le
+grand-duc, «c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se
+distingue autant par son esprit que par ces capacités.»
+
+L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs
+travaillaient avec les métiers vides.
+
+«Mon Dieu!» pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, «je ne vois rien.»
+Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher,
+et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En
+même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses
+regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait
+rien.
+
+«Bon Dieu!» pensa-t-il «serais-je vraiment borné? Il faut que
+personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer
+que l'étoffe est invisible pour moi.»
+
+--Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.
+
+--C'est charmant, c'est tout à fait charmant! répondit le ministre en
+mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au
+grand-duc que j'en suis très content.
+
+--C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent
+à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant
+des noms.
+
+Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au
+grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de
+l'argent de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu.
+Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils
+travaillaient toujours.
+
+Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête
+pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce
+nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait toujours,
+mais ne voyait rien.
+
+--N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux
+imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles
+couleurs qui n'existaient pas.
+
+«Cependant je ne suis pas niais!» pensait l'homme.»C'est donc que je
+ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drôle, mais je
+prendrai bien garde de la perdre.» Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et
+témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
+
+--C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute
+la ville parla de cette étoffe extraordinaire.
+
+Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore
+sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels
+se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des
+adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni
+aucune espèce de fil.
+
+--N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes
+fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.
+
+Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient
+pu y voir quelque chose.
+
+«Qu'est-ce donc?» pensa le grand-duc, «je ne vois rien. C'est
+terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais
+incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus
+malheureux.» Puis tout à coup il s'écria:
+
+--C'est magnifique! J'en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha
+la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.
+
+Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les
+autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc:
+«C'est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette
+nouvelle étoffe à la première grande procession.»C'est magnifique!
+c'est charmant! c'est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et
+la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et
+reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda
+le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de
+seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le
+monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent
+dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil,
+après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc,
+suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras
+en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:
+
+--Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est léger comme
+de la toile d'araignée. Il n'y a pas danger que cela vous pèse sur le
+corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
+
+--Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient
+rien, puisqu'il n'y avait rien.
+
+--Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui
+essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se
+déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce
+après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque
+chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.
+
+--Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent
+tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux
+costume! Le grand maître des cérémonies entra.
+
+--Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à
+la porte, dit-il.
+
+--Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis
+pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien
+regarder l'effet de sa splendeur.
+
+Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser
+quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas
+convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc
+cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les
+hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient:
+
+--Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la
+coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien;
+il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais
+les habits du grand-duc n'avaient excité une telle admiration.
+
+--Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit
+enfant.
+
+--Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le père. Et
+bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant:
+
+--Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!
+
+--Il n'a pas du tout d'habit! s'écria enfin tout le peuple. Le
+grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils
+avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et
+prit sa résolution:
+
+--Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! Puis, il se
+redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les
+chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait
+pas.
+
+
+
+
+Hans le balourd
+
+
+Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux
+seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moitié ils en
+auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du
+roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle épouserait
+celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se
+préparèrent pendant huit jours--ils n'avaient pas plus de temps devant
+eux--, mais c'était suffisant car ils avaient des connaissances
+préalables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et
+trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le
+commencement ou en commençant par la fin; l'autre avait étudié les
+statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait
+connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l'État et, de
+plus, il s'entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de
+ses mains.
+
+--J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.
+
+Leur père donna à chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon
+pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en
+sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les
+commissures des lèvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur
+parole plus fluide.
+
+Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval
+quand soudain arriva le troisième frère--ils étaient trois, mais le
+troisième ne comptait absolument pas, il n'était pas instruit comme les
+autres, on l'appelait Hans le Balourd.
+
+--Où allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.
+
+--À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu
+n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?
+
+Et ils le mirent au courant.
+
+--Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.
+
+Ses frères se moquèrent de lui et partirent.
+
+--Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une
+terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si
+elle ne me prend pas, je la prendrai quand même.
+
+--Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien
+dire, tes frères, eux, sont gens d'importance.
+
+--Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je
+monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter.
+
+Et il se mit à califourchon sur le bouc, l'éperonna de ses talons et
+prit la route à toute allure. Ah! comme il filait!
+
+--J'arrive, criait-il.
+
+Et il chantait d'une voix claironnante.
+
+Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils
+pensaient aux bonnes réparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce
+soit longuement médité.
+
+--Holà! holà! criait Hans, me voilà! Regardez ce que j'ai trouvé sur
+la route.
+
+Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramassée.
+
+--Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de ça?
+
+--Je l'offrirai à la fille du roi.
+
+--C'est parfait! dirent les frères.
+
+Et ils continuèrent leur route en riant.
+
+--Holà! holà! voyez ce que j'ai trouvé maintenant! Ce n'est pas tous
+les jours qu'on trouve ça sur la route.
+
+Les frères tournèrent encore une fois la tête.
+
+--Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi
+pour la fille du roi?
+
+--Bien sûr! dit Hans.
+
+Et les frères de rire et de prendre une grande avance.
+
+--Holà! holà! ça devient de plus en plus beau! Holà! c'est
+merveilleux!
+
+--Qu'est-ce que tu as encore trouvé?
+
+--Oh! elle va être joliment contente, la fille du roi!
+
+--Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du fossé!
+
+--Oui, oui, c'est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la
+tenir dans la main.
+
+Là-dessus il en remplit sa poche.
+
+Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure
+d'avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l'un
+après l'autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés
+qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'était fort bien ainsi, car sans
+cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l'un était
+devant l'autre.
+
+Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste
+devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants.
+À mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que
+dire.
+
+--Bon à rien, disait la fille du roi, sortez!
+
+Vint le tour du frère qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait
+complètement oublié pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait
+et le plafond était tout en glace, de sorte qu'il se voyait à l'envers
+marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois
+secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui
+inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans
+le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'était affreux. De
+plus, on avait chargé le poêle au point qu'il était tout rouge.
+
+--Quelle chaleur! disait le premier des frères.
+
+--C'est parce qu'aujourd'hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du
+roi.
+
+Euh! le voilà pris, il ne s'attendait pas à ça. Il aurait voulu
+répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh!...
+
+--Bon à rien. Sortez!
+
+L'autre frère entra.
+
+--Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il....
+
+--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.
+
+--Comment? Quoi? Quoi? dit-il.
+
+Et tous les journalistes écrivaient: «Comment? quoi? quoi?»
+
+--Bon à rien! Sortez!
+
+Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu
+de la salle.
+
+--Quelle fournaise! dit-il.
+
+--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.
+
+--Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me
+faire rôtir une corneille.
+
+--Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire
+rôtir, car moi je n'ai ni pot ni poêle.
+
+--Et moi j'en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d'étain.
+
+Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.
+
+--Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la
+sauce?
+
+--Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!
+
+Et il fit couler un peu de boue de sa poche.
+
+--Ça, ça me plaît! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu
+sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que
+nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal? À chaque fenêtre
+se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré
+(surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne
+comprend rien de rien.
+
+Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes,
+par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.
+
+--Voilà du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je
+m'en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j'ai de mieux.
+
+Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en
+pleine figure.
+
+--Ça, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait
+autant.... Mais j'apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le
+méritent.
+
+C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une
+couronne et s'assit sur un trône et c'est le journal qui nous en
+informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?
+
+
+
+
+L'heureuse famille
+
+
+La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de
+bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un
+véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête,
+elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une
+bardane ne pousse isolée; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres
+et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je
+parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient
+autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l'on ne
+mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane,
+elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les
+plates-bandes; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt.
+De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on
+n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane...
+et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne
+savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se
+souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une
+espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt
+avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient
+qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait «le château»,
+où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous
+faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans
+que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir
+tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce
+que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et
+supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre
+interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement,
+aucun d'eux n'avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils
+étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique
+et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un
+plat d'argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils
+n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout
+ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit
+ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire. Un
+jour, une forte pluie tomba.
+
+--Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane! dit le père.
+
+--Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui
+descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance
+d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour
+nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes
+les maîtres du monde! Dès notre naissance, nous avons notre propre
+maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce
+qu'il y a au-delà.
+
+--Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux
+que chez nous et je n'ai rien à désirer.
+
+--Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et
+mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce
+doit être quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a
+poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il
+n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le
+petit commence à l'être aussi--ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le
+long de cette tige?--Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si
+prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous
+autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me
+préoccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans
+la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race?
+
+--Oh! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans
+coquille et vulgaires! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous
+pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si
+elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient
+une femme pour notre petit?
+
+--Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains
+qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!
+
+--Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une «maison»?
+
+--Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de
+fourmis, avec sept cents couloirs.
+
+--Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si
+vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux
+moustiques blancs; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le
+soleil et connaissent la forêt.
+
+--Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas
+humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à
+coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.
+
+--Qu'elle vienne vers lui, dit le père; il possède une forêt de
+bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques
+allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit
+jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race. Ensuite, la noce
+eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout
+se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la
+bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours--le
+père était trop ému--, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune
+ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours
+dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les
+jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux
+et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château,
+cuits et mis sur un plat d'argent. Après ce discours, les vieux
+rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils
+dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande
+descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais
+l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était
+écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie
+battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de
+tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux
+feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille
+vivait heureuse.
+
+
+
+
+Le jardinier et ses maîtres
+
+
+À une petite lieue de la capitale se trouvait un château; ses murailles
+étaient épaisses; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus.
+C'était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l'été
+seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle
+possédait, ce château était la perle et le joyau. On l'avait récemment
+restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu'il brillait d'une
+nouvelle jeunesse. À l'intérieur régnait le confortable joint à
+l'agréable; rien n'y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte
+était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de
+roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des
+armoiries. Devant le château s'étendait une vaste pelouse. On y voyait,
+s'élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubépine rouge,
+d'épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des
+merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
+famille possédait un fameux jardinier; aussi était-ce un plaisir de
+parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce
+dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps.
+C'étaient des buissons de buis et d'ifs, taillés en forme de pyramides
+et de couronnes. Derrière, s'élevaient deux vieux arbres énormes; ils
+étaient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait
+pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
+boue et de fumier, mais c'étaient des nids d'oiseaux qui occupaient
+presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une
+bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces
+oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils
+pouvaient s'en prétendre les véritables seigneurs; et de fait ils
+avaient l'air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper
+leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d'espèce inférieure, incapables
+de s'élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le
+voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et
+s'enfuyaient à tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait
+souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu'ils gâtaient la
+perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre,
+l'avantage d'être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants,
+qui seraient forcés d'aller nicher ailleurs. Les maîtres n'entendaient
+nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni
+les corneilles disparussent.» C'est, disaient-ils, un vestige de la
+vénérable antiquité qu'il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen,
+ajoutaient-ils, ces arbres sont l'héritage de ces oiseaux, nous aurions
+tort de le leur enlever.» Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
+était le nom du jardinier.» N'avez-vous donc pas assez d'espace,
+continuaient les maîtres, pour déployer vos talents? vous avez un grand
+jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous
+de plus d'espace?» En effet, ce n'était pas le terrain qui lui
+manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habileté que de zèle.
+Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas
+cependant qu'ils avaient parfois vu et goûté, chez d'autres, des fleurs
+et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin.
+Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son
+mieux, il ne pensait qu'à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à
+fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec
+toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au
+château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées,
+si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé
+leur admiration.» Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont
+probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement
+de l'étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l'espèce d'arbre
+qui les porte et l'acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu'on nous
+a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le
+trouver pour savoir d'où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des
+greffes de cette sorte d'arbre, et votre habileté fera le reste.» Le
+jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'était précisément à
+lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à
+cheval pour la ville et demanda au fruitier d'où provenaient ces poires
+et ces pommes délicieuses qu'on avait mangées au château de X....» Elles
+venaient de votre propre jardin», répondit le fruitier; et il lui
+montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut
+aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez
+aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres
+que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des
+arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire: «Ce
+n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se
+garderait bien de vous l'attester par écrit.» Le lendemain, Larsen
+apporta l'attestation signée du fruitier: «C'est tout ce qu'il y a de
+plus extraordinaire!» dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours
+on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces
+poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux
+amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde,
+à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que
+l'orgueil du jardinier n'en fût point trop exalté, on eut soin de lui
+faire remarquer combien l'été avait été favorable aux fruits, qui
+avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble
+famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de
+nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un
+goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.» Ils viennent
+des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier
+du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.
+
+--Mais c'est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons!
+dit joyeusement le jardinier.
+
+--Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les
+perfectionner singulièrement par sa culture, car je n'en ai jamais mangé
+de si savoureux. L'eau m'en vient à la bouche en y songeant.
+
+--Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc
+que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas été heureux
+cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il
+a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il
+m'a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.
+
+--Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits
+que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin.
+
+--J'en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en
+fournirai la preuve.» Il alla trouver le jardinier du roi et se fit
+donner par lui un certificat d'où il résultait que les melons qui
+avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans
+les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur
+surprise. Ils ne firent pas un mystère de l'événement. Bien loin de là,
+ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur
+demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs
+arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui
+en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de
+sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France.
+Qui se serait attendu à rien de pareil?» Pourvu que notre jardinier
+n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même!» se disaient
+les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de
+s'enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n'en eut que
+plus d'activité et de zèle. Chaque année il s'attacha à produire quelque
+nouveau chef-d'oeuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en
+fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de
+la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu'il eût obtenus. Les
+melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n'avaient plus
+tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est
+vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une année les
+petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables
+petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On
+aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à
+pouvoir s'écrier: «Quels atroces petits radis! Vraiment, cette année
+est bien mauvaise: rien ne vient bien cette année!» Deux ou trois
+fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon.
+Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les
+couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il
+obtenait ainsi des effets ravissants.» Vous avez bon goût, cher Larsen,
+disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don
+de Dieu. On le reçoit en naissant; par soi-même on n'en a aucun mérite.»
+Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des
+feuilles d'iris s'étalait une grande fleur d'un bleu éclatant.» C'est
+superbe! s'écria Sa Seigneurie enchantée: on dirait le fameux lotus
+indien!» Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où
+elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen
+d'un réflecteur. On la montrait à tout le monde; tout le monde
+l'admirait. On déclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille,
+qu'elle devait être des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus
+noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château: elle était
+princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du coeur,
+mais, dans sa position, ce n'est là qu'un détail oiseux. Les seigneurs
+tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui
+envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une
+autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les
+moindres recoins; ils n'en trouvèrent aucune autre, non plus que dans
+la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait
+pris la fleur bleue: «Si vous n'en avez pas trouvé, dit Larsen, c'est
+que vous n'avez pas cherché dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur
+à grande prétention, mais elle est belle tout de même: c'est tout
+simplement une fleur d'artichaut!
+
+--Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'écrièrent Leurs Seigneuries.
+Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d'abord. Que va
+penser la princesse? Que nous nous sommes moqués d'elle. Nous voilà
+compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle
+l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite
+en botanique, mais la science ne s'occupe pas des légumes. Quelle idée
+avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de
+rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.» On se garda
+bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se
+firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur
+leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu
+une verte remontrance.» C'est un tort et une injustice, dit la
+princesse. Comment! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur
+que nous ne savions pas apprécier; il nous a fait découvrir la beauté
+où nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blâmerait!
+Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le
+prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.» Ainsi fut-il fait. Les
+maîtres de Larsen s'empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur
+bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la
+première fois.» Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le
+nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!» Le jardinier fut
+complimenté.» Oh! les compliments, les éloges, voilà ce qu'il aime!
+disaient les maîtres; il est comme un enfant gâté.» Un jour d'automne
+s'éleva une tempête épouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant
+toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres
+furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids
+d'oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu'au matin les cris
+perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes
+venaient frapper les fenêtres.»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les
+maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne
+reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous
+le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.» Le jardinier ne
+répondit rien: il réfléchit aussitôt à ce qu'il ferait de ce nouvel
+emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient
+abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les
+remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les
+champs de la contrée. Jamais jardinier n'avait encore eu cette idée. Il
+réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au
+cyprès d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères
+semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour
+des candélabres d'église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés
+et des bois. Cela formait un charmant coup d'oeil. À la place des vieux
+arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l'étendard du
+Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait
+le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d'avoine
+fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête:
+«Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient
+les maîtres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué.»
+Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia
+une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la
+gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait
+ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire
+participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël:
+on félicitait ceux qui l'avaient remise en pratique.» Vraiment, tout
+ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il
+a de la chance. Nous devons presque être fiers qu'il veuille bien rester
+à notre service.» Ce n'était là qu'une façon de parler. Ils n'en
+étaient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils étaient les
+maîtres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur
+jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne
+le firent-ils pas. C'étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté
+n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.
+
+
+
+
+La malle volante
+
+
+Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue
+et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le
+faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait
+un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3].
+Voilà quelle sorte de marchand c'était--et puis, il mourut.
+
+[Note 2: Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code
+international: ATS), divisée en 100 groschen.]
+
+[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays
+germaniques à partir du XVIe siècle.]
+
+Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait
+chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des
+pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait
+vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et
+ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe
+de chambre.
+
+Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux
+dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une
+vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!»
+
+C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y
+mit lui-même.
+
+Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait
+voler.
+
+C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la
+cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond
+craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait
+fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des
+Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et
+entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre
+puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en
+pantoufles.
+
+Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.
+
+--Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce
+grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes!
+
+--C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit
+qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi
+personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient
+présents.
+
+--Merci, dit le fils du marchand.
+
+Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du
+château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.
+
+Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le
+fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle
+s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs
+et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à
+la demoiselle.
+
+Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires:
+ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées
+nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles
+magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent
+les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main
+à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite.
+
+--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent
+prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le
+dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les
+aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les
+apprécie très gais, que l'on puisse rire.
+
+--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,
+répondit-il.
+
+Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un
+sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui
+être utile.
+
+Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la
+forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est
+pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait.
+
+Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et
+l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.
+
+--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une
+histoire d'un esprit profond et instructif.
+
+--Mais qui fait quand même rire, dit le roi.
+
+--Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.
+
+Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine.
+Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été
+un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient
+maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de
+fer, et elles parlaient de leur jeunesse.
+
+--Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut
+dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants
+--la rosée--toute la journée le soleil quand il brillait--et les
+oiseaux pour nous raconter des histoires.
+
+Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus
+que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été
+comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande
+révolution: notre famille fut dispersée.
+
+Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire
+qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres
+branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est
+maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est
+pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.
+
+--Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis
+venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je
+pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus
+importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de
+m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation
+avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en
+temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul
+agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant
+d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux
+pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux
+--il a des idées terriblement avancées, vous savez!
+
+--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui
+lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.
+
+--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus
+haut rang.
+
+--Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une
+soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que
+chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.
+
+--Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois....
+
+--Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que
+nous aimerons cette histoire!
+
+--Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles
+étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze
+jours.
+
+--Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à
+poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;
+il y a quelque chose de si propre dans votre récit.
+
+--Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit
+bond et l'on entendit «platch» sur le parquet.
+
+Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le
+commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai
+prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela
+vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne
+aujourd'hui, il me couronnera demain.»
+
+--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.
+
+Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La
+vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce
+spectacle.
+
+--Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.
+
+--Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.
+
+C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait
+avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce
+n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des
+maîtres.
+
+Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait
+pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été
+plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande
+vanité.
+
+--Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à
+s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait
+chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.
+
+--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice
+de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique?
+J'en fais juge le panier à provisions.
+
+--Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez
+peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne
+vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place?
+Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.
+
+--Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.
+
+À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent
+muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui
+ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.
+
+«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une
+soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme
+elles crépitaient et flambaient!
+
+--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières.
+Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent.
+
+--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec
+les allumettes. Oui, tu auras notre fille.
+
+--Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.
+
+Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.
+
+Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les
+petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les
+gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!»
+et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!
+
+«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du
+marchand.
+
+Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux
+d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les
+airs.
+
+Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!
+
+Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus
+leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient
+bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser
+la princesse.
+
+Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:
+
+«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et
+ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice».
+
+Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les
+gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous
+l'avaient vivement appréciée.
+
+--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux
+brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.
+
+--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus
+ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort
+agréable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.
+
+Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle
+donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le
+feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne
+pouvait plus se présenter devant sa fiancée.
+
+Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y
+attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,
+mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.
+
+
+
+
+Le montreur de marionnettes
+
+
+Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si
+radieux qu'à le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le
+plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-même qui me l'avait dit.
+C'était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de
+théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse,
+car c'était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un
+homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je
+n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc
+son histoire. Et la voici pour vous.
+
+--Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j'y donnais
+un spectacle à l'hôtel La Cour de la Poste. C'était une très belle salle
+et il y avait un excellent public, composé d'enfants et d'adolescents, à
+part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de
+noir, à l'allure d'étudiant, qui s'assit, rit aux bons moments,
+applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il
+fallait que je sache qui c'était. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune
+ingénieur et qu'il était envoyé par l'École centrale pour faire des
+conférences à la campagne. J'eus fini mon spectacle à huit heures. Vous
+le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le
+théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l'ingénieur
+commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j'étais
+dans le rôle du spectateur. Quel régal de l'écouter et de l'observer!
+La plupart du temps cela me paraissait de l'hébreu et pourtant je me
+disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de
+choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de
+notre vie? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait
+si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la
+nature. Au temps de Moïse et des prophètes l'ingénieur aurait fait
+partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le
+bûcher. J'ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle,
+le soir suivant, je n'ai été de bonne humeur que lorsque j'ai vu que
+l'ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur
+m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rôle d'un jeune premier, il pensait
+toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en
+oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l'ingénieur était «elle»,
+la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé
+et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus
+invité par l'ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma
+comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous
+amusâmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de même
+plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de
+choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à
+travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il? Le
+morceau de fer est-il visité par un esprit? Mais d'où ce dernier
+vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les
+fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout
+à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d'autres.» Le monde
+n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et
+nous y sommes si habitués qu'ils ne nous étonnent même plus.» Et il
+parla et expliqua jusqu'à ce que j'eusse l'impression de tout
+comprendre. Je lui avouai que si je n'étais pas si vieux, je
+m'inscrirais immédiatement à l'École centrale pour comprendre le monde
+et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des
+plus heureux.... dit-il, comme s'il se délectait de ces mots. Vous êtes
+heureux?" demanda-t-il.» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que
+j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J'ai
+néanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il
+trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais
+diriger une troupe d'acteurs vivants.» «Vous souhaiteriez que vos
+marionnettes s'animent d'elles-mêmes, qu'elles deviennent des acteurs en
+chair et en os, et vous voudriez être leur directeur? demanda
+l'ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?» Il ne le
+pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans
+jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant
+convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de
+la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état
+d'ébriété. Non, je n'étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La
+chambre était inondée de soleil, le visage de l'ingénieur s'y reflétait
+et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens,
+lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit.
+Croyez-moi, à cet instant j'aurais juré qu'il était un dieu déguisé ou
+un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait
+se réaliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur
+d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea
+toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos
+et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par
+terre. Et mon souhait se réalisa! Toute ma troupe sortit de la petite
+caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit,
+toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles
+pensaient, et j'étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour
+le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs,
+voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre
+allait s'écrouler si elle n'arrivait pas à tenir sur une seule pointe.
+C'était une très grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en
+conséquence. La marionnette qui jouait l'impératrice exigea qu'on la
+considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans
+la peau de son personnage. L'acteur dont le rôle consistait à porter une
+lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune
+premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles
+étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal
+demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles
+étaient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer
+uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui
+allait mieux au teint et moi, j'étais au centre de tout cela puisque
+j'étais leur directeur. J'en eus le souffle coupé, je ne savais plus où
+donner de la tête, j'en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une
+nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la
+boîte, et n'avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils
+étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J'étais
+couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y étais
+retrouvé? L'ingénieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le
+plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là,
+renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au
+sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis
+de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n'importe comment,
+sans ordre, jusqu'à la dernière. Je refermai le couvercle et m'assis sur
+la boîte. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.» Vous resterez où vous
+êtes», ai-je dit, «et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez
+des acteurs en chair et en os!» «Cela m'avait soulagé, ma bonne
+humeur était revenue, j'étais l'homme le plus heureux de la terre. Si
+heureux que je m'endormis sur la boîte. Et le matin... en fait il était
+midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y étais encore
+assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois
+était stupide. Je partis à la recherche de l'ingénieur, mais il avait
+disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis
+l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe
+ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon
+coeur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes
+le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n'y
+trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent,
+mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient
+pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands.
+Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères
+et leurs mères il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et
+Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les
+grandes scènes d'amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le
+début. J'ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le
+monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la
+Suède et si j'y ai du succès et gagne suffisamment d'argent, je
+deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un
+compatriote.»Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.
+
+
+
+
+Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
+
+
+Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que
+Ole Ferme-l'oeil. Lui, il sait raconter....
+
+Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur
+petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier
+--il marche sur ses bas--il ouvre doucement la porte et pfutt! il
+jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais
+assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni
+par conséquent le voir; il se glisse juste derrière eux et leur souffle
+dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde--mais ça ne fait
+aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants--il
+veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout
+quand on les a mis au lit.
+
+Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il
+est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d'en
+dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il
+tient un parapluie sous chaque bras, l'un décoré d'images et celui-là il
+l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des
+histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il
+l'ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement
+que le matin en s'éveillant ils n'ont rien rêvé du tout.
+
+Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'oeil, durant
+toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui
+s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept
+jours dans la semaine.
+
+
+
+
+Lundi
+
+
+--Écoute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar
+au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les
+fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches
+jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l'air
+d'une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs
+chacune plus belle qu'une rose embaumant délicieusement, et s'il vous
+prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture.
+Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains
+mollets, bourrés de raisins, c'était merveilleux. Mais tout à coup, des
+gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table
+où Hjalmar rangeait ses livres de classe.
+
+--Qu'est-ce que c'est? dit Ole.
+
+Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'était l'ardoise qui se
+trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'était introduit dans le calcul,
+le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme
+s'il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il
+n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'écriture de Hjalmar, il
+se lamentait en dedans que ça faisait mal de l'entendre! Sur chaque
+page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite
+lettre à côté d'elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté
+de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles,
+c'étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de
+travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles
+auraient dû se poser.
+
+--Regardez! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme
+ça, à côté de moi, d'un seul trait.
+
+--Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous
+n'y arrivons pas, nous sommes très malades.
+
+--Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'oeil.
+
+--Oh! non, non, criaient-elles.
+
+Et les voilà debout toutes droites que c'en était un plaisir de les
+voir.
+
+--Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole
+Ferme-l'oeil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!
+
+Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se
+tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n'importe
+quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l'oeil parti, quand Hjalmar alla
+les voir, elles étaient aussi lamentables qu'auparavant.
+
+
+
+
+Mardi
+
+
+Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite
+seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent
+tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mêmes, sauf le crachoir
+qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant
+que d'eux mêmes, ne pensant qu'à eux-mêmes et n'ayant pas la plus petite
+pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait
+qu'on lui crache dessus.
+
+Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un
+cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des
+fleurs dans l'herbe, une pièce d'eau et une rivière qui coulait derrière
+le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans
+la mer libre.
+
+Ole Ferme-l'oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux
+peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les
+nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer
+sur le paysage.
+
+Ole Ferme-l'oeil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garçon posa
+ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l'herbe haute, le
+soleil brillait sur lui à travers la ramure.
+
+Il courut jusqu'à l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et
+blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant
+chacun un collier d'or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur
+la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres
+parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits
+elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté.
+
+De beaux poissons aux écailles d'or et d'argent nageaient derrière la
+barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les
+oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux
+longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient,
+ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire
+à raconter.
+
+Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois
+étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et
+fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les
+balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles
+connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient
+la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
+qu'aucun confiseur n'eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par
+un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en
+sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de
+beaucoup le plus gros.
+
+Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils
+portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins
+secs et des soldats de plomb. C'étaient de véritables princes!
+
+Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers
+d'immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de
+traverser la ville où habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait
+dans ses bras quand il était tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui
+fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait,
+elle-même, composé pour lui:
+
+
+ _Je pense à toi à toute heure_
+ _Mon cher petit Hjalmar chéri._
+ _C'est moi qui baisais ta petite bouche_
+ _Et aussi ton front, tes joues vermeilles._
+ _Je t'ai entendu dire tes premiers mots_
+ _Et puis il a fallu te quitter._
+ _Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas_
+ _Mon bel ange descendu des cieux._
+
+
+Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur
+tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole
+Ferme-l'oeil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire.
+
+
+
+
+Mercredi
+
+
+Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait même dans son
+sommeil et quand Ole Ferme-l'oeil entrouvrit une fenêtre, il vit que
+l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un
+magnifique navire mouillait devant la maison.
+
+--Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'oeil. Tu pourras
+voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain
+matin.
+
+Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique
+navire.
+
+Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues,
+croisèrent devant l'église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla
+si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de
+cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays
+chauds. Elles se suivaient l'une derrière l'autre et avaient déjà volé
+si longtemps, si longtemps! L'une d'elles était très fatiguée, ses
+ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file.
+Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus
+bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle
+toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et
+poum! la voilà sur le pont.
+
+Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les
+canards et les dindons; la pauvre cigogne était toute confuse de cette
+compagnie.
+
+--En voilà un drôle d'oiseau, dirent les poules.
+
+--Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.
+
+--Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.
+
+Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.
+
+--Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde.
+Combien en vaut l'une?
+
+--Coin, coin, coin, ricanaient les canards.
+
+Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.
+
+--Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'était très
+spirituel ou bien peut-être n'était-ce pas d'un goût assez relevé pour
+vous, si haut perchée! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie.
+Alors, soyons spirituels entre nous.
+
+Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin!
+C'était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles.
+
+Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la
+cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'à lui; elle s'était reposée et
+saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et
+s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les
+canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute
+rouge.
+
+--Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'éveilla,
+couché dans son petit lit.
+
+C'était un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'oeil lui avait fait
+faire....
+
+
+
+
+Jeudi
+
+
+--Attends! dit Ole Ferme-l'oeil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite
+souris.
+
+Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle
+est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en
+ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il
+paraît que c'est un appartement incomparable.
+
+--Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet?
+demanda Hjalmar.
+
+--Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'oeil, je vais te rendre tout petit.
+
+De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en
+plus petit jusqu'à n'être pas plus grand qu'un doigt.
+
+--Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je
+crois qu'ils t'iront bien.
+
+--Allons-y, fit Hjalmar.
+
+Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de
+plomb.
+
+--Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de
+votre mère, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.
+
+Et les voilà partis au mariage de souris.
+
+D'abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez
+haut pour que l'attelage du dé à coudre pût y passer.
+
+--Est-ce que ça ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a
+été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.
+
+Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient
+toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si
+elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles,
+ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se
+tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils
+s'embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils
+étaient fiancés et allaient se marier dans un instant.
+
+Il arrivait de plus en plus d'invités et les souris étaient serrées à
+s'écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de
+sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la
+couenne, on n'offrait rien d'autre à manger, mais comme dessert on
+apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses
+petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales.
+C'était tout à fait splendide.
+
+Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'était un beau mariage.
+
+
+
+
+Vendredi
+
+
+--C'est inouï combien de gens d'un certain âge voudraient m'avoir auprès
+d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose à se
+reprocher.» Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous
+endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises
+actions qui comme d'affreux petits démons s'asseyent sur notre lit et
+nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser
+que nous puissions dormir d'un bon somme?» Ils soupirent et ajoutent
+tout bas: «Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le
+bord de la fenêtre». Mais je ne fais pas ça pour de l'argent, terminait
+Ole Ferme-l'oeil.
+
+--Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.
+
+--Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un
+mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupée de ta
+soeur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va épouser
+la poupée Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupée, il y
+aura donc beaucoup de cadeaux.
+
+--Oui, je connais ça! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de
+robes neuves, ma soeur décide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se
+marient. C'est arrivé plus de cent fois.
+
+--Oui, mais cette nuit, c'est le cent unième mariage et quand le cent
+unième est terminé, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera
+splendide. Regarde un peu!
+
+Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec
+ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes.
+Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de
+la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes
+raisons. Ole Ferme-l'oeil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les
+bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent
+la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l'air de la
+retraite:
+
+
+ _Notre chanson arrive comme le vent_
+ _Sur le couple nuptial dans la chambre_
+ _Tous deux raides comme des baguettes_
+ _Ils sont faits de peau de gants_
+ _Bravo, bravo pour la peau et les baguettes_
+ _Nous le chantons à tous les vents._
+
+Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu'il n'y eût
+rien de comestible car leur amour leur suffisait.
+
+--Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l'étranger? demanda le
+marié. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyagé et
+de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des
+poussins.
+
+L'hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et
+lourdes grappes, où l'air est doux et où les montagnes ont des couleurs
+qu'on ne connaît pas du tout ici.
+
+--Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai passé un été à
+la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous
+pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de
+choux verts. Oh! qu'ils étaient verts. Je ne peux rien m'imaginer de
+plus beau.
+
+--Mais un chou est pareil à un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait
+souvent si mauvais temps ici.
+
+--Oui mais on y est bien habitué.
+
+--Et puis il fait froid, on gèle ici.
+
+--Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous
+ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq
+semaines où il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons
+pas de ces bêtes venimeuses qu'ils ont là-bas et nous n'avons pas de
+brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du
+monde. Vous ne mériteriez pas d'y vivre.
+
+--Moi aussi, j'ai voyagé. J'ai fait plus de douze lieues en voiture,
+dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agréable.
+
+--La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus
+je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout
+le temps! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le
+gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux.
+
+Et on en resta là.
+
+
+
+
+Samedi
+
+
+--Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.
+
+--Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du
+petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!
+
+Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée
+d'arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois
+hochaient la tête.
+
+--Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole,
+car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les
+étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier
+mais il faut d'abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les
+trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne
+place.
+
+--Non, écoutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagérez, s'écria un portrait
+accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis
+l'arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires,
+mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas
+décrocher les étoiles et les polir.
+
+--Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus
+ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs
+m'appelaient le dieu des Rêves. J'ai toujours fréquenté les plus nobles
+maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands!
+Tu n'as qu'à raconter à ton idée maintenant.
+
+Ole Ferme-l'oeil partit là-dessus en emportant son parapluie.
+
+
+
+
+Dimanche
+
+
+--Bonsoir, dit Ole Ferme-l'oeil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et
+retourna contre le mur le portrait de l'arrière-grand-père afin qu'il ne
+prît pas part à la conversation comme la veille.
+
+--Voilà! tu vas me raconter des histoires, celle des «Cinq pois verts
+qui habitaient la même cosse», celle de «l'Os de coq qui faisait la
+cour à l'os de poule», celle de «l'Aiguille à repriser si fière
+d'elle-même qu'elle se figurait être une aiguille à coudre».
+
+--Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'oeil, je
+vais plutôt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frère, il
+s'appelle aussi Ole Ferme-l'oeil mais ne vient jamais plus d'une fois
+chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et
+il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si
+merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une
+si affreuse et si cruelle--impossible de la décrire.
+
+Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'à la fenêtre et
+lui dit:
+
+--Regarde! voilà mon frère, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle
+aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air méchant comme dans les
+livres d'images où il n'est qu'un squelette, non, son costume est brodé
+d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir
+flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop!
+
+Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'oeil galopait en entraînant des jeunes
+et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et
+d'autres derrière, mais toujours d'abord il demandait:
+
+--Et comment est ton carnet de notes?
+
+Tous répondaient: «Excellent.»
+
+--Faites-moi voir ça! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.
+
+Ceux qui avaient «Très bien» ou «Excellent» venaient devant et ils
+entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que «Passable»
+ou «Médiocre», allaient derrière et entendaient l'histoire horrible.
+Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais
+ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l'animal.
+
+--Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l'oeil numéro deux, dit
+Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.
+
+--Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à
+avoir un bon carnet de notes.
+
+--Ça, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de
+l'arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis!
+
+Et il était fort satisfait.
+
+Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra sûrement ce soir
+vous en raconter lui-même bien davantage.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by
+Hans Christian Andersen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+ The Project Gutenberg eBook of Contes merveilleux Tome I, by Hans Christian Andersen
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+Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome I, by Hans Christian Andersen
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Contes merveilleux, Tome I
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+Author: Hans Christian Andersen
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+Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+<h1>Hans Christian Andersen</h1>
+
+<h1>CONTES MERVEILLEUX</h1>
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+<h2>Tome I</h2>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<p><b>Table des mati&egrave;res</b><a name="table" id="table"></a></p>
+<a href="#Laiguille_a_repriser"><b>L'aiguille &agrave; repriser</b></a><br />
+<a href="#Les_amours_dun_faux_col"><b>Les amours d'un faux col</b></a><br />
+<a href="#Les_aventures_du_chardon"><b>Les aventures du chardon</b></a><br />
+<a href="#La_bergere_et_le_ramoneur"><b>La berg&egrave;re et le ramoneur</b></a><br />
+<a href="#Le_bisaieul"><b>Le bisa&iuml;eul</b></a><br />
+<a href="#Le_bonhomme_de_neige"><b>Le bonhomme de neige</b></a><br />
+<a href="#Bonne_humeur"><b>Bonne humeur</b></a><br />
+<a href="#Le_briquet"><b>Le briquet</b></a><br />
+<a href="#Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait"><b>Ce que le P&egrave;re fait est bien fait</b></a><br />
+<a href="#Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place"><b>Chacun et chaque chose &agrave; sa place.</b></a><br />
+<a href="#Le_chanvre"><b>Le chanvre</b></a><br />
+<a href="#Cinq_dans_une_cosse_de_pois"><b>Cinq dans une cosse de pois</b></a><br />
+<a href="#La_cloche"><b>La cloche</b></a><br />
+<a href="#Le_compagnon_de_route"><b>Le compagnon de route</b></a><br />
+<a href="#Le_concours_de_saut"><b>Le concours de saut</b></a><br />
+<a href="#Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette"><b>Le coq de poulailler et le coq de girouette</b></a><br />
+<a href="#Les_coureurs"><b>Les coureurs</b></a><br />
+<a href="#Le_crapaud"><b>Le crapaud</b></a><br />
+<a href="#Les_cygnes_sauvages"><b>Les cygnes sauvages</b></a><br />
+<a href="#Le_dernier_reve_du_chene"><b>Le dernier r&ecirc;ve du ch&ecirc;ne</b></a><br />
+<a href="#Lescargot_et_le_rosier"><b>L'escargot et le rosier</b></a><br />
+<a href="#La_fee_du_sureau"><b>La f&eacute;e du sureau</b></a><br />
+<a href="#Les_fleurs_de_la_petite_Ida"><b>Les fleurs de la petite Ida</b></a><br />
+<a href="#Le_goulot_de_la_bouteille"><b>Le goulot de la bouteille</b></a><br />
+<a href="#Grand_Claus_et_petit_Claus"><b>Grand Claus et petit Claus</b></a><br />
+<a href="#Les_habits_neufs_du_grand-duc"><b>Les habits neufs du grand-duc</b></a><br />
+<a href="#Hans_le_balourd"><b>Hans le balourd</b></a><br />
+<a href="#Lheureuse_famille"><b>L'heureuse famille</b></a><br />
+<a href="#Le_jardinier"><b>Le jardinier et ses ma&icirc;tres</b></a><br />
+<a href="#La_malle_volante"><b>La malle volante</b></a><br />
+<a href="#Le_montreur_de_marionnettes"><b>Le montreur de marionnettes</b></a><br />
+<a href="#Une_semaine_du_petit_elfe"><b>Une semaine du petit elfe Ferme-l'&oelig;il</b></a><br />
+<a href="#Lundi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lundi</b></a><br />
+<a href="#Mardi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mardi</b></a><br />
+<a href="#Mercredi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mercredi</b></a><br />
+<a href="#Jeudi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Jeudi</b></a><br />
+<a href="#Vendredi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Vendredi</b></a><br />
+<a href="#Samedi"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Samedi</b></a><br />
+<a href="#Dimanche"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dimanche</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Laiguille_a_repriser" id="Laiguille_a_repriser"></a><a href="#table">L'aiguille &agrave; repriser</a><a href="#table"></a></h2>
+
+
+<p>Il y avait un jour une aiguille &agrave; repriser: elle se trouvait elle-m&ecirc;me
+si fine qu'elle s'imaginait &ecirc;tre une aiguille &agrave; coudre.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
+aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
+car, si je tombe par terre, je suis s&ucirc;re qu'on ne me retrouvera jamais.
+Je suis si fine!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez un peu; j'arrive avec ma suite&raquo;, dit la grosse aiguille en
+tirant apr&egrave;s elle un long fil; mais le fil n'avait point de n&oelig;ud.</p>
+
+<p>Les doigts dirig&egrave;rent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisini&egrave;re: le
+cuir en &eacute;tait d&eacute;chir&eacute; dans la partie sup&eacute;rieure, et il fallait le
+raccommoder.</p>
+
+<p>&laquo;Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
+traverser: je me brise, je me brise&raquo;. Et en effet elle se brisa.&raquo;Ne
+l'ai-je pas dit? s'&eacute;cria-t-elle; je suis trop fine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vaut plus rien maintenant&raquo;, dirent les doigts. Pourtant ils
+la tenaient toujours. La cuisini&egrave;re lui fit une t&ecirc;te de cire, et s'en
+servit pour attacher son fichu.</p>
+
+<p>&laquo;Me voil&agrave; devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
+j'arriverais &agrave; de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
+peut manquer de devenir quelque chose.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
+d'apparat, et elle regardait de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Oserai-je vous demander si vous &ecirc;tes d'or? dit l'&eacute;pingle sa voisine.
+Vous avez un bel ext&eacute;rieur et une t&ecirc;te extraordinaire! Seulement, elle
+est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
+grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la t&ecirc;te,
+qu'elle tomba du fichu dans l'&eacute;vier que la cuisini&egrave;re &eacute;tait en train de
+laver.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!&raquo;</p>
+
+<p>Elle se perdit en effet.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis trop fine pour ce monde-l&agrave;! dit-elle pendant qu'elle gisait
+sur l'&eacute;vier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
+satisfaction.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.</p>
+
+<p>Et une foule de choses pass&egrave;rent au-dessus d'elle en nageant, des brins
+de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez un peu comme tout &ccedil;a nage! dit-elle. Ils ne savent pas
+seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
+pourtant! Voil&agrave; un brin de bois qui passe; il ne pense &agrave; rien au monde
+qu'&agrave; lui-m&ecirc;me, &agrave; un brin de bois!... Tiens, voil&agrave; une paille qui voyage!
+Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
+faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
+de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
+oubli&eacute; ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
+sais ma valeur et je la garderai toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Un jour, elle sentit quelque chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, quelque chose qui
+avait un &eacute;clat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
+C'&eacute;tait un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
+qu'il luisait et se pr&eacute;sentait comme une broche.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes sans doute un diamant?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose d'approchant.&raquo;</p>
+
+<p>Et alors chacun d'eux fut persuad&eacute; que l'autre &eacute;tait d'un grand prix. Et
+leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui r&egrave;gne dans le
+monde.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai habit&eacute; une bo&icirc;te qui appartenait &agrave; une demoiselle, dit
+l'aiguille. Cette demoiselle &eacute;tait cuisini&egrave;re. &Agrave; chaque main elle avait
+cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi pr&eacute;tentieux et d'aussi
+fier que ces doigts; et cependant ils n'&eacute;taient faits que pour me
+sortir de la bo&icirc;te et pour m'y remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ces doigts-l&agrave; &eacute;taient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.</p>
+
+<p>&mdash;Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils &eacute;taient cinq
+fr&egrave;res... et tous &eacute;taient n&eacute;s... doigts! Ils se tenaient
+orgueilleusement l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, quoique de diff&eacute;rente longueur.
+Le plus en dehors, le pouce, court et &eacute;pais, restait &agrave; l'&eacute;cart; comme
+il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
+endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
+perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
+go&ucirc;tait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
+et la lune, et c'&eacute;tait lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
+&eacute;crire. Le troisi&egrave;me regardait par-dessus les &eacute;paules de tous les
+autres. Le quatri&egrave;me portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
+faisait rien du tout: aussi en &eacute;tait-il extraordinairement fier. On ne
+trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
+forfanterie: aussi je les ai quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, on versa de l'eau dans l'&eacute;vier. L'eau coula par-dessus les
+bords et les entra&icirc;na.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; que nous avan&ccedil;ons enfin!&raquo; dit l'aiguille.</p>
+
+<p>Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arr&ecirc;ta dans le ruisseau.
+&raquo;L&agrave;! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
+&ecirc;tre fi&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Effectivement, elle resta l&agrave; tout enti&egrave;re &agrave; ses grandes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Je finirai par croire que je suis n&eacute;e d'un rayon de soleil, tant je
+suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
+jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma m&egrave;re ne peut pas me
+trouver. Si encore j'avais l'&oelig;il qu'on m'a enlev&eacute;, je pourrais pleurer
+du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
+de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
+n'&eacute;tait pas rago&ucirc;tant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
+plaisir, et chacun prend le sien o&ugrave; il le trouve.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! la, la! s'&eacute;cria l'un d'eux en se piquant &agrave; l'aiguille. En voil&agrave;
+une gueuse!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distingu&eacute;e&raquo;, dit
+l'aiguille.</p>
+
+<p>Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e, et
+l'aiguille &eacute;tait redevenue noire des pieds &agrave; la t&ecirc;te; mais le noir fait
+para&icirc;tre la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
+jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une coque d'&oelig;uf qui arrive&raquo;, dirent les gamins; et ils
+attach&egrave;rent l'aiguille &agrave; la coque.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
+puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
+blanches. On m'aper&ccedil;oit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
+de mer; cela me briserait.&raquo; Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
+point bris&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
+C'est par l&agrave; que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
+un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est expos&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ciel! Que je me sens oppress&eacute;e! dit l'aiguille; je crois que j'ai
+le mal de mer: je suis toute bris&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne l'&eacute;tait pas, quoique la voiture e&ucirc;t pass&eacute; sur elle. Elle gisait
+comme auparavant, &eacute;tendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
+reste!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_amours_dun_faux_col" id="Les_amours_dun_faux_col"></a><a href="#table">Les amours d'un faux col</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait une fois un &eacute;l&eacute;gant cavalier, dont tout le mobilier se
+composait d'un tire-botte et d'une brosse &agrave; cheveux.&mdash;Mais il avait le
+plus beau faux col qu'on e&ucirc;t jamais vu. Ce faux col &eacute;tait parvenu &agrave;
+l'&acirc;ge o&ugrave; l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
+hasard, il se trouva dans le cuvier &agrave; lessive en compagnie d'une
+jarreti&egrave;re. &laquo;Mille boutons! s'&eacute;cria-t-il, jamais je n'ai rien vu
+d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
+votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, r&eacute;pondit la jarreti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien heureux de savoir o&ugrave; vous demeurez.&raquo; Mais la
+jarreti&egrave;re, fort r&eacute;serv&eacute;e de sa nature, ne jugea pas &agrave; propos de
+r&eacute;pondre &agrave; une question si indiscr&egrave;te. &laquo;Vous &ecirc;tes, je suppose, une
+esp&egrave;ce de ceinture? continua sans se d&eacute;concerter le faux col, et je ne
+crains pas d'affirmer que les qualit&eacute;s les plus utiles sont jointes en
+vous aux gr&acirc;ces les plus s&eacute;duisantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
+avoir donn&eacute; le pr&eacute;texte en aucune fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
+pr&eacute;textes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
+on est tout de suite inspir&eacute;, entra&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous &eacute;loigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
+importunit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fi&egrave;rement le faux col; je
+poss&egrave;de un tire-botte et une brosse &agrave; cheveux.&raquo; Il mentait impudemment:
+car c'&eacute;tait &agrave; son ma&icirc;tre que ces objets appartenaient; mais il savait
+qu'il est toujours bon de se vanter.</p>
+
+<p>&laquo;Encore une fois, &eacute;loignez-vous, r&eacute;p&eacute;ta la jarreti&egrave;re, je ne suis pas
+habitu&eacute;e &agrave; de pareilles mani&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous n'&ecirc;tes qu'une prude!&raquo; lui dit le faux col qui voulut
+avoir le dernier mot. Bient&ocirc;t apr&egrave;s on les tira l'un et l'autre de la
+lessive, puis ils furent empes&eacute;s, &eacute;tal&eacute;s au soleil pour s&eacute;cher, et enfin
+plac&eacute;s sur la planche de la repasseuse. La patine &agrave; repasser arriva<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+&laquo;Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranim&eacute;: je sens
+en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
+Daignez, de gr&acirc;ce, en m'acceptant pour &eacute;poux, me permettre de vous
+consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile!&raquo; dit la machine en passant sur le faux col avec la
+majestueuse imp&eacute;tuosit&eacute; d'une locomotive qui entra&icirc;ne des wagons sur le
+chemin de fer. Le faux col &eacute;tait un peu effrang&eacute; sur ses bords, une
+paire de ciseaux se pr&eacute;senta pour l'&eacute;monder.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! lui dit le faux col, vous devez &ecirc;tre une premi&egrave;re danseuse;
+quelle merveilleuse agilit&eacute; vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
+rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
+faites.</p>
+
+<p>&mdash;Bien certainement, r&eacute;pondit la paire de ciseaux en continuant son
+op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&eacute;riteriez d'&ecirc;tre comtesse; tout ce que je poss&egrave;de, je vous
+l'offre en vrai gentleman (c'est-&agrave;-dire moi, mon tire-botte et ma brosse
+&agrave; cheveux).</p>
+
+<p>&mdash;Quelle insolence! s'&eacute;cria la paire de ciseaux; quelle fatuit&eacute;!&raquo; Et
+elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
+service.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse &agrave; la brosse &agrave;
+cheveux.&raquo; &laquo;Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
+pensez-vous pas qu'il serait &agrave; propos de vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fianc&eacute;e au tire-botte, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Fianc&eacute;e!&raquo; s'&eacute;cria le faux col.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet &agrave; qui adresser
+ses hommages, il prit, d&egrave;s ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
+apr&egrave;s, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et port&eacute; chez le
+fabricant de papier. L&agrave;, se trouvait une grande r&eacute;union de chiffons, les
+fins d'un c&ocirc;t&eacute;, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
+beaucoup &agrave; raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
+de plus grand fanfaron. &laquo;C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
+disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'&eacute;tais un
+gentleman des mieux pos&eacute;s; j'avais m&ecirc;me un tire-botte et une brosse
+dont je ne me servais gu&egrave;re. Je n'oublierai jamais ma premi&egrave;re passion:
+c'&eacute;tait une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
+quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
+un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui &eacute;tait
+litt&eacute;ralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
+trop anim&eacute;, et je la laissai se d&eacute;sesp&eacute;rer si bien qu'elle en devint
+noire comme du charbon. Une premi&egrave;re danseuse, v&eacute;ritable d&eacute;mon pour le
+caract&egrave;re emport&eacute;, me fit une blessure terrible, parce que je me
+refusais &agrave; l'&eacute;pouser. Enfin, ma brosse &agrave; cheveux s'&eacute;prit de moi si
+&eacute;perdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup v&eacute;cu;
+mais ce que je regrette surtout, c'est la jarreti&egrave;re... je veux dire la
+ceinture qui se noya dans le baquet. H&eacute;las! il n'est que trop vrai,
+j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
+en passant &agrave; l'&eacute;tat de papier blanc.&raquo; Et le faux col fut, ainsi que les
+autres chiffons, transform&eacute; en papier.</p>
+
+<p>Mais la feuille provenant de lui n'est pas rest&eacute;e blanche&mdash;c'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment celle sur laquelle a &eacute;t&eacute; d'abord retrac&eacute;e sa propre
+histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutum&eacute; de se glorifier de
+choses qui sont tout le contraire de la v&eacute;rit&eacute;, ne sont pas de m&ecirc;me
+jet&eacute;s au sac du chiffonnier, chang&eacute;s en papier et oblig&eacute;s, sous cette
+forme, de faire l'aveu public et d&eacute;taill&eacute; de leurs h&acirc;bleries. Mais
+qu'ils ne se pr&eacute;valent pas trop de cet avantage; car, au moment m&ecirc;me o&ugrave;
+ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
+yeux, aussi bien que si c'&eacute;tait &eacute;crit: &laquo;Il n'y a pas un mot de vrai
+dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je pr&eacute;tends
+&ecirc;tre, ne voyez en moi qu'un ch&eacute;tif faux col dont un peu d'empois et de
+bavardage composent tout le m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_aventures_du_chardon" id="Les_aventures_du_chardon"></a><a href="#table">Les aventures du chardon</a></h2>
+
+
+<p>Devant un riche ch&acirc;teau seigneurial s'&eacute;tendait un beau jardin, bien
+tenu, plant&eacute; d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
+rendre visite au propri&eacute;taire exprimaient leur admiration pour ces
+arbustes apport&eacute;s des pays lointains pour ces parterres dispos&eacute;s avec
+tant d'art; et l'on voyait ais&eacute;ment que ces compliments n'&eacute;taient pas
+de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
+habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
+demander la permission de se promener dans les magnifiques all&eacute;es. Quand
+les &eacute;coliers se conduisaient bien, on les menait l&agrave; pour les r&eacute;compenser
+de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
+haie de cl&ocirc;ture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
+racine vivace poussait des branches de tous c&ocirc;t&eacute;s, il formait &agrave; lui seul
+comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
+hormis le vieil &acirc;ne qui tra&icirc;nait la petite voiture de la laiti&egrave;re.
