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+Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome I, by Hans Christian Andersen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Contes merveilleux, Tome I
+
+Author: Hans Christian Andersen
+
+Release Date: April 24, 2006 [EBook #18244]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Hans Christian Andersen
+
+CONTES MERVEILLEUX
+
+Tome I
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+L'aiguille à repriser.
+Les amours d'un faux col
+Les aventures du chardon.
+La bergère et le ramoneur.
+Le bisaïeul
+Le bonhomme de neige.
+Bonne humeur.
+Le briquet
+Ce que le Père fait est bien fait
+Chacun et chaque chose à sa place.
+Le chanvre.
+Cinq dans une cosse de pois.
+La cloche.
+Le compagnon de route.
+Le concours de saut
+Le coq de poulailler et le coq de girouette.
+Les coureurs.
+Le crapaud.
+Les cygnes sauvages.
+Le dernier rêve du chêne.
+L'escargot et le rosier.
+La fée du sureau.
+Les fleurs de la petite Ida.
+Le goulot de la bouteille.
+Grand Claus et petit Claus.
+Les habits neufs du grand-duc.
+Hans le balourd.
+L'heureuse famille.
+Le jardinier et ses maîtres.
+La malle volante.
+Le montreur de marionnettes.
+Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
+ Lundi.
+ Mardi.
+ Mercredi.
+ Jeudi.
+ Vendredi.
+ Samedi.
+ Dimanche.
+
+
+
+
+L'aiguille à repriser
+
+
+Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même
+si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.
+
+«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
+aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
+car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais.
+Je suis si fine!
+
+--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.
+
+--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en
+tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud.
+
+Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le
+cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le
+raccommoder.
+
+«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
+traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne
+l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.
+
+--Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils
+la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en
+servit pour attacher son fichu.
+
+«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
+j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
+peut manquer de devenir quelque chose.»
+
+Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
+d'apparat, et elle regardait de tous côtés.
+
+«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine.
+Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle
+est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
+grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»
+
+Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête,
+qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de
+laver.
+
+«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»
+
+Elle se perdit en effet.
+
+«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait
+sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
+satisfaction.»
+
+Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.
+
+Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins
+de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.
+
+«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas
+seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
+pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde
+qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage!
+Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
+faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
+de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
+oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
+sais ma valeur et je la garderai toujours.»
+
+Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui
+avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
+C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
+qu'il luisait et se présentait comme une broche.
+
+«Vous êtes sans doute un diamant?
+
+--Quelque chose d'approchant.»
+
+Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et
+leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le
+monde.
+
+«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit
+l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait
+cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi
+fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me
+sortir de la boîte et pour m'y remettre.
+
+--Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.
+
+--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq
+frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient
+orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur.
+Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme
+il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
+endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
+perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
+goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
+et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
+écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les
+autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
+faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne
+trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
+forfanterie: aussi je les ai quittés.
+
+À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les
+bords et les entraîna.
+
+«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.
+
+Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau.
+»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
+être fière!»
+
+Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.
+
+«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je
+suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
+jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me
+trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer
+du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»
+
+Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
+de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
+n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
+plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.
+
+«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà
+une gueuse!
+
+--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit
+l'aiguille.
+
+Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et
+l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait
+paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
+jamais.
+
+«Voilà une coque d'oeuf qui arrive», dirent les gamins; et ils
+attachèrent l'aiguille à la coque.
+
+«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
+puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
+blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
+de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
+point brisée.
+
+«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
+C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
+un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»
+
+Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.
+
+«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai
+le mal de mer: je suis toute brisée.»
+
+Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait
+comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
+reste!
+
+
+
+
+Les amours d'un faux col
+
+
+Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se
+composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.--Mais il avait le
+plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à
+l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
+hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une
+jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu
+d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
+votre nom?
+
+--Que vous importe, répondit la jarretière.
+
+--Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la
+jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de
+répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une
+espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne
+crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en
+vous aux grâces les plus séduisantes.
+
+--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
+avoir donné le prétexte en aucune façon.
+
+--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
+prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
+on est tout de suite inspiré, entraîné.
+
+--Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
+importunités.
+
+--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je
+possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment:
+car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait
+qu'il est toujours bon de se vanter.
+
+«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas
+habituée à de pareilles manières.
+
+--Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut
+avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la
+lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin
+placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1].
+«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens
+en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
+Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous
+consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.
+
+[Note 1: Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.]
+
+--Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la
+majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le
+chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une
+paire de ciseaux se présenta pour l'émonder.
+
+«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse;
+quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
+rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
+faites.
+
+--Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son
+opération.
+
+--Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous
+l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse
+à cheveux).
+
+--Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et
+elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
+service.
+
+«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à
+cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
+pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?
+
+--Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.
+
+--Fiancée!» s'écria le faux col.
+
+Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser
+ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
+après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le
+fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les
+fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
+beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
+de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
+disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un
+gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse
+dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion:
+c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
+quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
+un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était
+littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
+trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint
+noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le
+caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me
+refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si
+éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu;
+mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la
+ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai,
+j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
+en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les
+autres chiffons, transformé en papier.
+
+Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche--c'est
+précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre
+histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de
+choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même
+jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette
+forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais
+qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où
+ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
+yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai
+dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends
+être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de
+bavardage composent tout le mérite.»
+
+
+
+
+Les aventures du chardon
+
+
+Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien
+tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
+rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces
+arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec
+tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas
+de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
+habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
+demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand
+les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser
+de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
+haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
+racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul
+comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
+hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière.
+Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant
+qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es
+donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et
+l'âne en était pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un
+jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes
+personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
+elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
+toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute
+naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
+riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les
+jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur
+les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au
+milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
+jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des
+jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune
+ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie,
+derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
+rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
+en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
+dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme
+s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
+piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière
+cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les
+autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre
+celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se
+rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
+il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une
+bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc
+quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en
+lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en
+dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
+trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes
+filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un
+beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se
+développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent
+sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non
+par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
+mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes,
+répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il
+apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur
+de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
+main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!»
+s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable
+événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.»
+Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
+je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un
+pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que
+c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
+lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction
+allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait
+que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour
+elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était
+la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes
+espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de
+terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du
+buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de
+boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles
+s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons
+qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon
+indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
+osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la
+boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de
+changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
+leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en
+poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait
+avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême,
+impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment
+où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites
+innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
+entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une
+profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait
+avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par
+nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance
+le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de
+nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût
+transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
+celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au
+glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se
+persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette
+illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des
+temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées
+allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à
+lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent,
+dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
+les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante
+vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
+dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne.
+Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
+foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les
+tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
+là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à
+penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et
+de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive
+leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
+et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant
+qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus
+que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
+fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
+je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.»
+Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique
+et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une
+fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une
+fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
+disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune
+couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
+arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans
+les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il
+n'a plus de fleurs!
+
+--Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
+homme en montrant le calice desséché et blanchi.
+
+--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
+la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
+à tous deux.»
+
+Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
+fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un
+spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente.
+Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
+représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon
+à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
+dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
+cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la
+vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière,
+et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me
+mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le
+chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la
+froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
+arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon
+ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus
+songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit,
+vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse
+condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se
+dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie,
+à cette place où je suis né.
+
+--Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de
+soleil. Aussi vous en serez récompensé.
+
+--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.
+
+--On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon
+avant de s'éclipser.
+
+
+
+
+La bergère et le ramoneur
+
+
+As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et
+sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
+une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de
+roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de
+cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme
+entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
+riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
+front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».
+
+Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à
+prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire.
+
+Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table
+placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
+bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
+retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de
+bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit
+ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi
+propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà
+tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
+un prince, c'était tout comme.
+
+Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc
+comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la
+vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait
+posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient
+fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et
+également fragiles.
+
+Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en
+porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le
+grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité
+sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la
+main de la bergère.
+
+--Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
+de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède
+toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
+cachettes mystérieuses.
+
+--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
+petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze
+femmes en porcelaine!
+
+--Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire
+se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
+Et il s'endormit.
+
+La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
+chéri de son coeur.
+
+--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
+vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.
+
+--Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je
+pense que mon métier me permettra de te nourrir.
+
+--Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
+dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.
+
+Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit
+pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son
+échelle les aida du reste beaucoup.
+
+Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers
+l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la
+tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria:
+
+--Ils se sauvent! Ils se sauvent!
+
+Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de
+l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit
+théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les
+dames de carreau et de coeur, de trèfle et de pique, assises au premier
+rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
+derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en
+bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait
+l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La
+bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire.
+
+--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.
+
+Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
+table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout
+son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.
+
+--Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle
+était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.
+
+--Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
+grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les
+roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
+il approcherait.
+
+--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
+potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
+il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
+monde.
+
+--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien
+le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?
+
+--J'y ai pensé, répondit-elle.
+
+Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:
+
+--Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi
+à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit
+noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même;
+à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
+pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
+sur le monde.
+
+Il la conduisit à la porte du poêle.
+
+--Oh! que c'est noir, dit-elle.
+
+Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.
+
+--Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut
+brille la plus belle étoile.
+
+Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils
+grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
+l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits
+pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent
+épuisés. Il y avait de quoi.
+
+Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de
+la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
+bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la
+poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui
+garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.
+
+--C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
+grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
+serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener
+à la maison, si tu m'aimes un peu.
+
+Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait
+de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte
+qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût
+grand tort.
+
+Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à
+travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout
+agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui
+se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent
+la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
+tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait
+plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major
+général se tenait là où il avait toujours été, méditatif.
+
+--C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est
+cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir,
+elle tordait ses jolies petites mains.
+
+--On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le
+recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui
+met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt
+à nous dire de nouveau des choses désagréables.
+
+--Tu crois vraiment?
+
+Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.
+
+--Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter
+le dérangement.
+
+--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela
+coûterait très cher? dit-elle.
+
+La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son
+cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête.
+
+--Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le
+«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de
+quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère?
+
+Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le
+vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il
+ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de
+raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou,
+les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le
+pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent
+cassés.
+
+
+
+
+Le bisaïeul
+
+
+Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne
+la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire
+plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
+tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le
+petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de
+bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous
+et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait
+guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait
+alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une
+course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.»
+
+Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout
+rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin,
+peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas
+à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier.
+Laissons agir la Providence.»
+
+Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien
+tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les
+grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les
+seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les
+corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en
+joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang
+et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles
+étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
+Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y
+avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère,
+provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
+généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
+fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les
+serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite
+des noirs.
+
+--Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de
+grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.
+
+--C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère
+Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.
+
+Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil.
+Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné;
+il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants.
+Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
+pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son
+intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
+C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en
+arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
+toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et
+cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
+pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul
+écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric
+racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des
+forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les
+plus étonnantes!
+
+--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
+industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de
+destruction ils inventent pour s'entre-tuer!
+
+--Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on
+n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du
+reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
+depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
+peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres.
+
+Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
+ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique
+horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
+mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de
+la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par
+cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de
+façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait
+jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare;
+l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne
+n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait.
+
+--C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me
+fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à
+Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un
+meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus
+n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas.
+Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
+que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même
+que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine
+confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
+devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
+roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on
+se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On
+n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent.
+
+Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât
+à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le
+contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais
+il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où
+il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La
+séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan,
+braver flots et tempêtes.
+
+--Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes;
+tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve
+une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de
+terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il
+s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage
+se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau
+continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
+rapidement que la foudre.
+
+--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse
+un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est
+au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je
+l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de
+l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
+ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la
+nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.
+
+Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé
+là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
+photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul
+prit sa loupe et la regarda longtemps.
+
+--Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
+connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
+voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
+charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
+reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil.
+
+Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent
+en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils
+s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches
+dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué,
+ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent
+faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et
+on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.
+
+Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide
+cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit
+entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré
+les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé
+heureusement à terre.
+
+À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
+dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse
+d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
+une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte
+du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon père court aux
+renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que,
+d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres
+chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous.
+Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi
+aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en
+suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya
+deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
+lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit
+ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves
+coeurs dans tous les temps.
+
+
+
+
+Le bonhomme de neige
+
+
+Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
+corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
+agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde
+tout béat!
+
+Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.
+
+--Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore
+mes deux escarboucles.
+
+Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
+terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle
+façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au
+milieu des cris de joie des enfants.
+
+Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
+grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.
+
+--Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de
+neige.
+
+Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.
+
+--Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu
+là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si
+seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
+tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
+suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
+faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien de garde.
+
+Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il
+n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.
+
+--Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton
+prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!
+
+--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
+là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi
+plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
+ne nous revient que timidement par un autre côté.
+
+--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
+construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a
+disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
+il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un
+changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai
+des élancements et des picotements très forts.
+
+--Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de
+neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
+désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de
+disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
+n'est pas mon amie.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.
+
+Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide
+se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
+vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup
+d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de
+givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail.
+C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs
+brillantes.
+
+Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été,
+apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque
+branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les
+bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
+de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à
+briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
+éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
+couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.
+
+--Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait
+dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de
+neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne
+voit rien de plus beau!
+
+--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le
+jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!
+
+--Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
+es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître?
+
+--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a
+donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde!
+
+--Mais qui sont-ils donc?
+
+--Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
+la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!
+
+--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?
+
+--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des
+maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où
+je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle
+le vent glacé. Ouah! ouah!
+
+--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
+raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela
+m'écorche les oreilles.
+
+--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon,
+comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
+dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait
+sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On
+m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme
+de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu
+peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui,
+je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans
+les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les
+enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
+là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon
+poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je
+me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore.
+
+--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme
+de neige après un instant de réflexion.
+
+--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
+cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
+la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et
+alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu
+l'apercevras.
+
+Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir,
+reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
+brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait
+encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.
+
+--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.
+
+Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe
+féminin.
+
+--Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices?
+
+--Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on
+me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune
+des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent
+très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps,
+j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.
+
+Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il
+lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le
+poêle était posé.
+
+--Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
+Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon voeu le
+plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par
+la fenêtre!
+
+--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
+toi.
+
+--C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
+détruit.
+
+Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme
+douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler,
+peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
+pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
+s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
+recevait des reflets rouges.
+
+--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
+bouche!
+
+La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
+Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du
+cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
+qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le
+poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
+plaisir pour un Bonhomme de neige.
+
+Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
+campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux
+s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
+claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait
+après lui l'écho de la colline voisine.
+
+Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être,
+mais il ne l'était pas.
+
+Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans
+l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
+repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
+satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où
+peut souvent sortir notre malheur.
+
+C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un
+ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur
+pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
+restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se
+douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.
+
+--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
+ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!
+
+Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait,
+plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
+plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
+et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants
+l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
+neige.
+
+--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
+dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!
+
+Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.
+
+--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
+cour:
+
+
+ _Ohé! voici l'hiver parti_
+ _Et voici Février fini!_
+ _Chantons: Coucou!_
+ _Chantons! Cui... uitte!_
+ _Et toi, bon soleil, viens vite!_
+
+
+Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.
+
+
+
+
+Bonne humeur
+
+
+Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne
+humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir
+avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et
+rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur
+étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa
+profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit
+et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des
+lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant:
+«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père
+n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
+profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce
+monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa
+place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'évêque, devant
+les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de
+corbillard!
+
+Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon
+père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort,
+avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
+à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
+qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
+à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup
+mieux que vous ne le pensez!»
+
+C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au
+cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la
+joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné
+au Courrier royal.
+
+Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
+bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier
+royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
+l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a
+tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui
+sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une
+domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix,
+mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes
+oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle
+également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
+rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
+garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre
+vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
+douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.
+
+La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent
+mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
+bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
+Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant,
+tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
+entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
+leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
+apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
+rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce
+à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour
+instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
+encore....
+
+Nous voici au cimetière.
+
+Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un
+rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de
+la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît
+un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
+réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait
+le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au
+théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par
+exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de
+la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et
+non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
+un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà
+du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à
+cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public
+applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne
+va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui
+étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
+au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas;
+tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
+maintenant, il est mort.
+
+Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine
+noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
+été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
+plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et
+vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon
+de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
+qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
+travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
+adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
+pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec
+tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie.
+
+Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout
+ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée.
+Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
+moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
+Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris
+et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée
+ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
+s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle
+soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut,
+selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son
+idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire
+personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa
+belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste.
+
+Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit
+pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
+était vraiment avare!
+
+Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
+trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
+et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait
+par: «_Mi manca la voce!_», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix».
+Ce fut la seule vérité de sa vie.
+
+Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le coeur se met à
+piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
+jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le
+sien n'a jamais eu lieu...!
+
+Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la
+bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y
+pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait
+son prochain.
+
+Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun
+croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier
+et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de
+l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui
+avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
+famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même
+si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient
+minuit.
+
+Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait
+avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le
+cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
+fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné
+et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
+l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils
+reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
+que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire
+ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
+met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
+et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple
+lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.
+
+Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe
+avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne
+humeur.»
+
+C'est mon histoire.
+
+
+
+
+Le briquet
+
+
+Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
+sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il
+rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière.
+Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.
+
+--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
+es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.
+
+--Merci, vieille, dit le soldat.
+
+--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux.
+Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
+fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
+tu m'appelleras.
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?
+
+--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu
+te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de
+lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
+clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un
+grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
+comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon
+tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien
+et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
+prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si
+tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un
+chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
+t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des
+pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je
+peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu'à entrer dans la
+troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le
+coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
+je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
+n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
+pièces d'or que tu voudras.
+
+--Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
+faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
+chose.
+
+--Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
+grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre.
+
+--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.
+
+--Voilà--et voici mon tablier à carreaux bleus.
+
+Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
+voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient
+des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui
+avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.
+
+--Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
+tablier de la sorcière.
+
+Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
+referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
+deuxième chambre.
+
+Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands
+comme des roues de moulin.
+
+--Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
+mal.
+
+Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
+ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
+poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre.
+
+Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là
+étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
+tournaient dans sa tête comme des roues.
+
+--Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie,
+il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
+bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.
+
+Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous
+les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les
+fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor!
