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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18208-8.txt b/18208-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8261445 --- /dev/null +++ b/18208-8.txt @@ -0,0 +1,5973 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by +Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'enfer et le paradis de l'autre monde + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: April 19, 2006 [EBook #18208] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER ET LE PARADIS DE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + L'ENFER + ET LE + PARADIS DE L'AUTRE MONDE + + + + PAR + + EMILE CHEVALIER + + + + + PARIS + LIBRAIRIE CENTRALE + 24, BOULEVARD DES ITALIENS + MDCCCLXVI + + +A + +M. JOHN LOVELL +IMPRIMEUR A MONTRÉAL (BAS-CANADA) +_Témoignage de haute estime._ + + + + + PRÉFACE + + +Il y a quelques mois, j'habitais une petite ville bourguignonne, +renommée pour ses usines métallurgiques. Un jour, il m'arriva d'assister +à une réunion chez des forgerons, qui témoignèrent l'intention d'émigrer +au Canada, _parce qu'on y parle la langue française_. Connaissant, par +un séjour de plusieurs années, le pays où ces braves gens voulaient +aller, je combattis leur projet. + +«Rendez-vous aux États-Unis, puisque votre désir est de quitter la +France, leur dis-je; mais gardez-vous de porter votre intelligence et +vos bras dans les colonies britanniques de l'Amérique du Nord.» + +Et je donnai mes raisons. + +Ces raisons, on les trouvera exposées dans ce livre, publié, pour +la première fois, en 1857, à Montréal, et tiré à cinquante mille +exemplaires, tant en français qu'en anglais. + +Si quelques-uns des motifs qui l'ont dicté n'existent plus, comme le +traité de réciprocité entre le Canada et les États-Unis, il n'en est pas +moins toujours vrai que la Grande-Bretagne décourage systématiquement +l'industrie et les arts utiles dans ses colonies; que, chaque année, +les Canadiens eux-mêmes fuient une patrie où ils ne trouvent point de +travail, malgré les immenses ressources naturelles dont abonde leur +pays. + +Il n'en est pas moins toujours vrai que le Canada ne sera jamais +prospère et grand que lorsqu'il se sera annexé à la République des +États-Unis. + +H.-EMILE CHEVALIER. + +Paris, juillet 1866. + + + + + L'ENFER + + + CHAPITRE I + + LE FOYER DU COLON + + +Ce jour-là Toronto, la capitale du Haut-Canada; était froid, monotone et +mélancolique. Épaisse aussi, bien épaisse était la neige sur les larges +et tristes voies passagères. Dans les rues désertes, comme dans la +campagne, à travers les arbres, au faîte des édifices, et loin, fort +loin sur la baie silencieuse, ce n'était que neige!--neige ici, neige +là, neige partout. + +Du nord s'élançait une bise piquante qui balayait les plaines, +balayait la ville et balayait le lac; de lourds nuages noirs marchaient +péniblement au ciel, et ils étaient tout chargés de neige, encore de la +neige. Le vent les chassait lentement en gémissant, d'un ton lugubre, le +long des artères de la cité. + +Chacun, chaque chose avait cet aspect triste qu'une journée aussi +sombre, aussi glaciale pouvait évoquer. + +Les maisons elles-mêmes avaient l'air ennuyé et mal à l'aise. Il +semblait qu'elles regardassent avec humeur les rues solitaires et se +serrassent les unes contre les autres en tremblotant et se plaignant +comme de véritables mortelles. + +Les fenêtres aussi étaient délaissées et n'annonçaient que trop combien +peu on s'amusait dans les appartements qu'elles éclairaient. + +Les quelques traîneaux dont, de temps en temps, tintaient les +clochettes à travers l'air froid et humide remplissaient d'une sensation +désagréable par leurs sons discords et criards. + +Les piétons qui cheminaient sur les trottoirs étaient enveloppés +jusqu'à mi-visage dans des fourrures et chaussés de mocassins. Ce qu'on +apercevait de leur face était bleui par la vivacité de l'atmosphère, et +ils se heurtaient gauchement, s'il arrivait qu'ils se rencontrassent le +long de l'étroite piste. + +On aurait dit que tous étaient dehors contre leur gré, et qu'ils se +hâtaient de rentrer chez eux, à l'exception de quelques individus de +taille malingre, courbés, à moitié couverts contre les rigueurs de +la saison, et qui se tenaient au coin des rues, regardant d'un oeil +d'envie, tantôt les magasins, tantôt les gens confortablement vêtus qui +les coudoyaient en passant. + +Les traits des pauvres malheureux portaient imprimée en caractères +éloquents cette silencieuse requête: + +«Oh! il fait bien sombre et bien froid; vous avez une chaude maison pour +vous abriter, vous; mais nous n'en avons pas, ou si nous en avons une, +le vent y filtre partout, la neige s'y glisse et la pauvreté a laissé +éteindre le feu dans l'âtre.» + +Si l'on se sentait mal et chagrin au coeur de la ville, au sein même du +luxe et de la richesse de la populeuse cité, à plus forte raison il en +était ainsi dans les faubourgs, sur les mornes marécages où de chétives +habitations maigrement distribuées perçaient à peine les bancs de neige +que la tourmente y avait entassés. + +C'est là que vivent les esclaves de la peine, les enfants de bien des +maux, le misérable et le mendiant; là aussi hurlaient et se lamentaient +les vents malicieux, le jour où commence cette histoire; là, ils +soulevaient la neige et la fouettaient contre les pauvres demeures; +là, ils tourbillonnaient, tourbillonnaient autour de chaque cabane, +cherchant une ouverture pour entrer, sifflant avec furie quand ils +l'avaient trouvée, ou s'éloignant bruyamment quand ils n'en découvraient +pas et comme si toute leur malice était uniquement dirigée contre les +déshérités de la fortune, de même que, dans le monde, le fort s'exerce +surtout contre le faible, parce que ce dernier n'a rien pour se +préserver de ses rudes attaques. + +Oui, souffle, mugis et fais rage, ô vent! tu as un rôle à jouer dans ce +grand drame. Quelques-unes de tes victimes sont déjà bien misérables; tu +penses encore à ajouter à leurs angoisses, ce n'est qu'un autre artifice +dans ce long catalogue de détresse. Oui, quelques-unes sont déjà bien +dénuées,--oui, même dans cette petite hutte autour de laquelle tu +te livres à une hilarité si éclatante, si ironique--elles sont bien +dépourvues, il ne manque pas de trous pour te laisser entrer; on ne peut +t'expulser: entre donc, ô vent; nous 'te suivrons. + +C'était une des plus laides et des plus repoussantes cabanes qui fussent +en ce lieu; et Dieu sait que la laideur ne manquait point parmi +elles. La seule fenêtre qu'elle possédât était brisée et grossièrement +raccommodée avec des haillons; la porte raboteuse paraissait avoir peine +à se tenir sur ses gonds; l'escalier et diverses parties de la charpente +extérieure avaient été enlevés, afin d'aider à résister momentanément +à l'ennemi commun; et c'était, en somme, une habitation aussi +inhospitalière qu'on en peut imaginer une pour abriter une portion de +l'humanité. + +L'intérieur n'était pas moins repoussant que l'extérieur. + +Il se composait d'une seule chambre, dont le plancher, la tablette de +cheminée et les lambris avaient disparu. + +Quelques braises, se consumant lentement dans le foyer sans chaleur, +disaient assez pourquoi le peu de mobilier de cette pièce paraissait +avoir partagé le même sort, car il était mutilé, défiguré, au point que +ces restes semblaient bons tout au plus à faire aussi du feu. + +La neige moite s'était introduite de toute part. Elle marquait le sol en +vingt places, et les vents coulis exhalaient de tout côté leur baleine +glaciale. + +Vraiment, il ne faisait ni chaud ni bon dans la pauvre cabane ce +jour-là! + +On y remarquait deux jeunes filles, puis un tout petit garçon accroupi +en un coin de la cheminée, et leur mère portant un enfant à la mamelle. + +Les filles et la mère étaient assises devant les charbons agonisants. + +Leurs corps grelottaient et leurs visages étaient enfouis dans leurs +mains, comme si elles eussent voulu échapper à leur dénûment en en +bannissant mécaniquement l'image de leur esprit. + +L'aînée, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, levait de temps +en temps la tête, jetant tristement ses yeux sur le taudis, puis sur sa +mère qui pleurait, puis sur le petit garçon étendu près de l'âtre glacé, +et puis elle replongeait sa figure entre ses doigts amaigris, avec +une expression de douleur que rendait plus amère encore le silence qui +enveloppait cette scène. + +Elle était belle pourtant la jeune fille! Ses formes ne semblaient point +avoir été pétries pour donner asile au chagrin; et si le chagrin s'était +logé chez elle, il n'avait pu la dépouiller de ses attraits; elle était +charmante, toute pleine de grâces, quoique bien vives fussent les peines +qui troublaient sa vie. + +Ses cheveux flottaient en désordre sur ses épaules, et les pommettes de +ses joues brillaient d'un éclat de mauvais augure; mais dans ses grands +yeux noirs rayonnait une beauté calme, et toute sa physionomie reflétait +une tranquillité d'âme que la négligence ne pouvait déguiser et la +misère qui l'environnait effacer entièrement. Il y avait quelque chose +de céleste dans ce galetas, quoique les peines de notre monde l'eussent +si affreusement marqué de leur cachet. + +La plus jeune fille n'était pas aussi belle que sa soeur. Mais elle +avait la même physionomie et la même régularité de traits, dont on +pouvait parfaitement retrouver l'origine dans le visage hagard, flétri +par les soucis et encore distingué de la mère. + +Moins remarquablement symétriques que chez son aînée, ces traits la +rendaient plus jolie et plus piquante. + +Quand elle redressait la tête, ses yeux étincelaient, au milieu d'une +détresse si grande, d'une animation qui inspirait des appréhensions, car +son regard disait que les malheurs dont elle était assiégée parlaient un +langage étrange à son esprit inexpérimenté. + +Une ombre d'expression semblable nuançait parfois l'air de sa soeur, +quoique cette ombre fût si affaiblie par l'éclat d'une beauté supérieure +qu'elle était à peine perceptible. + +Bien que très-légères, ces teintes soulevaient néanmoins de terribles +inquiétudes dans le coeur de la pauvre mère, par, lorsqu'elle arrêtait +les yeux sur ses filles bien-aimées, elle secouait douloureusement +la tête, soupirait, pleurait et pressait convulsivement le nourrisson +contre son coeur, comme si une affliction nouvelle s'était emparée +d'elle, et comme si les mots qu'elle aurait voulu prononcer s'étaient +enfuis de ses lèvres. + +--O ma mère! c'est bien dur, c'est bien dur! s'écria tout à coup la +fille aînée en pressant fébrilement sa tête entre ses mains. Nous ne +pouvons, cependant, mourir de faim; mais que faire? + +Elle se leva et commença de se promener dans la chambre en serrant +toujours sa tête avec ses mains et paraissant plongée dans un abîme de +réflexions. + +Sa mère la suivait incessamment des yeux; mais elle avait le coeur trop +gonflé de ses propres chagrins pour la pouvoir consoler par des paroles. + +--Ma mère, ma mère! reprit la jeune fille s'arrêtant et plongeant ses +regards dans ceux de la pauvre femme, nous sommes bien infortunées! +Voyez! peut-il y avoir un pire destin? Point d'ouvrage, il n'y en a pas +dans tout le pays. Mon père a tout essayé. Mark aussi, et nous-mêmes +avons essayé mille fois, mais inutilement: il n'y a rien, rien! Faut-il +donc que nous mourions ainsi de faim, dites, ma mère? + +--Eh bien, moi je ne mourrai pas! fit la plus jeune, frappant ses genoux +de ses poings fermés. Je ne sais pas ce qu'avait mon père de s'arrêter +dans un pays aussi pauvre que celui-ci, tandis qu'il aurait eu tant +d'ouvrage dans les États-Unis, s'il y était allé quand il le pouvait. +Non, ça ne peut pas durer comme ça. J'aimerais mieux mourir la première. + +La malheureuse mère portait ses regards de l'une à l'autre de ses filles +d'un air effrayé, comme si elle lisait dans leur agitation et leur +langage quelque chose de plus épouvantable que toute la misère qui les +entourait. + +--Non, non, Madeleine, Ellen, ça n'en viendra pas là. Un peu de +patience, je vous prie; nous devons tous avoir un peu de patience, +dit-elle tendrement. + +--A quoi bon la patience? repartit brusquement la cadette; si nous ne +pouvons avoir d'ouvrage l'été, comment pourrons-nous en avoir l'hiver? +Ça ne signifie rien que votre patience! + +--Oh! Madeleine! Madeleine! cria l'aînée; ne parle pas si durement à +notre mère: ce n'est pas sa faute! + +--Je le sais bien, répliqua Madeleine; aussi je ne lui parlais pas +durement. + +--Ah! c'est qu'en effet c'est bien dur, n'est-ce pas, ma mère? dit +Ellen. Est-il possible d'être dans une si affreuse condition, quand tous +nous voulons travailler, et quand il y aurait tout plein d'ouvrage dans +le pays, si les Américains ne nous volaient pas tout, comme nous l'a dit +le fabricant de cols de chemise? Et qu'est-ce que ça lui fait à lui, +si les reliures des livres, ou les cartonnages, ou ce que nous pouvons +faire est fait hors du pays, tandis qu'on nous laisse mourir de faim +ou mendier ou faire Dieu sait quoi pour vivre? Hélas! il y a dans cette +ville des centaines de filles dans la même position, à ce moment. Si +notre père ou Mark pouvait faire quelque chose! mais il n'y a pas +plus pour eux que pour nous dans tout le pays. Oh! que faire? que +pouvons-nous faire? répéta-t-elle en se tordant les mains et en marchant +follement dans la chambre. Mère, chère mère, on ne peut rester comme ça; +c'est impossible, je le répète!... + +--Patience, Madeleine, patience, dit la pauvre femme. Ça ne durera pas +longtemps ainsi, nous aurons bientôt un changement. + +--Bientôt, c'est encore trop longtemps! fit Madeleine d'un ton amer. +Y a-t-il encore de l'espérance? croyez-vous qu'il y ait encore de +l'espérance? + +Et la malheureuse fille vint tomber aux genoux, de sa mère. + +--Non, s'écria Ellen, non, je n'en vois point; il n'y en a point. Est-ce +que tous ces pauvres gens qui, comme nous, sont sans ouvrage ne seraient +pas heureux de travailler s'ils avaient du travail? Ils ne le peuvent +pas plus que nous, voilà tout. Ici ce sont les étrangers qui font tout, +mais les habitants, on les laisse mourir de faim, voilà ce que vous +dirait un enfant. Qu'est-ce que notre père est venu faire ici? Jamais +nous n'avons porté d'aussi misérables haillons! ajouta-t-elle en +regardant avec une sorte de honte les guenilles qui composaient son +habillement. + +En entendant ces plaintes, la pauvre mère était toute troublée, et son +coeur battait fort, car l'avenir lui apparaissait certainement sous +des couleurs aussi sombres qu'à ses filles, et le présent était, hélas! +intolérable. + +A ce moment la porte de la hutte s'ouvrit et un gamin de dix ans, dont +les vêtements en lambeaux étaient chargés de neige, arriva en gambadant +dans la chambre. + +Dans ses petits bras, rougis et gercés par le froid, il tenait quelques +morceaux de bois à brûler. + +--Tenez, maman, dit-il en jetant son fardeau sur les cendres chaudes, +voilà du bois. + +Tu es un bon garçon, Jean, répondit sa mère en le caressant. Comme tu as +froid! tu dois être gelé. Mais ou as-tu eu ce bois, Jean? + +--Oh! bien, je l'ai eu, répondit-il en détournant la tête. + +--Mais où, Jean? + +--Écoutez donc, il n'y a personne qui voudrait m'en donner, vous le +savez bien, répliqua-t-il négligemment, et puis il vous faut du feu; +ainsi j'ai eu ce bois-là et j'en aurai encore. + +--Oh! Jean, Jean, tu ne l'as pas volé? s'écria la malheureuse mère, +donnant le nourrisson à sa fille cadette, et s'agenouillant devant le +petit garçon, qu'elle examina avec une anxiété fiévreuse. + +--Jean, mon cher Jean, dis-moi que tu ne l'as pas volé? + +--Eh! ma foi, peut-être que oui, dit-il maussadement. Pourquoi aussi +ne voulait-on pas me donner du bois? Il vous fallait du feu, maman. Je +n'aurais pas fait ça pour moi. Mais pour vous... D'ailleurs, Tom William +le fait, et il dit qu'il n'y a pas de mal à ça, si on ne peut avoir +d'ouvrage pour acheter du bois. Et comme ça, c'est bien, n'est-ce pas, +maman? dit-il en sautant dans la chambre pour se réchauffer. + +--Non, non, Jean, c'est très-mal; tu vas reporter ça... et tout de +suite. Il ne faut pas voler, même pour ta pauvre mère, Jean. Nous ne +pouvons rester sans feu, c'est vrai; mais tu ne dois pas être un voleur, +non, non! Prends-moi ce bois et, reporte-le comme un honnête garçon, +dit-elle, en essayant de lui replacer le fagot dans les bras. + +--Non, je ne le reporterai pas, dit-il en rejetant le bois dans le +foyer; je ne le reporterai pas, quand vous êtes tous gelés et qu'il n'y +a pas un brin de bois à la maison. Prenez-le pour cette fois, maman, et +peut-être que je n'en chiperai plus jamais. + +Ah! jeune enfant, voilà que tu voles! Et que te dit la justice? Ses +ministres voient-ils en toi les semences du crime dont les cachots +cueilleront le fruit? voient-ils en toi le germe de ce qui constitue +les coupables? Leur main va-t-elle s'étendre vers toi pour t'administrer +l'antidote au poison qui déjà circule en tes veines, ou n'ont-ils rien +que le châtiment pour le cultiver et le développer, pour que les prisons +ne soient pas vides et que les cours de police ne chôment pas? + +--Ce n'est pas tout, continua le petit Jean, tirant de sa poche une +pièce de monnaie et un billet tout froissé; tenez, regardez, maman, ce +que m'a donné un homme, pour porter cette lettre à Madeleine. + +Les joues de la jeune fille pâlirent affreusement. + +D'une main tremblante elle arracha la lettre à son frère et la cacha +dans les plis de son corsage; mais ce fut sans mot dire, et sa confusion +n'en fut que plus apparente. + +Un horrible soupçon avait jailli dans le sein de la mère; des larmes +brûlaient les paupières de la pauvre femme. + +--Oh! Madeleine, Madeleine! s'écria-t-elle après un instant de pénible +silence, de qui vient cette lettre? Est-ce de Guillaume, Jean? + +--Non, ce n'est pas de Guillaume, maman; c'est d'un monsieur. + +--Madeleine, ça paraît bien drôle, dit la mère éperdue; confie-moi ce +que c'est. Tiens voici ton père qui rentre, je vais tout lui dire. + +--Non, ma mère, non, je vous en prie! s'écria la jeune fille en +apercevant un homme qui passait près de la fenêtre et se dirigeait vers +la porte; non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout, mais ne le +lui dites pas! + +--Madeleine, ma pauvre Madeleine! fit la malheureuse femme tombant à +genoux et saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce misère nous +tuera tous! Madeleine, ma pauvre Madeleine! + +Venez, vous les heureux du monde et contemplez ce tableau. + +C'est le temps de fêter, de danser, de vous réjouir; c'est le temps de +vanter les charmes de la vie; mais avant que vous ne vous soyez plongés +trop avant dans l'ivresse de vos plaisirs, détournez-vous un instant du +sentier jonché de fleurs où vous passez l'existence et jetez les yeux de +ce côté. + +Si c'est une fable que nous écrivons, s'il n'y a point de vérité dans +les portraits, ah! soyez aveugles si vous le voulez; mais s'il est vrai +qu'à votre porte même la misère grelotte de froid et de faim; s'il est +vrai que telles sont les tristes réalités du jour, qui se multiplient et +grossissent dans les grandes villes canadiennes à mesure que s'écoulent +les années, alors il est bon, pour vous qui êtes riches, contents et +prospères, que vos oreilles soient ouvertes, que votre main s'étende +aux malheureux; car, si vous ne pouvez leur donner un abri et du pain +en échange du dur travail qu'ils feraient volontiers pour vous, il vaut +mieux les traiter en mendiants, leur jeter une froide aumône, ou les +chasser épouvantés de vos rivages, que de les abandonner aux serres du +besoin. Ils ne veulent ni être des quêteux ni fuir la terre qui +leur donnera du pain. Ils ne demandent qu'à travailler pour vivre; +à travailler pour que leurs enfants aient du pain! Pourquoi donc +n'entend-on pas leur prière dans cette vaste contrée? Pourquoi ne +profite-t-on pas au Canada de sources de richesses qui feraient de ce +beau pays un immense empire? Pourquoi, là où la nature a été prodigue de +ses bienfaits et où elle a donné des trésors qui satisferaient largement +vingt millions d'habitants; où rien ne manque pour asseoir les bases +d'un gigantesque royaume et le rendre florissant, pourquoi, là, le génie +et l'habileté des deux races française et saxonne manquent-ils à ce +degré que les pauvres éparpillés sur cet immense et fertile territoire +sont sans pain et se sauvent par milliers de ces bords, pour aller +dire aux habitants des contrées lointaines: «Les Canadiens sont dans la +pénurie, n'émigrez point chez eux.» C'est là, ô Canadiens, le problème +que vous avez à résoudre; et si vous vous levez et jetez un regard sur +vos affaires, vous verrez que le temps est venu. + + + + + CHAPITRE II + + + PAUVRETÉ ET MANQUE D'OUVRAGE + + +Pourquoi donc t'arrêter là, pensif, au seuil de ta porte? Pourquoi tes +yeux sont-ils humides et ta main tremble-t-elle sur le loquet? Ton coeur +ne devrait-il pas bondir de joie et ton visage rayonner d'allégresse: +car c'est là ta maison, si je ne me trompe, et tes enfants t'attendent? + +Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pères et maris des familles +heureuses! Il hésite, il chancelle presque; son esprit se replie +douloureusement sur lui-même; il craint jusqu'au regard de ceux qu'il +chérit: peut-il compter la somme de ses lourds chagrins? + +Entre, entre, misérable! Pour toi point d'espoir: comme deux galériens, +la pauvreté et toi êtes rivés à la même chaîne; ton aspect ne la +chassera point du taudis;--n'avez-vous pas, elle et toi, taille grêle, +membres décharnés, visage famélique, vêtements en haillons? + +Il se nomme Mordaunt. Il a immigré au Canada avec sa famille, dans +l'espoir d'améliorer sa condition et de trouver un foyer pour ses chers +enfants. + +Mais, au lieu de l'abondance, c'est la pauvreté qui lui a tendu les bras +en débarquant; au lieu du bourdonnement de l'industrie, du résonnement +de l'enclume, des joyeux bruissements des métiers à tisser, du +sifflement des machines à vapeur, les lamentations et les plaintes des +malheureux remplissent les chemins, et tout en mettant le pied sur le +rivage, l'émigrant a vu s'évanouir ses plus chaudes espérances. + +Pourquoi? C'est à vous de répondre, ô Canadiens! + +Les enfants aimaient leur père, la femme aimait son mari. + +Quand il parut, ils refoulèrent leurs douleurs. + +Mais il se fit aussitôt un silence lugubre, mortel dont tout leur amour +ne put bannir la funeste impression, et sur leurs joues s'étendit une +pâleur que nulle affection ne pouvait masquer. + +Dans le coeur du pauvre homme se ficha une nouvelle angoisse. De ses +lèvres disparut le maladif sourire qu'il y avait appelé, et il se prit à +promener autour de lui un regard incertain, comme s'il doutait qu'il eût +bien fait de franchir le seuil de sa demeure. + +--Allons, Edouard, dit sa femme, qui avait déjà lu sur sa mine effarée +qu'il revenait affamé et sans avoir réussi dans ses démarches; allons, +Edouard, ne reste pas au froid et viens t'asseoir près du feu; tu dois +avoir bien froid, et tu n'as rien mangé depuis ce matin. Jean, fais un +bon feu, mon gentil garçon. Et toi, Ellen, prépare quelque chose à dîner +pour ton père. Nous ne t'attendions pas, Edouard, parce que nous ne +savions pas à quelle heure tu rentrerais. Il fait bien froid dehors, +n'est-ce pas? + +--Marguerite, dit-il tendrement, tu es trop bonne. + +Et en prononçant ces paroles, son corps tremblait d'émotion. Il s'assit +et s'enfonça le visage dans les mains. + +Merci, merci à vous, Marguerite! + +Oui, c'est une simple, mais bien vive affection qui vous inspire. + +Il ignora les douleurs qui vous percèrent le coeur, quand vos lèvres +encouragèrent votre enfant, votre enfant voleur, à allumer le fagot +dérobé, afin d'égayer un peu le pauvre père désolé. + +Oui, et ce fut une sainte tendresse aussi qui vous engagea à lui cacher +que le saloir et la huche étaient vides et à inventer la fable du dîner +habituel. + +Oui, et il vous aime à, cause de cela. Et quand les mauvais jours seront +passés, quand l'été sera revenu, votre récompense, ô Marguerite, sera +bien grande! + +--Marguerite, dit Mordaunt dès qu'il fut suffisamment maître de son +émotion, il est inutile de nous le cacher plus longtemps, il n'y a pas +du tout d'ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que deux alternatives, +Marguerite:--ou de demeurer ici et y mourir de faim, ou de nous en aller +avant qu'il ne soit trop tard. + +--Eh bien, Edouard, s'il y a encore une chance, partons: c'est notre +devoir. + +--Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible +chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays +que celui-ci! Ah! je suis bien fâché d'y être venu. Il n'y a d'ouvrage +pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe +imposée à la charité des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser +partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides +ou de les voir remplies de quêteux et de vagabonds. + +--Le fait est que c'est bien désolant, Edouard; mais peut-être les gens +d'ici n'y peuvent-ils rien. + +--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré sur ses +enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi? +reprit-il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée. Quelle est la +raison de toute cette misère? Si le Seigneur avait fait de ce pays +un désert stérile, improductif; s'il ne l'avait pas comblé de ses +bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce +n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le +pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir où les, étrangers nous +ont enlevé le pain de la bouche. Ah! il y en a à faire de l'ouvrage +dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les étrangers, et à +meilleur marché, mais on nous plante là, pieds et poings liés pour +ainsi dire, tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous pourrions +gagner, et même notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs +habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous +voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que ça ressemble +à de la justice? s'écria le pauvre homme excité par la révoltante +absurdité du tableau qu'il venait de tracer. + +Tu as raison, Mordaunt! c'est là une étrange justice, ou la justice est +aveugle! Il faut que ta modeste simplicité creuse plus profondément que +la science de ceux qui déclament dans les parlements, sans quoi cette +naïve plainte n'aura point d'écho. Tu as bien raison de t'étonner. +Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent être +surprises de cette étrange politique qui nourrit, vêtit et enrichit +l'étranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais +débarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux +États-Unis, et l'abondance, la félicité deviendront votre partage comme +le leur. + +--Oh! papa, dit l'aînée des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de +nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service? + +Un instant le père la considéra avec une morne tristesse, puis il +s'écria: + +--Non, mon enfant; non, vous n'avez pas été élevées pour ça. Pourquoi +ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant +rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un métier avilissant +sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a +besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille, +envoyer l'un d'un côté, l'autre de l'autre pour être esclaves chez les +riches; j'aurais pu faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non, +mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop +tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis +vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul. Non, non, je +ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous, +Marguerite. Comme ça, je vous aurai toujours sous ma protection et nous +mendierons ensemble, s'il le faut. + +Madeleine, qui, depuis l'arrivée de son père, s'était assise en un coin +et avait tenu ses regards baissés vers le sol, les releva vers lui au +moment où il prononça ces mots. + +Remarquant la vive anxiété qui se peignait dans les traits de sa fille, +Mordaunt s'avança vers elle et dit, en lui posant affectueusement la +main sur la tête: + +--Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre. +Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frère +Mark, pauvre garçon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du +courage, tu auras une nouvelle robe avant Noël. + +--Non, non, mon père, s'écria-t-elle, les larmes aux yeux et en +s'attachant passionnément à son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre +mère ne pourrait jamais marcher dans la neige si épaisse; ça la tuerait, +ça nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester où nous sommes. +Maman, chère maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mère, vous +ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais +mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman! + +La mère regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrèrent, et elles se +comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaça, sa langue +resta attachée à son palais. Elle se releva silencieusement, retourna +s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mélancolie de ses +pensées. + +D'étranges pensées sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se +trouble en s'arrêtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime, +Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et +l'humanité est très-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misère +l'a aveuglée: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous! + +Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et de se briser contre la +cabane, la lune filtre les rayons de sa lumière souffreteuse dans le +pauvre logement, et, rassemblés autour des dernières braises mourantes +du bois volé, les habitants parlent de leur prochain départ, demain. + +--Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me +demande où il a pu être toute la journée. L'as-tu vu depuis ce matin? + +--Non, le pauvre enfant, non... Il a presque perdu la tête. C'est un bon +ouvrier, pourtant; aussi ferme à l'ouvrage que pas un. Avant de venir +ici, il était industrieux; mais n'avoir rien à faire! ça lui a dérangé +l'esprit. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit tombé en mauvaise +compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le +lui dire. Mais ce n'est pas étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien +heureux de venir. + +--Oh! maman, maman! s'écria la plus jeune fille, se levant alarmée par +un bruit de l'extérieur. + +--Écoute, Edouard, écoute! fit la mère effrayée; le tocsin! Mark, Mark, +mon pauvre cher enfant, où est-il? + +Mordaunt se leva et prêta l'oreille. Le lugubre tintement des cloches +augmentait de plus en plus, et de nombreuses clameurs semblaient +annoncer un incendie considérable. + +--Vite! s'écria Mordaunt; Ellen, mon chapeau! N'ayez pas peur, enfants, +j'espère que ça ne sera rien. + +Il allait se précipiter vers la porte, quand elle fut tout à coup +ouverte; un grand jeune homme maigre, à la mine hâve, égarée, entra et +la referma violemment. + +Il paraissait ivre. + +--Hourra! en voici un autre! Ça va, ça va, ma mère! Nous vous tirerons +de là, quand nous devrions brûler toute la ville! Vive le feu, ma mère! + +--Mark, dit sévèrement Mordaunt en saisissant le jeune homme par le +bras, je t'ai averti, tu ne coucheras plus ici, si tu as commis ce +crime. Tu es mon fils, mais n'importe, je ne garderai pas chez moi un +incendiaire. Ainsi, va où tu voudras, il n'y a plus place ici pour toi. + +--Oh! Edouard, Edouard, pardonne-lui cette fois. + +--Bah! qu'est-ce que ça fait? s'écria le jeune homme échappant, en +chancelant, à, l'étreinte de son père. Il nous faut de l'ouvrage, +n'est-ce pas? Ils sont riches--nous prenons garde à ça--ils +reconstruiront, ça ne les appauvrira pas et ça nous donnera du pain. +Justice! c'est tout ce que nous voulons! hurla-t-il en se jetant tout de +son long devant le foyer éteint. + +--Tais-toi, dit le père. + +--Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa mère et ses soeurs qui +s'étaient groupées avec effroi au milieu de la chambre; voyez, elles +n'ont ni feu ni à manger. Brûlez donc tout, c'est moi qui vous le dis; +c'est ce que je ferais, moi! + +--Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit Mordaunt. Si tu ne viens +pas m'aider à remédier au mal que tu as fait, j'irai te dénoncer +moi-même, quoique tu sois mon propre fils--oui, Mark! + +Il se leva et courut à la porte. + +--Bon Dieu! exclama-t-il, après l'avoir ouverte, en voyant les lueurs +embrasées qui se réfléchissaient au ciel et rougissaient jusqu'au tapis +de neige étendu sur les rues et les maisons; bon Dieu! quel spectacle! +Marguerite, amène-le ici. Tu m'entends, je ne puis supporter ça, quoique +je sois son père! Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en étendant ses bras +vers la populeuse cité et en se précipitant à travers la neige; voyez, +mon Dieu, ce que font de nous ces ministres aveugles! nous venons leur +demander du travail, et ils nous rendent criminels... + +Montrez-vous maintenant, grands champions du peuple, et contemplez ce +spectacle! vous qui vous posez comme les défenseurs des droits du +peuple et le grisez de vos fables politiques contemplez-le! Il n'y a +pas d'invention ici. Le tocsin a souvent retenti à vos oreilles, et les +sinistres lueurs d'une conflagration ont souvent brillé sur vos +maisons. Êtes-vous capable de calmer les souffrances de ce pauvre père? +Pouvez-vous sécher les larmes qui jaillissent des yeux de cette mère +outragée, et pouvez-vous mettre un terme aux tiraillements qui déchirent +les entrailles de leurs enfants affamés? Ils sont venus pour travailler, +pour être honnêtes au milieu de vous, pour vous être utiles, et voyez ce +qu'ils sont! + +Le jeune homme fit peu attention à l'excitation qu'il avait causée. + +Au lieu de suivre son père, il s'étendit sur le plancher à demi défoncé +et commença à discuter, par des lambeaux de phrases alcoolisées, la +justice et la convenance de ce qu'il avait fait. + +La mère revint s'asseoir en pleurant; elle ne dit rien, de peur +d'irriter son fils; aussi le silence rentra-t-il dans le taudis, chacun +de nos personnages s'enfonçant sous le suaire de ses afflictions. + +Depuis longtemps ils étaient dans cette position, quand la silhouette +d'un homme se dessina, en passant et repassant à diverses reprises, +devant la fenêtre de la cabane. + +Seule, Madeleine remarqua cette apparition. + +A sa première vue, la jeune fille se leva. Elle était pâle comme un +linceul. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la fenêtre et sur sa mère +et sur sa soeur, mais celles-ci n'avaient rien aperçu. + +Un instant Madeleine resta debout, hagarde, incertaine. Ses paupières +étaient mouillées de larmes; son sein battait à rompre sa poitrine. + +Elle se tordit les mains avec une expression de douleur navrante. + +Elle lutta violemment. Mille émotions la torturaient. Son amour pour ses +parents, pour sa religion, et puis... + +Qui pourrait expliquer les sensations qui soulèvent son coeur? qui +pourrait dire d'où lui viennent ces affreuses incertitudes? Personne! A +personne donc le pouvoir de la juger. + +L'âme est une puissance étrange. Dieu seul peut lire et bien lire dans +ses replis. + +A vous, cela est défendu. + +--Ellen! s'écria tout à coup madame Mordaunt sortant en sursaut d'une +longue rêverie, où est Madeleine? + +--Mais je ne sais pas, répliqua celle-ci d'un ton à demi éveillé; je ne +l'ai point vue sortir... + +--Seigneur mon Dieu! elle est sortie avec son chapeau[1]! Où peut-elle +être? s'écria la pauvre mère, s'élançant vers la porte. + +[Note 1: On sait qu'en Amérique le chapeau est la coiffure ordinaire +des femmes, même dans les plus basses conditions.] + +Tout était calme au dehors. La, lune brillait d'un éclat mat sur +la blanche neige; le vent avait cessé de souffler, mais il faisait +très-froid. + +Madeleine ne paraissait point auprès de la maison. + +Sa mère appela; mais Madeleine ne répondit pas. + +Pauvre mère, elle lut dans cette pâleur livide et dans cette +tranquillité glaciale répandues autour d'elle une autre page du livre de +ses chagrins! + +Rentrant dans la chambre, elle tâcha de réveiller son fils, qui gisait +presque sans connaissance sur le plancher. + +--Mark, Mark! ta soeur Madeleine est partie; Vite, Mark, mon brave +garçon, cours après ta soeur. Oh! Madeleine, Madeleine, ma pauvre fille! + +--Aller où? balbutia le dormeur se soulevant sur le coude et étendant +sur sa mère un regard hébété. + +--Oh! le ciel me vienne en aide, car je ne sais où... Mark, va la +chercher, si tu l'aimes, va! Je t'en prie, ramène-la, Mark, ramène-la! + +Le jeune homme passa la main sur son front appesanti par l'ivresse, +regarda vaguement çà et là, mais ne parut pas comprendre. + +--Madeleine partie! dit-il pourtant en se mettant debout. Où ça partie? +Comment?--où est-elle allée? + +--Mais elle vient de partir... Tu peux la sauver... tu peux la trouver; +mais va, cours après elle. Ça me tuerait, vois-tu, Mark, s'il lui +arrivait quelque chose! + +--Ma mère, dit Mark, qui parut renaître quelque peu au sentiment... +elle n'est jamais sortie ainsi; avez-vous jamais su quelque chose?... +Le connaissez-vous, ma mère?... Mais c'est impossible!... Elle ne serait +pas partie comme ça... Donnez-moi mon bâton. Je les trouverai; n'ayez +pas peur... Allons, ça donnera encore lieu à d'autres crimes qu'à des +incendie... Je les trouverai; n'ayez pas peur... pas peur... ma mère! + +En prononçant ces mots, il s'élança furieusement sur la voie publique et +suivit une petite trace qui semblait avoir été nouvellement faite sur la +neige et allait du côté de la ville. + +Le père revient du théâtre de l'incendie allumé par son fils. + +Sa femme et sa fille Ellen pleurent à chaudes larmes; leurs sanglots +font saigner son coeur. + +--Marguerite, quel nouveau malheur? pourquoi pleures-tu? + +--Oh! Edouard, cher Edouard! notre Madeleine, notre pauvre Madeleine est +partie... je ne sais où. Et je n'ose te dire ce que je soupçonne... + +Ce qu'elle voulait lui cacher, il le voit dans ses yeux rougis de +larmes. Ce coup manquait à ses douleurs. + +--Marguerite, nous la retrouverons, dit-il d'une voix sombre; calme +tes craintes jusqu'à mon retour. Madeleine a toujours été fidèle à +ses devoirs, et sans doute tous nos enfants ne deviendront pas mauvais +sujets dans ce pays. Nous la retrouverons... + +Le malheureux père n'en dit pas davantage. Il sort de nouveau pour +chercher sa fille qui lui est si chère, et le voilà qui court comme un +fou à travers la neige. + +Sa tête est brûlante et son âme est en proie à mille tourments. + + + + + CHAPITRE III + + LA MAISON ABANDONNÉE + + +La nuit s'est écoulée; la matinée grise et froide commence à se montrer, +sa lueur terne arrive paresseusement dans la cabane. + +Qu'y voyons-nous? + +Une mère et ses enfants, étendus sur le même grabat, goûtent les +bienfaits du sommeil, cet avant-coureur du ciel qui apporte le repos +même à l'âme troublée. + +Regardez-les. + +Elle est couchée dans un coin, là où la neige s'est introduite et a mêlé +à la paille ses glaciales constellations. Sur elle, pauvre femme, +le froid de la nuit a jeté une mantille de frimas et souffle la bise +pénétrante. Son nourrisson est cramponné à sa poitrine et l'haleine du +pauvre petit se gèle en blanches concrétions le long de la chevelure de +sa mère, qui pend par mèches éparses, épaisses, roidies sur son front. + +Elle tressaille, soulève la tête, et ses yeux injectés de sang sont +tournés vers la porte. + +Elle écoute. + +Mais tout est encore tranquille au dehors et, avec un profond soupir, +elle se laisse retomber et presse l'enfant contre, son coeur. + +Elle tressaille encore, soulève de nouveau sa tête et la laisse choir +sur le grossier oreiller. + +Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et obscurcis; mais aussi, +durant cette longue et fatigante nuit, le sommeil n'a pas un seul moment +versé sur elle son baume réparateur. + +Ellen est couchée à côté de sa mère. + +Elle dort, mais d'un sommeil agité interrompu par la fièvre et le +frisson; ses dents s'entre-choquent; elle étire ses membres engourdis +et pousse des cris rauques, en demandant qu'on chasse la neige qui tombe +sur son corps demi-nu; elle ne jouit d'aucun repos, car son misérable +lit est trop froid, ses douleurs trop poignantes. + +De l'autre côté est le petit voleur. + +Souvent sa mère le couvre de baisers passionnés, car dans son sommeil il +demande, en suppliant, du pain. + +Infortunée, cette prière la remplit de terreurs; elle soupire +profondément, et, tremblante, serre plus fort l'enfant contre son sein. + +Venez donc, vous dont les membres s'étendent voluptueusement chaque +soir sur l'édredon, dans l'oubli des fatigues et le charme des rêves +agréables, venez donc voir cette scène! Ce n'est pas une fable: les +faits sont devant vous. + +La matinée était déjà bien avancée, et les yeux de Marguerite, qui +avaient été si longtemps rivés sur la porte, s'étaient fermés de +lassitude, alors que ses enfants, devenaient plus remuants, comme il +arrivait ordinairement aux approches de ce réveil à leur détresse +réelle dont les songes n'étaient que les ombres, quand la porte s'ouvrit +doucement pour laisser entrer le mari et le père de toutes ces misères. + +Son maintien était calme et la résignation semblait de nouveau gravée +sur son visage. + +Mais quand ses regards tombèrent sur les dormeurs, sa quiétude apparente +l'abandonna; il recula en joignant les mains et leva les yeux au ciel. + +Pauvre homme! + +Ses yeux se reportèrent sur les dormeurs et les considérèrent pendant +quelques secondes; puis il poussa un gros soupir, se retourna, sortit +sans bruit de la chambre et fit signe d'entrer à un individu qui se +tenait au dehors. + +C'était un jeune homme qui, malgré le mauvais état de ses vêtements, le +désordre de sa barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et même de +bonne mine. + +Sur son front large, découvert, on voyait briller la bienveillance et la +générosité qui animaient son âme. + +Il portait du bois dans ses bras. + +L'ayant déposé aussi doucement que possible sur le sol, il alluma du +feu. + +--Merci, merci, Guillaume; tu es un digne garçon. + +--Oh! Edouard, Edouard! s'écria Marguerite s'éveillant au son de cette +voix. Où est-elle? L'a-t-on ramenée? + +--Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en affectant un sang-froid +bien loin de son coeur, Madeleine s'est éloignée de nous pour quelque +temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramènera, mais à présent; +nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand +malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le coeur; mais il faut se faire +violence. Nous avons beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous +aujourd'hui, ma bonne femme. + +L'infortunée le regarda avec égarement, et retomba sur la paillasse en +poussant un faible cri. + +--Marguerite, reprit-il en s'agenouillant à son chevet et en posant la +main sur sa tête en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si +chère qu'elle puisse nous être, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous +en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir +hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils +tous pour une seule? Nous pouvons leur éviter un sort semblable, pire +peut-être; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle +ne la protège pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la réclamer. +C'est un devoir sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prières, +mais nous devons la laisser à présent, afin de chercher à subvenir aux +besoins des autres. Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de nous +la ramener.--Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume +a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous avons +fort à faire: j'attends de vous tous obéissance et courage; la +Providence fera le reste. + +Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la +main. + +Puis elle se sortit de sa couche glacée, en montrant cette sérénité que +donne la résignation. + +Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car il sentait la violence du +combat intérieur qu'elle avait à soutenir, et qu'il lui faudrait encore +remporter sur ses affections pour lui obéir et le suivre là où il +jugerait convenable d'aller. + +--Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous êtes bien +obligeant et nous vous sommes très-reconnaissants. + +Elle le regarda et secoua mélancoliquement la tête. + +Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs âmes +s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient était trop élevé pour pouvoir +être traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets. + +--Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous réunis autour du feu et +que le dernier morceau de pain leur eut été distribué, nous quitterons +ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien +que nous devions nous attendre à en voir de dures pendant le voyage, +nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous +pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais +pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils +s'en vont tous et nous attendent. De cette façon nous formerons une +grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont réussi +à, construire un grand traîneau pour le voyage. Nous le tirerons à tour +de rôle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller. +On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher, +tu comprends? C'est à décider en dernier lieu:--partir aujourd'hui ou +rester à tout jamais où nous sommes. + +--Le faut-il? le faut-il, Edouard? dit sa femme, lui posant sa main sur +l'épaule et le regardant avec une indicible expression de douleur. Oh! +c'est une terrible alternative! Pauvre Madeleine! ma pauvre fille! + +--Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit Mordaunt, son frère et +Guillaume resteront ici. Tu peux te fier à eux. + +--Oh! oui, oui, oui, s'écria-t-elle. Vous resterez pour la retrouver, +Guillaume. + +--C'est avec bonheur que je serais parti avec vous, madame Mordaunt, dit +le jeune homme; oui, avec bonheur; mais maintenant... + +Il lui lança un regard brûlant de douleur, mais sans rien pouvoir +ajouter. + +--Vous êtes bon, bien bon, Guillaume, dit la pauvre femme. Vous la +retrouverez, vous la ramènerez, n'est-ce pas? Elle était misérable ici, +bien misérable, voyez-vous! Personne ne sait tout ce qu'elle a souffert. +Nous ne devons pas la juger. Vous nous la ramènerez, Guillaume! + +--Madame Mordaunt! s'écria passionnément le jeune homme; je la connais, +madame Mordaunt, et je suis sûre qu'il y a quelque chose que nous ne +savons pas. Ne pensez pas qu'elle ait tort, madame Mordaunt; non, ne +le pensez pas. Quelqu'un peut avoir tort, mais ce n'est pas Madeleine. +Attendez qu'elle revienne, et vous verrez, madame Mordaunt! Mark et moi +avons entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons. + +La mère le remercia par un regard chargé de reconnaissance, et le père +lui serra chaleureusement la main. + +Guillaume était fort agité; il était facile de voir que, tandis que sa +langue défendait si noblement l'infortunée jeune fille, dans son esprit +s'élevaient d'horribles soupçons que ne pouvaient entièrement bannir sa +bonne foi et sa bienveillance. + +Il avait quitté son siège, et, les yeux baignés de larmes, parcourait la +chambre. + +A l'affliction qu'ils ressentaient, les autres pouvaient juger de la +sienne. + +Ils savaient qu'il aimait leur fille à l'adoration; aussi laissèrent-ils +s'épancher sans interruption les flots de sa douleur. + +D'ailleurs, ils n'avaient à lui offrir aucune consolation acceptable +dans ces pénibles circonstances. Il y eut un long silence dans la +cabane. Du fond du coeur, la mère et le père prièrent pour l'enfant +perdue, pendant que son fiancé pleurait. + +--Mordaunt, dit le jeune homme s'asseyant et prenant le petit Jean +entre ses genoux, quand la première explosion de chagrin se fut calmée, +Mordaunt, nous avons bien voyagé depuis que nous sommes partis de chez +nous pour ce pays. Qui pensait à cela? Nous étions cent fois mieux +là-bas! En tout cas, nous avions toujours quelque chose à faire. Mais +ici, c'est tout à fait de même pour les filles; garçons ou hommes, il +n'y a rien du tout à faire! Je n'ai jamais vu un pareil pays. Ça me +serait bien égal d'être n'importe où, si nous pouvions faire une chose +ou une autre. Ici, rien. Si vous n'êtes pas capables de travailler aux +champs (et qu'est-ce que des ouvriers, hommes et femmes, élevés à la +ville, connaissent des travaux des champs?), il faut crever de faim, +sans remède! + +--C'est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui, un mal radical? Il ne +devrait pas y avoir autant de misère; pas autant de milliers de bras +sans emploi; et cela ne devrait pas être, je le répète, dans un pays +aussi beau que celui-ci et aussi maigrement peuplé. Il n'en serait pas +ainsi s'il n'y avait pas quelque chose de foncièrement mauvais dans +les institutions. Je ne puis rien dire contre le pays en lui-même. Le +Tout-Puissant l'a fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne ne +le niera. Mais ce qui m'afflige le plus c'est de le voir comme ça, et je +suis surpris que les gens ne le remarquent pas. + +--D'ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume, s'ils n'ont point dans ce +pays d'ouvrage pour ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui sont +bien chez eux à partir pour venir ici, où il n'y a rien à faire? Cela +est injuste, affreux... c'est moi qui vous le dis! + +--Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s'écria Mordaunt enflammé de +l'honnête indignation qu'il ressentait à la pensée de ce qui lui était +arrivé ainsi qu'à sa famille. Rien n'est plus mal que d'exciter les +gens à quitter leur patrie en leur forgeant des histoires de prospérité +mensongère! Puis, qu'avons-nous trouvé, après avoir tout quitté pour +venir ici? Oui, qu'avons-nous trouvé? Est-ce là le foyer que l'on nous +promettait en échange de celui que nous abandonnions? Est-ce là la +récompense de nos misères pendant la traversée? Mais à quoi pensent-ils +les gens d'ici? Pensent-ils que parce qu'un homme est pauvre, parce +qu'il est honnête, parce qu'il travaille pour manger, il ne respecte pas +sa famille? Pensent-ils que ce n'est rien d'avoir renoncé à sa petite +maison, si humble qu'elle fût, qu'il avait mis des années à élever et +qu'il en était venu à aimer? Pensent-ils que ça n'a rien été pour sa +femme et ses enfants de quitter leurs amis et leurs compagnons, tous +ceux qui leur étaient chers, pour venir au milieu d'étrangers qu'ils ne +connaissaient pas et qui ne les connaissent pas? N'est-ce rien que tout +ça? Et serions-nous jamais venus ici, sans les journaux et les imprimés +qu'on fait pleuvoir sur nos villes pour nous allécher? Non, sans doute. +Mais ces articles étaient-ils vrais? Si on nous avait dit qu'il n'y +avait pas d'ouvrage ici, qu'il y avait des milliers de mains oisives, +est-ce que nous serions venus? Aurions-nous déserté la patrie, nos amis, +nos parents? Est-ce que nous aurions, pour émigrer, dépensé jusqu'au +dernier schelling que nous avions épargné avec tant de peine? Je dis que +ça n'est pas juste, que c'est cruellement inique, et personne ne peut +dire autrement. Ah! il y a ici quelque chose qui ne va pas, Guillaume, +je le dis et le répète. + +Oui, Mordaunt, votre plainte est fondée, «il y a quelque chose qui ne va +pas.» Oui, les Canadiens devraient certainement se rappeler, quand ils +envoient leurs invitations aux crédules enfants de l'ancien monde, quand +ils les engagent à déserter leur modeste chaumière pour venir s'établir +sur une terre étrangère lointaine, ils devraient se rappeler que, si +étroites que soient leurs habitations, elles leur sont chères; que leurs +affections, leurs amitiés, leurs relations, leurs habitudes forment un +réseau de jouissances bien dur à briser; que pour le rompre, ce réseau, +il leur en coûte beaucoup aux pauvres gens, et que par conséquent +leur récompense ne devrait pas être mesquine! Oui, ils devraient +avoir quelque chose à leur offrir en retour. Et c'est là une pauvre +consolation pour eux que de les accueillir à leur débarquement, avec +une main décharnée, un oeil famélique et de les lancer dans des villes +égoïstes, inhospitalières, sans asile, sans pain, pour grossir la marée +de misère que le peu d'encouragement, donné aux manufactures et la +honteuse politique de l'Angleterre poussent sans cesse autour de ses +colonies de l'Amérique septentrionale. + +L'hôte qui convie un étranger à sa table voit à ce qu'il y ait à manger +chez lui et à ce que sa huche ne soit pas vide. + +Vous êtes le grand hôte, ô Canadien! votre maison est très-vaste, et +quand l'étranger, convié par vous, vient s'asseoir à votre table, quand +il y vient, n'ayant pas de toit pour s'abriter, pas de pain à manger, et +épuisé par le voyage, et le coeur gros de la patrie qu'il a laissée, +il pense que vous lui, donnerez cette hospitalité que vous lui avez +offerte, sans qu'il vous l'ait demandée, cette hospitalité à laquelle +il a droit! Mais alors vos bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle +pleine, ou la famine siége-t-elle en votre demeure? + +Les préparatifs de la famille pour son départ étaient peu nombreux: ils +se firent en silence. + +Il semblait si terrible aux Mordaunt d'arracher leurs pauvres petits à +l'abri même d'une aussi chétive habitation, pour les entraîner par la +neige à travers les fatigues d'un long voyage; et il leur semblait si +affreux en même temps de laisser derrière eux leur chère et malheureuse +fille, qu'ils n'osaient ni se confier leurs angoisses, ni même se +regarder pendant ces tristes apprêts. + +Quand ils furent sur le point de partir seulement, Mordaunt, séchant les +larmes qui gonflaient ses paupières, et faisant appel à toute sa force +morale, s'écria d'une voix altérée par l'émotion: + +--Chers enfants, nous allons entreprendre un pénible voyage, mais chaque +pas nous éloignera du lieu de nos infortunes et nous rapprochera d'une +patrie où j'espère que tous, un jour, nous serons à l'abri du besoin. +Cet espoir, enfants, doit nous encourager et nous aider à triompher +gaiement des difficultés. Il y a pourtant une chose qui nous attristera. +Nous ne sommes pas au complet. La Providence veut que nous laissions +Madeleine derrière nous. Tous nous l'aimons, Madeleine; ah! oui, bien +tendrement. Mettons-nous donc à genoux pour recommander la pauvre égarée +à Celui qui peut la sauver, et demandons-lui de la ramener au logis, à +ce logis que nous allons de nouveau chercher et où nous pourrons tous +être heureux, comme c'est le voeu de notre Créateur. + +Ils se prosternèrent autour de lui, élevant leurs mains jointes vers le +ciel et priant le dispensateur de toutes choses de les protéger pendant +la longue route qu'ils allaient commencer. + +Dans cette ardente prière, Madeleine ne fut pas oubliée. Chacun des +assistants supplia Dieu de l'avoir en sa sainte garde. + +S'étant relevés, ils ramassèrent quelques minces paquets qui composaient +tout leur avoir et quittèrent le galetas. + +C'était réellement un triste asile, bien désolé, bien battu par la +tourmente; cependant ils se retournèrent plus d'une fois pour lui +adresser un dernier regard comme à un vieux ami. + +Ils s'arrêtèrent même à quelques pas pour le contempler. Et alors leur +sein était agité, leurs yeux pleins de pleurs. + +Mordaunt considéra douloureusement la misérable cabane, puis ses +enfants, désormais lancés dans un monde égoïste, n'ayant pas un toit +pour s'abriter, et à peine couverts de haillons. A ce tableau, le +courage parut abandonner le malheureux père de famille. Joignant les +mains, avec une expression de douleur déchirante, il hésita. + +--Viens, Edouard, viens; il le faut, dit sa femme en le tirant doucement +par la manche de son habit; c'est notre devoir, et le ciel nous aidera. + +--Merci, merci, Marguerite! + +Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser les sombres +préoccupations qui assombrissaient son esprit et se mit en marche. + +Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi cette famille partit, +à travers des neiges mortelles, à la recherche d'une ville plus +industrieuse. + +Pauvres gens, sans patrie, que dis-je? sans feu ni lieu maintenant, où +allez-vous? + +--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du +travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants. + +Venez, ô vous Canadiens, venez, vous hommes du peuple, vous patriotes et +hommes d'État, et considérez cette scène! vous qui réclamez si haut les +droits du peuple; vous qui prétendez être les gardiens de la prospérité +commune; vous qui vous dites les défenseurs de l'humanité, les amis du +bien public, contemplez le départ, l'exode de votre pays provoqué par le +manque de pain! + +Oui, vous voulez que le peuple soit dignement représenté dans +vos assemblées parlementaires; vous voulez qu'il ne manque pas de +politiciens pour le protéger contre la corruption et l'injustice; vous +voulez qu'il obtienne de grandes réformes, qu'il soit libre; vous voulez +lui faire un Elysée politique, afin que les habitants du vieux monde +envient son indépendance; vous voulez cela, n'est-ce pas? + +Mais au moment même où le son discord de vos voix arrive à ses oreilles, +ce peuple s'enfuit désappointé, dégoûté de votre pays; à ce moment le +cri d'une foule d'hommes sans emploi, sans autre ressource que de mourir +de faim, traverse l'Océan pour aller prévenir l'émigrant et l'aventurier +contre vos rives inhospitalières! + +Et votre Canada, malgré l'immensité de ses richesses naturelles, est +désert au dedans, déprécié au dehors. + +Qu'importent, je vous le demande, vos réformes constitutionnelles, si +les gens pour qui vous les fabriquez manquent de pain? + +Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres et de les protéger +contre la corruption et l'injustice; mais si c'est pour qu'ils puissent +errer en masse à la recherche d'une insuffisante pitance, oh! de quelle +utilité leur sera votre liberté? + +Que font à cette pauvre famille, à ces parents courbés par le malheur +et à ces enfants épuisés par le manque de nourriture et obligés de se +mettre en route, au coeur de l'hiver, pour aller demander à un autre +pays le travail que le vôtre ne saurait leur procurer, que leur font vos +fameuses mesures constitutionnelles! Et cette liberté, dont vous vous +vantez, qu'est-ce donc pour eux, sinon, peut-être, la liberté de périr +d'inanition? + +Ce pays est-il infécond? ses ressources sont-elles donc épuisées? de +vastes trésors ne sont-ils pas enfouis à vos pieds, qu'il ne se trouve +pas une main pour arrêter cette pauvre famille et l'empêcher, ne fût-ce +que par vanité! de porter à l'étranger la nouvelle de votre pauvreté +gravée sur le visage de ses membres, et de faire que le Canada ne soit +pas un sujet de mépris pour des voisins mieux éclairés? + +Quoi! il ne se trouvera personne, même sur vos rivages, pour arrêter +le cri de la misère qui s'en va traversant l'Atlantique et menace de +dessécher les sources de votre prospérité future? + +Ce serait une grande et belle oeuvre, pourtant: une oeuvre bien digne +d'un patriote. + +--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du +travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants. + +Remarquez où ils vont! Vos voisins peuvent les recevoir;--ils peuvent +les nourrir, leur donner du travail, un foyer, et pourquoi? + +La nature a-t-elle été plus bienfaisante pour les États-Unis? leur +richesse comparative est-elle plus abondante? leurs habitants sont-ils +plus habiles? ont-ils quelques grands réservoirs de bien-être que vous +ne possédiez pas? ou leur politique est-elle différente? + +C'est là, ô Canadiens, le mystère qu'il vous faut résoudre. + + + + + CHAPITRE IV + + MADELEINE + + +Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en désordre, et le coeur bien +gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable +appentis qu'on appelait leur maison. + +Le temps était calme, clair, le froid piquant. + +La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumière. + +Au firmament brillaient les étoiles comme des milliers de perles à une +coupole de saphir. + +La neige criait âprement sous le pied. + +C'était une poétique et sereine nuit, toute remplie de beautés +solennelles. + +Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour +Madeleine. Son front était baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés +et ses oreilles tintaient. + +Machinalement, elle s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte, +hésita, puis, prenant une sorte de décision, elle examina les environs, +comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait à voir. + +Mais il n'y avait personne. + +Madeleine parut désappointée; elle se retourna vers la porte, passa +la main sur son visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage +la lettre qu'elle y avait glissée, la parcourut d'un clin d'oeil, la +replaça dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'élança en avant. + +Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrêtée comme +par une main invisible. + +Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba à genoux dans la +neige et murmura d'un ton saccadé, en se tordant les mains: + +--O ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye +de faire de mon mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous être +utile... Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas? + +Son élan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla pâlir et les +étoiles se voiler de pitié, car rarement leur veille silencieuse avait +été troublée par un pareil accent d'angoisses, échappé à des lèvres +aussi belles. + +Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la jeune fille reprit sa +course. + +Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres +cabanes se dressant ça et là comme des spectres de mauvais augure, qui +tous parlaient de détresse et de désolation. + +Mais les propres pensées de Madeleine étaient trop vives pour qu'elle +songeât à la misère d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés +devant elle, craignant jusqu'à son ombre. + +Arrivée à l'emplacement découvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane, +elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'être suivie. + +N'apercevant rien, elle se retourna, et frémit à la vue de la légère +trace que ses pieds avaient laissée sur la neige. + +Ses hésitations la reprirent. + +Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux +humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non +continuer. + +Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affolée se +remit à parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige. + +Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à demi ruinée, que l'on +distinguait à quelque distance du chemin. + +C'est ainsi que nous fascine un charme étrange quand nous sommes au bord +du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous précipitons à notre perte. + +Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et +nous entraîne? + +Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir, +comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un +remède à l'infortuné séduit, enivré arraché à l'innocence et à la vertu +par le poison subtil de son baleine? + +L'édifice vers lequel Madeleine portait ses pas était une vieille masure +en bois, toute décrépite, abandonnée depuis longtemps, et dont les +grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait +leur palais. + +Les fenêtres étaient défoncées, le plafond effondré, et une partie de +la charpente avait été enlevée pour réchauffer les tristes foyers du +voisinage. + +La lune et les étoiles pénétraient librement dans le local, dont le sol +était perdu sous une épaisse couche de neige et où il n'y avait aucun +signe de vie à ce moment, car le froid avait tué les grenouilles et +chassé les oiseaux de nuit. + +Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur +autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra, +s'assit sur une poutre renversée, enfonça son visage dans ses mains et +donna cours à ses cuisants chagrins. + +Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses doigts et tombèrent +glacées sur sa robe. + +Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la +jeune fille. + +Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tête par une ouverture, +et, voyant qui approchait, se réfugia promptement dans le coin le plus +obscur de l'édifice. + +C'était un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence, +bien proportionné, quoiqu'il fût enveloppé de fourrures et d'un lourd +pardessus qui déguisaient presque complètement ses formes. + +Il vint droit à l'entrée de la cahute, plongea ses regards à +l'intérieur, et, ne découvrant personne à cette première inspection, +laissa échapper un murmure de désappointement. + +Il allait même se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la +tremblante jeune fille qui se tenait appuyée contre un poteau. + +--Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse, +efféminée, en s'avançant les bras étendus vers elle. Allons, allons, +charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage? + +--Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'écria la jeune fille le +repoussant avec effroi. + +Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette +réception, et resta quelques secondes sans parier. + +--Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'êtes-vous venue +chercher ici, si vous avez peur de moi? + +--Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonçant plus avant dans +l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amènerait, lors même que vous devriez +me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et ma soeur... Voulez-vous les +aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur. + +--Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous +l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin. +Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les +rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez +heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-même quelque +chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant. + +Mais elle s'éloigna encore tout intimidée et en disant d'une voix émue: + +--Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce +pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre +fille comme moi? + +Son geste et le ton de sa voix eussent touché un démon. Mais les vices +d'un libertin n'entendent ni ne voient. + +Le démon peut être pris de pitié, mais les passions humaines exigent +leur assouvissement! + +--Vous tromper, mon ange! d'où vous vient cette idée? Non, Madeleine, +par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pensée n'est entrée dans mon +esprit! + +En prononçant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simulé, il +lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intérêt que +seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta: + +--Venez, mon enfant; vous êtes toute glacée. Il ne fait pas bon pour +votre santé de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir +comme ça, à demi vêtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est là une +imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Méchante enfant, elle +grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous réchauffera au moins un +peu. + +Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en même temps sur les +épaules. + +Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait à +propos. + +D'ailleurs, il était accompagné de paroles si tendres qu'elles auraient +séduit même une femme plus expérimentée. + +Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crédulité sont autant +d'armes contre toi pour ce comédien aussi adroit que débauché; ta +conquête sera digne de toi, car tu n'as point d'armes à ton service. + +--Je n'ai pas besoin de vous demander une réponse, Madeleine, +continua-t-il de sa voix câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont +chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis... Demain... peut-être +bien ce soir, à moins que... car j'ai quelques affaires à terminer. Ça +ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il +ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gâter. +Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous, +pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai régler cette +affaire. Je vous enverrai chercher en traîneau et... nous nous +retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne +Madeleine? + +Elle ne répliqua point, et son extrême agitation indiquait assez +clairement que son intelligence était trop embrouillée par les mille +pensées qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de répondre +à cette insidieuse question. + +--Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas +de temps, dit-il, commençant à s'impatienter de ses larmes. C'est bien +décidé, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure? +Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son +doigt un anneau étincelant et le lui mettant, malgré les efforts qu'elle +faisait pour s'en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi; cette bague +vient de ma mère! + +Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altéré, si les +diamants pouvaient ajouter à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent +livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien, ô rien, +je le jure à la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus +chère à moi que vous n'êtes maintenant! + +Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait +manquer d'être pour la jeune fille un témoignage de sincérité. + +--Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec +une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre +Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart +d'heure... qui sera bien long pour moi. + +--Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle. + +--Mais il était déjà sur le seuil de la porte et répétait de sa voix +onctueuse: + +--Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez +rien à craindre. L'anneau d'une mère n'est-il pas sacré pour un fils... +et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous... + +Il sauta dans la neige et disparut. + +Longtemps Madeleine resta immobile où il l'avait laissée. Non, pas +immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'étreinte +d'une peur indécise que du froid. + +Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le +corps; épouvantent l'esprit et cependant ne se définissent pas. + +Elle avait la figure pâle, les bras étendus devant elle, la malheureuse +enfant. + +On l'eût crue folle. + +Eh! oui, elle était folle, folle de la détresse de ses parents, folle +des appréhensions dont la récompensait son dessein de les, sauver! + +Cependant la lune brillait toujours à la voûte céleste. + +Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre terre, et tout faisait +silence dans la cahute. + +Madeleine tomba à genoux. Ses-lèvres étaient muettes, glacées. Mais de +son coeur jaillissait une prière plus éloquente que toutes les paroles +des langues connues. + +Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune argentée! tes pâles et +douces beautés resplendissent de chasteté et de vertu. + +Elles sont, pour une âme vierge, des messagères de paix et de bonheur +dans le calme de la nuit. Éclaire-la donc! montre-lui le danger, et +ramène-la à cette innocence sur laquelle tu aimes à luire. + +Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l'entrée de la maison abandonnée. + +Son frisson cessa; la respiration devint peu à peu saccadée, courte et +faible chez elle; puis elle tomba tout à coup la face dans la neige, les +mains pressées contre ses tempes, et fondit en larmes. + +--O ma mère! s'écriait-elle à travers les sanglots, je ne vous quitterai +pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais +non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mère! Vous ne feriez pas cela! +Pourquoi vous ai-je quittée? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume, +cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je +l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour +moi, il m'aime tant, lui! Mon départ le rendra malheureux pour le reste +de sa vie. Mais non, c'est assez... Je n'irai pas plus loin! Non! Je +reviendrai, ma mère! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir... + +La lune brillait toujours, calme et sereine, et les étoiles +scintillaient toujours comme des perles à leur dais d'azur. + +La voix de Madeleine était épuisée. + +Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de la ruine et se tourna +vers le chemin qui conduisait à la demeure de ses parents. + +Mais, à ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui +avait passé au doigt, et elle tressaillit, s'arrêta. + +La raison succombait encore devant sa bonne foi! + +--Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mère, pourquoi me +l'a-t-il laissée? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle +est précieuse. Comment, où la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre. +Ce serait un vol. Seigneur, ayez pitié de moi! Il faut donc le revoir, +l'attendre! O ma mère, ma mère, j'ai peur; quelque chose me crie que +je fais mal, que je devrais revenir près de vous... Pourquoi m'a-t-il +laissé cette bague? pourquoi l'ai-je acceptée? + +A cet instant ses yeux, errant de côté et d'autre, aperçurent un homme +qui traversait les champs et marchait vers la masure. + +--Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et réparant d'un +coup de main le désordre de sa chevelure. Il le faut; peut-être est-ce +pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mère, +Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-être me pardonnerez-vous! + +Comme l'individu s'approchait, elle découvrit que ce n'était pas +Grantham. + +Ses alarmes renaquirent en remarquant que c'était un homme de couleur, +misérablement vêtu et qui ne paraissait pas le moins du monde être la +personne qu'elle s'attendait à ce que Grantham lui envoyât. + +Mais, déjà, l'inconnu était trop près d'elle pour qu'elle pût songer à +l'éviter. + +--Jeune dame, elle être venue? dit-il en s'approchant. + +Instinctivement toutefois, Madeleine s'était placée dans un coin +obscurci par l'ombre de la masure. + +--Gentilhomme demander jeune dame, poursuivit le nègre. Elle être ici; +moi voir elle; pourquoi elle pas répondre? + +Sa voix, quoique rude, semblait bonne et sympathique. + +Madeleine reprit courage. + +--Avez-vous été envoyé par M. Grantham? dit-elle en sortant timidement +de sa retraite. + +--Gentilhomme m'avoir dit de venir chercher jeune dame et moi être venu. +Lui avoir grande envie de voir jeune dame; dire à moi; «Va vite, ramène +elle.» Moi courir, courir! traîneau attendre sur route, tout près d'ici. + +--Oui, oui, je vous suivrai, répondit Madeleine de plus en plus rassurée +par les manières de l'étranger. + +--Moi bien content pour gentilhomme. + +--Est-ce bien loin? + +--Pas loin en tout! + +--Connaissez-vous le monsieur qui vous a envoyé? demanda-t-elle. + +--Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le nègre. + +--Quoique rendue craintive par cette réponse, Madeleine suivit son +guide. + +En chemin, elle essaya d'obtenir, s'il était possible, des +renseignements sur son jeune admirateur; car, dans quelques entrevues +clandestines qu'elle avait eues avec lui, elle n'avait guère appris +à son endroit, mais bientôt elle reconnut que le noir le connaissait +encore moins qu'elle. + +Elle monta dans un traîneau. + +Le nègre jeta sur elle des peaux de buffle et partit à toutes rênes vers +Queen street. + +De là il tourna dans Bathurst et entra dans King. + +Comme ils arrivaient à l'extrémité est de cette rue, Madeleine +aperçut Grantham qui se tenait debout sur le trottoir et les attendait +probablement. + +Il paraissait fort agité, faisait au conducteur des signes de se +presser; et, au moment où ils passèrent près de lui, il jeta dans le +véhicule un sac de nuit, et monta en criant: + +--Vite! vite! plus vite! + +--Non! non! non! je vous en prie! exclama la jeune fille épouvantée. +Arrêtez! arr... + +La main de Grantham lui ferma la bouche. + +--Silence, ma chère bonne! silence! vous ne savez ce que vous faites, +dit-il avec une émotion fébrile et en regardant derrière lui. Pousse tes +chevaux! ajouta-t-il, s'adressant au cocher. + +--Non! non, je ne veux pas; laissez-moi descendre, balbutiait Madeleine +au comble de l'effroi. + +--N'ayez pas peur, enfant; tout est au mieux. C'est moi qui vous le +dis.--Vite, charretier! [2] plus vite! c'est une affaire de vie ou de +mort!... Taisez-vous! pour l'amour du ciel, taisez-vous, Madeleine! + +[Note 2: Les cochers de voitures publiques sont ainsi appelés par les +Canadiens-Français,] + +--Non, je n'irai pas plus loin! s'écria-t-elle résolument. Charretier, +arrêtez, je le veux, je vous en prie! Au secours! au secours! + +--Moi arrêter, dit le cocher. + +--Marche; veux-tu marcher! hurla Grantham. + +--Non, moi arrêter, reprit l'autre, mettant aussitôt ses paroles à +exécution. Moi, pas emmener jeune dame sans elle vouloir; jamais! + +Le ravisseur bondit de rage. + +Mais le nègre sauta à bas de son siège, sans lâcher les rênes du cheval, +et s'approcha pour aider la jeune fille. + +A ce moment, Grantham, ayant jeté un coup d'oeil rapide sur la route, +souffla quelque chose à l'oreille de Madeleine, et aussitôt elle retomba +comme foudroyée dans le traîneau. + +En se retournant, elle avait aperçu une voiture qui courait sur eux avec +une vélocité terrible. + +Profitant du trouble que cette remarque venait de causer à Madeleine, +Grantham saisit le nègre au collet, d'un coup de poing l'envoya rouler +dans la neige, et, reprenant les guides, lança les chevaux à un tel +train qu'on eût dit qu'il y allait de son existence. + +--Secours, secours, massa! cria le noir se relevant comme l'autre +traîneau arrivait. Secours! lui enlever pauvre fille! Secours! vite, +vite, massa! + +--Eh! répondit une voix rude, étais-tu dans ce traîneau? Est-ce un jeune +homme, hein? + +--Et pauvre fille; lui enlever elle, enlever, et elle pas vouloir... + +--Allons, monte et dépêche-toi, dit l'autre. Nous les rattraperons. Il y +a une fille avec lui, n'est-ce pas? + +--Oui, enlever la pauvre créature, et elle pas vouloir, pas en tout, dit +le nègre se jetant dans le traîneau. + +--Eh! il a bien autre chose! siffla le nouveau venu. Et il cingla +son cheval, qui partit avec la rapidité de l'éclair à la poursuite +du fugitif, qui devait avoir bien de la peine à y échapper, s'il y +parvenait, malgré le désespoir qui semblait l'éperonner. + + + + + CHAPITRE V + + LA SCÈNE CHANGE.--UN AUTRE FOYER. + + +Le soir du jour qui succéda aux événements que nous venons de narrer, +et conséquemment le soir du jour où Mordaunt partait de son misérable +foyer, deux hommes passaient dans Queen street. + +Ils paraissaient très-excités et poursuivaient un traîneau qui avait une +grande avance sur eux et fuyait du côté d'Yonge street. + +Des haillons couvraient leurs membres. Ils personnifiaient, la misère. + +Quoique tous deux fussent fort exaspérés, l'un d'eux semblait l'être +plus encore que son compagnon. Il l'entraînait avec des exclamations et +des gestes furieux qui attirèrent sur eux l'attention des passants. + +--Allons, allons! disait-il, allonge le pas. Je jurerais que c'est +lui. Il ne nous échappera pas, je te le promets. Ah! j'ai envie de le +rencontrer. Pardieu, nous aurons une fameuse comédie! Tu m'entends? + +--Pas de folie, Mark! cria l'autre accélérant sa marche autant que +possible; pas de folie! Il n'a personne avec lui. Il se peut que ce ne +soit pas lui. Sois prudent. C'est elle et pas lui qu'il nous faut, tu +sais? + +--Avance, te dis-je. Je suis certain que c'est lui. Vois. Il vient de +tourner dans Yonge street. Vite, ou ce diable nous échappera. + +Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traîneau était déjà à, une +distance considérable, et, à l'instant où les deux hommes débouchèrent, +il enfila une rue à droite. Ils redoublèrent d'agilité et atteignirent +cette nouvelle rue, au moment où il entrait dans une autre. La course +se prolongea ainsi jusqu'à ce que les poursuivants le perdissent tout à +fait de vue. + +--L'enfer le confonde! s'écria Mark. Il ne s'arrêtera pas! il ne +s'arrêtera pas! Ah! nous verrons! Arrêtez! arrêtez! + +En même temps, il tirait un pistolet de sa poche. + +--Arrêtez! arrêtez! ou je vous loge une balle dans la tête. + +--Es-tu fou, Mark? dit son compagnon essayant de lui retenir le bras. + +--Arrête! vociférait Mark, arrête, misérable! + +Le traîneau venait d'apparaître au coin d'une place. + +--Arrête! répéta le fils de Mordaunt. + +Et, au même moment, la répercussion d'une arme à feu troubla le silence +de la ville. + +Mais le traîneau avait de nouveau disparu. + +--Bon Dieu! tu n'iras pas plus loin, Mark! intima l'autre, le saisissant +au collet et le forçant de rester en place. + +--Ohé! ohé! qu'y a-t-il? fit un homme sortant brusquement du corridor +d'une maison voisine. + +--Oui, qu'y a-t-il? répéta un autre homme. Que signifie ce désordre? +Qu'y a-t-il? + +En faisant cette apostrophe, il tirait de sa poche un carnet. + +--Un meurtre, si vous voulez! exclama Mark. Oui, un meurtre, et je vous +conseille de prendre garde à vous si vous tenez à vos jours. + +La fenêtre de la maison devant laquelle se passait cette scène venait +de s'ouvrir, et un homme à la figure réjouie, à la tête demi-chauve, aux +favoris grisonnants, se montrait dans la baie en disant d'un ton un peu +alarmé: + +--Seigneur! n'ai-je pas entendu un coup de pistolet? Que se passe-t-il? +Faut-il du secours? + +--Oh! c'est bien, Borrowdale; c'est bien, n'ayez pas peur, dit le +premier individu. Ce n'est rien. Une simple tentative pour ruiner la +confiance-publique sur le chemin de la reine. Un acte de _rowdisme_[3], +rien de plus. + +[Note 3: Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant à ce +mot en français.] + +--C'est vous, Fleesham? demanda-t-on de la fenêtre, et vous aussi, +Squobb? Mais j'ai entendu un coup de pistolet. + +--Vous n'avez rien à voir là-dedans, s'écria Mark brandissant son +pistolet. Allons, Guillaume, viens! Nous l'avons perdu! Mais le diable +ne le sauverait pas. Viens! Laisse-les. + +Et la-dessus il entraîna l'autre après lui et ils remontèrent la rue. + +--Hé! jeune homme, cria-t-on encore de la fenêtre, je veux vous dire un +mot, rien qu'un mot. Ici, Squobb; arrêtez-les. Apprenez-leur que je veux +seulement leur dire un mot, un seul mot. + +La tête se retira de la fenêtre, et peu après son propriétaire se +présenta sur le seuil de la porte. + +--Que sont-ils devenus? Jour de Dieu! c'est bien drôle, dit-il en +offrant sa large corpulence dont les chairs tremblotaient d'émotion. + +--Eh bien, Fleesham, vous êtes arrivé à propos, j'espère? demanda-t-il. + +--A propos, oui, monsieur! Parlez maintenant de la sécurité publique! +Nos rues sont joliment sûres! La sécurité est perdue, perdue, monsieur, +réitéra Fleesham, contemplant avec une risible contrition le globe +argenté de la lune; perdue sans retour! C'en est fait de notre pays. + +--Eh! Squobb, dit celui qui s'appelait Borrowdale, voyant que l'autre +écrivait quelque chose sur son carnet, un article pour demain, n'est-ce +pas? Ah! oui, vous avez raison! + +--Les hommes publics, dit Squobb s'arrachant soudain à son occupation +et levant son livre de notes d'un air magistral comme un homme assuré +d'avoir rempli un devoir important,--les hommes publics doivent toujours +prendre connaissance de ces sortes de choses. Une chose de cette sorte, +dans laquelle la liberté du sujet est menacée par la violence et le +vagabondage, en pleine rue, réclame l'attention de tous ceux qui ont +à coeur le bien public. Quand on trouve sur nos places les aspirants +légitimes à nos prisons, et qu'on les voit à minuit intimider les gens +paisibles de notre société, alors il est temps pour ceux qui s'occupent +des graves intérêts du peuple de demander le pourquoi et le comment? + +--Très-bien, mais entrez donc, dit Borrowdale; entrez, car il fait +diantrement froid, ne trouvez-vous pas? Ne restez pas au grand air. Un +rhume est bien vite attrapé, et vous savez, les rhumes ne plaisantent +pas dans notre pays. D'ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables. +M'est avis qu'il y a quelque raison au fond de tout ça, quelque raison +que ni vous ni moi ne connaissons, vous savez? Entrez, entrez! + +Il les introduisait en même temps dans le salon. + +Deux dames, sa femme et sa fille sans doute, travaillaient autour d'une +table. + +--Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M. Squobb. Laure, ma chère, veux-tu +donner ta place à M. Fleesham. Je pense qu'il a une prédilection pour ce +coin. + +M. Fleesham protesta que réellement il n'avait jamais eu cette +prédilection. + +Mais Laure, jeune ange sublunaire d'environ dix-huit printemps, et +propriétaire d'un visage assez agréable, avec une paire de petits yeux +fort malins, qui semblaient pleins de sollicitude et d'amour pour le +genre humain, Laure répondit: + +--Oh! monsieur Fleesham, papa le sait bien. + +Puis, avec un geste de reconnaissance tout mutin, elle quitta son siège +et courut s'asseoir à côté de sa mère, qui rajusta une boucle rebelle +sur le front de la charmante fille, et sourit complaisamment aux +visiteurs d'un air qui voulait dire: «Est-ce que vous avez jamais vu une +aussi délicieuse créature que ma Laure?» + +Un simple clin d'oeil glissé dans ce petit salon de famille, propret, +gentil, confortable, eût suffi pour convaincre qui que ce fût que, si +jamais le bonheur avait élu domicile sur notre terre, c'était bien là au +sein de la famille de Borrowdale. + +La maîtresse du logis avait, comme son mari, juste l'embonpoint de la +quiétude et de la félicité intérieure; elle était évidemment douée de +toutes les qualités, et de l'amabilité, et du bon sens qui peuvent +créer sous la calotte des cieux ce paradis domestique auquel tous nous +aspirons, et dont nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si +rarement nous trouvons ici-bas. + +Quant à Borrowdale lui-même, en le voyant se balancer mollement dans sa +berceuse (_rocking chair_), cette _grande_ institution yankee, la jambe +paresseusement appuyée sur un des bras du siège, les lunettes sur le +nez, le visage épanoui, resplendissant à la lueur de cette autre grande +institution _anglaise_,--le feu de charbon de terre pétillant dans une +grille,--personne n'eût douté une seconde qu'il ne fût le plus heureux +et le plus bienveillant des mortels; personne non plus n'eût douté qu'il +ne jouît voluptueusement des charmes de son foyer. + +Pour Laure, ah! pour elle--l'ange aux yeux vifs, aux joues rosées, au +sourire perlé, à la taille élégante, elle était... + +Mais pourquoi ne laisserions-nous pas à vous, lecteur, le plaisir de +deviner ce qu'elle était. Votre imagination vaut bien la nôtre, et +votre imagination tracera son portrait mieux, assurément, que nous ne le +pourrions faire. + +Les deux visiteurs d'alors étaient, ma foi, d'une nature un peu bien +différente. + +M. Fleesham, négociant en gros et importateur de la bonne cité de +Toronto, long, sec, raide, semblait s'être nourri de marchandises sèches +(_dry goods_), avec quelques plats ou deux de ferronneries pour dessert. + +Il parlait avec une grande confiance en lui-même, et sa voix avait +l'aigreur d'un acide. Elle répondait dignement au reste de sa personne. + +M. Fleesham était, d'ailleurs, homme d'affaires. + +Il avait gagné beaucoup d'argent dans le pays et se croyait habile, _a +smart man_, comme il disait. + +Il avait aussi envoyé beaucoup d'argent hors du pays, et le pays +reconnaissant le jugeait de même un homme habile. + +Le pays était l'obligé de M. Fleesham; et le pays de dire: «Bravo, +monsieur Fleesham! vous nous avez tondu gentiment; nous n'avons plus +guère de laine sur le dos, mais continuez, cher monsieur Fleesham, _go +ahead_; vous êtes, ma foi, un gaillard adroit, fort adroit, car ce que +vous ne logez pas dans votre poche, vous le logez dans la poche des +Américains, ou de quelques autres confrères établis à des milliers de +lieues de nous! _Go ahead_, monsieur Fleesham! Au fait, cet argent +ne nous gênera plus, et c'est le principal! Que vous êtes donc fin, +monsieur Fleesham!» + +De cette façon, tout le monde était content. + +M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la peau. + +Il possédait de petits yeux, des cheveux noirs, des joues creuses, une +charpente religieusement accentuée, une bouche qu'eût enviée Gargantua +et un nez majestueux, un maître nez qui parlait pour tout son individu, +quand les autres organes se taisaient. + +M. Squobb était journaliste, champion du peuple, homme de lettres +ou plutôt homme de mots; par conséquent, M. Squobb se tenait à des +distances incommensurables du _vulgaire troupeau, egregium pecus_, +suivant sa locution favorite. + +La critique n'atteignait pas à la semelle de ses bottes... quand il en +avait! Fleesham était son patron, son souteneur; aussi Squobb était-il +l'ami juré de Fleesham. + +Devant cet ami quand même, Squobb faisait la courbette, et devant cet +admirateur, Fleesham faisait le grand seigneur. + +Ainsi va le monde! + +Squobb, néanmoins, se prétendait l'avocat du peuple, le défenseur de la +liberté, l'apôtre des réformes. Il était surtout le tuteur de la veuve +et de l'orphelin, Squobb; et quand Fleesham lui disait: «Squobb, mon +cher, venez ici; écrivez-moi ceci ou cela; parlez de bonheur à la +multitude, mais attention, Squobb, que mes poches soient pleines! +Rappelez-vous notre chemin de fer, Squobb; n'oubliez pas nos +_débentures_, Squobb!» + +Aussitôt notre homme taillait sa plume, le bonheur et la prospérité +circulaient à flots dans les colonnes de son journal; tout abonné était +ravi de vivre dans un si délicieux pays, et le coffre-fort de Fleesham +ne boudait pas, je vous le promets. + +En vérité, M. Fleesham était un habile homme et son ami Squobb un +admirable philosophe. + +Encore une fois, ainsi va le monde. + +--Ah bien! Borrowdale, dit Fleesham, après s'être commodément assis +devant le feu; comme ça, je suis à mon aise! Mais que pensez-vous de ce +jeune vaurien, Morland? Vous savez, ce Morland que j'avais recueilli par +charité! + +--Quoi donc? fit Borrowdale. + +--Eh! il a détalé, cette nuit, après m'avoir volé tout ce qu'il a pu +trouver, ni plus ni moins? Qu'en dites-vous? + +--Est-ce possible? s'écria Borrowdale, lançant à sa femme un regard de +stupéfaction qu'elle lui rendit avec usure. + +--Ce n'est malheureusement que trop vrai. Qui l'aurait cru pourtant? +En qui placer sa confiance après ça, je vous le demande? La confiance! +ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe gauche sur la droite, +la confiance! mensonge, monsieur; mensonge! + +--Mais vous dites ça pour de bon! Le pauvre garçon aura été égaré. Il y +a tant de perversion dans la jeunesse d'aujourd'hui. + +--Et vous allez le plaindre! Ma foi, je ne m'y attendais pas! Plaindre +un coquin de la sorte, vous, monsieur Borrowdale! Ah! si je puis mettre +la main dessus, je lui apprendrai à tromper ainsi la confiance d'un ami +et d'un bienfaiteur. C'est moi qui vous le dis. Scélérat, va! Mais il +n'y avait pas dix minutes qu'il s'était enfui quand j'ai mis la police à +ses trousses, et... + +--Oh! il n'est pas en prison, monsieur Fleesham, s'écria +involontairement Laure. + +Une rougeur subite se peignit sur les joues de la jeune fille et ses +yeux se mouillèrent de larmes. + +Cependant elle maîtrisa tout de suite son émotion, baissa la tête et +feignit de travailler activement à sa broderie. + +--Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a dû le manquer, car je n'en +ai pas entendu parler depuis. Pourtant j'aime à croire qu'il est pris à +cette heure, et je l'espère bien. Pour la prison, son affaire est sûre, +je m'en charge. + +Laure tout agitée, mais voulant dissimuler son trouble, se leva et +quitta brusquement l'appartement. + +Sa mère parut inquiète de ce mouvement, et, après avoir échangé un +regard avec son mari, elle-même se retira. + +--Qu'est-ce à dire, Fleesham? demanda Squobb dès qu'ils furent seuls; +la police a eu connaissance du vol dix minutes après sa perpétration, +et votre homme n'est pas encore _dedans_? Un moment. Si vous me le +permettez, j'en toucherai deux mots dans le journal. C'est une affaire +qui intéresse tout homme public. Nous ne pouvons la laisser passer comme +cela. La police fait mal son devoir. Il faut une réforme, et, pardieu! +nous l'aurons. + +--Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle sécurité avons-nous +pour notre vie, nos biens, nous citoyens de cette ville? + +--Ce jeune homme voulait sans doute de l'emploi et n'en pouvait trouver, +dit soucieusement Borrowdale. + +--Comment ça? riposta Fleesham. + +--Oh! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il me semble que, si la +police est nécessaire et que s'il est nécessaire qu'elle fasse bien +son devoir, il vaudrait peut-être mieux que ses services fussent moins +nécessaires, et qu'il serait préférable de dépenser notre argent et nos +moyens à trouver de l'occupation à tous ces pauvres gens qui n'ont +rien à faire, et par conséquent pas de pain ici. Je suis sûr que si la +plupart avaient de l'ouvrage, il se commettrait moins de crimes; qu'en +dites-vous, hein? + +--Ha! ha! ha! vous êtes bon là, monsieur Borrowdale! s'écria Squobb. +Vieilles gens, vieilles... Excusez-moi, mais c'est vieux comme Hérode ce +que vous dites là. Ne savez-vous pas, monsieur Borrowdale, que quand les +institutions d'un pays sont pourries il ne peut prospérer? + +--Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un franc sourire plein de +bonhomie, que quand la pourriture et la ruine sont à la base de +l'existence commerciale d'un pays il ne peut vivre? + +--Ah! vous êtes bon là, vous êtes bon là, vous êtes bon là! ricana +encore Squobb clignant de l'oeil à son protecteur. Permettez-moi de vous +corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma qualité d'homme +public j'ai eu occasion de m'en assurer) qu'il n'y a pas le moins du +monde lieu de vous alarmer, comme vous le faites au sujet des affaires +commerciales. Nous ressentons les effets de la dernière crise, il est +vrai, mais les spéculations politiques, les corruptions de toute sorte +ont bien plus contribué à notre détresse actuelle... Nous souffrons +d'une sorte de... de... + +--Manque de confiance, suggéra Fleesham. + +--Manque de confiance, c'est cela, poursuivit Squobb, et, par +conséquent, de la dépression qui l'accompagne toujours. Mais autrement +je puis vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c'est dans notre +ligne, à nous hommes publics, de comprendre ces choses), que la misère +et le dénûment ne sont pas aussi effrayants que vous vous l'imaginez. + +--Quoi! s'écria Borrowdale tombant stupéfait dans sa berceuse, il n'y a +pas de misère, pas de dénûment? C'est vous qui dites cela; et vous voyez +l'infortune pleurer soir et matin sous vos yeux, et vous entendez à +toute heure le besoin frapper à votre porte! Savez-vous qu'un dixième au +moins de notre population, que deux cent cinquante mille âmes sont +sans emploi? Est-ce que ce n'est pas assez pour répandre la ruine et +la misère dans notre pays? Comment vivent ces gens-là? Il faut qu'ils +mendient, empruntent ou volent; car s'ils vivent aux crochets de leurs +amis, n'est-ce pas une raffinerie de la mendicité? Il faut que le pays +les garde à ne rien faire, rien faire, entendez-vous ça, monsieur! Et +puis avez-vous jamais songé aux milliers de malheureux qui abandonnent +leur pays? + +Étiez-vous à Québec ou à Montréal pendant la saison dernière? Y +avez-vous vu les navires assiégés par les meilleurs de nos bras, la +plus solide de nos richesses, venant sous la forme humaine solliciter +la faveur de retourner en Europe, à n'importe quelle condition? Et +ces gens-là, monsieur, n'étaient pas des hommes à se sauver pour des +niaiseries! Avez-vous parcouru nos villes, dites? Avez-vous vu ces +fabriques fermées, croulantes qui se montrent à chaque pas? Et vous +êtes-vous demandé où sont les capitalistes qui ont eu la témérité +de construire ces usines, où sont les ouvriers et les familles qui +trouvaient là leur subsistance[4]? les employés que ces manufactures +avaient rendus des citoyens actifs, industrieux, paisibles, honnêtes? +Remontons l'échelle, monsieur; remontons-la et voyez la dépréciation +des propriétés foncières dans toute la province, n'importe où, et vous +conviendrez, je pense, que vos possesseurs de terres, _habitants_ [5] +valent aujourd'hui la moitié moins de ce qu'ils valaient il y a quelques +années. Considérez de plus la dépréciation de notre crédit; examinez la +baisse de nos récoltes; regardez les colonnes de nos gazettes, voyez +ce que font les shérifs [6]! Les voyez-vous les ventes des shérifs +annoncées dans votre journal, les voyez-vous partout publiées en grosses +lettres? Et les voyez-vous au coin des rues, sur les portes de vos +magasins? les voyez-vous sur les portes de vos maisons? Est-ce que vous +ne voyez pas le pavillon, monsieur? s'écria véhémentement Borrowdale +emporté par la chaleur de son sujet. Et vous dites qu'il n'y a pas de +détresse commerciale? Vous osez dire ça? Vous dites que le pays, le +Canada n'est pas plein de pauvres, de malheureux, d'ouvriers sans +emploi, de misérables _honteux_, vous connaissez le mot! et de marchands +en faillite ou à la veille de suspendre leurs affaires! Vous vous +prétendez homme public, et vous êtes journaliste, monsieur Squobb, et +vous nieriez ce fait! Parole d'honneur, ce serait à désespérer de la +raison! + +[Note 4: Afin d'y écouler plus facilement ses produits, l'Angleterre +décourage et a toujours découragé les manufactures dans ses colonies.] + +[Note 5: Nom donné aux cultivateurs.] + +[Note 6: Ou greffiers. Ce sont eux qui sont chargés des ventes dans les +faillites.] + +--Pas tout à fait, pas tout à fait, mon cher, dit Squobb un peu +embarrassé, car il sentait que son interlocuteur disait vrai, malgré +la chaleur de son improvisation; non, pas tout à fait. Mais cet état +de choses est-il unique? N'y a-t-il que le Canada qui en souffre? En +regardant bien, ne verriez-vous pas qu'il en est un peu partout comme +ici? Pourtant vous m'avez suggéré une idée. Permettez, je vais en +prendre note! Ça me fera le sujet d'un article de fond. En effet, il y +a du bon, beaucoup de bon, dans ce que vous avez dit, n'est-ce pas, +Fleesham? + +L'autre se contenta de hocher la tête. + +--Peut-être, poursuivit Borrowdale d'un ton un peu plus rassis, +peut-être pourrions-nous trouver quelque chose de même en Angleterre. En +Angleterre, on trouverait sans doute quelque chose qui ressemble à ce +qui se passe chez nous, mais ce qui est vrai là-bas doit-il être vrai +chez nous? Les circonstances et les faits sont-ils analogues? En +Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas agglomérés, sur un diamètre +de vingt milles, le même nombre d'habitants qui se trouvent ici, où le +territoire anglais embrasse plus de cinq millions de milles carrés? Y +a-t-il, peut-il y avoir de la similitude entre les deux pays? Nous avons +tout en main pour faire de notre pays un pays riche, peuplé, prospère et +florissant, et qu'est-ce que nous faisons pour développer ces admirables +ressources, dites-moi? Que direz-vous, que dira-t-on de nous si, avec +tous ces immenses trésors naturels, capables de donner l'aisance à +cinquante millions d'individus, vous parvenez à en sustenter deux ou +trois millions à peine? Pouvons-nous devenir une grande nation, en +suivant la même politique qui nous appauvrit dès le début? + +Le journaliste grimaça un maigre sourire. + +--Oh! je vous vois, Squobb, continua Borrowdale, vous êtes disposé +à vous moquer de mes principes _annexionnistes_. Moquez-vous-en, j'y +consens de grand coeur, mais, pour l'amour du ciel, vous, homme public, +grand politique, indiquez-nous un remède à cet effroyable état de +choses; car je suis sûr que vous n'allez pas nous dire que ce remède +n'existe pas. + +--La confiance! la confiance! mon cher, s'écria complaisamment Fleesham +recroisant ses jambes et regardant le plafond de l'air d'un homme sûr +que son opinion prévaut dans toutes les discussions. + +--La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale; mais que veut dire ce mot? +J'ai beaucoup entendu parler de confiance, retour de confiance, manque +de confiance, etc. Et c'est là, si je ne me trompe, le grand mot, +l'argument capital des loyalistes; mais ne vous semble-t-il pas que la +confiance est un effet et non une cause? Ne vous semble-t-il pas que la +confiance est simplement le résultat de la sécurité commerciale et de la +prospérité, tandis que le manque de confiance provient du manque des +choses nécessaires à l'existence de cette confiance? Est-ce clair, ça? +Sur ma parole, je suis d'avis que c'est chose nouvelle que de supposer +que la confiance naît d'elle-même ou se soutient d'elle-même. Si vous +désirez que la confiance mal placée domine, ah! il me semble qu'elle +domine déjà trop. Il me semble aussi que vous en savez quelque chose, +hein? + +L'importateur, comprenant l'allusion, se mordit les lèvres. + +--Sans doute, intervint Squobb, sentant qu'il était de son devoir +d'accourir à l'aide de son patron; sans doute. Nous devons veiller +aux progrès de l'agriculture et les défendre; aussi est-ce ce que nous +faisons de toutes nos forces, car en eux reposent le bien-être et le +développement de ce grand pays. + +--Très-bien, dit Borrowdale, mais par quels moyens? + +--Par quels moyens? + +--Oui, voyons un peu. + +--Par quels moyens? répliqua Squobb de ce ton lent et affectant le +dédain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les idées, +quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilité de répondre. + +--Oui, encore une fois, par quels moyens? + +--Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espèce de choses. + +Borrowdale eut un imperceptible haussement d'épaules. + +--Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens +on entraîne un grand nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne suis +pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manière de +faire du bien aux fermiers, et c'est d'améliorer la condition des autres +classes en général--les consommateurs des fermiers, en un mot,--et, en +conséquence, de leur donner un meilleur marché pour leurs produits; +de leur procurer un marché chez eux, au lieu de les forcer d'en aller +chercher un ailleurs, à l'étranger. Quelle est en effet la raison pour +laquelle les marchés des autres pays sont meilleurs que les nôtres? +Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un marché et que nous +n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et en Angleterre, +qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les +classes manufacturières, c'est-à-dire les artisans et les ouvriers. +Telle est la réponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et +peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver +un marché pour les nôtres et en contrôler le prix. Nous négligeons nos +manufactures, et, en conséquence, non-seulement nous n'avons pas de +marché, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impôts de +ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand. +Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les États-Unis +sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrôler nos +marchés, emporter notre or et s'enrichir à nos dépens comme ils le font +maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais été connue au +delà, de ses places de commerce, si elle n'avait compté que sur son +agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur +avait fallu courir par tout le monde pour trouver un marché où ils +pussent écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour +être consommés par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on +trouve partout établis à côté des marchés aux légumes, comme des halles +aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement, +vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut améliorer la +position de nos agriculteurs, parce que, pour améliorer leur position, +il faut, de toute nécessité, améliorer d'abord la position de toutes +les autres classes de la communauté. Mais il nous reste cette question: +Comment faire? + +--Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se +préparant à l'émission d'une grande idée. Nous allons vous combattre sur +votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit être fait par +l'annexion aux États-Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous +nous avez signalé la prospérité de l'Angleterre. Très-bien encore. +Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de +l'Angleterre? Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à la +conquête de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre +échange? + +--Bravo, bravo! fit Fleesham. + +--Je poursuis, dit Squobb encouragé par les approbations de son chef de +file et prenant pour une défaite la réserve polie de son adversaire; +je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend +l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein? +Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons +nos portes au monde, et par là encourageons la concurrence (il est de +notoriété proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre +parenthèses), et puis, puis... + +--Inspirons la confiance, suggéra Fleesham. + +--Juste, inspirons la confiance, s'écria Squobb; la confiance dans le +monde commercial... et puis, puis encore inspirons la... + +--Pardon, intervint Borrowdale, s'apercevant que Squobb était en peine +d'une seconde inspiration; pardon, ai-je compris que... + +--Excusez-moi une minute! exclama le journaliste levant son crayon en +l'air; le temps d'écrire une note... une pensée qui m'arrive... Oui, +c'est cela... Allez! + +--Ai-je compris que nous devrions adopter la politique commerciale de +l'Angleterre? + +--Précisément. + +--Mais quelle est donc cette politique? + +--Politique! la politique de l'Angleterre! s'écria Squobb avec +indignation. Il serait à souhaiter que le monde entier fut depuis +longtemps rangé sous sa politique. Oui, et je vous le dis, le libre +échange est le libre échange, c'est certain... + +--En quoi? + +Squobb trouva la question souverainement absurde. + +--Est-ce que la politique de l'Angleterre sur le libre échange est +identique à la nôtre au Canada, ou en est-ce l'antipode? continua +Borrowdale. + +--Ha! ha! ha! firent ensemble le Mécène et son protégé. + +--Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec un fin sourire; voyons, +monsieur. Vous, les soi-disant libre-échangistes du Canada, admettez, +en premier lieu, que les articles manufacturés de tous les pays doivent +être libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers, +en un mot toutes les mains employées à votre production intérieure, se +protéger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne +préleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prélever +par une imposition de droits sur les choses nécessaires à la vie et les +matières brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire. + +--C'est cela. + +--C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels +sont les articles manufacturés que l'Angleterre admet en franchise, et +quelles sont les matières brutes sur lesquelles elle impose un droit? + +Squobb resta silencieux. + +--Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait? +N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets nécessaires à la vie et +les matières brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les +articles manufacturés qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons, +son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suite +_franco_, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre à protéger sur eux. +Mais dès que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis +en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hâte +aussitôt de protéger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers, +et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voilà, monsieur, +la politique de l'Angleterre du commencement à la fin, et c'est là la +politique qui a favorisé ses manufactures, en les mettant à l'abri de la +ruineuse concurrence de l'étranger, et c'est encore cette politique +qui a fait de l'Angleterre le marché du monde; De plus, monsieur, en +contradiction avec vos principes d'échange soi-disant libre, elle admet +son blé en franchise et toutes les choses nécessaires à la vie des +pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de façon pourtant à +maintenir ses grands revenus, et à permettre aux ouvriers d'acheter +ces choses nécessaires à la vie, en leur assurant de l'emploi et en +protégeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur thé, leur +café, leur sucre et, en même temps, les priveriez des moyens d'acheter +ces articles en laissant l'étranger venir sans contrainte sur leurs +marchés et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient +trouvée. Où donc alors est votre précédent anglais si vanté? Nous, les +prétendus protectionnistes, sommes les véritables représentants de la +politique anglaise. + +Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats +d'une doctrine qui non-seulement a été adoptée par presque tous les +autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; à +vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par +les principes mêmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus; +j'affirme que s'il y a un principe caché dessous, c'est un principe que +tout le monde est convenu de répudier comme désastreux et ruineux. + +Squobb était grandement déconcerté, et il feuilletait son cahier de +notes d'un air tout à fait mal à l'aise. + +Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire +le peuple, il avait un talent merveilleux pour écrire un article sur +rien. Il aimait à encenser le peuple à l'aduler pour s'en faire un +marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant +sur des bases et annonçant une connaissance directe de faits importants +et de chiffres, alors Squobb était en défaut, et son ignorance brillait +sur toutes les parties de sa chère personne _éditoriale_. + +--Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux +premiers arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite votre grande +proposition, comme libre-échangiste, pour développer la prospérité du +pays? + +--Oh! c'est facile, répliqua Squobb d'un ton dégagé! Extirpons la +corruption du gouvernement et apportons de l'économie dans les dépenses +publiques. + +--C'est évidemment une raison très-bonne et très-recommandable; car, +avec une grande économie dans les départements publics, vous pourriez +peut-être économiser assez pour parvenir à procurer, pendant les douze +mois de l'année, trois repas par jour à chaque individu inoccupé dans le +pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrêter là; car, comme dans +ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il +vous faudrait encore, afin de remédier à ce mal unique, neuf cent et +quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de +quelque chose comme cent cinquante millions à vous procurer. Eh bien! où +en êtes-vous, Squobb? + +Squobb était silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de +l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute +confiance dans son argument. + +Il se démenait sur son siège et essayait, quoique vainement, d'appeler à +ses lèvres un sourire ironique. + +--Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion. Quant à vos +libre-échangistes, ils demandent à grands cris des réformes, prêchent +en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y +consens; mais malgré cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement +la déplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens +physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se +sauvent de désespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que +la propriété entière est sous le coup d'une grande dépréciation, que +notre crédit baisse ici comme à l'étranger, et que dans le fait toutes +les calamités commerciales nous assiègent, quoique tout cela soit devant +nous et que votre voix s'élève, il est vrai, pour le proclamer, vous +paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remédier à +ce déplorable état. + +--Hé! hé! hé! c'est bon, parfait, s'écrièrent les deux autres riant d'un +rire niais. + +--J'espère que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le même langage, +Fleesham, dit Borrowdale. + +--Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit +Squobb avec un air d'indifférence marqué pour tous les projets en +général. Voyons, quel est ce beau projet? + +--Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de +proposer quelque chose d'aussi tangible et même d'un peu plus palpable +que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons par ordre: la +cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expédions +annuellement aux manufactures étrangères, hors du pays, au-dessus +de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les +exportations entières du pays réalisées n'ont donné en retour. La perte +pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y +a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut, +monsieur, découvrir nos forêts, vendre nos terres et engager notre +crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde aussi. Continuons: +Un dixième de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de +l'inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous avons sur le cou +une taxe énorme, disons, à la plus basse évaluation, vingt millions +de dollars par an, sans faire attention à la grosse somme qu'ils +gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont là les +deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources +et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque +chose d'effrayant. Un déficit total de plus de trois cents millions de +dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas là-dedans matière à appauvrissement, +où serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute, +mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens de signaler; car +ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage à +ceux qui ne sont pas employés, et cela serait un revenu direct pour nos +canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui +ont tant coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze +millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils à l'étranger? Ils +s'en vont pour payer les articles de fabrication étrangère. Donc, il est +évident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze +millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas +tout. En fabriquant les mêmes articles ou des articles qui répondissent +à ceux-là, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employés, +hommes, femmes et enfants, dont l'oisiveté actuelle crée bien d'autres +maux. On obvierait ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne +pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres +pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-là; mais vous +dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien +de plus simple. Parce qu'après avoir bâti ses usines et fabriqué +des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les écouler, +quoiqu'ils puissent être aussi bons et à aussi bas prix que ceux +de l'étranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a +généralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acquérir +sa clientèle et sa réputation pour ses marchandises. Quelle est la +position de son concurrent étranger? de celui qui se présente sur le +marché pour livrer les denrées aux mêmes conditions que lui? N'est-il +pas, la plupart du temps, un géant dans le négoce, assis sur un crédit +solide, agissant avec sécurité, réputé pour ses marchandises, possédant +une pratique considérable, à laquelle il est lié par ces milliers de +liens commerciaux qui lient les négociants aux négociants? N'est-ce pas +cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles +moyens, et dépend d'une vente immédiate avec un profit légitime, les +affaires de l'étranger, qui est bien établi, n'étant pas soumises aux +mêmes incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler les marchés, +ou, s'il est serré, de sacrifier ses denrées pour ruiner la concurrence, +c'est-à-dire chasser du marché le producteur indigène. Telles sont les +difficultés contre lesquelles a à lutter notre producteur, et elles sont +causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le +remède? Le remède! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font +d'autres pays:--de protéger nos manufactures par des impôts judicieux et +des droits sur les articles importés de l'étranger, ou de nous annexer +à cet étranger, c'est-à-dire aux États-Unis. Bon! j'en conviens pour les +grandes puissances, le libre-échange est funeste aux colonies. Elles +n'y ont rien à gagner, tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures +complètes et non par demi-mesures, qui peuvent être en vigueur +aujourd'hui, rappelées demain, et il ne se passera pas beaucoup de +mois avant que nos milliers de gens inemployés travaillent fortement, +augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mêmes au lieu de +vagabonder dans nos rues et d'être une disgrâce et un fardeau pour le +pays. Alors l'émigration cessera aussi. Et, au bout de l'année, au lieu +d'avoir vos douze millions de dollars donnés en pâture au monde étranger +(car c'est le monde étranger qui vous les dévore, vos douze millions +de dollars), vous les en sûreté dans vos banques, pour les mettre en +circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir +à vous, à la fin de l'année, avec trente ou quarante pour cent +de bénéfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites, +n'existera pas? + +--Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous +comptez là, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant à Fleesham un coup +d'oeil expressif; vieille histoire, je le répète! Ce serait écraser le +peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah! +impossible!... + +--Impossible! impossible! répéta en écho Fleesham. + +--Impossible! Bon Dieu! est-ce là votre seul argument? Impossible!... + +En ce moment une domestique entra. + +--Qu'est-ce, Jenny? demanda Borrowdale. + +--Une lettre pour monsieur. + +Et elle lui remit un carré de papier crasseux, plié en quatre, revêtu +d'une suscription à peine lisible. + +--Qui a apporté cela? demanda le bon M. Borrowdale relevant ses +lunettes. + +--Une petite négresse, monsieur. + +--Est-elle là? + +--Elle n'a pas demandé de réponse, monsieur. + +Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts l'étrange épître, mais il +ne répliqua pas à la servante. + +Il y eut un moment de silence singulier. + +Le journaliste et son patron paraissaient démesurément intrigués. + +Cependant Borrowdale avait ouvert la missive et la parcourait +rapidement. + +--Diable, diable! fit-il. Cependant... oui, c'est cela. Park Lane! je +comprends... A droite! à main droite... Singulier... Je verrai... Il +faut que je voie. + +S'adressant à ses visiteurs, de plus en plus piqués par l'aiguillon de +la curiosité: + +--Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que je sorte. Je suis forcé de +m'absenter pendant quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez +m'accompagner, je n'y aurais pas objection. Au contraire. Que +pensez-vous d'une promenade à Park Lane? Peut-être trouverons-nous +matière à un article, monsieur Squobb, et à une transaction, monsieur +Fleesham? + +Ils acceptèrent, et avec plaisir, on le conçoit, car la position +devenait fort embarrassante pour eux. L'un et l'autre se sentaient dans +une impasse et étaient bien aises d'en sortir. Inutile d'insister sur ce +point, le lecteur l'a compris. + +Bientôt tous trois furent prêts et partirent pour Park Lane, situé dans +un des faubourgs de la ville. + + + + + CHAPITRE VI + + UN AUTRE FOYER.--NOUVEAUX MALHEURS. + + +Comme Borrowdale et ses amis passaient de Yonge street à travers une +de ces ruelles qui courent au nord de Queen street, leur attention fut +attirée sur un groupe de personnes qui se trouvaient de l'autre côté du +trottoir. + +Au milieu de ce groupe, plusieurs individus paraissaient se quereller. +Borrowdale franchit rapidement la rue et se fraya un chemin à travers la +foule. + +Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur les gens qui se disputaient +que, remarquant que ses deux amis s'approchaient, il revint à ces +derniers et, les prenant par le bras, les emmena en disant d'un ton +négligent: + +--Bah! ce n'est rien, une rixe! + +Un moment! arrêtons-nous! s'écria Squobb tirant son cahier de notes. + +--Le temps d'écrire un mot, ajouta-t-il. + +--Ce n'est rien, mon cher, répliqua Borrowdale avec une anxiété qu'un +observateur n'eût pas manqué de remarquer. + +Ses compagnons n'y prirent garde, et il les entraîna en bas de la +ruelle. + +Mais tout à coup Borrowdale parut se raviser. + +--Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre une minute? dit-il; j'ai +quelque chose à dire à une personne que, par hasard, j'ai aperçus +là-bas. Ce sera l'affaire d'une seconde. + +Il se dirigea au pas de course vers le théâtre de l'altercation, après +avoir laissé ses amis dans l'étonnement de sa brusque disparition. + +--Je vous le répète, je ne sais, sur mon âme, ce qu'elle est devenue, +disait au milieu du groupe une voix doucereuse. Je jure que je n'en sais +rien. + +--Tu mens, vilain freluquet, tu mens! hurlait une autre voix rude et +exaspérée au dernier point. Et cela te le prouvera... + +L'homme qui parlait leva son bras en l'air, comme pour frapper son +adversaire avec la crosse d'un pistolet qu'il tenait par le canon. + +Borrowdale se jeta sur le dernier. + +--Où est-elle? Je veux savoir où elle est? disait l'autre. + +A cet instant Borrowdale, prenant l'homme à la voix mielleuse, +l'entraînait par le bras en lui soufflant quelques mots à l'oreille. + +Le jeune homme tressaillit, puis il trembla, s'appuya contre le mur et +se couvrit involontairement le visage avec les mains. + +Borrowdale jeta un coup d'oeil rapide sur la foule et s'aperçut de suite +que l'individu au pistolet était pris d'un accès de rage qui devait +avoir pour cause autre chose qu'une insulte ordinaire. + +Cet individu était affublé de haillons. + +Près de lui se tenait un personnage vêtu de même. Il était accoudé à +la muraille et avait la tête dans la main. Il gémissait et, du pied +frappait furieusement le sol. + +Le reste des assistants paraissait étranger à la dispute. + +Borrowdale allait engager les trois acteurs à le suivre quand, se +retournant, il vit ses deux amis qui revenaient a lui. + +Un moment il resta indécis; mais reprenant bientôt son sang-froid, il +dit vivement quelques mots au jeune homme que son aspect avait +terrifié, puis, courant à Squobb et Fleesham, il les prit par le bras en +s'écriant: + +--C'est fini, fini-ni-ni, tout est fini! Pas besoin de votre cahier de +notes, mon cher Squobb. J'ai apaisé ces êtres-là. Rien n'était sérieux, +rien! Vous me connaissez, il faut que je me mêle un peu de tout, c'est +mon défaut. C'est drôle, n'est-ce pas? Je suis un être singulier, mais +c'est mon caractère, je n'y puis rien. + +--Oh! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit Fleesham d'un ton +protecteur et en descendant la rue. Il faut toujours que vous patronniez +quelqu'un. Le patronage est évidemment votre mot d'ordre, ha! ha! ha! Ça +vous amuse, n'est-ce pas, de patronner les gens? + +--Et vous pensez sans doute, cher monsieur Borrowdale, appuya Squobb, +que c'est là le moyen de soutenir quelques fabriques croulantes aux +dépens de tout le pays, n'est-ce pas? + +--Ma foi, c'est là un pauvre moyen, pauvre moyen, très-pauvre, fit +Fleesham, à qui le grand air semblait avoir redonné la voix comme à son +compagnon. + +--Ah! oui, un moyen superlativement pauvre, reprit Squobb, riant +immodérément et cherchant à faire tourner en plaisanterie la dernière +discussion dans laquelle il avait perdu une grande partie de son +prestige éditorial. + +En vérité, vous êtes fameux, mon cher monsieur, fameux! ha! ha! ha! +vous êtes fameux. Il faut vous connaître pour vous apprécier! En +vérité, parlons de vous, l'homme public, le champion du peuple, le père +nourricier des pauvres, ha! ha! c'est charmant, délicieux sur ma parole! + +--Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous +plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers +d'individus à faire fortune, c'est trop fort! ça ne passe pas, ça, mon +cher Borrowdale. Décidément, je veux vous croire plus fin. + +--Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi +graves, dit Borrowdale. + +--Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde +pour quelques milliers... + +--Combien dites-vous? + +--Combien? + +--Oh! fit Squobb d'un ton négligent, six ou sept mille. + +--Qu'est-ce à dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas? + +Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferré sur la question, +ne pensa pas qu'il fût prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il +avec légèreté. + +--Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturière, +qu'est-ce que ça fait? + +--Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit +Borrowdale, et ça me paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le +moyen d'élever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer +des bénéfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et +d'augmenter leurs opérations ou, en d'autres termes, d''employer plus de +bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources +à ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent +employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitôt de l'emploi +à 140,000 personnes qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives. +Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reçoivent pas un +bénéfice direct? Admettons qu'elles reçoivent une livre sterling de +salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres +seront dépensées chaque semaine chez le boulanger, le boucher, +l'épicier, le marchand de marchandises sèches, ceux-ci ne s'en +trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront +porté cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine, +ses moutons, boeufs, légumes, et l'auront délivré de l'inconvénient +d'envoyer ce qu'il peut de ses produits à trois mille milles de +distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que +l'agriculteur et, par conséquent, l'agriculture n'auront pas leur compte +dans ce procédé? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce même +fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre à un +bon prix, au lieu d'être forcé, comme maintenant, de les livrer à des +spéculateurs américains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il +pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui +ne recevra sa proportion du profit? + +--Profit! s'écria Fleesham d'un ton voisin du désespoir, mais le premier +effet du profit serait de détruire tout ce qui ressemble à la confiance. +Imposez demain de lourds droits de protection, que résultera-t-il? La +confiance s'en ira. Où, je vous le demande, ou serait, par exemple, la +confiance de mon banquier en moi à ce moment?--Partie! + +--Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est là, Fleesham, ce que +demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous, +au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays +serait d'abolir entièrement les deux tiers des affaires de cette nature. +Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite +confiance en vous et ils vous escomptent aisément un montant de 20,000 +livres, par exemple. Très-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle +vous sert à passer quelque grand marché avec un négociant américain ou +anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la +même chose que si vous envoyiez des espèces, puisqu'elles doivent suivre +immédiatement l'expédition des lettres de change. Très-bien. Vous avez +les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons +plus ces dernières, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour +soutenir ces grands établissements qui fleurissent si bien, et ce n'est +pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et pour alimenter les +classes manufacturières de ce pays. Voyons à présent l'autre côté de +la médaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en +vous et accordé cette confiance à un manufacturier de votre ville. Ce +dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord +vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espèces sonnantes. +Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour +payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le +reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de +nouveautés et le marchand de provisions. Ceux-là reçoivent l'argent et +le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de +chiffons font de même, et en très-peu de temps la somme est revenue à +la source d'où elle était sortie. On peut de nouveau en disposer dans +le même but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, après +avoir augmenté et multiplié son commerce, elle revient à la même place, +mais il n'en sort pas un denier pour l'étranger. Eh bien, monsieur, +qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les +épuisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans +leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le +même argent, donne de l'emploi à nos artisans, encourage nos fermiers, +soutient nos marchands et aide à la prospérité publique de mille +manières, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays? + +--Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, très-bon encore, très-bon! + +--Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur, +je suis charmé de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le +disais auparavant, que je vous désire mal à l'aise; je sais très-bien +que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitôt +que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez +votre attention ailleurs. Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et +un ami de votre pays et de vos propres intérêts au lieu de n'être qu'un +canal de transport pour expédier nos ressources à l'étranger. J'espère, +Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous féliciter de +votre changement. + +Ils approchaient de Park Lane. + +Borrowdale s'arrêta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sûr +du lieu qu'il cherchait. + +Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait à la +lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre +derrière lui. + +--Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi, +massa, suivre moi. + +--C'est bien, allez, dit Borrowdale au nègre qui venait de +l'apostropher. + +Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la +localité, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'un _basement_ +souterrain. + +--Pas bel endroit, massa, disait-il; pauvres, tous ben pauvres, massa! + +Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvreté. + +Cinq ou six négrillons à demi nus grouillaient sur le plancher, sans lit +ou couverture; car non-seulement l'appartement ne possédait ni lit ni +couchette, mais, à l'exception d'une couple de chaises boiteuses +et privées de fond, dont les membres absents servaient peut-être à +réchauffer le misérable réduit, et des deux derniers côtés d'un +coffre et d'une marmite en fer battu, la chambre était aussi dépourvue +d'ustensiles de ménage que les rues que nos personnages venaient de +quitter. Au bout de la pièce, une femme était, agenouillée à côté d'un +objet étendu sur un peu de paille. + +Elle se leva au moment où les étrangers entrèrent et, faisant une +respectueuse révérence, montra l'objet gisant dans le coin. + +--Voici elle, massa; voici, dit le nègre prenant une petite lampe qui +brûlait sur le plancher et l'avançant vers l'angle. Elle ben malade, +ben, ben! Et pleurer... + +--Seigneur mon Dieu! est-ce possible? s'écria Borrowdale, remarquant +que c'était une jeune fille blanche d'une grande beauté. Pauvre enfant, +pauvre chère enfant! Voyez comme elle a l'air malade! Ma bonne fille, +ajouta-t-il en tombant à genoux près d'elle et lui prenant la main dans +les siennes, qu'avez-vous? comment vous trouvez-vous? + +Madeleine,--car c'était elle,--ouvrit faiblement les-yeux, secoua +douloureusement la tête et laissa tomber quelques paroles à demi +articulées. + +--Ma mère! ma mère! + +--Elle pas dire autre chose, fit le nègre d'une voix émue; elle ben +malade. + +--Bon Dieu, qui est-elle? demanda Borrowdale embrassant d'un regard la +misère qui régnait dans le taudis. Qui est-elle? Ce lieu est meurtrier. +Dites-moi, brave homme, est-ce que vous restez ici? + +--Oui, nous ben obligés, massa, dit le nègre; nous autres gens de +couleur on est ben pauvres. Rien savoir de cette fille, massa; mais +li... + +--N'importe, vous me direz cela une autre fois, interrompit Borrowdale. +Nous allons emmener cette enfant. Allez chercher un traîneau, mon +garçon, un traîneau couvert, et aussi vite que possible. + +--Vous l'avoir de suite, répliqua le noir, qui partit sur-le-champ. + +--Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant et prenant ses amis à +l'écart, voyez ça. C'est bien la misère hideuse atroce, n'est-ce pas? + +--Oui, mais les gens de cette classe y sont habitués, vous savez. + +--Par malheur ça n'est pas vrai, répliqua Borrowdale. Le lieu où +nous sommes abonde on scènes de ce genre. Un jour ou l'autre, je vous +parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les arrachons à l'esclavage +par lequel ils sont au moins abrités et nourris, et nous leur donnons la +liberté, c'est vrai, mais voici à quel prix! Liberté de mendier, mourir +de faim ou devenir criminels. Non, non, ils ne sont pas habitués à ce +genre de vie, si on peut appeler ça une vie. On ne s'habitue pas à vivre +de rien! Je reviendrai là-dessus. Squobb, ne pensez-vous pas que ça +vaille la peine d'une note? ajouta-t-il en remarquant que l'éditeur[7] +avait oublié de tirer son carnet. + +[Note 7: On n'ignore pas que les journalistes anglais s'appellent +_editors_.] + +--Oh! dit indifféremment Squobb, c'est là une chose commune. Les gens +dans ma position n'y suffiraient pas, s'il leur fallait, s'occuper de +toutes ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour ça. Voyez, le +lieu a l'air assez suspect. + +--Oui, reprit Borrowdale, la pauvreté a d'habitude cet air, je le sais; +mais... + +--Ah! c'est vous! c'est vous! s'écria Fleesham à ce moment. + +Borrowdale se retourna et ne fut pas médiocrement surpris en voyant +Fleesham agenouillé devant la jeune fille, et lui tenant rudement la +main à la hauteur de la lampe: + +--Ah! c'est ça! Bon, bon! Juste ce que je soupçonnais. Une caverne de +voleurs. Ou est la police? Ah! ah! Borrowdale, voici quelque chose +au service de votre philanthropie. Ma foi, voilà qui arrive à propos. +Voyez-vous ça, mon cher, c'est du diamant. Votre innocence porte des +bagues en diamant, plus que ça de genre! Mais ce qu'il y a de plus +extraordinaire encore, c'est que cette bague ressemble un peu bien fort +à un anneau qui a disparu de l'écrin de ma femme depuis une semaine +environ. + +--Impossible! cria Borrowdale se baissant, en proie à une vive agitation +et se mettant à examiner la bague. + +--Oh! non, non, non! supplia la jeune fille faisant un effort pour se +lever et retirant convulsivement la main pour s'arracher à l'étreinte de +Fleesham. + +Mais les forces lui manquèrent, elle retomba sur le dos et, regardant +pitoyablement son adversaire en face, se prit à sangloter. + +--Quoi que ce soit, dit, Borrowdale non moins désolé que la pauvre fille +elle-même, il y a sûrement quelque méprise, Fleesham. Voyons encore. + +--Méprise! s'écria l'importateur reprenant la main de Madeleine et +montrant l'anneau. Croyez-vous qu'on se puisse méprendre à ça? surtout +quand on a acheté et payé ça? Je le reconnaîtrais, monsieur, au milieu +de cinquante mille. + +--Arrêtez! c'est une remarquable coïncidence, cria Squobb, tenant +son cahier de notes à la main. Si vous le permettez, je vais coucher +quelques lignes. C'est un sujet rare. + +--Ma bonne femme, dit Borrowdale se détournant avec dégoût de +l'officieux éditeur pour interpeller la maîtresse du logis, pouvez-vous +nous renseigner là-dessus? Qui est cette malheureuse fille? D'où lui +vient cette bague? + +La pauvre négresse, fort alarmée, répliqua que la jeune fille avait été +amenée par son mari il y avait une heure environ, et qu'elle ne savait +rien à propos de la bague et de ce qui concernait la malade. + +--Mon Dieu! c'est singulier, dit Borrowdale arpentant la pièce à grands +pas; c'est singulier. Pauvre enfant, elle ne paraît pas... Ah! voilà le +traîneau qui arrive. + +--Voiture à vous, massa, dit le nègre en sautant dans la chambre. + +--Bien, mon brave homme, répliqua Borrowdale. Mais venez ici un moment; +et dites-moi votre nom. + +--Sam White être mon nom, dit le nègre sans hésiter. + +--Ah! je me rappelle. Vous avez scié du bois pour moi, n'est-ce pas? + +--Oui, massa. + +--Bien! Que savez-vous sur cette pauvre petite? Comment est-elle venue +ici? + +--Oh! ben étrange histoire, massa, dit White. Mais moé dire à vous +tout ce que, moé connaître. Dernière nuit, jeune homme s'arrêter devant +station et demander de mener traîneau ou li dire et li ben payer moé. +Alors li commander moé aller chercher jeune fille près Cruikshank +Lane, moé aller et trouver elle dans maison vide; prendre jeune fille, +charrier elle à King street. Jeune homme là sauter dans traîneau à moé +et dire aller vite, vite! Et jeune fille vouloir arrêter et pas vouloir +rester avec li. Moé vouloir aider pauvre fille. Li donner coup de poing +à moé, faire tomber du traîneau et partir avec pauvre fille. Alors autre +traîneau arriver avec autre gentilhomme et li dire à moé que li jeune +homme pour avoir volé li. Moé monter avec li et chasser, chasser jeune +homme loin, loin, et pas pouvoir attraper li. Pis jeune fille sauter +du traîneau de li, tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre +gentilhomme pas vouloir arrêter pour ramasser fille, moé descendre et +ramener pauvre fille ici, comme moé pouvoir. Elle être bon malade! + +--Oh! c'est cela, c'est cela, dit Fleesham quand le nègre eut fini. Fort +jolie histoire, en vérité, n'est-ce pas, Squobb? Ce brave jeune homme +dont il parle était le coquin de Morland, et voilà sa gentille complice, +sans doute. Sans doute! Un vrai roman. Je pensais bien que nous n'étions +pas au bout de ses aventures. Voilà donc, mon très-cher Borrowdale, les +charmants objets de votre bienveillance. Non contents de se perdre, ils +entraînent une foule de fripons à leur suite. Oh! une ravissante main +pour les diamants. Bien, nous allons voir! + +Après ces mots, Fleesham, transporté de colère et frissonnant d'horreur +à la vue de la coupable, s'écria: + +--Allons, monsieur White ou Black, ou quel que soit votre nom, venez! +Vous ne désirez pas beaucoup, je pense, conserver votre prise ici, +quoiqu'elle soit assez précieuse. Elle pourrait aussi être dangereuse. +Nous allons la mener à l'hôpital. On s'en chargera là de façon à +arranger tout le monde, m'est avis. + +--Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez comme un homme de bien, +dit Borrowdale dont les yeux restaient, depuis quelques moments, fixés +sur le visage de la jeune fille. Je jurerais qu'il y a là-dedans une +méprise. Savez-vous quelque chose au sujet de cette bague, White? + +--Moé jamais avoir vu, répondit le nègre après avoir examiné le chaton; +moi rien savoir, massa, rien en tout. + +Borrowdale s'était d'abord proposé de faire transporter la jeune fille +chez lui, chose qu'il avait faite plus d'une fois en de semblables cas; +mais, comme les circonstances étaient de nature à soulever des soupçons +sérieux, pour ne rien dire de plus, il se vit forcé de céder aux +rigoureuses suggestions de son ami, et la malheureuse jeune fille fut en +conséquence conduite sur-le-champ à l'hôpital, et là confiée à la double +vigilance de la faculté et de la loi. + +Pauvre Madeleine! Ainsi le faux pas de la précipitation, l'erreur d'un +moment d'égarement, nous entraîne à notre ruine et détruit d'une main +sans pitié la paix et le bonheur de bien des jours. + +C'est avec l'esprit pénétré de douleur que nous te suivons, Madeleine, à +travers ce dédale de malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre où +peuvent aboutir tes misères. + +C'est un exemple pris entre des milliers du même genre, hélas! + +Que de femmes n'ont pas succombé ainsi? Où est le talisman qui les +peut préserver de l'abîme, la main qui peut les en arracher? La vertu, +dira-t-on. Oui, la vertu; mais combien sont sincèrement vertueux; +combien ont la force de l'être au milieu de ce monde cruel, impitoyable, +toujours prêt à battre des mains au succès et à siffler les défaites! + +Cependant, Madeleine, tu n'es pas encore oubliée. + +Quoique loin et s'avançant vers la terre étrangère, tes amis pleurent +encore pour toi; et puis un amant et un frère, le coeur déchiré, te +cherchent partout. + +Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons pleurer pour toi, car tu étais +aussi innocente que pure, et les lis n'étaient pas plus blancs que toi, +avant que tes mains ne fussent forcées à l'indolence, soeur aînée du +mal, et avant que la pauvreté n'eût soufflé la folie dans ton oreille. + + + + + CHAPITRE VII + + LA RECHERCHE.--LE MAUVAIS CHEMIN. + + +Dès que Borrowdale eut quitté le théâtre de la rixe et disparu avec ses +amis. Mark et Guillaume, les deux principaux auteurs de l'attroupement, +s'entretinrent pendant quelques instants à voix basse. + +Puis ils passèrent chacun un bras sous les bras du jeune homme à qui +Borrowdale avait parlé et l'invitèrent à les suivre hors de la foule. + +Il ne leur opposa aucune résistance. Comme ils paraissaient tous les +trois paisibles, on les laissa continuer leur route sans les inquiéter. + +Bientôt ils se trouvèrent seuls. + +Ils se dirigèrent vers le faubourg méridional de la ville, et, après +avoir marché en silence pendant un quart d'heure à travers les rues +transversales et les routes à demi établies de cette localité, ils +débouchèrent sur le marécage où s'élevait la misérable bicoque que leurs +amis avaient récemment quittée. + +--Par ici, dit Mark; nous ne voulons pas encore vous tuer. + +En même temps ils entraînaient leur prisonnier, qui commençait à donner +des signes d'alarme et manifestait l'intention de leur échapper. + +--Non, continua Mark, nous ne voulons pas vous tuer. Vous allez entrer +ici avec nous, et nous nous expliquerons. + +Il le poussa dans la hutte et referma la porte sur eux. + +Le lieu était sombre et désolé, bien propre à intimider un homme faible +de caractère et bourrelé de remords comme l'était le prétendu séducteur +de Madeleine, Grantham (on l'a reconnu), ainsi qu'il disait s'appeler. + +Nulle lumière, sauf la clarté pâlotte d'un rayon de lune, ne pouvait lui +indiquer l'étendue du danger qu'il courait. + +Cependant un de ses gardiens lui paraissait plus disposé à l'emportement +qu'à la pitié, et tous deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute +assistance. + +Il fallait qu'il leur obéît, qu'il en passât par où ils voudraient. +C'était assez pour effrayer un homme même plus résolu que lui. + +Il demeura tremblant au milieu de la pièce, en essayant de démêler dans +les mouvements de Mark et de Guillaume les sentiments qui les animaient. + +Le premier boucha la fenêtre et intercepta ainsi la seule lueur qui +éclairait le bouge. + +Grantham sentit une sueur glacée baigner ses tempes. + +--Que voulez-vous de moi? s'écria-t-il avec un indicible accent de +terreur. + +On ne voyait goutte dans la pièce. + +--Donne-moi une allumette, Guillaume, demanda Mark, qui avait fini sa +besogne. + +--Je n'en ai point, répondit celui-ci. + +--Moi, j'en ai. En voici! exclama Grantham terrifié par les ténèbres. + +--C'est bien, dit Mark, passe. Ça me servira à voir ton visage. J'y +tiens particulièrement à voir ton visage. En tout cas, n'aie pas peur. +Tu m'as l'air d'être sensible comme une femme. Eh! malédiction, ne +pouvais-tu exercer cette sensibilité en faveur d'une pauvre fille +innocente? Ah! je m'en doutais. Je t'épiais depuis quelque temps, +misérable fat! Seulement, je ne croyais pas... + +--Ne parle pas de ça, Mark, dit Guillaume d'un ton sombre. Ce qu'il nous +faut avant tout, c'est la trouver. + +--Bon, bon! reprit Mark, qui venait d'allumer un bout de chandelle et +de déposer son pistolet sur la table en jetant au jeune homme un regard +farouche. Nous voulons savoir de toi où est la jeune fille, entends-tu? +Pas de mensonges! tu ne pourrais nous tromper. Allons, dépêche; que je +sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne sortiras pas vivant de +cette chambre! + +Grantham était si épouvanté que ses dents cliquetaient, ses genoux +s'entre-choquaient bruyamment. + +Il était incapable d'articuler une parole. + +--Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus de chagrin que de +ressentiment, vous nous avez fait plus de mal peut-être que vous n'en +pourriez supporter; et si nous ne souffrions pas tant de la perte de +cette jeune fille, vous seriez peut-être dans une position pire que +maintenant. Mais vous êtes un jeune homme riche, imprudent comme le sont +vos pareils, et quoi que j'endure, je suis prêt à entrer en arrangement. +Vous avez commis un coup bien méchant et bien lâche, monsieur! mais je +ne veux pas vous faire de mal; ça ne réparerait rien. Dites-nous +seulement où elle est et aidez-nous à la ramener. Pour peu que vous +soyez honnête, vous voyez maintenant ce que vous avez fait. Vous êtes +content de réparer vos torts, n'est-ce pas? + +Grantham fut évidemment plus touché par la franche et mâle générosité du +malheureux amant de Madeleine que par les féroces menaces de son frère. + +Aussi répliqua-t-il d'un ton agité: + +--Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me croire. Seigneur, il +fallait que je fusse fou! Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai +fait. Je ne sais ce qui m'a rendu aussi mauvais! Ah! je le regrette, je +le regrette bien, je vous le jure, messieurs! + +En disant ces mots, il fondit en larmes. + +--Ce n'est pas ça qu'il nous faut, dit brutalement Mark. + +--Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je sais? reprit-il d'une +voix entrecoupée par les sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient +laisser soupçonner sa sincérité. + +--Va, dit Mark. + +--Je ne sais où elle est maintenant, mais je vous aiderai à la +retrouver. Je ne l'ai pas vue depuis la nuit dernière et l'ai +anxieusement cherchée tout le jour. Je vous expliquerai toute l'affaire, +du commencement à la fin, si vous voulez me croire. + +--Allons, nous croirons la vérité, dit Mark. + +--Je suis venu d'Angleterre ici il y a environ six mois, dit Grantham +reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur. +Depuis, j'ai toujours cherché de l'emploi, et, dans ce but, j'ai +parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouvé. Je me +suis offert pour toute espèce de choses, même pour le travail manuel, et +sans rien découvrir. Le désespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laissé +abattre. A la fin, j'ai imploré la compassion d'un marchand de cette +ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes +particulières. Ces circonstances lui défendaient de me refuser ce que je +demandais. Il m'admit dans sa maison. + +Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un +magasin en face du nôtre. + +--Bien, continuez, dit Mark. + +--Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus +tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond, +vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses +occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la +dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée +par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse. +Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les +indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le +maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais +à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux +parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la +jeune fille à m'accompagner. + +--Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing +sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur, +vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une +voleuse, jour de Dieu! + +Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents. + +--Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la +retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage +t'a poussé toi-même. + +Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se +laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la +paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence. + +--Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec +une navrante confusion. + +--Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de +la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis +dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard. +Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai +réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour +faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la +revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria +d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents; +peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait +déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai +plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où +j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau; +mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque +distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la +mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me +parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta +sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent +en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut +de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute +ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une +infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma +conscience me le reproche cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais +pas ce que je faisais. + +--C'est bon; après? dit Mark. + +--Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister +les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé +et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à +Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la +jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur, +j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer +chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous +côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée, +je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil, +indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais, +quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que +cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la +plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une +bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la +pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez, +car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a +en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer. + +--Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis +par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa +confiance. + +--C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos +mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus +généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai +fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie! +Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que +j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me +laisser partir? + +--Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que +vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé? + +--Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à +rien. + +Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et +en large dans la pièce: + +--Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais +la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation +que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre +fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais +cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en +est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous +apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments. +Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous +sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons +misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce +n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue. +Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous +que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère, +des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas +la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont +vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement +compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune +ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas +que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être +n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez, +et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour +sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La +seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle +l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme +qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous +en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique +dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent, +monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons +et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque +chose que vous vous rappellerez sans doute. + +--Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet +homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction +et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous. +Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible +qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu +ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à +Toronto. + +Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici. + +--Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham. + +--Oui, dit Guillaume, allons vite. + +--Ça va, fit Marc; ça va! mais je crois qu'elle doit être quelque part +sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est +bien, jeune homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet dans la +poche de coté de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net, +maintenant. J'ai la tête chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous +sommes tous des misérables, chacun dans son genre, ça c'est vrai. +Peut-être aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que +j'aime par-dessus tout au monde: ma mère et ma soeur! C est un ange +que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle. +Rappelez-vous ça. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime +et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!... Mais +partons; il est temps. + +En disant cela il éteignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de +la hutte. + +Afin de ne pas être découverts, ce que craignait vivement Grantham, ils +traversèrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies +ordinaires de communication, jusqu'à ce qu'ils fussent à une bonne +distance de la ville. + +Quand les accidents du terrain les forçaient à prendre la grand'route, +le jeune fugitif se plaçait entre ses compagnons, de manière à éviter le +regard des gens qui passaient de temps en temps près d'eux. + +Obligés de prendre des informations à une foule de fermes, ils +avancèrent peu dans leur excursion. + +Aussi était-il près de minuit quand ils arrivèrent au lieu où, suivant +le rapport de Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau. + +La place était isolée, sauvage. + +Cependant, sur la plaine de neige qui se déployait à perte de vue, on +pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire. + +Une faible lueur s'en échappait; et comme il semblait fort probable que +la jeune fille se fût réfugiée là, puisque c'était la seule habitation +voisine, ils s'approchèrent et frappèrent doucement à la porte. + +--Qui est là? cria de l'intérieur une voix de femme aigre et rauque. + +--Des amis... amis! répondit Guillaume. + +Ce ne fut qu'après de longues explications que la femme, qui paraissait +seule, se décida à ouvrir la porte. Mais, à la fin, elle l'ouvrit toute +grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant +l'âtre, s'assit par terre, plaça ses coudes sur ses genoux, ses joues +dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air +insoucieux en apparence. + +C'était une petite vieille, osseuse, ridée comme un champ nouvellement +labouré; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lèvres minces, +l'air rien moins qu'avenant, et la singulière position qu'elle avait +prise n'ajoutait pas à ses attraits. + +--Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent fermé la +porte derrière eux. + +--Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une +jeune fille qui s'est égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière. + +--Oui, je le pense, répondit la femme. + +--Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire où elle est? + +--Eh! où sont tous les autres, dit brusquement la vieille;--dans les +États, quoi donc! Elle avait un noir, un nègre avec elle. C'est elle, je +suppose, hein? + +Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua +sur-le-champ que tel pouvait bien être le cas et leur raconta les +circonstances qui avaient pu le déterminer. + +--Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient +allés aux États-Unis? dit-il en l'examinant. + +--Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les +épaules. Je ne sais rien de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont +demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille semblait très-mal. J'ai +compris que le nègre voulait la conduire à ses amis, aux États, et +qu'ils étaient en route pour s'y rendre. Il parla des États durant la +plus grande partie de la nuit. C'est là tout ce que je sais. Je n'étais +pas levée quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il +la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux États. +C'est tout comme ça. + +--Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait, +dit Grantham. + +--Bon, c'est là une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit +Guillaume. Elle est peut-être rendue près d'eux maintenant. Dites-vous +qu'elle était malade, bonne femme? + +--Elle avait l'air de l'être, pas beaucoup peut-être; je ne suis pas +curieuse, vous savez. Le nègre était très-obligeant pour elle. + +--Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel côté ils se +proposaient d'aller? + +--Non. + +--Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme? + +--Seule! hélas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est +pas étonnant d'ailleurs, rien à faire ici. Où est mon mari? ou sont mes +fils? Tous aux États, chercher de l'ouvrage. Ici je périrai de faim +à moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils +travaillaient dur, et nous fûmes bien tant qu'ils purent travailler. +Mais le pays semble ruiné. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez à +la ville, vous y verrez la manufacture où ils travaillaient et une foule +d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient là +leur pain, réduites à mendier. Et c'est de même partout. Nos gens ont +parcouru la moitié du pays, sans rien gratter. C'est partout la même +chose. + +--J'en suis peiné pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est +vrai. Nous souffrons du même mal. Ah! c'est sûr, trop sûr! + +Se tournant vers Mark: + +--Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre. + +--C'est le mien aussi. + +S'adressant alors à Grantham, Guillaume lui dit: + +--Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints. +Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis +ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura +été de ce côté. La Providence l'aura conduite à eux! + +--J'irai, dit chaleureusement Grantham. + +Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et +supposant, d'après ce qu'ils avaient appris, que Madeleine était tombée +entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de +ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement +d'espoir et de vigueur. + +Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive +sollicitude. + +Mais, hélas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas était un nouvel anneau +qu'ils ajoutaient a la chaîne de ses infortunes. + + + + + CHAPITRE VIII + + JUSTICE INTOLÉRANTE.--UN AUTRE ANNEAU. + + +Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le +front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de +l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit: + +Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé! + +--Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé? + +--Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu! +Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de +la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh! + +--Où voulez-vous en venir? + +--Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles, +votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et +de fripons... Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et +laissé votre pudibonde... Vous l'appelez? + +Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur +son visage. + +--Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans +doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même +jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami. + +--Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela? + +--Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose +bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre! + +Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret +d'où dépend le sort d'une nation. + +--Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut +soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle +avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement +rendre compte d'elle-même. Et alors--à travers un long embarlificotage +que personne ne put comprendre, croire encore moins,--elle donna une +soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère +et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison +indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du +dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus +hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence +avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants +devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se +déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager +l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout +fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime +sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os, +qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien, +mais.... Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit, +après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a +plus entendu parler. + +Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui? +L'objet de vos soins, de votre tendresse.... Ah! ah! ah! pas de chance, +mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les +autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque +chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois, +Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise. +Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons +donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit +avoir une base, une base solide, monsieur! + +Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit +être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est +si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer +les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier +l'affaire du diamant de votre femme! + +Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons +vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons, +anéantissons tout ce qui n'est pas vierge! + +Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons +donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de +fer sur la tête des méchants! + +Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de +préceptes et de calculs! + +Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de +moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui, +en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre +s'entr'ouvre pour nous engloutir! + +Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale. + +Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit +heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une +fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente. + +Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête +homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon +monsieur Borrowdale. + +Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était +point coupable. + +Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte +peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son +impeccable informateur, et s'écria: + +--Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout +ça, après avoir vu le visage de cette enfant? + +--Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance +peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine +aujourd'hui? + +--Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant +sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs, +d'escrocs, de... Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper! +Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec +elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous +dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal +qu'elle. + +--Mais l'avez-vous questionnée? + +--Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une +enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander +à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La +questionner! le ciel m'en préserve! + +--C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant. +Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez. + +--Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing +formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence, +et je la prouverai, monsieur. + +Le bon philanthrope était épuisé. + +De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour +cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement. + +Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même +pour reprendre la conversation. + +Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son +interlocuteur en face: + +--Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez +pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris +toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle. +Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la +jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son +innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi, +Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je +suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame +Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma +recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer. + +--Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez +dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre +demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours. +Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre +confiance! + +Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le +compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour +partir. + +Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité +de Borrowdale, merveilleuse à voir. + +Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait. + +Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de +sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un +caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même +pâte que Borrowdale. + +Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la +fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés, +colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans +doute et pour blesser les gens délicats;--Dieu veille sur cette maison, +voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la +confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des +gueux de cette sorte? + +Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter? + +--Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien +froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas! + +--C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il +crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa +politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur +soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus +difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous +frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale? + +--Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par +cette accusation extraordinaire. + +--Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la +possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute +chose de nouveaux droits. + +--De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment, +permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc +faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des +articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles +d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme +maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:--d'abord, +l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le +transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore +un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres +gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au +lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article +qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge +d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre +manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre +politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous +voulez, et vous verrez que ce _quoi que ce soit_, ne vînt-il que des +États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici. +Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même +à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle +ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au +temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de +6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a +élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les +caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette +façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même +résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont +maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la +taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés +d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du +libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens +les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la +mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous +imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous +cela, Fleesham? + +Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot. + +--Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien, +simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les +marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient +acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce +que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les +marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont +point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie, +de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est +encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent, +d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes. + +Fleesham branla la tête d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait +vaincu, et, quand il partit, peu d'instants après, sa physionomie était +loin de porter l'expression radieuse qui la caractérisait à son arrivée +chez Borrowdale. + +Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre. + +--Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit +pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercéder pour +lui... Bon Dieu! c'est à n'y rien comprendre. Il doit connaître cette +fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve... + +A ce moment quelqu'un entra. + +--Ma chère femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait +et lui prenant les mains; ma chère femme, vous prendrez soin de cette +jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sûr. Vous pourrez l'utiliser +à la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de +l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne? + +--Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux? + +--Oui, on me l'a dit. + +--J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dépeinte, +elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme +elle. La laisser là une minute serait la perdre à jamais. Pauvre chère +petite! + +Le lendemain, Madeleine était installée chez M. Borrowdale. + +Nous renonçons à décrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et +vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection. + + + + + CHAPITRE IX + + TRISTES PROPOS.--JUSTICE PROFESSIONNELLE. + + +Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'admission de Madeleine chez +Borrowdale, le dixième commençait. + +Laure et elle causaient dans le salon! Par la tristesse de leur visage +on pouvait juger de la tristesse de leur entretien. + +Madeleine, la tête baissée, les yeux rougis par les larmes, tortillait +machinalement le coin de son tablier et frappait convulsivement du pied +sur le parquet. + +Les paupières de Laure aussi étaient humides. + +Accoudée à son fauteuil, la tête renversée dans sa main droite, elle +regardait mélancoliquement la pauvre accusée. + +--Ça doit être lui, Madeleine, ça doit être lui, dit Laure, poursuivant +une remarque. Pourtant, il semblait si bon! Se peut-il qu'il ait +été dégradé à ce point? Personne ne pouvait s'empêcher de l'aimer, +Madeleine, personne! Cependant c'est bien mal; ah! bien mal ce qu'il a +fait là. Et je suis sûre que c'est lui. D'après ce que vous m'avez dit, +ça ne peut être que lui. + +Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs cils, coulèrent +silencieusement comme des perles liquides le long de son visage, et, son +sein battit avec force. + +Ce fut une accusation muette, mais éloquente: le cri de l'amour trompé! + +--J'en suis désolée, oh! si vous saviez, mademoiselle! dit Madeleine +en sanglotant. Je donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela ne fût +point arrivé! Je n'ai jamais voulu faire le mal et pourtant les choses +ont tourné... Mon Dieu! mon Dieu!... Mes parents étaient si bons pour +moi! aussi se peut-il que j'aie été assez ingrate pour les quitter? +J'aurais dû patienter, attendre! Pourquoi donc ai-je fait cela? + +--Je ne crois pas qu'il y ait de votre faute, Madeleine, dit Laure +regardant distraitement le feu à travers ses larmes. Non, vous n'eussiez +jamais pu songer à si mal faire. + +--Oh! non, non, mademoiselle; non! si j'avais su! + +--Eh! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais rien de tout cela, vous +savez, Madeleine; rien du tout. Ça me semble pourtant si étrange! + +Je ne puis m'en faire une idée, parce que je ne puis comprendre. Mais je +suis convaincue que vous ne feriez pas le mal, et je suis sûre aussi que +je ne pensais pas que lui le fît jamais. Je sais pourtant qu'il a fait +quelque chose de très-mal, parce qu'on me l'a dit. + +--Oh! si vous le voyez, répliqua Madeleine se tordant les mains, si vous +le voyez, il vous dira que je ne suis pas blâmable, c'est certain. +Il s'empressera de le faire. Mais je n'ai personne pour parler en +ma faveur. Tout le monde est parti. Ma mère que j'aime tant, ma mère +elle-même me croit méchante, et il n'y a personne près d'elle pour +lui parler... personne, mademoiselle! Pourquoi ne suis-je pas morte? +pourquoi, mon Dieu? + +--Oh! c'est un grand, grand malheur, Madeleine. Pourtant papa les +cherche; il réussira, j'espère. Mais lui, c'est fini; on ne le +retrouvera plus... jamais... Ah! Seigneur, quelle cruelle idée! ne +jamais le revoir! Oh! j'irai plutôt moi-même, oui, j'irai moi... Chut! +on sonne; c'est papa. + +Une minute après, Borrowdale entrait dans le salon. Rarement le chagrin +avait marqué de son sceau la bonne, joviale et souriante physionomie de +notre ami. + +Aussi les deux jeunes filles frissonnèrent-elles en le voyant pâle, +défait et portant tous les signes d'une profonde émotion. + +Non-seulement ses traits étaient altérés, mais sa démarche était +brusque, saccadée; un tremblement sensible agitait ses membres. + +En entrant, ses yeux tombèrent sur Madeleine, qui, frappée de +l'étrangeté du regard de son protecteur, devina instinctivement qu'un +nouveau malheur allait fondre sur elle. + +Borrowdale essaya de se remettre un peu. + +--Tiens! te voilà, ma chère petite Laure, dit-il en s'adressant à sa +fille, qui se leva pour partir; non, non, reste ici, mon enfant. + +Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle essaya de lui adresser +un sourire de remerciement; mais c'était au-dessus des forces de la +charmante fille, car un torrent de larmes s'échappa à ce moment de ses +yeux. + +--Qu'y-a-t-il, Laure? Qu'as-tu, ma bonne petite fille? demanda +Borrowdale la baisant tendrement au front. + +--Bien, papa, rien... Laissez-moi sortir, je vous prie. + +--Va, méchante! Mais avant, séchez-moi ces larmes, si ce n'est rien, et +plus tard vous me raconterez tout. + +--Oui, dit-elle d'une voix inintelligible. + +Laure couvrit de ses mains son joli visage et se sauva toute confuse à +sa chambre. + +Là sa douleur fit explosion et elle éclata en sanglots. + +Borrowdale se tourna lentement vers Madeleine, dès que sa fille se fut +éloignée. + +--Ah! dit-il, je suis désolé par rapport à vous, mon enfant. Je dois le +confesser, notre affaire ne va pas comme je voudrais. Que faire? Sur ma +parole, je ne sais. Où sont vos amis? Autre problème. On ne peut mettre +le pied sur leur trace. Nous en avons besoin, très-besoin, pourtant! +Sans eux, comment prouver!... Moi c'est bon, mais les autres! les juges! + +--Ce que je vous ai dit est vrai, la vérité pure, monsieur! + +--Je le crois, mon enfant, reprit-il en la regardant avec la même bonté, +mais avec la même affliction. Vos dépositions et celles du pauvre White +s'accordent parfaitement et me satisfont entièrement, mais par malheur +elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les parties +intéressées. Bon Dieu! comment faire? comment nous en tirer? répéta-t-il +en tisonnant machinalement le feu. Voilà le temps qui expire. J'ai donné +ma parole de ne plus m'opposer après ce jour... Et rien à dire ou à +faire pour les convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de pierre +entendrait plutôt raison. + +Madeleine pleurait à chaudes larmes. + +--Je les attends de minute en minute, poursuivit Borrowdale. Soyez +calme, mon enfant. Ils recevront encore vos dépositions. Mais que leur +diriez-vous de plus que ce que vous leur avez déjà dit? Je les ai priés +de venir ici, car je suis déterminé à ne pas vous laisser quitter mon +toit si je le puis. Mais que leur dire? + +--Oh! ne me laissez pas emmener, monsieur, ne me laissez pas emmener, je +vous en conjure! s'écria Madeleine, joignant désespérément les mains. +En prison! Seigneur, que deviendrai-je! Mes parents... ma mère... je +n'oserais plus les revoir. Ma pauvre mère! elle en mourrait de chagrin! +Et je suis innocente! le ciel sait que je suis innocente! + +Borrowdale la contemplait avec une expression de sombre douleur +indicible. + +Il frémissait à la vue de cette figure si belle, si angélique, condamnée +peut-être par sa seule imprudence, par un excès de sensibilité, à tomber +dans ce gouffre qu'on appelle une prison. + +Il voyait le vice coudoyer cette vertu; il sentait le souffle empoisonné +de la débauche passer sur ce front si pur pour le ternir, et il +comprenait, il embrassait tout ce que la malheureuse Madeleine +pressentait intuitivement. + +Une âme peu sensible, lourde, défie souvent la main du mal; les hideuses +passions la heurteront sans la blesser; mais l'âme délicate, douce, sans +tache, celle qu'anime le feu du sentiment que chérissent les anges, oh! +celle-là est bien fragile, le plus léger choc, le moindre attouchement +peut la flétrir à jamais. + +Puis, adieu à sa pureté, à tous ses charmes de sensitive! + +C'en est fait d'elle! + +Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus il devenait mélancolique. + +Ses yeux s'humectaient. + +Il essaya de parler pour dissiper cette émotion; mais sa voix +entrecoupée était le témoignage le plus évident de l'intérêt qu'il +prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans autre ami que lui pour +la défendre contre les coups de la destinée. + +--Ils auront un compte terrible à rendre à Dieu ceux qui vous feront du +mal, dit-il. Oui, terrible! Les hommes sont aveugles. Condamner cette +frêle créature. L'enfermer! où? avec qui? A quoi peut ne pas conduire un +faux pas, trop rigoureusement châtié? Du courage, cependant; tout n'est +pas encore perdu. Causons un peu et écoutez-moi bien, Madeleine. + +La pauvre fille releva la tête pour lui obéir; mais à cet instant on +frappa rudement à la porte. + +Madeleine s'élança tout effarée dans le salon, en s'écriant: + +--Ils viennent! Oh! monsieur, ne me laissez pas prendre, je vous en +supplie, ne me laissez pas prendre! + +--Du calme, du calme! fît Borrowdale la prenant doucement par le bras +et la faisant asseoir dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait +d'injustice, si je le puis.... + +On venait d'ouvrir la porte de la rue et une voix connue se fit entendre +dans le vestibule. + +--Où massa Borrowdale tenir li? où être li? moé vouloir voir li. + +Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperçut White le noir, suivi de +M. Fleesham. + +Derrière eux apparaissait un troisième personnage, maigrement vêtu, qui +faisait au nègre des yeux irrités. + +--Oh! voici, li! li voici! s'écria White étendant ses bras d'une façon +suppliante vers Borrowdale. Eux vouloir mettre moé en peine au sujet de +jeune fille et mettre jeune fille en peine aussi. Être vilaine chose, +n'est-ce pas, massa, de mettre pauvre monde en peine? Moé rien faire +mal, rien du tout. Moé pauvre et moé honnête. Moé pas vouloir, moé être +mis en peine parce que moé rien faire de mal à personne, jamais! + +--Ah! cela n'a rien de nouveau pour nous, monsieur Borrowdale, dit le +monsieur au chétif costume; nous sommes habitués à ces sortes de choses. +Pour un homme de profession, c'est un cas connu, et comme je suis de la +profession, vous comprenez. + +--Vous entrez, n'est-ce pas, Fleesham? dit Borrowdale ennuyé de la +familiarité professionnelle du personnage. + +--Je suis fâché! ah! ah! vraiment fâché pour vous, mon cher Borrowdale, +dit Fleesham en entrant. Par ici, par ici, Shaver! + +Les mots s'adressaient à l'individu qui l'accompagnait et voulaient +l'inviter à pénétrer dans le salon. Mais l'invitation était inutile. + +Mons. Shaver agissait avec le sans-gêne d'un homme qui se croit chez +lui. + +--Oui, je suis fâché, désolé, Borrowdale, qu'il en soit ainsi, +poursuivit Fleesham. Mais vraiment, il faut en finir. Et, tout +bien considéré, mieux vaut pour vous que ce soit de cette manière. +D'ailleurs, je ne vous ai point, encore dit combien je perds par ce vol; +c'est une somme considérable, je vous l'assure. Et je suis persuadé que +cette fille... Mais, tiens! la voici, je suis persuadé, dis-je, qu'elle +connaît toute l'affaire, du commencement à la fin. + +--Ah! dit Shaver favorisant Borrowdale d'une nouvelle marque de +confiance de son regard officiel; pour un oeil professionnel, le cas est +aussi clair, clair, oui aussi clair! + +Là-dessus, maître Shaver se mit à déboutonner son habit avec cet air +froid, compassé, particulier aux gens officiels en général, et, ayant +sans façon secoué contre le cendrier la neige de ses mocassins et +suspendu artistiquement sa coiffure officielle au dossier d'un fauteuil, +il s'assit dans ce fauteuil et exhiba un énorme portefeuille. Puis il +donna une petite tape amicale audit portefeuille, envoya à Fleesham +une inclinaison de tête comme pour lui dire: «Je suis habitué à ça, +pas vrai? La honte et moi ne nous connaissons guère, hein? Trouvez-vous +quelque chose pour déconcerter Shaver? Shaver, voilà votre homme; Shaver +va vous arranger cette petite affaire;--voyez-le à l'oeuvre.» + +Pendant ce temps, Madeleine restait étendue dans le fauteuil, tremblante +et terrifiée. + +Ses yeux allaient, avec égarement, de l'un à l'autre. + +Néanmoins cette terreur et ce regard incertain étaient bien l'expression +d'une âme paisible et semblaient crier au coeur de bronze de la justice: +«Prends garde à ce que tu vas faire! prends garde à la blessure que tu +vas porter! Tu n'as point de remède contre le poison. L'ignominie de la +prison rejaillit éternellement sur l'innocence elle-même, quand une fois +elle y a mis le pied.» + +--Allons, je pense qu'il faut procéder sur-le-champ, dit Shaver, faisant +l'inspection professionnelle de ses prisonniers en perspective. Nous +allons, m'est avis, commencer par prendre la déposition de la fille. Ce +pris..., pardon, accusé, voulais-je dire, voudra bien se retirer. + +--Pourquoi moé être accusé? s'écria le nègre avec indignation. Pas +retirer moé; pas besoin. Moé dire vérité, toute vérité. Vous pas pouvoir +en dire autant. Vous coupable, avoir volé moé du travail de journée à +moé. Lui gueusard, massa Borrowdale! + +--Paix, paix! dit Borrowdale avec un geste de la main. + +Ensuite il le poussa doucement dans la pièce adjacente, en ajoutant: + +--Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai à ce qu'il ne vous soit +pas fait d'injustice. + +--Bien; à vous, mademoiselle, s'il vous plaît, dit Shaver, parlant +à Madeleine, quand les préliminaires furent terminés, avec toute la +solennité magistrale qu'il put parodier:--Voulez-vous avoir la bonté +de nous dire ce que vous savez au sujet de l'anneau que voici et autres +propriétés dérobées avec ledit anneau, dans la résidence privée de +l'honorable gentilhomme que j'ai l'honneur de représenter, comme +procureur dans ce cas? Je vous avertis en même temps que je prendrai +note de tout ce que vous direz, et que votre déposition actuelle sera +invoquée comme l'évidence contre vous quand vous comparaîtrez, pour +votre procès, aux assises ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant, +c'est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Je vous +rappellerai encore que vous parlez à un homme professionnel. Ces sortes +de choses ne sont pas nouvelles pour un homme comme moi, vous le savez; +de fait, pour un homme professionnel, un mensonge dans un cas comme +celui-ci équivaut à rien. Ainsi faites attention et songez à l'oreille +qui vous écoute. + +Jamais maintien de juge en chef, appelé à condamner à mort un criminel, +ne fut plus grave que celui de Shaver en achevant ce résumé. + +Il paraissait énormément satisfait de son éloquence judiciaire.. + +Aussi pouvons-nous ajouter que jamais solitaire hochement de tête +n'exprima la dixième partie du langage profond et sublime qu'était +chargé de traduire le mouvement de crâne dont Shaver favorisa Fleesham, +en arrivant à cet heureux couronnement de sa période. + +O pygmées et petits marchands d'autorité, que vous aimez à singer la +main de fer toujours suspendue même sur votre cou! que vous êtes +petits, que vous êtes vains! Que le ridicule sied bien à votre échine +rachitique, et que le plaisir que vous cause votre bêtise fait plaisir à +l'honnête homme! + +Si la crainte et le mépris peuvent se réunir dans une expression pour +l'animer, Madeleine l'eut sur son visage, en écoutant les remarques de +ce personnage. + +Ce fut avec la plus grande difficulté qu'on parvint à obtenir d'elle le +récit de toutes les circonstances qui avaient présidé à ses malheurs. + +Ce récit est connu du lecteur. + +Nous nous abstiendrons de le répéter. + +Mais la jeune fille le fit avec une répugnance visible et pour obéir +seulement aux tendres sollicitations de Borrowdale, dont les émotions +étaient au moins égales aux siennes. + +Fleesham l'écouta, en poussant de temps à autre des exclamations +d'incrédulité, et Shaver, en écrivant, avec le nec-plus-ultra de dignité +que comportait son ministère. + +Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant son trouble, dit d'un ton +sévère: + +--Il me semble, messieurs, qu'il n'y a rien la-dedans qui ne soit simple +et franc. Pas d'hésitation, pas de contradiction d'un bout à l'autre. +La vérité pure sur tous les points. Il est impossible de ne pas croire +après avoir entendu. La narration du pauvre nègre corrobore entièrement +les particularités essentielles. Pour moi, je suis convaincu que tout +est vrai, exactement vrai. Il ne vous reste qu'à trouver les autres +parties. Quant à accuser la jeune fille, vous ne le pouvez avec le plus +léger semblant de justice. + +--Hum! ha! trop clair pour un oeil professionnel, je vous assure, dit +Shaver paraissant éprouver une profonde compassion pour l'ignorance +professionnelle du généreux philanthrope. Oh! cela n'est pas nouveau +pour la profession,--qui est aussi vieille que les montagnes,--de fait, +un cas de cette espèce-ci est moins que rien pour un oeil professionnel. +Histoire préparée du commencement à la fin, fausse sur