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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:52 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes merveilleux, Tome I + +Author: Hans Christian Andersen + +Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Hans Christian Andersen + +CONTES MERVEILLEUX + +Tome I + + + + +Table des matières + + +L'aiguille à repriser. +Les amours d'un faux col +Les aventures du chardon. +La bergère et le ramoneur. +Le bisaïeul +Le bonhomme de neige. +Bonne humeur. +Le briquet +Ce que le Père fait est bien fait +Chacun et chaque chose à sa place. +Le chanvre. +Cinq dans une cosse de pois. +La cloche. +Le compagnon de route. +Le concours de saut +Le coq de poulailler et le coq de girouette. +Les coureurs. +Le crapaud. +Les cygnes sauvages. +Le dernier rêve du chêne. +L'escargot et le rosier. +La fée du sureau. +Les fleurs de la petite Ida. +Le goulot de la bouteille. +Grand Claus et petit Claus. +Les habits neufs du grand-duc. +Hans le balourd. +L'heureuse famille. +Le jardinier et ses maîtres. +La malle volante. +Le montreur de marionnettes. +Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil + Lundi. + Mardi. + Mercredi. + Jeudi. + Vendredi. + Samedi. + Dimanche. + + + + +L'aiguille à repriser + + +Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même +si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre. + +«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse +aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber; +car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais. +Je suis si fine! + +--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps. + +--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en +tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud. + +Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le +cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le +raccommoder. + +«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai +traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne +l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine. + +--Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils +la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en +servit pour attacher son fichu. + +«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que +j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne +peut manquer de devenir quelque chose.» + +Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse +d'apparat, et elle regardait de tous côtés. + +«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine. +Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle +est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus +grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.» + +Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête, +qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de +laver. + +«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!» + +Elle se perdit en effet. + +«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait +sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite +satisfaction.» + +Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur. + +Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins +de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes. + +«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas +seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi +pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde +qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage! +Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans +faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau +de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a +oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je +sais ma valeur et je la garderai toujours.» + +Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui +avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant. +C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce +qu'il luisait et se présentait comme une broche. + +«Vous êtes sans doute un diamant? + +--Quelque chose d'approchant.» + +Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et +leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le +monde. + +«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit +l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait +cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi +fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me +sortir de la boîte et pour m'y remettre. + +--Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson. + +--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq +frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient +orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur. +Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme +il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul +endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois +perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt +goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil +et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait +écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les +autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne +faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne +trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la +forfanterie: aussi je les ai quittés. + +À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les +bords et les entraîna. + +«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille. + +Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau. +»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en +être fière!» + +Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées. + +«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je +suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher +jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me +trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer +du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!» + +Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient +de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail +n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur +plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve. + +«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà +une gueuse! + +--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit +l'aiguille. + +Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et +l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait +paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que +jamais. + +«Voilà une coque d'oeuf qui arrive», dirent les gamins; et ils +attachèrent l'aiguille à la coque. + +«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet, +puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes +blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal +de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut +point brisée. + +«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer! +C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir +un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.» + +Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle. + +«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai +le mal de mer: je suis toute brisée.» + +Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait +comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y +reste! + + + + +Les amours d'un faux col + + +Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se +composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.--Mais il avait le +plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à +l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par +hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une +jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu +d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander +votre nom? + +--Que vous importe, répondit la jarretière. + +--Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la +jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de +répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une +espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne +crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en +vous aux grâces les plus séduisantes. + +--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en +avoir donné le prétexte en aucune façon. + +--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les +prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs: +on est tout de suite inspiré, entraîné. + +--Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos +importunités. + +--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je +possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment: +car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait +qu'il est toujours bon de se vanter. + +«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas +habituée à de pareilles manières. + +--Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut +avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la +lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin +placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1]. +«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens +en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu. +Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous +consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois. + +[Note 1: Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.] + +--Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la +majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le +chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une +paire de ciseaux se présenta pour l'émonder. + +«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse; +quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai +rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous +faites. + +--Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son +opération. + +--Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous +l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse +à cheveux). + +--Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et +elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de +service. + +«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à +cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne +pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier? + +--Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle. + +--Fiancée!» s'écria le faux col. + +Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser +ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps +après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le +fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les +fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient +beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas +de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures, +disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un +gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse +dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion: +c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible; +quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans +un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était +littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par +trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint +noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le +caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me +refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si +éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu; +mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la +ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai, +j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie +en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les +autres chiffons, transformé en papier. + +Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche--c'est +précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre +histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de +choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même +jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette +forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais +qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où +ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs +yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai +dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends +être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de +bavardage composent tout le mérite.» + + + + +Les aventures du chardon + + +Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien +tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient +rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces +arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec +tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas +de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour, +habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche +demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand +les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser +de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la +haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa +racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul +comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention, +hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière. +Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant +qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es +donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et +l'âne en était pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un +jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes +personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi +elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de +toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute +naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un +riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les +jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur +les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au +milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des +jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des +jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune +ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie, +derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs +rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui +en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure +dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme +s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se +piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière +cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les +autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre +celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se +rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise; +il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une +bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc +quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en +lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en +dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se +trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes +filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un +beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se +développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent +sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non +par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux, +mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes, +répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il +apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur +de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son coeur et sa +main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!» +s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable +événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.» +Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin, +je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un +pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que +c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le +lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction +allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait +que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour +elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était +la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes +espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de +terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du +buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de +boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles +s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons +qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon +indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment +osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la +boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de +changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher +leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en +poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait +avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême, +impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment +où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites +innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage, +entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une +profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait +avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par +nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance +le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de +nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût +transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou; +celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au +glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se +persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette +illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des +temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées +allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à +lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent, +dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous +les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante +vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle +dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne. +Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus +foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les +tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est +là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à +penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et +de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive +leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon, +et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant +qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus +que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop +fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je, +je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.» +Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique +et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une +fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une +fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs +disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune +couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils +arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans +les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il +n'a plus de fleurs! + +--Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune +homme en montrant le calice desséché et blanchi. + +--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous +la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait +à tous deux.» + +Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur +fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un +spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente. +Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau +représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon +à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la +dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le +cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la +vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière, +et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me +mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le +chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la +froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis +arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon +ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus +songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit, +vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse +condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se +dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie, +à cette place où je suis né. + +--Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de +soleil. Aussi vous en serez récompensé. + +--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon. + +--On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon +avant de s'éclipser. + + + + +La bergère et le ramoneur + + +As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et +sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait +une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de +roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de +cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme +entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il +riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le +front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». + +Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à +prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire. + +Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table +placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite +bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement +retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de +bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit +ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi +propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà +tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui +un prince, c'était tout comme. + +Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc +comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la +vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait +posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient +fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et +également fragiles. + +Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en +porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le +grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité +sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la +main de la bergère. + +--Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait +de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède +toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des +cachettes mystérieuses. + +--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la +petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze +femmes en porcelaine! + +--Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire +se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois. +Et il s'endormit. + +La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le +chéri de son coeur. + +--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le +vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici. + +--Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je +pense que mon métier me permettra de te nourrir. + +--Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table, +dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis. + +Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit +pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son +échelle les aida du reste beaucoup. + +Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers +l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la +tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria: + +--Ils se sauvent! Ils se sauvent! + +Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de +l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit +théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les +dames de carreau et de coeur, de trèfle et de pique, assises au premier +rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout +derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en +bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait +l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La +bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire. + +--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir. + +Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la +table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout +son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet. + +--Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle +était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine. + +--Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette +grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les +roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand +il approcherait. + +--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la +potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non, +il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste +monde. + +--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien +le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir? + +--J'y ai pensé, répondit-elle. + +Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit: + +--Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi +à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit +noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même; +à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne +pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre +sur le monde. + +Il la conduisit à la porte du poêle. + +--Oh! que c'est noir, dit-elle. + +Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit. + +--Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut +brille la plus belle étoile. + +Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils +grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et +l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits +pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent +épuisés. Il y avait de quoi. + +Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de +la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la +bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la +poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui +garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux. + +--C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop +grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne +serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener +à la maison, si tu m'aimes un peu. + +Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait +de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte +qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût +grand tort. + +Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à +travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout +agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui +se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent +la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois, +tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait +plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major +général se tenait là où il avait toujours été, méditatif. + +--C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est +cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir, +elle tordait ses jolies petites mains. + +--On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le +recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui +met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt +à nous dire de nouveau des choses désagréables. + +--Tu crois vraiment? + +Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement. + +--Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter +le dérangement. + +--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela +coûterait très cher? dit-elle. + +La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son +cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête. + +--Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de +quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère? + +Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le +vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il +ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de +raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou, +les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le +pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent +cassés. + + + + +Le bisaïeul + + +Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne +la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire +plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la +tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le +petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de +bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous +et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait +guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait +alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une +course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.» + +Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout +rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin, +peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas +à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier. +Laissons agir la Providence.» + +Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien +tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les +grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les +seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les +corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en +joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang +et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles +étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval! +Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y +avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère, +provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir +généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce +fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les +serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite +des noirs. + +--Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de +grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient. + +--C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère +Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil. + +Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil. +Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné; +il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants. +Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait +pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son +intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui; +C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en +arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque +toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et +cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne +pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul +écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric +racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des +forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les +plus étonnantes! + +--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus +industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de +destruction ils inventent pour s'entre-tuer! + +--Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on +n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du +reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu +depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement +peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres. + +Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite +ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique +horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer; +mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de +la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par +cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de +façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait +jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare; +l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne +n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait. + +--C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me +fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à +Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un +meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus +n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas. +Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions +que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même +que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine +confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est +devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des +roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on +se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On +n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent. + +Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât +à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le +contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais +il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où +il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La +séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan, +braver flots et tempêtes. + +--Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes; +tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve +une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de +terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il +s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage +se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau +continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus +rapidement que la foudre. + +--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse +un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est +au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je +l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de +l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que +ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la +nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets. + +Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé +là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une +photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul +prit sa loupe et la regarda longtemps. + +--Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps +connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions +voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel +charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la +reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil. + +Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent +en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils +s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches +dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué, +ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent +faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et +on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces. + +Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide +cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit +entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré +les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé +heureusement à terre. + +À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux +dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse +d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par +une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte +du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon père court aux +renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que, +d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres +chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous. +Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi +aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en +suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya +deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir, +lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit +ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves +coeurs dans tous les temps. + + + + +Le bonhomme de neige + + +Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon +corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette +agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde +tout béat! + +Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment. + +--Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore +mes deux escarboucles. + +Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de +terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle +façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au +milieu des cris de joie des enfants. + +Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et +grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament. + +--Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de +neige. + +Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau. + +--Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu +là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si +seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais +tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de +suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu +faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir. + +--Ouah! ouah! aboya le chien de garde. + +Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il +n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle. + +--Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton +prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah! + +--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule, +là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi +plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle +ne nous revient que timidement par un autre côté. + +--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a +construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a +disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire, +il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un +changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai +des élancements et des picotements très forts. + +--Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de +neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de +désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de +disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi +n'est pas mon amie. + +--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même. + +Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide +se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un +vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup +d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de +givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail. +C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs +brillantes. + +Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été, +apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque +branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les +bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux +de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à +briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des +éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui +couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants. + +--Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait +dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de +neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne +voit rien de plus beau! + +--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le +jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait! + +--Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui +es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître? + +--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a +donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde! + +--Mais qui sont-ils donc? + +--Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans +la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah! + +--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi? + +--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des +maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où +je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle +le vent glacé. Ouah! ouah! + +--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie, +raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela +m'écorche les oreilles. + +--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon, +comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours +dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait +sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On +m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme +de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu +peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui, +je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans +les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les +enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme +là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon +poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je +me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore. + +--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme +de neige après un instant de réflexion. + +--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un +cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par +la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et +alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu +l'apercevras. + +Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir, +reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu +brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait +encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien. + +--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige. + +Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe +féminin. + +--Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices? + +--Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on +me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune +des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent +très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps, +j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal. + +Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il +lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le +poêle était posé. + +--Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer! +Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon voeu le +plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par +la fenêtre! + +--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de +toi. + +--C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me +détruit. + +Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme +douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler, +peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait +pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme +s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en +recevait des reflets rouges. + +--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la +bouche! + +La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige. +Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du +cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques +qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le +poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai +plaisir pour un Bonhomme de neige. + +Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la +campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux +s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement +claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait +après lui l'écho de la colline voisine. + +Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être, +mais il ne l'était pas. + +Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans +l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre +repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la +satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où +peut souvent sortir notre malheur. + +C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un +ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur +pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre +restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se +douter de l'attention attendrie dont il était l'objet. + +--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah! +ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps! + +Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait, +plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se +plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux, +et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants +l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de +neige. + +--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait +dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah! + +Bientôt après, l'hiver disparut à son tour. + +--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la +cour: + + + _Ohé! voici l'hiver parti_ + _Et voici Février fini!_ + _Chantons: Coucou!_ + _Chantons! Cui... uitte!_ + _Et toi, bon soleil, viens vite!_ + + +Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige. + + + + +Bonne humeur + + +Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne +humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir +avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et +rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur +étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa +profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit +et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des +lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant: +«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père +n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa +profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce +monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa +place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'évêque, devant +les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de +corbillard! + +Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon +père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort, +avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne +à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant, +qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni +à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup +mieux que vous ne le pensez!» + +C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au +cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la +joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné +au Courrier royal. + +Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni +bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier +royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il +l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a +tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui +sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une +domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix, +mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes +oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle +également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de +rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous +garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre +vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit +douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher. + +La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent +mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma +bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le +Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant, +tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous +entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec +leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous +apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira +rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce +à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour +instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres +encore.... + +Nous voici au cimetière. + +Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un +rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de +la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît +un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait +réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait +le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au +théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par +exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de +la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et +non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager, +un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà +du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à +cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public +applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne +va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui +étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas +au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas; +tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et +maintenant, il est mort. + +Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine +noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait +été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait +plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et +vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon +de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et +qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le +travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son +adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours, +pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec +tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie. + +Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout +ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée. +Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du +moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort. +Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris +et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée +ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il +s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle +soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut, +selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son +idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire +personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa +belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste. + +Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit +pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle +était vraiment avare! + +Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se +trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse +et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait +par: «_Mi manca la voce!_», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix». +Ce fut la seule vérité de sa vie. + +Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le coeur se met à +piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle +jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le +sien n'a jamais eu lieu...! + +Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la +bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y +pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait +son prochain. + +Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun +croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier +et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de +l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui +avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette +famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même +si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient +minuit. + +Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait +avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le +cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis +fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné +et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je +l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils +reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle +que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire +ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous +met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur +et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple +lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume. + +Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe +avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne +humeur.» + +C'est mon histoire. + + + + +Le briquet + + +Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux! +sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il +rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière. +Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine. + +--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu +es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras. + +--Merci, vieille, dit le soldat. + +--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux. +Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au +fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand +tu m'appelleras. + +--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre? + +--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu +te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de +lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les +clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un +grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands +comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon +tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien +et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu +prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si +tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un +chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne +t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des +pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je +peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu'à entrer dans la +troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le +coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et +je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et +n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de +pièces d'or que tu voudras. + +--Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il +faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque +chose. + +--Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma +grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre. + +--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps. + +--Voilà--et voici mon tablier à carreaux bleus. + +Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le +voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient +des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui +avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement. + +--Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le +tablier de la sorcière. + +Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche, +referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la +deuxième chambre. + +Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands +comme des roues de moulin. + +--Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire +mal. + +Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes +ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses +poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre. + +Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là +étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils +tournaient dans sa tête comme des roues. + +--Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie, +il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais +bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre. + +Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous +les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les +fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor! + +Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses +poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne +presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette +fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria +dans le tronc de l'arbre: + +--Remonte-moi, vieille. + +--As-tu le briquet? demanda-t-elle. + +--Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le +prendre. + +Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec +ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or! + +--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il. + +--Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet! + +--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas +faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête. + +--Non, dit la vieille sorcière. + +Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta. +Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança +sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville. + +Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les +plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche.... + +Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur +aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le +soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables. + +Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de +tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa +fille, la ravissante princesse. + +--Où peut-on la voir? demandait le soldat. + +--On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand +château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le +roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille +épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout. + +--Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que +c'était tout à fait impossible. + +Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le +jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand +coeur--se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents +ont de peine à avoir quelques sous. + +Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui, +tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!» +Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup +d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où +il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres, +aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses +chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le +voir... trop d'étages à monter. + +Par un soir très sombre--il n'avait même plus les moyens de s'acheter +une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa +poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière +l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où +l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux +grands comme des soucoupes est devant lui. + +--Qu'ordonne mon maître? demande le chien. + +--Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout +ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti +et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de +pièces de cuivre. + +Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le +battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de +cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait +les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le +gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi +redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements +luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient +beaucoup d'affection pour lui. + + +Cependant un jour, il se dit: + +«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On +dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester +prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces +tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?» + +Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des +soucoupes apparut. + +--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais +j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien +était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la +princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse +qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse. +Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un +baiser car, lui, c'était un vrai soldat. + +Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le +lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la +princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat +et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une +histoire! dit la reine. + +Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit +suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un +rêve ou bien ce que cela pouvait être! + +Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint +donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais +la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait +derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la +grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec +un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis +elle rentra se coucher. + +Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et +traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très +malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y +reconnaître. + +Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers +sortirent pour voir où la princesse avait été. + +--C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une +croix. + +--Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la +deuxième porte. + +--Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est +bien inutile de chercher davantage. + +Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres +choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et +coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle +remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur +le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se +répande tout le long du chemin que suivrait la princesse. + +Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du +soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour +l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin +depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et +la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été. + +Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y +faisait noir! + +--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à +entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge. + +Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin +suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le +voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats +défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une +telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur +près des barreaux au travers desquels le soldat regardait. + +--Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé. +Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon +briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse. + +Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses +jambes à son cou, trouva le briquet.... + +En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se +tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la +reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges +et tout le conseil. + +Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait +lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours +accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine +--d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la +dernière en ce monde. + +Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son +briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois +chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait +des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands +chacun comme la Tour Ronde de Copenhague. + +--Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat. + +Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du +conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par +le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient +en mille morceaux. + +--Je ne tolérerai pas... commença le roi. + +Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en +l'air à leur tour. + +Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria: + +--Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse +princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois +chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens +sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes. + +La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint +reine, ce qui lui plaisait beaucoup. + +La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très +grands yeux. + + + + +Ce que le Père fait est bien fait + + +Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y +pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de +bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention. +Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de +vieilles maisons de paysans. + +Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un +nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas +manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut +s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un +sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent +des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout +le monde, sans distinction. + +Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un +paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se +trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient +paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait +pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins +qui, en retour, lui rendaient quelques services. + +Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le +cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre +quoi? + +--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la +ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras +sera bien fait. + +Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du +cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son +chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et +l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger. + +--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère. + +Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de +poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient +au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin. +Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait +devant lui une vache. Le vieux pensait: + +--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon +échange. + +--Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un +cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait +rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions? + +--Avec plaisir, dit l'homme à la vache. + +Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir, +puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour +aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un +coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite. +Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde. +C'était un mouton bien gras. + +--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien +assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous +pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait +mieux pour nous qu'une vache. + +Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il. + +--Parfaitement, dit l'autre. + +On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à +coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous +le bras. + +--Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de +plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle +pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous +avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon +mouton? + +L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie. + +Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand +route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se +pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de +terre à côté. + +Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être +écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes +très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk! +glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le +paysan s'écria: + +--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la +poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve +toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon +échange. + +--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au +receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule. + +--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur +prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et +se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient +bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra. + +Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos. + +--Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan. + +--Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons. + +--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je +voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une +pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode +jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait +la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de +mieux. + +--Que m'en donnerais-tu? dit le garçon. + +--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac. + +L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac +près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde. + +Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des +marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers +qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux +Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la +ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver +une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et +regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les +Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées +d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que +pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur +froideur continuelle. + +Or, voici ce qui arriva: + +--Psiii, psiii! entendirent-ils près du four. + +--Qu'est-ce? demandèrent-ils. + +Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et +ainsi de suite jusqu'aux pommes. + +--Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y +attendre. + +--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le +père fait est toujours bien fait.» + +--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres, +si tu veux. + +--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier +qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord. + +--Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes. + +Et le pari fut fait. + +La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent +avec le sac de pommes. Les voici arrivés. + +--Bonsoir, la mère! + +--Dieu te garde, mon vieux! + +--L'échange est fait. + +--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari +l'embrassait. + +--Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache. + +--Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages, +du beurre, du fromage. Excellent échange! + +--Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis. + +--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une +brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets. +Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout! + +--Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie. + +--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu +penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à +toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour +qu'elle ait le temps d'engraisser. + +--Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule. + +--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous +les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en +avoir. + +--Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries. + +--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te +remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite +quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce +que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon, +naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la +civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il +en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui +demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a +rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est +moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en +suis contente, mon petit père! + +--Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a +pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent. + +Ils comptèrent au paysan l'or sur la table. + +C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est +le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours +parfait. + +Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la +connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT +EST BIEN FAIT. + + + + +Chacun et chaque chose à sa place. + + +C'était il y a plus de cent ans. + +Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré +d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du +pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui +penchait ses branches au-dessus du fossé. + +Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux. + +La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le +pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite, +que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne +pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais +avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le +seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer +la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui +en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa. + +--Chacun à sa place! cria-t-il. + +Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres +rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens +aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson: + +De beaux oiseaux viennent avec le vent! + +La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de +la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue +au-dessus du fossé. + +Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la +branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans +les roseaux, quand une main robuste la saisit. + +C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était +empressé de venir à son secours. + +--Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la +déposant sur le chemin. + +Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop +dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble. + +--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux +gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande +salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de +service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent. + +À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui +devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux. +C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la +bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse +étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après +l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues +oreilles. + +On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour +s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au +malheureux de boire du vin dans un bas. + +--Presse-toi! lui cria-t-on. + +C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes; +troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu. + +--Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette +Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin, +voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette. + +Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe +d'approbation. + +Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier +avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son +tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies +s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car +c'était son arbre, lui semblait-il. + +Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait +de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais +bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer. + +Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le +château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut +achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé +et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et +l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le +maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux +cartes. + +--C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où +le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et +inventa le jeu de cartes. + +Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse +d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses +nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de +haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop +long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous +reste à dire. + +On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait +elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du +dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du +bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux +château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des +arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même +était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la +maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes +ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche +soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller +de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier +colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants +grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas +tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque +famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation. + +Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et +non taillé. + +--C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut +l'honorer et le vénérer, enfants. + +Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil. + +Cent années passèrent. + +C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château +était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin +des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de +jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses +branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est +superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au +milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien +un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent +avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en +haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y +avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un +petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre +qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier +abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était +sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue +superbe. + +La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on +pouvait croire qu'il n'y en avait pas. + +Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot +d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la +place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans +un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux +vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé +d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose +à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y +avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par +les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les +deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux +ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château. +Il mena un jour les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d'être +confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule. + +Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se +tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le +précepteur arracha une branche. + +--Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille. +C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi +pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le +vieil arbre.... + +Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du +vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille +illustre et la jeune baronne elle-même descendait. + +Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun +et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur +semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur +rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de +grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et +de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que +la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi +quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient +être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison +filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible +tout haut. + +Le précepteur prit la parole: + +--Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les +nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à +mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce +n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus +nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter +plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la +ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse +de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme +de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui +venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait +quelques shillings. + +--La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il. + +«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la +porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner +quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un +simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au coeur et +le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de +notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce +qui réconcilie?» + +Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles. + +--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois. + +«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut +qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.» + +Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant +avait eu le temps de tailler sa flûte. + +Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des +environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était +pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin. + +On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte +de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus. + +Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui +exécutèrent. C'était bien assez, du reste. + +--Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités. +Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose? + +En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de +l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le +précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte. + +Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas +jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par +prendre la flûte et la porter à sa bouche. + +Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une +locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt. +En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait: + +--Chacun à sa place! + +Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à +l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à +l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent +scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table! + +Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur, +où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près +d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la +plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte +était juste, comme on doit l'être. + +L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était +fils de son père, alla droit au poulailler. + +La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut +fini du: «Chacun à sa place!» + +Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta +qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte». + +Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la +gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande +salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils +étaient peints de main de maître, on les restaura. + +«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité +est longue, plus longue que cette histoire. + + + + +Le chanvre + + +Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles, +molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil +répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui +lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant +lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en +deviennent que plus beaux. + +«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais +atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce +de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus +heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La +chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant! +Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus! + +--Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le +monde; mais nous avons de l'expérience, nous.» + +Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent: + +Cric, crac! cric, crac! crac! + +C'est fini! C'est fini! C'est fini! + +«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil +brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je +suis bien heureux!» + +Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet, +l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le +mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le +rôtir. Ô cruauté! + +«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut +souffrir, et souffrir c'est apprendre.» + +Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y +comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit +tout à fait la tête. + +«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens +qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il +répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier, +et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne +faisaient qu'un morceau. + +«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle +chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur: + +Cric, crac! Cric, crac! Crac! + +C'est fini! C'est fini! C'est fini! + +«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai +beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis +si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la +condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et +vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire, +que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les +soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé +a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le +plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!» + +La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on +la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable; +mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze +belles chemises. + +«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose. +Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il +faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est +vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable +félicité!» + +Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile. + +«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien +disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?» + +Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette +fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées, +broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles +étaient devenues du superbe papier blanc. + +«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin +qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas +sur moi? Ma chance est sans égale.» + +Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de +nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand +bienfait pour le papier que cette écriture. + +«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites +fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour +à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment +rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien +entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en +degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je +songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au +contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager, +je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me +lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs +maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement +heureux.» + +Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout +ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines +de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une +infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le +même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait +été usé. + +«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé. +Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père! +C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la +plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde; +leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!» + +Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de +se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la +sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais +ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable +progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on +avance toujours.» + +Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé, +car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour +habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se +mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi, +après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se +sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de +papier fut jeté dans le feu. + +Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle +s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait +porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la +toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant, +devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent +en langues de feu. + +«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la +flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit +par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits +êtres invisibles à l'oeil des hommes. Ils égalaient justement en nombre +les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui +les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta +plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette +cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges. + +Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée: + +Cric, crac! Cric, crac! Crac! + +C'est fini! C'est fini! C'est fini! + +Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici +précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien +heureux.» + +Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste, +ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir. + + + + +Cinq dans une cosse de pois + + +Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse +était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était +bien vrai pour eux! + +La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de +leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang.... + +Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y +faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied, +les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en +rang, il fallait bien qu'ils s'occupent. + +--Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu +que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas +au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment. + +Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent. + +--Le monde entier jaunit, disaient-ils. + +Et ça, ils pouvaient le dire. + +Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la +mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines. + +--On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient.... + +--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le +plus petit pois. Nous serons bientôt fixés. + +--À la grâce de Dieu! dit le plus gros. + +Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai +soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son +fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et +tira. + +--Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui +pourra.... Et le voilà parti. + +--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me +convient... et le voilà parti. + +--Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai +sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être +placés dans le fusil. + +--C'est nous qui irons le plus loin. + +--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace. + +Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la +mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre +molle--la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais +Notre-Seigneur ne l'oubliait pas. + +--Arrive que pourra, répétait-il. + +Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour +nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros +ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne +l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute +mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne +pouvoir ni vivre, ni mourir. + +--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux +filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a +partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je +voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles +restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa +soeur. + +Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée, +patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors +pour gagner un peu d'argent. + +Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait +partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et +sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas. + +--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue +au vent. + +La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit. + +--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles +vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit +jardin à regarder. + +Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle +puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail. + +--Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa +mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter +bien aussi, me lever et sortir au soleil. + +--Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas. + +Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de +joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent +et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du +chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support +pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce +qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours. + +--Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin. + +Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille +malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps +la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins +elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants +de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle +put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure. + +Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une +fleur de pois rose était éclose. + +La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement +sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête. + +--C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser +afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi +aussi, dit la mère tout heureuse. + +Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu. + +Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le +vaste monde. + +«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le +jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux +arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils +se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter +jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et +des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement. + +--Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois +qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus +remarquable des cinq de la cosse. + +Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la +petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait +les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu. + +Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau. + + + + +La cloche + + +Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg, +lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un +fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre +entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église; +mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des +voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville, +là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a +moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par +les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche, +qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de +ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un +doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à +l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son +sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?» +Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture, +les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut +étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils +aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux +saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un +pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui; +mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de +sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du +diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le +chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient +que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants +de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et +racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais +qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du +talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait +la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant. +La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit +mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait +ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même +si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait +assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien +des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul +qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était +guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il +avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de +temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres +insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui +produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de +Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du +courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la +cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier, +une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le +mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur +fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en +furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de +l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de +la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait; +aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt. +Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que +jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en +rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se +dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant, +rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à +la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à +mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.» +Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce +fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses +bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le +tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au +milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra +en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin +sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se +mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les +autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier +de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et +s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil +pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux +entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec +eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils +étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des +rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux +devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent +fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles +s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à +tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut +sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils +allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici! +disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est +probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.» +Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si +plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant +il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter +l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile +d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de +hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la +marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de +roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une +nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent +dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de +mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies +fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher; +son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là +la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre +pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.» +Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la +découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils +atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte +d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un +pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de +la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!» +s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième +déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de +si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce +n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi; +les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout +mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et +s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en +fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine +se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se +trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le +vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais +la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par +moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du coeur», se dit-il; +maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu +d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et +il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite +pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il +avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui +avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel +habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir +accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il +était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si +délicieusement fait vibrer son coeur.» C'est charmant, dit le fils du +roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par +la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des +manches trop courtes de sa jaquette. + +--«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et, +de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là +la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent? + +--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils +du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui +s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son +visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable +qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi +rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les +mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde, +s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il +aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui +firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.» +Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais +il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer. +Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où +il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses +vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de +vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges, +bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont +les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de +savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en +cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté +les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en +extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien +éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec +attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son +déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se +fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh! +Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant +d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher +élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter; +peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je +le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux +angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres +vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé. +Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et +magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre +la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait +de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole +sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les +piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant +le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières +étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était +toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le +créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre +garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du +temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans +l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils +se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les +bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui +animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient +entendre les alléluias des anges du ciel. + + + + +Le compagnon de route + + +Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien +ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite +chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans +la soirée. + +--Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera +sûrement à faire ta vie. + +Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut: +on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus +personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni soeur, ni frère. +Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son +père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et +il s'endormit la tête contre le dur bois du lit. + +Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner +devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il +l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne +humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux +cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait: + +--Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du +monde. + +Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort +et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès! + +La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil, +il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il +entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il +n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait +entièrement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant +il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que +les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela +lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il +voulait lui dire: + +--Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau, +c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille +toujours bien pour toi. + +«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès +de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir. + +Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait. + +Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils +étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient +bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des +ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un +bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien--et les petits +oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à +tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie +de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de +bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta, +la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui +avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était +plus. + +De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans +sa ceinture tout son héritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et +quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde. +Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père +récita son Pater et dit: + +--Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme +de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi. + +Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes +fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au +jeune homme: + +--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli, +ici? + +Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille +église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec +son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les +ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son +bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras +replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son +bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts +mille baisers. + +Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le +monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il +traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des +étrangers. + +La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin +mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux +logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du +ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert +constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et +comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où +les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une +grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu +aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il +fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux +tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es +pas encore levé!» + +Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient +entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et +entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait +été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant +de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il +pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant +qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il +se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois +renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber, +il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père. + +Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille, +il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et +content. + +Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre +à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite +église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était +entrebâillée. + +«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai +bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour +faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage +grondait au-dehors, que les éclairs luisaient. + +À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune +brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à +terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore +enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait +bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont +méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien +vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être +enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors +de l'église. + +--Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le +dormir en paix au nom du Christ. + +--Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous +devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est +mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un +chien à la porte de l'église. + +--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johannès, c'est tout mon +héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur +l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien +sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en +aide. + +--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui +ferons rien, tu peux y compter. + +Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté +naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui +joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande +forêt. + +Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il +voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux +n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds +relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les +grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce +qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les +jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées, +une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des +ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits +de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever +du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en +boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en +l'air comme de grandes toiles d'araignées. + +Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière +lui: + +--Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il? + +--Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un +pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide. + +--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route +ensemble. + +--Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis. + +Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons +tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus +malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait +parler de tout. + +Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour +déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle +était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et +portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier +relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de +petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près +d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle +s'était cassée la jambe, la pauvre vieille. + +Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son +compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et +déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de +rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois +verges qu'elle avait dans son tablier. + +--C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre. + +Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était +pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui +donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec +l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus +leste qu'avant. + +--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon. + +--Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent. + +Ils marchèrent encore un bon bout de chemin. + +--Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais +nuages. C'est inquiétant. + +--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais +d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des +nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute +beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute. + +Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée +entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient +droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village +entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi +Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien +reposer et rassembler des forces. + +En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de +monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait +d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour +pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris +place--la meilleure du reste--, son énorme bouledogue--oh! qu'il +avait l'air féroce--assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme +tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire +tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours. +De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se +tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin +d'aérer la salle. + +C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se +levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de +la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac! +C'était affreux! + +Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine, +la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue +avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le +public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il +pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui +avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt +graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer +elle-même ses membres délicats--on n'avait nul besoin de tenir sa +ficelle--, elle était semblable à une personne vivante, à la parole +près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin +de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce +dont les autres étaient bien incapables. + +La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se +mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout +le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme +qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient +les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient +là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement, +dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu +graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine +émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or, +supplia: + +--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour! + +À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de +marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il +promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain +soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles +poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le +grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il +graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec +tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les +regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la +cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la +pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut. +Quelle joyeuse nuit! + +Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la +compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes +forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers +d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues +dans la verdure et la vue s'étendait loin. + +Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle +étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait +dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les +monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses +yeux et qu'il ne pouvait que répéter: + +--Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon +pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices! + +Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et +les villes. + +À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant +les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était +si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un +oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et +vint tomber mort à leurs pieds. + +--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de +l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route. + +Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les +conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues +par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville +aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de +l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un +magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi. + +Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour +faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les +rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que +sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était +certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une +véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes. + +Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main. +Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait +répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne +réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort +de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la +tête tranchée. + +Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui +défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il +n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à +ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait +la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou +avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu +renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette +désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux +avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais +elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de +l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi +leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage. + +--Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être +fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en +verrait de belles. + +À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse +passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa +méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de +robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais, +l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré +de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et +la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le +cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et +sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons. + +Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui +coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait +exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait +rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne +put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas +vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter +les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme. + +--Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des +gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi. + +Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en +détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il +brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna +avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville +pour monter au château. + +--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte. + +Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles +brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans +une main et pomme d'or dans l'autre. + +--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir +tendre la main. + +Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à +pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut +s'essuyer les yeux. + +--Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les +autres. Viens voir ici. + +Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument +terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de +rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu +résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent +soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux +épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de +tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de +morts. Quel jardin pour une princesse! + +--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres, +maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux, +tout ceci me fend le coeur. + +Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien +puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse. + +À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra +dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la +saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima +encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière +vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait. + +Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des +confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il +ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au +château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient +et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait, +il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de +réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la +vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il +était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et +demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait +aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au +long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade. + +Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait +reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au +château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout +triste. + +--J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester +ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher +garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en +cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain +quand tu seras parti, je pourrai pleurer. + +Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau +prétendant et il y régnait une grande désolation. + +Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir +autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à +genoux dans l'église. + +Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à +son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de +la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut +pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et +le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au +cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus +grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe +cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au +château. + +Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le +quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape +blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute +montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne +pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta +jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs! +Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés. + +--Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de +fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle. + +Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se +fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du +compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils +traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient +des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans +une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et +bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne +pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents +venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules. + +Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu +de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était +fantastique. + +Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes +de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le +trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir +de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus +un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches +vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier, +couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le +trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur +ce siège précieux, et la musique commença. + +De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou +n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De +tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans +la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière +le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui +entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour +celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment: +des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait +donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste +aucune importance, ils étaient là pour le décor. + +Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle +avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner? + +--Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose +de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes +souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais +n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les +manger. + +La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les +yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le +compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle +soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se +dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à +coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès +dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit. + +Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva +également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à +propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le +priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui +demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers. + +--Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En +tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de +même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus +jamais. + +Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au +château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait +les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée, +elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute +l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en +lui disant seulement: «Bonjour, toi!» + +Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé. +Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint +à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de +tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste. +Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait +voir ça! Tout le monde les applaudit. + +Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout +avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia +Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain +déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve. + +La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami +vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus +fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges. +Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son +gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve. +Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut +générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme +ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait +étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole. + +Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la +troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable +princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il +perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus. + +Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et +s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les +ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois +verges avant de s'envoler vers le château. + +La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits, +les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme +des joncs. + +La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une +morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez +violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la +fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur +la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle +atteignit la montagne. + +--Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une +pareille tempête. + +--Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier. + +Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième +fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait +plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir +de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et +inquiète. + +--Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une +chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien +plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais. + +Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers +la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se +trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des +murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les +grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur +guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique. + +Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de +rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le +sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout. + +Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa +ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une +pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui +murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le +compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par +la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en +retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son +sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le +sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac +mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son +grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha. + +Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne +pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé. + +Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient +serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils +toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des +habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la +scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une +robe toute noire, semblait aller à un enterrement. + +--À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès. + +Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en +apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans +l'assistance. + +Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait +prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune +homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement: + +--Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons. + +--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons. + +Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait +les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe +noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à +la joie. Trois boeufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets, +furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper +un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un +vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il +vous donnait en prime six grands pains mollets. + +Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les +gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et +on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles +dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin: + + + _On voit ici tant de belles filles_ + _Qui ne demandent qu'à danser_ + _Au son de la marche du tambour._ + _Tournez jolies filles, tournez encore_ + _Dansez et tapez des pieds_ + _Jusqu'à en user vos souliers._ + + +Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas +Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint +heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès +avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de +faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque +la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la +pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger +trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors +elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son coeur. + +Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse +cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle +se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux +étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet, +elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou. +Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement +l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus +belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux +yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement. + +Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé +des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le +compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès +l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de +rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son +bonheur. + +Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec +grande amitié: + +--Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma +dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient +maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils +le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi. + +Ayant parlé, il disparut. + +Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient +d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait +leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer +avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays. + + + + +Le concours de saut + + +La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir +laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette +compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de +venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent. + +--Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il +serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança +la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle +avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que +des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle, +sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et +portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus +qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort +considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement +dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes +à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des +portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur. + +--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient +depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en +m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien +la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et +pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit +rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien +de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de +bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations +uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don +divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou +rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de +l'almanach qui prédit l'avenir. + +--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma +petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta +si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait +pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié +moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était +dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait. +Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout. + +--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la +flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit, +droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un +tabouret bas en or. Alors le roi déclara: + +--Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car +cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu +l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort +sous le front. Et elle eut la princesse. + +--C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu +importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa +boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un +corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla +prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit +qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita +sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait: + +--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si +particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est +peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie +sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à +l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que +l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum +par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus +ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et, +lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en +se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins +haut. + + + + +Le coq de poulailler et le coq de girouette + + +Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le +toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des +deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne +changerons pas d'avis pour autant. + +La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y +avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien +qu'il était en fait une plante de serre. + +--Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne +peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également +exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour +voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler +lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que +le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait +même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni +poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par +contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est +presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il +voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles +et la tige, ce serait une bien belle mort. + +La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que +le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture +entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de +girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas, +malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré +et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du +ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui +piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires». + +--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils +ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes, +né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de +girouette. + +Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient +des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de +brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était +nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se +répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout +l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était +inintéressant et lassant. + +--Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens! + +Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il +aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il +s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de +poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui. + +La clôture gisait par terre et l'orage était passé. + +--Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et +aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance. + +Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les +suivit. + +--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots +convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en +oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger. +--Quelle belle mort! + +Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien, +dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules +caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec +admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille. + +--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes +poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde. + +Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent. + +Le coq leur annonça la grande nouvelle. + +--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel +oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les +hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce +que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes +les basses-cours du monde! + +Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules +et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très +fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes +les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins +piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les +entendit, mais cela ne le fit même pas bouger. + +--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de +girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je +pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut +même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même +plus envie d'être perché là! + +Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler +même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel +enseignement en tirerons-nous? + +--Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser! + + + + +Les coureurs + + +Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour +proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité. + +C'est le lièvre qui obtint le premier prix. + +--Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et +d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le +colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une +offense pour moi. + +--Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la +délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la +persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs +personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le +colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au +fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte; +mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa +précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute +l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids +de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà +pourquoi on lui a donné le second prix. + +--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je +pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant +d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je +vole vite, vite, vite. + +--Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop +vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à +l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de +patriotisme. + +--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les +roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps +froid, serai-je une autre fois admise à concourir? + +--Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une +attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme +quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les +pays chauds à l'étranger. + +--J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le +colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un +dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du +danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et +j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du +premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir, +flatter les puissants. + +--Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix +ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède +toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je +fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre +mon avis par la majorité. + +«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez, +admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai +suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compté jusqu'à +douze; j'étais arrivé à _l_: C'était donc au lièvre que revenait le +premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et, +comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au _c_ +et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on +maintient les dates fixées, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix +et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un +point de départ fixe. + +--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été +parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la +vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut +tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter +un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas +question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en +considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse. + +«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté, +qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le +prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues +oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que +de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me +revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela, +il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non +plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse. + +--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des +lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me +place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour +juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus +ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de +se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez +vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce +que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez +bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix, +moi. + +--Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le +rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur +et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du +soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui +anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes soeurs, +nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission +du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je +leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais +je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de +soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous. + +--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de +terre. + +--Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer +librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu. +C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le +lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il +fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au +colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette +belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il +est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans +la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du +concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire +parlera de nous. + + + + +Le crapaud + + +Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui +servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la +margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent. +Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer +dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres +étaient couvertes d'une maigre verdure. + +Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux +venus, puisque c'est la vieille grand-mère--encore vivante--qui y +était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là +depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau, +les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien +qu'ils étaient un peu de leur espèce. + +Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au +sec», comme ils disaient des pierres humides. + +La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée +justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la +subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau, +avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée, +les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne +pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait +--et elle le fit savoir à tous--que le puits n'était pas le monde +entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les +grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne +questionnaient plus. + +--Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les +jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme +elle. + +--C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une +pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même. + +Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise, +mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent +le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau. + +Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière +par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils +tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant +par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au +juste qu'une pierre précieuse. + +--C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que +je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et +les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne +répondrai pas. + +--Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit +crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous, +aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire +aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire, +c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits +et regarder au-dehors, ce doit être magnifique! + +--Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le +coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait +t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le +monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec +ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs. + +--Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh! + +Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de +regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le +lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par +hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était +assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et +tomba tout au fond. + +En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau. + +--Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais +vu d'aussi laid. + +Et il lui allongea un coup de sabot. + +Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite +caché au milieu des hautes orties. + +Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi +vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il +avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant +dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les +feuilles des arbres. + +--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud. +J'aimerais y rester toute ma vie. + +Il resta là une heure--et même deux. + +«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je +suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.» + +Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil +brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il +traversait la route. + +--Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des +démangeaisons. + +Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que +bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient +des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à +passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir +le monde. Cela lui parut tout naturel. + +«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud. +Couac, ce serait merveilleux.» + +Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait +certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit: + +«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux +qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.» + +La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant +indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage. + +«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le +fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit +crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la +nature ne suffit pas.» + +Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda +les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles. + +--C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un +mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu. + +Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand +enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à +profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait! + +--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose +le poussait à chercher toujours mieux. + +Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le +soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel. + +--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout +de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange +nostalgie. + +Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit: + +«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour +arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense +seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place, +il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et +brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La +pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour +cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière +étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps +de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est +nécessaire. En avant, droit vers la route!» + +Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la +route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des +potagers. Il se reposa devant un carré de choux. + +--Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde +est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même +place. Et il sauta dans le carré de choux. + +--Que c'est beau! + +--Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de +chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de +l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là. + +Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait +bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup +de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule +l'examina de côté, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait +ce que signifiaient ces contorsions. + +«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui +donner un autre coup de bec. + +Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle. + +«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature +rampante!» + +Et elle s'en alla disant: + +--Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que +vous chatouiller dans la gorge. + +Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent. + +--M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la +présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où +est-elle? + +Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui +dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur. + +--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée +moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en +tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du +chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient. +Mais il faut que je monte plus haut. + +--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi, +mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc. +Nous souhaitons tous monter plus haut. + +Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et +claquait du bec, la mère cigogne également. + +--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut? + +Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et +l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les +créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l'autre s'emparait +du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique; +il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et +en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon +naturel et très gais. + +--Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le +naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool. + +--Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de +la vie. + +--Mais il est si joliment laid, dit l'autre. + +--Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa +tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer. + +--La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en +histoire naturelle? + +--Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire +qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans +sa tête le plus précieux des joyaux? + +C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la +moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool. + +«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas +l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu +m'arriver.» + +Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme. +Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux +deux jeunes gens. + +--Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez +leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler +convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur +langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne +ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous +pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent +même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils +appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des +frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y +pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous +manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de +terre et des grenouilles. + +«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et +comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le +père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs. + +La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays +appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que +l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit +crapaud et l'intéressait vivement. + +--Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un +des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de +ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que +je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux +que la pierre précieuse dans la tête. + +Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de +s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour +de la vie. + +À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le +crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il +serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas +du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut, +vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des +étincelles. + +--Couac! couac! + +Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les +rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit +animal. + + + + +Les cygnes sauvages + + +Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en +hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze +fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la +poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec +des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par +coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des +princes. Leur soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal +et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah! +ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours. + +Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal +disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour: +tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite», +au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et +de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé +en leur disant «de faire semblant». + +La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan +et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les +pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du +monde. + +--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la +méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets. + +Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait +voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, +poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château +vers le parc et la forêt. + +Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de +l'endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils +planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés, +battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il +leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste +monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la +grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer +avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle +s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au +travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères. + +Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand +la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande +colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne +sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi +voulant voir sa fille. + +De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et +garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, +elle dit: + +--Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin +qu'elle devienne engourdie comme toi. + +--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne +aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas. + +--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne +méchante et qu'elle en souffre. + +Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte +verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À +l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son +front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement +de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois +coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été +venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs +elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le +coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque +pouvoir sur elle. + +Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, +enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses +superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa. + +Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que +c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et +les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage +n'importe pas. + +Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin +d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le +jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, +mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés +comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les +chercher, de les trouver. + +La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, +elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche +d'arbre. + +Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur +enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or +et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié +du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme +autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits +accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu. + +Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne +pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons +épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante. + +Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes +vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient +mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par +laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent +n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les +croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y +reflétait clairement. + +Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si +laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les +yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses +vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était +là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le +monde. + +Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à +la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus +profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller. + +Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne +l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages +pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces +arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en +fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça +au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait +ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses +pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer +les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns +près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire +qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu +pareille solitude! + +La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle +se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons +s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux +très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. +Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai. + +Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies +dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait +pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt. + +--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes +d'or sur la tête nageant sur la rivière tout près d'ici. + +Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel +serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers +les autres leurs branches touffues. + +Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière +jusqu'à son embouchure sur le rivage. + +Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais +aucun voilier n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle +aller plus loin? Elle considéra les innombrables petits galets sur la +grève, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant. + +--L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi, +je veux être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette +leçon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon coeur me le dit, vous me +porterez jusqu'à mes frères chéris. + +Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient +tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée +ou larmes, qui eût pu le dire? La plage était déserte mais Elisa ne +sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien +plus différente en quelques heures qu'un lac intérieur en une année. + +Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes +d'or sur la tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et +formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et +se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d'elle et +battirent de leurs grandes ailes blanches. + +Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de +cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes: +ses frères. + +Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais... +elle savait que c'était eux, son coeur lui disait que c'était eux, elle +se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une +immense joie de reconnaître leur petite soeur, devenue une grande et +ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient. + +--Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant +que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre +apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du +soleil prendre soin d'avoir une terre où poser nos pieds car si nous +volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous +serions précipités dans l'océan profond. + +Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau +pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser +la mer et il n'y a pas d'île sur le parcours où nous puissions passer la +nuit, un rocher seulement émerge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous +serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est +forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions +cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme +humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère +patrie car il nous faut deux jours--et les deux plus longs de l'année +--pour faire ce voyage. + +Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos +aïeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre +grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre +père, la haute tour de l'église où repose notre mère. Les arbres, les +buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur +la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante +encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère +patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite soeur chérie. +Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous +envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas +notre pays. Et comment t'emmènerons-nous? Nous qui n'avons ni barque, +ni bateau? + +--Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite soeur. + +Ils en parlèrent presque toute la nuit. + +Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de +nouveau métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout +à fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur +les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le +jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et +une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle. + +--Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une +année, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de +venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le +bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez +puissantes pour voler avec toi par dessus la mer? + +--Oui, emmenez-moi! dit Elisa. + +Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule +et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y +étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en +cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolèrent très +haut, vers les nuages, portant leur soeur chérie encore endormie. Comme +les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frères +vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent +ombrage. + +Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en +se voyant portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. À côté d'elle +étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une +botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les +cueillir et les avait déposées près d'elle, elle lui sourit avec +reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait au-dessus +de sa tête et l'ombrageait de ses ailes. + +--Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux +semblait une mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière +eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même +et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau +plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil +montait et que le nuage s'éloignait derrière eux, ces ombres +fantastiques s'effaçaient. + +Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins +vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage +se préparait, le soir approchait; inquiète, Elisa voyait le soleil +décliner et le rocher solitaire n'était pas encore en vue. Il lui parut +que les battements d'ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux. +Hélas! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas assez vite. Quand le +soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la +mer et se noyer. + +Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prière. +Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se +rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient +la tempête, les nuages s'amassaient en une seule énorme vague de plomb +qui s'avançait menaçante. + +Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le coeur d'Elisa +frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber, +mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à +moitié sous l'eau, alors seulement elle aperçut le petit récif +au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tête de +l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était plus qu'une étoile +--alors elle toucha du pied le sol ferme--et le soleil s'éteignit comme +la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude, ses +frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que +pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait +sur eux en cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et +le tonnerre roulait ses coups répétés. + +Alors la soeur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un +cantique où ils retrouvèrent courage. + +À l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes +s'envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent +très hauts dans l'air, l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre +semblait des millions de cygnes nageant. + +Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi +dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les +rocs et un château d'au moins une lieue de long, orné de colonnades les +unes au-dessus des autres. À ses pieds se balançaient des forêts de +palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. +Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais les +cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était +qu'un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée +Morgane où ils n'oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa +le regardait, montagnes, bois et château s'écroulèrent et voici surgir +vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux +fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue mais ce +n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et +devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle +baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine +glissant à la surface. + +Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, +pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de +châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un +rocher devant l'entrée d'une grotte tapissée de jolies plantes vertes +grimpantes, on eût dit des tapis brodés. + +--Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus +jeune des frères en lui montrant sa chambre. + +--Si seulement je pouvais rêver comment vous aider! répondit-elle. + +Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment +Dieu de l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il +lui sembla qu'elle s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de +la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de +beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert +des baies dans la forêt. + +--Tes frères peuvent être sauvés! dit la fée, mais auras-tu assez de +courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains +délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle +ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de +coeur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que tu auras à +endurer. + +«Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de +cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement +et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables +--cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour +en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de +mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes +sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à +l'instant où tu commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit +terminé, même s'il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, +le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le +coeur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N'oublie pas!» + +La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il +faisait grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y +avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux +et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer +son travail. + +De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du +feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras +mais elle était contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses +frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin +vert. + +Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la +trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante +belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle +faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où +tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques +brûlantes s'effaçaient. + +Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses +frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient +absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps +n'avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle +commençait la seconde. + +Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout +inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. +Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties +qu'elle avait cueillies et démêlées et s'assit dessus. + +À ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et +d'un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au +bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte +et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais +il n'avait vu fille plus belle. + +--Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'écria-t-il. + +Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses +frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour +que le roi ne vît pas sa souffrance. + +--Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que +belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or +sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais! + +Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se +tordait les mains, alors le roi lui dit: + +--Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras! + +Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son +cheval et suivi au galop par les autres chasseurs. + +Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses +coupoles s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le +palais où les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les +murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas +d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente, +elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux +et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés. + +Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté +que toute la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi +l'élut pour fiancée, malgré l'archevêque qui hochait la tête et +murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu'une sorcière +qui séduisait le coeur du roi. + +Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les +plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la +conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais +pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur +seule semblait y régner pour l'éternité. Le roi ouvrit alors la porte +d'une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était +ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où +elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties +était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà +terminée,--un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité. + +--Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le +roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton +luxe, tu t'amuseras à repenser à ce temps-là. + +Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à coeur, un sourire +joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au +salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son coeur +et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L'adorable fille +muette des bois allait devenir reine. + +L'archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles du roi, +ils n'allaient pas jusqu'à son coeur, la noce devait avoir lieu. C'est +l'archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la +mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle +étroit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur +autrement lourde lui serrait le coeur, le chagrin qu'elle avait pour ses +frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur +vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si +beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle +s'attachait à lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier à +lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, +muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit +hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la +grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l'autre. Quand +elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin. + +Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au +cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment +pourrait-elle sortir? + +«Oh! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de +mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!» +Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle +sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit +les longues allées et les rues désertes jusqu'au cimetière. Là elle vit +sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses +sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la +fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, +cueillit des orties brûlantes et rentra au château. + +Une seule personne l'avait vue: l'archevêque resté debout tandis que +les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons +malveillants sur la reine, elle n'était qu'une sorcière! + +Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce +qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, +les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient +dire que ce n'était pas vrai, qu'Elisa était innocente. + +Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui +avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de +dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se +levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître +dans sa petite chambre. + +Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne +se l'expliquait pas; elle s'inquiétait cependant et que ne +souffrit-elle alors en son coeur pour ses frères! Ses larmes coulaient +sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des +diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette +magnificence eussent bien voulu être reines à sa place. + +Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne +manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus +de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la +dernière, s'en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle +redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa +volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu. + +Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient; ils la +virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en +approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle +comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la +figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir, +reposé sur sa poitrine. + +--C'est le peuple qui la jugera, dit-il. + +Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive. + +Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot +sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la +fenêtre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa +tête, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de +mailles brûlantes qu'elle avait tricotées devaient lui servir de +couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus +cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu. + +Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les +barreaux: c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors +elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans +doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage était presque +achevé et ses frères étaient là.... + +L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle--il +l'avait promis au roi--mais elle, secouant la tête, le pria par ses +regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit même il fallait que son +travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses +larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la quitta sur quelques +méchantes paroles, mais continua sa besogne. + +Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties +jusqu'à ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa +devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas +courage. + +Ce n'était pas encore l'aube--le soleil ne se lèverait qu'une heure +plus tard--quand les onze frères se présentèrent au portail du château. +Ils demandaient qu'on les mène auprès du souverain mais on leur répondit +que c'était tout à fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n'eût osé +le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu'à ce que le garde +parût et le roi lui-même. À cet instant, le soleil se leva, plus de +frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à +tire-d'aile. + +Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brûler la +sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait +assise vêtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour +de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement +tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la +mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commencée, dix cottes de mailles +étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième. + +--Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sûr pas +de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries; +arrachez-lui ça, mettez tout en pièces. + +Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par +les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la +charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée, +recula. + +--C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout +bas. + +Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle jeta les +onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur place parurent onze +princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d'un +de ses bras, car il manquait encore une manche à la dernière tunique +qu'elle n'avait pu terminer. + +--Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente. + +Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant +une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée +par l'attente, l'angoisse et la douleur. + +--Oui, elle est innocente! dit l'aîné des frères. + +Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum +se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du +bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand +buisson de roses rouges. À sa cime, une fleur blanche resplendissait de +lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine +d'Elisa. Alors elle revint à elle. + +Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les +oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour au château fut +un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais +vu. + + + + +Le dernier rêve du chêne + + +Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui +arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'élevait un chêne antique et +séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on +ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste. + +Souvent, par les beaux jours d'été, les éphémères venaient s'ébattre et +tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces +petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d'une +joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne. + +--Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entière ne dure qu'un jour. Que +c'est peu! Comme c'est triste! + +--Triste! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que +j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement! +l'air est si bon, si doux! je me sens tout transporté de bonheur. + +--Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trépassé. + +--Trépassé? s'écria l'éphémère. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi, +es-tu aussi trépassé? + +--Non, j'ai déjà vécu bien des milliers de jours; nos journées ce sont, +à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela? +C'est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que +tu peux imaginer. + +--En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut +durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'éternité? En tout +cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où +j'ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel +univers périra en même temps? + +--Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi; +à mon tour, je ne puis me le figurer. + +--Eh bien! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons +d'une façon différente. + +Et l'éphémère reprit sa danse folle et s'élança dans les airs, s'amusant +de l'éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau +satin; il respirait à pleins poumons l'air embaumé par les senteurs de +l'églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur +du foin coupé; et l'insecte se sentait comme enivré, à force de +respirer ces parfum. La journée continua à être splendide; l'éphémère +se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer en ronde +avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l'insecte se sentit +un peu fatigué de toute cette gaieté; ses ailes faiblissaient, et tout +lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à +choir sur la feuille d'une pâquerette, et souleva encore une fois sa +petite tête pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer +bleue. Puis ses yeux se fermèrent; un doux sommeil s'empara de lui: +c'était la mort. + +Le lendemain, le chêne vit renaître d'autres éphémères; il s'entretint +avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et +s'endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta +souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le +temps de réfléchir: car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont +interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu'en +hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps +approchait où il allait se reposer; l'automne était à sa fin. Déjà les +taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà +dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles. + +«Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer +gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront +d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En +réalité, comparé à nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors +bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude +couverture pour tes racines. + +Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour +tout le long hiver; et il eut bien des rêves, où sa vie passée lui +revint en souvenir. + +Il se rappela comment il était sorti d'un gland; comment, étant encore +un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis +il avait grandi à merveille; plusieurs fois, les gardes de la forêt +l'avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des +mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son +quatrième siècle, et aujourd'hui personne ne songeait plus à le faire +couper; il était devenu l'ornement de la forêt; sa superbe couronne +dépassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer +et il servait de point de repère aux marins. Au printemps, dans ses +hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid; le coucou y était à +demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L'automne, +quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques +de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce +géant de la forêt et s'y reposaient une dernière fois avant +d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer. + +Maintenant donc, l'hiver était venu; après avoir longtemps résisté aux +aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées; les +corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et +taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine +qui s'annonçait pour eux. + +Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux +chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait le sentiment de la fête +qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens; il +sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais +il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui +apparut: + +Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte; les rayons de soleil +y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des +reflets dorés. L'air était embaumé de senteurs vivifiantes; des +papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à +cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d'éphémères +donnaient une sarabande. + +Voilà qu'un brillant cortège s'avance: c'étaient les personnages que le +vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue +suite d'années qu'il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des +pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la +croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois +caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés; le cor +de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une +troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et +bariolés, armés de hallebardes et d'arquebuses; ils dressèrent leur +tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d'une orgie, +ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques. + +Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un +jeune couple; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte +de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'écorce du +chêne les initiales de leurs deux noms; et ils écoutèrent avec +ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était +suspendue dans les branches de l'arbre. + +Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant +courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de +part en part, montant jusqu'à sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes +feuilles. + +Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la +terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc +s'élançait, sa couronne s'étendait en dôme, et montait toujours plus +haut vers le ciel; et plus le chêne s'élevait, plus il éprouvait de +bonheur, et il ne désirait que monter encore au-delà, jusqu'au soleil, +dont les rayons brillants le pénétraient d'une chaleur bienfaisante. Et +sa couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme une +troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament. + +C'était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles; +elles luisaient de leur plus bel éclat; elles rappelaient au vieux +chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus +s'ébattre autour de lui. + +Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la +plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu'il lui manquait quelque chose; +il éprouvait l'ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les +plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlevées comme +lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il fût +entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands +et petits, prenant part à sa félicité. + +Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres +feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu +adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse, +aussi bien qu'aux autres chênes, ses compagnons. + +Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement; les cimes de +la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir +jusqu'à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'élever plus +vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les +plus vite arrivés, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et +blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des +éclairs. Et l'on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et +aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête +leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins +d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le +susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce +joyeux concert faisait une délicieuse harmonie. + +--Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde +le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette? + +--Nous y sommes tous, tous! disaient en choeur les fleurettes, les +arbres, les plantes, les habitants de la forêt. + +Le vieux chêne jubilait. + +--Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons +dans un océan de délices! Quel miracle! + +Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se +détachèrent de terre.» C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me +voilà dégagé de tous liens; je puis m'élancer vers la lumière éternelle +et m'y précipiter avec tous les êtres chéris qui m'entourent, grands et +petits, tous! + +--Tous! dit l'écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête +terrible soufflait sur mer et sur terre. + +Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de +roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne; sa vigueur +éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent +l'ébranla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment où +il rêvait qu'il s'élançait vers l'immensité des cieux. Il gisait là; il +avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'éphémère +après sa journée d'existence. + +Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël, +l'ouragan s'était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des +cloches; même dans la plus humble cabane régnait l'allégresse. La mer +s'était calmée; à bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait +lutté, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour +célébrer la grande fête. + +--Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous +servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier +encore, je l'ai aperçu de loin; c'est la tempête qui l'a abattu. + +--Que d'années il faudra pour qu'il soit remplacé, dit un autre matelot. +Et encore, il n'y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour +grandir, comme lui. + +Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était +étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle était +toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare. + +À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de +Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui +leur a ouvert la voie de la vie éternelle: «La promesse est accomplie, +chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh! joie sans pareille! Alléluia! +Alléluia!» + +Et ils sentaient leurs coeurs élevés vers le ciel et transportés, tout +comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s'était senti entraîné vers +la lumière éternelle. + + + + +L'escargot et le rosier + + +Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors +s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un +rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans +l'escargot? Eh bien, lui-même. + +--Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses +bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du +lait comme des vaches et des moutons. + +--À vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier. +Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous? + +--Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si +pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot était +presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le +rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs +toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança. + +--Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part. +Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'été passa, +l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et +il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux. +Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une +nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et +l'escargot. + +--Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt +penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous +pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je +n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez +rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous +auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne +serez plus que branches nues. + +--Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi. + +--Évidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous +jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment +seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas +autrement? + +--Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais +pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force +me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours +grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je +ne pouvais pas faire autrement. + +--Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot. + +--En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu +encore bien davantage! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et +méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde. + +--Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le +monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis +amplement. + +--Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de +nous-mêmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes +roses, mais vous? Que donnez-vous au monde? + +--Ce que j'ai donné? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il +ne sert à rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez à faire éclore vos +roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier +donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous +leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans +sa coquille et la referma sur lui. + +--C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne +peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et +que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte. +J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une +autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune +fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait +bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie! Et le +rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans +sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des +décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la +poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa... mais dans +le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de +nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs +maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas. +Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera +pas différente. + + + + +La fée du sureau + + +Il y avait une fois un petit garçon enrhumé; il avait eu les pieds +mouillés. Où ça? Nul n'aurait su le dire, le temps étant tout à fait au +sec. + +Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui +faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe! Au même +instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait +tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni +enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de +contes et d'histoires pour leur faire plaisir. + +--Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un +conte. + +--Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en +souriant doucement. Mais où donc le petit s'est-il mouillé les pieds? + +--Ah! ça, dit la mère, je me le demande.... + +--Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garçon. + +--Bien sûr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur +de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à +l'école. + +--L'eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à +l'endroit le plus profond. + +--Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux +monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus. + +--Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que +vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous +touchez peut sortir une histoire. + +--Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent +naître tout seuls et me frapper le front en disant: Me voilà! + +--Est-ce que ça va frapper bientôt? demanda le petit garçon. + +La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la +théière et versa l'eau bouillante dessus. + +--Racontez! racontez! + +--Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent +capricieux et n'arrive que lorsque ça lui chante. Stop! s'écria-t-il +tout d'un coup, en voilà un! Attention, il est là sur la théière! + +Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se +soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et +si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela +devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui +envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel +parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était +assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes +fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était +faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes. + +--Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garçon. + +--Oh! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'était une +dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on +l'appelle «la fée du Sureau». Regarde-la bien et écoute-moi.... + +Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé +dans le coin d'une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une +belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa +vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient +bientôt célébrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste à +quelle date. La fée du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire. +"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne +l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens. + +--Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions +petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où +nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour +faire un jardin. + +--Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces +branches taillées et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine, +bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux, +vieux, sommes assis. + +--Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau, +mon bateau, que j'avais taillé moi-même, y naviguait! Mais bientôt, +c'est moi qui devais naviguer d'une autre manière. + +--Mais d'abord nous avions été à l'école pour tâcher d'apprendre un peu +quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les +deux. L'après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main +dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et +Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le +roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les +canaux. + +--Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues +années, et pour de grands voyages! + +--Ce que j'ai pleuré à cause de toi! dit-elle, je croyais que tu étais +mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me +levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle +tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si +bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait +passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et +restai à la porte. Quel temps! Et comme j'attendais là, le facteur +passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait +voyagé! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais, +j'étais si heureuse! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où +poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être! Tu en +racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de +moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup, +derrière moi, quelqu'un me prit par la taille.... + +--Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille.... + +--Mais je ne savais pas que c'était toi! Tu étais arrivé en même temps +que la lettre et tu étais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un +grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu +étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale! + +--Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous +avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans +Christian? + +--Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime. + +--Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme, +de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien à cette +époque-ci de l'année que nous nous sommes mariés? + +--Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fée +du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c'était la +voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main. + +Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux, +qu'on fêtait les noces d'or, ils avaient déjà le matin apporté leurs +voeux. Les vieux l'avaient oublié, alors qu'ils se rappelaient si bien +ce qui s'était passé de longues années auparavant. + +Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux +et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait +tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu'on +allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait +dans l'arbre et criait «Bravo» avec les autres. + +--Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait. + +--Tu dois t'y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à +notre fée. + +Ce n'était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la +réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux +buisson ne serait pas jailli de la théière. + +Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure +et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui +s'envola avec eux à travers l'espace. Voyage délicieux. La fée était +devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une +grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux +bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus! Quel +plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassèrent, ils avaient le +même âge et les mêmes goûts. + +La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans +leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père +était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits. +Sitôt qu'ils l'enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle +tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois +fines et fortes lui poussèrent, l'animal était robuste et fougueux. Au +galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue! + +Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous +allons jusqu'au château où nous étions l'an passé. Et ils tournaient et +tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'était autre que +la fée, s'écriait: + +--Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand +four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du côté de la route, le +sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les +poules et se rengorge! Nous voici à l'église, elle est tout en haut de +la côte, au milieu des grands chênes dont l'un est presque mort. Et nous +voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus +tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En +route, en route vers le beau château! + +Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se +déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne +tournaient qu'autour de la pelouse. + +Ensuite ils jouèrent dans l'allée et dessinèrent un jardin sur le sol; +la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et +cette fleur poussa exactement comme cela s'était passé devant nos deux +vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits--comme nous l'avons raconté +tout à l'heure. + +Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais +ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de +Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et +ils volaient à travers le Danemark. + +Le printemps se déroula, puis l'été, et l'automne et l'hiver; mille +images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son coeur, +toujours la petite fille chantait: «Tu n'oublieras jamais tout ça!» +Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon +sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du +sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le +coeur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait +souvent vers elle. + +--Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis +qu'ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement +éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses +faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'était toujours le +printemps dans l'odorante forêt de hêtres danoise. + +--Comme c'est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu'à toute allure ils +passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et +les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes +nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les +blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins +de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de +liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le +soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais. + +--Comme c'est beau, ici, à l'automne, dit la petite, et le ciel devint +deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes +couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens +de chasse galopaient à toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages +s'envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces +s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des +voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les +enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes +chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins +et de sorciers. + +--Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres +couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les +pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes +tombaient du ciel l'une après l'autre. + +Dans la salle on allumait l'arbre de Noël. C'était l'heure des cadeaux +et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les +paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les +plus pauvres enfants disaient: «Que c'est bon l'hiver!» + +Oui, tout était exquis quand la petite fille l'expliquait au garçon. +Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la +croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le +garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde, +loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de +l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la +lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes, +et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre, +c'était juste à la place de la fleur du souvenir. + +À mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il +lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales +de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui +murmurait: «Qu'il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver». + +Des centaines d'images glissaient dans ses pensées. + +Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous +un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder, +et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La +petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise +dans l'arbre et les saluait de la tête, en disant: «C'est le jour de +vos noces d'or!» Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux +baisers, alors elles brillèrent d'abord comme de l'argent, puis comme de +l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque +fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et +reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari +raconta à sa vieille l'histoire de la fée du Sureau comme on la lui +avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent +qu'elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus +semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus. + +--Oui, c'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée, +les autres dryade, mais mon vrai nom est «Souvenir». Je suis assise +dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte! +Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau. + +Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau était +là, fraîche comme si on venait de l'y déposer. Alors, «Souvenir» +sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tête, assis dans +la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et l'histoire +est finie. + +Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il +avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun +sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté +l'histoire, allait justement s'en aller. + +--Comme c'était joli, maman, dit le petit garçon. J'ai été dans les pays +chauds.--Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans +le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se +sentir dans les pays chauds. + +Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus. + +--Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour +savoir si c'était un conte ou une histoire! + +--Où est la fée du Sureau? demanda l'enfant. + +--Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu'elle y reste. + + + + +Les fleurs de la petite Ida + + +Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes! dit la petite Ida, elles +étaient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent! +Pourquoi? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa. + +Elle l'aimait beaucoup, l'étudiant, il savait les plus délicieuses +histoires et découpait des images si amusantes: des coeurs avec des +petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands châteaux +dont on pouvait ouvrir les portes, c'était un étudiant plein d'entrain. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'étudiant. Elles sont allées +au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatiguées. + +--Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida. + +--Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent +joyeusement de tous les côtés. Elles font un bal presque tous les soirs. + +--Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller? + +--Si, dit l'étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis et les +petits muguets. + +--Où dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida. + +--N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite +l'été, où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les +cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain, +c'est là qu'il y a un vrai bal, je t'assure! + +--J'ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les +feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur! +Où sont-elles donc? L'été, j'en avais vu des quantités. + +--Elles sont à l'intérieur du château, dit l'étudiant. Dès que le roi et +les gens de la cour s'installent à la ville, les fleurs montent du parc +au château et elles sont d'une gaieté folle. + +--Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce +qu'elles dansent au château du roi? + +--Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa +ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les fleurs entendent +leur cliquetis, elles restent tout à fait tranquilles, cachées derrière +les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. "Je sens +qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les +voir. + +--Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que +je ne pourrai pas non plus les voir? + +--Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'oeil à +travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y +avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan, elle croyait être +une dame d'honneur! + +--Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas? + +--Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas +vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air +de fleurs, ils l'ont été du reste. Ils se sont arrachés de leur tige et +ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si +c'étaient des ailes et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient +fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée, de ne +pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les +pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes. + +--Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais +été au château du roi, ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont +gaies. + +--Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de +botanique qui habite à côté (tu le connais). Quand tu iras dans son +jardin, tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la +nuit, elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. Si le +professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une +fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues! + +--Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne +savent pas parler. + +--Évidemment, dit l'étudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu +pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la +tête et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si +elles parlaient. + +--Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida. + +--Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une +ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant +oeillet rouge. Elle disait: «Tu es si joli, et je t'aime tant!» Mais +le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitôt une grande tape +à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais ça l'a terriblement +brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie. + +--C'est amusant, dit la petite Ida en riant. + +--Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de +chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa. Il n'aimait +pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait +découper des images si amusantes: un homme pendu à une potence et +tenant un coeur à la main, car il avait volé bien des coeurs. + +Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme +maintenant: «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la +tête d'un enfant? Quelles inventions stupides!» + +Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et +elle y pensait beaucoup. + +La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir +dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades. Elle les +apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table, dont le +tiroir était plein de trésors. Dans le petit lit était couchée sa poupée +Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: «Il faut absolument te lever, +Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs +sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être qu'elles +guériront!» Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne +dit pas un mot, elle était fâchée de prêter son lit. + +Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite couverture +sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles, +qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se +lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que +le soleil ne leur vînt pas dans les yeux. + +Toute la soirée, elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant +lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit, elle +courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure +desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa +mère, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: «Je sais +bien que vous devez aller au bal!» + +Les fleurs firent semblant de ne rien entendre. + +La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait.... + +Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser. Comme ce +serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas, dans le château +du roi. + +--Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées? + +Là-dessus, elle s'endormit. + +Elle se réveilla au milieu de la nuit; elle avait rêvé de fleurs et de +l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des +idées stupides et folles dans la tête. + +Le silence était complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brûlait sur +la table, son père et sa mère dormaient. + +Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie? se +dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte +entrebâillée. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on +jouait du piano dans la pièce à côté, mais tout doucement. Jamais elle +n'avait entendu une musique aussi délicate. + +--Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que +je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever. + +«Si seulement elles voulaient entrer ici», se dit-elle. + +Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer, si +légèrement. À la fin, elle n'y tint plus, c'était trop délicieux, elle +se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte +jeter un coup d'oeil. + +Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais il y +faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers la fenêtre et +éclairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les +tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout +dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. Sur +le parquet, les fleurs dansaient gracieusement. + +Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de l'avoir vu +cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit: «Oh! comme il +ressemble à Mademoiselle Line!» et tout le monde s'était moqué de lui. +Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette +demoiselle, et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle. + +Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où +se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupées et en +tira les rideaux. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se +levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi +voulaient danser. + +Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. Elle +regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la Mi-Carême qui avait +sauté par terre. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur? + +Il était très joli, après tout, ce martinet. À son sommet était une +petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau. + +La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en +plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très fort des pieds car +elle dansait la mazurka, et cette danse-là, les autres fleurs ne la +connaissaient pas. + +Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême devint +grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria +très haut: «Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un +enfant! Ce sont des inventions stupides!» Et alors, elle ressemblait +exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau, +elle aussi était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui +donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de +nouveau et redevint une petite poupée de cire. + +Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était +obligé de danser avec. Il n'y avait rien à faire: il se faisait grand +et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au +grand chapeau noir. + +Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter, surtout celles qui +avaient couché dans le lit de poupée, et cette danse cessa. + +Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du +tiroir où gisait Sophie, la poupée d'Ida, au milieu de tant d'autres +jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de +tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir. +Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné. + +--Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit? + +--Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix. + +--Ah! bien oui! tu serais un beau danseur! + +Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que +l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle +toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint. + +Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa +tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs +accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait +mal, et elles étaient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui +avaient couché dans son lit. + +Elle ne s'était pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs +d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et +l'attirait juste au milieu du parquet, là où scintillait la lune, on +dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie +était bien contente, elle les pria de conserver son lit. + +Mais les fleurs répondirent: + +--Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si +longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes. Mais dis à la petite +Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, près de la tombe de son canari, +alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus +belles. + +--Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs. + +Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies +fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient +venir, c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. En tête +s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or: +c'étaient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes +giroflées et des oeillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient +accompagnés de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient +dans des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues et +les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des +clochettes. Venaient ensuite quantité d'autres fleurs, elles dansaient +toutes ensemble, les violettes bleues et les pâquerettes rouges, les +marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'était ravissant +à voir. + +À la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite Ida se glissa +aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu. + +Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt à la table +pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle tira les rideaux du +petit lit; oui, elles y étaient mais tout à fait fanées, beaucoup plus +que la veille. + +Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir très +sommeil. + +--Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida. + +Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot. + +--Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dansé avec +toi. + +Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de +jolis oiseaux, l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes. + +--Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens +viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que +l'été prochain vous repoussiez encore plus belles. + +Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant +Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils +les avaient apportés pour les montrer à Ida. Elle leur raconta +l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les +enterrer. + + + + +Le goulot de la bouteille + + +Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre +apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle +fût la plus haute; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être +sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de +pauvres gens; mais la chambre où l'indigence était le plus visible, +c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait +une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet; en +place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un +bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans +avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau +sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus +joyeux. + +--Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot. + +C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus +parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand +nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes. + +--Rien ne t'empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres +entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais +perdu tout ton arrière-train, si tu n'avais plus que le cou et la +bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon. Tu ne chanterais certes +pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un être +un peu gai dans cette maison. + +«Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du +reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière, il m'arrivait de +chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis +les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien +on me dit d'agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où +la fille du fourreur fut fiancée! Il me semble que ce n'est que d'hier. +Et cependant que d'aventures j'ai éprouvées depuis lors! Quelle vie +accidentée que la mienne! J'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la +terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures de ce monde. +Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma +curieuse histoire.» + +Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à +la façon dont on l'avait, en soufflant, formée d'une masse liquide et +bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le +feu ardent d'où elle sortait; elle eut le désir de rouler et de s'y +replonger. Mais à mesure qu'elle se refroidit elle éprouva du plaisir à +figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus +être perdue et confondue dans une masse. + +On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses +soeurs, tirées toutes du même four; elles étaient de grandeur et de +forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres +simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres +selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort +bien se faire qu'une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire +piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu'une +bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela +n'empêche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine. + +On expédia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement +entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se +fit avec beaucoup de précaution; notre bouteille y vit la marque d'un +grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle +finirait après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir +d'abreuvoir au serin d'une pauvresse. + +La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand +de vin; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut +pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans +bouchon; elle n'était pas à son aise; il lui manquait quelque chose, +elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un +cru célèbre; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une +étiquette avec ces mots: Première qualité. Elle était aussi fière qu'un +collégien qui a remporté le prix d'honneur: le vin était bon et la +bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure. + +On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme; +en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'idées de choses +qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées +où pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela résonnait en elle +confusément. + +Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui +l'emporta. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des +saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et +savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela. +C'était la plus jolie fille de la ville. + +Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune +fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette +blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il +montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune +fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade +d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec +honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait +partir sur un navire. + +Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part. +La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent, +car elle était toujours dans le panier; elle en fut tirée enfin; la +première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré +sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que +dans la voiture; mais elle était rayonnante de bonheur. + +Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit +la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia +plus tard le moment solennel où l'on tira pour la première fois le +bouchon qui le fermait. _Schouap_, dit-il avec une netteté de son de bon +augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le +vin dans les verres! + +--Vivent les fiancés! s'écria le fourreur. + +Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiancée. + +--Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur! reprit le papa. + +Le jeune homme remplit de nouveau les verres: + +--Buvons à mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous +célébrerons la noce! + +Et lorsqu'on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s'écria: + +--Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu +ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un +aussi beau rôle. + +Et il lança avec force la bouteille en l'air. + +La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de +joncs sur le bord d'un petit étang: elle eut le temps d'y réfléchir à +l'ingratitude du monde.» Moi, je leur ai donné de l'excellent vin, se +disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.» + +Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit chanter +encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis, +survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils +aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu la +veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain +pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille. + +La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle +fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la +traversée; le père devait le porter le soir en ville. Une fiole +contenant de l'eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les +garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient +trouvée. La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle +remplit de sa bonne eau-de-vie. + +--Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille +pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage. + +Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde. +Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l'emporta à bord de +son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont +il vient d'être parlé. + +Elle n'avait pas trop déchu; car le breuvage qu'elle contenait +paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin +qui s'y trouvait auparavant.»Voilà la meilleure des pharmacies!» +disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une +goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac. + +Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on +la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument +vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît +garde à elle. + +Voilà qu'un jour s'élève une tempête; d'énormes et lourdes vagues +soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise, une voie +d'eau se déclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit +noire. Le navire sombra. + +Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs +sur un bout de papier: «Au nom du Christ! Nous périssons.» Il ajouta +le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier +dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au +milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et +le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort. + +Le navire disparut, tout l'équipage disparut; la bouteille rebondissait +de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère +qui porte un dernier billet doux. Dans ces pérégrinations elle eut le +bonheur de n'être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un +requin. + +Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne +devait qu'apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à +laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin et le désespoir qu'il +devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de +l'incertitude qui accablaient la jeune fille. Où était elle? Dans +quelle direction voguer pour atteindre son pays? + +La bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de +droite et de gauche. + +Tout à coup elle vint échouer sur le sable d'une plage; on la +recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants; +le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de +celui d'où elle était originaire. + +On la ramassa donc, et après l'avoir bien examinée de tous côtés, on +l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et +retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait +écrit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait +fait naufrage, qu'il était question de cela sur le billet, mais voilà +tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, ils +remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande +armoire d'une grande chambre, dans une grande maison. + +Chaque fois qu'il venait des étrangers, on prenait le papier pour le +leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle était +écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l'écriture, qui +n'était tracée qu'au crayon, s'effaça, devint de plus en plus difficile +à distinguer et finit par disparaître entièrement. + +Après être restée une année dans l'armoire, la bouteille fut portée au +grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles +d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle +versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des +bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un +tragique secret, un dernier soupir d'adieu. + +Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du +grenier; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l'on n'avait démoli la +maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperçut, +et l'on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne +comprendre absolument rien de ce qui se disait.» Si j'étais cependant +restée en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du +pays; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était +impossible de m'instruire.» + +On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de +nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaieté lui revint. +Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gardé fidèlement, il périt +dans la lessive. + +On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expédia au Nord; bien +bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire, +dans un coin obscur, où elle n'aperçut pendant tout le voyage ni +lumière, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.»De +cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?» + +Mais ce n'était pas le point essentiel; il fallait arriver à +destination, et c'est ce qui eut lieu. On la déballa.» Dieu! quelles +peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d'elle, pour +emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cassée!» +Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait +chaque mot qui se disait: c'était de nouveau la langue qu'on avait +parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur +le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connût. Elle +était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des +mains de celui qui la tenait; dans son émoi elle s'aperçut à peine +qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout à coup +lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On +l'y oublia pendant des années. + +Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la +nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il +donna une grande fête; dans les arbres du parc on suspendit, le soir, +des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes +enflammées; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée +était superbe; les étoiles scintillaient; il y avait nouvelle lune; +elle n'apparaissait que comme une boule grise à filet d'or et encore +fallait-il de bons yeux pour la distinguer. + +Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer, +des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons +fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement; elle revoyait enfin +la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits +de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y +était-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y +pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si +pénétrée, qu'elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le +grenier et tous ses autres déboires. + +Elle vit passer près d'elle un jeune couple de fiancés; ils ne +regardaient pas la fête; c'est à cela qu'on les reconnaissait. Ils +rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du +fourreur et toute la scène du bois. + +Le parc avait été ouvert à tout le monde; les curieux s'y pressaient +pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule +une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés; cela la fit +souvenir d'autres fiançailles; elle se rappela la même scène du bois à +laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré; c'était la +fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie. +C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la +bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé; la +bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce +qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est +souvent ainsi dans la vie; on passe à côté l'un de l'autre sans le +savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer. + +Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la +vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez +un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas +longtemps à chômer: elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche +suivant devait monter en ballon. + +Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle, +encore très nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les +autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les +interstices d'un panier où elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui +était tout ahuri, sachant qu'on allait tout à l'heure, comme déjà une +première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement +des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait +curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec +violence jusqu'à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés. +Alors, d'un bond furieux il s'élança dans les airs, emportant +l'aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare +retentit, et la foule cria: hourrah! + +«Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille; elle a +cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphère à craindre de choc.» + +Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la +vieille fille entre autres; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où +pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet +et devait se contenter d'une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant +pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le +renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre +et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aéronaute qui +plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se +mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et +enfin lança la bouteille en l'air, sans réfléchir qu'elle pourrait bien +tomber sur la tête du plus honnête homme. + +La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle +l'aurait voulu sur l'honneur qui lui était échu de dominer de si haut la +ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler +faisant des cabrioles; cette course folle en pleine liberté lui +semblait le comble du bonheur; qu'elle était fière de voir longues-vues +et télescopes braqués sur elle! Patatras! la voilà qui tombe sur un +toit et se brise en deux; puis les morceaux roulèrent en bas et +tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en +mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi +nettement que si l'on avait employé le diamant pour le détacher. Les +gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent.» Cela ferait un +superbe godet pour un oiseau», dirent-ils; mais, comme ils n'avaient +ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu'ils +avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille +qui habitait sous le toit; peut-être pourrait-elle faire usage du +goulot. + +Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot +renversé et rempli d'eau fut attaché dans la cage; le petit serin, qui +pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les +plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil, qui lui était du +reste bien dû, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures +fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu +plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il +bien étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant +la fenêtre. + +--Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses +un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en +donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien +fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donné le +lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une +couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé! Les yeux +qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les +aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma +jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se +dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre; +elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à +couronner une fiancée, ce sera ta fille. + +La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces +souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans +le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci, +c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de +jadis, le goulot qui fit retentir un _schouap_ si sonore lorsqu'on le +déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancés. + +Le goulot de son côté ne la reconnut pas; il n'avait plus écouté ce +qu'on disait, depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur +ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel. + + + + +Grand Claus et petit Claus + + +Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils +s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre +n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nommé le +premier grand Claus, bien qu'ils fussent de même taille, et le second, +qui ne possédait qu'un cheval, petit Claus. + +Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire +véritable, s'il en fut jamais. + +Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue +avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses +quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa! +comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq +chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens. + +Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à +toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, leur livre de +prières sous le bras, se rendaient à l'église; lorsqu'ils passaient à +côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq +chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il +faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'écriait à +tue-tête: + +--Hue! en avant tous mes chevaux! + +--Qu'est-ce que tu dis donc là? interrompit grand Claus; tu sais bien +qu'un seul de ces chevaux t'appartient. + +Lorsqu'il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la +remontrance et s'écria de nouveau: «Hue! en avant tous mes chevaux!» + +--Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une +fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je +l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout. + +--Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, répondit petit Claus. + +Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical; +petit Claus se sentit très flatté, il pensa que cela lui serait +beaucoup d'honneur que ce paysan pût croire qu'il possédait les cinq +chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en +criant encore plus fort que les autres fois: + +--Hue donc! en avant tous mes chevaux! + +--Je t'apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus. + +Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval +de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se +relever. + +--Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n'ai +plus de cheval! + +Mais bientôt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il écorcha la +bête, en fit bien sécher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il +hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de +cheval. + +Il avait un long bout de chemin à parcourir; il lui fallait traverser +une grande et sombre forêt. Pendant qu'il y était engagé, survint un +ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'égara tout à fait. +Lorsqu'il finit par retrouver la route, il était déjà très tard; il ne +pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui. + +Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme; les volets +étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les +fentes.»On m'accordera bien un gîte pour la nuit», pensa-t-il, et il +alla frapper à la porte. + +Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir; Claus présenta sa +demande, mais elle lui répondit qu'il eût à passer son chemin, que son +mari n'était pas là et qu'en son absence elle ne recevait pas +d'étrangers. + +--Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile! dit petit Claus. + +La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la +maison il y avait une grange, contre laquelle s'élevait un hangar +couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper là, se dit Claus; +cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera +un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais +j'espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles +ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai." + +Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s'être +tourné et retourné comme un chat, il s'y installa commodément pour la +nuit. Voilà qu'il aperçoit que les volets de la maison sont trop courts +vers le haut, de façon que de l'endroit où il est, il voit tout ce qui +se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée. + +Il y avait là une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se +trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin. + +La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table, +personne d'autre; l'hôtesse versait du vin au sacristain qui +s'apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets +favori. + +Claus, qui n'avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces +savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit encore un +magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal +cela faisait! + +Tout à coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrête devant la maison: +il ramenait le fermier, le mari de la paysanne. + +C'était un excellent homme; mais un jour, étant gamin, il avait été +battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonné les +cloches à une heure indue. C'était un de ses camarades qui avait fait le +tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute +la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se +mettre en fureur. + +Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c'est qu'il +savait le maître de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait +pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin. + +Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le +fermier à travers les fentes du volet, ils furent très effrayés, et la +paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide; +il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la +faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme +cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin; si +le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela +signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle +troublée. + +--Quel malheur! s'écria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit +disparaître des plats appétissants. + +--Hé? qui est donc là? dit le fermier entendant cette exclamation. + +Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui +était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume. + +--Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison, +et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi. + +La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie; elle +remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de +soupe. Le fermier, qui avait très faim, se mit à manger de bon appétit; +petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec +regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu'il avait vu +disparaître dans le four. + +Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait +ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes +choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du +pied sur le sac; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment. + +--Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un. + +Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on +entendit un craquement encore plus fort. + +--Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc là dans ce sac? + +--C'est un magicien, répondit petit Claus. Il m'apprend, dans son +langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le +poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four. + +--N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier. + +Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant +les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu'il +crut apportés là par un magicien. + +La fermière fit également l'étonnée et se garda bien de risquer une +observation; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les +deux hommes s'en régalèrent à coeur joie. + +Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac; +le même craquement se fit entendre. + +--Que dit-il encore? demanda le fermier. + +--Il me conte, répondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons +soif; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs +trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin, +ici, dans la chambre. + +Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre +femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux +hommes s'en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très +joyeux. + +--Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable? +En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me +divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces. + +--Oh! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande. +N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu +entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous +ferions mieux de ne pas demander à le voir. + +--Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. À qui peut-il bien +ressembler, Satan? + +--Il a tout à fait l'air d'un sacristain. + +--Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que +tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant; +comme je suis prévenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le +diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop +désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du +courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop près. + +--Voyons, es-tu bien décidé? dit petit Claus; alors je vais consulter +mon magicien. + +Il remua son sac et tint son oreille contre. + +--Eh bien? dit le paysan. + +--Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas +dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez +bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne +s'échappe pas. + +--En avant! dit le fermier; viens m'aider à tenir ferme le couvercle. + +Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout +tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda. + +--Oh! s'écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l'ai donc vu, cet +affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle +horreur! + +Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup; +comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la +cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser. + +--Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande +le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'écus. + +--Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je +puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux. + +--Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes +pas, je me consumerai de regret. + +--Allons, soit! puisque tu as montré ton bon coeur en m'offrant un gîte +pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein +boisseau d'écus, et la bonne mesure? + +--C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette +caisse là bas; je ne veux plus l'avoir une minute à la maison. On ne +sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé. + +Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la +nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d'avis; il livra sa +marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux +écus trébuchants; pour qu'il pût emporter la caisse, le paysan lui +donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et +le coffre contenant le sacristain; après une cordiale poignée de main +échangée avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison. +Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d'un +fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus +forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait +construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant +sa charrette; au milieu il s'arrêta et dit tout haut, pour que le +sacristain pût l'entendre: + +--Ma foi, j'en ai assez de traîner cette sotte caisse; elle est lourde +comme si elle était pleine de pierres. Je m'en vais la jeter à l'eau; +si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma +maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande. + +Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s'il voulait +le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière. + +--Non! non! pitié! s'écria le sacristain, laisse-moi sortir +auparavant. + +--Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est +resté enfermé dedans. C'est maintenant que je vais certainement le +lancer à l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit débarrassé. + +--Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un +plein boisseau d'écus, si tu me laisses sortir. + +--Cela, c'est une autre chanson, dit Claus. + +Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé, +s'élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et +poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa +maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur +sa charrette à côté de l'autre, puis il rentra chez lui.» Je n'aurais +jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il +lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu'il +avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu'au lieu de +me faire du tort, c'est à lui que je dois d'être devenu riche! +Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un +biais pour la lui apprendre.» + +Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il +bien avoir à mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le +fond du boisseau, pour qu'il y restât attaché quelque parcelle de ce +qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau, +il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs. + +«Qu'est-ce cela?» se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez +petit Claus. + +--Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en +remplisses un boisseau? + +--Oh, c'est ce qu'on m'a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval; +les peaux ont haussé de prix comme cela ne s'est jamais vu. + +--Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus. + +Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses +quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s'en fut avec les peaux à +la ville. + +--Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il à travers +les rues. + +Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix. + +--Un boisseau plein d'écus pour chacune, répondit-il. + +--Tu veux te moquer ou tu es fou! s'écrièrent-ils. Crois-tu que nous +donnions l'argent par boisseaux? + +Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: «Peaux, des peaux! +qui en veut des peaux?» Il arriva encore des gens pour les lui +acheter; à tous il demandait un boisseau rempli d'écus pour chaque +peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais +plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.» Il +se moque de nous», dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs +tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le +rossèrent de toutes leurs forces. + +--Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour. +Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres; +ce sera du beau maroquin écarlate! + +Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il +s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri, +s'échappa enfin de la ville. + +«C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me +payera cela; je m'en vais le tuer.» + +Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser. +Elle n'avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il +n'en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille +femme et le plaça dans son propre lit qu'il avait préalablement bien +chauffé à la bassinoire; il pensait qu'elle n'était peut-être +qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans +le poêle et il s'assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans +un coin. + +Voilà qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une +hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s'y +dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l'oreiller un +terrible coup avec sa hache; il fend la tête de la morte. + +--Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi. + +Et il rentre tout gaiement chez lui. + +«Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui +n'avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer; et si ma +grand-mère n'avait pas été morte, c'est elle qu'il aurait assassinée!» + +Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous +un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du +dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela à +sa carriole; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur +le siège et partit pour la ville. + +Au lever du soleil il y arriva et s'arrêta devant une grande auberge. + +L'aubergiste était très riche et c'était un excellent homme; mais il +avait un terrible défaut: il était colère à l'excès; à la moindre +contrariété, il éclatait comme s'il n'avait été que poudre et salpêtre. + +Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte. + +--Bonjour, dit-il à petit Claus; te voilà sorti de bien bonne heure! + +--Oui, répondit l'autre. Je m'en viens à la ville avec ma grand-mère +pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture; +elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de +bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que +vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien. + +--Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste. + +Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un +grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme +morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole. + +--Voilà un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils, +cria-t-il. Pas de réponse; la morte ne bougea pas. + +--N'entendez-vous pas? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point +que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre +d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur. + +Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta +au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier; il +jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc +tomba sur le côté. + +Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita +dehors, et empoignant l'aubergiste au collet: + +--Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère! Regarde le trou que tu +lui as fait au front! + +--Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de désespoir. +Voilà ce que c'est d'être emporté et violent. Écoute bien, cher petit +Claus; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent, +et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c'était +la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se +passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de +plus désagréable. + +Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus +neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée. + +Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un +gamin emprunter chez grand Claus un boisseau. + +--Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne +l'ai pas tué de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-même ce que +cela signifie. + +Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux +écarquillés lorsqu'il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor +en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour. + +--Cela t'étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es +trompé et tu as assommé ma grand-mère. J'ai vendu son corps à un médecin +qui m'en a donné plein un boisseau d'argent. + +--C'est un fameux prix! dit grand Claus. + +Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'était venu, prit une +hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur +une voiture et s'en fut à la ville trouver un apothicaire de sa +connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un médecin qui voulût +acheter un cadavre. + +--Un cadavre! s'écria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment +avez-vous le droit de le vendre? + +--Oh! il est bien à moi, répondit grand Claus. C'est le corps de ma +grand-mère. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans +ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein +d'écus. + +--Dieu de miséricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous +nous contez! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous +pourriez y perdre votre tête. + +Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et +s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible +meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand +Claus fut pris d'effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur +la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop. +L'apothicaire crut qu'il était simplement devenu fou et qu'il n'avait +pas fait ce dont il s'était vanté; il le laissa partir sans informer la +justice. + + + + +Les habits neufs du grand-duc + + +Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, +qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses +soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il +n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de +la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: «Il +est au conseil», on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde robe». + +La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers +qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent +pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe +du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient +extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette +étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles +pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui +avait l'esprit trop borné. + +«Ce sont des habits impayables», pensa le grand-duc; «grâce à eux, +je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je +saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est +indispensable.» + +Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent +commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux +métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument +rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de +l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, +travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides. + +«Il faut cependant que je sache où ils en sont», se dit le grand-duc. +Mais il se sentait le coeur serré en pensant que les personnes niaises +ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce +n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos +d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui. + +Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de +l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin +était borné ou incapable. + +«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre», pensa le +grand-duc, «c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se +distingue autant par son esprit que par ces capacités.» + +L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs +travaillaient avec les métiers vides. + +«Mon Dieu!» pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, «je ne vois rien.» +Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher, +et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En +même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses +regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait +rien. + +«Bon Dieu!» pensa-t-il «serais-je vraiment borné? Il faut que +personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer +que l'étoffe est invisible pour moi.» + +--Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands. + +--C'est charmant, c'est tout à fait charmant! répondit le ministre en +mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au +grand-duc que j'en suis très content. + +--C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent +à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant +des noms. + +Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au +grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de +l'argent de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu. +Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils +travaillaient toujours. + +Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête +pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce +nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait toujours, +mais ne voyait rien. + +--N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux +imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles +couleurs qui n'existaient pas. + +«Cependant je ne suis pas niais!» pensait l'homme.»C'est donc que je +ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drôle, mais je +prendrai bien garde de la perdre.» Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et +témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin. + +--C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute +la ville parla de cette étoffe extraordinaire. + +Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore +sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels +se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des +adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni +aucune espèce de fil. + +--N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes +fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse. + +Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient +pu y voir quelque chose. + +«Qu'est-ce donc?» pensa le grand-duc, «je ne vois rien. C'est +terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais +incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus +malheureux.» Puis tout à coup il s'écria: + +--C'est magnifique! J'en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha +la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. + +Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les +autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc: +«C'est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette +nouvelle étoffe à la première grande procession.»C'est magnifique! +c'est charmant! c'est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et +la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et +reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda +le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de +seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le +monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent +dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, +après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, +suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras +en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent: + +--Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est léger comme +de la toile d'araignée. Il n'y a pas danger que cela vous pèse sur le +corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe. + +--Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient +rien, puisqu'il n'y avait rien. + +--Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui +essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se +déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce +après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque +chose. Il se tourna et se retourna devant la glace. + +--Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent +tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux +costume! Le grand maître des cérémonies entra. + +--Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à +la porte, dit-il. + +--Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis +pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien +regarder l'effet de sa splendeur. + +Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser +quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas +convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc +cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les +hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient: + +--Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la +coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien; +il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais +les habits du grand-duc n'avaient excité une telle admiration. + +--Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit +enfant. + +--Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le père. Et +bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant: + +--Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout! + +--Il n'a pas du tout d'habit! s'écria enfin tout le peuple. Le +grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils +avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et +prit sa résolution: + +--Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! Puis, il se +redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les +chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait +pas. + + + + +Hans le balourd + + +Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux +seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moitié ils en +auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du +roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle épouserait +celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se +préparèrent pendant huit jours--ils n'avaient pas plus de temps devant +eux--, mais c'était suffisant car ils avaient des connaissances +préalables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et +trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le +commencement ou en commençant par la fin; l'autre avait étudié les +statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait +connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l'État et, de +plus, il s'entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de +ses mains. + +--J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux. + +Leur père donna à chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon +pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en +sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les +commissures des lèvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur +parole plus fluide. + +Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval +quand soudain arriva le troisième frère--ils étaient trois, mais le +troisième ne comptait absolument pas, il n'était pas instruit comme les +autres, on l'appelait Hans le Balourd. + +--Où allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il. + +--À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu +n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays? + +Et ils le mirent au courant. + +--Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd. + +Ses frères se moquèrent de lui et partirent. + +--Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une +terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si +elle ne me prend pas, je la prendrai quand même. + +--Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien +dire, tes frères, eux, sont gens d'importance. + +--Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je +monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter. + +Et il se mit à califourchon sur le bouc, l'éperonna de ses talons et +prit la route à toute allure. Ah! comme il filait! + +--J'arrive, criait-il. + +Et il chantait d'une voix claironnante. + +Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils +pensaient aux bonnes réparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce +soit longuement médité. + +--Holà! holà! criait Hans, me voilà! Regardez ce que j'ai trouvé sur +la route. + +Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramassée. + +--Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de ça? + +--Je l'offrirai à la fille du roi. + +--C'est parfait! dirent les frères. + +Et ils continuèrent leur route en riant. + +--Holà! holà! voyez ce que j'ai trouvé maintenant! Ce n'est pas tous +les jours qu'on trouve ça sur la route. + +Les frères tournèrent encore une fois la tête. + +--Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi +pour la fille du roi? + +--Bien sûr! dit Hans. + +Et les frères de rire et de prendre une grande avance. + +--Holà! holà! ça devient de plus en plus beau! Holà! c'est +merveilleux! + +--Qu'est-ce que tu as encore trouvé? + +--Oh! elle va être joliment contente, la fille du roi! + +--Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du fossé! + +--Oui, oui, c'est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la +tenir dans la main. + +Là-dessus il en remplit sa poche. + +Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure +d'avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l'un +après l'autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés +qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'était fort bien ainsi, car sans +cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l'un était +devant l'autre. + +Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste +devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants. +À mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que +dire. + +--Bon à rien, disait la fille du roi, sortez! + +Vint le tour du frère qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait +complètement oublié pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait +et le plafond était tout en glace, de sorte qu'il se voyait à l'envers +marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois +secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui +inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans +le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'était affreux. De +plus, on avait chargé le poêle au point qu'il était tout rouge. + +--Quelle chaleur! disait le premier des frères. + +--C'est parce qu'aujourd'hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du +roi. + +Euh! le voilà pris, il ne s'attendait pas à ça. Il aurait voulu +répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh!... + +--Bon à rien. Sortez! + +L'autre frère entra. + +--Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il.... + +--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui. + +--Comment? Quoi? Quoi? dit-il. + +Et tous les journalistes écrivaient: «Comment? quoi? quoi?» + +--Bon à rien! Sortez! + +Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu +de la salle. + +--Quelle fournaise! dit-il. + +--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui. + +--Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me +faire rôtir une corneille. + +--Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire +rôtir, car moi je n'ai ni pot ni poêle. + +--Et moi j'en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d'étain. + +Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu. + +--Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la +sauce? + +--Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux! + +Et il fit couler un peu de boue de sa poche. + +--Ça, ça me plaît! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu +sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que +nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal? À chaque fenêtre +se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré +(surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne +comprend rien de rien. + +Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes, +par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet. + +--Voilà du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je +m'en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j'ai de mieux. + +Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en +pleine figure. + +--Ça, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait +autant.... Mais j'apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le +méritent. + +C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une +couronne et s'assit sur un trône et c'est le journal qui nous en +informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux? + + + + +L'heureuse famille + + +La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de +bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un +véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête, +elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une +bardane ne pousse isolée; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres +et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je +parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient +autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l'on ne +mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane, +elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les +plates-bandes; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt. +De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on +n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane... +et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne +savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se +souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une +espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt +avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient +qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait «le château», +où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous +faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans +que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir +tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce +que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et +supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre +interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement, +aucun d'eux n'avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils +étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique +et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un +plat d'argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils +n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout +ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit +ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire. Un +jour, une forte pluie tomba. + +--Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane! dit le père. + +--Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui +descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance +d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour +nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes +les maîtres du monde! Dès notre naissance, nous avons notre propre +maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce +qu'il y a au-delà. + +--Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux +que chez nous et je n'ai rien à désirer. + +--Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et +mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce +doit être quelque chose d'extraordinaire. + +--Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a +poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il +n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le +petit commence à l'être aussi--ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le +long de cette tige?--Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si +prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous +autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me +préoccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans +la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race? + +--Oh! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans +coquille et vulgaires! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous +pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si +elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient +une femme pour notre petit? + +--Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains +qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine! + +--Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une «maison»? + +--Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de +fourmis, avec sept cents couloirs. + +--Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si +vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux +moustiques blancs; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le +soleil et connaissent la forêt. + +--Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas +humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à +coquille qui est là toute seule et en âge de se marier. + +--Qu'elle vienne vers lui, dit le père; il possède une forêt de +bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques +allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit +jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race. Ensuite, la noce +eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout +se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la +bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours--le +père était trop ému--, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune +ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours +dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les +jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux +et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château, +cuits et mis sur un plat d'argent. Après ce discours, les vieux +rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils +dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande +descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais +l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était +écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie +battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de +tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux +feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille +vivait heureuse. + + + + +Le jardinier et ses maîtres + + +À une petite lieue de la capitale se trouvait un château; ses murailles +étaient épaisses; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus. +C'était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l'été +seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle +possédait, ce château était la perle et le joyau. On l'avait récemment +restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu'il brillait d'une +nouvelle jeunesse. À l'intérieur régnait le confortable joint à +l'agréable; rien n'y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte +était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de +roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des +armoiries. Devant le château s'étendait une vaste pelouse. On y voyait, +s'élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubépine rouge, +d'épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des +merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble +famille possédait un fameux jardinier; aussi était-ce un plaisir de +parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce +dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps. +C'étaient des buissons de buis et d'ifs, taillés en forme de pyramides +et de couronnes. Derrière, s'élevaient deux vieux arbres énormes; ils +étaient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait +pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de +boue et de fumier, mais c'étaient des nids d'oiseaux qui occupaient +presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une +bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces +oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils +pouvaient s'en prétendre les véritables seigneurs; et de fait ils +avaient l'air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper +leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d'espèce inférieure, incapables +de s'élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le +voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et +s'enfuyaient à tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait +souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu'ils gâtaient la +perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre, +l'avantage d'être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants, +qui seraient forcés d'aller nicher ailleurs. Les maîtres n'entendaient +nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni +les corneilles disparussent.» C'est, disaient-ils, un vestige de la +vénérable antiquité qu'il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen, +ajoutaient-ils, ces arbres sont l'héritage de ces oiseaux, nous aurions +tort de le leur enlever.» Larsen, comme vous le saisissez parfaitement, +était le nom du jardinier.» N'avez-vous donc pas assez d'espace, +continuaient les maîtres, pour déployer vos talents? vous avez un grand +jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous +de plus d'espace?» En effet, ce n'était pas le terrain qui lui +manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habileté que de zèle. +Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas +cependant qu'ils avaient parfois vu et goûté, chez d'autres, des fleurs +et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin. +Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son +mieux, il ne pensait qu'à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à +fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec +toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au +château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées, +si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé +leur admiration.» Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont +probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement +de l'étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l'espèce d'arbre +qui les porte et l'acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu'on nous +a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le +trouver pour savoir d'où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des +greffes de cette sorte d'arbre, et votre habileté fera le reste.» Le +jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'était précisément à +lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à +cheval pour la ville et demanda au fruitier d'où provenaient ces poires +et ces pommes délicieuses qu'on avait mangées au château de X....» Elles +venaient de votre propre jardin», répondit le fruitier; et il lui +montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut +aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez +aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres +que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des +arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire: «Ce +n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se +garderait bien de vous l'attester par écrit.» Le lendemain, Larsen +apporta l'attestation signée du fruitier: «C'est tout ce qu'il y a de +plus extraordinaire!» dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours +on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces +poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux +amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde, +à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que +l'orgueil du jardinier n'en fût point trop exalté, on eut soin de lui +faire remarquer combien l'été avait été favorable aux fruits, qui +avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble +famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de +nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un +goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.» Ils viennent +des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier +du roi quelques pépins de ces fruits incomparables. + +--Mais c'est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons! +dit joyeusement le jardinier. + +--Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les +perfectionner singulièrement par sa culture, car je n'en ai jamais mangé +de si savoureux. L'eau m'en vient à la bouche en y songeant. + +--Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc +que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas été heureux +cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il +a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il +m'a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté. + +--Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits +que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin. + +--J'en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en +fournirai la preuve.» Il alla trouver le jardinier du roi et se fit +donner par lui un certificat d'où il résultait que les melons qui +avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans +les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur +surprise. Ils ne firent pas un mystère de l'événement. Bien loin de là, +ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur +demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs +arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui +en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de +sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France. +Qui se serait attendu à rien de pareil?» Pourvu que notre jardinier +n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même!» se disaient +les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de +s'enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n'en eut que +plus d'activité et de zèle. Chaque année il s'attacha à produire quelque +nouveau chef-d'oeuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en +fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de +la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu'il eût obtenus. Les +melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n'avaient plus +tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est +vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une année les +petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables +petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On +aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à +pouvoir s'écrier: «Quels atroces petits radis! Vraiment, cette année +est bien mauvaise: rien ne vient bien cette année!» Deux ou trois +fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon. +Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les +couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il +obtenait ainsi des effets ravissants.» Vous avez bon goût, cher Larsen, +disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don +de Dieu. On le reçoit en naissant; par soi-même on n'en a aucun mérite.» +Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des +feuilles d'iris s'étalait une grande fleur d'un bleu éclatant.» C'est +superbe! s'écria Sa Seigneurie enchantée: on dirait le fameux lotus +indien!» Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où +elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen +d'un réflecteur. On la montrait à tout le monde; tout le monde +l'admirait. On déclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille, +qu'elle devait être des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus +noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château: elle était +princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du coeur, +mais, dans sa position, ce n'est là qu'un détail oiseux. Les seigneurs +tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui +envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une +autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les +moindres recoins; ils n'en trouvèrent aucune autre, non plus que dans +la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait +pris la fleur bleue: «Si vous n'en avez pas trouvé, dit Larsen, c'est +que vous n'avez pas cherché dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur +à grande prétention, mais elle est belle tout de même: c'est tout +simplement une fleur d'artichaut! + +--Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'écrièrent Leurs Seigneuries. +Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d'abord. Que va +penser la princesse? Que nous nous sommes moqués d'elle. Nous voilà +compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle +l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite +en botanique, mais la science ne s'occupe pas des légumes. Quelle idée +avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de +rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.» On se garda +bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se +firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur +leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu +une verte remontrance.» C'est un tort et une injustice, dit la +princesse. Comment! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur +que nous ne savions pas apprécier; il nous a fait découvrir la beauté +où nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blâmerait! +Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le +prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.» Ainsi fut-il fait. Les +maîtres de Larsen s'empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur +bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la +première fois.» Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le +nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!» Le jardinier fut +complimenté.» Oh! les compliments, les éloges, voilà ce qu'il aime! +disaient les maîtres; il est comme un enfant gâté.» Un jour d'automne +s'éleva une tempête épouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant +toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres +furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids +d'oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu'au matin les cris +perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes +venaient frapper les fenêtres.»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les +maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne +reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous +le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.» Le jardinier ne +répondit rien: il réfléchit aussitôt à ce qu'il ferait de ce nouvel +emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient +abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les +remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les +champs de la contrée. Jamais jardinier n'avait encore eu cette idée. Il +réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au +cyprès d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères +semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour +des candélabres d'église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés +et des bois. Cela formait un charmant coup d'oeil. À la place des vieux +arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l'étendard du +Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait +le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d'avoine +fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête: +«Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient +les maîtres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué.» +Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia +une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la +gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait +ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire +participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël: +on félicitait ceux qui l'avaient remise en pratique.» Vraiment, tout +ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il +a de la chance. Nous devons presque être fiers qu'il veuille bien rester +à notre service.» Ce n'était là qu'une façon de parler. Ils n'en +étaient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils étaient les +maîtres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur +jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne +le firent-ils pas. C'étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté +n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen. + + + + +La malle volante + + +Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue +et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le +faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait +un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3]. +Voilà quelle sorte de marchand c'était--et puis, il mourut. + +[Note 2: Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code +international: ATS), divisée en 100 groschen.] + +[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays +germaniques à partir du XVIe siècle.] + +Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait +chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des +pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait +vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et +ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe +de chambre. + +Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux +dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une +vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!» + +C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y +mit lui-même. + +Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait +voler. + +C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la +cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond +craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait +fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des +Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et +entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre +puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en +pantoufles. + +Il rencontra une nourrice avec un petit enfant. + +--Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce +grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes! + +--C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit +qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi +personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient +présents. + +--Merci, dit le fils du marchand. + +Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du +château et se glissa par la fenêtre chez la princesse. + +Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le +fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle +s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs +et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à +la demoiselle. + +Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires: +ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées +nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles +magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent +les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main +à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite. + +--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent +prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le +dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les +aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les +apprécie très gais, que l'on puisse rire. + +--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte, +répondit-il. + +Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un +sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui +être utile. + +Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la +forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est +pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait. + +Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et +l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse. + +--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une +histoire d'un esprit profond et instructif. + +--Mais qui fait quand même rire, dit le roi. + +--Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter. + +Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine. +Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été +un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient +maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de +fer, et elles parlaient de leur jeunesse. + +--Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut +dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants +--la rosée--toute la journée le soleil quand il brillait--et les +oiseaux pour nous raconter des histoires. + +Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus +que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été +comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande +révolution: notre famille fut dispersée. + +Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire +qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres +branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est +maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est +pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine. + +--Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis +venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je +pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus +importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de +m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation +avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en +temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul +agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant +d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux +pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux +--il a des idées terriblement avancées, vous savez! + +--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui +lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie. + +--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus +haut rang. + +--Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une +soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que +chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant. + +--Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois.... + +--Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que +nous aimerons cette histoire! + +--Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles +étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze +jours. + +--Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à +poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle; +il y a quelque chose de si propre dans votre récit. + +--Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit +bond et l'on entendit «platch» sur le parquet. + +Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le +commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai +prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela +vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne +aujourd'hui, il me couronnera demain.» + +--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette. + +Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La +vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce +spectacle. + +--Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut. + +--Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes. + +C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait +avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce +n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des +maîtres. + +Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait +pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été +plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande +vanité. + +--Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à +s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait +chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir. + +--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice +de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique? +J'en fais juge le panier à provisions. + +--Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez +peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne +vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place? +Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose. + +--Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous. + +À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent +muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui +ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction. + +«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une +soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme +elles crépitaient et flambaient! + +--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières. +Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent. + +--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec +les allumettes. Oui, tu auras notre fille. + +--Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi. + +Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille. + +Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les +petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les +gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!» +et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée! + +«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du +marchand. + +Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux +d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les +airs. + +Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel! + +Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus +leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient +bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser +la princesse. + +Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit: + +«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et +ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice». + +Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les +gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous +l'avaient vivement appréciée. + +--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux +brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer. + +--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus +ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort +agréable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu. + +Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle +donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le +feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne +pouvait plus se présenter devant sa fiancée. + +Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y +attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires, +mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes. + + + + +Le montreur de marionnettes + + +Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si +radieux qu'à le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le +plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-même qui me l'avait dit. +C'était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de +théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse, +car c'était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un +homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je +n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc +son histoire. Et la voici pour vous. + +--Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j'y donnais +un spectacle à l'hôtel La Cour de la Poste. C'était une très belle salle +et il y avait un excellent public, composé d'enfants et d'adolescents, à +part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de +noir, à l'allure d'étudiant, qui s'assit, rit aux bons moments, +applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il +fallait que je sache qui c'était. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune +ingénieur et qu'il était envoyé par l'École centrale pour faire des +conférences à la campagne. J'eus fini mon spectacle à huit heures. Vous +le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le +théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l'ingénieur +commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j'étais +dans le rôle du spectateur. Quel régal de l'écouter et de l'observer! +La plupart du temps cela me paraissait de l'hébreu et pourtant je me +disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de +choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de +notre vie? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait +si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la +nature. Au temps de Moïse et des prophètes l'ingénieur aurait fait +partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le +bûcher. J'ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle, +le soir suivant, je n'ai été de bonne humeur que lorsque j'ai vu que +l'ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur +m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rôle d'un jeune premier, il pensait +toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en +oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l'ingénieur était «elle», +la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé +et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus +invité par l'ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma +comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous +amusâmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de même +plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de +choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à +travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il? Le +morceau de fer est-il visité par un esprit? Mais d'où ce dernier +vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les +fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout +à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d'autres.» Le monde +n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et +nous y sommes si habitués qu'ils ne nous étonnent même plus.» Et il +parla et expliqua jusqu'à ce que j'eusse l'impression de tout +comprendre. Je lui avouai que si je n'étais pas si vieux, je +m'inscrirais immédiatement à l'École centrale pour comprendre le monde +et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des +plus heureux.... dit-il, comme s'il se délectait de ces mots. Vous êtes +heureux?" demanda-t-il.» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que +j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J'ai +néanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il +trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais +diriger une troupe d'acteurs vivants.» «Vous souhaiteriez que vos +marionnettes s'animent d'elles-mêmes, qu'elles deviennent des acteurs en +chair et en os, et vous voudriez être leur directeur? demanda +l'ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?» Il ne le +pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans +jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant +convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de +la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état +d'ébriété. Non, je n'étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La +chambre était inondée de soleil, le visage de l'ingénieur s'y reflétait +et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens, +lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit. +Croyez-moi, à cet instant j'aurais juré qu'il était un dieu déguisé ou +un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait +se réaliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur +d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea +toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos +et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par +terre. Et mon souhait se réalisa! Toute ma troupe sortit de la petite +caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit, +toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles +pensaient, et j'étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour +le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs, +voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre +allait s'écrouler si elle n'arrivait pas à tenir sur une seule pointe. +C'était une très grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en +conséquence. La marionnette qui jouait l'impératrice exigea qu'on la +considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans +la peau de son personnage. L'acteur dont le rôle consistait à porter une +lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune +premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles +étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal +demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles +étaient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer +uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui +allait mieux au teint et moi, j'étais au centre de tout cela puisque +j'étais leur directeur. J'en eus le souffle coupé, je ne savais plus où +donner de la tête, j'en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une +nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la +boîte, et n'avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils +étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J'étais +couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y étais +retrouvé? L'ingénieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le +plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là, +renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au +sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis +de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n'importe comment, +sans ordre, jusqu'à la dernière. Je refermai le couvercle et m'assis sur +la boîte. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.» Vous resterez où vous +êtes», ai-je dit, «et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez +des acteurs en chair et en os!» «Cela m'avait soulagé, ma bonne +humeur était revenue, j'étais l'homme le plus heureux de la terre. Si +heureux que je m'endormis sur la boîte. Et le matin... en fait il était +midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y étais encore +assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois +était stupide. Je partis à la recherche de l'ingénieur, mais il avait +disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis +l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe +ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon +coeur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes +le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n'y +trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent, +mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient +pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands. +Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères +et leurs mères il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et +Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les +grandes scènes d'amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le +début. J'ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le +monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la +Suède et si j'y ai du succès et gagne suffisamment d'argent, je +deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un +compatriote.»Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message. + + + + +Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil + + +Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que +Ole Ferme-l'oeil. Lui, il sait raconter.... + +Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur +petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier +--il marche sur ses bas--il ouvre doucement la porte et pfutt! il +jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais +assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni +par conséquent le voir; il se glisse juste derrière eux et leur souffle +dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde--mais ça ne fait +aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants--il +veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout +quand on les a mis au lit. + +Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il +est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d'en +dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il +tient un parapluie sous chaque bras, l'un décoré d'images et celui-là il +l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des +histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il +l'ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement +que le matin en s'éveillant ils n'ont rien rêvé du tout. + +Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'oeil, durant +toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui +s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept +jours dans la semaine. + + + + +Lundi + + +--Écoute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar +au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les +fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches +jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l'air +d'une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs +chacune plus belle qu'une rose embaumant délicieusement, et s'il vous +prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture. +Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains +mollets, bourrés de raisins, c'était merveilleux. Mais tout à coup, des +gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table +où Hjalmar rangeait ses livres de classe. + +--Qu'est-ce que c'est? dit Ole. + +Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'était l'ardoise qui se +trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'était introduit dans le calcul, +le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme +s'il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il +n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'écriture de Hjalmar, il +se lamentait en dedans que ça faisait mal de l'entendre! Sur chaque +page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite +lettre à côté d'elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté +de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles, +c'étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de +travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles +auraient dû se poser. + +--Regardez! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme +ça, à côté de moi, d'un seul trait. + +--Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous +n'y arrivons pas, nous sommes très malades. + +--Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'oeil. + +--Oh! non, non, criaient-elles. + +Et les voilà debout toutes droites que c'en était un plaisir de les +voir. + +--Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole +Ferme-l'oeil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice! + +Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se +tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n'importe +quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l'oeil parti, quand Hjalmar alla +les voir, elles étaient aussi lamentables qu'auparavant. + + + + +Mardi + + +Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite +seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent +tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mêmes, sauf le crachoir +qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant +que d'eux mêmes, ne pensant qu'à eux-mêmes et n'ayant pas la plus petite +pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait +qu'on lui crache dessus. + +Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un +cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des +fleurs dans l'herbe, une pièce d'eau et une rivière qui coulait derrière +le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans +la mer libre. + +Ole Ferme-l'oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux +peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les +nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer +sur le paysage. + +Ole Ferme-l'oeil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garçon posa +ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l'herbe haute, le +soleil brillait sur lui à travers la ramure. + +Il courut jusqu'à l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et +blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant +chacun un collier d'or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur +la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres +parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits +elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté. + +De beaux poissons aux écailles d'or et d'argent nageaient derrière la +barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les +oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux +longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient, +ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire +à raconter. + +Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois +étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et +fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les +balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles +connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient +la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis +qu'aucun confiseur n'eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par +un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en +sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de +beaucoup le plus gros. + +Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils +portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins +secs et des soldats de plomb. C'étaient de véritables princes! + +Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers +d'immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de +traverser la ville où habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait +dans ses bras quand il était tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui +fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait, +elle-même, composé pour lui: + + + _Je pense à toi à toute heure_ + _Mon cher petit Hjalmar chéri._ + _C'est moi qui baisais ta petite bouche_ + _Et aussi ton front, tes joues vermeilles._ + _Je t'ai entendu dire tes premiers mots_ + _Et puis il a fallu te quitter._ + _Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas_ + _Mon bel ange descendu des cieux._ + + +Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur +tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole +Ferme-l'oeil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire. + + + + +Mercredi + + +Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait même dans son +sommeil et quand Ole Ferme-l'oeil entrouvrit une fenêtre, il vit que +l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un +magnifique navire mouillait devant la maison. + +--Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'oeil. Tu pourras +voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain +matin. + +Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique +navire. + +Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues, +croisèrent devant l'église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla +si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de +cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays +chauds. Elles se suivaient l'une derrière l'autre et avaient déjà volé +si longtemps, si longtemps! L'une d'elles était très fatiguée, ses +ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file. +Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus +bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle +toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et +poum! la voilà sur le pont. + +Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les +canards et les dindons; la pauvre cigogne était toute confuse de cette +compagnie. + +--En voilà un drôle d'oiseau, dirent les poules. + +--Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide. + +--Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon. + +Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique. + +--Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde. +Combien en vaut l'une? + +--Coin, coin, coin, ricanaient les canards. + +Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu. + +--Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'était très +spirituel ou bien peut-être n'était-ce pas d'un goût assez relevé pour +vous, si haut perchée! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie. +Alors, soyons spirituels entre nous. + +Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin! +C'était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles. + +Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la +cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'à lui; elle s'était reposée et +saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et +s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les +canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute +rouge. + +--Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'éveilla, +couché dans son petit lit. + +C'était un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'oeil lui avait fait +faire.... + + + + +Jeudi + + +--Attends! dit Ole Ferme-l'oeil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite +souris. + +Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle +est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en +ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il +paraît que c'est un appartement incomparable. + +--Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet? +demanda Hjalmar. + +--Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'oeil, je vais te rendre tout petit. + +De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en +plus petit jusqu'à n'être pas plus grand qu'un doigt. + +--Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je +crois qu'ils t'iront bien. + +--Allons-y, fit Hjalmar. + +Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de +plomb. + +--Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de +votre mère, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer. + +--Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar. + +Et les voilà partis au mariage de souris. + +D'abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez +haut pour que l'attelage du dé à coudre pût y passer. + +--Est-ce que ça ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a +été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux. + +Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient +toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si +elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles, +ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se +tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils +s'embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils +étaient fiancés et allaient se marier dans un instant. + +Il arrivait de plus en plus d'invités et les souris étaient serrées à +s'écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de +sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la +couenne, on n'offrait rien d'autre à manger, mais comme dessert on +apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses +petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales. +C'était tout à fait splendide. + +Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'était un beau mariage. + + + + +Vendredi + + +--C'est inouï combien de gens d'un certain âge voudraient m'avoir auprès +d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose à se +reprocher.» Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous +endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises +actions qui comme d'affreux petits démons s'asseyent sur notre lit et +nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser +que nous puissions dormir d'un bon somme?» Ils soupirent et ajoutent +tout bas: «Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le +bord de la fenêtre». Mais je ne fais pas ça pour de l'argent, terminait +Ole Ferme-l'oeil. + +--Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar. + +--Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un +mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupée de ta +soeur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va épouser +la poupée Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupée, il y +aura donc beaucoup de cadeaux. + +--Oui, je connais ça! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de +robes neuves, ma soeur décide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se +marient. C'est arrivé plus de cent fois. + +--Oui, mais cette nuit, c'est le cent unième mariage et quand le cent +unième est terminé, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera +splendide. Regarde un peu! + +Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec +ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes. +Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de +la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes +raisons. Ole Ferme-l'oeil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les +bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent +la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l'air de la +retraite: + + + _Notre chanson arrive comme le vent_ + _Sur le couple nuptial dans la chambre_ + _Tous deux raides comme des baguettes_ + _Ils sont faits de peau de gants_ + _Bravo, bravo pour la peau et les baguettes_ + _Nous le chantons à tous les vents._ + +Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu'il n'y eût +rien de comestible car leur amour leur suffisait. + +--Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l'étranger? demanda le +marié. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyagé et +de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des +poussins. + +L'hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et +lourdes grappes, où l'air est doux et où les montagnes ont des couleurs +qu'on ne connaît pas du tout ici. + +--Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai passé un été à +la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous +pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de +choux verts. Oh! qu'ils étaient verts. Je ne peux rien m'imaginer de +plus beau. + +--Mais un chou est pareil à un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait +souvent si mauvais temps ici. + +--Oui mais on y est bien habitué. + +--Et puis il fait froid, on gèle ici. + +--Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous +ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq +semaines où il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons +pas de ces bêtes venimeuses qu'ils ont là-bas et nous n'avons pas de +brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du +monde. Vous ne mériteriez pas d'y vivre. + +--Moi aussi, j'ai voyagé. J'ai fait plus de douze lieues en voiture, +dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agréable. + +--La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus +je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout +le temps! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le +gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux. + +Et on en resta là. + + + + +Samedi + + +--Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar. + +--Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du +petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois! + +Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée +d'arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois +hochaient la tête. + +--Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole, +car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les +étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier +mais il faut d'abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les +trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne +place. + +--Non, écoutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagérez, s'écria un portrait +accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis +l'arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires, +mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas +décrocher les étoiles et les polir. + +--Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus +ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs +m'appelaient le dieu des Rêves. J'ai toujours fréquenté les plus nobles +maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands! +Tu n'as qu'à raconter à ton idée maintenant. + +Ole Ferme-l'oeil partit là-dessus en emportant son parapluie. + + + + +Dimanche + + +--Bonsoir, dit Ole Ferme-l'oeil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et +retourna contre le mur le portrait de l'arrière-grand-père afin qu'il ne +prît pas part à la conversation comme la veille. + +--Voilà! tu vas me raconter des histoires, celle des «Cinq pois verts +qui habitaient la même cosse», celle de «l'Os de coq qui faisait la +cour à l'os de poule», celle de «l'Aiguille à repriser si fière +d'elle-même qu'elle se figurait être une aiguille à coudre». + +--Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'oeil, je +vais plutôt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frère, il +s'appelle aussi Ole Ferme-l'oeil mais ne vient jamais plus d'une fois +chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et +il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si +merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une +si affreuse et si cruelle--impossible de la décrire. + +Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'à la fenêtre et +lui dit: + +--Regarde! voilà mon frère, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle +aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air méchant comme dans les +livres d'images où il n'est qu'un squelette, non, son costume est brodé +d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir +flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop! + +Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'oeil galopait en entraînant des jeunes +et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et +d'autres derrière, mais toujours d'abord il demandait: + +--Et comment est ton carnet de notes? + +Tous répondaient: «Excellent.» + +--Faites-moi voir ça! disait-il et il fallait lui montrer le carnet. + +Ceux qui avaient «Très bien» ou «Excellent» venaient devant et ils +entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que «Passable» +ou «Médiocre», allaient derrière et entendaient l'histoire horrible. +Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais +ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l'animal. + +--Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l'oeil numéro deux, dit +Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout. + +--Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à +avoir un bon carnet de notes. + +--Ça, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de +l'arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis! + +Et il était fort satisfait. + +Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra sûrement ce soir +vous en raconter lui-même bien davantage. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by +Hans Christian Andersen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I *** + +***** This file should be named 18244-8.txt or 18244-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/4/18244/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes merveilleux, Tome I + +Author: Hans Christian Andersen + +Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + + +<h1>Hans Christian Andersen</h1> + +<h1>CONTES MERVEILLEUX</h1> + +<h2>Tome I</h2> +<table summary="table"> +<tr><td> +<p><b>Table des matières</b><a name="table" id="table"></a></p> +<a href="#Laiguille_a_repriser"><b>L'aiguille à repriser</b></a><br /> +<a href="#Les_amours_dun_faux_col"><b>Les amours d'un faux col</b></a><br /> +<a href="#Les_aventures_du_chardon"><b>Les aventures du chardon</b></a><br /> +<a href="#La_bergere_et_le_ramoneur"><b>La bergère et le ramoneur</b></a><br /> +<a href="#Le_bisaieul"><b>Le bisaïeul</b></a><br /> +<a href="#Le_bonhomme_de_neige"><b>Le bonhomme de neige</b></a><br /> +<a href="#Bonne_humeur"><b>Bonne humeur</b></a><br /> +<a href="#Le_briquet"><b>Le briquet</b></a><br /> +<a href="#Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait"><b>Ce que le Père fait est bien fait</b></a><br /> +<a href="#Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place"><b>Chacun et chaque chose à sa place.</b></a><br /> +<a href="#Le_chanvre"><b>Le chanvre</b></a><br /> +<a href="#Cinq_dans_une_cosse_de_pois"><b>Cinq dans une cosse de pois</b></a><br /> +<a href="#La_cloche"><b>La cloche</b></a><br /> +<a href="#Le_compagnon_de_route"><b>Le compagnon de route</b></a><br /> +<a href="#Le_concours_de_saut"><b>Le concours de saut</b></a><br /> +<a href="#Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette"><b>Le coq de poulailler et le coq de girouette</b></a><br /> +<a href="#Les_coureurs"><b>Les coureurs</b></a><br /> +<a href="#Le_crapaud"><b>Le crapaud</b></a><br /> +<a href="#Les_cygnes_sauvages"><b>Les cygnes sauvages</b></a><br /> +<a href="#Le_dernier_reve_du_chene"><b>Le dernier rêve du chêne</b></a><br /> +<a href="#Lescargot_et_le_rosier"><b>L'escargot et le rosier</b></a><br /> +<a href="#La_fee_du_sureau"><b>La fée du sureau</b></a><br /> +<a href="#Les_fleurs_de_la_petite_Ida"><b>Les fleurs de la petite Ida</b></a><br /> +<a href="#Le_goulot_de_la_bouteille"><b>Le goulot de la bouteille</b></a><br /> +<a href="#Grand_Claus_et_petit_Claus"><b>Grand Claus et petit Claus</b></a><br /> +<a href="#Les_habits_neufs_du_grand-duc"><b>Les habits neufs du grand-duc</b></a><br /> +<a href="#Hans_le_balourd"><b>Hans le balourd</b></a><br /> +<a href="#Lheureuse_famille"><b>L'heureuse famille</b></a><br /> +<a href="#Le_jardinier"><b>Le jardinier et ses maîtres</b></a><br /> +<a href="#La_malle_volante"><b>La malle volante</b></a><br /> +<a href="#Le_montreur_de_marionnettes"><b>Le montreur de marionnettes</b></a><br /> +<a href="#Une_semaine_du_petit_elfe"><b>Une semaine du petit elfe Ferme-l'œil</b></a><br /> +<a href="#Lundi"><b> Lundi</b></a><br /> +<a href="#Mardi"><b> Mardi</b></a><br /> +<a href="#Mercredi"><b> Mercredi</b></a><br /> +<a href="#Jeudi"><b> Jeudi</b></a><br /> +<a href="#Vendredi"><b> Vendredi</b></a><br /> +<a href="#Samedi"><b> Samedi</b></a><br /> +<a href="#Dimanche"><b> Dimanche</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Laiguille_a_repriser" id="Laiguille_a_repriser"></a><a href="#table">L'aiguille à repriser</a><a href="#table"></a></h2> + + +<p>Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même +si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.</p> + +<p>«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse +aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber; +car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais. +Je suis si fine!</p> + +<p>—Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.</p> + +<p>—Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en +tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de nœud.</p> + +<p>Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le +cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le +raccommoder.</p> + +<p>«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai +traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne +l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.</p> + +<p>—Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils +la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en +servit pour attacher son fichu.</p> + +<p>«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que +j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne +peut manquer de devenir quelque chose.»</p> + +<p>Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse +d'apparat, et elle regardait de tous côtés.</p> + +<p>«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine. +Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle +est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus +grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»</p> + +<p>Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête, +qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de +laver.</p> + +<p>«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»</p> + +<p>Elle se perdit en effet.</p> + +<p>«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait +sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite +satisfaction.»</p> + +<p>Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.</p> + +<p>Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins +de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.</p> + +<p>«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas +seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi +pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde +qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage! +Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans +faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau +de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a +oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je +sais ma valeur et je la garderai toujours.»</p> + +<p>Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui +avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant. +C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce +qu'il luisait et se présentait comme une broche.</p> + +<p>«Vous êtes sans doute un diamant?</p> + +<p>—Quelque chose d'approchant.»</p> + +<p>Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et +leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le +monde.</p> + +<p>«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit +l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait +cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi +fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me +sortir de la boîte et pour m'y remettre.</p> + +<p>—Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.</p> + +<p>—Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq +frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient +orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur. +Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme +il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul +endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois +perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt +goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil +et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait +écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les +autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne +faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne +trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la +forfanterie: aussi je les ai quittés.</p> + +<p>À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les +bords et les entraîna.</p> + +<p>«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.