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+Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Collier de la Reine, Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18199]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME I ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+Alexandre Dumas
+
+LE COLLIER DE LA REINE
+
+Tome I
+
+(1849--1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Avant-propos.
+Prologue--I Un vieux gentilhomme et un vieux maître d'hôtel
+Prologue--II La Pérouse.
+Chapitre I Deux femmes inconnues.
+Chapitre II Un intérieur.
+Chapitre III Jeanne de La Motte de Valois.
+Chapitre IV Bélus.
+Chapitre V Route de Versailles.
+Chapitre VI La consigne.
+Chapitre VII L'alcôve de la reine.
+Chapitre VIII Le petit lever de la reine.
+Chapitre IX La pièce d'eau des Suisses.
+Chapitre X Le tentateur.
+Chapitre XI Le «Suffren».
+Chapitre XII M. de Charny.
+Chapitre XIII Les cent louis de la reine.
+Chapitre XIV Maître Fingret.
+Chapitre XV Le cardinal de Rohan.
+Chapitre XVI Mesmer et Saint-Martin.
+Chapitre XVII Le baquet.
+Chapitre XVIII Mademoiselle Oliva.
+Chapitre XIX M. Beausire.
+Chapitre XX L'or.
+Chapitre XXI La petite maison.
+Chapitre XXII Quelques mots sur l'Opéra.
+Chapitre XXIII Le bal de l'Opéra.
+Chapitre XXIV Le bal de l'Opéra--(suite).
+Chapitre XXV Sapho.
+Chapitre XXVI L'académie de M. de Beausire.
+Chapitre XXVII L'ambassadeur.
+Chapitre XXVIII MM. Boehmer et Bossange.
+Chapitre XXIX À l'ambassade.
+Chapitre XXX Le marché.
+Chapitre XXXI La maison du gazetier.
+Chapitre XXXII Comment deux amis deviennent ennemis.
+Chapitre XXXIII La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles.
+Chapitre XXXIV La tête de la famille de Taverney.
+Chapitre XXXV Le quatrain de M. de Provence.
+Chapitre XXXVI La princesse de Lamballe.
+Chapitre XXXVII Chez la reine.
+Chapitre XXXVIII Un alibi
+Chapitre XXXIX Monsieur de Crosne.
+Chapitre XL La tentatrice.
+Chapitre XLI Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours.
+Chapitre XLII Où l'on commence à voir les visages sous les masques.
+Chapitre XLIII Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce
+ qui se passe
+Chapitre XLIV Illusions et réalités.
+Chapitre XLV Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l'on
+ veut faire d'elle
+Chapitre XLVI La maison déserte.
+Chapitre XLVII Jeanne protectrice.
+
+
+
+
+Avant-propos
+
+
+Et d'abord, à propos même du titre que nous venons d'écrire, qu'on nous
+permette d'avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a déjà
+vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont
+suivre, au lieu de relâcher notre vieille amitié, vont, je l'espère, la
+resserrer encore.
+
+Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une révolution a
+passé entre nous: cette révolution, je l'avais annoncée dès 1832, j'en
+avais exposé les causes, je l'avais suivie dans sa progression, je
+l'avais décrite jusque dans son accomplissement: il y a plus--j'avais
+dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois.
+
+Qu'on me permette de transcrire ici les dernières lignes de l'épilogue
+prophétique qui termine mon livre de _Gaule et France_.
+
+«Voilà le gouffre où va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que
+nous allumons sur sa route n'éclairera que son naufrage; car, voulût-il
+virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
+l'entraîne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large.
+Seulement, à l'heure de perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur
+notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: _Meure
+la royauté, mais Dieu sauve le roi!_
+
+Cette voix sera la mienne.»
+
+Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu
+à une auguste amitié a-t-elle, au milieu de la chute d'une dynastie,
+vibré assez haut pour qu'on l'ait entendue?
+
+La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à
+l'improviste. Nous l'avons saluée comme une apparition fatalement
+attendue; nous ne l'espérions pas meilleure, nous la craignions pire.
+Depuis vingt ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce
+que c'est que les révolutions.
+
+Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n'en
+parlerons pas. Tout orage trouble l'eau. Tout tremblement de terre amène
+le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l'équilibre,
+chaque molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'épure,
+et le ciel, momentanément troublé, mire au lac éternel ses étoiles d'or.
+
+Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que
+nous étions auparavant: une ride de plus au front, une cicatrice de plus
+au coeur. Voilà tout le changement qui s'est opéré en nous pendant les
+huit terribles mois qui viennent de s'écouler.
+
+Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous
+craignions, nous ne les craignons plus; ceux que nous méprisions, nous
+les méprisons plus que jamais.
+
+Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-être dans
+notre oeuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voilà
+tout.
+
+Nous avons à l'heure qu'il est écrit à peu près quatre cents volumes.
+Nous avons fouillé bien des siècles, évoqué bien des personnages éblouis
+de se retrouver debout au grand jour de la publicité.
+
+Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si
+jamais nous avons fait sacrifice au temps où nous vivions de ses crimes,
+de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs,
+sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que
+nous croyions être la vérité; et, si les morts réclamaient comme les
+vivants, de même que nous n'avons jamais eu à faire une seule
+rétractation aux vivants, nous n'aurions pas à faire une seule
+rétractation aux morts.
+
+À certains coeurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable;
+qu'on tombe de la vie ou du trône, c'est une piété de s'incliner devant
+le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.
+
+Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de
+notre livre, ce n'est point, disons-le, un choix libre qui nous a dicté
+ce titre, c'est que son heure était arrivée, c'est que son tour était
+venu; la chronologie est inflexible; après 1774 devait venir 1784; après
+_Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine_.
+
+Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent: par cela
+même qu'il peut tout dire aujourd'hui, l'historien sera le censeur du
+poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine
+martyre. Faiblesse de l'humanité, orgueil royal, nous peindrons tout,
+c'est vrai; mais comme ces peintres idéalistes qui savent prendre le
+beau côté de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom
+d'Ange, quand dans sa maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte;
+entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous suivrons,
+triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont
+le bourreau a montré au peuple la tête pâle a bien acheté le droit de ne
+plus rougir devant la postérité.
+
+ Alexandre Dumas
+ 29 novembre 1848
+
+
+
+Prologue--I
+
+Un vieux gentilhomme et un vieux maître d'hôtel
+
+
+Vers les premiers jours du mois d'avril 1784, à trois heures un quart à
+peu près de l'après-midi, le vieux maréchal de Richelieu, notre ancienne
+connaissance, après s'être imprégné lui-même les sourcils d'une teinture
+parfumée, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de
+chambre, successeur mais non remplaçant du fidèle Rafté; et, secouant la
+tête de cet air qui n'appartenait qu'à lui:
+
+--Allons, dit-il, me voilà bien ainsi.
+
+Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste
+tout juvénile, les atomes de poudre blanche qui avaient volé de sa
+perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.
+
+Puis, après avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette,
+allongeant le cou-de-pied et tendant le jarret:
+
+--Mon maître d'hôtel! dit-il.
+
+Cinq minutes après, le maître d'hôtel se présenta en costume de
+cérémonie.
+
+Le maréchal prit un air grave et tel que le comportait la situation.
+
+--Monsieur, dit-il, je suppose que vous m'avez fait un bon dîner?
+
+--Mais oui, monseigneur.
+
+--Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n'est-ce pas?
+
+--Et j'en ai fidèlement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts,
+n'est-ce point cela?
+
+--Il y a couvert et couvert, monsieur!
+
+--Oui, monseigneur, mais...
+
+Le maréchal interrompit le maître d'hôtel avec un léger mouvement
+d'impatience, tempéré cependant de majesté.
+
+--_Mais_... n'est point une réponse, monsieur; et chaque fois que
+j'entends le mot _mais_, et je l'ai entendu bien des fois depuis
+quatre-vingt-huit ans, eh bien! monsieur, chaque fois que je l'ai
+entendu, ce mot, je suis désespéré de vous le dire, il précédait une
+sottise.
+
+--Monseigneur!...
+
+--D'abord, à quelle heure me faites-vous dîner?
+
+--Monseigneur, les bourgeois dînent à deux heures, la robe à trois, la
+noblesse à quatre.
+
+--Et moi, monsieur?
+
+--Monseigneur dînera aujourd'hui à cinq heures.
+
+--Oh! oh! à cinq heures!
+
+--Oui, monseigneur, comme le roi.
+
+--Et pourquoi comme le roi?
+
+--Parce que sur la liste que monseigneur m'a fait l'honneur de me
+remettre, il y a un nom de roi.
+
+--Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives
+d'aujourd'hui, il n'y a que de simples gentilshommes.
+
+--Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et
+je le remercie de l'honneur qu'il me fait. Mais M. le comte de Haga, qui
+est un des convives de monseigneur...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! le comte de Haga est un roi.
+
+--Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.
+
+--Que monseigneur me pardonne alors, dit le maître d'hôtel en
+s'inclinant, mais j'avais cru, j'avais supposé...
+
+--Votre mandat n'est pas de croire, monsieur! Votre devoir n'est pas de
+supposer! Ce que vous avez à faire c'est de lire les ordres que je vous
+donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu'on sache une
+chose, je la dis; quand je ne la dis pas, je veux qu'on l'ignore.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina une seconde fois, et cette fois plus
+respectueusement peut-être que s'il eût parlé à un roi régnant.
+
+--Ainsi donc, monsieur, continua le vieux maréchal, vous voudrez bien,
+puisque je n'ai que des gentilshommes à dîner, me faire dîner à mon
+heure habituelle, c'est-à-dire à quatre heures.
+
+À cet ordre, le front du maître d'hôtel s'obscurcit, comme s'il venait
+d'entendre prononcer son arrêt de mort. Il pâlit et plia sous le coup.
+
+Puis, se redressant avec le courage du désespoir:
+
+--Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il; mais monseigneur ne dînera
+qu'à cinq heures.
+
+--Pourquoi et comment cela? s'écria le maréchal en se redressant.
+
+--Parce qu'il est matériellement impossible que monseigneur dîne
+auparavant.
+
+--Monsieur, dit le vieux maréchal en secouant avec fierté sa tête encore
+vive et jeune, voilà vingt ans, je crois, que vous êtes à mon service?
+
+--Vingt-et-un ans, monseigneur; plus un mois et deux semaines.
+
+--Eh bien, monsieur, à ces vingt-et-un ans, un mois, deux semaines, vous
+n'ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous? répliqua le
+vieillard, en pinçant ses lèvres minces et en fronçant son sourcil
+peint, dès ce soir vous chercherez un maître. Je n'entends pas que le
+mot impossible soit prononcé dans ma maison. Ce n'est pas à mon âge que
+je veux faire l'apprentissage de ce mot. Je n'ai pas de temps à perdre.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina une troisième fois.
+
+--Ce soir, dit-il, j'aurai pris congé de monseigneur, mais au moins,
+jusqu'au dernier moment, mon service aura été fait comme il convient.
+
+Et il fit deux pas à reculons vers la porte.
+
+--Qu'appelez-vous _comme il convient?_ s'écria le maréchal. Apprenez,
+monsieur, que les choses doivent être faites ici comme _il me convient_,
+voilà la convenance. Or, je veux dîner à quatre heures, moi, et _il ne
+me convient pas_, quand je veux dîner à quatre heures, que vous me
+fassiez dîner à cinq.
+
+--Monsieur le maréchal, dit sèchement le maître d'hôtel, j'ai servi de
+sommelier à M. le prince de Soubise, d'intendant à M. le prince cardinal
+Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majesté le feu roi de France dînait
+une fois l'an; chez le second, Sa Majesté l'empereur d'Autriche dînait
+une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains,
+monseigneur. Chez M. de Soubise, le roi Louis XV s'appelait vainement le
+baron de Gonesse, c'était toujours un roi; chez le second, c'est-à-dire
+chez M. de Rohan, l'empereur Joseph s'appelait vainement le comte de
+Packenstein, c'était toujours l'empereur. Aujourd'hui, M. le maréchal
+reçoit un convive qui s'appelle vainement le comte de Haga: le comte de
+Haga n'en est pas moins le roi de Suède. Je quitterai ce soir l'hôtel de
+Monsieur le maréchal, ou M. le comte de Haga y sera traité en roi.
+
+--Et voilà justement ce que je me tue à vous défendre, monsieur
+l'entêté; le comte de Haga veut l'incognito le plus strict, le plus
+opaque. Pardieu! je reconnais bien là vos sottes vanités, messieurs de
+la serviette! Ce n'est pas la couronne que vous honorez, c'est vous-même
+que vous glorifiez avec nos écus.
+
+--Je ne suppose pas, dit aigrement le maître d'hôtel que ce soit
+sérieusement que monseigneur me parle d'argent.
+
+--Eh non! monsieur, dit le maréchal presque humilié, non. Argent! qui
+diable vous parle argent? Ne détournez pas la question, je vous prie, et
+je vous répète que je ne veux point qu'il soit question de roi ici.
+
+--Mais, monsieur le maréchal, pour qui donc me prenez-vous? Croyez-vous
+que j'aille ainsi en aveugle? Mais il ne sera pas un instant question de
+roi.
+
+--Alors ne vous obstinez point, et faites-moi dîner à quatre heures.
+
+--Non, monsieur le maréchal, parce qu'à quatre heures, ce que j'attends
+ne sera point arrivé.
+
+--Qu'attendez-vous? un poisson? comme M. Vatel.
+
+--M. Vatel, M. Vatel, murmura le maître d'hôtel.
+
+--Eh bien! êtes-vous choqué de la comparaison?
+
+--Non; mais pour un malheureux coup d'épée que M. Vatel se donna au
+travers du corps, M. Vatel est immortalisé!
+
+--Ah, ah! et vous trouvez, monsieur, que votre confrère a payé la gloire
+trop bon marché?
+
+--Non, monseigneur, mais combien d'autres souffrent plus que lui dans
+notre profession, et dévorent des douleurs ou des humiliations cent fois
+pires qu'un coup d'épée, et qui cependant ne sont point immortalisés!
+
+--Eh! monsieur, pour être immortalisé, ne savez-vous pas qu'il faut être
+de l'Académie, ou être mort?
+
+--Monseigneur, s'il en est ainsi, mieux vaut être bien vivant et faire
+son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme eût été
+fait celui de Vatel, si M. le prince de Condé eût eu la patience
+d'attendre une demi-heure.
+
+--Oh! mais vous me promettez merveilles; c'est adroit.
+
+--Non, monseigneur, aucune merveille.
+
+--Mais qu'attendez-vous donc alors?
+
+--Monseigneur veut que je le lui dise?
+
+--Ma foi! oui, je suis curieux.
+
+--Eh bien, monseigneur, j'attends une bouteille de vin.
+
+--Une bouteille de vin! expliquez-vous, monsieur; la chose commence à
+m'intéresser.
+
+--Voici de quoi il s'agit, monseigneur. Sa Majesté le roi de Suède,
+pardon, Son Excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais
+que du vin de Tokay.
+
+--Eh bien! suis-je assez dépourvu pour n'avoir point de tokay dans ma
+cave? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas.
+
+--Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante
+bouteilles, à peu près.
+
+--Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-et-une
+bouteilles de vin à son dîner?
+
+--Patience, monseigneur; lorsque M. le comte de Haga vint pour la
+première fois en France, il n'était que prince royal; alors, il dîna
+chez le feu roi, qui avait reçu douze bouteilles de tokay de Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche. Vous savez que le tokay premier cru est réservé
+pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-mêmes ne boivent
+de ce cru qu'autant que Sa Majesté l'empereur veut bien leur en envoyer?
+
+--Je le sais.
+
+--Eh bien! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal
+goûta, et qu'il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux
+bouteilles aujourd'hui restent seulement.
+
+--Oh! oh!
+
+--L'une est encore dans les caves du roi Louis XVI.
+
+--Et l'autre?
+
+--Ah! voilà, monseigneur, dit le maître d'hôtel avec un sourire
+triomphant, car il sentait qu'après la longue lutte qu'il venait de
+soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui; l'autre, eh
+bien! l'autre fut dérobée.
+
+--Par qui?
+
+--Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m'avait de grandes
+obligations.
+
+--Ah! ah! Et qui vous la donna.
+
+--Certes, oui, monseigneur, dit le maître d'hôtel avec orgueil.
+
+--Et qu'en fîtes-vous?
+
+--Je la déposai précieusement dans la cave de mon maître, monseigneur.
+
+--De votre maître? Et quel était votre maître à cette époque, monsieur?
+
+--Mgr le cardinal prince Louis de Rohan.
+
+--Ah! mon Dieu! à Strasbourg?
+
+--À Saverne.
+
+--Et vous avez envoyé chercher cette bouteille pour moi! s'écria le
+vieux maréchal.
+
+--Pour vous, monseigneur, répondit le maître d'hôtel du ton qu'il eût
+pris pour dire: «Ingrat!»
+
+Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s'écriant:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes le roi des maîtres
+d'hôtel!
+
+--Et vous me chassiez! répondit celui-ci avec un mouvement intraduisible
+de tête et d'épaules.
+
+--Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.
+
+--Et cent pistoles que coûteront à Monsieur le maréchal les frais du
+voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que
+c'est pour rien.
+
+--J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, monsieur; en attendant, à partir
+d'aujourd'hui, je double vos honoraires.
+
+--Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela.
+
+--Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles?
+
+--Monseigneur jugera si j'ai perdu mon temps: quel jour Monseigneur a-t
+il commandé le dîner?
+
+--Mais voici trois jours, je crois.
+
+--Il faut à un courrier qui court à franc étrier vingt-quatre heures
+pour aller, vingt-quatre pour revenir.
+
+--Il vous restait vingt-quatre heures: prince des maîtres d'hôtel, qu'en
+avez-vous fait, de ces vingt-quatre heures?
+
+--Hélas, monseigneur, je les ai perdues. L'idée ne m'est venue que le
+lendemain du jour où vous m'aviez donné la liste de vos convives.
+Maintenant, calculons le temps qu'entraînera la négociation, et vous
+verrez, monseigneur, qu'en ne vous demandant que jusqu'à cinq heures, je
+ne vous demande que le temps strictement nécessaire.
+
+--Comment! la bouteille n'est pas encore ici?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Bon Dieu! monsieur, et si votre collègue de Saverne allait être aussi
+dévoué à M. le prince de Rohan que vous l'êtes à moi-même?
+
+--Eh bien! monseigneur?
+
+--S'il allait refuser la bouteille, comme vous l'eussiez refusée
+vous-même?
+
+--Moi, monseigneur?
+
+--Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle
+se trouvait dans ma cave?
+
+--J'en demande bien humblement pardon à monseigneur: si un confrère
+ayant un roi à traiter me venait demander votre meilleure bouteille de
+vin, je la lui donnerais à l'instant.
+
+--Oh! oh! fit le maréchal avec une légère grimace.
+
+--C'est en aidant que l'on est aidé, monseigneur.
+
+--Alors, me voilà à peu près rassuré, dit le maréchal avec un soupir;
+mais nous avons encore une mauvaise chance.
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--Si la bouteille se casse?
+
+--Oh! monseigneur, il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait jamais cassé
+une bouteille de vin de deux mille livres.
+
+--J'avais tort, n'en parlons plus; maintenant, votre courrier arrivera à
+quelle heure?
+
+--À quatre heures très précises.
+
+--Alors, qui nous empêche de dîner à quatre heures? reprit le maréchal,
+entêté comme une mule de Castille.
+
+--Monseigneur, il faut une heure à mon vin pour le reposer, et encore
+grâce à un procédé dont je suis l'inventeur; sans cela, il me faudrait
+trois jours.
+
+Battu cette fois encore, le maréchal fit en signe de défaite un salut à
+son maître d'hôtel.
+
+--D'ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant
+qu'ils auront l'honneur de dîner avec M. le comte de Haga, n'arriveront
+qu'à quatre heures et demie.
+
+--En voici bien d'une autre!
+
+--Sans doute, monseigneur; les convives de monseigneur sont, n'est-ce
+pas, M. le comte de Launay, Mme la comtesse du Barry, M. de La Pérouse,
+M. de Favras, M. de Condorcet, M. de Cagliostro et M. de Taverney?
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! monseigneur, procédons par ordre: M. de Launay vient de la
+Bastille; de Paris, par la glace qu'il y a sur les routes, trois heures.
+
+--Oui, mais il partira aussitôt le dîner des prisonniers, c'est-à-dire à
+midi; je connais cela, moi.
+
+--Pardon, monseigneur; mais depuis que monseigneur a été à la Bastille,
+l'heure du dîner est changée, la Bastille dîne à une heure.
+
+--Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.
+
+--Mme du Barry vient de Luciennes, une descente perpétuelle, par le
+verglas.
+
+--Oh! cela ne l'empêchera pas d'être exacte. Depuis qu'elle n'est plus
+la favorite que d'un duc, elle ne fait plus la reine qu'avec les barons.
+Mais comprenez cela à votre tour, monsieur: je voulais dîner de bonne
+heure à cause de M. de La Pérouse qui part ce soir et qui ne voudra
+point s'attarder.
+
+--Monseigneur, M. de La Pérouse est chez le roi; il cause géographie,
+cosmographie, avec Sa Majesté. Le roi ne lâchera donc pas de sitôt M. de
+La Pérouse.
+
+--C'est possible...
+
+--C'est sûr, monseigneur. Il en sera de même de M. de Favras, qui est
+chez M. le comte de Provence, et qui y cause sans doute de la pièce de
+M. Caron de Beaumarchais.
+
+--Du _Mariage de Figaro_?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Savez-vous que vous êtes tout à fait lettré, monsieur?
+
+--Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.
+
+--Nous avons M. de Condorcet qui, en sa qualité de géomètre, pourra bien
+se piquer de ponctualité.
+
+--Oui; mais il s'enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se
+trouvera d'une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme
+ce seigneur est étranger et habite depuis peu de temps Paris, il est
+probable qu'il ne connaît pas encore parfaitement la vie de Versailles
+et qu'il se fera attendre.
+
+--Allons, dit le maréchal, vous avez, moins Taverney, nommé tous mes
+convives, et cela dans un ordre d'énumération digne d'Homère et de mon
+pauvre Rafté.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina.
+
+--Je n'ai point parlé de M. de Taverney, dit-il, parce que M. de
+Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois,
+monseigneur, que voilà bien les huit couverts de ce soir, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement. Où nous faites-vous dîner, monsieur?
+
+--Dans la grande salle à manger, monseigneur.
+
+--Nous y gèlerons.
+
+--Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j'ai réglé
+l'atmosphère à dix-huit degrés.
+
+--Fort bien! mais voilà la demie qui sonne.
+
+Le maréchal jeta un coup d'oeil sur la pendule.
+
+--C'est quatre heures et demie, monsieur.
+
+--Oui, monseigneur, et voilà un cheval qui entre dans la cour; c'est ma
+bouteille de vin de Tokay.
+
+--Puissé-je être servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux
+maréchal en retournant à son miroir, tandis que le maître d'hôtel
+courait à son office.
+
+--Vingt ans! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier
+coup d'oeil sur sa glace, vingt ans: mon cher maréchal, je vous les
+souhaite; mais alors j'en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.
+
+--Vous, comtesse! s'écria le maréchal; vous la première! Mon Dieu! que
+vous êtes toujours belle et fraîche!
+
+--Dites que je suis gelée, duc.
+
+--Passez, je vous prie, dans le boudoir.
+
+--Oh! un tête-à-tête, maréchal?
+
+--À trois, répondit une voix cassée.
+
+--Taverney! s'écria le maréchal. La peste du trouble-fête! dit-il à
+l'oreille de la comtesse.
+
+--Fat! murmura Mme du Barry, avec un grand éclat de rire.
+
+Et tous trois passèrent dans la pièce voisine.
+
+
+
+
+Prologue--II
+
+La Pérouse
+
+
+Au même instant le roulement sourd de plusieurs voitures sur les pavés
+ouatés de neige avertit le maréchal de l'arrivée de ses hôtes et,
+bientôt après, grâce à l'exactitude du maître d'hôtel, neuf convives
+prenaient place autour de la table ovale de la salle à manger; neuf
+laquais, silencieux comme des ombres, agiles sans précipitation,
+prévenants sans importunité, glissant sur les tapis, passaient entre les
+convives sans jamais effleurer leurs bras, sans heurter jamais leurs
+fauteuils, fauteuils ensevelis dans une moisson de fourrures, où
+plongeaient jusqu'aux jarrets les jambes des convives.
+
+Voilà ce que savouraient les hôtes du maréchal, avec la douce chaleur
+des poêles, le fumet des viandes, le bouquet des vins, et le
+bourdonnement des premières causeries après le potage.
+
+Pas un bruit au-dehors, les volets avaient des sourdines; pas un bruit
+au-dedans, excepté celui que faisaient les convives: des assiettes qui
+changeaient de place sans qu'on les entendît sonner, de l'argenterie qui
+passait des buffets sur la table sans une seule vibration, un maître
+d'hôtel dont on ne pouvait pas même surprendre le susurrement; il
+donnait ses ordres avec les yeux.
+
+Aussi, au bout de dix minutes, les convives se sentirent-ils
+parfaitement seuls dans cette salle; en effet, des serviteurs aussi
+muets, des esclaves aussi impalpables devaient nécessairement être
+sourds.
+
+M. de Richelieu fut le premier qui rompit ce silence solennel qui dura
+autant que le potage, en disant à son voisin de droite:
+
+--Monsieur le comte ne boit pas?
+
+Celui auquel s'adressaient ces paroles était un homme de trente-huit
+ans, blond de cheveux, petit de taille, haut d'épaules; son oeil, d'un
+bleu clair, était vif parfois, mélancolique souvent: la noblesse était
+écrite en traits irrécusables sur son front ouvert et généreux.
+
+--Je ne bois que de l'eau, maréchal, répondit-il.
+
+--Excepté chez le roi Louis XV, dit le duc. J'ai eu l'honneur d'y dîner
+avec Monsieur le comte, et cette fois il a daigné boire du vin.
+
+--Vous me rappelez là un excellent souvenir, monsieur le maréchal; oui,
+en 1771; c'était du vin de Tokay du cru impérial.
+
+--C'était le pareil de celui-ci, que mon maître d'hôtel a l'honneur de
+vous verser en ce moment, monsieur le comte, répondit Richelieu en
+s'inclinant.
+
+Le comte de Haga leva le verre à la hauteur de son oeil et le regarda à
+la clarté des bougies.
+
+Il étincelait dans le verre comme un rubis liquide.
+
+--C'est vrai, dit-il, monsieur le maréchal: merci.
+
+Et le comte prononça ce mot _merci_ d'un ton si noble et si gracieux,
+que les assistants électrisés se levèrent d'un seul mouvement en criant:
+
+--Vive Sa Majesté!
+
+--C'est vrai, répondit le comte de Haga: vive Sa Majesté le roi de
+France! N'êtes-vous pas de mon avis, monsieur de La Pérouse?
+
+--Monsieur le comte, répondit le capitaine avec cet accent à la fois
+caressant et respectueux de l'homme habitué à parler aux têtes
+couronnées, je quitte le roi il y a une heure, et le roi a été si plein
+de bonté pour moi, que nul ne criera plus haut: «Vive le roi!» que je ne
+le ferai. Seulement, comme dans une heure environ je courrai la poste
+pour gagner la mer, où m'attendent les deux flûtes que le roi met à ma
+disposition, une fois hors d'ici, je vous demanderai la permission de
+crier vive un autre roi que j'aimerais fort à servir, si je n'avais un
+si bon maître.
+
+Et, en levant son verre, M. de La Pérouse salua humblement le comte de
+Haga.
+
+--Cette santé que vous voulez porter, dit Mme du Barry, placée à la
+gauche du maréchal, nous sommes tous prêt, monsieur, à y faire raison.
+Mais encore faut-il que notre doyen d'âge la porte, comme on dirait au
+Parlement.
+
+--Est-ce à toi que le propos s'adresse, Taverney, ou bien à moi? dit le
+maréchal en riant et en regardant son vieil ami.
+
+--Je ne crois pas, dit un nouveau personnage placé en face du maréchal
+de Richelieu.
+
+--Qu'est-ce que vous ne croyez pas, monsieur de Cagliostro? dit le comte
+de Haga en attachant son regard perçant sur l'interlocuteur.
+
+--Je ne crois pas, monsieur le comte, dit Cagliostro en s'inclinant, que
+ce soit M. de Richelieu notre doyen d'âge.
+
+--Oh! voilà qui va bien, dit le maréchal; il paraît que c'est toi,
+Taverney.
+
+--Allons donc, j'ai huit ans de moins que toi. Je suis de 1704, répliqua
+le vieux seigneur.
+
+--Malhonnête! dit le maréchal; il dénonce mes quatre-vingt-huit ans.
+
+--En vérité! monsieur le duc, vous avez quatre-vingt-huit ans? fit M. de
+Condorcet.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. C'est un calcul facile à faire, et par cela même
+indigne d'un algébriste de votre force, marquis. Je suis de l'autre
+siècle, du grand siècle, comme on l'appelle: 1696, voilà une date!
+
+--Impossible, dit de Launay.
+
+--Oh! si votre père était ici, monsieur le gouverneur de la Bastille, il
+ne dirait pas impossible, lui qui m'a eu pour pensionnaire en 1714.
+
+--Le doyen d'âge, ici, je le déclare, dit M. de Favras, c'est le vin que
+M. le comte de Haga verse en ce moment dans son verre.
+
+--Un tokay de cent vingt ans; vous avez raison, monsieur de Favras,
+répliqua le comte. À ce tokay l'honneur de porter la santé du roi.
+
+--Un instant, messieurs, dit Cagliostro en élevant au-dessus de la table
+sa large tête étincelante de vigueur et d'intelligence, je réclame.
+
+--Vous réclamez sur le droit d'aînesse du tokay? reprirent en choeur les
+convives.
+
+--Assurément, dit le comte avec calme, puisque c'est moi-même qui l'ai
+cacheté dans sa bouteille.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi, et cela le jour de la victoire remportée par Montecuculli
+sur les Turcs, en 1664.
+
+Un immense éclat de rire accueillit ces paroles, que Cagliostro avait
+prononcées avec une imperturbable gravité.
+
+--À ce compte, monsieur, dit Mme du Barry, vous avez quelque chose comme
+cent trente ans, car je vous accorde bien dix ans pour avoir pu mettre
+ce bon vin dans sa grosse bouteille.
+
+--J'avais plus de dix ans lorsque j'accomplis cette opération, madame,
+puisque le surlendemain j'eus l'honneur d'être chargé par Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche de féliciter Montecuculli, qui, par la victoire du
+Saint-Gothard, avait vengé la journée d'Especk en Esclavonie, journée où
+les mécréants battirent si rudement les impériaux mes amis et mes
+compagnons d'armes, en 1536.
+
+--Eh! dit le comte de Haga aussi froidement que le faisait Cagliostro,
+Monsieur avait encore à cette époque dix ans au moins, puisqu'il
+assistait en personne à cette mémorable bataille.
+
+--Une horrible déroute! monsieur le comte, répondit Cagliostro en
+s'inclinant.
+
+--Moins cruelle cependant que la déroute de Crécy, dit Condorcet en
+souriant.
+
+--C'est vrai, monsieur, dit Cagliostro en souriant, la déroute de Crécy
+fut une chose terrible en ce que ce fut non seulement une armée, mais la
+France qui fut battue. Mais aussi, convenons-en, cette déroute ne fut
+pas une victoire tout à fait loyale de la part de l'Angleterre. Le roi
+Édouard avait des canons, circonstance parfaitement ignorée de Philippe
+de Valois, ou plutôt circonstance à laquelle Philippe de Valois n'avait
+pas voulu croire quoique je l'en eusse prévenu, quoique je lui eusse dit
+que de mes yeux j'avais vu ces quatre pièces d'artillerie qu'Édouard
+avait achetées des Vénitiens.
+
+--Ah! ah! dit Mme du Barry, ah! vous avez connu Philippe de Valois?
+
+--Madame, j'avais l'honneur d'être un des cinq seigneurs qui lui firent
+escorte en quittant le champ de bataille, répondit Cagliostro. J'étais
+venu en France avec le pauvre vieux roi de Bohême, qui était aveugle, et
+qui se fit tuer au moment où on lui dit que tout était perdu.
+
+--Oh! mon Dieu! monsieur, dit La Pérouse, vous ne sauriez croire combien
+je regrette qu'au lieu d'assister à la bataille de Crécy, vous n'ayez
+pas assisté à celle d'Actium.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Ah! parce que vous eussiez pu me donner des détails nautiques, qui,
+malgré la belle narration de Plutarque, me sont toujours demeurés fort
+obscurs.
+
+--Lesquels, monsieur? Je serais heureux si je pouvais vous être de
+quelque utilité.
+
+--Vous y étiez donc?
+
+--Non, monsieur, j'étais alors en Égypte. J'avais été chargé par la
+reine Cléopâtre de recomposer la bibliothèque d'Alexandrie; chose que
+j'étais plus qu'un autre à même de faire, ayant personnellement connu
+les meilleurs auteurs de l'Antiquité.
+
+--Et vous avez vu la reine Cléopâtre, monsieur de Cagliostro? s'écria la
+comtesse du Barry.
+
+--Comme je vous vois, madame.
+
+--Était-elle aussi jolie qu'on le dit?
+
+--Madame la comtesse, vous le savez, la beauté est relative. Charmante
+reine en Égypte, Cléopâtre n'eût pu être à Paris qu'une adorable
+grisette.
+
+--Ne dites pas de mal des grisettes, monsieur le comte.
+
+--Dieu m'en garde!
+
+--Ainsi, Cléopâtre était...
+
+--Petite, mince, vive, spirituelle, avec de grands yeux en amande, un
+nez grec, des dents de perle, et une main comme la vôtre, madame; une
+véritable main à tenir le sceptre. Tenez, voici un diamant qu'elle m'a
+donné et qui lui venait de son frère Ptolémée; elle le portait au pouce.
+
+--Au pouce! s'écria Mme du Barry.
+
+--Oui; c'était une mode égyptienne, et moi, vous le voyez, je puis à
+peine le passer à mon petit doigt.
+
+Et, tirant la bague, il la présenta à Mme du Barry.
+
+C'était un magnifique diamant, qui pouvait valoir, tant son eau était
+merveilleuse, tant sa taille était habile, trente ou quarante mille
+francs.
+
+Le diamant fit le tour de la table et revint à Cagliostro, qui le remit
+tranquillement à son doigt.
+
+--Ah! je le vois bien, dit-il, vous êtes incrédules: incrédulité fatale
+que j'ai eue à combattre toute ma vie. Philippe de Valois n'a pas voulu
+me croire quand je lui dis d'ouvrir une retraite à Édouard; Cléopâtre
+n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit qu'Antoine serait battu. Les
+Troyens n'ont pas voulu me croire quand je leur ai dit à propos du
+cheval de bois: «Cassandre est inspirée, écoutez Cassandre.»
+
+--Oh! mais c'est merveilleux, dit Mme du Barry en se tordant de rire, et
+en vérité je n'ai jamais vu d'homme à la fois aussi sérieux et aussi
+divertissant que vous.
+
+--Je vous assure, dit Cagliostro en s'inclinant, que Jonathas était bien
+plus divertissant encore que moi. Oh! le charmant compagnon! C'est au
+point que lorsqu'il fut tué par Saül, je faillis en devenir fou.
+
+--Savez-vous que si vous continuez, comte, dit le duc de Richelieu, vous
+allez rendre fou lui-même ce pauvre Taverney, qui a tant peur de la mort
+qu'il vous regarde avec des yeux tout effarés en vous croyant immortel.
+Voyons, franchement, l'êtes-vous, oui ou non?
+
+--Immortel?
+
+--Immortel.
+
+--Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que je puis affirmer une
+chose.
+
+--Laquelle? demanda Taverney, le plus avide de tous les auditeurs du
+comte.
+
+--C'est que j'ai vu toutes les choses et hanté tous les personnages que
+je vous citais tout à l'heure.
+
+--Vous avez connu Montecuculli?
+
+--Comme je vous connais, monsieur de Favras, et même plus intimement,
+car c'est pour la deuxième ou troisième fois que j'ai l'honneur de vous
+voir, tandis que j'ai vécu près d'un an sous la même tente que l'habile
+stratégiste dont nous parlons.
+
+--Vous avez connu Philippe de Valois?
+
+--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur de Condorcet; mais
+lui rentré à Paris, je quittai la France et retournai en Bohême.
+
+--Cléopâtre?
+
+--Oui, madame la comtesse, Cléopâtre. Je vous ai dit qu'elle avait les
+yeux noirs comme vous les avez, et la gorge presque aussi belle que la
+vôtre.
+
+--Mais, comte, vous ne savez pas comment j'ai la gorge?
+
+--Vous l'avez pareille à celle de Cassandre, madame, et, pour que rien
+ne manque à la ressemblance, elle avait comme vous, ou vous avez comme
+elle, un petit signe noir à la hauteur de la sixième côte gauche.
+
+--Oh! mais, comte, pour le coup vous êtes sorcier.
+
+--Eh! non, marquise, fit le maréchal de Richelieu en riant, c'est moi
+qui le lui ai dit.
+
+--Et comment le savez-vous?
+
+Le maréchal allongea les lèvres.
+
+--Heu! dit-il, c'est un secret de famille.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit Mme du Barry. En vérité, maréchal, on a
+raison de mettre double couche de rouge quand on vient chez vous.
+
+Puis se retournant vers Cagliostro:
+
+--En vérité, monsieur, dit-elle, vous avez donc le secret de rajeunir,
+car, âgé de trois ou quatre mille ans, comme vous l'êtes, vous paraissez
+quarante ans à peine?
+
+--Oui, madame, j'ai le secret de rajeunir.
+
+--Oh! rajeunissez-moi donc, alors.
+
+--Vous, madame, c'est inutile, et le miracle est fait. On a l'âge que
+l'on paraît avoir, et vous avez trente ans au plus.
+
+--C'est une galanterie.
+
+--Non, madame, c'est un fait.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--C'est bien facile. Vous avez usé de mon procédé pour vous-même.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous avez pris de mon élixir.
+
+--Moi?
+
+--Vous-même, comtesse. Oh! vous ne l'avez pas oublié.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Comtesse, vous souvient-il d'une maison de la rue Saint-Claude? vous
+souvient-il d'être venue dans cette maison pour certaine affaire
+concernant M. de Sartine? vous souvient-il d'avoir rendu un service à
+l'un de mes amis nommé Joseph Balsamo? vous souvient-il que Joseph
+Balsamo vous fit présent d'un flacon d'élixir en vous recommandant d'en
+prendre trois gouttes tous les matins? vous souvient-il d'avoir suivi
+l'ordonnance jusqu'à l'an dernier, époque à laquelle le flacon s'était
+trouvé épuisé? Si vous ne vous souveniez plus de tout cela, comtesse, en
+vérité, ce ne serait plus un oubli, ce serait de l'ingratitude.
+
+--Oh! monsieur de Cagliostro, vous me dites là des choses...
+
+--Qui ne sont connues que de vous seule, je le sais bien. Mais où serait
+le mérite d'être sorcier, si l'on ne savait pas les secrets de son
+prochain?
+
+--Mais Joseph Balsamo avait donc, comme vous, la recette de cet
+admirable élixir?
+
+--Non, madame; mais comme c'était un de mes meilleurs amis, je lui en
+avais donné trois ou quatre flacons.
+
+--Et lui en reste-t-il encore?
+
+--Oh! je n'en sais rien. Depuis trois ans le pauvre Balsamo a disparu.
+La dernière fois que je le vis, c'était en Amérique, sur les rives de
+l'Ohio; il partait pour une expédition dans les Montagnes Rocheuses, et,
+depuis, j'ai entendu dire qu'il y était mort.
+
+--Voyons, voyons, comte, s'écria le maréchal; trêve de galanteries, par
+grâce! Le secret, comte, le secret!
+
+--Parlez-vous sérieusement, monsieur? demanda le comte de Haga.
+
+--Très sérieusement, sire; pardon, je veux dire monsieur le comte.
+
+Et Cagliostro s'inclina de façon à indiquer que l'erreur qu'il venait de
+commettre était tout à fait volontaire.
+
+--Ainsi, dit le maréchal, Madame n'est pas assez vieille pour être
+rajeunie?
+
+--Non, en conscience.
+
+--Eh bien! alors, je vais vous présenter un autre sujet. Voici mon ami
+Taverney Qu'en dites-vous? N'a-t-il pas l'air d'être le contemporain de
+Ponce Pilate? Mais peut-être est-ce tout le contraire, et est-il trop
+vieux, lui?
+
+Cagliostro regarda le baron.
+
+--Non pas, dit-il.
+
+--Ah! mon cher comte, s'écria Richelieu, si vous rajeunissez celui-là,
+je vous proclame l'élève de Médée.
+
+--Vous le désirez? demanda Cagliostro en s'adressant de la parole au
+maître de la maison, et des yeux à tout l'auditoire.
+
+Chacun fit signe que oui.
+
+--Et vous comme les autres, monsieur de Taverney?
+
+--Moi plus que les autres, morbleu! dit le baron.
+
+--Eh bien! c'est facile, dit Cagliostro.
+
+Et il glissa ses deux doigts dans sa poche et en tira une petite
+bouteille octaèdre.
+
+Puis il prit un verre de cristal encore pur, et y versa quelques gouttes
+de la liqueur que contenait la petite bouteille.
+
+Alors, étendant ces quelques gouttes dans un demi-verre de vin de
+champagne glacé, il passa le breuvage ainsi préparé au baron.
+
+Tous les yeux avaient suivi ses moindres mouvements, toutes les bouches
+étaient béantes.
+
+Le baron prit le verre, mais, au moment de le porter à ses lèvres, il
+hésita.
+
+Chacun, à la vue de cette hésitation, se mit à rire si bruyamment, que
+Cagliostro s'impatienta.
+
+--Dépêchez-vous, baron, dit-il, ou vous allez laisser perdre une liqueur
+dont chaque goutte vaut cent louis.
+
+--Diable! fit Richelieu essayant de plaisanter; c'est autre chose que le
+vin de Tokay.
+
+--Il faut donc boire? demanda le baron presque tremblant.
+
+--Ou passer le verre à un autre, monsieur, afin que l'élixir profite au
+moins à quelqu'un.
+
+--Passe, dit le duc de Richelieu en tendant la main.
+
+Le baron flaira son verre et, décidé sans doute par l'odeur vive et
+balsamique, par la belle couleur rosée que les quelques gouttes d'élixir
+avaient communiquée au vin de champagne, il avala la liqueur magique.
+
+Au même instant, il lui sembla qu'un frisson secouait son corps et
+faisait refluer vers l'épiderme tout le sang vieux et lent qui dormait
+dans ses veines, depuis les pieds jusqu'au coeur. Sa peau ridée se
+tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupières
+furent dilatés sans que la volonté y prît part. La prunelle joua vive et
+grande, le tremblement de ses mains fit place à un aplomb nerveux; sa
+voix s'affermit, et ses genoux, redevenus élastiques comme aux plus
+beaux jours de sa jeunesse, se dressèrent en même temps que les reins;
+et cela comme si la liqueur, en descendant, avait régénéré tout ce corps
+de l'une à l'autre extrémité.
+
+Un cri de surprise, de stupeur, un cri d'admiration surtout retentit
+dans l'appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se
+sentit affamé. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit
+d'un ragoût placé à sa gauche, et broya des os de perdrix en disant
+qu'il sentait repousser ses dents de vingt ans.
+
+Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure; et pendant
+cette demi-heure, les autres convives restèrent stupéfaits en le
+regardant; puis, peu à peu, il baissa comme une lampe à laquelle l'huile
+vient à manquer. Ce fut d'abord son front, où les anciens plis un
+instant disparus se creusèrent en rides nouvelles; ses yeux se voilèrent
+et s'obscurcirent. Il perdit le goût, puis son dos se voûta. Son appétit
+disparut; ses genoux recommencèrent a trembler.
+
+--Oh! fit-il en gémissant.
+
+--Eh bien! demandèrent tous les convives.
+
+--Eh bien? adieu la jeunesse.
+
+Et il poussa un profond soupir accompagné de deux larmes qui vinrent
+humecter sa paupière.
+
+Instinctivement, et à ce triste aspect du vieillard rajeuni d'abord et
+redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil
+à celui qu'avait poussé Taverney sortit de la poitrine de chaque
+convive.
+
+--C'est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n'ai versé au baron
+que trente-cinq gouttes de l'élixir de vie, et il n'a rajeuni que de
+trente-cinq minutes.
+
+--Oh! encore! encore! comte, murmura le vieillard avec avidité.
+
+--Non, monsieur, car une seconde épreuve vous tuerait peut-être,
+répondit Cagliostro.
+
+De tous les convives, c'était Mme du Barry qui, connaissant la vertu de
+cet élixir, avait suivi le plus curieusement les détails de cette scène.
+
+À mesure que la jeunesse et la vie gonflaient les artères du vieux
+Taverney, l'oeil de la comtesse suivait dans les artères la progression
+de la jeunesse et de la vie. Elle riait, elle applaudissait, elle se
+régénérait par la vue.
+
+Quand le succès du breuvage atteignit son apogée, la comtesse faillit se
+jeter sur la main de Cagliostro pour lui arracher le flacon de vie.
+
+Mais, en ce moment, comme Taverney vieillissait plus vite qu'il n'avait
+rajeuni...
+
+--Hélas! je le vois bien, dit-elle tristement, tout est vanité, tout est
+chimère; le secret merveilleux a duré trente-cinq minutes.
+
+--C'est-à-dire, reprit le comte de Haga, que, pour se donner une
+jeunesse de deux ans, il faudrait boire un fleuve.
+
+Chacun se mit à rire.
+
+--Non, dit Condorcet, le calcul est simple: à trente-cinq gouttes pour
+trente-cinq minutes, c'est une misère de trois millions cent
+cinquante-trois mille six gouttes, si l'on veut rester jeune un an.
+
+--Une inondation, dit La Pérouse.
+
+--Et cependant, à votre avis, monsieur, il n'en a pas été ainsi de moi,
+puisqu'une petite bouteille, quatre fois grande comme votre flacon, et
+que m'avait donnée votre ami Joseph Balsamo, a suffi pour arrêter chez
+moi la marche du temps pendant dix années.
+
+--Justement, madame, et vous seule touchez du doigt la mystérieuse
+réalité. L'homme qui à vieilli et trop vieilli a besoin de cette
+quantité pour qu'un effet immédiat et puissant se produise. Mais une
+femme de trente ans, comme vous les avez, madame, ou un homme de
+quarante ans, comme je les avais quand nous avons commencé à boire
+l'élixir de vie, cette femme ou cet homme, pleins de jours et de
+jeunesse encore, n'ont besoin que de boire dix gouttes de cette eau à
+chaque période de décadence, et moyennant ces dix gouttes, celui ou
+celle qui les boira enchaînera éternellement la jeunesse et la vie au
+même degré de charme et d'énergie.
+
+--Qu'appelez-vous les périodes de la décadence? demanda le comte de
+Haga.
+
+--Les périodes naturelles, monsieur le comte. Dans l'état de nature, les
+forces de l'homme croissent jusqu'à trente-cinq ans. Arrivé là, il reste
+stationnaire jusqu'à quarante. À partir de quarante, il commence à
+décroître, mais presque imperceptiblement jusqu'à cinquante. Alors, les
+périodes se rapprochent et se précipitent jusqu'au jour de la mort. En
+état de civilisation, c'est-à-dire lorsque le corps est usé par les
+excès, les soucis et les maladies, la croissance s'arrête à trente ans.
+La décroissance commence à trente-cinq. Eh bien! c'est alors, homme de
+la nature ou homme des villes, qu'il faut saisir la nature au moment où
+elle est stationnaire, afin de s'opposer à son mouvement de
+décroissance, au moment même où il tentera de s'opérer. Celui qui,
+possesseur du secret de cet élixir, comme je le suis, sait combiner
+l'attaque de façon à la surprendre et à l'arrêter dans son retour sur
+elle-même, celui-là vivra comme je vis, toujours jeune ou du moins assez
+jeune pour ce qu'il lui convient de faire en ce monde.
+
+--Eh! mon Dieu! monsieur de Cagliostro, s'écria la comtesse, pourquoi
+donc alors, puisque vous étiez le maître de choisir votre âge,
+n'avez-vous pas choisi vingt ans au lieu de quarante?
+
+--Parce que, madame la comtesse, dit en souriant Cagliostro, il me
+convient d'être toujours un homme de quarante ans, sain et complet,
+plutôt qu'un jeune homme incomplet de vingt ans.
+
+--Oh! oh! fit la comtesse.
+
+--Eh! sans doute, madame, continua Cagliostro, à vingt ans on plaît aux
+femmes de trente; à quarante ans on gouverne les femmes de vingt et les
+hommes de soixante.
+
+--Je cède, monsieur, dit la comtesse. D'ailleurs, comment discuter avec
+une preuve vivante?
+
+--Alors moi, dit piteusement Taverney, je suis condamné; je m'y suis
+pris trop tard.
+
+--M. de Richelieu a été plus habile que vous, dit naïvement La Pérouse
+avec sa franchise de marin, et j'ai toujours ouï dire que le maréchal
+avait certaine recette...
+
+--C'est un bruit que les femmes ont répandu, dit en riant le comte de
+Haga.
+
+--Est-ce une raison pour n'y pas croire, duc? demanda Mme du Barry.
+
+Le vieux maréchal rougit, lui qui ne rougissait guère.
+
+Et aussitôt:
+
+--Ma recette, voulez-vous savoir, messieurs, en quoi elle a consisté?
+
+--Oui, certes, nous voulons le savoir.
+
+--Eh bien! à me ménager.
+
+--Oh! oh! fit l'assemblée.
+
+--C'est comme cela, fit le maréchal.
+
+--Je contesterais la recette, répondit la comtesse, si je ne venais de
+voir l'effet de celle de M. de Cagliostro. Aussi, tenez-vous bien,
+monsieur le sorcier, je ne suis pas au bout de mes questions.
+
+--Faites, madame, faites.
+
+--Vous disiez donc que lorsque vous avez fait pour la première fois
+usage de votre élixir de vie, vous aviez quarante ans?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et que depuis cette époque, c'est-à-dire depuis le siège de Troie...
+
+--Un peu auparavant, madame.
+
+--Soit; vous avez conservé quarante ans?
+
+--Vous le voyez.
+
+--Mais alors vous nous prouvez, monsieur, dit Condorcet, plus que votre
+théorème ne le comporte...
+
+--Que vous prouvé-je, monsieur le marquis?
+
+--Vous nous prouvez non seulement la perpétuation de la jeunesse, mais
+la conservation de la vie. Car si vous avez quarante ans depuis la
+guerre de Troie, c'est que vous n'êtes jamais mort.
+
+--C'est vrai, monsieur le marquis, je ne suis jamais mort, je l'avoue
+humblement.
+
+--Mais cependant, vous n'êtes pas invulnérable comme Achille, et encore,
+quand je dis invulnérable comme Achille, Achille n'était pas
+invulnérable, puisque Pâris le tua d'une flèche dans le talon.
+
+--Non, je ne suis pas invulnérable, et cela à mon grand regret, dit
+Cagliostro.
+
+--Alors, vous pouvez être tué, mourir de mort violente?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Comment avez-vous fait pour échapper aux accidents depuis trois mille
+cinq cents ans, alors?
+
+--C'est une chance, monsieur le comte; veuillez suivre mon raisonnement.
+
+--Je le suis.
+
+--Nous le suivons.
+
+--Oui! oui! répétèrent tous les convives.
+
+Et avec des signes d'intérêt non équivoques, chacun s'accouda sur la
+table et se mit à écouter.
+
+La voix de Cagliostro rompit le silence.
+
+--Quelle est la première condition de la vie? dit-il en développant par
+un geste élégant et facile, deux belles mains blanches chargées de
+bagues, parmi lesquelles celle de la reine Cléopâtre brillait comme
+l'étoile polaire. La santé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes, répondirent toutes les voix.
+
+--Et la condition de la santé, c'est...
+
+--Le régime, dit le comte de Haga.
+
+--Vous avez raison, monsieur le comte, c'est le régime qui fait la
+santé. Eh bien! pourquoi ces gouttes de mon élixir ne
+constitueraient-elles pas le meilleur régime possible?
+
+--Qui le sait?
+
+--Vous, comte.
+
+--Oui, sans doute, mais...
+
+--Mais pas d'autres, fit Mme du Barry.
+
+--Cela, madame, c'est une question que nous traiterons tout à l'heure.
+Donc, j'ai toujours suivi le régime de mes gouttes, et comme elles sont
+la réalisation du rêve éternel des hommes de tout temps, comme elles
+sont ce que les Anciens cherchaient sous le nom d'eau de jeunesse, ce
+que les Modernes ont cherché sous le nom d'élixir de vie, j'ai
+constamment conservé ma jeunesse; par conséquent, ma santé; par
+conséquent, ma vie. C'est clair.
+
+--Mais cependant tout s'use, comte, le plus beau corps comme les autres.
+
+--Celui de Pâris comme celui de Vulcain, dit la comtesse. Vous avez sans
+doute connu Pâris, monsieur de Cagliostro?
+
+--Parfaitement, madame; c'était un fort joli garçon; mais, en somme, il
+ne mérite pas tout à fait ce qu'Homère en dit et ce que les femmes en
+pensent. D'abord, il était roux.
+
+--Roux! oh! fi! l'horreur! dit la comtesse.
+
+--Malheureusement, dit Cagliostro, Hélène n'était pas de votre avis,
+madame. Mais revenons à notre élixir.
+
+--Oui, oui, dirent toutes les voix.
+
+--Vous prétendiez donc, monsieur de Taverney, que tout s'use. Soit. Mais
+vous savez aussi que tout se raccommode, tout se régénère ou se
+remplace, comme vous voudrez. Le fameux couteau de saint Hubert, qui a
+tant de fois changé de lame et de poignée, en est un exemple; car,
+malgré ce double changement, il est resté le couteau de saint Hubert. Le
+vin que conservent dans leur cellier les moines d'Heidelberg est
+toujours le même vin, cependant on verse chaque année dans la tonne
+gigantesque une récolte nouvelle. Aussi le vin des moines d'Heidelberg
+est-il toujours clair, vif et savoureux, tandis que le vin cacheté par
+Opimius et moi dans des amphores de terre n'était plus, lorsque cent ans
+après j'essayai d'en boire, qu'une boue épaisse, qui peut-être pouvait
+être mangée, mais qui, certes, ne pouvait pas être bue.
+
+«Eh bien! au lieu de suivre l'exemple d'Opimius, j'ai deviné celui que
+devaient donner les moines d'Heidelberg. J'ai entretenu mon corps en y
+versant chaque année de nouveaux principes chargés d'y régénérer les
+vieux éléments Chaque matin un atome jeune et frais a remplacé dans mon
+sang, dans ma chair, dans mes os, une molécule usée, inerte.
+
+«J'ai ranimé les détritus par lesquels l'homme vulgaire laisse envahir
+insensiblement toute la masse de son être: j'ai forcé tous ces soldats
+que Dieu a donnés à la nature humaine pour se défendre contre la
+destruction, soldats que le commun des créatures réforme ou laisse se
+paralyser dans l'oisiveté, je les ai forcés à un travail soutenu que
+facilitait, que commandait même l'introduction d'un stimulant toujours
+nouveau; il résulte de cette étude assidue de la vie, que ma pensée, mes
+gestes, mes nerfs, mon coeur, mon âme, n'ont jamais désappris leurs
+fonctions; et comme tout s'enchaîne dans ce monde, comme ceux-là
+réussissent le mieux à une chose qui font toujours cette chose, je me
+suis trouvé naturellement plus habile que tout autre à éviter les
+dangers d'une existence de trois mille années, et cela parce que j'ai
+réussi à prendre de tout une telle expérience que je prévois les
+désavantages, que je sens les dangers d'une position quelconque. Ainsi
+vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s'écrouler.
+Oh! non, j'ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d'oeil,
+distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec
+un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis Céphale, qui tua sa femme
+Procris, jusqu'au régent, qui creva l'oeil de M. le Prince, j'ai vu trop
+de maladroits; vous ne me ferez pas prendre à la guerre tel ou tel poste
+que le premier venu acceptera, attendu que j'aurai calculé en un instant
+toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui
+aboutissent d'une façon mortelle à ce poste. Vous me direz qu'on ne
+prévoit pas une balle perdue. Je vous répondrai qu'un homme ayant évité
+un million de coups de fusil n'est pas excusable de se laisser tuer par
+une balle perdue. Ah! ne faites pas de gestes d'incrédulité, car, enfin,
+je suis là comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis
+immortel; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait,
+c'est-à-dire éviter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par
+exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d'heure seul ici
+avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s'il me tenait dans un de
+ses cabanons de la Bastille, il expérimenterait mon immortalité à l'aide
+de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il
+pense en ce moment à jeter dans mon verre le contenu de la bague qu'il
+porte à l'index de la main gauche, et ce contenu c'est du poison; le
+tout sans méchante intention aucune, mais par manière de curiosité
+scientifique, pour savoir tout simplement si j'en mourrais.
+
+Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent
+un mouvement.
+
+--Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour
+de justice, et d'ailleurs on ne punit pas l'intention! Voyons, avez-vous
+pensé à ce que je viens de dire? et vous, monsieur de Condorcet,
+avez-vous réellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me
+faire goûter, au nom de votre maîtresse bien-aimée la science?
+
+--Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous
+avez raison, monsieur le comte, c'était folie. Mais cette folie m'a
+passé par l'esprit juste au moment même où vous m'accusiez.
+
+--Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay.
+J'ai songé effectivement que si vous goûtiez de ce que j'ai dans ma
+bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalité.
+
+Un cri d'admiration partit de la table à l'instant même.
+
+Cet aveu donnait raison, non pas à l'immortalité, mais à la pénétration
+du comte de Cagliostro.
+
+--Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que
+j'ai deviné. Eh bien! il en est de même de tout ce qui doit arriver.
+L'habitude de vivre m'a révélé au premier coup d'oeil le passé et
+l'avenir des gens que je vois.
+
+«Mon infaillibilité sur ce point est telle, qu'elle s'étend aux animaux,
+à la matière inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois à l'air des
+chevaux qu'ils s'emporteront, à la mine du cocher qu'il me versera ou
+m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine
+sera un ignorant ou un entêté, et que, par conséquent, il ne pourra ou
+il ne voudra pas faire la manoeuvre nécessaire. J'évite alors le cocher
+et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le
+hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait
+tout le monde, je lui en ôte quatre-vingt-dix-neuf, et je me défie de la
+centième. Voilà à quoi cela me sert d'avoir vécu trois mille ans.
+
+--Alors, dit en riant La Pérouse au milieu de l'enthousiasme ou du
+désappointement soulevé par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher
+prophète, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui
+doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signalé
+service.
+
+Cagliostro ne répondit rien.
+
+--Monsieur le maréchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le
+comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne
+compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi,
+monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voilà sept heures
+qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise à sept heures et
+un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tenté
+de venir voir mes deux flûtes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera
+de Versailles à Brest. De Brest au pôle, je le tiens quitte, c'est mon
+affaire. Mais, pardieu! de Versailles à Brest, il me doit une
+consultation.
+
+Cagliostro regarda encore une fois La Pérouse, et d'un oeil si
+mélancolique, avec un air si doux et si triste à la fois, que la plupart
+des convives en furent frappés étrangement. Mais le navigateur ne
+remarqua rien. Il prenait congé des convives; ses valets lui faisaient
+endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait
+dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au
+voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de
+lui-même, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues
+nuits d'une route accomplie par une atmosphère glaciale.
+
+La Pérouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et
+tendit la main au vieux maréchal.
+
+--Adieu, mon cher La Pérouse, lui dit le duc de Richelieu.
+
+--Non pas, monsieur le duc, au revoir, répondit La Pérouse. Mais, en
+vérité, on dirait que je pars pour l'éternité: le tour du monde à faire,
+voilà tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas
+se dire adieu pour cela.
+
+--Quatre ou cinq ans! s'écria le maréchal. Eh! monsieur, pourquoi ne
+dites-vous pas quatre ou cinq siècles? Les jours sont des années à mon
+âge. Adieu, vous dis-je.