+
+Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses
+poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne
+presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
+fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria
+dans le tronc de l'arbre:
+
+--Remonte-moi, vieille.
+
+--As-tu le briquet? demanda-t-elle.
+
+--Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le
+prendre.
+
+Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec
+ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or!
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.
+
+--Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!
+
+--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
+faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête.
+
+--Non, dit la vieille sorcière.
+
+Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
+Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança
+sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.
+
+Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les
+plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche....
+
+Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur
+aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le
+soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables.
+
+Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de
+tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa
+fille, la ravissante princesse.
+
+--Où peut-on la voir? demandait le soldat.
+
+--On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand
+château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le
+roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille
+épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout.
+
+--Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que
+c'était tout à fait impossible.
+
+Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le
+jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand
+coeur--se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents
+ont de peine à avoir quelques sous.
+
+Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui,
+tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!»
+Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup
+d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où
+il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
+aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses
+chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le
+voir... trop d'étages à monter.
+
+Par un soir très sombre--il n'avait même plus les moyens de s'acheter
+une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
+poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière
+l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où
+l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
+grands comme des soucoupes est devant lui.
+
+--Qu'ordonne mon maître? demande le chien.
+
+--Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout
+ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti
+et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
+pièces de cuivre.
+
+Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le
+battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de
+cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait
+les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le
+gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
+redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements
+luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient
+beaucoup d'affection pour lui.
+
+
+Cependant un jour, il se dit:
+
+«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
+dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester
+prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces
+tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?»
+
+Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des
+soucoupes apparut.
+
+--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
+j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien
+était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la
+princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse
+qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse.
+Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un
+baiser car, lui, c'était un vrai soldat.
+
+Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le
+lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la
+princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat
+et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une
+histoire! dit la reine.
+
+Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit
+suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un
+rêve ou bien ce que cela pouvait être!
+
+Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
+donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
+la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
+derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la
+grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec
+un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
+elle rentra se coucher.
+
+Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
+traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très
+malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
+reconnaître.
+
+Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
+sortirent pour voir où la princesse avait été.
+
+--C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une
+croix.
+
+--Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la
+deuxième porte.
+
+--Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est
+bien inutile de chercher davantage.
+
+Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres
+choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
+coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
+remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur
+le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se
+répande tout le long du chemin que suivrait la princesse.
+
+Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du
+soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour
+l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin
+depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et
+la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été.
+
+Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
+faisait noir!
+
+--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à
+entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge.
+
+Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin
+suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le
+voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
+défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une
+telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
+près des barreaux au travers desquels le soldat regardait.
+
+--Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé.
+Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon
+briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.
+
+Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
+jambes à son cou, trouva le briquet....
+
+En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se
+tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
+reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges
+et tout le conseil.
+
+Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait
+lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours
+accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine
+--d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
+dernière en ce monde.
+
+Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son
+briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois
+chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
+des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
+chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.
+
+--Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat.
+
+Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du
+conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
+le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
+en mille morceaux.
+
+--Je ne tolérerai pas... commença le roi.
+
+Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en
+l'air à leur tour.
+
+Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria:
+
+--Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse
+princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
+chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens
+sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes.
+
+La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint
+reine, ce qui lui plaisait beaucoup.
+
+La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très
+grands yeux.
+
+
+
+
+Ce que le Père fait est bien fait
+
+
+Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
+pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de
+bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention.
+Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de
+vieilles maisons de paysans.
+
+Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
+nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
+manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut
+s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un
+sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent
+des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout
+le monde, sans distinction.
+
+Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
+paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
+trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
+paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
+pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins
+qui, en retour, lui rendaient quelques services.
+
+Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
+cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre
+quoi?
+
+--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la
+ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras
+sera bien fait.
+
+Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du
+cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son
+chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et
+l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger.
+
+--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère.
+
+Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
+poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
+au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin.
+Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait
+devant lui une vache. Le vieux pensait:
+
+--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
+échange.
+
+--Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
+cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
+rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?
+
+--Avec plaisir, dit l'homme à la vache.
+
+Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir,
+puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour
+aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un
+coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite.
+Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde.
+C'était un mouton bien gras.
+
+--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
+assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous
+pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
+mieux pour nous qu'une vache.
+
+Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.
+
+--Parfaitement, dit l'autre.
+
+On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à
+coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
+le bras.
+
+--Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de
+plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle
+pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous
+avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon
+mouton?
+
+L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.
+
+Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand
+route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se
+pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
+terre à côté.
+
+Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être
+écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes
+très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
+glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le
+paysan s'écria:
+
+--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la
+poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
+toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
+échange.
+
+--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
+receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.
+
+--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
+prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et
+se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient
+bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra.
+
+Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.
+
+--Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan.
+
+--Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.
+
+--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je
+voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
+pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode
+jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait
+la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
+mieux.
+
+--Que m'en donnerais-tu? dit le garçon.
+
+--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.
+
+L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac
+près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.
+
+Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
+marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
+qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux
+Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la
+ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver
+une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et
+regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les
+Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées
+d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que
+pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur
+froideur continuelle.
+
+Or, voici ce qui arriva:
+
+--Psiii, psiii! entendirent-ils près du four.
+
+--Qu'est-ce? demandèrent-ils.
+
+Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et
+ainsi de suite jusqu'aux pommes.
+
+--Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
+attendre.
+
+--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le
+père fait est toujours bien fait.»
+
+--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
+si tu veux.
+
+--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
+qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.
+
+--Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes.
+
+Et le pari fut fait.
+
+La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent
+avec le sac de pommes. Les voici arrivés.
+
+--Bonsoir, la mère!
+
+--Dieu te garde, mon vieux!
+
+--L'échange est fait.
+
+--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
+l'embrassait.
+
+--Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.
+
+--Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages,
+du beurre, du fromage. Excellent échange!
+
+--Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.
+
+--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
+brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
+Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout!
+
+--Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.
+
+--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu
+penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à
+toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
+qu'elle ait le temps d'engraisser.
+
+--Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.
+
+--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous
+les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en
+avoir.
+
+--Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.
+
+--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
+remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
+quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce
+que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon,
+naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la
+civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il
+en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui
+demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a
+rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est
+moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en
+suis contente, mon petit père!
+
+--Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a
+pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.
+
+Ils comptèrent au paysan l'or sur la table.
+
+C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
+le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
+parfait.
+
+Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
+connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT
+EST BIEN FAIT.
+
+
+
+
+Chacun et chaque chose à sa place.
+
+
+C'était il y a plus de cent ans.
+
+Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré
+d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du
+pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui
+penchait ses branches au-dessus du fossé.
+
+Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.
+
+La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le
+pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite,
+que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
+pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais
+avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
+seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
+la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
+en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.
+
+--Chacun à sa place! cria-t-il.
+
+Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
+rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens
+aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:
+
+De beaux oiseaux viennent avec le vent!
+
+La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
+la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
+au-dessus du fossé.
+
+Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la
+branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans
+les roseaux, quand une main robuste la saisit.
+
+C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était
+empressé de venir à son secours.
+
+--Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la
+déposant sur le chemin.
+
+Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop
+dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.
+
+--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux
+gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande
+salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de
+service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent.
+
+À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
+devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
+C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
+bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
+étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après
+l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues
+oreilles.
+
+On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
+s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au
+malheureux de boire du vin dans un bas.
+
+--Presse-toi! lui cria-t-on.
+
+C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
+troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu.
+
+--Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
+Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
+voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette.
+
+Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
+d'approbation.
+
+Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier
+avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son
+tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
+s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car
+c'était son arbre, lui semblait-il.
+
+Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait
+de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais
+bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.
+
+Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le
+château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut
+achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé
+et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et
+l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
+maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux
+cartes.
+
+--C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où
+le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
+inventa le jeu de cartes.
+
+Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
+d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses
+nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de
+haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
+long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
+reste à dire.
+
+On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait
+elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du
+dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du
+bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
+château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des
+arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même
+était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
+maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
+ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
+soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller
+de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier
+colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants
+grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas
+tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
+famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation.
+
+Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
+non taillé.
+
+--C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut
+l'honorer et le vénérer, enfants.
+
+Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.
+
+Cent années passèrent.
+
+C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château
+était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
+des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de
+jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
+branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est
+superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au
+milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien
+un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent
+avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
+haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y
+avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un
+petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre
+qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
+abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était
+sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue
+superbe.
+
+La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
+pouvait croire qu'il n'y en avait pas.
+
+Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot
+d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
+place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans
+un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux
+vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé
+d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose
+à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
+avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par
+les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les
+deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
+ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château.
+Il mena un jour les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d'être
+confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.
+
+Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
+tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le
+précepteur arracha une branche.
+
+--Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille.
+C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
+pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le
+vieil arbre....
+
+Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
+vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
+illustre et la jeune baronne elle-même descendait.
+
+Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun
+et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur
+semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur
+rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de
+grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et
+de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que
+la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
+quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient
+être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison
+filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible
+tout haut.
+
+Le précepteur prit la parole:
+
+--Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les
+nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à
+mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce
+n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
+nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter
+plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la
+ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse
+de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme
+de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui
+venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait
+quelques shillings.
+
+--La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il.
+
+«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la
+porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner
+quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
+simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au coeur et
+le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de
+notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
+qui réconcilie?»
+
+Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.
+
+--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.
+
+«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
+qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.»
+
+Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant
+avait eu le temps de tailler sa flûte.
+
+Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des
+environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était
+pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.
+
+On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte
+de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus.
+
+Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui
+exécutèrent. C'était bien assez, du reste.
+
+--Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités.
+Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose?
+
+En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de
+l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le
+précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte.
+
+Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
+jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par
+prendre la flûte et la porter à sa bouche.
+
+Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une
+locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt.
+En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait:
+
+--Chacun à sa place!
+
+Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à
+l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à
+l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent
+scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table!
+
+Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur,
+où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près
+d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la
+plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte
+était juste, comme on doit l'être.
+
+L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était
+fils de son père, alla droit au poulailler.
+
+La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
+fini du: «Chacun à sa place!»
+
+Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta
+qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte».
+
+Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
+gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
+salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils
+étaient peints de main de maître, on les restaura.
+
+«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité
+est longue, plus longue que cette histoire.
+
+
+
+
+Le chanvre
+
+
+Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
+molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
+répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
+lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant
+lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
+deviennent que plus beaux.
+
+«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
+atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce
+de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
+heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La
+chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant!
+Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!
+
+--Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le
+monde; mais nous avons de l'expérience, nous.»
+
+Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent:
+
+Cric, crac! cric, crac! crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil
+brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je
+suis bien heureux!»
+
+Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
+l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
+mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
+rôtir. Ô cruauté!
+
+«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
+souffrir, et souffrir c'est apprendre.»
+
+Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y
+comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit
+tout à fait la tête.
+
+«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
+qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il
+répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier,
+et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne
+faisaient qu'un morceau.
+
+«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
+chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur:
+
+Cric, crac! Cric, crac! Crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
+beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis
+si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
+condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
+vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
+que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
+soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé
+a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le
+plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!»
+
+La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on
+la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable;
+mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze
+belles chemises.
+
+«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
+Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il
+faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est
+vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
+félicité!»
+
+Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile.
+
+«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien
+disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?»
+
+Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
+fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées,
+broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles
+étaient devenues du superbe papier blanc.
+
+«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin
+qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas
+sur moi? Ma chance est sans égale.»
+
+Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
+nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand
+bienfait pour le papier que cette écriture.
+
+«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites
+fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
+à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
+rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien
+entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en
+degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je
+songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au
+contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
+je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
+lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
+maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement
+heureux.»
+
+Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout
+ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines
+de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une
+infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
+même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait
+été usé.
+
+«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé.
+Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père!
+C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la
+plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde;
+leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!»
+
+Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de
+se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
+sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais
+ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable
+progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
+avance toujours.»
+
+Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé,
+car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour
+habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
+mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
+après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se
+sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de
+papier fut jeté dans le feu.
+
+Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
+s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
+porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
+toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant,
+devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent
+en langues de feu.
+
+«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la
+flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit
+par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
+êtres invisibles à l'oeil des hommes. Ils égalaient justement en nombre
+les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui
+les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta
+plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
+cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges.
+
+Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée:
+
+Cric, crac! Cric, crac! Crac!
+
+C'est fini! C'est fini! C'est fini!
+
+Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici
+précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
+heureux.»
+
+Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
+ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.
+
+
+
+
+Cinq dans une cosse de pois
+
+
+Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse
+était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était
+bien vrai pour eux!
+
+La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de
+leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....
+
+Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y
+faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
+les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en
+rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.
+
+--Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu
+que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
+au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.
+
+Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.
+
+--Le monde entier jaunit, disaient-ils.
+
+Et ça, ils pouvaient le dire.
+
+Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
+mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.
+
+--On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient....
+
+--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
+plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.
+
+--À la grâce de Dieu! dit le plus gros.
+
+Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai
+soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son
+fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
+tira.
+
+--Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
+pourra.... Et le voilà parti.
+
+--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me
+convient... et le voilà parti.
+
+--Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
+sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être
+placés dans le fusil.
+
+--C'est nous qui irons le plus loin.
+
+--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.
+
+Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la
+mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre
+molle--la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais
+Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.
+
+--Arrive que pourra, répétait-il.
+
+Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
+nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros
+ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne
+l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute
+mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
+pouvoir ni vivre, ni mourir.
+
+--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux
+filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a
+partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je
+voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles
+restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa
+soeur.
+
+Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée,
+patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors
+pour gagner un peu d'argent.
+
+Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait
+partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et
+sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.
+
+--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue
+au vent.
+
+La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.
+
+--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles
+vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit
+jardin à regarder.
+
+Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle
+puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.
+
+--Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa
+mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
+bien aussi, me lever et sortir au soleil.
+
+--Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.
+
+Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de
+joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent
+et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du
+chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support
+pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
+qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.
+
+--Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin.
+
+Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille
+malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps
+la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins
+elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants
+de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
+put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.
+
+Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une
+fleur de pois rose était éclose.
+
+La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement
+sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.
+
+--C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser
+afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi
+aussi, dit la mère tout heureuse.
+
+Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.
+
+Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le
+vaste monde.
+
+«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le
+jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
+arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils
+se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter
+jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et
+des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.
+
+--Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois
+qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
+remarquable des cinq de la cosse.
+
+Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la
+petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait
+les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.
+
+Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.
+
+
+
+
+La cloche
+
+
+Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg,
+lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
+fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre
+entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église;
+mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
+voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville,
+là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a
+moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par
+les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
+qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de
+ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
+doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à
+l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son
+sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?»
+Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
+les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
+étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils
+aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux
+saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un
+pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui;
+mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de
+sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du
+diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le
+chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient
+que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants
+de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et
+racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
+qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
+talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait
+la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant.
+La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit
+mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait
+ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même
+si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
+assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien
+des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul
+qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était
+guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il
+avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
+temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres
+insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui
+produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de
+Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du
+courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la
+cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
+une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le
+mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
+fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
+furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
+l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de
+la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait;
+aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt.
+Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que
+jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en
+rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se
+dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant,
+rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à
+la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à
+mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.»
+Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce
+fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses
+bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
+tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
+milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra
+en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin
+sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se
+mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les
+autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier
+de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et
+s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil
+pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux
+entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec
+eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
+étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des
+rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux
+devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent
+fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles
+s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à
+tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut
+sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils
+allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici!
+disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
+probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.»
+Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si
+plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
+il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter
+l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile
+d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de
+hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la
+marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
+roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une
+nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
+dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de
+mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies
+fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher;
+son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là
+la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
+pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.»
+Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la
+découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
+atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte
+d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un
+pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de
+la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!»
+s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième
+déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de
+si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce
+n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi;
+les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
+mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et
+s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en
+fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine
+se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se
+trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
+vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais
+la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par
+moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du coeur», se dit-il;
+maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
+d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
+il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite
+pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
+avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui
+avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
+habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir
+accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il
+était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si
+délicieusement fait vibrer son coeur.» C'est charmant, dit le fils du
+roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par
+la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des
+manches trop courtes de sa jaquette.
+
+--«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
+de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là
+la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent?
+
+--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils
+du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui
+s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son
+visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable
+qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
+rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
+mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde,
+s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il
+aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
+firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.»
+Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
+il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer.
+Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où
+il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses
+vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de
+vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges,
+bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
+les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
+savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en
+cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté
+les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en
+extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
+éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec
+attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son
+déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se
+fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh!
+Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
+d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher
+élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
+peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
+le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
+angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
+vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.
+Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et
+magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre
+la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait
+de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole
+sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les
+piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
+le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières
+étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était
+toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
+créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre
+garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du
+temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans
+l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils
+se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les
+bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui
+animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
+entendre les alléluias des anges du ciel.
+
+
+
+
+Le compagnon de route
+
+
+Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien
+ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite
+chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans
+la soirée.
+
+--Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
+sûrement à faire ta vie.
+
+Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut:
+on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus
+personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
+Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son
+père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et
+il s'endormit la tête contre le dur bois du lit.
+
+Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
+devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il
+l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne
+humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
+cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait:
+
+--Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du
+monde.
+
+Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort
+et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès!
+
+La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil,
+il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il
+entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il
+n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait
+entièrement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant
+il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
+les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela
+lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
+voulait lui dire:
+
+--Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau,
+c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille
+toujours bien pour toi.
+
+«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès
+de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.
+
+Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait.
+
+Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
+étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient
+bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des
+ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un
+bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien--et les petits
+oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à
+tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
+de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
+bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
+la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui
+avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était
+plus.
+
+De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans
+sa ceinture tout son héritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et
+quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde.
+Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père
+récita son Pater et dit:
+
+--Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme
+de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.
+
+Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes
+fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
+jeune homme:
+
+--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
+ici?
+
+Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille
+église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec
+son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les
+ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son
+bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
+replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son
+bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
+mille baisers.
+
+Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le
+monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
+traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des
+étrangers.