</p> + +<p>Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau. +»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en +être fière!»</p> + +<p>Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.</p> + +<p>«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je +suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher +jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me +trouver. Si encore j'avais l'œil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer +du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»</p> + +<p>Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient +de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail +n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur +plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.</p> + +<p>«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà +une gueuse!</p> + +<p>—Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit +l'aiguille.</p> + +<p>Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et +l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait +paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que +jamais.</p> + +<p>«Voilà une coque d'œuf qui arrive», dirent les gamins; et ils +attachèrent l'aiguille à la coque.</p> + +<p>«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet, +puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes +blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal +de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut +point brisée.</p> + +<p>«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer! +C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir +un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»</p> + +<p>Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.</p> + +<p>«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai +le mal de mer: je suis toute brisée.»</p> + +<p>Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait +comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y +reste!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_amours_dun_faux_col" id="Les_amours_dun_faux_col"></a><a href="#table">Les amours d'un faux col</a></h2> + + +<p>Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se +composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.—Mais il avait le +plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à +l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par +hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une +jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu +d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander +votre nom?</p> + +<p>—Que vous importe, répondit la jarretière.</p> + +<p>—Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la +jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de +répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une +espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne +crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en +vous aux grâces les plus séduisantes.</p> + +<p>—Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en +avoir donné le prétexte en aucune façon.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les +prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs: +on est tout de suite inspiré, entraîné.</p> + +<p>—Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos +importunités.</p> + +<p>—Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je +possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment: +car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait +qu'il est toujours bon de se vanter.</p> + +<p>«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas +habituée à de pareilles manières.</p> + +<p>—Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut +avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la +lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin +placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. +«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens +en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu. +Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous +consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.</p> + +<p>—Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la +majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le +chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une +paire de ciseaux se présenta pour l'émonder.</p> + +<p>«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse; +quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai +rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous +faites.</p> + +<p>—Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son +opération.</p> + +<p>—Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous +l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse +à cheveux).</p> + +<p>—Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et +elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de +service.</p> + +<p>«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à +cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne +pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?</p> + +<p>—Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.</p> + +<p>—Fiancée!» s'écria le faux col.</p> + +<p>Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser +ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps +après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le +fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les +fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient +beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas +de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures, +disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un +gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse +dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion: +c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible; +quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans +un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était +littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par +trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint +noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le +caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me +refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si +éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu; +mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la +ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai, +j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie +en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les +autres chiffons, transformé en papier.</p> + +<p>Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche—c'est +précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre +histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de +choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même +jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette +forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais +qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où +ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs +yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai +dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends +être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de +bavardage composent tout le mérite.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_aventures_du_chardon" id="Les_aventures_du_chardon"></a><a href="#table">Les aventures du chardon</a></h2> + + +<p>Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien +tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient +rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces +arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec +tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas +de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour, +habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche +demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand +les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser +de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la +haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa +racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul +comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention, +hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière. +Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant +qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es +donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et +l'âne en était pour ses tendres coups d'œil et pour ses compliments. Un +jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes +personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi +elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de +toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute +naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un +riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les +jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur +les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au +milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des +jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des +jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune +ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie, +derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs +rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui +en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure +dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme +s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se +piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière +cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les +autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre +celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se +rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise; +il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une +bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc +quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en +lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en +dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se +trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes +filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un +beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se +développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent +sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non +par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux, +mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes, +répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il +apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur +de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son cœur et sa +main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!» +s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable +événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.» +Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin, +je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un +pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que +c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le +lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction +allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait +que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour +elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était +la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes +espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de +terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du +buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de +boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles +s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons +qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon +indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment +osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la +boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de +changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher +leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en +poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait +avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême, +impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment +où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites +innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage, +entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une +profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait +avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par +nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance +le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de +nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût +transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou; +celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au +glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se +persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette +illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des +temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées +allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à +lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent, +dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous +les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante +vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle +dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne. +Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus +foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les +tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est +là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à +penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et +de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive +leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon, +et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant +qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus +que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop +fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je, +je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.» +Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique +et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une +fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une +fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs +disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune +couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils +arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans +les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il +n'a plus de fleurs!</p> + +<p>—Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune +homme en montrant le calice desséché et blanchi.</p> + +<p>—Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous +la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait +à tous deux.»</p> + +<p>Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur +fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un +spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente. +Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau +représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon +à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la +dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le +cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la +vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière, +et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me +mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le +chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la +froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis +arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon +ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus +songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit, +vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse +condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se +dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie, +à cette place où je suis né.</p> + +<p>—Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de +soleil. Aussi vous en serez récompensé.</p> + +<p>—Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.</p> + +<p>—On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon +avant de s'éclipser.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_bergere_et_le_ramoneur" id="La_bergere_et_le_ramoneur"></a><a href="#table">La bergère et le ramoneur</a><a href="#table"></a></h2> + + +<p>As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et +sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait +une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de +roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de +cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme +entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il +riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le +front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».</p> + +<p>Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à +prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table +placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite +bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement +retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de +bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit +ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi +propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà +tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui +un prince, c'était tout comme.</p> + +<p>Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc +comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la +vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait +posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient +fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et +également fragiles.</p> + +<p>Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en +porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le +grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité +sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la +main de la bergère.</p> + +<p>—Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait +de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède +toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des +cachettes mystérieuses.</p> + +<p>—Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la +petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze +femmes en porcelaine!</p> + +<p>—Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire +se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois. +Et il s'endormit.</p> + +<p>La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le +chéri de son cœur.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le +vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.</p> + +<p>—Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je +pense que mon métier me permettra de te nourrir.</p> + +<p>—Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table, +dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.</p> + +<p>Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit +pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son +échelle les aida du reste beaucoup.</p> + +<p>Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers +l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la +tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria:</p> + +<p>—Ils se sauvent! Ils se sauvent!</p> + +<p>Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de +l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit +théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les +dames de carreau et de cœur, de trèfle et de pique, assises au premier +rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout +derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en +bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait +l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La +bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire.</p> + +<p>—Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.</p> + +<p>Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la +table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout +son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.</p> + +<p>—Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle +était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.</p> + +<p>—Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette +grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les +roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand +il approcherait.</p> + +<p>—Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la +potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non, +il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste +monde.</p> + +<p>—As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien +le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?</p> + +<p>—J'y ai pensé, répondit-elle.</p> + +<p>Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:</p> + +<p>—Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi +à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit +noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même; +à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne +pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre +sur le monde.</p> + +<p>Il la conduisit à la porte du poêle.</p> + +<p>—Oh! que c'est noir, dit-elle.</p> + +<p>Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.</p> + +<p>—Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut +brille la plus belle étoile.</p> + +<p>Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils +grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et +l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits +pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent +épuisés. Il y avait de quoi.</p> + +<p>Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de +la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la +bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la +poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui +garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.</p> + +<p>—C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop +grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne +serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener +à la maison, si tu m'aimes un peu.</p> + +<p>Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait +de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte +qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût +grand tort.</p> + +<p>Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à +travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout +agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui +se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent +la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois, +tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait +plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major +général se tenait là où il avait toujours été, méditatif.</p> + +<p>—C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est +cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir, +elle tordait ses jolies petites mains.</p> + +<p>—On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le +recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui +met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt +à nous dire de nouveau des choses désagréables.</p> + +<p>—Tu crois vraiment?</p> + +<p>Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.</p> + +<p>—Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter +le dérangement.</p> + +<p>—Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela +coûterait très cher? dit-elle.</p> + +<p>La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son +cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête.</p> + +<p>—Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le +«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de +quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère?</p> + +<p>Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le +vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il +ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de +raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou, +les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le +pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent +cassés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_bisaieul" id="Le_bisaieul"></a><a href="#table">Le bisaïeul</a></h2> + + +<p>Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne +la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire +plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la +tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le +petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de +bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous +et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait +guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait +alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une +course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.»</p> + +<p>Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout +rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin, +peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas +à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier. +Laissons agir la Providence.»</p> + +<p>Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien +tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les +grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les +seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les +corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en +joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang +et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles +étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval! +Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y +avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère, +provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir +généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce +fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les +serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite +des noirs.</p> + +<p>—Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de +grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.</p> + +<p>—C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère +Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.</p> + +<p>Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil. +Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné; +il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants. +Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait +pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son +intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui; +C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en +arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque +toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et +cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne +pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul +écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric +racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des +forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les +plus étonnantes!</p> + +<p>—Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus +industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de +destruction ils inventent pour s'entre-tuer!</p> + +<p>—Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on +n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du +reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu +depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement +peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres.</p> + +<p>Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite +ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique +horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer; +mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de +la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par +cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de +façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait +jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare; +l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne +n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait.</p> + +<p>—C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me +fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à +Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un +meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus +n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas. +Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions +que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même +que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine +confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est +devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des +roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on +se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On +n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent.</p> + +<p>Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât +à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le +contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais +il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où +il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La +séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan, +braver flots et tempêtes.</p> + +<p>—Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes; +tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve +une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de +terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il +s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage +se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau +continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus +rapidement que la foudre.</p> + +<p>—Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse +un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est +au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je +l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de +l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que +ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la +nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.</p> + +<p>Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé +là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une +photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul +prit sa loupe et la regarda longtemps.</p> + +<p>—Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps +connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions +voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel +charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la +reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil.</p> + +<p>Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent +en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils +s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches +dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué, +ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent +faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et +on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.</p> + +<p>Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide +cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit +entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré +les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé +heureusement à terre.</p> + +<p>À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux +dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse +d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par +une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte +du Jutland. L'angoisse saisit tous les cœurs; mon père court aux +renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que, +d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres +chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous. +Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi +aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en +suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya +deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir, +lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit +ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves +cœurs dans tous les temps.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_bonhomme_de_neige" id="Le_bonhomme_de_neige"></a><a href="#table">Le bonhomme de neige</a></h2> + + +<p>Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon +corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette +agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde +tout béat!</p> + +<p>Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.</p> + +<p>—Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore +mes deux escarboucles.</p> + +<p>Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de +terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle +façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au +milieu des cris de joie des enfants.</p> + +<p>Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et +grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.</p> + +<p>—Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de +neige.</p> + +<p>Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.</p> + +<p>—Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu +là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si +seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais +tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de +suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu +faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.</p> + +<p>—Ouah! ouah! aboya le chien de garde.</p> + +<p>Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il +n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.</p> + +<p>—Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton +prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!</p> + +<p>—Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule, +là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi +plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle +ne nous revient que timidement par un autre côté.</p> + +<p>—Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a +construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a +disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire, +il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un +changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai +des élancements et des picotements très forts.</p> + +<p>—Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de +neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de +désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de +disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi +n'est pas mon amie.</p> + +<p>—Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.</p> + +<p>Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide +se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un +vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup +d'œil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de +givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail. +C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs +brillantes.</p> + +<p>Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été, +apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque +branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les +bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux +de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à +briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des +éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui +couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.</p> + +<p>—Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait +dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de +neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne +voit rien de plus beau!</p> + +<p>—Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le +jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!</p> + +<p>—Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui +es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître?</p> + +<p>—Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a +donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde!</p> + +<p>—Mais qui sont-ils donc?</p> + +<p>—Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans +la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!</p> + +<p>—Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?</p> + +<p>—Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des +maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où +je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle +le vent glacé. Ouah! ouah!</p> + +<p>—Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie, +raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela +m'écorche les oreilles.</p> + +<p>—Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon, +comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours +dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait +sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On +m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme +de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu +peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui, +je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans +les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les +enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme +là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon +poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je +me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore.</p> + +<p>—Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme +de neige après un instant de réflexion.</p> + +<p>—Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un +cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par +la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et +alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu +l'apercevras.</p> + +<p>Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir, +reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu +brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait +encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.</p> + +<p>—Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.</p> + +<p>Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe +féminin.</p> + +<p>—Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices?</p> + +<p>—Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on +me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune +des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent +très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps, +j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.</p> + +<p>Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il +lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le +poêle était posé.</p> + +<p>—Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer! +Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon vœu le +plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par +la fenêtre!</p> + +<p>—Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de +toi.</p> + +<p>—C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me +détruit.</p> + +<p>Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme +douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler, +peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait +pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme +s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en +recevait des reflets rouges.</p> + +<p>—Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la +bouche!</p> + +<p>La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige. +Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du +cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques +qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le +poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai +plaisir pour un Bonhomme de neige.</p> + +<p>Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la +campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux +s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement +claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait +après lui l'écho de la colline voisine.</p> + +<p>Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être, +mais il ne l'était pas.</p> + +<p>Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans +l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre +repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la +satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où +peut souvent sortir notre malheur.</p> + +<p>C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un +ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur +pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre +restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se +douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.</p> + +<p>—Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah! +ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!</p> + +<p>Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait, +plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se +plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux, +et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants +l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de +neige.</p> + +<p>—Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait +dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!</p> + +<p>Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.</p> + +<p>—Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la +cour:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ohé! voici l'hiver parti</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et voici Février fini!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Chantons: Coucou!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Chantons! Cui... uitte!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et toi, bon soleil, viens vite!</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Bonne_humeur" id="Bonne_humeur"></a><a href="#table">Bonne humeur</a></h2> + + +<p>Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne +humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir +avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et +rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur +étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa +profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit +et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des +lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant: +«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père +n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa +profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce +monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa +place. Il fallait qu'il soit toujours devant—devant l'évêque, devant +les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de +corbillard!</p> + +<p>Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon +père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort, +avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne +à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant, +qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni +à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup +mieux que vous ne le pensez!»</p> + +<p>C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au +cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la +joie dans le cœur—et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné +au Courrier royal.</p> + +<p>Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni +bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier +royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il +l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a +tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui +sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une +domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix, +mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes +œuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle +également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de +rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous +garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre +vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit +douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.</p> + +<p>La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent +mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma +bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le +Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant, +tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous +entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec +leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous +apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira +rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce +à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour +instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres +encore....</p> + +<p>Nous voici au cimetière.</p> + +<p>Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un +rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de +la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît +un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait +réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait +le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au +théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par +exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de +la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et +non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager, +un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà +du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à +cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public +applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne +va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui +étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas +au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas; +tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et +maintenant, il est mort.</p> + +<p>Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine +noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait +été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait +plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et +vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon +de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et +qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le +travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son +adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours, +pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec +tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie.</p> + +<p>Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout +ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée. +Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du +moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort. +Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris +et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée +ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il +s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle +soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut, +selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son +idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire +personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa +belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste.</p> + +<p>Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit +pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle +était vraiment avare!</p> + +<p>Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se +trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse +et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait +par: «<i>Mi manca la voce!</i>», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix». +Ce fut la seule vérité de sa vie.</p> + +<p>Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le cœur se met à +piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle +jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le +sien n'a jamais eu lieu...!</p> + +<p>Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la +bile de chouette dans le cœur. Elle rendait visite aux familles pour y +pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait +son prochain.</p> + +<p>Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun +croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier +et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de +l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui +avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette +famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même +si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient +minuit.</p> + +<p>Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait +avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le +cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis +fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné +et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je +l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils +reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle +que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire +ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous +met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur +et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple +lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.</p> + +<p>Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe +avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne +humeur.»</p> + +<p>C'est mon histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_briquet" id="Le_briquet"></a><a href="#table">Le briquet</a></h2> + + +<p>Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux! +sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il +rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière. +Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.</p> + +<p>—Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu +es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.</p> + +<p>—Merci, vieille, dit le soldat.</p> + +<p>—Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux. +Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au +fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand +tu m'appelleras.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?</p> + +<p>—Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu +te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de +lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les +clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un +grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands +comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon +tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien +et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu +prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si +tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un +chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne +t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des +pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je +peux aussi t'en donner—et combien!—tu n'as qu'à entrer dans la +troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le +coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et +je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et +n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de +pièces d'or que tu voudras.</p> + +<p>—Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il +faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque +chose.</p> + +<p>—Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma +grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre.</p> + +<p>—Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.</p> + +<p>—Voilà—et voici mon tablier à carreaux bleus.</p> + +<p>Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le +voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient +des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui +avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.</p> + +<p>—Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le +tablier de la sorcière.</p> + +<p>Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche, +referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la +deuxième chambre.</p> + +<p>Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands +comme des roues de moulin.</p> + +<p>—Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire +mal.</p> + +<p>Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes +ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses +poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre.</p> + +<p>Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là +étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils +tournaient dans sa tête comme des roues.</p> + +<p>—Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie, +il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais +bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.</p> + +<p>Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous +les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les +fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor!</p> + +<p>Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses +poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne +presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette +fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria +dans le tronc de l'arbre:</p> + +<p>—Remonte-moi, vieille.</p> + +<p>—As-tu le briquet? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le +prendre.</p> + +<p>Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec +ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!</p> + +<p>—Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas +faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête.</p> + +<p>—Non, dit la vieille sorcière.</p> + +<p>Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta. +Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança +sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.</p> + +<p>Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les +plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche....</p> + +<p>Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur +aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le +soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables.</p> + +<p>Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de +tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa +fille, la ravissante princesse.</p> + +<p>—Où peut-on la voir? demandait le soldat.</p> + +<p>—On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand +château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le +roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille +épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout.</p> + +<p>—Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que +c'était tout à fait impossible.</p> + +<p>Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le +jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent—et cela de grand +cœur—se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents +ont de peine à avoir quelques sous.</p> + +<p>Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui, +tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!» +Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup +d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où +il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres, +aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses +chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le +voir... trop d'étages à monter.</p> + +<p>Par un soir très sombre—il n'avait même plus les moyens de s'acheter +une chandelle—il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa +poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière +l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où +l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux +grands comme des soucoupes est devant lui.</p> + +<p>—Qu'ordonne mon maître? demande le chien.</p> + +<p>—Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout +ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti +et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de +pièces de cuivre.</p> + +<p>Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le +battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de +cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait +les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le +gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi +redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements +luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient +beaucoup d'affection pour lui.</p> + + +<p>Cependant un jour, il se dit:</p> + +<p>«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On +dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester +prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces +tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?»</p> + +<p>Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des +soucoupes apparut.</p> + +<p>—Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais +j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'œil, le chien +était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la +princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse +qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse. +Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un +baiser car, lui, c'était un vrai soldat.</p> + +<p>Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le +lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la +princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat +et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une +histoire! dit la reine.</p> + +<p>Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit +suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un +rêve ou bien ce que cela pouvait être!</p> + +<p>Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint +donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais +la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait +derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la +grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec +un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis +elle rentra se coucher.</p> + +<p>Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et +traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très +malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y +reconnaître.</p> + +<p>Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers +sortirent pour voir où la princesse avait été.</p> + +<p>—C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une +croix.</p> + +<p>—Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la +deuxième porte.</p> + +<p>—Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est +bien inutile de chercher davantage.</p> + +<p>Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres +choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et +coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle +remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur +le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se +répande tout le long du chemin que suivrait la princesse.</p> + +<p>Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du +soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour +l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin +depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et +la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été.</p> + +<p>Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y +faisait noir!</p> + +<p>—Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à +entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge.</p> + +<p>Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin +suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le +voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats +défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une +telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur +près des barreaux au travers desquels le soldat regardait.</p> + +<p>—Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé. +Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon +briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.</p> + +<p>Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses +jambes à son cou, trouva le briquet....</p> + +<p>En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se +tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la +reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges +et tout le conseil.</p> + +<p>Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait +lui passer la corde au cou, il demanda la permission—toujours +accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine +—d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la +dernière en ce monde.</p> + +<p>Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son +briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois +chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait +des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands +chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.</p> + +<p>—Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat.</p> + +<p>Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du +conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par +le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient +en mille morceaux.</p> + +<p>—Je ne tolérerai pas... commença le roi.</p> + +<p>Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en +l'air à leur tour.</p> + +<p>Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria:</p> + +<p>—Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse +princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois +chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens +sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes.</p> + +<p>La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint +reine, ce qui lui plaisait beaucoup.</p> + +<p>La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très +grands yeux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait" id="Ce_que_le_Pere_fait_est_bien_fait"></a><a href="#table">Ce que le Père fait est bien fait</a><a href="#table"></a></h2> + + +<p>Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y +pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de +bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention. +Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de +vieilles maisons de paysans.</p> + +<p>Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un +nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas +manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut +s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un +sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent +des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout +le monde, sans distinction.</p> + +<p>Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un +paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se +trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient +paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait +pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins +qui, en retour, lui rendaient quelques services.</p> + +<p>Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le +cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre +quoi?</p> + +<p>—Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la +ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras +sera bien fait.</p> + +<p>Là-dessus, elle lui fit un beau nœud au mouchoir qu'il avait autour du +cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son +chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et +l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger.</p> + +<p>—Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère.</p> + +<p>Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de +poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient +au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin. +Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait +devant lui une vache. Le vieux pensait:</p> + +<p>—Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon +échange.</p> + +<p>—Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un +cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait +rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?</p> + +<p>—Avec plaisir, dit l'homme à la vache.</p> + +<p>Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir, +puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour +aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un +coup d'œil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite. +Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde. +C'était un mouton bien gras.</p> + +<p>—Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien +assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous +pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait +mieux pour nous qu'une vache.</p> + +<p>Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.</p> + +<p>—Parfaitement, dit l'autre.</p> + +<p>On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à +coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous +le bras.</p> + +<p>—Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de +plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle +pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous +avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon +mouton?</p> + +<p>L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.</p> + +<p>Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand +route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se +pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de +terre à côté.</p> + +<p>Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être +écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes +très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk! +glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le +paysan s'écria:</p> + +<p>—Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la +poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve +toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon +échange.</p> + +<p>—Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au +receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.</p> + +<p>—Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur +prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et +se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient +bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra.</p> + +<p>Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.</p> + +<p>—Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan.</p> + +<p>—Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.</p> + +<p>—Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je +voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une +pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode +jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait +la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de +mieux.</p> + +<p>—Que m'en donnerais-tu? dit le garçon.</p> + +<p>—Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.</p> + +<p>L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac +près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.</p> + +<p>Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des +marchands de bœufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers +qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux +Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la +ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver +une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et +regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les +Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées +d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que +pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur +froideur continuelle.</p> + +<p>Or, voici ce qui arriva:</p> + +<p>—Psiii, psiii! entendirent-ils près du four.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demandèrent-ils.</p> + +<p>Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et +ainsi de suite jusqu'aux pommes.</p> + +<p>—Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y +attendre.</p> + +<p>—Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le +père fait est toujours bien fait.»</p> + +<p>—Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres, +si tu veux.</p> + +<p>—Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier +qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.</p> + +<p>—Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes.</p> + +<p>Et le pari fut fait.</p> + +<p>La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent +avec le sac de pommes. Les voici arrivés.</p> + +<p>—Bonsoir, la mère!</p> + +<p>—Dieu te garde, mon vieux!</p> + +<p>—L'échange est fait.</p> + +<p>—Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari +l'embrassait.</p> + +<p>—Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.</p> + +<p>—Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages, +du beurre, du fromage. Excellent échange!</p> + +<p>—Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.</p> + +<p>—C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une +brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets. +Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout!</p> + +<p>—Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.</p> + +<p>—Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu +penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à +toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour +qu'elle ait le temps d'engraisser.</p> + +<p>—Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.</p> + +<p>—Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des œufs. Nous +les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en +avoir.</p> + +<p>—Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.</p> + +<p>—Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te +remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite +quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce +que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des œufs au jambon, +naturellement. J'avais des œufs mais il fallait bien aussi de la +civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il +en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui +demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a +rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est +moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en +suis contente, mon petit père!</p> + +<p>—Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a +pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.</p> + +<p>Ils comptèrent au paysan l'or sur la table.</p> + +<p>C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est +le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours +parfait.</p> + +<p>Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la +connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT +EST BIEN FAIT.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place" id="Chacun_et_chaque_chose_a_sa_place"></a><a href="#table">Chacun et chaque chose à sa place.</a><a href="#table"></a></h2> + + +<p>C'était il y a plus de cent ans.</p> + +<p>Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré +d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du +pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui +penchait ses branches au-dessus du fossé.</p> + +<p>Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.</p> + +<p>La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le +pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite, +que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne +pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais +avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le +seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer +la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui +en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.</p> + +<p>—Chacun à sa place! cria-t-il.</p> + +<p>Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres +rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens +aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:</p> + +<p>De beaux oiseaux viennent avec le vent!</p> + +<p>La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de +la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue +au-dessus du fossé.</p> + +<p>Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la +branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans +les roseaux, quand une main robuste la saisit.</p> + +<p>C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était +empressé de venir à son secours.</p> + +<p>—Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la +déposant sur le chemin.</p> + +<p>Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop +dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.</p> + +<p>—Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux +gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande +salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de +service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent.</p> + +<p>À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui +devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux. +C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la +bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse +étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après +l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues +oreilles.</p> + +<p>On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour +s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au +malheureux de boire du vin dans un bas.</p> + +<p>—Presse-toi! lui cria-t-on.</p> + +<p>C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes; +troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu.</p> + +<p>—Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette +Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin, +voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette.</p> + +<p>Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe +d'approbation.</p> + +<p>Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier +avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son +tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies +s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car +c'était son arbre, lui semblait-il.</p> + +<p>Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait +de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais +bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.</p> + +<p>Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le +château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut +achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé +et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et +l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le +maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux +cartes.</p> + +<p>—C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où +le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et +inventa le jeu de cartes.</p> + +<p>Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse +d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses +nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de +haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop +long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous +reste à dire.</p> + +<p>On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait +elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du +dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du +bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux +château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des +arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même +était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la +maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes +ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche +soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller +de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier +colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants +grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas +tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque +famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation.</p> + +<p>Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et +non taillé.</p> + +<p>—C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut +l'honorer et le vénérer, enfants.</p> + +<p>Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.</p> + +<p>Cent années passèrent.</p> + +<p>C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château +était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin +des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de +jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses +branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est +superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au +milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien +un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent +avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en +haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y +avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un +petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre +qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier +abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était +sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue +superbe.</p> + +<p>La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on +pouvait croire qu'il n'y en avait pas.</p> + +<p>Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot +d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la +place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans +un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux +vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé +d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose +à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y +avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par +les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les +deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux +ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château. +Il mena un jour les petits barons et leur sœur aînée, qui venait d'être +confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.</p> + +<p>Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se +tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le +précepteur arracha une branche.</p> + +<p>—Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille. +C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi +pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le +vieil arbre....</p> + +<p>Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du +vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille +illustre et la jeune baronne elle-même descendait.</p> + +<p>Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun +et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur +semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur +rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de +grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et +de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que +la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi +quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient +être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison +filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible +tout haut.</p> + +<p>Le précepteur prit la parole:</p> + +<p>—Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les +nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à +mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce +n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus +nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter +plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la +ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse +de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme +de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui +venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait +quelques shillings.</p> + +<p>—La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il.</p> + +<p>«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la +porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner +quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un +simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au cœur et +le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de +notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce +qui réconcilie?»</p> + +<p>Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.</p> + +<p>—Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.</p> + +<p>«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut +qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.»</p> + +<p>Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant +avait eu le temps de tailler sa flûte.</p> + +<p>Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des +environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était +pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.</p> + +<p>On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte +de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus.</p> + +<p>Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui +exécutèrent. C'était bien assez, du reste.</p> + +<p>—Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités. +Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose?</p> + +<p>En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de +l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le +précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte.</p> + +<p>Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas +jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par +prendre la flûte et la porter à sa bouche.</p> + +<p>Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une +locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt. +En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait:</p> + +<p>—Chacun à sa place!</p> + +<p>Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à +l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à +l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent +scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table!</p> + +<p>Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur, +où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près +d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la +plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte +était juste, comme on doit l'être.</p> + +<p>L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était +fils de son père, alla droit au poulailler.</p> + +<p>La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut +fini du: «Chacun à sa place!»</p> + +<p>Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta +qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte».</p> + +<p>Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la +gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande +salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils +étaient peints de main de maître, on les restaura.</p> + +<p>«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité +est longue, plus longue que cette histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_chanvre" id="Le_chanvre"></a><a href="#table">Le chanvre</a></h2> + + +<p>Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles, +molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil +répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui +lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant +lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en +deviennent que plus beaux.</p> + +<p>«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais +atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce +de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus +heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La +chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant! +Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!</p> + +<p>—Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le +monde; mais nous avons de l'expérience, nous.»</p> + +<p>Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent:</p> + +<p>Cric, crac! cric, crac! crac!</p> + +<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p> + +<p>«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil +brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je +suis bien heureux!»</p> + +<p>Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet, +l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le +mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le +rôtir. Ô cruauté!</p> + +<p>«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut +souffrir, et souffrir c'est apprendre.»</p> + +<p>Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y +comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit +tout à fait la tête.</p> + +<p>«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens +qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il +répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier, +et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne +faisaient qu'un morceau.</p> + +<p>«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle +chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur:</p> + +<p>Cric, crac! Cric, crac! Crac!</p> + +<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p> + +<p>«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai +beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis +si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la +condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et +vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire, +que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les +soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé +a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le +plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!»</p> + +<p>La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on +la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable; +mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze +belles chemises.</p> + +<p>«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose. +Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il +faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est +vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable +félicité!»</p> + +<p>Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile.</p> + +<p>«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien +disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?»</p> + +<p>Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette +fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées, +broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles +étaient devenues du superbe papier blanc.</p> + +<p>«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin +qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas +sur moi? Ma chance est sans égale.»</p> + +<p>Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de +nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand +bienfait pour le papier que cette écriture.</p> + +<p>«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites +fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour +à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment +rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien +entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en +degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je +songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au +contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager, +je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me +lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs +maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement +heureux.»</p> + +<p>Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout +ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines +de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une +infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le +même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait +été usé.</p> + +<p>«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé. +Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père! +C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la +plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde; +leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!»</p> + +<p>Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de +se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la +sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais +ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable +progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on +avance toujours.»</p> + +<p>Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé, +car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour +habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se +mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi, +après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se +sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de +papier fut jeté dans le feu.</p> + +<p>Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle +s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait +porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la +toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant, +devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent +en langues de feu.