+
+--Bah! demandez au devin, dit La Pérouse en riant: il vous promet vingt
+ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne
+m'avez-vous parlé plus tôt de vos divines gouttes? à quelque prix que ce
+fût, j'en eusse embarqué une tonne sur l'_Astrolabe_. C'est le nom de
+mon bâtiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main,
+la plus belle que je sois bien certainement destiné à voir d'ici à mon
+retour. Au revoir!
+
+Et il partit.
+
+Cagliostro gardait toujours le même silence de mauvais augure.
+
+On entendit le pas du capitaine sur les degrés sonores du perron, sa
+voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux
+personnes rassemblées pour le voir.
+
+Puis les chevaux secouèrent leurs têtes chargées de grelots, la portière
+de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondèrent sur le
+pavé de la rue.
+
+La Pérouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystérieux dont
+il ne devait pas revenir.
+
+Chacun écoutait.
+
+Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouvèrent comme par
+une force supérieure ramenés sur Cagliostro.
+
+Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination
+pythique qui fit tressaillir les convives.
+
+Un silence étrange dura quelques instants.
+
+Le comte de Haga le rompit le premier.
+
+--Et pourquoi ne lui avez-vous rien répondu, monsieur?
+
+Cette interrogation était l'expression de l'anxiété générale.
+
+Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tiré de sa
+contemplation.
+
+--Parce que, dit-il en répondant au comte, il m'eût fallu lui dire un
+mensonge ou une dureté.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'il m'eût fallu lui dire: «Monsieur de La Pérouse, M. le duc
+de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.»
+
+--Eh! mais, fit Richelieu pâlissant, que diable! monsieur Cagliostro,
+dites vous donc là de La Pérouse?
+
+--Oh! rassurez-vous, monsieur le maréchal, reprit vivement Cagliostro,
+ce n'est pas pour vous que la prédiction est triste.
+
+--Eh quoi! s'écria Mme du Barry, ce pauvre La Pérouse qui vient de me
+baiser la main...
+
+--Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais
+ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considérant
+attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la façon dont
+il était placé, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur
+d'opale, coupées transversalement par les ombres des objets
+environnants.
+
+Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches.
+
+La conversation en était venue à ce point que chaque minute faisait
+grandir l'intérêt; on eût dit, à l'air grave, solennel et presque
+anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la
+voix, soit du regard, qu'il s'agissait des prédictions infaillibles d'un
+oracle antique.
+
+Au milieu de cette préoccupation, M. de Favras, résumant le sentiment
+général, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied
+écouter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.
+
+Mais c'était, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le
+maréchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre
+qu'un vieil intendant qui, sévère comme une sentinelle à un poste perdu,
+défendait les abords de la salle à manger à l'heure solennelle du
+dessert.
+
+Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives
+qu'ils étaient bien seuls.
+
+--En ce cas, dit Mme du Barry, répondant à l'assurance de M. de Favras
+comme si elle eût été émise à haute voix, en ce cas, racontez-nous ce
+qui attend ce pauvre La Pérouse.
+
+Cagliostro secoua la tête.
+
+--Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.
+
+--Oui, nous vous en prions du moins.
+
+--Eh bien, M. de La Pérouse part, comme il vous l'a dit, dans
+l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de
+Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassiné aux îles Sandwich.
+
+--Oui! oui! nous savons, dirent toutes les têtes plutôt que toutes les
+voix.
+
+--Tout présage un heureux succès à l'entreprise. C'est un bon marin que
+M. de La Pérouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement tracé
+son itinéraire.
+
+--Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile
+géographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?
+
+--Plus habile géographe qu'il n'est besoin pour un roi, répondit le
+marquis. Les rois ne devraient tout connaître qu'à la surface. Alors ils
+se laisseraient peut-être guider par les hommes qui connaissent le fond.
+
+--C'est une leçon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de
+Haga.
+
+Condorcet rougit.
+
+--Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple réflexion, une
+généralité philosophique.
+
+--Donc il part? dit Mme du Barry, empressée à rompre toute conversation
+particulière disposée à faire dévier du chemin qu'avait pris la
+conversation générale.
+
+--Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si pressé qu'il
+vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant
+beaucoup de temps à Brest.
+
+--C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'époque des départs. Il est même
+déjà un peu tard, février ou mars aurait mieux valu.
+
+--Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de
+Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espère.
+
+--On lui a donné bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.
+
+--Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second bâtiment est un
+officier distingué. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave
+malheureusement.
+
+--Quoi! malheureusement!
+
+--Eh bien! un an après, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit
+Cagliostro avec inquiétude en consultant son verre. Nul de vous n'est
+parent ni allié de M. de Langle?
+
+--Non.
+
+--Nul ne le connaît?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.
+
+Un murmure d'effroi s'échappa de la poitrine des assistants.
+
+--Mais lui... lui... La Pérouse? dirent plusieurs voix haletantes.
+
+--Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation
+heureuse. On reçoit de ses nouvelles. Et puis...
+
+--Et puis?
+
+--Les années passent.
+
+--Enfin?
+
+--Enfin l'océan est grand, le ciel est sombre. Çà et là surgissent des
+terres inexplorées, çà et là des figures hideuses comme les monstres de
+l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre
+les récifs, emporté par le courant; enfin, la tempête, la tempête plus
+hospitalière que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La Pérouse! La
+Pérouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: «Tu pars comme
+Christophe Colomb pour découvrir un monde, La Pérouse, défie-toi des
+îles inconnues!»
+
+Il se tut.
+
+Un frisson glacial courait dans l'assemblée, tandis qu'au-dessus de la
+table vibraient encore ses dernières paroles.
+
+--Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'écria le comte de Haga,
+subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui
+remuait tous les coeurs à son caprice.
+
+--Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le
+rattraper? La vie d'un homme comme La Pérouse vaut bien le voyage d'un
+courrier, mon cher maréchal.
+
+Le maréchal comprit et se leva à demi pour sonner.
+
+Cagliostro étendit le bras.
+
+Le maréchal retomba dans son fauteuil.
+
+--Hélas! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui
+prévoit la destinée ne change pas la destinée. M. de La Pérouse rirait,
+s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand
+prophétisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-même, monsieur le
+comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous
+contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouvé un auditeur
+crédule.
+
+--Oh! nous croyons, s'écrièrent Mme du Barry et le vieux duc de
+Richelieu.
+
+--Je crois, murmura Taverney.
+
+--Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.
+
+--Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit
+de La Pérouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?
+
+--Oh!
+
+--J'en suis sûr.
+
+--J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait
+que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse: «Gardez-vous des îles
+inconnues.» Il s'en fût gardé alors. C'était toujours une chance.
+
+--Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'eût-il cru, voyez ce
+que cette révélation avait d'horrible, alors qu'en présence du danger, à
+l'aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le
+malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le
+menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort,
+ce sont mille morts qu'il eût alors souffertes; car c'est souffrir mille
+morts que de marcher dans l'ombre avec le désespoir à ses côtés.
+L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernière
+consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le
+couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang
+coule. La vie s'éteint, l'homme espère encore.
+
+--C'est vrai! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.
+
+--Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est
+le seul bien réel que Dieu ait fait à l'homme sur la terre.
+
+--Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait
+d'entendre dire par un homme comme vous: «Défiez-vous de tel homme ou de
+telle chose», je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le
+conseiller.
+
+Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d'un
+triste sourire.
+
+--En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi,
+et je vous remercierai.
+
+--Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n'ai point voulu
+dire à M. de La Pérouse?
+
+--Oui, je le voudrais.
+
+Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrêtant:
+
+--Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.
+
+--Je vous en supplie.
+
+Cagliostro détourna la tête.
+
+--Jamais! murmura-t-il.
+
+--Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me
+rendre incrédule.
+
+--Mieux vaut l'incrédulité que l'angoisse.
+
+--Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une
+chose.
+
+--Laquelle? demanda respectueusement le prophète.
+
+--C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconvénient, peuvent
+ignorer leur destinée, il en est d'autres qui auraient besoin de
+connaître l'avenir, attendu que leur destinée importe non seulement à
+eux, mais à des millions d'hommes.
+
+--Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que Votre Majesté commande, dit Cagliostro à voix basse, et j'obéirai.
+
+--Je vous commande de me révéler ma destinée, monsieur de Cagliostro,
+reprit le roi avec une majesté pleine de courtoisie.
+
+En même temps, comme le comte de Haga s'était laissé traiter en roi et
+avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva,
+vint humblement saluer le prince, et lui dit:
+
+--Merci pour l'honneur que le roi de Suède a fait à ma maison, sire; que
+Votre Majesté veuille prendre la place d'honneur. À partir de ce moment,
+elle ne peut plus appartenir qu'à vous.
+
+--Restons, restons comme nous sommes, monsieur le maréchal, et ne
+perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.
+
+--Aux rois on ne dit pas la vérité, sire.
+
+--Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur
+le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.
+
+Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils à ceux qui
+traversent le vin de champagne montaient du fond à la surface; l'eau
+semblait, attirée par son regard puissant, s'agiter sous sa volonté.
+
+--Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voilà
+prêt à vous répondre.
+
+--Dites-moi de quelle mort je mourrai.
+
+--D'un coup de feu, Sire.
+
+Le front de Gustave rayonna.
+
+--Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur
+de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je prévois des batailles, et
+Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montré comment l'on mourait
+lorsqu'on est roi de Suède.
+
+Cagliostro baissa la tête sans répondre.
+
+Le comte de Haga fronça le sourcil.
+
+--Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera
+tiré?
+
+--Non, Sire.
+
+--Dans une sédition; oui, c'est encore possible.
+
+--Ce n'est point dans une sédition.
+
+--Mais où sera-ce donc?
+
+--Dans un bal, Sire.
+
+Le roi devint rêveur.
+
+Cagliostro, qui s'était levé, se rassit et laissa tomber sa tête dans
+ses deux mains où elle s'ensevelit.
+
+Tous pâlissaient autour de l'auteur de la prophétie et de celui qui en
+était l'objet.
+
+M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu
+le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva à la hauteur de son
+oeil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu
+mystérieux.
+
+On voyait cet oeil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au
+double cristal solide et liquide la solution d'un problème que sa raison
+à lui réduisait à la valeur d'une spéculation purement physique.
+
+En effet, le savant supputait la profondeur, les réfractions lumineuses
+et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait
+une cause à tout, la cause et le prétexte de ce charlatanisme exercé sur
+des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un
+homme auquel on ne pouvait refuser une portée extraordinaire.
+
+Sans doute il ne trouva point la solution de son problème, car il cessa
+d'examiner le verre, le replaça sur la table et, au milieu de la
+stupéfaction résultant du pronostic de Cagliostro:
+
+--Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophète
+d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je
+ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure
+n'appartient point à des millions d'hommes.
+
+--Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science,
+et votre vie importe non seulement à un peuple, mais à l'humanité.
+
+--Merci, monsieur le comte; mais peut-être votre avis sur ce point
+n'est-il point celui de M. de Cagliostro.
+
+Cagliostro releva la tête, comme fait un coursier sous l'aiguillon.
+
+--Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilité nerveuse,
+que dans les temps antiques on eût attribué à l'influence du dieu qui le
+tourmentait. Si fait, vous êtes un seigneur puissant dans le royaume de
+l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous
+sérieusement que je vous fasse une prédiction?
+
+--Sérieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on
+ne peut plus sérieusement.
+
+--Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la
+paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez
+dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...
+
+--Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.
+
+--Jetez-la.
+
+--Enfin, vous avouez que c'est bien facile?
+
+--Alors, jetez-la, vous dis-je.
+
+--Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain
+poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète
+malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si
+vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par
+celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que
+vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.
+
+--Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.
+
+--Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça
+fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main
+la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons
+ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!
+
+--Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit
+Taverney. Jetez, marquis, jetez.
+
+--C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le
+jettera pas.
+
+--Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est
+pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce
+poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du
+hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà
+pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez,
+monsieur de Cagliostro.
+
+--Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider
+à l'exécution de ses arrêts.
+
+--Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt
+pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez
+là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce
+n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en
+algèbre.
+
+--Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement
+Cagliostro.
+
+Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de
+Condorcet du moins.
+
+--Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table,
+comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de
+feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau à la bouche. Est-ce que
+vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit
+trépas du même genre?
+
+--Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s'animer sous
+l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur
+ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.
+
+--Mieux! s'écria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager
+beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.
+
+--Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.
+
+--La corde... oh! oh! que me dites-vous là?
+
+--Je vous dis que vous serez pendu, répondit Cagliostro avec une espèce
+de rage prophétique dont il n'était plus le maître.
+
+--Pendu! répéta l'assemblée; diable!
+
+--Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi;
+et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le préviens que je
+compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir
+d'une corde tant que j'aurai une épée.
+
+--Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.
+
+--Alors vous parlez d'un supplice.
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes étranger, monsieur, et, en cette qualité, je vous pardonne.
+
+--Quoi?
+
+--Votre ignorance. En France, on décapite les gentilshommes.
+
+--Vous réglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit
+Cagliostro, écrasant son interlocuteur sous cette brutale réponse.
+
+Il y eut un instant d'hésitation dans l'assemblée.
+
+--Savez-vous que je tremble à présent, dit M. de Launay; mes
+prédécesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je
+fouille au même sac qu'eux.
+
+--Alors vous êtes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas
+connaître l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le
+secret de Dieu.
+
+--Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'espère que vous aurez
+bien autant de courage que ces messieurs.
+
+--Mais je l'espère aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.
+
+Puis se retournant vers Cagliostro:
+
+--Voyons, monsieur, lui dit-il; à mon tour, gratifiez-moi de mon
+horoscope, je vous en conjure.
+
+--C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la tête et tout
+sera dit.
+
+Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney
+supplièrent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosité
+féminine l'emporta.
+
+--Mais, à vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry,
+l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voilà huit, et
+sur huit, cinq déjà sont condamnés par vous.
+
+--Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions,
+madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.
+
+--Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit
+vrai ou que cela soit faux.
+
+--Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas,
+par ma lâcheté, faire déshonneur à l'assemblée. Mais, hélas! je ne suis
+qu'une femme, et n'aurai pas même l'honneur d'être mise à votre rang
+pour un dénouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hélas!
+ma mort de vieille femme triste et oubliée sera la pire de toutes les
+morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?
+
+Et en disant ces mots elle hésitait; elle donnait, non seulement par ses
+paroles, mais par son air, un prétexte au devin de la rassurer; mais
+Cagliostro ne la rassurait pas.
+
+La curiosité fut plus forte que l'inquiétude et l'emporta sur elle.
+
+--Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, répondez-moi donc!
+
+--Comment voulez-vous que je vous réponde, madame, vous ne me
+questionnez pas.
+
+La comtesse hésita.
+
+--Mais... dit-elle.
+
+--Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?
+
+La comtesse fit un effort, et après avoir puisé du courage dans le
+sourire de l'assemblée:
+
+--Eh bien! oui, s'écria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment
+finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.
+
+--Sur l'échafaud, madame, répondit le funèbre prophète.
+
+--Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un
+regard suppliant.
+
+Mais on avait poussé à bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.
+
+--Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.
+
+--Mais parce que, pour monter sur l'échafaud, il faut avoir tué,
+assassiné, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilité, je ne
+commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai
+prédit.
+
+La comtesse partit d'un éclat de rire qu'un habile observateur eût
+trouvé un peu trop strident pour être naturel.
+
+--Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures
+de deuil.
+
+--Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous irez à l'échafaud dans une charrette.
+
+--Fi! l'horreur! s'écria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Maréchal,
+une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne
+reviens pas chez vous.
+
+--Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous
+l'avez voulu.
+
+--Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est
+ce pas, de choisir mon confesseur?
+
+--Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.
+
+--Comment cela?
+
+--Le dernier qui montera à l'échafaud avec un confesseur, ce sera...
+
+--Ce sera? demanda toute l'assemblée.
+
+--Ce sera le roi de France.
+
+Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement
+lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et
+les glaça jusqu'au fond du coeur.
+
+Alors, il se fit un silence de quelques minutes.
+
+Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lèvres le verre d'eau
+dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophéties; mais à peine
+eut-il touché à sa bouche qu'avec un dégoût invincible il le repoussa
+comme il eût fait d'un amer calice.
+
+Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se
+portèrent sur Taverney.
+
+--Oh! s'écria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce
+que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.
+
+--Eh bien! moi je le demande à sa place, dit Richelieu.
+
+--Vous, monsieur le maréchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous
+êtes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.
+
+--Le café, messieurs! dit le vieux maréchal, enchanté de la prédiction.
+Le café!
+
+Chacun se leva.
+
+Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de
+Cagliostro:
+
+--Monsieur, dit-il, je ne songe pas à fuir le destin, mais dites-moi de
+quoi il faut que je me défie?
+
+--D'un manchon, sire, répondit Cagliostro.
+
+M. de Haga s'éloigna.
+
+--Et moi? demanda Condorcet.
+
+--D'une omelette.
+
+--Bon, je renonce aux oeufs.
+
+Et il rejoignit le comte.
+
+--Et moi, dit Favras, qu'ai-je à craindre?
+
+--Une lettre.
+
+--Bon, merci.
+
+--Et moi? demanda de Launay.
+
+--La prise de la Bastille.
+
+--Oh! me voilà tranquille.
+
+Et il s'éloigna en riant.
+
+--À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.
+
+--Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV!
+
+--Hélas! répondit la comtesse, déjà un jour je m'y suis égarée; j'ai
+bien souffert. Ce jour-là, j'avais perdu la tête.
+
+--Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la
+retrouverez pas.
+
+Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon près des autres
+convives.
+
+Cagliostro allait y suivre ses compagnons.
+
+--Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui
+vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.
+
+--M. de Taverney m'a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le
+maréchal, vous ne m'avez rien demandé.
+
+--Oh! et je vous en prie encore, s'écria Taverney les mains jointes.
+
+--Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne
+pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?
+
+--Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.
+
+--Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au
+lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le
+roi a rachetée pour lui il y a trois ans?
+
+--Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici
+dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis
+XV; mais monsieur n'a pas réussi.
+
+--Oh! oh! grogna Taverney.
+
+--Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la
+reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.
+
+--Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le
+diable m'emporte!
+
+--Oh! oh! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon
+vieux Taverney.
+
+--Effrayant! effrayant! murmura Taverney.
+
+Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de
+Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.
+
+--Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal; on prendrait le
+café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien
+pis.
+
+Et il courut au salon.
+
+Mais le salon était désert; pas un des convives n'avait eu le courage de
+revoir en face l'auteur des terribles prédictions.
+
+Les bougies brûlaient sur les candélabres; le café fumait dans
+l'aiguière; le feu sifflait dans l'âtre.
+
+Tout cela inutilement.
+
+--Ma foi! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre
+café en tête à tête... Eh bien! où diable es-tu donc passé?
+
+Et Richelieu regarda de tous côtés; mais le petit vieillard s'était
+esquivé comme les autres.
+
+--C'est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en
+frottant l'une contre l'autre ses mains sèches et blanches toutes
+chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai
+dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas
+un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Holà! mon
+valet de chambre, et mes gouttes?
+
+Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui
+passèrent dans la chambre à coucher.
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Deux femmes inconnues
+
+
+L'hiver de 1784, ce monstre qui dévora un sixième de la France, nous
+n'avons pu, quoiqu'il grondât aux portes, le voir chez M. le duc de
+Richelieu, enfermés que nous étions dans cette salle à manger si chaude
+et si parfumée.
+
+Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajouté au luxe
+des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent
+pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutré dans son
+carrosse, ou emballé dans les ouates et les velours d'un appartement
+chauffé. Tout frimas est une pompe, toute intempérie un changement de
+décor, que le riche regarde exécuter à travers les vitres de ses
+fenêtres, par ce grand et éternel machiniste que l'on appelle Dieu.
+
+En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du
+charme aux sombres perspectives des plaines embaumées par l'hiver.
+
+Celui qui sent monter à son cerveau les suaves parfums du dîner qui
+l'attend peut humer de temps en temps, à travers une fenêtre
+entrouverte, l'âpre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges
+qui régénèrent ses idées.
+
+Celui, enfin, qui, après une journée sans souffrances, quand des
+millions de ses concitoyens ont souffert, s'étend sous un édredon, dans
+des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-là, comme cet égoïste
+dont parle Lucrèce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est
+bien dans le meilleur des mondes possibles.
+
+Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la
+nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.
+
+Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil
+et par conséquent sans sourire pour le malheureux.
+
+Or, à cette époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers la moitié
+du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de
+faim, gémissaient dans Paris seulement, dans Paris où, sous prétexte que
+nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'était prévu pour empêcher
+les pauvres de périr par le froid et par la misère.
+
+Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des
+villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des
+bois dans le village.
+
+Plus de pain, plus de bois.
+
+Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour
+cuire le pain.
+
+Toutes les provisions faites, Paris les avait dévorées en un mois; le
+prévôt des marchands, imprévoyant et incapable, ne savait pas faire
+entrer dans Paris, confié à ses soins, deux cent mille cordes de bois
+disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.
+
+Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gelée qui empêche les
+chevaux de marcher; quand il dégelait, l'insuffisance des charrettes et
+des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le
+premier frappé des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux
+lui échappaient plus facilement, Louis XVI commença par affecter une
+somme de deux cent mille livres à la location de chariots et de chevaux,
+puis ensuite il mit les uns et les autres en réquisition forcée.
+
+Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il
+fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du
+chantier général plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On
+vit alors la queue s'allonger à la porte des chantiers, comme, plus
+tard, on devait la voir s'allonger à la porte des boulangers.
+
+Le roi dépensa tout l'argent de sa cassette en aumônes, il leva trois
+millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au
+soulagement des malheureux, déclarant que toute urgence devait céder et
+se taire devant l'urgence du froid et de la famine.
+
+La reine, de son côté, donna cinq cents louis sur ses épargnes. On
+convertit en salles d'asile les couvents, les hôpitaux, les monuments
+publics, et chaque porte cochère s'ouvrit à l'ordre de ses maîtres, à
+l'exemple de celles des châteaux royaux, pour donner accès dans les
+cours des hôtels à des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un
+grand feu.
+
+On espérait gagner ainsi les bons dégels!
+
+Mais le ciel était inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose
+s'étendait sur le firmament; l'étoile brillait sèche et froide comme un
+falot de la mort, et la gelée nocturne condensait de nouveau, dans un
+lac de diamant, la neige pâle que le soleil de midi avait un instant
+liquéfiée.
+
+Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main,
+échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un
+double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop
+étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes,
+chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs
+glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des
+écroulements.
+
+Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques
+en furent masquées, les passages bouchés, et qu'il fallut renoncer à
+enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant
+plus.
+
+Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Décembre,
+janvier, février et mars se passèrent ainsi; quelquefois un dégel de
+deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d'égouts
+et de pentes.
+
+Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu'à
+la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s'y
+hasardèrent plus, même au pas; ils se fussent changés en bateaux.
+
+Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il
+avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles
+pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland
+avec d'énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe
+retroussée jusqu'à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et
+s'éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu'elles habitaient;
+mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus
+opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un
+cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses
+et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux
+ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis.
+La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le
+rendez-vous des oisifs qui s'y exerçaient à la course, c'est-à-dire à la
+chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et
+qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin,
+dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler
+sur leurs membres.
+
+On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues,
+où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait
+le moment où les vivres n'arriveraient plus et où Paris, ce corps
+gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres cétacés
+qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces
+polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures,
+s'échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones
+plus tempérées, des eaux plus fécondes.
+
+Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu'on
+exilerait de Paris, c'est-à-dire que l'on prierait de retourner dans
+leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la
+résidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait
+de Paris le siège de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui
+préféraient l'Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.
+
+En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs
+riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs
+immenses cuisines.
+
+Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on
+inviterait à s'enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant
+de police, fit observer au roi que tous ces gens n'étant pas des
+coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au
+lendemain; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur
+résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins,
+et qu'ainsi le dégel arriverait avant qu'on eût obtenu l'avantage de la
+mesure, tandis que tous les inconvénients s'en seraient produits.
+
+Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette
+miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la
+reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments,
+éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que
+Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme,
+autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur,
+avec les armes de l'ennemi dont le général les avait délivrés, les
+Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre
+l'hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et
+de glace. Chacun y concourut: le manoeuvre donna ses bras, l'ouvrier son
+industrie, l'artiste son talent, et les obélisques s'élevèrent élégants,
+hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre
+homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa
+mansarde apporta l'offrande d'une inscription rédigée plus encore par le
+coeur que par l'esprit.
+
+À la fin de mars, le dégel était venu, mais inégal, incomplet, avec des
+reprises de gelée qui prolongeaient la misère, la douleur et la faim,
+dans la population parisienne, en même temps qu'elles conservaient
+debout et solides les monuments de neige.
+
+Jamais la misère n'avait été aussi grande que dans cette dernière
+période; c'est que les intermittences d'un soleil déjà tiède faisaient
+paraître plus dures encore les nuits de gelée et de bise: les grandes
+couches de glace avaient fondu et s'étaient écoulées dans la Seine
+débordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces
+recrudescences de froid dont nous avons parlé se manifesta; les
+obélisques, le long desquels avait déjà coulé cette sueur qui présageait
+leur mort, les obélisques, à moitié fondus, se solidifièrent de nouveau,
+informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards
+et les quais, et l'on vit les traîneaux reparaître avec leurs chevaux
+fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards.
+Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient
+la terreur des piétons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent
+empêchés par les murailles de glace, ne pouvaient les éviter; enfin qui,
+le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.
+
+En peu de jours, Paris se couvrit de blessés et de mourants. Ici, une
+jambe brisée par une chute faite sur le verglas; là, une poitrine
+enfoncée par le brancard d'un cabriolet qui, emporté dans la rapidité de
+sa course, n'avait pu s'arrêter sur la glace. Alors, la police commença
+de s'occuper à préserver des roues ceux qui avaient échappé au froid, à
+la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui
+écrasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-là, règne des
+aristocraties, il y avait aristocratie même dans la manière de conduire
+les chevaux: un prince du sang se menait à toute bride et sans crier
+gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Opéra, au grand
+trot; un président et un financier, au trot; le petit-maître, dans son
+cabriolet, se conduisait lui-même comme à la chasse, et le jockey,
+debout derrière, criait «Gare!» quand le maître avait accroché ou
+renversé un malheureux.
+
+Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme,
+pourvu que le Parisien vît de beaux traîneaux au col de cygne courir sur
+le boulevard, pourvu qu'il admirât dans leurs pelisses de martre ou
+d'hermine les belles dames de la cour, entraînées comme des météores sur
+les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dorés, les
+filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants
+échelonnés sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de
+Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalités des
+cochers, tandis que le pauvre, de son côté, du moins pour un instant,
+oubliait sa misère, habitué qu'il était encore en ce temps-là à être
+patronné par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'être.
+
+Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit
+jours après ce dîner donné à Versailles par M. de Richelieu, que l'on
+vit, par un beau mais froid soleil, entrer à Paris quatre traîneaux
+élégants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et
+l'extrémité des boulevards, à partir des Champs-Élysées. Hors Paris, la
+glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant
+sont rares. À Paris, au contraire, cent mille pas à l'heure déflorent
+vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.
+
+Les traîneaux, qui avaient glissé à sec sur la route, s'arrêtèrent
+d'abord au boulevard, c'est-à-dire dès que la boue succéda aux neiges.
+En effet, le soleil de la journée avait amolli l'atmosphère, et le dégel
+momentané commençait; nous disons momentané, car la pureté de l'air
+promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brûle en avril les
+premières feuilles et les premières fleurs.
+
+Dans le traîneau qui marchait en tête se trouvaient deux hommes vêtus
+d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule
+différence que l'on remarquât entre les deux habits, c'est que l'un
+avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs
+de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.
+
+Ces deux hommes, traînés par un cheval noir dont les naseaux soufflaient
+une épaisse fumée, précédaient un second traîneau, sur lequel ils
+jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.
+
+Dans ce second traîneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppées de
+fourrures que nul n'eût pu voir leurs visages. On pourrait même ajouter
+qu'il eût été difficile de dire à quel sexe appartenaient ces deux
+personnages, si on ne les eût reconnus femmes à la hauteur de leur
+coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.
+
+De l'édifice colossal de cette coiffure enchevêtrée de nattes, de rubans
+et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'échappait, comme
+l'hiver s'échappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.
+
+Ces deux dames, assises l'une à côté de l'autre, et tellement
+rapprochées que leur siège se confondait, s'entretenaient sans faire
+attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le
+boulevard.
+
+Nous avons oublié de dire qu'après un instant d'hésitation elles avaient
+repris leur course.
+
+L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses
+lèvres un mouchoir de fine batiste brodée, tenait sa tête droite et
+ferme, malgré la bise que fendait le traîneau dans sa course rapide.
+Cinq heures venaient de sonner à l'église Sainte-Croix-d'Antin, et la
+nuit commençait à descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.
+
+En ce moment, les équipages étaient parvenus à la Porte Saint-Denis à
+peu près.
+
+La dame du traîneau, la même qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit
+un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distancèrent le traîneau
+des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la même dame se
+retourna vers l'arrière-garde, composée de deux autres traîneaux
+conduits chacun par un cocher sans livrée, et les deux cochers,
+obéissant de leur côté au signe qu'ils venaient de comprendre,
+disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils
+s'engouffrèrent.
+
+De son côté, comme nous l'avons dit, le traîneau des deux hommes gagna
+sur celui des deux femmes, et finit par disparaître dans les premières
+brumes du soir, qui s'épaississaient autour de la colossale construction
+de la Bastille.
+
+Le second traîneau, arrivé au boulevard de Ménilmontant, s'arrêta; de ce
+côté, les promeneurs étaient rares, la nuit les avait dispersés;
+d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient
+sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguisé les dents
+de trois ou quatre mille mendiants suspects, changés tout doucement en
+voleurs.
+
+La dame que nous avons déjà désignée à nos lecteurs comme donnant des
+ordres toucha du doigt l'épaule du cocher qui conduisait le traîneau.
+
+Le traîneau s'arrêta.
+
+--Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le
+cabriolet où vous savez?
+
+--Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand
+des mieux prononcés.
+
+--Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont
+encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en
+traîneau. Et puis, j'ai gagné un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas,
+petite? dit la dame s'adressant à sa compagne.
+
+--Oui, madame, répondit celle-ci.
+
+--Ainsi, vous entendez, Weber? où vous savez, avec le cabriolet.
+
+--Pien, matame.
+
+--Combien de temps vous faut-il?
+
+--Une temi-heure.
+
+--C'est bien; voyez l'heure, petite.
+
+La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure
+à sa montre avec assez de difficulté, car, nous l'avons dit, la nuit
+s'épaississait.
+
+--Six heures moins un quart, dit-elle.
+
+--Donc, à sept heures moins un quart, Weber.
+
+Et, en disant ces mots, la dame sauta légèrement hors du traîneau, donna
+la main à son amie, et commença de s'éloigner, tandis que le cocher,
+avec des gestes d'un respectueux désespoir, murmura assez haut pour être
+entendu de sa maîtresse:
+
+--Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!
+
+Les deux jeunes femmes se mirent à rire, s'enfermèrent dans leurs
+pelisses, dont les collets montaient jusqu'à la hauteur des oreilles, et
+traversèrent la contre-allée du boulevard en s'amusant à faire craquer
+la neige sous leurs petits pieds, chaussés de fines mules fourrées.
+
+--Vous qui avez de bons yeux, Andrée, fit la dame qui paraissait la plus
+âgée, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente à
+trente-deux ans, essayez donc de lire à cet angle le nom de la rue.
+
+--Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.
+
+--Quelle rue est-ce là, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous
+sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxième rue à
+droite. Mais sentez-vous, Andrée, comme il flaire bon le pain chaud?
+
+--Ce n'est pas étonnant, répondit sa compagne, nous sommes à la porte
+d'un boulanger.
+
+--Eh bien! demandons-lui où est la rue Saint-Claude.
+
+Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.
+
+--Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.
+
+--La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjouée, vous
+voulez savoir où est la rue Saint-Claude?
+
+Les deux femmes se retournèrent en même temps, et d'un seul mouvement,
+dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuyé à la
+porte du boulanger, un geindre[1] affublé de sa jaquette, et les jambes
+et la poitrine découvertes, malgré le froid glacial qu'il faisait.
+
+ [Note 1: Ouvrier boulanger.]
+
+--Oh! un homme nu! s'écria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous
+donc en Océanie?
+
+Et elle fit un pas en arrière et se cacha derrière sa compagne.
+
+--Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne
+comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames,
+et qui, habitué à son costume, était loin de lui attribuer la force
+centrifuge dont nous venons de voir le résultat.
+
+--Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, répondit l'aînée des deux femmes,
+en comprimant elle-même une forte envie de rire.
+
+--Oh! ce n'est pas difficile à trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y
+conduire, reprit le joyeux garçon enfariné, qui, joignant le fait à la
+parole, se mit à déployer le compas de ses immenses jambes maigres, au
+bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.
+
+--Non pas! non pas! dit l'aînée des deux femmes, qui ne se souciait sans
+doute pas d'être rencontrée avec un pareil guide; indiquez-nous la rue,
+sans vous déranger, et nous tâcherons de suivre votre indication.
+
+--Première rue à droite, madame, répondit le guide en se retirant avec
+discrétion.
+
+--Merci, dirent ensemble les deux femmes.
+
+Et elles se mirent à courir dans la direction indiquée, en étouffant
+leurs rires sous leurs manchons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Un intérieur
+
+
+Ou nous avons trop compté sur la mémoire de notre lecteur, ou nous
+pouvons espérer qu'il connaît déjà cette rue Saint-Claude, qui touche
+par l'est au boulevard et par l'ouest à la rue Saint-Louis; en effet, il
+a vu plus d'un des personnages qui ont joué ou qui joueront un rôle dans
+cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est-à-dire lorsque le
+grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son
+maître Althotas.
+
+En 1784 comme en 1770, époque à laquelle nous y avons conduit pour la
+première fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude était une honnête rue,
+peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu
+fréquentée, peu bâtie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et
+sa qualité de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les
+trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres
+rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres,
+oubliés sur les états de la paroisse.
+
+Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du
+boulevard, un hôtel de grande mine, dont la rue Saint-Claude eût pu se
+glorifier comme d'un bâtiment aristocratique; mais ce bâtiment, dont les
+hautes fenêtres eussent, par-dessus le mur de la cour, éclairé toute la
+rue dans un jour de fête avec le simple reflet de ses candélabres et de
+ses lustres; ce bâtiment, disions-nous, était la plus noire, la plus
+muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.
+
+La porte ne s'ouvrait jamais; les fenêtres, matelassées de coussins de
+cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des
+volets, une couche de poussière que les physiologistes ou les géologues
+eussent accusée de remonter à dix ans.
+
+Quelquefois un passant désoeuvré, un curieux ou un voisin, s'approchait
+de la porte cochère, et au travers de la vaste serrure examinait
+l'intérieur de l'hôtel.
+
+Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pavés, moisissures et
+mousse sur les dalles. Parfois un énorme rat, suzerain de ce domaine
+abandonné, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans
+les caves, modestie bien superflue, quand il avait à sa pleine et
+entière disposition des salons et des cabinets si commodes, où les chats
+ne pouvaient le venir troubler.
+
+Si c'était un passant ou un curieux, après avoir constaté vis-à-vis de
+lui-même la solitude de cet hôtel, il continuait son chemin; mais si
+c'était un voisin, comme l'intérêt qui s'attachait à l'hôtel était plus
+grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour
+qu'un autre voisin vînt prendre place auprès de lui, attiré par une
+curiosité pareille à la sienne; et alors presque toujours s'établissait
+une conversation dont nous sommes à peu près certain de rappeler le
+fond, sinon les détails.
+
+--Voisin, disait celui qui ne regardait pas à celui qui regardait, que
+voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?
+
+--Voisin, répondait celui qui regardait à celui qui ne regardait pas, je
+vois le rat.
+
+--Ah! voulez-vous permettre?
+
+Et le second curieux s'installait à son tour au trou de la serrure.
+
+--Le voyez-vous? disait le voisin dépossédé au voisin en possession.
+
+--Oui, répondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraissé.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oui, j'en suis sûr.
+
+--Je crois bien, rien ne le gêne.
+
+--Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux
+dans la maison.
+
+--De bons morceaux, dites-vous?
+
+--Dame! M. de Balsamo a disparu trop tôt pour n'avoir pas oublié quelque
+chose.
+
+--Eh! voisin, quand une maison est à moitié brûlée, que voulez-vous
+qu'on y oublie?
+
+--Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.
+
+Et, après avoir de nouveau regardé le rat, on se séparait effrayé d'en
+avoir tant dit sur une matière si mystérieuse et si délicate. En effet,
+depuis l'incendie de cette maison, ou plutôt d'une partie de la maison,
+Balsamo avait disparu, nulle réparation ne s'était faite, l'hôtel avait
+été abandonné.
+
+Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses
+terrasses couvertes de neige et son toit échancré par les flammes, ce
+vieil hôtel près duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arrêter
+devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la
+rue pour passer de gauche à droite, regardons, attenante à un petit
+jardin fermé par un grand mur, une maison étroite et haute, qui s'élève
+pareille à une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.
+
+Au faîte de cette maison, une cheminée se dresse comme un paratonnerre,
+et juste au zénith de cette cheminée, une brillante étoile tourbillonne
+et scintille.
+
+Le dernier étage de la maison se perdrait inaperçu dans l'espace, sans
+un rayon de lumière qui rougit deux fenêtres sur trois qui composent la
+façade.
+
+Les autres étages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils
+déjà? Économisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chère,
+et le bois si rare cette année? Toujours est-il que les quatre étages ne
+donnent pas signe d'existence, tandis que le cinquième non seulement
+vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.
+
+Frappons à la porte; montons l'escalier sombre, il finit à ce cinquième
+étage où nous avons affaire. Une simple échelle posée contre le mur
+conduit à l'étage supérieur.
+
+Un pied-de-biche pend à la porte; un paillasson de natte et une patère
+de bois meublent l'escalier.
+
+La première porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et
+nue; c'est celle dont la fenêtre n'est pas éclairée. Cette pièce sert
+d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les
+détails méritent toute notre attention.
+
+Du carreau au lieu de parquet, des portes grossièrement peintes, trois
+fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les
+coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'âge.
+
+Les plis et la flaccidité[2] sont les rides et l'atonie d'un vieux
+fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'âge, il suit son
+hôte au lieu de le repousser; et quand il a été vaincu, c'est-à-dire
+lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.
+
+ [Note 2: Le caractère flasque.]
+
+Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle
+et une lampe, placées l'une sur un guéridon à trois pieds, l'autre sur
+la cheminée, combinent leurs feux de manière à faire de ces deux
+portraits deux foyers de lumière.
+
+Toquet sur la tête, figure longue et pâle, oeil mat, barbe pointue,
+fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa
+notoriété; c'est le visage héroïquement ressemblant de Henri III, roi de
+France et de Pologne.
+
+Au-dessus se lit une inscription tracée en lettres noires sur un cadre
+mal doré:
+
+_HENRI DE VALOIS_
+
+L'autre portrait, doré plus récemment, aussi frais de peinture que
+l'autre est suranné, représente une jeune femme à l'oeil noir, au nez
+fin et droit, aux pommettes saillantes, à la bouche circonspecte. Elle
+est coiffée, ou plutôt écrasée d'un édifice de cheveux et de soieries,
+près duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une
+taupinière près d'une pyramide.
+
+Sous ce portrait se lit également en lettres noires:
+
+_JEANNE DE VALOIS_
+
+Et si l'on veut, après avoir inspecté l'âtre éteint, les pauvres rideaux
+de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir
+quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquième étage,
+il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de chêne sur
+laquelle, accoudée du bras gauche, une femme simplement vêtue révise
+plusieurs lettres cachetées et en contrôle les adresses.
+
+Cette jeune femme est l'original du portrait.
+
+À trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse,
+une petite vieille suivante, de soixante ans, vêtue comme une duègne de
+Greuze, attend et regarde.
+
+«Jeanne de Valois», disait l'inscription.
+
+Mais alors, si cette dame était une Valois, comment Henri III, le roi
+sybarite, le voluptueux fraisé, supportait-il, même en peinture, le
+spectacle d'une misère pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement
+d'une personne de sa race, mais encore de son nom?
+
+Au reste, la dame du cinquième ne démentait point, personnellement,
+l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et délicates
+qu'elle réchauffait, de temps en temps, sous ses bras croisés. Elle
+avait un pied petit, fin, allongé, chaussé d'une pantoufle de velours
+encore coquette, et qu'elle essayait de réchauffer aussi en battant le
+carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.
+
+Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des
+fenêtres, la suivante secouait tristement les épaules et regardait le
+foyer sans feu.
+
+Quant à la dame maîtresse du logis, elle comptait toujours les lettres
+et lisait les adresses.
+
+Puis, après chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.
+
+--Mme de Misery, murmura-t-elle, première dame d'atours de Sa Majesté.
+Il ne faut compter de ce côté que six louis, car on m'a déjà donné.
+
+Et elle poussa un soupir.
+
+--Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majesté, deux louis. M. d'Ormesson,
+une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et
+nous tâcherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.
+
+«Nous avons donc, continua-t-elle du même ton de psalmodie, huit louis
+assurés d'ici à huit jours.
+
+Et elle leva la tête.
+
+--Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!
+
+La vieille obéit et se remit en place, sérieuse et attentive.
+
+Cette espèce d'inquisition dont elle était l'objet parut fatiguer la
+jeune femme.
+
+--Cherchez donc, ma chère, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout
+de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de brûler de la chandelle.
+
+--Il n'y en a pas, répondit la vieille.
+
+--Voyez toujours.
+
+--Où cela?
+
+--Mais dans l'antichambre.
+
+--Il fait bien froid par là.
+
+--Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.
+
+--Madame se trompe, dit la vieille, opiniâtre.
+
+--Je l'avais cru, dame Clotilde.
+
+Et, voyant que la vieille résistait, elle céda, grondant doucement,
+comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laissé
+prendre sur elles par des inférieurs des droits qui ne devraient pas
+leur appartenir.
+
+Puis elle se remit à son calcul.
+
+--Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.
+
+Elle prit la plume et écrivit:
+
+--Trois louis... Cinq promis à M. de La Motte pour lui faire supporter
+le séjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas
+enrichi; mais patience!
+
+Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir
+placé entre les deux portraits.
+
+--Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles à Paris et de Paris
+à Versailles. Courses, un louis.
+
+Et elle écrivit ce nouveau chiffre à la colonne des dépenses.
+
+--La vie maintenant pour huit jours, un louis.
+
+Elle écrivit encore.
+
+--Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons où je
+sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.
+
+Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.
+
+--On sonne, vous dis-je.
+
+--Non, madame, répondit la vieille, engourdie à sa place. Ce n'est pas
+ici; c'est dessous, au quatrième.
+
+--Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et
+toute une garde-robe à renouveler, et cette vieille brute à payer pour
+la congédier.
+
+Puis, tout à coup:
+
+--Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'écria-t-elle en colère.
+
+Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'eût pu se
+refuser à comprendre l'appel extérieur; la sonnette, agitée avec
+vigueur, frémit dans son angle et vibra si longtemps que le battant
+frappa les parois d'une douzaine de chocs.
+
+À ce bruit, et tandis que la vieille, réveillée enfin, courait à
+l'antichambre, sa maîtresse, agile comme un écureuil, enlevait les
+lettres et les papiers épars sur la table, jetait le tout dans un
+tiroir, et, après un rapide coup d'oeil lancé sur la chambre pour
+s'assurer que tout y était en ordre, prenait place sur le sofa dans
+l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais résignée.
+
+Seulement, hâtons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient.
+L'oeil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui reflétait
+la porte d'entrée, tandis que l'oreille aux aguets se préparait à saisir
+le moindre son.
+
+La duègne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans
+l'antichambre.
+
+Alors une voix fraîche et suave, et cependant empreinte de fermeté,
+prononça ces paroles:
+
+--Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?
+
+--Mme la comtesse de La Motte Valois? répéta en nasillant Clotilde.
+
+--C'est cela même, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?
+
+--Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.
+
+Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la
+prétendue malade, ayant regardé dans le miroir, vit qu'une femme
+questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences,
+appartenait à une classe élevée de la société.
+
+Elle quitta aussitôt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le
+meuble d'honneur à l'étrangère.
+
+Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la
+visiteuse s'était retournée sur le palier et avait dit à une autre
+personne restée dans l'ombre:
+
+--Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.
+
+La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le
+chemin de la rue Saint-Claude venaient de pénétrer chez la comtesse de
+La Motte Valois.
+
+--Qui faut-il que j'annonce à Mme la comtesse? demanda Clotilde en
+promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le
+visage des deux femmes.
+
+--Annoncez une dame des Bonnes-OEuvres, dit la plus âgée.
+
+--De Paris?
+
+--Non; de Versailles.
+
+Clotilde entra chez sa maîtresse, et les étrangères, la suivant, se
+trouvèrent dans la chambre éclairée au moment où Jeanne de Valois se
+soulevait péniblement de dessus son fauteuil pour saluer très civilement
+ses deux hôtesses.
+
+Clotilde avança les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses
+eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur,
+qui laissait deviner qu'elle suivrait derrière la porte la conversation
+qui allait avoir lieu.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Jeanne de La Motte de Valois
+
+
+Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put décemment lever
+les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.
+
+La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de
+trente à trente-deux ans; elle était d'une beauté remarquable, quoiqu'un
+air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa
+physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne
+en jugea ainsi par le peu qu'elle aperçut de la physionomie de la
+visiteuse.
+
+En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s'était rangée loin
+du jet de lumière qui s'élançait de la lampe, se reculant dans un coin
+de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de
+taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition,
+projetait une ombre sur son visage.
+
+Mais le port de la tête était si fier, l'oeil si vif et si naturellement
+dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble,
+devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.
+
+Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de
+quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.
+
+Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui découvrait
+les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux
+bleus calmes jusqu'à la sérénité, clairvoyants jusqu'à la profondeur;
+une bouche d'un dessin suave à qui la nature avait donné la franchise,
+et à qui l'éducation et l'étiquette avaient donné la discrétion; un nez
+qui, pour la forme, n'eût rien à envier à celui de la Vénus de Médicis,
+voilà ce que saisit le rapide coup d'oeil de Jeanne. Puis, en s'égarant
+encore à d'autres détails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune
+des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa
+compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une
+main aussi potelée que celle de l'autre dame était à la fois nerveuse et
+fine.
+
+Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes,
+c'est-à-dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les
+consigner ici.
+
+Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement à quelle heureuse
+circonstance elle devait la visite de ces dames.
+
+Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'aînée:
+
+--Madame, dit la plus jeune, car vous êtes mariée, je crois?
+
+--J'ai l'honneur d'être la femme de M. le comte de La Motte, madame, un
+excellent gentilhomme.
+
+--Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames supérieures
+d'une fondation de Bonnes-OEuvres. On nous a dit, touchant votre
+condition, des choses qui nous ont intéressées, et nous avons en
+conséquence voulu avoir quelques détails précis sur vous et sur ce qui
+vous concerne.
+
+Jeanne attendit un instant avant de répondre.
+
+--Mesdames, dit-elle en remarquant la réserve de la seconde visiteuse,
+vous voyez là le portrait de Henri III, c'est-à-dire du frère de mon
+aïeul, car je suis bien véritablement du sang des Valois, comme on vous
+l'a dit sans doute.
+
+Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses hôtesses avec
+une sorte d'humilité orgueilleuse.
+
+--Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'aînée des deux
+dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mère ait été
+concierge d'une maison nommée Fontette, sise auprès de Bar-sur-Seine?
+
+Jeanne rougit à ce souvenir, mais aussitôt:
+
+--C'est la vérité, madame, répliqua-t-elle sans se troubler, ma mère
+était la concierge d'une maison nommée Fontette.
+
+--Ah! fit l'interlocutrice.
+
+--Et, comme Marie Jossel, ma mère, était d'une rare beauté, poursuivit
+Jeanne, mon père devint amoureux d'elle et l'épousa. C'est par mon père
+que je suis de race noble. Madame, mon père était un Saint-Rémy de
+Valois, descendant direct des Valois qui ont régné.
+
+--Mais comment êtes-vous descendue à ce degré de misère, madame? demanda
+la même dame qui avait déjà questionné.
+
+--Hélas! c'est facile à comprendre.
+
+--J'écoute.
+
+--Vous n'ignorez pas qu'après l'avènement de Henri IV, qui fit passer la
+couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille
+déchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais
+incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frères, qui
+tous quatre périrent si fatalement.
+
+Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.
+
+--Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire
+ombrage, malgré leur obscurité, à la nouvelle famille royale, changèrent
+leur nom de Valois en celui de Rémy, emprunté d'une terre, et on les
+retrouve, à partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la généalogie
+jusqu'à l'avant-dernier Valois, mon aïeul, qui, voyant la monarchie
+affermie et l'ancienne branche oubliée, ne crut pas devoir se priver
+plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le
+nom de Valois, et le traîna dans l'ombre et la pauvreté, au fond de sa
+province, sans que nul, à la cour de France, songeât que, hors du
+rayonnement du trône, végétait un descendant des anciens rois de France,
+sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortunés.
+
+Jeanne s'interrompit à ces mots.
+
+Elle avait parlé simplement et avec une modération qui avait été
+remarquée.
+
+--Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'aînée des
+deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle
+qui se disait la descendante des Valois.
+
+--Oh! madame, répondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne
+manquent pas. Mon père les avait fait faire, et en mourant me les a
+laissées toutes, à défaut d'autre héritage; mais à quoi bon les preuves
+d'une inutile vérité ou d'une vérité que nul ne veut reconnaître?
+
+--Votre père est mort? demanda la plus jeune des deux dames.
+
+--Hélas! oui.
+
+--En province?
+
+--Non, madame.
+
+--À Paris alors?
+
+--Oui.
+
+--Dans cet appartement?
+
+--Non, madame; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III,
+est mort de misère et de faim.
+
+--Impossible! s'écrièrent à la fois les deux dames.
+
+--Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non
+pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat! Non, mon père est mort côte à
+côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à
+l'Hôtel-Dieu de Paris.
+
+Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri
+d'effroi.
+
+Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec
+lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne
+resta immobile, l'oeil baissé, la main inerte.
+
+L'aînée des deux dames l'examinait à la fois avec attention et
+intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle
+à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité,
+elle reprit la parole:
+
+--D'après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands
+malheurs, et la mort de M. votre père, surtout...
+
+--Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de
+mon père ne compte pas au nombre des plus grands.
+
+--Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un
+père? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.
+
+--Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon
+père, en mourant, s'est trouvé délivré de tous les maux qui
+l'assiégeaient sur cette terre et qui continuent d'assiéger sa
+malheureuse famille. J'éprouve donc, au milieu de la douleur que me
+cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que
+le descendant des rois n'en est plus réduit à mendier son pain!
+
+--Mendier son pain!
+
+--Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute
+de mon père, ni la mienne.
+
+--Mais Mme votre mère?
+
+--Eh bien! avec la même franchise que je vous disais tout à l'heure que
+je remerciais Dieu d'avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu
+d'avoir laissé vivre ma mère.
+
+Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges
+paroles.
+
+--Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus
+détaillé de vos malheurs? fit l'aînée.
+
+--L'indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles
+du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.
+
+--J'écoute, madame, répondit majestueusement l'aînée des deux dames, à
+qui sa compagne adressa à l'instant même un coup d'oeil en forme
+d'avertissement pour l'inviter à s'observer.
+
+En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l'accent
+impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.
+
+--J'écoute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentuée, si vous
+voulez bien me faire la grâce de parler.
+
+Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute,
+celle qui venait de parler avec un frissonnement d'épaules agita son
+pied qui se glaçait au contact du carreau humide.
+
+La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se
+trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un
+regard de sa compagne.
+
+--Gardez ce tapis pour vous, ma soeur, vous êtes plus délicate que moi.
+
+--Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus
+douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient
+d'enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres
+la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.
+
+--Vous disiez, madame, reprit l'aînée des deux visiteuses, que vous
+étiez malheureuse d'avoir une mère.
+
+--Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n'est-ce
+pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez
+dit que vous la désiriez.
+
+L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait
+une mésalliance.
+
+--Oui, en épousant sa concierge.
+
+--Eh bien! Marie Jossel, ma mère, au lieu d'être à jamais fière et
+reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commença par ruiner mon
+père, ce qui n'était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens
+du peu que possédait son mari, l'avidité de ses exigences. Puis l'ayant
+réduit à vendre jusqu'à son dernier morceau de terre, elle lui persuada
+qu'il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de
+son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la
+justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il
+possédait.
+
+«Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils,
+malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l'armée; la
+fille, ma pauvre soeur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père
+pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.
+
+«Ce voyage épuisa le peu d'argent qui nous restait. Mon père se fatigua
+en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à
+la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son
+absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi.
+Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je
+préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout,
+à m'asseoir à notre pauvre table; mais les prétextes de châtiment ne
+manquèrent point à ma mère: à la moindre faute, faute qui quelquefois
+eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait; des voisins,
+croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais
+traitements dont j'étais l'objet. Mon père essaya de me défendre contre
+ma mère, mais il ne s'aperçut point que, par sa protection, il changeait
+mon ennemie d'un moment en marâtre éternelle. Hélas! je ne pouvais lui
+donner un conseil dans mon propre intérêt, j'étais trop jeune, trop
+enfant. Je ne m'expliquais rien, j'éprouvais les effets sans chercher à
+deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.
+
+«Mon père tomba malade et fut d'abord forcé de garder la chambre, puis
+le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte
+que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce
+besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la
+chambre, j'appartins comme auparavant à ma mère. Elle m'apprit une
+phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je
+sus par coeur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais
+pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit
+descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le
+premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase,
+si je ne voulais pas être battue jusqu'à la mort.
+
+--Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.
+
+--Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.
+
+--Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une
+petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»
+
+--Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de
+dégoût.
+
+--Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était
+adressée? demanda la plus jeune.
+
+--Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres
+s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus
+charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand
+danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans
+des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui
+de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.
+
+--Et qu'arriva-t-il?
+
+--Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu
+d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette
+affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.
+
+Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des
+larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.
+
+--Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce
+hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants
+et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une
+borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je
+rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je
+tombai malade.
+
+«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de
+partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.
+
+--Oh! l'horrible histoire! murmurèrent les deux dames.
+
+--Mais alors que fîtes-vous, votre père mort? demanda la plus jeune des
+deux visiteuses.
+
+--Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma
+mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et
+moi.
+
+--Vous restâtes orphelins!
+
+--Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes
+orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous
+adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la
+mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à
+vivre.
+
+--Hélas!
+
+--Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un
+carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel; quatre
+laquais étaient derrière; dedans, une femme belle et jeune encore; je
+lui tendis la main: elle me questionna; ma réponse et mon nom la
+frappèrent de surprise, puis d'incrédulité. Je donnai adresse et
+renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti;
+elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et
+me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la
+faim.
+
+--Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?
+
+--Elle-même.
+
+--Elle est morte, je crois?
+
+--Oui, et sa mort m'a replongée dans l'abîme.
+
+--Mais son mari vit encore; il est riche.
+
+--Son mari, madame, c'est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune
+fille, comme c'est à ma mère que je dois tous mes malheurs d'enfant.
+J'avais grandi, j'avais embelli peut-être; il s'en aperçut; il voulut
+mettre un prix à ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites
+que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mariée à un
+brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que
+j'étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l'avais été
+après la mort de mon père.
+
+«Voilà mon histoire, madame. J'ai abrégé: les souffrances sont toujours
+des longueurs qu'il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils
+bienfaisants, comme vous paraissez l'être, mesdames.
+
+Un long silence succéda à cette dernière période de l'histoire de Mme de
+La Motte.
+
+L'aînée des deux dames le rompit la première.
+
+--Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.
+
+--Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la
+gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.
+
+--Mais vous avez sollicité auprès de la cour?
+
+--Sans doute!
+
+--Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des
+sympathies?
+
+--Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu
+éveiller, car à aucune de mes demandes je n'ai reçu de réponse.
+
+--Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.
+
+--Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.
+
+--Vous ne pouvez mendier, pourtant!
+
+--Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais je puis mourir de faim comme mon père.
+
+--Vous n'avez point d'enfant?
+
+--Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi,
+trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.
+
+--Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous
+fournir les preuves justificatives de votre généalogie?
+
+Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers
+qu'elle présenta à la dame.
+
+Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les
+examiner, s'approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses
+traits, Jeanne laissa deviner sa manoeuvre par le soin qu'elle mit à
+lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.
+
+Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna
+le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.
+
+Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque
+pièce l'une après l'autre.
+
+--Mais, dit-elle, ce sont là des copies d'actes, madame, et je ne vois
+aucune pièce authentique.
+
+--Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je
+les produirais...
+
+--Si une occasion importante se présentait, n'est-ce pas? dit en
+souriant la dame.
+
+--C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me
+procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont
+tellement précieux pour moi que...
+
+--Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.
+
+--Oh! madame, s'écria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage
+plein de dignité de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour
+moi, vous n'êtes pas la première venue.
+
+Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un
+tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives,
+soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de
+Valois.
+
+La dame les prit, et après un examen plein d'intelligence et
+d'attention:
+
+--Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement
+en règle; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.
+
+--Et qu'en obtiendrais-je à votre avis, madame?
+
+--Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La
+Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.
+
+--Mon mari est le modèle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqué
+aux devoirs du service militaire.
+
+--Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la
+calèche sur son visage.
+
+Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
+
+Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir
+brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en
+traîneau le long des boulevards.
+
+Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d'un pouce de diamètre et de
+trois à quatre pouces de longueur.
+
+La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:
+
+--Le bureau des Bonnes-OEuvres m'autorise, madame, à vous offrir ce
+léger secours, en attendant mieux.
+
+Mme de La Motte jeta un rapide coup d'oeil sur le rouleau.
+
+«Des écus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins
+cinquante ou même cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-être trois
+cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien
+court; mais aussi pour cinquante il est bien long.»
+
+Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées
+dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près
+d'une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu
+d'une nappe de suif liquéfié.
+
+L'odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de
+charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta
+vivement la main à sa poche et en tira un flacon.
+
+Mais à l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'était réveillée en saisissant
+à belles mains le reste de la chandelle. Elle l'élevait comme un phare
+au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux
+étrangères qu'on éclairait en les empoisonnant.
+
+--Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crièrent-elles.
+
+Et elles se précipitèrent dans les escaliers.
+
+--Où pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda
+Jeanne de Valois.
+
+--Nous vous le ferons savoir, dit l'aînée des deux dames en descendant
+le plus rapidement possible.
+
+Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages
+inférieurs.
+
+Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses
+observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la
+première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui
+servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.
+
+Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première
+inspiration de la comtesse de La Motte.
+
+C'était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.
+
+Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé; mais, si
+plate qu'elle fût, il était visible que cette boîte avait un double
+fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.
+
+Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.
+
+Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté
+mâle et d'impérieuse majesté.
+
+Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d'un
+ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.
+
+Un chiffre composé d'un M et d'un T, entrelacés dans une couronne de
+laurier, occupait le dessus de la boîte.
+
+Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le
+visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'était un portrait de
+mère ou d'aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de
+courir à l'escalier pour rappeler les dames.
+
+La porte de l'allée se refermait.
+
+Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu'il était trop tard pour les
+rejoindre.
+
+Mais à l'extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint
+Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperçut.
+
+La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices,
+considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à
+Versailles; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier:
+
+--Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante écus.
+
+Et le papier éventré roula sur le carreau.
+
+--Des louis, des doubles louis! s'écria la comtesse. Cinquante doubles
+louis! deux mille quatre cents livres!
+
+Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame
+Clotilde, émerveillée à l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais
+vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.
+
+--Cent louis! répéta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches?
+Oh! je les retrouverai!...
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Bélus
+
+
+Mme de La Motte ne s'était pas trompée en croyant que le cabriolet qui
+venait de disparaître emportait les deux dames de charité.
+
+Ces deux dames, en effet, avaient trouvé au bas de la maison un
+cabriolet, comme on les construisait à cette époque, c'est-à-dire haut
+de roues, caisse légère, tablier élevé, avec une sellette commode pour
+le jockey qui se tenait derrière.