+Souvent la laiti&egrave;re l'attachait non loin de l&agrave;, et la b&ecirc;te tendait tant
+qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: &laquo;Que tu es
+donc beau!... Tu es &agrave; croquer!&raquo; Mais le licou &eacute;tait trop court, et
+l'&acirc;ne en &eacute;tait pour ses tendres coups d'&oelig;il et pour ses compliments. Un
+jour une nombreuse soci&eacute;t&eacute; est r&eacute;unie au ch&acirc;teau. Ce sont toutes
+personnes de qualit&eacute;, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
+elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
+toutes, vient de loin. Originaire d'&Eacute;cosse, elle est d'une haute
+naissance et poss&egrave;de de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
+riche parti: &laquo;Quel bonheur de l'avoir pour fianc&eacute;e!&raquo; disent les
+jeunes gens, et leurs m&egrave;res disent de m&ecirc;me. Cette jeunesse s'&eacute;bat sur
+les pelouses, joue au ballon et &agrave; divers jeux. Puis on se prom&egrave;ne au
+milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
+jeunes filles cueille une fleur et l'attache &agrave; la boutonni&egrave;re d'un des
+jeunes messieurs. L'&eacute;trang&egrave;re met longtemps &agrave; choisir sa fleur; aucune
+ne para&icirc;t &ecirc;tre &agrave; son go&ucirc;t. Voil&agrave; que ses regards tombent sur la haie,
+derri&egrave;re laquelle s'&eacute;l&egrave;ve le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
+rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
+en cueillir une: &laquo;C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
+dans les armes d'&Eacute;cosse; donnez-la-moi, je vous prie.&raquo; Le jeune homme
+s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
+piquer fortement aux &eacute;pines. La jeune &Eacute;cossaise lui met &agrave; la boutonni&egrave;re
+cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singuli&egrave;rement flatt&eacute;. Tous les
+autres jeunes gens auraient volontiers &eacute;chang&eacute; leurs fleurs rares contre
+celle offerte par la main de l'&eacute;trang&egrave;re. Si le fils de la maison se
+rengorgeait, qu'&eacute;tait-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
+il &eacute;prouvait une satisfaction, un bien-&ecirc;tre, comme lorsque apr&egrave;s une
+bonne ros&eacute;e, les rayons du soleil venaient le r&eacute;chauffer.&raquo; Je suis donc
+quelque chose de bien plus relev&eacute; que je n'en ai l'air, pensait-il en
+lui-m&ecirc;me. Je m'en &eacute;tais toujours dout&eacute;. &Agrave; bien dire, je devrais &ecirc;tre en
+dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
+trouve pas toujours plac&eacute; &agrave; sa vraie place. Voici du moins une de mes
+filles qui a franchi la haie et qui m&ecirc;me se pavane &agrave; la boutonni&egrave;re d'un
+beau cavalier.&raquo; Il raconta cet &eacute;v&eacute;nement &agrave; toutes les pousses qui se
+d&eacute;velopp&egrave;rent sur son tronc fertile, &agrave; tous les boutons qui surgirent
+sur ses branches. Peu de jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s lorsqu'il apprit, non
+par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
+mais par ces mille &eacute;chos qui lorsqu'on laisse les fen&ecirc;tres ouvertes,
+r&eacute;pandent partout ce qui se dit dans l'int&eacute;rieur des appartements, il
+apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute; de la fleur
+de chardon par la belle &Eacute;cossaise avait aussi obtenu son c&oelig;ur et sa
+main.&raquo; C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!&raquo;
+s'&eacute;cria le chardon, et plus que jamais, il raconta le m&eacute;morable
+&eacute;v&eacute;nement &agrave; toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.&raquo;
+Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
+je l'ai bien m&eacute;rit&eacute;. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me serai-je mis pr&eacute;cieusement dans un
+pot o&ugrave; mes racines seront bien serr&eacute;es dans du bon fumier. Il para&icirc;t que
+c'est l&agrave; le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
+lendemain, il &eacute;tait tellement persuad&eacute; que les marques de distinction
+allaient pleuvoir sur lui, qu'&agrave; la moindre de ses fleurs, il promettait
+que bient&ocirc;t on les mettrait tous dans un pot de fa&iuml;ence, et que pour
+elle, elle ornerait peut-&ecirc;tre la boutonni&egrave;re d'un &eacute;l&eacute;gant, ce qui &eacute;tait
+la plus rare fortune qu'une fleur de chardon p&ucirc;t r&ecirc;ver. Ces hautes
+esp&eacute;rances ne se r&eacute;alis&egrave;rent nullement; point de pot de fa&iuml;ence ni de
+terre cuite; aucune boutonni&egrave;re ne se fleurit plus aux d&eacute;pens du
+buisson. Les fleurs continu&egrave;rent de respirer l'air et la lumi&egrave;re, de
+boire les rayons du soleil le jour, et la ros&eacute;e la nuit; elles
+s'&eacute;panouirent et ne re&ccedil;urent que la visite des abeilles et des frelons
+qui leur d&eacute;robaient leur suc.&raquo; Voleurs, brigands! s'&eacute;criait le chardon
+indign&eacute;, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
+osez-vous ravir leur parfum &agrave; ces fleurs qui sont destin&eacute;es &agrave; orner la
+boutonni&egrave;re des galants!&raquo; Quoi qu'il p&ucirc;t dire, il n'y avait pas de
+changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
+leurs petites t&ecirc;tes. Elles p&acirc;lissaient, se fanaient; mais il en
+poussait toujours de nouvelles: &agrave; chacune qui naissait, le p&egrave;re disait
+avec une inalt&eacute;rable confiance: &laquo;Tu viens comme mar&eacute;e en car&ecirc;me,
+impossible d'&eacute;clore plus &agrave; propos. J'attends &agrave; chaque minute le moment
+o&ugrave; nous passerons de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la haie.&raquo; Quelques marguerites
+innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
+entendaient ces discours, et y croyaient na&iuml;vement. Ils en con&ccedil;urent une
+profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les consid&eacute;rait
+avec le plus complet m&eacute;pris. Le vieil &acirc;ne, quelque peu sceptique par
+nature, n'&eacute;tait pas aussi s&ucirc;r de ce que proclamait avec tant d'assurance
+le chardon. Toutefois, pour parer &agrave; toute &eacute;ventualit&eacute;, il fit de
+nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il f&ucirc;t
+transport&eacute; en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
+celui-ci &eacute;tait trop court et il ne put le rompre. &Agrave; force de songer au
+glorieux chardon qui figure dans les armes d'&Eacute;cosse, notre chardon se
+persuada que c'&eacute;tait un de ses anc&ecirc;tres; qu'il descendait de cette
+illustre famille et &eacute;tait issu de quelque rejeton venu d'&Eacute;cosse en des
+temps recul&eacute;s. C'&eacute;taient l&agrave; des pens&eacute;es &eacute;lev&eacute;es, mais les grandes id&eacute;es
+allaient bien au grand chardon qu'il &eacute;tait, et qui formait un buisson &agrave;
+lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....&raquo; Tr&egrave;s souvent,
+dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
+les jours. Tenez, moi-m&ecirc;me, je suis s&ucirc;re de n'&ecirc;tre pas une plante
+vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
+dont s'habillent les reines?&raquo; L'&eacute;t&eacute; se passe, et ensuite l'automne.
+Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
+fonc&eacute;es et ont moins de parfum. Le gar&ccedil;on jardinier, en recueillant les
+tiges s&eacute;ch&eacute;es, chante &agrave; tue-t&ecirc;te: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
+l&agrave; tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent &agrave;
+penser &agrave; No&euml;l, &agrave; ce beau jour o&ugrave; on les d&eacute;core de rubans, de bonbons et
+de petites bougies. Ils aspirent &agrave; ce brillant destin, quoiqu'il doive
+leur en co&ucirc;ter la vie.&raquo; Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
+et voil&agrave; huit jours que les noces ont &eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es! C'est moi pourtant
+qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser &agrave; moi, pas plus
+que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
+fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
+je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux &agrave; faire qu'&agrave; patienter encore.&raquo;
+Quelques semaines se pass&egrave;rent. Le chardon restait l&agrave;, avec son unique
+et derni&egrave;re fleur; elle &eacute;tait grosse et pleine, on e&ucirc;t presque dit une
+fleur d'artichaut; elle avait pouss&eacute; pr&egrave;s de la racine, c'&eacute;tait une
+fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
+disparurent; elle devint comme un soleil argent&eacute;. Un jour le jeune
+couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
+arriv&egrave;rent pr&egrave;s de la haie, et la belle &Eacute;cossaise regarda par del&agrave; dans
+les champs: &laquo;Tiens! dit-elle, voil&agrave; encore le grand chardon, mais il
+n'a plus de fleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, en voil&agrave; encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
+homme en montrant le calice dess&eacute;ch&eacute; et blanchi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
+la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
+&agrave; tous deux.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
+fan&eacute;e. Elle le piqua de la bonne fa&ccedil;on: ne l'avait-il pas appel&eacute;e un
+spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme &eacute;tait contente.
+Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
+repr&eacute;sentant les jeunes &eacute;poux: le mari &eacute;tait peint une fleur de chardon
+&agrave; sa boutonni&egrave;re. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
+derni&egrave;re, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
+cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.&raquo; Ce que c'est que la
+vie, dit le chardon: ma fille a&icirc;n&eacute;e a trouv&eacute; place &agrave; une boutonni&egrave;re,
+et mon dernier rejeton a &eacute;t&eacute; mis sur un cadre dor&eacute;. Et moi, o&ugrave; me
+mettra-t-on?&raquo; L'&acirc;ne &eacute;tait attach&eacute; non loin: il louchait vers le
+chardon: &laquo;Si tu veux &ecirc;tre bien, tout &agrave; fait bien, &agrave; l'abri de la
+froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
+arriver jusqu'&agrave; toi, ce maudit licou n'est pas assez long.&raquo; Le chardon
+ne r&eacute;pondit pas &agrave; ces avances grossi&egrave;res. Il devint de plus en plus
+songeur, et, &agrave; force de tourner et retourner ses pens&eacute;es, il aboutit,
+vers No&euml;l, &agrave; cette conclusion qui &eacute;tait bien au-dessus de sa basse
+condition: &laquo;Pourvu que mes enfants se trouvent bien l&agrave; o&ugrave; ils sont, se
+dit-il; moi, leur p&egrave;re, je me r&eacute;signerai &agrave; rester en dehors de la haie,
+&agrave; cette place o&ugrave; je suis n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous pensez l&agrave; vous fait honneur, dit le dernier rayon de
+soleil. Aussi vous en serez r&eacute;compens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.</p>
+
+<p>&mdash;On vous mettra dans un conte&raquo;, eut le temps de r&eacute;pondre le rayon
+avant de s'&eacute;clipser.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_bergere_et_le_ramoneur" id="La_bergere_et_le_ramoneur"></a><a href="#table">La berg&egrave;re et le ramoneur</a><a href="#table"></a></h2>
+
+
+<p>As-tu jamais vu une tr&egrave;s vieille armoire de bois noircie par le temps et
+sculpt&eacute;e de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
+une de cette esp&egrave;ce, h&eacute;rit&eacute;e d'une a&iuml;eule, orn&eacute;e de haut en bas de
+roses, de tulipes et des plus &eacute;tranges volutes entrem&ecirc;l&eacute;es de t&ecirc;tes de
+cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se d&eacute;coupait un homme
+entier, tout &agrave; fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
+riait, il grima&ccedil;ait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
+front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
+&laquo;sergentmajorg&eacute;n&eacute;ralcommandantenchefauxpiedsdebouc &raquo;.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long &agrave;
+prononcer, mais il est rare aussi d'&ecirc;tre sculpt&eacute; sur une armoire.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il &eacute;tait l&agrave;! Il regardait constamment la table
+plac&eacute;e sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
+berg&egrave;re en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
+retrouss&eacute;e par une rose rouge, un chapeau dor&eacute; et sa houlette de
+berg&egrave;re. Elle &eacute;tait d&eacute;licieuse! Tout pr&egrave;s d'elle, se tenait un petit
+ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il &eacute;tait aussi
+propre et soign&eacute; que quiconque; il repr&eacute;sentait un ramoneur, voil&agrave;
+tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
+un prince, c'&eacute;tait tout comme.</p>
+
+<p>Il portait tout gentiment son &eacute;chelle, son visage &eacute;tait rose et blanc
+comme celui d'une petite fille, ce qui &eacute;tait une erreur, car pour la
+vraisemblance il aurait pu &ecirc;tre un peu noir aussi de visage. On l'avait
+pos&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la berg&egrave;re, et puisqu'il en &eacute;tait ainsi, ils s'&eacute;taient
+fianc&eacute;s, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de m&ecirc;me porcelaine et
+&eacute;galement fragiles.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'eux et bien plus grand, &eacute;tait assis un vieux Chinois en
+porcelaine qui pouvait hocher de la t&ecirc;te. Il disait qu'il &eacute;tait le
+grand-p&egrave;re de la petite berg&egrave;re; il pr&eacute;tendait m&ecirc;me avoir autorit&eacute;
+sur elle, c'est pourquoi il inclinait la t&ecirc;te vers le
+&laquo;sergentmajorg&eacute;n&eacute;ralcommandantenchefauxpiedsdebouc&raquo; qui avait demand&eacute; la
+main de la berg&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras l&agrave;, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
+de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui poss&egrave;de
+toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
+cachettes myst&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
+petite berg&egrave;re, je me suis laiss&eacute; dire qu'il y avait l&agrave;-dedans onze
+femmes en porcelaine!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu seras la douzi&egrave;me. Cette nuit, quand la vieille armoire
+se mettra &agrave; craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
+Et il s'endormit.</p>
+
+<p>La petite berg&egrave;re pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
+ch&eacute;ri de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
+vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout ce que tu veux, r&eacute;pondit-il; partons imm&eacute;diatement, je
+pense que mon m&eacute;tier me permettra de te nourrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais d&eacute;j&agrave; que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
+dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.</p>
+
+<p>Il la consola de son mieux et lui montra o&ugrave; elle devait poser son petit
+pied sur les feuillages sculpt&eacute;s longeant les pieds de la table; son
+&eacute;chelle les aida du reste beaucoup.</p>
+
+<p>Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils lev&egrave;rent les yeux vers
+l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avan&ccedil;aient la
+t&ecirc;te, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
+&laquo;sergentmajorg&eacute;n&eacute;ralcommandantenchefauxpiedsdebouc&raquo; bondit et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sauvent! Ils se sauvent!</p>
+
+<p>Effray&eacute;s, les jeunes gens saut&egrave;rent rapidement dans le tiroir du bas de
+l'armoire. Il y avait l&agrave; quatre jeux de cartes incomplets et un petit
+th&eacute;&acirc;tre de poup&eacute;es, mont&eacute; tant bien que mal. On y jouait la com&eacute;die, les
+dames de carreau et de c&oelig;ur, de tr&egrave;fle et de pique, assises au premier
+rang, s'&eacute;ventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
+derri&egrave;re elles et montraient qu'ils avaient une t&ecirc;te en haut et une en
+bas, comme il sied quand on est une carte &agrave; jouer. La com&eacute;die racontait
+l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas &ecirc;tre l'un &agrave; l'autre. La
+berg&egrave;re en pleurait, c'&eacute;tait un peu sa propre histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s qu'ils furent &agrave; nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
+table, ils aper&ccedil;urent le vieux Chinois r&eacute;veill&eacute; qui vacillait de tout
+son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le vieux Chinois qui arrive, cria la petite berg&egrave;re, et elle
+&eacute;tait si contrari&eacute;e qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.</p>
+
+<p>&mdash;Une id&eacute;e me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
+grande potiche qui est l&agrave; dans le coin nous serions couch&eacute;s sur les
+roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
+il approcherait.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
+potiche ont &eacute;t&eacute; fianc&eacute;s, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
+il n'y a rien d'autre &agrave; faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu r&eacute;fl&eacute;chi combien
+le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pens&eacute;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon chemin passe par la chemin&eacute;e, as-tu le courage de grimper avec moi
+&agrave; travers le po&ecirc;le, d'abord, le foyer, puis le tuyau o&ugrave; il fait nuit
+noire? Apr&egrave;s le po&ecirc;le, nous devons passer dans la chemin&eacute;e elle-m&ecirc;me;
+&agrave; partir de l&agrave;, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
+pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
+sur le monde.</p>
+
+<p>Il la conduisit &agrave; la porte du po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est noir, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais elle le suivit &agrave; travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici dans la chemin&eacute;e, cria le gar&ccedil;on. Vois, vois, l&agrave;-haut
+brille la plus belle &eacute;toile.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait vrai, cette &eacute;toile semblait leur indiquer le chemin. Ils
+grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
+l'aidait, il lui montrait les bons endroits o&ugrave; appuyer ses fins petits
+pieds, et ils arriv&egrave;rent tout en haut de la chemin&eacute;e, o&ugrave; ils s'assirent
+&eacute;puis&eacute;s. Il y avait de quoi.</p>
+
+<p>Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses &eacute;toiles, en dessous, les toits de
+la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
+berg&egrave;re ne l'aurait imagin&eacute; ainsi. Elle appuya sa petite t&ecirc;te sur la
+poitrine du ramoneur et se mit &agrave; sangloter si fort que l'or qui
+garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, g&eacute;mit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
+grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
+serai heureuse que lorsque j'y serai retourn&eacute;e. Tu peux bien me ramener
+&agrave; la maison, si tu m'aimes un peu.</p>
+
+<p>Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
+&laquo;sergentmajorg&eacute;n&eacute;ralcommandantenchefauxpiedsdebouc &raquo;, mais elle pleurait
+de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur ch&eacute;ri, de sorte
+qu'il n'y avait rien d'autre &agrave; faire que de lui ob&eacute;ir, bien qu'elle e&ucirc;t
+grand tort.</p>
+
+<p>Alors ils ramp&egrave;rent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre &agrave;
+travers la chemin&eacute;e, le tuyau et le foyer; ce n'&eacute;tait pas du tout
+agr&eacute;able. Arriv&eacute;s dans le po&ecirc;le sombre, ils pr&ecirc;t&egrave;rent l'oreille &agrave; ce qui
+se passait dans le salon. Tout y &eacute;tait silencieux; alors ils pass&egrave;rent
+la t&ecirc;te et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
+tomb&eacute; en voulant les poursuivre et cass&eacute; en trois morceaux; il n'avait
+plus de dos et sa t&ecirc;te avait roul&eacute; dans un coin. Le sergent-major
+g&eacute;n&eacute;ral se tenait l&agrave; o&ugrave; il avait toujours &eacute;t&eacute;, m&eacute;ditatif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux, murmura la petite berg&egrave;re, le vieux grand-p&egrave;re est
+cass&eacute; et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de d&eacute;sespoir,
+elle tordait ses jolies petites mains.</p>
+
+<p>&mdash;On peut tr&egrave;s bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'&agrave; le
+recoller, ne sois pas si d&eacute;sol&eacute;e. Si on lui colle le dos et si on lui
+met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout pr&ecirc;t
+&agrave; nous dire de nouveau des choses d&eacute;sagr&eacute;ables.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois vraiment?</p>
+
+<p>Ils regrimp&egrave;rent sur la table o&ugrave; ils &eacute;taient primitivement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave; bien avanc&eacute;s, dit le ramoneur, nous aurions pu nous &eacute;viter
+le d&eacute;rangement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on puisse recoller le grand-p&egrave;re. Crois-tu que cela
+co&ucirc;terait tr&egrave;s cher? dit-elle.</p>
+
+<p>La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien &agrave; son
+cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes devenu hautain depuis que vous avez &eacute;t&eacute; cass&eacute;, dit le
+&laquo;sergentmajorg&eacute;n&eacute;ralcommandantenchefauxpiedsdebouc &raquo;. Il n'y a pas l&agrave; de
+quoi &ecirc;tre fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma berg&egrave;re?</p>
+
+<p>Le ramoneur et la petite berg&egrave;re jetaient un regard si &eacute;mouvant vers le
+vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la t&ecirc;te; mais il
+ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui &eacute;tait tr&egrave;s d&eacute;sagr&eacute;able de
+raconter &agrave; un &eacute;tranger qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de porter un lien &agrave; son cou,
+les amoureux de porcelaine rest&egrave;rent l'un pr&egrave;s de l'autre, b&eacute;nissant le
+pansement du grand-p&egrave;re et cela jusqu'au jour o&ugrave; eux-m&ecirc;mes furent
+cass&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_bisaieul" id="Le_bisaieul"></a><a href="#table">Le bisa&iuml;eul</a></h2>
+
+
+<p>Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, &agrave; qui je donne
+la parole: Notre bisa&iuml;eul &eacute;tait la bont&eacute; m&ecirc;me; il aimait &agrave; faire
+plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
+t&ecirc;te solide. &Agrave; vrai dire il n'&eacute;tait que mon grand-p&egrave;re; mais lorsque le
+petit gar&ccedil;on de mon fr&egrave;re Fr&eacute;d&eacute;ric vint au monde, il avan&ccedil;a au grade de
+bisa&iuml;eul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous ch&eacute;rissait tous
+et nous tenait en consid&eacute;ration; mais notre &eacute;poque, il ne l'estimait
+gu&egrave;re.&raquo; Le vieux temps, disait-il, c'&eacute;tait le bon temps. Tout marchait
+alors avec une sage lenteur, sans pr&eacute;cipitation; aujourd'hui c'est une
+course universelle, une galopade &eacute;chevel&eacute;e; c'est le monde renvers&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Quand le bisa&iuml;eul parlait sur ce th&egrave;me, il s'animait &agrave; en devenir tout
+rouge; puis il se calmait peu &agrave; peu et disait en souriant: &laquo;Enfin,
+peut-&ecirc;tre me tromp&eacute;-je. Peut-&ecirc;tre est-ce ma faute si je ne me trouve pas
+&agrave; mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du si&egrave;cle dernier.
+Laissons agir la Providence.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il d&eacute;crivait bien
+tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de s&eacute;duisant: les
+grands carrosses dor&eacute;s et &agrave; glaces o&ugrave; tr&ocirc;naient les princes, les
+seigneurs, les ch&acirc;telaines rev&ecirc;tues de splendides atours; les
+corporations, chacune en costume diff&eacute;rent, traversant les rues en
+joyeux cort&egrave;ge, banni&egrave;res et musiques en t&ecirc;te; chacun gardant son rang
+et ne jalousant pas les autres. Et les f&ecirc;tes de No&euml;l, comme elles
+&eacute;taient plus anim&eacute;es, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
+Le vieux temps avait aussi ses vilains c&ocirc;t&eacute;s: la loi &eacute;tait dure, il y
+avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caract&egrave;re,
+provoquaient l'&eacute;motion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
+g&eacute;n&eacute;reusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
+fut la noblesse danoise qui la premi&egrave;re affranchit spontan&eacute;ment les
+serfs et qu'un prince danois supprima d&egrave;s le si&egrave;cle dernier la traite
+des noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait-il, le si&egrave;cle d'avant &eacute;tait encore bien plus empreint de
+grandeur; les hauts faits, les beaux caract&egrave;res y abondaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;taient des &eacute;poques rudes et sauvages, interrompait alors mon fr&egrave;re
+Fr&eacute;d&eacute;ric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.</p>
+
+<p>Il disait cela au bisa&iuml;eul en face, et ce n'&eacute;tait pas trop gentil.
+Cependant il faut dire qu'il n'&eacute;tait plus un enfant; c'&eacute;tait notre a&icirc;n&eacute;;
+il &eacute;tait sorti de l'Universit&eacute; apr&egrave;s les examens les plus brillants.
+Ensuite notre p&egrave;re, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
+pris dans ses bureaux et il &eacute;tait tr&egrave;s content de son z&egrave;le et de son
+intelligence. Le bisa&iuml;eul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
+C'est avec lui surtout qu'il aimait &agrave; causer; mais quand ils en
+arrivaient &agrave; ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
+toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne c&eacute;dait; et
+cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
+pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisa&iuml;eul
+&eacute;coutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Fr&eacute;d&eacute;ric
+racontait sur les d&eacute;couvertes merveilleuses de notre &eacute;poque, sur des
+forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employ&eacute;es aux inventions les
+plus &eacute;tonnantes!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
+industrieux, mais non meilleurs. Quels &eacute;pouvantables engins de
+destruction ils inventent pour s'entre-tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Les guerres n'en sont que plus vite finies, r&eacute;pondait Fr&eacute;d&eacute;ric; on
+n'attend plus sept ou m&ecirc;me trente ans avant le retour de la paix. Du
+reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
+depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
+peupl&eacute;e que les hommes se d&eacute;voreraient les uns les autres.</p>
+
+<p>Un jour Fr&eacute;d&eacute;ric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
+ville des environs. &Agrave; l'h&ocirc;tel de ville se trouvait une grande et antique
+horloge; elle s'arr&ecirc;tait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
+mais enfin telle quelle, elle servait &agrave; r&eacute;gler toutes les montres de
+la ville. Voil&agrave; qu'on se mit &agrave; construire un chemin de fer qui passa par
+cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiqu&eacute;e de
+fa&ccedil;on exacte, on pla&ccedil;a &agrave; la gare une horloge &eacute;lectrique qui ne variait
+jamais; et depuis lors tout le monde r&eacute;glait sa montre d'apr&egrave;s la gare;
+l'horloge de la maison de ville pouvait varier &agrave; son aise; personne
+n'y faisait attention, ou plut&ocirc;t on s'en moquait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grave tout cela, dit le bisa&iuml;eul d'un air tr&egrave;s s&eacute;rieux. Cela me
+fait penser &agrave; une bonne vieille horloge, comme on en fabrique &agrave;
+Bornholmy, qui &eacute;tait chez mes parents; elle &eacute;tait enferm&eacute;e dans un
+meuble en bois de ch&ecirc;ne et marchait &agrave; l'aide de poids. Elle non plus
+n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en pr&eacute;occupait pas.
+Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
+que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de m&ecirc;me
+que marchaient le gouvernement et la machine de l'&Eacute;tat. On avait pleine
+confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
+devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
+roues et y trouve &agrave; redire; on entend le frottement des engrenages, on
+se demande si les ressorts ne sont pas us&eacute;s et ne vont pas se briser. On
+n'a plus la foi; c'est l&agrave; la grande faiblesse du temps pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Et le bisa&iuml;eul continua ainsi pendant longtemps jusqu'&agrave; ce qu'il arriv&acirc;t
+&agrave; se f&acirc;cher compl&egrave;tement, bien que Fr&eacute;d&eacute;ric fin&icirc;t par ne plus le
+contredire. Cette fois, ils se quitt&egrave;rent en se boudant presque; mais
+il n'en fut pas de m&ecirc;me lorsque Fr&eacute;d&eacute;ric s'embarqua pour l'Am&eacute;rique o&ugrave;
+il devait aller veiller &agrave; de grands int&eacute;r&ecirc;ts de notre maison. La
+s&eacute;paration fut douloureuse; s'en aller si loin, au-del&agrave; de l'oc&eacute;an,
+braver flots et temp&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillise-toi, dit Fr&eacute;d&eacute;ric au bisa&iuml;eul qui retenait ses larmes;
+tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te r&eacute;serve
+une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le t&eacute;l&eacute;graphe; on vient de
+terminer la pose du c&acirc;ble transatlantique. En effet, lorsqu'il
+s'embarqua en Angleterre, une d&eacute;p&ecirc;che vint nous apprendre que son voyage
+se passait bien, et, au moment o&ugrave; il mit le pied sur le nouveau
+continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
+rapidement que la foudre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en disconviendrai pas, dit le bisa&iuml;eul, cette invention renverse
+un peu mes id&eacute;es; c'est une vraie b&eacute;n&eacute;diction pour l'humanit&eacute;, et c'est
+au Danemark qu'on a pr&eacute;cis&eacute;ment d&eacute;couvert la force qui agit ainsi. Je
+l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouv&eacute; le principe de
+l'&eacute;lectromagn&eacute;tisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
+ceux d'un enfant; il &eacute;tait bien digne de l'honneur que lui fit la
+nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.</p>
+
+<p>Dix mois se pass&egrave;rent, lorsque Fr&eacute;d&eacute;ric nous manda qu'il s'&eacute;tait fianc&eacute;
+l&agrave;-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
+photographie. Comme nous l'examin&acirc;mes avec empressement! Le bisa&iuml;eul
+prit sa loupe et la regarda longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur, s'&eacute;cria le bisa&iuml;eul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
+connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
+voir face &agrave; face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
+charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
+reconna&icirc;trai d&egrave;s qu'elle passera notre seuil.</p>
+
+<p>Le mariage de Fr&eacute;d&eacute;ric eut lieu en Am&eacute;rique; les jeunes &eacute;poux revinrent
+en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'o&ugrave; ils
+s'embarqu&egrave;rent pour Copenhague. Ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; en face des blanches
+dunes du Jutland, lorsque s'&eacute;leva un ouragan; le navire, secou&eacute;,
+ballott&eacute;, tout fracass&eacute;, fut jet&eacute; &agrave; la c&ocirc;te. La nuit approchait, le vent
+faisait toujours rage; impossible de mettre &agrave; la mer les chaloupes et
+on pr&eacute;voyait que le matin le b&acirc;timent serait en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qu'au milieu des t&eacute;n&egrave;bres reluit une fus&eacute;e; elle am&egrave;ne un solide
+cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'&eacute;tablit
+entre les naufrag&eacute;s et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgr&eacute;
+les vagues et la temp&ecirc;te, en quelques heures tout le monde est arriv&eacute;
+heureusement &agrave; terre.</p>
+
+<p>&Agrave; Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
+dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se r&eacute;unit, joyeuse
+d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
+une d&eacute;p&ecirc;che, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la c&ocirc;te
+du Jutland. L'angoisse saisit tous les c&oelig;urs; mon p&egrave;re court aux
+renseignements; il revient bient&ocirc;t encore plus vite nous apprendre que,
+d'apr&egrave;s une seconde d&eacute;p&ecirc;che, tout le monde est sauv&eacute; et que les &ecirc;tres
+ch&eacute;ris que nous attendons ne tarderont pas &agrave; &ecirc;tre au milieu de nous.
+Tous nous &eacute;clat&acirc;mes en pleurs; mais c'&eacute;taient de douces larmes; moi
+aussi, je pleurai, et le bisa&iuml;eul aussi; il joignit les mains et, j'en
+suis s&ucirc;r, il b&eacute;nit notre &acirc;ge moderne. Et le m&ecirc;me jour encore il envoya
+deux cents &eacute;cus &agrave; la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
+lorsque arriva Fr&eacute;d&eacute;ric avec sa belle jeune femme, le bisa&iuml;eul lui dit
+ce qu'il avait fait; et ils s'embrass&egrave;rent de nouveau. Il y a de braves
+c&oelig;urs dans tous les temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_bonhomme_de_neige" id="Le_bonhomme_de_neige"></a><a href="#table">Le bonhomme de neige</a></h2>
+
+
+<p>Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
+corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
+agr&eacute;ablement! Puis, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, ce globe de feu qui me regarde
+tout b&eacute;at!</p>
+
+<p>Il voulait parler du soleil qui disparaissait &agrave; ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il a beau faire, il ne m'&eacute;blouira pas! Je ne l&acirc;cherai pas encore
+mes deux escarboucles.</p>
+
+<p>Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
+terre brillant et sa bouche &eacute;tait faite d'un vieux r&acirc;teau, de telle
+fa&ccedil;on qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige &eacute;tait n&eacute; au
+milieu des cris de joie des enfants.</p>
+
+<p>Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
+grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le voici qui r&eacute;appara&icirc;t de l'autre c&ocirc;t&eacute;, dit le Bonhomme de
+neige.</p>
+
+<p>Il pensait que c'&eacute;tait le soleil qui se montrait de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je lui ai fait att&eacute;nuer son &eacute;clat. Il peut rester suspendu
+l&agrave;-haut et para&icirc;tre brillant; du moins, je peux me voir moi-m&ecirc;me. Si
+seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
+tant de plaisir &agrave; me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
+suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
+faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.</p>
+
+<p>&mdash;Ouah! ouah! aboya le chien de garde.</p>
+
+<p>Il ne pouvait plus aboyer juste et &eacute;tait toujours enrou&eacute;, depuis qu'il
+n'&eacute;tait plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil t'apprendra bient&ocirc;t &agrave; courir. Je l'ai bien vu pour ton
+pr&eacute;d&eacute;cesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
+l&agrave;-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra &agrave; courir? C'est moi
+plut&ocirc;t qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
+ne nous revient que timidement par un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
+construit depuis peu. Ce que tu vois l&agrave;, c'est la lune; et celui qui a
+disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
+il saura t'apprendre &agrave; courir dans le foss&eacute;. Nous allons avoir un
+changement de temps. Je sens cela &agrave; ma patte gauche de derri&egrave;re. J'y ai
+des &eacute;lancements et des picotements tr&egrave;s forts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le comprends pas du tout, se dit &agrave; lui-m&ecirc;me le Bonhomme de
+neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
+d&eacute;sagr&eacute;able. Et puis, cette boule qui m'a regard&eacute; si fixement avant de
+dispara&icirc;tre, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
+n'est pas mon amie.</p>
+
+<p>&mdash;Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard &eacute;pais et humide
+se r&eacute;pandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
+vent glac&eacute; se leva, qui fit redoubler la gel&eacute;e. Quel magnifique coup
+d'&oelig;il, quand le soleil parut! Arbres et bosquets &eacute;taient couverts de
+givre et toute la contr&eacute;e ressemblait &agrave; une for&ecirc;t de blanc corail.
+C'&eacute;tait comme si tous les rameaux &eacute;taient couverts de blanches fleurs
+brillantes.</p>
+
+<p>Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en &eacute;t&eacute;,
+apparaissaient maintenant tr&egrave;s distinctement. On e&ucirc;t dit que chaque
+branche jetait un &eacute;clat particulier, c'&eacute;tait d'un effet &eacute;blouissant. Les
+bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
+de la vie comme les arbres en ont en plein &eacute;t&eacute;. Quand le soleil vint &agrave;
+briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
+&eacute;clairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
+couvrait la terre ruisselait de diamants &eacute;tincelants.</p>
+
+<p>&mdash;Quel spectacle magnifique! s'&eacute;cria une jeune fille qui se promenait
+dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent pr&egrave;s du Bonhomme de
+neige et regard&egrave;rent les arbres qui &eacute;tincelaient. M&ecirc;me en &eacute;t&eacute;, on ne
+voit rien de plus beau!</p>
+
+<p>&mdash;Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! r&eacute;pondit le
+jeune homme en d&eacute;signant le Bonhomme de neige. Il est parfait!</p>
+
+<p>&mdash;Qui &eacute;tait-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
+es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caress&eacute;, et lui m'a
+donn&eacute; tant d'os &agrave; ronger. Pas de danger que je les morde!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui sont-ils donc?</p>
+
+<p>&mdash;Des fianc&eacute;s, r&eacute;pondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
+la m&ecirc;me niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent &agrave; la famille des
+ma&icirc;tres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps o&ugrave;
+je n'&eacute;tais pas dans la cour, au froid et &agrave; l'attache pendant que souffle
+le vent glac&eacute;. Ouah! ouah!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
+raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta cha&icirc;ne. Cela
+m'&eacute;corche les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai &eacute;t&eacute; jeune chien, gentil et mignon,
+comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
+dans le ch&acirc;teau, parfois m&ecirc;me sur le giron des ma&icirc;tres. On m'embrassait
+sur le museau, et on m'&eacute;poussetait les pattes avec un mouchoir brod&eacute;. On
+m'appelait &laquo;Ch&eacute;ri&raquo;. Mais je devins grand, et l'on me donna &agrave; la femme
+de m&eacute;nage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'o&ugrave; tu es, tu
+peux en voir l'int&eacute;rieur. Dans cette chambre, je devins le ma&icirc;tre; oui,
+je fus le ma&icirc;tre chez la femme de m&eacute;nage. C'&eacute;tait moins luxueux que dans
+les appartements du dessus, mais ce n'en &eacute;tait que plus agr&eacute;able. Les
+enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
+l&agrave;-haut. Puis j'avais un coussin sp&eacute;cial, et je me chauffais &agrave; un bon
+po&ecirc;le, la plus belle invention de notre si&egrave;cle, tu peux m'en croire. Je
+me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en r&ecirc;ve encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un po&ecirc;le? reprit le Bonhomme
+de neige apr&egrave;s un instant de r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
+cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
+la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et
+alors, rien de plus agr&eacute;able. Du reste, regarde par la fen&ecirc;tre, tu
+l'apercevras.</p>
+
+<p>Le Bonhomme de neige regarda et aper&ccedil;ut en effet un objet noir,
+reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
+brillait. Cette vue fit sur lui une impression &eacute;trange, qu'il n'avait
+encore jamais &eacute;prouv&eacute;e, mais que tous les hommes connaissent bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.</p>
+
+<p>Il disait: elle, car, pour lui, un &ecirc;tre si aimable devait &ecirc;tre du sexe
+f&eacute;minin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu pu quitter ce lieu de d&eacute;lices?</p>
+
+<p>&mdash;Il le fallait bon gr&eacute; mal gr&eacute;, dit le chien. On me jeta dehors et on
+me mit &agrave; l'attache, parce qu'un jour je mordis &agrave; la jambe le plus jeune
+des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les ma&icirc;tres furent
+tr&egrave;s irrit&eacute;s, et l'on m'envoya ici &agrave; l'attache. Tu vois, avec le temps,
+j'y ai perdu ma voix. J'aboie tr&egrave;s mal.</p>
+
+<p>Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'&eacute;coutait d&eacute;j&agrave; plus ce qu'il
+lui disait. Il continuait &agrave; regarder chez la femme de m&eacute;nage, o&ugrave; le
+po&ecirc;le &eacute;tait pos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout mon &ecirc;tre en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
+Souhait bien innocent, tout de m&ecirc;me! Entrer, entrer, c'est mon v&oelig;u le
+plus cher; il faut que je m'appuie contre le po&ecirc;le, duss&eacute;-je passer par
+la fen&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est d&eacute;j&agrave; fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
+d&eacute;truit.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e il regarda par la fen&ecirc;tre. Du po&ecirc;le sortait une flamme
+douce et caressante; un po&ecirc;le seul, quand il a quelque chose &agrave; br&ucirc;ler,
+peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
+pas la m&ecirc;me lumi&egrave;re. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
+s'&eacute;chappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
+recevait des reflets rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
+bouche!</p>
+
+<p>La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
+Il &eacute;tait plong&eacute; dans les id&eacute;es les plus riantes. Au matin, la fen&ecirc;tre du
+cellier &eacute;tait couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
+qu'un Bonhomme de neige p&ucirc;t souhaiter; seulement, elles cachaient le
+po&ecirc;le. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
+plaisir pour un Bonhomme de neige.</p>
+
+<p>Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
+campagne, on entendait r&eacute;sonner la terre gel&eacute;e sous les pas des chevaux
+s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
+claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que r&eacute;p&eacute;tait
+apr&egrave;s lui l'&eacute;cho de la colline voisine.</p>
+
+<p>Et pourtant le Bonhomme de neige n'&eacute;tait pas gai. Il aurait d&ucirc; l'&ecirc;tre,
+mais il ne l'&eacute;tait pas.</p>
+
+<p>Aussi, quand tout concourt &agrave; r&eacute;aliser nos souhaits, nous cherchons dans
+l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
+repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
+satisfaction de poss&eacute;der, mais tout au contraire dans l'impr&eacute;vu d'o&ugrave;
+peut souvent sortir notre malheur.</p>
+
+<p>C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se d&eacute;fendre d'un
+ardent d&eacute;sir de voir le po&ecirc;le, lui l'homme du froid auquel la chaleur
+pouvait &ecirc;tre si d&eacute;sastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
+restaient fix&eacute;s immuablement sur le po&ecirc;le qui continue &agrave; br&ucirc;ler sans se
+douter de l'attention attendrie dont il &eacute;tait l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
+ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!</p>
+
+<p>Et cela arriva en effet: ce fut un d&eacute;gel. Et plus le d&eacute;gel grandissait,
+plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
+plaignait pas; c'&eacute;tait mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
+et il ne resta de lui qu'une esp&egrave;ce de manche &agrave; balai. Les enfants
+l'avaient plant&eacute; en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
+neige.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
+dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, l'hiver disparut &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
+cour:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Oh&eacute;! voici l'hiver parti</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et voici F&eacute;vrier fini!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Chantons: Coucou!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Chantons! Cui... uitte!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et toi, bon soleil, viens vite!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Bonne_humeur" id="Bonne_humeur"></a><a href="#table">Bonne humeur</a></h2>
+
+
+<p>Mon p&egrave;re m'a fait h&eacute;riter ce que l'on peut h&eacute;riter de mieux: ma bonne
+humeur. Qui &eacute;tait-il, mon p&egrave;re? Ceci n'avait sans doute rien &agrave; voir
+avec sa bonne humeur! Il &eacute;tait vif et jovial, grassouillet et
+rondouillard, et son aspect ext&eacute;rieur ainsi que son for int&eacute;rieur
+&eacute;taient en parfait d&eacute;saccord avec sa profession. Quelle &eacute;tait donc sa
+profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais &eacute;crit
+et imprim&eacute; tout au d&eacute;but, il est fort probable que la plupart des
+lecteurs auraient repos&eacute; mon livre apr&egrave;s l'avoir appris, en disant:
+&laquo;C'est horrible, je ne peux pas lire cela!&raquo; Et pourtant, mon p&egrave;re
+n'&eacute;tait pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
+profession le mettait parfois &agrave; la t&ecirc;te de la plus haute noblesse de ce
+monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement &agrave; sa
+place. Il fallait qu'il soit toujours devant&mdash;devant l'&eacute;v&ecirc;que, devant
+les princes et les comtes... et il y &eacute;tait. Mon p&egrave;re &eacute;tait cocher de
+corbillard!</p>
+
+<p>Voil&agrave;, je l'ai dit. Mais &eacute;coutez la suite: les gens qui voyaient mon
+p&egrave;re, haut perch&eacute; sur son si&egrave;ge de cocher de cette diligence de la mort,
+avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
+&agrave; franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
+qui ressemblait &agrave; un soleil dessin&eacute;, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
+&agrave; la tombe, car son visage disait: &laquo;Ce n'est rien, cela ira beaucoup
+mieux que vous ne le pensez!&raquo;</p>
+
+<p>C'est de lui que me vient cette habitude d'aller r&eacute;guli&egrave;rement au
+cimeti&egrave;re. C'est une promenade gaie, &agrave; condition que vous y alliez la
+joie dans le c&oelig;ur&mdash;et puis je suis, comme mon p&egrave;re l'avait &eacute;t&eacute;, abonn&eacute;
+au Courrier royal.</p>
+
+<p>Je ne suis plus tr&egrave;s jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
+biblioth&egrave;que mais, comme je viens de le dire, je suis abonn&eacute; au Courrier
+royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
+l'&eacute;tait aussi pour mon p&egrave;re. Il est tr&egrave;s utile et salutaire car il y a
+tout ce qu'on a besoin de savoir: qui pr&ecirc;che dans telle &eacute;glise, qui
+sermonne dans tel livre, o&ugrave; l'on peut trouver une maison, une
+domestique, des v&ecirc;tements et des vivres, les choses que l'on met &agrave; prix,
+mais aussi les t&ecirc;tes. Et puis, on y lit beaucoup &agrave; propos des bonnes
+&oelig;uvres et il y a tant de petites po&eacute;sies anodines! On y parle
+&eacute;galement des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
+rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
+garantit une vie heureuse et de belles fun&eacute;railles! &Agrave; la fin de votre
+vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
+douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.</p>
+
+<p>La lecture du Courrier royal et les promenades au cimeti&egrave;re enchantent
+mon &acirc;me plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
+bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
+Courrier royal, mais venez avec moi au cimeti&egrave;re! Allons-y maintenant,
+tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
+entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
+leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
+apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
+rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, gr&acirc;ce &agrave; mon p&egrave;re mais aussi gr&acirc;ce
+&agrave; moi. C'est dans mon &laquo;Livre&raquo; des tombes; je l'ai &eacute;crit moi-m&ecirc;me pour
+instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
+encore....</p>
+
+<p>Nous voici au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette petite cl&ocirc;ture peinte en blanc, il y avait jadis un
+rosier. Il n'est plus l&agrave; depuis longtemps, mais le lierre provenant de
+la tombe voisine a ramp&eacute; jusqu'ici pour &eacute;gayer un peu l'endroit. Ci-g&icirc;t
+un homme tr&egrave;s malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
+r&eacute;ussi et avait une tr&egrave;s bonne paie et m&ecirc;me un peu plus, mais il prenait
+le monde, c'est-&agrave;-dire l'art trop au s&eacute;rieux. Le soir, il allait au
+th&eacute;&acirc;tre et s'en r&eacute;jouissait &agrave; l'avance, mais il devenait furieux, par
+exemple, aussit&ocirc;t qu'un &eacute;clairagiste illuminait un peu plus une face de
+la lune plut&ocirc;t que l'autre ou qu'une frise pendait devant le d&eacute;cor et
+non pas derri&egrave;re le d&eacute;cor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
+un cactus dans le Tyrol ou un h&ecirc;tre dans le nord de la Norv&egrave;ge, au-del&agrave;
+du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense &agrave;
+cela? Ce n'est qu'une com&eacute;die, on y va pour s'amuser!... Le public
+applaudissait trop, ou trop peu.&raquo;Du bois humide, marmonnait-il, il ne
+va pas s'enflammer ce soir.&raquo; Puis, il se retournait, pour voir qui
+&eacute;taient ces gens-l&agrave;. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
+au bon moment et qu'ils riaient en revanche l&agrave; o&ugrave; il ne le fallait pas;
+tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
+maintenant, il est mort.</p>
+
+<p>Ici repose un homme tr&egrave;s heureux, ou plus pr&eacute;cis&eacute;ment un homme d'origine
+noble. C'&eacute;tait d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
+&eacute;t&eacute; personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
+plaisir &agrave; voir. Il portait des chaussures brod&eacute;es devant et derri&egrave;re et
+vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au pr&eacute;cieux cordon
+de sonnette brod&eacute; de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
+qui est prolong&eacute; par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
+travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
+adjoint qui faisait tout &agrave; sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
+pour un autre cordon de sonnette brod&eacute;, tout neuf. Tout est con&ccedil;u avec
+tant de sagesse que l'on peut vraiment se r&eacute;jouir de la vie.</p>
+
+<p>Et ici repose l'homme qui a v&eacute;cu soixante-sept ans et qui, pendant tout
+ce temps, n'a pens&eacute; qu'&agrave; une chose: trouver une belle et nouvelle id&eacute;e.
+Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
+moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
+Il est mort de joie d'avoir trouv&eacute; la bonne id&eacute;e. Personne ne l'a appris
+et personne n'en a profit&eacute;! Je pense que m&ecirc;me dans sa tombe, son id&eacute;e
+ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
+s'agisse d'une id&eacute;e qu'il faut exprimer lors du d&eacute;jeuner pour qu'elle
+soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que d&eacute;funt, ne peut,
+selon une opinion g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;pandue, appara&icirc;tre qu'&agrave; minuit: son
+id&eacute;e, &agrave; ce moment-l&agrave; risque de ne pas &ecirc;tre bien venue, ne fera rire
+personne et lui, il n'aura plus qu'&agrave; retourner dans sa tombe avec sa
+belle id&eacute;e. Oui, c'est une tombe bien triste.</p>
+
+<p>Ici repose une femme tr&egrave;s avare. De son vivant elle se levait la nuit
+pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
+&eacute;tait vraiment avare!</p>
+
+<p>Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
+trouvait en soci&eacute;t&eacute;, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
+et lorsqu'on avait r&eacute;ussi &agrave; la convaincre de chanter, elle commen&ccedil;ait
+par: &laquo;<i>Mi manca la voce!</i>&raquo;, ce qui veut dire: &laquo;Je n'ai aucune voix&raquo;.
+Ce fut la seule v&eacute;rit&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Ici repose une fille d'un genre diff&eacute;rent! Lorsque le c&oelig;ur se met &agrave;
+piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
+jeune fille &eacute;tait toujours illumin&eacute;e de l'aur&eacute;ole du mariage, mais le
+sien n'a jamais eu lieu...!</p>
+
+<p>Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les l&egrave;vres et de la
+bile de chouette dans le c&oelig;ur. Elle rendait visite aux familles pour y
+p&ecirc;cher tous leurs p&eacute;ch&eacute;s, exactement comme l'ami de l'ordre d&eacute;non&ccedil;ait
+son prochain.</p>
+
+<p>Ici c'est un caveau familial. C'&eacute;tait une famille tr&egrave;s unie et chacun
+croyait tout ce que l'autre disait, &agrave; tel point que si le monde entier
+et les journaux disaient: &laquo;C'est ainsi!&raquo; et si le fils, rentrant de
+l'&eacute;cole, d&eacute;clarait: &laquo;Moi, je l'ai entendu ainsi&raquo;, c'&eacute;tait lui qui
+avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
+famille il arrivait que le coq chante &agrave; minuit, c'&eacute;tait le matin, m&ecirc;me
+si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annon&ccedil;aient
+minuit.</p>
+
+<p>Le grand Goethe termine son Faust en &eacute;crivant que cette histoire pouvait
+avoir une suite. On peut dire la m&ecirc;me chose de notre promenade dans le
+cimeti&egrave;re. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
+fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonn&eacute;
+et je le voue &agrave; celui ou &agrave; celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
+l'enterre aussit&ocirc;t. Ils sont l&agrave;, morts et impuissants, jusqu'&agrave; ce qu'ils
+reviennent &agrave; la vie, renouvel&eacute;s et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
+que je l'ai vue moi, dans mon &laquo;Livre &laquo;des tombes. Chacun devrait faire
+ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
+met des b&acirc;tons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
+et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs &eacute;crit par le peuple
+lui-m&ecirc;me, m&ecirc;me si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.</p>
+
+<p>Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterr&eacute; dans une tombe
+avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: &laquo;Bonne
+humeur.&raquo;</p>
+
+<p>C'est mon histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_briquet" id="Le_briquet"></a><a href="#table">Le briquet</a></h2>
+
+
+<p>Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
+sac au dos et sabre au c&ocirc;t&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute; &agrave; la guerre et maintenant, il
+rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorci&egrave;re.
+Qu'elle &eacute;tait laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
+es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, vieille, dit le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ce grand arbre? dit la sorci&egrave;re. Il est enti&egrave;rement creux.
+Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
+fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
+tu m'appelleras.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu y prendras de l'argent, dit la sorci&egrave;re. Quand tu seras au fond, tu
+te trouveras dans une grande galerie &eacute;clair&eacute;e par des centaines de
+lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
+cl&eacute;s sont dessus. Si tu entres dans la premi&egrave;re chambre, tu verras un
+grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
+comme des soucoupes, mais ne t'inqui&egrave;te pas de &ccedil;a. Je te donnerai mon
+tablier &agrave; carreaux bleus que tu &eacute;tendras par terre, tu saisiras le chien
+et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
+prendras autant de pi&egrave;ces que tu voudras. Celles-l&agrave; sont en cuivre.... Si
+tu pr&eacute;f&egrave;res des pi&egrave;ces d'argent, tu iras dans la deuxi&egrave;me chambre! Un
+chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
+t'inqui&egrave;te encore pas de &ccedil;a. Pose-le sur mon tablier et prends des
+pi&egrave;ces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu pr&eacute;f&egrave;res l'or, je
+peux aussi t'en donner&mdash;et combien!&mdash;tu n'as qu'&agrave; entrer dans la
+troisi&egrave;me chambre. Ne t'inqui&egrave;te toujours pas du chien assis sur le
+coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
+je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
+n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
+pi&egrave;ces d'or que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mal du tout &ccedil;a, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
+faudra que je te donne &agrave; toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou, dit la sorci&egrave;re. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
+grand-m&egrave;re a oubli&eacute; la derni&egrave;re fois qu'elle est descendue dans l'arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;&mdash;et voici mon tablier &agrave; carreaux bleus.</p>
+
+<p>Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
+voil&agrave;, comme la sorci&egrave;re l'avait annonc&eacute;, dans la galerie o&ugrave; brillaient
+des centaines de lampes. Il ouvrit la premi&egrave;re porte. Oh! le chien qui
+avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une brave b&ecirc;te, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
+tablier de la sorci&egrave;re.</p>
+
+<p>Il prit autant de pi&egrave;ces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
+referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
+deuxi&egrave;me chambre.</p>
+
+<p>Brrr!! le chien qui y &eacute;tait assis avait, r&eacute;ellement, les yeux grands
+comme des roues de moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me regarde pas comme &ccedil;a, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
+mal.</p>
+
+<p>Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
+ces pi&egrave;ces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
+poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisi&egrave;me chambre.</p>
+
+<p>Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait l&agrave;
+&eacute;taient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
+tournaient dans sa t&ecirc;te comme des roues.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit le soldat en portant la main &agrave; son k&eacute;pi, car de sa vie,
+il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
+bient&ocirc;t il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.</p>
+
+<p>Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec &ccedil;a, tous
+les cochons en sucre des p&acirc;tissiers et les soldats de plomb et les
+fouets et les chevaux &agrave; bascule du monde entier. Quel tr&eacute;sor!</p>
+
+<p>Il jeta bien vite toutes les pi&egrave;ces d'argent et prit de l'or. Ses
+poches, son sac, son k&eacute;pi et ses bottes, il les remplit au point de ne
+presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
+fois! Vite il repla&ccedil;a le chien sur le coffre, referma la porte et cria
+dans le tronc de l'arbre:</p>
+
+<p>&mdash;Remonte-moi, vieille.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu le briquet? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je l'avais tout &agrave; fait oubli&eacute;, fit-il, et il retourna le
+prendre.</p>
+
+<p>Puis la sorci&egrave;re le hissa jusqu'en haut et le voil&agrave; sur la route avec
+ses poches, son sac, son k&eacute;pi, ses bottes pleines d'or!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!</p>
+
+<p>&mdash;Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
+faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la vieille sorci&egrave;re.</p>
+
+<p>Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
+Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lan&ccedil;a
+sur son &eacute;paule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.</p>
+
+<p>Une belle ville c'&eacute;tait. Il alla &agrave; la meilleure auberge, demanda les
+plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il &eacute;tait riche....</p>
+
+<p>Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-m&ecirc;me que pour un monsieur
+aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais d&egrave;s le lendemain, le
+soldat acheta des souliers neufs et aussi des v&ecirc;tements convenables.</p>
+
+<p>Alors il devint un monsieur distingu&eacute;. Les gens ne lui parlaient que de
+tout ce qu'il y avait d'&eacute;l&eacute;gant dans la ville et de leur roi, et de sa
+fille, la ravissante princesse.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; peut-on la voir? demandait le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas la voir du tout, lui r&eacute;pondait-on. Elle habite un grand
+ch&acirc;teau aux toits de cuivre entour&eacute; de murailles et de tours. Seul le
+roi peut entrer chez elle &agrave; sa guise car on lui a pr&eacute;dit que sa fille
+&eacute;pouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas &ccedil;a du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais la conna&icirc;tre! dit le soldat, mais il savait bien que
+c'&eacute;tait tout &agrave; fait impossible.</p>
+
+<p>Alors il mena une joyeuse vie, alla &agrave; la com&eacute;die, roula carrosse dans le
+jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent&mdash;et cela de grand
+c&oelig;ur&mdash;se souvenant des jours pass&eacute;s et sachant combien les indigents
+ont de peine &agrave; avoir quelques sous.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait riche maintenant et bien habill&eacute;, il eut beaucoup d'amis qui,
+tous, disaient de lui: &laquo;Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!&raquo;
+Cela le flattait. Mais comme il d&eacute;pensait tous les jours beaucoup
+d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint o&ugrave;
+il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
+aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-m&ecirc;me ses
+chaussures, tirer l'aiguille &agrave; repriser. Aucun ami ne venait plus le
+voir... trop d'&eacute;tages &agrave; monter.</p>
+
+<p>Par un soir tr&egrave;s sombre&mdash;il n'avait m&ecirc;me plus les moyens de s'acheter
+une chandelle&mdash;il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
+poche et aussi le briquet trouv&eacute; dans l'arbre creux o&ugrave; la sorci&egrave;re
+l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment o&ugrave;
+l'&eacute;tincelle jaillit, voil&agrave; que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
+grands comme des soucoupes est devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonne mon ma&icirc;tre? demande le chien.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit le soldat. Voil&agrave; un fameux briquet s'il me fait avoir tout
+ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voil&agrave; l'animal parti
+et hop! le voil&agrave; revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
+pi&egrave;ces de cuivre.</p>
+
+<p>Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait l&agrave;. S'il le
+battait une fois, c'&eacute;tait le chien assis sur le coffre aux monnaies de
+cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'&eacute;tait celui qui gardait
+les pi&egrave;ces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'&eacute;tait le
+gardien des pi&egrave;ces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
+redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses v&ecirc;tements
+luxueux. Ses amis le reconnurent imm&eacute;diatement et m&ecirc;me ils avaient
+beaucoup d'affection pour lui.</p>
+
+
+<p>Cependant un jour, il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est tout de m&ecirc;me dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
+dit qu'elle est si charmante... &Agrave; quoi bon si elle doit toujours rester
+prisonni&egrave;re dans le grand ch&acirc;teau aux toits de cuivre avec toutes ces
+tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? O&ugrave; est mon briquet?&raquo;</p>
+
+<p>Il fit jaillir une &eacute;tincelle et le chien aux yeux grands comme des
+soucoupes apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
+j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'&oelig;il, le chien
+&eacute;tait dehors, et l'instant d'apr&egrave;s, il &eacute;tait de retour portant la
+princesse couch&eacute;e sur son dos. Elle dormait et elle &eacute;tait si gracieuse
+qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'&eacute;tait une vraie princesse.
+Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'emp&ecirc;cher de lui donner un
+baiser car, lui, c'&eacute;tait un vrai soldat.</p>
+
+<p>Vite le chien courut ramener la jeune fille au ch&acirc;teau, mais le
+lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le th&eacute; avec elle, la
+princesse leur dit qu'elle avait r&ecirc;v&eacute; la nuit d'un chien et d'un soldat
+et que le soldat lui avait donn&eacute; un baiser. Eh bien! en voil&agrave; une
+histoire! dit la reine.</p>
+
+<p>Une des vieilles dames de la cour re&ccedil;ut l'ordre de veiller toute la nuit
+suivante aupr&egrave;s du lit de la princesse pour voir si c'&eacute;tait vraiment un
+r&ecirc;ve ou bien ce que cela pouvait &ecirc;tre!</p>
+
+<p>Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
+donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
+la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
+derri&egrave;re lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit dispara&icirc;tre dans la
+grande maison, elle pensa: &laquo;Je sais maintenant o&ugrave; elle va &laquo;et, avec
+un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
+elle rentra se coucher.</p>
+
+<p>Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
+tra&ccedil;a des croix sur toutes les portes de la ville. Et &ccedil;a, c'&eacute;tait tr&egrave;s
+malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
+reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
+sortirent pour voir o&ugrave; la princesse avait &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave;, dit le roi d&egrave;s qu'il aper&ccedil;ut la premi&egrave;re porte avec une
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est ici mon cher &eacute;poux, dit la reine en s'arr&ecirc;tant devant la
+deuxi&egrave;me porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave; une croix... en voil&agrave; une autre, dirent-ils tous, il est
+bien inutile de chercher davantage.</p>
+
+<p>Cependant, la reine &eacute;tait une femme rus&eacute;e, elle savait bien d'autres
+choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
+coupa en morceaux une pi&egrave;ce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
+remplit de farine de sarrasin tr&egrave;s fine. Elle attacha cette bourse sur
+le dos de sa fille et per&ccedil;a au fond un petit trou afin que la farine se
+r&eacute;pande tout le long du chemin que suivrait la princesse.</p>
+
+<p>Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos aupr&egrave;s du
+soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu &ecirc;tre un prince pour
+l'&eacute;pouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine r&eacute;pandue sur le chemin
+depuis le ch&acirc;teau jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre du soldat. Le lendemain, le roi et
+la reine n'eurent aucune peine &agrave; voir o&ugrave; leur fille avait &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le soldat fut saisi et jet&eacute; dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
+faisait noir!</p>
+
+<p>&mdash;Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agr&eacute;able &agrave;
+entendre, d'autant plus qu'il avait oubli&eacute; son briquet &agrave; l'auberge.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les barreaux de fer de sa petite fen&ecirc;tre, il vit le matin
+suivant les gens qui se d&eacute;p&ecirc;chaient de sortir de la ville pour aller le
+voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
+d&eacute;filaient au pas cadenc&eacute;. Un petit apprenti cordonnier courait &agrave; une
+telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
+pr&egrave;s des barreaux au travers desquels le soldat regardait.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arriv&eacute;.
+Mais si tu veux courir &agrave; l'auberge o&ugrave; j'habitais et me rapporter mon
+briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.</p>
+
+<p>Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
+jambes &agrave; son cou, trouva le briquet....</p>
+
+<p>En dehors de la ville, on avait dress&eacute; un gibet autour duquel se
+tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
+reine &eacute;taient assis sur de superbes tr&ocirc;nes et en face d'eux, les juges
+et tout le conseil.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le soldat &eacute;tait mont&eacute; sur l'&eacute;chelle, mais comme le bourreau allait
+lui passer la corde au cou, il demanda la permission&mdash;toujours
+accord&eacute;e, dit-il &agrave; un condamn&eacute; &agrave; mort avant de subir sa peine
+&mdash;d'exprimer un d&eacute;sir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
+derni&egrave;re en ce monde.</p>
+
+<p>Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit &agrave; battre son
+briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voil&agrave; les trois
+chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
+des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
+chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.</p>
+
+<p>&mdash;Emp&ecirc;chez-moi maintenant d'&ecirc;tre pendu! leur cria le soldat.</p>
+
+<p>Alors les chiens saut&egrave;rent sur les juges et sur tous les membres du
+conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
+le nez, les lanc&egrave;rent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
+en mille morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tol&eacute;rerai pas... commen&ccedil;a le roi.</p>
+
+<p>Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lan&ccedil;a en
+l'air &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>Les soldats en &eacute;taient &eacute;pouvant&eacute;s et la foule cria:</p>
+
+<p>&mdash;Petit soldat, tu seras notre roi et tu &eacute;pouseras notre d&eacute;licieuse
+princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
+chiens gambadaient devant en criant &laquo;bravo&raquo;. Les jeunes gens
+sifflaient dans leurs doigts, les soldats pr&eacute;sentaient les armes.</p>
+
+<p>La princesse fut tir&eacute;e de son ch&acirc;teau aux toits de cuivre et elle devint
+reine, ce qui lui plaisait beaucoup.</p>
+
+<p>La noce dura huit jours, les chiens &eacute;taient &agrave; table et roulaient de tr&egrave;s
+grands yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait" id="Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait"></a><a href="#table">Ce que le P&egrave;re fait est bien fait</a><a href="#table"></a></h2>
+
+
+<p>Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
+pense, je la trouve plus int&eacute;ressante. Il en est des histoires comme de
+bien des gens: avec l'&acirc;ge, ils attirent de plus en plus l'attention.
+Vous avez certainement &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; &agrave; la campagne, et vous avez vu de
+vieilles maisons de paysans.</p>
+
+<p>Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
+nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
+manquer. Les murs penchent, les fen&ecirc;tres sont basses et une seule peut
+s'ouvrir. Le four ressemble &agrave; un ventre rebondi, les branches d'un
+sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve &agrave; une mare o&ugrave; nagent
+des canards. Il y a encore l&agrave; un chien &agrave; l'attache, qui aboie apr&egrave;s tout
+le monde, sans distinction.</p>
+
+<p>Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
+paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
+trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
+pa&icirc;tre dans le foss&eacute; pr&egrave;s de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
+pour aller &agrave; la ville, et de temps en temps le pr&ecirc;tait &agrave; des voisins
+qui, en retour, lui rendaient quelques services.</p>
+
+<p>Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
+cheval ou de l'&eacute;changer contre quelque objet plus utile. Mais contre
+quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire &agrave; la
+ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un &eacute;change; ce que tu feras
+sera bien fait.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, elle lui fit un beau n&oelig;ud au mouchoir qu'il avait autour du
+cou, bien mieux que lui-m&ecirc;me n'e&ucirc;t su le faire. Puis elle lissa son
+chapeau avec la main pour que la poussi&egrave;re s'y attach&acirc;t moins et
+l'embrassa. Le voil&agrave; parti sur son cheval, pour le vendre ou l'&eacute;changer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille m&egrave;re.</p>
+
+<p>Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
+poussi&egrave;re sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
+au march&eacute; en voiture, &agrave; cheval ou &agrave; pied. Nulle ombre sur le chemin.
+Parmi ceux qui marchaient &agrave; pied, il y avait un homme qui poussait
+devant lui une vache. Le vieux pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
+&eacute;change.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, l'homme &agrave; la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
+cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
+rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, dit l'homme &agrave; la vache.</p>
+
+<p>Et ils firent l'&eacute;change. Quand ce fut fait, le paysan e&ucirc;t pu revenir,
+puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il &eacute;tait parti pour
+aller au march&eacute;, il voulut s'y rendre, ne f&ucirc;t-ce que pour y jeter un
+coup d'&oelig;il. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait tr&egrave;s vite.
+Peu de temps apr&egrave;s il vit un homme tenant un mouton par une corde.
+C'&eacute;tait un mouton bien gras.</p>
+
+<p>&mdash;Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
+assez de nourriture pour lui sur le bord du foss&eacute;, et en hiver nous
+pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
+mieux pour nous qu'une vache.</p>
+
+<p>Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit l'autre.</p>
+
+<p>On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout &agrave;
+coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
+le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! voil&agrave; une fameuse oie! S'&eacute;cria-t-il. Elle a beaucoup de
+plumes et est bien grasse. &Ccedil;a ferait bien l'affaire de la m&egrave;re! Elle
+pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: &laquo;Tiens! si nous
+avions une oie pour manger &ccedil;a!&raquo; Veux-tu changer ton oie pour mon
+mouton?</p>
+
+<p>L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors tout pr&egrave;s de la ville. Il y avait foule sur la grand
+route. Le champ de foire &eacute;tait plein de gens et d'animaux; on se
+pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
+terre &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une poule attach&eacute;e par les pattes. Elle manquait d'&ecirc;tre
+&eacute;cras&eacute;e &agrave; chaque instant. C'&eacute;tait une tr&egrave;s belle poule, avec des plumes
+tr&egrave;s courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
+glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par l&agrave;, mais le
+paysan s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle m&ecirc;me que la
+poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
+toujours &agrave; se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
+&eacute;change.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
+receveur de l'octroi, &agrave; qui appartenait la poule.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
+prit l'oie. Notre homme avait bien employ&eacute; son temps. Il avait chaud et
+se sentait fatigu&eacute;. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui &eacute;taient
+bien dus. Justement il &eacute;tait devant une auberge. Il entra.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me moment arriva un gar&ccedil;on portant un sac plein sur le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu l&agrave;-dedans? demanda notre paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Des pommes g&acirc;t&eacute;es, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.</p>
+
+<p>&mdash;Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voil&agrave; ce que je
+voudrais bien apporter &agrave; ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
+pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laiss&eacute;e sur notre commode
+jusqu'&agrave; ce qu'elle pourr&icirc;t.&raquo; Cela prouve qu'on est &agrave; son aise&raquo;, disait
+la m&egrave;re. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'en donnerais-tu? dit le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.</p>
+
+<p>L'&eacute;change fait, ils entr&egrave;rent &agrave; l'auberge. L&agrave; notre homme mit son sac
+pr&egrave;s du four qui &eacute;tait br&ucirc;lant. L'h&ocirc;tesse n'y prit pas garde.</p>
+
+<p>Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
+marchands de b&oelig;ufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
+qui jouaient entre eux dans un coin et enfin &agrave; un bout de la table, deux
+Anglais moiti&eacute; touristes, moiti&eacute; marchands, et qui &eacute;taient venus &agrave; la
+ville pour voir si quelque occasion ne se pr&eacute;senterait pas de trouver
+une bonne affaire. N'ayant rien rencontr&eacute;, ils &eacute;taient attabl&eacute;s et
+regardaient avec indiff&eacute;rence le reste de la salle. On sait que les
+Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bond&eacute;es
+d'or. De plus ils aiment &agrave; parier, &agrave; propos de n'importe quoi, rien que
+pour se cr&eacute;er une &eacute;motion passag&egrave;re qui les change un instant de leur
+froideur continuelle.</p>
+
+<p>Or, voici ce qui arriva:</p>
+
+<p>&mdash;Psiii, psiii! entendirent-ils pr&egrave;s du four.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demand&egrave;rent-ils.</p>
+
+<p>Le paysan leur conta l'histoire du cheval &eacute;chang&eacute; contre une vache et
+ainsi de suite jusqu'aux pommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas &ecirc;tre battu &agrave; ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
+attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: &laquo;Ce que le
+p&egrave;re fait est toujours bien fait.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
+si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
+qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, topons-l&agrave;! cent livres contre un boisseau de pommes.</p>
+
+<p>Et le pari fut fait.</p>
+
+<p>La carriole de l'aubergiste fut command&eacute;e, et tous les trois y mont&egrave;rent
+avec le sac de pommes. Les voici arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, la m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu te garde, mon vieux!</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;change est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
+l'embrassait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai troqu&eacute; notre cheval contre une vache.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! dit la m&egrave;re. Je pourrai d&eacute;sormais faire des laitages,
+du beurre, du fromage. Excellent &eacute;change!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai ensuite &eacute;chang&eacute; la vache contre une brebis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
+brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
+Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses &agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite j'ai troqu&eacute; le mouton contre une oie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie r&ocirc;tie &agrave; No&euml;l! Tu
+penses &agrave; tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien &agrave;
+toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
+qu'elle ait le temps d'engraisser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai troqu&eacute; mon oie contre une poule.</p>
+
+<p>&mdash;Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des &oelig;ufs. Nous
+les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours r&ecirc;v&eacute; d'en
+avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mais j'ai &eacute;chang&eacute; la poule contre un sac de pommes pourries.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
+remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
+quelque chose. Apr&egrave;s que tu as &eacute;t&eacute; parti ce matin, je me suis demand&eacute; ce
+que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des &oelig;ufs au jambon,
+naturellement. J'avais des &oelig;ufs mais il fallait bien aussi de la
+civette. J'allais donc chez le ma&icirc;tre d'&eacute;cole en face. Je savais qu'il
+en avait. Mais sa femme est tr&egrave;s riche, sans en avoir l'air. Je lui
+demandai de me pr&ecirc;ter un peu de civette.&raquo; Pr&ecirc;ter, me dit-elle. Il n'y a
+rien dans notre jardin, pas m&ecirc;me une pomme pourrie!&raquo; Maintenant, c'est
+moi qui pourrais lui en pr&ecirc;ter, et tout un sac, m&ecirc;me. Tu penses si j'en
+suis contente, mon petit p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dirent les deux anglais &agrave; la fois. La d&eacute;gringolade ne lui a
+pas enlev&eacute; sa gaiet&eacute;. Cela vaut bien l'argent.</p>
+
+<p>Ils compt&egrave;rent au paysan l'or sur la table.</p>
+
+<p>C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
+le plus avis&eacute; de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
+parfait.</p>
+
+<p>Voil&agrave; mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
+connaissez &agrave; votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE P&Egrave;RE FAIT
+EST BIEN FAIT.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place" id="Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place"></a><a href="#table">Chacun et chaque chose &agrave; sa place.</a><a href="#table"></a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait il y a plus de cent ans.</p>
+
+<p>Il y avait derri&egrave;re la for&ecirc;t, pr&egrave;s du grand lac, un vieux manoir entour&eacute;
+d'un foss&eacute; profond o&ugrave; croissaient des joncs et des roseaux. Tout pr&egrave;s du
+pont qui conduisait &agrave; la porte coch&egrave;re, il y avait un vieux saule qui
+penchait ses branches au-dessus du foss&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.</p>
+
+<p>La petite gardeuse d'oies se d&eacute;p&ecirc;cha de ranger ses oies et de laisser le
+pont libre &agrave; la chasse qui arrivait &agrave; toute bride. Ils allaient si vite,
+que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
+pas &ecirc;tre renvers&eacute;e. C'&eacute;tait encore une enfant d&eacute;licate et mince, mais
+avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
+seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
+la cravache qu'il tenait &agrave; la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
+en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; sa place! cria-t-il.</p>
+
+<p>Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
+rirent &eacute;galement. Toute la soci&eacute;t&eacute; menait un grand vacarme, les chiens
+aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:</p>
+
+<p>De beaux oiseaux viennent avec le vent!</p>
+
+<p>La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
+la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
+au-dessus du foss&eacute;.</p>
+
+<p>Quand la chasse fut pass&eacute;e, elle travailla &agrave; sortir de l&agrave;, mais la
+branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber &agrave; la renverse dans
+les roseaux, quand une main robuste la saisit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un cordonnier ambulant qui l'avait aper&ccedil;ue de loin et s'&eacute;tait
+empress&eacute; de venir &agrave; son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; sa place! dit-il ironiquement, apr&egrave;s le seigneur, en la
+d&eacute;posant sur le chemin.</p>
+
+<p>Il remit alors la branche cass&eacute;e &agrave; sa place.&raquo;&Agrave; sa place&raquo;, c'est trop
+dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.</p>
+
+<p>&mdash;Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne fl&ucirc;te aux
+gens de l&agrave; haut! Puis il entra dans le ch&acirc;teau, mais non dans la grande
+salle, car il &eacute;tait trop peu de chose pour cela. Il se m&ecirc;la aux gens de
+service qui regard&egrave;rent ses marchandises et en achet&egrave;rent.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;tage au-dessus, &agrave; la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
+devait &ecirc;tre du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
+C'&eacute;taient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
+bi&egrave;re coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
+&eacute;taient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un apr&egrave;s
+l'autre, apr&egrave;s avoir essuy&eacute; la bave de leurs l&egrave;vres avec leurs longues
+oreilles.</p>
+
+<p>On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
+s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourn&eacute; les t&ecirc;tes. On offrit au
+malheureux de boire du vin dans un bas.</p>
+
+<p>&mdash;Presse-toi! lui cria-t-on.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si dr&ocirc;le qu'on &eacute;clata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
+troupeaux entiers, fermes, terres &eacute;taient mis en jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; sa place! s'&eacute;cria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
+Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
+voil&agrave; ma vraie place. L&agrave;-haut je n'&eacute;tais pas dans mon assiette.</p>
+
+<p>Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
+d'approbation.</p>
+
+<p>Des jours pass&egrave;rent et des semaines. La branche cass&eacute;e que le cordonnier
+avait plant&eacute; &ccedil;a sur le bord du foss&eacute; &eacute;tait fra&icirc;che et verte, et &agrave; son
+tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
+s'aper&ccedil;ut qu'elle avait pris racine; elle s'en r&eacute;jouit extr&ecirc;mement, car
+c'&eacute;tait son arbre, lui semblait-il.</p>
+
+<p>Mais si la branche poussait bien, au ch&acirc;teau, en revanche, tout allait
+de mal en pis, &agrave; cause du jeu et des festins: ce sont l&agrave; deux mauvais
+bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.</p>
+
+<p>Dix ans ne s'&eacute;taient point &eacute;coul&eacute;s que le seigneur dut quitter le
+ch&acirc;teau pour aller mendier avec un b&acirc;ton et une besace. La propri&eacute;t&eacute; fut
+achet&eacute;e par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raill&eacute;
+et bafou&eacute; et &agrave; qui on avait offert du vin dans un bas. La probit&eacute; et
+l'activit&eacute; sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
+ma&icirc;tre du ch&acirc;teau. Mais &agrave; partir de ce moment, on n'y joua plus aux
+cartes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvaise invention, disait le ma&icirc;tre. Elle date du jour o&ugrave;
+le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
+inventa le jeu de cartes.</p>
+
+<p>Le nouveau ma&icirc;tre se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
+d'oies qui &eacute;tait toujours demeur&eacute;e gentille, humble et bonne. Dans ses
+nouveaux habits, elle paraissait aussi &eacute;l&eacute;gante que si elle &eacute;tait n&eacute;e de
+haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
+long &agrave; raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
+reste &agrave; dire.</p>
+
+<p>On menait une vie tr&egrave;s agr&eacute;able au vieux manoir. La m&egrave;re s'occupait
+elle-m&ecirc;me du m&eacute;nage; le p&egrave;re prenait sur lui toutes les affaires du
+dehors. C'&eacute;tait une vraie b&eacute;n&eacute;diction; car, l&agrave; o&ugrave; il y a d&eacute;j&agrave; du
+bien-&ecirc;tre, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
+ch&acirc;teau fut nettoy&eacute; et repeint; on cura les foss&eacute;s, on planta des
+arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-m&ecirc;me
+&eacute;tait brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
+ma&icirc;tresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
+ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
+soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'&eacute;tait le conseiller
+de justice qui lisait, et le conseiller n'&eacute;tait autre que le cordonnier
+colporteur, &eacute;lu &agrave; cette dignit&eacute; sur ses vieux jours. Les enfants
+grandissaient, car il leur &eacute;tait n&eacute; des enfants; s'ils n'avaient pas
+tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
+famille, du moins tous avaient re&ccedil;u une excellente &eacute;ducation.</p>
+
+<p>Le saule, lui, &eacute;tait devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
+non taill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre arbre g&eacute;n&eacute;alogique! disaient les vieux ma&icirc;tres; il faut
+l'honorer et le v&eacute;n&eacute;rer, enfants.</p>
+
+<p>Et m&ecirc;me les moins bien dou&eacute;s comprenaient un tel conseil.</p>
+
+<p>Cent ann&eacute;es pass&egrave;rent.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de nos jours. Le lac &eacute;tait devenu un mar&eacute;cage; le vieux ch&acirc;teau
+&eacute;tait en ruines. On ne voyait l&agrave; qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
+des fondations &agrave; c&ocirc;t&eacute;; c'&eacute;tait ce qui restait des profonds foss&eacute;s de
+jadis. Il y avait l&agrave; aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
+branches. C'&eacute;tait l'arbre g&eacute;n&eacute;alogique. On sait combien un saule est
+superbe quand on le laisse cro&icirc;tre &agrave; sa guise. Il &eacute;tait bien rong&eacute; au
+milieu du tronc, de la racine jusqu'au fa&icirc;te; les orages l'avaient bien
+un peu ab&icirc;m&eacute;, mais il tenait toujours, et dans les fentes o&ugrave; le vent
+avait apport&eacute; de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
+haut du tronc, l&agrave; o&ugrave; les grandes branches prenaient naissance, il y
+avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aub&eacute;pines. Un
+petit arbousier m&ecirc;me avait pouss&eacute;, mince et &eacute;lanc&eacute;, sur le vieil arbre
+qui se refl&eacute;tait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
+abandonn&eacute; traversait la cour tout pr&egrave;s de l&agrave;. Le nouveau manoir &eacute;tait
+sur le haut de la colline, pr&egrave;s de la for&ecirc;t. On avait de l&agrave; une vue
+superbe.</p>
+
+<p>La demeure &eacute;tait grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
+pouvait croire qu'il n'y en avait pas.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait en discordance.&raquo;Tout &agrave; sa place!&raquo; &eacute;tait toujours le mot
+d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
+place d'honneur dans le vieux manoir &eacute;taient suspendus maintenant dans
+un corridor. N'&eacute;taient-ce pas des &laquo;cro&ucirc;tes&raquo;, &agrave; commencer par deux
+vieux portraits repr&eacute;sentant, l'un, un homme en habit rouge, coiff&eacute;
+d'une perruque, l'autre, une dame poudr&eacute;e, les cheveux relev&eacute;s, une rose
+&agrave; la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
+avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient &eacute;t&eacute; faits par
+les jeunes barons qui, tirant &agrave; la carabine, prenaient pour cible les
+deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
+anc&ecirc;tres de la maison. Le fils du pasteur &eacute;tait pr&eacute;cepteur au ch&acirc;teau.
+Il mena un jour les petits barons et leur s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, qui venait d'&ecirc;tre
+confirm&eacute;e, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.</p>
+
+<p>Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
+tailler une fl&ucirc;te comme il l'avait d&eacute;j&agrave; fait avec d'autres saules, et le
+pr&eacute;cepteur arracha une branche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne faites pas cela! s'&eacute;cria, mais trop tard, la petite fille.
+C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
+pour cela, &agrave; la maison, mais cela m'est &eacute;gal. Il y a une l&eacute;gende sur le
+vieil arbre....</p>
+
+<p>Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
+vieux ch&acirc;teau, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
+illustre et la jeune baronne elle-m&ecirc;me descendait.</p>
+
+<p>Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.&raquo;Chacun
+et chaque chose &agrave; sa place&raquo; &eacute;tait leur devise. L'argent ne leur
+semblait pas un titre suffisant pour qu'on les &eacute;lev&acirc;t au-dessus de leur
+rang. Ce fut leur fils, mon grand-p&egrave;re, qui devint baron. Il avait de
+grandes connaissances et &eacute;tait tr&egrave;s consid&eacute;r&eacute; et tr&egrave;s aim&eacute; du prince et
+de la princesse qui l'invitaient &agrave; toutes leurs f&ecirc;tes. C'&eacute;tait lui que
+la famille r&eacute;v&eacute;rait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
+quelque chose qui m'attire surtout vers les deux anc&ecirc;tres. Ils devaient
+&ecirc;tre si affables, dans leur vieux ch&acirc;teau o&ugrave; la ma&icirc;tresse de la maison
+filait assise au milieu de ses servantes et o&ugrave; le ma&icirc;tre lisait la Bible
+tout haut.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;cepteur prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; la mode dit-il, chez nombre de po&egrave;tes, de d&eacute;nigrer les
+nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, &agrave;
+mesure qu'on descend dans la soci&eacute;t&eacute;, que brille la vraie noblesse. Ce
+n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
+nobles traits. Ma m&egrave;re m'en a cont&eacute; un, et je pourrais en ajouter
+plusieurs. Elle faisait visite dans une des premi&egrave;res maisons de la
+ville o&ugrave; ma grand-m&egrave;re avait, je crois, &eacute;t&eacute; gouvernante de la ma&icirc;tresse
+de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux ma&icirc;tre, un homme
+de la plus haute noblesse. Il aper&ccedil;ut dans la cour une vieille femme qui
+venait, appuy&eacute;e sur des b&eacute;quilles. Chaque semaine, on lui donnait
+quelques shillings.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre vieille! Elle a bien du mal &agrave; marcher! dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;Et, avant que ma m&egrave;re s'en f&ucirc;t rendu compte, il &eacute;tait en bas, &agrave; la
+porte; ainsi lui, le vieux seigneur octog&eacute;naire, sortait pour &eacute;pargner
+quelques pas &agrave; la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
+simple trait; mais, comme l'aum&ocirc;ne de la veuve, il va droit au c&oelig;ur et
+le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les po&egrave;tes de
+notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
+qui r&eacute;concilie?&raquo;</p>
+
+<p>Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;Ces nobles-l&agrave;, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
+qu'applaudir &agrave; ceux qui les raillent dans leurs satires.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi parla le pr&eacute;cepteur. C'&eacute;tait un peu long, mais aussi, l'enfant
+avait eu le temps de tailler sa fl&ucirc;te.</p>
+
+<p>Il y avait grande r&eacute;union au ch&acirc;teau: h&ocirc;tes venus de la capitale ou des
+environs, dames v&ecirc;tues avec go&ucirc;t ou sans go&ucirc;t. La grande salle &eacute;tait
+pleine d'invit&eacute;s. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.</p>
+
+<p>On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apport&eacute; sa fl&ucirc;te
+de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son p&egrave;re non plus.</p>
+
+<p>Il y eut de la musique et du chant. S'y int&eacute;ress&egrave;rent surtout ceux qui
+ex&eacute;cut&egrave;rent. C'&eacute;tait bien assez, du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes aussi un virtuose! dit au pr&eacute;cepteur un des invit&eacute;s.
+Vous jouez de la fl&ucirc;te. Vous nous jouerez bien quelque chose?</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il tendit au pr&eacute;cepteur la petite fl&ucirc;te taill&eacute;e pr&egrave;s de
+l'abreuvoir. Puis il annon&ccedil;a tr&egrave;s haut et tr&egrave;s distinctement que le
+pr&eacute;cepteur du ch&acirc;teau allait ex&eacute;cuter un morceau sur la fl&ucirc;te.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;cepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
+jouer, bien qu'il s&ucirc;t. Mais on le pressa, on le for&ccedil;a, et il finit par
+prendre la fl&ucirc;te et la porter &agrave; sa bouche.</p>
+
+<p>Le merveilleux instrument! Il &eacute;mit un son strident comme celui d'une
+locomotive; on l'entendit dans tout le ch&acirc;teau, et par-del&agrave; la for&ecirc;t.
+En m&ecirc;me temps s'&eacute;levait une temp&ecirc;te de vent qui sifflait:</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; sa place!</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de la maison, comme enlev&eacute; par le vent, fut transport&eacute; &agrave;
+l'&eacute;table. Le bouvier fut emmen&eacute;, non dans la grande salle, mais &agrave;
+l'office, au milieu des laquais en livr&eacute;e d'argent. Ces messieurs furent
+scandalis&eacute;s de voir cet intrus s'asseoir &agrave; leur table!</p>
+
+<p>Dans la grande salle, la petite baronne s'envola &agrave; la place d'honneur,
+o&ugrave; elle &eacute;tait digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place pr&egrave;s
+d'elle; tous deux semblaient &ecirc;tre deux mari&eacute;s. Un vieux comte, de la
+plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu &agrave; sa place, car la fl&ucirc;te
+&eacute;tait juste, comme on doit l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>L'aimable cavalier &agrave; qui l'on devait ce jeu de fl&ucirc;te, celui qui &eacute;tait
+fils de son p&egrave;re, alla droit au poulailler.</p>
+
+<p>La terrible fl&ucirc;te! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
+fini du: &laquo;Chacun &agrave; sa place!&raquo;</p>
+
+<p>Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce d&eacute;rangement. Il ne resta
+qu'une expression proverbiale: &laquo;ramasser la fl&ucirc;te&raquo;.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait rentr&eacute; dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
+gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
+salle, o&ugrave; le vent les avait emport&eacute;s. Un connaisseur ayant dit qu'ils
+&eacute;taient peints de main de ma&icirc;tre, on les restaura.</p>
+
+<p>&laquo;Chacun et chaque chose &agrave; sa place!&raquo; On y vient toujours. L'&eacute;ternit&eacute;
+est longue, plus longue que cette histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_chanvre" id="Le_chanvre"></a><a href="#table">Le chanvre</a></h2>
+
+
+<p>Le chanvre &eacute;tait en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
+molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
+r&eacute;pandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
+lui faisait autant de plaisir qu'une m&egrave;re en fait &agrave; son enfant
+lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
+deviennent que plus beaux.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai bien bonne mine, &agrave; ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
+atteindre une hauteur &eacute;tonnante, et je deviendrai une magnifique pi&egrave;ce
+de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
+heureux que moi! Je me porte &agrave; merveille, et j'ai un bel avenir! La
+chaleur du soleil m'&eacute;gaye, et la pluie me charme en me rafra&icirc;chissant!
+Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, dirent les b&acirc;tons de la haie, vous ne connaissez pas le
+monde; mais nous avons de l'exp&eacute;rience, nous.&raquo;</p>
+
+<p>Et ils craqu&egrave;rent lamentablement, et chant&egrave;rent:</p>
+
+<p>Cric, crac! cric, crac! crac!</p>
+
+<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p>
+
+<p>&laquo;Pas sit&ocirc;t, r&eacute;pondit le chanvre; voil&agrave; une bonne matin&eacute;e, le soleil
+brille, la pluie me fait du bien, je me sens cro&icirc;tre et fleurir. Ah! je
+suis bien heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
+l'arrach&egrave;rent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
+mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
+r&ocirc;tir. &Ocirc; cruaut&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;On ne saurait &ecirc;tre toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
+souffrir, et souffrir c'est apprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais tout alla de pis en pis. Il fut bris&eacute;, peign&eacute;, card&eacute;; sans y
+comprendre un mot. Puis on le mit &agrave; la quenouille, et rrrout! Il perdit
+tout &agrave; fait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
+qu'on a perdus, il faut encore s'en r&eacute;jouir, s'en r&eacute;jouir&raquo;. Et il
+r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;s'en r&eacute;jouir&raquo;, que d&eacute;j&agrave; il &eacute;tait, h&eacute;las! mis au m&eacute;tier,
+et devenait une magnifique pi&egrave;ce de toile. Les mille pieds de chanvre ne
+faisaient qu'un morceau.</p>
+
+<p>&laquo;Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
+chance pour moi! Que chantaient donc les b&acirc;tons de la haie avec leur:</p>
+
+<p>Cric, crac! Cric, crac! Crac!</p>
+
+<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p>
+
+<p>&laquo;Mais... je commence &agrave; peine &agrave; vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
+beaucoup souffert, me voil&agrave; maintenant plus heureux que jamais; Je suis
+si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
+condition de plante, m&ecirc;me avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
+vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
+que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
+soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La m&eacute;nag&egrave;re de M. le cur&eacute;
+a m&ecirc;me fait un discours sur moi, et a prouv&eacute; parfaitement que je suis le
+plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais &ecirc;tre plus heureux!&raquo;</p>
+
+<p>La toile fut port&eacute;e &agrave; la maison et livr&eacute;e aux ciseaux. On la coupait, on
+la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'&eacute;tait pas tr&egrave;s agr&eacute;able;
+mais en revanche elle fit bient&ocirc;t douze morceaux de linge, douze
+belles chemises.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
+Voil&agrave; ma destin&eacute;e; je suis b&eacute;ni, car je suis utile dans le monde. Il
+faut cela pour &ecirc;tre content soi-m&ecirc;me. Nous sommes douze morceaux, c'est
+vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
+f&eacute;licit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent; c'en &eacute;tait fait de la toile.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pi&egrave;ce. J'&eacute;tais bien
+dispos&eacute;e &agrave; durer encore mais pourquoi demander l'impossible?&raquo;</p>
+
+<p>Et elles furent r&eacute;duites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
+fois que c'&eacute;tait leur fin finale, car elles furent encore hach&eacute;es,
+broy&eacute;es et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voil&agrave; qu'elles
+&eacute;taient devenues du superbe papier blanc.</p>
+
+<p>&laquo;O surprise! &ocirc; surprise agr&eacute;able! s'&eacute;cria le papier, je suis plus fin
+qu'autrefois, et l'on va me charger d'&eacute;critures. Que n'&eacute;crira-t-on pas
+sur moi? Ma chance est sans &eacute;gale.&raquo;</p>
+
+<p>Et l'on y &eacute;crivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
+nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'&eacute;tait un grand
+bienfait pour le papier que cette &eacute;criture.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; certes plus que je n'y ai r&ecirc;v&eacute; lorsque je portais mes petites
+fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
+&agrave; faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
+rien, et c'est pourtant la v&eacute;rit&eacute;. Dieu sait si j'ai jamais rien
+entrepris: je me suis content&eacute; de vivre, et voil&agrave; que de degr&eacute;s en
+degr&eacute;s il m'a &eacute;lev&eacute; &agrave; la plus grande gloire. Toutes les fois que je
+songe au refrain mena&ccedil;ant: &laquo;C'est fini! C'est fini!&raquo; Tout prend au
+contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
+je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
+lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
+maintenant sont de sublimes pens&eacute;es. Je suis heureux, incomparablement
+heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis &agrave; l'imprimeur, et tout
+ce qu'il portait d'&eacute;crit fut imprim&eacute; pour faire un livre, des centaines
+de livres qui devaient &ecirc;tre une source de joie et de profit pour une
+infinit&eacute; de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
+m&ecirc;me service, m&ecirc;me en faisant le tour du monde. &Agrave; moiti&eacute; route il aurait
+&eacute;t&eacute; us&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est tr&egrave;s juste, ma foi!&raquo; dit le papier; &laquo;Je n'y avais pas pens&eacute;.
+Je reste &agrave; la maison et j'y suis honor&eacute; comme un vieux grand-p&egrave;re!
+C'est moi qui ai re&ccedil;u l'&eacute;criture, les mots ont d&eacute;coul&eacute; directement de la
+plume sur moi, je reste &agrave; ma place, et les livres vont par le monde;
+leur t&acirc;che est belle assur&eacute;ment, et moi je suis content, je suis heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Le papier fut mis dans un paquet et jet&eacute; sur une planche.&raquo;Il est bon de
+se reposer apr&egrave;s le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
+sorte que l'on apprend &agrave; se conna&icirc;tre. D'aujourd'hui seulement je sais
+ce que je contiens, et se conna&icirc;tre soi-m&ecirc;me, voil&agrave; le v&eacute;ritable
+progr&egrave;s. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
+avance toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, le papier fut mis sur la chemin&eacute;e pour &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;,
+car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou &agrave; l'&eacute;picier pour
+habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
+mirent &agrave; l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
+apr&egrave;s la flamme, ces milliers d'&eacute;tincelles rouges qui ont l'air de se
+sauver et s'&eacute;teignent si vite l'une apr&egrave;s l'autre. Tout le paquet de
+papier fut jet&eacute; dans le feu.</p>
+
+<p>Oh! Comme il br&ucirc;lait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
+s'&eacute;levait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
+port&eacute; si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
+toile blanche n'avait brill&eacute;. Toutes les lettres, pendant un instant,
+devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pens&eacute;es s'en all&egrave;rent
+en langues de feu.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais monter directement jusqu'au soleil,&raquo; disait une voix dans la
+flamme, et on e&ucirc;t dit mille voix r&eacute;unies en une seule. La flamme sortit
+par le haut de la chemin&eacute;e, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
+&ecirc;tres invisibles &agrave; l'&oelig;il des hommes. Ils &eacute;galaient justement en nombre
+les fleurs qu'avait port&eacute;es le chanvre. Plus l&eacute;gers que la flamme qui
+les avait fait na&icirc;tre, quand celle-ci fut dissip&eacute;e, quand il ne resta
+plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
+cendre, et formaient en l'effleurant des &eacute;tincelles rouges.</p>
+
+<p>Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanim&eacute;e:</p>
+
+<p>Cric, crac! Cric, crac! Crac!</p>
+
+<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p>
+
+<p>Mais chacun des petits &ecirc;tres disait: &laquo;Non, ce n'est pas fini; voici
+pr&eacute;cis&eacute;ment le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
+heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
+ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Cinq_dans_une_cosse_de_pois" id="Cinq_dans_une_cosse_de_pois"></a><a href="#table">Cinq dans une cosse de pois</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils &eacute;taient verts, la cosse
+&eacute;tait verte, ils croyaient que le monde entier &eacute;tait vert et c'&eacute;tait
+bien vrai pour eux!</p>
+
+<p>La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant &agrave; la taille de
+leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....</p>
+
+<p>Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'&eacute;claircissant, il y
+faisait ti&egrave;de et agr&eacute;able, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
+les pois devenaient toujours plus grands et plus r&eacute;fl&eacute;chis, assis l&agrave; en
+rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.</p>
+
+<p>&mdash;Me faudra-t-il toujours rester fix&eacute; ici? disaient-ils tous, pourvu
+que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
+au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.</p>
+
+<p>Les semaines pass&egrave;rent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde entier jaunit, disaient-ils.</p>
+
+<p>Et &ccedil;a, ils pouvaient le dire.</p>
+
+<p>Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
+mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.</p>
+
+<p>&mdash;On va ouvrir bient&ocirc;t, pensaient-ils, et ils attendaient....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
+plus petit pois. Nous serons bient&ocirc;t fix&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la gr&acirc;ce de Dieu! dit le plus gros.</p>
+
+<p>Crac! voil&agrave; la cosse d&eacute;chir&eacute;e et tous les cinq roul&egrave;rent dehors au gai
+soleil dans la main d'un petit gar&ccedil;on qui les d&eacute;clara bons pour son
+fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
+tira.</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave; parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
+pourra.... Et le voil&agrave; parti.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voil&agrave; un pois qui me
+convient... et le voil&agrave; parti.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'endors o&ugrave; je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
+s&ucirc;rement encore. Ils roul&egrave;rent d'abord sur le parquet avant d'&ecirc;tre
+plac&eacute;s dans le fusil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est nous qui irons le plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tir&eacute; dans l'espace.</p>
+
+<p>Il partit jusqu'&agrave; la vieille planche au-dessous de la fen&ecirc;tre de la
+mansarde, juste dans une fente o&ugrave; il y avait de la mousse et de la terre
+molle&mdash;la mousse se referma sur lui et il resta l&agrave; cach&eacute;... mais
+Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Arrive que pourra, r&eacute;p&eacute;tait-il.</p>
+
+<p>Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
+nettoyer des po&ecirc;les et m&ecirc;me pour scier du bois &agrave; br&ucirc;ler et faire de gros
+ouvrages, car elle &eacute;tait forte et travailleuse, mais cela ne
+l'enrichissait gu&egrave;re. Dans la chambre sa fillette restait couch&eacute;e, toute
+mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
+pouvoir ni vivre, ni mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va rejoindre sa petite s&oelig;ur, disait la femme. J'avais deux
+filles et bien du mal &agrave; pourvoir &agrave; leurs besoins alors le Bon Dieu a
+partag&eacute; avec moi, il en a pris une aupr&egrave;s de lui et maintenant je
+voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-&ecirc;tre pas qu'elles
+restent s&eacute;par&eacute;es, alors celle-ci va sans doute monter aupr&egrave;s de sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cependant la petite fille malade restait l&agrave;, elle restait couch&eacute;e,
+patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa m&egrave;re &eacute;tait dehors
+pour gagner un peu d'argent.</p>
+
+<p>Un matin de bonne heure, au printemps, au moment o&ugrave; la m&egrave;re allait
+partir &agrave; son travail, le soleil brillait gaiement &agrave; la petite fen&ecirc;tre et
+sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? &Ccedil;a remue
+au vent.</p>
+
+<p>La m&egrave;re alla vers la fen&ecirc;tre et l'entrouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a pouss&eacute; l&agrave; avec ses feuilles
+vertes. Comment est-il arriv&eacute; dans cette fente? Te voil&agrave; avec un petit
+jardin &agrave; regarder.</p>
+
+<p>Le lit de la malade fut tra&icirc;n&eacute; plus pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre pour qu'elle
+puisse voir le petit pois qui germait et la m&egrave;re partit &agrave; son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je crois que je vais gu&eacute;rir, dit la petite fille le soir &agrave; sa
+m&egrave;re. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
+bien aussi, me lever et sortir au soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais bien, dit la m&egrave;re, mais elle ne le croyait pas.</p>
+
+<p>Cependant, elle mit un petit tuteur pr&egrave;s du germe qui avait donn&eacute; de
+joyeuses pens&eacute;es &agrave; son enfant afin qu'il ne soit pas bris&eacute; par le vent
+et elle attacha une ficelle &agrave; la planche d'un c&ocirc;t&eacute; et en haut du
+chambranle de la fen&ecirc;tre de l'autre, pour que la tige e&ucirc;t un support
+pour s'appuyer et s'enrouler &agrave; mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
+qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, voil&agrave; qu'elle fleurit! s'&eacute;cria la femme un matin.</p>
+
+<p>Et elle-m&ecirc;me se prit &agrave; esp&eacute;rer et m&ecirc;me &agrave; croire que sa petite fille
+malade allait gu&eacute;rir. Il lui vint &agrave; l'esprit que dans les derniers temps
+la petite lui avait parl&eacute; avec plus d'animation, que ces derniers matins
+elle s'&eacute;tait assise dans son lit et avait regard&eacute;, les yeux rayonnants
+de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
+put lever la malade pour la premi&egrave;re fois et pendant plus d'une heure.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assise au soleil, la fen&ecirc;tre ouverte, et l&agrave;, dehors, une
+fleur de pois rose &eacute;tait &eacute;close.</p>
+
+<p>La petite fille pencha sa t&ecirc;te en avant et posa un baiser tout doucement
+sur les fins p&eacute;tales. Ce jour-l&agrave;, fut un jour de f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Bon Dieu qui a lui-m&ecirc;me plant&eacute; ce pois et l'a fait pousser
+afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant b&eacute;nie. Et &agrave; moi
+aussi, dit la m&egrave;re tout heureuse.</p>
+
+<p>Elle sourit &agrave; la fleur comme &agrave; un ange de Dieu.</p>
+
+<p>Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envol&eacute;s dans le
+vaste monde.</p>
+
+<p>&laquo;Attrape-moi si tu peux&raquo; est tomb&eacute; dans la goutti&egrave;re et de l&agrave; dans le
+jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
+arriv&egrave;rent aussi loin puisqu'ils furent aussi mang&eacute;s par un pigeon, ils
+se rendirent donc bien utiles. Mais le quatri&egrave;me qui voulait monter
+jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta l&agrave; des jours et
+des semaines dans l'eau rance o&ugrave; il gonfla terriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je deviens gros d&eacute;licieusement, disait-il. J'en &eacute;claterai et je crois
+qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
+remarquable des cinq de la cosse.</p>
+
+<p>Le ruisseau lui donna raison. L&agrave;-haut, &agrave; la fen&ecirc;tre sous le toit, la
+petite fille les yeux brillants la rose de la sant&eacute; aux joues, joignait
+les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.</p>
+
+<p>Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_cloche" id="La_cloche"></a><a href="#table">La cloche</a></h2>
+
+
+<p>Le soir, dans les rues &eacute;troites de la grande ville, vers le faubourg,
+lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
+fond d'or sur les chemin&eacute;es noires, tant&ocirc;t l'un, tant&ocirc;t l'autre
+entendait un son &eacute;trange, comme l'&eacute;cho lointain d'une cloche d'&eacute;glise;
+mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
+voitures, des charrettes l'&eacute;touffait aussit&ocirc;t. Un peu hors de la ville,
+l&agrave; o&ugrave; les maisons sont plus &eacute;cart&eacute;es les unes des autres et o&ugrave; il y a
+moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflamm&eacute; par
+les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
+qui semblait provenir de la vaste for&ecirc;t qui s'&eacute;tendait au loin. C'est de
+ce c&ocirc;t&eacute; que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
+doux sentiment de religieuse pi&eacute;t&eacute;. On finit par se demander l'un &agrave;
+l'autre: &laquo;Il y a donc une &eacute;glise au fond de la for&ecirc;t? Quel son
+sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus pr&egrave;s?&raquo;
+Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
+les pauvres &agrave; pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
+&eacute;tonnamment long, et lorsque, arriv&eacute;s &agrave; la lisi&egrave;re du bois, ils
+aper&ccedil;urent un talus tapiss&eacute; d'herbe et de mousse et plant&eacute; de beaux
+saules, ils s'y pr&eacute;cipit&egrave;rent et s'y &eacute;tendirent &agrave; leur aise. Un
+p&acirc;tissier de la ville avait &eacute;lev&eacute; l&agrave; une tente; on se r&eacute;gala chez lui;
+mais le monde affluait surtout chez un p&acirc;tissier rival qui au-dessus de
+sa boutique, avait plac&eacute; une belle cloche qui faisait un vacarme du
+diable. Apr&egrave;s avoir bien mang&eacute; et s'&ecirc;tre repos&eacute;e, la bande reprit le
+chemin de la ville; tous &eacute;taient enchant&eacute; de leur journ&eacute;e et disaient
+que cela avait &eacute;t&eacute; for romantique. Trois personnages graves, des savants
+de m&eacute;rite, pr&eacute;tendirent avoir explor&eacute; la for&ecirc;t dans tous les sens, et
+racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
+qu'il leur avait sembl&eacute; provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
+talent pour la po&eacute;sie, fit une pi&egrave;ce habilement rim&eacute;e, o&ugrave; il comparait
+la m&eacute;lodie de la cloche au doux chant d'une m&egrave;re qui berce son enfant.
+La chose fut imprim&eacute;e et tomba sous les yeux du roi. Sa Majest&eacute; se fit
+mettre au fait et d&eacute;clama alors que celui qui d&eacute;couvrirait d'o&ugrave; venait
+ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela m&ecirc;me
+si le son n'&eacute;tait pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
+assur&eacute;e &agrave; cette nouvelle dignit&eacute;. All&eacute;ch&eacute;s par cette perspective, bien
+des gens se risqu&egrave;rent dans la for&ecirc;t sauvage; il n'y en eut qu'un seul
+qui en rapporta une mani&egrave;re d'explication du ph&eacute;nom&egrave;ne. Il ne s'&eacute;tait
+gu&egrave;re avanc&eacute; plus loin que les autres; mais, d'apr&egrave;s son r&eacute;cit, il
+avait aper&ccedil;u nich&eacute; dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
+temps en temps, cognait l'&eacute;corce pour attraper des araign&eacute;es ou d'autres
+insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est l&agrave;, pensait il, ce qui
+produisait le bruit, &agrave; moins que ce ne f&ucirc;t le cri de l'oiseau de
+Minerve, r&eacute;percut&eacute; dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacit&eacute; du
+courageux explorateur; il re&ccedil;ut le titre de sonneur du roi et de la
+cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
+une dissertation pour faire valoir sa d&eacute;couverte, et tout &eacute;tait pour le
+mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
+fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
+furent vivement &eacute;mus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
+l'enfance et qu'ils devaient commencer &agrave; penser aux devoirs s&eacute;rieux de
+la vie. Il faisait un temps d&eacute;licieux; le soleil resplendissait;
+aussi, tous ensemble, ils all&egrave;rent se promener du c&ocirc;t&eacute; de la for&ecirc;t.
+Voil&agrave; que le son de la cloche retentit plus fort, plus m&eacute;lodieux que
+jamais; entra&icirc;n&eacute;s par un puissant charme, ils d&eacute;cident de s'en
+rapprocher le plus possible.&raquo; Assur&eacute;ment, ce n'est pas un hibou, se
+dirent ils, qui fait ce bruit.&raquo; Trois d'entre eux, cependant,
+rebrouss&egrave;rent chemin. D'abord une jeune fille &eacute;vapor&eacute;e, qui attendait &agrave;
+la maison la couturi&egrave;re et devait essayer la robe qu'elle aurait &agrave;
+mettre au prochain bal, le premier o&ugrave; elle devait para&icirc;tre de sa vie.&raquo;
+Impossible, dit elle, de n&eacute;gliger une affaire si importante.&raquo; Puis, ce
+fut un pauvre gar&ccedil;on qui avait emprunt&eacute; son habit de c&eacute;r&eacute;monie et ses
+bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
+tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
+milieu des broussailles la propri&eacute;t&eacute; d'autrui. Le troisi&egrave;me qui rentra
+en ville, c'&eacute;tait un gar&ccedil;on qui d&eacute;clara qu'il n'allait jamais au loin
+sans ses parents, et que les biens&eacute;ances le commandaient ainsi. On se
+mit &agrave; sourire; il pr&eacute;tendit que c'&eacute;tait fort d&eacute;plac&eacute;; alors, les
+autres rirent aux &eacute;clats; mais il ne s'en retourna pas moins, tr&egrave;s fier
+de sa belle et sage conduite. Les autres trottin&egrave;rent en avant et
+s'engag&egrave;rent sur la grande route plant&eacute;e de tilleuls. Le soleil
+p&eacute;n&eacute;trait en rayons dor&eacute;s &agrave; travers le feuillage; les oiseaux
+entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en ch&oelig;ur avec
+eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
+&eacute;taient encore jeunes et ne regardaient pas trop &agrave; la distinction des
+rangs; du reste, ce jour l&agrave;, ne s'&eacute;taient-ils pas sentis tous &eacute;gaux
+devant Dieu? Mais bient&ocirc;t, deux parmi les plus petits se dirent
+fatigu&eacute;s et retourn&egrave;rent en arri&egrave;re; puis, trois jeunes filles
+s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amus&egrave;rent &agrave;
+tresser des couronnes et ne pens&egrave;rent plus &agrave; la cloche. Lorsqu'on fut
+sur le talus plant&eacute; de saules, on se d&eacute;banda et, par groupes, ils
+all&egrave;rent s'attabler chez les p&acirc;tissiers.&raquo; Oh! qu'il fait charmant ici!
+disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
+probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.&raquo;
+Voil&agrave; qu'au m&ecirc;me instant le son retentit au fond de la for&ecirc;t, si
+plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
+il n'y en eut que cinq, tous des gar&ccedil;ons, qui r&eacute;solurent de tenter
+l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il &eacute;tait difficile
+d'y p&eacute;n&eacute;trer: les arbres &eacute;taient serr&eacute;s, entrem&ecirc;l&eacute;s de ronces et de
+hautes foug&egrave;res; de longues guirlandes de liserons arr&ecirc;taient encore la
+marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
+roches, et des mar&eacute;cages. Ils avan&ccedil;aient p&eacute;niblement, lorsque toute une
+nich&eacute;e de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
+dans cette direction et arrivent &agrave; une charmante clairi&egrave;re, tapiss&eacute;e de
+mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchid&eacute;es et autres jolies
+fleurs; au milieu, une source fra&icirc;che et abondante sortait d'un rocher;
+son murmure faisait comme: &laquo;Glouk! glouk!&raquo; &laquo;Ne serait-ce pas l&agrave;
+la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
+pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.&raquo;
+Un second lui tint compagnie pour qu'il n'e&ucirc;t pas seul l'honneur de la
+d&eacute;couverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
+atteignirent un amour de petite hutte, construite en &eacute;corce et couverte
+d'herbes et de branchages; le toit &eacute;tait abrit&eacute; par la couronne d'un
+pommier sauvage, tout charg&eacute; de fleurs roses et blanches; au-dessus de
+la porte &eacute;tait suspendue une clochette.&raquo; Voil&agrave; donc le myst&egrave;re!&raquo;
+s'&eacute;cria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussit&ocirc;t. Mais le troisi&egrave;me
+d&eacute;clara que cette cloche n'&eacute;tait pas assez grande pour &ecirc;tre entendue de
+si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les c&oelig;urs; que ce
+n'&eacute;tait l&agrave; qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'&eacute;tait le fils d'un roi;
+les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
+mieux savoir que le reste du monde; ils gard&egrave;rent leur id&eacute;e, et
+s'assirent pour attendre que le vent agit&acirc;t la petite cloche. Lui s'en
+fut tout seul, mais il &eacute;tait plein de courage et d'espoir; sa poitrine
+se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle o&ugrave; il se
+trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
+vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du p&acirc;tissier. Mais
+la vraie cloche, celle qu'il cherchait, r&eacute;sonnait tout autrement; par
+moments, il l'entendait sur la gauche, &laquo;du c&ocirc;t&eacute; du c&oelig;ur&raquo;, se dit-il;
+maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
+d'orgue. Voil&agrave; qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
+il en sort un jeune gar&ccedil;on en sabots et portant une jaquette trop petite
+pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
+avait. Ils se reconnurent; c'&eacute;tait celui des nouveaux confirm&eacute;s qui
+avait d&ucirc; rentrer &agrave; la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
+habit et les bottines vernies qu'on lui avait pr&ecirc;t&eacute;s. Mais, son devoir
+accompli, il avait endoss&eacute; ses pauvres v&ecirc;tements, mis ses sabots, et il
+&eacute;tait reparti, &agrave; la h&acirc;te, &agrave; la recherche de la cloche, qui avait si
+d&eacute;licieusement fait vibrer son c&oelig;ur.&raquo; C'est charmant, dit le fils du
+roi; nous allons Marcher ensemble &agrave; la d&eacute;couverte. Dirigeons-nous Par
+la gauche.&raquo; Le pauvre gar&ccedil;on &eacute;tait tout honteux de sa chaussure et des
+manches trop courtes de sa jaquette.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
+de plus, il me semble que la cloche doit &ecirc;tre &agrave; droite; n'est-ce pas l&agrave;
+la place r&eacute;serv&eacute;e &agrave; tout ce qui est magnifique et excellent?</p>
+
+<p>&mdash;Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus&raquo;, dit le fils
+du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre gar&ccedil;on qui
+s'enfon&ccedil;a au plus &eacute;pais de la for&ecirc;t, o&ugrave; les &eacute;pines &eacute;corch&egrave;rent son
+visage et d&eacute;chir&egrave;rent sa jaquette, &agrave; laquelle il tenait quelque minable
+qu'elle f&ucirc;t, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
+rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
+mains en sang; mais il &eacute;tait brave.&raquo; J'irai jusqu'au bout du monde,
+s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.&raquo; Tout &agrave; coup, il
+aper&ccedil;ut juch&eacute;s dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
+firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.&raquo;
+Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
+il est seul.&raquo; Lui s'avan&ccedil;ait toujours, et ils n'os&egrave;rent pas l'attaquer.
+Bient&ocirc;t il fut r&eacute;compens&eacute; de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'o&ugrave;
+il aper&ccedil;ut un merveilleux spectacle. D'un c&ocirc;t&eacute;, les plus belles pelouses
+vertes o&ugrave; s'&eacute;battaient des cerfs et des daims; de place en place, de
+vastes touffes de lis, d'une blancheur &eacute;clatante, et de tulipes rouges,
+bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
+les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
+savon; tout autour, des ch&ecirc;nes et des h&ecirc;tres s&eacute;culaires s'&eacute;tendaient en
+cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majest&eacute;
+les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; et restait en
+extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
+&eacute;loign&eacute;e. Il crut d'abord qu'elle &eacute;tait pr&egrave;s du lac, il &eacute;couta avec
+attention; non, le son ne venait pas de l&agrave;. Le soleil approchait de son
+d&eacute;clin; le ciel &eacute;tait tout rouge, comme enflamm&eacute;; un grand silence se
+fit. Le fils du roi se mit &agrave; genoux et dit sa pri&egrave;re du soir.&raquo; Oh!
+Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
+d'ardeur? Voil&agrave; la nuit, la sombre nuit. Mais je vois l&agrave;-bas un rocher
+&eacute;lev&eacute;, qui d&eacute;passe les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
+peut-&ecirc;tre, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
+le but de mes efforts.&raquo; Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
+angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
+vilaines b&ecirc;tes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, &eacute;puis&eacute;.
+Quelle splendeur se d&eacute;couvrit &agrave; ses yeux! La mer, la mer immense et
+magnifique s'&eacute;tendait &agrave; perte de vue, roulant ses longues vagues contre
+la falaise. &Agrave; l'horizon, le soleil, pareil &agrave; un globe de feu, couvrait
+de flammes rouges le ciel qui semblait s'&eacute;tendre comme une vaste coupole
+sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la for&ecirc;t en &eacute;taient les
+piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
+le ch&oelig;ur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumi&egrave;res
+&eacute;tincel&egrave;rent bient&ocirc;t au firmament, la lune parut, et le spectacle &eacute;tait
+toujours grandiose et &eacute;mouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
+cr&eacute;ateur de ces merveilles. Voil&agrave; que sur la droite, appara&icirc;t le pauvre
+gar&ccedil;on aux sabots; lui aussi, &agrave; sa fa&ccedil;on, il avait trouv&eacute; le chemin du
+temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et rest&egrave;rent perdus dans
+l'admiration de toute cette po&eacute;sie enivrante. Et, de toutes parts, ils
+se sentaient entour&eacute;s des sons de la cloche divine; c'&eacute;taient les
+bruits des vagues, des arbres, du vent; c'&eacute;tait le mouvement qui
+animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
+entendre les all&eacute;luias des anges du ciel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_compagnon_de_route" id="Le_compagnon_de_route"></a><a href="#table">Le compagnon de route</a></h2>
+
+
+<p>Le pauvre Johann&egrave;s &eacute;tait tr&egrave;s triste, son p&egrave;re &eacute;tait tr&egrave;s malade et rien
+ne pouvait le sauver. Ils &eacute;taient seuls tous les deux dans la petite
+chambre, la lampe, sur la table, allait s'&eacute;teindre, il &eacute;tait tard dans
+la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &eacute;t&eacute; un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
+s&ucirc;rement &agrave; faire ta vie.</p>
+
+<p>Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profond&eacute;ment et mourut:
+on aurait dit qu'il dormait. Mais Johann&egrave;s pleurait, il n'avait plus
+personne au monde maintenant, ni p&egrave;re, ni m&egrave;re, ni s&oelig;ur, ni fr&egrave;re.
+Pauvre Johann&egrave;s! Agenouill&eacute; pr&egrave;s du lit, il baisait la main de son
+p&egrave;re, pleurait encore am&egrave;rement mais &agrave; la fin ses yeux se ferm&egrave;rent et
+il s'endormit la t&ecirc;te contre le dur bois du lit.</p>
+
+<p>Alors il fit un r&ecirc;ve &eacute;trange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
+devant lui et il voyait son p&egrave;re, frais et plein de sant&eacute;, il
+l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il &eacute;tait de tr&egrave;s bonne
+humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
+cheveux longs lui tendait la main et son p&egrave;re lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, Johann&egrave;s, voici ta fianc&eacute;e, elle est la plus charmante du
+monde.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;veilla et toutes ces beaut&eacute;s avaient disparu, son p&egrave;re gisait mort
+et glac&eacute; dans le lit, personne n'&eacute;tait aupr&egrave;s d'eux, pauvre Johann&egrave;s!</p>
+
+<p>La semaine suivante le p&egrave;re fut enterr&eacute;. Johann&egrave;s suivait le cercueil,
+il ne pourrait plus jamais voir ce bon p&egrave;re qui l'aimait tant, il
+entendait les pellet&eacute;es de terre tomber sur la bi&egrave;re dont il
+n'apercevait plus qu'un dernier coin, &agrave; la pellet&eacute;e suivante elle avait
+enti&egrave;rement disparu, il lui sembla que son c&oelig;ur allait se briser tant
+il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
+les yeux de Johann&egrave;s se mouill&egrave;rent encore de larmes. Il pleura et cela
+lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
+voulait lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ne sois pas si triste, Johann&egrave;s, vois comme le ciel bleu est beau,
+c'est l&agrave;-haut qu'est ton p&egrave;re et il prie le Bon Dieu que tout aille
+toujours bien pour toi.</p>
+
+<p>&laquo;Je serai toujours bon! pensa Johann&egrave;s, afin de monter au ciel aupr&egrave;s
+de mon p&egrave;re, quelle joie ce sera de nous revoir.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s se repr&eacute;sentait cette f&eacute;licit&eacute; si nettement qu'il en souriait.</p>
+
+<p>Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
+&eacute;taient gais quoique ayant assist&eacute; &agrave; l'enterrement parce qu'ils savaient
+bien que le mort &eacute;tait maintenant l&agrave;-haut dans le ciel, qu'il avait des
+ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il &eacute;tait un
+bienheureux pour avoir toujours v&eacute;cu dans le bien&mdash;et les petits
+oiseaux s'en r&eacute;jouissaient. Johann&egrave;s les vit quitter les arbres &agrave;
+tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
+de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
+bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
+la tombe avait &eacute;t&eacute; sabl&eacute;e et plant&eacute;e de fleurs par des &eacute;trangers qui
+avaient voulu marquer ainsi leur attachement &agrave; son cher p&egrave;re qui n'&eacute;tait
+plus.</p>
+
+<p>De bonne heure le lendemain Johann&egrave;s fit son petit baluchon, cacha dans
+sa ceinture tout son h&eacute;ritage&mdash;une cinquantaine de <i>riksdalers</i> et
+quelques <i>skillings</i> d'argent&mdash;avec cela il voulait parcourir le monde.
+Mais il se rendit d'abord au cimeti&egrave;re et devant la tombe de son p&egrave;re
+r&eacute;cita son Pater et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, mon p&egrave;re bien-aim&eacute;! Je te promets d'&ecirc;tre toujours un homme
+de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.</p>
+
+<p>Dans la campagne o&ugrave; marchait Johann&egrave;s, les fleurs dressaient leurs t&ecirc;tes
+fra&icirc;ches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
+jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
+ici?</p>
+
+<p>Sur la route, Johann&egrave;s se retourna pour voir encore une fois la vieille
+&eacute;glise o&ugrave;, petit enfant, il avait &eacute;t&eacute; baptis&eacute;, o&ugrave; chaque dimanche avec
+son p&egrave;re il avait chant&eacute; des psaumes et alors, tout en haut dans les
+ajours du clocher, il aper&ccedil;ut le petit g&eacute;nie de l'&eacute;glise coiff&eacute; de son
+bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
+repli&eacute;. Johann&egrave;s lui fit un signe d'adieu et le petit g&eacute;nie agita son
+bonnet rouge, mit la main sur son c&oelig;ur et lui envoya de ses doigts
+mille baisers.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s, tout en marchant, songeait &agrave; ce qu'il allait voir dans le
+monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
+traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il &eacute;tait vraiment parmi des
+&eacute;trangers.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
+mais il trouva cela charmant, le roi lui-m&ecirc;me n'aurait pu &ecirc;tre mieux
+log&eacute;. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
+ciel, n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; une tr&egrave;s jolie chambre &agrave; coucher? Le gazon vert
+constell&eacute; de petites fleurs rouges et blanches en &eacute;tait le tapis, et
+comme cuvette il avait toute l'eau fra&icirc;che et cristalline du ruisseau o&ugrave;
+les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune &eacute;tait une
+grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
+aux rideaux. Johann&egrave;s pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
+fit: il ne s'&eacute;veilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
+tout autour se mirent &agrave; chanter: &laquo;Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
+pas encore lev&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Les cloches appelaient &agrave; l'&eacute;glise, c'&eacute;tait dimanche, les gens allaient
+entendre le pr&ecirc;tre et Johann&egrave;s y alla avec eux chanter un cantique et
+entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre &eacute;glise o&ugrave; il avait
+&eacute;t&eacute; baptis&eacute; et avait chant&eacute; avec son p&egrave;re. Au cimeti&egrave;re il y avait tant
+de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes d&eacute;j&agrave; hautes, il
+pensa &agrave; celle de son p&egrave;re qui viendrait &agrave; leur ressembler maintenant
+qu'il n'&eacute;tait plus l&agrave; pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
+se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
+renvers&eacute;es, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
+il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Devant le cimeti&egrave;re se tenait un vieux mendiant appuy&eacute; sur sa b&eacute;quille,
+il lui donna ses petites pi&egrave;ces d'argent, puis repartit heureux et
+content.</p>
+
+<p>Vers le soir, le temps devint mauvais, Johann&egrave;s se h&acirc;tait pour se mettre
+&agrave; l'abri mais bient&ocirc;t il fit nuit noire. Enfin il parvint &agrave; une petite
+&eacute;glise tout &agrave; fait isol&eacute;e sur une hauteur. Heureusement la porte &eacute;tait
+entreb&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigu&eacute; et j'ai
+bien besoin de me reposer un peu.&raquo; Il s'assit, joignit les mains pour
+faire sa pri&egrave;re et bient&ocirc;t s'endormit et fit un r&ecirc;ve tandis que l'orage
+grondait au-dehors, que les &eacute;clairs luisaient.</p>
+
+<p>&Agrave; son r&eacute;veil, au milieu de la nuit, l'orage &eacute;tait pass&eacute; et la lune
+brillait &agrave; travers les fen&ecirc;tres. Au milieu de l'&eacute;glise il y avait &agrave;
+terre une bi&egrave;re ouverte o&ugrave; &eacute;tait couch&eacute; un mort qui n'&eacute;tait pas encore
+enterr&eacute;. Johann&egrave;s n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
+bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
+m&eacute;chants, qui font le mal. Et justement deux mauvais gar&ccedil;ons bien
+vivants se tenaient pr&egrave;s du mort qui attendait l&agrave; dans l'&eacute;glise d'&ecirc;tre
+enseveli, ces deux-l&agrave; lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
+de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire cela? dit Johann&egrave;s, c'est bas et m&eacute;chant, laissez-le
+dormir en paix au nom du Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles! r&eacute;pondirent les deux autres. Il nous a roul&eacute;s, il nous
+devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le march&eacute;, il est
+mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
+chien &agrave; la porte de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que cinquante <i>riksdalers</i>, dit Johann&egrave;s, c'est tout mon
+h&eacute;ritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
+l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me d&eacute;brouillerai bien
+sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
+aide.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
+ferons rien, tu peux y compter.</p>
+
+<p>Ils empoch&egrave;rent l'argent de Johann&egrave;s, riant &agrave; grands &eacute;clats de sa bont&eacute;
+na&iuml;ve et s'en furent. Johann&egrave;s repla&ccedil;a le corps dans la bi&egrave;re, lui
+joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
+for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Tout autour de lui, l&agrave; o&ugrave; la lune brillait &agrave; travers les arbres, il
+voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
+n'&eacute;taient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
+relev&eacute;s par des peignes d'or, ils se balan&ccedil;aient deux par deux sur les
+grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
+qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johann&egrave;s reconnaissait tous les
+jolis airs qu'il avait chant&eacute;s enfant. De grandes araign&eacute;es bigarr&eacute;es,
+une couronne d'argent sur la t&ecirc;te, tissaient d'un buisson &agrave; l'autre des
+ponts suspendus et des palais qui, sous la fine ros&eacute;e, semblaient faits
+de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
+du jour. Alors, les petits elfes se gliss&egrave;rent dans les fleurs en
+boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui vol&egrave;rent en
+l'air comme de grandes toiles d'araign&eacute;es.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s &eacute;tait sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derri&egrave;re
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! camarade, o&ugrave; ton voyage te m&egrave;ne-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le monde! r&eacute;pondit Johann&egrave;s. Je n'ai ni p&egrave;re ni m&egrave;re. Je suis un
+pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je veux voir le monde! dit l'&eacute;tranger, faisons route
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va! dit Johann&egrave;s. Et les voil&agrave; partis.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s vite ils se prirent en amiti&eacute; car ils &eacute;taient de braves gar&ccedil;ons
+tous les deux. Mais Johann&egrave;s s'aper&ccedil;ut que l'&eacute;tranger &eacute;tait bien plus
+malin que lui-m&ecirc;me, il avait presque fait le tour du monde et savait
+parler de tout.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
+d&eacute;jeuner. &Agrave; ce moment, vint &agrave; passer une vieille femme. Oh! qu'elle
+&eacute;tait vieille! Elle marchait toute courb&eacute;e, s'appuyait sur sa canne et
+portait sur le dos un fagot ramass&eacute; dans le bois. Dans son tablier
+relev&eacute; Johann&egrave;s aper&ccedil;ut trois grandes verges faites de foug&egrave;res et de
+petites branches de saule qui en d&eacute;passaient. Lorsqu'elle fut tout pr&egrave;s
+d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
+s'&eacute;tait cass&eacute;e la jambe, la pauvre vieille.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s voulait tout de suite la porter chez elle, aid&eacute; de son
+compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac &agrave; dos, en sortit un pot et
+d&eacute;clara qu'il avait l&agrave; un onguent qui gu&eacute;rirait sa jambe en moins de
+rien. Mais en &eacute;change il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
+verges qu'elle avait dans son tablier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cher pay&eacute;! dit la vieille en hochant la t&ecirc;te d'un air bizarre.</p>
+
+<p>Elle ne tenait pas du tout &agrave; se s&eacute;parer des trois verges mais il n'&eacute;tait
+pas non plus agr&eacute;able d'&ecirc;tre l&agrave; par terre, la jambe bris&eacute;e. Elle lui
+donna donc les trois verges et d&egrave;s qu'il lui eut frott&eacute; la jambe avec
+l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle &eacute;tait m&ecirc;me bien plus
+leste qu'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johann&egrave;s &agrave; son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fera trois jolies plantes en pots, r&eacute;pondit-il; elles me plaisent.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent encore un bon bout de chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le temps se couvre, dit Johann&egrave;s en montrant du doigt les &eacute;pais
+nuages. C'est inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
+d'admirables montagnes tr&egrave;s hautes, o&ugrave; l'on arrive tr&egrave;s au-dessus des
+nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
+beaut&eacute;, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas aussi pr&egrave;s qu'il y paraissait, ils march&egrave;rent une journ&eacute;e
+enti&egrave;re avant d'arriver aux montagnes o&ugrave; les sombres for&ecirc;ts poussaient
+droit dans l'azur et o&ugrave; il y avait des rocs grands comme un village
+entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver l&agrave;-haut; aussi
+Johann&egrave;s et son compagnon entr&egrave;rent-ils dans une auberge pour s'y bien
+reposer et rassembler des forces.</p>
+
+<p>En bas, dans la grande salle o&ugrave; l'on buvait, il y avait beaucoup de
+monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
+d'installer son petit th&eacute;&acirc;tre et le public s'&eacute;tait assis tout autour
+pour voir la com&eacute;die; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
+place&mdash;la meilleure du reste&mdash;, son &eacute;norme bouledogue&mdash;oh! qu'il
+avait l'air f&eacute;roce&mdash;assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui ouvrait de grands yeux comme
+tous les autres spectateurs. La com&eacute;die commen&ccedil;a. C'&eacute;tait une histoire
+tout &agrave; fait bien avec un roi et une reine assis sur un tr&ocirc;ne de velours.
+De jolies poup&eacute;es de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
+tenaient pr&egrave;s des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
+d'a&eacute;rer la salle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vraiment une jolie com&eacute;die, mais &agrave; l'instant o&ugrave; la reine se
+levait et commen&ccedil;ait &agrave; marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
+la sc&egrave;ne, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
+C'&eacute;tait affreux!</p>
+
+<p>Le pauvre directeur de th&eacute;&acirc;tre fut tout effray&eacute; et d&eacute;sol&eacute; pour sa reine,
+la plus ravissante de ses marionnettes, &agrave; laquelle le vilain bouledogue
+avait coup&eacute; la t&ecirc;te d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
+public s'&eacute;coulait, le compagnon de voyage de Johann&egrave;s d&eacute;clara qu'il
+pourrait r&eacute;parer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
+avait gu&eacute;ri la pauvre vieille femme &agrave; la jambe cass&eacute;e. Aussit&ocirc;t
+graiss&eacute;e, la poup&eacute;e fut en bon &eacute;tat, bien plus, elle pouvait remuer
+elle-m&ecirc;me ses membres d&eacute;licats&mdash;on n'avait nul besoin de tenir sa
+ficelle&mdash;, elle &eacute;tait semblable &agrave; une personne vivante, &agrave; la parole
+pr&egrave;s. Le propri&eacute;taire du th&eacute;&acirc;tre &eacute;tait enchant&eacute;, il n'avait plus besoin
+de man&oelig;uvrer cette poup&eacute;e, elle dansait parfaitement toute seule ce
+dont les autres &eacute;taient bien incapables.</p>
+
+<p>La nuit venue, tout le monde &eacute;tant couch&eacute; dans l'auberge, quelqu'un se
+mit &agrave; pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
+le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
+qui avait donn&eacute; la com&eacute;die alla vers son petit th&eacute;&acirc;tre d'o&ugrave; provenaient
+les soupirs. Toutes les marionnettes&mdash;le roi, les gardes&mdash;, gisaient
+l&agrave;, p&ecirc;le-m&ecirc;le, et c'&eacute;taient elles qui soupiraient si lamentablement,
+dardant leurs gros yeux de verre, elles d&eacute;siraient si fort &ecirc;tre un peu
+graiss&eacute;es comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
+&eacute;mue tomba sur ses petits genoux et &eacute;levant sa ravissante couronne d'or,
+supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!</p>
+
+<p>&Agrave; cette pri&egrave;re, le pauvre propri&eacute;taire du th&eacute;&acirc;tre et de la troupe de
+marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
+promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
+soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
+poup&eacute;es. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
+grand sabre que l'autre portait &agrave; son c&ocirc;t&eacute; et d&egrave;s qu'il l'eut obtenu, il
+graissa six poup&eacute;es, lesquelles se mirent aussit&ocirc;t &agrave; danser et cela avec
+tant de gr&acirc;ce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
+regardaient, se mirent &agrave; danser aussi. Le cocher dansait avec la
+cuisini&egrave;re, le valet avec la femme de chambre, et la pelle &agrave; feu avec la
+pincette, mais ces deux derni&egrave;res s'&eacute;croul&egrave;rent d&egrave;s le premier saut.
+Quelle joyeuse nuit!</p>
+
+<p>Le lendemain Johann&egrave;s partit avec son camarade. Quittant toute la
+compagnie, ils grimp&egrave;rent sur les montagnes et travers&egrave;rent les grandes
+for&ecirc;ts de sapins. Ils mont&egrave;rent si haut qu'&agrave; la fin les clochers
+d'&eacute;glises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
+dans la verdure et la vue s'&eacute;tendait loin.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
+&eacute;tendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et r&eacute;chauffait
+dans la fra&icirc;cheur de l'air bleu, le son des cors de chasse &agrave; travers les
+monts &eacute;tait si beau que des larmes d'heureuse &eacute;motion montaient &agrave; ses
+yeux et qu'il ne pouvait que r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Seigneur mis&eacute;ricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
+pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces d&eacute;lices!</p>
+
+<p>Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les for&ecirc;ts et
+les villes.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant, ils entendirent une musique exquise et &eacute;trange et, levant
+les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il &eacute;tait
+si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
+oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa t&ecirc;te et
+vint tomber mort &agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
+l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.</p>
+
+<p>Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
+conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
+par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
+aux cent tours qui &eacute;tincelaient dit le compagnon de route comme de
+l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'&eacute;levait un
+magnifique palais de marbre, &agrave; la toiture d'or rouge. L&agrave; vivait le roi.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s et son camarade s'arr&ecirc;t&egrave;rent hors des portes &agrave; une auberge pour
+faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
+rues. L'h&ocirc;telier leur raconta que le roi &eacute;tait un brave homme mais que
+sa fille &eacute;tait une tr&egrave;s m&eacute;chante princesse. Belle, elle l'&eacute;tait
+certainement, mais &agrave; quoi bon puisqu'elle &eacute;tait si mauvaise, une
+v&eacute;ritable sorci&egrave;re responsable de la mort de tant de beaux princes.</p>
+
+<p>Elle avait donn&eacute; permission &agrave; tout le monde de pr&eacute;tendre &agrave; sa main.
+Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
+r&eacute;pondre &agrave; trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
+r&eacute;ponse deviendrait son &eacute;poux et il r&eacute;gnerait sur le pays apr&egrave;s la mort
+de son p&egrave;re, mais celui qui ne r&eacute;pondrait pas &eacute;tait pendu ou avait la
+t&ecirc;te tranch&eacute;e.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re, le roi, en &eacute;tait profond&eacute;ment afflig&eacute;, mais il ne pouvait lui
+d&eacute;fendre d'&ecirc;tre si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
+n'aurait jamais rien &agrave; faire avec ses pr&eacute;tendants et qu'elle pouvait, &agrave;
+ce sujet, agir &agrave; sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
+la main de la princesse, il ne r&eacute;ussissait jamais et il &eacute;tait pendu ou
+avait la t&ecirc;te tranch&eacute;e quoiqu'on l'e&ucirc;t averti &agrave; temps et qu'il e&ucirc;t pu
+renoncer &agrave; sa demande. Le vieux roi &eacute;tait si malheureux de toute cette
+d&eacute;solation qu'il restait, tous les ans, une journ&eacute;e enti&egrave;re &agrave; genoux
+avec tous ses soldats, &agrave; prier pour que la princesse dev&icirc;nt bonne, mais
+elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
+l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
+leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vilaine princesse! dit Johann&egrave;s, elle m&eacute;riterait d'&ecirc;tre
+fouett&eacute;e, cela lui ferait du bien. Si j'&eacute;tais le vieux roi elle en
+verrait de belles.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant, on entendit le peuple crier: &laquo;Hourra!&raquo; La princesse
+passait et elle &eacute;tait si parfaitement belle que tous oubliaient sa
+m&eacute;chancet&eacute; et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles v&ecirc;tues de
+robes de soie blanche, mont&eacute;es sur des chevaux d'un noir de jais,
+l'accompagnaient. La princesse elle-m&ecirc;me avait un cheval tout blanc par&eacute;
+de diamants et de rubis, son costume d'amazone &eacute;tait tiss&eacute; d'or pur et
+la cravache qu'elle tenait &agrave; la main &eacute;tait comme un rayon de soleil. Le
+cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites &eacute;toiles du ciel et
+sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.</p>
+
+<p>Lorsque Johann&egrave;s l'aper&ccedil;ut, son visage devint rouge comme un sang qui
+coule, il put &agrave; peine articuler un mot. La princesse ressemblait
+exactement &agrave; cette adorable jeune fille couronn&eacute;e d'or dont il avait
+r&ecirc;v&eacute; la nuit de la mort de son p&egrave;re. Il la trouvait si belle qu'il ne
+put se d&eacute;fendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'&eacute;tait certainement pas
+vrai qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre une m&eacute;chante sorci&egrave;re faisant pendre ou d&eacute;capiter
+les gens s'ils ne devinaient pas l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a le droit de pr&eacute;tendre &agrave; sa main, m&ecirc;me le plus pauvre des
+gueux, moi je monterai au ch&acirc;teau, c'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>Tout le monde lui d&eacute;conseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
+d&eacute;tourna &eacute;galement mais Johann&egrave;s &eacute;tait d'avis que tout irait bien, il
+brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
+avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
+pour monter au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit le vieux roi lorsque Johann&egrave;s frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
+brod&eacute;es, vint &agrave; sa rencontre, couronne d'or sur la t&ecirc;te, sceptre dans
+une main et pomme d'or dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
+tendre la main.</p>
+
+<p>Mais quand il eut appris que c'&eacute;tait encore un pr&eacute;tendant, il se mit &agrave;
+pleurer si fort que le sceptre et la pomme roul&egrave;rent &agrave; terre, il dut
+s'essuyer les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Renonce, disait-il, &ccedil;a tournera mal pour toi comme pour tous les
+autres. Viens voir ici.</p>
+
+<p>Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
+terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
+rois qui avaient sollicit&eacute; la main de la princesse mais n'avaient pu
+r&eacute;soudre l'&eacute;nigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
+soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
+&eacute;pouvant&eacute;s n'osaient plus venir l&agrave;, des ossements humains servaient de
+tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grima&ccedil;aient des t&ecirc;tes de
+morts. Quel jardin pour une princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
+maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
+tout ceci me fend le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
+puisqu'il &eacute;tait si amoureux de la ravissante princesse.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la princesse &agrave; cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
+dans la cour du ch&acirc;teau. Ils all&egrave;rent donc au-devant d'elle pour la
+saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
+encore davantage. Bien s&ucirc;r il &eacute;tait impossible qu'elle f&ucirc;t une sorci&egrave;re
+vilaine et m&eacute;chante ce dont tout le monde l'accusait.</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
+confitures et des croquignoles, mais le vieux roi &eacute;tait si triste qu'il
+ne pouvait rien manger. Il fut alors d&eacute;cid&eacute; que Johann&egrave;s monterait au
+ch&acirc;teau le lendemain matin, les juges et tout le conseil y si&eacute;geraient
+et entendraient comment il se tirerait de l'&eacute;preuve. S'il en triomphait,
+il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donn&eacute; de
+r&eacute;ponse &agrave; la premi&egrave;re question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
+vie. Johann&egrave;s n'&eacute;tait nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
+&eacute;tait au contraire joyeux, ne pensait qu'&agrave; la belle princesse et
+demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
+aucune id&eacute;e et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
+long de la route en retournant &agrave; l'auberge o&ugrave; l'attendait son camarade.</p>
+
+<p>L&agrave;, il ne tarit pas sur la fa&ccedil;on charmante dont la princesse l'avait
+re&ccedil;u et sur sa beaut&eacute;. Il avait h&acirc;te d'&ecirc;tre au lendemain, de monter au
+ch&acirc;teau, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la t&ecirc;te tout
+triste.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tant d'amiti&eacute; pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
+ensemble longtemps encore et il me faut d&eacute;j&agrave; te perdre. Pauvre cher
+gar&ccedil;on. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
+cette derni&egrave;re soir&eacute;e qui nous reste. Soyons gais, tr&egrave;s gais, demain
+quand tu seras parti, je pourrai pleurer.</p>
+
+<p>Dans la ville, le peuple avait tr&egrave;s vite appris qu'il y avait un nouveau
+pr&eacute;tendant et il y r&eacute;gnait une grande d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre &eacute;tait ferm&eacute;, dans les p&acirc;tisseries on avait nou&eacute; un cr&ecirc;pe noir
+autour des petits cochons en sucre, le roi et les pr&ecirc;tres &eacute;taient &agrave;
+genoux dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Le soir, le compagnon de route pr&eacute;para un grand bol de punch et dit &agrave;
+son ami que maintenant il fallait &ecirc;tre tr&egrave;s gai et boire &agrave; la sant&eacute; de
+la princesse. Quand Johann&egrave;s eut bu les deux verres de punch, il fut
+pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
+le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coup&eacute;es au
+cygne, les fixa fermement &agrave; ses &eacute;paules, mit dans sa poche la plus
+grande des verges que lui avait donn&eacute;es la vieille femme &agrave; la jambe
+cass&eacute;e, ouvrit la fen&ecirc;tre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
+ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Le silence r&eacute;gnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
+quart, la fen&ecirc;tre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
+blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
+montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
+pouvait pas du tout le voir, il vola derri&egrave;re elle et la fouetta
+jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course &agrave; travers les airs!
+Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'&eacute;talait de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle gr&ecirc;le! Quelle gr&ecirc;le! soupirait la princesse &agrave; chaque coup de
+fouet qu'elle recevait. Mais c'&eacute;tait bien fait pour elle.</p>
+
+<p>Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
+fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
+compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il &eacute;tait invisible. Ils
+travers&egrave;rent un long corridor aux murs &eacute;tincelant &eacute;trangement. C'&eacute;taient
+des milliers d'araign&eacute;es phosphorescentes. Ils arriv&egrave;rent ensuite dans
+une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
+bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
+pouvait pas les cueillir car leurs tiges &eacute;taient d'ignobles serpents
+venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.</p>
+
+<p>Tout le plafond &eacute;tait tapiss&eacute; de vers luisants et de chauves-souris bleu
+de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en &eacute;tait
+fantastique.</p>
+
+<p>Au milieu du parquet un tr&ocirc;ne &eacute;tait plac&eacute;, port&eacute; par quatre squelettes
+de chevaux dont les harnais &eacute;taient faits d'araign&eacute;es rouge feu. Le
+tr&ocirc;ne lui-m&ecirc;me &eacute;tait de verre tr&egrave;s blanc, les coussins pour s'y asseoir
+de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
+un dais de toiles d'araign&eacute;es roses s'ornait de jolies petites mouches
+vertes scintillant comme des pierres pr&eacute;cieuses. Un vieux sorcier,
+couronne d'or sur sa vilaine t&ecirc;te et sceptre en main, &eacute;tait assis sur le
+tr&ocirc;ne. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir aupr&egrave;s de lui sur
+ce si&egrave;ge pr&eacute;cieux, et la musique commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
+n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Dr&ocirc;le de concert! De
+tout petits lutins, un feu follet &agrave; leur bonnet, dansaient la ronde dans
+la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route plac&eacute; derri&egrave;re
+le tr&ocirc;ne qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
+entraient maintenant semblaient gens convenables et distingu&eacute;s mais pour
+celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils &eacute;taient vraiment:
+des manches &agrave; balai surmont&eacute;s de t&ecirc;tes de choux auxquels la magie avait
+donn&eacute; la vie et des v&ecirc;tements richement brod&eacute;s. Cela n'avait du reste
+aucune importance, ils &eacute;taient l&agrave; pour le d&eacute;cor.</p>
+
+<p>Lorsqu'on eut un peu dans&eacute;, la princesse raconta au sorcier qu'elle
+avait un nouveau pr&eacute;tendant. Que devait-elle demander de deviner?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
+de tr&egrave;s facile, alors il n'en aura pas l'id&eacute;e. Pense &agrave; l'un de tes
+souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la t&ecirc;te, mais
+n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
+manger.</p>
+
+<p>La princesse fit une profonde r&eacute;v&eacute;rence et promit de ne pas oublier les
+yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
+compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
+soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse gr&ecirc;le, elle se
+d&eacute;p&ecirc;cha tant qu'elle put rentrer par la fen&ecirc;tre dans sa chambre &agrave;
+coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'&agrave; l'auberge o&ugrave; Johann&egrave;s
+dormait encore, d&eacute;tacha ses ailes et se jeta sur son lit.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s s'&eacute;veilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
+&eacute;galement et raconta qu'il avait fait la nuit un r&ecirc;ve bien singulier &agrave;
+propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
+priait instamment de r&eacute;pondre &agrave; la question de la princesse en lui
+demandant si elle n'avait pas pens&eacute; &agrave; l'un de ses souliers.</p>
+
+<p>&mdash;Autant &ccedil;a qu'autre chose, fit Johann&egrave;s. Tu as peut-&ecirc;tre r&ecirc;v&eacute; juste. En
+tout cas j'esp&egrave;re toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
+m&ecirc;me te dire adieu car si je r&eacute;ponds de travers, je ne te reverrai plus
+jamais.</p>
+
+<p>Tous deux s'embrass&egrave;rent et Johann&egrave;s partit &agrave; la ville, monta au
+ch&acirc;teau. La grande salle &eacute;tait comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
+les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entr&eacute;e,
+elle &eacute;tait encore plus belle que la veille et elle salua toute
+l'assembl&eacute;e si affectueusement, mais &agrave; Johann&egrave;s elle tendit la main en
+lui disant seulement: &laquo;Bonjour, toi!&raquo;</p>
+
+<p>Et voil&agrave;! maintenant Johann&egrave;s devait deviner &agrave; quoi elle avait pens&eacute;.
+Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais &agrave; l'instant o&ugrave; parvint
+&agrave; son oreille ce seul mot: soulier, elle bl&ecirc;mit et se mit &agrave; trembler de
+tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait devin&eacute; juste.
+Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
+voir &ccedil;a! Tout le monde les applaudit.</p>
+
+<p>Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
+avait bien march&eacute;. Quant &agrave; Johann&egrave;s, il joignit les mains et remercia
+Dieu qui l'aiderait s&ucirc;rement encore les deux autres fois. Le lendemain
+d&eacute;j&agrave; il faudrait recommencer une nouvelle &eacute;preuve.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e se passa comme la veille. Une fois Johann&egrave;s endormi, son ami
+vola derri&egrave;re la princesse jusqu'&agrave; la montagne et la fouetta encore plus
+fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
+Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser &agrave; son
+gant, il raconta donc cela &agrave; Johann&egrave;s comme s'il s'agissait d'un r&ecirc;ve.
+Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
+g&eacute;n&eacute;rale au ch&acirc;teau. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
+ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
+&eacute;tendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.</p>
+
+<p>Et maintenant, est-ce que Johann&egrave;s pourrait deviner juste pour la
+troisi&egrave;me fois? Si tout allait bien, il &eacute;pouserait l'adorable
+princesse, h&eacute;riterait du royaume &agrave; la mort du vieux roi, mais sinon, il
+perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.</p>
+
+<p>Le soir Johann&egrave;s se mit au lit de bonne heure, il fit sa pri&egrave;re et
+s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
+ailes sur son dos, le sabre &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, prenait avec lui les trois
+verges avant de s'envoler vers le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait tr&egrave;s sombre, la temp&ecirc;te arrachait les tuiles des toits,
+les arbres dans le jardin o&ugrave; pendaient les squelettes ployaient comme
+des joncs.</p>
+
+<p>La fen&ecirc;tre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle &eacute;tait p&acirc;le comme une
+morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait m&ecirc;me pas le vent assez
+violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
+fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
+la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
+atteignit la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Il gr&ecirc;le et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
+pareille temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Des meilleures choses on a parfois de trop, r&eacute;pondit le sorcier.</p>
+
+<p>Elle lui raconta que Johann&egrave;s avait encore devin&eacute; juste la deuxi&egrave;me
+fois, s'il en &eacute;tait de m&ecirc;me demain, il aurait gagn&eacute; et elle ne pourrait
+plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus r&eacute;ussir
+de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en &eacute;tait toute triste et
+inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'il devine, r&eacute;pliqua le sorcier. Je vais trouver une
+chose &agrave; laquelle il n'aura jamais pens&eacute;, ou alors il est un magicien
+plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.</p>
+
+<p>Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter &agrave; travers
+la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
+trouvaient l&agrave;, les rouges araign&eacute;es couraient aussi joyeuses le long des
+murs, les fleurs de feu &eacute;tincelaient, le hibou battait son tambour, les
+grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
+guimbarde. &Ccedil;a, ce fut un bal diabolique.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent assez dans&eacute;, le temps &eacute;tait venu pour la princesse de
+rentrer au ch&acirc;teau o&ugrave; l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
+sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Alors ils s'envol&egrave;rent &agrave; travers l'orage et le compagnon de route usa
+ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'&eacute;tait sorti sous une
+pareille gr&ecirc;le. Devant le ch&acirc;teau, il dit adieu &agrave; la princesse et lui
+murmura tout doucement &agrave; l'oreille: &laquo;Pense &agrave; ma t&ecirc;te&raquo;, mais le
+compagnon l'avait entendu et &agrave; l'instant o&ugrave; la princesse se glissait par
+la fen&ecirc;tre dans sa chambre et que le sorcier s'appr&ecirc;tait &agrave; s'en
+retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
+sabre sa hideuse t&ecirc;te de sorcier au ras des &eacute;paules, si bien que le
+sorcier lui-m&ecirc;me n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
+mais la t&ecirc;te, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
+grand mouchoir de soie, l'apporta &agrave; l'auberge et se coucha.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il donna &agrave; Johann&egrave;s le mouchoir, mais le pria de ne
+pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande &agrave; quoi elle avait pens&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait foule dans la grande salle du ch&acirc;teau o&ugrave; les gens &eacute;taient
+serr&eacute;s comme radis li&eacute;s en botte. Le conseil si&eacute;geait dans les fauteuils
+toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
+habits neufs, le sceptre et la couronne avaient &eacute;t&eacute; astiqu&eacute;s, toute la
+sc&egrave;ne avait grande allure mais la princesse, toute p&acirc;le, v&ecirc;tue d'une
+robe toute noire, semblait aller &agrave; un enterrement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi ai-je pens&eacute;? demanda-t-elle &agrave; Johann&egrave;s.</p>
+
+<p>Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-m&ecirc;me tr&egrave;s effray&eacute; en
+apercevant la hideuse t&ecirc;te du sorcier. Un fr&eacute;missement courut dans
+l'assistance.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
+prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
+homme. Sans regarder &agrave; droite ni &agrave; gauche, elle soupira faiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant tu es mon seigneur et ma&icirc;tre! Ce soir nous nous marierons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.</p>
+
+<p>Tout le peuple criait: &laquo;Hourra!&raquo; La musique de la garde parcourait
+les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le cr&ecirc;pe
+noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on &eacute;tait maintenant tout &agrave;
+la joie. Trois b&oelig;ufs r&ocirc;tis entiers fourr&eacute;s de canards et de poulets,
+furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en d&eacute;couper
+un morceau, des fontaines publiques jaillissait, &agrave; la place de l'eau, un
+vin d&eacute;licieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
+vous donnait en prime six grands pains mollets.</p>
+
+<p>Le soir toute la ville fut illumin&eacute;e, les soldats tir&egrave;rent le canon, les
+gamins faisaient partir des p&eacute;tards, on but et on mangea, on trinqua et
+on dansa au ch&acirc;teau. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
+dansaient ensemble, on les entendait chanter de tr&egrave;s loin:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>On voit ici tant de belles filles</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui ne demandent qu'&agrave; danser</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Au son de la marche du tambour.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tournez jolies filles, tournez encore</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dansez et tapez des pieds</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jusqu'&agrave; en user vos souliers.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Cependant la princesse &eacute;tait encore une sorci&egrave;re, elle n'aimait pas
+Johann&egrave;s le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
+heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne &agrave; Johann&egrave;s
+avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
+faire placer un grand baquet plein d'eau aupr&egrave;s du lit nuptial. Lorsque
+la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
+pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau o&ugrave; il devrait la plonger
+trois fois, apr&egrave;s y avoir jet&eacute; les trois plumes et les gouttes. Alors
+elle serait d&eacute;livr&eacute;e du sortil&egrave;ge et l'aimerait de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Johann&egrave;s fit tout ce que le compagnon lui avait conseill&eacute;. La princesse
+cria tr&egrave;s fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la premi&egrave;re fois, elle
+se d&eacute;battait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
+&eacute;tincelants, lorsque pour la deuxi&egrave;me fois il la plongea dans le baquet,
+elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
+Johann&egrave;s pria Dieu et, pour la troisi&egrave;me fois, il plongea compl&egrave;tement
+l'oiseau. &Agrave; l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
+belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
+yeux de l'avoir d&eacute;livr&eacute;e de l'ensorcellement.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le d&eacute;fil&eacute;
+des f&eacute;licitations dura toute la journ&eacute;e. En tout dernier s'avan&ccedil;a le
+compagnon de voyage, son b&acirc;ton &agrave; la main et son sac au dos. Johann&egrave;s
+l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
+rester aupr&egrave;s de lui puisque c'&eacute;tait &agrave; lui qu'il devait tout son
+bonheur.</p>
+
+<p>Le compagnon de route secoua la t&ecirc;te et lui r&eacute;pondit doucement, avec
+grande amiti&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, maintenant mon temps est termin&eacute;, je n'ai fait que payer ma
+dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais gar&ccedil;ons voulaient
+maltraiter? Tu leur as donn&eacute; alors tout ce que tu poss&eacute;dais pour qu'ils
+le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'&eacute;tait moi.</p>
+
+<p>Ayant parl&eacute;, il disparut.</p>
+
+<p>Le mariage dura tout un mois. Johann&egrave;s et la princesse s'aimaient
+d'amour tendre, le vieux roi v&eacute;cut de longs jours heureux, il laissait
+leurs tout petits enfants monter &agrave; cheval sur son genou et m&ecirc;me jouer
+avec le sceptre. Et Johann&egrave;s r&eacute;gnait sur tout le pays.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_concours_de_saut" id="Le_concours_de_saut"></a><a href="#table">Le concours de saut</a></h2>
+
+
+<p>La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
+laquelle savait sauter le plus haut. Elles invit&egrave;rent &agrave; cette
+comp&eacute;tition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
+venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se pr&eacute;sent&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerai ma fille &agrave; celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
+serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avan&ccedil;a
+la premi&egrave;re; elle se pr&eacute;sentait bien et saluait &agrave; la ronde, car elle
+avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fr&eacute;quenter que
+des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
+sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de m&ecirc;me de l'allure et
+portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
+qu'elle &eacute;tait d'une tr&egrave;s ancienne famille d'&Eacute;gypte et qu'elle &eacute;tait fort
+consid&eacute;r&eacute;e ici. On l'avait prise dans les champs et d&eacute;pos&eacute;e directement
+dans un ch&acirc;teau de cartes &agrave; trois &eacute;tages, tous les trois b&acirc;tis de cartes
+&agrave; figures, l'envers tourn&eacute; vers l'int&eacute;rieur, on y avait d&eacute;coup&eacute; des
+portes et des fen&ecirc;tres, m&ecirc;me dans le corps de la dame de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
+depuis l'enfance et qui n'ont m&ecirc;me pas eu de ch&acirc;teaux de cartes, en
+m'entendant, en ont encore maigri de d&eacute;pit. Toutes les deux, aussi bien
+la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
+pensaient bien pouvoir &eacute;pouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
+rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
+de la cour l'eut seulement flair&eacute;e, il se porta garant qu'elle &eacute;tait de
+bonne famille. Le vieux conseiller qui avait re&ccedil;u trois d&eacute;corations
+uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
+divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
+rigoureux, ce que l'on ne peut m&ecirc;me pas voir sur le dos du r&eacute;dacteur de
+l'almanach qui pr&eacute;dit l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand m&ecirc;me ma
+petite id&eacute;e. Maintenant, c'&eacute;tait le moment de sauter.... La puce sauta
+si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
+pas saut&eacute; du tout, ce qui &eacute;tait une calomnie. La sauterelle sauta moiti&eacute;
+moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'&eacute;tait
+d&eacute;go&ucirc;tant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle h&eacute;sitait.
+Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
+flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
+droit sur les genoux de la princesse, laquelle &eacute;tait assise sur un
+tabouret bas en or. Alors le roi d&eacute;clara:</p>
+
+<p>&mdash;Le saut le plus &eacute;lev&eacute;, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
+cela d&eacute;note une certaine finesse et il faut de la t&ecirc;te pour en avoir eu
+l'id&eacute;e. L'oie sauteuse a montr&eacute; qu'elle avait de la t&ecirc;te et du ressort
+sous le front. Et elle eut la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant moi qui aie saut&eacute; le plus haut, dit la puce. Mais peu
+importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
+boulette de poix. J'ai saut&eacute; le plus haut, mais il faut en ce monde un
+corps &eacute;norme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
+prendre du service dans une arm&eacute;e &eacute;trang&egrave;re en guerre o&ugrave; l'on dit
+qu'elle fut tu&eacute;e. La sauterelle alla se poser dans le foss&eacute; et m&eacute;dita
+sur la fa&ccedil;on dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
+particuli&egrave;re et si triste o&ugrave; nous avons puis&eacute; cette histoire, qui n'est
+peut-&ecirc;tre que mensonge, m&ecirc;me si elle est imprim&eacute;e dans un livre. L'oie
+sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, &agrave;
+l'&eacute;poque d'Andersen, s'amusaient &agrave; prendre la carcasse d'une oie que
+l'on avait mang&eacute;e en famille. Ils reliaient les deux c&ocirc;t&eacute;s du sternum
+par une ficelle double dans laquelle ils ins&eacute;raient un b&acirc;tonnet. Plus
+ils tournaient le b&acirc;tonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
+lorsqu'au bout d'un moment, ils l&acirc;chaient le b&acirc;tonnet, les ficelles, en
+se d&eacute;tordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
+haut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette" id="Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette"></a><a href="#table">Le coq de poulailler et le coq de girouette</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
+toit, et ils &eacute;taient aussi pr&eacute;tentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
+deux &eacute;tait le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
+changerons pas d'avis pour autant.</p>
+
+<p>La basse-cour &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e du reste de la cour par un grillage. L&agrave; il y
+avait un tas de fumier et l&agrave; poussait un grand concombre. Il savait bien
+qu'il &eacute;tait en fait une plante de serre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
+peut pas &ecirc;tre un concombre, d'autres cr&eacute;atures doivent &eacute;galement
+exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
+voisine sont aussi des &ecirc;tres vivants. J'observe le coq du poulailler
+lorsqu'il est assis sur la cl&ocirc;ture. Il est autrement plus important que
+le coq de girouette qui est, il est vrai, tr&egrave;s haut perch&eacute;, mais ne sait
+m&ecirc;me pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
+poussins, ne pense qu'&agrave; lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
+contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
+presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
+voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
+et la tige, ce serait une bien belle mort.</p>
+
+<p>La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
+le coq s'abrit&egrave;rent. La bourrasque fit tomber avec fracas la cl&ocirc;ture
+entre les deux cours. Des tuiles tomb&egrave;rent du toit mais le coq de
+girouette &eacute;tait bien assis et ne tourna m&ecirc;me pas. Il ne tournait pas,
+malgr&eacute; son jeune &acirc;ge. C'&eacute;tait un coq fra&icirc;chement coul&eacute; mais tr&egrave;s pond&eacute;r&eacute;
+et r&eacute;fl&eacute;chi. Il &eacute;tait n&eacute; vieux. Il n'&eacute;tait pas comme tous ces oiseaux du
+ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il m&eacute;prisait, &laquo;oiseaux qui
+piaulent et sont, de surcro&icirc;t, tr&egrave;s ordinaires&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
+ressemblent m&ecirc;me &agrave; des coqs de girouette. Mais ils sont gros et b&ecirc;tes,
+n&eacute; pensent qu'&agrave; s'empiffrer et sont tr&egrave;s ennuyeux, disait le coq de
+girouette.</p>
+
+<p>Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
+des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
+brigands et leurs aventures avec les rapaces. La premi&egrave;re fois, c'&eacute;tait
+nouveau et int&eacute;ressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
+r&eacute;p&eacute;taient et racontaient toujours la m&ecirc;me chose. Ils l'ennuyaient, tout
+l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde &eacute;tait
+inint&eacute;ressant et lassant.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde ne vaut rien! d&eacute;clarait-il. Tout cela n'a aucun sens!</p>
+
+<p>Le coq de girouette &eacute;tait, comme on dit, blas&eacute; et c'est pourquoi il
+aurait &eacute;t&eacute; certainement un ami plus int&eacute;ressant pour le concombre s'il
+s'en &eacute;tait dout&eacute;. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
+poulailler, qui justement marchait &agrave; ce moment vers lui.</p>
+
+<p>La cl&ocirc;ture gisait par terre et l'orage &eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous trouv&eacute; mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
+aux poussins; il &eacute;tait un peu rauque et manquait d'&eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>Les poules et les poussins pass&egrave;rent sur le tas de fumier et le coq les
+suivit.</p>
+
+<p>&mdash;&OElig;uvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
+convainquirent le concombre que le coq avait de l'&eacute;ducation et il en
+oublia m&ecirc;me que le coq &eacute;tait en train de le picorer et de le manger.
+&mdash;Quelle belle mort!</p>
+
+<p>Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
+d&egrave;s que l'un se met &agrave; courir les autres font de m&ecirc;me. Les poules
+caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
+admiration. Ils en &eacute;taient fiers, il &eacute;tait de leur famille.</p>
+
+<p>&mdash;Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bient&ocirc;t de grandes
+poules, il me suffit d'en parler &agrave; la basse-cour du monde.</p>
+
+<p>Et les poules caquet&egrave;rent et les poussins piaill&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le coq leur annon&ccedil;a la grande nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Un coq peut pondre un &oelig;uf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
+&oelig;uf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
+hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
+que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde!</p>
+
+<p>Et le coq agita ses ailes, secoua sa cr&ecirc;te et chanta. Toutes les poules
+et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils &eacute;taient tr&egrave;s
+fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde. Les poules caquet&egrave;rent, les poussins
+piaill&egrave;rent pour que m&ecirc;me le coq de girouette les entende. Et il les
+entendit, mais cela ne le fit m&ecirc;me pas bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
+girouette ne pondra un &oelig;uf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
+pourrais pondre un &oelig;uf de vent, un &oelig;uf pourri, mais le monde n'en vaut
+m&ecirc;me pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai m&ecirc;me
+plus envie d'&ecirc;tre perch&eacute; l&agrave;!</p>
+
+<p>Et le coq se d&eacute;tacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
+m&ecirc;me si &laquo;c'&eacute;tait ce qu'il voulait&raquo;, affirm&egrave;rent les poules. Et quel
+enseignement en tirerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux chanter que d'&ecirc;tre blas&eacute; et se briser!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_coureurs" id="Les_coureurs"></a><a href="#table">Les coureurs</a></h2>
+
+
+<p>Un prix, deux prix m&ecirc;me, un premier et un second, furent un jour
+propos&eacute;s pour ceux qui montreraient la plus grande v&eacute;locit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est le li&egrave;vre qui obtint le premier prix.</p>
+
+<p>&mdash;Justice m'a &eacute;t&eacute; rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
+d'amis parmi le jury, et j'&eacute;tais s&ucirc;r de mon affaire. Mais que le
+colima&ccedil;on ait re&ccedil;u le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
+offense pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, observa le poteau, qui avait figur&eacute; comme t&eacute;moin lors de la
+d&eacute;lib&eacute;ration du jury; il fallait aussi prendre en consid&eacute;ration la
+pers&eacute;v&eacute;rance et la bonne volont&eacute;: c'est ce qu'ont affirm&eacute; plusieurs
+personnes respectables, et j'ai bien compris que c'&eacute;tait &eacute;quitable. Le
+colima&ccedil;on, il est vrai, a mis six mois pour se tra&icirc;ner de la porte au
+fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'&agrave; la porte;
+mais, pour ses forces c'est d&eacute;j&agrave; une extr&ecirc;me rapidit&eacute;; aussi dans sa
+pr&eacute;cipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
+l'ann&eacute;e, il n'a pens&eacute; qu'&agrave; la course et, songez donc, il avait le poids
+de sa maison sur son dos. Tout cela m&eacute;ritait r&eacute;compense et voil&agrave;
+pourquoi on lui a donn&eacute; le second prix.</p>
+
+<p>&mdash;On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
+pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
+d'agilit&eacute; que moi. J'ai &eacute;t&eacute; au loin, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la terre. Oui, je
+vole vite, vite, vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est l&agrave; votre malheur, r&eacute;pliqua le poteau. Vous &ecirc;tes trop
+vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une fl&egrave;che &agrave;
+l'&eacute;tranger quand il commence &agrave; geler chez nous. Vous n'avez pas de
+patriotisme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
+roseaux des tourbi&egrave;res, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
+froid, serai-je une autre fois admise &agrave; concourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, certainement! d&eacute;clara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
+attestation de la vieille sorci&egrave;re qui r&egrave;gne sur les tourbi&egrave;res, comme
+quoi vous aurez pass&eacute; r&eacute;ellement l'hiver dans votre pays et non dans les
+pays chauds &agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien m&eacute;rit&eacute; le premier prix et non le second, grommela le
+colima&ccedil;on. Je sais une chose: ce qui faisait courir le li&egrave;vre comme un
+d&eacute;rat&eacute;, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
+danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
+j'y ai gagn&eacute; une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un &eacute;tait digne du
+premier prix, c'&eacute;tait bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
+flatter les puissants.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit la vieille borne qui avait &eacute;t&eacute; membre du jury, les prix
+ont &eacute;t&eacute; adjug&eacute;s avec &eacute;quit&eacute; et discernement. C'est que je proc&egrave;de
+toujours avec ordre et apr&egrave;s m&ucirc;re r&eacute;flexion. Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; sept fois que je
+fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
+mon avis par la majorit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
+admirez mon syst&egrave;me. Cette fois, comme nous &eacute;tions le 12 du mois, j'ai
+suivi les lettres de l'alphabet depuis l'<i>a</i>, et j'ai compt&eacute; jusqu'&agrave;
+douze; j'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; <i>l</i>: C'&eacute;tait donc au li&egrave;vre que revenait le
+premier prix. Quant au second, j'ai recommenc&eacute; mon petit man&egrave;ge; et,
+comme il &eacute;tait trois heures au moment du vote, je me suis arr&ecirc;t&eacute; au <i>c</i>
+et j'ai donn&eacute; mon suffrage au colima&ccedil;on. La prochaine fois, si on
+maintient les dates fix&eacute;es, ce sera l'<i>f</i> qui remportera le premier prix
+et le <i>d</i> le second. En toutes choses, il faut de la r&eacute;gularit&eacute; et un
+point de d&eacute;part fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas &eacute;t&eacute;
+parmi le jury, je me serais donn&eacute; ma voix &agrave; moi-m&ecirc;me. Car enfin, la
+v&eacute;locit&eacute; n'est pas tout; il y a encore d'autres qualit&eacute;s, dont il faut
+tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
+un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'&eacute;tait pas
+question &eacute;tant donn&eacute; les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
+consid&eacute;ration la prudence, la ruse du li&egrave;vre, son adresse.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui m'a surtout pr&eacute;occup&eacute;, c'&eacute;tait de tenir compte de la beaut&eacute;,
+qualit&eacute; si essentielle. &Agrave; m&eacute;rite &eacute;gal, m'&eacute;tais-je dit, je donnerai le
+prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
+oreilles du li&egrave;vre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
+de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
+revoyais tel que j'&eacute;tais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
+il n'&eacute;tait pas question &eacute;tant donn&eacute; les concurrents. Je n'ai pas non
+plus pris en consid&eacute;ration la prudence, la ruse du li&egrave;vre, son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
+li&egrave;vres, moi qui vous parle, j'en ai rattrap&eacute; pas mal &agrave; la course. Je me
+place souvent sur la locomotive des trains; on y est &agrave; son aise pour
+juger de sa propre v&eacute;locit&eacute;. Nagu&egrave;re, un jeune levraut des plus
+ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forc&eacute; de
+se jeter de c&ocirc;t&eacute; et de me c&eacute;der la place. Mais il ne se gare pas assez
+vite et la roue de la locomotive lui enl&egrave;ve l'oreille droite. Voil&agrave; ce
+que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
+bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble cependant, pensa l'&eacute;glantine, il me semble que c'est le
+rayon de soleil qui aurait m&eacute;rit&eacute; de recevoir le premier prix d'honneur
+et aussi le second. En un clin d'&oelig;il, il fait l'immense trajet du
+soleil &agrave; la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
+anime toute la nature. C'est &agrave; lui que moi, et les roses, mes s&oelig;urs,
+nous devons notre &eacute;clat et notre parfum. La haute et savante commission
+du jury ne para&icirc;t pas s'en &ecirc;tre dout&eacute;e. Si j'&eacute;tais rayon de soleil, je
+leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout &agrave; fait fous. Mais
+je n'irai pas critiquer tout haut leur arr&ecirc;t. Du reste, le rayon de
+soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout &agrave; coup le ver de
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Le vainqueur, r&eacute;pondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
+librement dans un champ de choux et de s'y r&eacute;galer &agrave; bouche que veux-tu.
