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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:47 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by
+Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'enfer et le paradis de l'autre monde
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: April 19, 2006 [EBook #18208]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER ET LE PARADIS DE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
+
+ L'ENFER
+ ET LE
+ PARADIS DE L'AUTRE MONDE
+
+
+
+ PAR
+
+ EMILE CHEVALIER
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE CENTRALE
+ 24, BOULEVARD DES ITALIENS
+ MDCCCLXVI
+
+
+A
+
+M. JOHN LOVELL
+IMPRIMEUR A MONTRÉAL (BAS-CANADA)
+_Témoignage de haute estime._
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+
+Il y a quelques mois, j'habitais une petite ville bourguignonne,
+renommée pour ses usines métallurgiques. Un jour, il m'arriva d'assister
+à une réunion chez des forgerons, qui témoignèrent l'intention d'émigrer
+au Canada, _parce qu'on y parle la langue française_. Connaissant, par
+un séjour de plusieurs années, le pays où ces braves gens voulaient
+aller, je combattis leur projet.
+
+«Rendez-vous aux États-Unis, puisque votre désir est de quitter la
+France, leur dis-je; mais gardez-vous de porter votre intelligence et
+vos bras dans les colonies britanniques de l'Amérique du Nord.»
+
+Et je donnai mes raisons.
+
+Ces raisons, on les trouvera exposées dans ce livre, publié, pour
+la première fois, en 1857, à Montréal, et tiré à cinquante mille
+exemplaires, tant en français qu'en anglais.
+
+Si quelques-uns des motifs qui l'ont dicté n'existent plus, comme le
+traité de réciprocité entre le Canada et les États-Unis, il n'en est pas
+moins toujours vrai que la Grande-Bretagne décourage systématiquement
+l'industrie et les arts utiles dans ses colonies; que, chaque année,
+les Canadiens eux-mêmes fuient une patrie où ils ne trouvent point de
+travail, malgré les immenses ressources naturelles dont abonde leur
+pays.
+
+Il n'en est pas moins toujours vrai que le Canada ne sera jamais
+prospère et grand que lorsqu'il se sera annexé à la République des
+États-Unis.
+
+H.-EMILE CHEVALIER.
+
+Paris, juillet 1866.
+
+
+
+
+ L'ENFER
+
+
+ CHAPITRE I
+
+ LE FOYER DU COLON
+
+
+Ce jour-là Toronto, la capitale du Haut-Canada; était froid, monotone et
+mélancolique. Épaisse aussi, bien épaisse était la neige sur les larges
+et tristes voies passagères. Dans les rues désertes, comme dans la
+campagne, à travers les arbres, au faîte des édifices, et loin, fort
+loin sur la baie silencieuse, ce n'était que neige!--neige ici, neige
+là, neige partout.
+
+Du nord s'élançait une bise piquante qui balayait les plaines,
+balayait la ville et balayait le lac; de lourds nuages noirs marchaient
+péniblement au ciel, et ils étaient tout chargés de neige, encore de la
+neige. Le vent les chassait lentement en gémissant, d'un ton lugubre, le
+long des artères de la cité.
+
+Chacun, chaque chose avait cet aspect triste qu'une journée aussi
+sombre, aussi glaciale pouvait évoquer.
+
+Les maisons elles-mêmes avaient l'air ennuyé et mal à l'aise. Il
+semblait qu'elles regardassent avec humeur les rues solitaires et se
+serrassent les unes contre les autres en tremblotant et se plaignant
+comme de véritables mortelles.
+
+Les fenêtres aussi étaient délaissées et n'annonçaient que trop combien
+peu on s'amusait dans les appartements qu'elles éclairaient.
+
+Les quelques traîneaux dont, de temps en temps, tintaient les
+clochettes à travers l'air froid et humide remplissaient d'une sensation
+désagréable par leurs sons discords et criards.
+
+Les piétons qui cheminaient sur les trottoirs étaient enveloppés
+jusqu'à mi-visage dans des fourrures et chaussés de mocassins. Ce qu'on
+apercevait de leur face était bleui par la vivacité de l'atmosphère, et
+ils se heurtaient gauchement, s'il arrivait qu'ils se rencontrassent le
+long de l'étroite piste.
+
+On aurait dit que tous étaient dehors contre leur gré, et qu'ils se
+hâtaient de rentrer chez eux, à l'exception de quelques individus de
+taille malingre, courbés, à moitié couverts contre les rigueurs de
+la saison, et qui se tenaient au coin des rues, regardant d'un oeil
+d'envie, tantôt les magasins, tantôt les gens confortablement vêtus qui
+les coudoyaient en passant.
+
+Les traits des pauvres malheureux portaient imprimée en caractères
+éloquents cette silencieuse requête:
+
+«Oh! il fait bien sombre et bien froid; vous avez une chaude maison pour
+vous abriter, vous; mais nous n'en avons pas, ou si nous en avons une,
+le vent y filtre partout, la neige s'y glisse et la pauvreté a laissé
+éteindre le feu dans l'âtre.»
+
+Si l'on se sentait mal et chagrin au coeur de la ville, au sein même du
+luxe et de la richesse de la populeuse cité, à plus forte raison il en
+était ainsi dans les faubourgs, sur les mornes marécages où de chétives
+habitations maigrement distribuées perçaient à peine les bancs de neige
+que la tourmente y avait entassés.
+
+C'est là que vivent les esclaves de la peine, les enfants de bien des
+maux, le misérable et le mendiant; là aussi hurlaient et se lamentaient
+les vents malicieux, le jour où commence cette histoire; là, ils
+soulevaient la neige et la fouettaient contre les pauvres demeures;
+là, ils tourbillonnaient, tourbillonnaient autour de chaque cabane,
+cherchant une ouverture pour entrer, sifflant avec furie quand ils
+l'avaient trouvée, ou s'éloignant bruyamment quand ils n'en découvraient
+pas et comme si toute leur malice était uniquement dirigée contre les
+déshérités de la fortune, de même que, dans le monde, le fort s'exerce
+surtout contre le faible, parce que ce dernier n'a rien pour se
+préserver de ses rudes attaques.
+
+Oui, souffle, mugis et fais rage, ô vent! tu as un rôle à jouer dans ce
+grand drame. Quelques-unes de tes victimes sont déjà bien misérables; tu
+penses encore à ajouter à leurs angoisses, ce n'est qu'un autre artifice
+dans ce long catalogue de détresse. Oui, quelques-unes sont déjà bien
+dénuées,--oui, même dans cette petite hutte autour de laquelle tu
+te livres à une hilarité si éclatante, si ironique--elles sont bien
+dépourvues, il ne manque pas de trous pour te laisser entrer; on ne peut
+t'expulser: entre donc, ô vent; nous 'te suivrons.
+
+C'était une des plus laides et des plus repoussantes cabanes qui fussent
+en ce lieu; et Dieu sait que la laideur ne manquait point parmi
+elles. La seule fenêtre qu'elle possédât était brisée et grossièrement
+raccommodée avec des haillons; la porte raboteuse paraissait avoir peine
+à se tenir sur ses gonds; l'escalier et diverses parties de la charpente
+extérieure avaient été enlevés, afin d'aider à résister momentanément
+à l'ennemi commun; et c'était, en somme, une habitation aussi
+inhospitalière qu'on en peut imaginer une pour abriter une portion de
+l'humanité.
+
+L'intérieur n'était pas moins repoussant que l'extérieur.
+
+Il se composait d'une seule chambre, dont le plancher, la tablette de
+cheminée et les lambris avaient disparu.
+
+Quelques braises, se consumant lentement dans le foyer sans chaleur,
+disaient assez pourquoi le peu de mobilier de cette pièce paraissait
+avoir partagé le même sort, car il était mutilé, défiguré, au point que
+ces restes semblaient bons tout au plus à faire aussi du feu.
+
+La neige moite s'était introduite de toute part. Elle marquait le sol en
+vingt places, et les vents coulis exhalaient de tout côté leur baleine
+glaciale.
+
+Vraiment, il ne faisait ni chaud ni bon dans la pauvre cabane ce
+jour-là!
+
+On y remarquait deux jeunes filles, puis un tout petit garçon accroupi
+en un coin de la cheminée, et leur mère portant un enfant à la mamelle.
+
+Les filles et la mère étaient assises devant les charbons agonisants.
+
+Leurs corps grelottaient et leurs visages étaient enfouis dans leurs
+mains, comme si elles eussent voulu échapper à leur dénûment en en
+bannissant mécaniquement l'image de leur esprit.
+
+L'aînée, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, levait de temps
+en temps la tête, jetant tristement ses yeux sur le taudis, puis sur sa
+mère qui pleurait, puis sur le petit garçon étendu près de l'âtre glacé,
+et puis elle replongeait sa figure entre ses doigts amaigris, avec
+une expression de douleur que rendait plus amère encore le silence qui
+enveloppait cette scène.
+
+Elle était belle pourtant la jeune fille! Ses formes ne semblaient point
+avoir été pétries pour donner asile au chagrin; et si le chagrin s'était
+logé chez elle, il n'avait pu la dépouiller de ses attraits; elle était
+charmante, toute pleine de grâces, quoique bien vives fussent les peines
+qui troublaient sa vie.
+
+Ses cheveux flottaient en désordre sur ses épaules, et les pommettes de
+ses joues brillaient d'un éclat de mauvais augure; mais dans ses grands
+yeux noirs rayonnait une beauté calme, et toute sa physionomie reflétait
+une tranquillité d'âme que la négligence ne pouvait déguiser et la
+misère qui l'environnait effacer entièrement. Il y avait quelque chose
+de céleste dans ce galetas, quoique les peines de notre monde l'eussent
+si affreusement marqué de leur cachet.
+
+La plus jeune fille n'était pas aussi belle que sa soeur. Mais elle
+avait la même physionomie et la même régularité de traits, dont on
+pouvait parfaitement retrouver l'origine dans le visage hagard, flétri
+par les soucis et encore distingué de la mère.
+
+Moins remarquablement symétriques que chez son aînée, ces traits la
+rendaient plus jolie et plus piquante.
+
+Quand elle redressait la tête, ses yeux étincelaient, au milieu d'une
+détresse si grande, d'une animation qui inspirait des appréhensions, car
+son regard disait que les malheurs dont elle était assiégée parlaient un
+langage étrange à son esprit inexpérimenté.
+
+Une ombre d'expression semblable nuançait parfois l'air de sa soeur,
+quoique cette ombre fût si affaiblie par l'éclat d'une beauté supérieure
+qu'elle était à peine perceptible.
+
+Bien que très-légères, ces teintes soulevaient néanmoins de terribles
+inquiétudes dans le coeur de la pauvre mère, par, lorsqu'elle arrêtait
+les yeux sur ses filles bien-aimées, elle secouait douloureusement
+la tête, soupirait, pleurait et pressait convulsivement le nourrisson
+contre son coeur, comme si une affliction nouvelle s'était emparée
+d'elle, et comme si les mots qu'elle aurait voulu prononcer s'étaient
+enfuis de ses lèvres.
+
+--O ma mère! c'est bien dur, c'est bien dur! s'écria tout à coup la
+fille aînée en pressant fébrilement sa tête entre ses mains. Nous ne
+pouvons, cependant, mourir de faim; mais que faire?
+
+Elle se leva et commença de se promener dans la chambre en serrant
+toujours sa tête avec ses mains et paraissant plongée dans un abîme de
+réflexions.
+
+Sa mère la suivait incessamment des yeux; mais elle avait le coeur trop
+gonflé de ses propres chagrins pour la pouvoir consoler par des paroles.
+
+--Ma mère, ma mère! reprit la jeune fille s'arrêtant et plongeant ses
+regards dans ceux de la pauvre femme, nous sommes bien infortunées!
+Voyez! peut-il y avoir un pire destin? Point d'ouvrage, il n'y en a pas
+dans tout le pays. Mon père a tout essayé. Mark aussi, et nous-mêmes
+avons essayé mille fois, mais inutilement: il n'y a rien, rien! Faut-il
+donc que nous mourions ainsi de faim, dites, ma mère?
+
+--Eh bien, moi je ne mourrai pas! fit la plus jeune, frappant ses genoux
+de ses poings fermés. Je ne sais pas ce qu'avait mon père de s'arrêter
+dans un pays aussi pauvre que celui-ci, tandis qu'il aurait eu tant
+d'ouvrage dans les États-Unis, s'il y était allé quand il le pouvait.
+Non, ça ne peut pas durer comme ça. J'aimerais mieux mourir la première.
+
+La malheureuse mère portait ses regards de l'une à l'autre de ses filles
+d'un air effrayé, comme si elle lisait dans leur agitation et leur
+langage quelque chose de plus épouvantable que toute la misère qui les
+entourait.
+
+--Non, non, Madeleine, Ellen, ça n'en viendra pas là. Un peu de
+patience, je vous prie; nous devons tous avoir un peu de patience,
+dit-elle tendrement.
+
+--A quoi bon la patience? repartit brusquement la cadette; si nous ne
+pouvons avoir d'ouvrage l'été, comment pourrons-nous en avoir l'hiver?
+Ça ne signifie rien que votre patience!
+
+--Oh! Madeleine! Madeleine! cria l'aînée; ne parle pas si durement à
+notre mère: ce n'est pas sa faute!
+
+--Je le sais bien, répliqua Madeleine; aussi je ne lui parlais pas
+durement.
+
+--Ah! c'est qu'en effet c'est bien dur, n'est-ce pas, ma mère? dit
+Ellen. Est-il possible d'être dans une si affreuse condition, quand tous
+nous voulons travailler, et quand il y aurait tout plein d'ouvrage dans
+le pays, si les Américains ne nous volaient pas tout, comme nous l'a dit
+le fabricant de cols de chemise? Et qu'est-ce que ça lui fait à lui,
+si les reliures des livres, ou les cartonnages, ou ce que nous pouvons
+faire est fait hors du pays, tandis qu'on nous laisse mourir de faim
+ou mendier ou faire Dieu sait quoi pour vivre? Hélas! il y a dans cette
+ville des centaines de filles dans la même position, à ce moment. Si
+notre père ou Mark pouvait faire quelque chose! mais il n'y a pas
+plus pour eux que pour nous dans tout le pays. Oh! que faire? que
+pouvons-nous faire? répéta-t-elle en se tordant les mains et en marchant
+follement dans la chambre. Mère, chère mère, on ne peut rester comme ça;
+c'est impossible, je le répète!...
+
+--Patience, Madeleine, patience, dit la pauvre femme. Ça ne durera pas
+longtemps ainsi, nous aurons bientôt un changement.
+
+--Bientôt, c'est encore trop longtemps! fit Madeleine d'un ton amer.
+Y a-t-il encore de l'espérance? croyez-vous qu'il y ait encore de
+l'espérance?
+
+Et la malheureuse fille vint tomber aux genoux, de sa mère.
+
+--Non, s'écria Ellen, non, je n'en vois point; il n'y en a point. Est-ce
+que tous ces pauvres gens qui, comme nous, sont sans ouvrage ne seraient
+pas heureux de travailler s'ils avaient du travail? Ils ne le peuvent
+pas plus que nous, voilà tout. Ici ce sont les étrangers qui font tout,
+mais les habitants, on les laisse mourir de faim, voilà ce que vous
+dirait un enfant. Qu'est-ce que notre père est venu faire ici? Jamais
+nous n'avons porté d'aussi misérables haillons! ajouta-t-elle en
+regardant avec une sorte de honte les guenilles qui composaient son
+habillement.
+
+En entendant ces plaintes, la pauvre mère était toute troublée, et son
+coeur battait fort, car l'avenir lui apparaissait certainement sous
+des couleurs aussi sombres qu'à ses filles, et le présent était, hélas!
+intolérable.
+
+A ce moment la porte de la hutte s'ouvrit et un gamin de dix ans, dont
+les vêtements en lambeaux étaient chargés de neige, arriva en gambadant
+dans la chambre.
+
+Dans ses petits bras, rougis et gercés par le froid, il tenait quelques
+morceaux de bois à brûler.
+
+--Tenez, maman, dit-il en jetant son fardeau sur les cendres chaudes,
+voilà du bois.
+
+Tu es un bon garçon, Jean, répondit sa mère en le caressant. Comme tu as
+froid! tu dois être gelé. Mais ou as-tu eu ce bois, Jean?
+
+--Oh! bien, je l'ai eu, répondit-il en détournant la tête.
+
+--Mais où, Jean?
+
+--Écoutez donc, il n'y a personne qui voudrait m'en donner, vous le
+savez bien, répliqua-t-il négligemment, et puis il vous faut du feu;
+ainsi j'ai eu ce bois-là et j'en aurai encore.
+
+--Oh! Jean, Jean, tu ne l'as pas volé? s'écria la malheureuse mère,
+donnant le nourrisson à sa fille cadette, et s'agenouillant devant le
+petit garçon, qu'elle examina avec une anxiété fiévreuse.
+
+--Jean, mon cher Jean, dis-moi que tu ne l'as pas volé?
+
+--Eh! ma foi, peut-être que oui, dit-il maussadement. Pourquoi aussi
+ne voulait-on pas me donner du bois? Il vous fallait du feu, maman. Je
+n'aurais pas fait ça pour moi. Mais pour vous... D'ailleurs, Tom William
+le fait, et il dit qu'il n'y a pas de mal à ça, si on ne peut avoir
+d'ouvrage pour acheter du bois. Et comme ça, c'est bien, n'est-ce pas,
+maman? dit-il en sautant dans la chambre pour se réchauffer.
+
+--Non, non, Jean, c'est très-mal; tu vas reporter ça... et tout de
+suite. Il ne faut pas voler, même pour ta pauvre mère, Jean. Nous ne
+pouvons rester sans feu, c'est vrai; mais tu ne dois pas être un voleur,
+non, non! Prends-moi ce bois et, reporte-le comme un honnête garçon,
+dit-elle, en essayant de lui replacer le fagot dans les bras.
+
+--Non, je ne le reporterai pas, dit-il en rejetant le bois dans le
+foyer; je ne le reporterai pas, quand vous êtes tous gelés et qu'il n'y
+a pas un brin de bois à la maison. Prenez-le pour cette fois, maman, et
+peut-être que je n'en chiperai plus jamais.
+
+Ah! jeune enfant, voilà que tu voles! Et que te dit la justice? Ses
+ministres voient-ils en toi les semences du crime dont les cachots
+cueilleront le fruit? voient-ils en toi le germe de ce qui constitue
+les coupables? Leur main va-t-elle s'étendre vers toi pour t'administrer
+l'antidote au poison qui déjà circule en tes veines, ou n'ont-ils rien
+que le châtiment pour le cultiver et le développer, pour que les prisons
+ne soient pas vides et que les cours de police ne chôment pas?
+
+--Ce n'est pas tout, continua le petit Jean, tirant de sa poche une
+pièce de monnaie et un billet tout froissé; tenez, regardez, maman, ce
+que m'a donné un homme, pour porter cette lettre à Madeleine.
+
+Les joues de la jeune fille pâlirent affreusement.
+
+D'une main tremblante elle arracha la lettre à son frère et la cacha
+dans les plis de son corsage; mais ce fut sans mot dire, et sa confusion
+n'en fut que plus apparente.
+
+Un horrible soupçon avait jailli dans le sein de la mère; des larmes
+brûlaient les paupières de la pauvre femme.
+
+--Oh! Madeleine, Madeleine! s'écria-t-elle après un instant de pénible
+silence, de qui vient cette lettre? Est-ce de Guillaume, Jean?
+
+--Non, ce n'est pas de Guillaume, maman; c'est d'un monsieur.
+
+--Madeleine, ça paraît bien drôle, dit la mère éperdue; confie-moi ce
+que c'est. Tiens voici ton père qui rentre, je vais tout lui dire.
+
+--Non, ma mère, non, je vous en prie! s'écria la jeune fille en
+apercevant un homme qui passait près de la fenêtre et se dirigeait vers
+la porte; non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout, mais ne le
+lui dites pas!
+
+--Madeleine, ma pauvre Madeleine! fit la malheureuse femme tombant à
+genoux et saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce misère nous
+tuera tous! Madeleine, ma pauvre Madeleine!
+
+Venez, vous les heureux du monde et contemplez ce tableau.
+
+C'est le temps de fêter, de danser, de vous réjouir; c'est le temps de
+vanter les charmes de la vie; mais avant que vous ne vous soyez plongés
+trop avant dans l'ivresse de vos plaisirs, détournez-vous un instant du
+sentier jonché de fleurs où vous passez l'existence et jetez les yeux de
+ce côté.
+
+Si c'est une fable que nous écrivons, s'il n'y a point de vérité dans
+les portraits, ah! soyez aveugles si vous le voulez; mais s'il est vrai
+qu'à votre porte même la misère grelotte de froid et de faim; s'il est
+vrai que telles sont les tristes réalités du jour, qui se multiplient et
+grossissent dans les grandes villes canadiennes à mesure que s'écoulent
+les années, alors il est bon, pour vous qui êtes riches, contents et
+prospères, que vos oreilles soient ouvertes, que votre main s'étende
+aux malheureux; car, si vous ne pouvez leur donner un abri et du pain
+en échange du dur travail qu'ils feraient volontiers pour vous, il vaut
+mieux les traiter en mendiants, leur jeter une froide aumône, ou les
+chasser épouvantés de vos rivages, que de les abandonner aux serres du
+besoin. Ils ne veulent ni être des quêteux ni fuir la terre qui
+leur donnera du pain. Ils ne demandent qu'à travailler pour vivre;
+à travailler pour que leurs enfants aient du pain! Pourquoi donc
+n'entend-on pas leur prière dans cette vaste contrée? Pourquoi ne
+profite-t-on pas au Canada de sources de richesses qui feraient de ce
+beau pays un immense empire? Pourquoi, là où la nature a été prodigue de
+ses bienfaits et où elle a donné des trésors qui satisferaient largement
+vingt millions d'habitants; où rien ne manque pour asseoir les bases
+d'un gigantesque royaume et le rendre florissant, pourquoi, là, le génie
+et l'habileté des deux races française et saxonne manquent-ils à ce
+degré que les pauvres éparpillés sur cet immense et fertile territoire
+sont sans pain et se sauvent par milliers de ces bords, pour aller
+dire aux habitants des contrées lointaines: «Les Canadiens sont dans la
+pénurie, n'émigrez point chez eux.» C'est là, ô Canadiens, le problème
+que vous avez à résoudre; et si vous vous levez et jetez un regard sur
+vos affaires, vous verrez que le temps est venu.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+
+ PAUVRETÉ ET MANQUE D'OUVRAGE
+
+
+Pourquoi donc t'arrêter là, pensif, au seuil de ta porte? Pourquoi tes
+yeux sont-ils humides et ta main tremble-t-elle sur le loquet? Ton coeur
+ne devrait-il pas bondir de joie et ton visage rayonner d'allégresse:
+car c'est là ta maison, si je ne me trompe, et tes enfants t'attendent?
+
+Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pères et maris des familles
+heureuses! Il hésite, il chancelle presque; son esprit se replie
+douloureusement sur lui-même; il craint jusqu'au regard de ceux qu'il
+chérit: peut-il compter la somme de ses lourds chagrins?
+
+Entre, entre, misérable! Pour toi point d'espoir: comme deux galériens,
+la pauvreté et toi êtes rivés à la même chaîne; ton aspect ne la
+chassera point du taudis;--n'avez-vous pas, elle et toi, taille grêle,
+membres décharnés, visage famélique, vêtements en haillons?
+
+Il se nomme Mordaunt. Il a immigré au Canada avec sa famille, dans
+l'espoir d'améliorer sa condition et de trouver un foyer pour ses chers
+enfants.
+
+Mais, au lieu de l'abondance, c'est la pauvreté qui lui a tendu les bras
+en débarquant; au lieu du bourdonnement de l'industrie, du résonnement
+de l'enclume, des joyeux bruissements des métiers à tisser, du
+sifflement des machines à vapeur, les lamentations et les plaintes des
+malheureux remplissent les chemins, et tout en mettant le pied sur le
+rivage, l'émigrant a vu s'évanouir ses plus chaudes espérances.
+
+Pourquoi? C'est à vous de répondre, ô Canadiens!
+
+Les enfants aimaient leur père, la femme aimait son mari.
+
+Quand il parut, ils refoulèrent leurs douleurs.
+
+Mais il se fit aussitôt un silence lugubre, mortel dont tout leur amour
+ne put bannir la funeste impression, et sur leurs joues s'étendit une
+pâleur que nulle affection ne pouvait masquer.
+
+Dans le coeur du pauvre homme se ficha une nouvelle angoisse. De ses
+lèvres disparut le maladif sourire qu'il y avait appelé, et il se prit à
+promener autour de lui un regard incertain, comme s'il doutait qu'il eût
+bien fait de franchir le seuil de sa demeure.
+
+--Allons, Edouard, dit sa femme, qui avait déjà lu sur sa mine effarée
+qu'il revenait affamé et sans avoir réussi dans ses démarches; allons,
+Edouard, ne reste pas au froid et viens t'asseoir près du feu; tu dois
+avoir bien froid, et tu n'as rien mangé depuis ce matin. Jean, fais un
+bon feu, mon gentil garçon. Et toi, Ellen, prépare quelque chose à dîner
+pour ton père. Nous ne t'attendions pas, Edouard, parce que nous ne
+savions pas à quelle heure tu rentrerais. Il fait bien froid dehors,
+n'est-ce pas?
+
+--Marguerite, dit-il tendrement, tu es trop bonne.
+
+Et en prononçant ces paroles, son corps tremblait d'émotion. Il s'assit
+et s'enfonça le visage dans les mains.
+
+Merci, merci à vous, Marguerite!
+
+Oui, c'est une simple, mais bien vive affection qui vous inspire.
+
+Il ignora les douleurs qui vous percèrent le coeur, quand vos lèvres
+encouragèrent votre enfant, votre enfant voleur, à allumer le fagot
+dérobé, afin d'égayer un peu le pauvre père désolé.
+
+Oui, et ce fut une sainte tendresse aussi qui vous engagea à lui cacher
+que le saloir et la huche étaient vides et à inventer la fable du dîner
+habituel.
+
+Oui, et il vous aime à, cause de cela. Et quand les mauvais jours seront
+passés, quand l'été sera revenu, votre récompense, ô Marguerite, sera
+bien grande!
+
+--Marguerite, dit Mordaunt dès qu'il fut suffisamment maître de son
+émotion, il est inutile de nous le cacher plus longtemps, il n'y a pas
+du tout d'ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que deux alternatives,
+Marguerite:--ou de demeurer ici et y mourir de faim, ou de nous en aller
+avant qu'il ne soit trop tard.
+
+--Eh bien, Edouard, s'il y a encore une chance, partons: c'est notre
+devoir.
+
+--Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible
+chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays
+que celui-ci! Ah! je suis bien fâché d'y être venu. Il n'y a d'ouvrage
+pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe
+imposée à la charité des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser
+partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides
+ou de les voir remplies de quêteux et de vagabonds.
+
+--Le fait est que c'est bien désolant, Edouard; mais peut-être les gens
+d'ici n'y peuvent-ils rien.
+
+--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré sur ses
+enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi?
+reprit-il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée. Quelle est la
+raison de toute cette misère? Si le Seigneur avait fait de ce pays
+un désert stérile, improductif; s'il ne l'avait pas comblé de ses
+bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce
+n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le
+pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir où les, étrangers nous
+ont enlevé le pain de la bouche. Ah! il y en a à faire de l'ouvrage
+dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les étrangers, et à
+meilleur marché, mais on nous plante là, pieds et poings liés pour
+ainsi dire, tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous pourrions
+gagner, et même notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs
+habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous
+voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que ça ressemble
+à de la justice? s'écria le pauvre homme excité par la révoltante
+absurdité du tableau qu'il venait de tracer.
+
+Tu as raison, Mordaunt! c'est là une étrange justice, ou la justice est
+aveugle! Il faut que ta modeste simplicité creuse plus profondément que
+la science de ceux qui déclament dans les parlements, sans quoi cette
+naïve plainte n'aura point d'écho. Tu as bien raison de t'étonner.
+Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent être
+surprises de cette étrange politique qui nourrit, vêtit et enrichit
+l'étranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais
+débarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux
+États-Unis, et l'abondance, la félicité deviendront votre partage comme
+le leur.
+
+--Oh! papa, dit l'aînée des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de
+nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service?
+
+Un instant le père la considéra avec une morne tristesse, puis il
+s'écria:
+
+--Non, mon enfant; non, vous n'avez pas été élevées pour ça. Pourquoi
+ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant
+rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un métier avilissant
+sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a
+besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille,
+envoyer l'un d'un côté, l'autre de l'autre pour être esclaves chez les
+riches; j'aurais pu faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non,
+mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop
+tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis
+vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul. Non, non, je
+ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous,
+Marguerite. Comme ça, je vous aurai toujours sous ma protection et nous
+mendierons ensemble, s'il le faut.