+
+Ce cabriolet, attelé d'un magnifique cheval irlandais, à courte queue, à
+croupe charnue, sous poil bai, avait été amené rue Saint-Claude par ce
+même domestique conducteur du traîneau que la dame de charité avait
+appelé Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.
+
+Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivèrent; il essayait
+de modérer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied
+nerveux la neige durcissant peu à peu depuis le retour de la nuit.
+
+Lorsque les deux dames parurent:
+
+--Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux
+et fazile à mener, mais Scibion il s'est tonné un égart hier au zoir; il
+ne restait que Pélus, et Pélus il est diffizile.
+
+--Oh! pour moi, vous le savez, Weber, répondit l'aînée des deux dames,
+la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habituée
+à conduire.
+
+--Je sais que Matame mène fort pien, mais les chemins l'être pien
+mauvais. Où fa Matame?
+
+--À Versailles.
+
+--Bar les poulefards, alors?
+
+--Non pas, Weber, il gèle, et les boulevards seraient pleins de verglas.
+Les rues doivent offrir moins de résistance, grâce aux milliers de
+promeneurs qui échauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.
+
+Weber retint le cheval, tandis que les dames montèrent lestement dans le
+cabriolet; puis il s'élança derrière et avertit qu'il était monté.
+
+L'aînée des deux dames alors, s'adressant à sa compagne:
+
+--Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andrée?
+
+Et en disant ces mots, elle rendit les rênes au cheval qui partit comme
+un éclair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.
+
+C'était le moment où Mme de La Motte ouvrait sa fenêtre pour rappeler
+les deux dames de charité.
+
+--Je pense, madame, répondit celle des deux femmes que l'on appelait
+Andrée, je pense que Mme de La Motte est pauvre et très malheureuse.
+
+--Bien élevée, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Tu es froide à son égard, Andrée.
+
+--S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rusé dans sa
+physionomie qui ne me plaît pas.
+
+--Oh! vous êtes défiante, vous, Andrée, je le sais; et pour vous plaire,
+il faut réunir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intéressante
+et simple dans son orgueil comme dans son humilité.
+
+--C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de
+plaire à Votre...
+
+--Gare! s'écria la dame en jetant vivement de côté son cheval qui allait
+renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.
+
+--Gare! cria Weber d'une voix de stentor.
+
+Et le cabriolet continua sa course.
+
+Seulement, on entendit les imprécations de l'homme qui avait échappé aux
+roues, et plusieurs voix grondant comme un écho lui donnèrent à
+l'instant même l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au
+cabriolet.
+
+Mais en quelques secondes Bélus mit entre sa maîtresse et les
+blasphémateurs tout l'espace qui s'étend de la rue Sainte-Catherine à la
+place Baudoyer.
+
+Là, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se
+jeta résolument dans la rue de la Tixéranderie, rue populeuse, étroite
+et fort peu aristocratique.
+
+Aussi, malgré les _gare_ très réitérés qu'elle lançait, malgré les
+rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des
+passants: «Oh! le cabriolet! À bas le cabriolet!»
+
+Bélus passait toujours, et son cocher, malgré la délicatesse d'une main
+d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les
+mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient
+ruisseaux et dépavements.
+
+Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'était arrivé: une
+lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'était un luxe de
+prévoyance que la police n'avait point encore imposé aux cabriolets de
+ce temps-là.
+
+Aucun malheur, disons-nous, n'était donc arrivé, pas une voiture
+accrochée, par une borne frôlée, pas un passant touché, c'était miracle,
+et cependant les cris et les menaces se succédaient toujours.
+
+Le cabriolet traversa avec la même rapidité et le même bonheur la rue
+Saint-Médéric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.
+
+Peut-être semble-t-il à nos lecteurs qu'en approchant des quartiers
+civilisés la haine portée à l'équipage aristocratique deviendrait moins
+farouche.
+
+Mais tout au contraire; à peine Bélus entrait-il dans la rue de la
+Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vociférations de la
+populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs
+personnes même faisaient mine de courir après lui pour l'arrêter.
+
+Toutefois, Weber ne voulut pas inquiéter sa maîtresse. Il remarquait
+combien elle déployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement
+elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont à
+la fois le désespoir ou le triomphe du cocher de Paris.
+
+Quant à Bélus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas même
+glissé une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prévoir
+pour lui les pentes et les accidents du terrain.
+
+On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vociférait; la dame qui
+tenait les rênes s'en aperçut et, attribuant cette hostilité à quelque
+cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits,
+elle résolut d'abréger l'épreuve.
+
+Elle fit clapper sa langue, et à cette seule invitation Bélus
+tressaillit et passa du trot retenu au trot allongé.
+
+Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de côté.
+
+Les _gare_! _gare_! ne discontinuaient pas.
+
+Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer
+devant la rue du Coq-Saint-Honoré, en avant de laquelle le plus beau des
+obélisques de neige levait assez fièrement encore son aiguille diminuée
+par les dégels, comme un bâton de sucre d'orge que les enfants
+transforment en pointe aiguë à force de le sucer.
+
+Cet obélisque était surmonté d'un glorieux panache de rubans un peu
+flétris, c'est vrai; rubans qui retenaient un écriteau sur lequel
+l'écrivain public du quartier avait tracé en majuscules le quatrain
+suivant, qui se balançait entre deux lanternes:
+
+ _Reine dont la beauté surpasse les appas,_
+ _Près d'un roi bienfaisant occupe ici ta place._
+ _Si ce frêle édifice est de neige et de glace,_
+ _Nos coeurs pour toi ne le sont pas._
+
+Ce fut là que Bélus éprouva la première difficulté sérieuse. Le monument
+qu'on était en train d'illuminer avait attiré bon nombre de curieux: les
+curieux faisaient masse, et l'on ne pouvait traverser cette masse au
+trot.
+
+Force fut donc de mettre Bélus au pas.
+
+Mais on avait vu venir Bélus comme la foudre; mais on entendait les cris
+qui le poursuivaient, et, bien qu'à l'aspect de l'obstacle il se fût
+arrêté court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus
+mauvais effet.
+
+Cependant la foule s'ouvrit encore.
+
+Mais après l'obélisque venait une autre cause de rassemblement.
+
+Les grilles du Palais-Royal étaient ouvertes et dans la cour d'immenses
+brasiers chauffaient toute une armée de mendiants, à qui des laquais de
+M. le duc d'Orléans distribuaient des soupes dans des écuelles de terre.
+
+Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux
+qu'ils fussent, l'étaient encore moins que ceux qui les regardaient se
+chauffer et manger. À Paris, c'est une habitude: pour un acteur, quelque
+chose qu'il fasse, il y a toujours des spectateurs.
+
+Le cabriolet, après avoir surmonté le premier obstacle, fut donc forcé
+de s'arrêter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.
+
+À l'instant même, les cris que jusque-là les deux femmes n'avaient
+entendus que comme un bruit vague et confus leur arrivèrent distincts au
+milieu de la cohue.
+
+On criait:
+
+--À bas le cabriolet! à bas les écraseurs!
+
+--Est-ce donc à nous que ces cris s'adressent? demanda la dame qui
+conduisait à sa compagne.
+
+--En vérité, madame, j'en ai peur, répondit celle-ci.
+
+--Avons-nous donc écrasé quelqu'un?
+
+--Personne.
+
+--À bas le cabriolet! à bas les écraseurs! criait la foule avec furie.
+
+L'orage se formait, le cheval venait d'être saisi à la bride, et Bélus,
+qui goûtait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et écumait
+terriblement.
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire! cria une voix.
+
+Les deux femmes se regardèrent au comble de l'étonnement.
+
+Aussitôt mille voix de répéter:
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire!
+
+Cependant les têtes curieuses s'avançaient sous la capote du cabriolet.
+
+Les commentaires couraient dans la foule.
+
+--Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.
+
+--Oui, des poupées aux Soubises, des maîtresses au d'Hennin.
+
+--Des filles d'Opéra, qui croient avoir le droit d'écraser le pauvre
+monde parce qu'elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais
+d'hôpital.
+
+Un hourra furieux accueillit cette dernière flagellation. Les deux
+femmes éprouvèrent diversement la commotion. L'une s'enfonça tremblante
+et pâle dans le cabriolet. L'autre avança résolument la tête, les
+sourcils froncés et les lèvres serrées.
+
+--Oh! madame, s'écria sa compagne en l'attirant en arrière, que
+faites-vous?
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire! continuaient de crier les
+acharnés, et qu'on les connaisse.
+
+--Ah! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes à
+l'oreille de sa compagne.
+
+--Courage, Andrée, courage, répondit l'autre.
+
+--Mais on va vous voir, vous reconnaître peut-être!
+
+--Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derrière le
+cabriolet.
+
+--Il essaie de descendre, mais on l'assiège; il se défend. Ah! voici
+qu'il vient.
+
+--Weber! Weber! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.
+
+Le valet de chambre obéit, et, grâce à deux chocs d'épaule qui
+repoussèrent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.
+
+Les deux femmes sautèrent légèrement à terre.
+
+Pendant ce temps, la foule s'en prenait au cheval et au cabriolet, dont
+elle commençait à briser la caisse.
+
+--Mais qu'y a-t-il, au nom du Ciel! continua en allemand la plus âgée
+des deux dames; y comprenez-vous quelque chose, Weber?
+
+--Ma foi! non, madame, répondit le serviteur, beaucoup plus à son aise
+dans cette langue que dans la langue française, et tout en distribuant
+çà et là de grands coups de pied pour dégager sa maîtresse.
+
+--Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des bêtes féroces! continua la
+dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc? Voyons.
+
+Au même instant une voix polie, qui contrastait singulièrement avec les
+menaces et les injures dont les deux dames étaient l'objet, répondit
+dans le pur saxon:
+
+--Ils vous reprochent, madame, de braver l'ordonnance de police qui a
+paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu'au printemps la
+circulation des cabriolets, déjà fort dangereux quand le pavé est bon,
+mais qui devient mortel aux piétons quand il gèle et qu'on ne peut
+éviter les roues.
+
+La dame se retourna pour voir d'où venait cette voix courtoise, au
+milieu de toutes ces voix menaçantes.
+
+Elle aperçut alors un jeune officier qui, pour s'approcher d'elle, avait
+dû, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se
+maintenir où il était.
+
+La figure gracieuse et distinguée, la taille élevée, l'air martial du
+jeune homme plurent à la dame, qui s'empressa de répliquer en allemand:
+
+--Oh! mon Dieu! monsieur, j'ignorais cette ordonnance; je l'ignorais
+complètement.
+
+--Vous êtes étrangère, madame? demanda le jeune officier.
+
+--Oui, monsieur; mais, dites-moi, que dois-je faire? on brise mon
+cabriolet.
+
+--Il faut le laisser briser, madame, et vous dérober pendant ce
+temps-là. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent
+le luxe en face de la misère, et en vertu de l'ordonnance rendue ce
+matin, on vous conduira chez le commissaire.
+
+--Oh! jamais, s'écria la plus jeune des deux dames, jamais!
+
+--Alors, reprit l'officier en riant, profitez de la trouée que je vais
+faire dans la foule, et disparaissez.
+
+Ces mots furent dits d'un ton dégagé, qui fit comprendre aux étrangères
+que l'officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles
+entretenues par MM. de Soubise et d'Hennin.
+
+Mais ce n'était pas le moment de pointiller.
+
+--Donnez-nous le bras jusqu'à une voiture de place, monsieur, dit
+l'aînée des deux dames avec une voix pleine d'autorité.
+
+--J'allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit
+nécessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies; car, ajouta
+le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de décliner la
+responsabilité d'un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous
+entendre parler une langue qu'il ne comprend pas.
+
+--Weber! cria la dame d'une voix forte, fais cabrer Bélus pour que toute
+cette foule s'effraie et s'écarte.
+
+--Et puis, madame...
+
+--Et puis, reste pendant que nous partirons.
+
+--Et s'ils brisent la caisse?
+
+--Qu'ils brisent, que t'importe; sauve Bélus si tu peux, et toi surtout;
+voilà la seule chose que je te recommande.
+
+--Bien, madame, répondit Weber.
+
+Et, au même instant, il chatouilla l'irritable irlandais, qui bondit au
+milieu de la cour, et renversa les plus passionnés, qui s'étaient
+cramponnés à la bride et aux brancards.
+
+Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.
+
+--Votre bras, monsieur, dit alors la dame à l'officier; venez, petite,
+ajouta-t elle, en se retournant vers Andrée.
+
+--Allons, allons, femme de courage! murmura tout bas l'officier, qui
+donna sur-le-champ, et avec une admiration réelle, son bras à celle qui
+le lui demandait.
+
+En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes à la place
+voisine, où des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les
+cochers dormant sur leurs sièges, tandis que leurs chevaux, l'oeil à
+demi fermé et la tête basse, attendaient la maigre pitance du soir.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Route de Versailles
+
+
+Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il
+était à craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent
+reconnaître, ne renouvelassent une scène pareille à celle qui venait
+d'avoir lieu et à laquelle, cette fois, elles échapperaient peut-être
+plus difficilement.
+
+Le jeune officier comprit cette alternative; on le vit bien à l'activité
+qu'il déploya en éveillant sur son siège le cocher encore plus gelé
+qu'endormi.
+
+Il faisait si horriblement froid que, contrairement à l'habitude des
+cochers qui se piquent d'émulation en se volant les pratiques l'un à
+l'autre, aucun des automédons à vingt-quatre sous l'heure ne bougea, pas
+même celui auquel on s'adressait.
+
+L'officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le
+secoua si rudement qu'il le tira de son engourdissement.
+
+--Holà! hé! cria le jeune homme à son oreille, voyant qu'il donnait
+signe de vie.
+
+--Voilà, maître, voilà, dit le cocher rêvant encore et chancelant sur
+son siège comme un homme ivre.
+
+--Où allez-vous, mesdames? demanda l'officier, en allemand toujours.
+
+--À Versailles, répondit l'aînée des deux dames en continuant toujours
+la même langue.
+
+--À Versailles! s'écria le cocher, vous avez dit à Versailles?
+
+--Sans doute.
+
+--Ah! bien oui, à Versailles! Quatre lieues et demie par une glace
+pareille! Non, non, non.
+
+--On paiera bien, dit l'aînée des Allemandes.
+
+--On paiera, répéta en français l'officier au cocher.
+
+--Et combien paiera-t-on? fit celui-ci du haut de son siège, car il ne
+paraissait pas avoir une énorme confiance. Ce n'est pas le tout,
+voyez-vous, mon officier, d'aller à Versailles: une fois qu'on y est
+allé, il faut en revenir.
+
+--Un louis, est-ce assez? dit la plus jeune des deux dames à l'officier,
+en continuant de germaniser.
+
+--On t'offre un louis, répéta le jeune homme.
+
+--Un louis, c'est bien juste, grommela le cocher, car je risque de
+casser les jambes à mes chevaux.
+
+--Drôle! s'écria l'officier, tu n'as droit qu'à trois livres pour aller
+d'ici au château de la Muette, qui est à moitié chemin. Tu vois bien
+qu'à ce calcul-là, en te payant l'aller et le retour, tu n'as droit qu'à
+douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.
+
+--Oh! ne marchandez pas, dit l'aînée des deux dames. Deux louis, trois
+louis, vingt louis, pourvu qu'il parte à l'instant même et qu'il marche
+sans s'arrêter.
+
+--Un louis suffit, madame, répondit l'officier.
+
+Puis, revenant au cocher:
+
+--Allons, coquin, en bas de ton siège et ouvre la portière, dit-il.
+
+--Je veux être payé d'abord, dit le cocher.
+
+--Tu veux!
+
+--C'est mon droit.
+
+L'officier fit un mouvement en avant.
+
+--Payons d'avance; payons, dit l'aînée des Allemandes.
+
+Et elle fouilla rapidement à sa poche.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle tout bas à sa compagne, je n'ai pas ma bourse.
+
+--Vraiment?
+
+--Et vous, Andrée, avez-vous la vôtre?
+
+La jeune femme se fouilla à son tour avec la même anxiété.
+
+--Moi... moi, non plus.
+
+--Voyez dans toutes vos poches.
+
+--Inutile, s'écria la jeune femme avec dépit, car elle voyait l'officier
+les suivre de l'oeil pendant ce débat, et le cocher goguenard ouvrait
+déjà une large bouche pour sourire en se félicitant de ce qu'il appelait
+peut-être plus bas une heureuse précaution.
+
+En vain les deux dames cherchèrent-elles, ni l'une ni l'autre ne trouva
+un sou.
+
+L'officier les vit s'impatienter, rougir et pâlir; la situation se
+compliquait.
+
+Les dames allaient se décider à donner une chaîne ou un bijou comme
+gage, lorsque l'officier, pour leur épargner tout regret qui eût blessé
+leur délicatesse, tira de sa bourse un louis qu'il tendit au cocher.
+
+Celui-ci prit le louis, l'examina, le soupesa, tandis que l'une des deux
+dames remerciait l'officier; puis il ouvrit sa portière, et la dame
+monta, suivie de sa compagne.
+
+--Et maintenant, maître drôle, dit le jeune homme au cocher, conduis ces
+dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu?
+
+--Oh! vous n'avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela
+va sans dire.
+
+Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.
+
+En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, prêt
+à les quitter.
+
+--Madame, dit tout bas la plus jeune à sa compagne, il ne faut pas qu'il
+s'éloigne.
+
+--Pourquoi cela? demandons-lui son nom et son adresse; demain, nous lui
+enverrons son louis d'or avec un petit mot de remerciement que vous lui
+écrirez.
+
+--Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie: si le cocher est de
+mauvaise foi, s'il fait des difficultés en route... Par un pareil temps,
+les chemins sont mauvais, à qui nous adresserions-nous pour demander
+secours?
+
+--Oh! nous avons son numéro et la lettre de sa régie.
+
+--Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez
+rouer de coups; mais, en attendant, vous n'arriveriez pas cette nuit à
+Versailles; et que dira-t-on, grand Dieu!
+
+L'aînée des deux dames réfléchit.
+
+--C'est vrai, dit-elle.
+
+Mais déjà l'officier s'inclinait pour prendre congé.
+
+--Monsieur, monsieur, dit en allemand Andrée, un mot, un mot encore,
+s'il vous plaît.
+
+--À vos ordres, madame, répliqua l'officier visiblement contrarié, mais
+conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l'accent de sa voix
+la plus exquise politesse.
+
+--Monsieur, continua Andrée, vous ne pouvez nous refuser une grâce après
+tant de services que vous nous avez déjà rendus.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien! nous vous l'avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si
+mal entamé la négociation.
+
+--Vous avez tort de vous alarmer, dit-il; je sais son numéro, 107, la
+lettre de sa régie, Z. S'il vous causait quelque contrariété,
+adressez-vous à moi.
+
+--À vous! dit en français Andrée qui s'oublia; comment voulez-vous que
+nous nous adressions à vous, nous ne savons pas même votre nom.
+
+Le jeune homme fit un pas en arrière.
+
+--Vous parlez français, s'écria-t-il stupéfait, vous parlez français, et
+vous me condamnez, depuis une demi-heure, à écorcher l'allemand! Oh!
+vraiment, madame, c'est mal.
+
+--Excusez, monsieur, reprit en français l'autre dame, qui vint bravement
+au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que,
+sans être étrangères peut-être, nous nous trouvons dépaysées dans Paris,
+dépaysées dans un fiacre surtout. Vous êtes assez homme du monde pour
+comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne
+nous obliger qu'à moitié, ce serait nous désobliger. Être moins discret
+que vous ne l'avez été jusqu'à présent, ce serait être indiscret. Nous
+vous jugeons bien, monsieur; veuillez ne pas nous juger mal; et, si vous
+pouvez nous rendre service, eh bien! faites-le sans réserve, ou
+permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.
+
+--Madame, répondit l'officier, frappé du ton à la fois noble et charmant
+de l'inconnue, disposez de moi.
+
+--Alors, monsieur, ayez l'obligeance de monter avec nous.
+
+--Dans le fiacre?
+
+--Et de nous accompagner.
+
+--Jusqu'à Versailles?
+
+--Oui, monsieur.
+
+L'officier, sans répliquer, monta dans le fiacre, se plaça sur le devant
+et cria au cocher:
+
+--Touche!
+
+Les portières fermées, les mantelets et les fourrures mis en commun, le
+fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du
+Carrousel, et se mit à rouler par les quais.
+
+L'officier se blottit dans un coin, en face de l'aînée des deux femmes,
+sa redingote soigneusement étendue sur ses genoux.
+
+Le silence le plus profond régnait à l'intérieur.
+
+Le cocher, soit qu'il voulût fidèlement tenir le marché, soit que la
+présence de l'officier le maintînt par une crainte respectueuse dans le
+cercle de la loyauté, le cocher fit courir ses maigres rosses avec
+persévérance sur le pavé glissant des quais et du chemin de la
+Conférence.
+
+Cependant, l'haleine des trois voyageurs échauffait insensiblement le
+fiacre. Un parfum délicat épaississait l'air et portait au cerveau du
+jeune homme des impressions qui, d'instants en instants, devenaient
+moins défavorables à ses compagnes.
+
+«Ce sont, pensait-il, des femmes attardées dans quelque rendez-vous, et
+les voilà qui regagnent Versailles, un peu effrayées, un peu honteuses.
+
+«Cependant, comment ces dames, continuait en lui-même l'officier, si
+elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet,
+et surtout le conduisent-elles elles-mêmes?
+
+«Oh! à cela, il y a une réponse.
+
+«Le cabriolet était trop étroit pour trois personnes, et deux femmes
+n'iront pas se gêner pour mettre un laquais auprès d'elles.
+
+«Mais pas d'argent sur l'une ni l'autre! objection fâcheuse et qui
+mérite qu'on y réfléchisse.
+
+«Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit être en
+pièces maintenant, était d'une élégance parfaite, et le cheval... si je
+me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n'y a que des
+femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil
+cheval sans le regretter. L'absence d'argent ne signifie donc absolument
+rien.
+
+«Oui, mais cette manie de parler une langue étrangère quand on est
+Française.
+
+«Bon; mais cela prouve justement une éducation distinguée. Il n'est pas
+naturel aux aventurières de parler l'allemand avec cette pureté toute
+germanique, et le français comme des Parisiennes.
+
+«D'ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.
+
+«La supplique de la jeune était touchante.
+
+«La requête de l'aînée était noblement impérieuse.
+
+«Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son épée dans le
+fiacre, de manière qu'elle n'incommodât pas ses voisines, ne dirait-on
+pas qu'il y a danger pour un militaire à passer deux heures en fiacre
+avec deux jolies femmes?
+
+«Jolies et discrètes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent
+que j'engage la conversation.»
+
+De leur côté, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune
+officier, comme le jeune officier songeait à elles; car, au moment où il
+achevait de formuler cette idée, l'une des deux dames, s'adressant à sa
+compagne, lui dit en anglais:
+
+--En vérité, chère amie, ce cocher nous mène comme des morts; jamais
+nous n'arriverons à Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon
+s'ennuie à mourir.
+
+--C'est qu'aussi, répondit en souriant la plus jeune, notre conversation
+n'est pas des plus divertissantes.
+
+--Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un homme tout à fait comme il
+faut?
+
+--C'est mon avis, madame.
+
+--D'ailleurs, vous avez remarqué qu'il porte l'uniforme de marine?
+
+--Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.
+
+--Eh bien! il porte, comme je vous le disais, l'uniforme d'officier de
+marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison; au reste,
+l'uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n'est-ce pas?
+
+La jeune femme allait répondre et probablement abonder dans le sens de
+son interlocutrice, lorsque l'officier fit un geste qui l'arrêta.
+
+--Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous
+dire que je parle et comprends l'anglais assez facilement, mais je ne
+sais pas l'espagnol, et si vous le savez, et qu'il vous plaise de vous
+entretenir dans cette langue, vous serez sûres au moins de ne pas être
+comprises.
+
+--Monsieur, répliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal
+de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir; aussi ne nous gênons
+pas, et ne parlons plus que le français, si nous avons quelque chose à
+nous dire.
+
+--Merci de cette grâce, madame; mais, cependant, au cas où ma présence
+vous serait gênante...
+
+--Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c'est nous qui l'avons
+demandée.
+
+--Exigée même, dit la plus jeune des deux femmes.
+
+--Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment
+d'indécision; vous connaissez Paris, n'est-ce pas? Paris est plein de
+pièges, de déconvenues et de déceptions.
+
+--Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.
+
+--Monsieur nous a prises pour des pièges; voilà tout!
+
+--Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien
+de pareil n'est entré dans mon esprit.
+
+--Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arrête.
+
+--Qu'est-il arrivé?
+
+--Je vais y voir, mesdames.
+
+--Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!
+
+Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement,
+s'arrêta sur l'épaule du jeune homme, qui déjà se préparait à sauter
+hors du fiacre.
+
+La pression de cette main le fit frissonner.
+
+Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais déjà Andrée,
+qui avait cédé à un premier mouvement de crainte, s'était rejetée au
+fond du fiacre.
+
+L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher
+fort occupé à relever un de ses chevaux qui s'empêtrait dans le timon et
+dans les traits.
+
+On était un peu en avant du pont de Sèvres.
+
+Grâce à l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre
+cheval fut bientôt sur ses jambes.
+
+Le jeune homme rentra dans le fiacre.
+
+Quant au cocher, se félicitant d'avoir une si aimable pratique, il fit
+gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses
+rosses et de se réchauffer lui-même.
+
+Mais on eût dit que par la portière ouverte le froid qui venait d'entrer
+avait glacé la conversation, et congelé cette intimité naissante à
+laquelle le jeune homme commençait à trouver un charme dont il ne se
+rendait pas raison.
+
+On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui était
+arrivé.
+
+Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio
+voyageur.
+
+L'officier, que cette main tiède et palpitante avait fort occupé, voulut
+au moins avoir un pied en échange.
+
+Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il fût, il ne rencontra
+rien, ou plutôt, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce
+qu'il rencontrait devant lui.
+
+Une fois même, ayant effleuré le pied de l'aînée des deux femmes:
+
+--Je vous gêne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette
+dernière avec le plus grand sang-froid, pardon!
+
+Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se félicitant que la nuit
+fût assez épaisse pour cacher sa rougeur.
+
+Aussi tout fut dit, et là se terminèrent ses entreprises.
+
+Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il eût été dans un
+temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.
+
+Mais peu à peu, et malgré lui, une impression étrange envahissait toute
+sa pensée, tout son être.
+
+Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait
+sans les voir; peu à peu s'accoutumant à vivre près d'elles, il lui
+semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la
+sienne. Pour tout au monde, il eût voulu renouer la conversation
+éteinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalités; lui
+qui au départ dédaignait de placer même un de ces mots les plus simples
+de la langue du monde, il s'alarmait de paraître niais ou impertinent
+devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder
+beaucoup d'honneur en leur faisant l'aumône d'un louis et d'une
+politesse.
+
+En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les
+rapports des fluides mis en contact à propos, un magnétisme puissant,
+émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés
+par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui
+dilatant le coeur.
+
+Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques
+moments les plus réelles, les plus suaves, les plus ardentes passions.
+Elles ont le charme, parce qu'elles sont éphémères; elles ont la force,
+parce qu'elles sont contenues.
+
+L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlèrent bas entre elles.
+
+Cependant, comme son oreille était incessamment ouverte, il saisissait
+des mots sans suite, qui cependant présentaient un sens à son
+imagination.
+
+Voici ce qu'il entendit:
+
+--L'heure avancée... les portes... le prétexte de la sortie...
+
+Le fiacre s'arrêta de nouveau.
+
+Cette fois, ce n'était ni un cheval tombé, ni une roue brisée. Après
+trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'était réchauffé les
+bras, c'est-à-dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint
+Versailles, dont les longues avenues sombres et désertes apparaissaient,
+sous les lueurs rougeâtres de quelques lanternes blanchies par le givre,
+comme une double procession de spectres noirs et décharnés.
+
+Le jeune homme comprit qu'on était arrivé. Par quelle magie le temps lui
+avait-il donc paru si court?
+
+Le cocher se pencha vers la glace de devant.
+
+--Mon maître, dit-il, nous sommes à Versailles.
+
+--Où faut-il arrêter, mesdames? demanda l'officier.
+
+--À la place d'Armes.
+
+--À la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.
+
+--Il faut aller à la place d'Armes? demanda celui-ci.
+
+--Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.
+
+--Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.
+
+--Va toujours.
+
+Les coups de fouet recommencèrent.
+
+«Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais
+passer pour un imbécile, après avoir passé pour un impertinent.»
+
+--Mesdames, dit-il, non sans hésiter encore, vous voilà chez vous.
+
+--Grâce à votre généreux secours.
+
+--Quelle peine nous vous avons donnée! dit la plus jeune des deux
+femmes.
+
+--Oh! je l'ai plus qu'oubliée, madame.
+
+--Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous
+plaît, monsieur.
+
+--Mon nom? Oh!
+
+--C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!
+
+--Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?
+
+--Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqué, je cède:
+je suis le comte de Charny; comme l'a remarqué madame, au reste,
+officier dans la marine royale.
+
+--Charny! répéta l'aînée des deux dames, du ton qu'elle eût mis à dire:
+«C'est bien, je ne l'oublierai pas.»
+
+--Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.
+
+--Olivier! murmura la plus jeune des dames.
+
+--Et vous demeurez?
+
+--Hôtel des Princes, rue de Richelieu.
+
+Le fiacre s'arrêta.
+
+L'aînée des dames ouvrit elle-même la portière à sa gauche et d'un bond
+agile sauta à terre, tendant la main à sa compagne.
+
+--Mais au moins, s'écria le jeune homme qui s'apprêtait à les suivre,
+mesdames, acceptez mon bras; vous n'êtes pas chez vous, et la place
+d'Armes n'est pas un domicile.
+
+--Ne bougez pas, dirent simultanément les deux femmes.
+
+--Comment, que je ne bouge pas!
+
+--Non, restez dans le fiacre.
+
+--Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible!
+
+--Bon! voilà maintenant qu'après avoir presque refusé de nous obliger,
+vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaieté l'aînée des
+deux dames.
+
+--Cependant!
+
+--Il n'y a pas de cependant. Soyez jusqu'au bout un galant et loyal
+cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du coeur, et comme
+vous êtes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout à
+l'heure, nous ne vous demandons pas même votre parole.
+
+--De quoi ma parole?
+
+--De fermer la portière et de dire au cocher de retourner à Paris; ce
+que vous allez faire, n'est-ce pas, sans même regarder de notre côté?
+
+--Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher,
+retournons, mon ami.
+
+Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.
+
+Le digne Auvergnat frémit de joie.
+
+--Morbleu, dit-il, les chevaux en crèveront s'ils veulent!
+
+--Je le crois bien, ils sont payés, murmura l'officier.
+
+Le fiacre roula, et roula vite. Il étouffa par le bruit de ses roues un
+soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s'était couché
+sur les deux coussins, tièdes encore de la présence des deux belles
+inconnues.
+
+Quant à elles, elles étaient restées à la même place, et ce ne fut que
+lorsque le fiacre eut disparu qu'elles se dirigèrent vers le château.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+La consigne
+
+
+Au moment où elles se mettaient en chemin, les bouffées d'un vent rude
+apportèrent à l'oreille des voyageuses les trois quarts sonnant à
+l'horloge de l'église de Saint-Louis.
+
+--O mon Dieu! onze heures trois quarts, s'écrièrent ensemble les deux
+femmes.
+
+--Voyez, toutes les grilles sont fermées, ajouta la plus jeune.
+
+--Oh! pour cela, je m'en inquiète peu, chère Andrée; car la grille
+fût-elle restée ouverte, nous ne serions certes pas rentrées par la cour
+d'honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les Réservoirs.
+
+Et toutes deux se dirigèrent vers la droite du château.
+
+Chacun sait, en effet, qu'il y a de ce côté un passage particulier qui
+mène aux jardins.
+
+On arriva à ce passage.
+
+--La petite porte est fermée, Andrée, dit avec inquiétude l'aînée des
+deux femmes.
+
+--Heurtons, madame.
+
+--Non, appelons. Laurent doit m'attendre, je l'ai prévenu que peut-être
+rentrerais-je tard.
+
+--Eh bien, je vais appeler.
+
+Et Andrée s'approcha de la porte.
+
+--Qui va là? dit une voix de l'intérieur, qui n'attendit même point
+qu'on appelât.
+
+--Oh! ce n'est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effrayée.
+
+--Non, en effet.
+
+L'autre femme s'approcha à son tour.
+
+--Laurent! murmura-t-elle à travers la porte.
+
+Pas de réponse.
+
+--Laurent! répéta la dame en heurtant.
+
+--Il n'y a pas de Laurent ici, répliqua rudement la voix.
+
+--Mais, fit Andrée avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez
+toujours.
+
+--Je n'ouvre pas.
+
+--Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l'habitude de nous
+ouvrir.
+
+--Je me moque pas mal de Laurent! j'ai ma consigne.
+
+--Qui êtes-vous donc?
+
+--Qui je suis?
+
+--Oui.
+
+--Et vous? dit la voix.
+
+L'interrogation était un peu brutale, mais il n'y avait pas à
+marchander, il fallait répondre.
+
+--Nous sommes des dames de la suite de Sa Majesté. Nous logeons au
+château, et nous voudrions rentrer chez nous.
+
+--Eh bien! moi, mesdames, je suis un Suisse de la première compagnie
+Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous
+laisserai à la porte.
+
+--Oh! murmurèrent les deux femmes, dont l'une serra avec colère les
+mains de l'autre.
+
+Puis, faisant un effort sur elle-même:
+
+--Mon ami, dit-elle, je conçois que vous observiez votre consigne, c'est
+d'un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi
+seulement, je vous prie, le service de faire prévenir Laurent, qui ne
+doit pas être éloigné.
+
+--Je ne puis quitter mon poste.
+
+--Envoyez quelqu'un.
+
+--Je n'ai personne.
+
+--Par grâce!
+
+--Eh! mordieu! madame, couchez en ville. Ne voilà-t-il pas une belle
+affaire! Oh! si l'on me fermait la porte de la caserne au nez, je
+trouverais bien un gîte, moi, allez.
+
+--Grenadier, écoutez, dit avec résolution l'aînée des deux dames. Vingt
+louis pour vous, si vous ouvrez.
+
+--Et dix ans de fers; merci! Quarante-huit livres par an, ce n'est point
+assez.
+
+--Je vous ferai nommer sergent.
+
+--Oui, et celui qui m'a donné ma consigne me fera fusiller; merci!
+
+--Qui donc vous a donné cette consigne?
+
+--Le roi.
+
+--Le roi! répétèrent les deux femmes avec épouvante; oh! nous sommes
+perdues.
+
+La plus jeune semblait presque folle.
+
+--Voyons, voyons, dit l'aînée, y a-t-il d'autres portes?
+
+--Oh! madame, si on a fermé celle-ci, on a fermé les autres.
+
+--Oh! non, c'est un parti pris.
+
+--Et si nous ne trouvons pas Laurent à cette porte, qui est la sienne,
+où croyez-vous que nous le trouvions?
+
+--C'est vrai, et tu as raison. Oh! Andrée, Andrée, voilà un horrible
+tour du roi. Oh! oh!
+
+Et la dame accentua ses dernières paroles avec un mépris menaçant.
+
+Cette porte des Réservoirs était pratiquée dans l'épaisseur d'une
+muraille assez profonde pour faire de cette niche une espèce de
+vestibule.
+
+Un banc de pierre régnait des deux côtés.
+
+Les dames s'y laissèrent tomber, dans un état d'agitation qui
+ressemblait au désespoir.
+
+On y voyait sous la porte une raie lumineuse; on entendait derrière la
+porte le pas du Suisse, qui tantôt levait, tantôt posait son fusil.
+
+Au-delà de ce mince obstacle de chêne, le salut; en deçà, la honte, un
+scandale, presque la mort.
+
+--Oh! demain, demain, quand on saura! murmura l'aînée des deux femmes.
+
+--Mais vous direz la vérité.
+
+--La croira-t-on?
+
+--Vous avez des preuves.
+
+--Oh! oui, en effet, je serai admise à donner des preuves, s'écria la
+dame avec un rire amer.
+
+--Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme
+qui semblait reprendre courage au fur et à mesure que le perdait sa
+compagne; à une heure ou l'autre, on le relèvera, et son successeur sera
+plus complaisant peut-être. Attendons.
+
+--Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonné; on me
+trouvera dehors attendant, me cachant. C'est infâme! Tenez, Andrée, le
+sang me monte au visage et me suffoque.
+
+--Oh! du courage, madame; vous si forte d'habitude, moi si faible tout à
+l'heure, et c'est moi qui vous soutiens!
+
+--Il y a un complot là-dessous, Andrée, nous en sommes les victimes.
+Jamais cela n'est arrivé, jamais la porte n'a été fermée; j'en mourrai,
+Andrée, j'en meurs!
+
+Et elle se renversa en arrière, comme si elle suffoquait effectivement.
+
+Au même instant, sur ce pavé sec et blanc de Versailles, que si peu de
+pas foulent aujourd'hui, un pas retentit.
+
+En même temps, une voix se fit entendre, voix légère et joyeuse, voix de
+jeune homme chantant.
+
+Il chantait une de ces chansons maniérées qui appartiennent
+essentiellement à l'époque que nous essayons de peindre:
+
+ _Pourquoi ne puis-je pas le croire?_
+ _Oh! que n'est-ce pas la vérité!_
+ _Ce que tous deux, dans l'ombre noire,_
+ _Cette nuit nous avons été._
+
+ _Morphée, en fermant ma paupière,_
+ _Fit de moi l'acier le plus doux;_
+ _D'aimant vous étiez une pierre_
+ _Et vous m'entraîniez près de vous!_
+
+--Cette voix! s'écrièrent en même temps les deux femmes.
+
+--Je la connais, dit l'aînée.
+
+--C'est celle de...
+
+ _Ce dieu, par un beau stratagème,_
+ _De cet aimant fit un écho._
+
+continua la voix.
+
+--C'est lui! dit à l'oreille d'Andrée, la dame dont l'inquiétude s'était
+si énergiquement manifestée; c'est lui, il nous sauvera.
+
+En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de
+fourrure, pénétra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux
+femmes, heurta la porte en appelant:
+
+--Laurent!
+
+--Mon frère! dit l'aînée des deux femmes en touchant l'épaule du jeune
+homme.
+
+--La reine! s'écria celui-ci en reculant d'un pas et en mettant le
+chapeau à la main.
+
+--Chut! Bonsoir, mon frère.
+
+--Bonsoir, madame; bonsoir ma soeur; vous n'êtes pas seule.
+
+--Non, je suis avec Mlle Andrée de Taverney.
+
+--Ah! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.
+
+--Monseigneur, murmura Andrée en s'inclinant.
+
+--Vous sortez, mesdames? dit le jeune homme.
+
+--Non pas.
+
+--Vous rentrez, alors?
+
+--Nous le voudrions bien, rentrer.
+
+--Est-ce que vous n'avez pas appelé Laurent?
+
+--Si fait.
+
+--Alors?
+
+--Alors, appelez un peu Laurent, à votre tour, et vous allez voir.
+
+--Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.
+
+Le jeune homme, que l'on a sans doute reconnu pour le comte d'Artois,
+s'approcha à son tour, et de nouveau:
+
+--Laurent! cria-t-il en frappant à la porte.
+
+--Bon, voilà la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse;
+je vous préviens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais
+appeler mon officier.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit le jeune homme interdit en se retournant vers
+la reine.
+
+--Un Suisse que l'on a substitué à Laurent, voilà tout.
+
+--Et qui cela?
+
+--Le roi.
+
+--Le roi!
+
+--Dame! lui-même nous l'a dit tout à l'heure.
+
+--Et avec une consigne?...
+
+--Féroce, à ce qu'il paraît.
+
+--Diable! capitulons.
+
+--Comment cela?
+
+--Donnons de l'argent à ce drôle.
+
+--Je lui en ai offert; il a refusé.
+
+--Offrons-lui des galons.
+
+--Je les lui ai offerts.
+
+--Et?...
+
+--Il n'a voulu entendre à rien.
+
+--Il n'y a qu'un moyen, alors.
+
+--Lequel?
+
+--Je vais faire du bruit.
+
+--Vous allez nous compromettre; non, mon cher Charles, je vous en
+supplie!
+
+--Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.
+
+--Oh!
+
+--Vous allez vous mettre à l'écart, je frapperai comme un sourd, je
+crierai comme un aveugle, on finira par m'ouvrir, et vous passerez
+derrière moi.
+
+--Essayez.
+
+Le jeune prince se mit de nouveau à appeler Laurent, puis à heurter,
+puis à faire un tel vacarme avec la poignée de son épée que le Suisse
+furieux lui cria:
+
+--Ah! c'est comme cela. Eh bien! j'appelle mon officier.
+
+--Eh! pardieu! appelle, drôle! C'est ce que je demande depuis un quart
+d'heure.
+
+Un instant après, on entendit des pas de l'autre côté de la porte. La
+reine et Andrée se placèrent derrière le comte d'Artois, toutes prêtes à
+profiter du passage qui, selon toute probabilité, allait lui être
+ouvert.
+
+On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.
+
+--Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de
+m'appeler drôle. Ils veulent entrer de force.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à cela que nous désirions rentrer,
+puisque nous sommes du château?
+
+--Ce peut être un désir naturel, monsieur, mais c'est défendu, répliqua
+l'officier.
+
+--Défendu! et par qui donc? morbleu!
+
+--Par le roi.
+
+--Je vous demande pardon; mais le roi ne peut pas vouloir qu'un officier
+du château couche dehors.
+
+--Monsieur, ce n'est point à moi de scruter les intentions du roi; c'est
+à moi de faire ce que le roi m'ordonne, voilà tout.
+
+--Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions
+autrement qu'à travers une planche.
+
+--Monsieur, je vous répète que ma consigne est de tenir la porte fermée.
+Or, si vous êtes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que
+c'est qu'une consigne.
+
+--Lieutenant, vous parlez au colonel d'un régiment.
+
+--Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.
+
+--La consigne n'est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un
+prince ne couche pas dehors, et je suis prince.
+
+--Mon prince, vous me mettez au désespoir, mais il y a un ordre du roi.
+
+--Le roi vous a-t-il ordonné de chasser son frère comme un mendiant ou
+un voleur? Je suis le comte d'Artois, monsieur! Mordieu! vous risquez
+gros à me faire ainsi geler à la porte.
+
+--Monseigneur le comte d'Artois, dit le lieutenant, Dieu m'est témoin
+que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale; mais le roi
+m'a fait l'honneur de me dire à moi-même, en me confiant la garde de
+cette porte, de n'ouvrir à personne, pas même à lui, le roi, s'il se
+présentait après onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon
+en toute humilité; mais je suis un soldat, et quand je verrais à votre
+place, derrière cette porte, Sa Majesté la reine transie de froid, je
+répondrais à Sa Majesté ce que je viens d'avoir la douleur de vous
+répondre.
+
+Cela dit, l'officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna
+lentement son poste.
+
+Quant au soldat, collé au port d'armes contre la cloison même, il
+n'osait plus respirer, et son coeur battait si fort, que le comte
+d'Artois, en s'adossant de son côté à la porte, en eût senti les
+pulsations.
+
+--Nous sommes perdues! dit la reine à son beau-frère en lui prenant la
+main.
+
+Celui-ci ne répliqua rien.
+
+--On sait que vous êtes sortie? demanda-t-il.
+
+--Hélas! je l'ignore, dit la reine.
+
+--Peut-être aussi n'est-ce que contre moi, ma soeur, que le roi a dirigé
+cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre
+quelquefois tard. Mme la comtesse d'Artois aura su quelque chose, elle
+se sera plainte à Sa Majesté: de là cet ordre tyrannique!
+
+--Oh! non, non, mon frère; je vous remercie de tout mon coeur de la
+délicatesse que vous mettez à me rassurer. Mais c'est bien pour moi, ou
+plutôt contre moi, que la mesure est prise, allez!
+
+--Impossible, ma soeur, le roi a trop d'estime...
+
+--En attendant, je suis à la porte, et demain un scandale affreux
+résultera d'une chose bien innocente. Oh! j'ai un ennemi près du roi; je
+le sais bien.
+
+--Vous avez un ennemi près du roi, petite soeur; c'est possible. Eh
+bien, moi, j'ai une idée.
+
+--Une idée? Voyons vite.
+
+--Une idée qui va rendre votre ennemi plus sot qu'un âne pendu à son
+licou.
+
+--Oh! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voilà
+tout ce que je vous demande.
+
+--Si je vous sauverai! je l'espère bien. Oh! je ne suis pas plus niais
+que lui, quoiqu'il soit plus savant que moi!
+
+--Qui, lui?
+
+--Eh! pardieu! M. le comte de Provence.
+
+--Ah! vous reconnaissez donc comme moi qu'il est mon ennemi?
+
+--Eh! n'est-il pas l'ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est
+beau, de tout ce qui peut... ce qu'il ne peut pas, lui!
+
+--Mon frère, vous savez quelque chose sur cette consigne?
+
+--Peut-être; mais d'abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un
+froid de loup. Venez avec moi, chère soeur.
+
+--Où cela?
+
+--Vous verrez; quelque part où il fera chaud, au moins; venez et en
+route je vous dirai ce que je pense à propos de cette fermeture de
+porte. Ah! monsieur de Provence, mon cher et indigne frère! Donnez-moi
+le bras, ma soeur; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et
+tournons à droite.
+
+On se mit en marche.
+
+--Et vous disiez donc que M. de Provence?... fit la reine.
+
+--Eh bien! voilà. Ce soir, après le souper du roi, il vint au grand
+cabinet; le roi avait beaucoup causé dans la journée avec le comte de
+Haga, et l'on ne vous avait pas vue.
+
+--À deux heures, je suis partie pour Paris.
+
+--Je le savais bien; le roi, permettez-moi de vous le dire, chère soeur,
+le roi ne songeait pas plus à vous qu'à Aroun-al-Raschild et à son grand
+vizir Giaffar; il causait géographie, je l'écoutais, assez impatient,
+car j'avais aussi à sortir, moi. Ah! pardon, nous ne sortions
+probablement pas pour la même cause, de sorte que j'ai tort...
+
+--Allez, allez toujours, dites...
+
+--Tournons à gauche.
+
+--Mais où me menez-vous?
+
+--À vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah! mademoiselle de
+Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en
+préviens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu'à la latitude
+et à la longitude, lorsque M. de Provence lui dit: «Je voudrais bien
+cependant présenter mes hommages à la reine.»
+
+--Ah! ah! fit Marie-Antoinette.
+
+--La reine soupe chez elle, répondit le roi.
+
+--Tiens, je la croyais à Paris, ajouta mon frère.
+
+--Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.
+
+--J'en sors, et l'on ne m'a point reçu, riposta M. de Provence.
+
+Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous congédia, mon frère
+et moi, et sans doute, nous partis, il s'informa. Louis est jaloux par
+boutades, vous le savez; il aura voulu vous voir, on lui aura refusé
+l'entrée, et il se sera douté de quelque chose.
+
+--Précisément, Mme de Misery en avait l'ordre.
+
+--C'est cela; et pour s'assurer de votre absence, le roi aura donné
+cette sévère consigne qui nous met dehors.
+
+--Oh! ceci, c'est un trait affreux, avouez-le, comte.
+
+--Je l'avoue; mais nous voici arrivés.
+
+--Cette maison...?
+
+--Vous déplaît-elle, ma soeur?
+
+--Oh! je ne dis pas cela; elle me charme, au contraire. Mais vos gens?
+
+--Eh bien!
+
+--S'ils me voient.
+
+--Ma soeur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous
+verra.
+
+--Pas même celui qui m'ouvrira la porte? demanda la reine.
+
+--Pas même celui-là.
+
+--Impossible.
+
+--Nous allons essayer, dit le comte d'Artois en riant.
+
+Et il approcha sa main de la porte.
+
+La reine lui arrêta le bras.
+
+--Je vous en supplie, mon frère, prenez garde.
+
+Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpté avec élégance.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+La reine ne put réprimer un mouvement de crainte.
+
+--Entrez donc, ma soeur, je vous en conjure, dit le prince; vous voyez
+bien que jusqu'à présent il n'y a personne.
+
+La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se
+risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez
+les femmes, et qui veulent dire: «À la grâce de Dieu!»
+
+La porte se referma sans bruit derrière elle.
+
+Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de
+marbre, vestibule d'une médiocre étendue, mais d'un goût parfait; les
+dalles étaient une mosaïque figurant des bouquets de fleurs, tandis que
+sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient
+pleuvoir leurs feuilles parfumées, si rares à cette époque de l'année,
+hors de leurs vases du Japon.
+
+Une douce chaleur, une senteur, plus douce encore, captivaient si bien
+les sens, qu'à leur arrivée dans le vestibule les deux dames oublièrent
+non seulement une partie de leurs craintes mais encore une partie de
+leurs scrupules.
+
+--Maintenant, c'est bien, nous sommes à l'abri, dit la reine, et même,
+s'il faut l'avouer, l'abri est assez commode. Mais ne serait-il pas bon
+de vous occuper d'une chose, mon frère?
+
+--De laquelle?
+
+--D'éloigner de vous vos serviteurs.
+
+--Oh! rien de plus facile.
+
+Et le prince, saisissant une sonnette placée dans la cannelure d'une
+colonne, fit résonner un timbre qui, après avoir frappé un seul coup,
+vibra mystérieusement dans les profondeurs de l'escalier.
+
+Les deux femmes poussèrent un petit cri d'épouvante.
+
+--Est-ce ainsi que vous éloignez vos gens, mon frère? demanda la reine;
+j'eusse cru, au contraire, que c'était ainsi que vous les appeliez.
+
+--Si je sonnais une seconde fois, oui, quelqu'un viendrait; mais comme
+je n'ai donné qu'un seul coup de sonnette, soyez tranquille, ma soeur,
+personne ne viendra.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Allons, vous êtes un homme de précaution, dit-elle.
+
+--Maintenant, chère soeur, continua le prince, vous ne pouvez habiter un
+vestibule; prenez la peine de monter un étage.
+
+--Obéissons, dit la reine; le génie de la maison ne me paraît pas trop
+malveillant.
+
+Et elle monta.
+
+Le prince la précédait.
+
+On n'entendit les pas d'aucun d'eux sur les tapis d'Aubusson qui
+garnissaient les marches de l'escalier.
+
+Arrivé le premier, le prince agita une seconde sonnette, dont le bruit
+fit de nouveau tressaillir la reine et Mlle de Taverney, qui n'étaient
+pas prévenues.
+
+Mais leur étonnement redoubla lorsqu'elles virent les portes de cet
+étage s'ouvrir seules.
+
+--En vérité, Andrée, dit la reine, je commence à trembler; et vous?
+
+--Moi, madame, tant que Votre Majesté marchera en avant, je la suivrai
+avec confiance.
+
+--Rien, ma soeur, n'est plus simple que ce qui se passe, dit le jeune
+prince: la porte qui vous fait face est celle de votre appartement.
+Voyez!
+
+Et il indiquait à la reine un charmant réduit dont nous ne saurions
+omettre la description.
+
+Une petite antichambre en bois de rose, avec deux étagères de Boule,
+plafond de Boucher, parquet de bois de rose, donnait dans un boudoir de
+cachemire blanc semé de fleurs brodées à la main par les plus habiles
+artistes en broderie.
+
+L'ameublement de ce boudoir était une tapisserie au petit point de soie,
+nuancé avec cet art qui faisait d'un tapis des Gobelins de cette époque
+un tableau de maître.
+
+Après le boudoir, une belle chambre à coucher bleue tendue de rideaux de
+dentelle et de soie de Tours, un lit somptueux dans une alcôve obscure,
+un feu éblouissant dans une cheminée de marbre blanc, douze bougies
+parfumées brûlant dans des candélabres de Clodion, un paravent de laque
+azurée avec ses chinoiseries d'or, telles étaient les merveilles qui
+apparurent aux yeux des dames lorsqu'elles entrèrent timidement dans cet
+élégant réduit.
+
+Nul être vivant ne se montrait: partout la chaleur, la lumière, sans
+qu'on pût en quelque point deviner les causes de tant d'heureux effets.
+
+La reine, qui avait pénétré avec réserve déjà dans le boudoir, demeura
+un instant au seuil de la chambre à coucher.
+
+Le prince s'excusa d'une façon toute civile sur la nécessité qui le
+poussait à mettre sa soeur dans une confidence indigne d'elle.
+
+La reine répondit par un demi-sourire qui exprimait beaucoup plus de
+choses que toutes les paroles qu'elle aurait pu prononcer.
+
+--Ma soeur, ajouta alors le comte d'Artois, cet appartement est mon
+logis de garçon, seul j'y pénètre, et j'y pénètre toujours seul.
+
+--Presque toujours, dit la reine.
+
+--Non, toujours.
+
+--Ah! fit la reine.
+
+--Au surplus, continua-t-il, il y a dans le boudoir où vous êtes un sofa
+et une bergère sur lesquels bien des fois, quand la nuit me surprenait,
+après la chasse, j'ai dormi aussi bien que dans mon lit.
+
+--Je comprends, dit la reine, que Mme la comtesse d'Artois soit parfois
+inquiète.
+
+--Sans doute, mais avouez, ma soeur, que si Mme la comtesse est inquiète
+de moi, cette nuit elle aura bien tort.
+
+--Cette nuit, je ne dis pas, mais les autres nuits...
+
+--Ma soeur, quiconque a tort une fois peut avoir tort toujours.
+
+--Abrégeons, dit la reine en s'asseyant sur un fauteuil. Je suis
+horriblement lasse; et vous, ma pauvre Andrée?
+
+--Oh, moi, je succombe de fatigue, et si Votre Majesté le permet...
+
+--En effet, vous pâlissez, mademoiselle, dit le comte d'Artois.
+
+--Faites, faites, ma chère, dit la reine; asseyez-vous, couchez-vous
+même; M. le comte d'Artois nous abandonne cet appartement, n'est-ce pas,
+Charles?
+
+--En toute propriété, madame.
+
+--Un instant, comte, un dernier mot.
+
+--Lequel?
+
+--Si vous partez, comment vous rappellerons-nous?
+
+--Vous n'avez en rien besoin de moi, ma soeur; une fois installée,
+disposez de la maison.
+
+--Il y a donc d'autres pièces que celles-ci?
+
+--Mais sans doute. Il y a d'abord une salle à manger, que je vous engage
+à visiter.
+
+--Avec une table toute servie, sans doute?
+
+--Certainement, et sur laquelle Mlle de Taverney, qui me paraît en avoir
+grand besoin, trouvera un consommé, une aile de volaille et un doigt de
+vin de Xérès, et où vous trouverez, vous, ma soeur, une collection de
+ces fruits cuits que vous aimez.
+
+--Et tout cela sans valets?
+
+--Pas le moindre.
+
+--Nous verrons. Mais ensuite?
+
+--Ensuite?
+
+--Oui, pour retourner au château?
+
+--Il ne faut pas songer à y rentrer du tout de la nuit, puisque la
+consigne est donnée. Mais la consigne donnée pour la nuit tombe avec le
+jour; à six heures les portes s'ouvrent, sortez d'ici à six heures moins
+un quart. Vous trouverez dans les armoires des mantes de toutes couleurs
+et de toutes formes, si vous désirez vous déguiser; entrez donc, comme
+je vous le dis, au château, gagnez votre chambre, couchez-vous, et ne
+vous inquiétez pas du reste.
+
+--Mais vous?
+
+--Comment, moi?
+
+--Oui, qu'allez-vous faire?
+
+--Je sors de la maison.
+
+--Comment! nous vous chassons, mon pauvre frère?
+
+--Il ne serait pas convenable que j'eusse passé la nuit sous le même
+toit que vous, ma soeur.
+
+--Mais encore il vous faut un gîte, et nous vous volons le vôtre.
+
+--Bon! il m'en reste trois pareils à celui-ci.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Et il dit que Mme la comtesse d'Artois a tort de s'inquiéter; oh! je
+la préviendrai, fit-elle avec un charmant geste de menace.
+
+--Alors, moi, je dirai tout au roi, répliqua le prince sur le même ton.
+
+--Il a raison, nous sommes sous sa dépendance.
+
+--Tout à fait. C'est humiliant; mais qu'y faire?
+
+--Se soumettre. Ainsi, vous dites donc que pour sortir demain matin sans
+rencontrer personne...
+
+--Un seul coup de sonnette, à la colonne en bas.
+
+--À laquelle? à celle de droite ou à celle de gauche?
+
+--Peu importe.
+
+--La porte s'ouvrira?
+
+--Et se fermera.
+
+--Toute seule?
+
+--Toute seule.
+
+--Merci. Bonsoir, mon frère.
+
+--Bonsoir, ma soeur.
+
+Le prince salua, Andrée ferma les portes derrière lui. Il disparut.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+L'alcôve de la reine
+
+
+Le lendemain, ou plutôt le matin même, car notre dernier chapitre a dû
+se fermer vers les deux heures de la nuit; le matin même, disons-nous,
+le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans
+poudre, et tel qu'il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux
+portes de l'antichambre de la reine.
+
+Une femme de service entrebâilla cette porte, et reconnaissant le roi:
+
+--Sire!... dit-elle.
+
+--La reine! demanda Louis XVI d'un ton bref.
+
+--Sa Majesté dort, sire.
+
+Le roi fit un geste comme pour éloigner la femme, mais celle-ci ne
+bougea point.
+
+--Eh bien! dit le roi, vous bougerez-vous? Vous voyez bien que je veux
+passer.
+
+Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis
+appelaient de la brutalité.
+
+--La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service.
+
+--Je vous ai dit de me livrer passage, répliqua le roi.
+
+En effet, à ces mots il écarta la femme et passa outre.
+
+Arrivé à la porte même de la chambre à coucher, le roi vit Mme de
+Misery, première femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans
+son livre d'heures.
+
+Cette dame se leva dès qu'elle aperçut le roi.
+
+--Sire, dit-elle à voix basse et avec un profond salut, Sa Majesté n'a
+pas encore appelé.
+
+--Ah! vraiment, fit le roi d'un air railleur.
+
+--Mais, sire, il n'est guère que six heures et demie, je crois, et
+jamais Sa Majesté ne sonne avant sept heures.
+
+--Et vous êtes sûre que la reine est dans son lit? Vous êtes sûre
+qu'elle dort?
+
+--Je n'affirmerais pas, sire, que Sa Majesté dort; mais je suis sûre
+qu'elle est dans son lit.
+
+--Elle y est?
+
+--Oui, sire.
+
+Le roi n'y put tenir plus longtemps. Il marcha droit à la porte, tourna
+le bouton doré avec une précipitation bruyante, et entra.
+
+La chambre de la reine était obscure comme en pleine nuit: volets,
+rideaux et stores, hermétiquement fermés, y maintenaient les plus
+épaisses ténèbres.
+
+Une veilleuse, brûlant sur un guéridon dans l'angle le plus éloigné de
+l'appartement, laissait l'alcôve de la reine entièrement baignée dans
+l'ombre, et les immenses rideaux de soie blanche à fleurs de lis d'or
+pendaient à plis ondoyants sur le lit en désordre.
+
+Le roi marcha d'un pas rapide vers le lit.
+
+--Oh! madame de Misery, s'écria la reine, que vous êtes bruyante, voilà
+que vous m'avez réveillée.
+
+Le roi s'arrêta, stupéfait.
+
+--Ce n'est point Mme de Misery, murmura-t-il.
+
+--Tiens! c'est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant.
+
+--Bonjour, madame, articula le roi d'un ton aigre-doux.
+
+--Quel bon vent vous amène, sire? demanda la reine. Madame de Misery!
+madame de Misery! ouvrez donc les fenêtres.
+
+Les femmes entrèrent et, selon l'habitude que leur avait fait prendre la
+reine, elles ouvrirent à l'instant portes et fenêtres, pour donner
+passage à l'invasion d'air pur que Marie-Antoinette respirait avec
+délices en s'éveillant.
+
+--Vous dormez de bon appétit, madame, dit le roi en s'asseyant près du
+lit, après avoir promené son regard investigateur.
+
+--Oui, sire, j'ai lu tard, et par conséquent, si Votre Majesté ne m'eût
+point réveillée, je dormirais encore.