+
+La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
+mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux
+logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
+ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert
+constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et
+comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où
+les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une
+grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
+aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
+fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
+tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
+pas encore levé!»
+
+Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient
+entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et
+entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait
+été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant
+de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il
+pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant
+qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
+se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
+renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
+il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père.
+
+Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille,
+il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et
+content.
+
+Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre
+à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite
+église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était
+entrebâillée.
+
+«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai
+bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour
+faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage
+grondait au-dehors, que les éclairs luisaient.
+
+À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune
+brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à
+terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore
+enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
+bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
+méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien
+vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être
+enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
+de l'église.
+
+--Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le
+dormir en paix au nom du Christ.
+
+--Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous
+devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est
+mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
+chien à la porte de l'église.
+
+--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johannès, c'est tout mon
+héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
+l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien
+sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
+aide.
+
+--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
+ferons rien, tu peux y compter.
+
+Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté
+naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui
+joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
+forêt.
+
+Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il
+voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
+n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
+relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les
+grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
+qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les
+jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées,
+une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des
+ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits
+de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
+du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en
+boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en
+l'air comme de grandes toiles d'araignées.
+
+Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière
+lui:
+
+--Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il?
+
+--Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un
+pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.
+
+--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route
+ensemble.
+
+--Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis.
+
+Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons
+tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus
+malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait
+parler de tout.
+
+Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
+déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle
+était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et
+portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier
+relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de
+petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près
+d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
+s'était cassée la jambe, la pauvre vieille.
+
+Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son
+compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et
+déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de
+rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
+verges qu'elle avait dans son tablier.
+
+--C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre.
+
+Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était
+pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui
+donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec
+l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus
+leste qu'avant.
+
+--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon.
+
+--Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent.
+
+Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.
+
+--Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais
+nuages. C'est inquiétant.
+
+--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
+d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des
+nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
+beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.
+
+Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée
+entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient
+droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village
+entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi
+Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien
+reposer et rassembler des forces.
+
+En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de
+monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
+d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour
+pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
+place--la meilleure du reste--, son énorme bouledogue--oh! qu'il
+avait l'air féroce--assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme
+tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire
+tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours.
+De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
+tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
+d'aérer la salle.
+
+C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se
+levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
+la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
+C'était affreux!
+
+Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine,
+la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue
+avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
+public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il
+pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
+avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt
+graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer
+elle-même ses membres délicats--on n'avait nul besoin de tenir sa
+ficelle--, elle était semblable à une personne vivante, à la parole
+près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin
+de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce
+dont les autres étaient bien incapables.
+
+La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se
+mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
+le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
+qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient
+les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient
+là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement,
+dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu
+graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
+émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or,
+supplia:
+
+--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!
+
+À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de
+marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
+promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
+soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
+poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
+grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il
+graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec
+tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
+regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la
+cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la
+pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut.
+Quelle joyeuse nuit!
+
+Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la
+compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes
+forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers
+d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
+dans la verdure et la vue s'étendait loin.
+
+Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
+étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait
+dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les
+monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses
+yeux et qu'il ne pouvait que répéter:
+
+--Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
+pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices!
+
+Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et
+les villes.
+
+À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant
+les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était
+si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
+oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et
+vint tomber mort à leurs pieds.
+
+--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
+l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.
+
+Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
+conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
+par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
+aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de
+l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un
+magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi.
+
+Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour
+faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
+rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que
+sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était
+certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une
+véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes.
+
+Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main.
+Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
+répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
+réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort
+de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la
+tête tranchée.
+
+Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui
+défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
+n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à
+ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
+la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou
+avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu
+renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette
+désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux
+avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais
+elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
+l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
+leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.
+
+--Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être
+fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en
+verrait de belles.
+
+À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse
+passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa
+méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de
+robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais,
+l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré
+de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et
+la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le
+cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et
+sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.
+
+Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui
+coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait
+exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait
+rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne
+put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas
+vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter
+les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme.
+
+--Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des
+gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi.
+
+Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
+détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il
+brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
+avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
+pour monter au château.
+
+--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.
+
+Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
+brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans
+une main et pomme d'or dans l'autre.
+
+--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
+tendre la main.
+
+Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à
+pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut
+s'essuyer les yeux.
+
+--Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les
+autres. Viens voir ici.
+
+Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
+terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
+rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu
+résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
+soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
+épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de
+tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de
+morts. Quel jardin pour une princesse!
+
+--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
+maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
+tout ceci me fend le coeur.
+
+Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
+puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse.
+
+À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
+dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la
+saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
+encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière
+vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait.
+
+Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
+confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il
+ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au
+château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient
+et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait,
+il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de
+réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
+vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
+était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et
+demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
+aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
+long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade.
+
+Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait
+reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au
+château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout
+triste.
+
+--J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
+ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher
+garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
+cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain
+quand tu seras parti, je pourrai pleurer.
+
+Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau
+prétendant et il y régnait une grande désolation.
+
+Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir
+autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à
+genoux dans l'église.
+
+Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à
+son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de
+la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut
+pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
+le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au
+cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus
+grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe
+cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
+château.
+
+Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
+quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
+blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
+montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
+pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta
+jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs!
+Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés.
+
+--Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de
+fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle.
+
+Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
+fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
+compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils
+traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient
+des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans
+une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
+bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
+pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents
+venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.
+
+Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu
+de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était
+fantastique.
+
+Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes
+de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le
+trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir
+de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
+un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches
+vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier,
+couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le
+trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur
+ce siège précieux, et la musique commença.
+
+De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
+n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De
+tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans
+la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière
+le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
+entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour
+celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment:
+des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait
+donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste
+aucune importance, ils étaient là pour le décor.
+
+Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle
+avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner?
+
+--Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
+de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes
+souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais
+n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
+manger.
+
+La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les
+yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
+compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
+soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se
+dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à
+coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès
+dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit.
+
+Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
+également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à
+propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
+priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui
+demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers.
+
+--Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En
+tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
+même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus
+jamais.
+
+Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au
+château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
+les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée,
+elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute
+l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en
+lui disant seulement: «Bonjour, toi!»
+
+Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé.
+Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint
+à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de
+tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste.
+Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
+voir ça! Tout le monde les applaudit.
+
+Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
+avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia
+Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain
+déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve.
+
+La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami
+vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus
+fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
+Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son
+gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve.
+Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
+générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
+ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
+étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.
+
+Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la
+troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable
+princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il
+perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.
+
+Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et
+s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
+ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois
+verges avant de s'envoler vers le château.
+
+La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits,
+les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme
+des joncs.
+
+La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une
+morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez
+violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
+fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
+la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
+atteignit la montagne.
+
+--Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
+pareille tempête.
+
+--Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier.
+
+Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième
+fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait
+plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir
+de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et
+inquiète.
+
+--Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une
+chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien
+plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.
+
+Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers
+la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
+trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des
+murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les
+grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
+guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique.
+
+Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de
+rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
+sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.
+
+Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa
+ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une
+pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui
+murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le
+compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par
+la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en
+retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
+sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le
+sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
+mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
+grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha.
+
+Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne
+pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé.
+
+Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient
+serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils
+toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
+habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la
+scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une
+robe toute noire, semblait aller à un enterrement.
+
+--À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès.
+
+Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en
+apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans
+l'assistance.
+
+Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
+prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
+homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement:
+
+--Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons.
+
+--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.
+
+Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait
+les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe
+noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à
+la joie. Trois boeufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets,
+furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper
+un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un
+vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
+vous donnait en prime six grands pains mollets.
+
+Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les
+gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et
+on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
+dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin:
+
+
+ _On voit ici tant de belles filles_
+ _Qui ne demandent qu'à danser_
+ _Au son de la marche du tambour._
+ _Tournez jolies filles, tournez encore_
+ _Dansez et tapez des pieds_
+ _Jusqu'à en user vos souliers._
+
+
+Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas
+Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
+heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès
+avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
+faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque
+la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
+pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger
+trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors
+elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son coeur.
+
+Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse
+cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle
+se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
+étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet,
+elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
+Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement
+l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
+belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
+yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement.
+
+Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé
+des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le
+compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès
+l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
+rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son
+bonheur.
+
+Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec
+grande amitié:
+
+--Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma
+dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient
+maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils
+le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi.
+
+Ayant parlé, il disparut.
+
+Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient
+d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait
+leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer
+avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays.
+
+
+
+
+Le concours de saut
+
+
+La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
+laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette
+compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
+venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.
+
+--Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
+serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança
+la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle
+avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que
+des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
+sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et
+portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
+qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort
+considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement
+dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes
+à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des
+portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur.
+
+--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
+depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en
+m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien
+la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
+pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
+rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
+de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de
+bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations
+uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
+divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
+rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de
+l'almanach qui prédit l'avenir.
+
+--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma
+petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta
+si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
+pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié
+moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était
+dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait.
+Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.
+
+--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
+flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
+droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un
+tabouret bas en or. Alors le roi déclara:
+
+--Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
+cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu
+l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort
+sous le front. Et elle eut la princesse.
+
+--C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu
+importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
+boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un
+corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
+prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit
+qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita
+sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:
+
+--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
+particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est
+peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie
+sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à
+l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que
+l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum
+par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus
+ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
+lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en
+se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
+haut.
+
+
+
+
+Le coq de poulailler et le coq de girouette
+
+
+Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
+toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
+deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
+changerons pas d'avis pour autant.
+
+La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y
+avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien
+qu'il était en fait une plante de serre.
+
+--Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
+peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également
+exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
+voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler
+lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que
+le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait
+même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
+poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
+contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
+presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
+voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
+et la tige, ce serait une bien belle mort.
+
+La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
+le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture
+entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de
+girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas,
+malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré
+et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du
+ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui
+piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires».
+
+--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
+ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes,
+né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de
+girouette.
+
+Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
+des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
+brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était
+nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
+répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout
+l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était
+inintéressant et lassant.
+
+--Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!
+
+Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il
+aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il
+s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
+poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui.
+
+La clôture gisait par terre et l'orage était passé.
+
+--Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
+aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance.
+
+Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les
+suivit.
+
+--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
+convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en
+oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger.
+--Quelle belle mort!
+
+Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
+dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules
+caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
+admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille.
+
+--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes
+poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde.
+
+Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.
+
+Le coq leur annonça la grande nouvelle.
+
+--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
+oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
+hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
+que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde!
+
+Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules
+et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très
+fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
+les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins
+piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les
+entendit, mais cela ne le fit même pas bouger.
+
+--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
+girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
+pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut
+même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même
+plus envie d'être perché là!
+
+Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
+même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel
+enseignement en tirerons-nous?
+
+--Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser!
+
+
+
+
+Les coureurs
+
+
+Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour
+proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.
+
+C'est le lièvre qui obtint le premier prix.
+
+--Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
+d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le
+colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
+offense pour moi.
+
+--Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la
+délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la
+persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs
+personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le
+colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au
+fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte;
+mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa
+précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
+l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids
+de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà
+pourquoi on lui a donné le second prix.
+
+--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
+pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
+d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je
+vole vite, vite, vite.
+
+--Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop
+vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à
+l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de
+patriotisme.
+
+--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
+roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
+froid, serai-je une autre fois admise à concourir?
+
+--Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
+attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme
+quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les
+pays chauds à l'étranger.
+
+--J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le
+colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un
+dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
+danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
+j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du
+premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
+flatter les puissants.
+
+--Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix
+ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède
+toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je
+fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
+mon avis par la majorité.
+
+«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
+admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai
+suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compté jusqu'à
+douze; j'étais arrivé à _l_: C'était donc au lièvre que revenait le
+premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et,
+comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au _c_
+et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on
+maintient les dates fixées, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix
+et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un
+point de départ fixe.
+
+--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été
+parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la
+vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut
+tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
+un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas
+question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
+considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
+
+«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté,
+qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le
+prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
+oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
+de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
+revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
+il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non
+plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
+
+--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
+lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me
+place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour
+juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus
+ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de
+se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez
+vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce
+que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
+bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
+moi.
+
+--Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le
+rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur
+et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du
+soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
+anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes soeurs,
+nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission
+du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je
+leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais
+je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de
+soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.
+
+--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de
+terre.
+
+--Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
+librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu.
+C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le
+lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il
+fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au
+colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
+belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il
+est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
+la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du
+concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire
+parlera de nous.
+
+
+
+
+Le crapaud
+
+
+Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui
+servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la
+margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent.
+Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
+dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
+étaient couvertes d'une maigre verdure.
+
+Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux
+venus, puisque c'est la vieille grand-mère--encore vivante--qui y
+était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là
+depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau,
+les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien
+qu'ils étaient un peu de leur espèce.
+
+Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au
+sec», comme ils disaient des pierres humides.
+
+La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée
+justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la
+subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
+avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée,
+les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne
+pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait
+--et elle le fit savoir à tous--que le puits n'était pas le monde
+entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
+grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne
+questionnaient plus.
+
+--Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les
+jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
+elle.
+
+--C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une
+pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même.
+
+Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
+mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent
+le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau.
+
+Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière
+par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils
+tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
+par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au
+juste qu'une pierre précieuse.
+
+--C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que
+je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et
+les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
+répondrai pas.
+
+--Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
+crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
+aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire
+aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire,
+c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits
+et regarder au-dehors, ce doit être magnifique!
+
+--Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le
+coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
+t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le
+monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec
+ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs.
+
+--Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh!
+
+Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de
+regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le
+lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
+hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était
+assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
+tomba tout au fond.
+
+En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.
+
+--Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais
+vu d'aussi laid.
+
+Et il lui allongea un coup de sabot.
+
+Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite
+caché au milieu des hautes orties.
+
+Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi
+vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
+avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant
+dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les
+feuilles des arbres.
+
+--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
+J'aimerais y rester toute ma vie.
+
+Il resta là une heure--et même deux.
+
+«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
+suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»
+
+Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil
+brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il
+traversait la route.
+
+--Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des
+démangeaisons.
+
+Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que
+bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient
+des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à
+passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir
+le monde. Cela lui parut tout naturel.
+
+«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
+Couac, ce serait merveilleux.»
+
+Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait
+certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit:
+
+«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
+qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.»
+
+La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
+indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.
+
+«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
+fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
+crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
+nature ne suffit pas.»
+
+Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda
+les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.
+
+--C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un
+mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu.
+
+Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand
+enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à
+profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait!
+
+--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
+le poussait à chercher toujours mieux.
+
+Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
+soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.
+
+--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout
+de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange
+nostalgie.
+
+Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit:
+
+«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour
+arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense
+seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
+il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et
+brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
+pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour
+cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière
+étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps
+de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est
+nécessaire. En avant, droit vers la route!»
+
+Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la
+route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des
+potagers. Il se reposa devant un carré de choux.
+
+--Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
+est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même
+place. Et il sauta dans le carré de choux.
+
+--Que c'est beau!
+
+--Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de
+chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de
+l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là.
+
+Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait
+bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
+de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule
+l'examina de côté, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait
+ce que signifiaient ces contorsions.
+
+«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui
+donner un autre coup de bec.
+
+Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.
+
+«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature
+rampante!»
+
+Et elle s'en alla disant:
+
+--Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que
+vous chatouiller dans la gorge.
+
+Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.
+
+--M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
+présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où
+est-elle?
+
+Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
+dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée
+moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en
+tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du
+chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
+Mais il faut que je monte plus haut.
+
+--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi,
+mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc.
+Nous souhaitons tous monter plus haut.
+
+Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et
+claquait du bec, la mère cigogne également.
+
+--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?
+
+Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et
+l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les
+créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l'autre s'emparait
+du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique;
+il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et
+en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon
+naturel et très gais.
+
+--Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le
+naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.
+
+--Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de
+la vie.
+
+--Mais il est si joliment laid, dit l'autre.
+
+--Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
+tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.
+
+--La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en
+histoire naturelle?
+
+--Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire
+qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans
+sa tête le plus précieux des joyaux?
+
+C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
+moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool.
+
+«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas
+l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu
+m'arriver.»
+
+Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
+Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux
+deux jeunes gens.
+
+--Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez
+leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler
+convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
+langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne
+ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
+pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent
+même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils
+appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des
+frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y
+pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous
+manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
+terre et des grenouilles.
+
+«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
+comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le
+père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs.
+
+La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays
+appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
+l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit
+crapaud et l'intéressait vivement.
+
+--Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
+des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
+ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que
+je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux
+que la pierre précieuse dans la tête.
+
+Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de
+s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
+de la vie.
+
+À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le
+crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
+serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas
+du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut,
+vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des
+étincelles.
+
+--Couac! couac!
+
+Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les
+rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit
+animal.
+
+
+
+
+Les cygnes sauvages
+
+
+Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
+hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
+fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la
+poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec
+des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par
+coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des
+princes. Leur soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal
+et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah!
+ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.
+
+Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal
+disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour:
+tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite»,
+au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et
+de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé
+en leur disant «de faire semblant».
+
+La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan
+et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les
+pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du
+monde.
+
+--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la
+méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.
+
+Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
+voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et,
+poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château
+vers le parc et la forêt.
+
+Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de
+l'endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
+planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés,
+battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
+leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste
+monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la
+grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer
+avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle
+s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au
+travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.
+
+Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand
+la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande
+colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne
+sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
+voulant voir sa fille.
+
+De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
+garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier,
+elle dit:
+
+--Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
+qu'elle devienne engourdie comme toi.
+
+--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
+aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.
+
+--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne
+méchante et qu'elle en souffre.
+
+Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte
+verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À
+l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
+front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement
+de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois
+coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été
+venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs
+elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le
+coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque
+pouvoir sur elle.
+
+Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix,
+enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses
+superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.
+
+Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que
+c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
+les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage
+n'importe pas.
+
+Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin
+d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le
+jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller,
+mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés
+comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les
+chercher, de les trouver.
+
+La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
+elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche
+d'arbre.
+
+Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur
+enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
+et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié
+du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme
+autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits
+accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.