+
+Madeleine, qui, depuis l'arrivée de son père, s'était assise en un coin
+et avait tenu ses regards baissés vers le sol, les releva vers lui au
+moment où il prononça ces mots.
+
+Remarquant la vive anxiété qui se peignait dans les traits de sa fille,
+Mordaunt s'avança vers elle et dit, en lui posant affectueusement la
+main sur la tête:
+
+--Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre.
+Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frère
+Mark, pauvre garçon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du
+courage, tu auras une nouvelle robe avant Noël.
+
+--Non, non, mon père, s'écria-t-elle, les larmes aux yeux et en
+s'attachant passionnément à son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre
+mère ne pourrait jamais marcher dans la neige si épaisse; ça la tuerait,
+ça nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester où nous sommes.
+Maman, chère maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mère, vous
+ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais
+mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman!
+
+La mère regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrèrent, et elles se
+comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaça, sa langue
+resta attachée à son palais. Elle se releva silencieusement, retourna
+s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mélancolie de ses
+pensées.
+
+D'étranges pensées sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se
+trouble en s'arrêtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime,
+Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et
+l'humanité est très-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misère
+l'a aveuglée: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous!
+
+Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et de se briser contre la
+cabane, la lune filtre les rayons de sa lumière souffreteuse dans le
+pauvre logement, et, rassemblés autour des dernières braises mourantes
+du bois volé, les habitants parlent de leur prochain départ, demain.
+
+--Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me
+demande où il a pu être toute la journée. L'as-tu vu depuis ce matin?
+
+--Non, le pauvre enfant, non... Il a presque perdu la tête. C'est un bon
+ouvrier, pourtant; aussi ferme à l'ouvrage que pas un. Avant de venir
+ici, il était industrieux; mais n'avoir rien à faire! ça lui a dérangé
+l'esprit. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit tombé en mauvaise
+compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le
+lui dire. Mais ce n'est pas étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien
+heureux de venir.
+
+--Oh! maman, maman! s'écria la plus jeune fille, se levant alarmée par
+un bruit de l'extérieur.
+
+--Écoute, Edouard, écoute! fit la mère effrayée; le tocsin! Mark, Mark,
+mon pauvre cher enfant, où est-il?
+
+Mordaunt se leva et prêta l'oreille. Le lugubre tintement des cloches
+augmentait de plus en plus, et de nombreuses clameurs semblaient
+annoncer un incendie considérable.
+
+--Vite! s'écria Mordaunt; Ellen, mon chapeau! N'ayez pas peur, enfants,
+j'espère que ça ne sera rien.
+
+Il allait se précipiter vers la porte, quand elle fut tout à coup
+ouverte; un grand jeune homme maigre, à la mine hâve, égarée, entra et
+la referma violemment.
+
+Il paraissait ivre.
+
+--Hourra! en voici un autre! Ça va, ça va, ma mère! Nous vous tirerons
+de là, quand nous devrions brûler toute la ville! Vive le feu, ma mère!
+
+--Mark, dit sévèrement Mordaunt en saisissant le jeune homme par le
+bras, je t'ai averti, tu ne coucheras plus ici, si tu as commis ce
+crime. Tu es mon fils, mais n'importe, je ne garderai pas chez moi un
+incendiaire. Ainsi, va où tu voudras, il n'y a plus place ici pour toi.
+
+--Oh! Edouard, Edouard, pardonne-lui cette fois.
+
+--Bah! qu'est-ce que ça fait? s'écria le jeune homme échappant, en
+chancelant, à, l'étreinte de son père. Il nous faut de l'ouvrage,
+n'est-ce pas? Ils sont riches--nous prenons garde à ça--ils
+reconstruiront, ça ne les appauvrira pas et ça nous donnera du pain.
+Justice! c'est tout ce que nous voulons! hurla-t-il en se jetant tout de
+son long devant le foyer éteint.
+
+--Tais-toi, dit le père.
+
+--Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa mère et ses soeurs qui
+s'étaient groupées avec effroi au milieu de la chambre; voyez, elles
+n'ont ni feu ni à manger. Brûlez donc tout, c'est moi qui vous le dis;
+c'est ce que je ferais, moi!
+
+--Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit Mordaunt. Si tu ne viens
+pas m'aider à remédier au mal que tu as fait, j'irai te dénoncer
+moi-même, quoique tu sois mon propre fils--oui, Mark!
+
+Il se leva et courut à la porte.
+
+--Bon Dieu! exclama-t-il, après l'avoir ouverte, en voyant les lueurs
+embrasées qui se réfléchissaient au ciel et rougissaient jusqu'au tapis
+de neige étendu sur les rues et les maisons; bon Dieu! quel spectacle!
+Marguerite, amène-le ici. Tu m'entends, je ne puis supporter ça, quoique
+je sois son père! Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en étendant ses bras
+vers la populeuse cité et en se précipitant à travers la neige; voyez,
+mon Dieu, ce que font de nous ces ministres aveugles! nous venons leur
+demander du travail, et ils nous rendent criminels...
+
+Montrez-vous maintenant, grands champions du peuple, et contemplez ce
+spectacle! vous qui vous posez comme les défenseurs des droits du
+peuple et le grisez de vos fables politiques contemplez-le! Il n'y a
+pas d'invention ici. Le tocsin a souvent retenti à vos oreilles, et les
+sinistres lueurs d'une conflagration ont souvent brillé sur vos
+maisons. Êtes-vous capable de calmer les souffrances de ce pauvre père?
+Pouvez-vous sécher les larmes qui jaillissent des yeux de cette mère
+outragée, et pouvez-vous mettre un terme aux tiraillements qui déchirent
+les entrailles de leurs enfants affamés? Ils sont venus pour travailler,
+pour être honnêtes au milieu de vous, pour vous être utiles, et voyez ce
+qu'ils sont!
+
+Le jeune homme fit peu attention à l'excitation qu'il avait causée.
+
+Au lieu de suivre son père, il s'étendit sur le plancher à demi défoncé
+et commença à discuter, par des lambeaux de phrases alcoolisées, la
+justice et la convenance de ce qu'il avait fait.
+
+La mère revint s'asseoir en pleurant; elle ne dit rien, de peur
+d'irriter son fils; aussi le silence rentra-t-il dans le taudis, chacun
+de nos personnages s'enfonçant sous le suaire de ses afflictions.
+
+Depuis longtemps ils étaient dans cette position, quand la silhouette
+d'un homme se dessina, en passant et repassant à diverses reprises,
+devant la fenêtre de la cabane.
+
+Seule, Madeleine remarqua cette apparition.
+
+A sa première vue, la jeune fille se leva. Elle était pâle comme un
+linceul. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la fenêtre et sur sa mère
+et sur sa soeur, mais celles-ci n'avaient rien aperçu.
+
+Un instant Madeleine resta debout, hagarde, incertaine. Ses paupières
+étaient mouillées de larmes; son sein battait à rompre sa poitrine.
+
+Elle se tordit les mains avec une expression de douleur navrante.
+
+Elle lutta violemment. Mille émotions la torturaient. Son amour pour ses
+parents, pour sa religion, et puis...
+
+Qui pourrait expliquer les sensations qui soulèvent son coeur? qui
+pourrait dire d'où lui viennent ces affreuses incertitudes? Personne! A
+personne donc le pouvoir de la juger.
+
+L'âme est une puissance étrange. Dieu seul peut lire et bien lire dans
+ses replis.
+
+A vous, cela est défendu.
+
+--Ellen! s'écria tout à coup madame Mordaunt sortant en sursaut d'une
+longue rêverie, où est Madeleine?
+
+--Mais je ne sais pas, répliqua celle-ci d'un ton à demi éveillé; je ne
+l'ai point vue sortir...
+
+--Seigneur mon Dieu! elle est sortie avec son chapeau[1]! Où peut-elle
+être? s'écria la pauvre mère, s'élançant vers la porte.
+
+[Note 1: On sait qu'en Amérique le chapeau est la coiffure ordinaire
+des femmes, même dans les plus basses conditions.]
+
+Tout était calme au dehors. La, lune brillait d'un éclat mat sur
+la blanche neige; le vent avait cessé de souffler, mais il faisait
+très-froid.
+
+Madeleine ne paraissait point auprès de la maison.
+
+Sa mère appela; mais Madeleine ne répondit pas.
+
+Pauvre mère, elle lut dans cette pâleur livide et dans cette
+tranquillité glaciale répandues autour d'elle une autre page du livre de
+ses chagrins!
+
+Rentrant dans la chambre, elle tâcha de réveiller son fils, qui gisait
+presque sans connaissance sur le plancher.
+
+--Mark, Mark! ta soeur Madeleine est partie; Vite, Mark, mon brave
+garçon, cours après ta soeur. Oh! Madeleine, Madeleine, ma pauvre fille!
+
+--Aller où? balbutia le dormeur se soulevant sur le coude et étendant
+sur sa mère un regard hébété.
+
+--Oh! le ciel me vienne en aide, car je ne sais où... Mark, va la
+chercher, si tu l'aimes, va! Je t'en prie, ramène-la, Mark, ramène-la!
+
+Le jeune homme passa la main sur son front appesanti par l'ivresse,
+regarda vaguement çà et là, mais ne parut pas comprendre.
+
+--Madeleine partie! dit-il pourtant en se mettant debout. Où ça partie?
+Comment?--où est-elle allée?
+
+--Mais elle vient de partir... Tu peux la sauver... tu peux la trouver;
+mais va, cours après elle. Ça me tuerait, vois-tu, Mark, s'il lui
+arrivait quelque chose!
+
+--Ma mère, dit Mark, qui parut renaître quelque peu au sentiment...
+elle n'est jamais sortie ainsi; avez-vous jamais su quelque chose?...
+Le connaissez-vous, ma mère?... Mais c'est impossible!... Elle ne serait
+pas partie comme ça... Donnez-moi mon bâton. Je les trouverai; n'ayez
+pas peur... Allons, ça donnera encore lieu à d'autres crimes qu'à des
+incendie... Je les trouverai; n'ayez pas peur... pas peur... ma mère!
+
+En prononçant ces mots, il s'élança furieusement sur la voie publique et
+suivit une petite trace qui semblait avoir été nouvellement faite sur la
+neige et allait du côté de la ville.
+
+Le père revient du théâtre de l'incendie allumé par son fils.
+
+Sa femme et sa fille Ellen pleurent à chaudes larmes; leurs sanglots
+font saigner son coeur.
+
+--Marguerite, quel nouveau malheur? pourquoi pleures-tu?
+
+--Oh! Edouard, cher Edouard! notre Madeleine, notre pauvre Madeleine est
+partie... je ne sais où. Et je n'ose te dire ce que je soupçonne...
+
+Ce qu'elle voulait lui cacher, il le voit dans ses yeux rougis de
+larmes. Ce coup manquait à ses douleurs.
+
+--Marguerite, nous la retrouverons, dit-il d'une voix sombre; calme
+tes craintes jusqu'à mon retour. Madeleine a toujours été fidèle à
+ses devoirs, et sans doute tous nos enfants ne deviendront pas mauvais
+sujets dans ce pays. Nous la retrouverons...
+
+Le malheureux père n'en dit pas davantage. Il sort de nouveau pour
+chercher sa fille qui lui est si chère, et le voilà qui court comme un
+fou à travers la neige.
+
+Sa tête est brûlante et son âme est en proie à mille tourments.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ LA MAISON ABANDONNÉE
+
+
+La nuit s'est écoulée; la matinée grise et froide commence à se montrer,
+sa lueur terne arrive paresseusement dans la cabane.
+
+Qu'y voyons-nous?
+
+Une mère et ses enfants, étendus sur le même grabat, goûtent les
+bienfaits du sommeil, cet avant-coureur du ciel qui apporte le repos
+même à l'âme troublée.
+
+Regardez-les.
+
+Elle est couchée dans un coin, là où la neige s'est introduite et a mêlé
+à la paille ses glaciales constellations. Sur elle, pauvre femme,
+le froid de la nuit a jeté une mantille de frimas et souffle la bise
+pénétrante. Son nourrisson est cramponné à sa poitrine et l'haleine du
+pauvre petit se gèle en blanches concrétions le long de la chevelure de
+sa mère, qui pend par mèches éparses, épaisses, roidies sur son front.
+
+Elle tressaille, soulève la tête, et ses yeux injectés de sang sont
+tournés vers la porte.
+
+Elle écoute.
+
+Mais tout est encore tranquille au dehors et, avec un profond soupir,
+elle se laisse retomber et presse l'enfant contre, son coeur.
+
+Elle tressaille encore, soulève de nouveau sa tête et la laisse choir
+sur le grossier oreiller.
+
+Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et obscurcis; mais aussi,
+durant cette longue et fatigante nuit, le sommeil n'a pas un seul moment
+versé sur elle son baume réparateur.
+
+Ellen est couchée à côté de sa mère.
+
+Elle dort, mais d'un sommeil agité interrompu par la fièvre et le
+frisson; ses dents s'entre-choquent; elle étire ses membres engourdis
+et pousse des cris rauques, en demandant qu'on chasse la neige qui tombe
+sur son corps demi-nu; elle ne jouit d'aucun repos, car son misérable
+lit est trop froid, ses douleurs trop poignantes.
+
+De l'autre côté est le petit voleur.
+
+Souvent sa mère le couvre de baisers passionnés, car dans son sommeil il
+demande, en suppliant, du pain.
+
+Infortunée, cette prière la remplit de terreurs; elle soupire
+profondément, et, tremblante, serre plus fort l'enfant contre son sein.
+
+Venez donc, vous dont les membres s'étendent voluptueusement chaque
+soir sur l'édredon, dans l'oubli des fatigues et le charme des rêves
+agréables, venez donc voir cette scène! Ce n'est pas une fable: les
+faits sont devant vous.
+
+La matinée était déjà bien avancée, et les yeux de Marguerite, qui
+avaient été si longtemps rivés sur la porte, s'étaient fermés de
+lassitude, alors que ses enfants, devenaient plus remuants, comme il
+arrivait ordinairement aux approches de ce réveil à leur détresse
+réelle dont les songes n'étaient que les ombres, quand la porte s'ouvrit
+doucement pour laisser entrer le mari et le père de toutes ces misères.
+
+Son maintien était calme et la résignation semblait de nouveau gravée
+sur son visage.
+
+Mais quand ses regards tombèrent sur les dormeurs, sa quiétude apparente
+l'abandonna; il recula en joignant les mains et leva les yeux au ciel.
+
+Pauvre homme!
+
+Ses yeux se reportèrent sur les dormeurs et les considérèrent pendant
+quelques secondes; puis il poussa un gros soupir, se retourna, sortit
+sans bruit de la chambre et fit signe d'entrer à un individu qui se
+tenait au dehors.
+
+C'était un jeune homme qui, malgré le mauvais état de ses vêtements, le
+désordre de sa barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et même de
+bonne mine.
+
+Sur son front large, découvert, on voyait briller la bienveillance et la
+générosité qui animaient son âme.
+
+Il portait du bois dans ses bras.
+
+L'ayant déposé aussi doucement que possible sur le sol, il alluma du
+feu.
+
+--Merci, merci, Guillaume; tu es un digne garçon.
+
+--Oh! Edouard, Edouard! s'écria Marguerite s'éveillant au son de cette
+voix. Où est-elle? L'a-t-on ramenée?
+
+--Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en affectant un sang-froid
+bien loin de son coeur, Madeleine s'est éloignée de nous pour quelque
+temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramènera, mais à présent;
+nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand
+malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le coeur; mais il faut se faire
+violence. Nous avons beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous
+aujourd'hui, ma bonne femme.
+
+L'infortunée le regarda avec égarement, et retomba sur la paillasse en
+poussant un faible cri.
+
+--Marguerite, reprit-il en s'agenouillant à son chevet et en posant la
+main sur sa tête en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si
+chère qu'elle puisse nous être, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous
+en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir
+hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils
+tous pour une seule? Nous pouvons leur éviter un sort semblable, pire
+peut-être; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle
+ne la protège pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la réclamer.
+C'est un devoir sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prières,
+mais nous devons la laisser à présent, afin de chercher à subvenir aux
+besoins des autres. Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de nous
+la ramener.--Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume
+a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous avons
+fort à faire: j'attends de vous tous obéissance et courage; la
+Providence fera le reste.
+
+Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la
+main.
+
+Puis elle se sortit de sa couche glacée, en montrant cette sérénité que
+donne la résignation.
+
+Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car il sentait la violence du
+combat intérieur qu'elle avait à soutenir, et qu'il lui faudrait encore
+remporter sur ses affections pour lui obéir et le suivre là où il
+jugerait convenable d'aller.
+
+--Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous êtes bien
+obligeant et nous vous sommes très-reconnaissants.
+
+Elle le regarda et secoua mélancoliquement la tête.
+
+Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs âmes
+s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient était trop élevé pour pouvoir
+être traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets.
+
+--Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous réunis autour du feu et
+que le dernier morceau de pain leur eut été distribué, nous quitterons
+ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien
+que nous devions nous attendre à en voir de dures pendant le voyage,
+nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous
+pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais
+pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils
+s'en vont tous et nous attendent. De cette façon nous formerons une
+grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont réussi
+à, construire un grand traîneau pour le voyage. Nous le tirerons à tour
+de rôle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller.
+On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher,
+tu comprends? C'est à décider en dernier lieu:--partir aujourd'hui ou
+rester à tout jamais où nous sommes.
+
+--Le faut-il? le faut-il, Edouard? dit sa femme, lui posant sa main sur
+l'épaule et le regardant avec une indicible expression de douleur. Oh!
+c'est une terrible alternative! Pauvre Madeleine! ma pauvre fille!
+
+--Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit Mordaunt, son frère et
+Guillaume resteront ici. Tu peux te fier à eux.
+
+--Oh! oui, oui, oui, s'écria-t-elle. Vous resterez pour la retrouver,
+Guillaume.
+
+--C'est avec bonheur que je serais parti avec vous, madame Mordaunt, dit
+le jeune homme; oui, avec bonheur; mais maintenant...
+
+Il lui lança un regard brûlant de douleur, mais sans rien pouvoir
+ajouter.
+
+--Vous êtes bon, bien bon, Guillaume, dit la pauvre femme. Vous la
+retrouverez, vous la ramènerez, n'est-ce pas? Elle était misérable ici,
+bien misérable, voyez-vous! Personne ne sait tout ce qu'elle a souffert.
+Nous ne devons pas la juger. Vous nous la ramènerez, Guillaume!
+
+--Madame Mordaunt! s'écria passionnément le jeune homme; je la connais,
+madame Mordaunt, et je suis sûre qu'il y a quelque chose que nous ne
+savons pas. Ne pensez pas qu'elle ait tort, madame Mordaunt; non, ne
+le pensez pas. Quelqu'un peut avoir tort, mais ce n'est pas Madeleine.
+Attendez qu'elle revienne, et vous verrez, madame Mordaunt! Mark et moi
+avons entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons.
+
+La mère le remercia par un regard chargé de reconnaissance, et le père
+lui serra chaleureusement la main.
+
+Guillaume était fort agité; il était facile de voir que, tandis que sa
+langue défendait si noblement l'infortunée jeune fille, dans son esprit
+s'élevaient d'horribles soupçons que ne pouvaient entièrement bannir sa
+bonne foi et sa bienveillance.
+
+Il avait quitté son siège, et, les yeux baignés de larmes, parcourait la
+chambre.
+
+A l'affliction qu'ils ressentaient, les autres pouvaient juger de la
+sienne.
+
+Ils savaient qu'il aimait leur fille à l'adoration; aussi laissèrent-ils
+s'épancher sans interruption les flots de sa douleur.
+
+D'ailleurs, ils n'avaient à lui offrir aucune consolation acceptable
+dans ces pénibles circonstances. Il y eut un long silence dans la
+cabane. Du fond du coeur, la mère et le père prièrent pour l'enfant
+perdue, pendant que son fiancé pleurait.
+
+--Mordaunt, dit le jeune homme s'asseyant et prenant le petit Jean
+entre ses genoux, quand la première explosion de chagrin se fut calmée,
+Mordaunt, nous avons bien voyagé depuis que nous sommes partis de chez
+nous pour ce pays. Qui pensait à cela? Nous étions cent fois mieux
+là-bas! En tout cas, nous avions toujours quelque chose à faire. Mais
+ici, c'est tout à fait de même pour les filles; garçons ou hommes, il
+n'y a rien du tout à faire! Je n'ai jamais vu un pareil pays. Ça me
+serait bien égal d'être n'importe où, si nous pouvions faire une chose
+ou une autre. Ici, rien. Si vous n'êtes pas capables de travailler aux
+champs (et qu'est-ce que des ouvriers, hommes et femmes, élevés à la
+ville, connaissent des travaux des champs?), il faut crever de faim,
+sans remède!
+
+--C'est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui, un mal radical? Il ne
+devrait pas y avoir autant de misère; pas autant de milliers de bras
+sans emploi; et cela ne devrait pas être, je le répète, dans un pays
+aussi beau que celui-ci et aussi maigrement peuplé. Il n'en serait pas
+ainsi s'il n'y avait pas quelque chose de foncièrement mauvais dans
+les institutions. Je ne puis rien dire contre le pays en lui-même. Le
+Tout-Puissant l'a fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne ne
+le niera. Mais ce qui m'afflige le plus c'est de le voir comme ça, et je
+suis surpris que les gens ne le remarquent pas.
+
+--D'ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume, s'ils n'ont point dans ce
+pays d'ouvrage pour ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui sont
+bien chez eux à partir pour venir ici, où il n'y a rien à faire? Cela
+est injuste, affreux... c'est moi qui vous le dis!
+
+--Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s'écria Mordaunt enflammé de
+l'honnête indignation qu'il ressentait à la pensée de ce qui lui était
+arrivé ainsi qu'à sa famille. Rien n'est plus mal que d'exciter les
+gens à quitter leur patrie en leur forgeant des histoires de prospérité
+mensongère! Puis, qu'avons-nous trouvé, après avoir tout quitté pour
+venir ici? Oui, qu'avons-nous trouvé? Est-ce là le foyer que l'on nous
+promettait en échange de celui que nous abandonnions? Est-ce là la
+récompense de nos misères pendant la traversée? Mais à quoi pensent-ils
+les gens d'ici? Pensent-ils que parce qu'un homme est pauvre, parce
+qu'il est honnête, parce qu'il travaille pour manger, il ne respecte pas
+sa famille? Pensent-ils que ce n'est rien d'avoir renoncé à sa petite
+maison, si humble qu'elle fût, qu'il avait mis des années à élever et
+qu'il en était venu à aimer? Pensent-ils que ça n'a rien été pour sa
+femme et ses enfants de quitter leurs amis et leurs compagnons, tous
+ceux qui leur étaient chers, pour venir au milieu d'étrangers qu'ils ne
+connaissaient pas et qui ne les connaissent pas? N'est-ce rien que tout
+ça? Et serions-nous jamais venus ici, sans les journaux et les imprimés
+qu'on fait pleuvoir sur nos villes pour nous allécher? Non, sans doute.
+Mais ces articles étaient-ils vrais? Si on nous avait dit qu'il n'y
+avait pas d'ouvrage ici, qu'il y avait des milliers de mains oisives,
+est-ce que nous serions venus? Aurions-nous déserté la patrie, nos amis,
+nos parents? Est-ce que nous aurions, pour émigrer, dépensé jusqu'au
+dernier schelling que nous avions épargné avec tant de peine? Je dis que
+ça n'est pas juste, que c'est cruellement inique, et personne ne peut
+dire autrement. Ah! il y a ici quelque chose qui ne va pas, Guillaume,
+je le dis et le répète.
+
+Oui, Mordaunt, votre plainte est fondée, «il y a quelque chose qui ne va
+pas.» Oui, les Canadiens devraient certainement se rappeler, quand ils
+envoient leurs invitations aux crédules enfants de l'ancien monde, quand
+ils les engagent à déserter leur modeste chaumière pour venir s'établir
+sur une terre étrangère lointaine, ils devraient se rappeler que, si
+étroites que soient leurs habitations, elles leur sont chères; que leurs
+affections, leurs amitiés, leurs relations, leurs habitudes forment un
+réseau de jouissances bien dur à briser; que pour le rompre, ce réseau,
+il leur en coûte beaucoup aux pauvres gens, et que par conséquent
+leur récompense ne devrait pas être mesquine! Oui, ils devraient
+avoir quelque chose à leur offrir en retour. Et c'est là une pauvre
+consolation pour eux que de les accueillir à leur débarquement, avec
+une main décharnée, un oeil famélique et de les lancer dans des villes
+égoïstes, inhospitalières, sans asile, sans pain, pour grossir la marée
+de misère que le peu d'encouragement, donné aux manufactures et la
+honteuse politique de l'Angleterre poussent sans cesse autour de ses
+colonies de l'Amérique septentrionale.
+
+L'hôte qui convie un étranger à sa table voit à ce qu'il y ait à manger
+chez lui et à ce que sa huche ne soit pas vide.
+
+Vous êtes le grand hôte, ô Canadien! votre maison est très-vaste, et
+quand l'étranger, convié par vous, vient s'asseoir à votre table, quand
+il y vient, n'ayant pas de toit pour s'abriter, pas de pain à manger, et
+épuisé par le voyage, et le coeur gros de la patrie qu'il a laissée,
+il pense que vous lui, donnerez cette hospitalité que vous lui avez
+offerte, sans qu'il vous l'ait demandée, cette hospitalité à laquelle
+il a droit! Mais alors vos bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle
+pleine, ou la famine siége-t-elle en votre demeure?
+
+Les préparatifs de la famille pour son départ étaient peu nombreux: ils
+se firent en silence.
+
+Il semblait si terrible aux Mordaunt d'arracher leurs pauvres petits à
+l'abri même d'une aussi chétive habitation, pour les entraîner par la
+neige à travers les fatigues d'un long voyage; et il leur semblait si
+affreux en même temps de laisser derrière eux leur chère et malheureuse
+fille, qu'ils n'osaient ni se confier leurs angoisses, ni même se
+regarder pendant ces tristes apprêts.
+
+Quand ils furent sur le point de partir seulement, Mordaunt, séchant les
+larmes qui gonflaient ses paupières, et faisant appel à toute sa force
+morale, s'écria d'une voix altérée par l'émotion:
+
+--Chers enfants, nous allons entreprendre un pénible voyage, mais chaque
+pas nous éloignera du lieu de nos infortunes et nous rapprochera d'une
+patrie où j'espère que tous, un jour, nous serons à l'abri du besoin.
+Cet espoir, enfants, doit nous encourager et nous aider à triompher
+gaiement des difficultés. Il y a pourtant une chose qui nous attristera.
+Nous ne sommes pas au complet. La Providence veut que nous laissions
+Madeleine derrière nous. Tous nous l'aimons, Madeleine; ah! oui, bien
+tendrement. Mettons-nous donc à genoux pour recommander la pauvre égarée
+à Celui qui peut la sauver, et demandons-lui de la ramener au logis, à
+ce logis que nous allons de nouveau chercher et où nous pourrons tous
+être heureux, comme c'est le voeu de notre Créateur.
+
+Ils se prosternèrent autour de lui, élevant leurs mains jointes vers le
+ciel et priant le dispensateur de toutes choses de les protéger pendant
+la longue route qu'ils allaient commencer.
+
+Dans cette ardente prière, Madeleine ne fut pas oubliée. Chacun des
+assistants supplia Dieu de l'avoir en sa sainte garde.
+
+S'étant relevés, ils ramassèrent quelques minces paquets qui composaient
+tout leur avoir et quittèrent le galetas.
+
+C'était réellement un triste asile, bien désolé, bien battu par la
+tourmente; cependant ils se retournèrent plus d'une fois pour lui
+adresser un dernier regard comme à un vieux ami.
+
+Ils s'arrêtèrent même à quelques pas pour le contempler. Et alors leur
+sein était agité, leurs yeux pleins de pleurs.
+
+Mordaunt considéra douloureusement la misérable cabane, puis ses
+enfants, désormais lancés dans un monde égoïste, n'ayant pas un toit
+pour s'abriter, et à peine couverts de haillons. A ce tableau, le
+courage parut abandonner le malheureux père de famille. Joignant les
+mains, avec une expression de douleur déchirante, il hésita.
+
+--Viens, Edouard, viens; il le faut, dit sa femme en le tirant doucement
+par la manche de son habit; c'est notre devoir, et le ciel nous aidera.
+
+--Merci, merci, Marguerite!