+
+--D'où vient qu'hier vous n'avez pas reçu, madame?
+
+--Reçu qui? votre frère, M. de Provence? fit la reine avec une présence
+d'esprit qui allait au-devant des soupçons du roi.
+
+--Justement oui, mon frère; il a voulu vous saluer, et on l'a laissé
+dehors.
+
+--Eh bien?
+
+--En lui disant que vous étiez absente?
+
+--Lui a-t-on dit cela? demanda négligemment la reine. Madame de Misery!
+Madame de Misery?
+
+La première femme de chambre parut à la porte, tenant sur un plateau
+d'or une quantité de lettres adressées à la reine.
+
+--Sa Majesté m'appelle? demanda Mme de Misery.
+
+--Oui. Est-ce qu'on a dit hier à M. de Provence que j'étais absente du
+château?
+
+Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et
+tendit le plateau de lettres à la reine. Elle tenait sous son doigt une
+de ces lettres dont la reine reconnut l'écriture.
+
+--Répondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la
+même négligence; dites à Sa Majesté ce que l'on a répondu hier à M. de
+Provence lorsqu'il s'est présenté à ma porte. Quant à moi, je ne me le
+rappelle plus.
+
+--Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine décachetait la lettre, Mgr
+le comte de Provence s'est présenté hier pour offrir ses respects à Sa
+Majesté, et je lui ai répondu que Sa Majesté ne recevait pas.
+
+--Et par quel ordre?
+
+--Par ordre de la reine.
+
+--Ah! fit le roi.
+
+Pendant ce temps, la reine avait décacheté la lettre et lu ces deux
+lignes:
+
+«Vous êtes revenue hier de Paris et rentrée au château à huit heures du
+soir. Laurent vous a vue.»
+
+Puis, toujours avec le même air de nonchalance, la reine avait décacheté
+une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient
+épars sur un édredon.
+
+--Eh bien! fit-elle en relevant la tête vers le roi.
+
+--Merci, madame, dit celui-ci à la première femme de chambre.
+
+Mme de Misery s'éloigna.
+
+--Pardon, sire, dit la reine, éclairez-moi sur un point.
+
+--Lequel, madame?
+
+--Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence?
+
+--Oh! parfaitement libre, madame; mais...
+
+--Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous? d'ailleurs, il ne m'aime
+pas; il est vrai que je le lui rends bien. J'attendais sa mauvaise
+visite et me suis mise au lit à huit heures, afin de ne pas recevoir
+cette visite. Qu'avez-vous donc, sire?
+
+--Rien, rien.
+
+--On dirait que vous doutez.
+
+--Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais je vous croyais hier à Paris.
+
+--À quelle heure?
+
+--À l'heure à laquelle vous prétendez que vous vous êtes couchée.
+
+--Sans doute, j'y suis allée à Paris. Eh bien! est-ce que l'on ne
+revient pas de Paris?
+
+--Si fait. Le tout dépend de l'heure à laquelle on en revient.
+
+--Ah! ah! vous voulez savoir l'heure juste à laquelle je suis revenue de
+Paris, alors?
+
+--Mais, oui.
+
+--Rien de plus facile, sire.
+
+La reine appela:
+
+--Madame de Misery!
+
+La femme de chambre reparut.
+
+--Quelle heure était-il quand je revins de Paris, hier, madame de
+Misery? demanda la reine.
+
+--À peu près huit heures, Votre Majesté.
+
+--Je ne crois pas, dit le roi; vous devez vous tromper, madame de
+Misery; informez-vous.
+
+La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte.
+
+--Madame Duval! dit-elle.
+
+--Madame! répliqua une voix.
+
+--À quelle heure Sa Majesté est-elle rentrée de Paris hier soir?
+
+--Il pouvait être huit heures, madame, répliqua la deuxième femme de
+chambre.
+
+--Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery.
+
+Mme Duval se pencha vers la fenêtre de l'antichambre et cria:
+
+--Laurent!
+
+--Qu'est-ce que Laurent? demanda le roi.
+
+--C'est le concierge de la porte par laquelle Sa Majesté est rentrée
+hier, dit Mme de Misery.
+
+--Laurent! cria Mme Duval, à quelle heure Sa Majesté la reine est-elle
+rentrée hier?
+
+--Vers huit heures, répliqua le concierge du bas de la terrasse.
+
+Le roi baissa la tête.
+
+Mme de Misery congédia Mme Duval, qui congédia Laurent.
+
+Les deux époux demeurèrent seuls.
+
+Louis XVI était honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler
+cette honte.
+
+Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu'elle venait de
+remporter, lui dit froidement:
+
+--Eh bien! sire, voyons, que désirez-vous savoir encore?
+
+--Oh! rien, s'écria le roi en pressant les mains de sa femme, rien!
+
+--Cependant...
+
+--Pardonnez-moi, madame; je ne sais trop ce qui m'était passé par la
+tête. Voyez ma joie; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne
+m'en voulez point, n'est-ce pas? Ne boudez plus: foi de gentilhomme!
+j'en serais au désespoir.
+
+La reine retira sa main de celle du roi.
+
+--Eh bien! que faites-vous, madame? demanda Louis.
+
+--Sire, répondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas!
+
+--Eh bien? demanda le roi étonné.
+
+--Eh bien, sire, moi, je viens de mentir.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que je ne suis pas rentrée hier à huit heures du soir!
+
+Le roi recula surpris.
+
+--Je veux dire, continua la reine avec le même sang-froid, que je suis
+rentrée ce matin à six heures seulement.
+
+--Madame!
+
+--Et que sans M. le comte d'Artois, qui m'a offert un asile et logée par
+pitié dans une maison à lui, je restais à la porte comme une mendiante.
+
+--Ah! vous n'étiez pas rentrée, dit le roi d'un air sombre; alors,
+j'avais donc raison?
+
+--Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de
+dire une solution d'arithméticien, mais non une conclusion de galant
+homme.
+
+--En quoi, madame?
+
+--En ceci que, pour vous assurer si je rentrais tôt ou tard, vous
+n'aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes,
+mais seulement de venir me trouver et de me demander: «À quelle heure
+êtes-vous rentrée, madame?»
+
+--Oh! fit le roi.
+
+--Il ne vous est plus permis de douter, monsieur; vos espions avaient
+été trompés ou gagnés, vos portes forcées ou ouvertes, votre
+appréhension combattue, vos soupçons dissipés. Je vous voyais honteux
+d'avoir usé de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais
+continuer à jouir de ma victoire. Mais je trouve vos procédés honteux
+pour un roi, malséants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser
+la satisfaction de vous le dire.
+
+Le roi épousseta son jabot en homme qui médite une réplique.
+
+--Oh! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la tête,
+vous n'arriverez pas à excuser votre conduite envers moi.
+
+--Au contraire, madame, j'y arriverai facilement, répondit le roi.
+Est-ce que, dans le château, par exemple, une seule personne se doutait
+que vous ne fussiez pas rentrée? Eh bien! si chacun vous savait rentrée,
+personne n'a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des
+portes. Qu'on l'ait attribuée aux dissipations de M. le comte d'Artois
+ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m'en inquiète pas.
+
+--Après, sire? interrompit la reine.
+
+--Eh bien! je me résume, et je dis: si j'ai sauvé envers vous les
+apparences, madame, j'ai raison, et je vous dis: vous avez tort, vous
+qui n'en avez pas fait autant envers moi; et si j'ai voulu tout
+simplement vous donner une secrète leçon, si la leçon vous profite, ce
+que je crois, d'après l'irritation que vous me témoignez, eh bien! j'ai
+raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j'ai fait.
+
+La reine avait écouté la réponse de son auguste époux en se calmant peu
+à peu; non pas qu'elle fût moins irritée, mais elle voulait garder
+toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d'être
+terminée, commençait à peine.
+
+--Fort bien! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d'avoir fait
+languir à la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la
+première venue, la fille de Marie-Thérèse, votre femme, la mère de vos
+enfants? Non, c'est à votre avis une plaisanterie toute royale, pleine
+de sel attique, dont la moralité d'ailleurs double la valeur. Ainsi, à
+vos yeux, ce n'est rien qu'une chose toute naturelle que d'avoir forcé
+la reine de France à passer la nuit dans la petite maison où le comte
+d'Artois reçoit les demoiselles de l'Opéra et les femmes galantes de
+votre cour? Ah! ce n'est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces
+misères, un roi philosophe surtout. Et vous êtes philosophe, vous sire!
+Notez bien qu'en ceci M. d'Artois a joué le beau rôle. Notez qu'il m'a
+rendu un service signalé. Notez que, pour cette fois, j'ai eu à
+remercier le Ciel que mon beau-frère fût un homme dissipé, puisque sa
+dissipation a servi de manteau à ma honte, puisque ses vices ont
+sauvegardé mon honneur.
+
+Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil.
+
+--Oh! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous êtes un roi
+moral, sire! Mais avez-vous songé à quel résultat votre morale arrive?
+Nul n'a su que je n'étais pas rentrée, dites-vous? Et vous-même m'avez
+crue ici! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l'a cru,
+lui? Direz-vous que M. d'Artois l'a cru? Direz-vous que mes femmes, qui,
+par mon ordre, vous ont menti ce matin, l'ont cru? Direz-vous que
+Laurent, acheté par M. le comte d'Artois et moi, l'a cru? Allez, le roi
+a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi.
+Prenons cette habitude, voulez-vous, sire? vous de m'envoyer espions et
+gardes suisses, moi d'acheter vos suisses et vos espions, et je vous le
+dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me
+contiendrai pas, eh bien! avant un mois la majesté du trône et la
+dignité du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin,
+comme aujourd'hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous coûtera
+à tous deux.
+
+Il était évident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui à
+qui elles étaient adressées.
+
+--Vous savez, dit le roi d'une voix altérée, vous savez que je suis
+sincère, et que j'avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver,
+madame, que vous avez raison de partir de Versailles en traîneau, avec
+des gentilshommes à vous? Folle troupe qui vous compromet dans les
+graves circonstances où nous vivons! Voulez-vous me prouver que vous
+avez raison de disparaître avec eux dans Paris, comme des masques dans
+un bal, et de ne plus reparaître que dans la nuit, scandaleusement tard,
+tandis que ma lampe s'est épuisée au travail et que tout le monde dort?
+Vous avez parlé de la dignité du mariage, de la majesté du trône et de
+votre qualité de mère. Est-ce d'une épouse, est-ce d'une reine, est-ce
+d'une mère ce que vous avez fait là?
+
+--Je vais vous répondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je
+d'avance, je vais répondre encore plus dédaigneusement que je n'ai fait
+jusqu'à présent, car il me semble, en vérité, que certaines parties de
+votre accusation ne méritent que mon dédain. J'ai quitté Versailles en
+traîneau pour arriver plus vite à Paris; je suis sortie avec Mlle de
+Taverney, dont, Dieu merci! la réputation est une des plus pures de la
+cour, et je suis allée à Paris vérifier de moi-même que le roi de
+France, ce père de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien
+moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres étrangers,
+réchauffé les mendiants et mérité l'amour du peuple par sa bienfaisance;
+j'ai voulu vérifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir
+dans l'oubli, exposé à toutes les attaques du vice et de la misère,
+quelqu'un de sa famille, en tant que roi: un des descendants enfin d'un
+des rois qui ont gouverné la France.
+
+--Moi! fit le roi surpris.
+
+--J'ai monté, continua la reine, dans une espèce de grenier, et j'ai vu,
+sans feu, sans lumière, sans argent, la petite-fille d'un grand prince;
+j'ai donné cent louis à cette victime de l'oubli, de la négligence
+royale. Et comme je m'étais attardée, en réfléchissant sur le néant de
+nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gelée
+était rude, et que par la gelée les chevaux marchent mal, et surtout les
+chevaux de fiacre...
+
+--Les chevaux de fiacre! s'écria le roi. Vous êtes revenue en fiacre?
+
+--Oui, sire, dans le n° 107.
+
+--Oh! oh! murmura le roi en balançant sa jambe droite croisée sur la
+gauche, ce qui était chez lui le symptôme d'une vive impatience. En
+fiacre!
+
+--Oui, et trop heureuse encore d'avoir trouvé ce fiacre, répliqua la
+reine.
+
+--Madame! interrompit le roi, vous avez bien agi; vous avez toujours de
+nobles aspirations, écloses trop légèrement peut-être; mais la faute en
+est à cette chaleur de générosité qui vous distingue.
+
+--Merci, sire, répondit la reine d'un ton railleur.
+
+--Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai soupçonnée de rien qui
+ne fût parfaitement droit et honnête; la démarche seule, et
+l'aventureuse allure de la reine, m'ont déplu; vous avez fait le bien
+comme toujours; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouvé le
+moyen de vous faire du mal à vous. Voilà ce que je vous reproche.
+Maintenant, j'ai à réparer quelque oubli, j'ai à veiller au sort d'une
+famille de rois. Je suis prêt: dénoncez-moi ces infortunes, et mes
+bienfaits ne se feront pas attendre.
+
+--Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous
+l'ayez à présent à la mémoire.
+
+--Ah! s'écria Louis XVI avec un bruyant éclat de rire, je sais
+maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n'est-ce pas, une
+comtesse de... de... Attendez donc...
+
+--De La Motte.
+
+--Précisément, de La Motte; son mari est gendarme?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et la femme est une intrigante. Oh! ne vous fâchez pas, elle remue
+ciel et terre; elle accable les ministres; elle harcèle mes tantes; elle
+m'écrase moi-même de suppliques, de placets, de preuves généalogiques.
+
+--Eh! sire, cela prouve qu'elle a jusqu'ici réclamé inutilement, voilà
+tout.
+
+--Je ne dis pas non!
+
+--Est-elle ou non Valois?
+
+--Oh! je crois qu'elle l'est!
+
+--Eh bien! une pension. Une pension honorable pour elle, un régiment
+pour son mari, un état enfin pour des rejetons de souche royale.
+
+--Oh! doucement, doucement, madame. Diable! comme vous y allez. La
+petite Valois m'arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous
+vous mettiez à l'aider; elle a bon bec, la petite Valois, allez!
+
+--Oh! je ne crains pas pour vous, sire; vos plumes tiennent fort.
+
+--Une pension honorable, Dieu merci! Comme vous y allez, madame!
+Savez-vous quelle saignée terrible cet hiver a faite à ma cassette? Un
+régiment à ce petit gendarme qui a fait la spéculation d'épouser une
+Valois! Eh! je n'en ai plus de régiment à donner, madame, même à ceux
+qui les paient et qui les méritent. Un état digne des rois dont ils
+descendent, à ces mendiants! Allons donc! quand nous autres rois nous
+n'avons plus même un état digne des riches particuliers! M. le duc
+d'Orléans a envoyé ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les
+faire vendre, et supprimé les deux tiers de sa maison. J'ai supprimé ma
+louveterie, moi. M. de Saint-Germain m'a fait réformer ma maison
+militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma chère.
+
+--Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez donné cent louis?
+
+--La belle aumône!
+
+--C'est royal.
+
+--Donnez-en autant, alors.
+
+--Je m'en garderai bien. Ce que vous avez donné suffit pour nous deux.
+
+--Alors, une petite pension.
+
+--Pas du tout; rien de fixe. Ces gens-là vous soutireront assez pour
+eux-mêmes; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j'aurai envie de
+donner, eh bien! je donnerai une somme sans précédents, sans obligations
+pour l'avenir. En un mot, je donnerai quand j'aurai trop d'argent. Cette
+petite Valois, mais, en vérité, je ne puis vous conter tout ce que je
+sais sur elle. Votre bon coeur est pris au piège, ma chère Antoinette.
+J'en demande pardon à votre bon coeur.
+
+Et, en disant ces mots, Louis tendit la main à la reine, qui, cédant à
+un premier mouvement, l'approcha de ses lèvres.
+
+Puis, tout à coup, la repoussant.
+
+--Vous, dit-elle, vous n'êtes pas bon pour moi. Je vous en veux!
+
+--Vous m'en voulez, dit le roi, vous! Eh bien! moi... moi...
+
+--Oh! oui, dites que vous ne m'en voulez pas, vous qui me faites fermer
+les portes de Versailles; vous qui arrivez à six heures et demie du
+matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez
+chez moi en roulant des yeux furibonds.
+
+Le roi se mit à rire.
+
+--Non, dit-il, je ne vous en veux pas.
+
+--Vous ne m'en voulez plus, à la bonne heure!
+
+--Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas,
+même en venant ici?
+
+--Voyons d'abord la preuve de ce que vous dites.
+
+--Oh! c'est bien aisé, répliqua le roi, je l'ai dans ma poche, la
+preuve.
+
+--Bah! s'écria la reine avec curiosité en se soulevant sur son séant;
+vous avez quelque chose à me donner?
+
+--J'ai à vous donner vos oeufs de Pâques.
+
+--Oh! réellement, alors vous êtes bien aimable; mais je ne vous croirai,
+comprenez-vous bien, que si vous étalez la preuve tout de suite. Oh! pas
+de subterfuge. Je parie que vous m'allez encore promettre?
+
+Alors, avec un sourire plein de bonté, le roi fouilla dans sa poche, en
+y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait
+trépigner d'impatience l'enfant pour son jouet, l'animal pour sa
+friandise, la femme pour son cadeau.
+
+Enfin, il finit par tirer de cette poche une boîte de maroquin rouge
+artistement gaufrée et rehaussée de dorures.
+
+--Un écrin! dit la reine, ah! voyons.
+
+Le roi déposa l'écrin sur le lit.
+
+La reine le saisit vivement et l'attira à elle.
+
+À peine eut-elle ouvert la boîte, qu'enivrée, éblouie, elle s'écria:
+
+--Oh! que c'est beau! mon Dieu! que c'est beau!
+
+Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le coeur.
+
+--Vous trouvez? dit-il.
+
+La reine ne pouvait répondre, elle était haletante.
+
+Alors elle tira de l'écrin un collier de diamants si gros, si purs, si
+lumineux et si habilement assortis, qu'il lui sembla voir courir sur ses
+belles mains un fleuve de phosphore et de flammes.
+
+Le collier ondulait comme les anneaux d'un serpent dont chaque écaille
+aurait été un éclair.
+
+--Oh! c'est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole,
+magnifique, répéta-t-elle avec des yeux qui s'animaient, soit au contact
+de ces diamants splendides, soit parce qu'elle songeait que nulle femme
+au monde ne pourrait avoir un collier pareil.
+
+--Alors, vous êtes contente? dit le roi.
+
+--Enthousiasmée, sire. Vous me rendez trop heureuse.
+
+--Vraiment!
+
+--Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des
+noisettes.
+
+--En effet.
+
+--Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la
+gradation des grosseurs est habilement ménagée! Quelles savantes
+proportions entre les différences du premier et du second rang, et du
+second au troisième! Le joaillier qui a réuni ces diamants et fait ce
+collier est un artiste.
+
+--Ils sont deux.
+
+--Je parie alors que c'est Boehmer et Bossange.
+
+--Vous avez deviné.
+
+--En vérité, il n'y a qu'eux pour oser faire des entreprises pareilles.
+Que c'est beau, sire, que c'est beau!
+
+--Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher,
+prenez-y garde.
+
+--Oh! s'écria la reine, oh! sire.
+
+Et tout à coup son front radieux s'assombrit, se pencha.
+
+Ce changement dans sa physionomie s'opéra si rapide et s'effaça si
+rapidement encore, que le roi n'eut pas même le temps de le remarquer.
+
+--Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de mettre ce collier à votre cou.
+
+La reine l'arrêta.
+
+--C'est bien cher, n'est-ce pas? dit-elle tristement.
+
+--Ma foi! oui, répliqua le roi en riant; mais je vous l'ai dit, vous
+venez de le payer plus qu'il ne vaut, et ce n'est qu'à sa place,
+c'est-à-dire à votre col, qu'il prendra son véritable prix.
+
+Et, en disant ces mots, Louis s'approchait de la reine, tenant de ses
+deux mains les deux extrémités du magnifique collier, pour le fixer par
+l'agrafe faite elle-même d'un gros diamant.
+
+--Non, non, dit la reine, pas d'enfantillage. Remettez ce collier dans
+votre écrin, sire.
+
+Et elle secoua la tête.
+
+--Vous me refusez de le voir le premier sur vous?
+
+--À Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais
+le collier; mais...
+
+--Mais... fit le roi surpris.
+
+--Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix à mon
+cou.
+
+--Vous ne le porterez pas, madame?
+
+--Jamais!
+
+--Vous me refusez?
+
+--Je refuse de me pendre un million, et peut-être un million et demi au
+cou, car j'estime ce collier quinze cent mille livres, n'est-ce pas?
+
+--Eh! je ne dis pas non, répliqua le roi.
+
+--Et je refuse de pendre à mon col un million et demi quand les coffres
+du roi sont vides, quand le roi est forcé de mesurer ses secours et de
+dire aux pauvres: «Je n'ai plus d'argent, Dieu vous assiste!»
+
+--Comment, c'est sérieux ce que vous me dites là?
+
+--Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu'avec quinze cent mille
+livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en vérité, sire, le
+roi de France a plus besoin d'un vaisseau de ligne que la reine de
+France n'a besoin d'un collier.
+
+--Oh! s'écria le roi, au comble de la joie et les yeux mouillés de
+larmes, oh! ce que vous venez de faire là est sublime. Merci, merci!...
+Antoinette, vous êtes une bonne femme.
+
+Et pour couronner dignement sa démonstration cordiale et bourgeoise, le
+bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l'embrassa.
+
+--Oh! comme on vous bénira en France, madame, s'écria-t-il, quand on
+saura le mot que vous venez de dire.
+
+La reine soupira.
+
+--Il est encore temps, dit le roi avec vivacité. Un soupir de regrets!
+
+--Non, sire, un soupir de soulagement; fermez cet écrin et rendez-le aux
+joailliers.
+
+--J'avais déjà disposé mes termes de paiements; l'argent est prêt;
+voyons, qu'en ferai-je? Ne soyez pas si désintéressée, madame.
+
+--Non, j'ai bien réfléchi. Non, bien décidément, sire, je ne veux pas de
+ce collier; mais je veux autre chose.
+
+--Diable! voilà mes seize cents mille livres écornées.
+
+--Seize cents mille livres? Voyez-vous! Eh quoi, c'était si cher?
+
+--Ma foi! madame, j'ai lâché le mot, je ne m'en dédis pas.
+
+--Rassurez-vous; ce que je vous demande coûtera moins cher.
+
+--Que me demandez-vous?
+
+--C'est de me laisser aller à Paris encore une fois.
+
+--Oh! mais c'est facile, et pas cher surtout.
+
+--Attendez! attendez!
+
+--Diable!
+
+--À Paris, place Vendôme.
+
+--Diable! diable!
+
+--Chez M. Mesmer.
+
+Le roi se gratta l'oreille.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez refusé une fantaisie de seize cent mille
+livres; je puis bien vous passer celle-là. Allez donc chez M. Mesmer;
+mais, à mon tour, à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous vous ferez accompagner d'une princesse du sang.
+
+La reine réfléchit.
+
+--Voulez-vous Mme de Lamballe? dit-elle.
+
+--Mme de Lamballe, soit.
+
+--C'est dit.
+
+--Je signe.
+
+--Merci.
+
+--Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne,
+et le baptiser _Le Collier de la Reine_. Vous en serez la marraine,
+madame; puis je l'enverrai à La Pérouse.
+
+Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l'appartement tout
+joyeux.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Le petit lever de la reine
+
+
+À peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint à la fenêtre
+respirer l'air vif et glacial du matin.
+
+Le jour s'annonçait brillant et plein de ce charme qu'une avance du
+printemps donne à certains jours d'avril: aux gelées de la nuit
+succédait la douce chaleur d'un soleil déjà sensible; le vent avait
+tourné depuis la veille du nord à l'est.
+
+S'il demeurait dans cette direction, l'hiver, ce terrible hiver de 1784,
+était fini.
+
+Déjà, en effet, on voyait à l'horizon rose sourdre cette vapeur
+grisâtre, qui n'est autre chose que l'humidité fuyant devant le soleil.
+
+Dans les parterres, le givre tombait peu à peu des branches, et les
+petits oiseaux commençaient à poser librement sur les bourgeons déjà
+formés leurs griffes délicates.
+
+La fleur d'avril, la ravenelle, courbée sous la gelée, comme ces pauvres
+fleurs dont parle Dante, levait sa tête noircissante du sein de la neige
+à peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles épaissies,
+dures et larges, le bouton oblong de la fleur mystérieuse lançait les
+deux follioles elliptiques qui précèdent l'épanouissement et le parfum.
+
+Dans les allées, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace
+glissait en diamants rapides; elle n'était pas encore de l'eau, elle
+n'était déjà plus de la glace.
+
+Tout annonçait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et
+présageait la prochaine défaite de l'hiver.
+
+--Si nous voulons profiter de la glace, s'écria la reine interrogeant
+l'atmosphère, je crois qu'il faut se hâter. N'est-ce pas, madame de
+Misery? ajouta-t-elle en se retournant, car voilà le printemps qui
+pousse.
+
+--Votre Majesté avait envie depuis longtemps d'aller faire une partie
+sur la pièce d'eau des Suisses, répliqua la première femme de chambre.
+
+--Eh bien! aujourd'hui même nous ferons cette partie, dit la reine, car
+demain peut-être, serait-il trop tard.
+
+--Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majesté?
+
+--Pour tout de suite. Je déjeunerai légèrement et je sortirai.
+
+--Sont-ce là les seuls ordres de la reine?
+
+--On s'informera si Mlle de Taverney est levée, et on lui dira que je
+désire la voir.
+
+--Mlle de Taverney est déjà dans le boudoir de Sa Majesté, répliqua la
+femme de chambre.
+
+--Déjà! demanda la reine, qui savait mieux que personne à quelle heure
+Andrée avait dû se coucher.
+
+--Oh! madame, elle attend déjà depuis plus de vingt minutes.
+
+--Introduisez-la.
+
+En effet, Andrée entra chez la reine au moment où le premier coup de
+neuf heures sonnait à l'horloge de la cour de Marbre.
+
+Déjà vêtue avec soin, comme toute femme de la cour qui n'avait pas le
+droit de se montrer en négligé chez sa souveraine, Mlle de Taverney se
+présenta souriante et presque inquiète.
+
+La reine souriait aussi, ce qui rassura Andrée.
+
+--Allez, ma bonne Misery, dit-elle; envoyez-moi Léonard et mon tailleur.
+
+Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la portière se fermer
+derrière elle:
+
+--Rien, dit-elle à Andrée; le roi a été charmant, il a ri, il a été
+désarmé.
+
+--Mais a-t-il su? demanda Andrée.
+
+--Vous comprenez, Andrée, que l'on ne ment pas lorsqu'on n'a pas tort et
+que l'on est reine de France.
+
+--C'est vrai, madame, répondit Andrée en rougissant.
+
+--Et cependant, ma chère Andrée, il paraît que nous avons eu un tort.
+
+--Un tort, madame, dit Andrée; oh! plus d'un, sans doute?
+
+--C'est possible, mais enfin voilà le premier: c'est d'avoir plaint Mme
+de La Motte; le roi ne l'aime pas. J'avoue pourtant qu'elle m'a plu, à
+moi.
+
+--Oh! Votre Majesté est trop bon juge pour que l'on ne s'incline pas
+devant ses arrêts.
+
+--Voici Léonard, dit Mme de Misery en rentrant.
+
+La reine s'assit devant sa toilette de vermeil, et le célèbre coiffeur
+commença son office.
+
+La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie
+consistait à faire admirer ses cheveux.
+
+Léonard le savait, et au lieu de procéder avec rapidité, comme il l'eût
+fait à l'égard de toute autre femme, il laissait à la reine le temps et
+le plaisir de s'admirer elle-même.
+
+Ce jour-là, Marie-Antoinette était contente, joyeuse même: elle était en
+beauté; de son miroir, elle passait à Andrée, à qui elle envoyait les
+plus affectueux regards.
+
+--Vous n'avez pas été grondée, vous, dit-elle, vous, libre et fière,
+vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine
+Minerve, vous êtes trop sage.
+
+--Moi, madame, balbutia Andrée.
+
+--Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les étourneaux de la cour. Oh!
+mon Dieu! que vous êtes heureuse d'être fille, Andrée, et surtout de
+vous trouver heureuse de l'être.
+
+Andrée rougit et essaya un triste sourire.
+
+--C'est un voeu que j'ai fait, dit-elle.
+
+--Et que vous tiendrez, ma belle vestale? demanda la reine.
+
+--Je l'espère.
+
+--À propos, s'écria la reine, je me rappelle...
+
+--Quoi? Votre Majesté.
+
+--Que, sans être mariée, vous avez cependant un maître depuis hier.
+
+--Un maître, madame!
+
+--Oui, votre cher frère; comment l'appelez-vous? Philippe, je crois.
+
+--Oui, madame, Philippe.
+
+--Il est arrivé?
+
+--Depuis hier, comme Votre Majesté me faisait l'honneur de me le dire.
+
+--Et vous ne l'avez pas encore vu? Égoïste que je suis, je vous ai
+arrachée à lui hier pour vous mener à Paris; en vérité, c'est
+impardonnable.
+
+--Oh! madame, dit Andrée en souriant, je vous pardonne de grand coeur,
+et Philippe aussi.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--J'en réponds.
+
+--Pour vous?
+
+--Pour moi et pour lui.
+
+--Comment est-il?
+
+--Toujours beau et bon, madame.
+
+--Quel âge a-t-il maintenant?
+
+--Trente-deux ans.
+
+--Pauvre Philippe, savez-vous que voilà tantôt quatorze ans que je le
+connais, et que sur les quatorze ans j'ai été neuf ou dix ans sans le
+voir.
+
+--Quand Votre Majesté voudra bien le recevoir, il sera heureux d'assurer
+à Votre Majesté que l'absence n'apporte aucune atteinte aux sentiments
+de respectueux dévouement qu'il avait voués à la reine.
+
+--Puis-je le voir tout de suite?
+
+--Mais dans un quart d'heure il sera aux pieds de Votre Majesté, si
+Votre Majesté le permet.
+
+--Bien, bien--je le permets--, je le veux même.
+
+La reine achevait à peine, que quelqu'un de vif, de rapide, de bruyant,
+glissa, ou plutôt bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint
+réfléchir son visage rieur et narquois dans la même glace où
+Marie-Antoinette souriait au sien.
+
+--Mon frère d'Artois, dit la reine, ah! en vérité, vous m'avez fait
+peur.
+
+--Bonjour à Votre Majesté, dit le jeune prince. Comment Votre Majesté a
+t-elle passé la nuit?
+
+--Très mal, merci, mon frère.
+
+--Et la matinée?
+
+--Très bien.
+
+--Voilà l'essentiel. Tout à l'heure je me suis bien douté que l'épreuve
+avait été supportée heureusement, car j'ai rencontré le roi qui m'a
+délicieusement souri. Ce que c'est que la confiance!
+
+La reine se mit à rire. Le comte d'Artois, qui n'en savait pas plus, rit
+aussi pour un tout autre motif.
+
+--Mais j'y pense, dit-il, étourdi que je suis, je n'ai seulement pas
+questionné cette pauvre demoiselle de Taverney sur l'emploi de son
+temps.
+
+La reine se mit à regarder dans son miroir, grâce aux réflexions duquel
+rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui échappait.
+
+Léonard venait de terminer son oeuvre, et la reine, délivrée du peignoir
+de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Tenez, dit-elle au comte d'Artois, si vous avez quelque chose à savoir
+d'Andrée, la voici.
+
+Andrée entrait en effet au moment même, tenant par la main un beau
+gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profondément empreints de
+noblesse et de mélancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au
+maintien sévère, pareil à l'un de ces beaux portraits de famille comme
+les a peints Coypel ou Gainsborough.
+
+Philippe de Taverney était vêtu d'un habit gris foncé finement brodé
+d'argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer: la
+cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur
+sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la mâle énergie du teint
+et des traits.
+
+Philippe s'avança, une main dans celle de sa soeur, l'autre arrondie
+autour de son chapeau.
+
+--Votre Majesté, dit Andrée en s'inclinant avec respect, voici mon
+frère.
+
+Philippe salua gravement et avec lenteur.
+
+Quand il releva la tête, la reine n'avait pas encore cessé de regarder
+dans son miroir. Il est vrai qu'elle voyait dans son miroir tout aussi
+bien que si elle eût regardé Philippe en face.
+
+--Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.
+
+Et elle se retourna.
+
+Elle était belle de cet éclat royal qui confondait autour de son trône
+les amis de la royauté et les adorateurs de la femme, elle avait la
+puissance de la beauté, et qu'on nous pardonne cette inversion de
+l'idée, elle avait aussi la beauté de la puissance.
+
+Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet oeil limpide, fier et
+doux à la fois, s'arrêter sur lui, Philippe pâlit et laissa voir dans
+toute sa personne l'émotion la plus vive.
+
+--Il paraît, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous
+donnez votre première visite. Merci.
+
+--Votre Majesté daigne oublier que c'est à moi de la remercier, répliqua
+Philippe.
+
+--Que d'années, dit la reine, que de temps passé depuis que nous ne nous
+sommes vus; le temps le plus beau de la vie, hélas!
+
+--Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majesté, à qui tous les
+jours sont de beaux jours.
+
+--Vous avez donc pris du goût à l'Amérique, monsieur de Taverney, que
+vous y êtes resté alors que tout le monde en revenait?
+
+--Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde,
+avait besoin d'un officier de confiance à qui il pût laisser une part
+dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m'a en
+conséquence proposé au général Washington, qui a bien voulu m'accepter.
+
+--Il paraît, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez
+nous reviennent force héros.
+
+--Ce n'est pas pour moi que Votre Majesté dit cela, répondit Philippe en
+souriant.
+
+--Pourquoi pas? fit la reine.
+
+Puis, se retournant vers le comte d'Artois:
+
+--Regardez donc, mon frère, la belle mine et l'air martial de M. de
+Taverney.
+
+Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d'Artois,
+qu'il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la
+permission de le saluer.
+
+Le comte fit un signe de la main, Philippe s'inclina.
+
+--Un bel officier, s'écria le jeune prince; un noble gentilhomme, dont
+je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en
+revenant en France?
+
+Philippe regarda sa soeur:
+
+--Monseigneur, dit-il, j'ai l'intérêt de ma soeur qui domine le mien; ce
+qu'elle voudra que je fasse, je le ferai.
+
+--Mais il y a M. de Taverney le père, je crois? dit le comte d'Artois.
+
+--Nous avons eu le bonheur de conserver notre père, oui, monseigneur,
+répliqua Philippe.
+
+--Mais n'importe, interrompit vivement la reine; j'aime mieux Andrée
+sous la protection de son frère, et son frère sous la vôtre, monsieur le
+comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c'est dit, n'est-ce
+pas?
+
+Le comte d'Artois fit un signe d'assentiment.
+
+--Savez-vous, continua la reine, que des liens très étroits nous lient?
+
+--Des liens très étroits, vous, ma soeur? Oh! contez-moi cela, je vous
+prie.
+
+--Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Français qui s'offrit à
+mes yeux quand j'arrivai en France et je m'étais promis bien sincèrement
+de faire le bonheur du premier Français que je rencontrerais.
+
+Philippe sentit la rougeur monter à son front. Il mordit ses lèvres pour
+rester impassible.
+
+Andrée le regarda et baissa la tête.
+
+Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le frère et la soeur
+avaient échangés; mais comment eût-elle deviné tout ce qu'un pareil
+regard cachait de secrets douloureusement entassés!
+
+Marie-Antoinette ne savait rien des événements que nous avons racontés
+dans la première partie de cette histoire.
+
+L'apparente tristesse que saisit la reine, elle l'attribua à une autre
+cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s'étaient épris d'amour pour la
+dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n'aurait-il pas un peu
+souffert de cet amour épidémique des Français pour la fille de
+Marie-Thérèse?
+
+Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas même
+l'inspection passée au miroir de cette beauté de jeune fille devenue
+femme et reine.
+
+Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe à quelque
+confidence de ce genre, faite à la soeur par le frère. Elle sourit au
+frère et caressa la soeur de ses plus aimables regards; elle n'avait pas
+deviné tout à fait, elle ne s'était pas tout à fait trompée, et dans
+cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime! La reine fut
+toujours femme, elle se glorifiait d'être aimée. Certaines âmes ont
+cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent: ce ne
+sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.
+
+Hélas! il viendra un moment, pauvre reine, où ce sourire qu'on te
+reproche envers les gens qui t'aiment, tu l'adresseras en vain aux gens
+qui ne t'aiment plus.
+
+Le comte d'Artois s'approcha de Philippe, tandis que la reine consultait
+Andrée sur une garniture de la robe de chasse.
+
+--Sérieusement, dit le comte d'Artois, est-ce un bien grand général que
+M. de Washington?
+
+--Un grand homme, oui, monseigneur.
+
+--Et quel effet faisaient les Français là-bas?
+
+--En bien, l'effet que les Anglais faisaient en mal.
+
+--D'accord. Vous êtes partisan des idées nouvelles, mon cher monsieur
+Philippe de Taverney; mais avez-vous bien réfléchi à une chose?
+
+--Laquelle, monseigneur? Je vous avouerai que là-bas, sur l'herbe des
+camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j'ai eu souvent le
+temps de réfléchir à bien des choses.
+
+--À celle-ci, par exemple, qu'en faisant la guerre là-bas, ce n'est ni
+aux Indiens, ni aux Anglais que vous l'avez faite.
+
+--À qui donc, monseigneur?
+
+--À vous.
+
+--Ah! monseigneur, je ne vous démentirai pas, la chose est bien
+possible.
+
+--Vous avouez...
+
+--J'avoue le malheureux contrecoup d'un événement qui a sauvé la
+monarchie.
+
+--Oui, mais un contrecoup peut-être mortel à ceux qui avaient guéri de
+l'accident primitif.
+
+--Hélas! monseigneur.
+
+--Voilà pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu'on le prétend les
+victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C'est de
+l'égoïsme, je le veux bien, mais passez-le-moi; ce n'est pas de
+l'égoïsme pour moi seul.
+
+--Oh! monseigneur.
+
+--Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces?
+
+--Monseigneur, quelle que soit la raison, j'en aurai à Votre Altesse
+Royale la plus vive reconnaissance.
+
+--C'est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n'êtes pas un de ceux
+que la trompette a héroïsés dans nos carrefours; vous avez fait
+bravement votre service, mais vous ne vous êtes pas coulé sans cesse
+dans l'embouchure de la trompette. On ne vous connaît pas à Paris, voilà
+pourquoi je vous aime, sinon... ah! ma foi! monsieur de
+Taverney... sinon... je suis égoïste, voyez-vous.
+
+Là-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andrée
+d'un air affable et plus respectueux qu'il n'en avait l'habitude avec
+les femmes, puis la porte s'ouvrit et il disparut.
+
+La reine alors quitta presque brusquement l'entretien qu'elle avait avec
+Andrée, se tourna vers Philippe, et lui dit:
+
+--Avez-vous vu votre père, monsieur?
+
+--Avant de venir ici, oui, madame, je l'ai trouvé dans les antichambres;
+ma soeur l'avait fait prévenir.
+
+--Pourquoi n'avoir pas été voir votre père d'abord?
+
+--J'avais envoyé chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince
+bagage, mais M. de Taverney m'a renvoyé ce garçon avec l'ordre de me
+présenter d'abord chez le roi ou chez Votre Majesté.
+
+--Et vous avez obéi?
+
+--Avec bonheur, madame; de cette façon, j'ai pu embrasser ma soeur.
+
+--Il fait un temps superbe! s'écria la reine avec un mouvement de joie.
+Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite
+un traîneau.
+
+La première femme de chambre sortit pour faire exécuter l'ordre.
+
+--Et mon chocolat ici, ajouta la reine.
+
+--Votre Majesté ne déjeunera pas, dit Mme de Misery. Ah! déjà hier Votre
+Majesté n'a pas soupé.
+
+--C'est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soupé hier,
+demandez à Mlle de Taverney.
+
+--Et très bien, répliqua Andrée.
+
+--Ce qui n'empêchera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine.
+Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m'attire: il y aura bien du
+monde sur la pièce d'eau des Suisses.
+
+--Votre Majesté se propose de patiner? dit Philippe.
+
+--Oh! vous allez vous moquer de nous, monsieur l'Américain, s'écria la
+reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait
+plus de lieues qu'ici nous ne faisons de pas.
+
+--Madame, répondit Philippe, ici Votre Majesté s'amuse du froid et du
+chemin; là-bas on en meurt.
+
+--Ah! voici mon chocolat: Andrée, vous en prendrez une tasse.
+
+Andrée rougit de plaisir et s'inclina.
+
+--Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la même,
+l'étiquette me fait horreur comme autrefois; vous souvient-il
+d'autrefois, monsieur Philippe, êtes-vous changé, vous?
+
+Ces mots allèrent au coeur du jeune homme; souvent le regret d'une femme
+est un coup de poignard pour les intéressés.
+
+--Non, madame, répondit-il d'une voix brève, non, je ne suis pas changé,
+de coeur au moins.
+
+--Alors, si vous avez gardé le même coeur, dit la reine avec enjouement,
+comme le coeur était bon, nous vous en remercions à notre manière: une
+tasse pour M. de Taverney, madame Misery.
+
+--Oh! madame, s'écria Philippe, tout bouleversé, Votre Majesté n'y pense
+pas, un tel honneur à un pauvre soldat obscur comme moi.
+
+--Un ancien ami, s'écria la reine, voilà tout. Ce jour me fait monter au
+cerveau tous les parfums de la jeunesse; ce jour me trouve heureuse,
+libre, fière, folle!... Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon
+Trianon chéri, et les escapades que nous faisions, Andrée et moi. Mes
+roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j'essayais à
+reconnaître dans mes parterres, tout, jusqu'à mes jardiniers chéris,
+dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un
+fruit savoureux; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est
+mort... Ce jour... je vous dis que ce jour... me rend folle! Mais
+qu'avez-vous, Andrée? vous êtes rouge; qu'avez vous, monsieur Philippe?
+vous êtes pâle.
+
+La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, supporté mal
+l'épreuve de ce souvenir cruel.
+
+Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappelèrent leur courage.
+
+--Je me suis brûlé le palais, dit Andrée, excusez-moi, madame.
+
+--Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire à cette idée
+que Votre Majesté m'honore comme un grand seigneur.
+
+--Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-même le
+chocolat dans la tasse de Philippe, vous êtes un soldat, avez-vous dit,
+et comme tel accoutumé au feu: brûlez-vous glorieusement avec le
+chocolat, je n'ai pas le temps d'attendre.
+
+Et elle se mit à rire. Mais Philippe prit la chose au sérieux, comme un
+campagnard eût pu le faire; seulement, ce que celui-ci eût accompli par
+embarras, Philippe l'accomplit par héroïsme.
+
+La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.
+
+--Vous avez un parfait caractère, dit-elle.
+
+Elle se leva...
+
+Déjà ses femmes lui avaient donné un charmant chapeau, une mante
+d'hermine et des gants.
+
+La toilette d'Andrée se fit aussi rapidement.
+
+Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.
+
+--Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la
+reine, et je prétends aujourd'hui, par politique, confisquer un
+Américain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.
+
+Taverney obéit. Andrée passa vers la gauche de la reine.
+
+Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent
+aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des
+armes qu'on apprêtait montèrent dans le palais, poussés par le vent des
+vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui
+venaient au coeur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce
+triomphe, disons-nous, frappa de vertige la tête déjà embarrassée du
+jeune homme.
+
+Une sueur de fièvre perla sur son front, ses pas hésitèrent.
+
+Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux lèvres, il se fût
+certainement évanoui.
+
+C'était pour ce jeune homme, après tant de jours lugubrement usés dans
+le chagrin et dans l'exil, un retour trop soudain aux grandes joies de
+l'orgueil et du coeur.
+
+Tandis que sur le passage de la reine, étincelante de beauté, se
+courbaient les fronts et se dressaient les armes, on eût pu voir un
+petit vieillard à qui la préoccupation faisait oublier l'étiquette.
+
+Il était resté la tête tendue, l'oeil braqué sur la reine et sur
+Taverney, au lieu de baisser sa tête et ses regards.
+
+Lorsque la reine s'éloigna, le petit vieillard rompit son rang avec la
+haie qui se démolissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite
+que le lui permettaient ses petites jambes blèches[3] de soixante-dix
+ans.
+
+ [Note 3: Molles et faibles.]
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+La pièce d'eau des Suisses
+
+
+Chacun connaît ce long carré glauque et moiré dans la belle saison,
+blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pièce
+d'eau des Suisses.
+
+Une allée de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras
+rougissants, borde chaque rive de l'étang; cette allée est peuplée de
+promeneurs de tous rangs et de tous âges qui vont jouir du spectacle des
+traîneaux et des patins.
+
+Les toilettes des femmes offrent ce bruyant pêle-mêle du luxe un peu
+gênant de l'ancienne cour, et la désinvolture un peu capricieuse de la
+nouvelle mode.
+
+Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les
+chapeaux d'étoffe en majorité, les manteaux de fourrure et les vastes
+falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les
+habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livrées jaunes et les
+grandes lévites blanches.
+
+Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des
+coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les épis ou les
+trèfles.
+
+Parfois un cri d'admiration part du milieu de l'assemblée. C'est que
+Saint-Georges, le hardi patineur, vient d'exécuter un cercle si parfait,
+qu'un géomètre en le mesurant n'y trouverait pas un défaut sensible.
+
+Tandis que les rives de la pièce d'eau sont couvertes d'un tel nombre de
+spectateurs qu'ils se réchauffent par le contact et présentent de loin
+l'aspect d'un tapis bariolé, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle
+des haleines que le froid saisit, la pièce d'eau elle-même, devenue un
+épais miroir de glace, présente l'aspect le plus varié et surtout le
+plus mouvant.
+
+Là, c'est un traîneau que trois énormes molosses, attelés comme aux
+troïkas russes, font voler sur la glace.
+
+Ces chiens vêtus de caparaçons de velours armoriés la tête coiffée de
+plumes flottantes, ressemblent à ces chimériques animaux des diableries
+de Callot ou des sorcelleries de Goya.
+
+Leur maître, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le traîneau bourré
+de peaux de tigre, se penche sur le côté pour respirer librement, ce
+qu'il ne réussirait probablement pas à faire en suivant le fil du vent.
+
+Çà et là, quelques traîneaux d'une modeste allure cherchent l'isolement.
+Une dame masquée, sans doute à cause du froid, monte un de ces traîneaux
+tandis qu'un beau patineur, vêtu d'une houppelande de velours à
+brandebourgs d'or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion
+plus rapide au traîneau qu'il pousse et dirige en même temps.
+
+Les paroles entre la dame masquée et le patineur à la houppelande de
+velours s'échangent à la portée du souffle, et nul ne saurait blâmer un
+rendez-vous secret donné sous la voûte des cieux, à la vue de Versailles
+tout entier.
+
+Ce qu'ils disent, qu'importe aux autres puisqu'on les voit; qu'importe à
+eux qu'on les voie puisqu'on ne les entend pas: il est évident qu'au
+milieu de tout ce monde ils vivent d'une vie isolée, ils passent dans la
+foule comme deux oiseaux voyageurs: où vont-ils? à ce monde inconnu que
+toute âme cherche, et qu'on appelle le bonheur.
+
+Tout à coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu'ils ne
+marchent, il se fait un grand mouvement il s'élève un grand tumulte.
+
+C'est que la reine vient d'apparaître au bord de la pièce d'eau des
+Suisses, qu'on l'a reconnue, et qu'on s'apprête à lui céder la place,
+quand elle fait de la main signe à chacun de demeurer.
+
+Le cri de «Vive la reine!» retentit; puis, forts de la permission,
+patineurs qui volent et traîneaux qu'on pousse forment, comme par un
+mouvement électrique, un grand cercle autour de l'endroit où l'auguste
+visiteuse s'est arrêtée.
+
+L'attention générale est fixée sur elle.
+
+Les hommes alors se rapprochent par de savantes manoeuvres, les femmes
+s'ajustent avec une respectueuse décence, enfin chacun trouve moyen de
+se mêler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui
+viennent offrir leurs compliments à la reine.
+
+Parmi les principaux personnages que le public a remarqués, il en est un
+fort remarquable qui, au lieu de suivre l'impulsion générale et de venir
+au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa
+toilette et son entourage, quitte son traîneau et se jette dans une
+contre-allée où il disparaît avec les personnes de sa suite.
+
+Le comte d'Artois, que l'on remarquait au nombre des plus élégants et
+plus légers patineurs, ne fut pas des derniers à franchir l'espace qui
+le séparait de sa belle-soeur, et à venir lui baiser la main.
+
+Puis, en lui baisant la main:
+
+--Voyez-vous, lui dit-il à l'oreille, comme notre frère M. de Provence
+vous évite?
+
+Et en disant ces mots, il désignait du doigt l'altesse royale qui, à
+grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un
+détour à la recherche de son carrosse.
+
+--Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.
+
+--Oh! quant aux reproches qu'il attend, cela me regarde, et ce n'est
+point pour cela qu'il vous craint.
+
+--C'est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.
+
+--Pour autre chose encore, ma soeur.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Je vais vous le dire. Il vient d'apprendre que M. de Suffren, le
+glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est
+importante, il veut vous la laisser ignorer.
+
+La reine vit autour d'elle quelques curieux, dont le respect n'éloignait
+pas tellement les oreilles qu'ils ne pussent entendre les paroles de son
+beau frère.
+
+--Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de
+mon traîneau, je vous prie, et si votre père est là, embrassez-le, je
+vous donne congé pour un quart d'heure.
+
+Le jeune homme s'inclina et traversa la foule pour aller exécuter
+l'ordre de la reine.
+
+La foule aussi avait compris: elle a parfois des instincts merveilleux;
+elle élargit le cercle, et la reine et le comte d'Artois se trouvèrent
+plus à l'aise.
+
+--Mon frère, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon
+frère gagne à ne point me faire part de l'arrivée de M. de Suffren.
+
+--Oh! ma soeur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie,
+vous ne saisissiez pas tout à coup l'intention de ce rusé politique? M.
+de Suffren arrive, nul ne le sait à la cour. M. de Suffren est le héros
+des mers de l'Inde, et, par conséquent, a droit à une réception
+magnifique à Versailles. Donc, M. de Suffren arrive; le roi ignore son
+arrivée, le roi le néglige sans le savoir, et, par conséquent, sans le
+vouloir; vous de même, ma soeur. Tout au contraire, pendant ce temps, M.
+de Provence, qui sait l'arrivée de M. de Suffren, lui, M. de Provence
+accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en
+se frottant au héros de l'Inde, il devient le héros de la France.
+
+--C'est clair, dit la reine.
+
+--Pardieu! dit le comte.
+
+--Vous n'oubliez qu'un seul point, mon cher gazetier.
+
+--Lequel?
+
+--Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher frère et beau
+frère?
+
+--Comment je le sais? Comme je sais tout ce qu'il fait. C'est bien
+simple: m'étant aperçu que M. de Provence prend à tâche de savoir tout
+ce que je fais, j'ai payé des gens qui me content tout ce qu'il fait,
+lui. Oh! cela pourra m'être utile, et à vous aussi, ma soeur.
+
+--Merci de votre alliance, mon frère, mais le roi?
+
+--Eh bien! le roi est prévenu.
+
+--Par vous?
+
+--Oh! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoyé. Tout
+cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop
+dissipateur, trop fou, pour m'occuper de choses de cette importance.
+
+--Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l'arrivée de M. de
+Suffren en France?
+
+--Eh! mon Dieu! ma chère soeur, vous avez connu assez de ministres,
+n'est-ce pas, depuis quatorze ans que vous êtes ou dauphine ou reine de
+France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose
+importante. Eh bien! j'ai prévenu le nôtre et il est enthousiasmé.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Vous comprenez, chère soeur, voilà un homme qui me sera reconnaissant
+toute sa vie, et justement, j'ai besoin de sa reconnaissance.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour négocier un emprunt.
+
+--Oh! s'écria la reine en riant, voilà que vous me gâtez votre belle
+action.
+
+--Ma soeur, dit le comte d'Artois d'un air grave, vous devez avoir
+besoin d'argent; foi de fils de France! je mets à votre disposition la
+moitié de la somme que je toucherai.
+
+--Oh! mon frère! s'écria Marie-Antoinette, gardez, gardez; Dieu merci!
+je n'ai besoin de rien en ce moment.
+
+--Diable! n'attendez pas trop longtemps pour réclamer ma promesse, chère
+soeur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n'être
+plus en mesure de la tenir.
+
+--Eh bien! en ce cas, je m'arrangerai aussi, moi, de façon à découvrir
+quelque secret d'État.
+
+--Ma soeur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je
+vous en préviens.
+
+--Voici M. de Taverney qui revient avec mon traîneau.
+
+--Alors, vous n'avez plus besoin de moi, ma soeur?
+
+--Non.
+
+--En ce cas, chassez-moi, je vous prie.
+
+--Pourquoi? vous figurez-vous, par hasard, que vous me gênez en quelque
+chose que ce soit?
+
+--Non pas, c'est moi, au contraire, qui ai besoin de ma liberté.
+
+--Adieu alors.
+
+--Au revoir, chère soeur.
+
+--Quand?
+
+--Ce soir.
+
+--Qu'y a-t-il donc ce soir?
+
+--Il n'y a pas, mais il y aura.
+
+--Eh bien! qu'y aura-t-il?
+
+--Il y aura grand monde au jeu du roi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que le ministre amènera ce soir M. de Suffren.
+
+--Très bien, à ce soir alors.
+
+À ces mots, le jeune prince salua sa soeur avec cette charmante
+courtoisie qui lui était naturelle, et disparut dans la foule.
+
+Taverney père avait suivi des yeux son fils, tandis qu'il s'éloignait de
+la reine pour s'occuper du traîneau.
+
+Mais bientôt son regard vigilant était revenu à la reine. Cette
+conversation animée de Marie-Antoinette avec son beau-frère n'était pas
+sans lui donner quelques inquiétudes, car cette conversation coupait en
+deux toute la familiarité témoignée naguère encore à son fils par la
+reine.
+
+Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical à Philippe quand
+celui-ci acheva de terminer les préparatifs indispensables au départ du
+traîneau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la
+reine, aller embrasser son père qu'il n'avait pas embrassé depuis dix
+ans, celui-ci l'éloigna de la main en disant:
+
+--Plus tard, plus tard; reviens après ton service et nous causerons.
+
+Philippe s'éloigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte
+d'Artois avait pris congé de la reine.
+
+Celle-ci entra dans le traîneau et y fit entrer Andrée avec elle, et
+comme deux grands heiduques se présentaient pour pousser le traîneau:
+
+--Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette façon.
+Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit Philippe.
+
+--Donnez des patins à M. le chevalier, ordonna la reine; puis, se
+retournant de son côté:
+
+--Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges,
+ajouta-t-elle.
+
+--Mais déjà autrefois, dit Andrée, Philippe patinait fort élégamment.
+
+--Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n'est-ce pas, monsieur
+de Taverney?
+
+--Madame, dit Philippe, puisque Votre Majesté a cette confiance en moi,
+je vais faire de mon mieux.
+
+En disant ces mots, Philippe s'était déjà armé de patins tranchants et
+affilés comme des lames.
+
+Il se plaça alors derrière le traîneau, lui donna l'impulsion d'une
+main, et la course commença.
+
+On vit alors un curieux spectacle.
+
+Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'élégant mulâtre,
+l'homme à la mode, l'homme supérieur dans tous les exercices du corps,
+Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer
+près de lui dans la carrière.
+
+Aussi se mit-il aussitôt à voltiger autour du traîneau de la reine avec
+des révérences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais
+courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait exécuté de plus
+séduisantes; il décrivait autour du traîneau les cercles les plus
+rapides et les plus justes, l'enlaçant par une suite d'anneaux
+merveilleusement soudés l'un à l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle
+prévenait toujours l'arrivée du traîneau, lequel le laissait derrière;
+après quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse
+tout ce qu'il avait perdu d'avance.
+
+Nul, pas même avec le regard, ne pouvait suivre cette manoeuvre sans
+être étourdi, ébloui, émerveillé.
+
+Alors Philippe, piqué au jeu, prit un parti plein de témérité: il lança
+le traîneau avec une si effrayante rapidité que deux fois Saint-Georges,
+au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrière lui, et
+comme la vitesse du traîneau faisait pousser à beaucoup de gens des cris
+d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:
+
+--Si Sa Majesté le désire, dit Philippe, je m'arrêterai, ou du moins je
+ralentirai la course.
+
+--Oh! non, non, s'écria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle
+mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur;
+plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.
+
+--Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien,
+rapportez-vous-en à moi.
+
+Et comme sa robuste main s'affermit de nouveau au triangle du dossier,
+le mouvement fut si vigoureux que tout le traîneau trembla.
+
+On eût dit qu'il venait de le soulever à bras tendu.
+
+Alors, appliquant au traîneau sa seconde main, effort qu'il avait
+dédaigné jusque-là, il entraîna la machine comme un jouet dans ses mains
+d'acier.
+
+À partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par
+des cercles plus grands encore, de sorte que le traîneau se mouvait
+comme l'homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa
+longueur, comme s'il se fût agi de ces simples semelles sur lesquelles
+Saint-Georges labourait la glace; malgré la masse, malgré le poids,
+malgré l'étendue, le traîneau de la reine s'était fait patin, il vivait,
+il volait, il tourbillonnait comme un danseur.
+
+Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses méandres,
+commença bientôt à s'inquiéter. Il patinait déjà depuis une heure;
+Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses
+jarrets frémissants, résolut de l'abattre par la fatigue.
+
+Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la
+peine de soulever chaque fois le traîneau, il lança droit devant lui
+l'équipage.
+
+Le traîneau partit plus rapide qu'une flèche.
+
+Saint-Georges, d'un seul coup de jarret, l'eut bientôt rejoint, mais
+Philippe avait saisi le moment où la seconde impulsion multiplie l'élan
+de la première, il poussa donc le traîneau sur une couche de glace
+encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu'il demeura, lui, en
+arrière.
+
+Saint-Georges s'élança pour rattraper le traîneau, mais alors Philippe,
+rassemblant sa force, glissa si finement sur l'extrême courbure du patin
+qu'il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le
+traîneau; puis, par un mouvement herculéen, il fit faire au traîneau
+volte-face et le lança de nouveau dans le sens contraire, tandis que
+Saint-Georges, emporté par son suprême effort, ne pouvant retenir sa
+course, et perdant un espace irrécupérable, demeura complètement
+distancé.
+
+L'air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.
+
+Mais il fut bien surpris quand la reine, après avoir battu elle-même des
+mains, se retourna de son côté et, avec l'accent d'une voluptueuse
+oppression, lui dit:
+
+--Oh! monsieur de Taverney, à présent que la victoire vous est restée,
+grâce! grâce! vous me tueriez.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Le tentateur
+
+
+Philippe, à cet ordre, ou plutôt à cette prière de la reine, serra ses
+muscles d'acier, se cramponna sur ses jarrets, et le traîneau s'arrêta
+court, comme le cheval arabe qui frémit sur ses jarrets dans le sable de
+la plaine.
+
+--Oh! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du traîneau toute
+vacillante. En vérité, je n'eusse jamais cru qu'il y eût un tel
+enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.
+
+Et toute vacillante en effet, elle s'appuya sur le bras de Philippe.
+
+Un frémissement de stupeur, qui courut par toute cette foule dorée et
+chamarrée, l'avertit qu'une fois encore elle venait de commettre une de
+ses fautes contre l'étiquette; fautes énormes aux yeux de la jalousie et
+de la servilité.
+
+Quant à Philippe, tout étourdi de cet excès d'honneur, il était plus
+tremblant et plus honteux que si sa souveraine l'eût outragé
+publiquement.
+
+Il baissait les yeux, son coeur battait à rompre sa poitrine.
+
+Une singulière émotion, celle de sa course sans doute, agitait la reine,
+car elle retira immédiatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney
+en demandant un siège.
+
+On lui apporta un pliant.
+
+--Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle à Philippe.
+
+Puis brusquement:
+
+--Mon Dieu! que c'est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d'être
+environnée sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.