+
+Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne
+pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons
+épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.
+
+Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
+vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient
+mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par
+laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
+n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
+croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
+reflétait clairement.
+
+Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si
+laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les
+yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses
+vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était
+là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le
+monde.
+
+Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à
+la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus
+profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.
+
+Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne
+l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
+pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
+arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
+fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça
+au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait
+ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
+pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
+les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns
+près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire
+qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
+pareille solitude!
+
+La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle
+se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
+s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
+très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras.
+Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai.
+
+Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
+dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
+pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.
+
+--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes
+d'or sur la tête nageant sur la rivière tout près d'ici.
+
+Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel
+serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers
+les autres leurs branches touffues.
+
+Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière
+jusqu'à son embouchure sur le rivage.
+
+Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais
+aucun voilier n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle
+aller plus loin? Elle considéra les innombrables petits galets sur la
+grève, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.
+
+--L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi,
+je veux être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette
+leçon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon coeur me le dit, vous me
+porterez jusqu'à mes frères chéris.
+
+Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient
+tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée
+ou larmes, qui eût pu le dire? La plage était déserte mais Elisa ne
+sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien
+plus différente en quelques heures qu'un lac intérieur en une année.
+
+Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes
+d'or sur la tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et
+formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et
+se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d'elle et
+battirent de leurs grandes ailes blanches.
+
+Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de
+cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes:
+ses frères.
+
+Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais...
+elle savait que c'était eux, son coeur lui disait que c'était eux, elle
+se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une
+immense joie de reconnaître leur petite soeur, devenue une grande et
+ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.
+
+--Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant
+que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre
+apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du
+soleil prendre soin d'avoir une terre où poser nos pieds car si nous
+volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous
+serions précipités dans l'océan profond.
+
+Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau
+pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser
+la mer et il n'y a pas d'île sur le parcours où nous puissions passer la
+nuit, un rocher seulement émerge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous
+serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est
+forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions
+cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
+humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère
+patrie car il nous faut deux jours--et les deux plus longs de l'année
+--pour faire ce voyage.
+
+Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos
+aïeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre
+grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre
+père, la haute tour de l'église où repose notre mère. Les arbres, les
+buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur
+la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante
+encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère
+patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite soeur chérie.
+Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous
+envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas
+notre pays. Et comment t'emmènerons-nous? Nous qui n'avons ni barque,
+ni bateau?
+
+--Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite soeur.
+
+Ils en parlèrent presque toute la nuit.
+
+Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de
+nouveau métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout
+à fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur
+les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le
+jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et
+une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.
+
+--Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une
+année, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de
+venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le
+bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez
+puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?
+
+--Oui, emmenez-moi! dit Elisa.
+
+Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule
+et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y
+étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en
+cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolèrent très
+haut, vers les nuages, portant leur soeur chérie encore endormie. Comme
+les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frères
+vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent
+ombrage.
+
+Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en
+se voyant portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. À côté d'elle
+étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une
+botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les
+cueillir et les avait déposées près d'elle, elle lui sourit avec
+reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait au-dessus
+de sa tête et l'ombrageait de ses ailes.
+
+--Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux
+semblait une mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière
+eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même
+et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau
+plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil
+montait et que le nuage s'éloignait derrière eux, ces ombres
+fantastiques s'effaçaient.
+
+Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins
+vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage
+se préparait, le soir approchait; inquiète, Elisa voyait le soleil
+décliner et le rocher solitaire n'était pas encore en vue. Il lui parut
+que les battements d'ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux.
+Hélas! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas assez vite. Quand le
+soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la
+mer et se noyer.
+
+Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prière.
+Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se
+rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient
+la tempête, les nuages s'amassaient en une seule énorme vague de plomb
+qui s'avançait menaçante.
+
+Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le coeur d'Elisa
+frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber,
+mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à
+moitié sous l'eau, alors seulement elle aperçut le petit récif
+au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tête de
+l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était plus qu'une étoile
+--alors elle toucha du pied le sol ferme--et le soleil s'éteignit comme
+la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude, ses
+frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que
+pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait
+sur eux en cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et
+le tonnerre roulait ses coups répétés.
+
+Alors la soeur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un
+cantique où ils retrouvèrent courage.
+
+À l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes
+s'envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent
+très hauts dans l'air, l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre
+semblait des millions de cygnes nageant.
+
+Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi
+dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les
+rocs et un château d'au moins une lieue de long, orné de colonnades les
+unes au-dessus des autres. À ses pieds se balançaient des forêts de
+palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin.
+Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais les
+cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était
+qu'un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée
+Morgane où ils n'oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa
+le regardait, montagnes, bois et château s'écroulèrent et voici surgir
+vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux
+fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue mais ce
+n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et
+devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle
+baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine
+glissant à la surface.
+
+Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre,
+pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de
+châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un
+rocher devant l'entrée d'une grotte tapissée de jolies plantes vertes
+grimpantes, on eût dit des tapis brodés.
+
+--Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus
+jeune des frères en lui montrant sa chambre.
+
+--Si seulement je pouvais rêver comment vous aider! répondit-elle.
+
+Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment
+Dieu de l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il
+lui sembla qu'elle s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de
+la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de
+beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert
+des baies dans la forêt.
+
+--Tes frères peuvent être sauvés! dit la fée, mais auras-tu assez de
+courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains
+délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle
+ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de
+coeur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que tu auras à
+endurer.
+
+«Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de
+cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement
+et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables
+--cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour
+en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de
+mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
+sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à
+l'instant où tu commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit
+terminé, même s'il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole,
+le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le
+coeur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N'oublie pas!»
+
+La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il
+faisait grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y
+avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux
+et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer
+son travail.
+
+De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du
+feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras
+mais elle était contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses
+frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin
+vert.
+
+Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la
+trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante
+belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle
+faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où
+tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques
+brûlantes s'effaçaient.
+
+Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses
+frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient
+absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps
+n'avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle
+commençait la seconde.
+
+Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout
+inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens.
+Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties
+qu'elle avait cueillies et démêlées et s'assit dessus.
+
+À ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et
+d'un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au
+bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte
+et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais
+il n'avait vu fille plus belle.
+
+--Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'écria-t-il.
+
+Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses
+frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour
+que le roi ne vît pas sa souffrance.
+
+--Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que
+belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or
+sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais!
+
+Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se
+tordait les mains, alors le roi lui dit:
+
+--Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!
+
+Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son
+cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.
+
+Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses
+coupoles s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le
+palais où les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les
+murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas
+d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente,
+elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux
+et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.
+
+Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté
+que toute la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi
+l'élut pour fiancée, malgré l'archevêque qui hochait la tête et
+murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu'une sorcière
+qui séduisait le coeur du roi.
+
+Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les
+plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la
+conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais
+pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur
+seule semblait y régner pour l'éternité. Le roi ouvrit alors la porte
+d'une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était
+ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où
+elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties
+était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà
+terminée,--un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.
+
+--Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le
+roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton
+luxe, tu t'amuseras à repenser à ce temps-là.
+
+Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à coeur, un sourire
+joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au
+salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son coeur
+et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L'adorable fille
+muette des bois allait devenir reine.
+
+L'archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles du roi,
+ils n'allaient pas jusqu'à son coeur, la noce devait avoir lieu. C'est
+l'archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la
+mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle
+étroit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur
+autrement lourde lui serrait le coeur, le chagrin qu'elle avait pour ses
+frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur
+vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si
+beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle
+s'attachait à lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier à
+lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette,
+muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit
+hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la
+grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l'autre. Quand
+elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.
+
+Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au
+cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment
+pourrait-elle sortir?
+
+«Oh! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de
+mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!»
+Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle
+sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit
+les longues allées et les rues désertes jusqu'au cimetière. Là elle vit
+sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses
+sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la
+fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière,
+cueillit des orties brûlantes et rentra au château.
+
+Une seule personne l'avait vue: l'archevêque resté debout tandis que
+les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons
+malveillants sur la reine, elle n'était qu'une sorcière!
+
+Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce
+qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche,
+les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient
+dire que ce n'était pas vrai, qu'Elisa était innocente.
+
+Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui
+avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de
+dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se
+levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître
+dans sa petite chambre.
+
+Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne
+se l'expliquait pas; elle s'inquiétait cependant et que ne
+souffrit-elle alors en son coeur pour ses frères! Ses larmes coulaient
+sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des
+diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette
+magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.
+
+Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne
+manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus
+de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la
+dernière, s'en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle
+redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa
+volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.
+
+Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient; ils la
+virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en
+approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle
+comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la
+figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir,
+reposé sur sa poitrine.
+
+--C'est le peuple qui la jugera, dit-il.
+
+Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.
+
+Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot
+sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la
+fenêtre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa
+tête, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de
+mailles brûlantes qu'elle avait tricotées devaient lui servir de
+couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus
+cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.
+
+Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les
+barreaux: c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors
+elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans
+doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage était presque
+achevé et ses frères étaient là....
+
+L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle--il
+l'avait promis au roi--mais elle, secouant la tête, le pria par ses
+regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit même il fallait que son
+travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses
+larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la quitta sur quelques
+méchantes paroles, mais continua sa besogne.
+
+Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties
+jusqu'à ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa
+devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas
+courage.
+
+Ce n'était pas encore l'aube--le soleil ne se lèverait qu'une heure
+plus tard--quand les onze frères se présentèrent au portail du château.
+Ils demandaient qu'on les mène auprès du souverain mais on leur répondit
+que c'était tout à fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n'eût osé
+le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu'à ce que le garde
+parût et le roi lui-même. À cet instant, le soleil se leva, plus de
+frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à
+tire-d'aile.
+
+Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brûler la
+sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait
+assise vêtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour
+de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement
+tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la
+mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commencée, dix cottes de mailles
+étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.
+
+--Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sûr pas
+de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries;
+arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.
+
+Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par
+les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la
+charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée,
+recula.
+
+--C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout
+bas.
+
+Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle jeta les
+onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur place parurent onze
+princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d'un
+de ses bras, car il manquait encore une manche à la dernière tunique
+qu'elle n'avait pu terminer.
+
+--Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente.
+
+Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant
+une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée
+par l'attente, l'angoisse et la douleur.
+
+--Oui, elle est innocente! dit l'aîné des frères.
+
+Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum
+se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du
+bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand
+buisson de roses rouges. À sa cime, une fleur blanche resplendissait de
+lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
+d'Elisa. Alors elle revint à elle.
+
+Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les
+oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour au château fut
+un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais
+vu.
+
+
+
+
+Le dernier rêve du chêne
+
+
+Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui
+arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'élevait un chêne antique et
+séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on
+ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.
+
+Souvent, par les beaux jours d'été, les éphémères venaient s'ébattre et
+tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces
+petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d'une
+joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne.
+
+--Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entière ne dure qu'un jour. Que
+c'est peu! Comme c'est triste!
+
+--Triste! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que
+j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement!
+l'air est si bon, si doux! je me sens tout transporté de bonheur.
+
+--Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trépassé.
+
+--Trépassé? s'écria l'éphémère. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi,
+es-tu aussi trépassé?
+
+--Non, j'ai déjà vécu bien des milliers de jours; nos journées ce sont,
+à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela?
+C'est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que
+tu peux imaginer.
+
+--En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut
+durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'éternité? En tout
+cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où
+j'ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel
+univers périra en même temps?
+
+--Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi;
+à mon tour, je ne puis me le figurer.
+
+--Eh bien! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons
+d'une façon différente.
+
+Et l'éphémère reprit sa danse folle et s'élança dans les airs, s'amusant
+de l'éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau
+satin; il respirait à pleins poumons l'air embaumé par les senteurs de
+l'églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur
+du foin coupé; et l'insecte se sentait comme enivré, à force de
+respirer ces parfum. La journée continua à être splendide; l'éphémère
+se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer en ronde
+avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l'insecte se sentit
+un peu fatigué de toute cette gaieté; ses ailes faiblissaient, et tout
+lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à
+choir sur la feuille d'une pâquerette, et souleva encore une fois sa
+petite tête pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer
+bleue. Puis ses yeux se fermèrent; un doux sommeil s'empara de lui:
+c'était la mort.
+
+Le lendemain, le chêne vit renaître d'autres éphémères; il s'entretint
+avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et
+s'endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta
+souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le
+temps de réfléchir: car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont
+interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu'en
+hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps
+approchait où il allait se reposer; l'automne était à sa fin. Déjà les
+taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà
+dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.
+
+«Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer
+gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront
+d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En
+réalité, comparé à nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors
+bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude
+couverture pour tes racines.
+
+Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour
+tout le long hiver; et il eut bien des rêves, où sa vie passée lui
+revint en souvenir.
+
+Il se rappela comment il était sorti d'un gland; comment, étant encore
+un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis
+il avait grandi à merveille; plusieurs fois, les gardes de la forêt
+l'avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des
+mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son
+quatrième siècle, et aujourd'hui personne ne songeait plus à le faire
+couper; il était devenu l'ornement de la forêt; sa superbe couronne
+dépassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer
+et il servait de point de repère aux marins. Au printemps, dans ses
+hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid; le coucou y était à
+demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L'automne,
+quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques
+de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce
+géant de la forêt et s'y reposaient une dernière fois avant
+d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.
+
+Maintenant donc, l'hiver était venu; après avoir longtemps résisté aux
+aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées; les
+corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et
+taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine
+qui s'annonçait pour eux.
+
+Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux
+chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait le sentiment de la fête
+qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens; il
+sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais
+il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui
+apparut:
+
+Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte; les rayons de soleil
+y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des
+reflets dorés. L'air était embaumé de senteurs vivifiantes; des
+papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à
+cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d'éphémères
+donnaient une sarabande.
+
+Voilà qu'un brillant cortège s'avance: c'étaient les personnages que le
+vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue
+suite d'années qu'il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des
+pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la
+croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois
+caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés; le cor
+de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une
+troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et
+bariolés, armés de hallebardes et d'arquebuses; ils dressèrent leur
+tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d'une orgie,
+ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques.
+
+Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un
+jeune couple; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte
+de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'écorce du
+chêne les initiales de leurs deux noms; et ils écoutèrent avec
+ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était
+suspendue dans les branches de l'arbre.
+
+Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant
+courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de
+part en part, montant jusqu'à sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes
+feuilles.
+
+Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la
+terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc
+s'élançait, sa couronne s'étendait en dôme, et montait toujours plus
+haut vers le ciel; et plus le chêne s'élevait, plus il éprouvait de
+bonheur, et il ne désirait que monter encore au-delà, jusqu'au soleil,
+dont les rayons brillants le pénétraient d'une chaleur bienfaisante. Et
+sa couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme une
+troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.
+
+C'était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles;
+elles luisaient de leur plus bel éclat; elles rappelaient au vieux
+chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus
+s'ébattre autour de lui.
+
+Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la
+plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu'il lui manquait quelque chose;
+il éprouvait l'ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les
+plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlevées comme
+lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il fût
+entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands
+et petits, prenant part à sa félicité.
+
+Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres
+feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu
+adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse,
+aussi bien qu'aux autres chênes, ses compagnons.
+
+Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement; les cimes de
+la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir
+jusqu'à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'élever plus
+vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les
+plus vite arrivés, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et
+blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des
+éclairs. Et l'on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et
+aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête
+leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins
+d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le
+susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce
+joyeux concert faisait une délicieuse harmonie.
+
+--Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde
+le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette?
+
+--Nous y sommes tous, tous! disaient en choeur les fleurettes, les
+arbres, les plantes, les habitants de la forêt.
+
+Le vieux chêne jubilait.
+
+--Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons
+dans un océan de délices! Quel miracle!
+
+Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se
+détachèrent de terre.» C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me
+voilà dégagé de tous liens; je puis m'élancer vers la lumière éternelle
+et m'y précipiter avec tous les êtres chéris qui m'entourent, grands et
+petits, tous!
+
+--Tous! dit l'écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête
+terrible soufflait sur mer et sur terre.
+
+Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de
+roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne; sa vigueur
+éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent
+l'ébranla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment où
+il rêvait qu'il s'élançait vers l'immensité des cieux. Il gisait là; il
+avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'éphémère
+après sa journée d'existence.
+
+Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël,
+l'ouragan s'était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des
+cloches; même dans la plus humble cabane régnait l'allégresse. La mer
+s'était calmée; à bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait
+lutté, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour
+célébrer la grande fête.
+
+--Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous
+servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier
+encore, je l'ai aperçu de loin; c'est la tempête qui l'a abattu.
+
+--Que d'années il faudra pour qu'il soit remplacé, dit un autre matelot.
+Et encore, il n'y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour
+grandir, comme lui.
+
+Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était
+étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle était
+toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare.
+
+À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de
+Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui
+leur a ouvert la voie de la vie éternelle: «La promesse est accomplie,
+chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh! joie sans pareille! Alléluia!
+Alléluia!»
+
+Et ils sentaient leurs coeurs élevés vers le ciel et transportés, tout
+comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s'était senti entraîné vers
+la lumière éternelle.
+
+
+
+
+L'escargot et le rosier
+
+
+Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors
+s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un
+rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans
+l'escargot? Eh bien, lui-même.
+
+--Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses
+bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du
+lait comme des vaches et des moutons.
+
+--À vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier.
+Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?
+
+--Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si
+pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot était
+presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le
+rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs
+toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança.
+
+--Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part.
+Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'été passa,
+l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et
+il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux.
+Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une
+nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et
+l'escargot.
+
+--Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt
+penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous
+pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je
+n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez
+rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous
+auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne
+serez plus que branches nues.
+
+--Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.
+
+--Évidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous
+jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
+seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas
+autrement?
+
+--Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais
+pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force
+me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours
+grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je
+ne pouvais pas faire autrement.
+
+--Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.
+
+--En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu
+encore bien davantage! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et
+méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.
+
+--Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le
+monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis
+amplement.
+
+--Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de
+nous-mêmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes
+roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?
+
+--Ce que j'ai donné? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il
+ne sert à rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez à faire éclore vos
+roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier
+donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous
+leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans
+sa coquille et la referma sur lui.