</p> + +<p>«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la +flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit +par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits +êtres invisibles à l'œil des hommes. Ils égalaient justement en nombre +les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui +les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta +plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette +cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges.</p> + +<p>Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée:</p> + +<p>Cric, crac! Cric, crac! Crac!</p> + +<p>C'est fini! C'est fini! C'est fini!</p> + +<p>Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici +précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien +heureux.»</p> + +<p>Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste, +ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Cinq_dans_une_cosse_de_pois" id="Cinq_dans_une_cosse_de_pois"></a><a href="#table">Cinq dans une cosse de pois</a></h2> + + +<p>Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse +était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était +bien vrai pour eux!</p> + +<p>La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de +leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....</p> + +<p>Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y +faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied, +les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en +rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.</p> + +<p>—Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu +que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas +au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.</p> + +<p>Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.</p> + +<p>—Le monde entier jaunit, disaient-ils.</p> + +<p>Et ça, ils pouvaient le dire.</p> + +<p>Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la +mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.</p> + +<p>—On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient....</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le +plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.</p> + +<p>—À la grâce de Dieu! dit le plus gros.</p> + +<p>Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai +soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son +fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et +tira.</p> + +<p>—Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui +pourra.... Et le voilà parti.</p> + +<p>—Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me +convient... et le voilà parti.</p> + +<p>—Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai +sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être +placés dans le fusil.</p> + +<p>—C'est nous qui irons le plus loin.</p> + +<p>—Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.</p> + +<p>Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la +mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre +molle—la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais +Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.</p> + +<p>—Arrive que pourra, répétait-il.</p> + +<p>Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour +nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros +ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne +l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute +mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne +pouvoir ni vivre, ni mourir.</p> + +<p>—Elle va rejoindre sa petite sœur, disait la femme. J'avais deux +filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a +partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je +voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles +restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa +sœur.</p> + +<p>Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée, +patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors +pour gagner un peu d'argent.</p> + +<p>Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait +partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et +sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue +au vent.</p> + +<p>La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles +vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit +jardin à regarder.</p> + +<p>Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle +puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.</p> + +<p>—Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa +mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter +bien aussi, me lever et sortir au soleil.</p> + +<p>—Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.</p> + +<p>Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de +joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent +et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du +chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support +pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce +qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.</p> + +<p>—Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin.</p> + +<p>Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille +malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps +la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins +elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants +de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle +put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.</p> + +<p>Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une +fleur de pois rose était éclose.</p> + +<p>La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement +sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.</p> + +<p>—C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser +afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi +aussi, dit la mère tout heureuse.</p> + +<p>Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.</p> + +<p>Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le +vaste monde.</p> + +<p>«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le +jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux +arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils +se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter +jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et +des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.</p> + +<p>—Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois +qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus +remarquable des cinq de la cosse.</p> + +<p>Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la +petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait +les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.</p> + +<p>Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_cloche" id="La_cloche"></a><a href="#table">La cloche</a></h2> + + +<p>Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg, +lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un +fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre +entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église; +mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des +voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville, +là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a +moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par +les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche, +qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de +ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un +doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à +l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son +sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?» +Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture, +les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut +étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils +aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux +saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un +pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui; +mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de +sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du +diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le +chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient +que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants +de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et +racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais +qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du +talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait +la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant. +La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit +mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait +ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même +si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait +assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien +des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul +qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était +guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il +avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de +temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres +insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui +produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de +Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du +courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la +cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier, +une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le +mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur +fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en +furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de +l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de +la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait; +aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt. +Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que +jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en +rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se +dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant, +rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à +la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à +mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.» +Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce +fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses +bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le +tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au +milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra +en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin +sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se +mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les +autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier +de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et +s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil +pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux +entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en chœur avec +eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils +étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des +rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux +devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent +fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles +s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à +tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut +sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils +allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici! +disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est +probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.» +Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si +plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant +il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter +l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile +d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de +hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la +marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de +roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une +nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent +dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de +mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies +fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher; +son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là +la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre +pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.» +Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la +découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils +atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte +d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un +pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de +la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!» +s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième +déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de +si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les cœurs; que ce +n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi; +les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout +mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et +s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en +fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine +se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se +trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le +vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais +la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par +moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du cœur», se dit-il; +maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu +d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et +il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite +pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il +avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui +avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel +habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir +accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il +était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si +délicieusement fait vibrer son cœur.» C'est charmant, dit le fils du +roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par +la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des +manches trop courtes de sa jaquette.</p> + +<p>—«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et, +de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là +la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent?</p> + +<p>—Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils +du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui +s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son +visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable +qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi +rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les +mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde, +s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il +aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui +firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.» +Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais +il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer. +Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où +il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses +vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de +vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges, +bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont +les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de +savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en +cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté +les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en +extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien +éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec +attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son +déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se +fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh! +Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant +d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher +élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter; +peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je +le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux +angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres +vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé. +Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et +magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre +la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait +de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole +sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les +piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant +le chœur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières +étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était +toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le +créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre +garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du +temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans +l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils +se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les +bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui +animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient +entendre les alléluias des anges du ciel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_compagnon_de_route" id="Le_compagnon_de_route"></a><a href="#table">Le compagnon de route</a></h2> + + +<p>Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien +ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite +chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans +la soirée.</p> + +<p>—Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera +sûrement à faire ta vie.</p> + +<p>Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut: +on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus +personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. +Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son +père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et +il s'endormit la tête contre le dur bois du lit.</p> + +<p>Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner +devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il +l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne +humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux +cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait:</p> + +<p>—Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du +monde.</p> + +<p>Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort +et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès!</p> + +<p>La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil, +il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il +entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il +n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait +entièrement disparu, il lui sembla que son cœur allait se briser tant +il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que +les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela +lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il +voulait lui dire:</p> + +<p>—Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau, +c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille +toujours bien pour toi.</p> + +<p>«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès +de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.</p> + +<p>Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait.</p> + +<p>Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils +étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient +bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des +ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un +bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien—et les petits +oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à +tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie +de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de +bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta, +la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui +avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était +plus.</p> + +<p>De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans +sa ceinture tout son héritage—une cinquantaine de <i>riksdalers</i> et +quelques <i>skillings</i> d'argent—avec cela il voulait parcourir le monde. +Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père +récita son Pater et dit:</p> + +<p>—Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme +de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.</p> + +<p>Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes +fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au +jeune homme:</p> + +<p>—Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli, +ici?</p> + +<p>Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille +église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec +son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les +ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son +bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras +replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son +bonnet rouge, mit la main sur son cœur et lui envoya de ses doigts +mille baisers.</p> + +<p>Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le +monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il +traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des +étrangers.</p> + +<p>La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin +mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux +logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du +ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert +constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et +comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où +les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une +grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu +aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il +fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux +tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es +pas encore levé!»</p> + +<p>Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient +entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et +entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait +été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant +de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il +pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant +qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il +se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois +renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber, +il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père.</p> + +<p>Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille, +il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et +content.</p> + +<p>Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre +à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite +église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était +entrebâillée.</p> + +<p>«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai +bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour +faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage +grondait au-dehors, que les éclairs luisaient.</p> + +<p>À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune +brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à +terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore +enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait +bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont +méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien +vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être +enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors +de l'église.</p> + +<p>—Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le +dormir en paix au nom du Christ.</p> + +<p>—Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous +devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est +mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un +chien à la porte de l'église.</p> + +<p>—Je n'ai que cinquante <i>riksdalers</i>, dit Johannès, c'est tout mon +héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur +l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien +sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en +aide.</p> + +<p>—Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui +ferons rien, tu peux y compter.</p> + +<p>Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté +naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui +joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande +forêt.</p> + +<p>Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il +voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux +n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds +relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les +grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce +qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les +jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées, +une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des +ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits +de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever +du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en +boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en +l'air comme de grandes toiles d'araignées.</p> + +<p>Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière +lui:</p> + +<p>—Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il?</p> + +<p>—Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un +pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.</p> + +<p>—Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route +ensemble.</p> + +<p>—Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis.</p> + +<p>Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons +tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus +malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait +parler de tout.</p> + +<p>Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour +déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle +était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et +portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier +relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de +petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près +d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle +s'était cassée la jambe, la pauvre vieille.</p> + +<p>Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son +compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et +déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de +rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois +verges qu'elle avait dans son tablier.</p> + +<p>—C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre.</p> + +<p>Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était +pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui +donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec +l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus +leste qu'avant.</p> + +<p>—Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon.</p> + +<p>—Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent.</p> + +<p>Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.</p> + +<p>—Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais +nuages. C'est inquiétant.</p> + +<p>—Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais +d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des +nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute +beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.</p> + +<p>Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée +entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient +droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village +entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi +Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien +reposer et rassembler des forces.</p> + +<p>En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de +monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait +d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour +pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris +place—la meilleure du reste—, son énorme bouledogue—oh! qu'il +avait l'air féroce—assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme +tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire +tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours. +De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se +tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin +d'aérer la salle.</p> + +<p>C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se +levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de +la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac! +C'était affreux!</p> + +<p>Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine, +la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue +avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le +public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il +pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui +avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt +graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer +elle-même ses membres délicats—on n'avait nul besoin de tenir sa +ficelle—, elle était semblable à une personne vivante, à la parole +près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin +de manœuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce +dont les autres étaient bien incapables.</p> + +<p>La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se +mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout +le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme +qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient +les soupirs. Toutes les marionnettes—le roi, les gardes—, gisaient +là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement, +dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu +graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine +émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or, +supplia:</p> + +<p>—Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!</p> + +<p>À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de +marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il +promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain +soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles +poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le +grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il +graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec +tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les +regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la +cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la +pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut. +Quelle joyeuse nuit!</p> + +<p>Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la +compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes +forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers +d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues +dans la verdure et la vue s'étendait loin.</p> + +<p>Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle +étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait +dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les +monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses +yeux et qu'il ne pouvait que répéter:</p> + +<p>—Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon +pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices!</p> + +<p>Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et +les villes.</p> + +<p>À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant +les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était +si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un +oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et +vint tomber mort à leurs pieds.</p> + +<p>—Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de +l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.</p> + +<p>Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les +conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues +par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville +aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de +l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un +magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi.</p> + +<p>Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour +faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les +rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que +sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était +certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une +véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes.</p> + +<p>Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main. +Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait +répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne +réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort +de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la +tête tranchée.</p> + +<p>Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui +défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il +n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à +ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait +la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou +avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu +renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette +désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux +avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais +elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de +l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi +leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.</p> + +<p>—Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être +fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en +verrait de belles.</p> + +<p>À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse +passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa +méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de +robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais, +l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré +de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et +la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le +cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et +sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.</p> + +<p>Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui +coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait +exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait +rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne +put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas +vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter +les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme.</p> + +<p>—Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des +gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi.</p> + +<p>Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en +détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il +brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna +avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville +pour monter au château.</p> + +<p>—Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.</p> + +<p>Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles +brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans +une main et pomme d'or dans l'autre.</p> + +<p>—Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir +tendre la main.</p> + +<p>Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à +pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut +s'essuyer les yeux.</p> + +<p>—Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les +autres. Viens voir ici.</p> + +<p>Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument +terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de +rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu +résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent +soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux +épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de +tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de +morts. Quel jardin pour une princesse!</p> + +<p>—Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres, +maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux, +tout ceci me fend le cœur.</p> + +<p>Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien +puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse.</p> + +<p>À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra +dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la +saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima +encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière +vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait.</p> + +<p>Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des +confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il +ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au +château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient +et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait, +il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de +réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la +vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il +était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et +demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait +aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au +long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade.</p> + +<p>Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait +reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au +château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout +triste.</p> + +<p>—J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester +ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher +garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en +cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain +quand tu seras parti, je pourrai pleurer.</p> + +<p>Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau +prétendant et il y régnait une grande désolation.</p> + +<p>Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir +autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à +genoux dans l'église.</p> + +<p>Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à +son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de +la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut +pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et +le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au +cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus +grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe +cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au +château.</p> + +<p>Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le +quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape +blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute +montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne +pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta +jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs! +Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés.</p> + +<p>—Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de +fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle.</p> + +<p>Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se +fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du +compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils +traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient +des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans +une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et +bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne +pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents +venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.</p> + +<p>Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu +de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était +fantastique.</p> + +<p>Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes +de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le +trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir +de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus +un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches +vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier, +couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le +trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur +ce siège précieux, et la musique commença.</p> + +<p>De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou +n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De +tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans +la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière +le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui +entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour +celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment: +des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait +donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste +aucune importance, ils étaient là pour le décor.</p> + +<p>Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle +avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner?</p> + +<p>—Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose +de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes +souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais +n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les +manger.</p> + +<p>La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les +yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le +compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle +soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se +dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à +coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès +dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit.</p> + +<p>Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva +également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à +propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le +priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui +demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers.</p> + +<p>—Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En +tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de +même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus +jamais.</p> + +<p>Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au +château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait +les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée, +elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute +l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en +lui disant seulement: «Bonjour, toi!»</p> + +<p>Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé. +Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint +à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de +tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste. +Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait +voir ça! Tout le monde les applaudit.</p> + +<p>Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout +avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia +Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain +déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve.</p> + +<p>La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami +vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus +fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges. +Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son +gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve. +Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut +générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme +ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait +étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.</p> + +<p>Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la +troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable +princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il +perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.</p> + +<p>Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et +s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les +ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois +verges avant de s'envoler vers le château.</p> + +<p>La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits, +les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme +des joncs.</p> + +<p>La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une +morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez +violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la +fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur +la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle +atteignit la montagne.</p> + +<p>—Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une +pareille tempête.</p> + +<p>—Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier.</p> + +<p>Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième +fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait +plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir +de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et +inquiète.</p> + +<p>—Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une +chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien +plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.</p> + +<p>Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers +la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se +trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des +murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les +grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur +guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique.</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de +rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le +sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.</p> + +<p>Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa +ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une +pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui +murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le +compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par +la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en +retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son +sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le +sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac +mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son +grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha.</p> + +<p>Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne +pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé.</p> + +<p>Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient +serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils +toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des +habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la +scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une +robe toute noire, semblait aller à un enterrement.</p> + +<p>—À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès.</p> + +<p>Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en +apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans +l'assistance.</p> + +<p>Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait +prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune +homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement:</p> + +<p>—Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons.</p> + +<p>—Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.</p> + +<p>Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait +les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe +noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à +la joie. Trois bœufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets, +furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper +un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un +vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il +vous donnait en prime six grands pains mollets.</p> + +<p>Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les +gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et +on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles +dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>On voit ici tant de belles filles</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui ne demandent qu'à danser</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Au son de la marche du tambour.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tournez jolies filles, tournez encore</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dansez et tapez des pieds</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jusqu'à en user vos souliers.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas +Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint +heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès +avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de +faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque +la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la +pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger +trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors +elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son cœur.</p> + +<p>Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse +cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle +se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux +étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet, +elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou. +Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement +l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus +belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux +yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement.</p> + +<p>Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé +des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le +compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès +l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de +rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son +bonheur.</p> + +<p>Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec +grande amitié:</p> + +<p>—Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma +dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient +maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils +le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi.</p> + +<p>Ayant parlé, il disparut.</p> + +<p>Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient +d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait +leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer +avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_concours_de_saut" id="Le_concours_de_saut"></a><a href="#table">Le concours de saut</a></h2> + + +<p>La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir +laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette +compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de +venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.</p> + +<p>—Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il +serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança +la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle +avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que +des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle, +sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et +portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus +qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort +considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement +dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes +à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des +portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de cœur.</p> + +<p>—Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient +depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en +m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien +la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et +pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit +rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien +de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de +bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations +uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don +divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou +rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de +l'almanach qui prédit l'avenir.</p> + +<p>—Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma +petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta +si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait +pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié +moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était +dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait. +Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.</p> + +<p>—Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la +flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit, +droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un +tabouret bas en or. Alors le roi déclara:</p> + +<p>—Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car +cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu +l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort +sous le front. Et elle eut la princesse.</p> + +<p>—C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu +importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa +boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un +corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla +prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit +qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita +sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:</p> + +<p>—Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si +particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est +peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie +sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à +l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que +l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum +par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus +ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et, +lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en +se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins +haut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette" id="Le_coq_de_poulailler_et_le_coq_de_girouette"></a><a href="#table">Le coq de poulailler et le coq de girouette</a></h2> + + +<p>Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le +toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des +deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne +changerons pas d'avis pour autant.</p> + +<p>La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y +avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien +qu'il était en fait une plante de serre.</p> + +<p>—Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne +peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également +exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour +voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler +lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que +le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait +même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni +poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par +contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est +presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il +voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles +et la tige, ce serait une bien belle mort.</p> + +<p>La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que +le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture +entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de +girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas, +malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré +et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du +ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui +piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires».</p> + +<p>—Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils +ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes, +né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de +girouette.</p> + +<p>Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient +des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de +brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était +nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se +répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout +l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était +inintéressant et lassant.</p> + +<p>—Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!</p> + +<p>Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il +aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il +s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de +poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui.</p> + +<p>La clôture gisait par terre et l'orage était passé.</p> + +<p>—Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et +aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance.</p> + +<p>Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les +suivit.</p> + +<p>—Œuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots +convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en +oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger. +—Quelle belle mort!</p> + +<p>Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien, +dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules +caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec +admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille.</p> + +<p>—Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes +poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde.</p> + +<p>Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.</p> + +<p>Le coq leur annonça la grande nouvelle.</p> + +<p>—Un coq peut pondre un œuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel +œuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les +hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce +que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes +les basses-cours du monde!</p> + +<p>Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules +et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très +fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes +les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins +piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les +entendit, mais cela ne le fit même pas bouger.</p> + +<p>—Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de +girouette ne pondra un œuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je +pourrais pondre un œuf de vent, un œuf pourri, mais le monde n'en vaut +même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même +plus envie d'être perché là!</p> + +<p>Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler +même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel +enseignement en tirerons-nous?</p> + +<p>—Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_coureurs" id="Les_coureurs"></a><a href="#table">Les coureurs</a></h2> + + +<p>Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour +proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.</p> + +<p>C'est le lièvre qui obtint le premier prix.</p> + +<p>—Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et +d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le +colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une +offense pour moi.</p> + +<p>—Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la +délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la +persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs +personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le +colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au +fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte; +mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa +précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute +l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids +de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà +pourquoi on lui a donné le second prix.</p> + +<p>—On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je +pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant +d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je +vole vite, vite, vite.</p> + +<p>—Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop +vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à +l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de +patriotisme.</p> + +<p>—Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les +roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps +froid, serai-je une autre fois admise à concourir?</p> + +<p>—Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une +attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme +quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les +pays chauds à l'étranger.</p> + +<p>—J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le +colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un +dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du +danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et +j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du +premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir, +flatter les puissants.</p> + +<p>—Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix +ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède +toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je +fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre +mon avis par la majorité.</p> + +<p>«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez, +admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai +suivi les lettres de l'alphabet depuis l'<i>a</i>, et j'ai compté jusqu'à +douze; j'étais arrivé à <i>l</i>: C'était donc au lièvre que revenait le +premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et, +comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au <i>c</i> +et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on +maintient les dates fixées, ce sera l'<i>f</i> qui remportera le premier prix +et le <i>d</i> le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un +point de départ fixe.</p> + +<p>—Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été +parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la +vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut +tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter +un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas +question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en +considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.</p> + +<p>«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté, +qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le +prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues +oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que +de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me +revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela, +il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non +plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.</p> + +<p>—Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des +lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me +place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour +juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus +ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de +se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez +vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce +que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez +bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix, +moi.</p> + +<p>—Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le +rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur +et aussi le second. En un clin d'œil, il fait l'immense trajet du +soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui +anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes sœurs, +nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission +du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je +leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais +je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de +soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.</p> + +<p>—En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de +terre.</p> + +<p>—Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer +librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu. +C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le +lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il +fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au +colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette +belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il +est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans +la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du +concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire +parlera de nous.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_crapaud" id="Le_crapaud"></a><a href="#table">Le crapaud</a></h2> + + +<p>Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui +servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la +margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent. +Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer +dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres +étaient couvertes d'une maigre verdure.</p> + +<p>Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux +venus, puisque c'est la vieille grand-mère—encore vivante—qui y +était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là +depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau, +les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien +qu'ils étaient un peu de leur espèce.</p> + +<p>Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au +sec», comme ils disaient des pierres humides.</p> + +<p>La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée +justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la +subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau, +avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée, +les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne +pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait +—et elle le fit savoir à tous—que le puits n'était pas le monde +entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les +grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne +questionnaient plus.</p> + +<p>—Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les +jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme +elle.</p> + +<p>—C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une +pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même.</p> + +<p>Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise, +mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent +le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau.</p> + +<p>Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière +par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils +tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant +par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au +juste qu'une pierre précieuse.</p> + +<p>—C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que +je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et +les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne +répondrai pas.</p> + +<p>—Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit +crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous, +aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire +aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire, +c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits +et regarder au-dehors, ce doit être magnifique!</p> + +<p>—Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le +coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait +t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le +monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec +ses quatre membres entiers—et tous ses œufs.</p> + +<p>—Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh!</p> + +<p>Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de +regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le +lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par +hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était +assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et +tomba tout au fond.</p> + +<p>En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.</p> + +<p>—Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais +vu d'aussi laid.</p> + +<p>Et il lui allongea un coup de sabot.</p> + +<p>Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite +caché au milieu des hautes orties.</p> + +<p>Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi +vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il +avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant +dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les +feuilles des arbres.</p> + +<p>—C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud. +J'aimerais y rester toute ma vie.</p> + +<p>Il resta là une heure—et même deux.</p> + +<p>«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je +suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»</p> + +<p>Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil +brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il +traversait la route.</p> + +<p>—Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des +démangeaisons.</p> + +<p>Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que +bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient +des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à +passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir +le monde. Cela lui parut tout naturel.</p> + +<p>«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud. +Couac, ce serait merveilleux.»</p> + +<p>Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait +certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit:</p> + +<p>«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux +qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.»</p> + +<p>La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant +indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.</p> + +<p>«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le +fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit +crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la +nature ne suffit pas.»</p> + +<p>Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda +les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.</p> + +<p>—C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un +mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu.</p> + +<p>Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand +enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à +profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait!</p> + +<p>—Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose +le poussait à chercher toujours mieux.</p> + +<p>Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le +soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.</p> + +<p>—Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout +de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange +nostalgie.</p> + +<p>Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit:</p> + +<p>«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour +arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense +seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place, +il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et +brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La +pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour +cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière +étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps +de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est +nécessaire. En avant, droit vers la route!»</p> + +<p>Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la +route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des +potagers. Il se reposa devant un carré de choux.</p> + +<p>—Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde +est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même +place. Et il sauta dans le carré de choux.</p> + +<p>—Que c'est beau!</p> + +<p>—Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de +chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de +l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là.</p> + +<p>Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait +bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup +de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule +l'examina de côté, d'abord d'un œil puis de l'autre, car elle ne savait +ce que signifiaient ces contorsions.</p> + +<p>«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui +donner un autre coup de bec.</p> + +<p>Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.</p> + +<p>«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature +rampante!»</p> + +<p>Et elle s'en alla disant:</p> + +<p>—Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que +vous chatouiller dans la gorge.</p> + +<p>Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.</p> + +<p>—M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la +présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où +est-elle?</p> + +<p>Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui +dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée +moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en +tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du +chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient. +Mais il faut que je monte plus haut.</p> + +<p>—Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi, +mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc. +Nous souhaitons tous monter plus haut.</p> + +<p>Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et +claquait du bec, la mère cigogne également.</p> + +<p>—Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?</p> + +<p>Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et +l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les +créations de Dieu qui se reflétaient dans son cœur, l'autre s'emparait +du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique; +il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et +en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon +naturel et très gais.</p> + +<p>—Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le +naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.</p> + +<p>—Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de +la vie.</p> + +<p>—Mais il est si joliment laid, dit l'autre.</p> + +<p>—Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa +tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.</p> + +<p>—La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en +histoire naturelle?</p> + +<p>—Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire +qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans +sa tête le plus précieux des joyaux?</p> + +<p>C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la +moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool.</p> + +<p>«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas +l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu +m'arriver.»</p> + +<p>Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme. +Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux +deux jeunes gens.</p> + +<p>—Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez +leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler +convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur +langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne +ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous +pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent +même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils +appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des +frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y +pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous +manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de +terre et des grenouilles.</p> + +<p>«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et +comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le +père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs.</p> + +<p>La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays +appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que +l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit +crapaud et l'intéressait vivement.</p> + +<p>—Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un +des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de +ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que +je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux +que la pierre précieuse dans la tête.</p> + +<p>Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de +s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour +de la vie.</p> + +<p>À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le +crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il +serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas +du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut, +vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des +étincelles.</p> + +<p>—Couac! couac!</p> + +<p>Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les +rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit +animal.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_cygnes_sauvages" id="Les_cygnes_sauvages"></a><a href="#table">Les cygnes sauvages</a></h2> + + +<p>Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en +hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze +fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la +poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec +des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par +cœur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des +princes. Leur sœur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal +et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah! +ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.</p> + +<p>Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal +disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour: +tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite», +au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et +de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé +en leur disant «de faire semblant».</p> + +<p>La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan +et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les +pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du +monde.</p> + +<p>—Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la +méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.</p> + +<p>Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait +voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, +poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château +vers le parc et la forêt.</p> + +<p>Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de +l'endroit où leur sœur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils +planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés, +battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il +leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste +monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la +grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer +avec une feuille verte—elle n'avait pas d'autre jouet—, elle +s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au +travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand +la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande +colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne +sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi +voulant voir sa fille.</p> + +<p>De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et +garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, +elle dit:</p> + +<p>—Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin +qu'elle devienne engourdie comme toi.</p> + +<p>—Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne +aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.</p> + +<p>—Pose-toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne +méchante et qu'elle en souffre.</p> + +<p>Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte +verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À +l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son +front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement +de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois +coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été +venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs +elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le +cœur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque +pouvoir sur elle.</p> + +<p>Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, +enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses +superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.</p> + +<p>Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que +c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et +les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage +n'importe pas.</p> + +<p>Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin +d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le +jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, +mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés +comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les +chercher, de les trouver.</p> + +<p>La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, +elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche +d'arbre.</p> + +<p>Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur +enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or +et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié +du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme +autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits +accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.</p> + +<p>Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne +pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons +épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.</p> + +<p>Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes +vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient +mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par +laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent +n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les +croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y +reflétait clairement.</p> + +<p>Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si +laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les +yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses +vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était +là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le +monde.</p> + +<p>Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à +la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus +profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.</p> + +<p>Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne +l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages +pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces +arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en +fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça +au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait +ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses +pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer +les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns +près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire +qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu +pareille solitude!</p> + +<p>La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle +se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons +s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux +très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. +Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai.</p> + +<p>Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies +dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait +pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.</p> + +<p>—Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes +d'or sur la tête nageant sur la rivière tout près d'ici.</p> + +<p>Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel +serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers +les autres leurs branches touffues.</p> + +<p>Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière +jusqu'à son embouchure sur le rivage.</p> + +<p>Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais +aucun voilier n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle +aller plus loin? Elle considéra les innombrables petits galets sur la +grève, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.</p> + +<p>—L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi, +je veux être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette +leçon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon cœur me le dit, vous me +porterez jusqu'à mes frères chéris.</p> + +<p>Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient +tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée +ou larmes, qui eût pu le dire? La plage était déserte mais Elisa ne +sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien +plus différente en quelques heures qu'un lac intérieur en une année.</p> + +<p>Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes +d'or sur la tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et +formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et +se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d'elle et +battirent de leurs grandes ailes blanches.</p> + +<p>Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de +cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes: +ses frères.</p> + +<p>Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais... +elle savait que c'était eux, son cœur lui disait que c'était eux, elle +se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une +immense joie de reconnaître leur petite sœur, devenue une grande et +ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.</p> + +<p>—Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant +que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre +apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du +soleil prendre soin d'avoir une terre où poser nos pieds car si nous +volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous +serions précipités dans l'océan profond.</p> + +<p>Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau +pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser +la mer et il n'y a pas d'île sur le parcours où nous puissions passer la +nuit, un rocher seulement émerge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous +serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est +forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions +cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme +humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère +patrie car il nous faut deux jours—et les deux plus longs de l'année +—pour faire ce voyage.</p> + +<p>Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos +aïeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre +grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre +père, la haute tour de l'église où repose notre mère. Les arbres, les +buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur +la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante +encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère +patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite sœur chérie. +Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous +envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas +notre pays. Et comment t'emmènerons-nous? Nous qui n'avons ni barque, +ni bateau?</p> + +<p>—Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite sœur.</p> + +<p>Ils en parlèrent presque toute la nuit.</p> + +<p>Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de +nouveau métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout +à fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur +les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le +jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et +une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.</p> + +<p>—Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une +année, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de +venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le +bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez +puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?</p> + +<p>—Oui, emmenez-moi! dit Elisa.</p> + +<p>Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule +et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y +étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en +cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolèrent très +haut, vers les nuages, portant leur sœur chérie encore endormie. Comme +les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frères +vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent +ombrage.</p> + +<p>Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en +se voyant portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. À côté d'elle +étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une +botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les +cueillir et les avait déposées près d'elle, elle lui sourit avec +reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait au-dessus +de sa tête et l'ombrageait de ses ailes.