+C'est moi qui ai propos&eacute; ce prix. J'avais bien devin&eacute; que ce serait le
+li&egrave;vre qui l'emporterait, et alors j'ai pens&eacute; tout de suite qu'il
+fallait une r&eacute;compense qui lui f&ucirc;t de quelque utilit&eacute;. Quant au
+colima&ccedil;on, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
+belle haie et de se gorger d'aub&eacute;pine, fleurs et feuilles. De plus, il
+est dor&eacute;navant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
+la commission quelqu'un qui, par exp&eacute;rience connaisse les difficult&eacute;s du
+concours. Et, &agrave; en juger d'apr&egrave;s notre sagesse, certainement l'histoire
+parlera de nous.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_crapaud" id="Le_crapaud"></a><a href="#table">Le crapaud</a></h2>
+
+
+<p>Le puits &eacute;tait tr&egrave;s profond et par cons&eacute;quent la corde &eacute;tait longue, qui
+servait &agrave; monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'&agrave; la
+margelle, on avait bien du mal &agrave; l'y poser, tant le vent &eacute;tait violent.
+Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
+dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
+&eacute;taient couvertes d'une maigre verdure.</p>
+
+<p>Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils &eacute;taient nouveaux
+venus, puisque c'est la vieille grand-m&egrave;re&mdash;encore vivante&mdash;qui y
+&eacute;tait arriv&eacute;e, la t&ecirc;te la premi&egrave;re. Les grenouilles vertes, &eacute;tablies l&agrave;
+depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous c&ocirc;t&eacute;s dans l'eau,
+les consid&eacute;raient comme des invit&eacute;s de passage, mais voyaient bien
+qu'ils &eacute;taient un peu de leur esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Les crapauds avaient d&eacute;cid&eacute; de rester l&agrave;, ils se plaisaient &agrave; vivre &laquo;au
+sec&raquo;, comme ils disaient des pierres humides.</p>
+
+<p>La m&egrave;re crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'&eacute;tait trouv&eacute;e
+justement dans le seau au moment o&ugrave; quelqu'un le remontait, mais la
+subite lumi&egrave;re du jour l'&eacute;blouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
+avec un &laquo;plouf&raquo; si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couch&eacute;e,
+les reins presque bris&eacute;s. C'est ainsi qu'elle &eacute;tait arriv&eacute;e l&agrave;. Elle ne
+pouvait raconter grand-chose sur le monde ext&eacute;rieur, mais elle savait
+&mdash;et elle le fit savoir &agrave; tous&mdash;que le puits n'&eacute;tait pas le monde
+entier. M&egrave;re crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
+grenouilles la questionnaient, elle ne r&eacute;pondait jamais, alors elles ne
+questionnaient plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est grosse et horrible, laide et r&eacute;pugnante, disaient les
+jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, r&eacute;pondait la m&egrave;re crapaude, mais l'un d'eux a une
+pierre pr&eacute;cieuse dans la t&ecirc;te, ou bien je l'ai moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les grenouilles vertes &eacute;coutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
+mais comme elles ne d&eacute;siraient pas en savoir davantage, elles tourn&egrave;rent
+le dos &agrave; la vieille et plong&egrave;rent jusqu'au fond de l'eau.</p>
+
+<p>Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derri&egrave;re
+par pure fiert&eacute;, chacun d'eux croyant avoir la pierre pr&eacute;cieuse, ils
+tenaient la t&ecirc;te raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
+par se demander de quoi ils devaient &ecirc;tre fiers et ce que c'&eacute;tait au
+juste qu'une pierre pr&eacute;cieuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bijou, r&eacute;pondit la m&egrave;re crapaude, si beau et si pr&eacute;cieux, que
+je ne peux m&ecirc;me pas le d&eacute;crire. On le porte pour son propre plaisir et
+les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
+r&eacute;pondrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
+crapaud qui &eacute;tait aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
+aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait d&eacute;plaire
+aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je d&eacute;sire,
+c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'&agrave; la margelle du puits
+et regarder au-dehors, ce doit &ecirc;tre magnifique!</p>
+
+<p>&mdash;Reste bien tranquille o&ugrave; tu es, r&eacute;pliqua la vieille, tu connais le
+coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
+t'&eacute;craser. Et si tu r&eacute;ussis &agrave; y entrer, tu peux en retomber et tout le
+monde n'a pas comme moi la chance de survivre &agrave; une pareille chute avec
+ses quatre membres entiers&mdash;et tous ses &oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Couac, dit le petit, ce qui r&eacute;pond &agrave; Oh! Oh!</p>
+
+<p>Il avait un immense d&eacute;sir d'&ecirc;tre assis sur la margelle du puits et de
+regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de l&agrave;-haut. Le
+lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
+hasard, s'arr&ecirc;ta un instant juste devant la pierre sur laquelle &eacute;tait
+assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
+tomba tout au fond.</p>
+
+<p>En haut du puits, il fut vid&eacute; en m&ecirc;me temps que l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur, cria un gar&ccedil;on qui se trouvait l&agrave;, je n'en ai jamais
+vu d'aussi laid.</p>
+
+<p>Et il lui allongea un coup de sabot.</p>
+
+<p>Le petit crapaud aurait &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement &eacute;cras&eacute; s'il ne s'&eacute;tait vite
+cach&eacute; au milieu des hautes orties.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis l&agrave; et regardait les tiges serr&eacute;es et il regardait aussi
+vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
+avait l'impression que nous &eacute;prouvons, nous autres hommes, en p&eacute;n&eacute;trant
+dans une grande for&ecirc;t o&ugrave; le soleil luit entre les branches et les
+feuilles des arbres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
+J'aimerais y rester toute ma vie.</p>
+
+<p>Il resta l&agrave; une heure&mdash;et m&ecirc;me deux.</p>
+
+<p>&laquo;Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
+suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.&raquo;</p>
+
+<p>Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route o&ugrave; le soleil
+brillait, mais o&ugrave; la poussi&egrave;re tomba, &eacute;paisse, sur son dos, tandis qu'il
+traversait la route.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment au sec, ici, peut-&ecirc;tre un peu trop. J'ai des
+d&eacute;mangeaisons.</p>
+
+<p>Il sauta jusqu'au foss&eacute; o&ugrave; poussaient des myosotis et des spir&eacute;es et que
+bordait une haie de sureau et d'aub&eacute;pine, le long de laquelle grimpaient
+des liserons blancs. Que de couleurs de tous c&ocirc;t&eacute;s! Un papillon vint &agrave;
+passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e pour voir
+le monde. Cela lui parut tout naturel.</p>
+
+<p>&laquo;Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
+Couac, ce serait merveilleux.&raquo;</p>
+
+<p>Il demeura huit jours et huit nuits dans le foss&eacute; o&ugrave; il ne manquait
+certes pas de nourriture. Au neuvi&egrave;me jour, il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
+qu'ici. Peut-&ecirc;tre un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.&raquo;</p>
+
+<p>La nuit pr&eacute;c&eacute;dente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
+indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.</p>
+
+<p>&laquo;Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
+foss&eacute; humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
+crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
+nature ne suffit pas.&raquo;</p>
+
+<p>Il traversa un champ et arriva &agrave; une mare entour&eacute;e de joncs. Il regarda
+les joncs avec int&eacute;r&ecirc;t et s'aper&ccedil;ut qu'il y avait l&agrave; des grenouilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre trop mouill&eacute; pour vous, lui dirent-elles. &Ecirc;tes-vous un
+m&acirc;le ou une femelle? Qu'importe! vous &ecirc;tes en tout cas le bienvenu.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, le petit crapaud fut invit&eacute; &agrave; un concert familial, grand
+enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien &agrave; manger, mais &agrave; boire &agrave;
+profusion, tout l'&eacute;tang si l'on voulait... ou pouvait!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
+le poussait &agrave; chercher toujours mieux.</p>
+
+<p>Il vit les &eacute;toiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
+soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-&ecirc;tre, mais puits tout
+de m&ecirc;me. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une &eacute;trange
+nostalgie.</p>
+
+<p>Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite b&ecirc;te se dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est peut-&ecirc;tre un seau que l'on descend et o&ugrave; je dois sauter pour
+arriver ensuite plus haut, ou, peut-&ecirc;tre, le soleil est-il un immense
+seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
+il me faut en attendre l'occasion. Comme ma t&ecirc;te me semble claire et
+brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
+pierre pr&eacute;cieuse, je ne l'ai s&ucirc;rement pas, mais je ne pleure pas pour
+cela, non, allons plus haut, toujours plus pr&egrave;s de cette lumi&egrave;re
+&eacute;tincelante o&ugrave; tout est joie! J'en ai un grand d&eacute;sir et en m&ecirc;me temps
+de l'effroi. C'est un immense pas que je me pr&eacute;pare &agrave; faire, mais il est
+n&eacute;cessaire. En avant, droit vers la route!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit quelques pas, &agrave; sa mani&egrave;re d'animal rampant, et se trouva sur la
+route. Des gens vivaient l&agrave;; il y avait des jardins fleuris et des
+potagers. Il se reposa devant un carr&eacute; de choux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vari&eacute;t&eacute; de cr&eacute;atures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
+est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester &agrave; la m&ecirc;me
+place. Et il sauta dans le carr&eacute; de choux.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est beau!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, dit une chenille verte couch&eacute;e sur une feuille de
+chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moiti&eacute; de
+l'univers, mais je me passe fort bien de cette moiti&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La premi&egrave;re avait
+bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
+de bec. La chenille tomba &agrave; terre o&ugrave; elle se tortillait. La poule
+l'examina de c&ocirc;t&eacute;, d'abord d'un &oelig;il puis de l'autre, car elle ne savait
+ce que signifiaient ces contorsions.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'arrivera &agrave; rien de bon&raquo;, se dit la poule en se pr&eacute;parant &agrave; lui
+donner un autre coup de bec.</p>
+
+<p>Le petit crapaud en fut si effray&eacute; qu'il rampa droit devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il est accompagn&eacute;, se dit la poule. Quelle horrible cr&eacute;ature
+rampante!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'en alla disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ces petites bouch&eacute;es vertes ne m'int&eacute;ressent pas, cela ne fait que
+vous chatouiller dans la gorge.</p>
+
+<p>Les autres poules furent du m&ecirc;me avis et toutes s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;M'en voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;e, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
+pr&eacute;sence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. O&ugrave;
+est-elle?</p>
+
+<p>Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
+dire qu'il &eacute;tait tout heureux d'avoir chass&eacute; la poule par sa laideur.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis d&eacute;barrass&eacute;e
+moi-m&ecirc;me en me tortillant. Vous &ecirc;tes vraiment affreux &agrave; regarder. Et, en
+tout cas, j'ai le droit de rester &agrave; ma place. Je sens d&eacute;j&agrave; l'odeur du
+chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
+Mais il faut que je monte plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les m&ecirc;mes sentiments que moi,
+mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit &ecirc;tre le choc.
+Nous souhaitons tous monter plus haut.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re cigogne &eacute;tait debout dans son nid sur le toit du paysan et
+claquait du bec, la m&egrave;re cigogne &eacute;galement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?</p>
+
+<p>Deux jeunes &eacute;tudiants vivaient &agrave; la ferme, l'un &eacute;tait un po&egrave;te et
+l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses &eacute;crits toutes les
+cr&eacute;ations de Dieu qui se refl&eacute;taient dans son c&oelig;ur, l'autre s'emparait
+du fait lui-m&ecirc;me et l'examinait comme une vaste op&eacute;ration math&eacute;matique;
+il soustrayait, multipliait, d&eacute;sirant conna&icirc;tre &agrave; fond les probl&egrave;mes et
+en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux &eacute;taient d'un bon
+naturel et tr&egrave;s gais.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde! voil&agrave; un beau sp&eacute;cimen de crapaud, l&agrave;-bas, disait le
+naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais tu en as d&eacute;j&agrave; deux, r&eacute;pliquait le po&egrave;te. Laisse-le jouir de
+la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est si joliment laid, dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
+t&ecirc;te, je vous aiderais volontiers &agrave; le diss&eacute;quer.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre philosophale, r&eacute;pliqua son ami, tu t'y connais donc en
+histoire naturelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne trouves-tu pas que c'est tr&egrave;s beau cette croyance populaire
+qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, poss&egrave;de souvent dans
+sa t&ecirc;te le plus pr&eacute;cieux des joyaux?</p>
+
+<p>C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
+moiti&eacute;. Les deux amis s'&eacute;loign&egrave;rent et il &eacute;chappa au bocal d'alcool.</p>
+
+<p>&laquo;Eux aussi parlaient de pierre pr&eacute;cieuse. Que je suis content de ne pas
+l'avoir, sans quoi quelque chose de tr&egrave;s d&eacute;sagr&eacute;able aurait pu
+m'arriver.&raquo;</p>
+
+<p>Le jacassement du p&egrave;re cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
+Il faisait une conf&eacute;rence &agrave; sa famille et lan&ccedil;ait de mauvais regards aux
+deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes sont les animaux les plus infatu&eacute;s d'eux-m&ecirc;mes. &Eacute;coutez
+leurs jacassements pr&eacute;cipit&eacute;s, et ils ne savent m&ecirc;me pas les articuler
+convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
+langage. Et quel &eacute;trange langage, &agrave; quelques jours de vol d'une cigogne
+ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
+pouvons nous faire comprendre partout, m&ecirc;me en &Eacute;gypte. Et ils ne savent
+m&ecirc;me pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont invent&eacute; ce qu'ils
+appellent le &laquo;chemin de fer&raquo; et souvent ils y sont bless&eacute;s. J'ai des
+frissons le long du corps et mon bec commence &agrave; trembler quand j'y
+pense. Le monde pourrait tr&egrave;s bien durer sans les hommes. Ils ne nous
+manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
+terre et des grenouilles.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
+comme il si&egrave;ge haut! Et comme il nage bien&raquo;, s'&eacute;cria-t-il quand le
+p&egrave;re cigogne &eacute;tendit ses ailes et s'&eacute;lan&ccedil;a dans les airs.</p>
+
+<p>La m&egrave;re cigogne se mit alors &agrave; parler &agrave; ses petits, dans le nid, du pays
+appel&eacute; &Eacute;gypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
+l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci &eacute;tait nouveau pour le petit
+crapaud et l'int&eacute;ressait vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille en &Eacute;gypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
+des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
+ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en &Eacute;gypte. Que
+je suis heureux! Le d&eacute;sir que j'&eacute;prouve rend certainement plus heureux
+que la pierre pr&eacute;cieuse dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait justement lui, qui avait le joyau: l'&eacute;ternel d&eacute;sir de
+s'&eacute;lever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
+de la vie.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, le p&egrave;re cigogne descendit en vol plan&eacute;; il avait aper&ccedil;u le
+crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
+serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'&eacute;tait pas
+du tout agr&eacute;able, mais le petit crapaud savait qu'il montait tr&egrave;s haut,
+vers l'&Eacute;gypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lan&ccedil;aient des
+&eacute;tincelles.</p>
+
+<p>&mdash;Couac! couac!</p>
+
+<p>Mort &eacute;tait le petit crapaud. Et que devenaient les &eacute;tincelles? Les
+rayons du soleil emport&egrave;rent le joyau qui &eacute;tait dans la t&ecirc;te du petit
+animal.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_cygnes_sauvages" id="Les_cygnes_sauvages"></a><a href="#table">Les cygnes sauvages</a></h2>
+
+
+<p>Bien loin d'ici, l&agrave; o&ugrave; s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
+hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
+fils, quoique princes, allaient &agrave; l'&eacute;cole avec d&eacute;corations sur la
+poitrine et sabre au c&ocirc;t&eacute;; ils &eacute;crivaient sur des tableaux en or avec
+des crayons de diamant et apprenaient tout tr&egrave;s facilement, soit par
+c&oelig;ur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'&eacute;taient des
+princes. Leur s&oelig;ur Elisa &eacute;tait assise sur un petit tabouret de cristal
+et avait un livre d'images qui avait co&ucirc;t&eacute; la moiti&eacute; du royaume. Ah!
+ces enfants &eacute;taient tr&egrave;s heureux, mais &ccedil;a ne devait pas durer toujours.</p>
+
+<p>Leur p&egrave;re, roi du pays, se remaria avec une m&eacute;chante reine, tr&egrave;s mal
+dispos&eacute;e &agrave; leur &eacute;gard. Ils s'en rendirent compte d&egrave;s le premier jour:
+tout le ch&acirc;teau &eacute;tait en f&ecirc;te; comme les enfants jouaient &laquo;&agrave; la visite&raquo;,
+au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de g&acirc;teaux et
+de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse &agrave; th&eacute;
+en leur disant &laquo;de faire semblant&raquo;.</p>
+
+<p>La semaine suivante, elle envoya Elisa &agrave; la campagne chez quelque paysan
+et elle ne tarda gu&egrave;re &agrave; faire accroire au roi tant de mal sur les
+pauvres princes que Sa Majest&eacute; ne se souciait plus d'eux le moins du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-m&ecirc;me! dit la
+m&eacute;chante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.</p>
+
+<p>Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
+voulu: ils se transform&egrave;rent en onze superbes cygnes sauvages et,
+poussant un &eacute;trange cri, ils s'envol&egrave;rent par les fen&ecirc;tres du ch&acirc;teau
+vers le parc et la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Ce fut le matin, de tr&egrave;s bonne heure qu'ils pass&egrave;rent au-dessus de
+l'endroit o&ugrave; leur s&oelig;ur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
+plan&egrave;rent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
+leur fallut poursuivre tr&egrave;s haut, pr&egrave;s des nuages, loin dans le vaste
+monde. Ils atteignirent enfin une sombre for&ecirc;t descendant jusqu'&agrave; la
+gr&egrave;ve. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan &agrave; jouer
+avec une feuille verte&mdash;elle n'avait pas d'autre jouet&mdash;, elle
+s'amusait &agrave; piquer un trou dans la feuille et &agrave; regarder le soleil au
+travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au ch&acirc;teau de son p&egrave;re et quand
+la m&eacute;chante reine vit combien elle &eacute;tait belle, elle entra en grande
+col&egrave;re et se prit &agrave; la ha&iuml;r, elle l'aurait volontiers chang&eacute;e en cygne
+sauvage comme ses fr&egrave;res, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
+voulant voir sa fille.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
+garni de tentures de toute beaut&eacute;. Elle prit trois crapauds. Au premier,
+elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pose-toi sur la t&ecirc;te d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
+qu'elle devienne engourdie comme toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
+aussi laide que toi et que son p&egrave;re ne la reconnaisse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pose-toi sur son c&oelig;ur, dit-elle au troisi&egrave;me, afin qu'elle devienne
+m&eacute;chante et qu'elle en souffre.</p>
+
+<p>Elle l&acirc;cha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussit&ocirc;t une teinte
+verd&acirc;tre, appela Elisa, la d&eacute;v&ecirc;tit et la fit descendre dans l'eau. &Agrave;
+l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
+front, le troisi&egrave;me sur sa poitrine, sans qu'Elisa e&ucirc;t l'air seulement
+de s'en apercevoir. D&egrave;s que la jeune fille fut sortie du bain, trois
+coquelicots flott&egrave;rent &agrave; la surface; si les b&ecirc;tes n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+venimeuses, elles se seraient chang&eacute;es en roses pourpres, mais fleurs
+elles devaient tout de m&ecirc;me devenir d'avoir repos&eacute; sur la t&ecirc;te et le
+c&oelig;ur d'Elisa, trop innocente pour que la magie p&ucirc;t avoir quelque
+pouvoir sur elle.</p>
+
+<p>Voyant cela, la m&eacute;chante reine se mit &agrave; la frotter avec du brou de noix,
+enduisit son joli visage d'une pommade naus&eacute;abonde et emm&ecirc;la si bien ses
+superbes cheveux qu'il &eacute;tait impossible de reconna&icirc;tre la belle Elisa.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re en la voyant en fut tout &eacute;pouvant&eacute; et ne voulut croire que
+c'&eacute;tait l&agrave; sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
+les hirondelles, mais ce sont d'humbles b&ecirc;tes dont le t&eacute;moignage
+n'importe pas.</p>
+
+<p>Alors la pauvre Elisa pleura en pensant &agrave; ses onze fr&egrave;res, si loin
+d'elle. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, elle se glissa hors du ch&acirc;teau et marcha tout le
+jour &agrave; travers champs et marais vers la for&ecirc;t. Elle ne savait o&ugrave; aller,
+mais dans sa grande tristesse et son regret de ses fr&egrave;res, qui chass&eacute;s
+comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle r&eacute;solut de les
+chercher, de les trouver.</p>
+
+<p>La nuit tomba vite dans la for&ecirc;t, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
+elle s'&eacute;tendit sur la mousse moelleuse et appuya sa t&ecirc;te sur une souche
+d'arbre.</p>
+
+<p>Toute la nuit, elle r&ecirc;va de ses fr&egrave;res. Ils jouaient comme dans leur
+enfance, &eacute;crivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
+et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait co&ucirc;t&eacute; la moiti&eacute;
+du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'&eacute;crivaient pas comme
+autrefois seulement des z&eacute;ros et des traits, mais les hardis exploits
+accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle s'&eacute;veilla, le soleil &eacute;tait haut dans le ciel, elle ne
+pouvait le voir car les grands arbres &eacute;tendaient leurs frondaisons
+&eacute;paisses, mais ses rayons jouaient l&agrave;-bas comme une gaze d'or ondulante.</p>
+
+<p>Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
+vers un &eacute;tang au fond de sable fin. Des buissons &eacute;pais l'entouraient
+mais, &agrave; un endroit, les cerfs avaient perc&eacute; une large ouverture par
+laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
+n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
+croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
+refl&eacute;tait clairement.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle y vit son propre visage, elle fut &eacute;pouvant&eacute;e, si noir et si
+laid! Mais quand elle eut mouill&eacute; sa petite main et s'en fut essuy&eacute; les
+yeux et le front, sa peau blanche r&eacute;apparut. Alors elle retira tous ses
+v&ecirc;tements et entra dans l'eau fra&icirc;che et vraiment, telle qu'elle &eacute;tait
+l&agrave;, elle &eacute;tait la plus charmante fille de roi qui se p&ucirc;t trouver dans le
+monde.</p>
+
+<p>Une fois rhabill&eacute;e, quand elle eut tress&eacute; ses longs cheveux, elle alla &agrave;
+la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfon&ccedil;a plus
+profond&eacute;ment dans la for&ecirc;t sans savoir elle-m&ecirc;me o&ugrave; aller.</p>
+
+<p>Elle pensait toujours &agrave; ses fr&egrave;res, elle pensait &agrave; Dieu, si bon, qui ne
+l'abandonnerait s&ucirc;rement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
+pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
+arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
+fit son repas, pla&ccedil;a un tuteur pour soutenir les branches et s'enfon&ccedil;a
+au plus sombre de la for&ecirc;t. Le silence &eacute;tait si total qu'elle entendait
+ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
+pieds. Nul oiseau n'&eacute;tait visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
+les ramures &eacute;paisses, et les grands troncs montaient si serr&eacute;s les uns
+pr&egrave;s des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle e&ucirc;t pu croire
+qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
+pareille solitude!</p>
+
+<p>La nuit fut tr&egrave;s sombre, aucun ver luisant n'&eacute;clairait la mousse. Elle
+se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
+s'&eacute;cartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
+tr&egrave;s tendres, que de petits anges passaient leur t&ecirc;te sous son bras.
+Elle ne savait, en s'&eacute;veillant, si elle avait r&ecirc;v&eacute; ou si c'&eacute;tait vrai.</p>
+
+<p>Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
+dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
+pas vu onze princes chevauchant &agrave; travers la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes
+d'or sur la t&ecirc;te nageant sur la rivi&egrave;re tout pr&egrave;s d'ici.</p>
+
+<p>Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'&agrave; un talus au pied duquel
+serpentait la rivi&egrave;re. Les arbres sur ses rives &eacute;tendaient les unes vers
+les autres leurs branches touffues.</p>
+
+<p>Elisa dit adieu &agrave; la vieille femme et marcha le long de la rivi&egrave;re
+jusqu'&agrave; son embouchure sur le rivage.</p>
+
+<p>Toute l'immense mer splendide s'&eacute;tendait devant la jeune fille, mais
+aucun voilier n'&eacute;tait en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle
+aller plus loin? Elle consid&eacute;ra les innombrables petits galets sur la
+gr&egrave;ve, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi,
+je veux &ecirc;tre tout aussi inlassable qu'elle. Merci &agrave; vous pour cette
+le&ccedil;on, vagues claires qui roulez! Un jour, mon c&oelig;ur me le dit, vous me
+porterez jusqu'&agrave; mes fr&egrave;res ch&eacute;ris.</p>
+
+<p>Sur le varech rejet&eacute; par la mer, onze plumes de cygne blanches &eacute;taient
+tomb&eacute;es, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, ros&eacute;e
+ou larmes, qui e&ucirc;t pu le dire? La plage &eacute;tait d&eacute;serte mais Elisa ne
+sentait pas sa solitude, car la mer est &eacute;ternellement changeante, bien
+plus diff&eacute;rente en quelques heures qu'un lac int&eacute;rieur en une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes
+d'or sur la t&ecirc;te. Ils volaient vers la terre l'un derri&egrave;re l'autre, et
+formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et
+se cacha derri&egrave;re un buisson, les cygnes se pos&egrave;rent tout pr&egrave;s d'elle et
+battirent de leurs grandes ailes blanches.</p>
+
+<p>Mais &agrave; l'instant o&ugrave; le soleil disparut dans les flots, leur plumage de
+cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes:
+ses fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup chang&eacute; mais...
+elle savait que c'&eacute;tait eux, son c&oelig;ur lui disait que c'&eacute;tait eux, elle
+se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une
+immense joie de reconna&icirc;tre leur petite s&oelig;ur, devenue une grande et
+ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, tes fr&egrave;res, dit l'a&icirc;n&eacute;, nous volons comme cygnes sauvages tant
+que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre
+apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du
+soleil prendre soin d'avoir une terre o&ugrave; poser nos pieds car si nous
+volions &agrave; ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous
+serions pr&eacute;cipit&eacute;s dans l'oc&eacute;an profond.</p>
+
+<p>Nous n'habitons pas ici, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'oc&eacute;an existe un aussi beau
+pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser
+la mer et il n'y a pas d'&icirc;le sur le parcours o&ugrave; nous puissions passer la
+nuit, un rocher seulement &eacute;merge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous
+serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est
+forte, l'eau rejaillit m&ecirc;me par-dessus nous, mais nous remercions
+cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
+humaine, s'il n'&eacute;tait pas l&agrave; nous ne pourrions pas revoir notre ch&egrave;re
+patrie car il nous faut deux jours&mdash;et les deux plus longs de l'ann&eacute;e
+&mdash;pour faire ce voyage.</p>
+
+<p>Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos
+a&iuml;eux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre
+grande for&ecirc;t et apercevoir de loin notre ch&acirc;teau natal o&ugrave; vit notre
+p&egrave;re, la haute tour de l'&eacute;glise o&ugrave; repose notre m&egrave;re. Les arbres, les
+buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur
+la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante
+encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre ch&egrave;re
+patrie, ici enfin nous t'avons retrouv&eacute;e, toi notre petite s&oelig;ur ch&eacute;rie.
+Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous
+envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas
+notre pays. Et comment t'emm&egrave;nerons-nous? Nous qui n'avons ni barque,
+ni bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ils en parl&egrave;rent presque toute la nuit.</p>
+
+<p>Elisa s'&eacute;veilla au bruissement des ailes des cygnes. Les fr&egrave;res de
+nouveau m&eacute;tamorphos&eacute;s volaient au-dessus d'elle, puis s'&eacute;loign&egrave;rent tout
+&agrave; fait; un seul, le plus jeune, demeura en arri&egrave;re, il posa sa t&ecirc;te sur
+les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le
+jour ils rest&egrave;rent ensemble, le soir les autres &eacute;taient de retour, et
+une fois le soleil couch&eacute; ils avaient repris leur forme r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une
+ann&eacute;e, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de
+venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter &agrave; travers le
+bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez
+puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, emmenez-moi! dit Elisa.</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent toute la nuit &agrave; tresser un filet de souple &eacute;corce de saule
+et de joncs r&eacute;sistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y
+&eacute;tendit et lorsque parut le soleil et que les fr&egrave;res furent chang&eacute;s en
+cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envol&egrave;rent tr&egrave;s
+haut, vers les nuages, portant leur s&oelig;ur ch&eacute;rie encore endormie. Comme
+les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des fr&egrave;res
+vola au-dessus de sa t&ecirc;te pour que ses larges ailes &eacute;tendues lui fassent
+ombrage.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient loin de la terre lorsque Elisa s'&eacute;veilla, elle crut r&ecirc;ver en
+se voyant port&eacute;e au-dessus de l'eau, tr&egrave;s haut dans l'air. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle
+&eacute;taient plac&eacute;es une branche portant de d&eacute;licieuses baies m&ucirc;res et une
+botte de racines savoureuses, le plus jeune des fr&egrave;res &eacute;tait all&eacute; les
+cueillir et les avait d&eacute;pos&eacute;es pr&egrave;s d'elle, elle lui sourit avec
+reconnaissance car elle savait bien que c'&eacute;tait lui qui volait au-dessus
+de sa t&ecirc;te et l'ombrageait de ses ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux
+semblait une mouette pos&eacute;e sur l'eau. Un grand nuage passait derri&egrave;re
+eux, une v&eacute;ritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-m&ecirc;me
+et de ses onze fr&egrave;res en une image gigantesque, ils formaient un tableau
+plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais &agrave; mesure que le soleil
+montait et que le nuage s'&eacute;loignait derri&egrave;re eux, ces ombres
+fantastiques s'effa&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Tout le jour, ils vol&egrave;rent comme une fl&egrave;che sifflant dans l'air, moins
+vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur s&oelig;ur. Un orage
+se pr&eacute;parait, le soir approchait; inqui&egrave;te, Elisa voyait le soleil
+d&eacute;cliner et le rocher solitaire n'&eacute;tait pas encore en vue. Il lui parut
+que les battements d'ailes des cygnes &eacute;taient toujours plus vigoureux.
+H&eacute;las! c'&eacute;tait sa faute s'ils n'avan&ccedil;aient pas assez vite. Quand le
+soleil serait couch&eacute;, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la
+mer et se noyer.</p>
+
+<p>Alors, du plus profond de son c&oelig;ur monta vers Dieu une ardente pri&egrave;re.
+Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se
+rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annon&ccedil;aient
+la temp&ecirc;te, les nuages s'amassaient en une seule &eacute;norme vague de plomb
+qui s'avan&ccedil;ait mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait maintenant tout pr&egrave;s de toucher la mer, le c&oelig;ur d'Elisa
+fr&eacute;mit, les cygnes piqu&egrave;rent une descente si rapide qu'elle crut tomber,
+mais tr&egrave;s vite ils plan&egrave;rent de nouveau. Maintenant le soleil &eacute;tait &agrave;
+moiti&eacute; sous l'eau, alors seulement elle aper&ccedil;ut le petit r&eacute;cif
+au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la t&ecirc;te de
+l'eau. Le soleil s'enfon&ccedil;ait si vite, il n'&eacute;tait plus qu'une &eacute;toile
+&mdash;alors elle toucha du pied le sol ferme&mdash;et le soleil s'&eacute;teignit comme
+la derni&egrave;re &eacute;tincelle d'un papier qui br&ucirc;le. Coude contre coude, ses
+fr&egrave;res se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que
+pour eux et pour elle. La mer battait le r&eacute;cif, jaillissait et retombait
+sur eux en cascades, le ciel br&ucirc;lait d'&eacute;clairs toujours recommenc&eacute;s et
+le tonnerre roulait ses coups r&eacute;p&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors la s&oelig;ur et les fr&egrave;res, se tenant par la main, chant&egrave;rent un
+cantique o&ugrave; ils retrouv&egrave;rent courage.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aube, l'air &eacute;tait pur et calme, aussit&ocirc;t le soleil lev&eacute; les cygnes
+s'envol&egrave;rent avec Elisa. La mer &eacute;tait encore forte et lorsqu'ils furent
+tr&egrave;s hauts dans l'air, l'&eacute;cume blanche sur les flots d'un vert sombre
+semblait des millions de cygnes nageant.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant &agrave; demi
+dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les
+rocs et un ch&acirc;teau d'au moins une lieue de long, orn&eacute; de colonnades les
+unes au-dessus des autres. &Agrave; ses pieds se balan&ccedil;aient des for&ecirc;ts de
+palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin.
+Elle demanda si c'&eacute;tait l&agrave; le pays o&ugrave; ils devaient aller, mais les
+cygnes secou&egrave;rent la t&ecirc;te, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'&eacute;tait
+qu'un joli mirage, le ch&acirc;teau de nu&eacute;es toujours changeant de la f&eacute;e
+Morgane o&ugrave; ils n'oseraient jamais amener un &ecirc;tre humain. Tandis qu'Elisa
+le regardait, montagnes, bois et ch&acirc;teau s'&eacute;croul&egrave;rent et voici surgir
+vingt &eacute;glises alti&egrave;res, toutes semblables, aux hautes tours, aux
+fen&ecirc;tres pointues. Elle croyait entendre r&eacute;sonner l'orgue mais ce
+n'&eacute;tait que le bruit de la mer. Bient&ocirc;t les &eacute;glises se rapproch&egrave;rent et
+devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle
+baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine
+glissant &agrave; la surface.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t elle aper&ccedil;ut le v&eacute;ritable pays o&ugrave; ils devaient se rendre,
+pays de belles montagnes bleues, de bois de c&egrave;dres, de villes et de
+ch&acirc;teaux. Bien avant le coucher du soleil, elle &eacute;tait assise sur un
+rocher devant l'entr&eacute;e d'une grotte tapiss&eacute;e de jolies plantes vertes
+grimpantes, on e&ucirc;t dit des tapis brod&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons bien voir ce que tu vas r&ecirc;ver, cette nuit, dit le plus
+jeune des fr&egrave;res en lui montrant sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement je pouvais r&ecirc;ver comment vous aider! r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et cette pens&eacute;e la pr&eacute;occupait si fort, elle suppliait si instamment
+Dieu de l'aider que, m&ecirc;me endormie, elle poursuivait sa pri&egrave;re. Alors il
+lui sembla qu'elle s'&eacute;levait tr&egrave;s haut dans les airs jusqu'au ch&acirc;teau de
+la f&eacute;e Morgane qui venait elle-m&ecirc;me &agrave; sa rencontre, &eacute;blouissante de
+beaut&eacute; et cependant semblable &agrave; la vieille femme qui lui avait offert
+des baies dans la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Tes fr&egrave;res peuvent &ecirc;tre sauv&eacute;s! dit la f&eacute;e, mais auras-tu assez de
+courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains
+d&eacute;licates, elle fa&ccedil;onne pourtant les pierres les plus dures, mais elle
+ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de
+c&oelig;ur et ne conna&icirc;t pas l'angoisse et le tourment que tu auras &agrave;
+endurer.</p>
+
+<p>&laquo;Vois cette ortie que je tiens &agrave; la main, il en pousse beaucoup de
+cette sorte autour de la grotte o&ugrave; tu habites, mais celle-ci seulement
+et celles qui poussent sur les tombes du cimeti&egrave;re sont utilisables
+&mdash;cueille-les malgr&eacute; les cloques qui br&ucirc;leront ta peau, pi&eacute;tine-les pour
+en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de
+mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
+sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'&agrave;
+l'instant o&ugrave; tu commenceras ce travail, et jusqu'&agrave; ce qu'il soit
+termin&eacute;, m&ecirc;me s'il faut des ann&eacute;es, tu ne dois prononcer aucune parole,
+le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le
+c&oelig;ur de tes fr&egrave;res, de ta langue d&eacute;pend leur vie. N'oublie pas!&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e effleura de l'ortie la main d'Elisa et la br&ucirc;lure l'&eacute;veilla. Il
+faisait grand jour, et tout pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; elle avait dormi, il y
+avait une ortie pareille &agrave; celle de son r&ecirc;ve. Alors elle tomba &agrave;, genoux
+et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer
+son travail.</p>
+
+<p>De ses mains d&eacute;licates, elle arrachait les orties qui br&ucirc;laient comme du
+feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras
+mais elle &eacute;tait contente de souffrir pourvu qu'elle p&ucirc;t sauver ses
+fr&egrave;res. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin
+vert.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil les fr&egrave;res rentr&egrave;rent. Ils s'effray&egrave;rent de la
+trouver muette, craignant un autre mauvais sort jet&eacute; par la m&eacute;chante
+belle-m&egrave;re, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle
+faisait pour eux. Le plus jeune des fr&egrave;res se prit &agrave; pleurer et l&agrave; o&ugrave;
+tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques
+br&ucirc;lantes s'effa&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Elle passa la nuit &agrave; travailler n'ayant de cesse qu'elle n'e&ucirc;t sauv&eacute; ses
+fr&egrave;res ch&eacute;ris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes &eacute;taient
+absents, elle demeura &agrave; travailler solitaire mais jamais le temps
+n'avait vol&eacute; si vite. Une cotte de mailles &eacute;tait d&eacute;j&agrave; termin&eacute;e, elle
+commen&ccedil;ait la seconde.</p>
+
+<p>Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout
+inqui&egrave;te, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens.
+Effray&eacute;e, elle se r&eacute;fugia dans la grotte, lia en botte les orties
+qu'elle avait cueillies et d&eacute;m&ecirc;l&eacute;es et s'assit dessus.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et
+d'un autre encore. Ils aboyaient tr&egrave;s fort, couraient de tous c&ocirc;t&eacute;s, au
+bout de quelques minutes tous les chasseurs &eacute;taient l&agrave; devant la grotte
+et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avan&ccedil;a vers Elisa. Jamais
+il n'avait vu fille plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Elisa secoua la t&ecirc;te, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses
+fr&egrave;res en d&eacute;pendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour
+que le roi ne v&icirc;t pas sa souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que
+belle, je te v&ecirc;tirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or
+sur ta t&ecirc;te et tu habiteras le plus riche de mes palais!</p>
+
+<p>Il la souleva et la pla&ccedil;a sur son cheval, mais elle pleurait et se
+tordait les mains, alors le roi lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; travers les montagnes, la tenant devant lui sur son
+cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.</p>
+
+<p>Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses &eacute;glises et ses
+coupoles s'&eacute;talait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le
+palais o&ugrave; les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, o&ugrave; les
+murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas
+d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se d&eacute;solait. Indiff&eacute;rente,
+elle laissa les femmes la parer de v&ecirc;tements royaux, tresser ses cheveux
+et passer des gants tr&egrave;s fins sur ses doigts br&ucirc;l&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors, dans ces superbes atours, elle &eacute;tait si resplendissante de beaut&eacute;
+que toute la cour s'inclina profond&eacute;ment devant elle et que le roi
+l'&eacute;lut pour fianc&eacute;e, malgr&eacute; l'archev&ecirc;que qui hochait la t&ecirc;te et
+murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait &ecirc;tre qu'une sorci&egrave;re
+qui s&eacute;duisait le c&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les
+plus rares. Les filles les plus ravissantes dans&egrave;rent pour elle. On la
+conduisit &agrave; travers des jardins embaum&eacute;s dans des salons superbes, mais
+pas le moindre sourire ne lui venait aux l&egrave;vres ni aux yeux, la douleur
+seule semblait y r&eacute;gner pour l'&eacute;ternit&eacute;. Le roi ouvrit alors la porte
+d'une petite pi&egrave;ce attenante &agrave; celle o&ugrave; elle devait dormir, qui &eacute;tait
+orn&eacute;e de riches tapisseries vertes rappelant tout &agrave; fait la grotte o&ugrave;
+elle avait habit&eacute;. La botte de lin qu'elle avait fil&eacute;e avec les orties
+&eacute;tait l&agrave; sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles d&eacute;j&agrave;
+termin&eacute;e,&mdash;un des chasseurs avait emport&eacute; tout ceci comme curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ici tu pourras r&ecirc;ver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le
+roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton
+luxe, tu t'amuseras &agrave; repenser &agrave; ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant &agrave; c&oelig;ur, un sourire
+joua sur ses l&egrave;vres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au
+salut de ses fr&egrave;res et baisa la main du roi qui la pressa sur son c&oelig;ur
+et ordonna de sonner toutes les cloches des &eacute;glises. L'adorable fille
+muette des bois allait devenir reine.</p>
+
+<p>L'archev&ecirc;que avait beau murmur&eacute; de m&eacute;chants propos aux oreilles du roi,
+ils n'allaient pas jusqu'&agrave; son c&oelig;ur, la noce devait avoir lieu. C'est
+l'archev&ecirc;que lui-m&ecirc;me qui devait mettre la couronne sur la t&ecirc;te de la
+mari&eacute;e et, dans sa malveillance, il enfon&ccedil;a avec tant de force le cercle
+&eacute;troit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur
+autrement lourde lui serrait le c&oelig;ur, le chagrin qu'elle avait pour ses
+fr&egrave;res. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur
+vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si
+beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour apr&egrave;s jour, elle
+s'attachait &agrave; lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier &agrave;
+lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait &ecirc;tre muette,
+muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit
+hors de leur lit pour aller dans la petite chambre d&eacute;cor&eacute;e comme la
+grotte et l&agrave;, elle tricotait une cotte de mailles apr&egrave;s l'autre. Quand
+elle fut &agrave; la septi&egrave;me, il ne lui restait plus de lin.</p>
+
+<p>Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au
+cimeti&egrave;re, mais elle devait les cueillir elle-m&ecirc;me, comment
+pourrait-elle sortir?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'est-ce que la souffrance &agrave; mes doigts &agrave; c&ocirc;t&eacute; du tourment de
+mon c&oelig;ur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!&raquo;
+Le c&oelig;ur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle
+sortit dans la nuit &eacute;clair&eacute;e par la lune, descendit au jardin, suivit
+les longues all&eacute;es et les rues d&eacute;sertes jusqu'au cimeti&egrave;re. L&agrave; elle vit
+sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses
+sorci&egrave;res. Elisa &eacute;tait oblig&eacute;e de passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elles et elles la
+fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille r&eacute;cita sa pri&egrave;re,
+cueillit des orties br&ucirc;lantes et rentra au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Une seule personne l'avait vue: l'archev&ecirc;que rest&eacute; debout tandis que
+les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soup&ccedil;ons
+malveillants sur la reine, elle n'&eacute;tait qu'une sorci&egrave;re!</p>
+
+<p>Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce
+qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche,
+les saints de bois sculpt&eacute;s secouaient la t&ecirc;te comme s'ils voulaient
+dire que ce n'&eacute;tait pas vrai, qu'Elisa &eacute;tait innocente.</p>
+
+<p>Des larmes am&egrave;res coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui
+avec un doute au c&oelig;ur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de
+dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se
+levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait dispara&icirc;tre
+dans sa petite chambre.</p>
+
+<p>Jour apr&egrave;s jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne
+se l'expliquait pas; elle s'inqui&eacute;tait cependant et que ne
+souffrit-elle alors en son c&oelig;ur pour ses fr&egrave;res! Ses larmes coulaient
+sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des
+diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette
+magnificence eussent bien voulu &ecirc;tre reines &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Cependant, elle devait &ecirc;tre bient&ocirc;t au terme de son ouvrage, il ne
+manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus
+de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la
+derni&egrave;re, s'en aller au cimeti&egrave;re en cueillir quelques poign&eacute;es. Elle
+redoutait cette course solitaire et les terribles sorci&egrave;res, mais sa
+volont&eacute; restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.</p>
+
+<p>Elisa partit donc, mais le roi et l'archev&ecirc;que la suivaient; ils la
+virent dispara&icirc;tre &agrave; la grille du cimeti&egrave;re et, quand eux-m&ecirc;mes s'en
+approch&egrave;rent, ils virent les affreuses sorci&egrave;res assises sur la dalle
+comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la
+figurait parmi les sorci&egrave;res, elle dont la t&ecirc;te avait, ce m&ecirc;me soir,
+repos&eacute; sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le peuple qui la jugera, dit-il.</p>
+
+<p>Le peuple la condamna, elle devait &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;e vive.</p>
+
+<p>Arrach&eacute;e aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jet&eacute;e dans un cachot
+sombre et humide o&ugrave; le vent soufflait &agrave; travers les barreaux de la
+fen&ecirc;tre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa
+t&ecirc;te, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de
+mailles br&ucirc;lantes qu'elle avait tricot&eacute;es devaient lui servir de
+couvertures et de couette, mais aucun pr&eacute;sent ne pouvait lui &ecirc;tre plus
+cher. Elle se remit &agrave; son ouvrage en priant Dieu.</p>
+
+<p>Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les
+barreaux: c'&eacute;tait le plus jeune des fr&egrave;res qui l'avait retrouv&eacute;e. Alors
+elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans
+doute la derni&egrave;re de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage &eacute;tait presque
+achev&eacute; et ses fr&egrave;res &eacute;taient l&agrave;....</p>
+
+<p>L'archev&ecirc;que arriva pour passer les heures ultimes avec elle&mdash;il
+l'avait promis au roi&mdash;mais elle, secouant la t&ecirc;te, le pria par ses
+regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit m&ecirc;me il fallait que son
+travail f&ucirc;t termin&eacute;, sinon tout aurait &eacute;t&eacute; inutile, sa douleur, ses
+larmes et ses nuits sans sommeil. L'archev&ecirc;que la quitta sur quelques
+m&eacute;chantes paroles, mais continua sa besogne.</p>
+
+<p>Les petites souris couraient sur le plancher et tra&icirc;naient des orties
+jusqu'&agrave; ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa
+devant la fen&ecirc;tre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perd&icirc;t pas
+courage.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas encore l'aube&mdash;le soleil ne se l&egrave;verait qu'une heure
+plus tard&mdash;quand les onze fr&egrave;res se pr&eacute;sent&egrave;rent au portail du ch&acirc;teau.
+Ils demandaient qu'on les m&egrave;ne aupr&egrave;s du souverain mais on leur r&eacute;pondit
+que c'&eacute;tait tout &agrave; fait impossible. Sa Majest&eacute; dormait et nul n'e&ucirc;t os&eacute;
+le r&eacute;veiller. Ils suppli&egrave;rent, ils menac&egrave;rent jusqu'&agrave; ce que le garde
+par&ucirc;t et le roi lui-m&ecirc;me. &Agrave; cet instant, le soleil se leva, plus de
+fr&egrave;res, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient &agrave;
+tire-d'aile.</p>
+
+<p>Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir br&ucirc;ler la
+sorci&egrave;re. Une vieille haridelle tra&icirc;nait la charrette o&ugrave; on l'avait
+assise v&ecirc;tue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour
+de son visage d'une mortelle p&acirc;leur, ses l&egrave;vres remuaient doucement
+tandis que ses doigts tordaient le lin vert. M&ecirc;me sur le chemin de la
+mort, elle n'abandonnerait pas l'&oelig;uvre commenc&eacute;e, dix cottes de mailles
+&eacute;taient pos&eacute;es &agrave; ses pieds, elle tricotait la onzi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez la sorci&egrave;re, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien s&ucirc;r pas
+de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries;
+arrachez-lui &ccedil;a, mettez tout en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par
+les airs onze cygnes blancs, ils se pos&egrave;rent autour d'elle dans la
+charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, &eacute;pouvant&eacute;e,
+recula.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout
+bas.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le bourreau saisissait sa main, alors en toute h&acirc;te elle jeta les
+onze cottes de mailles sur les cygnes, et &agrave; leur place parurent onze
+princes d&eacute;licieux, le plus jeune avait une aile de cygne &agrave; la place d'un
+de ses bras, car il manquait encore une manche &agrave; la derni&egrave;re tunique
+qu'elle n'avait pu terminer.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant j'ose parler, s'&eacute;cria-t-elle, je suis innocente.</p>
+
+<p>Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant
+une sainte, mais elle tomba inanim&eacute;e dans les bras de ses fr&egrave;res, bris&eacute;e
+par l'attente, l'angoisse et la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est innocente! dit l'a&icirc;n&eacute; des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Il raconta tout ce qui &eacute;tait arriv&eacute; et, tandis qu'il parlait, un parfum
+se r&eacute;pandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du
+b&ucirc;cher avait pris racine et des branches avaient pouss&eacute; formant un grand
+buisson de roses rouges. &Agrave; sa cime, une fleur blanche resplendissait de
+lumi&egrave;re comme une &eacute;toile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
+d'Elisa. Alors elle revint &agrave; elle.</p>
+
+<p>Toutes les cloches des &eacute;glises se mirent &agrave; sonner d'elles-m&ecirc;mes et les
+oiseaux arriv&egrave;rent, volant en grandes troupes. Le retour au ch&acirc;teau fut
+un nouveau cort&egrave;ge nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais
+vu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_dernier_reve_du_chene" id="Le_dernier_reve_du_chene"></a><a href="#table">Le dernier r&ecirc;ve du ch&ecirc;ne</a></h2>
+
+
+<p>Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la for&ecirc;t qui
+arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'&eacute;levait un ch&ecirc;ne antique et
+s&eacute;culaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on
+ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.</p>
+
+<p>Souvent, par les beaux jours d'&eacute;t&eacute;, les &eacute;ph&eacute;m&egrave;res venaient s'&eacute;battre et
+tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces
+petites cr&eacute;atures, apr&egrave;s avoir voltig&eacute; longuement au milieu d'une
+joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie enti&egrave;re ne dure qu'un jour. Que
+c'est peu! Comme c'est triste!</p>
+
+<p>&mdash;Triste! r&eacute;pondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que
+j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement!
+l'air est si bon, si doux! je me sens tout transport&eacute; de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras tr&eacute;pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&eacute;pass&eacute;? s'&eacute;cria l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi,
+es-tu aussi tr&eacute;pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai d&eacute;j&agrave; v&eacute;cu bien des milliers de jours; nos journ&eacute;es ce sont,
+&agrave; dire vrai, des saisons enti&egrave;res. Mais comment te faire comprendre cela?