+
+--C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne
+peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et
+que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte.
+J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une
+autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune
+fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait
+bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie! Et le
+rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans
+sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des
+décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la
+poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa... mais dans
+le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de
+nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs
+maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas.
+Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera
+pas différente.
+
+
+
+
+La fée du sureau
+
+
+Il y avait une fois un petit garçon enrhumé; il avait eu les pieds
+mouillés. Où ça? Nul n'aurait su le dire, le temps étant tout à fait au
+sec.
+
+Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui
+faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe! Au même
+instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait
+tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni
+enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de
+contes et d'histoires pour leur faire plaisir.
+
+--Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un
+conte.
+
+--Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en
+souriant doucement. Mais où donc le petit s'est-il mouillé les pieds?
+
+--Ah! ça, dit la mère, je me le demande....
+
+--Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garçon.
+
+--Bien sûr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur
+de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à
+l'école.
+
+--L'eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à
+l'endroit le plus profond.
+
+--Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux
+monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.
+
+--Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que
+vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous
+touchez peut sortir une histoire.
+
+--Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent
+naître tout seuls et me frapper le front en disant: Me voilà!
+
+--Est-ce que ça va frapper bientôt? demanda le petit garçon.
+
+La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la
+théière et versa l'eau bouillante dessus.
+
+--Racontez! racontez!
+
+--Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent
+capricieux et n'arrive que lorsque ça lui chante. Stop! s'écria-t-il
+tout d'un coup, en voilà un! Attention, il est là sur la théière!
+
+Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se
+soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et
+si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela
+devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui
+envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel
+parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était
+assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes
+fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était
+faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.
+
+--Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garçon.
+
+--Oh! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'était une
+dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on
+l'appelle «la fée du Sureau». Regarde-la bien et écoute-moi....
+
+Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé
+dans le coin d'une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une
+belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa
+vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient
+bientôt célébrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste à
+quelle date. La fée du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire.
+"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne
+l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.
+
+--Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions
+petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où
+nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour
+faire un jardin.
+
+--Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces
+branches taillées et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine,
+bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux,
+vieux, sommes assis.
+
+--Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau,
+mon bateau, que j'avais taillé moi-même, y naviguait! Mais bientôt,
+c'est moi qui devais naviguer d'une autre manière.
+
+--Mais d'abord nous avions été à l'école pour tâcher d'apprendre un peu
+quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les
+deux. L'après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main
+dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et
+Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le
+roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les
+canaux.
+
+--Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues
+années, et pour de grands voyages!
+
+--Ce que j'ai pleuré à cause de toi! dit-elle, je croyais que tu étais
+mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me
+levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle
+tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si
+bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait
+passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et
+restai à la porte. Quel temps! Et comme j'attendais là, le facteur
+passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait
+voyagé! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais,
+j'étais si heureuse! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où
+poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être! Tu en
+racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de
+moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup,
+derrière moi, quelqu'un me prit par la taille....
+
+--Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....
+
+--Mais je ne savais pas que c'était toi! Tu étais arrivé en même temps
+que la lettre et tu étais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un
+grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu
+étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale!
+
+--Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous
+avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans
+Christian?
+
+--Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.
+
+--Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme,
+de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien à cette
+époque-ci de l'année que nous nous sommes mariés?
+
+--Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fée
+du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c'était la
+voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.
+
+Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux,
+qu'on fêtait les noces d'or, ils avaient déjà le matin apporté leurs
+voeux. Les vieux l'avaient oublié, alors qu'ils se rappelaient si bien
+ce qui s'était passé de longues années auparavant.
+
+Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux
+et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait
+tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu'on
+allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait
+dans l'arbre et criait «Bravo» avec les autres.
+
+--Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait.
+
+--Tu dois t'y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à
+notre fée.
+
+Ce n'était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la
+réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux
+buisson ne serait pas jailli de la théière.
+
+Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure
+et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui
+s'envola avec eux à travers l'espace. Voyage délicieux. La fée était
+devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une
+grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux
+bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus! Quel
+plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassèrent, ils avaient le
+même âge et les mêmes goûts.
+
+La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans
+leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père
+était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits.
+Sitôt qu'ils l'enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle
+tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois
+fines et fortes lui poussèrent, l'animal était robuste et fougueux. Au
+galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!
+
+Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous
+allons jusqu'au château où nous étions l'an passé. Et ils tournaient et
+tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'était autre que
+la fée, s'écriait:
+
+--Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand
+four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du côté de la route, le
+sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les
+poules et se rengorge! Nous voici à l'église, elle est tout en haut de
+la côte, au milieu des grands chênes dont l'un est presque mort. Et nous
+voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus
+tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En
+route, en route vers le beau château!
+
+Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se
+déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne
+tournaient qu'autour de la pelouse.
+
+Ensuite ils jouèrent dans l'allée et dessinèrent un jardin sur le sol;
+la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et
+cette fleur poussa exactement comme cela s'était passé devant nos deux
+vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits--comme nous l'avons raconté
+tout à l'heure.
+
+Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais
+ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de
+Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et
+ils volaient à travers le Danemark.
+
+Le printemps se déroula, puis l'été, et l'automne et l'hiver; mille
+images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son coeur,
+toujours la petite fille chantait: «Tu n'oublieras jamais tout ça!»
+Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon
+sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du
+sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le
+coeur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait
+souvent vers elle.
+
+--Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis
+qu'ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement
+éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses
+faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'était toujours le
+printemps dans l'odorante forêt de hêtres danoise.
+
+--Comme c'est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu'à toute allure ils
+passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et
+les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes
+nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les
+blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins
+de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de
+liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le
+soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.
+
+--Comme c'est beau, ici, à l'automne, dit la petite, et le ciel devint
+deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes
+couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens
+de chasse galopaient à toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages
+s'envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces
+s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des
+voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les
+enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes
+chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
+et de sorciers.
+
+--Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres
+couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les
+pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes
+tombaient du ciel l'une après l'autre.
+
+Dans la salle on allumait l'arbre de Noël. C'était l'heure des cadeaux
+et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les
+paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les
+plus pauvres enfants disaient: «Que c'est bon l'hiver!»
+
+Oui, tout était exquis quand la petite fille l'expliquait au garçon.
+Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la
+croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le
+garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde,
+loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de
+l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la
+lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes,
+et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre,
+c'était juste à la place de la fleur du souvenir.
+
+À mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il
+lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales
+de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui
+murmurait: «Qu'il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver».
+
+Des centaines d'images glissaient dans ses pensées.
+
+Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous
+un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder,
+et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La
+petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise
+dans l'arbre et les saluait de la tête, en disant: «C'est le jour de
+vos noces d'or!» Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
+baisers, alors elles brillèrent d'abord comme de l'argent, puis comme de
+l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque
+fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et
+reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari
+raconta à sa vieille l'histoire de la fée du Sureau comme on la lui
+avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent
+qu'elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus
+semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.
+
+--Oui, c'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée,
+les autres dryade, mais mon vrai nom est «Souvenir». Je suis assise
+dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!
+Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau.
+
+Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau était
+là, fraîche comme si on venait de l'y déposer. Alors, «Souvenir»
+sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tête, assis dans
+la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et l'histoire
+est finie.
+
+Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il
+avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun
+sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté
+l'histoire, allait justement s'en aller.
+
+--Comme c'était joli, maman, dit le petit garçon. J'ai été dans les pays
+chauds.--Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans
+le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se
+sentir dans les pays chauds.
+
+Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.
+
+--Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour
+savoir si c'était un conte ou une histoire!
+
+--Où est la fée du Sureau? demanda l'enfant.
+
+--Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu'elle y reste.
+
+
+
+
+Les fleurs de la petite Ida
+
+
+Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes! dit la petite Ida, elles
+étaient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent!
+Pourquoi? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa.
+
+Elle l'aimait beaucoup, l'étudiant, il savait les plus délicieuses
+histoires et découpait des images si amusantes: des coeurs avec des
+petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands châteaux
+dont on pouvait ouvrir les portes, c'était un étudiant plein d'entrain.
+
+--Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'étudiant. Elles sont allées
+au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatiguées.
+
+--Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.
+
+--Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent
+joyeusement de tous les côtés. Elles font un bal presque tous les soirs.
+
+--Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?
+
+--Si, dit l'étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis et les
+petits muguets.
+
+--Où dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.
+
+--N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite
+l'été, où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les
+cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain,
+c'est là qu'il y a un vrai bal, je t'assure!
+
+--J'ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les
+feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur!
+Où sont-elles donc? L'été, j'en avais vu des quantités.
+
+--Elles sont à l'intérieur du château, dit l'étudiant. Dès que le roi et
+les gens de la cour s'installent à la ville, les fleurs montent du parc
+au château et elles sont d'une gaieté folle.
+
+--Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce
+qu'elles dansent au château du roi?
+
+--Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa
+ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les fleurs entendent
+leur cliquetis, elles restent tout à fait tranquilles, cachées derrière
+les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. "Je sens
+qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les
+voir.
+
+--Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que
+je ne pourrai pas non plus les voir?
+
+--Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'oeil à
+travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y
+avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan, elle croyait être
+une dame d'honneur!
+
+--Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas?
+
+--Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas
+vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air
+de fleurs, ils l'ont été du reste. Ils se sont arrachés de leur tige et
+ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si
+c'étaient des ailes et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient
+fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée, de ne
+pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les
+pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes.
+
+--Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais
+été au château du roi, ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont
+gaies.
+
+--Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de
+botanique qui habite à côté (tu le connais). Quand tu iras dans son
+jardin, tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la
+nuit, elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. Si le
+professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une
+fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!
+
+--Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne
+savent pas parler.
+
+--Évidemment, dit l'étudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu
+pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la
+tête et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si
+elles parlaient.
+
+--Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.
+
+--Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une
+ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant
+oeillet rouge. Elle disait: «Tu es si joli, et je t'aime tant!» Mais
+le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitôt une grande tape
+à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais ça l'a terriblement
+brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie.
+
+--C'est amusant, dit la petite Ida en riant.
+
+--Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de
+chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa. Il n'aimait
+pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait
+découper des images si amusantes: un homme pendu à une potence et
+tenant un coeur à la main, car il avait volé bien des coeurs.
+
+Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme
+maintenant: «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la
+tête d'un enfant? Quelles inventions stupides!»
+
+Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et
+elle y pensait beaucoup.
+
+La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir
+dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades. Elle les
+apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table, dont le
+tiroir était plein de trésors. Dans le petit lit était couchée sa poupée
+Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: «Il faut absolument te lever,
+Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs
+sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être qu'elles
+guériront!» Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne
+dit pas un mot, elle était fâchée de prêter son lit.
+
+Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite couverture
+sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles,
+qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se
+lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que
+le soleil ne leur vînt pas dans les yeux.
+
+Toute la soirée, elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant
+lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit, elle
+courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure
+desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa
+mère, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: «Je sais
+bien que vous devez aller au bal!»
+
+Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.
+
+La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....
+
+Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser. Comme ce
+serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas, dans le château
+du roi.
+
+--Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées?
+
+Là-dessus, elle s'endormit.
+
+Elle se réveilla au milieu de la nuit; elle avait rêvé de fleurs et de
+l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des
+idées stupides et folles dans la tête.
+
+Le silence était complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brûlait sur
+la table, son père et sa mère dormaient.
+
+Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie? se
+dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte
+entrebâillée. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on
+jouait du piano dans la pièce à côté, mais tout doucement. Jamais elle
+n'avait entendu une musique aussi délicate.
+
+--Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que
+je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.
+
+«Si seulement elles voulaient entrer ici», se dit-elle.
+
+Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer, si
+légèrement. À la fin, elle n'y tint plus, c'était trop délicieux, elle
+se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte
+jeter un coup d'oeil.
+
+Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais il y
+faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers la fenêtre et
+éclairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les
+tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout
+dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. Sur
+le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.
+
+Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de l'avoir vu
+cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit: «Oh! comme il
+ressemble à Mademoiselle Line!» et tout le monde s'était moqué de lui.
+Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette
+demoiselle, et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle.
+
+Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où
+se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupées et en
+tira les rideaux. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se
+levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi
+voulaient danser.
+
+Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. Elle
+regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la Mi-Carême qui avait
+sauté par terre. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur?
+
+Il était très joli, après tout, ce martinet. À son sommet était une
+petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau.
+
+La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en
+plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très fort des pieds car
+elle dansait la mazurka, et cette danse-là, les autres fleurs ne la
+connaissaient pas.
+
+Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême devint
+grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria
+très haut: «Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un
+enfant! Ce sont des inventions stupides!» Et alors, elle ressemblait
+exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau,
+elle aussi était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui
+donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de
+nouveau et redevint une petite poupée de cire.
+
+Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était
+obligé de danser avec. Il n'y avait rien à faire: il se faisait grand
+et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au
+grand chapeau noir.
+
+Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter, surtout celles qui
+avaient couché dans le lit de poupée, et cette danse cessa.
+
+Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du
+tiroir où gisait Sophie, la poupée d'Ida, au milieu de tant d'autres
+jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de
+tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir.
+Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné.
+
+--Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?
+
+--Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.
+
+--Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!
+
+Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que
+l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle
+toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.
+
+Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa
+tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs
+accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait
+mal, et elles étaient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui
+avaient couché dans son lit.
+
+Elle ne s'était pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs
+d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et
+l'attirait juste au milieu du parquet, là où scintillait la lune, on
+dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie
+était bien contente, elle les pria de conserver son lit.
+
+Mais les fleurs répondirent:
+
+--Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si
+longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes. Mais dis à la petite
+Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, près de la tombe de son canari,
+alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus
+belles.
+
+--Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.
+
+Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies
+fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient
+venir, c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. En tête
+s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or:
+c'étaient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes
+giroflées et des oeillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient
+accompagnés de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient
+dans des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues et
+les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des
+clochettes. Venaient ensuite quantité d'autres fleurs, elles dansaient
+toutes ensemble, les violettes bleues et les pâquerettes rouges, les
+marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'était ravissant
+à voir.
+
+À la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite Ida se glissa
+aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu.
+
+Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt à la table
+pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle tira les rideaux du
+petit lit; oui, elles y étaient mais tout à fait fanées, beaucoup plus
+que la veille.
+
+Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir très
+sommeil.
+
+--Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.
+
+Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot.
+
+--Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dansé avec
+toi.
+
+Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de
+jolis oiseaux, l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes.
+
+--Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens
+viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que
+l'été prochain vous repoussiez encore plus belles.
+
+Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant
+Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils
+les avaient apportés pour les montrer à Ida. Elle leur raconta
+l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les
+enterrer.
+
+
+
+
+Le goulot de la bouteille
+
+
+Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre
+apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle
+fût la plus haute; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être
+sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de
+pauvres gens; mais la chambre où l'indigence était le plus visible,
+c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait
+une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet; en
+place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un
+bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans
+avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau
+sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus
+joyeux.
+
+--Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.
+
+C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus
+parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand
+nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes.
+
+--Rien ne t'empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres
+entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais
+perdu tout ton arrière-train, si tu n'avais plus que le cou et la
+bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon. Tu ne chanterais certes
+pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un être
+un peu gai dans cette maison.
+
+«Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du
+reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière, il m'arrivait de
+chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis
+les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien
+on me dit d'agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où
+la fille du fourreur fut fiancée! Il me semble que ce n'est que d'hier.
+Et cependant que d'aventures j'ai éprouvées depuis lors! Quelle vie
+accidentée que la mienne! J'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la
+terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures de ce monde.
+Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma
+curieuse histoire.»
+
+Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à
+la façon dont on l'avait, en soufflant, formée d'une masse liquide et
+bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le
+feu ardent d'où elle sortait; elle eut le désir de rouler et de s'y
+replonger. Mais à mesure qu'elle se refroidit elle éprouva du plaisir à
+figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus
+être perdue et confondue dans une masse.
+
+On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses
+soeurs, tirées toutes du même four; elles étaient de grandeur et de
+forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres
+simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres
+selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort
+bien se faire qu'une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire
+piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu'une
+bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela
+n'empêche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.
+
+On expédia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement
+entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se
+fit avec beaucoup de précaution; notre bouteille y vit la marque d'un
+grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle
+finirait après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir
+d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.
+
+La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand
+de vin; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut
+pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans
+bouchon; elle n'était pas à son aise; il lui manquait quelque chose,
+elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un
+cru célèbre; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une
+étiquette avec ces mots: Première qualité. Elle était aussi fière qu'un
+collégien qui a remporté le prix d'honneur: le vin était bon et la
+bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure.
+
+On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme;
+en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'idées de choses
+qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées
+où pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela résonnait en elle
+confusément.
+
+Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui
+l'emporta. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des
+saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et
+savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela.
+C'était la plus jolie fille de la ville.
+
+Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune
+fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette
+blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il
+montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune
+fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade
+d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec
+honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
+partir sur un navire.
+
+Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part.
+La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent,
+car elle était toujours dans le panier; elle en fut tirée enfin; la
+première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré
+sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que
+dans la voiture; mais elle était rayonnante de bonheur.
+
+Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit
+la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia
+plus tard le moment solennel où l'on tira pour la première fois le
+bouchon qui le fermait. _Schouap_, dit-il avec une netteté de son de bon
+augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le
+vin dans les verres!
+
+--Vivent les fiancés! s'écria le fourreur.
+
+Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiancée.
+
+--Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.
+
+Le jeune homme remplit de nouveau les verres:
+
+--Buvons à mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous
+célébrerons la noce!
+
+Et lorsqu'on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s'écria:
+
+--Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu
+ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un
+aussi beau rôle.
+
+Et il lança avec force la bouteille en l'air.
+
+La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de
+joncs sur le bord d'un petit étang: elle eut le temps d'y réfléchir à
+l'ingratitude du monde.» Moi, je leur ai donné de l'excellent vin, se
+disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.»
+
+Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit chanter
+encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis,
+survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils
+aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu la
+veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain
+pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille.
+
+La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle
+fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la
+traversée; le père devait le porter le soir en ville. Une fiole
+contenant de l'eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les
+garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient
+trouvée. La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle
+remplit de sa bonne eau-de-vie.
+
+--Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille
+pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage.
+
+Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde.
+Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l'emporta à bord de
+son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont
+il vient d'être parlé.