+
+Les gentilshommes ordinaires et les dames d'honneur l'avaient jointe et
+dévoraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, délaçait ses
+patins.
+
+Les patins délacés, Philippe recula pour laisser la place aux
+courtisans.
+
+La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la tête:
+
+--Oh! je sens que je me refroidirais à rester ainsi immobile, dit-elle,
+encore un tour.
+
+Et elle remonta dans son traîneau.
+
+Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.
+
+Alors vingt gentilshommes se présentèrent.
+
+--Non, mes heiduques, dit-elle; merci, messieurs.
+
+Puis, lorsque les valets furent à leur poste:
+
+--Doucement, dit-elle, doucement.
+
+Et, fermant les yeux, elle se laissa aller à une rêverie intérieure.
+
+Le traîneau s'éloigna doucement, comme l'avait ordonné la reine, suivi
+d'une foule d'avides, de curieux et de jaloux.
+
+Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.
+
+Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa défaite par
+quelque loyal compliment.
+
+Mais celui-ci avait reçu un message du duc d'Orléans, son protecteur, et
+avait quitté le champ de bataille.
+
+Philippe, un peu triste, un peu las, presque effrayé lui-même de ce qui
+venait de se passer, était resté immobile à sa place, suivant des yeux
+le traîneau de la reine qui s'éloignait, lorsqu'il sentit quelque chose
+qui lui effleurait les flancs.
+
+Il se retourna et reconnut son père.
+
+Le petit vieillard, tout ratatiné comme un homme d'Hoffmann, tout
+enveloppé de fourrures comme un Samoyède, avait heurté son fils avec le
+coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu'il portait à son col.
+
+Son oeil, dilaté par le froid ou par la joie, parut flamboyant à
+Philippe.
+
+--Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.
+
+Et il prononça ces paroles du ton que le père de l'athlète grec dut
+prendre pour remercier son fils de la victoire remportée dans le cirque.
+
+--Mon cher père, de tout mon coeur, répliqua Philippe.
+
+Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre
+l'accent des paroles et leur signification.
+
+--Là, là, et maintenant que vous m'avez embrassé, allez, allez vite.
+
+Et il le poussa en avant.
+
+--Mais où donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.
+
+--Mais là-bas, morbleu!
+
+--Là-bas?
+
+--Oui, près de la reine.
+
+--Oh! non, mon père, non, merci.
+
+--Comment, non! comment, merci! Êtes-vous fou? Vous ne voulez pas aller
+rejoindre la reine?
+
+--Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher père.
+
+--Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous
+attend?
+
+--Qui m'attend, moi?
+
+--Mais oui; oui, la reine qui vous désire.
+
+--Qui me désire!
+
+Et Taverney regarda fixement le baron.
+
+--En vérité, mon père, dit-il froidement, je crois que vous vous
+oubliez.
+
+--Il est étonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant
+et en frappant du pied. Ah! çà, Philippe, faites-moi le plaisir de me
+dire un peu d'où vous venez.
+
+--Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en vérité de prendre
+une certitude.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...
+
+--Ou bien...
+
+--Pardonnez-moi, mon père; ou bien... vous devenez fou.
+
+Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si
+énergique, que le jeune homme fronça le sourcil de douleur.
+
+--Écoutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Amérique est un pays
+fort éloigné de la France, je le sais bien.
+
+--Oui, mon père, très éloigné, répéta Philippe; mais je ne comprends
+point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.
+
+--Un pays où il n'y a ni roi ni reine.
+
+--Ni sujets.
+
+--Très bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce
+point ne m'intéresse aucunement et m'est fort égal; mais ce qui ne m'est
+point égal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi
+aussi, d'avoir une certitude.
+
+--Laquelle, mon père? En tout cas, je pense que nos certitudes diffèrent
+tout à fait l'une de l'autre.
+
+--La mienne est que vous êtes un niais, mon fils, et cela n'est point
+permis à un grand gaillard taillé comme vous l'êtes; voyez, mais voyez
+donc là bas!
+
+--Je vois, monsieur.
+
+--Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisième fois; oui,
+monsieur, la reine s'est retournée trois fois, et tenez, la voilà qui se
+retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le
+puritain, monsieur de l'Amérique, oh!
+
+Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses
+gencives, le gant de daim gris qui eût enfermé deux mains comme la
+sienne.
+
+--Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne
+l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?
+
+--Oh! répéta encore le vieillard en trépignant, il a dit: «Quand ce
+serait vrai»; mais cet homme-là n'est pas de mon sang, cet homme-là
+n'est pas un Taverney!
+
+--Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.
+
+Puis, tout bas et les yeux au ciel:
+
+--Faut-il en remercier Dieu? dit-il.
+
+--Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande;
+monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.
+
+--Vous avez bonne vue, mon père, dit sèchement Philippe.
+
+--Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modérer son
+impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes
+raisons, mais enfin, moi, j'ai l'expérience; voyons, mon bon Philippe,
+es-tu ou n'es-tu pas un homme?
+
+Philippe haussa légèrement les épaules et ne répondit rien.
+
+Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une
+réponse, se hasarda, plutôt par mépris que par besoin, à fixer les yeux
+sur son fils, et alors il s'aperçut de toute la dignité, de toute
+l'impénétrable réserve, de toute la volonté inexpugnable dont ce visage
+était armé pour le bien, hélas!
+
+Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de
+son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orphée parlant aux rochers
+thessaliens:
+
+--Philippe, mon ami, dit-il, voyons, écoute-moi.
+
+--Eh! répondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre
+chose depuis un quart d'heure, mon père.
+
+«Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majesté,
+monsieur l'Américain; tu as bien ton côté faible, colosse, laisse-moi te
+saisir ce côté avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.»
+
+Puis, tout haut:
+
+--Tu ne t'es pas aperçu d'une chose? dit-il.
+
+--De laquelle?
+
+--D'une chose qui fait honneur à ta naïveté.
+
+--Voyons, dites, monsieur.
+
+--C'est tout simple, tu arrives d'Amérique, tu es parti dans un moment
+où il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du
+Barry, majesté peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te
+dis: «Respectons-la.»
+
+--Sans doute.
+
+--Pauvre enfant! fit le vieillard.
+
+Et il se mit à étouffer à la fois, dans son manchon, une toux et un
+éclat de rire.
+
+--Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je
+respecte la royauté, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons
+gentilshommes de France.
+
+--Attends donc, je ne te parle pas de la royauté, moi, je te parle de la
+reine.
+
+--Et vous faites une différence?
+
+--Pardieu! qu'est-ce que la royauté, mon cher? une couronne; on n'y
+touche pas, à cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une
+femme, c'est différent, on y touche.
+
+--On y touche! s'écria Philippe rougissant à la fois de colère et de
+mépris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme
+n'eût pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.
+
+--Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard
+avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son
+sourire, demande à M. de Coigny, demande à M. de Lauzun, demande à M. de
+Vaudreuil.
+
+--Silence! silence, mon père, s'écria Philippe d'une voix sourde, ou
+pour ces trois blasphèmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon
+épée, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-même, et sans
+pitié, et sur l'heure.
+
+Taverney fit un pas à reculons, tourna sur lui-même comme eût fait
+Richelieu à trente ans, et secouant son manchon:
+
+--Oh! en vérité, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un âne,
+l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as réjoui; je me
+croyais l'ancêtre, le Cassandre, et voilà que je suis Valère, que je
+suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.
+
+Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.
+
+Philippe était devenu sombre; il arrêta le vieillard au demi-tour.
+
+--Vous n'avez point parlé sérieusement, n'est-ce pas, mon père? dit-il,
+car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait
+contribué à accréditer de telles calomnies, semées par les ennemis, non
+seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la
+royauté.
+
+--Il en doute encore, la double brute! s'écria Taverney.
+
+--Vous m'avez parlé comme vous parleriez devant Dieu?
+
+--En vérité.
+
+--Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?
+
+Le jeune homme avait repris la conversation si dédaigneusement
+interrompue par lui; c'était un succès pour le baron, il se rapprocha.
+
+--Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme,
+monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.
+
+Ce toujours était quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.
+
+--Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des
+amants?
+
+--Belle nouvelle!
+
+--Ceux que vous avez cités?
+
+--Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut
+revenir d'Amérique pour ignorer ce qu'on dit.
+
+--Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphlétaires?
+
+--Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?
+
+--Non, et c'est là le malheur, c'est que des hommes comme vous répètent
+de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs
+malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous,
+et les gens de race, qui donnez en les répétant à ces propos une
+terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne répétez plus de
+pareilles choses!
+
+--Je les répète cependant.
+
+--Et pourquoi les répétez-vous? s'écria le jeune homme en frappant du
+pied.
+
+--Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le
+regardant avec son sourire de démon, pour te prouver que je n'avais pas
+tort de te dire: «Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine
+cherche; Philippe, la reine désire; Philippe, cours, cours, la reine
+attend!»
+
+--Oh! s'écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains, au nom
+du Ciel! taisez-vous, mon père, vous me rendriez fou.
+
+--En vérité, Philippe, je ne te comprends pas, répondit le vieillard;
+est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du coeur, et dans les yeux
+de cette femme, dans sa voix, dans sa démarche, ne sent-on pas son
+coeur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un
+puritain, un quaker, un homme d'Amérique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la
+donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la,
+méprise-la, repousse-la, Philippe, c'est-à-dire _Joseph de Taverney_.
+
+Et, sur ces mots accentués avec une ironie sauvage, le petit vieillard,
+voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur après
+avoir donné le premier conseil du crime.
+
+Philippe demeura seul, le coeur gonflé, le cerveau bouillonnant; il ne
+songea même pas que depuis une demi-heure il était resté cloué à la même
+place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait,
+qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cortège, elle cria en
+passant:
+
+--Vous devez être bien reposé, monsieur de Taverney, venez donc, il
+n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous,
+messieurs.
+
+Philippe courut à elle, aveugle, étourdi, ivre.
+
+En posant sa main sur le dossier du traîneau, il se sentit brûler; la
+reine était nonchalamment renversée en arrière, ses doigts avaient
+effleuré les cheveux de Marie-Antoinette.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Le «Suffren»
+
+
+Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait été fidèlement
+gardé à Louis XVI et au comte d'Artois.
+
+Nul ne sut à quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.
+
+Le roi avait indiqué son jeu pour le soir.
+
+À sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa
+famille.
+
+La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore,
+par la main.
+
+L'assemblée était nombreuse et brillante.
+
+Pendant les préliminaires de la réunion, au moment où chacun prenait
+place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui
+dit:
+
+--Ma soeur, regardez bien autour de vous.
+
+--Eh bien! dit-elle, je regarde.
+
+--Que voyez-vous?
+
+La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les épaisseurs, sonda
+les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi
+lesquels Andrée et son frère:
+
+--Mais, dit-elle, je vois des visages fort agréables, des visages amis
+surtout.
+
+--Ne regardez pas qui nous avons, ma soeur, regardez qui nous manque.
+
+--Ah! c'est ma foi vrai! s'écria-t-elle.
+
+Le comte d'Artois se mit à rire.
+
+--Encore absent, reprit la reine. Ah çà! le ferai-je toujours fuir
+ainsi?
+
+--Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge,
+Monsieur est allé attendre le bailli de Suffren à la barrière.
+
+--Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frère.
+
+--Vous ne voyez pas pourquoi je ris?
+
+--Sans doute, si Monsieur a été attendre le bailli de Suffren à la
+barrière, il a été plus fin que nous, voilà tout, puisque le premier il
+le verra et, par conséquent, le complimentera avant tout le monde.
+
+--Allons donc, chère soeur, répliqua le jeune prince en riant, vous avez
+une bien petite idée de notre diplomatie: Monsieur est allé attendre le
+bailli à la barrière de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons,
+nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.
+
+--En vérité?
+
+--En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul à
+sa barrière, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant
+Paris, arrivera directement à Versailles, où nous l'attendons.
+
+--C'est merveilleusement imaginé.
+
+--Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma
+soeur.
+
+Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de
+la plus haute qualité: M. de Condé, M. de Penthièvre, M. de La
+Trémouille, les princesses.
+
+Le roi s'aperçut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour
+se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'oeil des
+plus significatifs.
+
+La nouvelle de l'arrivée du commandeur de Suffren ne s'était point
+répandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu étouffer
+comme un présage qui planait au-dessus des esprits.
+
+On sentait quelque chose de caché qui allait apparaître, quelque chose
+de nouveau qui allait éclore; c'était un intérêt inconnu qui se
+répandait par tout ce monde, où le moindre événement prend de
+l'importance dès que le maître a froncé le sourcil pour désapprouver ou
+plissé la bouche pour sourire.
+
+Le roi, qui avait habitude de jouer un écu de six livres, afin de
+modérer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne
+s'aperçut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans
+ses poches.
+
+La reine, entièrement à son rôle, fit de la politique et dérouta
+l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit à son jeu.
+
+Philippe, admis à la partie et placé en face de sa soeur, absorbait par
+tous ses sens à la fois l'impression inouïe, stupéfiante de cette faveur
+qui le réchauffait inopinément.
+
+Les paroles de son père lui revenaient, quoi qu'il en eût, à la mémoire.
+Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre
+règnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des
+moeurs.
+
+Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse
+n'était pas un ridicule de plus qu'il avait rapporté des pays lointains.
+
+La reine, si poétique, si belle, si fraternelle pour lui, n'était-elle
+en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de
+plus à ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un
+papillon de plus sous sa montre, sans s'inquiéter de ce que souffre le
+pauvre animal dont une épingle traverse le coeur?
+
+Et cependant la reine n'était pas une femme vulgaire, un caractère
+banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait
+jamais tomber son regard sans en calculer la portée.
+
+«Coigny, Vaudreuil, répétait Philippe, ils ont aimé la reine et ils en
+sont aimés. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si
+sombre; pourquoi un rayon de lumière ne glisse-t-il pas dans ce profond
+abîme qu'on appelle un coeur de femme, plus profond encore lorsque c'est
+un coeur de reine?»
+
+Et lorsque Philippe avait assez ballotté ces deux noms dans sa pensée,
+il regardait à l'extrémité de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil,
+qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis côte à
+côte, les yeux tournés sur un autre point que celui où se trouvait la
+reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.
+
+Et Philippe se disait qu'il était impossible que ces deux hommes eussent
+aimé et fussent si calmes, qu'ils eussent été aimés et qu'ils fussent si
+oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur;
+si elle l'oubliait après l'avoir aimé, il se tuerait de désespoir.
+
+Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait à
+Marie-Antoinette.
+
+Et, toujours rêvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si
+impérieuse, ce regard si majestueux; il demandait à toutes les beautés
+de cette femme la révélation du secret de la reine.
+
+Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui
+commençaient à circuler dans le peuple, et auxquels les intérêts, les
+haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.
+
+Philippe en était là de ses réflexions quand sept heures trois quarts
+sonnèrent à l'horloge de la salle des gardes. Au même instant, un grand
+bruit se fit entendre.
+
+Dans cette salle, des pas retentirent pressés et rapides. La crosse des
+fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pénétrant par la porte
+entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la tête en arrière
+pour mieux entendre, puis fit un signe à la reine.
+
+Celle-ci comprit l'indication et immédiatement leva la séance.
+
+Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre
+une résolution, que la reine eût laissé deviner la sienne.
+
+La reine passa dans la grande salle de réception.
+
+Le roi y était arrivé devant elle.
+
+Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du
+roi et lui dit quelques mots à l'oreille.
+
+--Bien, répondit le roi, allez.
+
+Puis à la reine:
+
+--Tout va bien, ajouta-t-il.
+
+Chacun interrogea son voisin du regard, le «tout va bien» donnant fort à
+penser à tout le monde.
+
+Tout à coup, M. le maréchal de Castries entra dans la salle en disant à
+haute voix:
+
+--Sa Majesté veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de
+Toulon?
+
+À ce nom, prononcé d'une voix haute, enjouée, triomphante, il se fit
+dans l'assemblée un tumulte inexprimable.
+
+--Oui, monsieur, répondit le roi, et avec grand plaisir.
+
+M. de Castries sortit.
+
+Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par où M. de
+Castries venait de disparaître.
+
+Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour
+faire comprendre l'intérêt qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un
+sang royal mettaient à jouir les premiers d'un coup d'oeil de Suffren,
+peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement français:
+comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.
+
+Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plutôt depuis la dernière période
+de combats qui avaient précédé la paix, M. le commandant de Suffren
+avait livré sept grandes batailles navales sans subir une défaite; il
+avait pris Trinquemalé et Gondelour, assuré les possessions françaises,
+nettoyé la mer, et appris au nabab Haïder-Ali que la France était la
+première puissance de l'Europe. Il avait apporté dans l'exercice de la
+profession de marin toute la diplomatie d'un négociateur fin et honnête,
+toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habileté
+d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il
+s'agissait de l'honneur du pavillon français, il avait fatigué les
+Anglais sur terre et sur mer, à ce point que ces fiers marins n'osèrent
+jamais achever une victoire commencée, ou tenter une attaque sur Suffren
+quand le lion montrait les dents.
+
+Puis après l'action, pendant laquelle il avait prodigué sa vie avec
+l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, généreux,
+compatissant; c'était le type du vrai marin, un peu oublié depuis
+Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de
+Suffren.
+
+Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son
+arrivée à Versailles fit éclater parmi les gentilshommes convoqués à
+cette réunion.
+
+Suffren était un homme de cinquante-six ans, gros, court, à l'oeil de
+feu, au geste noble et facile. Agile malgré son obésité, majestueux
+malgré sa souplesse, il portait fièrement sa coiffure, ou plutôt sa
+crinière et, comme un homme habitué à se jouer de toutes les
+difficultés, il avait trouvé moyen de se faire habiller et coiffer dans
+son carrosse de poste.
+
+Il portait l'habit bleu brodé d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il
+avait gardé le col militaire sur lequel son puissant menton venait
+s'arrondir comme le complément obligé de sa tête colossale.
+
+Lorsqu'il était entré dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un
+mot à M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec
+impatience, et aussitôt celui-ci s'était écrié:
+
+--M. de Suffren, messieurs!
+
+Aussitôt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'étaient alignés
+d'eux-mêmes comme s'il se fût agi du roi de France, et, le bailli une
+fois passé, ils s'étaient formés derrière lui en bon ordre, quatre par
+quatre, comme pour lui servir de cortège.
+
+Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherché à
+l'embrasser.
+
+Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.
+
+--Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du
+bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que
+moi.
+
+Et il conduisit de cette façon M. de Suffren jusqu'à Louis XVI.
+
+--M. le bailli! s'écria le roi tout rayonnant.
+
+Et dès qu'il l'aperçut:
+
+--Soyez le bienvenu à Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y
+apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la
+terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propriété.
+Embrassez-moi, monsieur le bailli.
+
+M. de Suffren avait fléchi le genou, le roi le releva et l'embrassa si
+cordialement qu'un long frémissement de joie et de triomphe courut par
+toute l'assemblée.
+
+Sans le respect dû au roi, tous les assistants se fussent confondus en
+bravos et en cris d'approbation.
+
+Le roi se tourna vers la reine.
+
+--Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemalé et de
+Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart à moi!
+
+--Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'éloges à vous faire. Sachez
+seulement que vous n'avez pas tiré un coup de canon pour la gloire de la
+France sans que mon coeur ait battu d'admiration et de reconnaissance
+pour vous.
+
+La reine avait à peine achevé que le comte d'Artois, s'approchant avec
+son fils, M. le duc d'Angoulême:
+
+--Mon fils, dit-il, vous voyez un héros. Regardez-le bien, la chose est
+rare.
+
+--Monseigneur, répondit le jeune prince à son père, tout à l'heure
+encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais
+pas. Je vous remercie de m'avoir montré M. de Suffren.
+
+Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il
+venait de dire un mot qui resterait.
+
+Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord à
+l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en géographe de ses voyages
+et de son expédition.
+
+Mais M. de Suffren fit une respectueuse résistance.
+
+--Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majesté a tant de
+bontés pour moi...
+
+--Oh! s'écria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?
+
+--Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si
+grave, que j'ai pensé que Votre Majesté devait seule être juge de la
+cause.
+
+--Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'espérais que votre première
+demande serait une faveur et non pas une punition.
+
+--Sire, Votre Majesté, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce
+qu'elle doit faire.
+
+--J'écoute.
+
+--Au dernier combat, cet officier dont je parle à Votre Majesté montait
+le _Sévère_.
+
+--Oh! ce bâtiment qui a amené son pavillon, dit le roi en fronçant le
+sourcil.
+
+--Sire, le capitaine du _Sévère_ avait en effet amené son pavillon,
+répondit M. de Suffren en s'inclinant, et déjà Sir Hugues, l'amiral
+anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du
+bâtiment, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'étant aperçu
+que le feu cessait, et ayant reçu l'ordre de faire taire les canons,
+monta sur le pont; il vit alors le pavillon amené et le capitaine prêt à
+se rendre. J'en demande pardon à Votre Majesté, sire, mais à cette vue,
+tout ce qu'il avait de sang français en lui se révolta. Il prit le
+pavillon qui se trouvait à portée de sa main, s'empara d'un marteau et,
+tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon
+au-dessous de la flamme. C'est par cet événement, sire, que le _Sévère_
+fut conservé à Votre Majesté.
+
+--Beau trait! fit le roi.
+
+--Brave action! dit la reine.
+
+--Oui, sire, oui, madame; mais grave rébellion contre la discipline.
+L'ordre était donné par le capitaine, le lieutenant devait obéir Je vous
+demande donc la grâce de cet officier, sire, et je vous la demande avec
+d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.
+
+--Votre neveu! s'écria le roi, et vous ne m'en avez point parlé!
+
+--Au roi, non, mais j'ai eu l'honneur de faire mon rapport à M. le
+ministre de le Marine, en le priant de n'en rien dire à Sa Majesté avant
+que j'eusse obtenu la grâce du coupable.
+
+--Accordée, accordée, s'écria le roi; et je promets d'avance ma
+protection à tout indiscipliné qui saura venger ainsi l'honneur du
+pavillon et du roi de France. Vous eussiez dû me présenter cet officier,
+monsieur le bailli.
+
+--Il est ici, répliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majesté le
+permet...
+
+M. de Suffren se retourna.
+
+--Approchez, monsieur de Charny, dit-il.
+
+La reine tressaillit. Ce nom éveillait dans son esprit un souvenir trop
+récent pour être effacé.
+
+Alors un jeune officier se détacha du groupe formé par M. de Suffren et
+apparut tout à coup aux yeux du roi.
+
+La reine avait fait un mouvement de son côté pour aller au-devant du
+jeune homme, tout enthousiasmée qu'elle était du récit de sa belle
+action.
+
+Mais au nom, mais à la vue du marin que M. de Suffren présentait au roi,
+elle s'arrêta, pâlit et poussa comme un petit murmure.
+
+Mlle de Taverney, elle aussi, pâlit et regarda avec anxiété la reine.
+
+Quant à M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son
+visage exprimât d'autre émotion que le respect, il s'inclina devant le
+roi qui lui donna sa main à baiser; puis il rentra modeste et tremblant,
+sous les regards avides de l'assemblée, dans le cercle d'officiers qui
+le félicitaient bruyamment et l'étouffaient de caresses.
+
+Il y eut un moment de silence et d'émotion, pendant lequel on eût pu
+voir le roi radieux, la reine souriante et indécise, M. de Charny les
+yeux baissés, et Philippe, à qui l'émotion de la reine n'avait point
+échappé, inquiet et interrogateur.
+
+--Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez,
+que nous causions; je meurs du désir de vous entendre et de vous prouver
+combien j'ai pensé à vous.
+
+--Sire, tant de bontés...
+
+--Oh! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli; vous verrez chaque
+phase de votre expédition prévue ou devinée d'avance par ma sollicitude.
+Venez, venez.
+
+Puis, après avoir fait quelques pas, en entraînant M. de Suffren, il se
+retourna tout à coup vers la reine:
+
+--À propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un
+vaisseau de cent canons; j'ai changé d'avis sur le nom qu'il doit
+porter. Au lieu de l'appeler comme nous avions dit, n'est-ce pas,
+madame...
+
+Marie-Antoinette, un peu revenue à elle, saisit au vol la pensée du roi.
+
+--Oui, oui, dit-elle, nous l'appellerons le _Suffren_, et j'en serai la
+marraine avec M. le bailli.
+
+Des cris, jusque-là contenus, se firent jour avec violence:
+
+--Vive le roi! Vive la reine!
+
+--Et vive le _Suffren_! ajouta le roi avec une exquise délicatesse--car
+nul ne pouvait crier: «Vive M. de Suffren!» en présence du roi, tandis
+que les plus minutieux observateurs de l'étiquette pouvaient crier:
+«Vive le vaisseau de Sa Majesté!»
+
+--Vive le _Suffren_! répéta donc l'assemblée avec enthousiasme.
+
+Le roi fit un signe de remerciement de ce que l'on avait si bien compris
+sa pensée, et emmena le bailli chez lui.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+M. de Charny
+
+
+Aussitôt que le roi eut disparu, tout ce qu'il y avait dans la salle de
+princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.
+
+Un signe du bailli de Suffren avait ordonné à son neveu de l'attendre;
+et, après un salut indiquant l'obéissance, il était resté dans le groupe
+où nous l'avons vu.
+
+La reine, qui avait échangé avec Andrée plusieurs coups d'oeil
+significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque
+fois qu'elle le regardait, elle se disait: «C'est lui, à n'en pas
+douter.»
+
+Ce à quoi Mlle de Taverney répondait par une pantomime qui ne devait
+laisser aucun doute à la reine, attendu qu'elle signifiait: «Oh! mon
+Dieu! oui, madame; c'est lui, c'est bien lui!»
+
+Philippe, nous l'avons déjà dit, voyait cette préoccupation de la reine;
+il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.
+
+Jamais celui qui aime ne s'abuse sur l'impression de ceux qu'il aime.
+
+Il devinait donc que la reine venait d'être frappée par quelque
+événement singulier, mystérieux, inconnu à tout le monde, excepté à elle
+et à Andrée.
+
+En effet, la reine avait perdu contenance et cherché un refuge derrière
+son éventail, elle qui d'habitude faisait baisser les yeux à tout le
+monde.
+
+Tandis que le jeune homme se demandait à quoi aboutirait cette
+préoccupation de Sa Majesté, tandis qu'il cherchait à sonder la
+physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s'assurer s'ils
+n'étaient pour rien dans ce mystère, et qu'il les voyait fort
+indifféremment occupés à entretenir M. de Haga, qui était venu faire sa
+cour à Versailles, un personnage, revêtu du majestueux habit de
+cardinal, entra suivi d'officiers et de prélats dans le salon où l'on se
+trouvait.
+
+La reine reconnut M. Louis de Rohan; elle le vit d'un bout de la salle à
+l'autre, et aussitôt détourna la tête sans même prendre la peine de
+dissimuler le froncement de ses sourcils.
+
+Le prélat traversa toute l'assemblée sans saluer personne, et vint droit
+à la reine, devant laquelle il s'inclina bien plus en homme du monde qui
+salue une femme qu'en sujet qui salue une reine.
+
+Puis il adressa un compliment fort galant à Sa Majesté, qui détourna la
+tête, murmura deux ou trois mots d'un cérémonial glacé, et reprit sa
+conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.
+
+Le prince Louis ne parut point s'être aperçu du mauvais accueil de la
+reine. Il accomplit ses révérences, se retourna sans précipitation, et
+avec toute la grâce d'un parfait homme de cour, s'adressa à Mesdames,
+tantes du roi, qu'il entretint longtemps, attendu qu'en vertu du jeu de
+bascule en usage à la cour, il obtenait là un accueil aussi bienveillant
+que celui de la reine avait été glacé.
+
+Le cardinal Louis de Rohan était un homme dans la force de l'âge, d'une
+imposante figure, d'un noble maintien; ses traits respiraient
+l'intelligence et la douceur; il avait la bouche fine et circonspecte,
+la main admirable; son front, un peu dégarni, accusait l'homme de
+plaisir ou l'homme d'étude; et chez le prince de Rohan, il y avait
+effectivement de l'un et de l'autre.
+
+C'était un homme recherché par les femmes qui aimaient la galanterie
+sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait
+en effet trouvé moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres
+de revenu.
+
+Le roi l'aimait parce qu'il était savant; la reine le haïssait au
+contraire.
+
+Les raisons de cette haine n'ont jamais été bien connues à fond, mais
+elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.
+
+D'abord, en sa qualité d'ambassadeur à Vienne, le prince Louis aurait
+écrit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Thérèse, des lettres
+pleines d'ironie que jamais Marie-Antoinette n'aurait pu pardonner à ce
+diplomate.
+
+En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable,
+l'ambassadeur, à propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le
+dauphin, aurait écrit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut
+la lettre à un souper chez Mme Du Barry, aurait écrit, disons-nous,
+certaines particularités hostiles à l'amour-propre de la jeune femme,
+fort maigre à cette époque.
+
+Ces attaques auraient vivement blessé Marie-Antoinette, qui ne pouvait
+s'en reconnaître publiquement la victime, et se serait juré d'en punir
+tôt ou tard l'auteur.
+
+Il y avait naturellement là-dessous toute une intrigue politique.
+
+L'ambassade de Vienne avait été retirée à M. de Breteuil au bénéfice de
+M. de Rohan.
+
+M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince,
+avait alors employé ce qu'en diplomatie on appelle l'adresse. Il s'était
+procuré les copies, ou même les originaux des lettres du prélat, alors
+ambassadeur, et balançant les services réels rendus par le diplomate
+avec la petite hostilité qu'il exerçait contre la famille impériale
+autrichienne, il avait trouvé dans la dauphine un auxiliaire décidé à
+perdre un jour M. le prince de Rohan.
+
+Cette haine couvait sourdement à la cour: elle y rendait difficile la
+position du cardinal.
+
+Chaque fois qu'il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont
+nous avons essayé de donner une idée.
+
+Mais plus grand que le dédain, soit qu'il fût réellement fort, soit
+qu'un sentiment irrésistible l'entraînât à pardonner tout à son ennemie,
+Louis de Rohan ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de
+Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis
+de Rohan étant grand aumônier de la cour.
+
+Jamais il ne s'était plaint, jamais il n'avait rien avancé à personne.
+Un petit cercle d'amis, parmi lesquels on distinguait le baron de
+Planta, officier allemand, son confident intime, servait à le consoler
+des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de
+sévérité pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine,
+n'avaient point opéré cet heureux résultat.
+
+Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se
+jouait dans l'imagination de la reine. Aussi, à peine se fut-il éloigné
+d'elle, que Marie-Antoinette se rassérénant:
+
+--Savez-vous, dit-elle à Mme la princesse de Lamballe, que le trait de
+ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables
+de cette guerre? Comment l'appelle-t-on, déjà?
+
+--M. de Charny, je crois, répondit la princesse.
+
+Puis, se retournant du côté d'Andrée pour l'interroger:
+
+--N'est-ce point cela, mademoiselle de Taverney? demanda-t-elle.
+
+--Charny, oui, Votre Altesse, répondit Andrée.
+
+--Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte à nous-même
+cet épisode, sans nous faire grâce d'un seul détail. Qu'on le cherche.
+Est-il toujours ici?
+
+Un officier se détacha et s'empressa de sortir pour exécuter l'ordre de
+la reine.
+
+Au même instant, comme elle regardait autour d'elle, elle aperçut
+Philippe, et, impatiente comme toujours:
+
+--Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.
+
+Philippe rougit; peut-être pensait-il qu'il eût dû prévenir le désir de
+sa souveraine. Il se mit donc à la recherche de ce bienheureux officier
+qu'il n'avait pas quitté de l'oeil depuis sa présentation.
+
+La recherche lui fut donc bien facile.
+
+M. de Charny arriva l'instant d'après entre les deux messagers de la
+reine.
+
+Le cercle s'élargit devant lui; la reine put alors l'examiner avec plus
+d'attention qu'il ne lui avait été possible de le faire la veille.
+
+C'était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, à la taille
+droite et mince, aux épaules larges, à la jambe parfaite. Sa figure,
+fine et douce à la fois, prenait un caractère d'énergie singulière à
+chaque fois qu'il dilatait son grand oeil bleu au regard profond.
+
+Il était, chose étonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de
+l'Inde, il était aussi blanc de teint que Philippe était brun; son col
+nerveux, et d'un dessin admirable, se jouait dans une cravate d'une
+blancheur moins éclatante que celle de sa peau.
+
+Lorsqu'il s'approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il
+n'avait encore en aucune façon manifesté qu'il connût soit Mlle de
+Taverney, soit la reine elle-même.
+
+Entouré d'officiers qui le questionnaient et auxquels il répondait
+civilement, il semblait avoir oublié qu'il y eût un roi auquel il avait
+parlé, une reine qui l'avait regardé.
+
+Cette politesse, cette réserve étaient de nature à le faire remarquer
+beaucoup plus encore par la reine, si délicate sur tout ce qui tenait
+aux procédés.
+
+Ce n'était pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de
+cacher sa surprise à la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le
+comble de la prud'homie, c'était de lui laisser, s'il était possible,
+ignorer à elle-même qu'elle venait d'être reconnue.
+
+Le regard de Charny, demeuré naturel, et chargé d'une timidité de bon
+goût, ne se leva donc point avant que la reine ne lui eût adressé la
+parole.
+
+--Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames éprouvent le désir, désir
+bien naturel puisque je l'éprouve comme elles, ces dames éprouvent le
+désir de connaître l'affaire du vaisseau dans tous ses détails;
+contez-nous cela, je vous prie.
+
+--Madame, répliqua le jeune marin au milieu d'un profond silence, je
+supplie Votre Majesté, non point par modestie, mais par humanité, de me
+dispenser de ce récit; ce que j'ai fait comme lieutenant du _Sévère_,
+dix officiers, mes camarades, ont pensé à le faire en même temps que
+moi; j'ai exécuté le premier, voilà tout mon mérite. Quant à donner à ce
+qui a été fait l'importance d'une narration adressée à Sa Majesté, non,
+madame, c'est impossible, et votre grand coeur, votre coeur royal,
+surtout, le comprendra.
+
+«L'ex-commandant du _Sévère_ est un brave officier qui, ce jour-là,
+avait perdu la tête. Hélas! madame, vous avez dû l'entendre dire aux
+plus courageux, on n'est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix
+minutes pour se remettre; notre détermination de ne pas nous rendre lui
+a donné ce répit, et le courage lui est revenu; dès ce moment, il a été
+le plus brave de nous tous; voilà pourquoi je conjure Votre Majesté de
+ne pas exagérer le mérite de mon action, ce serait une occasion
+d'écraser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l'oubli d'une
+minute.
+
+--Bien! bien! dit la reine touchée et rayonnante de joie, en entendant
+le favorable murmure que les généreuses paroles du jeune officier
+avaient soulevé autour d'elle; bien! monsieur de Charny, vous êtes un
+honnête homme, c'est ainsi que je vous connaissais.
+
+À ces mots, l'officier releva la tête, une rougeur toute juvénile
+empourprait son visage; ses yeux allaient de la reine à Andrée avec une
+sorte d'effroi. Il redoutait la vue de cette nature si généreuse et si
+téméraire dans sa générosité.
+
+En effet, M. de Charny n'était pas au bout.
+
+--Car, continua l'intrépide reine, il est bon que vous sachiez tous que
+M. de Charny, ce jeune officier, ce débarqué d'hier, cet inconnu, était
+déjà fort connu de nous avant qu'il nous fût présenté ce soir, et mérite
+d'être connu et admiré de toutes les femmes.
+
+On vit que la reine allait parler, qu'elle allait raconter une histoire
+dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un
+petit secret. On fit donc cercle, on écouta, on s'étouffa.
+
+--Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi
+indulgent envers les dames qu'il est impitoyable envers les Anglais. On
+m'a conté de lui une histoire qui, je vous le déclare d'avance, lui a
+fait le plus grand honneur dans mon esprit.
+
+--Oh! madame, balbutia le jeune officier.
+
+On devine que les paroles de la reine, la présence de celui auquel elles
+s'adressaient, ne firent que redoubler la curiosité.
+
+Un frémissement courut dans tout l'auditoire.
+
+Charny, le front couvert de sueur, eût donné un an de sa vie pour être
+encore dans l'Inde.
+
+--Voici le fait, poursuivit la reine: Deux dames que je connais étaient
+attardées, embarrassées dans une foule. Elles couraient un danger réel,
+un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plutôt
+par bonheur; il écarta la foule et prit, sans les connaître et quoiqu'il
+fût difficile de reconnaître leur rang, il prit les deux dames sous sa
+protection, les accompagna fort loin... à dix lieues de Paris, je crois.
+
+--Oh! Votre Majesté exagère, dit en riant Charny rassuré par le tour
+qu'avait pris la narration.
+
+--Voyons, mettons cinq lieues et n'en parlons plus, interrompit le comte
+d'Artois, se mêlant soudain à la conversation.
+
+--Soit, mon frère, continua la reine; mais ce qu'il y eut de plus beau,
+c'est que M. de Charny ne chercha même pas à savoir le nom des deux
+dames auxquelles il avait rendu ce service, c'est qu'il les déposa à
+l'endroit qu'elles lui indiquèrent, c'est qu'il s'éloigna sans retourner
+la tête, de sorte qu'elles échappèrent de ses mains protectrices sans
+avoir été inquiétées un seul instant.
+
+On se récria, on admira; Charny fut complimenté par vingt femmes à la
+fois.
+
+--C'est beau, n'est-ce pas? acheva la reine; un chevalier de la Table
+Ronde n'eût pas fait mieux.
+
+--C'est superbe! s'écria le choeur.
+
+--Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occupé sans doute de
+récompenser M. de Suffren, votre oncle; moi, de mon côté, je voudrais
+bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Et tandis que Charny, pâle de joie, y collait ses lèvres, Philippe, pâle
+de douleur, s'ensevelissait dans les amples rideaux du salon.
+
+Andrée avait aussi pâli, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce
+que souffrait son frère.
+
+La voix de M. le comte d'Artois rompit cette scène, qui eût été si
+curieuse pour un observateur.
+
+--Ah! mon frère de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur,
+arrivez donc; vous avez manqué un beau spectacle, la réception de M. de
+Suffren. En vérité, c'était un moment que n'oublieront jamais les coeurs
+français! Comment diable avez-vous manqué cela, vous, mon frère, l'homme
+exact par excellence?
+
+Monsieur pinça ses lèvres, salua distraitement la reine, et répondit une
+banalité.
+
+Puis, tout bas, à M. de Favras, son capitaine des gardes:
+
+--Comment se fait-il qu'il soit à Versailles?
+
+--Eh! monseigneur, répliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure
+et ne l'ai point encore compris.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Les cent louis de la reine
+
+
+Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance à
+nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire,
+maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du
+comte d'Artois, et dans le palais de Louis XIV, à Versailles, nous
+allons les mener à cette maison de la rue Saint-Claude où la reine de
+France est entrée incognito, et est montée, avec Andrée de Taverney, au
+quatrième étage.
+
+Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et
+recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si
+miraculeusement du ciel.
+
+Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, étalés sur la
+pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier
+par leur présence aristocratique tout ce qu'il y avait de pauvres choses
+dans l'humble galetas.
+
+Après le plaisir d'avoir, Mme de La Motte n'en connaissait pas de plus
+grand que de faire voir. La possession n'était rien pour elle si la
+possession ne faisait pas naître l'envie.
+
+Il lui répugnait déjà, depuis quelque temps, d'avoir sa femme de chambre
+pour confidente de sa misère; elle se hâta donc de la prendre pour
+confidente de sa fortune.
+
+Alors elle appela dame Clotilde, demeurée dans l'antichambre, et
+ménageant habilement le jour de la lampe de manière que l'or resplendît
+sur la table:
+
+--Clotilde? lui dit-elle.
+
+La femme de ménage fit un pas dans la chambre.
+
+--Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.
+
+--Oh! madame... s'écria la vieille en joignant les mains et en
+allongeant le cou.
+
+--Vous étiez inquiète de vos gages? dit Mme la comtesse.
+
+--Oh! madame, jamais je n'ai dit un mot de cela. Dame! j'ai demandé à
+Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c'était bien
+naturel, n'ayant rien reçu depuis trois mois.
+
+--Croyez-vous qu'il y ait là de quoi vous payer?
+
+--Jésus! madame, si j'avais ce qu'il y a là, je me trouverais riche pour
+toute ma vie.
+
+Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les épaules avec un
+mouvement d'inexprimable dédain.
+
+--C'est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que
+je porte, tandis que ceux qui devraient s'en souvenir l'oublient.
+
+--Et à quoi allez-vous employer tout cet argent? demanda dame Clotilde.
+
+--À tout.
+
+--D'abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important, à mon
+avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner à dîner,
+n'est-ce pas, maintenant que vous avez de l'argent?
+
+--Chut! fit Mme de La Motte, on frappe.
+
+--Madame se trompe, dit la vieille, toujours économe de ses pas.
+
+--Mais je vous dis que si.
+
+--Oh! je promets bien à madame...
+
+--Allez voir.
+
+--Je n'ai rien entendu.
+
+--Oui, comme tout à l'heure; tout à l'heure, vous n'aviez rien entendu
+non plus: eh bien! si les deux dames étaient parties sans entrer?
+
+Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s'achemina vers la
+porte.
+
+--Entendez-vous? s'écria Mme de La Motte.
+
+--Ah! c'est vrai, dit la vieille; j'y vais, j'y vais.
+
+Mme de La Motte se hâta de faire glisser les cinquante doubles louis de
+la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.
+
+Et elle murmura en repoussant le tiroir:
+
+--Voyons, Providence, encore une centaine de louis.
+
+Et ces mots furent prononcés avec une expression de sceptique avidité
+qui eût fait sourire Voltaire.
+
+Pendant ce temps, la porte du palier s'ouvrait, et un pas d'homme se
+faisait entendre dans la première pièce.
+
+Quelques mots s'échangèrent entre cet homme et dame Clotilde sans que la
+comtesse pût en saisir le sens.
+
+Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l'escalier, et la
+vieille rentra une lettre à la main.
+
+--Voilà, dit-elle, en donnant la lettre à sa maîtresse.
+
+La comtesse en examina attentivement l'écriture, l'enveloppe et le
+cachet, puis, relevant la tête:
+
+--Un domestique? demanda-t-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Quelle livrée?
+
+--Il n'en avait pas.
+
+--C'est donc un grison?
+
+--Oui.
+
+--Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau
+coup d'oeil au cachet.
+
+Puis, approchant le cachet de la lampe:
+
+--De gueules à neuf macles d'or, dit-elle; qui donc porte de gueules à
+neuf macles d'or?
+
+Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.
+
+--Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.
+
+Et, l'ayant ouverte avec soin pour n'en point endommager le cachet, elle
+lut:
+
+«Madame, la personne que vous avez sollicitée pourra vous voir demain au
+soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte.»
+
+--Et c'est tout?
+
+La comtesse fit un nouvel effort de mémoire.
+
+--J'ai écrit à tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu, à qui ai-je
+écrit?... À tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me
+répond?... L'écriture ne dit rien... insignifiante... une véritable
+écriture de secrétaire... Ce style? style de protecteur... plat et
+vieux.
+
+Puis elle répéta:
+
+«La personne que vous avez sollicitée...»
+
+--La phrase a l'intention d'être humiliante. C'est certainement d'une
+femme.
+
+Elle continua:
+
+«...viendra demain soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre
+porte.»
+
+--Une femme eût dit: «Vous attendra demain soir.» C'est d'un homme...
+Et, cependant, ces dames d'hier, elles sont bien venues, et pourtant
+c'était de grandes dames. Pas de signature... Qui donc porte de gueules
+à neuf macles d'or? Oh! s'écria-t-elle, ai-je donc perdu la tête? Les
+Rohan, pardieu! Oui, j'ai écrit à M. de Guéménée et à M. de Rohan; l'un
+d'eux me répond, c'est tout simple... Mais l'écusson n'est pas écartelé,
+la lettre est du cardinal... Ah! le cardinal de Rohan, ce galant, ce
+dameret, cet ambitieux; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La
+Motte lui ouvre sa porte!
+
+«Bon! qu'il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela?
+demain soir.»
+
+Elle se mit à rêver.
+
+--Une dame de charité qui donne cent louis peut être reçue dans un
+galetas; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises
+dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de
+l'Église, un homme de boudoir, un seigneur des coeurs! Non, non, il faut
+à la misère que visitera un pareil aumônier, il faut plus de luxe que
+n'en ont certains riches.
+
+Puis se retournant vers la femme de ménage qui achevait de préparer son
+lit:
+
+--À demain, dame Clotilde, dit-elle, n'oubliez pas de me réveiller de
+bonne heure.
+
+Là-dessus, pour penser plus à son aise sans doute, la comtesse fit signe
+à la vieille de la laisser seule.
+
+Dame Clotilde raviva le feu qu'on avait enterré dans les cendres pour
+donner un aspect plus misérable à l'appartement, ferma la porte et se
+retira dans l'appentis où elle couchait.
+
+Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la
+nuit. Elle prit des notes au crayon à la lueur de la veilleuse; puis,
+sûre de la journée du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du
+matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n'avait guère
+plus dormi qu'elle, vint, fidèle à sa recommandation, la tirer au point
+du jour.
+
+Vers huit heures, elle avait achevé sa toilette, composée d'une robe de
+soie élégante et d'une coiffure pleine de goût.
+
+Chaussée à la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la
+pommette gauche, la militaire brodée au poignet, elle envoya quérir une
+espèce de brouette à la place où l'on trouvait ce genre de locomotive,
+c'est-à-dire rue du Pont-aux-Choux.
+
+Elle eût préféré une chaise à porteurs, mais il eût fallu l'aller quérir
+trop loin.
+
+La brouette-chaise roulante, attelée d'un robuste Auvergnat, reçut
+l'ordre de déposer Mme la comtesse à la place Royale, où, sous les
+arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chaussée d'un hôtel abandonné,
+logeait maître Fingret, tapissier décorateur, tenant meubles d'occasion
+et autres au plus juste prix pour la vente et la location.
+
+L'Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude à la
+place Royale.
+
+Dix minutes après sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de maître
+Fingret, où nous allons la trouver tout à l'heure admirant et
+choisissant dans une espèce de pandémonium dont nous allons essayer de
+faire l'esquisse.
+
+Qu'on se figure des remises d'une longueur de cinquante pieds environ
+sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept; sur les murs toutes
+les tapisseries du règne de Henri IV et de Louis XIII; aux plafonds,
+dissimulés par le nombre des objets suspendus, des lustres à girandoles
+du XVIIème siècle heurtant les lézards empaillés, les lampes d'église et
+les poissons volants.
+
+Sur le sol entassés tapis et nattes, meubles à colonnes torses, à pieds
+équarris, buffets de chêne sculptés, consoles Louis XV à pattes dorées,
+sofas couverts de damas rose ou de velours d'Utrecht, lits de repos,
+vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d'ébène aux
+panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule à dessus
+d'émaux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes
+aux marqueteries d'instruments ou de fleurs.
+
+Lits en bois de rose ou en chêne à estrade ou à baldaquin, rideaux de
+toutes formes, de tous dessins, de toutes étoffes, s'enchevêtrant, se
+confondant, se mariant ou se heurtant dans les pénombres de la remise.
+
+Des clavecins, des épinettes, des harpes, des sistres sur un guéridon;
+le chien de Marlborough empaillé, avec des yeux d'émail.
+
+Puis du linge de toute qualité: des robes pendues à côté d'habits de
+velours, des poignées d'acier, d'argent, de nacre.
+
+Des flambeaux, des portraits d'ancêtres, des grisailles, des gravures
+encadrées, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce
+Vernet à qui la reine disait si gracieusement et si finement:
+
+--Décidément, monsieur Vernet, il n'y a que vous en France pour faire la
+pluie et le beau temps.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Maître Fingret
+
+
+Voici tout ce qui séduisait les yeux, et par conséquent l'imagination
+des petites fortunes, dans les magasins de maître Fingret, place Royale.
+
+Toutes marchandises qui n'étaient pas neuves, l'enseigne le disait
+loyalement, mais qui, réunies, se faisaient valoir l'une l'autre et
+finissaient par représenter un total beaucoup plus considérable que les
+marchandeurs les plus dédaigneux ne l'eussent exigé.
+
+Mme de La Motte, une fois admise à considérer toutes ces richesses,
+s'aperçut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.
+
+Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et bergères.
+
+Une salle à manger pour renfermer buffets, étagères et dressoirs.
+
+Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les guéridons et les
+écrans.
+
+Puis, enfin, ce qui lui manquait, eût-elle salon, salle à manger et
+boudoir, c'était l'argent pour avoir les meubles à mettre dans ce nouvel
+appartement.
+
+Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles
+dans toutes les époques, et nous n'avons jamais entendu dire qu'une
+jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d'une porte qu'elle n'ait
+pas pu se faire ouvrir.
+
+À Paris, ce qu'on n'achète point, on le loue, et ce sont les locataires
+en garni qui ont mis en circulation le proverbe: «Voir, c'est avoir.»
+
+Mme de La Motte, dans l'espérance d'une location possible, après avoir
+pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d'or qui
+lui plut au premier coup d'oeil. Elle était brune.
+
+Mais jamais ce meuble, composé de dix pièces, ne tiendrait au quatrième
+de la rue Saint-Claude.
+
+Pour tout arranger, il fallait prendre à loyer le troisième étage,
+composé d'une antichambre, d'une salle à manger, d'un petit salon et
+d'une chambre à coucher.
+
+De telle sorte que l'on recevrait au troisième étage les aumônes des
+cardinaux, et au quatrième celles des bureaux de charité, c'est-à-dire
+dans le luxe les aumônes des gens qui font la charité par ostentation,
+et dans la misère les offrandes de ces gens à préjugés qui n'aiment
+point à donner à ceux qui n'ont pas besoin de recevoir.
+
+La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du côté obscur
+de la remise, c'est-à-dire du côté où les richesses se présentaient les
+plus splendides, côté des cristaux, des dorures et des glaces.
+
+Elle y vit, le bonnet à la main, l'air impatient et le sourire un peu
+goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef
+dans les deux index de ses deux mains, soudés l'un à l'autre par les
+deux ongles.
+
+Ce digne inspecteur des marchandises d'occasion n'était autre que M.
+Fingret, à qui ses commis avaient annoncé la visite d'une belle dame
+venue en brouette.
+
+On pouvait voir dans la cour les mêmes commis vêtus court et étroit de
+bure et de camelot, leurs petits mollets à l'air sous des bas quelque
+peu riants. Ils s'occupaient à restaurer, avec les plus vieux meubles,
+les moins vieux, ou, pour mieux dire, éventrer sofas, fauteuils et
+carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir
+à rembourrer leurs successeurs.
+
+L'un cardait le crin, le mélangeait généreusement d'étoupes et en
+bourrait un nouveau meuble.
+
+L'autre lessivait de bons fauteuils.
+
+Un troisième repassait des étoffes nettoyées avec des savons
+aromatiques.
+
+Et l'on composait de ces vieux ingrédients les meubles d'occasion si
+beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.
+
+M. Fingret, s'apercevant que sa pratique pouvait voir les opérations de
+ses commis et comprendre moins favorablement l'occasion qu'il n'était
+expédient à ses intérêts, ferma une porte vitrée donnant sur la cour, de
+crainte que la poussière n'aveuglât Madame...
+
+Sur ce Madame... il s'arrêta.
+
+C'était une interrogation.
+
+--Mme la comtesse de La Motte Valois, répliqua nonchalamment Jeanne.
+
+On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles,
+mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.
+
+--Oh! dit-il, il n'y a rien ici de ce qui convient à Madame. J'ai du
+neuf, j'ai du beau, j'ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la
+comtesse se figurât, parce qu'elle est à la place Royale, que la maison
+Fingret n'a pas d'aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez
+tout cela, madame, s'il vous plaît, et voyons dans l'autre magasin.
+
+Jeanne rougit.
+
+Tout ce qu'elle avait vu là lui paraissait fort beau, si beau qu'elle
+n'espérait pas pouvoir l'acquérir.
+
+Flattée sans aucun doute d'être si favorablement jugée par M. Fingret,
+elle ne pouvait s'empêcher de craindre qu'il ne la jugeât trop bien.
+
+Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s'être pas annoncée simple
+bourgeoise.
+
+Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.
+
+--Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n'en veux pas.
+
+--Madame a sans doute quelques appartements d'amis à meubler.
+
+--Vous l'avez dit, monsieur, un appartement d'ami. Or, vous comprenez
+que pour un appartement d'ami...
+
+--À merveille. Que Madame choisisse, répliqua Fingret, rusé comme un
+marchand de Paris, lequel ne met pas d'amour-propre à vendre du neuf
+plutôt que du vieux, s'il peut gagner autant sur l'un que sur l'autre.
+
+--Ce petit meuble bouton d'or, par exemple, demanda la comtesse.
+
+--Oh! mais c'est peu de chose, madame, il n'y a que dix pièces.
+
+--La chambre est médiocre, repartit la comtesse.
+
+--Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.
+
+--Neuf... pour de l'occasion.
+
+--Sans doute, fit M. Fingret en riant; mais, enfin, tel qu'il est, il
+vaut huit cents livres.
+
+Ce prix fit tressaillir la comtesse; comment avouer que l'héritière des
+Valois se contentait d'un meuble d'occasion, mais ne pouvait le payer
+huit cents livres?
+
+Elle prit le parti de la mauvaise humeur.
+
+--Mais, s'écria-t-elle, on ne vous parle pas d'acheter, monsieur. Où
+prenez vous que j'aille acheter ces vieilleries? Il ne s'agit que de
+louer, et encore...
+
+Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa
+valeur. Ce n'était plus un meuble neuf, ni même un meuble d'occasion à
+vendre, mais une location.
+
+--Vous désireriez tout ce meuble bouton d'or, dit-il; est-ce pour un an?
+
+--Non, c'est pour un mois. J'ai un provincial à meubler.
+
+--Ce sera cent livres par mois, dit maître Fingret.
+
+--Vous plaisantez, je suppose, monsieur; car à ce compte, au bout de
+huit mois, mon meuble serait à moi.
+
+--D'accord, madame la comtesse.
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Eh bien! alors, madame, s'il était à vous, il ne serait plus à moi et,
+par conséquent, je n'aurais pas à m'occuper de le faire restaurer,
+rafraîchir: toutes choses qui coûtent.
+
+Mme de La Motte réfléchit.
+
+«Cent livres pour un mois, se dit-elle, c'est beaucoup; mais il faut
+raisonner: ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les
+meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je
+puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq à six cents
+livres; faisons les choses en grand, dépensons cent écus.»
+
+--Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d'or pour un salon,
+avec tous les rideaux pareils.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et les tapis?
+
+--Les voici.
+
+--Que me donnerez-vous pour une autre chambre?
+
+--Ces banquettes vertes, ce corps d'armoire en chêne, cette table à
+pieds tordus, des rideaux verts en damas.
+
+--Bien; et pour une chambre à coucher?
+
+--Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de
+velours brodée rose et argent, rideaux bleus, garniture de cheminée un
+peu gothique, mais d'une riche dorure.
+
+--Toilette?
+
+--Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode
+d'une marqueterie délicate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie,
+chaises pareilles, feu élégant, qui vient de la chambre à coucher de Mme
+de Pompadour, à Choisy.
+
+--Tout cela pour quel prix?
+
+--Un mois?
+
+--Oui.
+
+--Quatre cents livres.
+
+--Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous
+prie. On n'éblouit pas les gens de ma qualité avec des drapeaux.
+Voulez-vous réfléchir, s'il vous plaît, que quatre cents livres par mois
+valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix,
+j'aurais un hôtel tout meublé.
+
+Maître Fingret se gratta l'oreille.
+
+--Vous me dégoûtez de la place Royale, continua la comtesse.
+
+--J'en serais au désespoir, madame.
+
+--Prouvez-le. Je ne veux donner que cent écus de tout ce mobilier.
+
+Jeanne prononça ces derniers mots avec une telle autorité que le
+marchand songea de nouveau à l'avenir.
+
+--Soit, dit-il, madame.
+
+--Et à une condition, maître Fingret.
+
+--Laquelle, madame?
+
+--C'est que tout sera posé, arrangé, dans l'appartement que je vous
+indiquerai, d'ici à trois heures de l'après-midi.
+
+--Il est dix heures, madame; réfléchissez-y, dix heures sonnent.
+
+--Est-ce oui ou non?
+
+--Où faut-il aller, madame?
+
+--Rue Saint-Claude, au Marais.
+
+--À deux pas?
+
+--Précisément.
+
+Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit à crier:
+
+--Sylvain! Landry! Rémy!
+
+Trois des apprentis accoururent, enchantés d'avoir un prétexte pour
+interrompre leur ouvrage, un prétexte pour voir la belle dame.
+
+--Les civières, messieurs, les chariots à bras! Rémy, vous allez charger
+le meuble bouton d'or. Sylvain, l'antichambre dans le chariot, tandis
+que vous, qui êtes soigneux, vous aurez la chambre à coucher. Relevons
+la note, madame, et, s'il vous plaît, je signerai le reçu.
+
+--Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple,
+rendez-moi.
+
+--Voici deux écus de six livres, madame.
+
+--Desquels je donnerai l'un à ces messieurs, si la besogne est bien
+faite, répondit la comtesse.
+
+Et, ayant donné son adresse, elle regagna la brouette.
+
+Une heure après, le logement du troisième était loué par elle, et deux
+heures ne s'étaient pas écoulées que, déjà, le salon, l'antichambre et
+la chambre à coucher se meublaient et se tapissaient simultanément.
+
+L'écu de six livres fut gagné par MM. Landry, Rémy et Sylvain, à dix
+minutes près.
+
+Le logement ainsi transformé, les vitres nettoyées, les cheminées
+garnies de feu, Jeanne se mit à sa toilette et savoura le bonheur deux
+heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la
+répercussion d'une atmosphère chaude sur des murailles ouatées, et de
+respirer le parfum de quelques giroflées qui baignaient avec joie leur
+tige dans des vases du Japon, leur tête dans la tiède vapeur de
+l'appartement.
+
+Maître Fingret n'avait pas oublié les bras dorés qui portent les
+bougies; aux deux côtés des glaces, les lustres à girandoles de verre,
+qui, sous le feu des cires, s'irisent de toutes les nuances de
+l'arc-en-ciel.
+
+Feu, fleurs, cires, roses parfumées, Jeanne employa tout à
+l'embellissement du paradis qu'elle destinait à Son Excellence.
+
+Elle donna même ses soins à ce que la porte de la chambre à coucher,
+coquettement entrouverte, laissât voir un beau feu doux et rouge, aux
+reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et
+les chenets de Mme de Pompadour, têtes de chimères sur lesquelles avait
+posé le pied charmant de la marquise.
+
+Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas là.
+
+Si le feu relevait l'intérieur de cette chambre mystérieuse, si les
+parfums décelaient la femme, la femme décelait une race, une beauté, un
+esprit, un goût dignes d'une éminence.
+
+Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari
+absent, lui eût demandé compte. La femme fut digne de l'appartement et
+du mobilier loué par maître Fingret.
+
+Après un repas qu'elle fit léger, afin d'avoir toute sa présence
+d'esprit et de conserver sa pâleur élégante, Jeanne s'ensevelit dans un
+grand fauteuil à bergeries, près de son feu, dans sa chambre à coucher.
+
+Un livre à la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, écoutant à
+la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits
+lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillité du
+désert du Marais.
+
+Elle attendit. L'horloge sonna neuf heures, dix et onze heures; personne
+ne vint, soit en voiture, soit à pied.
+
+Onze heures! c'est pourtant l'heure des prélats galants qui ont aiguisé
+leur charité dans un souper du faubourg, et qui, n'ayant que vingt tours
+de roue à faire pour entrer rue Saint-Claude, s'applaudissent d'être
+humains, philanthropes et religieux à si bon compte.
+
+Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.
+
+Ni prélat ni voiture; les bougies commençaient à pâlir, quelques-unes
+envahissaient en nappes diaphanes leurs patères de cuivre doré.
+
+Le feu, renouvelé avec des soupirs, s'était transformé en braise, puis
+en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.