+
+Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser les sombres
+préoccupations qui assombrissaient son esprit et se mit en marche.
+
+Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi cette famille partit,
+à travers des neiges mortelles, à la recherche d'une ville plus
+industrieuse.
+
+Pauvres gens, sans patrie, que dis-je? sans feu ni lieu maintenant, où
+allez-vous?
+
+--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du
+travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.
+
+Venez, ô vous Canadiens, venez, vous hommes du peuple, vous patriotes et
+hommes d'État, et considérez cette scène! vous qui réclamez si haut les
+droits du peuple; vous qui prétendez être les gardiens de la prospérité
+commune; vous qui vous dites les défenseurs de l'humanité, les amis du
+bien public, contemplez le départ, l'exode de votre pays provoqué par le
+manque de pain!
+
+Oui, vous voulez que le peuple soit dignement représenté dans
+vos assemblées parlementaires; vous voulez qu'il ne manque pas de
+politiciens pour le protéger contre la corruption et l'injustice; vous
+voulez qu'il obtienne de grandes réformes, qu'il soit libre; vous voulez
+lui faire un Elysée politique, afin que les habitants du vieux monde
+envient son indépendance; vous voulez cela, n'est-ce pas?
+
+Mais au moment même où le son discord de vos voix arrive à ses oreilles,
+ce peuple s'enfuit désappointé, dégoûté de votre pays; à ce moment le
+cri d'une foule d'hommes sans emploi, sans autre ressource que de mourir
+de faim, traverse l'Océan pour aller prévenir l'émigrant et l'aventurier
+contre vos rives inhospitalières!
+
+Et votre Canada, malgré l'immensité de ses richesses naturelles, est
+désert au dedans, déprécié au dehors.
+
+Qu'importent, je vous le demande, vos réformes constitutionnelles, si
+les gens pour qui vous les fabriquez manquent de pain?
+
+Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres et de les protéger
+contre la corruption et l'injustice; mais si c'est pour qu'ils puissent
+errer en masse à la recherche d'une insuffisante pitance, oh! de quelle
+utilité leur sera votre liberté?
+
+Que font à cette pauvre famille, à ces parents courbés par le malheur
+et à ces enfants épuisés par le manque de nourriture et obligés de se
+mettre en route, au coeur de l'hiver, pour aller demander à un autre
+pays le travail que le vôtre ne saurait leur procurer, que leur font vos
+fameuses mesures constitutionnelles! Et cette liberté, dont vous vous
+vantez, qu'est-ce donc pour eux, sinon, peut-être, la liberté de périr
+d'inanition?
+
+Ce pays est-il infécond? ses ressources sont-elles donc épuisées? de
+vastes trésors ne sont-ils pas enfouis à vos pieds, qu'il ne se trouve
+pas une main pour arrêter cette pauvre famille et l'empêcher, ne fût-ce
+que par vanité! de porter à l'étranger la nouvelle de votre pauvreté
+gravée sur le visage de ses membres, et de faire que le Canada ne soit
+pas un sujet de mépris pour des voisins mieux éclairés?
+
+Quoi! il ne se trouvera personne, même sur vos rivages, pour arrêter
+le cri de la misère qui s'en va traversant l'Atlantique et menace de
+dessécher les sources de votre prospérité future?
+
+Ce serait une grande et belle oeuvre, pourtant: une oeuvre bien digne
+d'un patriote.
+
+--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du
+travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.
+
+Remarquez où ils vont! Vos voisins peuvent les recevoir;--ils peuvent
+les nourrir, leur donner du travail, un foyer, et pourquoi?
+
+La nature a-t-elle été plus bienfaisante pour les États-Unis? leur
+richesse comparative est-elle plus abondante? leurs habitants sont-ils
+plus habiles? ont-ils quelques grands réservoirs de bien-être que vous
+ne possédiez pas? ou leur politique est-elle différente?
+
+C'est là, ô Canadiens, le mystère qu'il vous faut résoudre.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ MADELEINE
+
+
+Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en désordre, et le coeur bien
+gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable
+appentis qu'on appelait leur maison.
+
+Le temps était calme, clair, le froid piquant.
+
+La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumière.
+
+Au firmament brillaient les étoiles comme des milliers de perles à une
+coupole de saphir.
+
+La neige criait âprement sous le pied.
+
+C'était une poétique et sereine nuit, toute remplie de beautés
+solennelles.
+
+Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour
+Madeleine. Son front était baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés
+et ses oreilles tintaient.
+
+Machinalement, elle s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte,
+hésita, puis, prenant une sorte de décision, elle examina les environs,
+comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait à voir.
+
+Mais il n'y avait personne.
+
+Madeleine parut désappointée; elle se retourna vers la porte, passa
+la main sur son visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage
+la lettre qu'elle y avait glissée, la parcourut d'un clin d'oeil, la
+replaça dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'élança en avant.
+
+Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrêtée comme
+par une main invisible.
+
+Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba à genoux dans la
+neige et murmura d'un ton saccadé, en se tordant les mains:
+
+--O ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye
+de faire de mon mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous être
+utile... Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas?
+
+Son élan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla pâlir et les
+étoiles se voiler de pitié, car rarement leur veille silencieuse avait
+été troublée par un pareil accent d'angoisses, échappé à des lèvres
+aussi belles.
+
+Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la jeune fille reprit sa
+course.
+
+Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres
+cabanes se dressant ça et là comme des spectres de mauvais augure, qui
+tous parlaient de détresse et de désolation.
+
+Mais les propres pensées de Madeleine étaient trop vives pour qu'elle
+songeât à la misère d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés
+devant elle, craignant jusqu'à son ombre.
+
+Arrivée à l'emplacement découvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane,
+elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'être suivie.
+
+N'apercevant rien, elle se retourna, et frémit à la vue de la légère
+trace que ses pieds avaient laissée sur la neige.
+
+Ses hésitations la reprirent.
+
+Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux
+humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non
+continuer.
+
+Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affolée se
+remit à parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige.
+
+Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à demi ruinée, que l'on
+distinguait à quelque distance du chemin.
+
+C'est ainsi que nous fascine un charme étrange quand nous sommes au bord
+du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous précipitons à notre perte.
+
+Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et
+nous entraîne?
+
+Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir,
+comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un
+remède à l'infortuné séduit, enivré arraché à l'innocence et à la vertu
+par le poison subtil de son baleine?
+
+L'édifice vers lequel Madeleine portait ses pas était une vieille masure
+en bois, toute décrépite, abandonnée depuis longtemps, et dont les
+grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait
+leur palais.
+
+Les fenêtres étaient défoncées, le plafond effondré, et une partie de
+la charpente avait été enlevée pour réchauffer les tristes foyers du
+voisinage.
+
+La lune et les étoiles pénétraient librement dans le local, dont le sol
+était perdu sous une épaisse couche de neige et où il n'y avait aucun
+signe de vie à ce moment, car le froid avait tué les grenouilles et
+chassé les oiseaux de nuit.
+
+Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur
+autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra,
+s'assit sur une poutre renversée, enfonça son visage dans ses mains et
+donna cours à ses cuisants chagrins.
+
+Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses doigts et tombèrent
+glacées sur sa robe.
+
+Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la
+jeune fille.
+
+Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tête par une ouverture,
+et, voyant qui approchait, se réfugia promptement dans le coin le plus
+obscur de l'édifice.
+
+C'était un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence,
+bien proportionné, quoiqu'il fût enveloppé de fourrures et d'un lourd
+pardessus qui déguisaient presque complètement ses formes.
+
+Il vint droit à l'entrée de la cahute, plongea ses regards à
+l'intérieur, et, ne découvrant personne à cette première inspection,
+laissa échapper un murmure de désappointement.
+
+Il allait même se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la
+tremblante jeune fille qui se tenait appuyée contre un poteau.
+
+--Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse,
+efféminée, en s'avançant les bras étendus vers elle. Allons, allons,
+charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage?
+
+--Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'écria la jeune fille le
+repoussant avec effroi.
+
+Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette
+réception, et resta quelques secondes sans parier.
+
+--Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'êtes-vous venue
+chercher ici, si vous avez peur de moi?
+
+--Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonçant plus avant dans
+l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amènerait, lors même que vous devriez
+me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et ma soeur... Voulez-vous les
+aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur.
+
+--Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous
+l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin.
+Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les
+rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez
+heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-même quelque
+chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant.
+
+Mais elle s'éloigna encore tout intimidée et en disant d'une voix émue:
+
+--Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce
+pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre
+fille comme moi?
+
+Son geste et le ton de sa voix eussent touché un démon. Mais les vices
+d'un libertin n'entendent ni ne voient.
+
+Le démon peut être pris de pitié, mais les passions humaines exigent
+leur assouvissement!
+
+--Vous tromper, mon ange! d'où vous vient cette idée? Non, Madeleine,
+par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pensée n'est entrée dans mon
+esprit!
+
+En prononçant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simulé, il
+lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intérêt que
+seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta:
+
+--Venez, mon enfant; vous êtes toute glacée. Il ne fait pas bon pour
+votre santé de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir
+comme ça, à demi vêtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est là une
+imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Méchante enfant, elle
+grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous réchauffera au moins un
+peu.
+
+Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en même temps sur les
+épaules.
+
+Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait à
+propos.
+
+D'ailleurs, il était accompagné de paroles si tendres qu'elles auraient
+séduit même une femme plus expérimentée.
+
+Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crédulité sont autant
+d'armes contre toi pour ce comédien aussi adroit que débauché; ta
+conquête sera digne de toi, car tu n'as point d'armes à ton service.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous demander une réponse, Madeleine,
+continua-t-il de sa voix câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont
+chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis... Demain... peut-être
+bien ce soir, à moins que... car j'ai quelques affaires à terminer. Ça
+ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il
+ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gâter.
+Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous,
+pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai régler cette
+affaire. Je vous enverrai chercher en traîneau et... nous nous
+retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne
+Madeleine?
+
+Elle ne répliqua point, et son extrême agitation indiquait assez
+clairement que son intelligence était trop embrouillée par les mille
+pensées qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de répondre
+à cette insidieuse question.
+
+--Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas
+de temps, dit-il, commençant à s'impatienter de ses larmes. C'est bien
+décidé, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure?
+Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son
+doigt un anneau étincelant et le lui mettant, malgré les efforts qu'elle
+faisait pour s'en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi; cette bague
+vient de ma mère!
+
+Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altéré, si les
+diamants pouvaient ajouter à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent
+livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien, ô rien,
+je le jure à la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus
+chère à moi que vous n'êtes maintenant!
+
+Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait
+manquer d'être pour la jeune fille un témoignage de sincérité.
+
+--Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec
+une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre
+Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart
+d'heure... qui sera bien long pour moi.
+
+--Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle.
+
+--Mais il était déjà sur le seuil de la porte et répétait de sa voix
+onctueuse:
+
+--Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez
+rien à craindre. L'anneau d'une mère n'est-il pas sacré pour un fils...
+et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous...
+
+Il sauta dans la neige et disparut.
+
+Longtemps Madeleine resta immobile où il l'avait laissée. Non, pas
+immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'étreinte
+d'une peur indécise que du froid.
+
+Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le
+corps; épouvantent l'esprit et cependant ne se définissent pas.
+
+Elle avait la figure pâle, les bras étendus devant elle, la malheureuse
+enfant.
+
+On l'eût crue folle.
+
+Eh! oui, elle était folle, folle de la détresse de ses parents, folle
+des appréhensions dont la récompensait son dessein de les, sauver!
+
+Cependant la lune brillait toujours à la voûte céleste.
+
+Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre terre, et tout faisait
+silence dans la cahute.
+
+Madeleine tomba à genoux. Ses-lèvres étaient muettes, glacées. Mais de
+son coeur jaillissait une prière plus éloquente que toutes les paroles
+des langues connues.
+
+Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune argentée! tes pâles et
+douces beautés resplendissent de chasteté et de vertu.
+
+Elles sont, pour une âme vierge, des messagères de paix et de bonheur
+dans le calme de la nuit. Éclaire-la donc! montre-lui le danger, et
+ramène-la à cette innocence sur laquelle tu aimes à luire.
+
+Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l'entrée de la maison abandonnée.
+
+Son frisson cessa; la respiration devint peu à peu saccadée, courte et
+faible chez elle; puis elle tomba tout à coup la face dans la neige, les
+mains pressées contre ses tempes, et fondit en larmes.
+
+--O ma mère! s'écriait-elle à travers les sanglots, je ne vous quitterai
+pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais
+non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mère! Vous ne feriez pas cela!
+Pourquoi vous ai-je quittée? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume,
+cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je
+l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour
+moi, il m'aime tant, lui! Mon départ le rendra malheureux pour le reste
+de sa vie. Mais non, c'est assez... Je n'irai pas plus loin! Non! Je
+reviendrai, ma mère! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir...
+
+La lune brillait toujours, calme et sereine, et les étoiles
+scintillaient toujours comme des perles à leur dais d'azur.
+
+La voix de Madeleine était épuisée.
+
+Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de la ruine et se tourna
+vers le chemin qui conduisait à la demeure de ses parents.
+
+Mais, à ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui
+avait passé au doigt, et elle tressaillit, s'arrêta.
+
+La raison succombait encore devant sa bonne foi!
+
+--Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mère, pourquoi me
+l'a-t-il laissée? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle
+est précieuse. Comment, où la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre.
+Ce serait un vol. Seigneur, ayez pitié de moi! Il faut donc le revoir,
+l'attendre! O ma mère, ma mère, j'ai peur; quelque chose me crie que
+je fais mal, que je devrais revenir près de vous... Pourquoi m'a-t-il
+laissé cette bague? pourquoi l'ai-je acceptée?
+
+A cet instant ses yeux, errant de côté et d'autre, aperçurent un homme
+qui traversait les champs et marchait vers la masure.
+
+--Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et réparant d'un
+coup de main le désordre de sa chevelure. Il le faut; peut-être est-ce
+pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mère,
+Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-être me pardonnerez-vous!
+
+Comme l'individu s'approchait, elle découvrit que ce n'était pas
+Grantham.
+
+Ses alarmes renaquirent en remarquant que c'était un homme de couleur,
+misérablement vêtu et qui ne paraissait pas le moins du monde être la
+personne qu'elle s'attendait à ce que Grantham lui envoyât.
+
+Mais, déjà, l'inconnu était trop près d'elle pour qu'elle pût songer à
+l'éviter.
+
+--Jeune dame, elle être venue? dit-il en s'approchant.
+
+Instinctivement toutefois, Madeleine s'était placée dans un coin
+obscurci par l'ombre de la masure.
+
+--Gentilhomme demander jeune dame, poursuivit le nègre. Elle être ici;
+moi voir elle; pourquoi elle pas répondre?
+
+Sa voix, quoique rude, semblait bonne et sympathique.
+
+Madeleine reprit courage.
+
+--Avez-vous été envoyé par M. Grantham? dit-elle en sortant timidement
+de sa retraite.
+
+--Gentilhomme m'avoir dit de venir chercher jeune dame et moi être venu.
+Lui avoir grande envie de voir jeune dame; dire à moi; «Va vite, ramène
+elle.» Moi courir, courir! traîneau attendre sur route, tout près d'ici.
+
+--Oui, oui, je vous suivrai, répondit Madeleine de plus en plus rassurée
+par les manières de l'étranger.
+
+--Moi bien content pour gentilhomme.
+
+--Est-ce bien loin?
+
+--Pas loin en tout!
+
+--Connaissez-vous le monsieur qui vous a envoyé? demanda-t-elle.
+
+--Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le nègre.
+
+--Quoique rendue craintive par cette réponse, Madeleine suivit son
+guide.
+
+En chemin, elle essaya d'obtenir, s'il était possible, des
+renseignements sur son jeune admirateur; car, dans quelques entrevues
+clandestines qu'elle avait eues avec lui, elle n'avait guère appris
+à son endroit, mais bientôt elle reconnut que le noir le connaissait
+encore moins qu'elle.
+
+Elle monta dans un traîneau.
+
+Le nègre jeta sur elle des peaux de buffle et partit à toutes rênes vers
+Queen street.
+
+De là il tourna dans Bathurst et entra dans King.
+
+Comme ils arrivaient à l'extrémité est de cette rue, Madeleine
+aperçut Grantham qui se tenait debout sur le trottoir et les attendait
+probablement.
+
+Il paraissait fort agité, faisait au conducteur des signes de se
+presser; et, au moment où ils passèrent près de lui, il jeta dans le
+véhicule un sac de nuit, et monta en criant:
+
+--Vite! vite! plus vite!
+
+--Non! non! non! je vous en prie! exclama la jeune fille épouvantée.
+Arrêtez! arr...
+
+La main de Grantham lui ferma la bouche.
+
+--Silence, ma chère bonne! silence! vous ne savez ce que vous faites,
+dit-il avec une émotion fébrile et en regardant derrière lui. Pousse tes
+chevaux! ajouta-t-il, s'adressant au cocher.
+
+--Non! non, je ne veux pas; laissez-moi descendre, balbutiait Madeleine
+au comble de l'effroi.
+
+--N'ayez pas peur, enfant; tout est au mieux. C'est moi qui vous le
+dis.--Vite, charretier! [2] plus vite! c'est une affaire de vie ou de
+mort!... Taisez-vous! pour l'amour du ciel, taisez-vous, Madeleine!
+
+[Note 2: Les cochers de voitures publiques sont ainsi appelés par les
+Canadiens-Français,]
+
+--Non, je n'irai pas plus loin! s'écria-t-elle résolument. Charretier,
+arrêtez, je le veux, je vous en prie! Au secours! au secours!
+
+--Moi arrêter, dit le cocher.
+
+--Marche; veux-tu marcher! hurla Grantham.
+
+--Non, moi arrêter, reprit l'autre, mettant aussitôt ses paroles à
+exécution. Moi, pas emmener jeune dame sans elle vouloir; jamais!
+
+Le ravisseur bondit de rage.
+
+Mais le nègre sauta à bas de son siège, sans lâcher les rênes du cheval,
+et s'approcha pour aider la jeune fille.
+
+A ce moment, Grantham, ayant jeté un coup d'oeil rapide sur la route,
+souffla quelque chose à l'oreille de Madeleine, et aussitôt elle retomba
+comme foudroyée dans le traîneau.
+
+En se retournant, elle avait aperçu une voiture qui courait sur eux avec
+une vélocité terrible.
+
+Profitant du trouble que cette remarque venait de causer à Madeleine,
+Grantham saisit le nègre au collet, d'un coup de poing l'envoya rouler
+dans la neige, et, reprenant les guides, lança les chevaux à un tel
+train qu'on eût dit qu'il y allait de son existence.
+
+--Secours, secours, massa! cria le noir se relevant comme l'autre
+traîneau arrivait. Secours! lui enlever pauvre fille! Secours! vite,
+vite, massa!
+
+--Eh! répondit une voix rude, étais-tu dans ce traîneau? Est-ce un jeune
+homme, hein?
+
+--Et pauvre fille; lui enlever elle, enlever, et elle pas vouloir...
+
+--Allons, monte et dépêche-toi, dit l'autre. Nous les rattraperons. Il y
+a une fille avec lui, n'est-ce pas?
+
+--Oui, enlever la pauvre créature, et elle pas vouloir, pas en tout, dit
+le nègre se jetant dans le traîneau.
+
+--Eh! il a bien autre chose! siffla le nouveau venu. Et il cingla
+son cheval, qui partit avec la rapidité de l'éclair à la poursuite
+du fugitif, qui devait avoir bien de la peine à y échapper, s'il y
+parvenait, malgré le désespoir qui semblait l'éperonner.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LA SCÈNE CHANGE.--UN AUTRE FOYER.
+
+
+Le soir du jour qui succéda aux événements que nous venons de narrer,
+et conséquemment le soir du jour où Mordaunt partait de son misérable
+foyer, deux hommes passaient dans Queen street.
+
+Ils paraissaient très-excités et poursuivaient un traîneau qui avait une
+grande avance sur eux et fuyait du côté d'Yonge street.
+
+Des haillons couvraient leurs membres. Ils personnifiaient, la misère.
+
+Quoique tous deux fussent fort exaspérés, l'un d'eux semblait l'être
+plus encore que son compagnon. Il l'entraînait avec des exclamations et
+des gestes furieux qui attirèrent sur eux l'attention des passants.
+
+--Allons, allons! disait-il, allonge le pas. Je jurerais que c'est
+lui. Il ne nous échappera pas, je te le promets. Ah! j'ai envie de le
+rencontrer. Pardieu, nous aurons une fameuse comédie! Tu m'entends?
+
+--Pas de folie, Mark! cria l'autre accélérant sa marche autant que
+possible; pas de folie! Il n'a personne avec lui. Il se peut que ce ne
+soit pas lui. Sois prudent. C'est elle et pas lui qu'il nous faut, tu
+sais?
+
+--Avance, te dis-je. Je suis certain que c'est lui. Vois. Il vient de
+tourner dans Yonge street. Vite, ou ce diable nous échappera.
+
+Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traîneau était déjà à, une
+distance considérable, et, à l'instant où les deux hommes débouchèrent,
+il enfila une rue à droite. Ils redoublèrent d'agilité et atteignirent
+cette nouvelle rue, au moment où il entrait dans une autre. La course
+se prolongea ainsi jusqu'à ce que les poursuivants le perdissent tout à
+fait de vue.
+
+--L'enfer le confonde! s'écria Mark. Il ne s'arrêtera pas! il ne
+s'arrêtera pas! Ah! nous verrons! Arrêtez! arrêtez!
+
+En même temps, il tirait un pistolet de sa poche.
+
+--Arrêtez! arrêtez! ou je vous loge une balle dans la tête.
+
+--Es-tu fou, Mark? dit son compagnon essayant de lui retenir le bras.
+
+--Arrête! vociférait Mark, arrête, misérable!
+
+Le traîneau venait d'apparaître au coin d'une place.
+
+--Arrête! répéta le fils de Mordaunt.
+
+Et, au même moment, la répercussion d'une arme à feu troubla le silence
+de la ville.
+
+Mais le traîneau avait de nouveau disparu.
+
+--Bon Dieu! tu n'iras pas plus loin, Mark! intima l'autre, le saisissant
+au collet et le forçant de rester en place.
+
+--Ohé! ohé! qu'y a-t-il? fit un homme sortant brusquement du corridor
+d'une maison voisine.
+
+--Oui, qu'y a-t-il? répéta un autre homme. Que signifie ce désordre?
+Qu'y a-t-il?
+
+En faisant cette apostrophe, il tirait de sa poche un carnet.
+
+--Un meurtre, si vous voulez! exclama Mark. Oui, un meurtre, et je vous
+conseille de prendre garde à vous si vous tenez à vos jours.
+
+La fenêtre de la maison devant laquelle se passait cette scène venait
+de s'ouvrir, et un homme à la figure réjouie, à la tête demi-chauve, aux
+favoris grisonnants, se montrait dans la baie en disant d'un ton un peu
+alarmé:
+
+--Seigneur! n'ai-je pas entendu un coup de pistolet? Que se passe-t-il?
+Faut-il du secours?
+
+--Oh! c'est bien, Borrowdale; c'est bien, n'ayez pas peur, dit le
+premier individu. Ce n'est rien. Une simple tentative pour ruiner la
+confiance-publique sur le chemin de la reine. Un acte de _rowdisme_[3],
+rien de plus.
+
+[Note 3: Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant à ce
+mot en français.]
+
+--C'est vous, Fleesham? demanda-t-on de la fenêtre, et vous aussi,
+Squobb? Mais j'ai entendu un coup de pistolet.
+
+--Vous n'avez rien à voir là-dedans, s'écria Mark brandissant son
+pistolet. Allons, Guillaume, viens! Nous l'avons perdu! Mais le diable
+ne le sauverait pas. Viens! Laisse-les.
+
+Et la-dessus il entraîna l'autre après lui et ils remontèrent la rue.
+
+--Hé! jeune homme, cria-t-on encore de la fenêtre, je veux vous dire un
+mot, rien qu'un mot. Ici, Squobb; arrêtez-les. Apprenez-leur que je veux
+seulement leur dire un mot, un seul mot.
+
+La tête se retira de la fenêtre, et peu après son propriétaire se
+présenta sur le seuil de la porte.
+
+--Que sont-ils devenus? Jour de Dieu! c'est bien drôle, dit-il en
+offrant sa large corpulence dont les chairs tremblotaient d'émotion.
+
+--Eh bien, Fleesham, vous êtes arrivé à propos, j'espère? demanda-t-il.
+
+--A propos, oui, monsieur! Parlez maintenant de la sécurité publique!
+Nos rues sont joliment sûres! La sécurité est perdue, perdue, monsieur,
+réitéra Fleesham, contemplant avec une risible contrition le globe
+argenté de la lune; perdue sans retour! C'en est fait de notre pays.
+
+--Eh! Squobb, dit celui qui s'appelait Borrowdale, voyant que l'autre
+écrivait quelque chose sur son carnet, un article pour demain, n'est-ce
+pas? Ah! oui, vous avez raison!
+
+--Les hommes publics, dit Squobb s'arrachant soudain à son occupation
+et levant son livre de notes d'un air magistral comme un homme assuré
+d'avoir rempli un devoir important,--les hommes publics doivent toujours
+prendre connaissance de ces sortes de choses. Une chose de cette sorte,
+dans laquelle la liberté du sujet est menacée par la violence et le
+vagabondage, en pleine rue, réclame l'attention de tous ceux qui ont
+à coeur le bien public. Quand on trouve sur nos places les aspirants
+légitimes à nos prisons, et qu'on les voit à minuit intimider les gens
+paisibles de notre société, alors il est temps pour ceux qui s'occupent
+des graves intérêts du peuple de demander le pourquoi et le comment?
+
+--Très-bien, mais entrez donc, dit Borrowdale; entrez, car il fait
+diantrement froid, ne trouvez-vous pas? Ne restez pas au grand air. Un
+rhume est bien vite attrapé, et vous savez, les rhumes ne plaisantent
+pas dans notre pays. D'ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables.
+M'est avis qu'il y a quelque raison au fond de tout ça, quelque raison
+que ni vous ni moi ne connaissons, vous savez? Entrez, entrez!
+
+Il les introduisait en même temps dans le salon.
+
+Deux dames, sa femme et sa fille sans doute, travaillaient autour d'une
+table.
+
+--Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M. Squobb. Laure, ma chère, veux-tu
+donner ta place à M. Fleesham. Je pense qu'il a une prédilection pour ce
+coin.
+
+M. Fleesham protesta que réellement il n'avait jamais eu cette
+prédilection.
+
+Mais Laure, jeune ange sublunaire d'environ dix-huit printemps, et
+propriétaire d'un visage assez agréable, avec une paire de petits yeux
+fort malins, qui semblaient pleins de sollicitude et d'amour pour le
+genre humain, Laure répondit:
+
+--Oh! monsieur Fleesham, papa le sait bien.
+
+Puis, avec un geste de reconnaissance tout mutin, elle quitta son siège
+et courut s'asseoir à côté de sa mère, qui rajusta une boucle rebelle
+sur le front de la charmante fille, et sourit complaisamment aux
+visiteurs d'un air qui voulait dire: «Est-ce que vous avez jamais vu une
+aussi délicieuse créature que ma Laure?»
+
+Un simple clin d'oeil glissé dans ce petit salon de famille, propret,
+gentil, confortable, eût suffi pour convaincre qui que ce fût que, si
+jamais le bonheur avait élu domicile sur notre terre, c'était bien là au
+sein de la famille de Borrowdale.
+
+La maîtresse du logis avait, comme son mari, juste l'embonpoint de la
+quiétude et de la félicité intérieure; elle était évidemment douée de
+toutes les qualités, et de l'amabilité, et du bon sens qui peuvent
+créer sous la calotte des cieux ce paradis domestique auquel tous nous
+aspirons, et dont nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si
+rarement nous trouvons ici-bas.
+
+Quant à Borrowdale lui-même, en le voyant se balancer mollement dans sa
+berceuse (_rocking chair_), cette _grande_ institution yankee, la jambe
+paresseusement appuyée sur un des bras du siège, les lunettes sur le
+nez, le visage épanoui, resplendissant à la lueur de cette autre grande
+institution _anglaise_,--le feu de charbon de terre pétillant dans une
+grille,--personne n'eût douté une seconde qu'il ne fût le plus heureux
+et le plus bienveillant des mortels; personne non plus n'eût douté qu'il
+ne jouît voluptueusement des charmes de son foyer.
+
+Pour Laure, ah! pour elle--l'ange aux yeux vifs, aux joues rosées, au
+sourire perlé, à la taille élégante, elle était...