+
+Elle n'avait pas trop déchu; car le breuvage qu'elle contenait
+paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin
+qui s'y trouvait auparavant.»Voilà la meilleure des pharmacies!»
+disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une
+goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac.
+
+Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on
+la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument
+vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît
+garde à elle.
+
+Voilà qu'un jour s'élève une tempête; d'énormes et lourdes vagues
+soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise, une voie
+d'eau se déclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit
+noire. Le navire sombra.
+
+Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs
+sur un bout de papier: «Au nom du Christ! Nous périssons.» Il ajouta
+le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier
+dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au
+milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et
+le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.
+
+Le navire disparut, tout l'équipage disparut; la bouteille rebondissait
+de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère
+qui porte un dernier billet doux. Dans ces pérégrinations elle eut le
+bonheur de n'être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un
+requin.
+
+Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne
+devait qu'apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à
+laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin et le désespoir qu'il
+devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de
+l'incertitude qui accablaient la jeune fille. Où était elle? Dans
+quelle direction voguer pour atteindre son pays?
+
+La bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de
+droite et de gauche.
+
+Tout à coup elle vint échouer sur le sable d'une plage; on la
+recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants;
+le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de
+celui d'où elle était originaire.
+
+On la ramassa donc, et après l'avoir bien examinée de tous côtés, on
+l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
+retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait
+écrit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait
+fait naufrage, qu'il était question de cela sur le billet, mais voilà
+tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, ils
+remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande
+armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.
+
+Chaque fois qu'il venait des étrangers, on prenait le papier pour le
+leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle était
+écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l'écriture, qui
+n'était tracée qu'au crayon, s'effaça, devint de plus en plus difficile
+à distinguer et finit par disparaître entièrement.
+
+Après être restée une année dans l'armoire, la bouteille fut portée au
+grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles
+d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle
+versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des
+bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un
+tragique secret, un dernier soupir d'adieu.
+
+Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du
+grenier; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l'on n'avait démoli la
+maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperçut,
+et l'on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne
+comprendre absolument rien de ce qui se disait.» Si j'étais cependant
+restée en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du
+pays; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était
+impossible de m'instruire.»
+
+On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de
+nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaieté lui revint.
+Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gardé fidèlement, il périt
+dans la lessive.
+
+On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expédia au Nord; bien
+bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire,
+dans un coin obscur, où elle n'aperçut pendant tout le voyage ni
+lumière, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.»De
+cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?»
+
+Mais ce n'était pas le point essentiel; il fallait arriver à
+destination, et c'est ce qui eut lieu. On la déballa.» Dieu! quelles
+peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d'elle, pour
+emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cassée!»
+Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait
+chaque mot qui se disait: c'était de nouveau la langue qu'on avait
+parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur
+le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connût. Elle
+était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des
+mains de celui qui la tenait; dans son émoi elle s'aperçut à peine
+qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout à coup
+lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On
+l'y oublia pendant des années.
+
+Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la
+nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il
+donna une grande fête; dans les arbres du parc on suspendit, le soir,
+des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
+enflammées; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée
+était superbe; les étoiles scintillaient; il y avait nouvelle lune;
+elle n'apparaissait que comme une boule grise à filet d'or et encore
+fallait-il de bons yeux pour la distinguer.
+
+Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer,
+des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons
+fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement; elle revoyait enfin
+la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits
+de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y
+était-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y
+pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si
+pénétrée, qu'elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le
+grenier et tous ses autres déboires.
+
+Elle vit passer près d'elle un jeune couple de fiancés; ils ne
+regardaient pas la fête; c'est à cela qu'on les reconnaissait. Ils
+rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du
+fourreur et toute la scène du bois.
+
+Le parc avait été ouvert à tout le monde; les curieux s'y pressaient
+pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule
+une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés; cela la fit
+souvenir d'autres fiançailles; elle se rappela la même scène du bois à
+laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré; c'était la
+fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie.
+C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la
+bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé; la
+bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce
+qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est
+souvent ainsi dans la vie; on passe à côté l'un de l'autre sans le
+savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.
+
+Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la
+vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez
+un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas
+longtemps à chômer: elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche
+suivant devait monter en ballon.
+
+Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle,
+encore très nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les
+autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les
+interstices d'un panier où elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui
+était tout ahuri, sachant qu'on allait tout à l'heure, comme déjà une
+première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement
+des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait
+curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec
+violence jusqu'à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés.
+Alors, d'un bond furieux il s'élança dans les airs, emportant
+l'aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare
+retentit, et la foule cria: hourrah!
+
+«Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille; elle a
+cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphère à craindre de choc.»
+
+Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la
+vieille fille entre autres; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où
+pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet
+et devait se contenter d'une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant
+pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le
+renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre
+et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aéronaute qui
+plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se
+mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et
+enfin lança la bouteille en l'air, sans réfléchir qu'elle pourrait bien
+tomber sur la tête du plus honnête homme.
+
+La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle
+l'aurait voulu sur l'honneur qui lui était échu de dominer de si haut la
+ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler
+faisant des cabrioles; cette course folle en pleine liberté lui
+semblait le comble du bonheur; qu'elle était fière de voir longues-vues
+et télescopes braqués sur elle! Patatras! la voilà qui tombe sur un
+toit et se brise en deux; puis les morceaux roulèrent en bas et
+tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en
+mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi
+nettement que si l'on avait employé le diamant pour le détacher. Les
+gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent.» Cela ferait un
+superbe godet pour un oiseau», dirent-ils; mais, comme ils n'avaient
+ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu'ils
+avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille
+qui habitait sous le toit; peut-être pourrait-elle faire usage du
+goulot.
+
+Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot
+renversé et rempli d'eau fut attaché dans la cage; le petit serin, qui
+pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les
+plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil, qui lui était du
+reste bien dû, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures
+fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu
+plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il
+bien étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant
+la fenêtre.
+
+--Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses
+un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en
+donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien
+fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donné le
+lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une
+couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé! Les yeux
+qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les
+aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma
+jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se
+dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre;
+elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à
+couronner une fiancée, ce sera ta fille.
+
+La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces
+souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans
+le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci,
+c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de
+jadis, le goulot qui fit retentir un _schouap_ si sonore lorsqu'on le
+déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancés.
+
+Le goulot de son côté ne la reconnut pas; il n'avait plus écouté ce
+qu'on disait, depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur
+ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.
+
+
+
+
+Grand Claus et petit Claus
+
+
+Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils
+s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre
+n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nommé le
+premier grand Claus, bien qu'ils fussent de même taille, et le second,
+qui ne possédait qu'un cheval, petit Claus.
+
+Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire
+véritable, s'il en fut jamais.
+
+Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue
+avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses
+quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa!
+comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq
+chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens.
+
+Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à
+toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, leur livre de
+prières sous le bras, se rendaient à l'église; lorsqu'ils passaient à
+côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq
+chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il
+faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'écriait à
+tue-tête:
+
+--Hue! en avant tous mes chevaux!
+
+--Qu'est-ce que tu dis donc là? interrompit grand Claus; tu sais bien
+qu'un seul de ces chevaux t'appartient.
+
+Lorsqu'il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la
+remontrance et s'écria de nouveau: «Hue! en avant tous mes chevaux!»
+
+--Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une
+fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je
+l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.
+
+--Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, répondit petit Claus.
+
+Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical;
+petit Claus se sentit très flatté, il pensa que cela lui serait
+beaucoup d'honneur que ce paysan pût croire qu'il possédait les cinq
+chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en
+criant encore plus fort que les autres fois:
+
+--Hue donc! en avant tous mes chevaux!
+
+--Je t'apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus.
+
+Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval
+de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se
+relever.
+
+--Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n'ai
+plus de cheval!
+
+Mais bientôt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il écorcha la
+bête, en fit bien sécher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il
+hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de
+cheval.
+
+Il avait un long bout de chemin à parcourir; il lui fallait traverser
+une grande et sombre forêt. Pendant qu'il y était engagé, survint un
+ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'égara tout à fait.
+Lorsqu'il finit par retrouver la route, il était déjà très tard; il ne
+pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.
+
+Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme; les volets
+étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les
+fentes.»On m'accordera bien un gîte pour la nuit», pensa-t-il, et il
+alla frapper à la porte.
+
+Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir; Claus présenta sa
+demande, mais elle lui répondit qu'il eût à passer son chemin, que son
+mari n'était pas là et qu'en son absence elle ne recevait pas
+d'étrangers.
+
+--Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile! dit petit Claus.
+
+La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la
+maison il y avait une grange, contre laquelle s'élevait un hangar
+couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper là, se dit Claus;
+cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera
+un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais
+j'espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles
+ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s'être
+tourné et retourné comme un chat, il s'y installa commodément pour la
+nuit. Voilà qu'il aperçoit que les volets de la maison sont trop courts
+vers le haut, de façon que de l'endroit où il est, il voit tout ce qui
+se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée.
+
+Il y avait là une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se
+trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin.
+
+La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table,
+personne d'autre; l'hôtesse versait du vin au sacristain qui
+s'apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets
+favori.
+
+Claus, qui n'avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces
+savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit encore un
+magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal
+cela faisait!
+
+Tout à coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrête devant la maison:
+il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.
+
+C'était un excellent homme; mais un jour, étant gamin, il avait été
+battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonné les
+cloches à une heure indue. C'était un de ses camarades qui avait fait le
+tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute
+la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se
+mettre en fureur.
+
+Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c'est qu'il
+savait le maître de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait
+pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin.
+
+Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le
+fermier à travers les fentes du volet, ils furent très effrayés, et la
+paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide;
+il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la
+faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme
+cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin; si
+le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela
+signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle
+troublée.
+
+--Quel malheur! s'écria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit
+disparaître des plats appétissants.
+
+--Hé? qui est donc là? dit le fermier entendant cette exclamation.
+
+Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui
+était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.
+
+--Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison,
+et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.
+
+La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie; elle
+remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de
+soupe. Le fermier, qui avait très faim, se mit à manger de bon appétit;
+petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec
+regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu'il avait vu
+disparaître dans le four.
+
+Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait
+ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes
+choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du
+pied sur le sac; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment.
+
+--Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.
+
+Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on
+entendit un craquement encore plus fort.
+
+--Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc là dans ce sac?
+
+--C'est un magicien, répondit petit Claus. Il m'apprend, dans son
+langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le
+poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four.
+
+--N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.
+
+Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant
+les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu'il
+crut apportés là par un magicien.
+
+La fermière fit également l'étonnée et se garda bien de risquer une
+observation; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les
+deux hommes s'en régalèrent à coeur joie.
+
+Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac;
+le même craquement se fit entendre.
+
+--Que dit-il encore? demanda le fermier.
+
+--Il me conte, répondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons
+soif; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs
+trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin,
+ici, dans la chambre.
+
+Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre
+femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux
+hommes s'en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très
+joyeux.
+
+--Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable?
+En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me
+divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.
+
+--Oh! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande.
+N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu
+entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous
+ferions mieux de ne pas demander à le voir.
+
+--Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. À qui peut-il bien
+ressembler, Satan?
+
+--Il a tout à fait l'air d'un sacristain.
+
+--Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que
+tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant;
+comme je suis prévenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le
+diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop
+désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du
+courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop près.
+
+--Voyons, es-tu bien décidé? dit petit Claus; alors je vais consulter
+mon magicien.
+
+Il remua son sac et tint son oreille contre.
+
+--Eh bien? dit le paysan.
+
+--Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas
+dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez
+bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne
+s'échappe pas.
+
+--En avant! dit le fermier; viens m'aider à tenir ferme le couvercle.
+
+Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout
+tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.
+
+--Oh! s'écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l'ai donc vu, cet
+affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle
+horreur!
+
+Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup;
+comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la
+cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.
+
+--Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande
+le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'écus.
+
+--Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je
+puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.
+
+--Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes
+pas, je me consumerai de regret.
+
+--Allons, soit! puisque tu as montré ton bon coeur en m'offrant un gîte
+pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein
+boisseau d'écus, et la bonne mesure?
+
+--C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette
+caisse là bas; je ne veux plus l'avoir une minute à la maison. On ne
+sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé.
+
+Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la
+nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d'avis; il livra sa
+marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux
+écus trébuchants; pour qu'il pût emporter la caisse, le paysan lui
+donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et
+le coffre contenant le sacristain; après une cordiale poignée de main
+échangée avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison.
+Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d'un
+fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus
+forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait
+construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant
+sa charrette; au milieu il s'arrêta et dit tout haut, pour que le
+sacristain pût l'entendre:
+
+--Ma foi, j'en ai assez de traîner cette sotte caisse; elle est lourde
+comme si elle était pleine de pierres. Je m'en vais la jeter à l'eau;
+si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma
+maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.
+
+Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s'il voulait
+le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière.
+
+--Non! non! pitié! s'écria le sacristain, laisse-moi sortir
+auparavant.
+
+--Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est
+resté enfermé dedans. C'est maintenant que je vais certainement le
+lancer à l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit débarrassé.
+
+--Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un
+plein boisseau d'écus, si tu me laisses sortir.
+
+--Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.
+
+Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé,
+s'élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et
+poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa
+maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur
+sa charrette à côté de l'autre, puis il rentra chez lui.» Je n'aurais
+jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il
+lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu'il
+avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu'au lieu de
+me faire du tort, c'est à lui que je dois d'être devenu riche!
+Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un
+biais pour la lui apprendre.»
+
+Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il
+bien avoir à mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le
+fond du boisseau, pour qu'il y restât attaché quelque parcelle de ce
+qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau,
+il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.
+
+«Qu'est-ce cela?» se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez
+petit Claus.
+
+--Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en
+remplisses un boisseau?
+
+--Oh, c'est ce qu'on m'a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval;
+les peaux ont haussé de prix comme cela ne s'est jamais vu.
+
+--Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.
+
+Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses
+quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s'en fut avec les peaux à
+la ville.
+
+--Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il à travers
+les rues.
+
+Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix.
+
+--Un boisseau plein d'écus pour chacune, répondit-il.
+
+--Tu veux te moquer ou tu es fou! s'écrièrent-ils. Crois-tu que nous
+donnions l'argent par boisseaux?
+
+Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: «Peaux, des peaux!
+qui en veut des peaux?» Il arriva encore des gens pour les lui
+acheter; à tous il demandait un boisseau rempli d'écus pour chaque
+peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais
+plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.» Il
+se moque de nous», dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
+tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le
+rossèrent de toutes leurs forces.
+
+--Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour.
+Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres;
+ce sera du beau maroquin écarlate!
+
+Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il
+s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri,
+s'échappa enfin de la ville.
+
+«C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me
+payera cela; je m'en vais le tuer.»
+
+Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser.
+Elle n'avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il
+n'en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille
+femme et le plaça dans son propre lit qu'il avait préalablement bien
+chauffé à la bassinoire; il pensait qu'elle n'était peut-être
+qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans
+le poêle et il s'assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans
+un coin.
+
+Voilà qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une
+hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s'y
+dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l'oreiller un
+terrible coup avec sa hache; il fend la tête de la morte.
+
+--Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.
+
+Et il rentre tout gaiement chez lui.
+
+«Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui
+n'avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer; et si ma
+grand-mère n'avait pas été morte, c'est elle qu'il aurait assassinée!»
+
+Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous
+un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du
+dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela à
+sa carriole; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur
+le siège et partit pour la ville.
+
+Au lever du soleil il y arriva et s'arrêta devant une grande auberge.
+
+L'aubergiste était très riche et c'était un excellent homme; mais il
+avait un terrible défaut: il était colère à l'excès; à la moindre
+contrariété, il éclatait comme s'il n'avait été que poudre et salpêtre.
+
+Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.
+
+--Bonjour, dit-il à petit Claus; te voilà sorti de bien bonne heure!
+
+--Oui, répondit l'autre. Je m'en viens à la ville avec ma grand-mère
+pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture;
+elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de
+bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que
+vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.
+
+--Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.
+
+Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un
+grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme
+morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.
+
+--Voilà un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils,
+cria-t-il. Pas de réponse; la morte ne bougea pas.
+
+--N'entendez-vous pas? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point
+que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre
+d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.
+
+Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta
+au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier; il
+jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc
+tomba sur le côté.
+
+Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita
+dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:
+
+--Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère! Regarde le trou que tu
+lui as fait au front!
+
+--Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de désespoir.
+Voilà ce que c'est d'être emporté et violent. Écoute bien, cher petit
+Claus; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent,
+et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c'était
+la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se
+passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de
+plus désagréable.
+
+Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus
+neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.
+
+Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un
+gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.
+
+--Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne
+l'ai pas tué de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-même ce que
+cela signifie.
+
+Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux
+écarquillés lorsqu'il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor
+en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.
+
+--Cela t'étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es
+trompé et tu as assommé ma grand-mère. J'ai vendu son corps à un médecin
+qui m'en a donné plein un boisseau d'argent.
+
+--C'est un fameux prix! dit grand Claus.
+
+Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'était venu, prit une
+hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur
+une voiture et s'en fut à la ville trouver un apothicaire de sa
+connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un médecin qui voulût
+acheter un cadavre.
+
+--Un cadavre! s'écria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment
+avez-vous le droit de le vendre?
+
+--Oh! il est bien à moi, répondit grand Claus. C'est le corps de ma
+grand-mère. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans
+ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein
+d'écus.
+
+--Dieu de miséricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous
+nous contez! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous
+pourriez y perdre votre tête.
+
+Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et
+s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible
+meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand
+Claus fut pris d'effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur
+la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop.
+L'apothicaire crut qu'il était simplement devenu fou et qu'il n'avait
+pas fait ce dont il s'était vanté; il le laissa partir sans informer la
+justice.
+
+
+
+
+Les habits neufs du grand-duc
+
+
+Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs,
+qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses
+soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il
+n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de
+la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: «Il
+est au conseil», on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde robe».
+
+La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers
+qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent
+pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe
+du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient
+extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette
+étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles
+pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
+avait l'esprit trop borné.
+
+«Ce sont des habits impayables», pensa le grand-duc; «grâce à eux,
+je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je
+saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est
+indispensable.»
+
+Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent
+commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux
+métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument
+rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de
+l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac,
+travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides.