+C'est une telle longueur de temps que cela doit d&eacute;passer tout ce que
+tu peux imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut
+durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'&eacute;ternit&eacute;? En tout
+cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte d&eacute;j&agrave; mille moments o&ugrave;
+j'ai &eacute;t&eacute; joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel
+univers p&eacute;rira en m&ecirc;me temps?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes, r&eacute;pliqua le ch&ecirc;ne, il durera bien plus longtemps que moi;
+&agrave; mon tour, je ne puis me le figurer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors nous en sommes au m&ecirc;me point, sauf que nous calculons
+d'une fa&ccedil;on diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Et l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re reprit sa danse folle et s'&eacute;lan&ccedil;a dans les airs, s'amusant
+de l'&eacute;clat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau
+satin; il respirait &agrave; pleins poumons l'air embaum&eacute; par les senteurs de
+l'&eacute;glantier, des ch&egrave;vrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur
+du foin coup&eacute;; et l'insecte se sentait comme enivr&eacute;, &agrave; force de
+respirer ces parfum. La journ&eacute;e continua &agrave; &ecirc;tre splendide; l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re
+se reposa encore plusieurs fois pour recommencer &agrave; tournoyer en ronde
+avec ses compagnons. Le soleil commen&ccedil;a &agrave; baisser et l'insecte se sentit
+un peu fatigu&eacute; de toute cette gaiet&eacute;; ses ailes faiblissaient, et tout
+lentement il glissa le long du ch&ecirc;ne jusque sur le doux gazon. Il vint &agrave;
+choir sur la feuille d'une p&acirc;querette, et souleva encore une fois sa
+petite t&ecirc;te pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer
+bleue. Puis ses yeux se ferm&egrave;rent; un doux sommeil s'empara de lui:
+c'&eacute;tait la mort.</p>
+
+<p>Le lendemain, le ch&ecirc;ne vit rena&icirc;tre d'autres &eacute;ph&eacute;m&egrave;res; il s'entretint
+avec eux aussi et il les vit de m&ecirc;me danser, fol&acirc;trer joyeusement et
+s'endormir paisiblement en pleine f&eacute;licit&eacute;. Ce spectacle se r&eacute;p&eacute;ta
+souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le
+temps de r&eacute;fl&eacute;chir: car si, chez nous autres hommes, nos pens&eacute;es sont
+interrompues tous les jours par le sommeil, le ch&ecirc;ne, lui, ne dort qu'en
+hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps
+approchait o&ugrave; il allait se reposer; l'automne &eacute;tait &agrave; sa fin. D&eacute;j&agrave; les
+taupes commen&ccedil;aient leur sabbat. Les autres arbres &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;pouill&eacute;s, et le ch&ecirc;ne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.</p>
+
+<p>&laquo;Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer
+gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront
+d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinqui&egrave;me nuit. En
+r&eacute;alit&eacute;, compar&eacute; &agrave; nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors
+bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude
+couverture pour tes racines.</p>
+
+<p>Et le ch&ecirc;ne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour
+tout le long hiver; et il eut bien des r&ecirc;ves, o&ugrave; sa vie pass&eacute;e lui
+revint en souvenir.</p>
+
+<p>Il se rappela comment il &eacute;tait sorti d'un gland; comment, &eacute;tant encore
+un tout mince arbuste, il avait failli &ecirc;tre d&eacute;vor&eacute; par une ch&egrave;vre. Puis
+il avait grandi &agrave; merveille; plusieurs fois, les gardes de la for&ecirc;t
+l'avaient admir&eacute; et avaient pens&eacute; &agrave; le faire abattre pour en tirer des
+m&acirc;ts, des poutres, des planches solides. Il &eacute;tait cependant arriv&eacute; &agrave; son
+quatri&egrave;me si&egrave;cle, et aujourd'hui personne ne songeait plus &agrave; le faire
+couper; il &eacute;tait devenu l'ornement de la for&ecirc;t; sa superbe couronne
+d&eacute;passait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer
+et il servait de point de rep&egrave;re aux marins. Au printemps, dans ses
+hautes branches, les ramiers b&acirc;tissaient leur nid; le coucou y &eacute;tait &agrave;
+demeure et faisait, de l&agrave;, r&eacute;sonner au loin son cri monotone. L'automne,
+quand les feuilles de ch&ecirc;ne, toutes jaunies, ressemblent &agrave; des plaques
+de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce
+g&eacute;ant de la for&ecirc;t et s'y reposaient une derni&egrave;re fois avant
+d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.</p>
+
+<p>Maintenant donc, l'hiver &eacute;tait venu; apr&egrave;s avoir longtemps r&eacute;sist&eacute; aux
+aquilons, les feuilles du ch&ecirc;ne &eacute;taient presque toutes tomb&eacute;es; les
+corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et
+taillaient des bavettes sur la duret&eacute; des temps, sur la famine prochaine
+qui s'annon&ccedil;ait pour eux.</p>
+
+<p>Survint la veille du saint jour de No&euml;l, et ce fut alors que le vieux
+ch&ecirc;ne r&ecirc;va le plus beau r&ecirc;ve de sa vie. Il avait le sentiment de la f&ecirc;te
+qui se pr&eacute;parait partout sur la terre, l&agrave; o&ugrave; il y a des chr&eacute;tiens; il
+sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais
+il se croyait en &eacute;t&eacute;, par une splendide journ&eacute;e. Et voici ce qui lui
+apparut:</p>
+
+<p>Sa haute et vaste couronne &eacute;tait fra&icirc;che et verte; les rayons de soleil
+y jouaient &agrave; travers les branches et le feuillage, et projetaient des
+reflets dor&eacute;s. L'air &eacute;tait embaum&eacute; de senteurs vivifiantes; des
+papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient &agrave;
+cache-cache, puis &agrave; qui volerait le plus haut. Des myriades d'&eacute;ph&eacute;m&egrave;res
+donnaient une sarabande.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qu'un brillant cort&egrave;ge s'avance: c'&eacute;taient les personnages que le
+vieux ch&ecirc;ne avait vus tour &agrave; tour passer devant lui pendant la longue
+suite d'ann&eacute;es qu'il avait v&eacute;cues. En t&ecirc;te marchait une cavalcade, des
+pages, des chevaliers aux armures &eacute;tincelantes, qui revenaient de la
+croisade, des ch&acirc;telains v&ecirc;tus de brocart sur des palefrois
+capara&ccedil;onn&eacute;s, et tenant sur la main des faucons encapuchonn&eacute;s; le cor
+de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une
+troupe de re&icirc;tres et de lansquenets, aux v&ecirc;tements bouffants et
+bariol&eacute;s, arm&eacute;s de hallebardes et d'arquebuses; ils dress&egrave;rent leur
+tente sous le vieux ch&ecirc;ne, allum&egrave;rent le feu et, au milieu d'une orgie,
+ils entonn&egrave;rent des chants de guerre et des refrains bachiques.</p>
+
+<p>Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un
+jeune couple; ils avaient des cheveux poudr&eacute;s et la dame &eacute;tait couverte
+de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'&eacute;corce du
+ch&ecirc;ne les initiales de leurs deux noms; et ils &eacute;cout&egrave;rent avec
+ravissement les sons doux et &eacute;tranges de la harpe &eacute;olienne qui &eacute;tait
+suspendue dans les branches de l'arbre.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, le ch&ecirc;ne &eacute;prouva comme si un nouveau et puissant
+courant de vie partant des extr&eacute;mit&eacute;s de ses racines le traversait de
+part en part, montant jusqu'&agrave; sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes
+feuilles.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la
+terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc
+s'&eacute;lan&ccedil;ait, sa couronne s'&eacute;tendait en d&ocirc;me, et montait toujours plus
+haut vers le ciel; et plus le ch&ecirc;ne s'&eacute;levait, plus il &eacute;prouvait de
+bonheur, et il ne d&eacute;sirait que monter encore au-del&agrave;, jusqu'au soleil,
+dont les rayons brillants le p&eacute;n&eacute;traient d'une chaleur bienfaisante. Et
+sa couronne &eacute;tait d&eacute;j&agrave; parvenue au-dessus des nuages qui, comme une
+troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en plein jour, et cependant les &eacute;toiles devinrent visibles;
+elles luisaient de leur plus bel &eacute;clat; elles rappelaient au vieux
+ch&ecirc;ne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent &eacute;taient venus
+s'&eacute;battre autour de lui.</p>
+
+<p>Au spectacle de cette immensit&eacute;, on &eacute;tait transport&eacute; de la f&eacute;licit&eacute; la
+plus pure. Mais le vieux ch&ecirc;ne sentait qu'il lui manquait quelque chose;
+il &eacute;prouvait l'ardent d&eacute;sir de voir les autres arbres de la for&ecirc;t, les
+plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlev&eacute;es comme
+lui et mises en pr&eacute;sence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il f&ucirc;t
+enti&egrave;rement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands
+et petits, prenant part &agrave; sa f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres
+feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu
+adresser un signal aux muguets et aux violettes cach&eacute;s sous la mousse,
+aussi bien qu'aux autres ch&ecirc;nes, ses compagnons.</p>
+
+<p>Il lui sembla apercevoir tout &agrave; coup un grand mouvement; les cimes de
+la for&ecirc;t se soulevaient, les arbres se mirent &agrave; pousser, &agrave; grandir
+jusqu'&agrave; percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'&eacute;lever plus
+vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les
+plus vite arriv&eacute;s, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et
+blancs traversaient les airs comme des fl&egrave;ches, presque comme des
+&eacute;clairs. Et l'on vit arriver les joncs, les gen&ecirc;ts, les foug&egrave;res, et
+aussi les oiseaux qui, &eacute;merveill&eacute;s du voyage, chantaient &agrave; tue-t&ecirc;te
+leurs plus beaux airs de f&ecirc;te. Les sauterelles juch&eacute;es sur les brins
+d'herbes jouaient leur petite musique, accompagn&eacute;es par les grillons, le
+susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce
+joyeux concert faisait une d&eacute;licieuse harmonie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le ch&ecirc;ne, o&ugrave; est donc rest&eacute;e la petite fleur bleue qui borde
+le ruisseau, et la clochette, et la p&acirc;querette?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes tous, tous! disaient en ch&oelig;ur les fleurettes, les
+arbres, les plantes, les habitants de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le vieux ch&ecirc;ne jubilait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons
+dans un oc&eacute;an de d&eacute;lices! Quel miracle!</p>
+
+<p>Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se
+d&eacute;tach&egrave;rent de terre.&raquo; C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me
+voil&agrave; d&eacute;gag&eacute; de tous liens; je puis m'&eacute;lancer vers la lumi&egrave;re &eacute;ternelle
+et m'y pr&eacute;cipiter avec tous les &ecirc;tres ch&eacute;ris qui m'entourent, grands et
+petits, tous!</p>
+
+<p>&mdash;Tous! dit l'&eacute;cho. Ce fut la fin du r&ecirc;ve du vieux ch&ecirc;ne. Une temp&ecirc;te
+terrible soufflait sur mer et sur terre.</p>
+
+<p>Des vagues &eacute;normes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de
+roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux ch&ecirc;ne; sa vigueur
+&eacute;prouv&eacute;e luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent
+l'&eacute;branla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment o&ugrave;
+il r&ecirc;vait qu'il s'&eacute;lan&ccedil;ait vers l'immensit&eacute; des cieux. Il gisait l&agrave;; il
+avait p&eacute;ri apr&egrave;s ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re
+apr&egrave;s sa journ&eacute;e d'existence.</p>
+
+<p>Le matin, lorsque le soleil vint &eacute;clairer le saint jour de No&euml;l,
+l'ouragan s'&eacute;tait apais&eacute;. De toutes les &eacute;glises retentissait le son des
+cloches; m&ecirc;me dans la plus humble cabane r&eacute;gnait l'all&eacute;gresse. La mer
+s'&eacute;tait calm&eacute;e; &agrave; bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait
+lutt&eacute;, tous les m&acirc;ts &eacute;taient d&eacute;cor&eacute;s, tous les pavillons hiss&eacute;s pour
+c&eacute;l&eacute;brer la grande f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand ch&ecirc;ne, qui nous
+servait de point de rep&egrave;re pour reconna&icirc;tre la c&ocirc;te, a disparu. Hier
+encore, je l'ai aper&ccedil;u de loin; c'est la temp&ecirc;te qui l'a abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Que d'ann&eacute;es il faudra pour qu'il soit remplac&eacute;, dit un autre matelot.
+Et encore, il n'y aura peut-&ecirc;tre aucun autre arbre assez fort pour
+grandir, comme lui.</p>
+
+<p>Ce fut l'oraison fun&egrave;bre prononc&eacute;e sur la fin du vieux ch&ecirc;ne, qui &eacute;tait
+&eacute;tendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle &eacute;tait
+toute &agrave; son honneur et bien m&eacute;rit&eacute;e, ce qui est si rare.</p>
+
+<p>&Agrave; bord du navire, les marins entonn&egrave;rent les psaumes et les cantiques de
+No&euml;l, qui c&eacute;l&egrave;brent la d&eacute;livrance des hommes par le Fils de Dieu, qui
+leur a ouvert la voie de la vie &eacute;ternelle: &laquo;La promesse est accomplie,
+chantaient-ils. Le Sauveur est n&eacute;. Oh! joie sans pareille! All&eacute;luia!
+All&eacute;luia!&raquo;</p>
+
+<p>Et ils sentaient leurs c&oelig;urs &eacute;lev&eacute;s vers le ciel et transport&eacute;s, tout
+comme le vieux ch&ecirc;ne, dans son dernier r&ecirc;ve, s'&eacute;tait senti entra&icirc;n&eacute; vers
+la lumi&egrave;re &eacute;ternelle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Lescargot_et_le_rosier" id="Lescargot_et_le_rosier"></a><a href="#table">L'escargot et le rosier</a></h2>
+
+
+<p>Le jardin &eacute;tait entour&eacute; d'une haie de noisetiers et au-dehors
+s'&eacute;tendaient des champs et des pr&eacute;s. Au milieu du jardin fleurissait un
+rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans
+l'escargot? Eh bien, lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses
+bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du
+lait comme des vaches et des moutons.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier.
+Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je prends mon temps, r&eacute;pondit l'escargot. Vous &ecirc;tes toujours si
+press&eacute;. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot &eacute;tait
+presque au m&ecirc;me endroit sous le rosier et se r&eacute;chauffait au soleil. Le
+rosier eut beaucoup de boutons cette ann&eacute;e-l&agrave;, qui devinrent des fleurs
+toujours fra&icirc;ches et toujours nouvelles. L'escargot s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est exactement comme l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Aucun progr&egrave;s nulle part.
+Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'&eacute;t&eacute; passa,
+l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et
+il en eut jusqu'&agrave; la premi&egrave;re neige. Le temps devient froid et pluvieux.
+Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une
+nouvelle ann&eacute;e commen&ccedil;a et r&eacute;apparurent et les petites roses et
+l'escargot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bient&ocirc;t
+penser &agrave; d&eacute;p&eacute;rir. Vous avez d&eacute;j&agrave; donn&eacute; au monde tout ce que vous
+pouviez. Que cela ait servi &agrave; quelque chose est une autre question, je
+n'ai pas eu le temps d'y r&eacute;fl&eacute;chir. Mais il est &eacute;vident que vous n'avez
+rien fait du tout pour votre &eacute;panouissement personnel sans quoi vous
+auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bient&ocirc;t et vous ne
+serez plus que branches nues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, vous ne vous livrez jamais &agrave; la r&eacute;flexion. N'avez-vous
+jamais essay&eacute; de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
+seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas
+autrement?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais
+pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force
+me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours
+grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'&eacute;tait ma vie, je
+ne pouvais pas faire autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez men&eacute; une vie bien facile, dit l'escargot.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tout m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute;, acquies&ccedil;a le rosier, mais vous avez re&ccedil;u
+encore bien davantage! Vous &ecirc;tes de ces natures qui r&eacute;fl&eacute;chissent et
+m&eacute;ditent et vous avez un grand talent qui, un jour, &eacute;tonnera le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est absolument pas dans mes intentions, r&eacute;pondit l'escargot. Le
+monde ne m'int&eacute;resse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis
+amplement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de
+nous-m&ecirc;mes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes
+roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai donn&eacute;? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il
+ne sert &agrave; rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez &agrave; faire &eacute;clore vos
+roses, de toute fa&ccedil;on vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier
+donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous
+leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans
+sa coquille et la referma sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne
+peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et
+que je les fasse &eacute;clore. Les p&eacute;tales tombent et le vent les emporte.
+J'ai vu pourtant une femme d&eacute;poser une petite rose dans son missel, une
+autre de mes roses a trouv&eacute; sa place sur la poitrine d'une belle jeune
+fille et une autre re&ccedil;ut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait
+bien plaisir, un vrai bonheur. Voil&agrave; mes souvenirs, ma vie! Et le
+rosier continua &agrave; fleurir dans l'innocence et l'escargot &agrave; somnoler dans
+sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des ann&eacute;es et des
+d&eacute;cennies pass&egrave;rent. L'escargot et le rosier devinrent poussi&egrave;re dans la
+poussi&egrave;re. M&ecirc;me la petite rose dans le missel se d&eacute;composa... mais dans
+le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et &agrave; leurs pieds grandirent de
+nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs
+maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas.
+Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera
+pas diff&eacute;rente.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_fee_du_sureau" id="La_fee_du_sureau"></a><a href="#table">La f&eacute;e du sureau</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait une fois un petit gar&ccedil;on enrhum&eacute;; il avait eu les pieds
+mouill&eacute;s. O&ugrave; &ccedil;a? Nul n'aurait su le dire, le temps &eacute;tant tout &agrave; fait au
+sec.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re le d&eacute;shabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui
+faire une bonne tasse de tisane de sureau cela r&eacute;chauffe! Au m&ecirc;me
+instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait
+tout en haut de l&agrave; maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni
+enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de
+contes et d'histoires pour leur faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Bois ta tisane, dit la m&egrave;re, et peut-&ecirc;tre monsieur te dira-t-il un
+conte.</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en
+souriant doucement. Mais o&ugrave; donc le petit s'est-il mouill&eacute; les pieds?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, dit la m&egrave;re, je me le demande....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur
+de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller &agrave;
+l'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau monte juste &agrave; la moiti&eacute; des tiges de mes bottes, si je passe &agrave;
+l'endroit le plus profond.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien voil&agrave; o&ugrave; nous avons eu les pieds mouill&eacute;s, dit le vieux
+monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez en inventer un imm&eacute;diatement. Maman dit que tout ce que
+vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous
+touchez peut sortir une histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent
+na&icirc;tre tout seuls et me frapper le front en disant: Me voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a va frapper bient&ocirc;t? demanda le petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>La maman se mit &agrave; rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la
+th&eacute;i&egrave;re et versa l'eau bouillante dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez! racontez!</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent
+capricieux et n'arrive que lorsque &ccedil;a lui chante. Stop! s'&eacute;cria-t-il
+tout d'un coup, en voil&agrave; un! Attention, il est l&agrave; sur la th&eacute;i&egrave;re!</p>
+
+<p>Le petit gar&ccedil;on tourna les yeux vers la th&eacute;i&egrave;re. Le couvercle se
+soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fra&icirc;ches et
+si blanches; de longues feuilles vertes sortaient m&ecirc;me par le bec, cela
+devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bient&ocirc;t qui
+envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel
+parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame &eacute;tait
+assise. Elle portait une dr&ocirc;le de robe toute verte parsem&eacute;e de grandes
+fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe &eacute;tait
+faite d'une &eacute;toffe ou de verdure et de fleurs vivantes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien s&ucirc;r, les Romains et les Grecs auraient dit que c'&eacute;tait une
+dryade, mais nous ne connaissons plus tout &ccedil;a. Ici, &agrave; Nyboder, on
+l'appelle &laquo;la f&eacute;e du Sureau&raquo;. Regarde-la bien et &eacute;coute-moi....</p>
+
+<p>Il y a &agrave; Nyboder un arbre tout fleuri pareil &agrave; celui-ci; il a pouss&eacute;
+dans le coin d'une petite ferme tr&egrave;s pauvre. Sous son ombrage, par une
+belle apr&egrave;s-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa
+vieille &eacute;pouse &eacute;taient assis. Arri&egrave;re-grands-parents d&eacute;j&agrave;, ils devaient
+bient&ocirc;t c&eacute;l&eacute;brer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste &agrave;
+quelle date. La f&eacute;e du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire.
+"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne
+l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous &eacute;tions
+petits, nous courions et nous jouions justement dans cette m&ecirc;me cour o&ugrave;
+nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour
+faire un jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, je me rappelle, r&eacute;pondit sa femme. Nous arrosions ces
+branches taill&eacute;es et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine,
+bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux,
+vieux, sommes assis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, et l&agrave;, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau,
+mon bateau, que j'avais taill&eacute; moi-m&ecirc;me, y naviguait! Mais bient&ocirc;t,
+c'est moi qui devais naviguer d'une autre mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'abord nous avions &eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;cole pour t&acirc;cher d'apprendre un peu
+quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les
+deux. L'apr&egrave;s-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main
+dans la main, et nous regardions de l&agrave;-haut le vaste monde, et
+Copenhague et la mer. Apr&egrave;s, nous sommes all&eacute;s &agrave; Frederiksberg, o&ugrave; le
+roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les
+canaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues
+ann&eacute;es, et pour de grands voyages!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai pleur&eacute; &agrave; cause de toi! dit-elle, je croyais que tu &eacute;tais
+mort et noy&eacute;, tomb&eacute; tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me
+levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle
+tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si
+bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait
+passer devant la maison o&ugrave; je servais; je descendis avec la poubelle et
+restai &agrave; la porte. Quel temps! Et comme j'attendais l&agrave;, le facteur
+passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait
+voyag&eacute;! Je me jetai dessus et commen&ccedil;ai &agrave; lire, je riais, je pleurais,
+j'&eacute;tais si heureuse! Tu &eacute;crivais que tu &eacute;tais dans les pays chauds o&ugrave;
+poussent les grains de caf&eacute;. Quel pays b&eacute;ni ce doit &ecirc;tre! Tu en
+racontais des choses, et je lisais tout &ccedil;a debout, ma poubelle pr&egrave;s de
+moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup,
+derri&egrave;re moi, quelqu'un nie prit par la taille....</p>
+
+<p>&mdash;Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne savais pas que c'&eacute;tait toi! Tu &eacute;tais arriv&eacute; en m&ecirc;me temps
+que la lettre et tu &eacute;tais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un
+grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suro&icirc;t reluisant. Tu
+&eacute;tais tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant. Dieu, quel temps et comme la rue &eacute;tait sale!</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite nous nous sommes mari&eacute;s, dit-il; tu te souviens quand nous
+avons eu le premier gar&ccedil;on, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans
+Christian?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.</p>
+
+<p>&mdash;Et leurs enfants, &agrave; leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme,
+de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien &agrave; cette
+&eacute;poque-ci de l'ann&eacute;e que nous nous sommes mari&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la f&eacute;e
+du Sureau en passant sa t&ecirc;te entre eux deux. Ils crurent que c'&eacute;tait la
+voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s arriv&egrave;rent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux,
+qu'on f&ecirc;tait les noces d'or, ils avaient d&eacute;j&agrave; le matin apport&eacute; leurs
+v&oelig;ux. Les vieux l'avaient oubli&eacute;, alors qu'ils se rappelaient si bien
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; de longues ann&eacute;es auparavant.</p>
+
+<p>Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux
+et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait
+tout autour et criait, tout heureux que ce f&ucirc;t jour de f&ecirc;te, qu'on
+allait manger des pommes de terre chaudes. La f&eacute;e du Sureau souriait
+dans l'arbre et criait &laquo;Bravo&raquo; avec les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit gar&ccedil;on qui &eacute;coutait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois t'y conna&icirc;tre, dit celui qui racontait. Demandons un peu &agrave;
+notre f&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la
+r&eacute;alit&eacute; na&icirc;t le plus merveilleux des contes, sans quoi mon d&eacute;licieux
+buisson ne serait pas jailli de la th&eacute;i&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle prit le petit gar&ccedil;on dans ses bras contre sa poitrine. La verdure
+et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui
+s'envola avec eux &agrave; travers l'espace. Voyage d&eacute;licieux. La f&eacute;e &eacute;tait
+devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une
+grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux
+boucl&eacute;s, une couronne. Ses yeux &eacute;taient si grands, si bleus! Quel
+plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrass&egrave;rent, ils avaient le
+m&ecirc;me &acirc;ge et les m&ecirc;mes go&ucirc;ts.</p>
+
+<p>La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans
+leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du p&egrave;re
+&eacute;tait rest&eacute;e; simple bois sec, elle &eacute;tait vivante pour les petits.
+Sit&ocirc;t qu'ils l'enfourch&egrave;rent, le pommeau poli se transforma en une belle
+t&ecirc;te hennissante, la noire crini&egrave;re voltigeait. Quatre pattes &agrave; la fois
+fines et fortes lui pouss&egrave;rent, l'animal &eacute;tait robuste et fougueux. Au
+galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; partis, dit le petit gar&ccedil;on, &agrave; des lieues de chez nous, nous
+allons jusqu'au ch&acirc;teau o&ugrave; nous &eacute;tions l'an pass&eacute;. Et ils tournaient et
+tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'&eacute;tait autre que
+la f&eacute;e, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand
+four qui a l'air d'un immense &oelig;uf sur le mur du c&ocirc;t&eacute; de la route, le
+sureau &eacute;tend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les
+poules et se rengorge! Nous voici &agrave; l'&eacute;glise, elle est tout en haut de
+la c&ocirc;te, au milieu des grands ch&ecirc;nes dont l'un est presque mort. Et nous
+voici &agrave; la forge o&ugrave; br&ucirc;le un grand feu, o&ugrave; des hommes &agrave; moiti&eacute; nus
+tapent de leurs marteaux, faisant voler les &eacute;tincelles de tous c&ocirc;t&eacute;s. En
+route, en route vers le beau ch&acirc;teau!</p>
+
+<p>Tout ce dont parlait la petite fille assise derri&egrave;re, sur la canne, se
+d&eacute;roulait devant eux; le gar&ccedil;on le voyait, et cependant ils ne
+tournaient qu'autour de la pelouse.</p>
+
+<p>Ensuite ils jou&egrave;rent dans l'all&eacute;e et dessin&egrave;rent un jardin sur le sol;
+la petite fille enleva une fleur de sureau de sa t&ecirc;te et la planta. Et
+cette fleur poussa exactement comme cela s'&eacute;tait pass&eacute; devant nos deux
+vieux de Nyboder, quand ils &eacute;taient Petits&mdash;comme nous l'avons racont&eacute;
+tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent la main dans la main, comme les vieux &eacute;tant enfants, mais
+ils ne mont&egrave;rent pas sur la Tour Ronde et ne visit&egrave;rent pas le jardin de
+Frederiksberg, non, la petite fille tenait le gar&ccedil;on par la taille et
+ils volaient &agrave; travers le Danemark.</p>
+
+<p>Le printemps se d&eacute;roula, puis l'&eacute;t&eacute;, et l'automne et l'hiver; mille
+images se refl&eacute;taient dans les yeux du gar&ccedil;on et, dans son c&oelig;ur,
+toujours la petite fille chantait: &laquo;Tu n'oublieras jamais tout &ccedil;a!&raquo;
+Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquis&eacute;ment. Le gar&ccedil;on
+sentait bien les roses et la fra&icirc;cheur des h&ecirc;tres, mais le parfum du
+sureau &eacute;tait bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le
+c&oelig;ur de la petite fille et dans la course la t&ecirc;te du gar&ccedil;on se tournait
+souvent vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis
+qu'ils passaient dans la for&ecirc;t de h&ecirc;tres aux bourgeons nouvellement
+&eacute;clos; le muguet embaumait &agrave; leurs pieds et les an&eacute;mones roses
+faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'&eacute;tait toujours le
+printemps dans l'odorante for&ecirc;t de h&ecirc;tres danoise.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est beau ici, en &eacute;t&eacute;, dit-elle, tandis qu'&agrave; toute allure ils
+passaient devant les vieux ch&acirc;teaux du moyen &acirc;ge, o&ugrave; les murs rouges et
+les pignons cr&eacute;nel&eacute;s se refl&eacute;taient dans les foss&eacute;s o&ugrave; les cygnes
+nageaient et levaient la t&ecirc;te vers les all&eacute;es ombreuses et fra&icirc;ches. Les
+bl&eacute;s ondulaient comme une mer dans la plaine, les foss&eacute;s &eacute;taient pleins
+de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de
+liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les pr&eacute;s. Le
+soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est beau, ici, &agrave; l'automne, dit la petite, et le ciel devint
+deux fois plus &eacute;lev&eacute; et plus intens&eacute;ment bleu, les plus ravissantes
+couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la for&ecirc;t, les chiens
+de chasse galopaient &agrave; toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages
+s'envolaient en criant au-dessus des tumulus o&ugrave; les ronces
+s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer &eacute;tait bleu-noir avec des
+voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les
+enfants &eacute;grenaient le sureau dans un grand r&eacute;cipient. Les jeunes
+chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
+et de sorciers.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres
+couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les
+pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les &eacute;toiles filantes
+tombaient du ciel l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>Dans la salle on allumait l'arbre de No&euml;l. C'&eacute;tait l'heure des cadeaux
+et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les
+paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et m&ecirc;me les
+plus pauvres enfants disaient: &laquo;Que c'est bon l'hiver!&raquo;</p>
+
+<p>Oui, tout &eacute;tait exquis quand la petite fille l'expliquait au gar&ccedil;on.
+Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge &agrave; la
+croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigu&eacute;. Le
+gar&ccedil;on devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde,
+loin, loin, vers les pays chauds o&ugrave; pousse le caf&eacute;. Au moment de
+l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la
+lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes,
+et, chaque fois que dans les pays &eacute;trangers il ouvrait son livre,
+c'&eacute;tait juste &agrave; la place de la fleur du souvenir.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fra&icirc;che, il
+lui semblait sentir le parfum des for&ecirc;ts danoises. Au milieu des p&eacute;tales
+de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui
+murmurait: &laquo;Qu'il fait bon au printemps, en &eacute;t&eacute;, en automne, en hiver&raquo;.</p>
+
+<p>Des centaines d'images glissaient dans ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es pass&egrave;rent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous
+un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les a&iuml;eux de Nyboder,
+et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La
+petite f&eacute;e aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, &eacute;tait assise
+dans l'arbre et les saluait de la t&ecirc;te, en disant: &laquo;C'est le jour de
+vos noces d'or!&raquo; Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
+baisers, alors elles brill&egrave;rent d'abord comme de l'argent, puis comme de
+l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la t&ecirc;te des vieilles gens, chaque
+fleur devint une couronne. Tous deux &eacute;taient assis l&agrave;, comme roi et
+reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari
+raconta &agrave; sa vieille l'histoire de la f&eacute;e du Sureau comme on la lui
+avait cont&eacute;e quand il &eacute;tait un petit gar&ccedil;on et tous les deux trouv&egrave;rent
+qu'elle ressemblait &agrave; leur propre histoire, les passages les plus
+semblables &eacute;taient ceux qui leur plaisaient le plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ainsi, dit la f&eacute;e dans l'arbre, les uns m'appellent f&eacute;e,
+les autres dryade, mais mon vrai nom est &laquo;Souvenir&raquo;. Je suis assise
+dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!
+Fais-moi voir si tu as gard&eacute; mon cadeau.</p>
+
+<p>Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau &eacute;tait
+l&agrave;, fra&icirc;che comme si on venait de l'y d&eacute;poser. Alors, &laquo;Souvenir&raquo;
+sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la t&ecirc;te, assis dans
+la lueur rouge du soleil couchant, ferm&egrave;rent les yeux et l'histoire
+est finie.</p>
+
+<p>Le petit gar&ccedil;on, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il
+avait entendu un conte. La th&eacute;i&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, sur la table, mais aucun
+sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait racont&eacute;
+l'histoire, allait justement s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'&eacute;tait joli, maman, dit le petit gar&ccedil;on. J'ai &eacute;t&eacute; dans les pays
+chauds.&mdash;Oui, &ccedil;a, je veux bien le croire, dit la m&egrave;re, quand on a dans
+le corps deux tasses de tisane de sureau br&ucirc;lante, on doit bien se
+sentir dans les pays chauds.</p>
+
+<p>Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as s&ucirc;rement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour
+savoir si c'&eacute;tait un conte ou une histoire!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est la f&eacute;e du Sureau? demanda l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est l&agrave;, sur la th&eacute;i&egrave;re, dit la m&egrave;re, eh bien, qu'elle y reste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_fleurs_de_la_petite_Ida" id="Les_fleurs_de_la_petite_Ida"></a><a href="#table">Les fleurs de la petite Ida</a></h2>
+
+
+<p>Les pauvres fleurs sont tout &agrave; fait mortes! dit la petite Ida, elles
+&eacute;taient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent!
+Pourquoi? demanda-t-elle &agrave; l'&eacute;tudiant assis sur le sofa.</p>
+
+<p>Elle l'aimait beaucoup, l'&eacute;tudiant, il savait les plus d&eacute;licieuses
+histoires et d&eacute;coupait des images si amusantes: des c&oelig;urs avec des
+petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands ch&acirc;teaux
+dont on pouvait ouvrir les portes, c'&eacute;tait un &eacute;tudiant plein d'entrain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'&eacute;tudiant. Elles sont all&eacute;es
+au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatigu&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.</p>
+
+<p>&mdash;Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent
+joyeusement de tous les c&ocirc;t&eacute;s. Elles font un bal presque tous les soirs.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?</p>
+
+<p>&mdash;Si, dit l'&eacute;tudiant. Les enfants de fleurs, les petites anth&eacute;mis et les
+petits muguets.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas all&eacute;e souvent devant le grand ch&acirc;teau que le roi habite
+l'&eacute;t&eacute;, o&ugrave; il y a un parc d&eacute;licieux tout plein de fleurs? Tu as vu les
+cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain,
+c'est l&agrave; qu'il y a un vrai bal, je t'assure!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les
+feuilles &eacute;taient tomb&eacute;es des arbres et il n'y avait pas une seule fleur!
+O&ugrave; sont-elles donc? L'&eacute;t&eacute;, j'en avais vu des quantit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont &agrave; l'int&eacute;rieur du ch&acirc;teau, dit l'&eacute;tudiant. D&egrave;s que le roi et
+les gens de la cour s'installent &agrave; la ville, les fleurs montent du parc
+au ch&acirc;teau et elles sont d'une gaiet&eacute; folle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce
+qu'elles dansent au ch&acirc;teau du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa
+ronde. Il a un grand trousseau de cl&eacute;s. D&egrave;s que les fleurs entendent
+leur cliquetis, elles restent tout &agrave; fait tranquilles, cach&eacute;es derri&egrave;re
+les grands rideaux et elles passent un peu la t&ecirc;te seulement. "Je sens
+qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que
+je ne pourrai pas non plus les voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si, souviens-toi lorsque tu iras l&agrave;-bas de jeter un coup d'&oelig;il &agrave;
+travers la fen&ecirc;tre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y
+avait une grande jonquille jaune &eacute;tendue sur le divan, elle croyait &ecirc;tre
+une dame d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien s&ucirc;r, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas
+vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air
+de fleurs, ils l'ont &eacute;t&eacute; du reste. Ils se sont arrach&eacute;s de leur tige et
+ont saut&eacute; tr&egrave;s haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si
+c'&eacute;taient des ailes et ils se sont envol&eacute;s. Et comme ils se conduisaient
+fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journ&eacute;e, de ne
+pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les
+p&eacute;tales, &agrave; la fin, sont devenus de vraies ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais
+&eacute;t&eacute; au ch&acirc;teau du roi, ni m&ecirc;me qu'elles sachent combien les f&ecirc;tes y sont
+gaies.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais te dire quelque chose qui &eacute;tonnerait bien le professeur de
+botanique qui habite &agrave; c&ocirc;t&eacute; (tu le connais). Quand tu iras dans son
+jardin, tu raconteras &agrave; une des fleurs qu'il y a grand bal au ch&acirc;teau la
+nuit, elle le r&eacute;p&eacute;tera &agrave; toutes les autres et elles s'envoleront. Si le
+professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une
+fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne
+savent pas parler.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, dit l'&eacute;tudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu
+pas remarqu&eacute; quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la
+t&ecirc;te et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si
+elles parlaient.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une
+ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles &agrave; un ravissant
+&oelig;illet rouge. Elle disait: &laquo;Tu es si joli, et je t'aime tant!&raquo; Mais
+le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussit&ocirc;t une grande tape
+&agrave; l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais &ccedil;a l'a terriblement
+br&ucirc;l&eacute; et depuis il n'ose plus jamais toucher &agrave; l'ortie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est amusant, dit la petite Ida en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de
+chancellerie venu en visite et qui &eacute;tait assis sur le sofa. Il n'aimait
+pas du tout l'&eacute;tudiant et grognait tout le temps quand il le voyait
+d&eacute;couper des images si amusantes: un homme pendu &agrave; une potence et
+tenant un c&oelig;ur &agrave; la main, car il avait vol&eacute; bien des c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Le conseiller n'appr&eacute;ciait pas du tout cela et il disait comme
+maintenant: &laquo;Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la
+t&ecirc;te d'un enfant? Quelles inventions stupides!&raquo;</p>
+
+<p>Mais la petite Ida trouvait tr&egrave;s amusant ce que l'&eacute;tudiant racontait et
+elle y pensait beaucoup.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te des fleurs pendait parce qu'elles &eacute;taient fatigu&eacute;es d'avoir
+dans&eacute; toute la nuit, elles &eacute;taient certainement malades. Elle les
+apporta pr&egrave;s de ses autres jouets &eacute;tal&eacute;s sur une jolie table, dont le
+tiroir &eacute;tait plein de tr&eacute;sors. Dans le petit lit &eacute;tait couch&eacute;e sa poup&eacute;e
+Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: &laquo;Il faut absolument te lever,
+Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs
+sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-&ecirc;tre qu'elles
+gu&eacute;riront!&raquo; Elle fit lever la poup&eacute;e qui avait un air rev&ecirc;che et ne
+dit pas un mot, elle &eacute;tait f&acirc;ch&eacute;e de pr&ecirc;ter son lit.</p>
+
+<p>Ida coucha les fleurs dans le lit de poup&eacute;e, tira la petite couverture
+sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles,
+qu'elle allait leur faire du th&eacute; afin qu'elles gu&eacute;rissent et puissent se
+lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que
+le soleil ne leur v&icirc;nt pas dans les yeux.</p>
+
+<p>Toute la soir&eacute;e, elle ne put s'emp&ecirc;cher de penser &agrave; ce que l'&eacute;tudiant
+lui avait racont&eacute; et quand vint l'heure d'aller elle-m&ecirc;me au lit, elle
+courut d'abord derri&egrave;re les rideaux des fen&ecirc;tres dans l'embrasure
+desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa
+m&egrave;re, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: &laquo;Je sais
+bien que vous devez aller au bal!&raquo;</p>
+
+<p>Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.</p>
+
+<p>La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps &agrave; penser. Comme ce
+serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs l&agrave;-bas, dans le ch&acirc;teau
+du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment mes fleurs y sont all&eacute;es?</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, elle s'endormit.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;veilla au milieu de la nuit; elle avait r&ecirc;v&eacute; de fleurs et de
+l'&eacute;tudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des
+id&eacute;es stupides et folles dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse br&ucirc;lait sur
+la table, son p&egrave;re et sa m&egrave;re dormaient.</p>
+
+<p>Mes fleurs sont-elles encore couch&eacute;es dans le lit de Sophie? se
+dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'&oelig;il vers la porte
+entreb&acirc;ill&eacute;e. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on
+jouait du piano dans la pi&egrave;ce &agrave; c&ocirc;t&eacute;, mais tout doucement. Jamais elle
+n'avait entendu une musique aussi d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que
+je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.</p>
+
+<p>&laquo;Si seulement elles voulaient entrer ici&raquo;, se dit-elle.</p>
+
+<p>Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait &agrave; jouer, si
+l&eacute;g&egrave;rement. &Agrave; la fin, elle n'y tint plus, c'&eacute;tait trop d&eacute;licieux, elle
+se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'&agrave; la porte
+jeter un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pi&egrave;ce, mais il y
+faisait tout &agrave; fait clair, la lune brillait &agrave; travers la fen&ecirc;tre et
+&eacute;clairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les
+tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout
+dans l'embrasure de la fen&ecirc;tre o&ugrave; ne restaient que les pots vides. Sur
+le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.</p>
+
+<p>Un grand lis rouge &eacute;tait assis au piano. Ida &eacute;tait s&ucirc;re de l'avoir vu
+cet &eacute;t&eacute; car elle se rappelait que l'&eacute;tudiant avait dit: &laquo;Oh! comme il
+ressemble &agrave; Mademoiselle Line!&raquo; et tout le monde s'&eacute;tait moqu&eacute; de lui.
+Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment &agrave; cette
+demoiselle, et elle jouait tout &agrave; fait de la m&ecirc;me fa&ccedil;on qu'elle.</p>
+
+<p>Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table o&ugrave;
+se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poup&eacute;es et en
+tira les rideaux. Les fleurs malades y &eacute;taient couch&eacute;es mais elles se
+lev&egrave;rent imm&eacute;diatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi
+voulaient danser.</p>
+
+<p>Ida eut l'impression que quelque chose &eacute;tait tomb&eacute; de la table. Elle
+regarda de ce c&ocirc;t&eacute; et vit que c'&eacute;tait la verge de la Mi-Car&ecirc;me qui avait
+saut&eacute; par terre. Ne croyait-elle pas &ecirc;tre aussi une fleur?</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s joli, apr&egrave;s tout, ce martinet. &Agrave; son sommet &eacute;tait une
+petite poup&eacute;e de cire qui avait sur la t&ecirc;te un large chapeau.</p>
+
+<p>La verge de la Mi-Car&ecirc;me sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en
+plein milieu des fleurs. Elle se mit &agrave; taper tr&egrave;s fort des pieds car
+elle dansait la mazurka, et cette danse-l&agrave;, les autres fleurs ne la
+connaissaient pas.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la poup&eacute;e de cire du petit fouet de la Mi-Car&ecirc;me devint
+grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria
+tr&egrave;s haut: &laquo;Peut-on mettre des b&ecirc;tises pareilles dans la t&ecirc;te d'un
+enfant! Ce sont des inventions stupides!&raquo; Et alors, elle ressemblait
+exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau,
+elle aussi &eacute;tait jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui
+donn&egrave;rent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de
+nouveau et redevint une petite poup&eacute;e de cire.</p>
+
+<p>Le fouet de la Mi-Car&ecirc;me continuait &agrave; danser et le conseiller &eacute;tait
+oblig&eacute; de danser avec. Il n'y avait rien &agrave; faire: il se faisait grand
+et long et tout d'un coup redevenait la petite poup&eacute;e de cire jaune au
+grand chapeau noir.</p>
+
+<p>Les fleurs pri&egrave;rent alors le martinet de s'arr&ecirc;ter, surtout celles qui
+avaient couch&eacute; dans le lit de poup&eacute;e, et cette danse cessa.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; qu'on entendit des coups violents frapp&eacute;s &agrave; l'int&eacute;rieur du
+tiroir o&ugrave; gisait Sophie, la poup&eacute;e d'Ida, au milieu de tant d'autres
+jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de
+tout son long sur le ventre et r&eacute;ussit &agrave; tirer un petit peu le tiroir.
+Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!</p>
+
+<p>Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que
+l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle
+toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.</p>
+
+<p>Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa
+tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs
+accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'&eacute;tait pas fait
+mal, et elles &eacute;taient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui
+avaient couch&eacute; dans son lit.</p>
+
+<p>Elle ne s'&eacute;tait pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs
+d'Ida la remerci&egrave;rent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et
+l'attirait juste au milieu du parquet, l&agrave; o&ugrave; scintillait la lune, on
+dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie
+&eacute;tait bien contente, elle les pria de conserver son lit.</p>
+
+<p>Mais les fleurs r&eacute;pondirent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si
+longtemps. Demain nous serons tout &agrave; fait mortes. Mais dis &agrave; la petite
+Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, pr&egrave;s de la tombe de son canari,
+alors nous refleurirons l'&eacute;t&eacute; prochain et nous serons encore plus
+belles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies
+fleurs entr&egrave;rent en dansant. Ida ne comprenait pas d'o&ugrave; elles pouvaient
+venir, c'&eacute;taient s&ucirc;rement toutes les fleurs du ch&acirc;teau du roi. En t&ecirc;te
+s'avan&ccedil;aient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or:
+c'&eacute;taient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes
+girofl&eacute;es et des &oelig;illets qui saluaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Ils &eacute;taient
+accompagn&eacute;s de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient
+dans des cosses de pois &agrave; en &ecirc;tre cramoisies. Les campanules bleues et
+les petites niv&eacute;oles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des
+clochettes. Venaient ensuite quantit&eacute; d'autres fleurs, elles dansaient
+toutes ensemble, les violettes bleues et les p&acirc;querettes rouges, les
+marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'&eacute;tait ravissant
+&agrave; voir.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, les fleurs se souhait&egrave;rent bonne nuit, la petite Ida se glissa
+aussi dans son lit et elle r&ecirc;va de tout ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussit&ocirc;t &agrave; la table
+pour voir si les fleurs &eacute;taient encore l&agrave;, et elle tira les rideaux du
+petit lit; oui, elles y &eacute;taient mais tout &agrave; fait fan&eacute;es, beaucoup plus
+que la veille.</p>
+
+<p>Sophie &eacute;tait couch&eacute;e dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir tr&egrave;s
+sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.</p>
+
+<p>Sophie avait l'air stupide et ne r&eacute;pondit pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dans&eacute; avec
+toi.</p>
+
+<p>Elle prit une petite bo&icirc;te en papier sur laquelle &eacute;taient dessin&eacute;s de
+jolis oiseaux, l'ouvrit et y d&eacute;posa les fleurs mortes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norv&eacute;giens
+viendront, ils assisteront &agrave; votre enterrement dans le jardin afin que
+l'&eacute;t&eacute; prochain vous repoussiez encore plus belles.</p>
+
+<p>Les cousins norv&eacute;giens &eacute;taient deux gar&ccedil;ons pleins de sant&eacute; s'appelant
+Jonas et Adolphe. Leur p&egrave;re leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils
+les avaient apport&eacute;s pour les montrer &agrave; Ida. Elle leur raconta
+l'histoire des pauvres fleurs qui &eacute;taient mortes et ils durent les
+enterrer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_goulot_de_la_bouteille" id="Le_goulot_de_la_bouteille"></a><a href="#table">Le goulot de la bouteille</a></h2>
+
+
+<p>Dans une rue &eacute;troite et tortueuse, toute b&acirc;tie de maisons de pi&egrave;tre
+apparence, il y en avait une particuli&egrave;rement mis&eacute;rable, bien qu'elle
+f&ucirc;t la plus haute; elle &eacute;tait tellement vieille, qu'elle semblait &ecirc;tre
+sur le point de s'&eacute;crouler de toutes parts. Il n'y habitait que de
+pauvres gens; mais la chambre o&ugrave; l'indigence &eacute;tait le plus visible,
+c'&eacute;tait une mansarde &agrave; une seule petite fen&ecirc;tre, devant laquelle pendait
+une vieille et mauvaise cage, qui n'avait m&ecirc;me pas un vrai godet; en
+place se trouvait un goulot de bouteille renvers&eacute;, et ferm&eacute; par un
+bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans
+avoir l'air de s'occuper de sa mis&eacute;rable installation, le petit oiseau
+sautait gaiement de b&acirc;ton en b&acirc;ton et fredonnait les airs les plus
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.</p>
+
+<p>C'est-&agrave;-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus
+parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand
+nous autres humains nous nous parlons &agrave; nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne t'emp&ecirc;che de chanter, reprit-il. Tu as conserv&eacute; tes membres
+entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais
+perdu tout ton arri&egrave;re-train, si tu n'avais plus que le cou et la
+bouche, et celle-l&agrave; encore ferm&eacute;e d'un bouchon. Tu ne chanterais certes
+pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un &ecirc;tre
+un peu gai dans cette maison.</p>
+
+<p>&laquo;Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du
+reste. Autrefois, quand j'&eacute;tais une bouteille enti&egrave;re, il m'arrivait de
+chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis
+les gens chantaient en mon honneur, ils me f&ecirc;taient. Dieu sait combien
+on me dit d'agr&eacute;ables choses, lorsque je fus de la partie de campagne o&ugrave;
+la fille du fourreur fut fianc&eacute;e! Il me semble que ce n'est que d'hier.
+Et cependant que d'aventures j'ai &eacute;prouv&eacute;es depuis lors! Quelle vie
+accident&eacute;e que la mienne! J'ai &eacute;t&eacute; dans le feu, dans l'eau, dans la
+terre, et plus dans les airs que la plupart des cr&eacute;atures de ce monde.
+Voyons, que je r&eacute;capitule une fois pour toutes les circonstances de ma
+curieuse histoire.&raquo;</p>
+
+<p>Et il pensa au four en flammes o&ugrave; la bouteille avait pris naissance, &agrave;
+la fa&ccedil;on dont on l'avait, en soufflant, form&eacute;e d'une masse liquide et
+bouillante. Elle &eacute;tait encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le
+feu ardent d'o&ugrave; elle sortait; elle eut le d&eacute;sir de rouler et de s'y
+replonger. Mais &agrave; mesure qu'elle se refroidit elle &eacute;prouva du plaisir &agrave;
+figurer dans le monde comme un &ecirc;tre particulier et distinct, &agrave; ne plus
+&ecirc;tre perdue et confondue dans une masse.</p>
+
+<p>On l'aligna dans les rangs de tout un r&eacute;giment d'autres bouteilles, ses
+s&oelig;urs, tir&eacute;es toutes du m&ecirc;me four; elles &eacute;taient de grandeur et de
+forme les plus diverses, les unes bouteilles &agrave; champagne, les autres
+simples bouteilles de bi&egrave;re. Elles &eacute;taient s&eacute;par&eacute;es les unes des autres
+selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort
+bien se faire qu'une bouteille fabriqu&eacute;e pour recevoir de la vulgaire
+piquette soit remplie du plus pr&eacute;cieux Lacrima-Christi, tandis qu'une
+bouteille &agrave; champagne en arrive &agrave; ne contenir que du cirage. Mais cela
+n'emp&ecirc;che pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.</p>
+
+<p>On exp&eacute;dia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement
+entour&eacute;es de foin elles furent plac&eacute;es dans des caisses. Le transport se
+fit avec beaucoup de pr&eacute;caution; notre bouteille y vit la marque d'un
+grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle
+finirait apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; trait&eacute;e avec tant de d&eacute;f&eacute;rence, par servir
+d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.</p>
+
+<p>La caisse o&ugrave; elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand
+de vin; on la d&eacute;balla, et pour la premi&egrave;re fois elle fut rinc&eacute;e. Ce fut
+pour elle une sensation singuli&egrave;re. On la rangea de c&ocirc;t&eacute;, vide et sans
+bouchon; elle n'&eacute;tait pas &agrave; son aise; il lui manquait quelque chose,
+elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un
+cru c&eacute;l&egrave;bre; elle re&ccedil;ut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une
+&eacute;tiquette avec ces mots: Premi&egrave;re qualit&eacute;. Elle &eacute;tait aussi fi&egrave;re qu'un
+coll&eacute;gien qui a remport&eacute; le prix d'honneur: le vin &eacute;tait bon et la
+bouteille aussi &eacute;tait d'un verre solide et sans soufflure.</p>
+
+<p>On la monta &agrave; la boutique. Quand on est jeune, on est port&eacute; au lyrisme;
+en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'id&eacute;es de choses
+qu'elle ne connaissait pas, des r&eacute;miniscences des montagnes ensoleill&eacute;es
+o&ugrave; pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela r&eacute;sonnait en elle
+confus&eacute;ment.</p>
+
+<p>Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui
+l'emporta. On la mit dans un panier &agrave; provisions avec un jambon, des
+saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et
+savoureux. Ce fut la fille m&ecirc;me du fourreur qui emballa tout cela.
+C'&eacute;tait la plus jolie fille de la ville.</p>
+
+<p>Toute la soci&eacute;t&eacute; monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune
+fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette
+blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il
+montrait fi&egrave;rement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune
+fille, qui jetait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e les yeux sur son voisin, un camarade
+d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec
+honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
+partir sur un navire.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arriv&eacute; sous la feuill&eacute;e, les jeunes gens caus&egrave;rent &agrave; part.
+La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent,
+car elle &eacute;tait toujours dans le panier; elle en fut tir&eacute;e enfin; la
+premi&egrave;re chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;
+sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que
+dans la voiture; mais elle &eacute;tait rayonnante de bonheur.</p>
+
+<p>Tout le monde &eacute;tait joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit
+la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia
+plus tard le moment solennel o&ugrave; l'on tira pour la premi&egrave;re fois le
+bouchon qui le fermait. <i>Schouap</i>, dit-il avec une nettet&eacute; de son de bon
+augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le
+vin dans les verres!</p>
+
+<p>&mdash;Vivent les fianc&eacute;s! s'&eacute;cria le fourreur.</p>
+
+<p>Et tous vid&egrave;rent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous b&eacute;nisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.</p>
+
+<p>Le jeune homme remplit de nouveau les verres:</p>
+
+<p>&mdash;Buvons &agrave; mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous
+c&eacute;l&eacute;brerons la noce!</p>
+
+<p>Et lorsqu'on eut vid&eacute; les verres, il prit la bouteille et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as servi &agrave; f&ecirc;ter le jour le plus heureux de ma vie. Apr&egrave;s cela, tu
+ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un
+aussi beau r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et il lan&ccedil;a avec force la bouteille en l'air.</p>
+
+<p>La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une &eacute;paisse touffe de
+joncs sur le bord d'un petit &eacute;tang: elle eut le temps d'y r&eacute;fl&eacute;chir &agrave;
+l'ingratitude du monde.&raquo; Moi, je leur ai donn&eacute; de l'excellent vin, se
+disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne voyait plus la joyeuse soci&eacute;t&eacute;. Mais elle les entendit chanter
+encore et se r&eacute;jouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis,
+survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils
+aper&ccedil;urent la bouteille et l'emport&egrave;rent chez eux. Ils avaient vu la
+veille leur fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain
+pour un long voyage, et qui &eacute;tait venu dire adieu &agrave; sa famille.</p>
+
+<p>La m&egrave;re &eacute;tait justement occup&eacute;e &agrave; faire pour lui un paquet o&ugrave; elle
+fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui &ecirc;tre utile pendant la
+travers&eacute;e; le p&egrave;re devait le porter le soir en ville. Une fiole
+contenant de l'eau-de-vie &eacute;pur&eacute;e &eacute;tait d&eacute;j&agrave; envelopp&eacute;e, lorsque les
+gar&ccedil;ons rentr&egrave;rent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient
+trouv&eacute;e. La m&egrave;re retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle
+remplit de sa bonne eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille
+pour ne pas avoir une seule fois mal &agrave; l'estomac pendant tout le voyage.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc la bouteille relanc&eacute;e en plein dans le tourbillon du monde.
+Le matelot, Pierre Jensen, la re&ccedil;ut avec plaisir et l'emporta &agrave; bord de
+son b&acirc;timent, le m&ecirc;me justement que commandait le jeune capitaine dont
+il vient d'&ecirc;tre parl&eacute;.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas trop d&eacute;chu; car le breuvage qu'elle contenait
+paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'&ecirc;tre pour eux le vin
+qui s'y trouvait auparavant.&raquo;Voil&agrave; la meilleure des pharmacies!&raquo;
+disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une
+goutte aux camarades qui avaient mal &agrave; l'estomac.</p>
+
+<p>Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la pr&eacute;cieuse liqueur, on
+la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument
+vide. On la fourra dans un coin o&ugrave; elle resta sans que personne pr&icirc;t
+garde &agrave; elle.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qu'un jour s'&eacute;l&egrave;ve une temp&ecirc;te; d'&eacute;normes et lourdes vagues
+soul&egrave;vent le b&acirc;timent avec violence. Le grand m&acirc;t se brise, une voie
+d'eau se d&eacute;clare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit
+noire. Le navire sombra.</p>
+
+<p>Mais au dernier moment le jeune capitaine &eacute;crivit &agrave; la lueur des &eacute;clairs
+sur un bout de papier: &laquo;Au nom du Christ! Nous p&eacute;rissons.&raquo; Il ajouta
+le nom du navire, le sien, celui de sa fianc&eacute;e. Puis il glissa le papier
+dans la premi&egrave;re bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lan&ccedil;a au
+milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait nagu&egrave;re vers&eacute; la joie et
+le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.</p>
+
+<p>Le navire disparut, tout l'&eacute;quipage disparut; la bouteille rebondissait
+de vague en vague, l&eacute;g&egrave;re et alerte comme il convient &agrave; une messag&egrave;re
+qui porte un dernier billet doux. Dans ces p&eacute;r&eacute;grinations elle eut le
+bonheur de n'&ecirc;tre ni pouss&eacute;e contre des rochers, ni aval&eacute;e par un
+requin.</p>
+
+<p>Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fianc&eacute; &agrave; la fianc&eacute;e, ne
+devait qu'apporter la d&eacute;solation en parvenant entre les mains de celle &agrave;
+laquelle il &eacute;tait destin&eacute;. Apr&egrave;s tout, le chagrin et le d&eacute;sespoir qu'il
+devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de
+l'incertitude qui accablaient la jeune fille. O&ugrave; &eacute;tait elle? Dans
+quelle direction voguer pour atteindre son pays?</p>
+
+<p>La bouteille n'en savait rien. Elle continua &agrave; se laisser ballotter de
+droite et de gauche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle vint &eacute;chouer sur le sable d'une plage; on la
+recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants;
+le pays, en effet, &eacute;tait &eacute;loign&eacute; de bien des centaines de lieues de
+celui d'o&ugrave; elle &eacute;tait originaire.</p>
+
+<p>On la ramassa donc, et apr&egrave;s l'avoir bien examin&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s, on
+l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
+retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait
+&eacute;crit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un b&acirc;timent qui avait
+fait naufrage, qu'il &eacute;tait question de cela sur le billet, mais voil&agrave;
+tout. Apr&egrave;s avoir consult&eacute; en vain le plus savant d'entre eux, ils
+remirent le papier dans la bouteille, qui fut plac&eacute;e dans la grande
+armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il venait des &eacute;trangers, on prenait le papier pour le
+leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle &eacute;tait
+&eacute;crit le billet. &Agrave; force de passer de mains en mains, l'&eacute;criture, qui
+n'&eacute;tait trac&eacute;e qu'au crayon, s'effa&ccedil;a, devint de plus en plus difficile
+&agrave; distinguer et finit par dispara&icirc;tre enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute;e une ann&eacute;e dans l'armoire, la bouteille fut port&eacute;e au
+grenier, o&ugrave; elle se trouva bient&ocirc;t couverte de poussi&egrave;re et de toiles
+d'araign&eacute;e. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours o&ugrave; elle
+versait le divin jus de la treille l&agrave;-bas sous les frais ombrages des
+bois, puis du temps o&ugrave; elle se balan&ccedil;ait sur les flots, portant un
+tragique secret, un dernier soupir d'adieu.</p>
+
+<p>Elle resta vingt ann&eacute;es enti&egrave;res &agrave; se morfondre dans la solitude du
+grenier; elle aurait pu y demeurer un si&egrave;cle, si l'on n'avait d&eacute;moli la
+maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aper&ccedil;ut,
+et l'on parut se rappeler qui elle &eacute;tait. Mais elle continua de ne
+comprendre absolument rien de ce qui se disait.&raquo; Si j'&eacute;tais cependant
+rest&eacute;e en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du
+pays; l&agrave;-haut, toute seule avec les rats et les souris, il &eacute;tait
+impossible de m'instruire.&raquo;</p>
+
+<p>On la lava et la rin&ccedil;a, ce n'&eacute;tait pas de trop. Enfin, elle se sentit de
+nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaiet&eacute; lui revint.
+Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gard&eacute; fid&egrave;lement, il p&eacute;rit
+dans la lessive.</p>
+
+<p>On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on exp&eacute;dia au Nord; bien
+bouch&eacute;e, bien calfeutr&eacute;e et envelopp&eacute;e, elle fut plac&eacute;e sur un navire,
+dans un coin obscur, o&ugrave; elle n'aper&ccedil;ut pendant tout le voyage ni
+lumi&egrave;re, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.&raquo;De
+cette fa&ccedil;on, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas le point essentiel; il fallait arriver &agrave;
+destination, et c'est ce qui eut lieu. On la d&eacute;balla.&raquo; Dieu! quelles
+peines ils se sont donn&eacute;es, entendit-elle dire autour d'elle, pour
+emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cass&eacute;e!&raquo;
+Pas du tout, elle &eacute;tait encore enti&egrave;re. Et puis elle comprenait
+chaque mot qui se disait: c'&eacute;tait de nouveau la langue qu'on avait
+parl&eacute;e devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur
+le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle conn&ucirc;t. Elle
+&eacute;tait donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des
+mains de celui qui la tenait; dans son &eacute;moi elle s'aper&ccedil;ut &agrave; peine
+qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout &agrave; coup
+lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On
+l'y oublia pendant des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin le propri&eacute;taire d&eacute;m&eacute;nagea, emportant toutes ses bouteilles, la
+n&ocirc;tre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il
+donna une grande f&ecirc;te; dans les arbres du parc on suspendit, le soir,
+des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
+enflamm&eacute;es; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soir&eacute;e
+&eacute;tait superbe; les &eacute;toiles scintillaient; il y avait nouvelle lune;
+elle n'apparaissait que comme une boule grise &agrave; filet d'or et encore
+fallait-il de bons yeux pour la distinguer.</p>
+
+<p>Dans les endroits &eacute;cart&eacute;s on avait mis, les lampions venant &agrave; manquer,
+des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons
+fut de ce nombre. Elle &eacute;tait dans le ravissement; elle revoyait enfin
+la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits
+de f&ecirc;te. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y
+&eacute;tait-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y
+pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en &eacute;tait si
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e, qu'elle oublia les vingt ans o&ugrave; elle avait langui dans le
+grenier et tous ses autres d&eacute;boires.</p>
+
+<p>Elle vit passer pr&egrave;s d'elle un jeune couple de fianc&eacute;s; ils ne
+regardaient pas la f&ecirc;te; c'est &agrave; cela qu'on les reconnaissait. Ils
+rappel&egrave;rent &agrave; la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du
+fourreur et toute la sc&egrave;ne du bois.</p>
+
+<p>Le parc avait &eacute;t&eacute; ouvert &agrave; tout le monde; les curieux s'y pressaient
+pour admirer les splendeurs de la f&ecirc;te. Parmi eux marchait toute seule
+une vieille fille. Elle rencontra les deux fianc&eacute;s; cela la fit
+souvenir d'autres fian&ccedil;ailles; elle se rappela la m&ecirc;me sc&egrave;ne du bois &agrave;
+laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figur&eacute;; c'&eacute;tait la
+fille du fourreur. Cette heure-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; la plus heureuse de sa vie.
+C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+bouteille sans la reconna&icirc;tre, bien qu'elle n'e&ucirc;t pas chang&eacute;; la
+bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce
+qu'il ne restait plus rien de sa beaut&eacute; si renomm&eacute;e jadis. Il en est
+souvent ainsi dans la vie; on passe &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de l'autre sans le
+savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.</p>
+
+<p>Vers la fin de la f&ecirc;te, la bouteille fut enlev&eacute;e par un gamin qui la
+vendit un schilling avec lequel il s'acheta un g&acirc;teau. Elle passa chez
+un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas
+longtemps &agrave; ch&ocirc;mer: elle fut vendue &agrave; un a&eacute;ronaute qui le dimanche
+suivant devait monter en ballon.</p>
+
+<p>Le jour arriva, une grande foule se r&eacute;unit pour voir le spectacle,
+encore tr&egrave;s nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les
+autorit&eacute;s &eacute;taient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les
+interstices d'un panier o&ugrave; elle se trouvait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un lapin vivant qui
+&eacute;tait tout ahuri, sachant qu'on allait tout &agrave; l'heure, comme d&eacute;j&agrave; une
+premi&egrave;re fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement
+des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait
+curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se d&eacute;mener avec
+violence jusqu'&agrave; ce que les c&acirc;bles qui le retenaient fussent coup&eacute;s.
+Alors, d'un bond furieux il s'&eacute;lan&ccedil;a dans les airs, emportant
+l'a&eacute;ronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare
+retentit, et la foule cria: hourrah!</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une singuli&egrave;re fa&ccedil;on de voyager, se dit la bouteille; elle a
+cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosph&egrave;re &agrave; craindre de choc.&raquo;</p>
+
+<p>Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la
+vieille fille entre autres; elle &eacute;tait &agrave; la fen&ecirc;tre de sa mansarde, o&ugrave;
+pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet
+et devait se contenter d'une soucoupe &eacute;br&eacute;ch&eacute;e. En se penchant en avant
+pour regarder le ballon, elle posa un peu de c&ocirc;t&eacute;, pour ne pas le
+renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fen&ecirc;tre
+et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'a&eacute;ronaute qui
+pla&ccedil;a le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se
+mit &agrave; se verser des rasades pour les boire &agrave; la sant&eacute; des spectateurs et
+enfin lan&ccedil;a la bouteille en l'air, sans r&eacute;fl&eacute;chir qu'elle pourrait bien
+tomber sur la t&ecirc;te du plus honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>La bouteille non plus n'eut pas le temps de r&eacute;fl&eacute;chir comme elle
+l'aurait voulu sur l'honneur qui lui &eacute;tait &eacute;chu de dominer de si haut la
+ville, ses clochers et la foule assembl&eacute;e. Elle se mit &agrave; d&eacute;gringoler
+faisant des cabrioles; cette course folle en pleine libert&eacute; lui
+semblait le comble du bonheur; qu'elle &eacute;tait fi&egrave;re de voir longues-vues
+et t&eacute;lescopes braqu&eacute;s sur elle! Patatras! la voil&agrave; qui tombe sur un
+toit et se brise en deux; puis les morceaux roul&egrave;rent en bas et
+tomb&egrave;rent avec fracas sur le pav&eacute; de la cour, o&ugrave; ils se rompirent en
+mille menus d&eacute;bris, sauf le goulot qui resta entier, coup&eacute; en rond aussi
+nettement que si l'on avait employ&eacute; le diamant pour le d&eacute;tacher. Les
+gens du sous-sol, accourus &agrave; ce bruit, le ramass&egrave;rent.&raquo; Cela ferait un
+superbe godet pour un oiseau&raquo;, dirent-ils; mais, comme ils n'avaient
+ni cage ni m&ecirc;me un moineau, ils ne pens&egrave;rent pas devoir, parce qu'ils
+avaient le godet, acheter un oiseau. Ils song&egrave;rent &agrave; la vieille fille
+qui habitait sous le toit; peut-&ecirc;tre pourrait-elle faire usage du
+goulot.</p>
+
+<p>Elle le re&ccedil;ut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot
+renvers&eacute; et rempli d'eau fut attach&eacute; dans la cage; le petit serin, qui
+pouvait maintenant boire plus &agrave; son aise, fit entendre les trilles les
+plus joyeux. Le goulot fut tr&egrave;s content de cet accueil, qui lui &eacute;tait du
+reste bien d&ucirc;, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures
+fameuses, il avait &eacute;t&eacute; bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu
+plus tard la vieille fille re&ccedil;ut la visite d'une ancienne amie, fut-il
+bien &eacute;tonn&eacute; qu'on ne parl&acirc;t pas de lui, mais du myrte qui &eacute;tait devant
+la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu d&eacute;penses
+un &eacute;cu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en
+donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien
+fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donn&eacute; le
+lendemain de mes fian&ccedil;ailles et qui devait un an apr&egrave;s me fournir une
+couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arriv&eacute;! Les yeux
+qui devaient &ecirc;tre mon phare dans la vie se sont ferm&eacute;s sans que je les
+aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma
+jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se
+dess&eacute;cha, je pris la derni&egrave;re branche verte et la mis dans la terre;
+elle prosp&eacute;ra et poussa &agrave; merveille. Enfin ton myrte aura servi &agrave;
+couronner une fianc&eacute;e, ce sera ta fille.</p>
+
+<p>La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en &eacute;voquant ces
+souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fian&ccedil;ailles dans
+le bois. Bien des pens&eacute;es surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci,
+c'est qu'elle avait l&agrave; devant sa fen&ecirc;tre un t&eacute;moin de son bonheur de
+jadis, le goulot qui fit retentir un <i>schouap</i> si sonore lorsqu'on le
+d&eacute;boucha dans le bois pour boire en l'honneur des fianc&eacute;s.</p>
+
+<p>Le goulot de son c&ocirc;t&eacute; ne la reconnut pas; il n'avait plus &eacute;cout&eacute; ce
+qu'on disait, depuis qu'il avait remarqu&eacute; qu'on ne s'extasiait pas sur
+ses &eacute;tonnantes aventures et sa r&eacute;cente chute du haut du ciel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Grand_Claus_et_petit_Claus" id="Grand_Claus_et_petit_Claus"></a><a href="#table">Grand Claus et petit Claus</a></h2>
+
+
+<p>Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le m&ecirc;me nom. Ils
+s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre
+n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nomm&eacute; le
+premier grand Claus, bien qu'ils fussent de m&ecirc;me taille, et le second,
+qui ne poss&eacute;dait qu'un cheval, petit Claus.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire
+v&eacute;ritable, s'il en fut jamais.</p>
+
+<p>Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand &agrave; la charrue
+avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses
+quatre b&ecirc;tes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa!
+comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq
+chevaux, car ce jour-l&agrave; il les regardait tous comme siens.</p>
+
+<p>Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient &agrave;
+toute vol&eacute;e, et une foule de gens, par&eacute;s et endimanch&eacute;s, leur livre de
+pri&egrave;res sous le bras, se rendaient &agrave; l'&eacute;glise; lorsqu'ils passaient &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du champ o&ugrave; petit Claus conduisait la charrue avec les cinq
+chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il
+faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'&eacute;criait &agrave;
+tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Hue! en avant tous mes chevaux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis donc l&agrave;? interrompit grand Claus; tu sais bien
+qu'un seul de ces chevaux t'appartient.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vint encore &agrave; passer du monde, petit Claus oublia la
+remontrance et s'&eacute;cria de nouveau: &laquo;Hue! en avant tous mes chevaux!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une
+fois, je donnerai un tel coup sur la t&ecirc;te de ton cheval, que je
+l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, r&eacute;pondit petit Claus.</p>
+
+<p>Il vint &agrave; passer un riche paysan, qui lui fit de la t&ecirc;te un signe amical;
+petit Claus se sentit tr&egrave;s flatt&eacute;, il pensa que cela lui serait
+beaucoup d'honneur que ce paysan p&ucirc;t croire qu'il poss&eacute;dait les cinq
+chevaux attel&eacute;s &agrave; sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en
+criant encore plus fort que les autres fois:</p>
+
+<p>&mdash;Hue donc! en avant tous mes chevaux!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'apprendrai &agrave; dire hue &agrave; tes chevaux, dit grand Claus.</p>
+
+<p>Il saisit une b&ecirc;che et en donna un coup si violent sur la t&ecirc;te du cheval
+de petit Claus, que la pauvre b&ecirc;te tomba sur le flanc pour ne plus se
+relever.</p>
+
+<p>&mdash;Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit &agrave; pleurer. Voil&agrave; que je n'ai
+plus de cheval!</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il &eacute;corcha la
+b&ecirc;te, en fit bien s&eacute;cher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il
+hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de
+cheval.</p>
+
+<p>Il avait un long bout de chemin &agrave; parcourir; il lui fallait traverser
+une grande et sombre for&ecirc;t. Pendant qu'il y &eacute;tait engag&eacute;, survint un
+ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'&eacute;gara tout &agrave; fait.
+Lorsqu'il finit par retrouver la route, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s tard; il ne
+pouvait plus, avant la nuit, arriver &agrave; la ville ni retourner chez lui.</p>
+
+<p>Un peu plus loin il aper&ccedil;ut une grande maison de ferme; les volets
+&eacute;taient ferm&eacute;s, mais les rayons de lumi&egrave;re passaient &agrave; travers les
+fentes.&raquo;On m'accordera bien un g&icirc;te pour la nuit&raquo;, pensa-t-il, et il
+alla frapper &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Une paysanne, la ma&icirc;tresse de la maison, vint ouvrir; Claus pr&eacute;senta sa
+demande, mais elle lui r&eacute;pondit qu'il e&ucirc;t &agrave; passer son chemin, que son
+mari n'&eacute;tait pas l&agrave; et qu'en son absence elle ne recevait pas
+d'&eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faudra donc rester la nuit &agrave; la belle &eacute;toile! dit petit Claus.</p>
+
+<p>La paysanne, sans lui r&eacute;pondre, lui ferma la porte au nez. Pr&egrave;s de la
+maison il y avait une grange, contre laquelle s'&eacute;levait un hangar
+couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper l&agrave;, se dit Claus;
+cela vaudra mieux que de coucher par terre, et m&ecirc;me ce chaume me fera
+un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais
+j'esp&egrave;re bien que, si je me conduis convenablement &agrave; leur &eacute;gard, elles
+ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t dit, aussit&ocirc;t fait. Il se hissa sur le toit et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+tourn&eacute; et retourn&eacute; comme un chat, il s'y installa commod&eacute;ment pour la
+nuit. Voil&agrave; qu'il aper&ccedil;oit que les volets de la maison sont trop courts
+vers le haut, de fa&ccedil;on que de l'endroit o&ugrave; il est, il voit tout ce qui
+se passe dans la grande chambre du rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se
+trouvaient un r&ocirc;ti, un superbe poisson et une bouteille de vin.</p>
+
+<p>La paysanne et le sacristain du village &eacute;taient assis devant la table,
+personne d'autre; l'h&ocirc;tesse versait du vin au sacristain qui
+s'appr&ecirc;tait &agrave; manger une tranche du poisson, un brochet, son mets
+favori.</p>
+
+<p>Claus, qui n'avait pas soup&eacute;, tendait le cou et regardait avidement ces
+savoureuses victuailles. Et ne voil&agrave;-t-il pas qu'il aper&ccedil;oit encore un
+magnifique g&acirc;teau tout dor&eacute; qui &eacute;tait destin&eacute; au dessert. Quel r&eacute;gal
+cela faisait!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entend le pas d'un cheval; il s'arr&ecirc;te devant la maison:
+il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un excellent homme; mais un jour, &eacute;tant gamin, il avait &eacute;t&eacute;
+battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonn&eacute; les
+cloches &agrave; une heure indue. C'&eacute;tait un de ses camarades qui avait fait le
+tour. Depuis ce jour notre fermier avait jur&eacute; une haine f&eacute;roce &agrave; toute
+la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se
+mettre en fureur.</p>
+
+<p>Si le sacristain &eacute;tait all&eacute; dire bonsoir &agrave; la fermi&egrave;re, c'est qu'il
+savait le ma&icirc;tre de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait
+pas les pr&eacute;jug&eacute;s de son mari, lui avait pr&eacute;par&eacute; ce beau festin.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le
+fermier &agrave; travers les fentes du volet, ils furent tr&egrave;s effray&eacute;s, et la
+paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide;
+il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la
+faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme
+cacha vite dans le four les mets, le g&acirc;teau et la bouteille de vin; si
+le mari avait vu tous ces appr&ecirc;ts, il aurait demand&eacute; ce que cela
+signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-&ecirc;tre se serait-elle
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! s'&eacute;cria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit
+dispara&icirc;tre des plats app&eacute;tissants.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;? qui est donc l&agrave;? dit le fermier entendant cette exclamation.</p>
+
+<p>Il leva la t&ecirc;te et aper&ccedil;ut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui
+&eacute;tait arriv&eacute; et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.</p>
+
+<p>&mdash;Descends donc plut&ocirc;t, r&eacute;pondit le fermier, tu dormiras dans la maison,
+et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.</p>
+
+<p>La femme le re&ccedil;ut avec force sourires et d&eacute;monstrations de joie; elle
+remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de
+soupe. Le fermier, qui avait tr&egrave;s faim, se mit &agrave; manger de bon app&eacute;tit;
+petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec
+regret au succulent r&ocirc;ti, au poisson, au g&acirc;teau qu'il avait vu
+dispara&icirc;tre dans le four.</p>
+
+<p>Il avait plac&eacute; sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait
+ses pieds dessus. Dans son d&eacute;pit de ne rien go&ucirc;ter de toutes ces bonnes
+choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du
+pied sur le sac; la peau fra&icirc;chement s&eacute;ch&eacute;e craqua bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.</p>
+
+<p>Mais en m&ecirc;me temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on
+entendit un craquement encore plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc l&agrave; dans ce sac?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un magicien, r&eacute;pondit petit Claus. Il m'apprend, dans son
+langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le r&ocirc;ti, le
+poisson et le g&acirc;teau que par enchantement il a fait venir dans le four.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.</p>
+
+<p>Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux &eacute;carquill&eacute;s devant
+les mets friands et succulents que sa femme y avait cach&eacute;s, mais qu'il
+crut apport&eacute;s l&agrave; par un magicien.</p>
+
+<p>La fermi&egrave;re fit &eacute;galement l'&eacute;tonn&eacute;e et se garda bien de risquer une
+observation; elle servit sur la table r&ocirc;ti, poisson et g&acirc;teau, et les
+deux hommes s'en r&eacute;gal&egrave;rent &agrave; c&oelig;ur joie.</p>
+
+<p>Voil&agrave; que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied &agrave; son sac;
+le m&ecirc;me craquement se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il encore? demanda le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Il me conte, r&eacute;pondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons
+soif; toujours par enchantement, il a fait arriver &agrave; travers les airs
+trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin,
+ici, dans la chambre.</p>
+
+<p>Le fermier chercha et aper&ccedil;ut en effet les bouteilles, que la pauvre
+femme fut contrainte de d&eacute;boucher et de placer sur la table. Les deux
+hommes s'en vers&egrave;rent de copieuses rasades, et le fermier devint tr&egrave;s
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi &eacute;voquer le diable?
+En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me
+divertirait mieux que de voir ma&icirc;tre Belz&eacute;buth faire ses grimaces.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, r&eacute;pondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande.
+N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu
+entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous
+ferions mieux de ne pas demander &agrave; le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. &Agrave; qui peut-il bien
+ressembler, Satan?</p>
+
+<p>&mdash;Il a tout &agrave; fait l'air d'un sacristain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que
+tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant;
+comme je suis pr&eacute;venu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le
+diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop
+d&eacute;sagr&eacute;able. Vidons encore la derni&egrave;re bouteille, pour nous donner du
+courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, es-tu bien d&eacute;cid&eacute;? dit petit Claus; alors je vais consulter
+mon magicien.</p>
+
+<p>Il remua son sac et tint son oreille contre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est l&agrave;-bas
+dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez
+bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne
+s'&eacute;chappe pas.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! dit le fermier; viens m'aider &agrave; tenir ferme le couvercle.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent vers la caisse o&ugrave; le pauvre sacristain &eacute;tait accroupi, tout
+tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-il en faisant un saut en arri&egrave;re. Je l'ai donc vu, cet
+affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle
+horreur!</p>
+
+<p>Pour se remettre de son &eacute;motion, le fermier voulut boire encore un coup;
+comme les trois bouteilles &eacute;taient vides, il alla en chercher une &agrave; la
+cave. Ils rest&egrave;rent longtemps ainsi &agrave; trinquer et &agrave; jaser.</p>
+
+<p>&mdash;Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande
+le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'&eacute;cus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne puis pas, r&eacute;pondit petit Claus. Pense donc quel profit je
+puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, fais-moi cette amiti&eacute;, dit le paysan. Si tu ne me le donnes
+pas, je me consumerai de regret.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit! puisque tu as montr&eacute; ton bon c&oelig;ur en m'offrant un g&icirc;te
+pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein
+boisseau d'&eacute;cus, et la bonne mesure?</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette
+caisse l&agrave; bas; je ne veux plus l'avoir une minute &agrave; la maison. On ne
+sait pas, peut-&ecirc;tre le diable y est-il rest&eacute; log&eacute;.</p>
+
+<p>Le march&eacute; conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la
+nuit, de peur que le paysan ne v&icirc;nt &agrave; changer d'avis; il livra sa
+marchandise, son sac avec la peau, et re&ccedil;ut tout un boisseau de beaux
+&eacute;cus tr&eacute;buchants; pour qu'il p&ucirc;t emporter la caisse, le paysan lui
+donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et
+le coffre contenant le sacristain; apr&egrave;s une cordiale poign&eacute;e de main
+&eacute;chang&eacute;e avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison.
+Il traversa de nouveau la grande for&ecirc;t et arriva sur les bords d'un
+fleuve large et profond, dont le courant &eacute;tait si rapide que les plus
+forts nageurs avaient bien de la peine &agrave; le remonter. On y avait
+construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant
+sa charrette; au milieu il s'arr&ecirc;ta et dit tout haut, pour que le
+sacristain p&ucirc;t l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j'en ai assez de tra&icirc;ner cette sotte caisse; elle est lourde
+comme si elle &eacute;tait pleine de pierres. Je m'en vais la jeter &agrave; l'eau;
+si elle surnage, je la rep&ecirc;cherai bien quand elle passera devant ma
+maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.</p>
+
+<p>Et il empoigna le coffre, et commen&ccedil;a &agrave; le soulever, comme s'il voulait
+le placer sur le parapet et le pr&eacute;cipiter dans la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! piti&eacute;! s'&eacute;cria le sacristain, laisse-moi sortir
+auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est
+rest&eacute; enferm&eacute; dedans. C'est maintenant que je vais certainement le
+lancer &agrave; l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit d&eacute;barrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un
+plein boisseau d'&eacute;cus, si tu me laisses sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.</p>
+
+<p>Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbatur&eacute;,
+s'&eacute;lan&ccedil;a dehors, et saisissant le coffre il le jeta &agrave; la rivi&egrave;re, et
+poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa
+maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur
+sa charrette &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, puis il rentra chez lui.&raquo; Je n'aurais
+jamais r&ecirc;v&eacute; que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il
+lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pi&egrave;ces qu'il
+avait gagn&eacute;es. Comme grand Claus sera vex&eacute; quand il saura qu'au lieu de
+me faire du tort, c'est &agrave; lui que je dois d'&ecirc;tre devenu riche!
+Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un
+biais pour la lui apprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il
+bien avoir &agrave; mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le
+fond du boisseau, pour qu'il y rest&acirc;t attach&eacute; quelque parcelle de ce
+qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau,
+il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce cela?&raquo; se dit grand Claus, et il courut aussit&ocirc;t chez
+petit Claus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en
+remplisses un boisseau?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, c'est ce qu'on m'a donn&eacute; hier soir en ville pour ma peau de cheval;
+les peaux ont hauss&eacute; de prix comme cela ne s'est jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.</p>
+
+<p>Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses
+quatre chevaux. Il les &eacute;corcha proprement et s'en fut avec les peaux &agrave;
+la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il &agrave; travers
+les rues.</p>
+
+<p>Les tanneurs, les cordonniers arriv&egrave;rent et lui demand&egrave;rent son prix.</p>
+
+<p>&mdash;Un boisseau plein d'&eacute;cus pour chacune, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux te moquer ou tu es fou! s'&eacute;cri&egrave;rent-ils. Crois-tu que nous
+donnions l'argent par boisseaux?</p>
+
+<p>Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: &laquo;Peaux, des peaux!
+qui en veut des peaux?&raquo; Il arriva encore des gens pour les lui
+acheter; &agrave; tous il demandait un boisseau rempli d'&eacute;cus pour chaque
+peau. Bient&ocirc;t il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais
+plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.&raquo; Il
+se moque de nous&raquo;, dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
+tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jet&egrave;rent sur lui et le
+ross&egrave;rent de toutes leurs forces.</p>
+
+<p>&mdash;Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui &agrave; leur tour.
+Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres;
+ce sera du beau maroquin &eacute;carlate!</p>
+
+<p>Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il
+s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri,
+s'&eacute;chappa enfin de la ville.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me
+payera cela; je m'en vais le tuer.&raquo;</p>
+
+<p>Or, en ce m&ecirc;me jour la grand-m&egrave;re de petit Claus venait de tr&eacute;passer.
+Elle n'avait gu&egrave;re &eacute;t&eacute; tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il
+n'en &eacute;tait pas moins tr&egrave;s afflig&eacute;, et il prit le corps de la vieille
+femme et le pla&ccedil;a dans son propre lit qu'il avait pr&eacute;alablement bien
+chauff&eacute; &agrave; la bassinoire; il pensait qu'elle n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans
+le po&ecirc;le et il s'assit lui-m&ecirc;me pour passer la nuit sur un fauteuil dans
+un coin.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une
+hache &agrave; la main. Il savait o&ugrave; se trouvait le lit de petit Claus, il s'y
+dirige sur la pointe des pieds et frappe du c&ocirc;t&eacute; de l'oreiller un
+terrible coup avec sa hache; il fend la t&ecirc;te de la morte.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.</p>
+
+<p>Et il rentre tout gaiement chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Quel mauvais caract&egrave;re il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui
+n'avait pas boug&eacute; ni souffl&eacute; mot. Il voulait me tuer; et si ma
+grand-m&egrave;re n'avait pas &eacute;t&eacute; morte, c'est elle qu'il aurait assassin&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Il rajusta avec art la t&ecirc;te de sa grand-m&egrave;re, et cacha la blessure sous
+un bonnet &agrave; dentelles et &agrave; rubans. Il mit &agrave; la morte ses v&ecirc;tements du
+dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela &agrave;
+sa carriole; il y pla&ccedil;a au fond le corps de la vieille femme, monta sur
+le si&egrave;ge et partit pour la ville.</p>
+
+<p>Au lever du soleil il y arriva et s'arr&ecirc;ta devant une grande auberge.</p>
+
+<p>L'aubergiste &eacute;tait tr&egrave;s riche et c'&eacute;tait un excellent homme; mais il
+avait un terrible d&eacute;faut: il &eacute;tait col&egrave;re &agrave; l'exc&egrave;s; &agrave; la moindre
+contrari&eacute;t&eacute;, il &eacute;clatait comme s'il n'avait &eacute;t&eacute; que poudre et salp&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; lev&eacute; et debout sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, dit-il &agrave; petit Claus; te voil&agrave; sorti de bien bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit l'autre. Je m'en viens &agrave; la ville avec ma grand-m&egrave;re
+pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture;
+elle est tr&egrave;s ent&ecirc;t&eacute;e. Cependant si vous voulez lui porter un verre de
+bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que
+vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.</p>
+
+<p>Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un
+grand verre &agrave; son meilleur tonnelet et le porta &agrave; la vieille femme
+morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils,
+cria-t-il. Pas de r&eacute;ponse; la morte ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;N'entendez-vous pas? r&eacute;p&eacute;ta-t-il en &eacute;levant encore la voix, au point
+que les vitres en trembl&egrave;rent. Votre petit-fils vous envoie ce verre
+d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.</p>
+
+<p>Et il recommen&ccedil;a encore deux ou trois fois. &Agrave; la fin la col&egrave;re lui monta
+au cerveau en voyant d&eacute;daigner son hydromel, dont il &eacute;tait si fier; il
+jeta, dans sa fureur, le verre &agrave; la t&ecirc;te de la vieille, qui sous le choc
+tomba sur le c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Petit Claus, qui &eacute;tait aux aguets derri&egrave;re la fen&ecirc;tre, se pr&eacute;cipita
+dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:</p>
+
+<p>&mdash;Coquin, cria-t-il, tu as tu&eacute; ma grand-m&egrave;re! Regarde le trou que tu
+lui as fait au front!</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de d&eacute;sespoir.
+Voil&agrave; ce que c'est d'&ecirc;tre emport&eacute; et violent. &Eacute;coute bien, cher petit
+Claus; ne me d&eacute;nonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent,
+et je ferai enterrer ta grand-m&egrave;re avec autant de pompe que si c'&eacute;tait
+la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se
+passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de
+plus d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Petit Claus accepta le march&eacute;, re&ccedil;ut un boisseau plein de beaux &eacute;cus
+neufs et sa grand-m&egrave;re fut magnifiquement enterr&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un
+gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne
+l'ai pas tu&eacute; de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-m&ecirc;me ce que
+cela signifie.</p>
+
+<p>Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche b&eacute;ante et les yeux
+&eacute;carquill&eacute;s lorsqu'il aper&ccedil;ut petit Claus qui avait mis tout son tr&eacute;sor
+en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'&eacute;tonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es
+tromp&eacute; et tu as assomm&eacute; ma grand-m&egrave;re. J'ai vendu son corps &agrave; un m&eacute;decin
+qui m'en a donn&eacute; plein un boisseau d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fameux prix! dit grand Claus.</p>
+
+<p>Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'&eacute;tait venu, prit une
+hache et tua d'un coup sa pauvre grand-m&egrave;re. Il chargea son corps sur
+une voiture et s'en fut &agrave; la ville trouver un apothicaire de sa
+connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un m&eacute;decin qui voul&ucirc;t
+acheter un cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Un cadavre! s'&eacute;cria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment
+avez-vous le droit de le vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est bien &agrave; moi, r&eacute;pondit grand Claus. C'est le corps de ma
+grand-m&egrave;re. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans
+ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein
+d'&eacute;cus.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu de mis&eacute;ricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous
+nous contez! Ne r&eacute;p&eacute;tez &agrave; personne ce que vous venez de me dire, vous
+pourriez y perdre votre t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et il lui expliqua que sa grand-m&egrave;re avait beau &ecirc;tre infirme et
+s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible
+meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand
+Claus fut pris d'effroi, il sortit &agrave; la h&acirc;te sans dire adieu, sauta sur
+la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop.
+L'apothicaire crut qu'il &eacute;tait simplement devenu fou et qu'il n'avait
+pas fait ce dont il s'&eacute;tait vant&eacute;; il le laissa partir sans informer la
+justice.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_habits_neufs_du_grand-duc" id="Les_habits_neufs_du_grand-duc"></a><a href="#table">Les habits neufs du grand-duc</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs,
+qu'il d&eacute;pensait tout son argent &agrave; sa toilette. Lorsqu'il passait ses
+soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou &agrave; la promenade, il
+n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. &Agrave; chaque heure de
+la journ&eacute;e, il changeait de v&ecirc;tements, et comme on dit d'un roi: &laquo;Il
+est au conseil&raquo;, on disait de lui: &laquo;Le grand-duc est &agrave; sa garde robe&raquo;.</p>
+
+<p>La capitale &eacute;tait une ville bien gaie, gr&acirc;ce &agrave; la quantit&eacute; d'&eacute;trangers
+qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donn&egrave;rent
+pour tisserands et d&eacute;clar&egrave;rent savoir tisser la plus magnifique &eacute;toffe
+du monde. Non seulement les couleurs et le dessin &eacute;taient
+extraordinairement beaux, mais les v&ecirc;tements confectionn&eacute;s avec cette
+&eacute;toffe poss&eacute;daient une qualit&eacute; merveilleuse: ils devenaient invisibles
+pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
+avait l'esprit trop born&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont des habits impayables&raquo;, pensa le grand-duc; &laquo;gr&acirc;ce &agrave; eux,
+je pourrai conna&icirc;tre les hommes incapables de mon gouvernement: je
+saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette &eacute;toffe m'est
+indispensable.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il avan&ccedil;a aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent
+commencer imm&eacute;diatement leur travail. Ils dress&egrave;rent en effet deux
+m&eacute;tiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y e&ucirc;t absolument
+rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de
+l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac,
+travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des m&eacute;tiers vides.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut cependant que je sache o&ugrave; ils en sont&raquo;, se dit le grand-duc.
+Mais il se sentait le c&oelig;ur serr&eacute; en pensant que les personnes niaises
+ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'&eacute;toffe. Ce
+n'&eacute;tait pas qu'il dout&acirc;t de lui-m&ecirc;me; toutefois il jugea &agrave; propos
+d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.</p>
+
+<p>Tous les habitants de la ville connaissaient la qualit&eacute; merveilleuse de
+l'&eacute;toffe, et tous br&ucirc;laient d'impatience de savoir combien leur voisin
+&eacute;tait born&eacute; ou incapable.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre&raquo;, pensa le
+grand-duc, &laquo;c'est lui qui peut le mieux juger l'&eacute;toffe; il se
+distingue autant par son esprit que par ces capacit&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te vieux ministre entra dans la salle o&ugrave; les deux imposteurs
+travaillaient avec les m&eacute;tiers vides.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu!&raquo; pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, &laquo;je ne vois rien.&raquo;
+Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invit&egrave;rent &agrave; s'approcher,
+et lui demand&egrave;rent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En
+m&ecirc;me temps ils montr&egrave;rent leurs m&eacute;tiers, et le vieux ministre y fixa ses
+regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait
+rien.</p>
+
+<p>&laquo;Bon Dieu!&raquo; pensa-t-il &laquo;serais-je vraiment born&eacute;? Il faut que
+personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer
+que l'&eacute;toffe est invisible pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant, c'est tout &agrave; fait charmant! r&eacute;pondit le ministre en
+mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au
+grand-duc que j'en suis tr&egrave;s content.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent
+&agrave; lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant
+des noms.</p>
+
+<p>Le vieux ministre pr&ecirc;ta la plus grande attention, pour r&eacute;p&eacute;ter au
+grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de
+l'argent de la soie et de l'or; il en fallait &eacute;norm&eacute;ment pour ce tissu.
+Bien entendu qu'ils empoch&egrave;rent le tout; le m&eacute;tier restait vide et ils
+travaillaient toujours.</p>
+
+<p>Quelques temps apr&egrave;s, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honn&ecirc;te
+pour examiner l'&eacute;toffe et voir si elle s'achevait. Il arriva &agrave; ce
+nouveau d&eacute;put&eacute; la m&ecirc;me chose qu'au ministre; il regardait toujours,
+mais ne voyait rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que le tissu est admirable? demand&egrave;rent les deux
+imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles
+couleurs qui n'existaient pas.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant je ne suis pas niais!&raquo; pensait l'homme.&raquo;C'est donc que je
+ne suis capable de remplir ma place? C'est assez dr&ocirc;le, mais je
+prendrai bien garde de la perdre.&raquo; Puis il fit l'&eacute;loge de l'&eacute;toffe, et
+t&eacute;moigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute
+la ville parla de cette &eacute;toffe extraordinaire.</p>
+
+<p>Enfin, le grand-duc lui-m&ecirc;me voulut la voir pendant qu'elle &eacute;tait encore
+sur le m&eacute;tier. Accompagn&eacute; d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels
+se trouvaient les deux honn&ecirc;tes fonctionnaires, il se rendit aupr&egrave;s des
+adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni
+aucune esp&egrave;ce de fil.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honn&ecirc;tes
+fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.</p>
+
+<p>Et ils montr&egrave;rent du doigt le m&eacute;tier vide, comme si les autres avaient
+pu y voir quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc?&raquo; pensa le grand-duc, &laquo;je ne vois rien. C'est
+terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais
+incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus
+malheureux.&raquo; Puis tout &agrave; coup il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique! J'en t&eacute;moigne ici toute ma satisfaction. Il hocha
+la t&ecirc;te d'un air content, et regarda le m&eacute;tier sans oser dire la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes les gens de sa suite regard&egrave;rent de m&ecirc;me, les uns apr&egrave;s les
+autres, mais sans rien voir, et ils r&eacute;p&eacute;taient comme le grand-duc:
+&laquo;C'est magnifique!&raquo; Ils lui conseill&egrave;rent m&ecirc;me de rev&ecirc;tir cette
+nouvelle &eacute;toffe &agrave; la premi&egrave;re grande procession.&raquo;C'est magnifique!
+c'est charmant! c'est admirable!&raquo; exclamaient toutes les bouches, et
+la satisfaction &eacute;tait g&eacute;n&eacute;rale. Les deux imposteurs furent d&eacute;cor&eacute;s, et
+re&ccedil;urent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui pr&eacute;c&eacute;da
+le jour de la procession, ils veill&egrave;rent et travaill&egrave;rent &agrave; la clart&eacute; de
+seize bougies. La peine qu'ils se donnaient &eacute;tait visible &agrave; tout le
+monde. Enfin, ils firent semblant d'&ocirc;ter l'&eacute;toffe du m&eacute;tier, coup&egrave;rent
+dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil,
+apr&egrave;s quoi ils d&eacute;clar&egrave;rent que le v&ecirc;tement &eacute;tait achev&eacute;. Le grand-duc,
+suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras
+en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est l&eacute;ger comme
+de la toile d'araign&eacute;e. Il n'y a pas danger que cela vous p&egrave;se sur le
+corps, et voil&agrave; surtout en quoi consiste la vertu de cette &eacute;toffe.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, r&eacute;pondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient
+rien, puisqu'il n'y avait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Altesse daigne se d&eacute;shabiller, dirent les fripons, nous lui
+essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se
+d&eacute;shabilla, et les fripons firent semblant de lui pr&eacute;senter une pi&egrave;ce
+apr&egrave;s l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque
+chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe &eacute;l&eacute;gante! s'&eacute;cri&egrave;rent
+tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel pr&eacute;cieux
+costume! Le grand ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies entra.</p>
+
+<p>&mdash;Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister &agrave; la procession est &agrave;
+la porte, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! je suis pr&ecirc;t, r&eacute;pondit le grand-duc. Je crois que je ne suis
+pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien
+regarder l'effet de sa splendeur.</p>
+
+<p>Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser
+quelque chose par terre; puis ils &eacute;lev&egrave;rent les mains, ne voulant pas
+convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc
+cheminait fi&egrave;rement &agrave; la procession sous son dais magnifique, tous les
+hommes, dans la rue et aux fen&ecirc;tres, s'&eacute;criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la
+coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien;
+il aurait &eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute; niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais
+les habits du grand-duc n'avaient excit&eacute; une telle admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le p&egrave;re. Et
+bient&ocirc;t on chuchota dans la foule en r&eacute;p&eacute;tant les paroles de l'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas du tout d'habit! s'&eacute;cria enfin tout le peuple. Le
+grand-duc en fut extr&ecirc;mement mortifi&eacute;, car il lui semblait qu'ils
+avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et
+prit sa r&eacute;solution:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'&agrave; la fin! Puis, il se
+redressa plus fi&egrave;rement encore pour en imposer &agrave; son peuple, et les
+chambellans continu&egrave;rent &agrave; porter avec respect la queue qui n'existait
+pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Hans_le_balourd" id="Hans_le_balourd"></a><a href="#table">Hans le balourd</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux
+seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moiti&eacute; ils en
+auraient d&eacute;j&agrave; eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du
+roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle &eacute;pouserait
+celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux gar&ccedil;ons se
+pr&eacute;par&egrave;rent pendant huit jours&mdash;ils n'avaient pas plus de temps devant
+eux&mdash;, mais c'&eacute;tait suffisant car ils avaient des connaissances
+pr&eacute;alables fort utiles. L'un savait par c&oelig;ur tout le lexique latin et
+trois ann&eacute;es compl&egrave;tes du journal du pays, et cela en commen&ccedil;ant par le
+commencement ou en commen&ccedil;ant par la fin; l'autre avait &eacute;tudi&eacute; les
+statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait
+conna&icirc;tre un ma&icirc;tre jur&eacute;, il pensait pouvoir discuter de l'&Eacute;tat et, de
+plus, il s'entendait &agrave; broder les harnais car il &eacute;tait fin et adroit de
+ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.</p>
+
+<p>Leur p&egrave;re donna &agrave; chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon
+pour celui &agrave; la m&eacute;moire impeccable, blanc comme neige pour le ma&icirc;tre en
+sciences corporatives et broderie, puis ils se graiss&egrave;rent les
+commissures des l&egrave;vres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur
+parole plus fluide.</p>
+
+<p>Tous les domestiques &eacute;taient dans la cour pour les voir monter &agrave; cheval
+quand soudain arriva le troisi&egrave;me fr&egrave;re&mdash;ils &eacute;taient trois, mais le
+troisi&egrave;me ne comptait absolument pas, il n'&eacute;tait pas instruit comme les
+autres, on l'appelait Hans le Balourd.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu
+n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?</p>
+
+<p>Et ils le mirent au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.</p>
+
+<p>Ses fr&egrave;res se moqu&egrave;rent de lui et partirent.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une
+terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si
+elle ne me prend pas, je la prendrai quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;tises, fit le p&egrave;re, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien
+dire, tes fr&egrave;res, eux, sont gens d'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne veux pas me donner de cheval, r&eacute;pliqua Hans le Balourd, je
+monterai mon bouc, il est &agrave; moi et il peut bien me porter.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; califourchon sur le bouc, l'&eacute;peronna de ses talons et
+prit la route &agrave; toute allure. Ah! comme il filait!</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive, criait-il.</p>
+
+<p>Et il chantait d'une voix claironnante.</p>
+
+<p>Les fr&egrave;res avan&ccedil;aient tranquillement sur la route sans mot dire, ils
+pensaient aux bonnes r&eacute;parties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce
+soit longuement m&eacute;dit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! hol&agrave;! criait Hans, me voil&agrave;! Regardez ce que j'ai trouv&eacute; sur
+la route.</p>
+
+<p>Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'offrirai &agrave; la fille du roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait! dirent les fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Et ils continu&egrave;rent leur route en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! hol&agrave;! voyez ce que j'ai trouv&eacute; maintenant! Ce n'est pas tous
+les jours qu'on trouve &ccedil;a sur la route.</p>
+
+<p>Les fr&egrave;res tourn&egrave;rent encore une fois la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi
+pour la fille du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r! dit Hans.</p>
+
+<p>Et les fr&egrave;res de rire et de prendre une grande avance.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! hol&agrave;! &ccedil;a devient de plus en plus beau! Hol&agrave;! c'est
+merveilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as encore trouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle va &ecirc;tre joliment contente, la fille du roi!</p>
+
+<p>&mdash;Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du foss&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est &ccedil;a, et de la plus belle esp&egrave;ce, on ne peut m&ecirc;me pas la
+tenir dans la main.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il en remplit sa poche.</p>
+
+<p>Les fr&egrave;res chevauch&egrave;rent &agrave; bride abattue et arriv&egrave;rent avec une heure
+d'avance aux portes de la ville. L&agrave;, les pr&eacute;tendants recevaient l'un
+apr&egrave;s l'autre un num&eacute;ro et on les mettait en rang six par six, si serr&eacute;s
+qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'&eacute;tait fort bien ainsi, car sans
+cela ils se seraient peut-&ecirc;tre battus rien que parce que l'un &eacute;tait
+devant l'autre.</p>
+
+<p>Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du ch&acirc;teau, juste
+devant les fen&ecirc;tres pour voir la fille du roi recevoir les pr&eacute;tendants.
+&Agrave; mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon &agrave; rien, disait la fille du roi, sortez!</p>
+
+<p>Vint le tour du fr&egrave;re qui savait le lexique par c&oelig;ur, mais il l'avait
+compl&egrave;tement oubli&eacute; pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait
+et le plafond &eacute;tait tout en glace, de sorte qu'il se voyait &agrave; l'envers
+marchant sur la t&ecirc;te. &Agrave; chaque fen&ecirc;tre se tenaient trois
+secr&eacute;taires-journalistes et un ma&icirc;tre jur&eacute; (surveillant) qui
+inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussit&ocirc;t dans
+le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'&eacute;tait affreux. De
+plus, on avait charg&eacute; le po&ecirc;le au point qu'il &eacute;tait tout rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chaleur! disait le premier des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce qu'aujourd'hui mon p&egrave;re r&ocirc;tit des poulets, dit la fille du
+roi.</p>
+
+<p>Euh! le voil&agrave; pris, il ne s'attendait pas &agrave; &ccedil;a. Il aurait voulu
+r&eacute;pondre quelque chose de dr&ocirc;le et ne trouvait rien. Euh!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon &agrave; rien. Sortez!</p>
+
+<p>L'autre fr&egrave;re entra.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait terriblement chaud ici, commen&ccedil;a-t-il....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous r&ocirc;tissons des poulets aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Quoi? Quoi? dit-il.</p>
+
+<p>Et tous les journalistes &eacute;crivaient: &laquo;Comment? quoi? quoi?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bon &agrave; rien! Sortez!</p>
+
+<p>Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu
+de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fournaise! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous r&ocirc;tissons des poulets aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me
+faire r&ocirc;tir une corneille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais bien s&ucirc;r dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire
+r&ocirc;tir, car moi je n'ai ni pot ni po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'en ai, dit Hans, voil&agrave; une casserole cercl&eacute;e d'&eacute;tain.</p>
+
+<p>Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout un repas, dit la fille du roi, mais o&ugrave; prendrons-nous la
+sauce?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!</p>
+
+<p>Et il fit couler un peu de boue de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, &ccedil;a me pla&icirc;t! dit la fille du roi. Toi, tu as r&eacute;ponse &agrave; tout et tu
+sais parler et je te veux pour &eacute;poux. Mais sais-tu que chaque mot que
+nous avons dit para&icirc;tra demain matin dans le journal? &Agrave; chaque fen&ecirc;tre
+se tiennent trois secr&eacute;taires-journalistes et un vieux ma&icirc;tre jur&eacute;
+(surveillant) et ce vieux-l&agrave; est pire encore que les autres car il ne
+comprend rien de rien.</p>
+
+<p>Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secr&eacute;taires-journalistes,
+par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je
+m'en m&ecirc;le et que je donne &agrave; leur patron tout ce que j'ai de mieux.</p>
+
+<p>Il retourna sa poche et lan&ccedil;a au ma&icirc;tre jur&eacute; le reste de la boue en
+pleine figure.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait
+autant.... Mais j'apprendrai &agrave; mon tour &agrave; les traiter comme ils le
+m&eacute;ritent.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une
+couronne et s'assit sur un tr&ocirc;ne et c'est le journal qui nous en
+informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Lheureuse_famille" id="Lheureuse_famille"></a><a href="#table">L'heureuse famille</a></h2>
+
+
+<p>La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de
+bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un
+v&eacute;ritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa t&ecirc;te,
+elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une
+bardane ne pousse isol&eacute;e; o&ugrave; il y en a une, il y en a beaucoup d'autres
+et c'est une nourriture v&eacute;ritablement d&eacute;licieuse pour les escargots. Je
+parle des grands escargots blancs que les gens distingu&eacute;s faisaient
+autrefois pr&eacute;parer en fricass&eacute;e. Il y avait un vieux ch&acirc;teau o&ugrave; l'on ne
+mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane,
+elle, &eacute;tait plus vivace que jamais, elle envahissait les all&eacute;es et les
+plates-bandes; on ne pouvait en venir &agrave; bout, c'&eacute;tait une vraie for&ecirc;t.
+De-ci, de-l&agrave; s'&eacute;levait un prunier ou un pommier, sans lesquels on
+n'aurait jamais cru que ceci avait &eacute;t&eacute; un jardin. Tout &eacute;tait bardane...
+et l&agrave;-dedans vivaient les deux derniers et tr&egrave;s vieux escargots. Ils ne
+savaient pas eux-m&ecirc;mes quel &acirc;ge ils pouvaient avoir, mais ils se
+souvenaient qu'ils avaient &eacute;t&eacute; tr&egrave;s nombreux, qu'ils &eacute;taient d'une
+esp&egrave;ce venue de l'&eacute;tranger, et que c'est pour eux que toute la for&ecirc;t
+avait &eacute;t&eacute; plant&eacute;e. Ils n'en &eacute;taient jamais sortis, mais ils savaient
+qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait &laquo;le ch&acirc;teau&raquo;,
+o&ugrave; l'on &eacute;tait apport&eacute; pour &ecirc;tre cuit, ce qui avait pour effet de vous
+faire devenir tout noir, puis on &eacute;tait pos&eacute; sur un plat d'argent, sans
+que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. &Ecirc;tre cuit, devenir
+tout noir et couch&eacute; sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce
+que cela pouvait &ecirc;tre, mais ce devait &ecirc;tre tr&egrave;s agr&eacute;able et
+sup&eacute;rieurement distingu&eacute;. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre
+interrog&eacute;s, ne pouvaient donner l&agrave;-dessus le moindre renseignement,
+aucun d'eux n'avait &eacute;t&eacute; cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils
+&eacute;taient les plus nobles de tous, la for&ecirc;t existait &agrave; leur usage unique
+et le ch&acirc;teau &eacute;tait l&agrave; afin qu'ils puissent &ecirc;tre cuits et mis sur un
+plat d'argent. Ils vivaient tr&egrave;s solitaires, mais heureux et comme ils
+n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colima&ccedil;on tout
+ordinaire, qu'ils &eacute;levaient comme s'il &eacute;tait leur propre fils. Le petit
+ne grandissait gu&egrave;re parce qu'il &eacute;tait d'une esp&egrave;ce tr&egrave;s vulgaire. Un
+jour, une forte pluie tomba.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez comme &ccedil;a tape sur les feuilles de bardane! dit le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et les gouttes transpercent tout, dit la m&egrave;re. Il y en a qui
+descendent m&ecirc;me le long des tiges. Tout va &ecirc;tre mouill&eacute;. Quelle chance
+d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour
+nous que pour toutes les autres cr&eacute;atures, on voit bien que nous sommes
+les ma&icirc;tres du monde! D&egrave;s notre naissance, nous avons notre propre
+maison et la for&ecirc;t de bardanes sem&eacute;e pour notre usage. Je me demande ce
+qu'il y a au-del&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien au-del&agrave;, dit le p&egrave;re. Nulle part, on pourrait &ecirc;tre mieux
+que chez nous et je n'ai rien &agrave; d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>&mdash;Si, dit la m&egrave;re, je voudrais &ecirc;tre port&eacute;e au ch&acirc;teau, &ecirc;tre cuite et
+mise sur un plat d'argent. Tous nos anc&ecirc;tres l'ont &eacute;t&eacute; et, crois-moi, ce
+doit &ecirc;tre quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Le ch&acirc;teau est sans doute &eacute;croul&eacute;, dit le p&egrave;re, ou bien la for&ecirc;t a
+pouss&eacute; par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il
+n'y a rien d'urgent &agrave; le savoir. Mais tu es toujours si agit&eacute;e et le
+petit commence &agrave; l'&ecirc;tre aussi&mdash;ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le
+long de cette tige?&mdash;Ne le gronde pas, dit la m&egrave;re, il grimpe si
+prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous
+autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me
+pr&eacute;occupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans
+la for&ecirc;t, on trouverait encore une jeune fille de notre race?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des limaces noires, &ccedil;a je crois qu'il y en a encore, mais sans
+coquille et vulgaires! Et avec &ccedil;a, elles ont des pr&eacute;tentions. Nous
+pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les c&ocirc;t&eacute;s, comme si
+elles avaient quelque chose &agrave; faire. Peut-&ecirc;tre qu'elles conna&icirc;traient
+une femme pour notre petit?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains
+qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fait, dit le p&egrave;re, a-t-elle une &laquo;maison&raquo;?</p>
+
+<p>&mdash;Un ch&acirc;teau qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux ch&acirc;teau de
+fourmis, avec sept cents couloirs.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien, dit la m&egrave;re, notre fils n'ira pas dans une fourmili&egrave;re. Si
+vous n'avez rien de mieux &agrave; nous offrir, nous nous adresserons aux
+moustiques blancs; ils volent de tous c&ocirc;t&eacute;s sous la pluie et dans le
+soleil et connaissent la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons une femme pour lui, susurr&egrave;rent les moustiques. &Agrave; cent pas
+humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot &agrave;
+coquille qui est l&agrave; toute seule et en &acirc;ge de se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vienne vers lui, dit le p&egrave;re; il poss&egrave;de une for&ecirc;t de
+bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques
+all&egrave;rent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit
+jours, ce qui prouve qu'elle &eacute;tait bien de leur race. Ensuite, la noce
+eut lieu. Six vers luisants &eacute;tincel&egrave;rent de leur mieux. Du reste, tout
+se passa tr&egrave;s calmement, le vieux m&eacute;nage escargots ne supportant ni la
+bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un &eacute;mouvant discours&mdash;le
+p&egrave;re &eacute;tait trop &eacute;mu&mdash;, et c'est toute la for&ecirc;t de bardanes que le jeune
+m&eacute;nage re&ccedil;ut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours
+dit, que c'&eacute;tait l&agrave; ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les
+jeunes vivaient dans l'honn&ecirc;tet&eacute; et la droiture et se multipliaient, eux
+et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'&ecirc;tre port&eacute;s au ch&acirc;teau,
+cuits et mis sur un plat d'argent. Apr&egrave;s ce discours, les vieux
+rentr&egrave;rent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils
+dormaient. Le jeune couple r&eacute;gna sur la for&ecirc;t et eut une grande
+descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais
+l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le ch&acirc;teau s'&eacute;tait
+&eacute;croul&eacute;, que tous les hommes sur la terre &eacute;taient morts. La pluie
+battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de
+tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux
+feuilles de bardane. Ils en &eacute;taient tr&egrave;s heureux, oui, toute la famille
+vivait heureuse.</p>
+
+<h2><a name="Le_jardinier" id="Le_jardinier"></a><a href="#table">Le jardinier et ses ma&icirc;tres</a></h2>
+
+<p>&Agrave; une petite lieue de la capitale se trouvait un ch&acirc;teau; ses murailles
+&eacute;taient &eacute;paisses; ses tours avaient des cr&eacute;neaux et des toits pointus.
+C'&eacute;tait un ancien et superbe ch&acirc;teau. L&agrave; r&eacute;sidait, mais pendant l'&eacute;t&eacute;
+seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle
+poss&eacute;dait, ce ch&acirc;teau &eacute;tait la perle et le joyau. On l'avait r&eacute;cemment
+restaur&eacute; ext&eacute;rieurement, orn&eacute; et d&eacute;cor&eacute; si bien qu'il brillait d'une
+nouvelle jeunesse. &Agrave; l'int&eacute;rieur r&eacute;gnait le confortable joint &agrave;
+l'agr&eacute;able; rien n'y laissait &agrave; d&eacute;sirer. Au-dessus de la grande porte
+&eacute;tait sculpt&eacute; le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de
+roses cisel&eacute;es dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des
+armoiries. Devant le ch&acirc;teau s'&eacute;tendait une vaste pelouse. On y voyait,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aub&eacute;pine rouge,
+d'&eacute;pine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des
+merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
+famille poss&eacute;dait un fameux jardinier; aussi &eacute;tait-ce un plaisir de
+parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce
+dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps.
+C'&eacute;taient des buissons de buis et d'ifs, taill&eacute;s en forme de pyramides
+et de couronnes. Derri&egrave;re, s'&eacute;levaient deux vieux arbres &eacute;normes; ils
+&eacute;taient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait
+pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
+boue et de fumier, mais c'&eacute;taient des nids d'oiseaux qui occupaient
+presque toutes les branches. L&agrave; nichait, de temps imm&eacute;morial, toute une
+bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cit&eacute;. Ces
+oiseaux avaient &eacute;lu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils
+pouvaient s'en pr&eacute;tendre les v&eacute;ritables seigneurs; et de fait ils
+avaient l'air de m&eacute;priser fort les humains qui &eacute;taient venus usurper
+leur domaine. Toutefois, quand ces &ecirc;tres d'esp&egrave;ce inf&eacute;rieure, incapables
+de s'&eacute;lever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le
+voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et
+s'enfuyaient &agrave; tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait
+souvent &agrave; ses ma&icirc;tres de ces vieux arbres, pr&eacute;tendant qu'ils g&acirc;taient la
+perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre,
+l'avantage d'&ecirc;tre ainsi d&eacute;barrass&eacute; de ces oiseaux aux cris discordants,
+qui seraient forc&eacute;s d'aller nicher ailleurs. Les ma&icirc;tres n'entendaient
+nullement de cette oreille-l&agrave;. Ils ne voulaient pas que les arbres ni
+les corneilles disparussent.&raquo; C'est, disaient-ils, un vestige de la
+v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute; qu'il ne faut pas d&eacute;truire. Voyez-vous, cher Larsen,
+ajoutaient-ils, ces arbres sont l'h&eacute;ritage de ces oiseaux, nous aurions
+tort de le leur enlever.&raquo; Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
+&eacute;tait le nom du jardinier.&raquo; N'avez-vous donc pas assez d'espace,
+continuaient les ma&icirc;tres, pour d&eacute;ployer vos talents? vous avez un grand
+jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous
+de plus d'espace?&raquo; En effet, ce n'&eacute;tait pas le terrain qui lui
+manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habilet&eacute; que de z&egrave;le.