+
+Mais pourquoi ne laisserions-nous pas à vous, lecteur, le plaisir de
+deviner ce qu'elle était. Votre imagination vaut bien la nôtre, et
+votre imagination tracera son portrait mieux, assurément, que nous ne le
+pourrions faire.
+
+Les deux visiteurs d'alors étaient, ma foi, d'une nature un peu bien
+différente.
+
+M. Fleesham, négociant en gros et importateur de la bonne cité de
+Toronto, long, sec, raide, semblait s'être nourri de marchandises sèches
+(_dry goods_), avec quelques plats ou deux de ferronneries pour dessert.
+
+Il parlait avec une grande confiance en lui-même, et sa voix avait
+l'aigreur d'un acide. Elle répondait dignement au reste de sa personne.
+
+M. Fleesham était, d'ailleurs, homme d'affaires.
+
+Il avait gagné beaucoup d'argent dans le pays et se croyait habile, _a
+smart man_, comme il disait.
+
+Il avait aussi envoyé beaucoup d'argent hors du pays, et le pays
+reconnaissant le jugeait de même un homme habile.
+
+Le pays était l'obligé de M. Fleesham; et le pays de dire: «Bravo,
+monsieur Fleesham! vous nous avez tondu gentiment; nous n'avons plus
+guère de laine sur le dos, mais continuez, cher monsieur Fleesham, _go
+ahead_; vous êtes, ma foi, un gaillard adroit, fort adroit, car ce que
+vous ne logez pas dans votre poche, vous le logez dans la poche des
+Américains, ou de quelques autres confrères établis à des milliers de
+lieues de nous! _Go ahead_, monsieur Fleesham! Au fait, cet argent
+ne nous gênera plus, et c'est le principal! Que vous êtes donc fin,
+monsieur Fleesham!»
+
+De cette façon, tout le monde était content.
+
+M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la peau.
+
+Il possédait de petits yeux, des cheveux noirs, des joues creuses, une
+charpente religieusement accentuée, une bouche qu'eût enviée Gargantua
+et un nez majestueux, un maître nez qui parlait pour tout son individu,
+quand les autres organes se taisaient.
+
+M. Squobb était journaliste, champion du peuple, homme de lettres
+ou plutôt homme de mots; par conséquent, M. Squobb se tenait à des
+distances incommensurables du _vulgaire troupeau, egregium pecus_,
+suivant sa locution favorite.
+
+La critique n'atteignait pas à la semelle de ses bottes... quand il en
+avait! Fleesham était son patron, son souteneur; aussi Squobb était-il
+l'ami juré de Fleesham.
+
+Devant cet ami quand même, Squobb faisait la courbette, et devant cet
+admirateur, Fleesham faisait le grand seigneur.
+
+Ainsi va le monde!
+
+Squobb, néanmoins, se prétendait l'avocat du peuple, le défenseur de la
+liberté, l'apôtre des réformes. Il était surtout le tuteur de la veuve
+et de l'orphelin, Squobb; et quand Fleesham lui disait: «Squobb, mon
+cher, venez ici; écrivez-moi ceci ou cela; parlez de bonheur à la
+multitude, mais attention, Squobb, que mes poches soient pleines!
+Rappelez-vous notre chemin de fer, Squobb; n'oubliez pas nos
+_débentures_, Squobb!»
+
+Aussitôt notre homme taillait sa plume, le bonheur et la prospérité
+circulaient à flots dans les colonnes de son journal; tout abonné était
+ravi de vivre dans un si délicieux pays, et le coffre-fort de Fleesham
+ne boudait pas, je vous le promets.
+
+En vérité, M. Fleesham était un habile homme et son ami Squobb un
+admirable philosophe.
+
+Encore une fois, ainsi va le monde.
+
+--Ah bien! Borrowdale, dit Fleesham, après s'être commodément assis
+devant le feu; comme ça, je suis à mon aise! Mais que pensez-vous de ce
+jeune vaurien, Morland? Vous savez, ce Morland que j'avais recueilli par
+charité!
+
+--Quoi donc? fit Borrowdale.
+
+--Eh! il a détalé, cette nuit, après m'avoir volé tout ce qu'il a pu
+trouver, ni plus ni moins? Qu'en dites-vous?
+
+--Est-ce possible? s'écria Borrowdale, lançant à sa femme un regard de
+stupéfaction qu'elle lui rendit avec usure.
+
+--Ce n'est malheureusement que trop vrai. Qui l'aurait cru pourtant?
+En qui placer sa confiance après ça, je vous le demande? La confiance!
+ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe gauche sur la droite,
+la confiance! mensonge, monsieur; mensonge!
+
+--Mais vous dites ça pour de bon! Le pauvre garçon aura été égaré. Il y
+a tant de perversion dans la jeunesse d'aujourd'hui.
+
+--Et vous allez le plaindre! Ma foi, je ne m'y attendais pas! Plaindre
+un coquin de la sorte, vous, monsieur Borrowdale! Ah! si je puis mettre
+la main dessus, je lui apprendrai à tromper ainsi la confiance d'un ami
+et d'un bienfaiteur. C'est moi qui vous le dis. Scélérat, va! Mais il
+n'y avait pas dix minutes qu'il s'était enfui quand j'ai mis la police à
+ses trousses, et...
+
+--Oh! il n'est pas en prison, monsieur Fleesham, s'écria
+involontairement Laure.
+
+Une rougeur subite se peignit sur les joues de la jeune fille et ses
+yeux se mouillèrent de larmes.
+
+Cependant elle maîtrisa tout de suite son émotion, baissa la tête et
+feignit de travailler activement à sa broderie.
+
+--Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a dû le manquer, car je n'en
+ai pas entendu parler depuis. Pourtant j'aime à croire qu'il est pris à
+cette heure, et je l'espère bien. Pour la prison, son affaire est sûre,
+je m'en charge.
+
+Laure tout agitée, mais voulant dissimuler son trouble, se leva et
+quitta brusquement l'appartement.
+
+Sa mère parut inquiète de ce mouvement, et, après avoir échangé un
+regard avec son mari, elle-même se retira.
+
+--Qu'est-ce à dire, Fleesham? demanda Squobb dès qu'ils furent seuls;
+la police a eu connaissance du vol dix minutes après sa perpétration,
+et votre homme n'est pas encore _dedans_? Un moment. Si vous me le
+permettez, j'en toucherai deux mots dans le journal. C'est une affaire
+qui intéresse tout homme public. Nous ne pouvons la laisser passer comme
+cela. La police fait mal son devoir. Il faut une réforme, et, pardieu!
+nous l'aurons.
+
+--Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle sécurité avons-nous
+pour notre vie, nos biens, nous citoyens de cette ville?
+
+--Ce jeune homme voulait sans doute de l'emploi et n'en pouvait trouver,
+dit soucieusement Borrowdale.
+
+--Comment ça? riposta Fleesham.
+
+--Oh! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il me semble que, si la
+police est nécessaire et que s'il est nécessaire qu'elle fasse bien
+son devoir, il vaudrait peut-être mieux que ses services fussent moins
+nécessaires, et qu'il serait préférable de dépenser notre argent et nos
+moyens à trouver de l'occupation à tous ces pauvres gens qui n'ont
+rien à faire, et par conséquent pas de pain ici. Je suis sûr que si la
+plupart avaient de l'ouvrage, il se commettrait moins de crimes; qu'en
+dites-vous, hein?
+
+--Ha! ha! ha! vous êtes bon là, monsieur Borrowdale! s'écria Squobb.
+Vieilles gens, vieilles... Excusez-moi, mais c'est vieux comme Hérode ce
+que vous dites là. Ne savez-vous pas, monsieur Borrowdale, que quand les
+institutions d'un pays sont pourries il ne peut prospérer?
+
+--Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un franc sourire plein de
+bonhomie, que quand la pourriture et la ruine sont à la base de
+l'existence commerciale d'un pays il ne peut vivre?
+
+--Ah! vous êtes bon là, vous êtes bon là, vous êtes bon là! ricana
+encore Squobb clignant de l'oeil à son protecteur. Permettez-moi de vous
+corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma qualité d'homme
+public j'ai eu occasion de m'en assurer) qu'il n'y a pas le moins du
+monde lieu de vous alarmer, comme vous le faites au sujet des affaires
+commerciales. Nous ressentons les effets de la dernière crise, il est
+vrai, mais les spéculations politiques, les corruptions de toute sorte
+ont bien plus contribué à notre détresse actuelle... Nous souffrons
+d'une sorte de... de...
+
+--Manque de confiance, suggéra Fleesham.
+
+--Manque de confiance, c'est cela, poursuivit Squobb, et, par
+conséquent, de la dépression qui l'accompagne toujours. Mais autrement
+je puis vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c'est dans notre
+ligne, à nous hommes publics, de comprendre ces choses), que la misère
+et le dénûment ne sont pas aussi effrayants que vous vous l'imaginez.
+
+--Quoi! s'écria Borrowdale tombant stupéfait dans sa berceuse, il n'y a
+pas de misère, pas de dénûment? C'est vous qui dites cela; et vous voyez
+l'infortune pleurer soir et matin sous vos yeux, et vous entendez à
+toute heure le besoin frapper à votre porte! Savez-vous qu'un dixième au
+moins de notre population, que deux cent cinquante mille âmes sont
+sans emploi? Est-ce que ce n'est pas assez pour répandre la ruine et
+la misère dans notre pays? Comment vivent ces gens-là? Il faut qu'ils
+mendient, empruntent ou volent; car s'ils vivent aux crochets de leurs
+amis, n'est-ce pas une raffinerie de la mendicité? Il faut que le pays
+les garde à ne rien faire, rien faire, entendez-vous ça, monsieur! Et
+puis avez-vous jamais songé aux milliers de malheureux qui abandonnent
+leur pays?
+
+Étiez-vous à Québec ou à Montréal pendant la saison dernière? Y
+avez-vous vu les navires assiégés par les meilleurs de nos bras, la
+plus solide de nos richesses, venant sous la forme humaine solliciter
+la faveur de retourner en Europe, à n'importe quelle condition? Et
+ces gens-là, monsieur, n'étaient pas des hommes à se sauver pour des
+niaiseries! Avez-vous parcouru nos villes, dites? Avez-vous vu ces
+fabriques fermées, croulantes qui se montrent à chaque pas? Et vous
+êtes-vous demandé où sont les capitalistes qui ont eu la témérité
+de construire ces usines, où sont les ouvriers et les familles qui
+trouvaient là leur subsistance[4]? les employés que ces manufactures
+avaient rendus des citoyens actifs, industrieux, paisibles, honnêtes?
+Remontons l'échelle, monsieur; remontons-la et voyez la dépréciation
+des propriétés foncières dans toute la province, n'importe où, et vous
+conviendrez, je pense, que vos possesseurs de terres, _habitants_ [5]
+valent aujourd'hui la moitié moins de ce qu'ils valaient il y a quelques
+années. Considérez de plus la dépréciation de notre crédit; examinez la
+baisse de nos récoltes; regardez les colonnes de nos gazettes, voyez
+ce que font les shérifs [6]! Les voyez-vous les ventes des shérifs
+annoncées dans votre journal, les voyez-vous partout publiées en grosses
+lettres? Et les voyez-vous au coin des rues, sur les portes de vos
+magasins? les voyez-vous sur les portes de vos maisons? Est-ce que vous
+ne voyez pas le pavillon, monsieur? s'écria véhémentement Borrowdale
+emporté par la chaleur de son sujet. Et vous dites qu'il n'y a pas de
+détresse commerciale? Vous osez dire ça? Vous dites que le pays, le
+Canada n'est pas plein de pauvres, de malheureux, d'ouvriers sans
+emploi, de misérables _honteux_, vous connaissez le mot! et de marchands
+en faillite ou à la veille de suspendre leurs affaires! Vous vous
+prétendez homme public, et vous êtes journaliste, monsieur Squobb, et
+vous nieriez ce fait! Parole d'honneur, ce serait à désespérer de la
+raison!
+
+[Note 4: Afin d'y écouler plus facilement ses produits, l'Angleterre
+décourage et a toujours découragé les manufactures dans ses colonies.]
+
+[Note 5: Nom donné aux cultivateurs.]
+
+[Note 6: Ou greffiers. Ce sont eux qui sont chargés des ventes dans les
+faillites.]
+
+--Pas tout à fait, pas tout à fait, mon cher, dit Squobb un peu
+embarrassé, car il sentait que son interlocuteur disait vrai, malgré
+la chaleur de son improvisation; non, pas tout à fait. Mais cet état
+de choses est-il unique? N'y a-t-il que le Canada qui en souffre? En
+regardant bien, ne verriez-vous pas qu'il en est un peu partout comme
+ici? Pourtant vous m'avez suggéré une idée. Permettez, je vais en
+prendre note! Ça me fera le sujet d'un article de fond. En effet, il y
+a du bon, beaucoup de bon, dans ce que vous avez dit, n'est-ce pas,
+Fleesham?
+
+L'autre se contenta de hocher la tête.
+
+--Peut-être, poursuivit Borrowdale d'un ton un peu plus rassis,
+peut-être pourrions-nous trouver quelque chose de même en Angleterre. En
+Angleterre, on trouverait sans doute quelque chose qui ressemble à ce
+qui se passe chez nous, mais ce qui est vrai là-bas doit-il être vrai
+chez nous? Les circonstances et les faits sont-ils analogues? En
+Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas agglomérés, sur un diamètre
+de vingt milles, le même nombre d'habitants qui se trouvent ici, où le
+territoire anglais embrasse plus de cinq millions de milles carrés? Y
+a-t-il, peut-il y avoir de la similitude entre les deux pays? Nous avons
+tout en main pour faire de notre pays un pays riche, peuplé, prospère et
+florissant, et qu'est-ce que nous faisons pour développer ces admirables
+ressources, dites-moi? Que direz-vous, que dira-t-on de nous si, avec
+tous ces immenses trésors naturels, capables de donner l'aisance à
+cinquante millions d'individus, vous parvenez à en sustenter deux ou
+trois millions à peine? Pouvons-nous devenir une grande nation, en
+suivant la même politique qui nous appauvrit dès le début?
+
+Le journaliste grimaça un maigre sourire.
+
+--Oh! je vous vois, Squobb, continua Borrowdale, vous êtes disposé
+à vous moquer de mes principes _annexionnistes_. Moquez-vous-en, j'y
+consens de grand coeur, mais, pour l'amour du ciel, vous, homme public,
+grand politique, indiquez-nous un remède à cet effroyable état de
+choses; car je suis sûr que vous n'allez pas nous dire que ce remède
+n'existe pas.
+
+--La confiance! la confiance! mon cher, s'écria complaisamment Fleesham
+recroisant ses jambes et regardant le plafond de l'air d'un homme sûr
+que son opinion prévaut dans toutes les discussions.
+
+--La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale; mais que veut dire ce mot?
+J'ai beaucoup entendu parler de confiance, retour de confiance, manque
+de confiance, etc. Et c'est là, si je ne me trompe, le grand mot,
+l'argument capital des loyalistes; mais ne vous semble-t-il pas que la
+confiance est un effet et non une cause? Ne vous semble-t-il pas que la
+confiance est simplement le résultat de la sécurité commerciale et de la
+prospérité, tandis que le manque de confiance provient du manque des
+choses nécessaires à l'existence de cette confiance? Est-ce clair, ça?
+Sur ma parole, je suis d'avis que c'est chose nouvelle que de supposer
+que la confiance naît d'elle-même ou se soutient d'elle-même. Si vous
+désirez que la confiance mal placée domine, ah! il me semble qu'elle
+domine déjà trop. Il me semble aussi que vous en savez quelque chose,
+hein?
+
+L'importateur, comprenant l'allusion, se mordit les lèvres.
+
+--Sans doute, intervint Squobb, sentant qu'il était de son devoir
+d'accourir à l'aide de son patron; sans doute. Nous devons veiller
+aux progrès de l'agriculture et les défendre; aussi est-ce ce que nous
+faisons de toutes nos forces, car en eux reposent le bien-être et le
+développement de ce grand pays.
+
+--Très-bien, dit Borrowdale, mais par quels moyens?
+
+--Par quels moyens?
+
+--Oui, voyons un peu.
+
+--Par quels moyens? répliqua Squobb de ce ton lent et affectant le
+dédain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les idées,
+quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilité de répondre.
+
+--Oui, encore une fois, par quels moyens?
+
+--Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espèce de choses.
+
+Borrowdale eut un imperceptible haussement d'épaules.
+
+--Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens
+on entraîne un grand nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne suis
+pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manière de
+faire du bien aux fermiers, et c'est d'améliorer la condition des autres
+classes en général--les consommateurs des fermiers, en un mot,--et, en
+conséquence, de leur donner un meilleur marché pour leurs produits;
+de leur procurer un marché chez eux, au lieu de les forcer d'en aller
+chercher un ailleurs, à l'étranger. Quelle est en effet la raison pour
+laquelle les marchés des autres pays sont meilleurs que les nôtres?
+Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un marché et que nous
+n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et en Angleterre,
+qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les
+classes manufacturières, c'est-à-dire les artisans et les ouvriers.
+Telle est la réponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et
+peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver
+un marché pour les nôtres et en contrôler le prix. Nous négligeons nos
+manufactures, et, en conséquence, non-seulement nous n'avons pas de
+marché, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impôts de
+ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand.
+Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les États-Unis
+sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrôler nos
+marchés, emporter notre or et s'enrichir à nos dépens comme ils le font
+maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais été connue au
+delà, de ses places de commerce, si elle n'avait compté que sur son
+agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur
+avait fallu courir par tout le monde pour trouver un marché où ils
+pussent écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour
+être consommés par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on
+trouve partout établis à côté des marchés aux légumes, comme des halles
+aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement,
+vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut améliorer la
+position de nos agriculteurs, parce que, pour améliorer leur position,
+il faut, de toute nécessité, améliorer d'abord la position de toutes
+les autres classes de la communauté. Mais il nous reste cette question:
+Comment faire?
+
+--Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se
+préparant à l'émission d'une grande idée. Nous allons vous combattre sur
+votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit être fait par
+l'annexion aux États-Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous
+nous avez signalé la prospérité de l'Angleterre. Très-bien encore.
+Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de
+l'Angleterre? Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à la
+conquête de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre
+échange?
+
+--Bravo, bravo! fit Fleesham.
+
+--Je poursuis, dit Squobb encouragé par les approbations de son chef de
+file et prenant pour une défaite la réserve polie de son adversaire;
+je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend
+l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein?
+Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons
+nos portes au monde, et par là encourageons la concurrence (il est de
+notoriété proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre
+parenthèses), et puis, puis...
+
+--Inspirons la confiance, suggéra Fleesham.
+
+--Juste, inspirons la confiance, s'écria Squobb; la confiance dans le
+monde commercial... et puis, puis encore inspirons la...
+
+--Pardon, intervint Borrowdale, s'apercevant que Squobb était en peine
+d'une seconde inspiration; pardon, ai-je compris que...
+
+--Excusez-moi une minute! exclama le journaliste levant son crayon en
+l'air; le temps d'écrire une note... une pensée qui m'arrive... Oui,
+c'est cela... Allez!
+
+--Ai-je compris que nous devrions adopter la politique commerciale de
+l'Angleterre?
+
+--Précisément.
+
+--Mais quelle est donc cette politique?
+
+--Politique! la politique de l'Angleterre! s'écria Squobb avec
+indignation. Il serait à souhaiter que le monde entier fut depuis
+longtemps rangé sous sa politique. Oui, et je vous le dis, le libre
+échange est le libre échange, c'est certain...
+
+--En quoi?
+
+Squobb trouva la question souverainement absurde.
+
+--Est-ce que la politique de l'Angleterre sur le libre échange est
+identique à la nôtre au Canada, ou en est-ce l'antipode? continua
+Borrowdale.
+
+--Ha! ha! ha! firent ensemble le Mécène et son protégé.
+
+--Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec un fin sourire; voyons,
+monsieur. Vous, les soi-disant libre-échangistes du Canada, admettez,
+en premier lieu, que les articles manufacturés de tous les pays doivent
+être libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers,
+en un mot toutes les mains employées à votre production intérieure, se
+protéger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne
+préleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prélever
+par une imposition de droits sur les choses nécessaires à la vie et les
+matières brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire.
+
+--C'est cela.
+
+--C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels
+sont les articles manufacturés que l'Angleterre admet en franchise, et
+quelles sont les matières brutes sur lesquelles elle impose un droit?
+
+Squobb resta silencieux.
+
+--Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait?
+N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets nécessaires à la vie et
+les matières brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les
+articles manufacturés qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons,
+son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suite
+_franco_, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre à protéger sur eux.
+Mais dès que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis
+en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hâte
+aussitôt de protéger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers,
+et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voilà, monsieur,
+la politique de l'Angleterre du commencement à la fin, et c'est là la
+politique qui a favorisé ses manufactures, en les mettant à l'abri de la
+ruineuse concurrence de l'étranger, et c'est encore cette politique
+qui a fait de l'Angleterre le marché du monde; De plus, monsieur, en
+contradiction avec vos principes d'échange soi-disant libre, elle admet
+son blé en franchise et toutes les choses nécessaires à la vie des
+pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de façon pourtant à
+maintenir ses grands revenus, et à permettre aux ouvriers d'acheter
+ces choses nécessaires à la vie, en leur assurant de l'emploi et en
+protégeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur thé, leur
+café, leur sucre et, en même temps, les priveriez des moyens d'acheter
+ces articles en laissant l'étranger venir sans contrainte sur leurs
+marchés et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient
+trouvée. Où donc alors est votre précédent anglais si vanté? Nous, les
+prétendus protectionnistes, sommes les véritables représentants de la
+politique anglaise.
+
+Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats
+d'une doctrine qui non-seulement a été adoptée par presque tous les
+autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; à
+vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par
+les principes mêmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus;
+j'affirme que s'il y a un principe caché dessous, c'est un principe que
+tout le monde est convenu de répudier comme désastreux et ruineux.
+
+Squobb était grandement déconcerté, et il feuilletait son cahier de
+notes d'un air tout à fait mal à l'aise.
+
+Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire
+le peuple, il avait un talent merveilleux pour écrire un article sur
+rien. Il aimait à encenser le peuple à l'aduler pour s'en faire un
+marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant
+sur des bases et annonçant une connaissance directe de faits importants
+et de chiffres, alors Squobb était en défaut, et son ignorance brillait
+sur toutes les parties de sa chère personne _éditoriale_.
+
+--Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux
+premiers arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite votre grande
+proposition, comme libre-échangiste, pour développer la prospérité du
+pays?
+
+--Oh! c'est facile, répliqua Squobb d'un ton dégagé! Extirpons la
+corruption du gouvernement et apportons de l'économie dans les dépenses
+publiques.
+
+--C'est évidemment une raison très-bonne et très-recommandable; car,
+avec une grande économie dans les départements publics, vous pourriez
+peut-être économiser assez pour parvenir à procurer, pendant les douze
+mois de l'année, trois repas par jour à chaque individu inoccupé dans le
+pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrêter là; car, comme dans
+ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il
+vous faudrait encore, afin de remédier à ce mal unique, neuf cent et
+quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de
+quelque chose comme cent cinquante millions à vous procurer. Eh bien! où
+en êtes-vous, Squobb?
+
+Squobb était silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de
+l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute
+confiance dans son argument.
+
+Il se démenait sur son siège et essayait, quoique vainement, d'appeler à
+ses lèvres un sourire ironique.
+
+--Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion. Quant à vos
+libre-échangistes, ils demandent à grands cris des réformes, prêchent
+en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y
+consens; mais malgré cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement
+la déplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens
+physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se
+sauvent de désespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que
+la propriété entière est sous le coup d'une grande dépréciation, que
+notre crédit baisse ici comme à l'étranger, et que dans le fait toutes
+les calamités commerciales nous assiègent, quoique tout cela soit devant
+nous et que votre voix s'élève, il est vrai, pour le proclamer, vous
+paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remédier à
+ce déplorable état.
+
+--Hé! hé! hé! c'est bon, parfait, s'écrièrent les deux autres riant d'un
+rire niais.
+
+--J'espère que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le même langage,
+Fleesham, dit Borrowdale.
+
+--Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit
+Squobb avec un air d'indifférence marqué pour tous les projets en
+général. Voyons, quel est ce beau projet?
+
+--Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de
+proposer quelque chose d'aussi tangible et même d'un peu plus palpable
+que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons par ordre: la
+cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expédions
+annuellement aux manufactures étrangères, hors du pays, au-dessus
+de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les
+exportations entières du pays réalisées n'ont donné en retour. La perte
+pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y
+a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut,
+monsieur, découvrir nos forêts, vendre nos terres et engager notre
+crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde aussi. Continuons:
+Un dixième de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de
+l'inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous avons sur le cou
+une taxe énorme, disons, à la plus basse évaluation, vingt millions
+de dollars par an, sans faire attention à la grosse somme qu'ils
+gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont là les
+deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources
+et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque
+chose d'effrayant. Un déficit total de plus de trois cents millions de
+dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas là-dedans matière à appauvrissement,
+où serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute,
+mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens de signaler; car
+ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage à
+ceux qui ne sont pas employés, et cela serait un revenu direct pour nos
+canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui
+ont tant coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze
+millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils à l'étranger? Ils
+s'en vont pour payer les articles de fabrication étrangère. Donc, il est
+évident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze
+millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas
+tout. En fabriquant les mêmes articles ou des articles qui répondissent
+à ceux-là, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employés,
+hommes, femmes et enfants, dont l'oisiveté actuelle crée bien d'autres
+maux. On obvierait ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne
+pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres
+pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-là; mais vous
+dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien
+de plus simple. Parce qu'après avoir bâti ses usines et fabriqué
+des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les écouler,
+quoiqu'ils puissent être aussi bons et à aussi bas prix que ceux
+de l'étranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a
+généralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acquérir
+sa clientèle et sa réputation pour ses marchandises. Quelle est la
+position de son concurrent étranger? de celui qui se présente sur le
+marché pour livrer les denrées aux mêmes conditions que lui? N'est-il
+pas, la plupart du temps, un géant dans le négoce, assis sur un crédit
+solide, agissant avec sécurité, réputé pour ses marchandises, possédant
+une pratique considérable, à laquelle il est lié par ces milliers de
+liens commerciaux qui lient les négociants aux négociants? N'est-ce pas
+cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles
+moyens, et dépend d'une vente immédiate avec un profit légitime, les
+affaires de l'étranger, qui est bien établi, n'étant pas soumises aux
+mêmes incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler les marchés,
+ou, s'il est serré, de sacrifier ses denrées pour ruiner la concurrence,
+c'est-à-dire chasser du marché le producteur indigène. Telles sont les
+difficultés contre lesquelles a à lutter notre producteur, et elles sont
+causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le
+remède? Le remède! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font
+d'autres pays:--de protéger nos manufactures par des impôts judicieux et
+des droits sur les articles importés de l'étranger, ou de nous annexer
+à cet étranger, c'est-à-dire aux États-Unis. Bon! j'en conviens pour les
+grandes puissances, le libre-échange est funeste aux colonies. Elles
+n'y ont rien à gagner, tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures
+complètes et non par demi-mesures, qui peuvent être en vigueur
+aujourd'hui, rappelées demain, et il ne se passera pas beaucoup de
+mois avant que nos milliers de gens inemployés travaillent fortement,
+augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mêmes au lieu de
+vagabonder dans nos rues et d'être une disgrâce et un fardeau pour le
+pays. Alors l'émigration cessera aussi. Et, au bout de l'année, au lieu
+d'avoir vos douze millions de dollars donnés en pâture au monde étranger
+(car c'est le monde étranger qui vous les dévore, vos douze millions
+de dollars), vous les en sûreté dans vos banques, pour les mettre en
+circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir
+à vous, à la fin de l'année, avec trente ou quarante pour cent
+de bénéfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites,
+n'existera pas?
+
+--Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous
+comptez là, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant à Fleesham un coup
+d'oeil expressif; vieille histoire, je le répète! Ce serait écraser le
+peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah!
+impossible!...
+
+--Impossible! impossible! répéta en écho Fleesham.
+
+--Impossible! Bon Dieu! est-ce là votre seul argument? Impossible!...
+
+En ce moment une domestique entra.
+
+--Qu'est-ce, Jenny? demanda Borrowdale.
+
+--Une lettre pour monsieur.
+
+Et elle lui remit un carré de papier crasseux, plié en quatre, revêtu
+d'une suscription à peine lisible.
+
+--Qui a apporté cela? demanda le bon M. Borrowdale relevant ses
+lunettes.
+
+--Une petite négresse, monsieur.
+
+--Est-elle là?
+
+--Elle n'a pas demandé de réponse, monsieur.