+
+«Il faut cependant que je sache où ils en sont», se dit le grand-duc.
+Mais il se sentait le coeur serré en pensant que les personnes niaises
+ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce
+n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos
+d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.
+
+Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de
+l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin
+était borné ou incapable.
+
+«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre», pensa le
+grand-duc, «c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se
+distingue autant par son esprit que par ces capacités.»
+
+L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs
+travaillaient avec les métiers vides.
+
+«Mon Dieu!» pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, «je ne vois rien.»
+Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher,
+et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En
+même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses
+regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait
+rien.
+
+«Bon Dieu!» pensa-t-il «serais-je vraiment borné? Il faut que
+personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer
+que l'étoffe est invisible pour moi.»
+
+--Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.
+
+--C'est charmant, c'est tout à fait charmant! répondit le ministre en
+mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au
+grand-duc que j'en suis très content.
+
+--C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent
+à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant
+des noms.
+
+Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au
+grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de
+l'argent de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu.
+Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils
+travaillaient toujours.
+
+Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête
+pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce
+nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait toujours,
+mais ne voyait rien.
+
+--N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux
+imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles
+couleurs qui n'existaient pas.
+
+«Cependant je ne suis pas niais!» pensait l'homme.»C'est donc que je
+ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drôle, mais je
+prendrai bien garde de la perdre.» Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et
+témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
+
+--C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute
+la ville parla de cette étoffe extraordinaire.
+
+Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore
+sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels
+se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des
+adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni
+aucune espèce de fil.
+
+--N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes
+fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.
+
+Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient
+pu y voir quelque chose.
+
+«Qu'est-ce donc?» pensa le grand-duc, «je ne vois rien. C'est
+terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais
+incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus
+malheureux.» Puis tout à coup il s'écria:
+
+--C'est magnifique! J'en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha
+la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.
+
+Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les
+autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc:
+«C'est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette
+nouvelle étoffe à la première grande procession.»C'est magnifique!
+c'est charmant! c'est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et
+la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et
+reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda
+le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de
+seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le
+monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent
+dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil,
+après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc,
+suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras
+en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:
+
+--Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est léger comme
+de la toile d'araignée. Il n'y a pas danger que cela vous pèse sur le
+corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
+
+--Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient
+rien, puisqu'il n'y avait rien.
+
+--Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui
+essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se
+déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce
+après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque
+chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.
+
+--Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent
+tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux
+costume! Le grand maître des cérémonies entra.
+
+--Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à
+la porte, dit-il.
+
+--Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis
+pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien
+regarder l'effet de sa splendeur.
+
+Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser
+quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas
+convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc
+cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les
+hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient:
+
+--Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la
+coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien;
+il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais
+les habits du grand-duc n'avaient excité une telle admiration.
+
+--Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit
+enfant.
+
+--Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le père. Et
+bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant:
+
+--Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!
+
+--Il n'a pas du tout d'habit! s'écria enfin tout le peuple. Le
+grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils
+avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et
+prit sa résolution:
+
+--Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! Puis, il se
+redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les
+chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait
+pas.
+
+
+
+
+Hans le balourd
+
+
+Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux
+seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moitié ils en
+auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du
+roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle épouserait
+celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se
+préparèrent pendant huit jours--ils n'avaient pas plus de temps devant
+eux--, mais c'était suffisant car ils avaient des connaissances
+préalables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et
+trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le
+commencement ou en commençant par la fin; l'autre avait étudié les
+statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait
+connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l'État et, de
+plus, il s'entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de
+ses mains.
+
+--J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.
+
+Leur père donna à chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon
+pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en
+sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les
+commissures des lèvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur
+parole plus fluide.
+
+Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval
+quand soudain arriva le troisième frère--ils étaient trois, mais le
+troisième ne comptait absolument pas, il n'était pas instruit comme les
+autres, on l'appelait Hans le Balourd.
+
+--Où allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.
+
+--À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu
+n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?
+
+Et ils le mirent au courant.
+
+--Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.
+
+Ses frères se moquèrent de lui et partirent.
+
+--Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une
+terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si
+elle ne me prend pas, je la prendrai quand même.
+
+--Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien
+dire, tes frères, eux, sont gens d'importance.
+
+--Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je
+monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter.
+
+Et il se mit à califourchon sur le bouc, l'éperonna de ses talons et
+prit la route à toute allure. Ah! comme il filait!
+
+--J'arrive, criait-il.
+
+Et il chantait d'une voix claironnante.
+
+Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils
+pensaient aux bonnes réparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce
+soit longuement médité.
+
+--Holà! holà! criait Hans, me voilà! Regardez ce que j'ai trouvé sur
+la route.
+
+Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramassée.
+
+--Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de ça?
+
+--Je l'offrirai à la fille du roi.
+
+--C'est parfait! dirent les frères.
+
+Et ils continuèrent leur route en riant.
+
+--Holà! holà! voyez ce que j'ai trouvé maintenant! Ce n'est pas tous
+les jours qu'on trouve ça sur la route.
+
+Les frères tournèrent encore une fois la tête.
+
+--Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi
+pour la fille du roi?
+
+--Bien sûr! dit Hans.
+
+Et les frères de rire et de prendre une grande avance.
+
+--Holà! holà! ça devient de plus en plus beau! Holà! c'est
+merveilleux!
+
+--Qu'est-ce que tu as encore trouvé?
+
+--Oh! elle va être joliment contente, la fille du roi!
+
+--Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du fossé!
+
+--Oui, oui, c'est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la
+tenir dans la main.
+
+Là-dessus il en remplit sa poche.
+
+Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure
+d'avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l'un
+après l'autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés
+qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'était fort bien ainsi, car sans
+cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l'un était
+devant l'autre.
+
+Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste
+devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants.
+À mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que
+dire.
+
+--Bon à rien, disait la fille du roi, sortez!
+
+Vint le tour du frère qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait
+complètement oublié pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait
+et le plafond était tout en glace, de sorte qu'il se voyait à l'envers
+marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois
+secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui
+inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans
+le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'était affreux. De
+plus, on avait chargé le poêle au point qu'il était tout rouge.
+
+--Quelle chaleur! disait le premier des frères.
+
+--C'est parce qu'aujourd'hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du
+roi.
+
+Euh! le voilà pris, il ne s'attendait pas à ça. Il aurait voulu
+répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh!...
+
+--Bon à rien. Sortez!
+
+L'autre frère entra.
+
+--Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il....
+
+--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.
+
+--Comment? Quoi? Quoi? dit-il.
+
+Et tous les journalistes écrivaient: «Comment? quoi? quoi?»
+
+--Bon à rien! Sortez!
+
+Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu
+de la salle.
+
+--Quelle fournaise! dit-il.
+
+--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.
+
+--Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me
+faire rôtir une corneille.
+
+--Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire
+rôtir, car moi je n'ai ni pot ni poêle.
+
+--Et moi j'en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d'étain.
+
+Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.
+
+--Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la
+sauce?
+
+--Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!
+
+Et il fit couler un peu de boue de sa poche.
+
+--Ça, ça me plaît! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu
+sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que
+nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal? À chaque fenêtre
+se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré
+(surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne
+comprend rien de rien.
+
+Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes,
+par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.
+
+--Voilà du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je
+m'en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j'ai de mieux.
+
+Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en
+pleine figure.
+
+--Ça, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait
+autant.... Mais j'apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le
+méritent.
+
+C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une
+couronne et s'assit sur un trône et c'est le journal qui nous en
+informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?
+
+
+
+
+L'heureuse famille
+
+
+La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de
+bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un
+véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête,
+elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une
+bardane ne pousse isolée; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres
+et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je
+parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient
+autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l'on ne
+mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane,
+elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les
+plates-bandes; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt.
+De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on
+n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane...
+et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne
+savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se
+souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une
+espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt
+avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient
+qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait «le château»,
+où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous
+faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans
+que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir
+tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce
+que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et
+supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre
+interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement,
+aucun d'eux n'avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils
+étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique
+et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un
+plat d'argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils
+n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout
+ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit
+ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire. Un
+jour, une forte pluie tomba.
+
+--Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane! dit le père.
+
+--Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui
+descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance
+d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour
+nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes
+les maîtres du monde! Dès notre naissance, nous avons notre propre
+maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce
+qu'il y a au-delà.
+
+--Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux
+que chez nous et je n'ai rien à désirer.
+
+--Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et
+mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce
+doit être quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a
+poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il
+n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le
+petit commence à l'être aussi--ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le
+long de cette tige?--Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si
+prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous
+autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me
+préoccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans
+la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race?
+
+--Oh! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans
+coquille et vulgaires! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous
+pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si
+elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient
+une femme pour notre petit?
+
+--Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains
+qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!
+
+--Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une «maison»?
+
+--Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de
+fourmis, avec sept cents couloirs.
+
+--Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si
+vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux
+moustiques blancs; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le
+soleil et connaissent la forêt.
+
+--Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas
+humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à
+coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.
+
+--Qu'elle vienne vers lui, dit le père; il possède une forêt de
+bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques
+allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit
+jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race. Ensuite, la noce
+eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout
+se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la
+bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours--le
+père était trop ému--, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune
+ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours
+dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les
+jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux
+et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château,
+cuits et mis sur un plat d'argent. Après ce discours, les vieux
+rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils
+dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande
+descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais
+l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était
+écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie
+battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de
+tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux
+feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille
+vivait heureuse.
+
+
+
+
+Le jardinier et ses maîtres
+
+
+À une petite lieue de la capitale se trouvait un château; ses murailles
+étaient épaisses; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus.
+C'était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l'été
+seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle
+possédait, ce château était la perle et le joyau. On l'avait récemment
+restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu'il brillait d'une
+nouvelle jeunesse. À l'intérieur régnait le confortable joint à
+l'agréable; rien n'y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte
+était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de
+roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des
+armoiries. Devant le château s'étendait une vaste pelouse. On y voyait,
+s'élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubépine rouge,
+d'épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des
+merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
+famille possédait un fameux jardinier; aussi était-ce un plaisir de
+parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce
+dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps.
+C'étaient des buissons de buis et d'ifs, taillés en forme de pyramides
+et de couronnes. Derrière, s'élevaient deux vieux arbres énormes; ils
+étaient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait
+pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
+boue et de fumier, mais c'étaient des nids d'oiseaux qui occupaient
+presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une
+bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces
+oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils
+pouvaient s'en prétendre les véritables seigneurs; et de fait ils
+avaient l'air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper
+leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d'espèce inférieure, incapables
+de s'élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le
+voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et
+s'enfuyaient à tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait
+souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu'ils gâtaient la
+perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre,
+l'avantage d'être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants,
+qui seraient forcés d'aller nicher ailleurs. Les maîtres n'entendaient
+nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni
+les corneilles disparussent.» C'est, disaient-ils, un vestige de la
+vénérable antiquité qu'il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen,
+ajoutaient-ils, ces arbres sont l'héritage de ces oiseaux, nous aurions
+tort de le leur enlever.» Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
+était le nom du jardinier.» N'avez-vous donc pas assez d'espace,
+continuaient les maîtres, pour déployer vos talents? vous avez un grand
+jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous
+de plus d'espace?» En effet, ce n'était pas le terrain qui lui
+manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habileté que de zèle.
+Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas
+cependant qu'ils avaient parfois vu et goûté, chez d'autres, des fleurs
+et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin.
+Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son
+mieux, il ne pensait qu'à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à
+fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec
+toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au
+château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées,
+si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé
+leur admiration.» Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont
+probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement
+de l'étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l'espèce d'arbre
+qui les porte et l'acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu'on nous
+a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le
+trouver pour savoir d'où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des
+greffes de cette sorte d'arbre, et votre habileté fera le reste.» Le
+jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'était précisément à
+lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à
+cheval pour la ville et demanda au fruitier d'où provenaient ces poires
+et ces pommes délicieuses qu'on avait mangées au château de X....» Elles
+venaient de votre propre jardin», répondit le fruitier; et il lui
+montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut
+aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez
+aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres
+que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des
+arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire: «Ce
+n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se
+garderait bien de vous l'attester par écrit.» Le lendemain, Larsen
+apporta l'attestation signée du fruitier: «C'est tout ce qu'il y a de
+plus extraordinaire!» dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours
+on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces
+poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux
+amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde,
+à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que
+l'orgueil du jardinier n'en fût point trop exalté, on eut soin de lui
+faire remarquer combien l'été avait été favorable aux fruits, qui
+avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble
+famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de
+nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un
+goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.» Ils viennent
+des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier
+du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.
+
+--Mais c'est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons!
+dit joyeusement le jardinier.
+
+--Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les
+perfectionner singulièrement par sa culture, car je n'en ai jamais mangé
+de si savoureux. L'eau m'en vient à la bouche en y songeant.
+
+--Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc
+que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas été heureux
+cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il
+a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il
+m'a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.
+
+--Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits
+que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin.
+
+--J'en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en
+fournirai la preuve.» Il alla trouver le jardinier du roi et se fit
+donner par lui un certificat d'où il résultait que les melons qui
+avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans
+les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur
+surprise. Ils ne firent pas un mystère de l'événement. Bien loin de là,
+ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur
+demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs
+arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui
+en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de
+sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France.
+Qui se serait attendu à rien de pareil?» Pourvu que notre jardinier
+n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même!» se disaient
+les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de
+s'enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n'en eut que
+plus d'activité et de zèle. Chaque année il s'attacha à produire quelque
+nouveau chef-d'oeuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en
+fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de
+la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu'il eût obtenus. Les
+melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n'avaient plus
+tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est
+vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une année les
+petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables
+petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On
+aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à
+pouvoir s'écrier: «Quels atroces petits radis! Vraiment, cette année
+est bien mauvaise: rien ne vient bien cette année!» Deux ou trois
+fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon.
+Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les
+couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il
+obtenait ainsi des effets ravissants.» Vous avez bon goût, cher Larsen,
+disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don
+de Dieu. On le reçoit en naissant; par soi-même on n'en a aucun mérite.»
+Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des
+feuilles d'iris s'étalait une grande fleur d'un bleu éclatant.» C'est
+superbe! s'écria Sa Seigneurie enchantée: on dirait le fameux lotus
+indien!» Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où
+elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen
+d'un réflecteur. On la montrait à tout le monde; tout le monde
+l'admirait. On déclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille,
+qu'elle devait être des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus
+noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château: elle était
+princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du coeur,
+mais, dans sa position, ce n'est là qu'un détail oiseux. Les seigneurs
+tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui
+envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une
+autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les
+moindres recoins; ils n'en trouvèrent aucune autre, non plus que dans
+la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait
+pris la fleur bleue: «Si vous n'en avez pas trouvé, dit Larsen, c'est
+que vous n'avez pas cherché dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur
+à grande prétention, mais elle est belle tout de même: c'est tout
+simplement une fleur d'artichaut!
+
+--Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'écrièrent Leurs Seigneuries.
+Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d'abord. Que va
+penser la princesse? Que nous nous sommes moqués d'elle. Nous voilà
+compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle
+l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite
+en botanique, mais la science ne s'occupe pas des légumes. Quelle idée
+avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de
+rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.» On se garda
+bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se
+firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur
+leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu
+une verte remontrance.» C'est un tort et une injustice, dit la
+princesse. Comment! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur
+que nous ne savions pas apprécier; il nous a fait découvrir la beauté
+où nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blâmerait!
+Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le
+prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.» Ainsi fut-il fait. Les
+maîtres de Larsen s'empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur
+bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la
+première fois.» Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le
+nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!» Le jardinier fut
+complimenté.» Oh! les compliments, les éloges, voilà ce qu'il aime!
+disaient les maîtres; il est comme un enfant gâté.» Un jour d'automne
+s'éleva une tempête épouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant
+toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres
+furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids
+d'oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu'au matin les cris
+perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes
+venaient frapper les fenêtres.»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les
+maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne
+reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous
+le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.» Le jardinier ne
+répondit rien: il réfléchit aussitôt à ce qu'il ferait de ce nouvel
+emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient
+abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les
+remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les
+champs de la contrée. Jamais jardinier n'avait encore eu cette idée. Il
+réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au
+cyprès d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères
+semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour
+des candélabres d'église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés
+et des bois. Cela formait un charmant coup d'oeil. À la place des vieux
+arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l'étendard du
+Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait
+le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d'avoine
+fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête:
+«Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient
+les maîtres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué.»
+Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia
+une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la
+gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait
+ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire
+participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël:
+on félicitait ceux qui l'avaient remise en pratique.» Vraiment, tout
+ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il
+a de la chance. Nous devons presque être fiers qu'il veuille bien rester
+à notre service.» Ce n'était là qu'une façon de parler. Ils n'en
+étaient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils étaient les
+maîtres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur
+jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne
+le firent-ils pas. C'étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté
+n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.
+
+
+
+
+La malle volante
+
+
+Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue
+et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le
+faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait
+un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3].
+Voilà quelle sorte de marchand c'était--et puis, il mourut.
+
+[Note 2: Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code
+international: ATS), divisée en 100 groschen.]
+
+[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays
+germaniques à partir du XVIe siècle.]
+
+Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait
+chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des
+pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait
+vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et
+ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe
+de chambre.
+
+Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux
+dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une
+vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!»
+
+C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y
+mit lui-même.
+
+Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait
+voler.
+
+C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la
+cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond
+craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait
+fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des
+Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et
+entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre
+puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en
+pantoufles.
+
+Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.
+
+--Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce
+grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes!
+
+--C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit
+qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi
+personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient
+présents.
+
+--Merci, dit le fils du marchand.
+
+Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du
+château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.
+
+Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le
+fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle
+s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs
+et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à
+la demoiselle.
+
+Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires:
+ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées
+nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles
+magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent
+les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main
+à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite.
+
+--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent
+prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le
+dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les
+aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les
+apprécie très gais, que l'on puisse rire.
+
+--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,
+répondit-il.
+
+Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un
+sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui
+être utile.
+
+Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la
+forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est
+pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait.
+
+Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et
+l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.
+
+--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une
+histoire d'un esprit profond et instructif.
+
+--Mais qui fait quand même rire, dit le roi.