</p> + +<p>—Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux +semblait une mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière +eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même +et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau +plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil +montait et que le nuage s'éloignait derrière eux, ces ombres +fantastiques s'effaçaient.</p> + +<p>Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins +vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur sœur. Un orage +se préparait, le soir approchait; inquiète, Elisa voyait le soleil +décliner et le rocher solitaire n'était pas encore en vue. Il lui parut +que les battements d'ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux. +Hélas! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas assez vite. Quand le +soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la +mer et se noyer.</p> + +<p>Alors, du plus profond de son cœur monta vers Dieu une ardente prière. +Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se +rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient +la tempête, les nuages s'amassaient en une seule énorme vague de plomb +qui s'avançait menaçante.</p> + +<p>Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le cœur d'Elisa +frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber, +mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à +moitié sous l'eau, alors seulement elle aperçut le petit récif +au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tête de +l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était plus qu'une étoile +—alors elle toucha du pied le sol ferme—et le soleil s'éteignit comme +la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude, ses +frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que +pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait +sur eux en cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et +le tonnerre roulait ses coups répétés.</p> + +<p>Alors la sœur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un +cantique où ils retrouvèrent courage.</p> + +<p>À l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes +s'envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent +très hauts dans l'air, l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre +semblait des millions de cygnes nageant.</p> + +<p>Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi +dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les +rocs et un château d'au moins une lieue de long, orné de colonnades les +unes au-dessus des autres. À ses pieds se balançaient des forêts de +palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. +Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais les +cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était +qu'un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée +Morgane où ils n'oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa +le regardait, montagnes, bois et château s'écroulèrent et voici surgir +vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux +fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue mais ce +n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et +devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle +baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine +glissant à la surface.</p> + +<p>Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, +pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de +châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un +rocher devant l'entrée d'une grotte tapissée de jolies plantes vertes +grimpantes, on eût dit des tapis brodés.</p> + +<p>—Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus +jeune des frères en lui montrant sa chambre.</p> + +<p>—Si seulement je pouvais rêver comment vous aider! répondit-elle.</p> + +<p>Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment +Dieu de l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il +lui sembla qu'elle s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de +la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de +beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert +des baies dans la forêt.</p> + +<p>—Tes frères peuvent être sauvés! dit la fée, mais auras-tu assez de +courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains +délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle +ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de +cœur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que tu auras à +endurer.</p> + +<p>«Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de +cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement +et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables +—cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour +en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de +mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes +sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à +l'instant où tu commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit +terminé, même s'il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, +le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le +cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N'oublie pas!»</p> + +<p>La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il +faisait grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y +avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux +et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer +son travail.</p> + +<p>De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du +feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras +mais elle était contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses +frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin +vert.</p> + +<p>Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la +trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante +belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle +faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où +tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques +brûlantes s'effaçaient.</p> + +<p>Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses +frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient +absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps +n'avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle +commençait la seconde.</p> + +<p>Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout +inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. +Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties +qu'elle avait cueillies et démêlées et s'assit dessus.</p> + +<p>À ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et +d'un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au +bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte +et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais +il n'avait vu fille plus belle.</p> + +<p>—Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'écria-t-il.</p> + +<p>Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses +frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour +que le roi ne vît pas sa souffrance.</p> + +<p>—Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que +belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or +sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais!</p> + +<p>Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se +tordait les mains, alors le roi lui dit:</p> + +<p>—Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!</p> + +<p>Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son +cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.</p> + +<p>Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses +coupoles s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le +palais où les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les +murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas +d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente, +elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux +et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.</p> + +<p>Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté +que toute la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi +l'élut pour fiancée, malgré l'archevêque qui hochait la tête et +murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu'une sorcière +qui séduisait le cœur du roi.</p> + +<p>Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les +plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la +conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais +pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur +seule semblait y régner pour l'éternité. Le roi ouvrit alors la porte +d'une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était +ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où +elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties +était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà +terminée,—un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.</p> + +<p>—Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le +roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton +luxe, tu t'amuseras à repenser à ce temps-là.</p> + +<p>Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à cœur, un sourire +joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au +salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son cœur +et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L'adorable fille +muette des bois allait devenir reine.</p> + +<p>L'archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles du roi, +ils n'allaient pas jusqu'à son cœur, la noce devait avoir lieu. C'est +l'archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la +mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle +étroit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur +autrement lourde lui serrait le cœur, le chagrin qu'elle avait pour ses +frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur +vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si +beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle +s'attachait à lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier à +lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, +muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit +hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la +grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l'autre. Quand +elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.</p> + +<p>Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au +cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment +pourrait-elle sortir?</p> + +<p>«Oh! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de +mon cœur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!» +Le cœur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle +sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit +les longues allées et les rues désertes jusqu'au cimetière. Là elle vit +sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses +sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la +fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, +cueillit des orties brûlantes et rentra au château.</p> + +<p>Une seule personne l'avait vue: l'archevêque resté debout tandis que +les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons +malveillants sur la reine, elle n'était qu'une sorcière!</p> + +<p>Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce +qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, +les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient +dire que ce n'était pas vrai, qu'Elisa était innocente.</p> + +<p>Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui +avec un doute au cœur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de +dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se +levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître +dans sa petite chambre.</p> + +<p>Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne +se l'expliquait pas; elle s'inquiétait cependant et que ne +souffrit-elle alors en son cœur pour ses frères! Ses larmes coulaient +sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des +diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette +magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.</p> + +<p>Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne +manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus +de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la +dernière, s'en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle +redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa +volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.</p> + +<p>Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient; ils la +virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en +approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle +comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la +figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir, +reposé sur sa poitrine.</p> + +<p>—C'est le peuple qui la jugera, dit-il.</p> + +<p>Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.</p> + +<p>Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot +sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la +fenêtre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa +tête, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de +mailles brûlantes qu'elle avait tricotées devaient lui servir de +couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus +cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.</p> + +<p>Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les +barreaux: c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors +elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans +doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage était presque +achevé et ses frères étaient là....</p> + +<p>L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle—il +l'avait promis au roi—mais elle, secouant la tête, le pria par ses +regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit même il fallait que son +travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses +larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la quitta sur quelques +méchantes paroles, mais continua sa besogne.</p> + +<p>Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties +jusqu'à ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa +devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas +courage.</p> + +<p>Ce n'était pas encore l'aube—le soleil ne se lèverait qu'une heure +plus tard—quand les onze frères se présentèrent au portail du château. +Ils demandaient qu'on les mène auprès du souverain mais on leur répondit +que c'était tout à fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n'eût osé +le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu'à ce que le garde +parût et le roi lui-même. À cet instant, le soleil se leva, plus de +frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à +tire-d'aile.</p> + +<p>Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brûler la +sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait +assise vêtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour +de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement +tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la +mort, elle n'abandonnerait pas l'œuvre commencée, dix cottes de mailles +étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.</p> + +<p>—Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sûr pas +de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries; +arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.</p> + +<p>Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par +les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la +charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée, +recula.</p> + +<p>—C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout +bas.</p> + +<p>Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle jeta les +onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur place parurent onze +princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d'un +de ses bras, car il manquait encore une manche à la dernière tunique +qu'elle n'avait pu terminer.</p> + +<p>—Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente.</p> + +<p>Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant +une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée +par l'attente, l'angoisse et la douleur.</p> + +<p>—Oui, elle est innocente! dit l'aîné des frères.</p> + +<p>Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum +se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du +bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand +buisson de roses rouges. À sa cime, une fleur blanche resplendissait de +lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine +d'Elisa. Alors elle revint à elle.</p> + +<p>Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les +oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour au château fut +un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais +vu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_dernier_reve_du_chene" id="Le_dernier_reve_du_chene"></a><a href="#table">Le dernier rêve du chêne</a></h2> + + +<p>Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui +arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'élevait un chêne antique et +séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on +ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.</p> + +<p>Souvent, par les beaux jours d'été, les éphémères venaient s'ébattre et +tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces +petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d'une +joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne.</p> + +<p>—Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entière ne dure qu'un jour. Que +c'est peu! Comme c'est triste!</p> + +<p>—Triste! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que +j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement! +l'air est si bon, si doux! je me sens tout transporté de bonheur.</p> + +<p>—Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trépassé.</p> + +<p>—Trépassé? s'écria l'éphémère. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi, +es-tu aussi trépassé?</p> + +<p>—Non, j'ai déjà vécu bien des milliers de jours; nos journées ce sont, +à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela? +C'est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que +tu peux imaginer.</p> + +<p>—En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut +durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'éternité? En tout +cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où +j'ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel +univers périra en même temps?</p> + +<p>—Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi; +à mon tour, je ne puis me le figurer.</p> + +<p>—Eh bien! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons +d'une façon différente.</p> + +<p>Et l'éphémère reprit sa danse folle et s'élança dans les airs, s'amusant +de l'éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau +satin; il respirait à pleins poumons l'air embaumé par les senteurs de +l'églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur +du foin coupé; et l'insecte se sentait comme enivré, à force de +respirer ces parfum. La journée continua à être splendide; l'éphémère +se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer en ronde +avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l'insecte se sentit +un peu fatigué de toute cette gaieté; ses ailes faiblissaient, et tout +lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à +choir sur la feuille d'une pâquerette, et souleva encore une fois sa +petite tête pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer +bleue. Puis ses yeux se fermèrent; un doux sommeil s'empara de lui: +c'était la mort.</p> + +<p>Le lendemain, le chêne vit renaître d'autres éphémères; il s'entretint +avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et +s'endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta +souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le +temps de réfléchir: car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont +interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu'en +hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps +approchait où il allait se reposer; l'automne était à sa fin. Déjà les +taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà +dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.</p> + +<p>«Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer +gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront +d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En +réalité, comparé à nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors +bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude +couverture pour tes racines.</p> + +<p>Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour +tout le long hiver; et il eut bien des rêves, où sa vie passée lui +revint en souvenir.</p> + +<p>Il se rappela comment il était sorti d'un gland; comment, étant encore +un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis +il avait grandi à merveille; plusieurs fois, les gardes de la forêt +l'avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des +mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son +quatrième siècle, et aujourd'hui personne ne songeait plus à le faire +couper; il était devenu l'ornement de la forêt; sa superbe couronne +dépassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer +et il servait de point de repère aux marins. Au printemps, dans ses +hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid; le coucou y était à +demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L'automne, +quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques +de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce +géant de la forêt et s'y reposaient une dernière fois avant +d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.</p> + +<p>Maintenant donc, l'hiver était venu; après avoir longtemps résisté aux +aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées; les +corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et +taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine +qui s'annonçait pour eux.</p> + +<p>Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux +chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait le sentiment de la fête +qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens; il +sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais +il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui +apparut:</p> + +<p>Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte; les rayons de soleil +y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des +reflets dorés. L'air était embaumé de senteurs vivifiantes; des +papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à +cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d'éphémères +donnaient une sarabande.</p> + +<p>Voilà qu'un brillant cortège s'avance: c'étaient les personnages que le +vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue +suite d'années qu'il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des +pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la +croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois +caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés; le cor +de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une +troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et +bariolés, armés de hallebardes et d'arquebuses; ils dressèrent leur +tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d'une orgie, +ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques.</p> + +<p>Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un +jeune couple; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte +de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'écorce du +chêne les initiales de leurs deux noms; et ils écoutèrent avec +ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était +suspendue dans les branches de l'arbre.</p> + +<p>Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant +courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de +part en part, montant jusqu'à sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes +feuilles.</p> + +<p>Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la +terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc +s'élançait, sa couronne s'étendait en dôme, et montait toujours plus +haut vers le ciel; et plus le chêne s'élevait, plus il éprouvait de +bonheur, et il ne désirait que monter encore au-delà, jusqu'au soleil, +dont les rayons brillants le pénétraient d'une chaleur bienfaisante. Et +sa couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme une +troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.</p> + +<p>C'était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles; +elles luisaient de leur plus bel éclat; elles rappelaient au vieux +chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus +s'ébattre autour de lui.</p> + +<p>Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la +plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu'il lui manquait quelque chose; +il éprouvait l'ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les +plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlevées comme +lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il fût +entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands +et petits, prenant part à sa félicité.</p> + +<p>Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres +feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu +adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse, +aussi bien qu'aux autres chênes, ses compagnons.</p> + +<p>Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement; les cimes de +la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir +jusqu'à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'élever plus +vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les +plus vite arrivés, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et +blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des +éclairs. Et l'on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et +aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête +leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins +d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le +susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce +joyeux concert faisait une délicieuse harmonie.</p> + +<p>—Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde +le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette?</p> + +<p>—Nous y sommes tous, tous! disaient en chœur les fleurettes, les +arbres, les plantes, les habitants de la forêt.</p> + +<p>Le vieux chêne jubilait.</p> + +<p>—Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons +dans un océan de délices! Quel miracle!</p> + +<p>Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se +détachèrent de terre.» C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me +voilà dégagé de tous liens; je puis m'élancer vers la lumière éternelle +et m'y précipiter avec tous les êtres chéris qui m'entourent, grands et +petits, tous!</p> + +<p>—Tous! dit l'écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête +terrible soufflait sur mer et sur terre.</p> + +<p>Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de +roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne; sa vigueur +éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent +l'ébranla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment où +il rêvait qu'il s'élançait vers l'immensité des cieux. Il gisait là; il +avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'éphémère +après sa journée d'existence.</p> + +<p>Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël, +l'ouragan s'était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des +cloches; même dans la plus humble cabane régnait l'allégresse. La mer +s'était calmée; à bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait +lutté, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour +célébrer la grande fête.</p> + +<p>—Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous +servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier +encore, je l'ai aperçu de loin; c'est la tempête qui l'a abattu.</p> + +<p>—Que d'années il faudra pour qu'il soit remplacé, dit un autre matelot. +Et encore, il n'y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour +grandir, comme lui.</p> + +<p>Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était +étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle était +toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare.</p> + +<p>À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de +Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui +leur a ouvert la voie de la vie éternelle: «La promesse est accomplie, +chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh! joie sans pareille! Alléluia! +Alléluia!»</p> + +<p>Et ils sentaient leurs cœurs élevés vers le ciel et transportés, tout +comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s'était senti entraîné vers +la lumière éternelle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Lescargot_et_le_rosier" id="Lescargot_et_le_rosier"></a><a href="#table">L'escargot et le rosier</a></h2> + + +<p>Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors +s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un +rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans +l'escargot? Eh bien, lui-même.</p> + +<p>—Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses +bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du +lait comme des vaches et des moutons.</p> + +<p>—À vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier. +Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?</p> + +<p>—Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si +pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot était +presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le +rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs +toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança.</p> + +<p>—Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part. +Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'été passa, +l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et +il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux. +Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une +nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et +l'escargot.</p> + +<p>—Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt +penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous +pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je +n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez +rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous +auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne +serez plus que branches nues.</p> + +<p>—Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.</p> + +<p>—Évidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous +jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment +seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas +autrement?</p> + +<p>—Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais +pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force +me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours +grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je +ne pouvais pas faire autrement.</p> + +<p>—Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.</p> + +<p>—En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu +encore bien davantage! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et +méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.</p> + +<p>—Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le +monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis +amplement.</p> + +<p>—Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de +nous-mêmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes +roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?</p> + +<p>—Ce que j'ai donné? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il +ne sert à rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez à faire éclore vos +roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier +donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous +leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans +sa coquille et la referma sur lui.</p> + +<p>—C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne +peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et +que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte. +J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une +autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune +fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait +bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie! Et le +rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans +sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des +décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la +poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa... mais dans +le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de +nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs +maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas. +Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera +pas différente.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_fee_du_sureau" id="La_fee_du_sureau"></a><a href="#table">La fée du sureau</a></h2> + + +<p>Il y avait une fois un petit garçon enrhumé; il avait eu les pieds +mouillés. Où ça? Nul n'aurait su le dire, le temps étant tout à fait au +sec.</p> + +<p>Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui +faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe! Au même +instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait +tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni +enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de +contes et d'histoires pour leur faire plaisir.</p> + +<p>—Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un +conte.</p> + +<p>—Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en +souriant doucement. Mais où donc le petit s'est-il mouillé les pieds?</p> + +<p>—Ah! ça, dit la mère, je me le demande....</p> + +<p>—Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garçon.</p> + +<p>—Bien sûr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur +de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à +l'école.</p> + +<p>—L'eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à +l'endroit le plus profond.</p> + +<p>—Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux +monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.</p> + +<p>—Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que +vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous +touchez peut sortir une histoire.</p> + +<p>—Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent +naître tout seuls et me frapper le front en disant: Me voilà!</p> + +<p>—Est-ce que ça va frapper bientôt? demanda le petit garçon.</p> + +<p>La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la +théière et versa l'eau bouillante dessus.</p> + +<p>—Racontez! racontez!</p> + +<p>—Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent +capricieux et n'arrive que lorsque ça lui chante. Stop! s'écria-t-il +tout d'un coup, en voilà un! Attention, il est là sur la théière!</p> + +<p>Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se +soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et +si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela +devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui +envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel +parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était +assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes +fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était +faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garçon.</p> + +<p>—Oh! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'était une +dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on +l'appelle «la fée du Sureau». Regarde-la bien et écoute-moi....</p> + +<p>Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé +dans le coin d'une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une +belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa +vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient +bientôt célébrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste à +quelle date. La fée du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire. +"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne +l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.</p> + +<p>—Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions +petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où +nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour +faire un jardin.</p> + +<p>—Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces +branches taillées et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine, +bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux, +vieux, sommes assis.</p> + +<p>—Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau, +mon bateau, que j'avais taillé moi-même, y naviguait! Mais bientôt, +c'est moi qui devais naviguer d'une autre manière.</p> + +<p>—Mais d'abord nous avions été à l'école pour tâcher d'apprendre un peu +quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les +deux. L'après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main +dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et +Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le +roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les +canaux.</p> + +<p>—Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues +années, et pour de grands voyages!</p> + +<p>—Ce que j'ai pleuré à cause de toi! dit-elle, je croyais que tu étais +mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me +levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle +tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si +bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait +passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et +restai à la porte. Quel temps! Et comme j'attendais là, le facteur +passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait +voyagé! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais, +j'étais si heureuse! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où +poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être! Tu en +racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de +moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup, +derrière moi, quelqu'un nie prit par la taille....</p> + +<p>—Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....</p> + +<p>—Mais je ne savais pas que c'était toi! Tu étais arrivé en même temps +que la lettre et tu étais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un +grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu +étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale!</p> + +<p>—Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous +avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans +Christian?</p> + +<p>—Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.</p> + +<p>—Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme, +de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien à cette +époque-ci de l'année que nous nous sommes mariés?</p> + +<p>—Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fée +du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c'était la +voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.</p> + +<p>Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux, +qu'on fêtait les noces d'or, ils avaient déjà le matin apporté leurs +vœux. Les vieux l'avaient oublié, alors qu'ils se rappelaient si bien +ce qui s'était passé de longues années auparavant.</p> + +<p>Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux +et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait +tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu'on +allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait +dans l'arbre et criait «Bravo» avec les autres.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait.</p> + +<p>—Tu dois t'y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à +notre fée.</p> + +<p>Ce n'était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la +réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux +buisson ne serait pas jailli de la théière.</p> + +<p>Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure +et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui +s'envola avec eux à travers l'espace. Voyage délicieux. La fée était +devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une +grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux +bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus! Quel +plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassèrent, ils avaient le +même âge et les mêmes goûts.</p> + +<p>La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans +leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père +était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits. +Sitôt qu'ils l'enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle +tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois +fines et fortes lui poussèrent, l'animal était robuste et fougueux. Au +galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!</p> + +<p>Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous +allons jusqu'au château où nous étions l'an passé. Et ils tournaient et +tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'était autre que +la fée, s'écriait:</p> + +<p>—Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand +four qui a l'air d'un immense œuf sur le mur du côté de la route, le +sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les +poules et se rengorge! Nous voici à l'église, elle est tout en haut de +la côte, au milieu des grands chênes dont l'un est presque mort. Et nous +voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus +tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En +route, en route vers le beau château!</p> + +<p>Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se +déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne +tournaient qu'autour de la pelouse.</p> + +<p>Ensuite ils jouèrent dans l'allée et dessinèrent un jardin sur le sol; +la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et +cette fleur poussa exactement comme cela s'était passé devant nos deux +vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits—comme nous l'avons raconté +tout à l'heure.</p> + +<p>Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais +ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de +Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et +ils volaient à travers le Danemark.</p> + +<p>Le printemps se déroula, puis l'été, et l'automne et l'hiver; mille +images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son cœur, +toujours la petite fille chantait: «Tu n'oublieras jamais tout ça!» +Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon +sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du +sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le +cœur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait +souvent vers elle.</p> + +<p>—Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis +qu'ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement +éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses +faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'était toujours le +printemps dans l'odorante forêt de hêtres danoise.</p> + +<p>—Comme c'est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu'à toute allure ils +passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et +les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes +nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les +blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins +de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de +liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le +soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.</p> + +<p>—Comme c'est beau, ici, à l'automne, dit la petite, et le ciel devint +deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes +couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens +de chasse galopaient à toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages +s'envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces +s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des +voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les +enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes +chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins +et de sorciers.</p> + +<p>—Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres +couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les +pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes +tombaient du ciel l'une après l'autre.</p> + +<p>Dans la salle on allumait l'arbre de Noël. C'était l'heure des cadeaux +et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les +paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les +plus pauvres enfants disaient: «Que c'est bon l'hiver!»</p> + +<p>Oui, tout était exquis quand la petite fille l'expliquait au garçon. +Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la +croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le +garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde, +loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de +l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la +lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes, +et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre, +c'était juste à la place de la fleur du souvenir.</p> + +<p>À mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il +lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales +de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui +murmurait: «Qu'il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver».</p> + +<p>Des centaines d'images glissaient dans ses pensées.</p> + +<p>Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous +un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder, +et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La +petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise +dans l'arbre et les saluait de la tête, en disant: «C'est le jour de +vos noces d'or!» Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux +baisers, alors elles brillèrent d'abord comme de l'argent, puis comme de +l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque +fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et +reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari +raconta à sa vieille l'histoire de la fée du Sureau comme on la lui +avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent +qu'elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus +semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.</p> + +<p>—Oui, c'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée, +les autres dryade, mais mon vrai nom est «Souvenir». Je suis assise +dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte! +Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau.</p> + +<p>Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau était +là, fraîche comme si on venait de l'y déposer. Alors, «Souvenir» +sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tête, assis dans +la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et l'histoire +est finie.</p> + +<p>Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il +avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun +sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté +l'histoire, allait justement s'en aller.</p> + +<p>—Comme c'était joli, maman, dit le petit garçon. J'ai été dans les pays +chauds.—Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans +le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se +sentir dans les pays chauds.</p> + +<p>Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.</p> + +<p>—Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour +savoir si c'était un conte ou une histoire!</p> + +<p>—Où est la fée du Sureau? demanda l'enfant.</p> + +<p>—Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu'elle y reste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_fleurs_de_la_petite_Ida" id="Les_fleurs_de_la_petite_Ida"></a><a href="#table">Les fleurs de la petite Ida</a></h2> + + +<p>Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes! dit la petite Ida, elles +étaient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent! +Pourquoi? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa.</p> + +<p>Elle l'aimait beaucoup, l'étudiant, il savait les plus délicieuses +histoires et découpait des images si amusantes: des cœurs avec des +petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands châteaux +dont on pouvait ouvrir les portes, c'était un étudiant plein d'entrain.</p> + +<p>—Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'étudiant. Elles sont allées +au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatiguées.</p> + +<p>—Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.</p> + +<p>—Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent +joyeusement de tous les côtés. Elles font un bal presque tous les soirs.</p> + +<p>—Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?</p> + +<p>—Si, dit l'étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis et les +petits muguets.</p> + +<p>—Où dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.</p> + +<p>—N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite +l'été, où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les +cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain, +c'est là qu'il y a un vrai bal, je t'assure!</p> + +<p>—J'ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les +feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur! +Où sont-elles donc? L'été, j'en avais vu des quantités.</p> + +<p>—Elles sont à l'intérieur du château, dit l'étudiant. Dès que le roi et +les gens de la cour s'installent à la ville, les fleurs montent du parc +au château et elles sont d'une gaieté folle.</p> + +<p>—Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce +qu'elles dansent au château du roi?</p> + +<p>—Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa +ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les fleurs entendent +leur cliquetis, elles restent tout à fait tranquilles, cachées derrière +les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. "Je sens +qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les +voir.</p> + +<p>—Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que +je ne pourrai pas non plus les voir?</p> + +<p>—Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'œil à +travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y +avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan, elle croyait être +une dame d'honneur!</p> + +<p>—Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas?</p> + +<p>—Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas +vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air +de fleurs, ils l'ont été du reste. Ils se sont arrachés de leur tige et +ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si +c'étaient des ailes et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient +fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée, de ne +pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les +pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes.</p> + +<p>—Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais +été au château du roi, ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont +gaies.</p> + +<p>—Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de +botanique qui habite à côté (tu le connais). Quand tu iras dans son +jardin, tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la +nuit, elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. Si le +professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une +fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!</p> + +<p>—Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne +savent pas parler.</p> + +<p>—Évidemment, dit l'étudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu +pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la +tête et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si +elles parlaient.</p> + +<p>—Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.</p> + +<p>—Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une +ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant +œillet rouge. Elle disait: «Tu es si joli, et je t'aime tant!» Mais +le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitôt une grande tape +à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais ça l'a terriblement +brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie.</p> + +<p>—C'est amusant, dit la petite Ida en riant.</p> + +<p>—Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de +chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa. Il n'aimait +pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait +découper des images si amusantes: un homme pendu à une potence et +tenant un cœur à la main, car il avait volé bien des cœurs.</p> + +<p>Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme +maintenant: «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la +tête d'un enfant? Quelles inventions stupides!»</p> + +<p>Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et +elle y pensait beaucoup.</p> + +<p>La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir +dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades. Elle les +apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table, dont le +tiroir était plein de trésors. Dans le petit lit était couchée sa poupée +Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: «Il faut absolument te lever, +Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs +sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être qu'elles +guériront!» Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne +dit pas un mot, elle était fâchée de prêter son lit.</p> + +<p>Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite couverture +sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles, +qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se +lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que +le soleil ne leur vînt pas dans les yeux.</p> + +<p>Toute la soirée, elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant +lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit, elle +courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure +desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa +mère, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: «Je sais +bien que vous devez aller au bal!»</p> + +<p>Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.</p> + +<p>La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....</p> + +<p>Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser. Comme ce +serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas, dans le château +du roi.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées?</p> + +<p>Là-dessus, elle s'endormit.</p> + +<p>Elle se réveilla au milieu de la nuit; elle avait rêvé de fleurs et de +l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des +idées stupides et folles dans la tête.</p> + +<p>Le silence était complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brûlait sur +la table, son père et sa mère dormaient.</p> + +<p>Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie? se +dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'œil vers la porte +entrebâillée. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on +jouait du piano dans la pièce à côté, mais tout doucement. Jamais elle +n'avait entendu une musique aussi délicate.</p> + +<p>—Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que +je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.</p> + +<p>«Si seulement elles voulaient entrer ici», se dit-elle.</p> + +<p>Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer, si +légèrement. À la fin, elle n'y tint plus, c'était trop délicieux, elle +se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte +jeter un coup d'œil.</p> + +<p>Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais il y +faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers la fenêtre et +éclairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les +tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout +dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. Sur +le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.</p> + +<p>Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de l'avoir vu +cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit: «Oh! comme il +ressemble à Mademoiselle Line!» et tout le monde s'était moqué de lui. +Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette +demoiselle, et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle.</p> + +<p>Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où +se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupées et en +tira les rideaux. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se +levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi +voulaient danser.</p> + +<p>Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. Elle +regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la Mi-Carême qui avait +sauté par terre. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur?</p> + +<p>Il était très joli, après tout, ce martinet. À son sommet était une +petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau.</p> + +<p>La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en +plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très fort des pieds car +elle dansait la mazurka, et cette danse-là, les autres fleurs ne la +connaissaient pas.</p> + +<p>Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême devint +grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria +très haut: «Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un +enfant! Ce sont des inventions stupides!» Et alors, elle ressemblait +exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau, +elle aussi était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui +donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de +nouveau et redevint une petite poupée de cire.</p> + +<p>Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était +obligé de danser avec. Il n'y avait rien à faire: il se faisait grand +et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au +grand chapeau noir.</p> + +<p>Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter, surtout celles qui +avaient couché dans le lit de poupée, et cette danse cessa.</p> + +<p>Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du +tiroir où gisait Sophie, la poupée d'Ida, au milieu de tant d'autres +jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de +tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir. +Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné.</p> + +<p>—Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?</p> + +<p>—Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.</p> + +<p>—Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!</p> + +<p>Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que +l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle +toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.</p> + +<p>Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa +tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs +accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait +mal, et elles étaient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui +avaient couché dans son lit.</p> + +<p>Elle ne s'était pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs +d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et +l'attirait juste au milieu du parquet, là où scintillait la lune, on +dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie +était bien contente, elle les pria de conserver son lit.</p> + +<p>Mais les fleurs répondirent:</p> + +<p>—Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si +longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes. Mais dis à la petite +Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, près de la tombe de son canari, +alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus +belles.</p> + +<p>—Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.</p> + +<p>Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies +fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient +venir, c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. En tête +s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or: +c'étaient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes +giroflées et des œillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient +accompagnés de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient +dans des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues et +les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des +clochettes. Venaient ensuite quantité d'autres fleurs, elles dansaient +toutes ensemble, les violettes bleues et les pâquerettes rouges, les +marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'était ravissant +à voir.</p> + +<p>À la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite Ida se glissa +aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt à la table +pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle tira les rideaux du +petit lit; oui, elles y étaient mais tout à fait fanées, beaucoup plus +que la veille.</p> + +<p>Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir très +sommeil.</p> + +<p>—Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.</p> + +<p>Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot.</p> + +<p>—Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dansé avec +toi.</p> + +<p>Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de +jolis oiseaux, l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes.</p> + +<p>—Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens +viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que +l'été prochain vous repoussiez encore plus belles.</p> + +<p>Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant +Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils +les avaient apportés pour les montrer à Ida. Elle leur raconta +l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les +enterrer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_goulot_de_la_bouteille" id="Le_goulot_de_la_bouteille"></a><a href="#table">Le goulot de la bouteille</a></h2> + + +<p>Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre +apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle +fût la plus haute; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être +sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de +pauvres gens; mais la chambre où l'indigence était le plus visible, +c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait +une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet; en +place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un +bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans +avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau +sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus +joyeux.</p> + +<p>—Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.</p> + +<p>C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus +parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand +nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes.</p> + +<p>—Rien ne t'empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres +entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais +perdu tout ton arrière-train, si tu n'avais plus que le cou et la +bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon. Tu ne chanterais certes +pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un être +un peu gai dans cette maison.</p> + +<p>«Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du +reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière, il m'arrivait de +chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis +les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien +on me dit d'agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où +la fille du fourreur fut fiancée! Il me semble que ce n'est que d'hier. +Et cependant que d'aventures j'ai éprouvées depuis lors! Quelle vie +accidentée que la mienne! J'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la +terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures de ce monde. +Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma +curieuse histoire.»</p> + +<p>Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à +la façon dont on l'avait, en soufflant, formée d'une masse liquide et +bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le +feu ardent d'où elle sortait; elle eut le désir de rouler et de s'y +replonger. Mais à mesure qu'elle se refroidit elle éprouva du plaisir à +figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus +être perdue et confondue dans une masse.</p> + +<p>On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses +sœurs, tirées toutes du même four; elles étaient de grandeur et de +forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres +simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres +selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort +bien se faire qu'une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire +piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu'une +bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela +n'empêche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.</p> + +<p>On expédia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement +entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se +fit avec beaucoup de précaution; notre bouteille y vit la marque d'un +grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle +finirait après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir +d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.</p> + +<p>La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand +de vin; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut +pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans +bouchon; elle n'était pas à son aise; il lui manquait quelque chose, +elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un +cru célèbre; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une +étiquette avec ces mots: Première qualité. Elle était aussi fière qu'un +collégien qui a remporté le prix d'honneur: le vin était bon et la +bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure.</p> + +<p>On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme; +en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'idées de choses +qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées +où pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela résonnait en elle +confusément.</p> + +<p>Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui +l'emporta. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des +saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et +savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela. +C'était la plus jolie fille de la ville.</p> + +<p>Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune +fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette +blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il +montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune +fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade +d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec +honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait +partir sur un navire.</p> + +<p>Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part. +La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent, +car elle était toujours dans le panier; elle en fut tirée enfin; la +première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré +sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que +dans la voiture; mais elle était rayonnante de bonheur.</p> + +<p>Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit +la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia +plus tard le moment solennel où l'on tira pour la première fois le +bouchon qui le fermait. <i>Schouap</i>, dit-il avec une netteté de son de bon +augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le +vin dans les verres!</p> + +<p>—Vivent les fiancés! s'écria le fourreur.</p> + +<p>Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiancée.</p> + +<p>—Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.</p> + +<p>Le jeune homme remplit de nouveau les verres:</p> + +<p>—Buvons à mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous +célébrerons la noce!</p> + +<p>Et lorsqu'on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s'écria:</p> + +<p>—Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu +ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un +aussi beau rôle.</p> + +<p>Et il lança avec force la bouteille en l'air.</p> + +<p>La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de +joncs sur le bord d'un petit étang: elle eut le temps d'y réfléchir à +l'ingratitude du monde.» Moi, je leur ai donné de l'excellent vin, se +disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.»</p> + +<p>Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit chanter +encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis, +survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils +aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu la +veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain +pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille.</p> + +<p>La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle +fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la +traversée; le père devait le porter le soir en ville. Une fiole +contenant de l'eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les +garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient +trouvée. La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle +remplit de sa bonne eau-de-vie.</p> + +<p>—Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille +pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage.</p> + +<p>Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde. +Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l'emporta à bord de +son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont +il vient d'être parlé.</p> + +<p>Elle n'avait pas trop déchu; car le breuvage qu'elle contenait +paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin +qui s'y trouvait auparavant.»Voilà la meilleure des pharmacies!» +disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une +goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac.</p> + +<p>Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on +la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument +vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît +garde à elle.</p> + +<p>Voilà qu'un jour s'élève une tempête; d'énormes et lourdes vagues +soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise, une voie +d'eau se déclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit +noire. Le navire sombra.</p> + +<p>Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs +sur un bout de papier: «Au nom du Christ! Nous périssons.» Il ajouta +le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier +dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au +milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et +le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.</p> + +<p>Le navire disparut, tout l'équipage disparut; la bouteille rebondissait +de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère +qui porte un dernier billet doux. Dans ces pérégrinations elle eut le +bonheur de n'être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un +requin.</p> + +<p>Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne +devait qu'apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à +laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin et le désespoir qu'il +devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de +l'incertitude qui accablaient la jeune fille. Où était elle? Dans +quelle direction voguer pour atteindre son pays?</p> + +<p>La bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de +droite et de gauche.</p> + +<p>Tout à coup elle vint échouer sur le sable d'une plage; on la +recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants; +le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de +celui d'où elle était originaire.</p> + +<p>On la ramassa donc, et après l'avoir bien examinée de tous côtés, on +l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et +retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait +écrit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait +fait naufrage, qu'il était question de cela sur le billet, mais voilà +tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, ils +remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande +armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.</p> + +<p>Chaque fois qu'il venait des étrangers, on prenait le papier pour le +leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle était +écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l'écriture, qui +n'était tracée qu'au crayon, s'effaça, devint de plus en plus difficile +à distinguer et finit par disparaître entièrement.</p> + +<p>Après être restée une année dans l'armoire, la bouteille fut portée au +grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles +d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle +versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des +bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un +tragique secret, un dernier soupir d'adieu.</p> + +<p>Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du +grenier; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l'on n'avait démoli la +maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperçut, +et l'on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne +comprendre absolument rien de ce qui se disait.» Si j'étais cependant +restée en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du +pays; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était +impossible de m'instruire.»</p> + +<p>On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de +nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaieté lui revint. +Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gardé fidèlement, il périt +dans la lessive.</p> + +<p>On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expédia au Nord; bien +bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire, +dans un coin obscur, où elle n'aperçut pendant tout le voyage ni +lumière, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.»De +cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?»</p> + +<p>Mais ce n'était pas le point essentiel; il fallait arriver à +destination, et c'est ce qui eut lieu. On la déballa.» Dieu! quelles +peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d'elle, pour +emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cassée!» +Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait +chaque mot qui se disait: c'était de nouveau la langue qu'on avait +parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur +le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connût. Elle +était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des +mains de celui qui la tenait; dans son émoi elle s'aperçut à peine +qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout à coup +lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On +l'y oublia pendant des années.</p> + +<p>Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la +nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il +donna une grande fête; dans les arbres du parc on suspendit, le soir, +des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes +enflammées; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée +était superbe; les étoiles scintillaient; il y avait nouvelle lune; +elle n'apparaissait que comme une boule grise à filet d'or et encore +fallait-il de bons yeux pour la distinguer.</p> + +<p>Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer, +des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons +fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement; elle revoyait enfin +la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits +de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y +était-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y +pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si +pénétrée, qu'elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le +grenier et tous ses autres déboires.</p> + +<p>Elle vit passer près d'elle un jeune couple de fiancés; ils ne +regardaient pas la fête; c'est à cela qu'on les reconnaissait. Ils +rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du +fourreur et toute la scène du bois.</p> + +<p>Le parc avait été ouvert à tout le monde; les curieux s'y pressaient +pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule +une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés; cela la fit +souvenir d'autres fiançailles; elle se rappela la même scène du bois à +laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré; c'était la +fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie. +C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la +bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé; la +bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce +qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est +souvent ainsi dans la vie; on passe à côté l'un de l'autre sans le +savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.</p> + +<p>Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la +vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez +un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas +longtemps à chômer: elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche +suivant devait monter en ballon.</p> + +<p>Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle, +encore très nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les +autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les +interstices d'un panier où elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui +était tout ahuri, sachant qu'on allait tout à l'heure, comme déjà une +première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement +des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait +curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec +violence jusqu'à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés. +Alors, d'un bond furieux il s'élança dans les airs, emportant +l'aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare +retentit, et la foule cria: hourrah!</p> + +<p>«Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille; elle a +cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphère à craindre de choc.»</p> + +<p>Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la +vieille fille entre autres; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où +pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet +et devait se contenter d'une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant +pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le +renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre +et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aéronaute qui +plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se +mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et +enfin lança la bouteille en l'air, sans réfléchir qu'elle pourrait bien +tomber sur la tête du plus honnête homme.</p> + +<p>La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle +l'aurait voulu sur l'honneur qui lui était échu de dominer de si haut la +ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler +faisant des cabrioles; cette course folle en pleine liberté lui +semblait le comble du bonheur; qu'elle était fière de voir longues-vues +et télescopes braqués sur elle! Patatras! la voilà qui tombe sur un +toit et se brise en deux; puis les morceaux roulèrent en bas et +tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en +mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi +nettement que si l'on avait employé le diamant pour le détacher. Les +gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent.» Cela ferait un +superbe godet pour un oiseau», dirent-ils; mais, comme ils n'avaient +ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu'ils +avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille +qui habitait sous le toit; peut-être pourrait-elle faire usage du +goulot.</p> + +<p>Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot +renversé et rempli d'eau fut attaché dans la cage; le petit serin, qui +pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les +plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil, qui lui était du +reste bien dû, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures +fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu +plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il +bien étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant +la fenêtre.</p> + +<p>—Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses +un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en +donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien +fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donné le +lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une +couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé! Les yeux +qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les +aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma +jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se +dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre; +elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à +couronner une fiancée, ce sera ta fille.</p> + +<p>La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces +souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans +le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci, +c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de +jadis, le goulot qui fit retentir un <i>schouap</i> si sonore lorsqu'on le +déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancés.</p> + +<p>Le goulot de son côté ne la reconnut pas; il n'avait plus écouté ce +qu'on disait, depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur +ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Grand_Claus_et_petit_Claus" id="Grand_Claus_et_petit_Claus"></a><a href="#table">Grand Claus et petit Claus</a></h2> + + +<p>Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils +s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre +n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nommé le +premier grand Claus, bien qu'ils fussent de même taille, et le second, +qui ne possédait qu'un cheval, petit Claus.</p> + +<p>Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire +véritable, s'il en fut jamais.</p> + +<p>Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue +avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses +quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa! +comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq +chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens.</p> + +<p>Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à +toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, leur livre de +prières sous le bras, se rendaient à l'église; lorsqu'ils passaient à +côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq +chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il +faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'écriait à +tue-tête:</p> + +<p>—Hue! en avant tous mes chevaux!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis donc là? interrompit grand Claus; tu sais bien +qu'un seul de ces chevaux t'appartient.</p> + +<p>Lorsqu'il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la +remontrance et s'écria de nouveau: «Hue! en avant tous mes chevaux!»</p> + +<p>—Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une +fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je +l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.</p> + +<p>—Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, répondit petit Claus.</p> + +<p>Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical; +petit Claus se sentit très flatté, il pensa que cela lui serait +beaucoup d'honneur que ce paysan pût croire qu'il possédait les cinq +chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en +criant encore plus fort que les autres fois:</p> + +<p>—Hue donc! en avant tous mes chevaux!</p> + +<p>—Je t'apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus.</p> + +<p>Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval +de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se +relever.</p> + +<p>—Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n'ai +plus de cheval!</p> + +<p>Mais bientôt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il écorcha la +bête, en fit bien sécher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il +hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de +cheval.</p> + +<p>Il avait un long bout de chemin à parcourir; il lui fallait traverser +une grande et sombre forêt. Pendant qu'il y était engagé, survint un +ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'égara tout à fait. +Lorsqu'il finit par retrouver la route, il était déjà très tard; il ne +pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.</p> + +<p>Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme; les volets +étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les +fentes.»On m'accordera bien un gîte pour la nuit», pensa-t-il, et il +alla frapper à la porte.</p> + +<p>Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir; Claus présenta sa +demande, mais elle lui répondit qu'il eût à passer son chemin, que son +mari n'était pas là et qu'en son absence elle ne recevait pas +d'étrangers.</p> + +<p>—Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile! dit petit Claus.</p> + +<p>La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la +maison il y avait une grange, contre laquelle s'élevait un hangar +couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper là, se dit Claus; +cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera +un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais +j'espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles +ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."</p> + +<p>Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s'être +tourné et retourné comme un chat, il s'y installa commodément pour la +nuit. Voilà qu'il aperçoit que les volets de la maison sont trop courts +vers le haut, de façon que de l'endroit où il est, il voit tout ce qui +se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée.</p> + +<p>Il y avait là une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se +trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin.</p> + +<p>La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table, +personne d'autre; l'hôtesse versait du vin au sacristain qui +s'apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets +favori.</p> + +<p>Claus, qui n'avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces +savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit encore un +magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal +cela faisait!</p> + +<p>Tout à coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrête devant la maison: +il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.</p> + +<p>C'était un excellent homme; mais un jour, étant gamin, il avait été +battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonné les +cloches à une heure indue. C'était un de ses camarades qui avait fait le +tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute +la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se +mettre en fureur.</p> + +<p>Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c'est qu'il +savait le maître de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait +pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin.</p> + +<p>Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le +fermier à travers les fentes du volet, ils furent très effrayés, et la +paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide; +il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la +faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme +cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin; si +le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela +signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle +troublée.</p> + +<p>—Quel malheur! s'écria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit +disparaître des plats appétissants.</p> + +<p>—Hé? qui est donc là? dit le fermier entendant cette exclamation.</p> + +<p>Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui +était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.</p> + +<p>—Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison, +et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.</p> + +<p>La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie; elle +remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de +soupe. Le fermier, qui avait très faim, se mit à manger de bon appétit; +petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec +regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu'il avait vu +disparaître dans le four.</p> + +<p>Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait +ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes +choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du +pied sur le sac; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment.</p> + +<p>—Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.</p> + +<p>Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on +entendit un craquement encore plus fort.</p> + +<p>—Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc là dans ce sac?</p> + +<p>—C'est un magicien, répondit petit Claus. Il m'apprend, dans son +langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le +poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four.</p> + +<p>—N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.</p> + +<p>Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant +les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu'il +crut apportés là par un magicien.</p> + +<p>La fermière fit également l'étonnée et se garda bien de risquer une +observation; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les +deux hommes s'en régalèrent à cœur joie.</p> + +<p>Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac; +le même craquement se fit entendre.