+
+Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts l'étrange épître, mais il
+ne répliqua pas à la servante.
+
+Il y eut un moment de silence singulier.
+
+Le journaliste et son patron paraissaient démesurément intrigués.
+
+Cependant Borrowdale avait ouvert la missive et la parcourait
+rapidement.
+
+--Diable, diable! fit-il. Cependant... oui, c'est cela. Park Lane! je
+comprends... A droite! à main droite... Singulier... Je verrai... Il
+faut que je voie.
+
+S'adressant à ses visiteurs, de plus en plus piqués par l'aiguillon de
+la curiosité:
+
+--Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que je sorte. Je suis forcé de
+m'absenter pendant quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez
+m'accompagner, je n'y aurais pas objection. Au contraire. Que
+pensez-vous d'une promenade à Park Lane? Peut-être trouverons-nous
+matière à un article, monsieur Squobb, et à une transaction, monsieur
+Fleesham?
+
+Ils acceptèrent, et avec plaisir, on le conçoit, car la position
+devenait fort embarrassante pour eux. L'un et l'autre se sentaient dans
+une impasse et étaient bien aises d'en sortir. Inutile d'insister sur ce
+point, le lecteur l'a compris.
+
+Bientôt tous trois furent prêts et partirent pour Park Lane, situé dans
+un des faubourgs de la ville.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ UN AUTRE FOYER.--NOUVEAUX MALHEURS.
+
+
+Comme Borrowdale et ses amis passaient de Yonge street à travers une
+de ces ruelles qui courent au nord de Queen street, leur attention fut
+attirée sur un groupe de personnes qui se trouvaient de l'autre côté du
+trottoir.
+
+Au milieu de ce groupe, plusieurs individus paraissaient se quereller.
+Borrowdale franchit rapidement la rue et se fraya un chemin à travers la
+foule.
+
+Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur les gens qui se disputaient
+que, remarquant que ses deux amis s'approchaient, il revint à ces
+derniers et, les prenant par le bras, les emmena en disant d'un ton
+négligent:
+
+--Bah! ce n'est rien, une rixe!
+
+Un moment! arrêtons-nous! s'écria Squobb tirant son cahier de notes.
+
+--Le temps d'écrire un mot, ajouta-t-il.
+
+--Ce n'est rien, mon cher, répliqua Borrowdale avec une anxiété qu'un
+observateur n'eût pas manqué de remarquer.
+
+Ses compagnons n'y prirent garde, et il les entraîna en bas de la
+ruelle.
+
+Mais tout à coup Borrowdale parut se raviser.
+
+--Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre une minute? dit-il; j'ai
+quelque chose à dire à une personne que, par hasard, j'ai aperçus
+là-bas. Ce sera l'affaire d'une seconde.
+
+Il se dirigea au pas de course vers le théâtre de l'altercation, après
+avoir laissé ses amis dans l'étonnement de sa brusque disparition.
+
+--Je vous le répète, je ne sais, sur mon âme, ce qu'elle est devenue,
+disait au milieu du groupe une voix doucereuse. Je jure que je n'en sais
+rien.
+
+--Tu mens, vilain freluquet, tu mens! hurlait une autre voix rude et
+exaspérée au dernier point. Et cela te le prouvera...
+
+L'homme qui parlait leva son bras en l'air, comme pour frapper son
+adversaire avec la crosse d'un pistolet qu'il tenait par le canon.
+
+Borrowdale se jeta sur le dernier.
+
+--Où est-elle? Je veux savoir où elle est? disait l'autre.
+
+A cet instant Borrowdale, prenant l'homme à la voix mielleuse,
+l'entraînait par le bras en lui soufflant quelques mots à l'oreille.
+
+Le jeune homme tressaillit, puis il trembla, s'appuya contre le mur et
+se couvrit involontairement le visage avec les mains.
+
+Borrowdale jeta un coup d'oeil rapide sur la foule et s'aperçut de suite
+que l'individu au pistolet était pris d'un accès de rage qui devait
+avoir pour cause autre chose qu'une insulte ordinaire.
+
+Cet individu était affublé de haillons.
+
+Près de lui se tenait un personnage vêtu de même. Il était accoudé à
+la muraille et avait la tête dans la main. Il gémissait et, du pied
+frappait furieusement le sol.
+
+Le reste des assistants paraissait étranger à la dispute.
+
+Borrowdale allait engager les trois acteurs à le suivre quand, se
+retournant, il vit ses deux amis qui revenaient a lui.
+
+Un moment il resta indécis; mais reprenant bientôt son sang-froid, il
+dit vivement quelques mots au jeune homme que son aspect avait
+terrifié, puis, courant à Squobb et Fleesham, il les prit par le bras en
+s'écriant:
+
+--C'est fini, fini-ni-ni, tout est fini! Pas besoin de votre cahier de
+notes, mon cher Squobb. J'ai apaisé ces êtres-là. Rien n'était sérieux,
+rien! Vous me connaissez, il faut que je me mêle un peu de tout, c'est
+mon défaut. C'est drôle, n'est-ce pas? Je suis un être singulier, mais
+c'est mon caractère, je n'y puis rien.
+
+--Oh! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit Fleesham d'un ton
+protecteur et en descendant la rue. Il faut toujours que vous patronniez
+quelqu'un. Le patronage est évidemment votre mot d'ordre, ha! ha! ha! Ça
+vous amuse, n'est-ce pas, de patronner les gens?
+
+--Et vous pensez sans doute, cher monsieur Borrowdale, appuya Squobb,
+que c'est là le moyen de soutenir quelques fabriques croulantes aux
+dépens de tout le pays, n'est-ce pas?
+
+--Ma foi, c'est là un pauvre moyen, pauvre moyen, très-pauvre, fit
+Fleesham, à qui le grand air semblait avoir redonné la voix comme à son
+compagnon.
+
+--Ah! oui, un moyen superlativement pauvre, reprit Squobb, riant
+immodérément et cherchant à faire tourner en plaisanterie la dernière
+discussion dans laquelle il avait perdu une grande partie de son
+prestige éditorial.
+
+En vérité, vous êtes fameux, mon cher monsieur, fameux! ha! ha! ha!
+vous êtes fameux. Il faut vous connaître pour vous apprécier! En
+vérité, parlons de vous, l'homme public, le champion du peuple, le père
+nourricier des pauvres, ha! ha! c'est charmant, délicieux sur ma parole!
+
+--Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous
+plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers
+d'individus à faire fortune, c'est trop fort! ça ne passe pas, ça, mon
+cher Borrowdale. Décidément, je veux vous croire plus fin.
+
+--Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi
+graves, dit Borrowdale.
+
+--Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde
+pour quelques milliers...
+
+--Combien dites-vous?
+
+--Combien?
+
+--Oh! fit Squobb d'un ton négligent, six ou sept mille.
+
+--Qu'est-ce à dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas?
+
+Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferré sur la question,
+ne pensa pas qu'il fût prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il
+avec légèreté.
+
+--Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturière,
+qu'est-ce que ça fait?
+
+--Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit
+Borrowdale, et ça me paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le
+moyen d'élever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer
+des bénéfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et
+d'augmenter leurs opérations ou, en d'autres termes, d''employer plus de
+bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources
+à ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent
+employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitôt de l'emploi
+à 140,000 personnes qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives.
+Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reçoivent pas un
+bénéfice direct? Admettons qu'elles reçoivent une livre sterling de
+salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres
+seront dépensées chaque semaine chez le boulanger, le boucher,
+l'épicier, le marchand de marchandises sèches, ceux-ci ne s'en
+trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront
+porté cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine,
+ses moutons, boeufs, légumes, et l'auront délivré de l'inconvénient
+d'envoyer ce qu'il peut de ses produits à trois mille milles de
+distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que
+l'agriculteur et, par conséquent, l'agriculture n'auront pas leur compte
+dans ce procédé? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce même
+fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre à un
+bon prix, au lieu d'être forcé, comme maintenant, de les livrer à des
+spéculateurs américains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il
+pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui
+ne recevra sa proportion du profit?
+
+--Profit! s'écria Fleesham d'un ton voisin du désespoir, mais le premier
+effet du profit serait de détruire tout ce qui ressemble à la confiance.
+Imposez demain de lourds droits de protection, que résultera-t-il? La
+confiance s'en ira. Où, je vous le demande, ou serait, par exemple, la
+confiance de mon banquier en moi à ce moment?--Partie!
+
+--Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est là, Fleesham, ce que
+demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous,
+au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays
+serait d'abolir entièrement les deux tiers des affaires de cette nature.
+Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite
+confiance en vous et ils vous escomptent aisément un montant de 20,000
+livres, par exemple. Très-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle
+vous sert à passer quelque grand marché avec un négociant américain ou
+anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la
+même chose que si vous envoyiez des espèces, puisqu'elles doivent suivre
+immédiatement l'expédition des lettres de change. Très-bien. Vous avez
+les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons
+plus ces dernières, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour
+soutenir ces grands établissements qui fleurissent si bien, et ce n'est
+pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et pour alimenter les
+classes manufacturières de ce pays. Voyons à présent l'autre côté de
+la médaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en
+vous et accordé cette confiance à un manufacturier de votre ville. Ce
+dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord
+vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espèces sonnantes.
+Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour
+payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le
+reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de
+nouveautés et le marchand de provisions. Ceux-là reçoivent l'argent et
+le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de
+chiffons font de même, et en très-peu de temps la somme est revenue à
+la source d'où elle était sortie. On peut de nouveau en disposer dans
+le même but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, après
+avoir augmenté et multiplié son commerce, elle revient à la même place,
+mais il n'en sort pas un denier pour l'étranger. Eh bien, monsieur,
+qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les
+épuisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans
+leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le
+même argent, donne de l'emploi à nos artisans, encourage nos fermiers,
+soutient nos marchands et aide à la prospérité publique de mille
+manières, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays?
+
+--Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, très-bon encore, très-bon!
+
+--Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur,
+je suis charmé de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le
+disais auparavant, que je vous désire mal à l'aise; je sais très-bien
+que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitôt
+que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez
+votre attention ailleurs. Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et
+un ami de votre pays et de vos propres intérêts au lieu de n'être qu'un
+canal de transport pour expédier nos ressources à l'étranger. J'espère,
+Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous féliciter de
+votre changement.
+
+Ils approchaient de Park Lane.
+
+Borrowdale s'arrêta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sûr
+du lieu qu'il cherchait.
+
+Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait à la
+lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre
+derrière lui.
+
+--Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi,
+massa, suivre moi.
+
+--C'est bien, allez, dit Borrowdale au nègre qui venait de
+l'apostropher.
+
+Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la
+localité, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'un _basement_
+souterrain.
+
+--Pas bel endroit, massa, disait-il; pauvres, tous ben pauvres, massa!
+
+Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvreté.
+
+Cinq ou six négrillons à demi nus grouillaient sur le plancher, sans lit
+ou couverture; car non-seulement l'appartement ne possédait ni lit ni
+couchette, mais, à l'exception d'une couple de chaises boiteuses
+et privées de fond, dont les membres absents servaient peut-être à
+réchauffer le misérable réduit, et des deux derniers côtés d'un
+coffre et d'une marmite en fer battu, la chambre était aussi dépourvue
+d'ustensiles de ménage que les rues que nos personnages venaient de
+quitter. Au bout de la pièce, une femme était, agenouillée à côté d'un
+objet étendu sur un peu de paille.
+
+Elle se leva au moment où les étrangers entrèrent et, faisant une
+respectueuse révérence, montra l'objet gisant dans le coin.
+
+--Voici elle, massa; voici, dit le nègre prenant une petite lampe qui
+brûlait sur le plancher et l'avançant vers l'angle. Elle ben malade,
+ben, ben! Et pleurer...
+
+--Seigneur mon Dieu! est-ce possible? s'écria Borrowdale, remarquant
+que c'était une jeune fille blanche d'une grande beauté. Pauvre enfant,
+pauvre chère enfant! Voyez comme elle a l'air malade! Ma bonne fille,
+ajouta-t-il en tombant à genoux près d'elle et lui prenant la main dans
+les siennes, qu'avez-vous? comment vous trouvez-vous?
+
+Madeleine,--car c'était elle,--ouvrit faiblement les-yeux, secoua
+douloureusement la tête et laissa tomber quelques paroles à demi
+articulées.
+
+--Ma mère! ma mère!
+
+--Elle pas dire autre chose, fit le nègre d'une voix émue; elle ben
+malade.
+
+--Bon Dieu, qui est-elle? demanda Borrowdale embrassant d'un regard la
+misère qui régnait dans le taudis. Qui est-elle? Ce lieu est meurtrier.
+Dites-moi, brave homme, est-ce que vous restez ici?
+
+--Oui, nous ben obligés, massa, dit le nègre; nous autres gens de
+couleur on est ben pauvres. Rien savoir de cette fille, massa; mais
+li...
+
+--N'importe, vous me direz cela une autre fois, interrompit Borrowdale.
+Nous allons emmener cette enfant. Allez chercher un traîneau, mon
+garçon, un traîneau couvert, et aussi vite que possible.
+
+--Vous l'avoir de suite, répliqua le noir, qui partit sur-le-champ.
+
+--Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant et prenant ses amis à
+l'écart, voyez ça. C'est bien la misère hideuse atroce, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mais les gens de cette classe y sont habitués, vous savez.
+
+--Par malheur ça n'est pas vrai, répliqua Borrowdale. Le lieu où
+nous sommes abonde on scènes de ce genre. Un jour ou l'autre, je vous
+parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les arrachons à l'esclavage
+par lequel ils sont au moins abrités et nourris, et nous leur donnons la
+liberté, c'est vrai, mais voici à quel prix! Liberté de mendier, mourir
+de faim ou devenir criminels. Non, non, ils ne sont pas habitués à ce
+genre de vie, si on peut appeler ça une vie. On ne s'habitue pas à vivre
+de rien! Je reviendrai là-dessus. Squobb, ne pensez-vous pas que ça
+vaille la peine d'une note? ajouta-t-il en remarquant que l'éditeur[7]
+avait oublié de tirer son carnet.
+
+[Note 7: On n'ignore pas que les journalistes anglais s'appellent
+_editors_.]
+
+--Oh! dit indifféremment Squobb, c'est là une chose commune. Les gens
+dans ma position n'y suffiraient pas, s'il leur fallait, s'occuper de
+toutes ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour ça. Voyez, le
+lieu a l'air assez suspect.
+
+--Oui, reprit Borrowdale, la pauvreté a d'habitude cet air, je le sais;
+mais...
+
+--Ah! c'est vous! c'est vous! s'écria Fleesham à ce moment.
+
+Borrowdale se retourna et ne fut pas médiocrement surpris en voyant
+Fleesham agenouillé devant la jeune fille, et lui tenant rudement la
+main à la hauteur de la lampe:
+
+--Ah! c'est ça! Bon, bon! Juste ce que je soupçonnais. Une caverne de
+voleurs. Ou est la police? Ah! ah! Borrowdale, voici quelque chose
+au service de votre philanthropie. Ma foi, voilà qui arrive à propos.
+Voyez-vous ça, mon cher, c'est du diamant. Votre innocence porte des
+bagues en diamant, plus que ça de genre! Mais ce qu'il y a de plus
+extraordinaire encore, c'est que cette bague ressemble un peu bien fort
+à un anneau qui a disparu de l'écrin de ma femme depuis une semaine
+environ.
+
+--Impossible! cria Borrowdale se baissant, en proie à une vive agitation
+et se mettant à examiner la bague.
+
+--Oh! non, non, non! supplia la jeune fille faisant un effort pour se
+lever et retirant convulsivement la main pour s'arracher à l'étreinte de
+Fleesham.
+
+Mais les forces lui manquèrent, elle retomba sur le dos et, regardant
+pitoyablement son adversaire en face, se prit à sangloter.
+
+--Quoi que ce soit, dit, Borrowdale non moins désolé que la pauvre fille
+elle-même, il y a sûrement quelque méprise, Fleesham. Voyons encore.
+
+--Méprise! s'écria l'importateur reprenant la main de Madeleine et
+montrant l'anneau. Croyez-vous qu'on se puisse méprendre à ça? surtout
+quand on a acheté et payé ça? Je le reconnaîtrais, monsieur, au milieu
+de cinquante mille.
+
+--Arrêtez! c'est une remarquable coïncidence, cria Squobb, tenant
+son cahier de notes à la main. Si vous le permettez, je vais coucher
+quelques lignes. C'est un sujet rare.
+
+--Ma bonne femme, dit Borrowdale se détournant avec dégoût de
+l'officieux éditeur pour interpeller la maîtresse du logis, pouvez-vous
+nous renseigner là-dessus? Qui est cette malheureuse fille? D'où lui
+vient cette bague?
+
+La pauvre négresse, fort alarmée, répliqua que la jeune fille avait été
+amenée par son mari il y avait une heure environ, et qu'elle ne savait
+rien à propos de la bague et de ce qui concernait la malade.
+
+--Mon Dieu! c'est singulier, dit Borrowdale arpentant la pièce à grands
+pas; c'est singulier. Pauvre enfant, elle ne paraît pas... Ah! voilà le
+traîneau qui arrive.
+
+--Voiture à vous, massa, dit le nègre en sautant dans la chambre.
+
+--Bien, mon brave homme, répliqua Borrowdale. Mais venez ici un moment;
+et dites-moi votre nom.
+
+--Sam White être mon nom, dit le nègre sans hésiter.
+
+--Ah! je me rappelle. Vous avez scié du bois pour moi, n'est-ce pas?
+
+--Oui, massa.
+
+--Bien! Que savez-vous sur cette pauvre petite? Comment est-elle venue
+ici?
+
+--Oh! ben étrange histoire, massa, dit White. Mais moé dire à vous
+tout ce que, moé connaître. Dernière nuit, jeune homme s'arrêter devant
+station et demander de mener traîneau ou li dire et li ben payer moé.
+Alors li commander moé aller chercher jeune fille près Cruikshank
+Lane, moé aller et trouver elle dans maison vide; prendre jeune fille,
+charrier elle à King street. Jeune homme là sauter dans traîneau à moé
+et dire aller vite, vite! Et jeune fille vouloir arrêter et pas vouloir
+rester avec li. Moé vouloir aider pauvre fille. Li donner coup de poing
+à moé, faire tomber du traîneau et partir avec pauvre fille. Alors autre
+traîneau arriver avec autre gentilhomme et li dire à moé que li jeune
+homme pour avoir volé li. Moé monter avec li et chasser, chasser jeune
+homme loin, loin, et pas pouvoir attraper li. Pis jeune fille sauter
+du traîneau de li, tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre
+gentilhomme pas vouloir arrêter pour ramasser fille, moé descendre et
+ramener pauvre fille ici, comme moé pouvoir. Elle être bon malade!
+
+--Oh! c'est cela, c'est cela, dit Fleesham quand le nègre eut fini. Fort
+jolie histoire, en vérité, n'est-ce pas, Squobb? Ce brave jeune homme
+dont il parle était le coquin de Morland, et voilà sa gentille complice,
+sans doute. Sans doute! Un vrai roman. Je pensais bien que nous n'étions
+pas au bout de ses aventures. Voilà donc, mon très-cher Borrowdale, les
+charmants objets de votre bienveillance. Non contents de se perdre, ils
+entraînent une foule de fripons à leur suite. Oh! une ravissante main
+pour les diamants. Bien, nous allons voir!
+
+Après ces mots, Fleesham, transporté de colère et frissonnant d'horreur
+à la vue de la coupable, s'écria:
+
+--Allons, monsieur White ou Black, ou quel que soit votre nom, venez!
+Vous ne désirez pas beaucoup, je pense, conserver votre prise ici,
+quoiqu'elle soit assez précieuse. Elle pourrait aussi être dangereuse.
+Nous allons la mener à l'hôpital. On s'en chargera là de façon à
+arranger tout le monde, m'est avis.
+
+--Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez comme un homme de bien,
+dit Borrowdale dont les yeux restaient, depuis quelques moments, fixés
+sur le visage de la jeune fille. Je jurerais qu'il y a là-dedans une
+méprise. Savez-vous quelque chose au sujet de cette bague, White?
+
+--Moé jamais avoir vu, répondit le nègre après avoir examiné le chaton;
+moi rien savoir, massa, rien en tout.
+
+Borrowdale s'était d'abord proposé de faire transporter la jeune fille
+chez lui, chose qu'il avait faite plus d'une fois en de semblables cas;
+mais, comme les circonstances étaient de nature à soulever des soupçons
+sérieux, pour ne rien dire de plus, il se vit forcé de céder aux
+rigoureuses suggestions de son ami, et la malheureuse jeune fille fut en
+conséquence conduite sur-le-champ à l'hôpital, et là confiée à la double
+vigilance de la faculté et de la loi.
+
+Pauvre Madeleine! Ainsi le faux pas de la précipitation, l'erreur d'un
+moment d'égarement, nous entraîne à notre ruine et détruit d'une main
+sans pitié la paix et le bonheur de bien des jours.
+
+C'est avec l'esprit pénétré de douleur que nous te suivons, Madeleine, à
+travers ce dédale de malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre où
+peuvent aboutir tes misères.
+
+C'est un exemple pris entre des milliers du même genre, hélas!
+
+Que de femmes n'ont pas succombé ainsi? Où est le talisman qui les
+peut préserver de l'abîme, la main qui peut les en arracher? La vertu,
+dira-t-on. Oui, la vertu; mais combien sont sincèrement vertueux;
+combien ont la force de l'être au milieu de ce monde cruel, impitoyable,
+toujours prêt à battre des mains au succès et à siffler les défaites!
+
+Cependant, Madeleine, tu n'es pas encore oubliée.
+
+Quoique loin et s'avançant vers la terre étrangère, tes amis pleurent
+encore pour toi; et puis un amant et un frère, le coeur déchiré, te
+cherchent partout.
+
+Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons pleurer pour toi, car tu étais
+aussi innocente que pure, et les lis n'étaient pas plus blancs que toi,
+avant que tes mains ne fussent forcées à l'indolence, soeur aînée du
+mal, et avant que la pauvreté n'eût soufflé la folie dans ton oreille.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ LA RECHERCHE.--LE MAUVAIS CHEMIN.
+
+
+Dès que Borrowdale eut quitté le théâtre de la rixe et disparu avec ses
+amis. Mark et Guillaume, les deux principaux auteurs de l'attroupement,
+s'entretinrent pendant quelques instants à voix basse.
+
+Puis ils passèrent chacun un bras sous les bras du jeune homme à qui
+Borrowdale avait parlé et l'invitèrent à les suivre hors de la foule.
+
+Il ne leur opposa aucune résistance. Comme ils paraissaient tous les
+trois paisibles, on les laissa continuer leur route sans les inquiéter.
+
+Bientôt ils se trouvèrent seuls.
+
+Ils se dirigèrent vers le faubourg méridional de la ville, et, après
+avoir marché en silence pendant un quart d'heure à travers les rues
+transversales et les routes à demi établies de cette localité, ils
+débouchèrent sur le marécage où s'élevait la misérable bicoque que leurs
+amis avaient récemment quittée.
+
+--Par ici, dit Mark; nous ne voulons pas encore vous tuer.
+
+En même temps ils entraînaient leur prisonnier, qui commençait à donner
+des signes d'alarme et manifestait l'intention de leur échapper.
+
+--Non, continua Mark, nous ne voulons pas vous tuer. Vous allez entrer
+ici avec nous, et nous nous expliquerons.
+
+Il le poussa dans la hutte et referma la porte sur eux.
+
+Le lieu était sombre et désolé, bien propre à intimider un homme faible
+de caractère et bourrelé de remords comme l'était le prétendu séducteur
+de Madeleine, Grantham (on l'a reconnu), ainsi qu'il disait s'appeler.
+
+Nulle lumière, sauf la clarté pâlotte d'un rayon de lune, ne pouvait lui
+indiquer l'étendue du danger qu'il courait.
+
+Cependant un de ses gardiens lui paraissait plus disposé à l'emportement
+qu'à la pitié, et tous deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute
+assistance.
+
+Il fallait qu'il leur obéît, qu'il en passât par où ils voudraient.
+C'était assez pour effrayer un homme même plus résolu que lui.
+
+Il demeura tremblant au milieu de la pièce, en essayant de démêler dans
+les mouvements de Mark et de Guillaume les sentiments qui les animaient.
+
+Le premier boucha la fenêtre et intercepta ainsi la seule lueur qui
+éclairait le bouge.
+
+Grantham sentit une sueur glacée baigner ses tempes.
+
+--Que voulez-vous de moi? s'écria-t-il avec un indicible accent de
+terreur.
+
+On ne voyait goutte dans la pièce.
+
+--Donne-moi une allumette, Guillaume, demanda Mark, qui avait fini sa
+besogne.
+
+--Je n'en ai point, répondit celui-ci.
+
+--Moi, j'en ai. En voici! exclama Grantham terrifié par les ténèbres.
+
+--C'est bien, dit Mark, passe. Ça me servira à voir ton visage. J'y
+tiens particulièrement à voir ton visage. En tout cas, n'aie pas peur.
+Tu m'as l'air d'être sensible comme une femme. Eh! malédiction, ne
+pouvais-tu exercer cette sensibilité en faveur d'une pauvre fille
+innocente? Ah! je m'en doutais. Je t'épiais depuis quelque temps,
+misérable fat! Seulement, je ne croyais pas...
+
+--Ne parle pas de ça, Mark, dit Guillaume d'un ton sombre. Ce qu'il nous
+faut avant tout, c'est la trouver.
+
+--Bon, bon! reprit Mark, qui venait d'allumer un bout de chandelle et
+de déposer son pistolet sur la table en jetant au jeune homme un regard
+farouche. Nous voulons savoir de toi où est la jeune fille, entends-tu?
+Pas de mensonges! tu ne pourrais nous tromper. Allons, dépêche; que je
+sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne sortiras pas vivant de
+cette chambre!
+
+Grantham était si épouvanté que ses dents cliquetaient, ses genoux
+s'entre-choquaient bruyamment.
+
+Il était incapable d'articuler une parole.
+
+--Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus de chagrin que de
+ressentiment, vous nous avez fait plus de mal peut-être que vous n'en
+pourriez supporter; et si nous ne souffrions pas tant de la perte de
+cette jeune fille, vous seriez peut-être dans une position pire que
+maintenant. Mais vous êtes un jeune homme riche, imprudent comme le sont
+vos pareils, et quoi que j'endure, je suis prêt à entrer en arrangement.
+Vous avez commis un coup bien méchant et bien lâche, monsieur! mais je
+ne veux pas vous faire de mal; ça ne réparerait rien. Dites-nous
+seulement où elle est et aidez-nous à la ramener. Pour peu que vous
+soyez honnête, vous voyez maintenant ce que vous avez fait. Vous êtes
+content de réparer vos torts, n'est-ce pas?
+
+Grantham fut évidemment plus touché par la franche et mâle générosité du
+malheureux amant de Madeleine que par les féroces menaces de son frère.
+
+Aussi répliqua-t-il d'un ton agité:
+
+--Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me croire. Seigneur, il
+fallait que je fusse fou! Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai
+fait. Je ne sais ce qui m'a rendu aussi mauvais! Ah! je le regrette, je
+le regrette bien, je vous le jure, messieurs!
+
+En disant ces mots, il fondit en larmes.
+
+--Ce n'est pas ça qu'il nous faut, dit brutalement Mark.
+
+--Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je sais? reprit-il d'une
+voix entrecoupée par les sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient
+laisser soupçonner sa sincérité.
+
+--Va, dit Mark.
+
+--Je ne sais où elle est maintenant, mais je vous aiderai à la
+retrouver. Je ne l'ai pas vue depuis la nuit dernière et l'ai
+anxieusement cherchée tout le jour. Je vous expliquerai toute l'affaire,
+du commencement à la fin, si vous voulez me croire.
+
+--Allons, nous croirons la vérité, dit Mark.
+
+--Je suis venu d'Angleterre ici il y a environ six mois, dit Grantham
+reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur.
+Depuis, j'ai toujours cherché de l'emploi, et, dans ce but, j'ai
+parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouvé. Je me
+suis offert pour toute espèce de choses, même pour le travail manuel, et
+sans rien découvrir. Le désespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laissé
+abattre. A la fin, j'ai imploré la compassion d'un marchand de cette
+ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes
+particulières. Ces circonstances lui défendaient de me refuser ce que je
+demandais. Il m'admit dans sa maison.
+
+Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un
+magasin en face du nôtre.
+
+--Bien, continuez, dit Mark.
+
+--Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus
+tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond,
+vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses
+occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la
+dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée
+par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse.
+Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les
+indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le
+maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais
+à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux
+parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la
+jeune fille à m'accompagner.