+
+La vieille servante, qui s'était préparée, grommelait en regrettant son
+bonnet à rubans prétentieux, dont les noeuds, s'inclinant avec sa tête
+quand elle s'endormait devant sa bougie dans l'antichambre, ne se
+relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages
+de la cire liquide.
+
+À minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu'elle
+avait plus de cent fois, dans la soirée, quitté pour ouvrir la fenêtre
+et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.
+
+Le quartier était calme comme avant la création du monde.
+
+Elle se fit déshabiller, refusa de souper, congédia la vieille, dont les
+questions commençaient à l'importuner.
+
+Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux,
+dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la
+veille son insouciance était plus heureuse: elle naissait de l'espoir.
+
+Cependant, à force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre
+le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.
+
+D'abord celle-ci: qu'il était cardinal, grand aumônier, qu'il avait
+mille affaires inquiétantes et, par conséquent, plus importantes qu'une
+visite rue Saint-Claude.
+
+Puis cette autre excuse: il ne connaît pas cette petite comtesse de
+Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh! certes, elle ne se fût
+pas consolée si M. de Rohan eût manqué de parole après une première
+visite.
+
+Cette raison que se donnait Jeanne à elle-même avait besoin d'une
+épreuve pour paraître tout à fait bonne.
+
+Jeanne n'y tint pas; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu'elle
+était dans son peignoir, et alluma les bougies à la veilleuse; elle se
+regarda longtemps dans la glace.
+
+Après l'examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha.
+L'excuse était bonne.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Le cardinal de Rohan
+
+
+Le lendemain, Jeanne, sans se décourager, recommença toilette
+d'appartement et toilette de femme.
+
+Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu'il eût
+entendu parler d'elle.
+
+Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon brûlait dans tout son
+éclat, lorsqu'un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.
+
+Jeanne n'avait pas encore eu le temps de se mettre à la fenêtre et de
+s'impatienter.
+
+De ce carrosse descendit un homme enveloppé d'une grosse redingote;
+puis, la porte de la maison s'étant refermée sur cet homme, le carrosse
+alla dans une petite rue voisine attendre le retour du maître.
+
+Bientôt, la sonnette retentit, et le coeur de Mme de La Motte battit si
+fort qu'on eût pu l'entendre.
+
+Mais, honteuse de céder à une émotion déraisonnable, Jeanne commanda le
+silence à son coeur, arrangea du mieux qu'il lui fut possible une
+broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au
+coin de la cheminée.
+
+Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer à Mme la
+comtesse:
+
+--La personne qui avait écrit avant-hier.
+
+--Faites entrer, répliqua Jeanne.
+
+Un pas léger, des souliers craquants, un beau personnage vêtu de velours
+et de soie, portant haut la tête et paraissant grand de dix coudées dans
+ce petit appartement, voilà ce que vit Jeanne en se levant pour
+recevoir.
+
+Elle avait été frappée désagréablement de l'_incognito_ gardé par la
+_personne_.
+
+Aussi, se décidant à prendre tout l'avantage de la femme qui a réfléchi:
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler? dit-elle avec une révérence, non pas
+de protégée, mais de protectrice.
+
+Le prince regarda la porte du salon derrière laquelle la vieille avait
+disparu.
+
+--Je suis le cardinal de Rohan, répliqua-t-il.
+
+Ce à quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en
+humilités, répondit par une révérence comme on en fait aux rois.
+
+Puis elle avança un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise,
+ainsi que l'eût voulu l'étiquette, elle se mit dans le grand fauteuil.
+Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, plaça son
+chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait
+aussi:
+
+--Il est donc vrai, mademoiselle?... dit-il.
+
+--Madame, interrompit Jeanne.
+
+--Pardon. J'oubliais... Il est donc vrai, madame?
+
+--Mon mari s'appelle le comte de La Motte, monseigneur.
+
+--Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et vous, madame, dit-il, vous êtes née Valois?
+
+--Valois, oui, monseigneur.
+
+--Grand nom! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, éteint.
+
+Jeanne devina le doute du cardinal.
+
+--Éteint; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que
+j'ai un frère baron de Valois.
+
+--Reconnu?
+
+--Il n'est pas besoin qu'il soit reconnu, monseigneur; mon frère peut
+être riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu'il est né, baron de
+Valois.
+
+--Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous
+m'intéressez; j'aime le blason.
+
+Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait déjà.
+
+Le cardinal écoutait et regardait.
+
+Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions. À quoi bon? il
+ne croyait ni au mérite ni à la qualité de Jeanne; il la voyait jolie,
+pauvre; il regardait, c'était assez.
+
+Jeanne, qui s'apercevait de tout, devina la mauvaise idée du futur
+protecteur.
+
+--De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez été
+réellement malheureuse?
+
+--Je ne me plains pas, monseigneur.
+
+--En effet, on m'avait beaucoup exagéré les difficultés de votre
+position.
+
+Il regarda autour de lui.
+
+--Ce logement est commode, agréablement meublé.
+
+--Pour une grisette, sans doute, répliqua durement Jeanne, impatiente
+d'engager l'action. Oui, monseigneur.
+
+Le cardinal fit un mouvement.
+
+--Quoi! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette?
+
+--Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l'appeler un
+mobilier de princesse.
+
+--Et vous êtes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies
+que les esprits très distingués ou les gens de grande race ont seuls le
+secret de mêler à leur langage sans devenir tout à fait impertinents.
+
+--Je suis née Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voilà tout ce que
+je sais, dit-elle.
+
+Et ces mots furent prononcés avec tant de douce majesté du malheur qui
+se révolte, majesté de la femme qui se sent méconnue, ils furent si
+harmonieux et si dignes à la fois, que le prince ne fut pas blessé et
+que l'homme fut ému.
+
+--Madame, dit-il, j'oubliais que mon premier mot eût dû être une excuse.
+Je vous avais écrit hier que je viendrais ici, mais j'avais affaire à
+Versailles, pour la réception de M. de Suffren. J'ai dû renoncer au
+plaisir de vous visiter.
+
+--Monseigneur me fait encore trop d'honneur d'avoir songé à moi
+aujourd'hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus
+vivement encore l'exil où le tient la misère, puisque cet exil l'empêche
+de jouir d'une si illustre présence.
+
+Ce mot «mari» appela l'attention du cardinal.
+
+--Vous vivez seule, madame? dit-il.
+
+--Absolument seule, monseigneur.
+
+--C'est beau de la part d'une femme jeune et jolie.
+
+--C'est simple, monseigneur, de la part d'une femme qui serait déplacée
+en toute autre société que celle dont sa pauvreté l'éloigne.
+
+Le cardinal se tut.
+
+--Il paraît, reprit-il, que les généalogistes ne contestent pas votre
+généalogie?
+
+--À quoi cela me sert-il? dit dédaigneusement Jeanne, en relevant par un
+geste charmant les petits anneaux frisés et poudrés des tempes.
+
+Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses
+pieds.
+
+--Madame, dit-il, je voudrais savoir et j'ai voulu savoir à quoi je puis
+vous être utile.
+
+--Mais à rien, monseigneur.
+
+--Comment à rien?
+
+--Votre Éminence me comble d'honneur, certainement.
+
+--Parlons plus franc.
+
+--Je ne saurais être plus franche que je ne le suis, monseigneur.
+
+--Vous vous plaigniez tout à l'heure, dit le cardinal en regardant
+autour de lui comme pour rappeler à Jeanne ce qu'elle avait dit du
+mobilier de la grisette.
+
+--Certes, oui, je me plaignais.
+
+--Eh bien! alors, madame?
+
+--Eh bien! monseigneur, je vois que Votre Éminence veut me faire
+l'aumône, n'est-ce pas?
+
+--Oh! madame!...
+
+--Pas autre chose. L'aumône, je la recevais, mais je ne la recevrai
+plus.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Monseigneur, je suis assez humiliée depuis quelque temps; il n'est
+plus possible pour moi d'y résister.
+
+--Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n'est pas
+déshonorée...
+
+--Même avec le nom que je porte! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur
+de Rohan?
+
+--Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras mêlé de
+hauteur.
+
+--Monseigneur, je ne connais que deux façons de demander l'aumône: en
+carrosse ou à la porte d'une église: avec or et velours ou en haillons.
+Eh bien! tout à l'heure je n'attendais pas l'honneur de votre visite; je
+me croyais oubliée.
+
+--Ah! vous saviez donc que c'était moi qui avais écrit? dit le cardinal.
+
+--N'ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m'avez
+fait l'honneur de m'écrire?
+
+--Cependant, vous avez feint de ne point me reconnaître.
+
+--Parce que vous ne me faisiez pas l'honneur de vous faire annoncer.
+
+--Eh bien! cette fierté me plaît, dit vivement le cardinal, en regardant
+avec une attention complaisante les yeux animés, la physionomie hautaine
+de Jeanne.
+
+--Je disais donc, reprit celle-ci, que j'avais pris avant de vous voir
+la résolution de laisser là ce misérable manteau qui voile ma misère,
+qui couvre la nudité de mon nom, et de m'en aller en haillons, comme
+toute mendiante chrétienne, implorer mon pain, non pas de l'orgueil,
+mais de la charité des passants.
+
+--Vous n'êtes pas à bout de ressources, j'espère, madame?
+
+Jeanne ne répondit pas.
+
+--Vous avez une terre quelconque, fût-elle hypothéquée; des bijoux de
+famille: celui-ci, par exemple?
+
+Il montrait une boîte avec laquelle jouaient les doigts blancs et
+délicats de la jeune femme.
+
+--Ceci? dit-elle.
+
+--Une boîte originale, sur ma parole. Permettez-vous?
+
+Il la prit.
+
+--Ah! un portrait!
+
+Aussitôt, il fit un mouvement de surprise.
+
+--Vous connaissez l'original de ce portrait? demanda Jeanne.
+
+--C'est celui de Marie-Thérèse.
+
+--De Marie-Thérèse?
+
+--Oui, l'impératrice d'Autriche.
+
+--En vérité! s'écria Jeanne. Vous croyez, monseigneur?
+
+Le cardinal se mit de plus belle à regarder la boîte.
+
+--D'où tenez-vous cela? demanda-t-il.
+
+--Mais d'une dame qui est venue avant-hier.
+
+--Chez vous?
+
+--Chez moi.
+
+--D'une dame?...
+
+Et le cardinal regarda la boîte avec une nouvelle attention.
+
+--Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.
+
+--Et l'une de ces deux dames vous a remis la boîte que voici?
+demanda-t-il avec défiance.
+
+--Elle ne me l'a pas donnée, non.
+
+--Comment est-elle entre vos mains, alors?
+
+--Elle l'a oubliée chez moi.
+
+Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois
+en fut intriguée, et songea qu'il était à propos qu'elle se tînt sur ses
+gardes.
+
+Puis le cardinal leva la tête, et regardant attentivement la comtesse:
+
+--Et comment s'appelle cette dame? Vous me pardonnerez, n'est-ce pas,
+dit-il, de vous adresser cette question; j'en suis tout honteux moi-même
+et je me fais l'effet d'un juge.
+
+--En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est étrange.
+
+--Indiscrète, peut-être, mais étrange...
+
+--Étrange, je le répète Si je connaissais la dame qui a laissé ici cette
+bonbonnière...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je la lui eusse déjà renvoyée. Sans doute elle y tient, et je
+ne voudrais pas payer par une inquiétude de quarante-huit heures sa
+gracieuse visite.
+
+--Ainsi, vous ne la connaissez pas...
+
+--Non, je sais seulement que c'est la dame supérieure d'une maison de
+charité...
+
+--De Paris?
+
+--De Versailles...
+
+--De Versailles?... la supérieure d'une maison de charité?...
+
+--Monseigneur, j'accepte des femmes, les femmes n'humilient pas une
+femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis
+charitables avaient éclairée sur ma position, a mis cent louis sur ma
+cheminée en me faisant visite.
+
+--Cent louis! dit le cardinal avec surprise.
+
+Puis, voyant qu'il pouvait blesser la susceptibilité de Jeanne--en
+effet, Jeanne avait fait un mouvement:
+
+--Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m'étonne pas qu'on vous ait donné
+cette somme. Vous méritez au contraire toute la sollicitude des gens
+charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous être utile.
+C'est seulement le titre de dame de charité qui m'étonne; les dames de
+charité font d'habitude des aumônes plus légères. Pourriez-vous me faire
+le portrait de cette dame, comtesse?
+
+--Difficilement, monseigneur, répliqua Jeanne, pour aiguiser la
+curiosité de son interlocuteur.
+
+--Comment, difficilement? puisqu'elle est venue ici.
+
+--Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas être reconnue,
+cachait son visage dans une calèche assez ample; en outre, elle était
+enveloppée de fourrures. Cependant...
+
+La comtesse eut l'air de chercher.
+
+--Cependant, répéta le cardinal.
+
+--J'ai cru voir... Je n'affirme pas, monseigneur...
+
+--Qu'avez-vous cru voir?
+
+--Des yeux bleus.
+
+--La bouche?
+
+--Petite, quoique les lèvres un peu épaisses, la lèvre inférieure
+surtout.
+
+--De haute ou de moyenne taille?
+
+--De moyenne taille.
+
+--Les mains?
+
+--Parfaites.
+
+--Le col?
+
+--Long et mince.
+
+--La physionomie?
+
+--Sévère et noble.
+
+--L'accent?
+
+--Légèrement embarrassé. Mais vous connaissez peut-être cette dame,
+monseigneur?
+
+--Comment la connaîtrais-je, madame la comtesse? demanda vivement le
+prélat.
+
+--Mais à la façon dont vous me questionnez, monseigneur, ou même par la
+sympathie que tous les ouvriers de bonnes oeuvres éprouvent les uns pour
+les autres.
+
+--Non, madame, non, je ne la connais pas.
+
+--Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soupçon?...
+
+--Mais à quel propos?
+
+--Inspiré par ce portrait, par exemple?
+
+--Ah! répliqua vivement le cardinal, qui craignait d'en avoir trop
+laissé soupçonner, oui, certes, ce portrait...
+
+--Eh bien! ce portrait, monseigneur?
+
+--Eh bien! ce portrait me fait toujours l'effet d'être...
+
+--Celui de l'impératrice Marie-Thérèse, n'est-ce pas?
+
+--Mais je crois que oui.
+
+--Alors vous pensez?...
+
+--Je pense que vous aurez reçu la visite de quelque dame allemande, de
+celles, par exemple, qui ont fondé une maison de secours...
+
+--À Versailles?
+
+--À Versailles, oui, madame.
+
+Et le cardinal se tut.
+
+Mais on voyait clairement qu'il doutait encore, et que la présence de
+cette boîte dans la maison de la comtesse avait renouvelé toutes ses
+défiances.
+
+Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas complètement, ce qu'elle
+cherchait vainement d'expliquer, c'était le fond de la pensée du prince,
+pensée visiblement désavantageuse pour elle, et qui n'allait à rien de
+moins qu'à la soupçonner de lui tendre un piège avec des apparences.
+
+En effet, on pouvait avoir su l'intérêt que le cardinal prenait aux
+affaires de la reine, c'était un bruit de cour qui était loin d'être
+demeuré même à l'état de demi-secret, et nous avons signalé tout le soin
+que mettaient certains ennemis à entretenir l'animosité entre la reine
+et son grand aumônier.
+
+Ce portrait de Marie-Thérèse, cette boîte dont elle se servait
+habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les
+mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la
+mendiante?
+
+La reine était-elle réellement venue ici elle-même dans ce pauvre logis?
+
+Si elle était venue, était-elle restée inconnue à Jeanne? Pour un motif
+quelconque, dissimulait-elle l'honneur qu'elle avait reçu?
+
+Le prélat doutait.
+
+Il doutait déjà la veille. Le nom de Valois lui avait appris à se tenir
+en garde, et voilà qu'il ne s'agissait plus d'une femme pauvre, mais
+d'une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en
+personne.
+
+Marie-Antoinette était-elle charitable à ce point?
+
+Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de
+vue, Jeanne, à qui aucun des sentiments du prince n'échappait, Jeanne
+était au supplice C'est, en effet, un véritable martyre, pour les
+consciences chargées d'une arrière-pensée, que le doute de ceux que l'on
+voudrait convaincre avec la vérité pure.
+
+Le silence était embarrassant pour tous deux; le cardinal le rompit par
+une nouvelle interruption.
+
+--Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l'avez-vous remarquée?
+Pouvez-vous me dire quel air elle avait?
+
+--Oh! celle-là, je l'ai bien vue, dit la comtesse; elle est grande et
+belle, elle a le visage résolu, le teint superbe, les formes riches.
+
+--Et l'autre dame ne l'a pas nommée?
+
+--Si fait, une fois, mais par son nom de baptême.
+
+--Et de son nom de baptême elle s'appelle?
+
+--Andrée.
+
+--Andrée! s'écria le cardinal.
+
+Et il tressaillit.
+
+Ce mouvement n'échappa pas plus que les autres à la comtesse de La
+Motte.
+
+Le cardinal savait maintenant à quoi s'en tenir, le nom d'Andrée lui
+avait enlevé tous ses doutes.
+
+En effet, la surveille, on savait que la reine était venue à Paris avec
+Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte fermée, de
+querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.
+
+Le cardinal respira.
+
+Il n'y avait ni piège ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui
+parut belle et pure comme l'ange de la candeur.
+
+Pourtant il fallait tenter une dernière épreuve. Le prince était
+diplomate.
+
+--Comtesse, dit-il, une chose m'étonne par-dessus tout, je l'avouerai.
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--C'est qu'avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adressée
+au roi.
+
+--Au roi?
+
+--Oui.
+
+--Mais, monseigneur, je lui ai envoyé vingt placets, vingt suppliques,
+au roi.
+
+--Sans résultat?
+
+--Sans résultat.
+
+--Mais, à défaut du roi, tous les princes de la maison royale eussent
+accueilli vos réclamations. M. le duc d'Orléans, par exemple, est
+charitable, et puis il aime à faire souvent ce que ne fait pas le roi.
+
+--J'ai fait solliciter Son Altesse le duc d'Orléans, monseigneur, mais
+inutilement.
+
+--Inutilement! Cela m'étonne.
+
+--Que voulez-vous, quand on n'est pas riche ou qu'on n'est pas
+recommandée, on voit chaque placet s'engloutir dans l'antichambre des
+princes.
+
+--Il y a encore Mgr le comte d'Artois. Les gens dissipés font parfois de
+meilleures actions que les gens charitables.
+
+--Il en a été de Mgr le comte d'Artois comme de Son Altesse le duc
+d'Orléans, comme de Sa Majesté le roi de France.
+
+--Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh! celles-là, comtesse,
+ou je me trompe fort, ou elles ont dû vous répondre favorablement.
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Oh! je ne puis croire que Mme Elisabeth, soeur du roi, ait eu le coeur
+insensible.
+
+--C'est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicitée par moi, avait
+promis de me recevoir; mais je ne sais vraiment comment cela s'est fait,
+après avoir reçu mon mari, elle n'a plus voulu, quelques instances que
+j'aie faites auprès d'elle, daigner donner de ses nouvelles.
+
+--C'est étrange, en vérité! dit le cardinal.
+
+Puis, soudain, et comme si cette pensée se présentait seulement à cette
+heure en son esprit:
+
+--Mais, mon Dieu! s'écria-t-il, nous oublions...
+
+--Quoi?
+
+--Mais la personne à laquelle vous eussiez dû vous adresser d'abord.
+
+--Et à qui eussé-je dû m'adresser?
+
+--À la dispensatrice des faveurs, à celle qui n'a jamais refusé un
+secours mérité, à la reine.
+
+--À la reine?
+
+--Oui, à la reine. L'avez-vous vue?
+
+--Jamais, répondit Jeanne avec une parfaite simplicité.
+
+--Comment, vous n'avez pas présenté de supplique à la reine?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez jamais cherché à obtenir de Sa Majesté une audience?
+
+--J'ai cherché, mais je n'ai point réussi.
+
+--Au moins avez-vous dû essayer de vous placer sur son passage, pour
+vous faire remarquer, pour vous faire appeler à la cour. C'était un
+moyen.
+
+--Je ne l'ai jamais employé.
+
+--En vérité, madame, vous me dites des choses incroyables.
+
+--Non, en vérité, je n'ai jamais été que deux fois à Versailles, et je
+n'y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soigné mon
+malheureux père à l'Hôtel-Dieu, et M. le baron de Taverney, à qui
+j'étais recommandée.
+
+--Que vous a dit M. de Taverney? Il était tout à fait en mesure de vous
+acheminer vers la reine.
+
+--Il m'a répondu que j'étais bien maladroite.
+
+--Comment cela?
+
+--De revendiquer comme un titre à la bienveillance du roi une parenté
+qui devait naturellement contrarier Sa Majesté, puisque jamais parent
+pauvre ne plaît.
+
+--C'est bien le baron égoïste et brutal, dit le prince.
+
+Puis, réfléchissant à cette visite d'Andrée chez la comtesse:
+
+«Chose bizarre, pensa-t-il, le père évite la solliciteuse, et la reine
+amène la fille chez elle. En vérité, il doit sortir quelque chose de
+cette contradiction».
+
+--Foi de gentilhomme! reprit-il tout haut, je suis émerveillé d'entendre
+dire à une solliciteuse, à une femme de la première noblesse, qu'elle
+n'a jamais vu le roi ni la reine.
+
+--Si ce n'est en peinture, dit Jeanne en souriant.
+
+--Eh bien! s'écria le cardinal, convaincu cette fois de l'ignorance et
+de la sincérité de la comtesse, je vous mènerai, s'il le faut, moi-même
+à Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.
+
+--Oh! monseigneur, que de bontés! s'écria la comtesse au comble de la
+joie.
+
+Le cardinal se rapprocha d'elle.
+
+--Mais il est impossible, dit-il, qu'avant peu de temps tout le monde ne
+s'intéresse pas à vous.
+
+--Hélas! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous
+sincèrement?
+
+--Oh! j'en suis sûr.
+
+--Je crois que vous me flattez, monseigneur.
+
+Et elle le regarda fixement.
+
+En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse,
+elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une légèreté
+toute princière.
+
+Le regard de Jeanne, décoché comme par la flèche d'un archer, frappa le
+cardinal soit dans son coeur soit dans sa sensualité. Il renfermait ou
+le feu de l'ambition ou le feu du désir; mais c'était du feu.
+
+Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s'avouer en
+lui-même qu'il en avait vu peu d'aussi séduisantes.
+
+«Ah! par ma foi! se dit-il avec cette arrière-pensée éternelle des gens
+de cour élevés pour la diplomatie, ah! par ma foi! il serait trop
+extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse à la fois et une
+honnête femme qui a les dehors d'une rusée, et dans la misère une
+protectrice toute-puissante.»
+
+--Monseigneur, interrompit la sirène, vous gardez parfois un silence qui
+m'inquiète; pardonnez-moi de vous le dire.
+
+--En quoi, comtesse? demanda le cardinal.
+
+--En ceci, monseigneur: un homme comme vous ne manque jamais de
+politesse qu'avec deux sortes de femmes.
+
+--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous me dire, comtesse? Sur ma parole! vous
+m'effrayez.
+
+Il lui prit la main.
+
+--Oui, répondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l'ai dit et
+je le répète.
+
+--Lesquelles, voyons?
+
+--Des femmes qu'on aime trop, ou des femmes qu'on n'estime pas assez.
+
+--Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J'aurais moi-même manqué de
+politesse envers vous?
+
+--Dame!
+
+--Ne dites point cela, ce serait affreux!
+
+--En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m'aimer trop, et je ne vous
+ai point, jusqu'à présent du moins, donné le droit de m'estimer trop
+peu.
+
+Le cardinal prit la main de Jeanne.
+
+--Oh! comtesse, en vérité, vous me parlez comme si vous étiez fâchée
+contre moi.
+
+--Non, monseigneur, car vous n'avez pas encore mérité ma colère.
+
+--Et je ne la mériterai jamais, madame, à partir de ce jour où j'ai eu
+le plaisir de vous voir et de vous connaître.
+
+«Oh! mon miroir, mon miroir!» pensa Jeanne.
+
+--Et, à partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous
+quittera plus.
+
+--Oh! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n'avait pas retiré sa main
+des mains du cardinal, assez comme cela.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ne me parlez pas de votre protection.
+
+--À Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection! Oh! madame, ce
+n'est pas vous qu'il humilierait, c'est moi.
+
+--Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter
+infiniment...
+
+--Si cela est, madame, admettons cette chose.
+
+--Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse à
+Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.
+
+--Mais rien de moins alors, répondit le galant cardinal.
+
+Et portant les doigts de Jeanne à ses lèvres, il y imprima un assez long
+baiser.
+
+La comtesse retira sa main.
+
+--Oh! politesse, dit le cardinal avec un goût et un sérieux exquis.
+
+Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le prélat appuya un
+baiser tout respectueux.
+
+--Ah! c'est fort bien ainsi, monseigneur.
+
+Le cardinal s'inclina.
+
+--Savoir, continua la comtesse, que je posséderai une part, si faible
+qu'elle soit, dans l'esprit si éminent et si occupé d'un homme tel que
+vous, voilà, je vous jure, de quoi me consoler un an.
+
+--Un an! c'est bien court... Espérons plus, comtesse.
+
+--Eh bien! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, répondit-elle en
+souriant.
+
+_Monsieur le cardinal_ tout court était une familiarité dont, pour la
+seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le prélat, irritable
+dans son orgueil, aurait pu s'en étonner; mais les choses en étaient à
+ce point, que non seulement il ne s'en étonna pas, mais encore qu'il en
+fut satisfait comme d'une faveur.
+
+--Ah! de la confiance, s'écria-t-il en se rapprochant encore. Tant
+mieux, tant mieux.
+
+--J'ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre
+Éminence...
+
+--Vous disiez monsieur tout à l'heure, comtesse.
+
+--Il faut me pardonner, monseigneur; je ne connais pas la cour. Je dis
+donc que j'ai confiance, parce que vous êtes capable de comprendre un
+esprit comme le mien, aventureux, brave, et un coeur tout pur. Malgré
+les épreuves de la pauvreté, malgré les combats que m'ont livrés de vils
+ennemis, Votre Éminence saura prendre en moi, c'est-à-dire en ma
+conversation, ce qu'il y a de digne d'elle. Votre Éminence saura me
+témoigner de l'indulgence pour le reste.
+
+--Nous voilà donc amis, madame. C'est signé, juré?
+
+--Je le veux bien.
+
+Le cardinal se leva et s'avança vers Mme de La Motte; mais, comme il
+avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment... légère et
+souple, la comtesse évita le cercle.
+
+--Amitié à trois! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et
+d'innocence.
+
+--Comment, amitié à trois? demanda le cardinal.
+
+--Sans doute; est-ce qu'il n'y a pas, de par le monde, un pauvre
+gendarme, un exilé, qu'on appelle le comte de La Motte?
+
+--Oh! comtesse, quelle déplorable mémoire vous possédez!
+
+--Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m'en
+parlez pas, vous.
+
+--Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse?
+
+--Dites un peu.
+
+--C'est qu'il parlera toujours bien assez lui-même; les maris ne
+s'oublient jamais, croyez-moi bien.
+
+--Et s'il parle de lui?
+
+--Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.
+
+--Comment cela?
+
+--On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouvé bon, ou
+trouvé mauvais, que M. le cardinal de Rohan vînt trois, quatre ou cinq
+fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.
+
+--Ah! mais vous m'en direz tant, monsieur le cardinal! Trois, quatre ou
+cinq fois la semaine?
+
+--Où serait l'amitié alors, comtesse? J'ai dit cinq fois; je me
+trompais. C'est six ou sept qu'il faut dire, sans compter les jours
+bissextiles.
+
+Jeanne se mit à rire.
+
+Le cardinal remarqua qu'elle faisait pour la première fois honneur à ses
+plaisanteries, et il en fut encore flatté.
+
+--Empêcherez-vous qu'on ne parle? dit-elle; vous savez bien que c'est
+chose impossible.
+
+--Oui, répliqua-t-il.
+
+--Et comment?
+
+--Oh! une chose toute simple; à tort ou à raison, le peuple de Paris me
+connaît.
+
+--Oh! certes, et à raison, monseigneur.
+
+--Mais vous, il a le malheur de ne pas vous connaître.
+
+--Eh bien!
+
+--Déplaçons la question.
+
+--Déplacez-la, c'est-à-dire...
+
+--Comme vous voudrez... Si, par exemple...
+
+--Achevez.
+
+--Si vous sortiez au lieu de me faire sortir?
+
+--Que j'aille dans votre hôtel, moi, monseigneur?
+
+--Vous iriez bien chez un ministre.
+
+--Un ministre n'est pas un homme, monseigneur.
+
+--Vous êtes adorable. Eh bien! il ne s'agit pas de mon hôtel, j'ai une
+maison.
+
+--Une petite maison, tranchons le mot.
+
+--Non pas, une maison à vous.
+
+--Ah! fit la comtesse, une maison à moi! Et où cela? Je ne me
+connaissais pas cette maison.
+
+Le cardinal, qui s'était rassis, se leva.
+
+--Demain, à dix heures du matin, vous en recevrez l'adresse.
+
+La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.
+
+Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.
+
+Tous deux se saluèrent alors avec ce reste de cérémonie souriante qui
+indique une prochaine intimité.
+
+--Éclairez à monseigneur, cria la comtesse.
+
+La vieille parut et éclaira.
+
+Le prélat sortit.
+
+«Eh! mais, pensa Jeanne, voilà un grand pas fait dans le monde, ce me
+semble.»
+
+«Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j'ai
+fait une double affaire. Cette femme a trop d'esprit pour ne pas prendre
+la reine comme elle m'a pris.»
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+Mesmer et Saint-Martin
+
+
+Il fut un temps où Paris, libre d'affaires, Paris, plein de loisirs, se
+passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le
+monopole des riches, qu'on appelle les inutiles, et des savants, qu'on
+appelle les paresseux.
+
+En 1784, c'est-à-dire à l'époque où nous sommes arrivés, la question à
+la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans
+l'air, qui s'arrêtait à toutes les têtes un peu élevées, comme font les
+vapeurs aux montagnes, c'était le mesmérisme, science mystérieuse, mal
+définie par ses inventeurs, qui, n'éprouvant pas le besoin de
+démocratiser une découverte dès sa naissance, avaient laissé prendre à
+celle-là un nom d'homme, c'est-à-dire un titre aristocratique, au lieu
+d'un de ces noms de science tirés du grec à l'aide desquels la pudibonde
+modestie des savants modernes vulgarise aujourd'hui tout élément
+scientifique.
+
+En effet, à quoi bon, en 1784, démocratiser une science? Le peuple qui,
+depuis plus d'un siècle et demi, n'avait pas été consulté par ceux qui
+le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l'État? Non: le
+peuple, c'était la terre féconde qui rapportait, c'était la riche
+moisson que l'on fauchait; mais le maître de la terre, c'était le roi;
+mais les moissonneurs, c'était la noblesse.
+
+Aujourd'hui, tout est changé: la France ressemble à un sablier
+séculaire; pendant neuf cents ans, il a marqué l'heure de la royauté; la
+droite puissante du Seigneur l'a retourné: pendant des siècles, il va
+marquer l'ère du peuple.
+
+En 1784, c'était donc une recommandation qu'un nom d'homme. Aujourd'hui,
+au contraire, le succès serait un nom de choses.
+
+Mais abandonnons _aujourd'hui_ pour jeter les yeux sur _hier_. Au compte
+de l'éternité, qu'est-ce que cette distance d'un demi-siècle? pas même
+celle qui existe entre la veille et le lendemain.
+
+Le docteur Mesmer était donc à Paris, comme Marie-Antoinette nous l'a
+appris elle-même en demandant au roi la permission de lui faire une
+visite. Qu'on nous permette donc de dire quelques mots du docteur
+Mesmer, dont le nom, retenu aujourd'hui d'un petit nombre d'adeptes,
+était, à cette époque que nous essayons de peindre, dans toutes les
+bouches.
+
+Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apporté d'Allemagne, ce pays des
+rêves brumeux, une science toute gonflée de nuages et d'éclairs. À la
+lueur de ces éclairs, les savants ne voyaient que les nuages qui
+faisaient, au-dessus de leur tête, une voûte sombre; le vulgaire ne
+voyait que des éclairs.
+
+Mesmer avait débuté en Allemagne par une thèse sur l'influence des
+planètes. Il avait essayé d'établir que les corps célestes, en vertu de
+cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une
+influence sur les corps animés, et particulièrement sur le système
+nerveux, par l'intermédiaire d'un fluide subtil qui remplit tout
+l'univers. Mais cette première théorie était bien abstraite. Il fallait,
+pour la comprendre être initié à la science des Galilée et des Newton.
+C'était un mélange de grandes variétés astronomiques avec les rêveries
+astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais
+s'aristocratiser: car il eût fallu pour cela que le corps de la noblesse
+fût converti en société savante. Mesmer abandonna donc ce premier
+système pour se jeter dans celui des aimants.
+
+Les aimants, à cette époque, étaient fort étudiés; leurs facultés
+sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les minéraux d'une vie à
+peu près pareille à la vie humaine, en leur prêtant les deux grandes
+passions de la vie humaine: l'amour et la haine. En conséquence, on
+attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la guérison des
+maladies. Mesmer joignit donc l'action des aimants à son premier
+système, et essaya de voir ce qu'il pourrait tirer de cette adjonction.
+
+Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant à Vienne, un rival
+établi. Ce rival, qui se nommait Hell, prétendit que Mesmer lui avait
+dérobé ses procédés. Ce que voyant, Mesmer, en homme d'imagination qu'il
+était, déclara qu'il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu'il
+ne guérirait plus par le magnétisme minéral, mais par le magnétisme
+animal.
+
+Ce mot, prononcé comme un mot nouveau, ne désignait pas cependant une
+découverte nouvelle; le magnétisme, connu des Anciens, employé dans les
+initiations égyptiennes et dans le pythisme grec, s'était conservé dans
+le Moyen Age à l'état de tradition; quelques lambeaux de cette science,
+recueillis, avaient fait les sorciers des XIIIe, XIVe et XVe
+siècles. Beaucoup furent brûlés qui confessèrent, au milieu des flammes,
+la religion étrange dont ils étaient les martyrs.
+
+Urbain Grandier n'était rien autre chose qu'un magnétiseur.
+
+Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.
+
+Joseph Balsamo, le héros d'un de nos livres, avait laissé trace de son
+passage en Allemagne, et surtout à Strasbourg. Mesmer se mit en quête de
+cette science éparse et voltigeante comme ces feux follets qui courent
+la nuit au-dessus des étangs; il en fit une théorie complète, un système
+uniforme auquel il donna le nom de mesmérisme.
+
+Mesmer, arrivé à ce point, communiqua son système à l'Académie des
+sciences à Paris, à la Société royale de Londres, et à l'Académie de
+Berlin; les deux premières ne lui répondirent même pas, la troisième dit
+qu'il était un fou.
+
+Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son
+antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du
+docteur Stoerck et de l'oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans
+atteinte d'une maladie de foie et d'une goutte sereine, et, après trois
+mois de traitement, la malade était guérie, l'aveugle voyait clair.
+
+Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un médecin
+nommé Deslon: d'ennemi, il devint apôtre.
+
+À partir de ce moment, la réputation de Mesmer avait été grandissant;
+l'Académie s'était déclarée contre le novateur, la cour se déclara pour
+lui; des négociations furent ouvertes par le ministère pour engager
+Mesmer à enrichir l'humanité par la publication de sa doctrine. Le
+docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du
+roi, une rente viagère de vingt mille livres et un traitement de dix
+mille livres pour former trois personnes, indiquées par le gouvernement,
+à la pratique de ses procédés. Mais Mesmer, indigné de la parcimonie
+royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses
+malades.
+
+Une catastrophe inattendue menaçait Mesmer. Deslon, son élève, Deslon,
+possesseur du fameux secret que Mesmer avait refusé de vendre pour
+trente mille livres par an; Deslon ouvrit chez lui un traitement public
+par la méthode mesmérienne.
+
+Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle; il cria au vol, à la fraude;
+il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut
+l'heureuse idée de mettre la science de l'illustre professeur en
+commandite; il fut formé un comité de cent personnes au capital de trois
+cent quarante mille livres, à la condition qu'il révélerait la doctrine
+aux actionnaires. Mesmer s'engagea à cette révélation, toucha le capital
+et revint à Paris.
+
+L'heure était propice. Il y a des instants dans l'âge des peuples, ceux
+qui touchent aux époques de transformation, où la nation tout entière
+s'arrête comme devant un obstacle inconnu, hésite et sent l'abîme au
+bord duquel elle est arrivée, et qu'elle devine sans le voir.
+
+La France était dans un de ces moments-là; elle présentait l'aspect
+d'une société calme, dont l'esprit était agité; on était en quelque
+sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin,
+comme, en arrivant à la lisière d'une forêt, on devine la plaine par les
+interstices des arbres. Ce calme, qui n'avait rien de constant, rien de
+réel, fatiguait; on cherchait partout des émotions, et les nouveautés,
+quelles qu'elles fussent, étaient bien reçues. On était devenu trop
+frivole pour s'occuper, comme autrefois, des graves questions du
+gouvernement et du molinisme; mais on se querellait à propos de musique,
+on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour
+l'_Encyclopédie_, on s'enflammait pour les mémoires de Beaumarchais.
+
+L'apparition d'un opéra nouveau préoccupait plus les imaginations que le
+traité de paix avec l'Angleterre et la reconnaissance de la République
+des États-Unis. C'était enfin une de ces périodes où les esprits, amenés
+par les philosophes vers le vrai, c'est-à-dire vers le désenchantement,
+se lassent de cette limpidité du possible qui laisse voir le fond de
+toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du
+monde réel pour entrer dans le monde des rêves et des fictions.
+
+En effet, s'il est prouvé que les vérités bien claires, bien lucides,
+sont les seules qui se popularisent promptement, il n'en est pas moins
+prouvé que les mystères sont une attraction toute-puissante pour les
+peuples.
+
+Le peuple de France était donc entraîné, attiré d'une façon irrésistible
+par ce mystère étrange du fluide mesmérien, qui, selon les adeptes,
+rendait la santé aux malades, donnait l'esprit aux fous et la folie aux
+sages.
+
+Partout, on s'inquiétait de Mesmer. Qu'avait-il fait? sur qui avait-il
+opéré ses divins miracles? À quel grand seigneur avait-il rendu la vue
+ou la force? à quelle dame fatiguée de la veille et du jeu avait-il
+assoupli les nerfs? à quelle jeune fille avait-il fait prévoir l'avenir
+dans une crise magnétique?
+
+L'avenir! ce grand mot de tous les temps, ce grand intérêt de tous les
+esprits, solution de tous les problèmes. En effet, qu'était le présent?
+
+Une royauté sans rayons, une noblesse sans autorité, un pays sans
+commerce, un peuple sans droits, une société sans confiance.
+
+Depuis la famille royale, inquiète et isolée sur son trône, jusqu'à la
+famille plébéienne affamée dans son taudis--misère, honte et peur
+partout.
+
+Oublier les autres pour ne songer qu'à soi, puiser à des sources
+nouvelles, étranges, inconnues, l'assurance d'une vie plus longue et
+d'une santé inaltérable pendant ce prolongement d'existence, arracher
+quelque chose au ciel avare, n'était-ce pas là l'objet d'une aspiration
+facile à comprendre vers cet inconnu dont Mesmer dévoilait un repli?
+
+Voltaire était mort, et il n'y avait plus en France un seul éclat de
+rire, excepté le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du
+maître. Rousseau était mort: il n'y avait plus en France de philosophie
+religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu; mais depuis que
+Rousseau n'était plus, personne n'osait s'y risquer, de peur d'être
+écrasé sous le poids.
+
+La guerre avait été autrefois une grave occupation pour les Français.
+Les rois entretenaient à leur compte l'héroïsme national; maintenant, la
+seule guerre française était une guerre américaine, et encore le roi n'y
+était-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour
+cette chose inconnue que les Américains appellent indépendance, mot que
+les Français traduisent par une abstraction: la liberté?
+
+Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d'un autre
+peuple, mais encore d'un autre monde venait de finir.
+
+Tout bien considéré, ne valait-il pas mieux s'occuper de Mesmer, ce
+médecin allemand qui, pour la deuxième fois depuis six ans, passionnait
+la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui étaient si
+loin qu'il était probable qu'on ne les verrait jamais ni l'un ni
+l'autre!
+
+Tandis que Mesmer était là: on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui
+était l'ambition suprême des trois quarts de Paris, être touché par lui.
+
+Ainsi, cet homme qui, à son arrivée à Paris, n'avait été soutenu par
+personne, pas même par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait
+si volontiers les gens de son pays; cet homme qui, sans le docteur
+Deslon, qui l'avait trahi depuis, fût demeuré dans l'obscurité, cet
+homme régnait véritablement sur l'opinion publique, laissant bien loin
+derrière lui le roi, dont on n'avait jamais parlé, M. de La Fayette,
+dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.
+
+Et, comme si ce siècle avait pris à tâche de donner à chaque esprit son
+aptitude, à chaque coeur selon sa sympathie, à chaque corps selon ses
+besoins, en face de Mesmer, l'homme du matérialisme, s'élevait
+Saint-Martin, l'homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler
+toutes les âmes que blessait le positivisme du docteur allemand.
+
+Qu'on se figure l'athée avec une religion plus douce que la religion
+elle-même; qu'on se figure un républicain plein de politesse et de
+regards pour les rois; un gentilhomme des classes privilégiées,
+affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se représente la triple
+attaque de cet homme, doué de l'éloquence la plus logique, la plus
+séduisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insensés, par la
+seule raison qu'ils sont divins!
+
+Qu'on se figure enfin Épicure poudré à blanc, en habit brodé, en veste à
+paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges;
+Épicure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit
+pas, mais ébranlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes,
+parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font
+qu'aboutir au malheur de l'humanité, agissant contre la loi sociale
+qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes
+dissemblables, elle punit l'effet sans apprécier la cause.
+
+Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe
+inconnu, réunît, pour fixer les hommes dans un cercle d'idées
+différentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux
+promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont
+égaux, ce qui est une absurdité, il invente cette formule qui semble
+échappée à la bouche même qui la nie:
+
+ _Les êtres intelligents sont tous rois!_
+
+Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout à coup au
+milieu d'une société sans espérances, sans guides; d'une société,
+archipel semé d'idées c'est-à-dire d'écueils. Rappelez-vous qu'à cette
+époque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir,
+d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la
+couronne sur laquelle, pour la première fois, le peuple, debout et perdu
+dans l'ombre, attache un regard à la fois curieux et menaçant,
+trouvera-t-on étonnant qu'elle fît des prosélytes, cette doctrine qui
+disait aux âmes: «Choisissez parmi vous l'âme supérieure, mais
+supérieure par l'amour, par la charité, par la volonté puissante de bien
+aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette âme, faite homme, se
+sera révélée, courbez-vous, humiliez-vous, anéantissez-vous toutes, âmes
+inférieures, afin de laisser l'espace à la dictature de cette âme, qui
+a pour mission de vous réhabiliter dans votre principe essentiel,
+c'est-à-dire dans l'égalité des souffrances, au sein de l'inégalité
+forcée des aptitudes et des fonctionnements.»
+
+Ajoutez à cela que le philosophe inconnu s'entourait de mystères; qu'il
+adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des
+parasites, la grande théorie sociale qui pouvait devenir la politique du
+monde.
+
+--Écoutez-moi, disait-il, âmes fidèles, coeurs croyants, écoutez-moi et
+tâchez de me comprendre, ou plutôt ne m'écoutez que si vous avez intérêt
+et curiosité à me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne
+livrerai pas mes secrets à quiconque n'arrachera point le voile.
+
+«Je dis les choses que je ne veux point paraître dire, voilà pourquoi je
+paraîtrai souvent dire autre chose que ce que je dis.»
+
+Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien réellement autour de son
+oeuvre les défenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses idées,
+mystérieux cénacle dont nul ne perçait l'obscure et religieuse
+mysticité.
+
+Ainsi travaillaient à la glorification de l'âme et de la matière, tout
+en rêvant l'anéantissement de Dieu et l'anéantissement de la religion du
+Christ, ces deux hommes qui avaient divisé en deux camps et en deux
+besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de
+France.
+
+Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d'où jaillissait le
+bien-être, toute la vie de sensualité, tout le matérialisme élégant de
+cette nation dégénérée, tandis qu'autour du livre _Des erreurs et de la
+vérité_ se réunissaient les âmes pieuses, charitables, aimantes,
+altérées de la réalisation après avoir savouré des chimères.
+
+Que si, au-dessous de ces sphères privilégiées, les idées divergeaient
+ou se troublaient; que si les bruits s'en échappant se transformaient en
+tonnerres, comme les lueurs s'étaient transformées en éclairs, on
+comprendra l'état d'ébauche dans lequel demeurait la société subalterne,
+c'est-à-dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le
+tiers, lequel devinait seulement que l'on s'occupait de lui, et qui dans
+son impatience et sa résignation brûlait du désir de voler le feu sacré,
+comme Prométhée, d'en animer un monde qui serait le sien et dans lequel
+il ferait ses affaires lui même.
+
+Les conspirations à l'état de conversations, les associations à l'état
+de cercles, les partis sociaux à l'état de quadrilles, c'est-à-dire la
+guerre civile et l'anarchie, voilà ce qui apparaissait sous tout cela au
+penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette société.
+
+Hélas! aujourd'hui que les voiles ont été déchirés, aujourd'hui que les
+peuples Prométhées ont dix fois été renversés par le feu qu'ils ont
+dérobé eux-mêmes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin
+de cet étrange XVIIIe siècle, sinon la décomposition d'un monde, sinon
+quelque chose de pareil à ce qui se passait après la mort de César et
+avant l'avènement d'Auguste.
+
+Auguste fut l'homme qui sépara le monde païen du monde chrétien, comme
+Napoléon est l'homme qui sépara le monde féodal du monde démocratique.
+
+Peut-être venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs après nous
+dans une digression qui a dû leur paraître un peu longue; mais en vérité
+il eût été difficile de toucher à cette époque sans effleurer de la
+plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.
+
+Maintenant l'effort est fait: effort d'un enfant qui gratterait avec son
+ongle la rouille d'une statue antique, pour lire sous cette rouille une
+inscription aux trois quarts effacée.
+
+Rentrons dans l'apparence. En continuant de nous occuper de la réalité,
+nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l'historien.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Le baquet
+
+
+La peinture que nous avons essayé de tracer dans le précédent chapitre,
+et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en
+ce moment, peut légitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement
+inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opérées
+publiquement par Mesmer.
+
+Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosité, du moins
+l'appréciation des nouveautés qui faisaient bruit dans sa bonne ville de
+Paris, avait-il permis à la reine, à la condition, on se le rappelle,
+que l'auguste visiteuse serait accompagnée d'une princesse, le roi
+avait-il permis à la reine d'aller voir une fois à son tour ce que tout
+le monde avait vu.
+
+C'était à deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait
+rendue à Mme de La Motte.
+
+Le temps était adouci; le dégel était arrivé. Une armée de balayeurs,
+heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux égouts, avec
+l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranchée, les dernières neiges,
+toutes souillées et fondant en ruisseaux noirs.
+
+Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premières étoiles, quand Mme
+de La Motte, vêtue en femme élégante, offrant toutes les apparences de
+la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le
+plus neuf possible, et s'arrêta sur la place Vendôme, en face d'une
+maison d'aspect grandiose et dont les hautes fenêtres étaient
+splendidement éclairées sur toute la façade.
+
+Cette maison était celle du docteur Mesmer.
+
+Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'équipages ou chaises
+stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces équipages et ces
+chaises, deux ou trois cents curieux piétinaient dans la boue, et
+attendaient la sortie des malades guéris ou l'entrée des malades à
+guérir.
+
+Ceux-ci, presque tous riches et titrés, arrivaient dans leurs voitures
+armoriées, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces
+colis de nouvelle espèce, renfermés dans des pelisses de fourrures ou
+dans des mantes de satin, n'étaient pas une mince consolation pour ces
+malheureux affamés et demi-nus, qui guettaient à la porte cette preuve
+évidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur
+arbre généalogique.
+
+Quand un de ces malades au teint pâle, aux membres languissants, avait
+disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants,
+et il était bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui
+voyait se presser à la porte des bals et sous les portiques des théâtres
+toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui était son plaisir à
+elle, ne reconnût pas, soit tel duc paralysé d'un bras ou d'une jambe,
+soit tel maréchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins à
+cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des
+haltes faites chez les dames de l'Opéra ou de la Comédie italienne.
+
+Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arrêtaient pas
+aux hommes seulement.
+
+Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses
+heiduques, la tête pendante, l'oeil atone, comme les dames romaines que
+portaient leurs Thessaliens après le repas, cette dame, sujette aux
+douleurs nerveuses, ou débilitée par des excès et des veilles, et qui
+n'avait pu être guérie ou ressuscitée par ces comédiens à la mode ou ces
+anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux récits,
+venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherché
+ailleurs.
+
+Et qu'on ne croie pas que nous exagérions ici à plaisir l'avilissement
+des moeurs. Il faut bien l'avouer, à cette époque, il y avait assaut
+entre les dames de la cour et les demoiselles du théâtre. Celles-ci
+prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-là
+volaient aux demoiselles du théâtre leurs camarades et leurs cousins à
+la mode de Bretagne.
+
+Quelques-unes de ces dames étaient tout aussi connues que les hommes, et
+leurs noms circulaient dans la foule d'une façon tout aussi bruyante,
+mais beaucoup, et sans doute ce n'étaient point celles dont le nom eût
+produit le moindre esclandre, beaucoup échappaient ce soir-là du moins
+au bruit et à la publicité, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un
+masque de satin.
+
+C'est que ce jour-là, qui marquait la moitié du carême, il y avait bal
+masqué à l'Opéra, et que ces dames ne comptaient quitter la place
+Vendôme que pour passer immédiatement au Palais-Royal.
+
+C'est au milieu de cette foule répandue en plaintes, en ironie, en
+admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa
+droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces
+de son passage que cette phrase répétée sur son chemin: «Ah! celle-ci ne
+doit pas être bien malade.»
+
+Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence
+de commentaires.
+
+Car si Mme de La Motte n'était point malade, que venait-elle faire chez
+Mesmer?
+
+Si la foule eût, comme nous, été au courant des événements que nous
+venons de raconter, elle eût trouvé que rien n'était plus simple que
+cette vérité.
+
+En effet, Mme de La Motte avait beaucoup réfléchi à son entretien avec
+M. le cardinal de Rohan, et surtout à l'attention toute particulière
+dont le cardinal avait honoré cette boîte au portrait, oubliée ou plutôt
+perdue chez elle.
+
+Et comme dans le nom de la propriétaire de cette boîte à portrait gisait
+toute la révélation de la soudaine gracieuseté du cardinal, Mme de La
+Motte avait avisé à deux moyens de savoir ce nom.
+
+D'abord elle avait eu recours au plus simple.
+
+Elle était allée à Versailles pour s'informer du bureau de charité des
+dames allemandes.
+
+Là, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.
+
+Les dames allemandes qui habitaient Versailles étaient en grand nombre,
+à cause de la sympathie ouverte que la reine éprouvait pour ses
+compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.
+
+Seulement toutes étaient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'idée
+de mettre une enseigne sur le bureau de charité.
+
+Jeanne avait donc demandé inutilement des renseignements sur les deux
+dames qui étaient venues la visiter; elle avait dit inutilement que
+l'une d'elles s'appelait Andrée. On ne connaissait dans Versailles
+aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.
+
+Les recherches n'avaient donc, de ce côté, amené aucun résultat.
+
+Demander directement à M. de Rohan le nom qu'il soupçonnait, c'était
+d'abord lui laisser voir qu'on avait des idées sur lui; c'était ensuite
+se retirer le plaisir et le mérite d'une découverte faite malgré tout le
+monde et en dehors de toutes les possibilités.
+
+Or, puisqu'il y avait eu mystère dans la démarche de ces dames chez
+Jeanne, mystère dans les étonnements et les réticences de M. de Rohan,
+c'est avec mystère qu'il fallait arriver à savoir le mot de tant
+d'énigmes.
+
+Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caractère de Jeanne
+pour cette lutte avec l'inconnu.
+
+Elle avait entendu dire qu'à Paris, depuis quelque temps, un homme, un
+illuminé, un faiseur de miracles avait trouvé le moyen d'expulser du
+corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ
+chassait les démons du corps des possédés.
+
+Elle savait que non seulement cet homme guérissait les maux physiques,
+mais qu'il arrachait de l'âme le secret douloureux qui la minait. On
+avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volonté tenace de ses
+clients s'amollir et se transformer en une docilité d'esclave.
+
+Ainsi, dans le sommeil qui succédait aux douleurs, après que le savant
+médecin avait calmé l'organisation la plus irritée en la plongeant dans
+un oubli complet, l'âme charmée du repos qu'elle devait à l'enchanteur
+se mettait à l'entière disposition de ce nouveau maître. Il en dirigeait
+dès lors toutes les opérations; il en dirigeait dès lors tous les fils;
+aussi chaque pensée de cette âme reconnaissante lui apparaissait
+transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou
+le désavantage de ne jamais mentir.
+
+Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre
+de celui qui momentanément la dominait, cette âme courait le monde, se
+mêlait aux autres âmes, les sondait sans relâche, les fouillait
+impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui
+fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en
+sûreté, elle finissait par faire sortir ce secret du coeur où il était
+enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux
+pieds du maître. Image assez fidèle du faucon ou de l'épervier bien
+dressé, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier
+son maître, le héron, la perdrix ou l'alouette désignés à sa féroce
+servilité.
+
+De là, révélation d'une quantité de secrets merveilleux.
+
+Mme de Duras avait retrouvé de la sorte un enfant volé en nourrice; Mme
+de Chantoné un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle eût
+donné tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de
+cheveux pour laquelle il eût donné la moitié de sa fortune.
+
+Ces aveux avaient été faits par des _voyants_ ou des _voyantes_, à la
+suite des opérations magnétiques du docteur Mesmer.
+
+Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur,
+les secrets les plus propres à exercer cette faculté de divination
+surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant à une
+séance, rencontrer ce phénix de ses curieuses recherches, et découvrir,
+par son moyen, la propriétaire de la boîte qui faisait pour le moment
+l'objet de ses plus ardentes préoccupations.
+
+Voilà pourquoi elle se rendait en si grande hâte dans la salle où les
+malades se réunissaient.
+
+Cette salle, nous en demandons pardon à nos lecteurs, va demander une
+description toute particulière.
+
+Nous l'aborderons franchement.
+
+L'appartement se divisait en deux salles principales.
+
+Lorsqu'on avait traversé les antichambres et exhibé les passeports
+nécessaires aux huissiers de service, on était admis dans un salon dont
+les fenêtres, hermétiquement fermées, interceptaient le jour et l'air
+dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.
+
+Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une
+clarté affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve
+fermée par un couvercle.
+
+Cette cuve n'avait rien d'élégant dans la forme. Elle n'était pas ornée;
+nulle draperie ne dissimulait la nudité de ses flancs de métal.
+
+C'était cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.
+
+Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple à expliquer.
+
+Il était presque entièrement rempli d'eau chargée de principes
+sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour
+en saturer à leur tour les bouteilles rangées méthodiquement au fond du
+baquet dans des positions inverses.
+
+Il y avait ainsi croisement des courants mystérieux à l'influence
+desquels les malades devaient leur guérison.
+
+Au couvercle était soudé un anneau de fer soutenant une longue corde,
+dont nous allons connaître la destination en jetant un coup d'oeil sur
+les malades.
+
+Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout à l'heure dans l'hôtel, se
+tenaient, pâles et languissants, assis sur des fauteuils rangés autour
+de la cuve.
+
+Hommes et femmes entremêlés, indifférents, sérieux ou inquiets,
+attendaient le résultat de l'épreuve.
+
+Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attachée au couvercle
+du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle
+sorte que tous, liés par la même chaîne, perçussent en même temps les
+effets de l'électricité contenue dans le baquet.
+
+Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux
+transmis et modifiés à chaque nature, les malades avaient soin, sur la
+recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude,
+soit de l'épaule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur
+envoyait simultanément à tous les corps sa chaleur et sa régénération
+puissantes.
+
+Certes, c'était un curieux spectacle que celui de cette cérémonie
+médicale, et l'on ne s'étonnera pas qu'il excitât la curiosité
+parisienne à un si haut degré.
+
+Vingt ou trente malades rangés autour de cette cuve; un valet muet comme
+les assistants et les enlaçant d'une corde comme Laocoon et ses fils,
+des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-même se retirant d'un
+pas furtif, après avoir désigné aux malades les tringles de fer qui,
+s'emboîtant à certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs
+plus immédiatement locaux à l'action salutaire du fluide mesmérien.
+
+Et d'abord, dès que la séance était ouverte, une certaine chaleur douce
+et pénétrante commençait à circuler dans le salon; elle amollissait les
+fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degrés, du parquet
+au plafond et bientôt se chargeait de parfums délicats, sous la vapeur
+desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.
+
+Alors on voyait les malades s'abandonner à l'impression toute
+voluptueuse de cette atmosphère, lorsque soudain une musique suave et
+vibrante, exécutée par des instruments et des musiciens invisibles, se
+perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette
+chaleur.
+
+Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette
+musique frappait les nerfs avec une puissance irrésistible. On eût dit
+un de ces bruits mystérieux et inconnus de la nature qui étonnent et
+charment les animaux eux-mêmes, une plainte du vent dans les spirales
+sonores des rochers.
+
+Bientôt, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses,
+groupées comme une masse de fleurs dont bientôt les notes éparpillées
+comme des feuilles allaient sur la tête des assistants.
+
+Sur tous les visages que la surprise avait animés d'abord, se peignait
+peu à peu la satisfaction matérielle, caressée par tous ses endroits
+sensibles. L'âme cédait; elle sortait de ce refuge où elle se cache
+quand les maux du corps l'assiègent, et se répandant libre et joyeuse
+dans toute l'organisation, elle domptait la matière et se transformait.
+
+C'était le moment où chacun des malades avait pris dans ses doigts une
+tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette
+tringle sur sa poitrine, son coeur ou sa tête, siège plus spécial de la
+maladie.
+
+Qu'on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la
+souffrance et l'anxiété, qu'on se représente l'assoupissement égoïste de
+ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoupé de soupirs, qui
+pèse sur toute cette assemblée, et l'on aura l'idée la plus exacte
+possible de la scène que nous venons d'esquisser à deux tiers de siècle
+du jour où elle avait lieu.
+
+Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.
+
+Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:
+
+Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain,
+limite fort vénérée des gens de condition médiocre, mais toujours
+franchie par les très grands ou les très petits; les uns, disons-nous,
+véritables acteurs, n'étaient venus dans ce salon que pour être guéris,
+et ils essayaient de tout leur coeur d'arriver à ce but.
+
+Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune
+maladie, avaient pénétré dans la maison de Mesmer comme on entre dans un
+théâtre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet éprouvé
+quand on entourait le baquet enchanté, soit que, simples spectateurs,
+ils eussent voulu simplement étudier ce nouveau système physique, et ne
+s'occupassent que de regarder les malades et même ceux qui partageaient
+la cure en se portant bien.
+
+Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, liés à sa doctrine par
+la reconnaissance peut-être, on distinguait une jeune femme d'une belle
+taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui,
+soumise à l'action du fluide et s'appliquant à elle-même avec la tringle
+les plus fortes doses sur la tête et sur l'épigastre, commençait à
+rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses
+mains frissonnaient sous ces premières titillations nerveuses qui
+indiquent l'envahissement du fluide magnétique.
+
+Lorsque sa tête se renversait en arrière sur le dossier du fauteuil, les
+assistants pouvaient regarder tout à leur aise ce front pâle, ces lèvres
+convulsives, et ce beau cou marbré peu à peu par le flux et le reflux
+plus rapide du sang.
+
+Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec étonnement les
+yeux fixés sur cette jeune femme, deux ou trois têtes, s'inclinant l'une
+vers l'autre, se communiquaient une idée étrange sans doute qui
+redoublait l'attention réciproque de ces curieux.