toutes les faces. +On voit à travers ça comme à travers un carreau. Ça ne prend pas, pas du +tout. De fait, professionnellement parlant, c'est moins que rien. Bref, +ma pauvre petite, un homme de la profession comme moi lit dans votre +coeur comme dans le creux de sa main. Joli conte, vrai; mais c'est +vieux, si vieux! j'en ai tant entendu comme ça. Il ne m'aurait pas pris, +même quand j'étais à l'école. + +S'adressant à Borrowdale avec un clignement d'yeux à Fleesham: + +--C'est fâcheux, cher monsieur, bien fâcheux qu'il n'y ait pas un mot de +croyable dans cette histoire, que ce soit une fable du commencement à la +fin; de fait, monsieur, pour un oeil professionnel, l'histoire est moins +que rien... + +--Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dégoûté de la pompeuse +impertinence de l'officiel, vous ne permettrez jamais cela, jamais... + +--Je suis déterminé, Borrowdale, répliqua brusquement Fleesham. Il faut +maintenant que la justice suive son cours. Je ne me laisserai pas voler +et piller impunément sous le nez. Il vous convient peut-être de vous +constituer le défenseur de cette gredine, car vous n'êtes pas le +perdant. Mais moi je suis enfoncé et pas pour un petit montant, s'il +vous plaît. D'ailleurs, cette histoire est la plus improbable que j'aie +jamais entendue. Où sont les complices de cette fille? Où est la +bande qui a décampé pendant la nuit où fut commis le vol? Ah! vous en +entendrez bien d'autres, avant longtemps. + +--Dites-moi, fit Shaver à Madeleine, vous refusez positivement d'en +dire davantage? Ne vous inculpez pas vous-même, c'est inutile; la loi ne +l'exige pas. + +--Je vous ai tout dit; je ne puis rien vous dire de plus, que vous +dirais-je? répliqua-t-elle en pleurant. + +--Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-même, fit Shaver avec un +clignement d'yeux qui semblait dire: «Parfait, nous nous comprenons; +tous deux professionnels, chacun dans son genre; très-bien, je suis +content.» + +--Passons au nègre, s'il vous plaît, dit-il ensuite. White n'est-il +pas son nom? Noir et blanc [8], ah! ah! Pardon, messieurs, je n'ai pas +l'habitude de plaisanter dans de pareils cas; mais réellement c'est +significatif, sinon professionnel. + +[Note 8: Jeu de falots sur le nom du nègre _White_ qui signifie _blanc_ +et son origine _Black_ qui signifie _noir_.] + +Le nègre arriva, amené par Borrowdale. + +--Nous allons, dit Shaver, vous demander encore le récit de cette petite +histoire, s'il vous plaît; puis... + +--Non, moé pas dire un autre mot à vous, pas un seul, jamais en ce gueux +de monde, cria le noir signant cette déclaration d'un violent coup de +poing sur la table. Moé avoir tout dit, moé plus rien dire. + +--Oh! vous voulez simplement dire que vous n'avez rien à déposer? dit +Shaver se préparant à fermer son livre. + +--Moé avoir dit vérité d'abord, tout vérité, et plus rien à dire. Ça +être assez! + +--Oh! précisément, et ça met fin à l'affaire, dit Shaver se levant d'un +air roide et se disposant à endosser son manteau. + +--Fini, répéta en écho Fleesham. + +--Puisque, reprit l'homme professionnel, les deux inculpés refusent de +faire d'autres aveux, c'est terminé. Maintenant, je dois agir, n'est-ce +pas, monsieur Fleesham? Vous confiez formellement la jeune fille... + +--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria la pauvre Madeleine se jetant +au côté de Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant à genoux. +Sauvez-moi! je suis innocente! Je ne puis pas, je ne veux pas aller en +prison. + +--Quoi, quoi! que veut dire ça? fit le nègre reculant vers la jeune +fille et se mettant sur la défensive. Elle innocente comme enfant +nouvellement né. Elle ne pas aller en prison, non pas! + +--Chers messieurs, dit Borrowdale ému jusqu'aux larmes, regardez-la! +regardez-la! et vous ne pourrez la soupçonner plus longtemps. C'est +impossible! L'innocence, la vertu parlent par sa bouche. Fleesham, mais +voyez-la donc! + +--Oh! ne vous alarmez pas, monsieur, dit Shaver, dont le flegme +augmentait à mesure que la scène devenait plus dramatique. Ça ne nous +fait rien à nous; ne vous alarmez pas. Un homme professionnel est +parfaitement à l'aise dans ces sortes de petites transactions. De fait, +c'est le genre d'affaires qui nous sourit le plus. Au milieu d'elles +nous sommes tout comme chez nous. + +Certes, si quelqu'un en ce monde était bien alors dans son milieu, +c'était le philosophe Shaver. + +Borrowdale était stupéfait. + +--Allons, monsieur, dit en souriant Shaver, soyez assez bon pour me +laisser cette misère. N'ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde, +ajouta-t-il en avançant. + +--Jamais! Moé pas vouloir, s'écria le nègre. + +Il se jeta entre l'officier et Madeleine, et assenant un nouveau coup de +poing sur la table. + +--Jeune fille pas quitter cette chambre avant que moé mourir. Jamais; +non, jamais! Venez prendre elle, si vous osez, cria-t-il à Shaver, en le +regardant en face. + +Une rixe allait sans doute être la conséquence de ce défi; mais, à ce +moment, la porte s'ouvrit, un domestique entra et remit une carte à son +maître, en lui communiquant quelque chose à voix basse. + +--Comment! comment! Bon Dieu, est-ce possible! s'écria Borrowdale pris +d'un grand accès d'agitation. + +--Oui, monsieur? répliqua respectueusement le domestique. + +--Excusez-moi, messieurs! dit Borrowdale aux autres personnes. +Un moment, ne faites rien avant mon retour. Quelle coïncidence +extraordinaire! + +Après ces mots il s'élança hors du salon. + +Le nègre se posta devant Madeleine avec la ferme détermination de la +protéger s'il était besoin. + +Shaver se mit à fournir à Fleesham certaines informations +professionnelles au moyen de ces hochements de tête silencieux et +éloquents qui semblaient constituer la principale occupation de son +crâne officiel. + +--Rien de nouveau pour la profession là-dedans, marmotta-t-il en +remarquant que l'importateur était indifférent; ces sortes de choses et +nous, nous nous connaissons de longue date; de fait, professionnellement +parlant, ces tours-là sont usés, trop vieux; ça ne prend plus; de fait, +on voit clair à travers, ah! + + + + + CHAPITRE X + + LES NOUVEAUX VENUS.--FLEESHAM DÉCONFIT. + + +Quand Borrowdale entra dans le passage, après avoir soigneusement fermé +la porte du salon derrière lui, il se trouva devant trois individus à +l'aspect étrange. + +Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin. + +Deux de ces individus étaient misérablement vêtus, et portaient sur +leur physionomie comme sur leurs vêlements l'empreinte du dénûment. +Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur +extérieur annonçait tout cela. + +Quoique pâle et les vêtements en désordre, le troisième paraissait être +d'une autre trempe. + +Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils +passèrent dans la chambre. + +--Vous, Morland! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme s'il +craignait d'être le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux, +providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur! +Vous arrivez à temps pour réparer le mal que vous avez commis, jeune +homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais +la... + +--Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrêtant pour s'adresser aux deux +autres; vous avez l'air fatigué, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai +besoin de vous parler seul, un moment. + +--Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent +tout, répliqua le jeune homme, les yeux baissés sur le plancher. + +Borrowdale hésita quelques secondes et regarda tour à tour les +compagnons de Morland. + +--Oui, Morland, reprit-il après cet examen, j'aurais pu vous pardonner +tout; mais votre cruauté à l'égard de cette jeune fille... Cela, +monsieur... Mais qu'est-ce? + +Le jeune homme, était devenu mortellement pâle, et les deux autres +s'étaient levés d'une seule pièce en fixant sur Borrowdale des regards +avides. + +--Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un. + +--Si je sais quelque chose... sur quoi? + +--Elle, c'est d'elle que je veux parler! + +--Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi à ce moment! + +--Merci! ô merci! que Dieu vous bénisse, monsieur! cria l'homme de plus +en plus agité. Pauvre fille! pauvre chère fille! continua-t-il en se +laissant tomber à genoux auprès d'un siège sur le bras duquel il appuya +son front, comme si sa tête eût été trop lourde pour porter le poids des +émotions auxquelles il était en proie. + +Ah! il l'aime, et il l'aime sincèrement, ardemment, le bon Guillaume! il +est rude, calleux à la surface, mais il y a un coeur et une âme sous sa +rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il +ne fut nourri à la mamelle du luxe et de la délicatesse; quoique la +flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu des anges eux-mêmes ne +pourrait supporter la malédiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis +le berceau. + +Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien. +Elle nous donnerait la confiance d'un homme! + +--Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que ça +signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi ça. + +--Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme était +trop confus pour répondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et +que mon ami l'a connue dès son enfance. Depuis près de deux semaines, +nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il +ne lui fût arrivé un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ +une heure, que vous, monsieur, deviez savoir où elle était. C'est la +raison pour laquelle nous avons pris la liberté de venir vous trouver. +Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère et de son père! + +--Où sont-ils? où sont-ils, bonnes gens? + +--Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ +douze jours, pour se rendre aux États-Unis et y chercher de l'ouvrage. +Depuis, il nous a été impossible de les trouver, quoique nous les ayons +cherchés partout, en pensant que Madeleine était avec eux. + +Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvînt à se maîtriser +assez pour être à même de leur montrer le point où en étaient les choses +et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il réussit à la +fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragédie +intime. + +Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres, à qui nous +continuerons à donner maintenant son vrai nom de Morland, écouta le +récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse. + +Son visage était blanc comme l'albâtre, ses membres frémissaient; plus +d'une fois il parut près de s'évanouir. + +Il était facile de voir que le remords s'était emparé de lui et qu'il +déplorait amèrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causés. + +--Je le verrai, s'écria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verrai +M. Fleesham et je lui dirai tout moi-même. + +--Très-bien, répliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est +furieux, emporté. Bon Dieu! que faire à présent? Impossible de lui faire +entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leçon pour +vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils +apprenaient cela? + +--Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire ça, s'écria le jeune +homme; j'étais fou, aveugle; je... + +--Bien, assez, dit Borrowdale. J'espère que... Chut! Qu'y a-t-il encore! + +Il se précipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller. + +Il était trop tard! + +Avant qu'il eût pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham +entrait comme un furieux dans l'appartement. + +--Quelle voix ai-je entendue? s'écria-t-il en repoussant le +philanthrope, qui tentait de l'arrêter. + +--Ah! vous voilà, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc; +je vous tiens, monsieur le voleur! + +Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune résistance, et appela: + +--Ici, Shaver! ici, Shaver! + +L'éclair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver. + +Il accourut; non, il vola! + +Et l'auréole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil +professionnel tomba sur le spectacle, était vraiment belle à contempler. + +--Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voilà! Vite, +prenez-moi sous votre garde ce scélérat-là. + +--Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas à vous +rappeler que vous êtes chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur, +veuillez, s'il vous plaît, rester où vous étiez et ne pas nous déranger +jusqu'à ce que nous daignions vous appeler. Nous avons à faire. Allez! + +Shaver voulut prendre la parole. + +--Nous n'avons pas de temps à perdre. Allez, monsieur! lui commanda +Borrowdale d'un ton qui n'admettait pas de réplique. + +Il poussait en même temps dans le salon + +Shaver, qui pensait que, décidément, c'était chose nouvelle pour son +expérience professionnelle, et s'efforçait de le faire comprendre à +Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui. + +Ce dernier l'enferma à la clef dans le salon et revint à l'autre +chambre. + +--Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que +vous cherchiez encore à protéger, à enlever à la justice un voleur +reconnu? car... + +--Mon bon monsieur, repartit sévèrement l'autre, la compassion vaut +quelquefois autant que la justice, et, à mon avis, les sentiments d'un +homme comme chrétien valent bien la justice. + +--Cela se peut pour vous, monsieur, répondit Fleesham prêtant peu +attention à cette remontrance. + +Il se tourna brusquement vers le coupable. + +--Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lançant un regard +méprisant à ses deux compagnons. Vous n'échapperez pas facilement, +maintenant. On est-ce que vous m'avez volé, misérable! + +Morland le regarda avec calme et dit: + +--Je ne veux pas, monsieur, chercher à atténuer mes torts à votre égard. +Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un +honnête homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis +arrivé chez vous, pourquoi vous m'y avez reçu et comment vous m'y avez +traité. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hôte ou même +comme votre obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur, +vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant +que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi +n'ai-je point d'excuse à offrir. Mais je croyais qu'en me repentant +assez tôt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais, +bien que la rigidité de vos principes de probité s'opposât à un acte de +clémence de votre part, je pourrais, en vous rappelant... + +--Qu'est-ce? s'écria l'intègre Fleesham, devenant mortellement pâle +et se mordant les lèvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des +mensonges ou de basses calomnies vous protégeront? Vous voudriez essayer +de m'influencer par... + +--Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le désir de vous +influencer plus que vos intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la +justice doit être appliquée dans un cas, elle doit l'être dans l'autre. +Vous me comprenez. J'ai commis un délit grave; je ne désire nullement le +pallier; je veux seulement faire une réparation, s'il est possible, afin +de ne pas souffrir toute la pénalité. + +--Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham +débordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard +que vos insinuations m'intimident? + +--Vous intimider, je n'y songe pas. + +--Eh bien? + +--Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais +vous parler plus clairement. + +Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait +en imprécations et donnait tous les signes du trouble le plus violent. + +--Puis-je attirer votre attention là-dessus? continua Morland exhibant +un papier qui ressemblait à un vieux billet de banque, et indiquant du +doigt la signature qui était au bas. + +--Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur. + +Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains. + +Mais le jeune homme avait deviné ce mouvement. + +Fermant les doigts, il tendit le billet à Borrowdale, fort surpris et +fort intrigué par cette scène. + +--Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela? +dit Morland, je ne désirerais pas exposer... + +--Arrêtez! arrêtez! s'écria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute +de tête-à-tête, rien qu'une minute! + +--Volontiers. + +--Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui +vous est étrangère. D'un mot je puis la régler. Excusez! + +Fleesham était vaincu. + +Oui, le vertueux détaillant de moralité et de justice, l'immaculé +Fleesham était vaincu, complètement battu. + +Du trône où se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le +ruisseau de l'infamie. + +En traversant avec Morland le passage où il n'était que trop heureux de +cacher sa honte, la dégradation de sa physionomie, le tremblement qui +l'agitait de la racine des cheveux à la plante des pieds faisaient mal à +voir. + +C'était un bouleversement de toute cette âme aussi osseuse que +l'enveloppe où elle grouillait. + +Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent. + +A la fin le premier revint seul, au grand étonnement des témoins de +la scène précédente. Le jeune homme était tranquille, mais un triste +sourire plissait le coin de ses lèvres. + +--Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale; parti emmenant son +acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle. +Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous +raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content +de vous dire que l'affaire sera arrangée sans qu'on ait recours à +la prison, quoique pour mon compte je la mérite bien. Je ne saurais +m'excuser. Je suis méprisable au delà de toute expression et le dernier +des êtres, dit-il en donnant une énergie puissante à l'expression de ses +sentiments. + +Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux +philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand +le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver, +lui annonça positivement leur départ, serait accomplir un miracle +littéraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a +jamais conçu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des «impossibles +impossibilités.» + +Il courait comme un insensé, de haut en bas, de long en large à travers +la chambre, se croisant les bras, les étendant, faisant claquer ses +doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tête, s'arrêtant pour +rire à gorge déployée, puis se remettant en marche, en gesticulant et +faisant des folies. + +Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque. + +Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entraîna précipitamment +dans les appartements supérieurs. + +Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit +dans la pièce où se trouvaient son frère et son amant. + +Quelques paroles prononcées à la hâte avaient à demi préparé Madeleine à +cette soudaine réunion. + +Après avoir contemplé un instant les trois personnages pétrifiés par la +succession des émotions qu'ils éprouvaient depuis le matin, Borrowdale +sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du +nègre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes. + +Resterons-nous dans la chambre où ils se retrouvent enfin? + +Dévoilerons-nous le tableau de cette noble simplicité, de cet amour +inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingénus en déversant l'un sur +l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphère +par leur sainte douleur et leur naïve joie? + +Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous +les honnêtes émotions qui apparaissent sur sa douce et angélique +physionomie en recevant les caresses de son frère et de son ami? + +Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est +entre eux un rite consacré. + +C'est une soeur, c'est une amante, le frère et l'amant songent au +bonheur de la retrouver vivante, souriante. + +Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la joie de leur coeur. +Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrière-pensée n'obscurcit leur +félicité. + +La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la +froisser? + +La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanité est +fragile, que tous nous sommes sujets à l'erreur. Ils s'en tiennent là! + +Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs! + +Toujours elle a été bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela +qu'ils l'ont aimée. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée +sur leur large poitrine. + +Ils l'aiment autant, plus peut-être encore qu'auparavant. + +Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour +dans ce mot:--souffrir! + +Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à leur bonheur; ce bonheur, +ces larmes, cet entretien sont sacrés. Oh! non, nous ne les troublerons +pas! + + + + + CHAPITRE XI + + LE CHAMPION DU PEUPLE ET LE PHILANTHROPE + + +Squobb était dans son cabinet éditorial et les traits de Squobb étaient +empreints de l'ombre d'une profonde idée. + +Un nuage de mystère impénétrable voilait le visage de Squobb, et Squobb +paraissait plongé dans les abîmes incommensurables de sa pensée. + +Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour +du cabinet et les arrêta sur son sous-rédacteur. + +Ledit sous-rédacteur écrivait un _Premier Toronto_. + +La préoccupation gravée sur le visage du précité sous-rédacteur +indiquait que l'inspiration ne coulait pas à flots au bout de sa plume. + +Il fallait faire ce _Premier_, dût le monde en trembler, dût la +chrétienté être révolutionnée et dussent les empires être renversés de +fond en comble! + +Avant toute considération, le sous-rédacteur était tenu de remplir sa +tâche:--Réformer l'univers et immortaliser le champion du peuple! + +--Scratch! dit mystérieusement Squobb. + +Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux réflexions et +releva sa tête. + +--Eh bien! fit Scratch. + +--Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine. Protection--Industrie +indigène--ce sujet gagne du terrain. Que faire? + +--Libre échange--magnifique expression; la perdre ce serait un +irréparable malheur! répliqua Scratch avec un geste dramatique. + +--C'est vrai; libre échange, voilà une magnifique expression, qui fait +un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot, +le mot seul! Si ces imbéciles avaient, appelé leur protection libre +échange, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est +déplorable que ces deux expressions soient si différentes, car, en +définitive, leur protection implique tous les principes de libre échange +des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant à notre libre +échange, il est sans précédent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre +nous soit dit, qu'il ne réussit qu'à appauvrir le pays et à priver nos +manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur +procurer ici. + +--Mais l'expression, l'expression! s'écria Scratch. + +--C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une armée. Libre échange +est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment +leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La +bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer +Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure +sans eux. Et ça me rappelle justement une petite note... + +Tirant son éternel carnet, il continua: + +--Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit... Voyons... Ah! +j'y suis: «Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des +importateurs. Frapper dur sur les accapareurs!» Ça va. Mais comment +procéderons-nous, Scratch? Dites-moi ça un peu. + +--Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce +maudit _Protectionist_ nous fait une rude guerre, vous savez? C'est le +pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le ménager. Supposez +que nous tâchions d'enrayer les fermiers par rapport au traité de +réciprocité avec les Américains! Menaçons de le faire rappeler, bien que +ça ne puisse se faire d'ici à huit années. Mais qu'est-ce qu'ils savent +de ça? Qu'est-ce que quelques traîneurs de charrues connaissent aux +traités commerciaux! Dites-leur que leur blé va baisser de valeur, et ça +suffira pour mettre, pendant six mois, en déroute tous les arguments des +protectionnistes. + +--Bien, c'est très-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement +compris l'affaire, dit Squobb réjoui. Soulever les fermiers, les prendre +par leur faible, puis les épouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait. + +--Puis, continua Scratch enchanté, nous exciterons le reste du peuple +par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre +au profit du plus petit. + +--Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie +y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges. +Justement, nous avons un petit billet échéable ces jours-ci... +Très-bon!--Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il +n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez! +nous marcherons comme sur des roulettes. + +--Puis, continua Scratch ravi des éloges de son rédacteur en chef, +j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyauté, quelque chose sur la mère +patrie, par exemple. Ça donnera une sorte de vernis patriotique, et le +peuple aime ça, vous savez. + +--Splendide, splendide! idée magnifique! + +Les deux patriotes échangèrent un coup d'oeil suivi d'un rire +patriotique, signe évident de la patriotique entente qu'ils avaient dans +leurs patriotiques intentions. + +Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser +passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme à son ordinaire. + +--Ah! mon cher Squobb, je suis enchanté de vous trouver, dit-il; si vous +n'êtes pas occupé, venez vite, j'ai quelque chose à vous montrer. + +--Volontiers. + +--Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas? + +--Eh! sans doute. + +--Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent +trouver d'emploi. Personne ne veut les écouter. C'est déplorable. +Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet +d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets. + +C'était un puissant argument pour le patriote Squobb, et il céda +sur-le-champ. + +Tous deux sortirent. + +--Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivés au bas de +l'escalier. + +--Où ça? + +--Là; approchez, mes amis, dit le philanthrope à un groupe de quatre +individus qui se tenaient sur le trottoir. + +Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume et Madeleine doucement +appuyée à son bras, et le nègre White. + +Leur extérieur avait reçu de grands et heureux changements. + +Mark et Guillaume, dépouillés de leurs haillons et proprement vêtus, +n'étaient plus ces vagabonds que nous avons vus dernièrement. + +Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et +prêts à remplir leurs devoirs d'honnêtes citoyens dans la société. + +White, l'excellent Africain, avait eu part à la métamorphose. + +Il portait un habillement décent provenant de la défroque de Borrowdale +et il avait, ma foi, bonne façon sous ce nouveau costume. + +Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur. + +Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner à une +aimable fille la beauté, la simplicité et la propreté. + +Quoiqu'il y eût sur ses joues une teinte légère de mélancolie, et que +ses yeux restassent la plupart du temps baissés vers la terre, elle +était charmante au possible! On ne pouvait s'empêcher de la remarquer, +de l'admirer et de l'aimer. + +--Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas +un brin de malice. + +--Qu'est-ce? murmura Squobb. + +--Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens, +promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud. + +Ils s'arrêtèrent bientôt devant un magasin de Yonge street. + +Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient +marcher des couseuses mécaniques. + +Ils entrèrent. + +Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur Madeleine, et échangèrent +un regard significatif, puis sourirent d'une manière plus significative +encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrivée. + +--Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale après avoir trouvé le propriétaire de +l'établissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur. + +--Si ça se peut... + +--Ne pourriez-vous donner de l'emploi à cette pauvre fille? Elle, a +travaillé à ces machines en Angleterre et les connaît parfaitement. + +--Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une négation. + +--Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais +grand plaisir à vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien +employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous, +monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes +filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais +votre tarif m'en a empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur vos +marchés avec les géants des États-Unis, quoique mes marchandises soient +en réalité aussi bonnes et à aussi bas prix que les leurs; car +ils arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au moyen d'une +interprétation particulière du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait +aux États, et l'argent s'en va aux États, tandis que des centaines de +familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail +vivent de charité ou manquent peut-être de pain. + +--Ah! ah! Squobb, à l'oeuvre, mon cher! voilà le sujet d'un article. +Prenez note de ça, un article là-dessus vaudrait mieux que des centaines +de soupes de charité, hein! Stitch? + +--Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le résultat de la +négligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les +pauvres par charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en +faire des citoyens honnêtes, indépendants, industrieux, payant leurs +taxes et se subvenant à eux-mêmes? + +--C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas +encore; mais ces sortes de gens... + +--Le _Globe_, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en +guenilles passant sa tête à travers la porte entre-bâillée. + +--Non, pas aujourd'hui, mon garçon, dit Stitch. + +--Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'écria Squobb s'élançant sur +le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin. + +--Voyez, c'est là un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en +arrachant à l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux était +parvenu à enlever de la serrure et qu'il avait cachée dans son journal. + +--Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'éditeur furieux. Où est la +police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard +que demain. + +Sortant de sa poche son carnet, il se luit à écrire dessus avec une +ardeur patriotique. + +Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant, +jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant à genoux +devant lui. + +--Jean! Jean! s'écria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu +fait, petit méchant? + +Et s'adressant à Borrowdale tout étonné: + +--Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frère. + +--Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici? + +--Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine. + +--Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? où sont-ils, +Jean? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu déconcerté de ce qui +se passait. + +--Mais enfin? + +--Eh! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un bon bout de chemin, je +suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y +avait pas à manger avec eux, c'est pour ça que je me suis sauvé. Je +n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose à manger. Personne +ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mangé depuis hier. + +Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine! + +Cependant elle réprima, autant que possible son émotion, et tourna ses +yeux sur le maître de la maison pour implorer la grâce du petit coupable. + +Borrowdale la comprit. + +Il tira à l'écart Stitch, et, après avoir échangé avec lui quelques +paroles à mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et +l'invita à emmener son frère à sa maison et à l'y garder jusqu'à ce +qu'il revînt. + +Inutile de dire que Madeleine se hâta d'obéir à cette obligeante +invitation. + +--Comment ça? comment ça? s'écria Squobb sortant de la préoccupation où +il était plongé depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez +échapper? + +--Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui répliqua +doucement Borrowdale. C'est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon +avait faim, rien à manger et aucune notion au sujet de la propriété, +ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis +de trouver quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette façon, +tout s'arrangera, de ce côté au moins. Vous trouverez, je crois, en +elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant. +Nous l'aurions bien gardée à notre service, mais elle n'a pas été +accoutumée à cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine +de bonne volonté, elle n'entend rien à servir. + +--Oh! c'est assez juste, répliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures +ouvrières que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques... Et les +meilleures domestiques sont souvent incapables d'exécuter cette sorte +d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'expérience. +C'est ce qui nous montre la nécessité, puisque nous avons différentes +aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espèces +d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne +peut arriver à cela _qu'en encourageant les branches de l'industrie qui +exigent la diversité des talents et des goûts._ + +--Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagné la +rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce côté, Squobb, +je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entraînant +l'éditeur vers King street. + +Ayant trouvé Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi: + +--Eh bien, Sherute, comment vont les affaires? + +--Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux +qu'elles n'ont été. Les derniers changements apportés au tarif les ont +merveilleusement améliorées. + +--Alors peut-être pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme +de plus. Il a été élevé au milieu des manufactures de tabac. + +--Pour vous obliger, j'essayerai; mais... + +--C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il +venir? + +--Oh! n'importe! demain. + +--Bon, voilà pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette +bonne nouvelle. Demain, vous comprenez! + +--Merci vous, merci lui, massa; ben obligé, bon! répondit le nègre en +battant des mains. + +Il salua vivement et partit comme une flèche. + +--Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de +couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents +nègres en ville, et bien peu sont employés. + +--Oh! c'est tout simple, répondit Sherute. Leur genre de vie avant de +venir ici, le climat qui les a vus naître, leur tempérament et leur +constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La +chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable, +c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privés de +cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les +encourageant à fuir les États-Unis, nous avons aidé à renforcer le +préjugé qui pèse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchés les +produits des ex-propriétaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et +en les réduisant à se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme +chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les +dernières modifications apportées au tarif ont fait beaucoup de bien. +Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assurée contre +le rappel, pour nous garantir un grand développement d'affaires, nous +pouvons cependant signaler déjà une amélioration sensible sur les années +dernières. Ce nouveau tarif a déterminé la construction à Montréal d'une +nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est +encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans +l'annexion aux États-Unis; car, tant que nous serons sujets de la +Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les +manufactures s'élèveront difficilement dans notre pays. +Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer +ailleurs que chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à +accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier... + +--Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous, +interrompit Borrowdale. + +--Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de nègres ici, et je +crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb. + +--Je commence à désespérer de faire jamais rien de vous, Squobb, dit +Borrowdale. Vous êtes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois. +Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis obligé. + +Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge +street, pour parler en faveur de Mark, qui était forgeron de son état. + +--J'ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui +était bien approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que vous parlez +beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturés. +Voyons quel est le résultat du dernier droit de quinze pour cent. + +--Soit, dit l'éditeur avec plus d'ennui que de curiosité. + +--Hé! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propriétaire de +l'établissement, qui arrivait à leur rencontre, de combien l'impôt de +quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici? + +--Hausser! fit Castham surpris et étendant la main droite vers une +grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si +vous vous rappelez les prix de l'année dernière, vous verrez que chaque +article protégé par le droit est de dix à quinze pour cent meilleur +marché. + +--Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il, +Castham? + +--C'est tout simple! nous sommes plus sûrs de notre vente: nous vendons +le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'être envoyé aux +États-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre à crédit comme +par le passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour +vendre, étions obligés d'accorder de longs crédits et de retirer notre +argent comme nous pouvions. Vous voyez la différence. C'est tout simple. + +Après quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi réjoui +que Squobb était confondu, fit part à Castham de l'objet de sa visite, +et quoique ce dernier se trouvât dans la même position que le fabricant +de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manière satisfaisante +pour Mark. + +Squobb en avait assez. + +Il tenta de se retirer. + +Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit encore à le mener ailleurs, +pour placer Guillaume. + +Tout était terminé, chacun était content, l'éditeur excepté, et nos deux +personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madère, +quand tout à coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et +s'arrêta comme cloué au sol. + +--Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur. + +L'autre ne répondit pas. + +Il considérait une créature humaine accroupie sur la première marche +d'une maison. + +Cette créature semblait descendue aux derniers degrés de la misère. + +A peine quelques lambeaux d'étoffe couvraient-ils ses membres, dont les +chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places. + +--Bon Dieu! qu'en voilà un qui paraît misérable! exclama le philanthrope +en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons d'achever une +matinée bien commencée, en faisant quelque chose pour cet infortuné. + +Squobb haussa imperceptiblement les épaules. + +--Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous êtes dans +la détresse; que pouvons-nous faire pour vous? + +Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d'un air incrédule. + +Borrowdale renouvela sa question. + +--De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande. + +--Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre métier, +mon brave homme? + +--Je suis imprimeur, monsieur. + +--Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera sûrement quelque chose à +faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais. + +L'homme hocha encore la tête. + +--Vous vous êtes déjà présenté là, hein? interrogea Borrowdale. + +--Fréquemment, monsieur. + +--N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service. + +Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous trois vers les ateliers +de M. Type. + +--Bonjour, monsieur Type; je désirerais que vous donnassiez un peu +d'ouvrage à ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme +une faveur particulière. + +--Vraiment, dit Type, si votre prière n'était pas si sérieuse, je +croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas +d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Américains font tout. +Donnez-nous la protection la plus petite... [9]. + +[Note 9: Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette +Nouvelle ont été communiqués à l'auteur en personne, à Toronto ou +ailleurs, au Canada.] + +--Quoi! s'écria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant +la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand réceptacle +de ses grandes idées,--mettre une taxe sur la pensée! Quoi! voulez-vous +révolutionner le pays? + +--Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous voulons révolutionner +l'état actuel des choses et rendre le pays prospère, car vous +conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une +légère protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre façon +de taxer la pensée, comme vous dites, sera celle-ci:--en premier lieu, +j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains +extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents +imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occupés +dans le pays; et ces mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment, sans +travail, mendiants et pressés par le besoin comme le pauvre homme que +vous m'amenez là. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre +utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression +à aussi bon marché, et, en beaucoup de cas, à meilleur marché qu'aux +États-Unis. De plus, la différence faite sur la reliure des livres +scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les +cas, de les vendre aux mêmes prix que les exemplaires des éditions +américaines. Et les milliers de louis qui sont envoyés pour soutenir +les imprimeries des États resteront dans notre pays et favoriseront nos +ateliers de typographie, notre littérature, nos papetiers, nos fondeurs +de caractères, en donnant du travail à nos gens. + +--Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'écria Borrowdale. Que +vous semble de la taxe sur la pensée? pas si terrible, hein? + +Il fallut beaucoup d'insistances pour décider M. Type à prendre un +nouvel ouvrier; mais à la fin la charité l'emporta en lui peut-être +sur ses propres intérêts, et il consentit à recevoir le protégé du +philanthrope. + +Le résultat était le même pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un +avant-midi aussi noblement dépensé, rentra à son domicile le coeur +gonflé de douces émotions. + +Il avait amené avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et +l'habiller un peu plus convenablement. + +Bientôt il l'eut installé devant un bon feu flamboyant, dans la petite +bibliothèque que Borrowdale avait derrière sa maison. + +Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine d'apprêter à la hâte +quelques mets pour le pauvre homme. + +Ses ordres donnés, il revint dans la bibliothèque, s'assit à côté de son +hôte et commença à causer avec lui aussi familièrement qu'il l'eût fait +avec le plus honorable monsieur de la chrétienté. + +--Je m'aperçois que vous êtes depuis quelque temps sans ouvrage, dit-il. +Êtes-vous de Toronto? + +--Non, monsieur. + +--Et arrivé... + +--Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis parti, il y a une +quinzaine, avec ma famille, pour aller chercher de l'emploi aux États. +Mais ma femme et ma fille sont tombées malades en route... Le froid, le +manque de nourriture, monsieur... Nous avons été obligés de nous arrêter +à une petite ferme, dont les gens, quoique pauvres eux-mêmes, se sont +montrés bien bons pour nous. + +--Et comment alliez-vous? + +--A pied, monsieur, à pied! + +--A pied! ne me dites pas cela! + +--Hélas! monsieur, nous n'avions pas d'autres moyens de voyager. Mais, +arrivés devant cette ferme, je vis que c'était inutile d'essayer d'aller +plus loin. Ça les aurait tuées, monsieur... Je les laissai là, et je fus +attiré à Toronto par bien des raisons. Je revins dans l'espoir... + +--Bon Dieu! interrompit Borrowdale, c'est comme... Il me semble... Quel +est votre nom? + +En ce moment Madeleine entra; elle portait sur un plateau des +provisions. + +Au bruit de son arrivée, l'étranger se retourna. En l'apercevant, la +jeune fille poussa un cri et faillit laisser tomber le plateau, pendant +que l'imprimeur, non moins agité, se levait et s'écriait en lui tendant +les bras: + +--Madeleine! Madeleine! ma pauvre Madeleine perdue! Merci, mon Dieu! oh! +merci! + +Déposant le plateau sur une table, elle vola dans ses bras. + +Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une tendresse inexprimable. + +A les voir, on eût dit qu'ils avaient été séparés pendant plus de dix +années. + +Il la couvrait de baisers, et elle répandait dans son sein des larmes +délicieuses. + +C'était un si touchant tableau, que Borrowdale sentit des pleurs +mouiller sa paupière. + +--Merci, mon Dieu! merci! répétait le pauvre père. Mes peines sont +finies! merci, je suis heureux maintenant que j'ai retrouvé ma fille. + +--Vous me pardonnez donc! balbutiait Madeleine au milieu de ses +sanglots. + +Voulant les laisser tout entiers à la joie de cette réunion, Borrowdale, +avec sa délicatesse habituelle, se retira discrètement. + + + + + CHAPITRE XII + + LE CONTRASTE.--LE DERNIER CHEZ NOUS, + OU + NOUS SOMMES TOUS CHEZ NOUS. + + +Noël était descendu dans l'oubli, le Nouvel An avait été trompeté, et +l'on était au soir du Grand Jour des Rois, ce jour par excellence, ce +jour glorieux des gâteaux monstres, de la gaieté universelle, lequel, +quoique peu observé au Canada, reste toujours une des fêtes les plus +solennelles et les plus brillantes pour ceux qui n'ont pas perdu le +souvenir des vieilles institutions et des antiques coutumes de leur Mère +Patrie, ou qui n'ont pas effacé des tablettes de leur mémoire ces vastes +et inépuisables fontaines des joies de leur enfance, et des moments de +véritable bonheur de leur jeunesse. + +Cependant, depuis longtemps, bien longtemps, les Borrowdale +négligeaient ces coutumes, tombées en désuétude, et quoiqu'ils eussent, +naturellement, fait grande largesse à la Noël, plus grande au premier +jour de l'an, ce jour, le jour immortel entre les immortels, ils en +étaient venus à le méconnaître. + +Aussi, ce jour-là, nous trouvons la famille des Borrowdale--madame +Borrowdale, Laure et Borrowdale lui-même--assise près du bon petit feu +de leur salon. + +Ils sont seuls, s'occupant comme d'habitude, et nous ne voyons, autour +d'eux, rien qui indique l'allégresse qui pétille à cette heure dans la +«belle France» ou dans la vieille Angleterre, rien qui annonce que l'on +se prépare à des réjouissances. + +Chez eux, c'est précisément comme si pour tout le monde ce jour des +jours, ce soir des soirs était bonnement, un jour ouvrable qu'on pût +passer solitairement sans impunité, oublier sans remords! + +Cette soirée injuriée touchait à sa septième heure environ; nos +trois personnes étaient placées autour d'une petite table. Les dames +travaillaient à l'aiguille et Borrowdale lisait le _Globe_. Tout à +coup il leva les yeux de dessus son journal, et portant sur sa femme un +regard malicieux, il lui dit: + +--Ma chère? + +Sur ce, madame Borrowdale passa tendrement la main sur la chevelure de +son incomparable Laure et répondit: + +--Mon bon? + +--Je vais sortir, ma chère, poursuivit Borrowdale. + +--Vraiment? + +--Oui, vraiment, et je m'en vais en veillée, qui plus est, continua +mystérieusement Borrowdale. + +--Que voulez-vous dire, papa? exclama Laure. + +--Simplement que je vais en veillée, mon ange. Et qui plus est, à une +veillée de noce, mon amour. + +--Mon Dieu! qu'est-ce à dire? De quoi parle ton père, ce soir? s'écria +madame Borrowdale. + +--Que je vais à la noce! répliqua-t-il en souriant. + +--A la noce! à cette heure? + +--N'ayez pas peur, mes enfants, continua Borrowdale; cela peut être +étrange, mais c'est aussi vrai qu'étrange, et vous ne saurez rien de +plus à ce sujet jusqu'à mon retour. Ainsi, c'est dit, je pars. Mais, à +propos, je veux vous laisser de quoi jaser pendant mon absence. + +Apprenez donc que j'ai réussi à trouver à Morland une place à Montréal, +et qu'il est maintenant en route pour cette ville. J'ai fait un marché +avec lui. Il m'écrira chaque semaine, et si d'ici à six mois il se +conduit bien, je lui permettrai de venir nous voir... Qu'en dites-vous? + +Une rougeur soudaine avait empourpré les joues de Laure, qui, pour +dissimuler son trouble, baissa la tête sur son ouvrage. + +Borrowdale échangea un coup d'oeil rapide avec sa femme et poursuivit: + +--Ce n'est pas tout, si pendant douze mois sa conduite est bonne, +irréprochable, nous oublierons le passé, et il sera admis chez nous sur +le même pied qu'auparavant. Est-ce bien, ça, ma chère, hein? + +Par un phénomène d'optique extraordinaire et inexpliqué jusqu'ici, tous +les yeux,--ceux de papa, de maman et de Laure, se rencontrèrent à +cet instant et parlèrent, et lurent, et approuvèrent, et dirent +distinctement que c'était bien, que tous espéraient que le résultat +serait également bien,--dans le fait, qu'ils croyaient que cela serait. + +Alors il ne fut rien dit de plus sur cette affaire; mais que maman et +Laure en parlèrent tant et plus après le départ de papa, voilà qui est +extrêmement probable. + +Cependant, comme Borrowdale se mit aussitôt en route et comme nous +sommes obligés de le suivre, impossible à nous de rapporter les termes +de cet entretien, qui dut ne manquer ni d'animation ni de charmes. + +Toujours confiant dans la perspicacité du lecteur et dans +l'infaillibilité de son imagination, nous lui cédons le plaisir de +concevoir la conversation de la mère et de la fille. + +Borrowdale se jeta vivement dans Queen street, et il se dirigeait à +l'ouest de la rue, en marchant de ce pas léger, élastique qui semble +être le signe de la bienveillance naturelle et le précurseur d'un acte +de charité, quand, soudain, il entendit une voix s'écrier derrière lui: + +--Ah! cher monsieur, enchanté de l'apprendre! Mais, permettez, je vais +en prendre note. Ici, ce bec de gaz m'éclairera; un moment, s'il vous +plaît. + +--Pardieu! c'est là Squobb, pensa Borrowdale. S'approchant d'un magasin, +il reconnut en effet le journaliste. + +--Comment vous portez-vous, Squobb? + +--Très-bien, très-bien. + +--Et Fleesham? + +--Mais le voilà. + +Squobb indiquait un autre personnage qui s'était retiré à quelques pas +dans l'embrasure d'une porte. + +Borrowdale s'avança vers lui et lui prit la main: + +--Mais on ne vous voit plus, lui dit-il; il y a au moins un siècle que +je ne vous ai rencontré. Que devenez-vous? + +--Ah! pour vous dire la vérité, répondit Fleesham d'un ton qui ne lui +était pas habituel, je suis tout honteux et dégoûté de moi. C'est un +fait réel, je l'avoue franchement. + +Borrowdale, assez surpris, se mit à regarder le journaliste et son +bailleur de fonds. + +--Oui, reprit Fleesham, je vois clairement aujourd'hui que je me suis +conduit comme un âne et une brute dans toute cette affaire de la +jeune fille et du pauvre Morland. J'aurais dû me montrer meilleur. +Franchement, messieurs, sans essayer de rien déguiser, je confesse que +certaines peccadilles de jeunesse auraient dû m'apprendre à suivre une +autre voie que celle que j'ai suivie. C'est mal, on ne peut plus mal. Je +ne me le pardonnerai jamais, et si je ne parviens pas à réparer tout de +suite mes torts envers eux, je... maudirai mon existence! + +Il prononça ces paroles avec une chaleur qui ne permettait pas de douter +une seconde de leur sincérité. + +Borrowdale en fut étourdi. + +Cette déclaration de la part d'un homme de la trempe de Fleesham était +vraiment foudroyante. + +Cependant le timbre de la voix de Fleesham avait résonné comme une suave +mélodie aux oreilles du philanthrope! + +Toutes les fibres de sa bienveillance s'étaient dilatées. + +Il n'aurait pas donné ce moment de jouissances intimes pour tout l'or du +monde. + +Entendre Fleesham se condamner! Voir Fleesham humilié dans sa propre +estime! Écouter les reproches qu'il s'adressait! Recevoir de la bouche +de Fleesham lui-même l'aveu que Fleesham avait mal agi! qu'il était +indigne de vivre! + +L'univers courait-il à une dissolution? Un cataclysme épouvantable +allait-il changer la face du globe? + +Ma foi, c'était à n'y rien comprendre! + +Aussi se contenta-t-il, après une minute d'ébahissement, de saisir la +main de Fleesham et de la lui presser cordialement dans la sienne. Ils +ne prononcèrent pas une parole et seraient demeurés longtemps sans +doute dans le silence, si la voix nasillarde de Squobb n'était venue les +troubler. + +--C'est cela, c'est cela! s'écria le journaliste relisant complaisamment +une note qu'il avait jetée sur son carnet, à la lueur du bec de gaz. Hé! +Borrowdale, permettez que je vous communique ce petit entrefilet? Pas +d'objection, n'est-ce pas? Je commence:-- + +«Fleesham est entièrement revenu de ses prétendus principes de libre +échange. Il comprend que le seul espoir de prospérité future pour +le Canada est l'établissement et l'encouragement des manufactures +indigènes. Quant à l'annexion aux États-Unis, elle serait préférable, +mais en sa qualité de loyal sujet de Sa Majesté, il n'ose encore en +proclamer l'efficacité. Il voit aussi que l'on ne peut faire fleurir +notre pays qu'en protégeant les produits manufacturés contre la +concurrence ruineuse de l'étranger.--Série d'articles à lancer +immédiatement en faveur de cette cause.» + +Ayant fini, Squobb guigna Borrowdale: + +--Eh bien! qu'en dites-vous? qu'en dites-vous? + +--Vous ne plaisantez pas? s'écria Borrowdale tombant d'étonnement en +étonnement. + +--Jamais, fit Squobb, se rengorgeant dans sa dignité d'éditeur. + +--Ah! donnez-moi la main. Donnez-moi la main. C'est magnifique, c'est +splendide, c'est... + +--Votre oeuvre! dit Fleesham. + +--Allons, allons, reprit Borrowdale, quand le premier moment de +l'excitation fut calmé, venez avec moi maintenant. Je veux vous montrer +quelque chose qui vous fera plaisir à tous deux. Squobb, vous vous +rappelez notre petit travail de l'autre matin. Eh bien, je vais vous +montrer le résultat. + +Passant son bras sous ceux de ses amis, il les entraîna à sa suite. + +Ils longèrent Queen street jusqu'à Spadina avenue, en causant de +l'heureuse métamorphose, et enfin s'arrêtèrent devant un petit cottage +propre, respectable, quoique sans prétention et sans recherche aucune. + +--Chut! fit Borrowdale. + +--Qu'est-ce donc? + +On entendait le bourdonnement d'une contredanse dominé par les accords +de l'antique et immortel violon. + +--C'est commencé! c'est commencé! s'écria Borrowdale, frappant +joyeusement dans ses mains. Superbe! Allez, mes enfants! En avant! + +En disant cela, il traversa un jardinet blanchi par la neige et frappa à +la porte, qui s'ouvrit sur-le-champ, comme par enchantement, et un joli +spectacle, un ravissant spectacle, ma foi, se présenta aux regards des +trois visiteurs! + +La porte donnait droit dans la pièce principale, et cette pièce +principale, toute resplendissante de lumière, était pleine de créatures +rieuses, heureuses, babillardes, folâtres, simples et franches, livrées +à toute l'ardeur de la plus aimable gaieté. A peine Borrowdale fut-il +aperçu que les danses cessèrent, le violon se tut et toute la bruyante +compagnie vint se presser autour de lui. + +Ce fut une avalanche de remerciements, une tempête de félicitations, +mille expressions de gratitude qui tombèrent sur sa tête. + +--Merci! ah! merci, monsieur, d'avoir bien voulu nous honorer de votre +présence, après tous les bienfaits dont vous nous avez comblés, criait +Mordaunt. + +Et le brave imprimeur paraissait en ce moment le plus heureux père qui +jouît d'une famille et d'un foyer. + +En dix jours, le contentement l'avait rajeuni de dix ans, et l'on +n'aurait pas supposé, en le voyant si gai, si jovial, que le chagrin et +le désespoir l'eussent jamais serré de si près. + +--Mais comment pourrons-nous vous témoigner notre reconnaissance? dit +madame Mordaunt, sur le visage et dans le maintien de qui on admirait un +changement aussi favorable qu'en son mari. + +La bonne dame poussait devant elle son petit Jean tout fier dans son +costume de _drap du pays_. + +Mark, Guillaume, Ellen étaient aux côtés des deux époux, et +partageaient, est-il besoin de le dire? le sentiment d'allégresse et +de reconnaissance générales;--tandis que Madeleine, la belle et +intéressante Madeleine--naguère si désolée, si abattue--rouge de +plaisir, de pudeur, passait timidement sa mignonne main par-dessus +l'épaule de Guillaume, son bienheureux et bien cher époux. + +C'était un gracieux tableau. + +La simplicité en formait les traits et la gaieté l'illuminait partout. + +Mais qu'était-ce que cela, qu'était-ce que tous ces éclats de joie, +comparés aux démonstrations que multipliaient, au centre de la +foule, les mains, bras, yeux, jambes, tête, et toutes les propriétés +corporelles, en un mot, de notre ami M. White, le musicien, le maître +des cérémonies, le généralissime de la soirée, dont le pétillant violon +avait transporté d'aise Borrowdale en arrivant à la maison? + +Tout cela, ce n'était rien, moins que rien--un atome dans +l'univers--quelque chose qui n'avait aucun droit, aucun titre au +parallèle, et peut-être est-ce la meilleure description qu'on en puisse +donner, car nulle plume inspirée par une idée mortelle ne pourrait +réellement lui rendre justice. + +--Allons, allons, mes amis, c'est trop, dit Borrowdale confus de +l'ovation dont il était l'objet. Je vais être obligé de me sauver si +vous continuez. Je vous ai promis de danser avec notre jolie Madeleine +aujourd'hui, et me voici tout prêt. Ne me forcez pas à enfreindre ma +promesse. Vous ne le voulez pas, n'est-ce pas? + +Quiconque aurait vu Fleesham, le rigide, l'inflexible Fleesham +interrompre son ami à ce point, s'élancer vers Madeleine, prendre par le +bras la jeune femme demi-effrayée, lui offrir ses excuses, protester +du chagrin que lui inspiraient ses torts envers elle, et taire mille +extravagances pour prouver son bon vouloir actuel,--se serait frotté les +yeux en se demandant s'il n'était pas le jouet d'une illusion. + +Cependant Fleesham fit tout cela, et d'une manière si irrésistible que, +cinq minutes après, il était au milieu des honnêtes ouvriers tout aussi +à son aise que chez lui. + +Ce n'est pas tout. + +Cédant à l'entraînement général, Squobb consentit à, descendre du +pinacle de son intelligence éditoriale pour jouer le rôle de simple +mortel, causer comme les autres, rire avec eux et se montrer bon garçon. + +La révolution était complète. + +Borrowdale en perdait la tête. + +--Allons, amis, s'écria ce dernier, pas d'interruption. Je n'ai qu'une +heure à vous consacrer. Il faut danser!--Monsieur White, accordez votre +instrument, et en avant la musique! + +White n'avait pas besoin d'être stimulé, comme bien vous pensez. Aussi +White n'hésita pas une seconde. + +En un clin d'oeil White fut à l'ouvrage, avec tout le zèle, l'énergie et +la force physique dont White était heureusement doué. + +Il fallait le voir envoyer finement, légèrement l'archet sur les cordes +et vivement donc! Paganini eût été jaloux des succès de White, bien sûr! + +Peut-être les notes n'étaient-elles pas toujours justes. Mais +qu'importe! elles étaient sifflantes. Elles travaillaient l'oreille et +White était enchanté, je vous laisse à imaginer. + +Alors commença une des plus grandes scènes dont peut-être ont été, +peuvent avoir été, ou seront témoins les âges passés, présents et à +venir. + +Contemplez le gros et joufflu Borrowdale s'emparant de la timide +Madeleine, aussi aérienne qu'une fée, et la faisant tourner, tourner +prestement au milieu des groupes de danseurs; et dites-nous si vous avez +jamais vu cela, si vous pensez le voir jamais. Puis c'est Guillaume avec +madame Mordaunt, et Mark avec une charmante fillette, potelée, aux joues +roses comme la pêche; puis encore Mordaunt qui suit la ronde avec les +petits enfants. + +N'est-ce pas assez pour animer les briques et le mortier de la chambre, +et entraîner la maison elle-même dans un galop! + +Mais quand Fleesham, le moral, l'immaculé le roide Fleesham, se mit en +branle, quand on le vit osciller, à droite à gauche, et lancer en avant +et tour à tour ses longues jambes, se dresser sur l'orteil, retomber +légèrement sur le talon, essayer des poses terpsichoréennes inédites, et +bondir gracieusement, s'incliner plus gracieusement encore devant Ellen, +lui passer délicatement la main autour de la taille et l'emporter +comme une plume au coeur de la danse, Borrowdale s'arrêta interdit, se +demandant si une catastrophe n'était pas imminente, si la terre n'allait +pas trembler dans ses fondements, et si le crin-crin de White n'était +pas la trompette du jugement dernier. + +Squobb ne put résister à un pareil exemple. + +Aussi bientôt le fidèle Achate parodiait-il son patron, avec autant +d'ardeur qu'il en aurait apporté dans la transcription sur son carnet +d'une de ses puissantes inspirations éditoriales. + +Les voici tous heureux, contents du présent, remplis de riantes +perspectives d'avenir. Nous ne pouvons désirer davantage, et ne voulions +pas moins pour eux; disons-leur adieu, et profitons de la leçon que nous +ont donnée leurs souffrances, tout en nous réjouissant de leur joie. + +--Mais Morland? + +--Un an après, mon cher lecteur, vous eussiez pu assister à son mariage +avec Laure Borrowdale. + +FIN + + + + TABLE DES MATIÈRES + + +L'ENFER. + + I. Le foyer du colon. + II. Pauvreté et manque d'ouvrage. + III. La maison abandonnée. + IV. Madeleine. + V. La scène change.--Un autre foyer. + VI. Un autre foyer.--Nouveaux malheurs. + VII. La recherche.--Le mauvais chemin. + VIII. Justice intolérante.--Un autre anneau. + IX. Tristes propos.--Justice professionnelle. + X. Les nouveaux venus.--Fleesham déconfit. + XI. Le champion du peuple et le philanthrope. + XII. Le contraste.--Le dernier chez nous, ou nous sommes tous chez + nous. + + +________________________________________________________ +PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DAVYL ET Cie, RUE DU BAC, 30. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by +Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER ET LE PARADIS DE *** + +***** This file should be named 18208-8.txt or 18208-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18208/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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