+
+--Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing
+sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur,
+vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une
+voleuse, jour de Dieu!
+
+Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents.
+
+--Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la
+retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage
+t'a poussé toi-même.
+
+Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se
+laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la
+paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.
+
+--Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec
+une navrante confusion.
+
+--Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de
+la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis
+dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard.
+Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai
+réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour
+faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la
+revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria
+d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents;
+peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait
+déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai
+plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où
+j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau;
+mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque
+distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la
+mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me
+parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta
+sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent
+en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut
+de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute
+ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une
+infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma
+conscience me le reproche cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais
+pas ce que je faisais.
+
+--C'est bon; après? dit Mark.
+
+--Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister
+les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé
+et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à
+Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la
+jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur,
+j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer
+chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous
+côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée,
+je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil,
+indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais,
+quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que
+cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la
+plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une
+bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la
+pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez,
+car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a
+en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer.
+
+--Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis
+par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa
+confiance.
+
+--C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos
+mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus
+généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai
+fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie!
+Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que
+j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me
+laisser partir?
+
+--Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que
+vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé?
+
+--Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à
+rien.
+
+Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et
+en large dans la pièce:
+
+--Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais
+la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation
+que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre
+fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais
+cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en
+est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous
+apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments.
+Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous
+sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons
+misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce
+n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue.
+Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous
+que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère,
+des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas
+la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont
+vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement
+compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune
+ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas
+que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être
+n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez,
+et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour
+sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La
+seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle
+l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme
+qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous
+en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique
+dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent,
+monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons
+et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque
+chose que vous vous rappellerez sans doute.
+
+--Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet
+homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction
+et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous.
+Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible
+qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu
+ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à
+Toronto.
+
+Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici.
+
+--Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.
+
+--Oui, dit Guillaume, allons vite.
+
+--Ça va, fit Marc; ça va! mais je crois qu'elle doit être quelque part
+sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est
+bien, jeune homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet dans la
+poche de coté de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net,
+maintenant. J'ai la tête chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous
+sommes tous des misérables, chacun dans son genre, ça c'est vrai.
+Peut-être aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que
+j'aime par-dessus tout au monde: ma mère et ma soeur! C est un ange
+que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle.
+Rappelez-vous ça. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime
+et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!... Mais
+partons; il est temps.
+
+En disant cela il éteignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de
+la hutte.
+
+Afin de ne pas être découverts, ce que craignait vivement Grantham, ils
+traversèrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies
+ordinaires de communication, jusqu'à ce qu'ils fussent à une bonne
+distance de la ville.
+
+Quand les accidents du terrain les forçaient à prendre la grand'route,
+le jeune fugitif se plaçait entre ses compagnons, de manière à éviter le
+regard des gens qui passaient de temps en temps près d'eux.
+
+Obligés de prendre des informations à une foule de fermes, ils
+avancèrent peu dans leur excursion.
+
+Aussi était-il près de minuit quand ils arrivèrent au lieu où, suivant
+le rapport de Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau.
+
+La place était isolée, sauvage.
+
+Cependant, sur la plaine de neige qui se déployait à perte de vue, on
+pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire.
+
+Une faible lueur s'en échappait; et comme il semblait fort probable que
+la jeune fille se fût réfugiée là, puisque c'était la seule habitation
+voisine, ils s'approchèrent et frappèrent doucement à la porte.
+
+--Qui est là? cria de l'intérieur une voix de femme aigre et rauque.
+
+--Des amis... amis! répondit Guillaume.
+
+Ce ne fut qu'après de longues explications que la femme, qui paraissait
+seule, se décida à ouvrir la porte. Mais, à la fin, elle l'ouvrit toute
+grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant
+l'âtre, s'assit par terre, plaça ses coudes sur ses genoux, ses joues
+dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air
+insoucieux en apparence.
+
+C'était une petite vieille, osseuse, ridée comme un champ nouvellement
+labouré; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lèvres minces,
+l'air rien moins qu'avenant, et la singulière position qu'elle avait
+prise n'ajoutait pas à ses attraits.
+
+--Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent fermé la
+porte derrière eux.
+
+--Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une
+jeune fille qui s'est égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière.
+
+--Oui, je le pense, répondit la femme.
+
+--Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire où elle est?
+
+--Eh! où sont tous les autres, dit brusquement la vieille;--dans les
+États, quoi donc! Elle avait un noir, un nègre avec elle. C'est elle, je
+suppose, hein?
+
+Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua
+sur-le-champ que tel pouvait bien être le cas et leur raconta les
+circonstances qui avaient pu le déterminer.
+
+--Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient
+allés aux États-Unis? dit-il en l'examinant.
+
+--Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les
+épaules. Je ne sais rien de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont
+demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille semblait très-mal. J'ai
+compris que le nègre voulait la conduire à ses amis, aux États, et
+qu'ils étaient en route pour s'y rendre. Il parla des États durant la
+plus grande partie de la nuit. C'est là tout ce que je sais. Je n'étais
+pas levée quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il
+la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux États.
+C'est tout comme ça.
+
+--Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait,
+dit Grantham.
+
+--Bon, c'est là une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit
+Guillaume. Elle est peut-être rendue près d'eux maintenant. Dites-vous
+qu'elle était malade, bonne femme?
+
+--Elle avait l'air de l'être, pas beaucoup peut-être; je ne suis pas
+curieuse, vous savez. Le nègre était très-obligeant pour elle.
+
+--Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel côté ils se
+proposaient d'aller?
+
+--Non.
+
+--Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme?
+
+--Seule! hélas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est
+pas étonnant d'ailleurs, rien à faire ici. Où est mon mari? ou sont mes
+fils? Tous aux États, chercher de l'ouvrage. Ici je périrai de faim
+à moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils
+travaillaient dur, et nous fûmes bien tant qu'ils purent travailler.
+Mais le pays semble ruiné. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez à
+la ville, vous y verrez la manufacture où ils travaillaient et une foule
+d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient là
+leur pain, réduites à mendier. Et c'est de même partout. Nos gens ont
+parcouru la moitié du pays, sans rien gratter. C'est partout la même
+chose.
+
+--J'en suis peiné pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est
+vrai. Nous souffrons du même mal. Ah! c'est sûr, trop sûr!
+
+Se tournant vers Mark:
+
+--Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre.
+
+--C'est le mien aussi.
+
+S'adressant alors à Grantham, Guillaume lui dit:
+
+--Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints.
+Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis
+ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura
+été de ce côté. La Providence l'aura conduite à eux!
+
+--J'irai, dit chaleureusement Grantham.
+
+Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et
+supposant, d'après ce qu'ils avaient appris, que Madeleine était tombée
+entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de
+ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement
+d'espoir et de vigueur.
+
+Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive
+sollicitude.
+
+Mais, hélas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas était un nouvel anneau
+qu'ils ajoutaient a la chaîne de ses infortunes.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ JUSTICE INTOLÉRANTE.--UN AUTRE ANNEAU.
+
+
+Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le
+front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de
+l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit:
+
+Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé!
+
+--Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé?
+
+--Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu!
+Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de
+la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh!
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles,
+votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et
+de fripons... Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et
+laissé votre pudibonde... Vous l'appelez?
+
+Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur
+son visage.
+
+--Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans
+doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même
+jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami.
+
+--Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela?
+
+--Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose
+bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre!
+
+Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret
+d'où dépend le sort d'une nation.
+
+--Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut
+soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle
+avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement
+rendre compte d'elle-même. Et alors--à travers un long embarlificotage
+que personne ne put comprendre, croire encore moins,--elle donna une
+soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère
+et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison
+indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du
+dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus
+hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence
+avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants
+devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se
+déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager
+l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout
+fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime
+sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os,
+qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien,
+mais.... Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit,
+après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a
+plus entendu parler.
+
+Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui?
+L'objet de vos soins, de votre tendresse.... Ah! ah! ah! pas de chance,
+mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les
+autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque
+chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois,
+Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise.
+Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons
+donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit
+avoir une base, une base solide, monsieur!
+
+Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit
+être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est
+si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer
+les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier
+l'affaire du diamant de votre femme!
+
+Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons
+vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons,
+anéantissons tout ce qui n'est pas vierge!
+
+Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons
+donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de
+fer sur la tête des méchants!
+
+Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de
+préceptes et de calculs!
+
+Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de
+moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui,
+en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre
+s'entr'ouvre pour nous engloutir!
+
+Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.
+
+Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit
+heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une
+fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente.
+
+Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête
+homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon
+monsieur Borrowdale.
+
+Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était
+point coupable.
+
+Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte
+peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son
+impeccable informateur, et s'écria:
+
+--Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout
+ça, après avoir vu le visage de cette enfant?
+
+--Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance
+peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine
+aujourd'hui?
+
+--Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant
+sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs,
+d'escrocs, de... Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper!
+Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec
+elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous
+dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal
+qu'elle.
+
+--Mais l'avez-vous questionnée?
+
+--Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une
+enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander
+à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La
+questionner! le ciel m'en préserve!
+
+--C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant.
+Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.
+
+--Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing
+formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence,
+et je la prouverai, monsieur.
+
+Le bon philanthrope était épuisé.
+
+De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour
+cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.
+
+Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même
+pour reprendre la conversation.
+
+Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son
+interlocuteur en face:
+
+--Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez
+pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris
+toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle.
+Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la
+jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son
+innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi,
+Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je
+suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame
+Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma
+recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.
+
+--Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez
+dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre
+demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours.
+Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre
+confiance!
+
+Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le
+compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour
+partir.
+
+Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité
+de Borrowdale, merveilleuse à voir.
+
+Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait.
+
+Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de
+sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un
+caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même
+pâte que Borrowdale.
+
+Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la
+fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés,
+colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans
+doute et pour blesser les gens délicats;--Dieu veille sur cette maison,
+voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la
+confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des
+gueux de cette sorte?
+
+Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?
+
+--Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien
+froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!
+
+--C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il
+crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa
+politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur
+soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus
+difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous
+frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale?
+
+--Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par
+cette accusation extraordinaire.
+
+--Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la
+possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute
+chose de nouveaux droits.
+
+--De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment,
+permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc
+faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des
+articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles
+d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme
+maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:--d'abord,
+l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le
+transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore
+un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres
+gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au
+lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article
+qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge
+d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre
+manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre
+politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous
+voulez, et vous verrez que ce _quoi que ce soit_, ne vînt-il que des
+États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici.
+Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même
+à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle
+ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au
+temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de
+6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a
+élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les
+caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette
+façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même
+résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont
+maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la
+taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés
+d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du
+libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens
+les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la
+mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous
+imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous
+cela, Fleesham?
+
+Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot.
+
+--Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien,
+simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les
+marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient
+acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce
+que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les
+marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont
+point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie,
+de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est
+encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent,
+d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes.
+
+Fleesham branla la tête d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait
+vaincu, et, quand il partit, peu d'instants après, sa physionomie était
+loin de porter l'expression radieuse qui la caractérisait à son arrivée
+chez Borrowdale.
+
+Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre.
+
+--Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit
+pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercéder pour
+lui... Bon Dieu! c'est à n'y rien comprendre. Il doit connaître cette
+fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve...
+
+A ce moment quelqu'un entra.
+
+--Ma chère femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait
+et lui prenant les mains; ma chère femme, vous prendrez soin de cette
+jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sûr. Vous pourrez l'utiliser
+à la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de
+l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne?
+
+--Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux?
+
+--Oui, on me l'a dit.
+
+--J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dépeinte,
+elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme
+elle. La laisser là une minute serait la perdre à jamais. Pauvre chère
+petite!
+
+Le lendemain, Madeleine était installée chez M. Borrowdale.
+
+Nous renonçons à décrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et
+vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ TRISTES PROPOS.--JUSTICE PROFESSIONNELLE.
+
+
+Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'admission de Madeleine chez
+Borrowdale, le dixième commençait.
+
+Laure et elle causaient dans le salon! Par la tristesse de leur visage
+on pouvait juger de la tristesse de leur entretien.
+
+Madeleine, la tête baissée, les yeux rougis par les larmes, tortillait
+machinalement le coin de son tablier et frappait convulsivement du pied
+sur le parquet.
+
+Les paupières de Laure aussi étaient humides.
+
+Accoudée à son fauteuil, la tête renversée dans sa main droite, elle
+regardait mélancoliquement la pauvre accusée.
+
+--Ça doit être lui, Madeleine, ça doit être lui, dit Laure, poursuivant
+une remarque. Pourtant, il semblait si bon! Se peut-il qu'il ait
+été dégradé à ce point? Personne ne pouvait s'empêcher de l'aimer,
+Madeleine, personne! Cependant c'est bien mal; ah! bien mal ce qu'il a
+fait là. Et je suis sûre que c'est lui. D'après ce que vous m'avez dit,
+ça ne peut être que lui.
+
+Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs cils, coulèrent
+silencieusement comme des perles liquides le long de son visage, et, son
+sein battit avec force.
+
+Ce fut une accusation muette, mais éloquente: le cri de l'amour trompé!
+
+--J'en suis désolée, oh! si vous saviez, mademoiselle! dit Madeleine
+en sanglotant. Je donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela ne fût
+point arrivé! Je n'ai jamais voulu faire le mal et pourtant les choses
+ont tourné... Mon Dieu! mon Dieu!... Mes parents étaient si bons pour
+moi! aussi se peut-il que j'aie été assez ingrate pour les quitter?
+J'aurais dû patienter, attendre! Pourquoi donc ai-je fait cela?
+
+--Je ne crois pas qu'il y ait de votre faute, Madeleine, dit Laure
+regardant distraitement le feu à travers ses larmes. Non, vous n'eussiez
+jamais pu songer à si mal faire.
+
+--Oh! non, non, mademoiselle; non! si j'avais su!
+
+--Eh! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais rien de tout cela, vous
+savez, Madeleine; rien du tout. Ça me semble pourtant si étrange!
+
+Je ne puis m'en faire une idée, parce que je ne puis comprendre. Mais je
+suis convaincue que vous ne feriez pas le mal, et je suis sûre aussi que
+je ne pensais pas que lui le fît jamais. Je sais pourtant qu'il a fait
+quelque chose de très-mal, parce qu'on me l'a dit.
+
+--Oh! si vous le voyez, répliqua Madeleine se tordant les mains, si vous
+le voyez, il vous dira que je ne suis pas blâmable, c'est certain.
+Il s'empressera de le faire. Mais je n'ai personne pour parler en
+ma faveur. Tout le monde est parti. Ma mère que j'aime tant, ma mère
+elle-même me croit méchante, et il n'y a personne près d'elle pour
+lui parler... personne, mademoiselle! Pourquoi ne suis-je pas morte?
+pourquoi, mon Dieu?
+
+--Oh! c'est un grand, grand malheur, Madeleine. Pourtant papa les
+cherche; il réussira, j'espère. Mais lui, c'est fini; on ne le
+retrouvera plus... jamais... Ah! Seigneur, quelle cruelle idée! ne
+jamais le revoir! Oh! j'irai plutôt moi-même, oui, j'irai moi... Chut!
+on sonne; c'est papa.
+
+Une minute après, Borrowdale entrait dans le salon. Rarement le chagrin
+avait marqué de son sceau la bonne, joviale et souriante physionomie de
+notre ami.
+
+Aussi les deux jeunes filles frissonnèrent-elles en le voyant pâle,
+défait et portant tous les signes d'une profonde émotion.
+
+Non-seulement ses traits étaient altérés, mais sa démarche était
+brusque, saccadée; un tremblement sensible agitait ses membres.
+
+En entrant, ses yeux tombèrent sur Madeleine, qui, frappée de
+l'étrangeté du regard de son protecteur, devina instinctivement qu'un
+nouveau malheur allait fondre sur elle.
+
+Borrowdale essaya de se remettre un peu.
+
+--Tiens! te voilà, ma chère petite Laure, dit-il en s'adressant à sa
+fille, qui se leva pour partir; non, non, reste ici, mon enfant.
+
+Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle essaya de lui adresser
+un sourire de remerciement; mais c'était au-dessus des forces de la
+charmante fille, car un torrent de larmes s'échappa à ce moment de ses
+yeux.
+
+--Qu'y-a-t-il, Laure? Qu'as-tu, ma bonne petite fille? demanda
+Borrowdale la baisant tendrement au front.
+
+--Bien, papa, rien... Laissez-moi sortir, je vous prie.
+
+--Va, méchante! Mais avant, séchez-moi ces larmes, si ce n'est rien, et
+plus tard vous me raconterez tout.
+
+--Oui, dit-elle d'une voix inintelligible.
+
+Laure couvrit de ses mains son joli visage et se sauva toute confuse à
+sa chambre.
+
+Là sa douleur fit explosion et elle éclata en sanglots.
+
+Borrowdale se tourna lentement vers Madeleine, dès que sa fille se fut
+éloignée.
+
+--Ah! dit-il, je suis désolé par rapport à vous, mon enfant. Je dois le
+confesser, notre affaire ne va pas comme je voudrais. Que faire? Sur ma
+parole, je ne sais. Où sont vos amis? Autre problème. On ne peut mettre
+le pied sur leur trace. Nous en avons besoin, très-besoin, pourtant!
+Sans eux, comment prouver!... Moi c'est bon, mais les autres! les juges!
+
+--Ce que je vous ai dit est vrai, la vérité pure, monsieur!
+
+--Je le crois, mon enfant, reprit-il en la regardant avec la même bonté,
+mais avec la même affliction. Vos dépositions et celles du pauvre White
+s'accordent parfaitement et me satisfont entièrement, mais par malheur
+elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les parties
+intéressées. Bon Dieu! comment faire? comment nous en tirer? répéta-t-il
+en tisonnant machinalement le feu. Voilà le temps qui expire. J'ai donné
+ma parole de ne plus m'opposer après ce jour... Et rien à dire ou à
+faire pour les convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de pierre
+entendrait plutôt raison.
+
+Madeleine pleurait à chaudes larmes.
+
+--Je les attends de minute en minute, poursuivit Borrowdale. Soyez
+calme, mon enfant. Ils recevront encore vos dépositions. Mais que leur
+diriez-vous de plus que ce que vous leur avez déjà dit? Je les ai priés
+de venir ici, car je suis déterminé à ne pas vous laisser quitter mon
+toit si je le puis. Mais que leur dire?
+
+--Oh! ne me laissez pas emmener, monsieur, ne me laissez pas emmener, je
+vous en conjure! s'écria Madeleine, joignant désespérément les mains.
+En prison! Seigneur, que deviendrai-je! Mes parents... ma mère... je
+n'oserais plus les revoir. Ma pauvre mère! elle en mourrait de chagrin!
+Et je suis innocente! le ciel sait que je suis innocente!
+
+Borrowdale la contemplait avec une expression de sombre douleur
+indicible.
+
+Il frémissait à la vue de cette figure si belle, si angélique, condamnée
+peut-être par sa seule imprudence, par un excès de sensibilité, à tomber
+dans ce gouffre qu'on appelle une prison.
+
+Il voyait le vice coudoyer cette vertu; il sentait le souffle empoisonné
+de la débauche passer sur ce front si pur pour le ternir, et il
+comprenait, il embrassait tout ce que la malheureuse Madeleine
+pressentait intuitivement.
+
+Une âme peu sensible, lourde, défie souvent la main du mal; les hideuses
+passions la heurteront sans la blesser; mais l'âme délicate, douce, sans
+tache, celle qu'anime le feu du sentiment que chérissent les anges, oh!
+celle-là est bien fragile, le plus léger choc, le moindre attouchement
+peut la flétrir à jamais.
+
+Puis, adieu à sa pureté, à tous ses charmes de sensitive!
+
+C'en est fait d'elle!
+
+Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus il devenait mélancolique.
+
+Ses yeux s'humectaient.
+
+Il essaya de parler pour dissiper cette émotion; mais sa voix
+entrecoupée était le témoignage le plus évident de l'intérêt qu'il
+prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans autre ami que lui pour
+la défendre contre les coups de la destinée.
+
+--Ils auront un compte terrible à rendre à Dieu ceux qui vous feront du
+mal, dit-il. Oui, terrible! Les hommes sont aveugles. Condamner cette
+frêle créature. L'enfermer! où? avec qui? A quoi peut ne pas conduire un
+faux pas, trop rigoureusement châtié? Du courage, cependant; tout n'est
+pas encore perdu. Causons un peu et écoutez-moi bien, Madeleine.
+
+La pauvre fille releva la tête pour lui obéir; mais à cet instant on
+frappa rudement à la porte.
+
+Madeleine s'élança tout effarée dans le salon, en s'écriant:
+
+--Ils viennent! Oh! monsieur, ne me laissez pas prendre, je vous en
+supplie, ne me laissez pas prendre!
+
+--Du calme, du calme! fît Borrowdale la prenant doucement par le bras
+et la faisant asseoir dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait
+d'injustice, si je le puis....
+
+On venait d'ouvrir la porte de la rue et une voix connue se fit entendre
+dans le vestibule.
+
+--Où massa Borrowdale tenir li? où être li? moé vouloir voir li.
+
+Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperçut White le noir, suivi de
+M. Fleesham.
+
+Derrière eux apparaissait un troisième personnage, maigrement vêtu, qui
+faisait au nègre des yeux irrités.
+
+--Oh! voici, li! li voici! s'écria White étendant ses bras d'une façon
+suppliante vers Borrowdale. Eux vouloir mettre moé en peine au sujet de
+jeune fille et mettre jeune fille en peine aussi. Être vilaine chose,
+n'est-ce pas, massa, de mettre pauvre monde en peine? Moé rien faire
+mal, rien du tout. Moé pauvre et moé honnête. Moé pas vouloir, moé être
+mis en peine parce que moé rien faire de mal à personne, jamais!
+
+--Ah! cela n'a rien de nouveau pour nous, monsieur Borrowdale, dit le
+monsieur au chétif costume; nous sommes habitués à ces sortes de choses.
+Pour un homme de profession, c'est un cas connu, et comme je suis de la
+profession, vous comprenez.
+
+--Vous entrez, n'est-ce pas, Fleesham? dit Borrowdale ennuyé de la
+familiarité professionnelle du personnage.
+
+--Je suis fâché! ah! ah! vraiment fâché pour vous, mon cher Borrowdale,
+dit Fleesham en entrant. Par ici, par ici, Shaver!
+
+Les mots s'adressaient à l'individu qui l'accompagnait et voulaient
+l'inviter à pénétrer dans le salon. Mais l'invitation était inutile.
+
+Mons. Shaver agissait avec le sans-gêne d'un homme qui se croit chez
+lui.
+
+--Oui, je suis fâché, désolé, Borrowdale, qu'il en soit ainsi,
+poursuivit Fleesham. Mais vraiment, il faut en finir. Et, tout
+bien considéré, mieux vaut pour vous que ce soit de cette manière.
+D'ailleurs, je ne vous ai point, encore dit combien je perds par ce vol;
+c'est une somme considérable, je vous l'assure. Et je suis persuadé que
+cette fille... Mais, tiens! la voici, je suis persuadé, dis-je, qu'elle
+connaît toute l'affaire, du commencement à la fin.
+
+--Ah! dit Shaver favorisant Borrowdale d'une nouvelle marque de
+confiance de son regard officiel; pour un oeil professionnel, le cas est
+aussi clair, clair, oui aussi clair!
+
+Là-dessus, maître Shaver se mit à déboutonner son habit avec cet air
+froid, compassé, particulier aux gens officiels en général, et, ayant
+sans façon secoué contre le cendrier la neige de ses mocassins et
+suspendu artistiquement sa coiffure officielle au dossier d'un fauteuil,
+il s'assit dans ce fauteuil et exhiba un énorme portefeuille. Puis il
+donna une petite tape amicale audit portefeuille, envoya à Fleesham
+une inclinaison de tête comme pour lui dire: «Je suis habitué à ça,
+pas vrai? La honte et moi ne nous connaissons guère, hein? Trouvez-vous
+quelque chose pour déconcerter Shaver? Shaver, voilà votre homme; Shaver
+va vous arranger cette petite affaire;--voyez-le à l'oeuvre.»
+
+Pendant ce temps, Madeleine restait étendue dans le fauteuil, tremblante
+et terrifiée.
+
+Ses yeux allaient, avec égarement, de l'un à l'autre.
+
+Néanmoins cette terreur et ce regard incertain étaient bien l'expression
+d'une âme paisible et semblaient crier au coeur de bronze de la justice:
+«Prends garde à ce que tu vas faire! prends garde à la blessure que tu
+vas porter! Tu n'as point de remède contre le poison. L'ignominie de la
+prison rejaillit éternellement sur l'innocence elle-même, quand une fois
+elle y a mis le pied.»
+
+--Allons, je pense qu'il faut procéder sur-le-champ, dit Shaver, faisant
+l'inspection professionnelle de ses prisonniers en perspective. Nous
+allons, m'est avis, commencer par prendre la déposition de la fille. Ce
+pris..., pardon, accusé, voulais-je dire, voudra bien se retirer.
+
+--Pourquoi moé être accusé? s'écria le nègre avec indignation. Pas
+retirer moé; pas besoin. Moé dire vérité, toute vérité. Vous pas pouvoir
+en dire autant. Vous coupable, avoir volé moé du travail de journée à
+moé. Lui gueusard, massa Borrowdale!
+
+--Paix, paix! dit Borrowdale avec un geste de la main.
+
+Ensuite il le poussa doucement dans la pièce adjacente, en ajoutant:
+
+--Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai à ce qu'il ne vous soit
+pas fait d'injustice.
+
+--Bien; à vous, mademoiselle, s'il vous plaît, dit Shaver, parlant
+à Madeleine, quand les préliminaires furent terminés, avec toute la
+solennité magistrale qu'il put parodier:--Voulez-vous avoir la bonté
+de nous dire ce que vous savez au sujet de l'anneau que voici et autres
+propriétés dérobées avec ledit anneau, dans la résidence privée de
+l'honorable gentilhomme que j'ai l'honneur de représenter, comme
+procureur dans ce cas? Je vous avertis en même temps que je prendrai
+note de tout ce que vous direz, et que votre déposition actuelle sera
+invoquée comme l'évidence contre vous quand vous comparaîtrez, pour
+votre procès, aux assises ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant,
+c'est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Je vous
+rappellerai encore que vous parlez à un homme professionnel. Ces sortes
+de choses ne sont pas nouvelles pour un homme comme moi, vous le savez;
+de fait, pour un homme professionnel, un mensonge dans un cas comme
+celui-ci équivaut à rien. Ainsi faites attention et songez à l'oreille
+qui vous écoute.
+
+Jamais maintien de juge en chef, appelé à condamner à mort un criminel,
+ne fut plus grave que celui de Shaver en achevant ce résumé.
+
+Il paraissait énormément satisfait de son éloquence judiciaire..
+
+Aussi pouvons-nous ajouter que jamais solitaire hochement de tête
+n'exprima la dixième partie du langage profond et sublime qu'était
+chargé de traduire le mouvement de crâne dont Shaver favorisa Fleesham,
+en arrivant à cet heureux couronnement de sa période.
+
+O pygmées et petits marchands d'autorité, que vous aimez à singer la
+main de fer toujours suspendue même sur votre cou! que vous êtes
+petits, que vous êtes vains! Que le ridicule sied bien à votre échine
+rachitique, et que le plaisir que vous cause votre bêtise fait plaisir à
+l'honnête homme!
+
+Si la crainte et le mépris peuvent se réunir dans une expression pour
+l'animer, Madeleine l'eut sur son visage, en écoutant les remarques de
+ce personnage.
+
+Ce fut avec la plus grande difficulté qu'on parvint à obtenir d'elle le
+récit de toutes les circonstances qui avaient présidé à ses malheurs.
+
+Ce récit est connu du lecteur.
+
+Nous nous abstiendrons de le répéter.
+
+Mais la jeune fille le fit avec une répugnance visible et pour obéir
+seulement aux tendres sollicitations de Borrowdale, dont les émotions
+étaient au moins égales aux siennes.
+
+Fleesham l'écouta, en poussant de temps à autre des exclamations
+d'incrédulité, et Shaver, en écrivant, avec le nec-plus-ultra de dignité
+que comportait son ministère.
+
+Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant son trouble, dit d'un ton
+sévère:
+
+--Il me semble, messieurs, qu'il n'y a rien la-dedans qui ne soit simple
+et franc. Pas d'hésitation, pas de contradiction d'un bout à l'autre.