+
+--Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.
+
+Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine.
+Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été
+un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient
+maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de
+fer, et elles parlaient de leur jeunesse.
+
+--Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut
+dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants
+--la rosée--toute la journée le soleil quand il brillait--et les
+oiseaux pour nous raconter des histoires.
+
+Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus
+que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été
+comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande
+révolution: notre famille fut dispersée.
+
+Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire
+qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres
+branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est
+maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est
+pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.
+
+--Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis
+venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je
+pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus
+importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de
+m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation
+avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en
+temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul
+agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant
+d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux
+pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux
+--il a des idées terriblement avancées, vous savez!
+
+--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui
+lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.
+
+--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus
+haut rang.
+
+--Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une
+soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que
+chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.
+
+--Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois....
+
+--Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que
+nous aimerons cette histoire!
+
+--Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles
+étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze
+jours.
+
+--Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à
+poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;
+il y a quelque chose de si propre dans votre récit.
+
+--Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit
+bond et l'on entendit «platch» sur le parquet.
+
+Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le
+commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai
+prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela
+vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne
+aujourd'hui, il me couronnera demain.»
+
+--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.
+
+Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La
+vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce
+spectacle.
+
+--Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.
+
+--Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.
+
+C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait
+avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce
+n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des
+maîtres.
+
+Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait
+pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été
+plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande
+vanité.
+
+--Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à
+s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait
+chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.
+
+--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice
+de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique?
+J'en fais juge le panier à provisions.
+
+--Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez
+peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne
+vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place?
+Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.
+
+--Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.
+
+À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent
+muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui
+ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.
+
+«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une
+soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme
+elles crépitaient et flambaient!
+
+--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières.
+Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent.
+
+--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec
+les allumettes. Oui, tu auras notre fille.
+
+--Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.
+
+Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.
+
+Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les
+petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les
+gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!»
+et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!
+
+«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du
+marchand.
+
+Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux
+d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les
+airs.
+
+Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!
+
+Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus
+leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient
+bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser
+la princesse.
+
+Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:
+
+«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et
+ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice».
+
+Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les
+gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous
+l'avaient vivement appréciée.
+
+--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux
+brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.
+
+--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus
+ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort
+agréable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.
+
+Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle
+donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le
+feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne
+pouvait plus se présenter devant sa fiancée.
+
+Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y
+attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,
+mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.
+
+
+
+
+Le montreur de marionnettes
+
+
+Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si
+radieux qu'à le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le
+plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-même qui me l'avait dit.
+C'était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de
+théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse,
+car c'était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un
+homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je
+n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc
+son histoire. Et la voici pour vous.
+
+--Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j'y donnais
+un spectacle à l'hôtel La Cour de la Poste. C'était une très belle salle
+et il y avait un excellent public, composé d'enfants et d'adolescents, à
+part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de
+noir, à l'allure d'étudiant, qui s'assit, rit aux bons moments,
+applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il
+fallait que je sache qui c'était. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune
+ingénieur et qu'il était envoyé par l'École centrale pour faire des
+conférences à la campagne. J'eus fini mon spectacle à huit heures. Vous
+le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le
+théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l'ingénieur
+commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j'étais
+dans le rôle du spectateur. Quel régal de l'écouter et de l'observer!
+La plupart du temps cela me paraissait de l'hébreu et pourtant je me
+disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de
+choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de
+notre vie? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait
+si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la
+nature. Au temps de Moïse et des prophètes l'ingénieur aurait fait
+partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le
+bûcher. J'ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle,
+le soir suivant, je n'ai été de bonne humeur que lorsque j'ai vu que
+l'ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur
+m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rôle d'un jeune premier, il pensait
+toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en
+oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l'ingénieur était «elle»,
+la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé
+et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus
+invité par l'ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma
+comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous
+amusâmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de même
+plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de
+choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à
+travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il? Le
+morceau de fer est-il visité par un esprit? Mais d'où ce dernier
+vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les
+fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout
+à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d'autres.» Le monde
+n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et
+nous y sommes si habitués qu'ils ne nous étonnent même plus.» Et il
+parla et expliqua jusqu'à ce que j'eusse l'impression de tout
+comprendre. Je lui avouai que si je n'étais pas si vieux, je
+m'inscrirais immédiatement à l'École centrale pour comprendre le monde
+et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des
+plus heureux.... dit-il, comme s'il se délectait de ces mots. Vous êtes
+heureux?" demanda-t-il.» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que
+j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J'ai
+néanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il
+trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais
+diriger une troupe d'acteurs vivants.» «Vous souhaiteriez que vos
+marionnettes s'animent d'elles-mêmes, qu'elles deviennent des acteurs en
+chair et en os, et vous voudriez être leur directeur? demanda
+l'ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?» Il ne le
+pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans
+jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant
+convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de
+la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état
+d'ébriété. Non, je n'étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La
+chambre était inondée de soleil, le visage de l'ingénieur s'y reflétait
+et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens,
+lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit.
+Croyez-moi, à cet instant j'aurais juré qu'il était un dieu déguisé ou
+un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait
+se réaliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur
+d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea
+toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos
+et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par
+terre. Et mon souhait se réalisa! Toute ma troupe sortit de la petite
+caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit,
+toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles
+pensaient, et j'étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour
+le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs,
+voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre
+allait s'écrouler si elle n'arrivait pas à tenir sur une seule pointe.
+C'était une très grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en
+conséquence. La marionnette qui jouait l'impératrice exigea qu'on la
+considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans
+la peau de son personnage. L'acteur dont le rôle consistait à porter une
+lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune
+premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles
+étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal
+demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles
+étaient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer
+uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui
+allait mieux au teint et moi, j'étais au centre de tout cela puisque
+j'étais leur directeur. J'en eus le souffle coupé, je ne savais plus où
+donner de la tête, j'en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une
+nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la
+boîte, et n'avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils
+étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J'étais
+couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y étais
+retrouvé? L'ingénieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le
+plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là,
+renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au
+sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis
+de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n'importe comment,
+sans ordre, jusqu'à la dernière. Je refermai le couvercle et m'assis sur
+la boîte. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.» Vous resterez où vous
+êtes», ai-je dit, «et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez
+des acteurs en chair et en os!» «Cela m'avait soulagé, ma bonne
+humeur était revenue, j'étais l'homme le plus heureux de la terre. Si
+heureux que je m'endormis sur la boîte. Et le matin... en fait il était
+midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y étais encore
+assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois
+était stupide. Je partis à la recherche de l'ingénieur, mais il avait
+disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis
+l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe
+ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon
+coeur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes
+le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n'y
+trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent,
+mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient
+pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands.
+Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères
+et leurs mères il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et
+Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les
+grandes scènes d'amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le
+début. J'ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le
+monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la
+Suède et si j'y ai du succès et gagne suffisamment d'argent, je
+deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un
+compatriote.»Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.
+
+
+
+
+Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
+
+
+Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que
+Ole Ferme-l'oeil. Lui, il sait raconter....
+
+Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur
+petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier
+--il marche sur ses bas--il ouvre doucement la porte et pfutt! il
+jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais
+assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni
+par conséquent le voir; il se glisse juste derrière eux et leur souffle
+dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde--mais ça ne fait
+aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants--il
+veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout
+quand on les a mis au lit.
+
+Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il
+est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d'en
+dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il
+tient un parapluie sous chaque bras, l'un décoré d'images et celui-là il
+l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des
+histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il
+l'ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement
+que le matin en s'éveillant ils n'ont rien rêvé du tout.
+
+Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'oeil, durant
+toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui
+s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept
+jours dans la semaine.
+
+
+
+
+Lundi
+
+
+--Écoute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar
+au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les
+fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches
+jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l'air
+d'une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs
+chacune plus belle qu'une rose embaumant délicieusement, et s'il vous
+prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture.
+Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains
+mollets, bourrés de raisins, c'était merveilleux. Mais tout à coup, des
+gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table
+où Hjalmar rangeait ses livres de classe.
+
+--Qu'est-ce que c'est? dit Ole.
+
+Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'était l'ardoise qui se
+trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'était introduit dans le calcul,
+le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme
+s'il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il
+n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'écriture de Hjalmar, il
+se lamentait en dedans que ça faisait mal de l'entendre! Sur chaque
+page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite
+lettre à côté d'elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté
+de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles,
+c'étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de
+travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles
+auraient dû se poser.
+
+--Regardez! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme
+ça, à côté de moi, d'un seul trait.
+
+--Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous
+n'y arrivons pas, nous sommes très malades.
+
+--Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'oeil.
+
+--Oh! non, non, criaient-elles.
+
+Et les voilà debout toutes droites que c'en était un plaisir de les
+voir.
+
+--Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole
+Ferme-l'oeil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!
+
+Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se
+tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n'importe
+quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l'oeil parti, quand Hjalmar alla
+les voir, elles étaient aussi lamentables qu'auparavant.
+
+
+
+
+Mardi
+
+
+Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite
+seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent
+tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mêmes, sauf le crachoir
+qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant
+que d'eux mêmes, ne pensant qu'à eux-mêmes et n'ayant pas la plus petite
+pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait
+qu'on lui crache dessus.
+
+Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un
+cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des
+fleurs dans l'herbe, une pièce d'eau et une rivière qui coulait derrière
+le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans
+la mer libre.
+
+Ole Ferme-l'oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux
+peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les
+nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer
+sur le paysage.
+
+Ole Ferme-l'oeil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garçon posa
+ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l'herbe haute, le
+soleil brillait sur lui à travers la ramure.
+
+Il courut jusqu'à l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et
+blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant
+chacun un collier d'or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur
+la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres
+parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits
+elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté.
+
+De beaux poissons aux écailles d'or et d'argent nageaient derrière la
+barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les
+oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux
+longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient,
+ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire
+à raconter.
+
+Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois
+étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et
+fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les
+balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles
+connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient
+la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
+qu'aucun confiseur n'eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par
+un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en
+sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de
+beaucoup le plus gros.
+
+Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils
+portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins
+secs et des soldats de plomb. C'étaient de véritables princes!
+
+Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers
+d'immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de
+traverser la ville où habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait
+dans ses bras quand il était tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui
+fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait,
+elle-même, composé pour lui:
+
+
+ _Je pense à toi à toute heure_
+ _Mon cher petit Hjalmar chéri._
+ _C'est moi qui baisais ta petite bouche_
+ _Et aussi ton front, tes joues vermeilles._
+ _Je t'ai entendu dire tes premiers mots_
+ _Et puis il a fallu te quitter._
+ _Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas_
+ _Mon bel ange descendu des cieux._
+
+
+Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur
+tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole
+Ferme-l'oeil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire.
+
+
+
+
+Mercredi
+
+
+Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait même dans son
+sommeil et quand Ole Ferme-l'oeil entrouvrit une fenêtre, il vit que
+l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un
+magnifique navire mouillait devant la maison.
+
+--Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'oeil. Tu pourras
+voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain
+matin.
+
+Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique
+navire.
+
+Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues,
+croisèrent devant l'église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla
+si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de
+cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays
+chauds. Elles se suivaient l'une derrière l'autre et avaient déjà volé
+si longtemps, si longtemps! L'une d'elles était très fatiguée, ses
+ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file.
+Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus
+bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle
+toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et
+poum! la voilà sur le pont.
+
+Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les
+canards et les dindons; la pauvre cigogne était toute confuse de cette
+compagnie.
+
+--En voilà un drôle d'oiseau, dirent les poules.
+
+--Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.
+
+--Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.
+
+Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.
+
+--Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde.
+Combien en vaut l'une?
+
+--Coin, coin, coin, ricanaient les canards.
+
+Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.
+
+--Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'était très
+spirituel ou bien peut-être n'était-ce pas d'un goût assez relevé pour
+vous, si haut perchée! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie.
+Alors, soyons spirituels entre nous.
+
+Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin!
+C'était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles.
+
+Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la
+cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'à lui; elle s'était reposée et
+saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et
+s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les
+canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute
+rouge.
+
+--Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'éveilla,
+couché dans son petit lit.
+
+C'était un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'oeil lui avait fait
+faire....
+
+
+
+
+Jeudi
+
+
+--Attends! dit Ole Ferme-l'oeil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite
+souris.
+
+Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle
+est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en
+ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il
+paraît que c'est un appartement incomparable.
+
+--Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet?
+demanda Hjalmar.
+
+--Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'oeil, je vais te rendre tout petit.
+
+De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en
+plus petit jusqu'à n'être pas plus grand qu'un doigt.
+
+--Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je
+crois qu'ils t'iront bien.
+
+--Allons-y, fit Hjalmar.
+
+Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de
+plomb.
+
+--Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de
+votre mère, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.
+
+Et les voilà partis au mariage de souris.
+
+D'abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez
+haut pour que l'attelage du dé à coudre pût y passer.
+
+--Est-ce que ça ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a
+été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.
+
+Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient
+toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si
+elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles,
+ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se
+tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils
+s'embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils
+étaient fiancés et allaient se marier dans un instant.
+
+Il arrivait de plus en plus d'invités et les souris étaient serrées à
+s'écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de
+sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la
+couenne, on n'offrait rien d'autre à manger, mais comme dessert on
+apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses
+petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales.
+C'était tout à fait splendide.
+
+Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'était un beau mariage.
+
+
+
+
+Vendredi
+
+
+--C'est inouï combien de gens d'un certain âge voudraient m'avoir auprès
+d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose à se
+reprocher.» Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous
+endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises
+actions qui comme d'affreux petits démons s'asseyent sur notre lit et
+nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser
+que nous puissions dormir d'un bon somme?» Ils soupirent et ajoutent
+tout bas: «Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le
+bord de la fenêtre». Mais je ne fais pas ça pour de l'argent, terminait
+Ole Ferme-l'oeil.
+
+--Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.
+
+--Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un
+mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupée de ta
+soeur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va épouser
+la poupée Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupée, il y
+aura donc beaucoup de cadeaux.
+
+--Oui, je connais ça! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de
+robes neuves, ma soeur décide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se
+marient. C'est arrivé plus de cent fois.
+
+--Oui, mais cette nuit, c'est le cent unième mariage et quand le cent
+unième est terminé, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera
+splendide. Regarde un peu!
+
+Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec
+ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes.
+Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de
+la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes
+raisons. Ole Ferme-l'oeil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les
+bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent
+la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l'air de la
+retraite:
+
+
+ _Notre chanson arrive comme le vent_
+ _Sur le couple nuptial dans la chambre_
+ _Tous deux raides comme des baguettes_
+ _Ils sont faits de peau de gants_
+ _Bravo, bravo pour la peau et les baguettes_
+ _Nous le chantons à tous les vents._
+
+Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu'il n'y eût
+rien de comestible car leur amour leur suffisait.
+
+--Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l'étranger? demanda le
+marié. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyagé et
+de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des
+poussins.
+
+L'hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et
+lourdes grappes, où l'air est doux et où les montagnes ont des couleurs
+qu'on ne connaît pas du tout ici.
+
+--Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai passé un été à
+la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous
+pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de
+choux verts. Oh! qu'ils étaient verts. Je ne peux rien m'imaginer de
+plus beau.
+
+--Mais un chou est pareil à un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait
+souvent si mauvais temps ici.
+
+--Oui mais on y est bien habitué.
+
+--Et puis il fait froid, on gèle ici.
+
+--Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous
+ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq
+semaines où il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons
+pas de ces bêtes venimeuses qu'ils ont là-bas et nous n'avons pas de
+brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du
+monde. Vous ne mériteriez pas d'y vivre.
+
+--Moi aussi, j'ai voyagé. J'ai fait plus de douze lieues en voiture,
+dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agréable.
+
+--La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus
+je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout
+le temps! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le
+gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux.
+
+Et on en resta là.
+
+
+
+
+Samedi
+
+
+--Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.
+
+--Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du
+petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!
+
+Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée
+d'arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois
+hochaient la tête.
+
+--Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole,
+car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les
+étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier
+mais il faut d'abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les
+trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne
+place.
+
+--Non, écoutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagérez, s'écria un portrait
+accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis
+l'arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires,
+mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas
+décrocher les étoiles et les polir.
+
+--Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus
+ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs
+m'appelaient le dieu des Rêves. J'ai toujours fréquenté les plus nobles
+maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands!
+Tu n'as qu'à raconter à ton idée maintenant.
+
+Ole Ferme-l'oeil partit là-dessus en emportant son parapluie.
+
+
+
+
+Dimanche
+
+
+--Bonsoir, dit Ole Ferme-l'oeil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et
+retourna contre le mur le portrait de l'arrière-grand-père afin qu'il ne
+prît pas part à la conversation comme la veille.
+
+--Voilà! tu vas me raconter des histoires, celle des «Cinq pois verts
+qui habitaient la même cosse», celle de «l'Os de coq qui faisait la
+cour à l'os de poule», celle de «l'Aiguille à repriser si fière
+d'elle-même qu'elle se figurait être une aiguille à coudre».
+
+--Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'oeil, je
+vais plutôt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frère, il
+s'appelle aussi Ole Ferme-l'oeil mais ne vient jamais plus d'une fois
+chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et
+il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si
+merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une
+si affreuse et si cruelle--impossible de la décrire.
+
+Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'à la fenêtre et
+lui dit:
+
+--Regarde! voilà mon frère, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle
+aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air méchant comme dans les
+livres d'images où il n'est qu'un squelette, non, son costume est brodé
+d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir
+flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop!
+
+Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'oeil galopait en entraînant des jeunes
+et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et
+d'autres derrière, mais toujours d'abord il demandait:
+
+--Et comment est ton carnet de notes?
+
+Tous répondaient: «Excellent.»
+
+--Faites-moi voir ça! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.
+
+Ceux qui avaient «Très bien» ou «Excellent» venaient devant et ils
+entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que «Passable»
+ou «Médiocre», allaient derrière et entendaient l'histoire horrible.
+Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais
+ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l'animal.
+
+--Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l'oeil numéro deux, dit
+Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.
+
+--Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à
+avoir un bon carnet de notes.
+
+--Ça, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de
+l'arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis!
+
+Et il était fort satisfait.
+
+Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra sûrement ce soir
+vous en raconter lui-même bien davantage.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome I, by
+Hans Christian Andersen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME I ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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