+
+Au nombre de ces curieux était Mme de La Motte, qui, sans crainte d'être
+reconnue, ou s'inquiétant peu de l'être, tenait à la main le masque de
+satin qu'elle avait posé sur son visage pour traverser la foule.
+
+Au reste, par la façon dont elle s'était placée, elle échappait à peu
+près à tous les regards.
+
+Elle se tenait près de la porte, adossée à un pilastre, voilée par une
+draperie, et de là elle voyait tout sans être vue.
+
+Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus
+digne d'attention était sans doute la figure de cette jeune femme
+électrisée par le fluide mesmérien.
+
+En effet, cette figure l'avait tellement frappée, que depuis plusieurs
+minutes elle restait à sa place, fixée par une irrésistible avidité de
+voir et de savoir.
+
+--Oh! murmurait-elle sans détacher les yeux de la belle malade, c'est à
+n'en pas douter la dame de charité qui est venue chez moi l'autre soir,
+et qui est la cause singulière de tout l'intérêt que m'a témoigné Mgr de
+Rohan.
+
+Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, désireuse du hasard qui
+faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle
+s'approcha.
+
+Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa
+bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.
+
+Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'étaient pas tout à fait
+ces mains fines et effilées, ces mains d'une blancheur de cire que Mme
+de La Motte avait admirées chez elles quelques jours auparavant.
+
+La contagion de la crise fut électrique chez la plupart des malades, le
+cerveau s'était saturé de bruits et de parfums. Toute l'irritation
+nerveuse était sollicitée. Bientôt, hommes et femmes, entraînés par
+l'exemple de leur jeune compagne, se mirent à pousser des soupirs, des
+murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et têtes, entrèrent
+franchement et irrésistiblement dans cet accès auquel le maître avait
+donné le nom de crise.
+
+En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y eût vu
+entrer, sans que personne pût dire comment il y était entré.
+
+Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, était-il la
+vapeur embaumée et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours
+est-il qu'il se trouva là subitement, et que son habit lilas, doux et
+frais à l'oeil, sa belle figure pâle, intelligente et sereine, ne
+démentirent pas le caractère un peu divin de cette apparition.
+
+Il tenait à la main une longue baguette, appuyée ou plutôt trempée pour
+ainsi dire au fameux baquet.
+
+Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets
+accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades,
+qui commençaient à perdre l'équilibre sur leurs fauteuils, ils les
+transportèrent en moins d'une minute dans la salle voisine.
+
+Au moment où s'accomplissait cette opération, devenue intéressante par
+le paroxysme de béatitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune
+convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'était avancée avec les curieux
+jusqu'à cette nouvelle salle destinée aux malades, entendit un homme
+s'écrier:
+
+--Mais c'est elle, c'est bien elle!
+
+Mme de La Motte se préparait à demander à cet homme:
+
+--Qui, elle?
+
+Tout à coup, deux dames entrèrent au fond de la première salle, appuyées
+l'une sur l'autre et suivies, à une certaine distance, d'un homme qui
+avait tout l'extérieur d'un valet de confiance, bien qu'il fût déguisé
+sous un habit bourgeois.
+
+La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien
+la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.
+
+En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la
+convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.
+
+Aussitôt l'homme qui avait déjà dit: «C'est elle!» et qui se trouvait
+près de Mme de La Motte, s'écria d'une voix sourde et mystérieuse:
+
+--Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.
+
+À ce mot, Jeanne tressaillit.
+
+--La reine! s'écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.
+
+--La reine chez Mesmer!
+
+--La reine dans une crise! répétèrent d'autres voix.
+
+--Oh! disait l'un, c'est impossible.
+
+--Regardez, répondit l'inconnu avec tranquillité; connaissez-vous la
+reine, oui ou non?
+
+--En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est
+incroyable.
+
+Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant
+de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Opéra. Elle pouvait donc
+questionner sans risque.
+
+--Monsieur, demanda-t-elle à l'homme aux exclamations, lequel était un
+corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et
+singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?
+
+--Oh! madame, c'est à n'en pas douter, répondit celui-ci.
+
+--Et où cela?
+
+--Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins
+violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut modérer ses
+transports, c'est la reine.
+
+--Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette
+femme?
+
+--Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine,
+répliqua imperturbablement le personnage accusateur.
+
+Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la
+nouvelle dans les groupes.
+
+Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait
+l'épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte,
+qu'elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en
+attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non
+sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.
+
+À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames,
+qu'elle poussa un cri à son tour.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.
+
+Jeanne arracha vivement son masque.
+
+--Me reconnaissez-vous? dit-elle.
+
+La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.
+
+--Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.
+
+--Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.
+
+Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l'une contre
+l'autre avec effroi.
+
+Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.
+
+--Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.
+
+--Mais quand cela serait, madame, demanda l'aînée, pourquoi tant
+d'émotion?
+
+--Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.
+
+Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant
+suffisamment cachée sous sa coiffe.
+
+--De grâce! pas un instant à perdre, continua Jeanne.
+
+--Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.
+
+La reine mit machinalement le masque sur son visage.
+
+--Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.
+
+Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arrêtèrent
+qu'à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques
+secondes.
+
+--Mais enfin, dit la reine en respirant.
+
+--Votre Majesté n'a été vue de personne?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Tant mieux.
+
+--Mais enfin, m'expliquerez-vous...
+
+--Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand
+celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.
+
+--Encore, ce danger, quel est-il?
+
+--J'aurai l'honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour
+m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majesté
+peut être connue, remarquée.
+
+Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:
+
+--Oh! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi,
+je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à
+l'instant même.
+
+La princesse fit un geste suppliant.
+
+--Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.
+
+Puis, se retournant vers Mme de La Motte.
+
+--Vous m'avez demandé une audience? dit-elle.
+
+--J'aspire à l'honneur de donner à Votre Majesté l'explication de ma
+conduite.
+
+--Eh bien! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent;
+il sera prévenu.
+
+Et, se retournant vers la rue:
+
+--_Kommen Sie da_, _Weber_[4]! cria-t-elle en allemand.
+
+ [Note 4: «Venez ici, Weber».]
+
+Un carrosse s'approcha avec rapidité; les deux princesses s'y
+élancèrent.
+
+Mme de La Motte resta sur la porte jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de
+vue.
+
+--Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais
+pour la suite... réfléchissons.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Mademoiselle Oliva
+
+
+Pendant ce temps, l'homme qui avait signalé la prétendue reine aux
+regards des assistants frappait sur l'épaule d'un des spectateurs à
+l'oeil avide, à l'habit râpé.
+
+--Pour vous qui êtes journaliste, dit-il, le beau sujet d'article!
+
+--Comment cela?
+
+--En voulez-vous le sommaire?
+
+--Volontiers.
+
+--Le voici: «Du danger qu'il y a de naître sujet d'un pays dont le roi
+est gouverné par la reine, laquelle reine aime les crises.»
+
+Le gazetier se mit à rire.
+
+--Et la Bastille? dit-il.
+
+--Allons donc! Est-ce qu'il n'y a pas les anagrammes, à l'aide
+desquelles on évite tous les censeurs royaux? Je vous demande un peu si
+jamais un censeur vous interdira de raconter l'histoire du prince Silou
+et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec? Hein! qu'en
+dites-vous?
+
+--Oh! oui, s'écria le gazetier enflammé, l'idée est admirable.
+
+--Et je vous prie de croire qu'un chapitre intitulé: _Les crises de la
+princesse Etteniotna chez le fakir Remsem_ obtiendrait un joli succès
+dans les salons.
+
+--Je le crois comme vous.
+
+--Allez donc, et rédigez-nous cela de votre meilleure encre.
+
+Le gazetier serra la main de l'inconnu.
+
+--Vous enverrai-je quelques numéros? dit-il; je le ferai avec bien du
+plaisir, s'il vous plaît de me dire votre nom.
+
+--Certes, oui! L'idée me ravit, et exécutée par vous, elle gagnera cent
+pour cent. À combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets?
+
+--Deux mille.
+
+--Rendez-moi donc un service?
+
+--Volontiers.
+
+--Prenez ces cinquante louis et faites tirer à six mille.
+
+--Comment! monsieur; oh! mais vous me comblez... Que je sache au moins
+le nom d'un si généreux protecteur des lettres.
+
+--Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d'exemplaires
+à deux livres la pièce, dans huit jours, n'est-ce pas?
+
+--J'y travaillerai jour et nuit, monsieur.
+
+--Et que ce soit divertissant.
+
+--À faire rire aux larmes tout Paris, excepté une personne.
+
+--Qui pleurera jusqu'au sang, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur, que vous avez d'esprit!
+
+--Vous êtes bien bon. À propos, datez la publication de Londres.
+
+--Comme toujours.
+
+--Monsieur, je suis bien votre serviteur.
+
+Et le gros inconnu congédia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis
+en poche, s'enfuit léger comme un oiseau de mauvais augure.
+
+L'inconnu demeuré seul, ou plutôt sans compagnon, regarda encore, dans
+la salle des crises, la jeune femme dont l'extase avait fait place à une
+prostration absolue, et dont une femme de chambre affectée au service
+des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu
+indiscrètes.
+
+Il remarqua dans cette délicate beauté des traits fins et voluptueux, la
+grâce noble de ce sommeil abandonné; puis, revenant sur ses pas:
+
+«Décidément, dit-il, la ressemblance est effrayante. Dieu, qui l'a
+faite, avait ses desseins; il a condamné d'avance celle de là-bas, à qui
+celle-ci ressemble.»
+
+Au moment où il achevait de formuler cette pensée menaçante, la jeune
+femme se souleva lentement du milieu des coussins, et, s'aidant du bras
+d'un voisin réveillé déjà de l'extase, elle s'occupa de remettre un peu
+d'ordre dans sa toilette fort compromise.
+
+Elle rougit un peu de voir l'attention que les assistants lui donnaient,
+répondit avec une politesse coquette aux questions graves et avenantes à
+la fois de Mesmer; puis, étirant ses bras ronds et ses jolies jambes
+comme une chatte qui sort du sommeil, elle traversa les trois salons,
+récoltant, sans en perdre un seul, tous les regards, soit railleurs,
+soit convoiteurs, soit effarés, que lui envoyaient les assistants.
+
+Mais ce qui la surprit au point de la faire sourire, c'est qu'en passant
+devant un groupe chuchotant dans un coin du salon, elle essuya, au lieu
+d'oeillades mutines et de propos galants, une bordée de révérences si
+respectueuses que nul courtisan français n'en eût trouvé de plus
+guindées et de plus sévères pour saluer sa reine.
+
+Et réellement ce groupe stupéfait et révérencieux avait été composé à la
+hâte par cet inconnu infatigable qui, caché derrière eux, leur disait à
+demi voix:
+
+--N'importe, messieurs, n'importe, ce n'est pas moins la reine de
+France; saluons, saluons bas.
+
+La petite personne, objet de tant de respect, franchit avec une sorte
+d'inquiétude le dernier vestibule et arriva dans la cour.
+
+Là ses yeux fatigués cherchèrent un fiacre ou une chaise à porteurs:
+elle ne trouva ni l'un ni l'autre; seulement, au bout d'une minute
+d'indécision à peu près, lorsqu'elle posait déjà son pied mignon sur le
+pavé, un grand laquais s'approcha d'elle.
+
+--La voiture de madame! dit-il.
+
+--Mais, répliqua la jeune femme, je n'ai pas de voiture.
+
+--Madame est venue dans un fiacre?
+
+--Oui.
+
+--De la rue Dauphine?
+
+--Oui.
+
+--Je vais ramener madame chez elle.
+
+--Soit, ramenez-moi, dit la petite personne d'un air fort délibéré, sans
+avoir conservé plus d'une minute l'espèce d'inquiétude que l'imprévu de
+cette position eût causée à toute autre femme.
+
+Le laquais fit un signe auquel répondit aussitôt un carrosse de bonne
+apparence, qui vint recevoir la dame au péristyle.
+
+Le laquais releva le marchepied, cria au cocher:
+
+--Rue Dauphine!
+
+Les chevaux partirent avec rapidité; arrivés au Pont-Neuf, la petite
+dame, qui goûtait fort cette façon d'aller, comme dit La Fontaine,
+regrettait de ne pas loger au Jardin des Plantes.
+
+La voiture s'arrêta. Le marchepied s'abaissa; déjà le laquais bien
+appris tendait la main pour recevoir le passe-partout à l'aide duquel
+rentraient chez eux les habitants des trente mille maisons de Paris qui
+n'étaient pas des hôtels et qui n'avaient ni concierge ni suisse.
+
+Ce laquais ouvrit donc la porte pour ménager les doigts de la petite
+dame; puis, au moment où celle-ci pénétrait dans l'allée sombre, il
+salua et referma la porte.
+
+Le carrosse se remit à rouler et disparut.
+
+--En vérité! s'écria la jeune femme, voilà une agréable aventure. C'est
+bien galant de la part de M. de Mesmer. Oh! que je suis fatiguée. Il
+aura prévu cela. C'est un bien grand médecin.
+
+En disant ces mots, elle était arrivée au deuxième étage de la maison,
+sur un palier commandé par deux portes.
+
+Aussitôt qu'elle eut frappé, une vieille lui ouvrit.
+
+--Oh! bonsoir, mère; le souper est-il prêt?
+
+--Oui, et même il refroidit.
+
+--Est-il là, _lui_?
+
+--Non, pas encore; mais le monsieur y est.
+
+--Quel monsieur?
+
+--Celui auquel vous avez besoin de parler ce soir.
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous.
+
+Ce colloque avait lieu dans une espèce de petite antichambre vitrée, qui
+séparait le palier d'une grande chambre donnant sur la rue.
+
+Au travers du vitrage, on voyait distinctement la lampe qui éclairait
+cette chambre, dont l'aspect était, sinon satisfaisant, du moins
+supportable.
+
+De vieux rideaux, d'une soie jaune, que le temps avait veinés et
+blanchis par places, quelques chaises de velours d'Utrecht vert à côtes,
+et un grand chiffonnier à douze tiroirs, en marqueterie, un vieux sofa
+jaune, telles étaient les magnificences de l'appartement.
+
+Elle ne reconnut pas cet homme, mais nos lecteurs le reconnaîtront bien;
+c'était celui qui avait ameuté les curieux sur le passage de la
+prétendue reine, l'homme aux cinquante louis donnés pour le pamphlet.
+
+Un cartel meublait la cheminée, flanqué de deux potiches bleu-Japon
+visiblement fêlées.
+
+La jeune femme ouvrit brusquement la porte vitrée et vint jusqu'au sofa,
+sur lequel elle vit assis fort tranquillement un homme d'une bonne mine,
+gras plutôt que maigre, qui jouait d'une fort belle main blanche avec un
+très riche jabot de dentelle.
+
+La jeune femme n'eut pas le temps de commencer l'entretien.
+
+Ce singulier personnage fit une espèce de salut, moitié mouvement,
+moitié inclination, et attachant sur son hôtesse un regard brillant et
+plein de bienveillance:
+
+--Je sais, dit-il, ce que vous allez me demander; mais je vous répondrai
+mieux en vous questionnant moi-même. Vous êtes Mlle Oliva?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Charmante femme très nerveuse et très éprise du système de M. Mesmer.
+
+--J'arrive de chez lui.
+
+--Fort bien! cela ne vous explique pas, à ce que me disent vos beaux
+yeux, pourquoi vous me trouvez sur votre sofa, et voilà ce que vous
+désirez plus particulièrement connaître?
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur.
+
+--Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir; si vous restiez debout,
+je serais forcé de me lever aussi; alors nous ne causerions plus
+commodément.
+
+--Vous pouvez vous flatter d'avoir des manières fort extraordinaires,
+répliqua la jeune femme que nous appellerons désormais Mlle Oliva,
+puisqu'elle daignait répondre à ce nom.
+
+--Mademoiselle, je vous ai vue tout à l'heure chez M. Mesmer; je vous ai
+trouvée telle que je vous souhaitais.
+
+--Monsieur!
+
+--Oh! ne vous alarmez pas, mademoiselle; je ne vous dis pas que je vous
+ai trouvée charmante; non, cela vous ferait l'effet d'une déclaration
+d'amour, et telle n'est pas mon intention. Ne vous reculez pas, je vous
+prie, vous allez me forcer de crier comme un sourd.
+
+--Que voulez-vous, alors? fit naïvement Oliva.
+
+--Je sais, continua l'inconnu, que vous êtes habituée à vous entendre
+dire que vous êtes belle; moi, je le pense; d'ailleurs, j'ai autre chose
+à vous proposer.
+
+--Monsieur, en vérité, vous me parlez sur un ton...
+
+--Ne vous effarouchez donc pas avant de m'avoir entendu... Est-ce qu'il
+y a quelqu'un de caché, ici?
+
+--Personne n'est caché, monsieur, mais enfin...
+
+--Alors, si personne n'est caché, ne nous gênons pas pour parier... Que
+diriez-vous d'une petite association entre nous?
+
+--Une association... Vous voyez bien...
+
+--Voilà encore que vous confondez. Je ne vous dis pas liaison, je vous
+dis association. Je ne vous dis pas amour, je vous dis affaires.
+
+--Quelle sorte d'affaires? demanda Oliva, dont la curiosité se
+trahissait par un véritable ébahissement.
+
+--Qu'est-ce que vous faites toute la journée?
+
+--Mais...
+
+--Ne craignez point; je ne suis point pour vous blâmer; dites-moi ce
+qu'il vous plaira.
+
+--Je ne fais rien, ou du moins je fais le moins possible.
+
+--Vous êtes paresseuse.
+
+--Oh!
+
+--Très bien.
+
+--Ah! vous dites très bien.
+
+--Sans doute. Qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous soyez
+paresseuse? Aimez-vous à vous promener?
+
+--Beaucoup.
+
+--À courir les spectacles, les bals?
+
+--Toujours.
+
+--À bien vivre?
+
+--Surtout.
+
+--Si je vous donnais vingt-cinq louis par mois, me refuseriez-vous?
+
+--Monsieur!
+
+--Ma chère demoiselle Oliva, voilà que vous recommencez à douter. Il
+était pourtant convenu que vous ne vous effaroucheriez pas. J'ai dit
+vingt cinq louis comme j'aurais dit cinquante.
+
+--J'aimerais mieux cinquante que vingt-cinq; mais ce que j'aime encore
+mieux que cinquante, c'est le droit de choisir mon amant.
+
+--Morbleu! je vous ai déjà dit que je ne voulais pas être votre amant.
+Tenez-vous donc l'esprit en repos.
+
+--Alors, morbleu! aussi, que voulez-vous que je fasse pour gagner vos
+cinquante louis?
+
+--Avons-nous dit cinquante?
+
+--Oui.
+
+--Soit, cinquante. Vous me recevrez chez vous, vous ferez le meilleur
+visage possible, vous me donnerez le bras quand je le désirerai, vous
+m'attendrez où je vous dirai de m'attendre.
+
+--Mais j'ai un amant, monsieur.
+
+--Eh bien! après?
+
+--Comment, après?
+
+--Oui... chassez-le, pardieu!
+
+--Oh! l'on ne chasse pas Beausire comme on veut.
+
+--Voulez-vous que je vous y aide?
+
+--Non, je l'aime.
+
+--Oh!
+
+--Un peu.
+
+--C'est précisément trop.
+
+--C'est comme cela.
+
+--Alors, passe pour le Beausire.
+
+--Vous êtes commode, monsieur.
+
+--À charge de revanche; les conditions vous vont-elles?
+
+--Elles me vont si vous me les avez dites au complet.
+
+--Écoutez donc, ma chère, j'ai dit tout ce que j'ai à dire pour le
+moment.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur! Mais, cependant, vous comprenez une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que si, par hasard, j'avais besoin que vous fussiez réellement
+ma maîtresse...
+
+--Ah! voyez-vous. On n'a jamais besoin de cela, monsieur.
+
+--Mais de le paraître.
+
+--Oh! pour cela, passe encore.
+
+--Eh bien! c'est dit.
+
+--Tope.
+
+--Voici le premier mois d'avance.
+
+Il lui tendit un rouleau de cinquante louis, sans même effleurer le bout
+de ses doigts. Et, comme elle hésitait, il le lui glissa dans la poche
+de sa robe, sans même frôler de la main cette hanche si ronde et si
+mobile que les fins gourmets de l'Espagne ne l'eussent pas dédaignée
+comme lui.
+
+À peine l'or avait-il touché le fond de la poche, que deux coups secs,
+frappés à la porte de la rue, firent bondir Oliva vers la fenêtre.
+
+--Bon Dieu! s'écria-t-elle, sauvez-vous vite, c'est lui.
+
+--Lui. Qui?
+
+--Beausire... mon amant... Remuez-vous donc, monsieur.
+
+--Ah! ma foi! tant pis!
+
+--Comment, tant pis! Mais il va vous mettre en pièces.
+
+--Bah!
+
+--Entendez-vous comme il frappe; il va enfoncer la porte.
+
+--Faites-lui ouvrir. Que diable! aussi, pourquoi ne lui donnez-vous pas
+de passe-partout?
+
+Et l'inconnu s'étendit sur le sofa en disant tout bas:
+
+--Il faut que je voie ce drôle et que je le juge.
+
+Les coups continuaient, ils s'entrecoupaient d'affreux jurons qui
+montaient bien plus haut que le deuxième étage.
+
+--Allez, mère, allez ouvrir, dit Oliva toute furieuse. Et quant à vous,
+monsieur, tant pis s'il vous arrive un malheur.
+
+--Comme vous dites, tant pis! répliqua l'impassible inconnu sans bouger
+du sofa.
+
+Oliva écoutait, palpitante, sur le palier.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+M. Beausire
+
+
+Oliva se jeta au-devant d'un homme furieux qui, les deux mains étendues,
+le visage pâle, les habits en désordre, faisait invasion dans
+l'appartement en poussant de rauques imprécations.
+
+--Beausire! voyons! Beausire, dit-elle d'une voix qui n'était pas assez
+épouvantée pour faire tort au courage de cette femme.
+
+--Lâchez-moi! cria le nouveau venu en se débarrassant avec brutalité des
+étreintes d'Oliva.
+
+Et il se mit à continuer sur un ton progressif:
+
+--Ah! c'est parce qu'il y avait ici un homme qu'on ne m'ouvrait pas la
+porte! Ah! ah!
+
+L'inconnu, nous le savons, était demeuré sur le sofa dans une attitude
+calme et immobile, que M. Beausire dut prendre peur de l'indécision ou
+même de l'effroi.
+
+Il arriva en face de l'homme avec des grincements de dents de mauvais
+augure.
+
+--Je suppose que vous me répondrez, monsieur?
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, mon cher monsieur
+Beausire? répliqua l'inconnu.
+
+--Que faites-vous ici? et d'abord qui êtes-vous?
+
+--Je suis un homme très tranquille à qui vous faites des yeux
+effrayants, et puis je causais avec madame en tout bien tout honneur.
+
+--Mais oui, certainement, murmura Oliva, en tout bien tout honneur.
+
+--Tâchez de vous taire, vous, vociféra Beausire.
+
+--Là, là! dit l'inconnu, ne rudoyez pas ainsi madame qui est
+parfaitement innocente; et si vous avez de la mauvaise humeur...
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Il aura perdu au jeu, dit à demi-voix Oliva.
+
+--Je suis dépouillé, mort de tous les diables! hurla Beausire.
+
+--Et vous ne seriez pas fâché de dépouiller un peu quelqu'un, dit en
+riant l'inconnu; cela se conçoit, cher monsieur Beausire.
+
+--Trêve de mauvaises plaisanteries, vous! et faites-moi le plaisir de
+déguerpir d'ici.
+
+--Oh! monsieur Beausire, de l'indulgence!
+
+--Mort de tous les diables de l'enfer! levez-vous et partez, ou je brise
+le sofa et tout ce qu'il y a dessus.
+
+--Vous ne m'aviez pas dit, mademoiselle, que M. Beausire avait de ces
+lunes rousses. Tudieu! quelle férocité!
+
+Beausire, exaspéré, fit un grand mouvement de comédie, et, pour tirer
+l'épée, décrivit avec ses bras et la lame un cercle d'au moins dix pieds
+de circonférence.
+
+--Encore un coup, dit-il, levez-vous, ou sinon je vous cloue sur le
+dossier.
+
+--En vérité, on n'est pas plus désagréable, répondit l'inconnu en
+faisant doucement, et de sa seule main gauche, sortir du fourreau la
+petite épée qu'il avait mise en verrou, derrière lui, sur le sofa.
+
+Oliva poussa des cris perçants.
+
+--Ah! mademoiselle, mademoiselle, taisez-vous, dit l'homme tranquille
+qui avait enfin l'épée au poing sans s'être levé de son siège;
+taisez-vous, car il arrivera deux choses: la première, c'est que vous
+étourdirez M. Beausire et qu'il se fera embrocher; la seconde, c'est que
+le guet montera, vous frappera, et vous mènera droit à Saint-Lazare.
+
+Oliva remplaça les cris par une pantomime des plus expressives.
+
+Ce spectacle était curieux. D'un côté, M. Beausire débraillé, aviné,
+tremblant de rage, bourrait de coups droits sans portée, sans tactique,
+à un adversaire impénétrable.
+
+De l'autre, un homme assis sur le sofa, une main le long du genou,
+l'autre armée, parant avec agilité, sans secousses, et riant de façon à
+épouvanter Saint-Georges lui-même.
+
+L'épée de Beausire n'avait pu, un seul instant, garder la ligne,
+ballottée qu'elle était toujours par les parades de l'adversaire.
+
+Beausire commençait à se fatiguer, à souffler, mais la colère avait fait
+place à une terreur involontaire; il réfléchissait que si cette épée
+complaisante voulait s'allonger, se fendre dans un dégagement, c'en
+était fait de lui, Beausire. L'incertitude le prit, il rompit et ne
+donna plus que sur le faible de l'épée de l'adversaire. Celui-ci le prit
+vigoureusement en tierce, lui enleva l'épée de la main, et la fit voler
+comme une plume.
+
+L'épée fila par la chambre, traversa une vitre de la fenêtre et disparut
+au dehors.
+
+Beausire ne savait plus quelle contenance garder.
+
+--Eh! monsieur Beausire, dit l'inconnu, prenez donc garde, si votre épée
+tombe par la pointe, et qu'il passe quelqu'un dessous, voilà un homme
+mort!
+
+Beausire, rappelé à lui, courut à la porte et se précipita par les
+montées pour rattraper son arme et prévenir un malheur qui l'eût
+brouillé avec la police.
+
+Pendant ce temps, Oliva saisit la main du vainqueur et lui dit:
+
+--Oh! monsieur, vous êtes très brave; mais M. Beausire est traître, et
+puis vous me compromettrez en restant; lorsque vous serez parti,
+certainement il me battra.
+
+--Je reste alors.
+
+--Non, non, par grâce; quand il me bat, je le bats aussi, et je suis
+toujours la plus forte; mais c'est parce que je n'ai rien à ménager.
+Retirez-vous, je vous prie.
+
+--Faites donc bien attention à une chose, ma toute belle; c'est que si
+je pars, je le trouverai en bas ou me guettant dans l'escalier; on se
+rebattra; sur un escalier on ne pare pas toujours double contre de
+quarte, double contre de tierce et demi-cercle, comme sur un canapé.
+
+--Alors?
+
+--Alors, je tuerai maître Beausire ou il me tuera.
+
+--Grand Dieu! c'est vrai; nous aurions un bel esclandre dans la maison.
+
+--C'est à éviter; donc, je reste.
+
+--Pour l'amour du Ciel! sortez: vous monterez à l'étage supérieur
+jusqu'à ce qu'il soit rentré. Lui, croyant vous retrouver ici, ne
+cherchera nulle part. Une fois qu'il aura mis le pied dans
+l'appartement, vous m'entendrez fermer la porte à double tour. C'est moi
+qui aurai emprisonné mon homme et mis la clef dans ma poche. Prenez
+alors votre retraite pendant que je me battrai courageusement pour
+occuper le temps.
+
+--Vous êtes une charmante fille; au revoir.
+
+--Au revoir! quand cela?
+
+--Cette nuit, s'il vous plaît.
+
+--Comment! cette nuit! Êtes-vous fou?
+
+--Pardi! oui, cette nuit. Est-ce qu'il n'y a pas bal à l'Opéra, ce soir?
+
+--Songez donc qu'il est déjà minuit.
+
+--Je le sais bien, mais que m'importe?
+
+--Il faut des dominos.
+
+--Beausire en ira chercher, si vous avez su le battre.
+
+--Vous avez raison, dit Oliva en riant.
+
+--Et voilà dix louis pour les costumes, dit l'inconnu en riant aussi.
+
+--Adieu! adieu! Merci!
+
+Et elle le poussa vers le palier.
+
+--Bon! il referme la porte d'en bas, dit l'inconnu.
+
+--Ce n'est qu'un pêne et un verrou à l'intérieur. Adieu! Il monte.
+
+--Mais si par hasard vous étiez battue, vous, comment me le ferez-vous
+dire?
+
+Elle réfléchit.
+
+--Vous devez avoir des valets? dit-elle.
+
+--Oui, j'en mettrai un sous vos fenêtres.
+
+--Très bien, et il regardera en l'air jusqu'à ce qu'il lui tombe un
+petit billet sur le nez.
+
+--Soit. Adieu.
+
+L'inconnu monta aux étages supérieurs. Rien n'était plus facile,
+l'escalier était sombre, et Oliva, en interpellant à haute voix
+Beausire, couvrait le bruit des pas de son nouveau complice.
+
+--Arriverez-vous, enragé! criait-elle à Beausire, qui ne remontait pas
+sans faire de sérieuses réflexions sur la supériorité morale et physique
+de cet intrus, si insolemment emménagé dans le domicile d'autrui.
+
+Il parvint cependant à l'étage où l'attendait Oliva. Il avait l'épée au
+fourreau, il ruminait un discours.
+
+Oliva le prit par les épaules, le poussa dans l'antichambre, et referma
+la porte à double tour comme elle l'avait promis.
+
+L'inconnu, en se retirant, put entendre le commencement d'une lutte dans
+laquelle brillaient par leur son éclatant, comme des cuivres dans
+l'orchestre, ces sortes de horions qui s'appellent vulgairement et par
+onomatopée des claques.
+
+Aux claques se mêlaient des cris et des reproches. La voix de Beausire
+tonnait, celle d'Oliva étonnait. Qu'on nous passe ce mauvais jeu de
+mots, car il rend au complet notre idée.
+
+«En effet, disait l'inconnu en s'éloignant, on n'eût jamais pu croire
+que cette femme, si stupéfiée tout à l'heure par l'arrivée du maître,
+possédât une pareille faculté de résistance.»
+
+L'inconnu ne perdit pas de temps à suivre la fin de la scène.
+
+«Il y a trop de chaleur au début, dit-il, pour que le dénouement soit
+éloigné.»
+
+Il tourna l'angle de la petite rue d'Anjou-Dauphine, dans laquelle il
+trouva son carrosse qui l'attendait, et qui s'était remisé à reculons
+dans cette ruelle.
+
+Il dit un mot à un de ses gens, qui se détacha, vint prendre position en
+face des fenêtres d'Oliva, et se blottit dans l'ombre épaisse d'une
+petite arcade surplombant l'allée d'une maison antique.
+
+Ainsi placé, l'homme, qui voyait les fenêtres éclairées, put juger par
+la mobilité des silhouettes de tout ce qui se passait dans l'intérieur.
+
+Ces images, d'abord très agitées, finirent par se calmer un peu. Enfin,
+il n'en resta plus qu'une.
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+L'or
+
+
+Voici ce qui s'était passé derrière ces rideaux:
+
+D'abord, Beausire avait été surpris de voir fermer cette porte au
+verrou.
+
+Ensuite surpris d'entendre crier si haut Mlle Oliva.
+
+Enfin, plus surpris encore d'entrer dans la chambre et de n'y plus
+trouver son farouche rival.
+
+Perquisitions, menaces, appel, puisque l'homme se cachait, c'est qu'il
+avait peur; s'il avait peur, c'est que Beausire triomphait.
+
+Oliva le força de cesser ses recherches et de répondre à ses
+interrogations.
+
+Beausire, un peu rudoyé, prit le haut ton à son tour.
+
+Oliva, qui savait ne plus être coupable, puisque le corps du délit avait
+disparu, _Quia corpus delicti aberat_, comme dit le texte; Oliva cria si
+haut que, pour la faire taire, Beausire lui appliqua la main sur la
+bouche, ou voulut la lui appliquer.
+
+Mais il se trompa; Oliva comprit autrement le geste tout persuasif et
+conciliateur de Beausire. À cette main rapide qui se dirigeait vers son
+visage, elle opposa une main aussi adroite, aussi légère que l'était
+naguère l'épée de l'inconnu.
+
+Cette main para quarte et tierce subitement et se porta en avant, à
+fond, et frappa sur la joue de Beausire.
+
+Beausire riposta par une flanconade de la main droite un coup qui
+abattit les deux mains d'Oliva, et lui fit rougir la joue gauche avec un
+bruit scandaleux.
+
+C'était le passage de la conversation qu'avait saisi l'inconnu au moment
+de son départ.
+
+Une explication commencée de la sorte amène vite, disons-nous, un
+dénouement; toutefois, un dénouement, si bon qu'il soit à présenter, a
+besoin, pour être dramatique, d'une foule de préparations.
+
+Oliva répondit au soufflet de Beausire par un projectile lourd et
+dangereux: une cruche de faïence; Beausire riposta au projectile par le
+moulinet d'une canne, qui brisa plusieurs tasses, écorna une bougie et
+finit par rencontrer l'épaule de la jeune femme.
+
+Celle-ci, furieuse, bondit sur Beausire et l'étreignit au gosier. Force
+fut au malheureux Beausire de saisir ce qu'il put trouver de la
+menaçante Oliva.
+
+Il déchira une robe. Oliva, sensible à cet affront et à cette perte,
+lâcha prise et envoya Beausire rouler au milieu de la chambre. Il se
+releva écumant.
+
+Mais comme la valeur d'un ennemi se mesure sur la défense, et que la
+défense se fait toujours respecter, même du vainqueur, Beausire, qui
+avait conçu beaucoup de respect pour Oliva, reprit la conversation
+verbale où il l'avait laissée.
+
+--Vous êtes, dit-il, une méchante créature; vous me ruinez.
+
+--C'est vous qui me ruinez, dit Oliva.
+
+--Oh! je la ruine. Elle n'a rien.
+
+--Dites que je n'ai plus rien. Dites que vous avez vendu et mangé, bu ou
+joué tout ce que j'avais.
+
+--Et vous osez me reprocher ma pauvreté.
+
+--Pourquoi êtes-vous pauvre? C'est un vice.
+
+--Je vous corrigerai de tous les vôtres d'un seul coup.
+
+--En me battant?
+
+Et Oliva brandit une pincette fort lourde dont l'aspect fit reculer
+Beausire.
+
+--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de prendre des amants.
+
+--Et vous, comment appelez-vous toutes ces misérables qui s'asseyent à
+vos côtés dans les tripots où vous passez vos jours et vos nuits?
+
+--Je joue pour vivre.
+
+--Et vous y réussissez joliment; nous mourons de faim; charmante
+industrie, ma foi!
+
+--Et vous, avec la vôtre, vous êtes forcée de pleurer quand on vous
+déchire une robe, parce que vous n'avez pas le moyen d'en acheter une
+autre. Belle industrie, pardieu!
+
+--Meilleure que la vôtre! s'écria Oliva furieuse, et en voici la preuve!
+
+Et elle saisit dans sa poche une poignée d'or qu'elle jeta tout au
+travers de la chambre.
+
+Les louis se mirent à rouler sur leurs disques et à trembler sur leurs
+faces, les uns se cachant sous les meubles, les autres continuant leurs
+évolutions sonores jusque sous les portes. Les autres enfin,
+s'arrêtaient à plat, fatigués, et faisant reluire leurs effigies comme
+des paillettes de feu.
+
+Lorsque Beausire entendit cette pluie métallique tinter sur le bois des
+meubles et sur le carreau de la chambre, il fut saisi comme d'un
+vertige, nous devrions plutôt dire comme d'un remords.
+
+--Des louis, des doubles louis! s'écria-t-il atterré.
+
+Oliva tenait dans sa main une autre poignée de ce métal. Elle le lança
+dans le visage et les mains ouvertes de Beausire, qui en fut aveuglé.
+
+--Oh! oh! fit-il encore. Est-elle riche, cette Oliva!
+
+--Voilà ce que me rapporte mon industrie, répliqua cyniquement la
+créature en repoussant à la fois d'un grand coup de sa mule, et l'or qui
+jonchait le plancher, et Beausire qui s'agenouillait pour ramasser l'or.
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit, disait Beausire pantelant de joie.
+
+--Misérable, grommela Oliva.
+
+--Dix-neuf, vingt et un, vingt-deux.
+
+--Lâche.
+
+--Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-six.
+
+--Infâme.
+
+Soit qu'il eût entendu, soit qu'il eût rougi sans entendre, Beausire se
+releva.
+
+--Ainsi, dit-il, d'un ton si sérieux que rien ne pouvait en égaler le
+comique, ainsi, mademoiselle, vous faisiez des économies en me privant
+du nécessaire?
+
+Oliva, confondue, ne trouva rien à répondre.
+
+--Ainsi, continua le drôle, vous me laissez courir avec des bas fanés,
+avec un chapeau roux, avec des doublures sciées et éventrées, tandis que
+vous gardez des louis dans votre cassette. D'où viennent ces louis? de
+la vente que je fis de mes hardes en associant ma triste destinée à la
+vôtre.
+
+--Coquin! murmura tout bas Oliva.
+
+Et elle lui lança un regard plein de mépris. Il ne s'en effaroucha pas.
+
+--Je vous pardonne, dit-il, non pas votre avarice, mais votre économie.
+
+--Et vous vouliez me tuer tout à l'heure!
+
+--J'avais raison tout à l'heure, j'aurais tort à présent.
+
+--Pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce qu'à présent, vous êtes une vraie ménagère, vous rapportez au
+ménage.
+
+--Je vous dis que vous êtes un misérable.
+
+--Ma petite Oliva!
+
+--Et que vous allez me rendre cet or.
+
+--Oh! ma chérie!
+
+--Vous allez me le rendre, sinon je vous passe votre épée au travers du
+corps.
+
+--Oliva!
+
+--C'est oui ou non?
+
+--C'est non, Oliva; je ne consentirai jamais que tu me traverses le
+corps.
+
+--Ne remuez pas, ou vous être traversé. L'argent.
+
+--Donne-le-moi.
+
+--Ah! lâche! ah! créature avilie! vous mendiez, vous sollicitez les
+bienfaits de ma mauvaise conduite! Ah! voilà ce qu'on appelle un homme!
+je vous ai toujours méprisés, tous méprisés, entendez-vous? plus encore
+celui qui donne que celui qui reçoit.
+
+--Celui qui donne, repartit gravement Beausire, peut donner, il est
+heureux. Moi aussi, je vous ai donné, Nicole.
+
+--Je ne veux pas qu'on m'appelle Nicole.
+
+--Pardon, Oliva. Je disais donc que je vous avais donné lorsque je
+pouvais.
+
+--Belles largesses! des boucles d'argent, six louis d'or, deux robes de
+soie, trois mouchoirs brodés.
+
+--C'est beaucoup pour un soldat.
+
+--Taisez-vous; ces boucles, vous les aviez volées à quelque autre pour
+me les offrir; ces louis d'or, on vous les avait prêtés, vous ne les
+avez jamais rendus; les robes de soie...
+
+--Oliva! Oliva!
+
+--Rendez-moi mon argent.
+
+--Que veux-tu en retour?
+
+--Le double.
+
+--Eh bien! soit, dit le coquin avec gravité. Je vais aller jouer rue de
+Bussy; je te rapporte, non pas le double, mais le quintuple.
+
+Il fit deux pas vers la porte. Elle le saisit par la basque de son habit
+trop mûr.
+
+--Allons, bien! fit-il, l'habit est déchiré.
+
+--Tant mieux, vous en aurez un neuf.
+
+--Six louis! Oliva, six louis. Heureusement que, rue de Bussy, les
+banquiers et les pontes ne sont pas rigoureux sur l'article de la
+toilette.
+
+Oliva saisit tranquillement l'autre basque de l'habit et l'arracha.
+Beausire devint furieux.
+
+--Mort de tous les diables! s'écria-t-il, tu vas te faire tuer.
+Voilà-t-il pas que la drôlesse me déshabille. Je ne puis plus sortir
+d'ici, moi.
+
+--Au contraire, vous allez sortir tout de suite.
+
+--Ce serait curieux, sans habit.
+
+--Vous mettrez la redingote d'hiver.
+
+--Trouée, rapiécée!
+
+--Vous ne la mettrez pas, si cela vous plaît mieux, mais vous sortirez.
+
+--Jamais.
+
+Oliva prit dans sa poche ce qui lui restait d'or, une quarantaine de
+louis environ, et les fit sauter entre ses deux mains rassemblées.
+
+Beausire faillit devenir fou; il s'agenouilla encore une fois.
+
+--Ordonne, dit-il, ordonne.
+
+--Vous allez courir au Capucin-Magique, rue de Seine, on y vend des
+dominos pour le bal masqué.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous m'en achèterez un complet, masque et bas pareils.
+
+--Bon.
+
+--Pour vous, un noir; pour moi, un blanc de satin.
+
+--Oui.
+
+--Et je ne vous donne que vingt minutes pour cela.
+
+--Nous allons au bal?
+
+--Au bal.
+
+--Et tu me conduis au boulevard souper?
+
+--Certes; mais à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Si vous êtes obéissant.
+
+--Oh! toujours, toujours.
+
+--Allons donc, montrez votre zèle.
+
+--Je cours.
+
+--Comment, vous n'êtes pas encore parti?
+
+--Mais la dépense...
+
+--Vous avez vingt-cinq louis.
+
+--Comment, j'ai vingt-cinq louis! Et où prenez-vous cela?
+
+--Mais ceux que vous avez ramassés.
+
+--Oliva, Oliva, ce n'est pas bien.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Oliva, vous me les aviez donnés.
+
+--Je ne dis pas que vous ne les aurez pas; mais si je vous les donnais à
+présent, vous ne reviendriez pas. Allez donc, et revenez vite.
+
+--Elle a, pardieu! raison, dit le coquin un peu confus. C'était mon
+intention de ne pas revenir.
+
+--Vingt-cinq minutes, entendez-vous? cria-t-elle.
+
+--J'obéis.
+
+C'est à ce moment que le valet placé en embuscade dans la niche située
+en face des fenêtres vit un des deux interlocuteurs disparaître.
+
+C'était M. Beausire, lequel sortit avec un habit sans basque, derrière
+lequel l'épée se balançait insolemment, tandis que la chemise
+boursouflait sous la veste comme au temps de Louis XIII.
+
+Tandis que le vaurien gagnait du côté de la rue de Seine, Oliva écrivit
+rapidement sur un papier ces mots, qui résumaient tout l'épisode:
+
+«La paix est signée, le partage est fait, le bal adopté. À deux heures,
+nous serons à l'Opéra. J'aurai un domino blanc, et sur l'épaule gauche
+un ruban de soie bleue.»
+
+Oliva roula le papier autour d'un débris de la cruche de faïence,
+aventura la tête par la fenêtre, et jeta le billet dans la rue.
+
+Le valet fondit sur sa proie, la ramassa et s'enfuit.
+
+Il est à peu près certain que M. Beausire ne resta pas plus de trente
+minutes à revenir, suivi de deux garçons tailleurs qui apportaient, au
+prix de dix-huit louis, deux dominos d'un goût exquis, comme on les
+faisait au Capucin-Magique, chez le bon faiseur, fournisseur de Sa
+Majesté la reine et des dames d'honneur.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+La petite maison
+
+
+Nous avons laissé Mme de La Motte sur la porte de l'hôtel, suivant des
+yeux la voiture de la reine, qui disparaissait rapidement.
+
+Quand sa forme cessa d'être visible, quand son roulement cessa d'être
+distinct, Jeanne remonta à son tour dans sa remise, et rentra chez elle
+pour prendre un domino et un autre masque, et pour voir en même temps si
+rien de nouveau ne s'était passé à son domicile.
+
+Mme de La Motte s'était promis, pour cette bienheureuse nuit, un
+rafraîchissement à toutes les émotions du jour. Elle avait résolu, une
+fois, en femme forte qu'elle était, de faire le garçon, comme on dit
+vulgairement ou expressivement, et de s'en aller en conséquence respirer
+toute seule les délices de l'imprévu.
+
+Mais un contretemps l'attendait au premier pas qu'elle faisait dans
+cette route si séduisante pour les imaginations vives et longtemps
+contenues.
+
+En effet, un grison l'attendait chez le concierge.
+
+Ce grison appartenait à M. le prince de Rohan, et était porteur, de la
+part de Son Éminence, d'un billet conçu en ces termes:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«Vous n'avez pas oublié sans doute que nous avons des affaires à régler
+ensemble. Peut-être avez-vous la mémoire brève; moi je n'oublie jamais
+ce qui m'a plu.
+
+«J'ai l'honneur de vous attendre là où le porteur vous conduira, si vous
+le voulez bien.»
+
+La lettre était signée de la croix pastorale.
+
+Mme de La Motte, d'abord contrariée de ce contretemps, réfléchit un
+instant et prit son parti avec cette rapidité de décision qui la
+caractérisait.
+
+--Montez avec mon cocher, dit-elle au grison, ou donnez-lui l'adresse.
+
+Le grison monta avec le cocher, Mme de La Motte dans la voiture.
+
+Dix minutes suffirent pour mener la comtesse à l'entrée du faubourg
+Saint-Antoine, dans un renfoncement nouvellement aplani, où de grands
+arbres, vieux comme le faubourg lui-même, cachaient à tous les yeux une
+de ces jolies maisons bâties sous Louis XV, avec le goût extérieur du
+XVIème siècle et le confort incomparable du XVIIIème.
+
+--Oh! oh! une petite maison, murmura la comtesse: c'est bien naturel de
+la part d'un grand prince, mais bien humiliant pour une Valois. Enfin!
+
+Ce mot, dont la résignation a fait un soupir ou l'impatience une
+exclamation, décelait tout ce qui sommeillait de dévorante ambition et
+de folle convoitise dans son esprit.
+
+Mais elle n'eut pas plutôt dépassé le seuil de l'hôtel que sa résolution
+était prise.
+
+On la mena de chambre en chambre, c'est-à-dire de surprises en
+surprises, jusqu'à une petite salle à manger du goût le plus exquis.
+
+Elle y trouva le cardinal seul et l'attendant.
+
+Son Éminence feuilletait des brochures qui ressemblaient fort à une
+collection de ces pamphlets qui pleuvaient par milliers à cette époque,
+quand le vent venait d'Angleterre ou de la Hollande.
+
+À sa vue, il se leva.
+
+--Ah! vous voici; merci, madame la comtesse, dit-il.
+
+Et il s'approcha pour lui baiser la main.
+
+La comtesse recula d'un air dédaigneux et blessé.
+
+--Quoi donc! fit le cardinal, et qu'avez-vous, madame?
+
+--Vous n'êtes pas accoutumé, n'est-ce pas, monseigneur, à voir une
+pareille figure aux femmes à qui Votre Éminence fait l'honneur de les
+appeler ici?
+
+--Oh! madame la comtesse.
+
+--Nous sommes dans votre petite maison, n'est-ce pas, monseigneur? dit
+la comtesse en jetant autour d'elle un regard dédaigneux.
+
+--Mais, madame...
+
+--J'espérais, monseigneur, que Votre Éminence daignerait se rappeler
+dans quelle condition je suis née. J'espérais que Votre Éminence
+daignerait se souvenir que si Dieu m'a faite pauvre, il m'a laissé au
+moins l'orgueil de mon rang.
+
+--Allons, allons, comtesse, je vous avais prise pour une femme d'esprit,
+dit le cardinal.
+
+--Vous appelez femme d'esprit, à ce qu'il paraît, monseigneur, toute
+femme indifférente, qui rit à tout, même au déshonneur; à ces femmes,
+j'en demande pardon à Votre Éminence, j'ai pris l'habitude, moi, de
+donner un autre nom.
+
+--Non pas, comtesse, vous vous trompez: j'appelle femme d'esprit toute
+femme qui écoute quand on lui parle ou qui ne parle pas avant d'avoir
+écouté.
+
+--J'écoute, voyons.
+
+--J'avais à vous entretenir d'objets sérieux.
+
+--Et vous m'avez fait venir pour cela dans une salle à manger?
+
+--Mais, oui; eussiez-vous mieux aimé que je vous attendisse dans un
+boudoir, comtesse?
+
+--La distinction est délicate.
+
+--Je le crois ainsi, comtesse.
+
+--Ainsi, il ne s'agit que de souper avec monseigneur?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Que Votre Éminence soit persuadée que je ressens cet honneur comme je
+le dois.
+
+--Vous raillez, comtesse?
+
+--Non, je ris.
+
+--Vous riez?
+
+--Oui. Aimez-vous mieux que je me fâche? Ah! vous êtes d'humeur
+difficile, monseigneur, à ce qu'il paraît.
+
+--Oh! vous êtes charmante quand vous riez, et je ne demanderais rien de
+mieux que de vous voir rire toujours. Mais vous ne riez pas en ce
+moment. Oh! non, non; il y a de la colère derrière ces belles lèvres qui
+montrent les dents.
+
+--Pas le moins du monde, monseigneur, et la salle à manger me rassure.
+
+--À la bonne heure!
+
+--Et j'espère que vous y souperez bien.
+
+--Comment, que j'y souperai bien. Et vous?
+
+--Moi, je n'ai pas faim.
+
+--Comment, madame, vous me refusez à souper?
+
+--Plaît-il?
+
+--Vous me chassez?
+
+--Je ne vous comprends pas, monseigneur.
+
+--Écoutez, chère comtesse.
+
+--J'écoute.
+
+--Si vous étiez moins courroucée, je vous dirais que vous avez beau
+faire, vous ne pouvez pas vous empêcher d'être charmante; mais, comme à
+chaque compliment je crains d'être congédié, je m'abstiens.
+
+--Vous craignez d'être congédié! En vérité, monseigneur, j'en demande
+pardon à Votre Éminence, mais vous devenez inintelligible.
+
+--C'est pourtant limpide, ce qui se passe.
+
+--Excusez mon éblouissement, monseigneur.
+
+--Eh bien! l'autre jour, vous m'avez reçu avec beaucoup de gêne; vous
+trouviez que vous étiez logée d'une façon peu convenable pour une
+personne de votre rang et de votre nom. Cela m'a forcé d'abréger ma
+visite; cela, en outre, vous a rendue un peu froide avec moi. J'ai pensé
+alors que vous remettre dans votre milieu, dans vos conditions de vivre,
+c'était rendre l'air à l'oiseau que le physicien place sous la machine
+pneumatique.
+
+--Et alors? demanda la comtesse avec anxiété, car elle commençait à
+comprendre.
+
+--Alors, belle comtesse, pour que vous puissiez me recevoir avec
+franchise, pour que, de mon côté, je puisse venir vous visiter sans me
+compromettre, ou vous compromettre vous-même...
+
+Le cardinal regardait fixement la comtesse.
+
+--Eh bien? demanda celle-ci.
+
+--Eh bien! j'ai espéré que vous daigneriez accepter cette étroite
+maison. Vous comprenez, comtesse, je ne dis pas petite maison.
+
+--Accepter, moi? Vous me donnez cette maison, monseigneur? s'écria la
+comtesse dont le coeur battait à la fois d'orgueil et d'avidité.
+
+--Bien peu de chose, comtesse, trop peu; mais si je vous donnais plus,
+vous n'eussiez point accepté.
+
+--Oh! ni plus ni moins, monseigneur, dit la comtesse.
+
+--Vous dites, madame?
+
+--Je dis qu'il est impossible que j'accepte un pareil don.
+
+--Impossible! Et pourquoi?
+
+--Mais parce que c'est impossible, tout simplement.
+
+--Oh! ne prononcez pas ce mot-là près de moi, comtesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je ne veux pas y croire près de vous.
+
+--Monseigneur!...
+
+--Madame, la maison vous appartient, les clefs sont là, sur un plat de
+vermeil. Je vous traite comme un triomphateur. Voyez-vous encore une
+humiliation dans cela?
+
+--Non, mais...
+
+--Voyons, acceptez.
+
+--Monseigneur, je vous l'ai dit.
+
+--Comment, madame, vous écrivez aux ministres pour solliciter une
+pension; vous acceptez cent louis de deux dames inconnues, vous!
+
+--Oh! monseigneur, c'est bien différent. Qui reçoit...
+
+--Qui reçoit oblige, comtesse, dit noblement le prince. Voyez, je vous
+ai attendue dans votre salle à manger; je n'ai pas même vu le boudoir,
+ni les salons, ni les chambres: seulement, je suppose qu'il y a tout
+cela.
+
+--Oh! monseigneur, pardon; car vous me forcez d'avouer qu'il n'existe
+pas d'homme plus délicat que vous.
+
+Et la comtesse, si longtemps contenue, rougit de plaisir en songeant
+qu'elle allait pouvoir dire: ma maison.
+
+Puis voyant tout à coup qu'elle se laissait entraîner, à un geste que
+fit le prince:
+
+--Monseigneur, dit-elle en reculant d'un pas, je prie Votre Éminence de
+me donner à souper.
+
+Le cardinal ôta un manteau dont il ne s'était pas encore débarrassé,
+approcha un siège pour la comtesse et, vêtu d'un habit de ville qui lui
+seyait à merveille, il commença son office de maître d'hôtel.
+
+Le souper se trouva servi en un moment.
+
+Tandis que les laquais pénétraient dans l'antichambre, Jeanne avait
+replacé un loup sur son visage.
+
+--C'est moi qui devrais me masquer, dit le cardinal, car vous êtes chez
+vous; car vous êtes au milieu de vos gens; car c'est moi qui suis
+l'étranger.
+
+Jeanne se mit à rire, mais n'en garda pas moins son masque. Et, malgré
+le plaisir et la surprise qui l'étouffaient, elle fit honneur au repas.
+
+Le cardinal, nous l'avons déjà dit en plusieurs occasions, était un
+homme d'un grand coeur et d'un réel esprit.
+
+La longue habitude des cours les plus civilisées de l'Europe, des cours
+gouvernées par des reines, l'habitude des femmes qui, à cette époque,
+compliquaient, mais souvent aussi résolvaient toutes les questions de
+politique; cette expérience, pour ainsi dire transmise par la voie du
+sang, et multipliée par une étude personnelle; toutes ces qualités, si
+rares aujourd'hui, déjà rares alors, faisaient du prince un homme
+extrêmement difficile à pénétrer pour les diplomates ses rivaux et pour
+les femmes ses maîtresses.
+
+C'est que sa bonne façon et sa haute courtoisie étaient une cuirasse que
+rien ne pouvait entamer.
+
+Aussi le cardinal se croyait-il bien supérieur à Jeanne. Cette
+provinciale, bouffie de prétentions, et qui, sous son faux orgueil,
+n'avait pu lui cacher son avidité, lui paraissait une facile conquête,
+désirable sans doute à cause de sa beauté, de son esprit, de je ne sais
+quoi de provocant qui séduit beaucoup plus les hommes blasés que les
+hommes naïfs. Peut-être, cette fois, le cardinal, plus difficile à
+pénétrer qu'il n'était pénétrant lui-même, se trompait-il; mais le fait
+est que Jeanne, belle qu'elle était, ne lui inspirait aucune défiance.
+
+Ce fut la perte de cet homme supérieur. Il ne se fit pas seulement moins
+fort qu'il n'était, il se fit pygmée; de Marie-Thérèse à Jeanne de La
+Motte, la différence était trop grande pour qu'un Rohan de cette trempe
+se donnât la peine de lutter.
+
+Aussi une fois la lutte engagée, Jeanne, qui sentait son infériorité
+apparente, se garda-t-elle de laisser voir sa supériorité réelle; elle
+joua toujours la provinciale coquette, elle fit la femmelette pour se
+conserver un adversaire confiant dans sa force et, par conséquent,
+faible dans ses attaques.
+
+Le cardinal, qui avait surpris chez elle tous les mouvements qu'elle
+n'avait pu réprimer, la crut donc enivrée du présent qu'il venait de lui
+faire; elle l'était effectivement, car le présent était non seulement
+au-dessus de ses espérances, mais même de ses prétentions.
+
+Seulement, il oubliait que c'était lui qui était au-dessous de
+l'ambition et de l'orgueil d'une femme telle que Jeanne.
+
+Ce qui dissipa d'ailleurs l'enivrement chez elle, c'est la succession de
+désirs nouveaux immédiatement substitués aux anciens.
+
+--Allons, dit le cardinal, en versant à la comtesse un verre de vin de
+Chypre dans une petite coupe de cristal étoilée d'or; allons, puisque
+vous avez signé votre contrat avec moi, ne me boudez plus, comtesse.
+
+--Vous bouder, oh! non.
+
+--Vous me recevrez donc quelquefois ici sans trop de répugnance?
+
+--Jamais je ne serai assez ingrate pour oublier que vous êtes ici chez
+vous, monseigneur.
+
+--Chez moi? folie!
+
+--Non, non, chez vous, bien chez vous.
+
+--Ah! si vous me contrariez, prenez garde!
+
+--Eh bien! qu'arrivera-t-il?
+
+--Je vais vous imposer d'autres conditions.
+
+--Ah! prenez garde à votre tour.
+
+--À quoi?
+
+--À tout.
+
+--Dites.
+
+--Je suis chez moi.
+
+--Et...
+
+--Et si je trouve vos conditions déraisonnables, j'appelle mes gens.
+
+Le cardinal se mit à rire.
+
+--Eh bien! vous voyez? dit-elle.
+
+--Je ne vois rien du tout, fit le cardinal.
+
+--Si fait, vous voyez bien que vous vous moquiez de moi!
+
+--Comment cela?
+
+--Vous riez!...
+
+--C'est le moment, ce me semble.
+
+--Oui, c'est le moment, car vous savez bien que si j'appelais mes gens,
+ils ne viendraient pas.
+
+--Oh! si fait! le diable m'emporte!
+
+--Fi! monseigneur.
+
+--Qu'ai-je donc fait?
+
+--Vous avez juré, monseigneur.
+
+--Je ne suis plus cardinal ici, comtesse; je suis chez vous,
+c'est-à-dire en bonne fortune.
+
+Et il se mit encore à rire.
+
+«Allons, dit la comtesse en elle-même, décidément, c'est un excellent
+homme.»
+
+--À propos, fit tout à coup le cardinal, comme si une pensée bien
+éloignée de son esprit venait d'y rentrer par hasard, que me disiez-vous
+l'autre jour de ces deux dames de charité, de ces deux Allemandes?
+
+--De ces deux dames au portrait? fit Jeanne qui, ayant vu la reine,
+arrivait à la parade et se tenait prête à la riposte.
+
+--Oui, de ces dames au portrait.
+
+--Monseigneur, fit Mme de La Motte en regardant le cardinal, vous les
+connaissez aussi bien et même mieux que moi, je parie.
+
+--Moi? oh! comtesse, vous me faites tort. N'avez-vous point paru désirer
+savoir qui elles sont?
+
+--Sans doute; et c'est bien naturel de désirer connaître ses
+bienfaitrices, ce me semble.
+
+--Eh bien! si je savais qui elles sont, vous le sauriez déjà, vous.
+
+--Monsieur le cardinal, ces dames, vous les connaissez, vous dis-je.
+
+--Non.
+
+--Encore un non, et je vous appelle menteur.
+
+--Oh! et moi je me venge de l'insulte.
+
+--Comment, s'il vous plaît?
+
+--En vous embrassant.
+
+--Monsieur l'ambassadeur près la cour de Vienne! monsieur le grand ami
+de l'impératrice Marie-Thérèse! il me semble, à moins qu'il ne soit
+guère ressemblant, que vous auriez dû reconnaître le portrait de votre
+amie.
+
+--Quoi! vraiment, comtesse, c'était le portrait de Marie-Thérèse!
+
+--Oh! faites donc l'ignorant, monsieur le diplomate!
+
+--Eh bien! voyons, quand cela serait, quand j'aurais reconnu
+l'impératrice Marie-Thérèse, où cela nous mènerait-il?