+La vérité pure sur tous les points. Il est impossible de ne pas croire
+après avoir entendu. La narration du pauvre nègre corrobore entièrement
+les particularités essentielles. Pour moi, je suis convaincu que tout
+est vrai, exactement vrai. Il ne vous reste qu'à trouver les autres
+parties. Quant à accuser la jeune fille, vous ne le pouvez avec le plus
+léger semblant de justice.
+
+--Hum! ha! trop clair pour un oeil professionnel, je vous assure, dit
+Shaver paraissant éprouver une profonde compassion pour l'ignorance
+professionnelle du généreux philanthrope. Oh! cela n'est pas nouveau
+pour la profession,--qui est aussi vieille que les montagnes,--de fait,
+un cas de cette espèce-ci est moins que rien pour un oeil professionnel.
+Histoire préparée du commencement à la fin, fausse sur toutes les faces.
+On voit à travers ça comme à travers un carreau. Ça ne prend pas, pas du
+tout. De fait, professionnellement parlant, c'est moins que rien. Bref,
+ma pauvre petite, un homme de la profession comme moi lit dans votre
+coeur comme dans le creux de sa main. Joli conte, vrai; mais c'est
+vieux, si vieux! j'en ai tant entendu comme ça. Il ne m'aurait pas pris,
+même quand j'étais à l'école.
+
+S'adressant à Borrowdale avec un clignement d'yeux à Fleesham:
+
+--C'est fâcheux, cher monsieur, bien fâcheux qu'il n'y ait pas un mot de
+croyable dans cette histoire, que ce soit une fable du commencement à la
+fin; de fait, monsieur, pour un oeil professionnel, l'histoire est moins
+que rien...
+
+--Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dégoûté de la pompeuse
+impertinence de l'officiel, vous ne permettrez jamais cela, jamais...
+
+--Je suis déterminé, Borrowdale, répliqua brusquement Fleesham. Il faut
+maintenant que la justice suive son cours. Je ne me laisserai pas voler
+et piller impunément sous le nez. Il vous convient peut-être de vous
+constituer le défenseur de cette gredine, car vous n'êtes pas le
+perdant. Mais moi je suis enfoncé et pas pour un petit montant, s'il
+vous plaît. D'ailleurs, cette histoire est la plus improbable que j'aie
+jamais entendue. Où sont les complices de cette fille? Où est la
+bande qui a décampé pendant la nuit où fut commis le vol? Ah! vous en
+entendrez bien d'autres, avant longtemps.
+
+--Dites-moi, fit Shaver à Madeleine, vous refusez positivement d'en
+dire davantage? Ne vous inculpez pas vous-même, c'est inutile; la loi ne
+l'exige pas.
+
+--Je vous ai tout dit; je ne puis rien vous dire de plus, que vous
+dirais-je? répliqua-t-elle en pleurant.
+
+--Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-même, fit Shaver avec un
+clignement d'yeux qui semblait dire: «Parfait, nous nous comprenons;
+tous deux professionnels, chacun dans son genre; très-bien, je suis
+content.»
+
+--Passons au nègre, s'il vous plaît, dit-il ensuite. White n'est-il
+pas son nom? Noir et blanc [8], ah! ah! Pardon, messieurs, je n'ai pas
+l'habitude de plaisanter dans de pareils cas; mais réellement c'est
+significatif, sinon professionnel.
+
+[Note 8: Jeu de falots sur le nom du nègre _White_ qui signifie _blanc_
+et son origine _Black_ qui signifie _noir_.]
+
+Le nègre arriva, amené par Borrowdale.
+
+--Nous allons, dit Shaver, vous demander encore le récit de cette petite
+histoire, s'il vous plaît; puis...
+
+--Non, moé pas dire un autre mot à vous, pas un seul, jamais en ce gueux
+de monde, cria le noir signant cette déclaration d'un violent coup de
+poing sur la table. Moé avoir tout dit, moé plus rien dire.
+
+--Oh! vous voulez simplement dire que vous n'avez rien à déposer? dit
+Shaver se préparant à fermer son livre.
+
+--Moé avoir dit vérité d'abord, tout vérité, et plus rien à dire. Ça
+être assez!
+
+--Oh! précisément, et ça met fin à l'affaire, dit Shaver se levant d'un
+air roide et se disposant à endosser son manteau.
+
+--Fini, répéta en écho Fleesham.
+
+--Puisque, reprit l'homme professionnel, les deux inculpés refusent de
+faire d'autres aveux, c'est terminé. Maintenant, je dois agir, n'est-ce
+pas, monsieur Fleesham? Vous confiez formellement la jeune fille...
+
+--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria la pauvre Madeleine se jetant
+au côté de Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant à genoux.
+Sauvez-moi! je suis innocente! Je ne puis pas, je ne veux pas aller en
+prison.
+
+--Quoi, quoi! que veut dire ça? fit le nègre reculant vers la jeune
+fille et se mettant sur la défensive. Elle innocente comme enfant
+nouvellement né. Elle ne pas aller en prison, non pas!
+
+--Chers messieurs, dit Borrowdale ému jusqu'aux larmes, regardez-la!
+regardez-la! et vous ne pourrez la soupçonner plus longtemps. C'est
+impossible! L'innocence, la vertu parlent par sa bouche. Fleesham, mais
+voyez-la donc!
+
+--Oh! ne vous alarmez pas, monsieur, dit Shaver, dont le flegme
+augmentait à mesure que la scène devenait plus dramatique. Ça ne nous
+fait rien à nous; ne vous alarmez pas. Un homme professionnel est
+parfaitement à l'aise dans ces sortes de petites transactions. De fait,
+c'est le genre d'affaires qui nous sourit le plus. Au milieu d'elles
+nous sommes tout comme chez nous.
+
+Certes, si quelqu'un en ce monde était bien alors dans son milieu,
+c'était le philosophe Shaver.
+
+Borrowdale était stupéfait.
+
+--Allons, monsieur, dit en souriant Shaver, soyez assez bon pour me
+laisser cette misère. N'ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde,
+ajouta-t-il en avançant.
+
+--Jamais! Moé pas vouloir, s'écria le nègre.
+
+Il se jeta entre l'officier et Madeleine, et assenant un nouveau coup de
+poing sur la table.
+
+--Jeune fille pas quitter cette chambre avant que moé mourir. Jamais;
+non, jamais! Venez prendre elle, si vous osez, cria-t-il à Shaver, en le
+regardant en face.
+
+Une rixe allait sans doute être la conséquence de ce défi; mais, à ce
+moment, la porte s'ouvrit, un domestique entra et remit une carte à son
+maître, en lui communiquant quelque chose à voix basse.
+
+--Comment! comment! Bon Dieu, est-ce possible! s'écria Borrowdale pris
+d'un grand accès d'agitation.
+
+--Oui, monsieur? répliqua respectueusement le domestique.
+
+--Excusez-moi, messieurs! dit Borrowdale aux autres personnes.
+Un moment, ne faites rien avant mon retour. Quelle coïncidence
+extraordinaire!
+
+Après ces mots il s'élança hors du salon.
+
+Le nègre se posta devant Madeleine avec la ferme détermination de la
+protéger s'il était besoin.
+
+Shaver se mit à fournir à Fleesham certaines informations
+professionnelles au moyen de ces hochements de tête silencieux et
+éloquents qui semblaient constituer la principale occupation de son
+crâne officiel.
+
+--Rien de nouveau pour la profession là-dedans, marmotta-t-il en
+remarquant que l'importateur était indifférent; ces sortes de choses et
+nous, nous nous connaissons de longue date; de fait, professionnellement
+parlant, ces tours-là sont usés, trop vieux; ça ne prend plus; de fait,
+on voit clair à travers, ah!
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ LES NOUVEAUX VENUS.--FLEESHAM DÉCONFIT.
+
+
+Quand Borrowdale entra dans le passage, après avoir soigneusement fermé
+la porte du salon derrière lui, il se trouva devant trois individus à
+l'aspect étrange.
+
+Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin.
+
+Deux de ces individus étaient misérablement vêtus, et portaient sur
+leur physionomie comme sur leurs vêlements l'empreinte du dénûment.
+Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur
+extérieur annonçait tout cela.
+
+Quoique pâle et les vêtements en désordre, le troisième paraissait être
+d'une autre trempe.
+
+Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils
+passèrent dans la chambre.
+
+--Vous, Morland! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme s'il
+craignait d'être le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux,
+providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur!
+Vous arrivez à temps pour réparer le mal que vous avez commis, jeune
+homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais
+la...
+
+--Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrêtant pour s'adresser aux deux
+autres; vous avez l'air fatigué, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai
+besoin de vous parler seul, un moment.
+
+--Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent
+tout, répliqua le jeune homme, les yeux baissés sur le plancher.
+
+Borrowdale hésita quelques secondes et regarda tour à tour les
+compagnons de Morland.
+
+--Oui, Morland, reprit-il après cet examen, j'aurais pu vous pardonner
+tout; mais votre cruauté à l'égard de cette jeune fille... Cela,
+monsieur... Mais qu'est-ce?
+
+Le jeune homme, était devenu mortellement pâle, et les deux autres
+s'étaient levés d'une seule pièce en fixant sur Borrowdale des regards
+avides.
+
+--Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un.
+
+--Si je sais quelque chose... sur quoi?
+
+--Elle, c'est d'elle que je veux parler!
+
+--Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi à ce moment!
+
+--Merci! ô merci! que Dieu vous bénisse, monsieur! cria l'homme de plus
+en plus agité. Pauvre fille! pauvre chère fille! continua-t-il en se
+laissant tomber à genoux auprès d'un siège sur le bras duquel il appuya
+son front, comme si sa tête eût été trop lourde pour porter le poids des
+émotions auxquelles il était en proie.
+
+Ah! il l'aime, et il l'aime sincèrement, ardemment, le bon Guillaume! il
+est rude, calleux à la surface, mais il y a un coeur et une âme sous sa
+rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il
+ne fut nourri à la mamelle du luxe et de la délicatesse; quoique la
+flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu des anges eux-mêmes ne
+pourrait supporter la malédiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis
+le berceau.
+
+Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien.
+Elle nous donnerait la confiance d'un homme!
+
+--Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que ça
+signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi ça.
+
+--Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme était
+trop confus pour répondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et
+que mon ami l'a connue dès son enfance. Depuis près de deux semaines,
+nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il
+ne lui fût arrivé un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ
+une heure, que vous, monsieur, deviez savoir où elle était. C'est la
+raison pour laquelle nous avons pris la liberté de venir vous trouver.
+Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère et de son père!
+
+--Où sont-ils? où sont-ils, bonnes gens?
+
+--Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ
+douze jours, pour se rendre aux États-Unis et y chercher de l'ouvrage.
+Depuis, il nous a été impossible de les trouver, quoique nous les ayons
+cherchés partout, en pensant que Madeleine était avec eux.
+
+Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvînt à se maîtriser
+assez pour être à même de leur montrer le point où en étaient les choses
+et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il réussit à la
+fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragédie
+intime.
+
+Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres, à qui nous
+continuerons à donner maintenant son vrai nom de Morland, écouta le
+récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse.
+
+Son visage était blanc comme l'albâtre, ses membres frémissaient; plus
+d'une fois il parut près de s'évanouir.
+
+Il était facile de voir que le remords s'était emparé de lui et qu'il
+déplorait amèrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causés.
+
+--Je le verrai, s'écria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verrai
+M. Fleesham et je lui dirai tout moi-même.
+
+--Très-bien, répliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est
+furieux, emporté. Bon Dieu! que faire à présent? Impossible de lui faire
+entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leçon pour
+vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils
+apprenaient cela?
+
+--Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire ça, s'écria le jeune
+homme; j'étais fou, aveugle; je...
+
+--Bien, assez, dit Borrowdale. J'espère que... Chut! Qu'y a-t-il encore!
+
+Il se précipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller.
+
+Il était trop tard!
+
+Avant qu'il eût pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham
+entrait comme un furieux dans l'appartement.
+
+--Quelle voix ai-je entendue? s'écria-t-il en repoussant le
+philanthrope, qui tentait de l'arrêter.
+
+--Ah! vous voilà, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc;
+je vous tiens, monsieur le voleur!
+
+Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune résistance, et appela:
+
+--Ici, Shaver! ici, Shaver!
+
+L'éclair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver.
+
+Il accourut; non, il vola!
+
+Et l'auréole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil
+professionnel tomba sur le spectacle, était vraiment belle à contempler.
+
+--Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voilà! Vite,
+prenez-moi sous votre garde ce scélérat-là.
+
+--Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas à vous
+rappeler que vous êtes chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur,
+veuillez, s'il vous plaît, rester où vous étiez et ne pas nous déranger
+jusqu'à ce que nous daignions vous appeler. Nous avons à faire. Allez!
+
+Shaver voulut prendre la parole.
+
+--Nous n'avons pas de temps à perdre. Allez, monsieur! lui commanda
+Borrowdale d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
+
+Il poussait en même temps dans le salon
+
+Shaver, qui pensait que, décidément, c'était chose nouvelle pour son
+expérience professionnelle, et s'efforçait de le faire comprendre à
+Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui.
+
+Ce dernier l'enferma à la clef dans le salon et revint à l'autre
+chambre.
+
+--Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que
+vous cherchiez encore à protéger, à enlever à la justice un voleur
+reconnu? car...
+
+--Mon bon monsieur, repartit sévèrement l'autre, la compassion vaut
+quelquefois autant que la justice, et, à mon avis, les sentiments d'un
+homme comme chrétien valent bien la justice.
+
+--Cela se peut pour vous, monsieur, répondit Fleesham prêtant peu
+attention à cette remontrance.
+
+Il se tourna brusquement vers le coupable.
+
+--Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lançant un regard
+méprisant à ses deux compagnons. Vous n'échapperez pas facilement,
+maintenant. On est-ce que vous m'avez volé, misérable!
+
+Morland le regarda avec calme et dit:
+
+--Je ne veux pas, monsieur, chercher à atténuer mes torts à votre égard.
+Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un
+honnête homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis
+arrivé chez vous, pourquoi vous m'y avez reçu et comment vous m'y avez
+traité. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hôte ou même
+comme votre obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur,
+vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant
+que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi
+n'ai-je point d'excuse à offrir. Mais je croyais qu'en me repentant
+assez tôt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais,
+bien que la rigidité de vos principes de probité s'opposât à un acte de
+clémence de votre part, je pourrais, en vous rappelant...
+
+--Qu'est-ce? s'écria l'intègre Fleesham, devenant mortellement pâle
+et se mordant les lèvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des
+mensonges ou de basses calomnies vous protégeront? Vous voudriez essayer
+de m'influencer par...
+
+--Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le désir de vous
+influencer plus que vos intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la
+justice doit être appliquée dans un cas, elle doit l'être dans l'autre.
+Vous me comprenez. J'ai commis un délit grave; je ne désire nullement le
+pallier; je veux seulement faire une réparation, s'il est possible, afin
+de ne pas souffrir toute la pénalité.
+
+--Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham
+débordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard
+que vos insinuations m'intimident?
+
+--Vous intimider, je n'y songe pas.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais
+vous parler plus clairement.
+
+Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait
+en imprécations et donnait tous les signes du trouble le plus violent.
+
+--Puis-je attirer votre attention là-dessus? continua Morland exhibant
+un papier qui ressemblait à un vieux billet de banque, et indiquant du
+doigt la signature qui était au bas.
+
+--Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur.
+
+Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains.
+
+Mais le jeune homme avait deviné ce mouvement.
+
+Fermant les doigts, il tendit le billet à Borrowdale, fort surpris et
+fort intrigué par cette scène.
+
+--Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela?
+dit Morland, je ne désirerais pas exposer...
+
+--Arrêtez! arrêtez! s'écria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute
+de tête-à-tête, rien qu'une minute!
+
+--Volontiers.
+
+--Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui
+vous est étrangère. D'un mot je puis la régler. Excusez!
+
+Fleesham était vaincu.
+
+Oui, le vertueux détaillant de moralité et de justice, l'immaculé
+Fleesham était vaincu, complètement battu.
+
+Du trône où se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le
+ruisseau de l'infamie.
+
+En traversant avec Morland le passage où il n'était que trop heureux de
+cacher sa honte, la dégradation de sa physionomie, le tremblement qui
+l'agitait de la racine des cheveux à la plante des pieds faisaient mal à
+voir.
+
+C'était un bouleversement de toute cette âme aussi osseuse que
+l'enveloppe où elle grouillait.
+
+Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent.
+
+A la fin le premier revint seul, au grand étonnement des témoins de
+la scène précédente. Le jeune homme était tranquille, mais un triste
+sourire plissait le coin de ses lèvres.
+
+--Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale; parti emmenant son
+acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle.
+Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous
+raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content
+de vous dire que l'affaire sera arrangée sans qu'on ait recours à
+la prison, quoique pour mon compte je la mérite bien. Je ne saurais
+m'excuser. Je suis méprisable au delà de toute expression et le dernier
+des êtres, dit-il en donnant une énergie puissante à l'expression de ses
+sentiments.
+
+Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux
+philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand
+le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver,
+lui annonça positivement leur départ, serait accomplir un miracle
+littéraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a
+jamais conçu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des «impossibles
+impossibilités.»
+
+Il courait comme un insensé, de haut en bas, de long en large à travers
+la chambre, se croisant les bras, les étendant, faisant claquer ses
+doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tête, s'arrêtant pour
+rire à gorge déployée, puis se remettant en marche, en gesticulant et
+faisant des folies.
+
+Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque.
+
+Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entraîna précipitamment
+dans les appartements supérieurs.
+
+Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit
+dans la pièce où se trouvaient son frère et son amant.
+
+Quelques paroles prononcées à la hâte avaient à demi préparé Madeleine à
+cette soudaine réunion.
+
+Après avoir contemplé un instant les trois personnages pétrifiés par la
+succession des émotions qu'ils éprouvaient depuis le matin, Borrowdale
+sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du
+nègre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes.
+
+Resterons-nous dans la chambre où ils se retrouvent enfin?
+
+Dévoilerons-nous le tableau de cette noble simplicité, de cet amour
+inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingénus en déversant l'un sur
+l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphère
+par leur sainte douleur et leur naïve joie?
+
+Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous
+les honnêtes émotions qui apparaissent sur sa douce et angélique
+physionomie en recevant les caresses de son frère et de son ami?
+
+Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est
+entre eux un rite consacré.
+
+C'est une soeur, c'est une amante, le frère et l'amant songent au
+bonheur de la retrouver vivante, souriante.
+
+Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la joie de leur coeur.
+Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrière-pensée n'obscurcit leur
+félicité.
+
+La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la
+froisser?
+
+La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanité est
+fragile, que tous nous sommes sujets à l'erreur. Ils s'en tiennent là!
+
+Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs!
+
+Toujours elle a été bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela
+qu'ils l'ont aimée. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée
+sur leur large poitrine.
+
+Ils l'aiment autant, plus peut-être encore qu'auparavant.
+
+Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour
+dans ce mot:--souffrir!
+
+Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à leur bonheur; ce bonheur,
+ces larmes, cet entretien sont sacrés. Oh! non, nous ne les troublerons
+pas!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LE CHAMPION DU PEUPLE ET LE PHILANTHROPE
+
+
+Squobb était dans son cabinet éditorial et les traits de Squobb étaient
+empreints de l'ombre d'une profonde idée.
+
+Un nuage de mystère impénétrable voilait le visage de Squobb, et Squobb
+paraissait plongé dans les abîmes incommensurables de sa pensée.
+
+Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour
+du cabinet et les arrêta sur son sous-rédacteur.
+
+Ledit sous-rédacteur écrivait un _Premier Toronto_.
+
+La préoccupation gravée sur le visage du précité sous-rédacteur
+indiquait que l'inspiration ne coulait pas à flots au bout de sa plume.
+
+Il fallait faire ce _Premier_, dût le monde en trembler, dût la
+chrétienté être révolutionnée et dussent les empires être renversés de
+fond en comble!
+
+Avant toute considération, le sous-rédacteur était tenu de remplir sa
+tâche:--Réformer l'univers et immortaliser le champion du peuple!
+
+--Scratch! dit mystérieusement Squobb.
+
+Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux réflexions et
+releva sa tête.
+
+--Eh bien! fit Scratch.
+
+--Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine. Protection--Industrie
+indigène--ce sujet gagne du terrain. Que faire?
+
+--Libre échange--magnifique expression; la perdre ce serait un
+irréparable malheur! répliqua Scratch avec un geste dramatique.
+
+--C'est vrai; libre échange, voilà une magnifique expression, qui fait
+un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot,
+le mot seul! Si ces imbéciles avaient, appelé leur protection libre
+échange, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est
+déplorable que ces deux expressions soient si différentes, car, en
+définitive, leur protection implique tous les principes de libre échange
+des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant à notre libre
+échange, il est sans précédent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre
+nous soit dit, qu'il ne réussit qu'à appauvrir le pays et à priver nos
+manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur
+procurer ici.
+
+--Mais l'expression, l'expression! s'écria Scratch.
+
+--C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une armée. Libre échange
+est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment
+leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La
+bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer
+Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure
+sans eux. Et ça me rappelle justement une petite note...
+
+Tirant son éternel carnet, il continua:
+
+--Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit... Voyons... Ah!
+j'y suis: «Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des
+importateurs. Frapper dur sur les accapareurs!» Ça va. Mais comment
+procéderons-nous, Scratch? Dites-moi ça un peu.
+
+--Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce
+maudit _Protectionist_ nous fait une rude guerre, vous savez? C'est le
+pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le ménager. Supposez
+que nous tâchions d'enrayer les fermiers par rapport au traité de
+réciprocité avec les Américains! Menaçons de le faire rappeler, bien que
+ça ne puisse se faire d'ici à huit années. Mais qu'est-ce qu'ils savent
+de ça? Qu'est-ce que quelques traîneurs de charrues connaissent aux
+traités commerciaux! Dites-leur que leur blé va baisser de valeur, et ça
+suffira pour mettre, pendant six mois, en déroute tous les arguments des
+protectionnistes.
+
+--Bien, c'est très-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement
+compris l'affaire, dit Squobb réjoui. Soulever les fermiers, les prendre
+par leur faible, puis les épouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait.
+
+--Puis, continua Scratch enchanté, nous exciterons le reste du peuple
+par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre
+au profit du plus petit.
+
+--Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie
+y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges.
+Justement, nous avons un petit billet échéable ces jours-ci...
+Très-bon!--Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il
+n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez!
+nous marcherons comme sur des roulettes.
+
+--Puis, continua Scratch ravi des éloges de son rédacteur en chef,
+j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyauté, quelque chose sur la mère
+patrie, par exemple. Ça donnera une sorte de vernis patriotique, et le
+peuple aime ça, vous savez.
+
+--Splendide, splendide! idée magnifique!
+
+Les deux patriotes échangèrent un coup d'oeil suivi d'un rire
+patriotique, signe évident de la patriotique entente qu'ils avaient dans
+leurs patriotiques intentions.
+
+Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser
+passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme à son ordinaire.
+
+--Ah! mon cher Squobb, je suis enchanté de vous trouver, dit-il; si vous
+n'êtes pas occupé, venez vite, j'ai quelque chose à vous montrer.
+
+--Volontiers.
+
+--Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas?
+
+--Eh! sans doute.
+
+--Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent
+trouver d'emploi. Personne ne veut les écouter. C'est déplorable.
+Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet
+d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets.
+
+C'était un puissant argument pour le patriote Squobb, et il céda
+sur-le-champ.
+
+Tous deux sortirent.
+
+--Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivés au bas de
+l'escalier.
+
+--Où ça?
+
+--Là; approchez, mes amis, dit le philanthrope à un groupe de quatre
+individus qui se tenaient sur le trottoir.
+
+Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume et Madeleine doucement
+appuyée à son bras, et le nègre White.
+
+Leur extérieur avait reçu de grands et heureux changements.
+
+Mark et Guillaume, dépouillés de leurs haillons et proprement vêtus,
+n'étaient plus ces vagabonds que nous avons vus dernièrement.
+
+Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et
+prêts à remplir leurs devoirs d'honnêtes citoyens dans la société.
+
+White, l'excellent Africain, avait eu part à la métamorphose.
+
+Il portait un habillement décent provenant de la défroque de Borrowdale
+et il avait, ma foi, bonne façon sous ce nouveau costume.
+
+Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur.
+
+Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner à une
+aimable fille la beauté, la simplicité et la propreté.
+
+Quoiqu'il y eût sur ses joues une teinte légère de mélancolie, et que
+ses yeux restassent la plupart du temps baissés vers la terre, elle
+était charmante au possible! On ne pouvait s'empêcher de la remarquer,
+de l'admirer et de l'aimer.
+
+--Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas
+un brin de malice.
+
+--Qu'est-ce? murmura Squobb.
+
+--Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens,
+promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud.
+
+Ils s'arrêtèrent bientôt devant un magasin de Yonge street.
+
+Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient
+marcher des couseuses mécaniques.
+
+Ils entrèrent.
+
+Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur Madeleine, et échangèrent
+un regard significatif, puis sourirent d'une manière plus significative
+encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrivée.
+
+--Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale après avoir trouvé le propriétaire de
+l'établissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur.
+
+--Si ça se peut...
+
+--Ne pourriez-vous donner de l'emploi à cette pauvre fille? Elle, a
+travaillé à ces machines en Angleterre et les connaît parfaitement.
+
+--Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une négation.
+
+--Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais
+grand plaisir à vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien
+employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous,
+monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes
+filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais
+votre tarif m'en a empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur vos
+marchés avec les géants des États-Unis, quoique mes marchandises soient
+en réalité aussi bonnes et à aussi bas prix que les leurs; car
+ils arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au moyen d'une
+interprétation particulière du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait
+aux États, et l'argent s'en va aux États, tandis que des centaines de
+familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail
+vivent de charité ou manquent peut-être de pain.
+
+--Ah! ah! Squobb, à l'oeuvre, mon cher! voilà le sujet d'un article.
+Prenez note de ça, un article là-dessus vaudrait mieux que des centaines
+de soupes de charité, hein! Stitch?
+
+--Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le résultat de la
+négligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les
+pauvres par charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en
+faire des citoyens honnêtes, indépendants, industrieux, payant leurs
+taxes et se subvenant à eux-mêmes?
+
+--C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas
+encore; mais ces sortes de gens...
+
+--Le _Globe_, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en
+guenilles passant sa tête à travers la porte entre-bâillée.
+
+--Non, pas aujourd'hui, mon garçon, dit Stitch.
+
+--Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'écria Squobb s'élançant sur
+le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin.
+
+--Voyez, c'est là un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en
+arrachant à l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux était
+parvenu à enlever de la serrure et qu'il avait cachée dans son journal.
+
+--Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'éditeur furieux. Où est la
+police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard
+que demain.
+
+Sortant de sa poche son carnet, il se luit à écrire dessus avec une
+ardeur patriotique.
+
+Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant,
+jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant à genoux
+devant lui.
+
+--Jean! Jean! s'écria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu
+fait, petit méchant?
+
+Et s'adressant à Borrowdale tout étonné:
+
+--Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frère.
+
+--Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici?
+
+--Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine.
+
+--Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? où sont-ils,
+Jean?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu déconcerté de ce qui
+se passait.
+
+--Mais enfin?
+
+--Eh! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un bon bout de chemin, je
+suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y
+avait pas à manger avec eux, c'est pour ça que je me suis sauvé. Je
+n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose à manger. Personne
+ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mangé depuis hier.
+
+Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine!
+
+Cependant elle réprima, autant que possible son émotion, et tourna ses
+yeux sur le maître de la maison pour implorer la grâce du petit coupable.
+
+Borrowdale la comprit.
+
+Il tira à l'écart Stitch, et, après avoir échangé avec lui quelques
+paroles à mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et
+l'invita à emmener son frère à sa maison et à l'y garder jusqu'à ce
+qu'il revînt.
+
+Inutile de dire que Madeleine se hâta d'obéir à cette obligeante
+invitation.
+
+--Comment ça? comment ça? s'écria Squobb sortant de la préoccupation où
+il était plongé depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez
+échapper?
+
+--Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui répliqua
+doucement Borrowdale. C'est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon
+avait faim, rien à manger et aucune notion au sujet de la propriété,
+ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis
+de trouver quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette façon,
+tout s'arrangera, de ce côté au moins. Vous trouverez, je crois, en
+elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant.
+Nous l'aurions bien gardée à notre service, mais elle n'a pas été
+accoutumée à cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine
+de bonne volonté, elle n'entend rien à servir.
+
+--Oh! c'est assez juste, répliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures
+ouvrières que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques... Et les
+meilleures domestiques sont souvent incapables d'exécuter cette sorte
+d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'expérience.