</p> + +<p>—Que dit-il encore? demanda le fermier.</p> + +<p>—Il me conte, répondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons +soif; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs +trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin, +ici, dans la chambre.</p> + +<p>Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre +femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux +hommes s'en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très +joyeux.</p> + +<p>—Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable? +En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me +divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.</p> + +<p>—Oh! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande. +N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu +entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous +ferions mieux de ne pas demander à le voir.</p> + +<p>—Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. À qui peut-il bien +ressembler, Satan?</p> + +<p>—Il a tout à fait l'air d'un sacristain.</p> + +<p>—Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que +tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant; +comme je suis prévenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le +diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop +désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du +courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop près.</p> + +<p>—Voyons, es-tu bien décidé? dit petit Claus; alors je vais consulter +mon magicien.</p> + +<p>Il remua son sac et tint son oreille contre.</p> + +<p>—Eh bien? dit le paysan.</p> + +<p>—Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas +dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez +bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne +s'échappe pas.</p> + +<p>—En avant! dit le fermier; viens m'aider à tenir ferme le couvercle.</p> + +<p>Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout +tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l'ai donc vu, cet +affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle +horreur!</p> + +<p>Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup; +comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la +cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.</p> + +<p>—Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande +le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'écus.</p> + +<p>—Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je +puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.</p> + +<p>—Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes +pas, je me consumerai de regret.</p> + +<p>—Allons, soit! puisque tu as montré ton bon cœur en m'offrant un gîte +pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein +boisseau d'écus, et la bonne mesure?</p> + +<p>—C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette +caisse là bas; je ne veux plus l'avoir une minute à la maison. On ne +sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé.</p> + +<p>Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la +nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d'avis; il livra sa +marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux +écus trébuchants; pour qu'il pût emporter la caisse, le paysan lui +donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et +le coffre contenant le sacristain; après une cordiale poignée de main +échangée avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison. +Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d'un +fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus +forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait +construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant +sa charrette; au milieu il s'arrêta et dit tout haut, pour que le +sacristain pût l'entendre:</p> + +<p>—Ma foi, j'en ai assez de traîner cette sotte caisse; elle est lourde +comme si elle était pleine de pierres. Je m'en vais la jeter à l'eau; +si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma +maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.</p> + +<p>Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s'il voulait +le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière.</p> + +<p>—Non! non! pitié! s'écria le sacristain, laisse-moi sortir +auparavant.</p> + +<p>—Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est +resté enfermé dedans. C'est maintenant que je vais certainement le +lancer à l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit débarrassé.</p> + +<p>—Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un +plein boisseau d'écus, si tu me laisses sortir.</p> + +<p>—Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.</p> + +<p>Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé, +s'élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et +poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa +maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur +sa charrette à côté de l'autre, puis il rentra chez lui.» Je n'aurais +jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il +lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu'il +avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu'au lieu de +me faire du tort, c'est à lui que je dois d'être devenu riche! +Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un +biais pour la lui apprendre.»</p> + +<p>Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il +bien avoir à mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le +fond du boisseau, pour qu'il y restât attaché quelque parcelle de ce +qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau, +il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.</p> + +<p>«Qu'est-ce cela?» se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez +petit Claus.</p> + +<p>—Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en +remplisses un boisseau?</p> + +<p>—Oh, c'est ce qu'on m'a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval; +les peaux ont haussé de prix comme cela ne s'est jamais vu.</p> + +<p>—Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.</p> + +<p>Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses +quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s'en fut avec les peaux à +la ville.</p> + +<p>—Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il à travers +les rues.</p> + +<p>Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix.</p> + +<p>—Un boisseau plein d'écus pour chacune, répondit-il.</p> + +<p>—Tu veux te moquer ou tu es fou! s'écrièrent-ils. Crois-tu que nous +donnions l'argent par boisseaux?</p> + +<p>Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: «Peaux, des peaux! +qui en veut des peaux?» Il arriva encore des gens pour les lui +acheter; à tous il demandait un boisseau rempli d'écus pour chaque +peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais +plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.» Il +se moque de nous», dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs +tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le +rossèrent de toutes leurs forces.</p> + +<p>—Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour. +Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres; +ce sera du beau maroquin écarlate!</p> + +<p>Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il +s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri, +s'échappa enfin de la ville.</p> + +<p>«C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me +payera cela; je m'en vais le tuer.»</p> + +<p>Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser. +Elle n'avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il +n'en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille +femme et le plaça dans son propre lit qu'il avait préalablement bien +chauffé à la bassinoire; il pensait qu'elle n'était peut-être +qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans +le poêle et il s'assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans +un coin.</p> + +<p>Voilà qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une +hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s'y +dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l'oreiller un +terrible coup avec sa hache; il fend la tête de la morte.</p> + +<p>—Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.</p> + +<p>Et il rentre tout gaiement chez lui.</p> + +<p>«Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui +n'avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer; et si ma +grand-mère n'avait pas été morte, c'est elle qu'il aurait assassinée!»</p> + +<p>Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous +un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du +dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela à +sa carriole; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur +le siège et partit pour la ville.</p> + +<p>Au lever du soleil il y arriva et s'arrêta devant une grande auberge.</p> + +<p>L'aubergiste était très riche et c'était un excellent homme; mais il +avait un terrible défaut: il était colère à l'excès; à la moindre +contrariété, il éclatait comme s'il n'avait été que poudre et salpêtre.</p> + +<p>Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.</p> + +<p>—Bonjour, dit-il à petit Claus; te voilà sorti de bien bonne heure!</p> + +<p>—Oui, répondit l'autre. Je m'en viens à la ville avec ma grand-mère +pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture; +elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de +bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que +vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.</p> + +<p>—Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.</p> + +<p>Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un +grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme +morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.</p> + +<p>—Voilà un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils, +cria-t-il. Pas de réponse; la morte ne bougea pas.</p> + +<p>—N'entendez-vous pas? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point +que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre +d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.</p> + +<p>Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta +au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier; il +jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc +tomba sur le côté.</p> + +<p>Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita +dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:</p> + +<p>—Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère! Regarde le trou que tu +lui as fait au front!</p> + +<p>—Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de désespoir. +Voilà ce que c'est d'être emporté et violent. Écoute bien, cher petit +Claus; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent, +et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c'était +la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se +passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de +plus désagréable.</p> + +<p>Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus +neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.</p> + +<p>Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un +gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.</p> + +<p>—Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne +l'ai pas tué de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-même ce que +cela signifie.</p> + +<p>Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux +écarquillés lorsqu'il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor +en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.</p> + +<p>—Cela t'étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es +trompé et tu as assommé ma grand-mère. J'ai vendu son corps à un médecin +qui m'en a donné plein un boisseau d'argent.</p> + +<p>—C'est un fameux prix! dit grand Claus.</p> + +<p>Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'était venu, prit une +hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur +une voiture et s'en fut à la ville trouver un apothicaire de sa +connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un médecin qui voulût +acheter un cadavre.</p> + +<p>—Un cadavre! s'écria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment +avez-vous le droit de le vendre?</p> + +<p>—Oh! il est bien à moi, répondit grand Claus. C'est le corps de ma +grand-mère. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans +ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein +d'écus.</p> + +<p>—Dieu de miséricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous +nous contez! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous +pourriez y perdre votre tête.</p> + +<p>Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et +s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible +meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand +Claus fut pris d'effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur +la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop. +L'apothicaire crut qu'il était simplement devenu fou et qu'il n'avait +pas fait ce dont il s'était vanté; il le laissa partir sans informer la +justice.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_habits_neufs_du_grand-duc" id="Les_habits_neufs_du_grand-duc"></a><a href="#table">Les habits neufs du grand-duc</a></h2> + + +<p>Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, +qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses +soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il +n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de +la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: «Il +est au conseil», on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde robe».</p> + +<p>La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers +qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent +pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe +du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient +extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette +étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles +pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui +avait l'esprit trop borné.</p> + +<p>«Ce sont des habits impayables», pensa le grand-duc; «grâce à eux, +je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je +saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est +indispensable.»</p> + +<p>Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent +commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux +métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument +rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de +l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, +travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides.</p> + +<p>«Il faut cependant que je sache où ils en sont», se dit le grand-duc. +Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises +ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce +n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos +d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.</p> + +<p>Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de +l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin +était borné ou incapable.</p> + +<p>«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre», pensa le +grand-duc, «c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se +distingue autant par son esprit que par ces capacités.»</p> + +<p>L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs +travaillaient avec les métiers vides.</p> + +<p>«Mon Dieu!» pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, «je ne vois rien.» +Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher, +et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En +même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses +regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait +rien.</p> + +<p>«Bon Dieu!» pensa-t-il «serais-je vraiment borné? Il faut que +personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer +que l'étoffe est invisible pour moi.»</p> + +<p>—Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.</p> + +<p>—C'est charmant, c'est tout à fait charmant! répondit le ministre en +mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au +grand-duc que j'en suis très content.</p> + +<p>—C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent +à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant +des noms.</p> + +<p>Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au +grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de +l'argent de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu. +Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils +travaillaient toujours.</p> + +<p>Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête +pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce +nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait toujours, +mais ne voyait rien.</p> + +<p>—N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux +imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles +couleurs qui n'existaient pas.</p> + +<p>«Cependant je ne suis pas niais!» pensait l'homme.»C'est donc que je +ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drôle, mais je +prendrai bien garde de la perdre.» Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et +témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.</p> + +<p>—C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute +la ville parla de cette étoffe extraordinaire.</p> + +<p>Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore +sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels +se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des +adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni +aucune espèce de fil.</p> + +<p>—N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes +fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.</p> + +<p>Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient +pu y voir quelque chose.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc?» pensa le grand-duc, «je ne vois rien. C'est +terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais +incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus +malheureux.» Puis tout à coup il s'écria:</p> + +<p>—C'est magnifique! J'en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha +la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.</p> + +<p>Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les +autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc: +«C'est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette +nouvelle étoffe à la première grande procession.»C'est magnifique! +c'est charmant! c'est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et +la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et +reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda +le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de +seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le +monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent +dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, +après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, +suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras +en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:</p> + +<p>—Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est léger comme +de la toile d'araignée. Il n'y a pas danger que cela vous pèse sur le +corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.</p> + +<p>—Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient +rien, puisqu'il n'y avait rien.</p> + +<p>—Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui +essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se +déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce +après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque +chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.</p> + +<p>—Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent +tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux +costume! Le grand maître des cérémonies entra.</p> + +<p>—Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à +la porte, dit-il.</p> + +<p>—Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis +pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien +regarder l'effet de sa splendeur.</p> + +<p>Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser +quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas +convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc +cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les +hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient:</p> + +<p>—Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la +coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien; +il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais +les habits du grand-duc n'avaient excité une telle admiration.</p> + +<p>—Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit +enfant.</p> + +<p>—Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le père. Et +bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant:</p> + +<p>—Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!</p> + +<p>—Il n'a pas du tout d'habit! s'écria enfin tout le peuple. Le +grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils +avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et +prit sa résolution:</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! Puis, il se +redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les +chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait +pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Hans_le_balourd" id="Hans_le_balourd"></a><a href="#table">Hans le balourd</a></h2> + + +<p>Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux +seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moitié ils en +auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du +roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle épouserait +celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se +préparèrent pendant huit jours—ils n'avaient pas plus de temps devant +eux—, mais c'était suffisant car ils avaient des connaissances +préalables fort utiles. L'un savait par cœur tout le lexique latin et +trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le +commencement ou en commençant par la fin; l'autre avait étudié les +statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait +connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l'État et, de +plus, il s'entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de +ses mains.</p> + +<p>—J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.</p> + +<p>Leur père donna à chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon +pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en +sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les +commissures des lèvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur +parole plus fluide.</p> + +<p>Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval +quand soudain arriva le troisième frère—ils étaient trois, mais le +troisième ne comptait absolument pas, il n'était pas instruit comme les +autres, on l'appelait Hans le Balourd.</p> + +<p>—Où allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.</p> + +<p>—À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu +n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?</p> + +<p>Et ils le mirent au courant.</p> + +<p>—Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.</p> + +<p>Ses frères se moquèrent de lui et partirent.</p> + +<p>—Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une +terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si +elle ne me prend pas, je la prendrai quand même.</p> + +<p>—Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien +dire, tes frères, eux, sont gens d'importance.</p> + +<p>—Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je +monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter.</p> + +<p>Et il se mit à califourchon sur le bouc, l'éperonna de ses talons et +prit la route à toute allure. Ah! comme il filait!</p> + +<p>—J'arrive, criait-il.</p> + +<p>Et il chantait d'une voix claironnante.</p> + +<p>Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils +pensaient aux bonnes réparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce +soit longuement médité.</p> + +<p>—Holà! holà! criait Hans, me voilà! Regardez ce que j'ai trouvé sur +la route.</p> + +<p>Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramassée.</p> + +<p>—Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de ça?</p> + +<p>—Je l'offrirai à la fille du roi.</p> + +<p>—C'est parfait! dirent les frères.</p> + +<p>Et ils continuèrent leur route en riant.</p> + +<p>—Holà! holà! voyez ce que j'ai trouvé maintenant! Ce n'est pas tous +les jours qu'on trouve ça sur la route.</p> + +<p>Les frères tournèrent encore une fois la tête.</p> + +<p>—Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi +pour la fille du roi?</p> + +<p>—Bien sûr! dit Hans.</p> + +<p>Et les frères de rire et de prendre une grande avance.</p> + +<p>—Holà! holà! ça devient de plus en plus beau! Holà! c'est +merveilleux!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as encore trouvé?</p> + +<p>—Oh! elle va être joliment contente, la fille du roi!</p> + +<p>—Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du fossé!</p> + +<p>—Oui, oui, c'est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la +tenir dans la main.</p> + +<p>Là-dessus il en remplit sa poche.</p> + +<p>Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure +d'avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l'un +après l'autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés +qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'était fort bien ainsi, car sans +cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l'un était +devant l'autre.</p> + +<p>Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste +devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants. +À mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que +dire.</p> + +<p>—Bon à rien, disait la fille du roi, sortez!</p> + +<p>Vint le tour du frère qui savait le lexique par cœur, mais il l'avait +complètement oublié pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait +et le plafond était tout en glace, de sorte qu'il se voyait à l'envers +marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois +secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui +inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans +le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'était affreux. De +plus, on avait chargé le poêle au point qu'il était tout rouge.</p> + +<p>—Quelle chaleur! disait le premier des frères.</p> + +<p>—C'est parce qu'aujourd'hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du +roi.</p> + +<p>Euh! le voilà pris, il ne s'attendait pas à ça. Il aurait voulu +répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh!...</p> + +<p>—Bon à rien. Sortez!</p> + +<p>L'autre frère entra.</p> + +<p>—Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il....</p> + +<p>—Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.</p> + +<p>—Comment? Quoi? Quoi? dit-il.</p> + +<p>Et tous les journalistes écrivaient: «Comment? quoi? quoi?»</p> + +<p>—Bon à rien! Sortez!</p> + +<p>Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu +de la salle.</p> + +<p>—Quelle fournaise! dit-il.</p> + +<p>—Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.</p> + +<p>—Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me +faire rôtir une corneille.</p> + +<p>—Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire +rôtir, car moi je n'ai ni pot ni poêle.</p> + +<p>—Et moi j'en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d'étain.</p> + +<p>Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.</p> + +<p>—Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la +sauce?</p> + +<p>—Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!</p> + +<p>Et il fit couler un peu de boue de sa poche.</p> + +<p>—Ça, ça me plaît! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu +sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que +nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal? À chaque fenêtre +se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré +(surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne +comprend rien de rien.</p> + +<p>Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes, +par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.</p> + +<p>—Voilà du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je +m'en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j'ai de mieux.</p> + +<p>Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en +pleine figure.</p> + +<p>—Ça, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait +autant.... Mais j'apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le +méritent.</p> + +<p>C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une +couronne et s'assit sur un trône et c'est le journal qui nous en +informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Lheureuse_famille" id="Lheureuse_famille"></a><a href="#table">L'heureuse famille</a></h2> + + +<p>La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de +bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un +véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête, +elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une +bardane ne pousse isolée; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres +et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je +parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient +autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l'on ne +mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane, +elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les +plates-bandes; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt. +De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on +n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane... +et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne +savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se +souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une +espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt +avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient +qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait «le château», +où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous +faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans +que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir +tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce +que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et +supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre +interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement, +aucun d'eux n'avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils +étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique +et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un +plat d'argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils +n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout +ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit +ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire. Un +jour, une forte pluie tomba.</p> + +<p>—Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane! dit le père.</p> + +<p>—Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui +descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance +d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour +nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes +les maîtres du monde! Dès notre naissance, nous avons notre propre +maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce +qu'il y a au-delà.</p> + +<p>—Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux +que chez nous et je n'ai rien à désirer.</p> + +<p>—Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et +mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce +doit être quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>—Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a +poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il +n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le +petit commence à l'être aussi—ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le +long de cette tige?—Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si +prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous +autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me +préoccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans +la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race?</p> + +<p>—Oh! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans +coquille et vulgaires! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous +pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si +elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient +une femme pour notre petit?</p> + +<p>—Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains +qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une «maison»?</p> + +<p>—Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de +fourmis, avec sept cents couloirs.</p> + +<p>—Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si +vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux +moustiques blancs; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le +soleil et connaissent la forêt.</p> + +<p>—Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas +humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à +coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.</p> + +<p>—Qu'elle vienne vers lui, dit le père; il possède une forêt de +bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques +allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit +jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race. Ensuite, la noce +eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout +se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la +bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours—le +père était trop ému—, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune +ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours +dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les +jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux +et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château, +cuits et mis sur un plat d'argent. Après ce discours, les vieux +rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils +dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande +descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais +l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était +écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie +battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de +tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux +feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille +vivait heureuse.</p> + +<h2><a name="Le_jardinier" id="Le_jardinier"></a><a href="#table">Le jardinier et ses maîtres</a></h2> + +<p>À une petite lieue de la capitale se trouvait un château; ses murailles +étaient épaisses; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus. +C'était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l'été +seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle +possédait, ce château était la perle et le joyau. On l'avait récemment +restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu'il brillait d'une +nouvelle jeunesse. À l'intérieur régnait le confortable joint à +l'agréable; rien n'y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte +était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de +roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des +armoiries. Devant le château s'étendait une vaste pelouse. On y voyait, +s'élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubépine rouge, +d'épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des +merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble +famille possédait un fameux jardinier; aussi était-ce un plaisir de +parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce +dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps. +C'étaient des buissons de buis et d'ifs, taillés en forme de pyramides +et de couronnes. Derrière, s'élevaient deux vieux arbres énormes; ils +étaient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait +pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de +boue et de fumier, mais c'étaient des nids d'oiseaux qui occupaient +presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une +bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces +oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils +pouvaient s'en prétendre les véritables seigneurs; et de fait ils +avaient l'air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper +leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d'espèce inférieure, incapables +de s'élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le +voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et +s'enfuyaient à tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait +souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu'ils gâtaient la +perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre, +l'avantage d'être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants, +qui seraient forcés d'aller nicher ailleurs. Les maîtres n'entendaient +nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni +les corneilles disparussent.» C'est, disaient-ils, un vestige de la +vénérable antiquité qu'il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen, +ajoutaient-ils, ces arbres sont l'héritage de ces oiseaux, nous aurions +tort de le leur enlever.» Larsen, comme vous le saisissez parfaitement, +était le nom du jardinier.» N'avez-vous donc pas assez d'espace, +continuaient les maîtres, pour déployer vos talents? vous avez un grand +jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous +de plus d'espace?» En effet, ce n'était pas le terrain qui lui +manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habileté que de zèle. +Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas +cependant qu'ils avaient parfois vu et goûté, chez d'autres, des fleurs +et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin. +Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son +mieux, il ne pensait qu'à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à +fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec +toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au +château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées, +si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé +leur admiration.» Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont +probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement +de l'étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l'espèce d'arbre +qui les porte et l'acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu'on nous +a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le +trouver pour savoir d'où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des +greffes de cette sorte d'arbre, et votre habileté fera le reste.» Le +jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'était précisément à +lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à +cheval pour la ville et demanda au fruitier d'où provenaient ces poires +et ces pommes délicieuses qu'on avait mangées au château de X....» Elles +venaient de votre propre jardin», répondit le fruitier; et il lui +montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut +aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez +aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres +que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des +arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire: «Ce +n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se +garderait bien de vous l'attester par écrit.» Le lendemain, Larsen +apporta l'attestation signée du fruitier: «C'est tout ce qu'il y a de +plus extraordinaire!» dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours +on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces +poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux +amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde, +à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que +l'orgueil du jardinier n'en fût point trop exalté, on eut soin de lui +faire remarquer combien l'été avait été favorable aux fruits, qui +avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble +famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de +nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un +goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.» Ils viennent +des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier +du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.</p> + +<p>—Mais c'est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons! +dit joyeusement le jardinier.</p> + +<p>—Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les +perfectionner singulièrement par sa culture, car je n'en ai jamais mangé +de si savoureux. L'eau m'en vient à la bouche en y songeant.</p> + +<p>—Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc +que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas été heureux +cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il +a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il +m'a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.</p> + +<p>—Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits +que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin.</p> + +<p>—J'en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en +fournirai la preuve.» Il alla trouver le jardinier du roi et se fit +donner par lui un certificat d'où il résultait que les melons qui +avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans +les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur +surprise. Ils ne firent pas un mystère de l'événement. Bien loin de là, +ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur +demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs +arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui +en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de +sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France. +Qui se serait attendu à rien de pareil?» Pourvu que notre jardinier +n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même!» se disaient +les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de +s'enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n'en eut que +plus d'activité et de zèle. Chaque année il s'attacha à produire quelque +nouveau chef-d'œuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en +fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de +la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu'il eût obtenus. Les +melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n'avaient plus +tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est +vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une année les +petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables +petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On +aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à +pouvoir s'écrier: «Quels atroces petits radis! Vraiment, cette année +est bien mauvaise: rien ne vient bien cette année!» Deux ou trois +fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon. +Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les +couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il +obtenait ainsi des effets ravissants.» Vous avez bon goût, cher Larsen, +disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don +de Dieu. On le reçoit en naissant; par soi-même on n'en a aucun mérite.» +Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des +feuilles d'iris s'étalait une grande fleur d'un bleu éclatant.» C'est +superbe! s'écria Sa Seigneurie enchantée: on dirait le fameux lotus +indien!» Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où +elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen +d'un réflecteur. On la montrait à tout le monde; tout le monde +l'admirait. On déclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille, +qu'elle devait être des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus +noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château: elle était +princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du cœur, +mais, dans sa position, ce n'est là qu'un détail oiseux. Les seigneurs +tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui +envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une +autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les +moindres recoins; ils n'en trouvèrent aucune autre, non plus que dans +la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait +pris la fleur bleue: «Si vous n'en avez pas trouvé, dit Larsen, c'est +que vous n'avez pas cherché dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur +à grande prétention, mais elle est belle tout de même: c'est tout +simplement une fleur d'artichaut!</p> + +<p>—Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'écrièrent Leurs Seigneuries. +Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d'abord. Que va +penser la princesse? Que nous nous sommes moqués d'elle. Nous voilà +compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle +l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite +en botanique, mais la science ne s'occupe pas des légumes. Quelle idée +avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de +rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.» On se garda +bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se +firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur +leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu +une verte remontrance.» C'est un tort et une injustice, dit la +princesse. Comment! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur +que nous ne savions pas apprécier; il nous a fait découvrir la beauté +où nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blâmerait! +Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le +prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.» Ainsi fut-il fait. Les +maîtres de Larsen s'empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur +bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la +première fois.» Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le +nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!» Le jardinier fut +complimenté.» Oh! les compliments, les éloges, voilà ce qu'il aime! +disaient les maîtres; il est comme un enfant gâté.» Un jour d'automne +s'éleva une tempête épouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant +toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres +furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids +d'oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu'au matin les cris +perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes +venaient frapper les fenêtres.»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les +maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne +reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous +le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.» Le jardinier ne +répondit rien: il réfléchit aussitôt à ce qu'il ferait de ce nouvel +emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient +abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les +remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les +champs de la contrée. Jamais jardinier n'avait encore eu cette idée. Il +réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au +cyprès d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères +semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour +des candélabres d'église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés +et des bois. Cela formait un charmant coup d'œil. À la place des vieux +arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l'étendard du +Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait +le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d'avoine +fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête: +«Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient +les maîtres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué.» +Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia +une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la +gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait +ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire +participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël: +on félicitait ceux qui l'avaient remise en pratique.» Vraiment, tout +ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il +a de la chance. Nous devons presque être fiers qu'il veuille bien rester +à notre service.» Ce n'était là qu'une façon de parler. Ils n'en +étaient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils étaient les +maîtres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur +jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne +le firent-ils pas. C'étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté +n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_malle_volante" id="La_malle_volante"></a><a href="#table">La malle volante</a></h2> + + +<p>Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue +et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le +faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait +un <i>skilling</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, c'est qu'il savait gagner un <i>daler</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Voilà quelle sorte de marchand c'était—et puis, il mourut.</p> + +<p>Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait +chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des +pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait +vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et +ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe +de chambre.</p> + +<p>Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux +dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une +vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!»</p> + +<p>C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y +mit lui-même.</p> + +<p>Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait +voler.</p> + +<p>C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la +cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond +craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait +fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des +Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et +entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre +puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en +pantoufles.</p> + +<p>Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.</p> + +<p>—Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce +grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes!</p> + +<p>—C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit +qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi +personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient +présents.</p> + +<p>—Merci, dit le fils du marchand.</p> + +<p>Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du +château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.</p> + +<p>Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le +fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle +s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs +et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à +la demoiselle.</p> + +<p>Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires: +ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées +nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles +magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent +les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main +à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite.</p> + +<p>—Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent +prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le +dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les +aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les +apprécie très gais, que l'on puisse rire.</p> + +<p>—Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte, +répondit-il.</p> + +<p>Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un +sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui +être utile.</p> + +<p>Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la +forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est +pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait.</p> + +<p>Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et +l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.</p> + +<p>—Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une +histoire d'un esprit profond et instructif.</p> + +<p>—Mais qui fait quand même rire, dit le roi.</p> + +<p>—Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.</p> + +<p>Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine. +Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été +un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient +maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de +fer, et elles parlaient de leur jeunesse.</p> + +<p>—Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut +dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants +—la rosée—toute la journée le soleil quand il brillait—et les +oiseaux pour nous raconter des histoires.</p> + +<p>Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus +que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été +comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande +révolution: notre famille fut dispersée.</p> + +<p>Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire +qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres +branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est +maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est +pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.</p> + +<p>—Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis +venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je +pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus +importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de +m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation +avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en +temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul +agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant +d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux +pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux +—il a des idées terriblement avancées, vous savez!</p> + +<p>—Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui +lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.</p> + +<p>—Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus +haut rang.</p> + +<p>—Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une +soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que +chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.</p> + +<p>—Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois....</p> + +<p>—Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que +nous aimerons cette histoire!</p> + +<p>—Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles +étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze +jours.</p> + +<p>—Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à +poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle; +il y a quelque chose de si propre dans votre récit.</p> + +<p>—Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit +bond et l'on entendit «platch» sur le parquet.</p> + +<p>Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le +commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai +prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela +vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne +aujourd'hui, il me couronnera demain.»</p> + +<p>—Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.</p> + +<p>Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La +vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce +spectacle.</p> + +<p>—Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.</p> + +<p>—Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.</p> + +<p>C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait +avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce +n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des +maîtres.</p> + +<p>Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait +pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été +plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande +vanité.</p> + +<p>—Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à +s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait +chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.</p> + +<p>—Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice +de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique? +J'en fais juge le panier à provisions.</p> + +<p>—Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez +peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne +vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place? +Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.</p> + +<p>—Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.</p> + +<p>À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent +muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui +ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.</p> + +<p>«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une +soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme +elles crépitaient et flambaient!</p> + +<p>—Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières. +Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent.</p> + +<p>—Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec +les allumettes. Oui, tu auras notre fille.</p> + +<p>—Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.</p> + +<p>Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.</p> + +<p>Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les +petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les +gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!» +et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!</p> + +<p>«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du +marchand.</p> + +<p>Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux +d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les +airs.</p> + +<p>Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!</p> + +<p>Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus +leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient +bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser +la princesse.</p> + +<p>Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:</p> + +<p>«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et +ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice».</p> + +<p>Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les +gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous +l'avaient vivement appréciée.</p> + +<p>—J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux +brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.</p> + +<p>—Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus +ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort +agréable!—et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.</p> + +<p>Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle +donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le +feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne +pouvait plus se présenter devant sa fiancée.</p> + +<p>Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y +attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires, +mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_montreur_de_marionnettes" id="Le_montreur_de_marionnettes"></a><a href="#table">Le montreur de marionnettes</a></h2> + + +<p>Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si +radieux qu'à le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le +plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-même qui me l'avait dit. +C'était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de +théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse, +car c'était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un +homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je +n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc +son histoire. Et la voici pour vous.</p> + +<p>—Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j'y donnais +un spectacle à l'hôtel La Cour de la Poste. C'était une très belle salle +et il y avait un excellent public, composé d'enfants et d'adolescents, à +part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de +noir, à l'allure d'étudiant, qui s'assit, rit aux bons moments, +applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il +fallait que je sache qui c'était. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune +ingénieur et qu'il était envoyé par l'École centrale pour faire des +conférences à la campagne. J'eus fini mon spectacle à huit heures. Vous +le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le +théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l'ingénieur +commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j'étais +dans le rôle du spectateur. Quel régal de l'écouter et de l'observer! +La plupart du temps cela me paraissait de l'hébreu et pourtant je me +disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de +choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de +notre vie? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait +si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la +nature. Au temps de Moïse et des prophètes l'ingénieur aurait fait +partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le +bûcher. J'ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle, +le soir suivant, je n'ai été de bonne humeur que lorsque j'ai vu que +l'ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur +m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rôle d'un jeune premier, il pensait +toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en +oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l'ingénieur était «elle», +la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé +et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus +invité par l'ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma +comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous +amusâmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de même +plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de +choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à +travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il? Le +morceau de fer est-il visité par un esprit? Mais d'où ce dernier +vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les +fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout +à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d'autres.» Le monde +n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et +nous y sommes si habitués qu'ils ne nous étonnent même plus.» Et il +parla et expliqua jusqu'à ce que j'eusse l'impression de tout +comprendre. Je lui avouai que si je n'étais pas si vieux, je +m'inscrirais immédiatement à l'École centrale pour comprendre le monde +et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des +plus heureux.... dit-il, comme s'il se délectait de ces mots. Vous êtes +heureux?" demanda-t-il.» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que +j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J'ai +néanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il +trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais +diriger une troupe d'acteurs vivants.» «Vous souhaiteriez que vos +marionnettes s'animent d'elles-mêmes, qu'elles deviennent des acteurs en +chair et en os, et vous voudriez être leur directeur? demanda +l'ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?» Il ne le +pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans +jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant +convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de +la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état +d'ébriété. Non, je n'étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La +chambre était inondée de soleil, le visage de l'ingénieur s'y reflétait +et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens, +lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit. +Croyez-moi, à cet instant j'aurais juré qu'il était un dieu déguisé ou +un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait +se réaliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur +d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea +toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos +et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par +terre. Et mon souhait se réalisa! Toute ma troupe sortit de la petite +caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit, +toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles +pensaient, et j'étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour +le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs, +voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre +allait s'écrouler si elle n'arrivait pas à tenir sur une seule pointe. +C'était une très grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en +conséquence. La marionnette qui jouait l'impératrice exigea qu'on la +considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans +la peau de son personnage. L'acteur dont le rôle consistait à porter une +lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune +premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles +étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal +demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles +étaient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer +uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui +allait mieux au teint et moi, j'étais au centre de tout cela puisque +j'étais leur directeur. J'en eus le souffle coupé, je ne savais plus où +donner de la tête, j'en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une +nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la +boîte, et n'avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils +étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J'étais +couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y étais +retrouvé? L'ingénieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le +plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là, +renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au +sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis +de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n'importe comment, +sans ordre, jusqu'à la dernière. Je refermai le couvercle et m'assis sur +la boîte. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.» Vous resterez où vous +êtes», ai-je dit, «et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez +des acteurs en chair et en os!» «Cela m'avait soulagé, ma bonne +humeur était revenue, j'étais l'homme le plus heureux de la terre. Si +heureux que je m'endormis sur la boîte. Et le matin... en fait il était +midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y étais encore +assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois +était stupide. Je partis à la recherche de l'ingénieur, mais il avait +disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis +l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe +ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon +cœur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes +le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n'y +trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent, +mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient +pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands. +Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères +et leurs mères il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et +Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les +grandes scènes d'amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le +début. J'ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le +monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la +Suède et si j'y ai du succès et gagne suffisamment d'argent, je +deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un +compatriote.»Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Une_semaine_du_petit_elfe" id="Une_semaine_du_petit_elfe"></a><a href="#table">Une semaine du petit elfe Ferme-l'œil</a></h2> + + +<p>Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que +Ole Ferme-l'œil. Lui, il sait raconter....</p> + +<p>Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur +petit tabouret, Ole Ferme-l'œil arrive, il monte sans bruit l'escalier +—il marche sur ses bas—il ouvre doucement la porte et pfutt! il +jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais +assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni +par conséquent le voir; il se glisse juste derrière eux et leur souffle +dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde—mais ça ne fait +aucun mal, car Ole Ferme-l'œil ne veut que du bien aux enfants—il +veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout +quand on les a mis au lit.</p> + +<p>Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'œil s'assied sur leur lit. Il +est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d'en +dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il +tient un parapluie sous chaque bras, l'un décoré d'images et celui-là il +l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des +histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il +l'ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement +que le matin en s'éveillant ils n'ont rien rêvé du tout.</p> + +<p>Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'œil, durant +toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui +s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept +jours dans la semaine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Lundi" id="Lundi"></a><a href="#table">Lundi</a></h2> + + +<p>—Écoute un peu, dit Ole Ferme-l'œil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar +au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les +fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches +jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l'air +d'une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs +chacune plus belle qu'une rose embaumant délicieusement, et s'il vous +prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture. +Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains +mollets, bourrés de raisins, c'était merveilleux. Mais tout à coup, des +gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table +où Hjalmar rangeait ses livres de classe.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? dit Ole.</p> + +<p>Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'était l'ardoise qui se +trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'était introduit dans le calcul, +le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme +s'il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il +n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'écriture de Hjalmar, il +se lamentait en dedans que ça faisait mal de l'entendre! Sur chaque +page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite +lettre à côté d'elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté +de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles, +c'étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de +travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles +auraient dû se poser.</p> + +<p>—Regardez! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme +ça, à côté de moi, d'un seul trait.</p> + +<p>—Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous +n'y arrivons pas, nous sommes très malades.</p> + +<p>—Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'œil.</p> + +<p>—Oh! non, non, criaient-elles.</p> + +<p>Et les voilà debout toutes droites que c'en était un plaisir de les +voir.</p> + +<p>—Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole +Ferme-l'œil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!</p> + +<p>Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se +tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n'importe +quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l'œil parti, quand Hjalmar alla +les voir, elles étaient aussi lamentables qu'auparavant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Mardi" id="Mardi"></a><a href="#table">Mardi</a></h2> + + +<p>Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'œil toucha de sa petite +seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent +tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mêmes, sauf le crachoir +qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant +que d'eux mêmes, ne pensant qu'à eux-mêmes et n'ayant pas la plus petite +pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait +qu'on lui crache dessus.</p> + +<p>Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un +cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des +fleurs dans l'herbe, une pièce d'eau et une rivière qui coulait derrière +le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans +la mer libre.</p> + +<p>Ole Ferme-l'œil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux +peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les +nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer +sur le paysage.</p> + +<p>Ole Ferme-l'œil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garçon posa +ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l'herbe haute, le +soleil brillait sur lui à travers la ramure.</p> + +<p>Il courut jusqu'à l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et +blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant +chacun un collier d'or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur +la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres +parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits +elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté.</p> + +<p>De beaux poissons aux écailles d'or et d'argent nageaient derrière la +barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les +oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux +longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient, +ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire +à raconter.</p> + +<p>Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois +étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et +fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les +balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles +connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient +la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis +qu'aucun confiseur n'eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par +un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en +sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de +beaucoup le plus gros.</p> + +<p>Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils +portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins +secs et des soldats de plomb. C'étaient de véritables princes!</p> + +<p>Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers +d'immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de +traverser la ville où habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait +dans ses bras quand il était tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui +fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait, +elle-même, composé pour lui:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Je pense à toi à toute heure</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mon cher petit Hjalmar chéri.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>C'est moi qui baisais ta petite bouche</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et aussi ton front, tes joues vermeilles.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je t'ai entendu dire tes premiers mots</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et puis il a fallu te quitter.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mon bel ange descendu des cieux.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur +tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole +Ferme-l'œil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Mercredi" id="Mercredi"></a><a href="#table">Mercredi</a></h2> + + +<p>Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait même dans son +sommeil et quand Ole Ferme-l'œil entrouvrit une fenêtre, il vit que +l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un +magnifique navire mouillait devant la maison.</p> + +<p>—Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'œil. Tu pourras +voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain +matin.</p> + +<p>Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique +navire.</p> + +<p>Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues, +croisèrent devant l'église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla +si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de +cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays +chauds. Elles se suivaient l'une derrière l'autre et avaient déjà volé +si longtemps, si longtemps! L'une d'elles était très fatiguée, ses +ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file. +Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus +bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle +toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et +poum! la voilà sur le pont.</p> + +<p>Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les +canards et les dindons; la pauvre cigogne était toute confuse de cette +compagnie.</p> + +<p>—En voilà un drôle d'oiseau, dirent les poules.</p> + +<p>—Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.</p> + +<p>—Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.</p> + +<p>Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.</p> + +<p>—Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde. +Combien en vaut l'une?</p> + +<p>—Coin, coin, coin, ricanaient les canards.</p> + +<p>Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.</p> + +<p>—Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'était très +spirituel ou bien peut-être n'était-ce pas d'un goût assez relevé pour +vous, si haut perchée! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie. +Alors, soyons spirituels entre nous.</p> + +<p>Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin! +C'était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles.</p> + +<p>Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la +cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'à lui; elle s'était reposée et +saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et +s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les +canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute +rouge.</p> + +<p>—Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'éveilla, +couché dans son petit lit.</p> + +<p>C'était un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'œil lui avait fait +faire....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Jeudi" id="Jeudi"></a><a href="#table">Jeudi</a></h2> + + +<p>—Attends! dit Ole Ferme-l'œil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite +souris.</p> + +<p>Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle +est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en +ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il +paraît que c'est un appartement incomparable.</p> + +<p>—Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet? +demanda Hjalmar.</p> + +<p>—Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'œil, je vais te rendre tout petit.</p> + +<p>De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en +plus petit jusqu'à n'être pas plus grand qu'un doigt.</p> + +<p>—Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je +crois qu'ils t'iront bien.</p> + +<p>—Allons-y, fit Hjalmar.</p> + +<p>Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de +plomb.</p> + +<p>—Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de +votre mère, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.</p> + +<p>Et les voilà partis au mariage de souris.</p> + +<p>D'abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez +haut pour que l'attelage du dé à coudre pût y passer.</p> + +<p>—Est-ce que ça ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a +été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.</p> + +<p>Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient +toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si +elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles, +ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se +tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils +s'embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils +étaient fiancés et allaient se marier dans un instant.</p> + +<p>Il arrivait de plus en plus d'invités et les souris étaient serrées à +s'écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de +sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la +couenne, on n'offrait rien d'autre à manger, mais comme dessert on +apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses +petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales. +C'était tout à fait splendide.</p> + +<p>Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'était un beau mariage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vendredi" id="Vendredi"></a><a href="#table">Vendredi</a></h2> + + +<p>—C'est inouï combien de gens d'un certain âge voudraient m'avoir auprès +d'eux, dit Ole Ferme-l'œil, surtout ceux qui ont quelque chose à se +reprocher.» Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous +endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises +actions qui comme d'affreux petits démons s'asseyent sur notre lit et +nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser +que nous puissions dormir d'un bon somme?» Ils soupirent et ajoutent +tout bas: «Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le +bord de la fenêtre». Mais je ne fais pas ça pour de l'argent, terminait +Ole Ferme-l'œil.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.</p> + +<p>—Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un +mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupée de ta +sœur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va épouser +la poupée Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupée, il y +aura donc beaucoup de cadeaux.</p> + +<p>—Oui, je connais ça! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de +robes neuves, ma sœur décide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se +marient. C'est arrivé plus de cent fois.</p> + +<p>—Oui, mais cette nuit, c'est le cent unième mariage et quand le cent +unième est terminé, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera +splendide. Regarde un peu!</p> + +<p>Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec +ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes. +Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de +la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes +raisons. Ole Ferme-l'œil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les +bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent +la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l'air de la +retraite:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Notre chanson arrive comme le vent</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sur le couple nuptial dans la chambre</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tous deux raides comme des baguettes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ils sont faits de peau de gants</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Bravo, bravo pour la peau et les baguettes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nous le chantons à tous les vents.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu'il n'y eût +rien de comestible car leur amour leur suffisait.</p> + +<p>—Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l'étranger? demanda le +marié. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyagé et +de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des +poussins.</p> + +<p>L'hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et +lourdes grappes, où l'air est doux et où les montagnes ont des couleurs +qu'on ne connaît pas du tout ici.</p> + +<p>—Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai passé un été à +la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous +pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de +choux verts. Oh! qu'ils étaient verts. Je ne peux rien m'imaginer de +plus beau.</p> + +<p>—Mais un chou est pareil à un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait +souvent si mauvais temps ici.</p> + +<p>—Oui mais on y est bien habitué.</p> + +<p>—Et puis il fait froid, on gèle ici.</p> + +<p>—Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous +ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq +semaines où il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons +pas de ces bêtes venimeuses qu'ils ont là-bas et nous n'avons pas de +brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du +monde. Vous ne mériteriez pas d'y vivre.</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai voyagé. J'ai fait plus de douze lieues en voiture, +dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agréable.</p> + +<p>—La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus +je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout +le temps! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le +gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux.</p> + +<p>Et on en resta là.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Samedi" id="Samedi"></a><a href="#table">Samedi</a></h2> + + +<p>—Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.</p> + +<p>—Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du +petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!</p> + +<p>Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée +d'arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois +hochaient la tête.</p> + +<p>—Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole, +car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les +étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier +mais il faut d'abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les +trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne +place.</p> + +<p>—Non, écoutez Monsieur Ferme-l'œil, vous exagérez, s'écria un portrait +accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis +l'arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires, +mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas +décrocher les étoiles et les polir.</p> + +<p>—Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus +ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs +m'appelaient le dieu des Rêves. J'ai toujours fréquenté les plus nobles +maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands! +Tu n'as qu'à raconter à ton idée maintenant.</p> + +<p>Ole Ferme-l'œil partit là-dessus en emportant son parapluie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dimanche" id="Dimanche"></a><a href="#table">Dimanche</a></h2> + + +<p>—Bonsoir, dit Ole Ferme-l'œil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et +retourna contre le mur le portrait de l'arrière-grand-père afin qu'il ne +prît pas part à la conversation comme la veille.</p> + +<p>—Voilà! tu vas me raconter des histoires, celle des «Cinq pois verts +qui habitaient la même cosse», celle de «l'Os de coq qui faisait la +cour à l'os de poule», celle de «l'Aiguille à repriser si fière +d'elle-même qu'elle se figurait être une aiguille à coudre».</p> + +<p>—Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'œil, je +vais plutôt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frère, il +s'appelle aussi Ole Ferme-l'œil mais ne vient jamais plus d'une fois +chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et +il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si +merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une +si affreuse et si cruelle—impossible de la décrire.</p> + +<p>Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'à la fenêtre et +lui dit:</p> + +<p>—Regarde! voilà mon frère, l'autre Ole Ferme-l'œil qu'on appelle +aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air méchant comme dans les +livres d'images où il n'est qu'un squelette, non, son costume est brodé +d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir +flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop!</p> + +<p>Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'œil galopait en entraînant des jeunes +et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et +d'autres derrière, mais toujours d'abord il demandait:</p> + +<p>—Et comment est ton carnet de notes?</p> + +<p>Tous répondaient: «Excellent.»</p> + +<p>—Faites-moi voir ça! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.</p> + +<p>Ceux qui avaient «Très bien» ou «Excellent» venaient devant et ils +entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que «Passable» +ou «Médiocre», allaient derrière et entendaient l'histoire horrible. +Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais +ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l'animal.</p> + +<p>—Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l'œil numéro deux, dit +Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.</p> + +<p>—Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à +avoir un bon carnet de notes.</p> + +<p>—Ça, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de +l'arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis!</p> + +<p>Et il était fort satisfait.</p> + +<p>Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra sûrement ce soir +vous en raconter lui-même bien davantage.</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code +international: ATS), divisée en 100 groschen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays +germaniques à partir du XVI<sup>e</sup> siècle.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by +Hans Christian Andersen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I *** + +***** This file should be named 18244-h.htm or 18244-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/4/18244/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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