+Les ma&icirc;tres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas
+cependant qu'ils avaient parfois vu et go&ucirc;t&eacute;, chez d'autres, des fleurs
+et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin.
+Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son
+mieux, il ne pensait qu'&agrave; satisfaire ses ma&icirc;tres, et il connaissait &agrave;
+fond son m&eacute;tier. Un jour ils le mand&egrave;rent au salon et lui dirent, avec
+toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, d&icirc;nant au
+ch&acirc;teau voisin, ils avaient mang&eacute; des pommes et des poires si parfum&eacute;es,
+si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprim&eacute;
+leur admiration.&raquo; Ces fruits, poursuivirent les ma&icirc;tres, ne sont
+probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement
+de l'&eacute;tranger. Mais il faudrait t&acirc;cher de se procurer l'esp&egrave;ce d'arbre
+qui les porte et l'acclimater. Ils avaient &eacute;t&eacute; achet&eacute;s, &agrave; ce qu'on nous
+a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez &agrave; cheval, allez le
+trouver pour savoir d'o&ugrave; il a tir&eacute; ces fruits. Nous ferons venir des
+greffes de cette sorte d'arbre, et votre habilet&eacute; fera le reste.&raquo; Le
+jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit &agrave;
+cheval pour la ville et demanda au fruitier d'o&ugrave; provenaient ces poires
+et ces pommes d&eacute;licieuses qu'on avait mang&eacute;es au ch&acirc;teau de X....&raquo; Elles
+venaient de votre propre jardin&raquo;, r&eacute;pondit le fruitier; et il lui
+montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut
+aussit&ocirc;t pour les siennes. Combien il en fut r&eacute;joui, vous pouvez
+ais&eacute;ment le deviner. Il accourut au plus vite et raconta &agrave; ses ma&icirc;tres
+que ces fameuses pommes et ces poires d&eacute;licieuses &eacute;taient les fruits des
+arbres de leur jardin. Les ma&icirc;tres se refusaient &agrave; le croire: &laquo;Ce
+n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se
+garderait bien de vous l'attester par &eacute;crit.&raquo; Le lendemain, Larsen
+apporta l'attestation sign&eacute;e du fruitier: &laquo;C'est tout ce qu'il y a de
+plus extraordinaire!&raquo; dirent les ma&icirc;tres. De ce moment, tous les jours
+on pla&ccedil;a sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces
+poires. On en exp&eacute;dia aux amis de la ville et de la campagne, m&ecirc;me aux
+amis des pays &eacute;trangers. Ces pr&eacute;sents faisaient plaisir &agrave; tout le monde,
+&agrave; ceux qui les recevaient et &agrave; ceux qui les donnaient. Mais pour que
+l'orgueil du jardinier n'en f&ucirc;t point trop exalt&eacute;, on eut soin de lui
+faire remarquer combien l'&eacute;t&eacute; avait &eacute;t&eacute; favorable aux fruits, qui
+avaient partout r&eacute;ussi &agrave; merveille. Quelque temps se passa. La noble
+famille fut invit&eacute;e &agrave; d&icirc;ner &agrave; la cour. Le lendemain, le jardinier fut de
+nouveau appel&eacute; au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un
+go&ucirc;t merveilleux avaient &eacute;t&eacute; servis sur la table du roi.&raquo; Ils viennent
+des serres de Sa Majest&eacute;. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier
+du roi quelques p&eacute;pins de ces fruits incomparables.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de moi-m&ecirc;me que le jardinier tient la graine de ces melons!
+dit joyeusement le jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc, r&eacute;partit le seigneur, que cet homme ait su les
+perfectionner singuli&egrave;rement par sa culture, car je n'en ai jamais mang&eacute;
+de si savoureux. L'eau m'en vient &agrave; la bouche en y songeant.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, dit le jardinier, voil&agrave; de quoi me rendre fier. Il faut donc
+que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas &eacute;t&eacute; heureux
+cette ann&eacute;e avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il
+a vu combien les miens avaient bonne mine, et apr&egrave;s en avoir go&ucirc;t&eacute;, il
+m'a pri&eacute; de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits
+que nous avons mang&eacute;s hier proviennent de votre jardin.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis parfaitement certain, r&eacute;pondit Larsen, et je vous en
+fournirai la preuve.&raquo; Il alla trouver le jardinier du roi et se fit
+donner par lui un certificat d'o&ugrave; il r&eacute;sultait que les melons qui
+avaient figur&eacute; au d&icirc;ner de la cour avaient bien r&eacute;ellement pouss&eacute; dans
+les serres de ses ma&icirc;tres. Les ma&icirc;tres ne pouvaient revenir de leur
+surprise. Ils ne firent pas un myst&egrave;re de l'&eacute;v&eacute;nement. Bien loin de l&agrave;,
+ils montr&egrave;rent ce papier &agrave; qui le voulut voir. Ce fut &agrave; qui leur
+demanderait alors des p&eacute;pins de leurs melons et des greffes de leurs
+arbres fruitiers. Les greffes r&eacute;ussirent de tous c&ocirc;t&eacute;s. Les fruits qui
+en naquirent re&ccedil;urent partout le nom des propri&eacute;taires du ch&acirc;teau, de
+sorte que ce nom se r&eacute;pandit en Angleterre, en Allemagne et en France.
+Qui se serait attendu &agrave; rien de pareil?&raquo; Pourvu que notre jardinier
+n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-m&ecirc;me!&raquo; se disaient
+les ma&icirc;tres. Leur appr&eacute;hension &eacute;tait mal fond&eacute;e. Au lieu de
+s'enorgueillir et de se reposer sur sa renomm&eacute;e, Larsen n'en eut que
+plus d'activit&eacute; et de z&egrave;le. Chaque ann&eacute;e il s'attacha &agrave; produire quelque
+nouveau chef-d'&oelig;uvre. Il y r&eacute;ussit presque toujours. Mais il ne lui en
+fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de
+la fameuse ann&eacute;e &eacute;taient les meilleurs fruits qu'il e&ucirc;t obtenus. Les
+melons continuaient sans doute &agrave; bien venir, mais ils n'avaient plus
+tout &agrave; fait le m&ecirc;me parfum. Les fraises &eacute;taient excellentes, il est
+vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une ann&eacute;e les
+petits radis manqu&egrave;rent, il ne fut plus question que de ces d&eacute;testables
+petits radis. Des autres l&eacute;gumes, qui &eacute;taient parfaits, pas un mot. On
+aurait dit que les ma&icirc;tres &eacute;prouvaient un v&eacute;ritable soulagement &agrave;
+pouvoir s'&eacute;crier: &laquo;Quels atroces petits radis! Vraiment, cette ann&eacute;e
+est bien mauvaise: rien ne vient bien cette ann&eacute;e!&raquo; Deux ou trois
+fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon.
+Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les
+couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il
+obtenait ainsi des effets ravissants.&raquo; Vous avez bon go&ucirc;t, cher Larsen,
+disaient les ma&icirc;tres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don
+de Dieu. On le re&ccedil;oit en naissant; par soi-m&ecirc;me on n'en a aucun m&eacute;rite.&raquo;
+Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase o&ugrave; parmi des
+feuilles d'iris s'&eacute;talait une grande fleur d'un bleu &eacute;clatant.&raquo; C'est
+superbe! s'&eacute;cria Sa Seigneurie enchant&eacute;e: on dirait le fameux lotus
+indien!&raquo; Pendant la journ&eacute;e, les ma&icirc;tres la pla&ccedil;aient au soleil o&ugrave;
+elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumi&egrave;re au moyen
+d'un r&eacute;flecteur. On la montrait &agrave; tout le monde; tout le monde
+l'admirait. On d&eacute;clarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille,
+qu'elle devait &ecirc;tre des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus
+noble jeune fille du pays, qui vint en visite au ch&acirc;teau: elle &eacute;tait
+princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du c&oelig;ur,
+mais, dans sa position, ce n'est l&agrave; qu'un d&eacute;tail oiseux. Les seigneurs
+tinrent &agrave; honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui
+envoy&egrave;rent au palais royal. Puis il all&egrave;rent au jardin en chercher une
+autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les
+moindres recoins; ils n'en trouv&egrave;rent aucune autre, non plus que dans
+la serre. Ils appel&egrave;rent le jardinier et lui demand&egrave;rent o&ugrave; il avait
+pris la fleur bleue: &laquo;Si vous n'en avez pas trouv&eacute;, dit Larsen, c'est
+que vous n'avez pas cherch&eacute; dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur
+&agrave; grande pr&eacute;tention, mais elle est belle tout de m&ecirc;me: c'est tout
+simplement une fleur d'artichaut!</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'&eacute;cri&egrave;rent Leurs Seigneuries.
+Mais, malheureux, vous auriez d&ucirc; nous dire cela tout d'abord. Que va
+penser la princesse? Que nous nous sommes moqu&eacute;s d'elle. Nous voil&agrave;
+compromis &agrave; la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle
+l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite
+en botanique, mais la science ne s'occupe pas des l&eacute;gumes. Quelle id&eacute;e
+avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de
+rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.&raquo; On se garda
+bien de remettre au salon une de ces fleurs potag&egrave;res. Les ma&icirc;tres se
+firent &agrave; la h&acirc;te excuser aupr&egrave;s de la princesse, rejetant la faute sur
+leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait re&ccedil;u
+une verte remontrance.&raquo; C'est un tort et une injustice, dit la
+princesse. Comment! il a attir&eacute; nos regards sur une magnifique fleur
+que nous ne savions pas appr&eacute;cier; il nous a fait d&eacute;couvrir la beaut&eacute;
+o&ugrave; nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en bl&acirc;merait!
+Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le
+prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.&raquo; Ainsi fut-il fait. Les
+ma&icirc;tres de Larsen s'empress&egrave;rent, de leur c&ocirc;t&eacute;, de r&eacute;installer la fleur
+bleue dans leur salon, et de la mettre bien en &eacute;vidence, comme la
+premi&egrave;re fois.&raquo; Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le
+nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!&raquo; Le jardinier fut
+compliment&eacute;.&raquo; Oh! les compliments, les &eacute;loges, voil&agrave; ce qu'il aime!
+disaient les ma&icirc;tres; il est comme un enfant g&acirc;t&eacute;.&raquo; Un jour d'automne
+s'&eacute;leva une temp&ecirc;te &eacute;pouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant
+toute la nuit. Sur la lisi&egrave;re du bois, une rang&eacute;e de grands arbres
+furent arrach&eacute;s avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids
+d'oiseaux furent aussi renvers&eacute;s. On entendit jusqu'au matin les cris
+per&ccedil;ants, les piaillements aigus des corneilles effar&eacute;es, dont les ailes
+venaient frapper les fen&ecirc;tres.&raquo;Vous voil&agrave; satisfait, Larsen, dirent les
+ma&icirc;tres, voil&agrave; ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne
+reste plus ici de trace des anciens temps, tout est d&eacute;truit, comme vous
+le d&eacute;siriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.&raquo; Le jardinier ne
+r&eacute;pondit rien: il r&eacute;fl&eacute;chit aussit&ocirc;t &agrave; ce qu'il ferait de ce nouvel
+emplacement, bien situ&eacute; au soleil. En tombant, les deux arbres avaient
+ab&icirc;m&eacute; les buis taill&eacute;s en pyramides, ils furent enlev&eacute;s. Larsen les
+rempla&ccedil;a par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les
+champs de la contr&eacute;e. Jamais jardinier n'avait encore eu cette id&eacute;e. Il
+r&eacute;unit l&agrave; le gen&eacute;vrier de la bruy&egrave;re du Jutland, qui ressemble tant au
+cypr&egrave;s d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles foug&egrave;res
+semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour
+des cand&eacute;labres d'&eacute;glise. Le sol &eacute;tait couvert de jolies fleurs des pr&eacute;s
+et des bois. Cela formait un charmant coup d'&oelig;il. &Agrave; la place des vieux
+arbres fut plant&eacute; un grand m&acirc;t au haut duquel flottait l'&eacute;tendard du
+Danebrog, et tout autour se dressaient des perches o&ugrave;, en &eacute;t&eacute;, grimpait
+le houblon. En hiver, &agrave; No&euml;l, selon un antique usage, une gerbe d'avoine
+fut suspendue &agrave; une perche, pour que les oiseaux prissent part &agrave; la f&ecirc;te:
+&laquo;Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient
+les ma&icirc;tres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fid&egrave;le et d&eacute;vou&eacute;.&raquo;
+Vers le nouvel an, une des feuilles illustr&eacute;es de la capitale publia
+une gravure du vieux ch&acirc;teau. On y voyait le m&acirc;t avec le Danebrog, et la
+gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait
+ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire
+participer les oiseaux du bon Dieu &agrave; la joie g&eacute;n&eacute;rale des f&ecirc;tes de No&euml;l:
+on f&eacute;licitait ceux qui l'avaient remise en pratique.&raquo; Vraiment, tout
+ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussit&ocirc;t, dirent les ma&icirc;tres. Il
+a de la chance. Nous devons presque &ecirc;tre fiers qu'il veuille bien rester
+&agrave; notre service.&raquo; Ce n'&eacute;tait l&agrave; qu'une fa&ccedil;on de parler. Ils n'en
+&eacute;taient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils &eacute;taient les
+ma&icirc;tres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur
+jardinier, ce qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne
+le firent-ils pas. C'&eacute;taient de bons ma&icirc;tres. Mais ce genre de bont&eacute;
+n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_malle_volante" id="La_malle_volante"></a><a href="#table">La malle volante</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un marchand, si riche qu'il e&ucirc;t pu paver toute la rue
+et presque une petite ruelle encore en pi&egrave;ces d'argent, mais il ne le
+faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il d&eacute;pensait
+un <i>skilling</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, c'est qu'il savait gagner un <i>daler</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+Voil&agrave; quelle sorte de marchand c'&eacute;tait&mdash;et puis, il mourut.</p>
+
+<p>Son fils h&eacute;rita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait
+chaque nuit au bal masqu&eacute;, et faisait des ricochets sur la mer avec des
+pi&egrave;ces d'or &agrave; la place de pierres plates. &Agrave; ce train, l'argent filait
+vite... &Agrave; la fin, le gar&ccedil;on ne poss&eacute;dait plus que quatre shillings et
+ses seuls v&ecirc;tements &eacute;taient une paire de pantoufles et une vieille robe
+de chambre.</p>
+
+<p>Ses amis l'abandonn&egrave;rent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux
+dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui &eacute;tait bon, lui envoya une
+vieille malle en lui disant: &laquo;Fais tes paquets!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vite dit, il n'avait rien &agrave; mettre dans la malle. Alors, il s'y
+mit lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Quelle dr&ocirc;le de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait
+voler.</p>
+
+<p>C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui &agrave; travers la
+chemin&eacute;e, tr&egrave;s haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond
+craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait
+fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des
+Turcs. Il cacha la malle dans la for&ecirc;t, sous des feuilles s&egrave;ches, et
+entra tel qu'il &eacute;tait, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre
+puisque, en Turquie, tout le monde se prom&egrave;ne en robe de chambre et en
+pantoufles.</p>
+
+<p>Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce
+grand ch&acirc;teau pr&egrave;s de la ville? Les fen&ecirc;tres en sont si hautes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; qu'habite la fille du roi, r&eacute;pondit-elle. Il lui a &eacute;t&eacute; pr&eacute;dit
+qu'elle serait tr&egrave;s malheureuse par le fait d'un fianc&eacute;, c'est pourquoi
+personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient
+pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit le fils du marchand.</p>
+
+<p>Il retourna dans la for&ecirc;t, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du
+ch&acirc;teau et se glissa par la fen&ecirc;tre chez la princesse.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait couch&eacute;e sur le sofa et dormait. Elle &eacute;tait si adorable que le
+fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle
+s'&eacute;veilla, effray&eacute;e, mais il lui affirma qu'il &eacute;tait le dieu des Turcs
+et qu'il &eacute;tait venu vers elle &agrave; travers les airs, ce qui plut beaucoup &agrave;
+la demoiselle.</p>
+
+<p>Ils s'assirent l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre et il lui raconta des histoires:
+ses yeux &eacute;taient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pens&eacute;es
+nageaient comme des sir&egrave;nes, son front &eacute;tait un mont neigeux aux salles
+magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent
+les mignons b&eacute;b&eacute;s. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main
+&agrave; la princesse, et elle dit &laquo;oui&raquo; tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent
+prendre le th&eacute; chez moi. Ils seront tr&egrave;s fiers de me voir &eacute;pouser le
+dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un tr&egrave;s beau conte car ils les
+aiment &eacute;norm&eacute;ment; ma m&egrave;re les veut moraux et distingu&eacute;s, mais p&egrave;re les
+appr&eacute;cie tr&egrave;s gais, que l'on puisse rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,
+r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, ils se quitt&egrave;rent apr&egrave;s que la princesse lui eut donn&eacute; un
+sabre incrust&eacute; de pi&egrave;ces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui
+&ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la
+for&ecirc;t pour composer un conte. Il devait &ecirc;tre termin&eacute; samedi, et ce n'est
+pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'&eacute;tait fait.</p>
+
+<p>Le roi, la reine et toute la cour prenaient le th&eacute; chez la princesse et
+l'attendaient. Il fut re&ccedil;u avec beaucoup de gentillesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une
+histoire d'un esprit profond et instructif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui fait quand m&ecirc;me rire, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit-il. Et il se mit &agrave; raconter.</p>
+
+<p>Il y avait une fois un paquet d'allumettes, tr&egrave;s fi&egrave;res de leur origine.
+Leur anc&ecirc;tre, un grand sapin, dont elles &eacute;taient toutes n&eacute;es, avait &eacute;t&eacute;
+un grand, vieil arbre, dans la for&ecirc;t. Les allumettes se trouvaient
+maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de
+fer, et elles parlaient de leur jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous &eacute;tions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut
+dire que c'&eacute;tait la belle vie. C'&eacute;tait matin et soir th&eacute; de diamants
+&mdash;la ros&eacute;e&mdash;toute la journ&eacute;e le soleil quand il brillait&mdash;et les
+oiseaux pour nous raconter des histoires.</p>
+
+<p>Et nous nous sentions riches! Les arbres &agrave; feuillage n'&eacute;taient v&ecirc;tus
+que l'&eacute;t&eacute;. Nous, nous avions les moyens d'&ecirc;tre habill&eacute;es de vert &eacute;t&eacute;
+comme hiver. Mais les b&ucirc;cherons sont venus et &ccedil;a a &eacute;t&eacute; la grande
+r&eacute;volution: notre famille fut dispers&eacute;e.</p>
+
+<p>Notre p&egrave;re le tronc fut plac&eacute; comme grand m&acirc;t sur un splendide navire
+qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres
+branches furent utilis&eacute;es ailleurs, et notre sort, &agrave; nous, est
+maintenant d'allumer les lumi&egrave;res pour les gens du commun. C'est
+pourquoi nous, gens de qualit&eacute;, avons &eacute;chou&eacute; &agrave; la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon histoire est toute diff&eacute;rente, dit la marmite. Depuis que je suis
+venue au monde, on m'a r&eacute;cur&eacute;e et fait bouillir tant de fois! Je
+pourvois au substantiel et suis r&eacute;ellement la personne la plus
+importante de la maison. Ma seule joie c'est, apr&egrave;s le repas, de
+m'&eacute;tendre propre et r&eacute;cur&eacute;e sur une planche et de tenir la conversation
+avec les camarades. Mais &agrave; l'exception du seau d'eau qui, de temps en
+temps, descend dans la cour, nous vivons tr&egrave;s renferm&eacute;s. Notre seul
+agent d'information est le panier &agrave; provisions, mais il parle avec tant
+d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux
+pot, effray&eacute; de l'entendre, est tomb&eacute; et s'est cass&eacute; en mille morceaux
+&mdash;il a des id&eacute;es terriblement avanc&eacute;es, vous savez!</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre &agrave; fusil qui
+lan&ccedil;a des &eacute;tincelles. T&acirc;chons plut&ocirc;t de passer une soir&eacute;e un peu gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus
+haut rang.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'aime pas &agrave; parler de moi, dit le pot de terre, ayons une
+soir&eacute;e de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que
+chacun a v&eacute;cu, c'est bien facile et si amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Au bord de la Baltique, sous les h&ecirc;tres danois....</p>
+
+<p>&mdash;Quel charmant d&eacute;but! interrompirent les assiettes. Nous sentons que
+nous aimerons cette histoire!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pass&eacute; l&agrave; ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles
+&eacute;taient cir&eacute;s, les parquets lav&eacute;s, les rideaux chang&eacute;s tous les quinze
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous racontez d'une mani&egrave;re int&eacute;ressante! dit le balai &agrave;
+poussi&egrave;re. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;
+il y a quelque chose de si propre dans votre r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &ccedil;a se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit
+bond et l'on entendit &laquo;platch&raquo; sur le parquet.</p>
+
+<p>Le pot de terre continua son r&eacute;cit dont la fin &eacute;tait aussi bonne que le
+commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai
+prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela
+vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: &laquo;Si je le couronne
+aujourd'hui, il me couronnera demain.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.</p>
+
+<p>Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La
+vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'int&eacute;r&ecirc;t devant ce
+spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je serai couronn&eacute;e? demanda la pincette. Et elle le fut.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est vulgaire, pens&egrave;rent les allumettes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au tour de la bouilloire &agrave; th&eacute; de chanter, mais elle pr&eacute;tendait
+avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce
+n'&eacute;tait qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des
+ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Sur la fen&ecirc;tre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait
+pour &eacute;crire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+plong&eacute;e trop profond&eacute;ment dans l'encrier, ce dont elle tirait grande
+vanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si la bouilloire &agrave; th&eacute; ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'&agrave;
+s'abstenir. Il y a l&agrave; dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait
+chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui &eacute;tait la cantatrice
+de la cuisine, qu'un oiseau &eacute;tranger se produise ici. Est-ce patriotique?
+J'en fais juge le panier &agrave; provisions.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vex&eacute;, dit le panier &agrave; provisions, plus que vous ne le pensez
+peut-&ecirc;tre! Est-ce une mani&egrave;re convenable de passer la soir&eacute;e? Ne
+vaudrait-il pas mieux r&eacute;former toute la maison, mettre chacun &agrave; sa place?
+Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, faisons du chahut! s'&eacute;cri&egrave;rent-ils tous.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent
+muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui
+ne f&ucirc;t conscient de ses possibilit&eacute;s et de sa distinction.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu &ecirc;tre une
+soir&eacute;e tr&egrave;s gaie.&raquo; La servante prit les allumettes et les gratta. Comme
+elles cr&eacute;pitaient et flambaient!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premi&egrave;res.
+Quel &eacute;clat! Quelle lumi&egrave;re! Ayant dit, elles s'&eacute;teignirent.</p>
+
+<p>&mdash;Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais &ecirc;tre &agrave; la cuisine avec
+les allumettes. Oui, tu auras notre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, dit le roi, tu auras notre fille lundi.</p>
+
+<p>Ils le tutoyaient d&eacute;j&agrave; puisqu'il devait entrer dans la famille.</p>
+
+<p>Le mariage fut fix&eacute;. La veille au soir toute la ville fut illumin&eacute;e, les
+petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, les
+gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient &laquo;Bravo!&raquo;
+et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soir&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien&raquo;, pensa le fils du
+marchand.</p>
+
+<p>Il acheta des raquettes, des fus&eacute;es, des p&eacute;tards et tous les feux
+d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les
+airs.</p>
+
+<p>Pfutt! Quelles gerbes et quels cr&eacute;pitements tombaient du ciel!</p>
+
+<p>Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus
+leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils &eacute;taient
+bien persuad&eacute;s que c'&eacute;tait le dieu des Turcs lui-m&ecirc;me qui allait &eacute;pouser
+la princesse.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le fils du marchand fut redescendu dans la for&ecirc;t, il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est pass&eacute; en bas, et
+ce qu'on a pens&eacute; de mon feu d'artifice&raquo;.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait assez naturel qu'il f&ucirc;t curieux de le savoir. Non ce que les
+gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose &agrave; sa fa&ccedil;on, mais tous
+l'avaient vivement appr&eacute;ci&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux
+brillants comme des &eacute;toiles et une barbe comme l'&eacute;cume de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus
+ravissants montraient leur t&ecirc;te dans ses plis. Tout cela &eacute;tait fort
+agr&eacute;able!&mdash;et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.</p>
+
+<p>Il retourna dans la for&ecirc;t pour remonter dans sa malle. O&ugrave; &eacute;tait-elle
+donc? Elle avait br&ucirc;l&eacute;; une &eacute;tincelle du feu d'artifice y avait mis le
+feu et la malle &eacute;tait en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne
+pouvait plus se pr&eacute;senter devant sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'attendit toute la journ&eacute;e sur le toit de son palais. Elle l'y
+attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,
+mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_montreur_de_marionnettes" id="Le_montreur_de_marionnettes"></a><a href="#table">Le montreur de marionnettes</a></h2>
+
+
+<p>Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si
+radieux qu'&agrave; le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le
+plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-m&ecirc;me qui me l'avait dit.
+C'&eacute;tait un compatriote, un Danois comme moi, et il &eacute;tait directeur de
+th&eacute;&acirc;tre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse,
+car c'&eacute;tait un marionnettiste. D&eacute;j&agrave; de nature gaie, il &eacute;tait devenu un
+homme totalement heureux, disait-il, gr&acirc;ce &agrave; un jeune ing&eacute;nieur. Je
+n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc
+son histoire. Et la voici pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se passait dans la ville de Slagelse, commen&ccedil;a-t-il, j'y donnais
+un spectacle &agrave; l'h&ocirc;tel La Cour de la Poste. C'&eacute;tait une tr&egrave;s belle salle
+et il y avait un excellent public, compos&eacute; d'enfants et d'adolescents, &agrave;
+part quelques vieilles dames. Et tout &agrave; coup, entra un homme v&ecirc;tu de
+noir, &agrave; l'allure d'&eacute;tudiant, qui s'assit, rit aux bons moments,
+applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il
+fallait que je sache qui c'&eacute;tait. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune
+ing&eacute;nieur et qu'il &eacute;tait envoy&eacute; par l'&Eacute;cole centrale pour faire des
+conf&eacute;rences &agrave; la campagne. J'eus fini mon spectacle &agrave; huit heures. Vous
+le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le
+th&eacute;&acirc;tre doit veiller &agrave; satisfaire le public. &Agrave; neuf heures, l'ing&eacute;nieur
+commen&ccedil;a sa conf&eacute;rence avec des exp&eacute;riences et, cette fois-ci, j'&eacute;tais
+dans le r&ocirc;le du spectateur. Quel r&eacute;gal de l'&eacute;couter et de l'observer!
+La plupart du temps cela me paraissait de l'h&eacute;breu et pourtant je me
+disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de
+choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la dur&eacute;e de
+notre vie? Il ne pr&eacute;sentait que de petits miracles mais il le faisait
+si vite et avec tant de dext&eacute;rit&eacute;, et en respectant les r&egrave;gles de la
+nature. Au temps de Mo&iuml;se et des proph&egrave;tes l'ing&eacute;nieur aurait fait
+partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute; sur le
+b&ucirc;cher. J'ai pens&eacute; &agrave; lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle,
+le soir suivant, je n'ai &eacute;t&eacute; de bonne humeur que lorsque j'ai vu que
+l'ing&eacute;nieur &eacute;tait &agrave; nouveau l&agrave;, dans la salle. Un jour, un acteur
+m'avait dit que, lorsqu'il jouait le r&ocirc;le d'un jeune premier, il pensait
+toujours &agrave; une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en
+oubliant les autres. Pour moi, ce soir-l&agrave;, l'ing&eacute;nieur &eacute;tait &laquo;elle&raquo;,
+la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut termin&eacute;
+et que toutes les marionnettes eurent bien remerci&eacute; leur public, je fus
+invit&eacute; par l'ing&eacute;nieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma
+com&eacute;die et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous
+amus&acirc;mes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de m&ecirc;me
+plus de questions, car dans ses exp&eacute;riences il y avait beaucoup de
+choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe &agrave;
+travers une sorte de spirale et se magn&eacute;tise. Que devient-il? Le
+morceau de fer est-il visit&eacute; par un esprit? Mais d'o&ugrave; ce dernier
+vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les
+fait passer par la spirale du temps o&ugrave; ils rencontrent un esprit et tout
+&agrave; coup nous avons un Napol&eacute;on, un Luther et tant d'autres.&raquo; Le monde
+n'est qu'une longue suite de miracles, acquies&ccedil;a le jeune ing&eacute;nieur, et
+nous y sommes si habitu&eacute;s qu'ils ne nous &eacute;tonnent m&ecirc;me plus.&raquo; Et il
+parla et expliqua jusqu'&agrave; ce que j'eusse l'impression de tout
+comprendre. Je lui avouai que si je n'&eacute;tais pas si vieux, je
+m'inscrirais imm&eacute;diatement &agrave; l'&Eacute;cole centrale pour comprendre le monde
+et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des
+plus heureux.... dit-il, comme s'il se d&eacute;lectait de ces mots. Vous &ecirc;tes
+heureux?" demanda-t-il.&raquo; Oui, r&eacute;pondis-je, je suis heureux et o&ugrave; que
+j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli &agrave; bras ouverts. J'ai
+n&eacute;anmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il
+trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais
+diriger une troupe d'acteurs vivants.&raquo; &laquo;Vous souhaiteriez que vos
+marionnettes s'animent d'elles-m&ecirc;mes, qu'elles deviennent des acteurs en
+chair et en os, et vous voudriez &ecirc;tre leur directeur? demanda
+l'ing&eacute;nieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?&raquo; Il ne le
+pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans
+jamais vraiment rapprocher nos id&eacute;es, aucun de nous ne sachant
+convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de
+la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon &eacute;tat
+d'&eacute;bri&eacute;t&eacute;. Non, je n'&eacute;tais pas saoul, je voyais tout tr&egrave;s clairement. La
+chambre &eacute;tait inond&eacute;e de soleil, le visage de l'ing&eacute;nieur s'y refl&eacute;tait
+et je pensais aux dieux &eacute;ternellement jeunes des temps anciens,
+lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussit&ocirc;t et il sourit.
+Croyez-moi, &agrave; cet instant j'aurais jur&eacute; qu'il &eacute;tait un dieu d&eacute;guis&eacute; ou
+un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait
+se r&eacute;aliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur
+d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinqu&acirc;mes et il rangea
+toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos
+et me fit passer &agrave; travers une spirale. Je me vois encore tombant par
+terre. Et mon souhait se r&eacute;alisa! Toute ma troupe sortit de la petite
+caisse. Toutes les marionnettes avaient &eacute;t&eacute; visit&eacute;es par un esprit,
+toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles
+pensaient, et j'&eacute;tais leur directeur. Tout fut imm&eacute;diatement pr&ecirc;t pour
+le premier spectacle et tous les acteurs, et m&ecirc;me les spectateurs,
+voulurent me parler sans tarder. La ballerine pr&eacute;tendit que le th&eacute;&acirc;tre
+allait s'&eacute;crouler si elle n'arrivait pas &agrave; tenir sur une seule pointe.
+C'&eacute;tait une tr&egrave;s grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en
+cons&eacute;quence. La marionnette qui jouait l'imp&eacute;ratrice exigea qu'on la
+consid&eacute;r&acirc;t comme telle m&ecirc;me en dehors de la sc&egrave;ne pour mieux entrer dans
+la peau de son personnage. L'acteur dont le r&ocirc;le consistait &agrave; porter une
+lettre sur la sc&egrave;ne se sentit brusquement aussi important que le jeune
+premier car, selon lui, dans une cr&eacute;ation artistique les petits r&ocirc;les
+&eacute;taient aussi importants que les grands. L&agrave;-dessus, le h&eacute;ros principal
+demanda que son r&ocirc;le ne se compose que de r&eacute;pliques de sortie, car elles
+&eacute;taient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer
+uniquement &agrave; la lumi&egrave;re rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui
+allait mieux au teint et moi, j'&eacute;tais au centre de tout cela puisque
+j'&eacute;tais leur directeur. J'en eus le souffle coup&eacute;, je ne savais plus o&ugrave;
+donner de la t&ecirc;te, j'en &eacute;tais an&eacute;anti. Je me suis retrouv&eacute; avec une
+nouvelle esp&egrave;ce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la
+bo&icirc;te, et n'avoir jamais &eacute;t&eacute; leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils
+&eacute;taient tous des marionnettes, et ils me battirent &agrave; mort. J'&eacute;tais
+couch&eacute; dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y &eacute;tais
+retrouv&eacute;? L'ing&eacute;nieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le
+plancher &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par la lune, la bo&icirc;te des marionnettes &eacute;tait l&agrave;,
+renvers&eacute;e, et toutes les marionnettes en &eacute;taient tomb&eacute;es et gisaient au
+sol, les unes sur les autres. Je repris imm&eacute;diatement conscience, sortis
+de mon lit et jetai les marionnettes dans la bo&icirc;te, n'importe comment,
+sans ordre, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re. Je refermai le couvercle et m'assis sur
+la bo&icirc;te. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.&raquo; Vous resterez o&ugrave; vous
+&ecirc;tes&raquo;, ai-je dit, &laquo;et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez
+des acteurs en chair et en os!&raquo; &laquo;Cela m'avait soulag&eacute;, ma bonne
+humeur &eacute;tait revenue, j'&eacute;tais l'homme le plus heureux de la terre. Si
+heureux que je m'endormis sur la bo&icirc;te. Et le matin... en fait il &eacute;tait
+midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y &eacute;tais encore
+assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois
+&eacute;tait stupide. Je partis &agrave; la recherche de l'ing&eacute;nieur, mais il avait
+disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis
+l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur combl&eacute;, ma troupe
+ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon
+c&oelig;ur et moi, je compose mes pi&egrave;ces librement et &agrave; ma guise. De toutes
+le com&eacute;dies, je choisis la meilleure, selon mes go&ucirc;ts et personne n'y
+trouve &agrave; redire. Les pi&egrave;ces que les grands th&eacute;&acirc;tres actuels m&eacute;prisent,
+mais qui &eacute;taient, il y a trente ans, de grands succ&egrave;s et faisaient
+pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands.
+Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs p&egrave;res
+et leurs m&egrave;res il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et
+Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les
+grandes sc&egrave;nes d'amour. Ils veulent de la trag&eacute;die et bien vite, d&egrave;s le
+d&eacute;but. J'ai sillonn&eacute; le Danemark en long et en large, je connais tout le
+monde et tout le monde me conna&icirc;t. Je suis en ce moment en route pour la
+Su&egrave;de et si j'y ai du succ&egrave;s et gagne suffisamment d'argent, je
+deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme &agrave; un
+compatriote.&raquo;Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Une_semaine_du_petit_elfe" id="Une_semaine_du_petit_elfe"></a><a href="#table">Une semaine du petit elfe Ferme-l'&oelig;il</a></h2>
+
+
+<p>Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que
+Ole Ferme-l'&oelig;il. Lui, il sait raconter....</p>
+
+<p>Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement &agrave; table ou sur leur
+petit tabouret, Ole Ferme-l'&oelig;il arrive, il monte sans bruit l'escalier
+&mdash;il marche sur ses bas&mdash;il ouvre doucement la porte et pfutt! il
+jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais
+assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni
+par cons&eacute;quent le voir; il se glisse juste derri&egrave;re eux et leur souffle
+dans la nuque, alors leur t&ecirc;te devient lourde, lourde&mdash;mais &ccedil;a ne fait
+aucun mal, car Ole Ferme-l'&oelig;il ne veut que du bien aux enfants&mdash;il
+veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout
+quand on les a mis au lit.</p>
+
+<p>Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'&oelig;il s'assied sur leur lit. Il
+est bien habill&eacute;, son habit est de soie, mais il est impossible d'en
+dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il
+tient un parapluie sous chaque bras, l'un d&eacute;cor&eacute; d'images et celui-l&agrave; il
+l'ouvre au-dessus des enfants sages qui r&ecirc;vent alors toute la nuit des
+histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il
+l'ouvre au-dessus des enfants m&eacute;chants, alors ils dorment si lourdement
+que le matin en s'&eacute;veillant ils n'ont rien r&ecirc;v&eacute; du tout.</p>
+
+<p>Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'&oelig;il, durant
+toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit gar&ccedil;on qui
+s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept
+jours dans la semaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Lundi" id="Lundi"></a><a href="#table">Lundi</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute un peu, dit Ole Ferme-l'&oelig;il le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar
+au lit, maintenant je vais d&eacute;corer ta chambre. Et voil&agrave; que toutes les
+fleurs en pots devinrent de grands arbres &eacute;tendant leurs branches
+jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pi&egrave;ce avait l'air
+d'une jolie tonnelle. Toutes les branches &eacute;taient couvertes de fleurs
+chacune plus belle qu'une rose embaumant d&eacute;licieusement, et s'il vous
+prenait envie de la manger, elle &eacute;tait plus sucr&eacute;e que de la confiture.
+Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains
+mollets, bourr&eacute;s de raisins, c'&eacute;tait merveilleux. Mais tout &agrave; coup, des
+g&eacute;missements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table
+o&ugrave; Hjalmar rangeait ses livres de classe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? dit Ole.</p>
+
+<p>Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'&eacute;tait l'ardoise qui se
+trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'&eacute;tait introduit dans le calcul,
+le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme
+s'il &eacute;tait un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il
+n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'&eacute;criture de Hjalmar, il
+se lamentait en dedans que &ccedil;a faisait mal de l'entendre! Sur chaque
+page il y avait des lettres majuscules mod&egrave;les, chacune avec une petite
+lettre &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle formant une rang&eacute;e mod&egrave;le du haut en bas, et &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de celles-l&agrave;, il y en avait qui croyaient &ecirc;tre semblables aux mod&egrave;les,
+c'&eacute;taient celles que Hjalmar avait &eacute;crites, celles-l&agrave; allaient tout de
+travers comme si elles avaient tr&eacute;buch&eacute; sur le trait de crayon o&ugrave; elles
+auraient d&ucirc; se poser.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez! Voil&agrave; comment il faut vous tenir, disait le mod&egrave;le, comme
+&ccedil;a, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, d'un seul trait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous
+n'y arrivons pas, nous sommes tr&egrave;s malades.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, criaient-elles.</p>
+
+<p>Et les voil&agrave; debout toutes droites que c'en &eacute;tait un plaisir de les
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole
+Ferme-l'&oelig;il. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!</p>
+
+<p>Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se
+tenaient aussi droites, &eacute;taient aussi bien constitu&eacute;es que n'importe
+quel mod&egrave;le, mais une fois Ole Ferme-l'&oelig;il parti, quand Hjalmar alla
+les voir, elles &eacute;taient aussi lamentables qu'auparavant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Mardi" id="Mardi"></a><a href="#table">Mardi</a></h2>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'&oelig;il toucha de sa petite
+seringue magique tous les meubles de la chambre, aussit&ocirc;t ils se mirent
+tous &agrave; bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-m&ecirc;mes, sauf le crachoir
+qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant
+que d'eux m&ecirc;mes, ne pensant qu'&agrave; eux-m&ecirc;mes et n'ayant pas la plus petite
+pens&eacute;e pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tol&eacute;rait
+qu'on lui crache dessus.</p>
+
+<p>Au-dessus de la commode &eacute;tait suspendue une grande peinture dans un
+cadre dor&eacute;, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des
+fleurs dans l'herbe, une pi&egrave;ce d'eau et une rivi&egrave;re qui coulait derri&egrave;re
+le bois, passait devant de nombreux ch&acirc;teaux et se jetait au loin dans
+la mer libre.</p>
+
+<p>Ole Ferme-l'&oelig;il toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux
+peints commenc&egrave;rent &agrave; chanter, les branches des arbres ondul&egrave;rent et les
+nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se d&eacute;placer
+sur le paysage.</p>
+
+<p>Ole Ferme-l'&oelig;il souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit gar&ccedil;on posa
+ses jambes dans la peinture et le voil&agrave; debout dans l'herbe haute, le
+soleil brillait sur lui &agrave; travers la ramure.</p>
+
+<p>Il courut jusqu'&agrave; l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et
+blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant
+chacun un collier d'or autour du cou et une &eacute;toile bleue &eacute;tincelante sur
+la t&ecirc;te, tiraient le bateau au long de la verte for&ecirc;t o&ugrave; les arbres
+parlaient de brigands et de sorci&egrave;res et les fleurs de ravissants petits
+elfes et de ce que les papillons leur avaient racont&eacute;.</p>
+
+<p>De beaux poissons aux &eacute;cailles d'or et d'argent nageaient derri&egrave;re la
+barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les
+oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derri&egrave;re en deux
+longues rang&eacute;es, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient,
+ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire
+&agrave; raconter.</p>
+
+<p>Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois
+&eacute;taient &eacute;pais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleill&eacute;s et
+fleuris, avec de grands ch&acirc;teaux de cristal et de marbre. Sur les
+balcons se tenaient des princesses qui &eacute;taient toutes des petites filles
+connues de Hjalmar avec lesquelles il avait d&eacute;j&agrave; jou&eacute;. Elles &eacute;tendaient
+la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
+qu'aucun confiseur n'e&ucirc;t jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par
+un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en
+sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de
+beaucoup le plus gros.</p>
+
+<p>Devant chaque ch&acirc;teau de petits princes montaient la garde, ils
+portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins
+secs et des soldats de plomb. C'&eacute;taient de v&eacute;ritables princes!</p>
+
+<p>Hjalmar naviguait tant&ocirc;t &agrave; travers des for&ecirc;ts, tant&ocirc;t &agrave; travers
+d'immenses salles ou &agrave; travers une ville. Il lui arriva m&ecirc;me de
+traverser la ville o&ugrave; habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait
+dans ses bras quand il &eacute;tait tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui
+fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait,
+elle-m&ecirc;me, compos&eacute; pour lui:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Je pense &agrave; toi &agrave; toute heure</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon cher petit Hjalmar ch&eacute;ri.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'est moi qui baisais ta petite bouche</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et aussi ton front, tes joues vermeilles.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je t'ai entendu dire tes premiers mots</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et puis il a fallu te quitter.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que Notre-Seigneur te b&eacute;nisse ici-bas</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon bel ange descendu des cieux.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur
+tige et les vieux arbres dodelinaient de la t&ecirc;te comme si Ole
+Ferme-l'&oelig;il e&ucirc;t aussi, pour eux, racont&eacute; cette histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Mercredi" id="Mercredi"></a><a href="#table">Mercredi</a></h2>
+
+
+<p>Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait m&ecirc;me dans son
+sommeil et quand Ole Ferme-l'&oelig;il entrouvrit une fen&ecirc;tre, il vit que
+l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un
+magnifique navire mouillait devant la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'&oelig;il. Tu pourras
+voyager cette nuit dans les pays &eacute;trangers et &ecirc;tre de retour demain
+matin.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique
+navire.</p>
+
+<p>Le temps devint aussit&ocirc;t radieux. Ils navigu&egrave;rent de par les rues,
+crois&egrave;rent devant l'&eacute;glise et bient&ocirc;t ils furent en pleine mer. On alla
+si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de
+cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays
+chauds. Elles se suivaient l'une derri&egrave;re l'autre et avaient d&eacute;j&agrave; vol&eacute;
+si longtemps, si longtemps! L'une d'elles &eacute;tait tr&egrave;s fatigu&eacute;e, ses
+ailes ne pouvaient plus la porter, elle &eacute;tait la derni&egrave;re de la file.
+Bient&ocirc;t elle fut loin derri&egrave;re les autres, elle volait de plus en plus
+bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle
+toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et
+poum! la voil&agrave; sur le pont.</p>
+
+<p>Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les
+canards et les dindons; la pauvre cigogne &eacute;tait toute confuse de cette
+compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un dr&ocirc;le d'oiseau, dirent les poules.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, elle est stupide, gloussa le dindon.</p>
+
+<p>Alors la cigogne se tut et r&ecirc;va de son Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous avez l&agrave; de jolies longues jambes maigres, dit la dinde.
+Combien en vaut l'une?</p>
+
+<p>&mdash;Coin, coin, coin, ricanaient les canards.</p>
+
+<p>Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'&eacute;tait tr&egrave;s
+spirituel ou bien peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-ce pas d'un go&ucirc;t assez relev&eacute; pour
+vous, si haut perch&eacute;e! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie.
+Alors, soyons spirituels entre nous.</p>
+
+<p>Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin!
+C'&eacute;tait extraordinaire comme ils se trouvaient dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la
+cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'&agrave; lui; elle s'&eacute;tait repos&eacute;e et
+saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle &eacute;tendit ses ailes et
+s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les
+canards faisaient coin, coin, et que la t&ecirc;te du dindon devenait toute
+rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'&eacute;veilla,
+couch&eacute; dans son petit lit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'&oelig;il lui avait fait
+faire....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Jeudi" id="Jeudi"></a><a href="#table">Jeudi</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Attends! dit Ole Ferme-l'&oelig;il, n'aie pas peur, tu vas voir une petite
+souris.</p>
+
+<p>Et il tendit vers lui sa main o&ugrave; &eacute;tait assise la jolie petite b&ecirc;te. Elle
+est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en
+m&eacute;nage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta m&egrave;re, il
+para&icirc;t que c'est un appartement incomparable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet?
+demanda Hjalmar.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'&oelig;il, je vais te rendre tout petit.</p>
+
+<p>De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussit&ocirc;t devint de plus en
+plus petit jusqu'&agrave; n'&ecirc;tre pas plus grand qu'un doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant tu peux emprunter ses v&ecirc;tements au soldat de plomb, je
+crois qu'ils t'iront bien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, fit Hjalmar.</p>
+
+<p>Et en un instant le voil&agrave; habill&eacute; comme le plus mignon petit soldat de
+plomb.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous avoir la bont&eacute; de vous asseoir dans le d&eacute; &agrave; coudre de
+votre m&egrave;re, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.</p>
+
+<p>Et les voil&agrave; partis au mariage de souris.</p>
+
+<p>D'abord, ils pass&egrave;rent sous le parquet dans un long couloir, juste assez
+haut pour que l'attelage du d&eacute; &agrave; coudre p&ucirc;t y passer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a
+&eacute;t&eacute; enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.</p>
+
+<p>Puis ils arriv&egrave;rent dans la salle du mariage. &Agrave; droite se tenaient
+toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si
+elles se moquaient les unes des autres, &agrave; gauche se tenaient les m&acirc;les,
+ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se
+tenaient les mari&eacute;s, debout dans une cro&ucirc;te de fromage &eacute;vid&eacute;e, et ils
+s'embrassaient &agrave; bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils
+&eacute;taient fianc&eacute;s et allaient se marier dans un instant.</p>
+
+<p>Il arrivait de plus en plus d'invit&eacute;s et les souris &eacute;taient serr&eacute;es &agrave;
+s'&eacute;craser, les mari&eacute;s &eacute;taient plac&eacute;s au beau milieu de la porte, de
+sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle &eacute;tant frott&eacute;e &agrave; la
+couenne, on n'offrait rien d'autre &agrave; manger, mais comme dessert on
+apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses
+petites dents, grav&eacute; le nom des mari&eacute;s ou du moins leurs initiales.
+C'&eacute;tait tout &agrave; fait splendide.</p>
+
+<p>Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'&eacute;tait un beau mariage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Vendredi" id="Vendredi"></a><a href="#table">Vendredi</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;C'est inou&iuml; combien de gens d'un certain &acirc;ge voudraient m'avoir aupr&egrave;s
+d'eux, dit Ole Ferme-l'&oelig;il, surtout ceux qui ont quelque chose &agrave; se
+reprocher.&raquo; Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous
+endormir et toute la nuit nous sommes l&agrave; &agrave; voir d&eacute;filer nos mauvaises
+actions qui comme d'affreux petits d&eacute;mons s'asseyent sur notre lit et
+nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser
+que nous puissions dormir d'un bon somme?&raquo; Ils soupirent et ajoutent
+tout bas: &laquo;Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le
+bord de la fen&ecirc;tre&raquo;. Mais je ne fais pas &ccedil;a pour de l'argent, terminait
+Ole Ferme-l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir &agrave; un
+mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poup&eacute;e de ta
+s&oelig;ur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va &eacute;pouser
+la poup&eacute;e Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poup&eacute;e, il y
+aura donc beaucoup de cadeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je connais &ccedil;a! dit Hjalmar, quand les poup&eacute;es ont besoin de
+robes neuves, ma s&oelig;ur d&eacute;cide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se
+marient. C'est arriv&eacute; plus de cent fois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cette nuit, c'est le cent uni&egrave;me mariage et quand le cent
+uni&egrave;me est termin&eacute;, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera
+splendide. Regarde un peu!</p>
+
+<p>Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton &eacute;tait l&agrave; avec
+ses fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es et tous les soldats de plomb pr&eacute;sentaient armes.
+Les couples de fianc&eacute;s &eacute;taient assis par terre, le dos appuy&eacute; au pied de
+la table, tr&egrave;s songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes
+raisons. Ole Ferme-l'&oelig;il, v&ecirc;tu de la jupe noire de grand-m&egrave;re, les
+b&eacute;nit. Apr&egrave;s la b&eacute;n&eacute;diction tous les meubles de la chambre entonn&egrave;rent
+la jolie chanson que voici, &eacute;crite par le crayon sur l'air de la
+retraite:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Notre chanson arrive comme le vent</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sur le couple nuptial dans la chambre</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tous deux raides comme des baguettes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ils sont faits de peau de gants</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Bravo, bravo pour la peau et les baguettes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nous le chantons &agrave; tous les vents.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demand&eacute; qu'il n'y e&ucirc;t
+rien de comestible car leur amour leur suffisait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous rester dans le pays ou voyager &agrave; l'&eacute;tranger? demanda le
+mari&eacute;. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyag&eacute; et
+de la vieille poule de la basse-cour qui avait couv&eacute; cinq fois des
+poussins.</p>
+
+<p>L'hirondelle parla des pays chauds o&ugrave; le raisin pend en grandes et
+lourdes grappes, o&ugrave; l'air est doux et o&ugrave; les montagnes ont des couleurs
+qu'on ne conna&icirc;t pas du tout ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai pass&eacute; un &eacute;t&eacute; &agrave;
+la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier o&ugrave; nous
+pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de
+choux verts. Oh! qu'ils &eacute;taient verts. Je ne peux rien m'imaginer de
+plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais un chou est pareil &agrave; un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait
+souvent si mauvais temps ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui mais on y est bien habitu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il fait froid, on g&egrave;le ici.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous
+ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un &eacute;t&eacute; qui a dur&eacute; cinq
+semaines o&ugrave; il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons
+pas de ces b&ecirc;tes venimeuses qu'ils ont l&agrave;-bas et nous n'avons pas de
+brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du
+monde. Vous ne m&eacute;riteriez pas d'y vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai voyag&eacute;. J'ai fait plus de douze lieues en voiture,
+dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;La poule est une femme raisonnable, dit la poup&eacute;e Bertha. Moi non plus
+je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout
+le temps! Nous allons tout simplement nous installer l&agrave;-bas sur le
+gravier et nous nous prom&egrave;nerons dans le jardin aux choux.</p>
+
+<p>Et on en resta l&agrave;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Samedi" id="Samedi"></a><a href="#table">Samedi</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du
+petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!</p>
+
+<p>Et tout le parapluie ressemblait &agrave; une grande coupe chinoise orn&eacute;e
+d'arbres bleus et de ponts arqu&eacute;s sur lesquels des petits Chinois
+hochaient la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que le monde entier soit astiqu&eacute; pour demain, dit encore Ole,
+car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les
+&eacute;toiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier
+mais il faut d'abord les num&eacute;roter et mettre le m&ecirc;me chiffre dans les
+trous o&ugrave; elles sont fix&eacute;es l&agrave;-haut afin de les remettre &agrave; leur bonne
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Non, &eacute;coutez Monsieur Ferme-l'&oelig;il, vous exag&eacute;rez, s'&eacute;cria un portrait
+accroch&eacute; sur le mur contre lequel dormait le petit gar&ccedil;on. Je suis
+l'arri&egrave;re grand-p&egrave;re de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires,
+mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas
+d&eacute;crocher les &eacute;toiles et les polir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci &agrave; toi, vieil arri&egrave;re-grand-p&egrave;re, mais moi je suis encore plus
+ancien que toi, je suis un vieux pa&iuml;en, les Romains et les Grecs
+m'appelaient le dieu des R&ecirc;ves. J'ai toujours fr&eacute;quent&eacute; les plus nobles
+maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands!
+Tu n'as qu'&agrave; raconter &agrave; ton id&eacute;e maintenant.</p>
+
+<p>Ole Ferme-l'&oelig;il partit l&agrave;-dessus en emportant son parapluie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dimanche" id="Dimanche"></a><a href="#table">Dimanche</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit Ole Ferme-l'&oelig;il, et Hjalmar le salua, puis il se leva et
+retourna contre le mur le portrait de l'arri&egrave;re-grand-p&egrave;re afin qu'il ne
+pr&icirc;t pas part &agrave; la conversation comme la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! tu vas me raconter des histoires, celle des &laquo;Cinq pois verts
+qui habitaient la m&ecirc;me cosse&raquo;, celle de &laquo;l'Os de coq qui faisait la
+cour &agrave; l'os de poule&raquo;, celle de &laquo;l'Aiguille &agrave; repriser si fi&egrave;re
+d'elle-m&ecirc;me qu'elle se figurait &ecirc;tre une aiguille &agrave; coudre&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'&oelig;il, je
+vais plut&ocirc;t te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon fr&egrave;re, il
+s'appelle aussi Ole Ferme-l'&oelig;il mais ne vient jamais plus d'une fois
+chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et
+il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si
+merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une
+si affreuse et si cruelle&mdash;impossible de la d&eacute;crire.</p>
+
+<p>Et puis il &eacute;leva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde! voil&agrave; mon fr&egrave;re, l'autre Ole Ferme-l'&oelig;il qu'on appelle
+aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air m&eacute;chant comme dans les
+livres d'images o&ugrave; il n'est qu'un squelette, non, son costume est brod&eacute;
+d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir
+flotte derri&egrave;re lui sur le cheval et il va au galop!</p>
+
+<p>Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'&oelig;il galopait en entra&icirc;nant des jeunes
+et des vieux sur son cheval, il en pla&ccedil;ait certains devant lui et
+d'autres derri&egrave;re, mais toujours d'abord il demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment est ton carnet de notes?</p>
+
+<p>Tous r&eacute;pondaient: &laquo;Excellent.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi voir &ccedil;a! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient &laquo;Tr&egrave;s bien&raquo; ou &laquo;Excellent&raquo; venaient devant et ils
+entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que &laquo;Passable&raquo;
+ou &laquo;M&eacute;diocre&raquo;, allaient derri&egrave;re et entendaient l'histoire horrible.
+Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter &agrave; bas du cheval mais
+ils ne le pouvaient plus, ils &eacute;taient encha&icirc;n&eacute;s &agrave; l'animal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la Mort est un tr&egrave;s gentil Ole Ferme-l'&oelig;il num&eacute;ro deux, dit
+Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller &agrave;
+avoir un bon carnet de notes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de
+l'arri&egrave;re-grand-p&egrave;re, il est toujours utile de donner son avis!</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait fort satisfait.</p>
+
+<p>Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra s&ucirc;rement ce soir
+vous en raconter lui-m&ecirc;me bien davantage.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le mot qui d&eacute;signe le fer &agrave; repasser en danois est f&eacute;minin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Schilling: Unit&eacute; mon&eacute;taire principale de l'Autriche (code
+international: ATS), divis&eacute;e en 100 groschen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays
+germaniques &agrave; partir du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by
+Hans Christian Andersen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
+
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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