+C'est ce qui nous montre la nécessité, puisque nous avons différentes
+aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espèces
+d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne
+peut arriver à cela _qu'en encourageant les branches de l'industrie qui
+exigent la diversité des talents et des goûts._
+
+--Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagné la
+rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce côté, Squobb,
+je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entraînant
+l'éditeur vers King street.
+
+Ayant trouvé Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi:
+
+--Eh bien, Sherute, comment vont les affaires?
+
+--Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux
+qu'elles n'ont été. Les derniers changements apportés au tarif les ont
+merveilleusement améliorées.
+
+--Alors peut-être pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme
+de plus. Il a été élevé au milieu des manufactures de tabac.
+
+--Pour vous obliger, j'essayerai; mais...
+
+--C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il
+venir?
+
+--Oh! n'importe! demain.
+
+--Bon, voilà pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette
+bonne nouvelle. Demain, vous comprenez!
+
+--Merci vous, merci lui, massa; ben obligé, bon! répondit le nègre en
+battant des mains.
+
+Il salua vivement et partit comme une flèche.
+
+--Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de
+couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents
+nègres en ville, et bien peu sont employés.
+
+--Oh! c'est tout simple, répondit Sherute. Leur genre de vie avant de
+venir ici, le climat qui les a vus naître, leur tempérament et leur
+constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La
+chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable,
+c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privés de
+cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les
+encourageant à fuir les États-Unis, nous avons aidé à renforcer le
+préjugé qui pèse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchés les
+produits des ex-propriétaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et
+en les réduisant à se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme
+chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les
+dernières modifications apportées au tarif ont fait beaucoup de bien.
+Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assurée contre
+le rappel, pour nous garantir un grand développement d'affaires, nous
+pouvons cependant signaler déjà une amélioration sensible sur les années
+dernières. Ce nouveau tarif a déterminé la construction à Montréal d'une
+nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est
+encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans
+l'annexion aux États-Unis; car, tant que nous serons sujets de la
+Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les
+manufactures s'élèveront difficilement dans notre pays.
+Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer
+ailleurs que chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à
+accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier...
+
+--Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous,
+interrompit Borrowdale.
+
+--Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de nègres ici, et je
+crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb.
+
+--Je commence à désespérer de faire jamais rien de vous, Squobb, dit
+Borrowdale. Vous êtes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.
+Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis obligé.
+
+Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge
+street, pour parler en faveur de Mark, qui était forgeron de son état.
+
+--J'ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui
+était bien approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que vous parlez
+beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturés.
+Voyons quel est le résultat du dernier droit de quinze pour cent.
+
+--Soit, dit l'éditeur avec plus d'ennui que de curiosité.
+
+--Hé! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propriétaire de
+l'établissement, qui arrivait à leur rencontre, de combien l'impôt de
+quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici?
+
+--Hausser! fit Castham surpris et étendant la main droite vers une
+grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si
+vous vous rappelez les prix de l'année dernière, vous verrez que chaque
+article protégé par le droit est de dix à quinze pour cent meilleur
+marché.
+
+--Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il,
+Castham?
+
+--C'est tout simple! nous sommes plus sûrs de notre vente: nous vendons
+le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'être envoyé aux
+États-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre à crédit comme
+par le passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour
+vendre, étions obligés d'accorder de longs crédits et de retirer notre
+argent comme nous pouvions. Vous voyez la différence. C'est tout simple.
+
+Après quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi réjoui
+que Squobb était confondu, fit part à Castham de l'objet de sa visite,
+et quoique ce dernier se trouvât dans la même position que le fabricant
+de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manière satisfaisante
+pour Mark.
+
+Squobb en avait assez.
+
+Il tenta de se retirer.
+
+Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit encore à le mener ailleurs,
+pour placer Guillaume.
+
+Tout était terminé, chacun était content, l'éditeur excepté, et nos deux
+personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madère,
+quand tout à coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et
+s'arrêta comme cloué au sol.
+
+--Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur.
+
+L'autre ne répondit pas.
+
+Il considérait une créature humaine accroupie sur la première marche
+d'une maison.
+
+Cette créature semblait descendue aux derniers degrés de la misère.
+
+A peine quelques lambeaux d'étoffe couvraient-ils ses membres, dont les
+chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places.
+
+--Bon Dieu! qu'en voilà un qui paraît misérable! exclama le philanthrope
+en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons d'achever une
+matinée bien commencée, en faisant quelque chose pour cet infortuné.
+
+Squobb haussa imperceptiblement les épaules.
+
+--Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous êtes dans
+la détresse; que pouvons-nous faire pour vous?
+
+Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d'un air incrédule.
+
+Borrowdale renouvela sa question.
+
+--De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande.
+
+--Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre métier,
+mon brave homme?
+
+--Je suis imprimeur, monsieur.
+
+--Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera sûrement quelque chose à
+faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais.
+
+L'homme hocha encore la tête.
+
+--Vous vous êtes déjà présenté là, hein? interrogea Borrowdale.
+
+--Fréquemment, monsieur.
+
+--N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service.
+
+Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous trois vers les ateliers
+de M. Type.
+
+--Bonjour, monsieur Type; je désirerais que vous donnassiez un peu
+d'ouvrage à ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme
+une faveur particulière.
+
+--Vraiment, dit Type, si votre prière n'était pas si sérieuse, je
+croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas
+d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Américains font tout.
+Donnez-nous la protection la plus petite... [9].
+
+[Note 9: Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette
+Nouvelle ont été communiqués à l'auteur en personne, à Toronto ou
+ailleurs, au Canada.]
+
+--Quoi! s'écria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant
+la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand réceptacle
+de ses grandes idées,--mettre une taxe sur la pensée! Quoi! voulez-vous
+révolutionner le pays?
+
+--Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous voulons révolutionner
+l'état actuel des choses et rendre le pays prospère, car vous
+conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une
+légère protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre façon
+de taxer la pensée, comme vous dites, sera celle-ci:--en premier lieu,
+j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains
+extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents
+imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occupés
+dans le pays; et ces mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment, sans
+travail, mendiants et pressés par le besoin comme le pauvre homme que
+vous m'amenez là. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre
+utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression
+à aussi bon marché, et, en beaucoup de cas, à meilleur marché qu'aux
+États-Unis. De plus, la différence faite sur la reliure des livres
+scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les
+cas, de les vendre aux mêmes prix que les exemplaires des éditions
+américaines. Et les milliers de louis qui sont envoyés pour soutenir
+les imprimeries des États resteront dans notre pays et favoriseront nos
+ateliers de typographie, notre littérature, nos papetiers, nos fondeurs
+de caractères, en donnant du travail à nos gens.
+
+--Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'écria Borrowdale. Que
+vous semble de la taxe sur la pensée? pas si terrible, hein?
+
+Il fallut beaucoup d'insistances pour décider M. Type à prendre un
+nouvel ouvrier; mais à la fin la charité l'emporta en lui peut-être
+sur ses propres intérêts, et il consentit à recevoir le protégé du
+philanthrope.
+
+Le résultat était le même pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un
+avant-midi aussi noblement dépensé, rentra à son domicile le coeur
+gonflé de douces émotions.
+
+Il avait amené avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et
+l'habiller un peu plus convenablement.
+
+Bientôt il l'eut installé devant un bon feu flamboyant, dans la petite
+bibliothèque que Borrowdale avait derrière sa maison.
+
+Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine d'apprêter à la hâte
+quelques mets pour le pauvre homme.
+
+Ses ordres donnés, il revint dans la bibliothèque, s'assit à côté de son
+hôte et commença à causer avec lui aussi familièrement qu'il l'eût fait
+avec le plus honorable monsieur de la chrétienté.
+
+--Je m'aperçois que vous êtes depuis quelque temps sans ouvrage, dit-il.
+Êtes-vous de Toronto?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et arrivé...
+
+--Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis parti, il y a une
+quinzaine, avec ma famille, pour aller chercher de l'emploi aux États.
+Mais ma femme et ma fille sont tombées malades en route... Le froid, le
+manque de nourriture, monsieur... Nous avons été obligés de nous arrêter
+à une petite ferme, dont les gens, quoique pauvres eux-mêmes, se sont
+montrés bien bons pour nous.
+
+--Et comment alliez-vous?
+
+--A pied, monsieur, à pied!
+
+--A pied! ne me dites pas cela!
+
+--Hélas! monsieur, nous n'avions pas d'autres moyens de voyager. Mais,
+arrivés devant cette ferme, je vis que c'était inutile d'essayer d'aller
+plus loin. Ça les aurait tuées, monsieur... Je les laissai là, et je fus
+attiré à Toronto par bien des raisons. Je revins dans l'espoir...
+
+--Bon Dieu! interrompit Borrowdale, c'est comme... Il me semble... Quel
+est votre nom?
+
+En ce moment Madeleine entra; elle portait sur un plateau des
+provisions.
+
+Au bruit de son arrivée, l'étranger se retourna. En l'apercevant, la
+jeune fille poussa un cri et faillit laisser tomber le plateau, pendant
+que l'imprimeur, non moins agité, se levait et s'écriait en lui tendant
+les bras:
+
+--Madeleine! Madeleine! ma pauvre Madeleine perdue! Merci, mon Dieu! oh!
+merci!
+
+Déposant le plateau sur une table, elle vola dans ses bras.
+
+Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une tendresse inexprimable.
+
+A les voir, on eût dit qu'ils avaient été séparés pendant plus de dix
+années.
+
+Il la couvrait de baisers, et elle répandait dans son sein des larmes
+délicieuses.
+
+C'était un si touchant tableau, que Borrowdale sentit des pleurs
+mouiller sa paupière.
+
+--Merci, mon Dieu! merci! répétait le pauvre père. Mes peines sont
+finies! merci, je suis heureux maintenant que j'ai retrouvé ma fille.
+
+--Vous me pardonnez donc! balbutiait Madeleine au milieu de ses
+sanglots.
+
+Voulant les laisser tout entiers à la joie de cette réunion, Borrowdale,
+avec sa délicatesse habituelle, se retira discrètement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ LE CONTRASTE.--LE DERNIER CHEZ NOUS,
+ OU
+ NOUS SOMMES TOUS CHEZ NOUS.
+
+
+Noël était descendu dans l'oubli, le Nouvel An avait été trompeté, et
+l'on était au soir du Grand Jour des Rois, ce jour par excellence, ce
+jour glorieux des gâteaux monstres, de la gaieté universelle, lequel,
+quoique peu observé au Canada, reste toujours une des fêtes les plus
+solennelles et les plus brillantes pour ceux qui n'ont pas perdu le
+souvenir des vieilles institutions et des antiques coutumes de leur Mère
+Patrie, ou qui n'ont pas effacé des tablettes de leur mémoire ces vastes
+et inépuisables fontaines des joies de leur enfance, et des moments de
+véritable bonheur de leur jeunesse.
+
+Cependant, depuis longtemps, bien longtemps, les Borrowdale
+négligeaient ces coutumes, tombées en désuétude, et quoiqu'ils eussent,
+naturellement, fait grande largesse à la Noël, plus grande au premier
+jour de l'an, ce jour, le jour immortel entre les immortels, ils en
+étaient venus à le méconnaître.
+
+Aussi, ce jour-là, nous trouvons la famille des Borrowdale--madame
+Borrowdale, Laure et Borrowdale lui-même--assise près du bon petit feu
+de leur salon.
+
+Ils sont seuls, s'occupant comme d'habitude, et nous ne voyons, autour
+d'eux, rien qui indique l'allégresse qui pétille à cette heure dans la
+«belle France» ou dans la vieille Angleterre, rien qui annonce que l'on
+se prépare à des réjouissances.
+
+Chez eux, c'est précisément comme si pour tout le monde ce jour des
+jours, ce soir des soirs était bonnement, un jour ouvrable qu'on pût
+passer solitairement sans impunité, oublier sans remords!
+
+Cette soirée injuriée touchait à sa septième heure environ; nos
+trois personnes étaient placées autour d'une petite table. Les dames
+travaillaient à l'aiguille et Borrowdale lisait le _Globe_. Tout à
+coup il leva les yeux de dessus son journal, et portant sur sa femme un
+regard malicieux, il lui dit:
+
+--Ma chère?
+
+Sur ce, madame Borrowdale passa tendrement la main sur la chevelure de
+son incomparable Laure et répondit:
+
+--Mon bon?
+
+--Je vais sortir, ma chère, poursuivit Borrowdale.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, vraiment, et je m'en vais en veillée, qui plus est, continua
+mystérieusement Borrowdale.
+
+--Que voulez-vous dire, papa? exclama Laure.
+
+--Simplement que je vais en veillée, mon ange. Et qui plus est, à une
+veillée de noce, mon amour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce à dire? De quoi parle ton père, ce soir? s'écria
+madame Borrowdale.
+
+--Que je vais à la noce! répliqua-t-il en souriant.
+
+--A la noce! à cette heure?
+
+--N'ayez pas peur, mes enfants, continua Borrowdale; cela peut être
+étrange, mais c'est aussi vrai qu'étrange, et vous ne saurez rien de
+plus à ce sujet jusqu'à mon retour. Ainsi, c'est dit, je pars. Mais, à
+propos, je veux vous laisser de quoi jaser pendant mon absence.
+
+Apprenez donc que j'ai réussi à trouver à Morland une place à Montréal,
+et qu'il est maintenant en route pour cette ville. J'ai fait un marché
+avec lui. Il m'écrira chaque semaine, et si d'ici à six mois il se
+conduit bien, je lui permettrai de venir nous voir... Qu'en dites-vous?
+
+Une rougeur soudaine avait empourpré les joues de Laure, qui, pour
+dissimuler son trouble, baissa la tête sur son ouvrage.
+
+Borrowdale échangea un coup d'oeil rapide avec sa femme et poursuivit:
+
+--Ce n'est pas tout, si pendant douze mois sa conduite est bonne,
+irréprochable, nous oublierons le passé, et il sera admis chez nous sur
+le même pied qu'auparavant. Est-ce bien, ça, ma chère, hein?
+
+Par un phénomène d'optique extraordinaire et inexpliqué jusqu'ici, tous
+les yeux,--ceux de papa, de maman et de Laure, se rencontrèrent à
+cet instant et parlèrent, et lurent, et approuvèrent, et dirent
+distinctement que c'était bien, que tous espéraient que le résultat
+serait également bien,--dans le fait, qu'ils croyaient que cela serait.
+
+Alors il ne fut rien dit de plus sur cette affaire; mais que maman et
+Laure en parlèrent tant et plus après le départ de papa, voilà qui est
+extrêmement probable.
+
+Cependant, comme Borrowdale se mit aussitôt en route et comme nous
+sommes obligés de le suivre, impossible à nous de rapporter les termes
+de cet entretien, qui dut ne manquer ni d'animation ni de charmes.
+
+Toujours confiant dans la perspicacité du lecteur et dans
+l'infaillibilité de son imagination, nous lui cédons le plaisir de
+concevoir la conversation de la mère et de la fille.
+
+Borrowdale se jeta vivement dans Queen street, et il se dirigeait à
+l'ouest de la rue, en marchant de ce pas léger, élastique qui semble
+être le signe de la bienveillance naturelle et le précurseur d'un acte
+de charité, quand, soudain, il entendit une voix s'écrier derrière lui:
+
+--Ah! cher monsieur, enchanté de l'apprendre! Mais, permettez, je vais
+en prendre note. Ici, ce bec de gaz m'éclairera; un moment, s'il vous
+plaît.
+
+--Pardieu! c'est là Squobb, pensa Borrowdale. S'approchant d'un magasin,
+il reconnut en effet le journaliste.
+
+--Comment vous portez-vous, Squobb?
+
+--Très-bien, très-bien.
+
+--Et Fleesham?
+
+--Mais le voilà.
+
+Squobb indiquait un autre personnage qui s'était retiré à quelques pas
+dans l'embrasure d'une porte.
+
+Borrowdale s'avança vers lui et lui prit la main:
+
+--Mais on ne vous voit plus, lui dit-il; il y a au moins un siècle que
+je ne vous ai rencontré. Que devenez-vous?
+
+--Ah! pour vous dire la vérité, répondit Fleesham d'un ton qui ne lui
+était pas habituel, je suis tout honteux et dégoûté de moi. C'est un
+fait réel, je l'avoue franchement.
+
+Borrowdale, assez surpris, se mit à regarder le journaliste et son
+bailleur de fonds.
+
+--Oui, reprit Fleesham, je vois clairement aujourd'hui que je me suis
+conduit comme un âne et une brute dans toute cette affaire de la
+jeune fille et du pauvre Morland. J'aurais dû me montrer meilleur.
+Franchement, messieurs, sans essayer de rien déguiser, je confesse que
+certaines peccadilles de jeunesse auraient dû m'apprendre à suivre une
+autre voie que celle que j'ai suivie. C'est mal, on ne peut plus mal. Je
+ne me le pardonnerai jamais, et si je ne parviens pas à réparer tout de
+suite mes torts envers eux, je... maudirai mon existence!
+
+Il prononça ces paroles avec une chaleur qui ne permettait pas de douter
+une seconde de leur sincérité.
+
+Borrowdale en fut étourdi.
+
+Cette déclaration de la part d'un homme de la trempe de Fleesham était
+vraiment foudroyante.
+
+Cependant le timbre de la voix de Fleesham avait résonné comme une suave
+mélodie aux oreilles du philanthrope!
+
+Toutes les fibres de sa bienveillance s'étaient dilatées.
+
+Il n'aurait pas donné ce moment de jouissances intimes pour tout l'or du
+monde.
+
+Entendre Fleesham se condamner! Voir Fleesham humilié dans sa propre
+estime! Écouter les reproches qu'il s'adressait! Recevoir de la bouche
+de Fleesham lui-même l'aveu que Fleesham avait mal agi! qu'il était
+indigne de vivre!
+
+L'univers courait-il à une dissolution? Un cataclysme épouvantable
+allait-il changer la face du globe?
+
+Ma foi, c'était à n'y rien comprendre!
+
+Aussi se contenta-t-il, après une minute d'ébahissement, de saisir la
+main de Fleesham et de la lui presser cordialement dans la sienne. Ils
+ne prononcèrent pas une parole et seraient demeurés longtemps sans
+doute dans le silence, si la voix nasillarde de Squobb n'était venue les
+troubler.
+
+--C'est cela, c'est cela! s'écria le journaliste relisant complaisamment
+une note qu'il avait jetée sur son carnet, à la lueur du bec de gaz. Hé!
+Borrowdale, permettez que je vous communique ce petit entrefilet? Pas
+d'objection, n'est-ce pas? Je commence:--
+
+«Fleesham est entièrement revenu de ses prétendus principes de libre
+échange. Il comprend que le seul espoir de prospérité future pour
+le Canada est l'établissement et l'encouragement des manufactures
+indigènes. Quant à l'annexion aux États-Unis, elle serait préférable,
+mais en sa qualité de loyal sujet de Sa Majesté, il n'ose encore en
+proclamer l'efficacité. Il voit aussi que l'on ne peut faire fleurir
+notre pays qu'en protégeant les produits manufacturés contre la
+concurrence ruineuse de l'étranger.--Série d'articles à lancer
+immédiatement en faveur de cette cause.»
+
+Ayant fini, Squobb guigna Borrowdale:
+
+--Eh bien! qu'en dites-vous? qu'en dites-vous?
+
+--Vous ne plaisantez pas? s'écria Borrowdale tombant d'étonnement en
+étonnement.
+
+--Jamais, fit Squobb, se rengorgeant dans sa dignité d'éditeur.
+
+--Ah! donnez-moi la main. Donnez-moi la main. C'est magnifique, c'est
+splendide, c'est...
+
+--Votre oeuvre! dit Fleesham.
+
+--Allons, allons, reprit Borrowdale, quand le premier moment de
+l'excitation fut calmé, venez avec moi maintenant. Je veux vous montrer
+quelque chose qui vous fera plaisir à tous deux. Squobb, vous vous
+rappelez notre petit travail de l'autre matin. Eh bien, je vais vous
+montrer le résultat.
+
+Passant son bras sous ceux de ses amis, il les entraîna à sa suite.
+
+Ils longèrent Queen street jusqu'à Spadina avenue, en causant de
+l'heureuse métamorphose, et enfin s'arrêtèrent devant un petit cottage
+propre, respectable, quoique sans prétention et sans recherche aucune.
+
+--Chut! fit Borrowdale.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+On entendait le bourdonnement d'une contredanse dominé par les accords
+de l'antique et immortel violon.
+
+--C'est commencé! c'est commencé! s'écria Borrowdale, frappant
+joyeusement dans ses mains. Superbe! Allez, mes enfants! En avant!
+
+En disant cela, il traversa un jardinet blanchi par la neige et frappa à
+la porte, qui s'ouvrit sur-le-champ, comme par enchantement, et un joli
+spectacle, un ravissant spectacle, ma foi, se présenta aux regards des
+trois visiteurs!
+
+La porte donnait droit dans la pièce principale, et cette pièce
+principale, toute resplendissante de lumière, était pleine de créatures
+rieuses, heureuses, babillardes, folâtres, simples et franches, livrées
+à toute l'ardeur de la plus aimable gaieté. A peine Borrowdale fut-il
+aperçu que les danses cessèrent, le violon se tut et toute la bruyante
+compagnie vint se presser autour de lui.
+
+Ce fut une avalanche de remerciements, une tempête de félicitations,
+mille expressions de gratitude qui tombèrent sur sa tête.
+
+--Merci! ah! merci, monsieur, d'avoir bien voulu nous honorer de votre
+présence, après tous les bienfaits dont vous nous avez comblés, criait
+Mordaunt.
+
+Et le brave imprimeur paraissait en ce moment le plus heureux père qui
+jouît d'une famille et d'un foyer.
+
+En dix jours, le contentement l'avait rajeuni de dix ans, et l'on
+n'aurait pas supposé, en le voyant si gai, si jovial, que le chagrin et
+le désespoir l'eussent jamais serré de si près.
+
+--Mais comment pourrons-nous vous témoigner notre reconnaissance? dit
+madame Mordaunt, sur le visage et dans le maintien de qui on admirait un
+changement aussi favorable qu'en son mari.
+
+La bonne dame poussait devant elle son petit Jean tout fier dans son
+costume de _drap du pays_.
+
+Mark, Guillaume, Ellen étaient aux côtés des deux époux, et
+partageaient, est-il besoin de le dire? le sentiment d'allégresse et
+de reconnaissance générales;--tandis que Madeleine, la belle et
+intéressante Madeleine--naguère si désolée, si abattue--rouge de
+plaisir, de pudeur, passait timidement sa mignonne main par-dessus
+l'épaule de Guillaume, son bienheureux et bien cher époux.
+
+C'était un gracieux tableau.
+
+La simplicité en formait les traits et la gaieté l'illuminait partout.
+
+Mais qu'était-ce que cela, qu'était-ce que tous ces éclats de joie,
+comparés aux démonstrations que multipliaient, au centre de la
+foule, les mains, bras, yeux, jambes, tête, et toutes les propriétés
+corporelles, en un mot, de notre ami M. White, le musicien, le maître
+des cérémonies, le généralissime de la soirée, dont le pétillant violon
+avait transporté d'aise Borrowdale en arrivant à la maison?
+
+Tout cela, ce n'était rien, moins que rien--un atome dans
+l'univers--quelque chose qui n'avait aucun droit, aucun titre au
+parallèle, et peut-être est-ce la meilleure description qu'on en puisse
+donner, car nulle plume inspirée par une idée mortelle ne pourrait
+réellement lui rendre justice.
+
+--Allons, allons, mes amis, c'est trop, dit Borrowdale confus de
+l'ovation dont il était l'objet. Je vais être obligé de me sauver si
+vous continuez. Je vous ai promis de danser avec notre jolie Madeleine
+aujourd'hui, et me voici tout prêt. Ne me forcez pas à enfreindre ma
+promesse. Vous ne le voulez pas, n'est-ce pas?
+
+Quiconque aurait vu Fleesham, le rigide, l'inflexible Fleesham
+interrompre son ami à ce point, s'élancer vers Madeleine, prendre par le
+bras la jeune femme demi-effrayée, lui offrir ses excuses, protester
+du chagrin que lui inspiraient ses torts envers elle, et taire mille
+extravagances pour prouver son bon vouloir actuel,--se serait frotté les
+yeux en se demandant s'il n'était pas le jouet d'une illusion.
+
+Cependant Fleesham fit tout cela, et d'une manière si irrésistible que,
+cinq minutes après, il était au milieu des honnêtes ouvriers tout aussi
+à son aise que chez lui.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Cédant à l'entraînement général, Squobb consentit à, descendre du
+pinacle de son intelligence éditoriale pour jouer le rôle de simple
+mortel, causer comme les autres, rire avec eux et se montrer bon garçon.
+
+La révolution était complète.
+
+Borrowdale en perdait la tête.
+
+--Allons, amis, s'écria ce dernier, pas d'interruption. Je n'ai qu'une
+heure à vous consacrer. Il faut danser!--Monsieur White, accordez votre
+instrument, et en avant la musique!
+
+White n'avait pas besoin d'être stimulé, comme bien vous pensez. Aussi
+White n'hésita pas une seconde.
+
+En un clin d'oeil White fut à l'ouvrage, avec tout le zèle, l'énergie et
+la force physique dont White était heureusement doué.
+
+Il fallait le voir envoyer finement, légèrement l'archet sur les cordes
+et vivement donc! Paganini eût été jaloux des succès de White, bien sûr!
+
+Peut-être les notes n'étaient-elles pas toujours justes. Mais
+qu'importe! elles étaient sifflantes. Elles travaillaient l'oreille et
+White était enchanté, je vous laisse à imaginer.
+
+Alors commença une des plus grandes scènes dont peut-être ont été,
+peuvent avoir été, ou seront témoins les âges passés, présents et à
+venir.
+
+Contemplez le gros et joufflu Borrowdale s'emparant de la timide
+Madeleine, aussi aérienne qu'une fée, et la faisant tourner, tourner
+prestement au milieu des groupes de danseurs; et dites-nous si vous avez
+jamais vu cela, si vous pensez le voir jamais. Puis c'est Guillaume avec
+madame Mordaunt, et Mark avec une charmante fillette, potelée, aux joues
+roses comme la pêche; puis encore Mordaunt qui suit la ronde avec les
+petits enfants.
+
+N'est-ce pas assez pour animer les briques et le mortier de la chambre,
+et entraîner la maison elle-même dans un galop!
+
+Mais quand Fleesham, le moral, l'immaculé le roide Fleesham, se mit en
+branle, quand on le vit osciller, à droite à gauche, et lancer en avant
+et tour à tour ses longues jambes, se dresser sur l'orteil, retomber
+légèrement sur le talon, essayer des poses terpsichoréennes inédites, et
+bondir gracieusement, s'incliner plus gracieusement encore devant Ellen,
+lui passer délicatement la main autour de la taille et l'emporter
+comme une plume au coeur de la danse, Borrowdale s'arrêta interdit, se
+demandant si une catastrophe n'était pas imminente, si la terre n'allait
+pas trembler dans ses fondements, et si le crin-crin de White n'était
+pas la trompette du jugement dernier.
+
+Squobb ne put résister à un pareil exemple.
+
+Aussi bientôt le fidèle Achate parodiait-il son patron, avec autant
+d'ardeur qu'il en aurait apporté dans la transcription sur son carnet
+d'une de ses puissantes inspirations éditoriales.
+
+Les voici tous heureux, contents du présent, remplis de riantes
+perspectives d'avenir. Nous ne pouvons désirer davantage, et ne voulions
+pas moins pour eux; disons-leur adieu, et profitons de la leçon que nous
+ont donnée leurs souffrances, tout en nous réjouissant de leur joie.
+
+--Mais Morland?
+
+--Un an après, mon cher lecteur, vous eussiez pu assister à son mariage
+avec Laure Borrowdale.
+
+FIN
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+L'ENFER.
+
+ I. Le foyer du colon.
+ II. Pauvreté et manque d'ouvrage.
+ III. La maison abandonnée.
+ IV. Madeleine.
+ V. La scène change.--Un autre foyer.
+ VI. Un autre foyer.--Nouveaux malheurs.
+ VII. La recherche.--Le mauvais chemin.
+ VIII. Justice intolérante.--Un autre anneau.
+ IX. Tristes propos.--Justice professionnelle.
+ X. Les nouveaux venus.--Fleesham déconfit.
+ XI. Le champion du peuple et le philanthrope.
+ XII. Le contraste.--Le dernier chez nous, ou nous sommes tous chez
+ nous.
+
+
+________________________________________________________
+PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DAVYL ET Cie, RUE DU BAC, 30.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by
+Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER ET LE PARADIS DE ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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