+
+--Qu'ayant reconnu le portrait de Marie-Thérèse, vous devez bien avoir
+quelque soupçon des femmes à qui un pareil portrait appartient.
+
+--Mais pourquoi voulez-vous que je sache cela? dit le cardinal, assez
+inquiet.
+
+--Dame! parce qu'il n'est pas très ordinaire de voir un portrait de
+mère--car, remarquez bien que ce portrait est portrait de mère et non
+d'impératrice--en d'autres mains qu'entre les mains...
+
+--Achevez.
+
+--Qu'entre les mains d'une fille...
+
+--La reine! s'écria Louis de Rohan avec une vérité d'intonation qui dupa
+Jeanne. La reine! Sa Majesté serait venue chez vous!
+
+--Eh! quoi, vous n'aviez pas deviné que c'était elle, monsieur?
+
+--Mon Dieu! non, dit le cardinal d'un ton parfaitement simple; non, il
+est d'habitude, en Hongrie, que les portraits des princes régnants
+passent de famille en famille. Ainsi, moi qui vous parle, par exemple,
+je ne suis ni fils, ni fille, ni même parent de Marie-Thérèse, eh bien!
+j'ai un portrait d'elle sur moi.
+
+--Sur vous, monseigneur?
+
+--Tenez, dit froidement le cardinal.
+
+Et il tira de sa poche une tabatière qu'il montra à Jeanne, confondue.
+
+--Vous voyez bien, ajouta-t-il, que si j'ai ce portrait, moi qui, comme
+je vous le disais, n'ai pas l'honneur d'être de la famille impériale, un
+autre que moi peut bien l'avoir oublié chez vous, sans être pour cela de
+l'auguste maison d'Autriche.
+
+Jeanne se tut. Elle avait tous les instincts de la diplomatie; mais la
+pratique lui manquait encore.
+
+--Ainsi, à votre avis, continua le prince Louis, c'est la reine Marie
+Antoinette qui est allée vous rendre visite?
+
+--La reine avec une autre dame.
+
+--Mme de Polignac?
+
+--Je ne sais.
+
+--Mme de Lamballe?
+
+--Une jeune femme fort belle et fort sérieuse.
+
+--Mlle de Taverney peut-être?
+
+--C'est possible; je ne la connais pas.
+
+--Alors, si Sa Majesté vous est venue rendre visite, vous voilà sûre de
+la protection de la reine. C'est un grand pas pour votre fortune.
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Sa Majesté, pardonnez-moi cette question, a-t-elle été généreuse
+envers vous?
+
+--Mais elle m'a donné une centaine de louis, je crois.
+
+--Oh! Sa Majesté n'est pas riche, surtout dans ce moment-ci.
+
+--C'est ce qui double ma reconnaissance.
+
+--Et vous a-t-elle témoigné quelque intérêt particulier?
+
+--Un assez vif.
+
+--Alors tout va bien, dit le prélat pensif et oubliant la protégée pour
+penser à la protectrice; il ne vous reste donc plus à faire qu'une seule
+chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Pénétrer à Versailles.
+
+La comtesse sourit.
+
+--Ah! ne nous le dissimulons pas, comtesse, là est la véritable
+difficulté.
+
+La comtesse sourit une seconde fois, mais d'une façon plus significative
+que la première.
+
+Le cardinal sourit à son tour.
+
+--En vérité, vous autres provinciales, dit-il, vous ne doutez jamais de
+rien. Parce que vous avez vu Versailles avec des grilles qui s'ouvrent
+et des escaliers qu'on monte, vous vous figurez que tout le monde ouvre
+ces grilles et monte ces escaliers. Avez-vous vu tous les monstres
+d'airain, de marbre ou de plomb qui garnissent le parc et les terrasses
+de Versailles, comtesse?
+
+--Mais oui, monseigneur.
+
+--Hippogriffes, chimères, gorgones, goules et autres bêtes malfaisantes,
+il y en a des centaines; eh bien! figurez-vous dix fois plus de
+méchantes bêtes vivantes entre les princes et leurs bienfaits que vous
+n'avez vu de monstres fabriqués entre les fleurs du jardin et les
+passants.
+
+--Votre Éminence m'aiderait bien à passer dans les rangs de ces monstres
+s'ils me fermaient le passage.
+
+--J'essaierai, mais j'aurai bien du mal. Et d'abord si vous prononciez
+mon nom, si vous découvriez votre talisman, au bout de deux visites, il
+vous serait devenu inutile.
+
+--Heureusement, dit la comtesse, je suis gardée de ce côté par la
+protection immédiate de la reine, et si je pénètre à Versailles, j'y
+entrerai avec la bonne clef.
+
+--Quelle clef, comtesse?
+
+--Ah! monsieur le cardinal, c'est mon secret... Non, je me trompe, si
+c'était mon secret, je vous le dirais, car je ne veux rien avoir de
+caché pour mon plus aimable protecteur.
+
+--Il y a un mais, comtesse?
+
+--Hélas! oui, monseigneur, il y a un mais; mais comme ce n'est pas mon
+secret, je le garde. Qu'il vous suffise de savoir...
+
+--Quoi donc?
+
+--Que demain j'irai à Versailles; que je serai reçue, et, j'ai tout lieu
+de l'espérer, bien reçue, monseigneur.
+
+Le cardinal regarda la jeune femme, dont l'aplomb lui paraissait une
+conséquence un peu directe des premières vapeurs du souper.
+
+--Comtesse, dit-il en riant, nous verrons si vous entrez.
+
+--Vous pousseriez la curiosité jusqu'à me faire suivre?
+
+--Exactement.
+
+--Je ne m'en dédis pas.
+
+--Dès demain, défiez-vous, comtesse, je déclare votre honneur intéressé
+à entrer à Versailles.
+
+--Dans les petits appartements, oui, monseigneur.
+
+--Je vous assure, comtesse, que vous êtes pour moi une énigme vivante.
+
+--Un de ces petits monstres qui habitent le parc de Versailles?
+
+--Oh! vous me croyez homme de goût, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes, monseigneur.
+
+--Eh bien! comme me voici à vos genoux, comme je prends et baise votre
+main, vous ne pourrez plus croire que je place mes lèvres sur une griffe
+ou ma main sur une queue de poisson à écailles.
+
+--Je vous supplie, monseigneur, de vous souvenir, dit froidement Jeanne,
+que je ne suis ni une grisette, ni une fille d'Opéra; c'est-à-dire que
+je suis tout à moi, quand je ne suis pas à mon mari, et que, me sentant
+l'égale de tout homme en ce royaume, je prendrai librement et
+spontanément, le jour où cela me plaira, l'homme qui aura su me plaire.
+Ainsi, monseigneur, respectez-moi un peu, vous respecterez ainsi la
+noblesse à laquelle nous appartenons tous les deux.
+
+Le cardinal se releva.
+
+--Allons, dit-il, vous voulez que je vous aime sérieusement.
+
+--Je ne dis pas cela, monsieur le cardinal; mais je veux, moi, vous
+aimer. Croyez-moi, quand le moment sera venu, s'il vient, vous le
+devinerez facilement. Je vous le ferai savoir au cas où vous ne vous en
+apercevriez pas, car je me sens assez jeune, assez passable, pour ne pas
+redouter de faire des avances. Un honnête homme ne me repoussera pas.
+
+--Comtesse, dit le cardinal, je vous assure que s'il ne dépend que de
+moi, vous m'aimerez.
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous avez déjà de l'amitié pour moi, n'est-il pas vrai?
+
+--Plus.
+
+--Vraiment? Nous serions alors à moitié chemin.
+
+--N'arpentons pas la route avec la toise, marchons.
+
+--Comtesse, vous êtes une femme que j'adorerais...
+
+Et il soupira.
+
+--Que j'adorerais... dit-elle surprise, si?...
+
+--Si vous le permettiez, se hâta de répondre le cardinal.
+
+--Monseigneur, je vous le permettrai peut-être quand la fortune m'aura
+souri assez longtemps pour que vous vous dispensiez de tomber à mes
+genoux si vite et de me baiser les mains si prématurément.
+
+--Comment?
+
+--Oui, quand je serai au-dessus de vos bienfaits, vous ne soupçonnerez
+plus que je recherche vos visites par un intérêt quelconque; alors vos
+vues sur moi s'ennobliront, j'y gagnerai, monseigneur, et vous n'y
+perdrez pas.
+
+Elle se leva encore, car elle s'était rassise pour mieux débiter sa
+morale.
+
+--Alors, dit le cardinal, vous m'enfermez dans des impossibilités.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous m'empêchez de vous faire ma cour.
+
+--Pas le moins du monde. Est-ce qu'il n'y a, pour faire la cour à une
+femme, que le moyen de la génuflexion et la prestidigitation?
+
+--Commençons vivement, comtesse. Que voulez-vous me permettre?
+
+--Tout ce qui est compatible avec mes goûts et mes devoirs.
+
+--Oh! oh! vous prenez là les deux plus vagues terrains qu'il y ait au
+monde.
+
+--Vous avez eu tort de m'interrompre, monseigneur, j'allais y ajouter un
+troisième.
+
+--Lequel? bon Dieu!
+
+--Celui de mes caprices.
+
+--Je suis perdu.
+
+--Vous reculez?
+
+Le cardinal subissait en ce moment beaucoup moins la direction de sa
+pensée intérieure que le charme de cette provocante enchanteresse.
+
+--Non, dit-il, je ne reculerai pas.
+
+--Ni devant mes devoirs?
+
+--Ni devant vos goûts et vos caprices.
+
+--La preuve?
+
+--Parlez.
+
+--Je veux aller ce soir au bal de l'Opéra.
+
+--Cela vous regarde, comtesse, vous êtes libre comme l'air, et je ne
+vois pas en quoi vous seriez empêchée d'aller au bal de l'Opéra.
+
+--Un moment; vous ne voyez que la moitié de mon désir; l'autre, c'est
+que, vous aussi, vous veniez à l'Opéra.
+
+--Moi! à l'Opéra... Oh! comtesse!
+
+Et le cardinal fit un mouvement qui, tout simple pour un particulier
+ordinaire, était un bond prodigieux pour un Rohan de cette qualité.
+
+--Voilà déjà comme vous cherchez à me plaire? dit la comtesse.
+
+--Un cardinal ne va pas au bal de l'Opéra, comtesse; c'est comme si, à
+vous, je vous proposais d'entrer dans... une tabagie.
+
+--Un cardinal ne danse pas non plus, n'est-ce pas?...
+
+--Oh!... non.
+
+--Eh bien! pourquoi donc ai-je lu que M. le cardinal de Richelieu avait
+dansé une sarabande?
+
+--Devant Anne d'Autriche, oui... laissa échapper le prince.
+
+--Devant une reine, c'est vrai, répéta Jeanne en le regardant fixement.
+Eh bien! vous feriez peut-être cela pour une reine...
+
+Le prince ne put s'empêcher de rougir, tout habile, tout fort qu'il
+était.
+
+Soit que la maligne créature eût pitié de son embarras, soit qu'il lui
+fût expédient de ne pas prolonger cette gêne, elle se hâta d'ajouter:
+
+--Comment ne me blesserais-je pas, moi, à qui vous faites tant de
+protestations, de voir que vous m'estimez moins qu'une reine, lorsqu'il
+s'agit d'être caché sous un domino et sous un masque, lorsqu'il s'agit
+de faire dans mon esprit, avec une complaisance que je ne saurais
+reconnaître, un de ces pas de géant que votre fameuse toise de tout à
+l'heure ne mesurerait jamais?
+
+Le cardinal, heureux d'en être quitte à si bon marché, heureux surtout
+de cette perpétuelle victoire que l'adresse de Jeanne lui laissait
+remporter à chaque étourderie, se jeta sur la main de la comtesse en la
+serrant.
+
+--Pour vous, dit-il, tout, même l'impossible.
+
+--Merci, monseigneur, l'homme qui vient de faire ce sacrifice pour moi
+est un ami bien précieux; je vous dispense de la corvée, maintenant que
+vous l'avez acceptée.
+
+--Non pas, non pas, celui-là seul peut réclamer le salaire qui vient
+d'accomplir sa tâche. Comtesse, je vous suis; mais en domino.
+
+--Nous allons passer dans la rue Saint-Denis, qui avoisine l'Opéra;
+j'entrerai masquée dans un magasin: j'y achèterai pour vous domino et
+masque; vous vous vêtirez dans le carrosse.
+
+--Comtesse, c'est une partie charmante, savez-vous?
+
+--Oh! monseigneur, vous êtes pour moi d'une bonté qui me couvre de
+confusion... Mais, j'y pense, peut-être, à l'hôtel de Rohan, Votre
+Excellence aurait-elle trouvé un domino plus à son goût que celui dont
+nous allons faire emplette.
+
+--Voilà une malice impardonnable, comtesse. Si je vais au bal de
+l'Opéra, croyez bien une chose...
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--C'est que je serai aussi surpris de m'y voir que vous le fûtes, vous,
+de souper en tête à tête avec un autre homme que votre mari.
+
+Jeanne sentit qu'elle n'avait rien à répondre; elle remercia.
+
+Un carrosse sans armoiries vint à la petite porte de la maison recevoir
+les deux fugitifs, et prit au grand trot le chemin des boulevards.
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+Quelques mots sur l'Opéra
+
+
+L'Opéra, ce temple du plaisir à Paris, avait brûlé en 1781, au mois de
+juin.
+
+Vingt personnes avaient péri sous les décombres, et comme, depuis
+dix-huit ans, c'était la deuxième fois que ce malheur arrivait,
+l'emplacement habituel de l'Opéra, c'est-à-dire le Palais-Royal, avait
+paru fatal aux joies parisiennes; une ordonnance du roi avait transféré
+ce séjour dans un autre quartier moins central.
+
+Ce fut toujours pour les voisins une grande préoccupation que cette
+ville de toile et de bois blanc, de cartons et de peintures. L'Opéra
+sain et sauf enflammait les coeurs des financiers et des gens de
+qualité, déplaçait les rangs et les fortunes. L'Opéra en combustion
+pouvait détruire un quartier, la ville tout entière. Il ne s'agissait
+que d'un coup de vent.
+
+L'emplacement choisi fut la Porte Saint-Martin. Le roi, peiné de voir
+que sa bonne ville de Paris allait manquer d'Opéra pendant bien
+longtemps, devint triste comme il le devenait chaque fois que les
+arrivages de grains ne se faisaient point, ou que le pain dépassait sept
+sols les quatre livres.
+
+Il fallait voir toute la vieille noblesse et toute la jeune robe, toute
+l'épée et toute la finance désorientées par ce vide de l'après-dîner; il
+fallait voir errer sur les promenades les divinités sans asile, depuis
+l'espalier jusqu'à la première chanteuse.
+
+Pour consoler le roi et même un peu la reine, on fit voir à Leurs
+Majestés un architecte, M. Lenoir, qui promettait monts et merveilles.
+
+Ce galant homme avait des plans nouveaux, un système de circulation si
+parfait, que, même en cas d'incendie, nul ne pourrait être étouffé dans
+les corridors. Il ouvrait huit portes aux fuyards, sans compter un
+premier étage à cinq larges fenêtres, si basses que les plus poltrons
+pourraient sauter sur le boulevard sans rien craindre que des entorses.
+
+M. Lenoir donnait, pour remplacer la belle salle de Moreau et les
+peintures de Durameaux, un bâtiment de quatre-vingt-seize pieds de
+façade sur le boulevard; une façade ornée de huit cariatides adossées
+aux piliers, pour former trois portes d'entrée; huit colonnes posant sur
+le soubassement; de plus, un bas-relief au-dessus des chapiteaux, un
+balcon à trois croisées ornées d'archivoltes.
+
+La scène aurait trente-six pieds d'ouverture, le théâtre, soixante-douze
+pieds de profondeur et quatre-vingt-quatre pieds dans sa largeur, d'un
+mur à l'autre.
+
+Il y aurait des foyers ornés de glaces, d'une décoration simple, mais
+noble.
+
+Dans toute la largeur de la salle, sous l'orchestre, M. Lenoir
+ménagerait un espace de douze pieds pour contenir un immense réservoir
+et deux corps de pompes au service desquelles seraient affectés vingt
+Gardes françaises.
+
+Enfin, pour combler la mesure, l'architecte demandait soixante-quinze
+jours et soixante-quinze nuits pour livrer la salle au public, pas une
+heure de plus ou de moins.
+
+Ce dernier article parut être une gasconnade; on rit beaucoup d'abord,
+mais le roi fit son calcul avec M. Lenoir, et accorda tout.
+
+M. Lenoir se mit à l'oeuvre et tint sa promesse. La salle fut achevée
+dans le délai convenu.
+
+Mais alors le public, qui n'est jamais satisfait ou rassuré, se mit à
+réfléchir que la salle était en charpentes, que c'était le seul moyen de
+construire vite, mais que la célérité était une condition d'infirmité,
+que, par conséquent, l'Opéra nouveau n'était pas solide Ce théâtre,
+après lequel on avait tant soupiré, que les curieux avaient si bien
+regardé s'élever poutre à poutre, ce monument que tout Paris était venu
+voir grandir chaque soir, en y fixant d'avance sa place, nul n'y voulut
+entrer lorsqu'il fut achevé. Les plus hardis, les fous, retinrent leurs
+billets pour la première représentation _d'Adèle de Ponthieu_, musique
+de Piccini, mais, en même temps, ils firent leur testament.
+
+Ce que voyant, l'architecte désolé eut recours au roi, qui lui donna une
+idée.
+
+--Ce qu'il y a de poltrons en France, dit Sa Majesté, ce sont les gens
+qui paient; ceux-là veulent bien vous donner dix mille livres de rente
+et se faire étouffer dans la presse, mais ils ne veulent pas risquer
+d'être étouffés sous des plafonds croulants. Laissez-moi ces gens-là, et
+invitez les braves qui ne paient pas. La reine m'a donné un dauphin; la
+ville nage dans la joie. Faites annoncer qu'en réjouissance de la
+naissance de mon fils, l'Opéra ouvrira un spectacle gratuit; et si deux
+mille cinq cents personnes entassées, c'est-à-dire une moyenne de trois
+cent mille livres, ne vous suffisent pas pour éprouver la solidité,
+priez tous ces lurons de se trémousser un peu; vous savez, monsieur
+Lenoir, que le poids se quintuple quand il tombe de quatre pouces. Vos
+deux mille cinq cents braves pèseront quinze cent mille si vous les
+faites danser; donnez donc un bal après le spectacle.
+
+--Sire, merci, dit l'architecte.
+
+--Mais auparavant, réfléchissez, ce sera lourd.
+
+--Sire, je suis sûr de mon fait, et j'irai à ce bal.
+
+--Moi, répliqua le roi, je vous promets d'assister à la deuxième
+représentation.
+
+L'architecte suivit le conseil du roi. On joua _Adèle de Ponthieu_
+devant trois mille plébéiens, qui applaudirent plus que des rois.
+
+Ces plébéiens voulurent bien danser après le spectacle et se divertir
+considérablement. Ils décuplèrent leur poids au lieu de le quintupler.
+
+Rien ne bougea dans la salle.
+
+S'il y avait eu quelque malheur à craindre, c'eût été aux
+représentations suivantes, car les nobles peureux encombrèrent la salle,
+cette salle dans laquelle allaient se rendre, pour le bal, trois ans
+après son ouverture, M. le cardinal de Rohan et Mme de La Motte.
+
+Tel était le préambule que nous devions à nos lecteurs; maintenant,
+retrouvons nos personnages.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+Le bal de l'Opéra
+
+
+Le bal était dans son plus grand éclat lorsque le cardinal Louis de
+Rohan et Mme de La Motte s'y glissèrent furtivement, le prélat du moins,
+parmi des milliers de dominos et de masques de toute espèce.
+
+Ils furent bientôt enveloppés dans la foule, où ils disparurent comme
+disparaissent dans les grands tourbillons ces petits remous un moment
+remarqués par les promeneurs de la rive, puis entraînés et effacés par
+le courant.
+
+Deux dominos côte à côte, autant qu'il est possible de se tenir côte à
+côte dans un pareil pêle-mêle, essayaient, en combinant leurs forces, de
+résister à l'envahissement; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient parvenir,
+ils prirent le parti de se réfugier sous la loge de la reine, où la
+foule était moins intense, et où d'ailleurs la muraille leur offrait un
+point d'appui.
+
+Domino noir et domino blanc, l'un grand, l'autre de moyenne taille; l'un
+homme, et l'autre femme; l'un agitant les bras, l'autre tournant et
+retournant la tête.
+
+Ces deux dominos se livraient évidemment à un colloque des plus animés.
+Écoutons.
+
+--Je vous dis, Oliva, que vous attendez quelqu'un, répétait le plus
+grand; votre col n'est plus un col, c'est le rapport d'une girouette qui
+ne tourne pas seulement à tout vent, mais à tout venant.
+
+--Eh bien! après?
+
+--Comment! après?
+
+--Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ma tête tourne? Est-ce que je ne
+suis pas ici pour cela?
+
+--Oui, mais si vous la faites tourner aux autres...
+
+--Eh bien! monsieur, pourquoi donc vient-on à l'Opéra?
+
+--Pour mille motifs.
+
+--Oh! oui, les hommes, mais les femmes n'y viennent que pour un seul.
+
+--Lequel?
+
+--Celui que vous avez dit, pour faire tourner autant de têtes que
+possible. Vous m'avez amenée au bal de l'Opéra; j'y suis, résignez-vous.
+
+--Mademoiselle Oliva!
+
+--Oh! ne faites pas votre grosse voix. Vous savez que votre grosse voix
+ne me fait pas peur, et surtout privez-vous de m'appeler par mon nom.
+Vous savez que rien n'est de plus mauvais goût que d'appeler les gens
+par leur nom au bal de l'Opéra.
+
+Le domino noir fit un geste de colère, qui fut interrompu tout net par
+l'arrivée d'un domino bleu, assez gros, assez grand, et d'une belle
+tournure.
+
+--Là, là, monsieur, dit le nouveau venu, laissez donc Madame s'amuser
+tout à son aise. Que diable! ce n'est pas tous les jours la mi-carême,
+et à toutes les mi-carêmes on ne vient point au bal de l'Opéra.
+
+--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, repartit brutalement le domino
+noir.
+
+--Eh! monsieur, fit le domino bleu, rappelez-vous donc une fois pour
+toutes qu'un peu de courtoisie ne gâte jamais rien.
+
+--Je ne vous connais pas, répondit le domino noir, pourquoi diable me
+gênerais-je avec vous?
+
+--Vous ne me connaissez pas, soit; mais...
+
+--Mais, quoi?
+
+--Mais moi, je vous connais, monsieur de Beausire.
+
+À son nom prononcé, lui qui prononçait si facilement le nom des autres,
+le domino noir frémit, sensation qui fut visible aux oscillations
+répétées de son capuchon soyeux.
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur de Beausire, reprit le masque, je ne
+suis pas ce que vous pensez.
+
+--Eh! pardieu! qu'est-ce que je pense? Est-ce que vous, qui devinez les
+noms, vous ne vous contenteriez pas de cela et auriez la prétention de
+deviner aussi les pensées?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Alors, devinez donc un peu ce que je pense. Je n'ai jamais vu de
+sorcier, et il me fera, en vérité, plaisir d'en rencontrer un.
+
+--Oh! ce que vous demandez de moi n'est pas assez difficile pour me
+mériter un titre que vous paraissez octroyer bien facilement.
+
+--Dites toujours.
+
+--Non, trouvez autre chose.
+
+--Cela me suffira. Devinez.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous m'avez pris pour un agent de M. de Crosne.
+
+--De M. de Crosne?
+
+--Eh! oui, vous ne connaissez que cela, pardieu! de M. de Crosne, le
+lieutenant de police.
+
+--Monsieur...
+
+--Tout beau, cher monsieur Beausire; en vérité, on dirait que vous
+cherchez une épée à votre côté.
+
+--Certainement que je la cherche.
+
+--Tudieu! quelle belliqueuse nature. Mais remettez-vous, cher monsieur
+Beausire, vous avez laissé votre épée chez vous, et vous avez bien fait.
+Parlons d'autre chose. Voulez-vous, s'il vous plaît, me laisser le bras
+de madame?...
+
+--Le bras de madame?
+
+--Oui, de madame. Cela se fait, ce me semble, au bal de l'Opéra, ou bien
+arriverais-je des Grandes-Indes?
+
+--Sans doute, monsieur, cela se fait quand cela convient au cavalier.
+
+--Il suffit quelquefois, cher monsieur Beausire, que cela convienne à la
+dame.
+
+--Est-ce pour longtemps que vous demandez ce bras?
+
+--Ah! cher monsieur Beausire, vous êtes trop curieux: peut-être pour dix
+minutes, peut-être pour une heure, peut-être pour toute la nuit.
+
+--Allons donc, monsieur, vous vous moquez de moi.
+
+--Cher monsieur, répondez oui ou non. Oui ou non, voulez-vous me donner
+le bras de madame?
+
+--Non.
+
+--Allons, allons, ne faites pas le méchant.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, puisque vous avez un masque, il est inutile d'en prendre
+deux.
+
+--Mon Dieu! monsieur.
+
+--Allons, bien, voilà que vous vous fâchez, vous qui étiez si doux tout
+à l'heure.
+
+--Où cela?
+
+--Rue Dauphine.
+
+--Rue Dauphine! exclama Beausire, stupéfait.
+
+Oliva éclata de rire.
+
+--Taisez-vous! madame, lui grinça le domino noir.
+
+Puis, se tournant vers le domino bleu:
+
+--Je ne comprends rien à ce que vous dites, monsieur. Intriguez-moi
+honnêtement, si cela vous est possible.
+
+--Mais, cher monsieur, il me semble que rien n'est plus honnête que la
+vérité; n'est-ce pas, mademoiselle Oliva?
+
+--Eh mais! fit celle-ci, vous me connaissez donc aussi, moi?
+
+--Monsieur ne vous a-t-il pas nommée tout haut par votre nom, tout à
+l'heure?
+
+--Et la vérité, dit Beausire, revenant à la conversation, la vérité,
+c'est...
+
+--C'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, car il y a une heure
+vous vouliez la tuer; c'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, vous
+vous êtes arrêté devant le son d'une vingtaine de louis.
+
+--Assez, monsieur.
+
+--Soit; donnez-moi le bras de madame, alors, puisque vous en avez assez.
+
+--Oh! je vois bien, murmura Beausire, que Madame et vous...
+
+--Eh bien! Madame et moi?
+
+--Vous vous entendez.
+
+--Je vous jure que non.
+
+--Oh! peut-on dire! s'écria Oliva.
+
+--Et d'ailleurs... ajouta le domino bleu.
+
+--Comment, d'ailleurs?
+
+--Oui, quand nous nous entendrions, ce ne serait que pour votre bien.
+
+--Pour mon bien?
+
+--Sans doute.
+
+--Quand on avance une chose, on la prouve, dit cavalièrement Beausire.
+
+--Volontiers.
+
+--Ah! je serais curieux...
+
+--Je prouverai donc, continua le domino bleu, que votre présence ici
+vous est aussi nuisible que votre absence vous serait profitable.
+
+--À moi?
+
+--Oui, à vous.
+
+--En quoi, je vous prie?
+
+--Nous sommes membre d'une certaine académie, n'est-ce pas?
+
+--Moi?
+
+--Oh! ne vous fâchez point, cher monsieur de Beausire, je ne parle pas
+de l'Académie française.
+
+--Académie... académie... grommela le chevalier d'Oliva.
+
+--Rue du Pot-de-Fer, un étage au-dessous du rez-de-chaussée, est-ce bien
+cela, cher monsieur de Beausire?
+
+--Chut!
+
+--Bah!
+
+--Oui, chut! Oh! l'homme désagréable que vous faites, monsieur.
+
+--On ne dit pas cela.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parbleu! parce que vous n'en pouvez croire un mot. Revenons donc à
+cette académie.
+
+--Eh bien?
+
+Le domino bleu tira sa montre, une belle montre enrichie de brillants,
+sur laquelle se fixèrent comme deux lentilles enflammées les deux
+prunelles de Beausire.
+
+--Eh bien! répéta ce dernier.
+
+--Eh bien! dans un quart d'heure, à votre académie de la rue du
+Pot-de-Fer, cher monsieur de Beausire, on va discuter un petit projet
+tendant à donner un bénéfice de deux millions aux douze vrais associés,
+dont vous êtes un, monsieur de Beausire.
+
+--Et dont vous êtes un autre, si toutefois...
+
+--Achevez.
+
+--Si toutefois vous n'êtes pas un mouchard.
+
+--En vérité, je vous croyais un homme d'esprit, monsieur de Beausire,
+mais je vois avec douleur que vous n'êtes qu'un sot; si j'étais de la
+police, je vous aurais déjà pris et repris vingt fois pour des affaires
+moins honorables que cette spéculation de deux millions que l'on va
+discuter à l'académie dans quelques minutes.
+
+Beausire réfléchit un moment.
+
+--Au diable! si vous n'avez pas raison, dit-il.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--Ah! monsieur, dit-il, vous m'envoyez rue du Pot-de-Fer!
+
+--Je vous envoie rue du Pot-de-Fer.
+
+--Je sais bien pourquoi.
+
+--Dites!
+
+--Pour m'y faire pincer. Mais pas si fou.
+
+--Encore une sottise.
+
+--Monsieur!
+
+--Sans doute, si j'ai le pouvoir de faire ce que vous dites, si j'ai le
+pouvoir plus grand encore de deviner ce qui se trame à votre académie,
+pourquoi viens-je vous demander la permission d'entretenir madame? Non.
+Je vous ferais, en ce cas, arrêter tout de suite, et nous serions
+débarrassés de vous, madame et moi; mais, au contraire, tout par la
+douceur et la persuasion, cher monsieur de Beausire, c'est ma devise.
+
+--Voyons, s'écria tout à coup Beausire en quittant le bras d'Oliva,
+c'est vous qui étiez sur le sofa de Madame il y a deux heures? Hein!
+Répondez.
+
+--Quel sofa? demanda le domino bleu, à qui Oliva pinça légèrement le
+bout du petit doigt; je ne connais, moi, en fait de sofa, que celui de
+M. Crébillon fils.
+
+--Au fait, cela m'est bien égal, reprit Beausire, vos raisons sont
+bonnes, voilà tout ce qu'il me faut. Je dis bonnes, c'est excellentes
+qu'il faudrait dire. Prenez donc le bras de madame, et si vous avez
+conduit un galant homme à mal, rougissez!
+
+Le domino bleu se mit à rire à cette épithète de galant homme dont se
+gratifiait si libéralement Beausire; puis, lui frappant sur l'épaule:
+
+--Dormez tranquille, lui dit-il; en vous envoyant là-bas, je vous fais
+cadeau d'une part de cent mille livres au moins; car si vous n'alliez
+pas à l'académie ce soir, selon l'habitude de vos associés, vous seriez
+mis hors de partage, tandis qu'en y allant...
+
+--Eh bien! soit, au petit bonheur, murmura Beausire.
+
+Et, saluant avec une pirouette, il disparut.
+
+Le domino bleu prit possession du bras de Mlle Oliva, devenu vacant par
+la disparition de Beausire.
+
+--Maintenant, à nous deux, dit celle-ci. Je vous ai laissé intriguer
+tout à votre aise ce pauvre Beausire, mais je vous préviens que je serai
+plus difficile à démonter, moi qui vous connais. Ainsi, comme il s'agit
+de continuer, trouvez-moi de jolies choses, ou sinon...
+
+--Je ne connais pas de plus jolies choses au monde que votre histoire,
+chère mademoiselle Nicole, dit le domino bleu en serrant agréablement le
+bras rond de la petite femme, qui poussa un cri étouffé à ce nom que le
+masque venait de lui glisser dans l'oreille.
+
+Mais elle se remit aussitôt, en personne habituée à ne point se laisser
+prendre par surprise.
+
+--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que ce nom-là? demanda-t-elle. Nicole!...
+Est-ce de moi qu'il s'agit? Voulez-vous, par hasard, me désigner par ce
+nom? En ce cas, vous faites naufrage en sortant du port, vous échouez au
+premier rocher. Je ne m'appelle pas Nicole.
+
+--Maintenant, je sais, oui; maintenant, vous vous appelez Oliva. Nicole
+sentait par trop la province. Il y a deux femmes en vous, je le sais
+bien: Oliva et Nicole. Nous parlerons tout à l'heure d'Oliva, parlons
+d'abord de Nicole. Avez-vous oublié le temps où vous répondiez à ce nom?
+Je n'en crois rien. Ah! ma chère enfant, lorsqu'on a porté un nom étant
+jeune fille, c'est toujours celui-là que l'on garde, sinon au-dehors, du
+moins au fond de son coeur, quel que soit l'autre nom qu'on a été forcé
+de prendre pour faire oublier le premier. Pauvre Oliva! Heureuse Nicole!
+
+En ce moment, un flot de masques vint heurter comme une lame d'orage les
+deux promeneurs enlacés, et Nicole ou Oliva fut forcée, presque malgré
+elle, de serrer son compagnon de plus près encore qu'elle ne le faisait.
+
+--Voyez, lui dit-il, voyez toute cette foule bigarrée; voyez tous ces
+groupes qui se pressent, sous les coqueluchons l'un de l'autre, pour
+dévorer les mots de galanterie ou d'amour qu'ils échangent; voyez ces
+groupes qui se font et se défont, les uns avec des rires, les autres
+avec des reproches. Tous ces gens-là ont peut-être autant de noms que
+vous, et il y en a beaucoup que j'étonnerais en leur disant des noms
+dont ils se souviennent, et qu'ils croient qu'on a oubliés.
+
+--Vous avez dit: «Pauvre Oliva!...»
+
+--Oui.
+
+--Vous ne me croyez donc pas heureuse?
+
+--Il serait difficile que vous fussiez heureuse avec un homme comme
+Beausire.
+
+Oliva poussa un soupir.
+
+--Aussi ne le suis-je point! dit-elle.
+
+--Vous l'aimez, cependant?
+
+--Oh! raisonnablement.
+
+--Si vous ne l'aimez pas, quittez-le.
+
+--Non.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je ne l'aurais pas plutôt quitté que je le regretterais.
+
+--Vous le regretteriez?
+
+--J'en ai peur.
+
+--Et que regretteriez-vous donc dans un ivrogne, dans un joueur, dans un
+homme qui vous bat, dans un escroc qui sera un jour roué en Grève?
+
+--Peut-être ne comprendrez-vous point ce que je vais vous dire.
+
+--Dites toujours.
+
+--Je regretterais le bruit qu'il fait autour de moi.
+
+--J'aurais dû le deviner. Voilà ce que c'est que d'avoir passé sa
+jeunesse avec des gens silencieux.
+
+--Vous connaissez ma jeunesse?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ah! mon cher monsieur, dit Oliva en riant et en secouant la tête d'un
+air de défi.
+
+--Vous doutez?
+
+--Oh! je ne doute pas, je suis sûre.
+
+--Nous allons donc causer de votre jeunesse, mademoiselle Nicole.
+
+--Causons; mais je vous préviens que je ne vous donnerai pas la
+réplique.
+
+--Oh! je n'en ai pas besoin.
+
+--J'attends.
+
+--Je ne vous prendrai point à l'enfance, temps qui ne compte pas dans la
+vie, je vous prendrai à la puberté, au moment où vous vous aperçûtes que
+Dieu avait mis en vous un coeur pour aimer.
+
+--Pour aimer qui?
+
+--Pour aimer Gilbert.
+
+À ce mot, à ce nom, un frisson courut par toutes les veines de la jeune
+femme, et le domino bleu la sentit frémissante à son bras.
+
+--Oh! dit-elle, comment savez-vous, mon Dieu?
+
+Et elle s'arrêta tout à coup, dardant à travers son masque, et avec une
+émotion indéfinissable, ses yeux sur le domino bleu.
+
+Le domino bleu resta muet. Oliva, ou plutôt Nicole, poussa un soupir.
+
+--Ah! monsieur, dit-elle sans chercher à lutter plus longtemps, vous
+venez de prononcer un nom pour moi bien fertile en souvenirs. Vous
+connaissez donc ce Gilbert?
+
+--Oui, puisque je vous en parle.
+
+--Hélas!
+
+--Un charmant garçon, sur ma foi! Vous l'aimiez?
+
+--Il était beau. Non... ce n'est pas cela... mais je le trouvais beau,
+moi. Il était plein d'esprit; il était mon égal par la naissance... Mais
+non, cette fois surtout, je me trompe. Égal, non, jamais. Tant que
+Gilbert le voudra, aucune femme ne sera son égale.
+
+--Même...
+
+--Même qui?
+
+--Même Mlle de Ta...
+
+--Oh! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Nicole; oh! vous êtes
+bien instruit, monsieur, je le vois; oui, il aimait plus haut que la
+pauvre Nicole.
+
+--Je m'arrête, vous voyez.
+
+--Oui, oui, vous savez des secrets bien terribles, monsieur, dit Oliva
+en tressaillant; maintenant...
+
+Elle regarda l'inconnu comme si elle eût pu lire à travers son masque.
+
+--Maintenant, qu'est-il devenu?
+
+--Mais je crois que vous pourriez le dire mieux que personne.
+
+--Pourquoi? grand Dieu!
+
+--Parce que, s'il vous a suivie de Taverney à Paris, vous l'avez suivi,
+vous, de Paris à Trianon.
+
+--Oui, c'est vrai, mais il y a dix ans de cela; aussi n'est-ce pas de ce
+temps que je vous parle. Je vous parle des dix ans qui se sont écoulés
+depuis que je me suis enfuie et qu'il a disparu. Mon Dieu! il se passe
+tant de choses en dix ans!
+
+Le domino bleu garda le silence.
+
+--Je vous en prie, insista Nicole, presque suppliante, dites-moi ce
+qu'est devenu Gilbert? Vous vous taisez, vous détournez la tête.
+Peut-être ce souvenir vous blesse-t-il, vous attriste-t-il?
+
+Le domino bleu avait, en effet, non pas détourné, mais incliné la tête,
+comme si le poids de ses souvenirs eût été trop lourd.
+
+--Quand Gilbert aimait Mlle de Taverney... dit Oliva.
+
+--Plus bas les noms, dit le domino bleu. N'avez-vous point remarqué que
+je ne les prononce point moi-même?
+
+--Quand il était si amoureux, continua Oliva avec un soupir, que chaque
+arbre de Trianon savait son amour.
+
+--Eh bien! vous ne l'aimiez plus, vous?
+
+--Moi, au contraire, plus que jamais; et ce fut cet amour qui me perdit.
+Je suis belle, je suis fière, et quand je veux, je suis insolente. Je
+mettrais ma tête sur un billot pour la faire abattre, plutôt que de
+laisser dire que j'ai courbé la tête.
+
+--Vous avez du coeur, Nicole.
+
+--Oui, j'en ai eu... dans ce temps-là, dit la jeune fille en soupirant.
+
+--La conversation vous attriste?
+
+--Non, au contraire, cela me fait du bien de remonter vers ma jeunesse.
+Il en est de la vie comme des rivières, la rivière la plus troublée a
+une source pure. Continuez, et ne faites pas attention à un pauvre
+soupir perdu qui sort de ma poitrine.
+
+--Oh! fit le domino bleu avec un doux balancement qui trahissait un
+sourire éclos sous le masque: de vous, de Gilbert et d'une autre
+personne, je sais, ma pauvre enfant, tout ce que vous pouvez savoir
+vous-même.
+
+--Alors, s'écria Oliva, dites-moi pourquoi Gilbert s'est enfui de
+Trianon; et si vous me le dites...
+
+--Vous serez convaincue? Eh bien! je ne vous le dirai pas, et vous serez
+bien mieux convaincue encore.
+
+--Comment cela?
+
+--En me demandant pourquoi Gilbert a quitté Trianon, ce n'est pas une
+vérité que vous voulez constater dans ma réponse, c'est une chose que
+vous ne savez pas et que vous désirez apprendre.
+
+--C'est vrai.
+
+Tout à coup, elle tressaillit plus vivement qu'elle n'avait fait encore,
+et lui saisissant les mains de ses deux mains crispées:
+
+--Mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
+
+--Eh bien! quoi?
+
+Nicole parut se remettre à écarter l'idée qui l'avait amenée à cette
+démonstration.
+
+--Rien.
+
+--Si fait, vous vouliez me demander quelque chose.
+
+--Oui, dites-moi tout franc ce qu'est devenu Gilbert?
+
+--N'avez-vous pas entendu dire qu'il était mort?
+
+--Oui, mais...
+
+--Eh bien! il est mort.
+
+--Mort? fit Nicole d'un air de doute.
+
+Puis, avec une secousse soudaine qui ressemblait à la première:
+
+--De grâce, monsieur, dit-elle, un service?
+
+--Deux, dix, tant que vous en voudrez, ma chère Nicole.
+
+--Je vous ai vu chez moi, il y a deux heures, n'est-ce pas, car c'est
+bien vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Il y a deux heures, vous ne cherchiez pas à vous cacher de moi.
+
+--Pas du tout; je cherchais au contraire à me faire bien voir.
+
+--Oh! folle, folle que je suis! moi qui vous ai tant regardé. Folle,
+folle, stupide! femme, rien que femme! comme disait Gilbert.
+
+--Eh bien! là, laissez vos beaux cheveux. Épargnez-vous.
+
+--Non. Je veux me punir de vous avoir regardé sans vous avoir vu.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Savez-vous ce que je vous demande?
+
+--Demandez.
+
+--Ôtez votre masque.
+
+--Ici? impossible.
+
+--Oh! ce n'est pas la crainte d'être vu par d'autres regards que les
+miens qui vous en empêche; car là, derrière cette colonne, dans l'ombre
+de la galerie, personne ne vous verrait que moi.
+
+--Quelle chose m'empêche donc alors?
+
+--Vous avez peur que je ne vous reconnaisse.
+
+--Moi?
+
+--Et que je m'écrie: «C'est vous, c'est Gilbert!»
+
+--Ah! vous avez bien dit: «Folle! folle!»
+
+--Ôtez votre masque.
+
+--Eh bien, soit; mais à une condition...
+
+--Elle est accordée d'avance.
+
+--C'est que si je veux à mon tour que vous ôtiez votre masque...
+
+--Je l'ôterai. Si je ne l'ôte pas, vous me l'arracherez.
+
+Le domino bleu ne se fit pas prier plus longtemps; il gagna l'endroit
+obscur que la jeune femme lui avait indiqué, et arrivé là, détachant son
+masque, il se posa devant Oliva qui le dévora du regard pendant une
+minute.
+
+--Hélas! non, dit-elle en battant le sol du pied et en grattant la paume
+de ses mains avec ses ongles. Hélas! non, ce n'est pas Gilbert.
+
+--Qui suis-je?
+
+--Que m'importe! du moment que vous n'êtes pas lui.
+
+--Et si c'eût été Gilbert? demanda l'inconnu en rattachant son masque.
+
+--Si c'eût été Gilbert! s'écria la jeune fille avec passion.
+
+--Oui.
+
+--S'il m'eût dit: «Nicole, Nicole, souviens-toi
+de Taverney-Maison-Rouge.» Oh! alors!
+
+--Alors?
+
+--Il n'y avait plus de Beausire au monde, voyez-vous.
+
+--Je vous ai dit, ma chère enfant, que Gilbert était mort.
+
+--Eh bien! peut-être cela vaut-il mieux, soupira Oliva.
+
+--Oui, Gilbert ne vous aurait pas aimée, toute belle que vous êtes.
+
+--Voulez-vous dire que Gilbert me méprisait?
+
+--Non, il vous craignait plutôt.
+
+--C'est possible. J'avais de lui en moi, et il se connaissait si bien
+que je lui faisais peur.
+
+--Donc, vous l'avez dit, mieux vaut qu'il soit mort.
+
+--Pourquoi répéter mes paroles? Dans votre bouche, elles me blessent.
+Pourquoi vaut-il mieux qu'il soit mort, dites?
+
+--Parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva--vous voyez, j'abandonne
+Nicole--parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva, vous avez en perspective
+tout un avenir heureux, riche, éclatant!
+
+--Croyez-vous?
+
+--Oui, si vous êtes bien décidée à tout faire pour arriver au but que je
+vous promets.
+
+--Oh! soyez tranquille.
+
+--Seulement, il ne faut plus soupirer comme vous soupiriez tout à
+l'heure.
+
+--Soit. Je soupirais pour Gilbert; et comme il n'y avait pas deux
+Gilbert au monde, puisque Gilbert est mort, je ne soupirerai plus.
+
+--Gilbert était jeune; il avait les défauts et les qualités de la
+jeunesse. Aujourd'hui...
+
+--Gilbert n'est pas plus vieux aujourd'hui qu'il y a dix ans.
+
+--Non, sans doute, puisque Gilbert est mort.
+
+--Vous voyez bien, il est mort; les Gilbert ne vieillissent pas, ils
+meurent.
+
+--Oh! s'écria l'inconnu, ô jeunesse! ô courage! ô beauté! semences
+éternelles d'amour, d'héroïsme et de dévouement, celui-là qui vous perd,
+perd véritablement la vie. La jeunesse c'est le paradis, c'est le ciel,
+c'est tout. Ce que Dieu nous donne ensuite, ce n'est que la triste
+compensation de la jeunesse. Plus il donne aux hommes, une fois la
+jeunesse perdue, plus il a cru devoir les indemniser. Mais rien ne
+remplace, grand Dieu! les trésors que cette jeunesse prodiguait à
+l'homme.
+
+--Gilbert eût pensé ce que vous dites si bien, fit Oliva; mais assez sur
+ce sujet.
+
+--Oui, parlons de vous.
+
+--Parlons de ce que vous voudrez.
+
+--Pourquoi avez-vous fui avec Beausire?
+
+--Parce que je voulais quitter Trianon, et qu'il me fallait fuir avec
+quelqu'un. Il m'était impossible de demeurer plus longtemps pour Gilbert
+un pis aller, un reste dédaigné.
+
+--Dix ans de fidélité par orgueil, dit le domino bleu; oh! que vous avez
+payé cher cette vanité!
+
+Oliva se mit à rire.
+
+--Oh! je sais bien de quoi vous riez, dit gravement l'inconnu. Vous riez
+de ce qu'un homme qui prétend tout savoir vous accuse d'avoir été dix
+ans fidèle, quand vous ne vous doutiez pas vous être rendue coupable
+d'un pareil ridicule. Oh! mon Dieu! s'il est question de fidélité
+matérielle, pauvre jeune femme, je sais à quoi m'en tenir là-dessus.
+Oui, je sais que vous avez été en Portugal avec Beausire, que vous y
+êtes restée deux ans, que, de là, vous êtes passée dans l'Inde, sans
+Beausire, avec un capitaine de frégate, qui vous cacha dans sa cabine,
+et vous oublia à Chandernagor, en terre ferme, au moment où il revint en
+Europe. Je sais que vous avez eu deux millions de roupies à dépenser
+dans la maison d'un nabab, qui vous enfermait sous trois grilles. Je
+sais que vous avez fui en sautant par-dessus ces grilles sur les épaules
+d'un esclave. Je sais enfin que, riche, car vous aviez emporté deux
+bracelets de perles fines, deux diamants et trois gros rubis, vous
+revîntes en France, à Brest, où, sur le port, votre mauvais génie vous
+fit, au débarquer, retrouver Beausire, lequel faillit s'évanouir en vous
+reconnaissant vous-même, toute bronzée et amaigrie que vous reveniez en
+France, pauvre exilée!
+
+--Oh! fit Nicole, qui êtes-vous donc, mon Dieu! pour savoir toutes ces
+choses?
+
+--Je sais enfin que Beausire vous emmena, vous prouva qu'il vous aimait,
+vendit vos pierreries, et vous réduisit à la misère... Je sais que vous
+l'aimez, que vous le dites, du moins, et que, comme l'amour est la
+source de tout bien, vous devez être la plus heureuse femme qui soit au
+monde.
+
+Oliva baissa la tête, appuya son front sur sa main, et à travers les
+doigts de cette main, on vit rouler deux larmes, perles liquides, plus
+précieuses peut-être que celles de ses bracelets, et que, cependant,
+personne, hélas! n'eût voulu acheter à Beausire.
+
+--Et cette femme si fière, cette femme si heureuse, dit-elle, vous
+l'avez acquise ce soir pour une cinquantaine de louis.
+
+--Oh! c'est trop peu, madame, je le sais bien, dit l'inconnu avec cette
+grâce exquise et cette courtoisie parfaite qui n'abandonnent jamais
+l'homme comme il faut, parlât-il à la plus infime des courtisanes.
+
+--Oh! c'est beaucoup trop cher, monsieur, au contraire; et cela m'a
+étrangement surprise, je vous le jure, qu'une femme comme moi valût
+encore cinquante louis.
+
+--Vous valez bien plus que cela, et je vous le prouverai. Oh! ne me
+répondez rien, car vous ne me comprenez pas; et puis, ajouta l'inconnu
+en se penchant de côté...
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, en ce moment, j'ai besoin de toute mon attention.
+
+--Alors je dois me taire.
+
+--Non, tout au contraire, parlez-moi.
+
+--De quoi?
+
+--Oh! de ce que vous voudrez, mon Dieu! Dites-moi les choses les plus
+oiseuses de la terre, peu m'importe, pourvu que nous ayons l'air
+occupés.
+
+--Soit; mais vous êtes un homme singulier.
+
+--Donnez-moi le bras et marchons.
+
+Et ils marchèrent dans les groupes, elle cambrant sa fine taille et
+donnant à sa tête, élégante même sous le capuce, à son col, flexible
+même sous le domino, des mouvements que tout connaisseur regardait avec
+envie; car, au bal de l'Opéra, en ce temps de galantes prouesses, le
+passant suivait de l'oeil une marche de femme aussi curieusement
+qu'aujourd'hui quelques amateurs suivent le train d'un beau cheval.
+
+Oliva, au bout de quelques minutes, hasarda une question.
+
+--Silence! dit l'inconnu, ou plutôt parlez, si vous voulez, tant que
+vous voudrez; mais ne me forcez pas à répondre. Seulement, tout en
+parlant, déguisez votre voix, tenez la tête droite, et grattez-vous le
+col avec votre éventail.
+
+Elle obéit.
+
+En ce moment, nos deux promeneurs passaient contre un groupe tout
+parfumé, au centre duquel un homme d'une taille élégante, d'une tournure
+svelte et libre, parlait à trois compagnons, qui paraissaient l'écouter
+respectueusement.
+
+--Qui donc est ce jeune homme? demanda Oliva. Oh! le charmant domino
+gris perle.
+
+--C'est M. le comte d'Artois, répondit l'inconnu, mais ne parlez plus,
+par grâce!
+
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+Le bal de l'Opéra--(suite)
+
+
+Au moment où Oliva, toute stupéfaite du grand nom que venait de proférer
+son domino bleu, se rangeait pour mieux voir et se tenait droite,
+suivant la recommandation plusieurs fois répétée, deux autres dominos,
+se débarrassant d'un groupe bavard et bruyant, se réfugièrent près du
+pourtour, à un endroit où les banquettes manquaient.
+
+Il y avait là une sorte d'îlot désert, que mordaient par intervalles les
+groupes de promeneurs refoulés du centre à la circonférence.
+
+--Adossez-vous sur ce pilier, comtesse, dit tout bas une voix qui fit
+impression sur le domino bleu.
+
+Et presque au même instant, un grand domino orange, dont les allures
+hardies révélaient l'homme utile plutôt que le courtisan agréable,
+fendit la foule et vint dire au domino bleu:
+
+--C'est lui.
+
+--Bien, répliqua celui-ci.
+
+Et du geste, il congédia le domino jaune.
+
+--Écoutez-moi, fit-il alors à l'oreille d'Oliva, ma bonne petite amie,
+nous allons commencer à nous réjouir un peu.
+
+--Je le veux bien, car vous m'avez deux fois attristée, la première en
+m'ôtant Beausire, qui me fait rire toujours, la seconde en me parlant de
+Gilbert, qui me fit tant de fois pleurer.
+
+--Je serai pour vous et Gilbert et Beausire, dit gravement le domino
+bleu.
+
+--Oh! soupira Nicole.
+
+--Je ne vous demande pas de m'aimer, comprenez cela; je vous demande de
+recevoir la vie telle que je vous la ferai, c'est-à-dire
+l'accomplissement de toutes vos fantaisies, pourvu que de temps en temps
+vous souscriviez au miennes. Or, en voici une que j'ai.
+
+--Laquelle?
+
+--Le domino noir que vous voyez, c'est un Allemand de mes amis.
+
+--Ah!
+
+--Un perfide qui m'a refusé de venir au bal sous prétexte d'une
+migraine.
+
+--Et à qui, vous aussi, avez dit que vous n'iriez point.
+
+--Précisément.
+
+--Il a une femme avec lui?
+
+--Oui.
+
+--Qui?
+
+--Je ne la connais pas. Nous allons nous rapprocher, n'est-ce pas? Nous
+feindrons que vous êtes une Allemande; vous n'ouvrirez pas la bouche, de
+peur qu'il reconnaisse à votre accent que vous êtes une Parisienne pure.
+
+--Très bien. Et vous l'intriguerez?
+
+--Oh! je vous en réponds. Tenez, commencez à me le désigner du bout de
+votre éventail.
+
+--Comme cela?
+
+--Oui, très bien; et parlez-moi à l'oreille.
+
+Oliva obéit avec une docilité et une intelligence qui charmèrent son
+compagnon.
+
+Le domino noir, objet de cette démonstration, tournait le dos à la
+salle; il causait avec la dame, sa compagne. Celle-ci, dont les yeux
+étincelaient sous le masque, aperçut le geste d'Oliva.
+
+--Tenez, dit-elle tout bas, monseigneur, il y a là deux masques qui
+s'occupent de nous.
+
+--Oh! ne craignez rien, comtesse; impossible qu'on nous reconnaisse.
+Laissez-moi, puisque nous voilà en chemin de perdition, laissez-moi vous
+répéter que jamais taille ne fut enchanteresse comme la vôtre, jamais
+regard aussi brûlant; permettez-moi de vous dire...
+
+--Tout ce qu'on dit sous le masque.
+
+--Non, comtesse; tout ce qu'on dit sous...
+
+--N'achevez pas, vous vous damneriez... Et puis, danger plus grand, nos
+espions entendraient.
+
+--Deux espions! s'écria le cardinal ému.
+
+--Oui, les voilà qui se décident; ils s'approchent.
+
+--Déguisez bien votre voix, comtesse, si l'on vous fait parler.
+
+--Et vous, la vôtre, monseigneur.
+
+Oliva et son domino bleu s'approchaient en effet.
+
+Celui-ci, s'adressant au cardinal:
+
+--Masque, dit-il.
+
+Et il se pencha à l'oreille d'Oliva qui lui fit un signe affirmatif.
+
+--Que veux-tu? demanda le cardinal en déguisant sa voix.
+
+--Cette dame qui m'accompagne, répondit le domino bleu, me charge de
+t'adresser plusieurs questions.
+
+--Fais vite, dit M. de Rohan.
+
+--Et qu'elles soient bien indiscrètes, ajouta, d'une voix flûtée, Mme de
+La Motte.
+
+--Si indiscrètes, répliqua le domino bleu, que tu ne les entendras pas,
+curieuse.
+
+Et il se pencha encore à l'oreille d'Oliva qui joua le même jeu.
+
+Alors l'inconnu, dans un allemand irréprochable, adressa au cardinal
+cette question:
+
+--Monseigneur, est-ce que vous êtes amoureux de la femme qui vous
+accompagne?
+
+Le cardinal tressaillit.
+
+--N'avez-vous pas dit monseigneur? répondit-il.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous vous trompez, alors, et je ne suis pas celui que vous croyez.
+
+--Oh! que si fait, monsieur le cardinal; ne niez point, c'est inutile;
+quand bien même moi je ne vous reconnaîtrais pas, la dame à laquelle je
+sers de cavalier me charge de vous dire qu'elle vous reconnaît à
+merveille.
+
+Il se pencha vers Oliva et lui dit tout bas.
+
+--Faites signe que oui. Faites ce signe chaque fois que je vous serrerai
+le bras.
+
+Elle fit ce signe.
+
+--Vous m'étonnez, répondit le cardinal tout désorienté; quelle est cette
+dame qui vous accompagne?
+
+--Oh! monseigneur, je croyais que vous l'aviez déjà reconnue. Elle vous
+a bien deviné. Il est vrai que la jalousie...
+
+--Madame est jalouse de moi! s'écria le cardinal.
+
+--Nous ne disons pas cela, fit l'inconnu avec une sorte de hauteur.
+
+--Que vous dit-on là? demanda vivement Mme de La Motte, que ce dialogue
+allemand, c'est-à-dire inintelligible pour elle, contrariait au suprême
+degré.
+
+--Rien, rien.
+
+Mme de La Motte frappa du pied avec impatience.
+
+--Madame, dit alors le cardinal à Oliva, un mot de vous, je vous en
+prie, et je promets de vous deviner avec ce seul mot.
+
+M. de Rohan avait parlé allemand; Oliva ne comprit pas un mot et se
+pencha vers le domino bleu.
+
+--Je vous en conjure, s'écria celui-ci, madame, ne parlez pas.
+
+Ce mystère piqua la curiosité du cardinal. Il ajouta:
+
+--Quoi! un seul mot allemand! cela compromettrait bien peu madame.
+
+Le domino bleu, qui feignait d'avoir pris les ordres d'Oliva, répliqua
+aussitôt:
+
+--Monsieur le cardinal, voici les propres paroles de Madame: «Celui dont
+la pensée ne veille pas toujours, celui dont l'imagination ne remplace
+pas perpétuellement la présence de l'objet aimé, celui-là n'aime pas; il
+aurait tort de le dire.»
+
+Le cardinal parut frappé du sens de ces paroles. Toute son attitude
+exprima au plus haut degré la surprise, le respect, l'exaltation du
+dévouement, puis ses bras retombèrent.
+
+--C'est impossible, murmura-t-il en français.
+
+--Quoi donc impossible? s'écria Mme de La Motte, qui venait de saisir
+avidement ces seuls mots échappés dans toute la conversation.
+
+--Rien, madame, rien.
+
+--Monseigneur, en vérité, je crois que vous me faites jouer un triste
+rôle, dit-elle avec dépit.
+
+Et elle quitta le bras du cardinal. Celui-ci non seulement ne le reprit
+pas, mais il parut ne pas l'avoir remarqué, tant fut grand son
+empressement auprès de la dame allemande.
+
+--Madame, dit-il à cette dernière, toujours raide et immobile derrière
+son rempart de satin, ces paroles que votre compagnon m'a dites en votre
+nom... ce sont des vers allemands que j'ai lus dans une maison connue de
+vous, peut-être?
+
+L'inconnu serra le bras d'Oliva.
+
+--Oui, fit-elle de la tête.
+
+Le cardinal frissonna.
+
+--Cette maison, dit-il en hésitant, ne s'appelle-t-elle pas Schoenbrunn?
+
+--Oui, fit Oliva.
+
+--Ils furent écrits sur une table de merisier avec un poinçon d'or par
+une main auguste?
+
+--Oui, fit Oliva.
+
+Le cardinal s'arrêta. Une sorte de révolution venait de s'opérer en lui.
+Il chancela et étendit la main pour chercher un point d'appui. Mme de La
+Motte guettait à deux pas le résultat de cette scène étrange.
+
+Le bras du cardinal se posa sur celui du domino bleu.
+
+--Et, dit-il, en voici la suite... «Mais celui-là qui voit partout
+l'objet aimé, qui le devine à une fleur, à un parfum, sous des voiles
+impénétrables, celui-là peut se taire, sa voix est dans son coeur, il
+suffit qu'un autre coeur l'entende pour qu'il soit heureux.»
+
+--Ah! çà, mais on parle allemand, par ici! dit tout à coup une voix
+jeune et fraîche partie d'un groupe qui avait rejoint le cardinal.
+Voyons donc un peu cela; vous comprenez l'allemand, vous, maréchal?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Mais vous, Charny?
+
+--Oh! oui, Votre Altesse.
+
+--M. le comte d'Artois! dit Oliva en se serrant contre le domino bleu,
+car les quatre masques venaient de la serrer un peu cavalièrement.
+
+À ce moment, l'orchestre éclatait en fanfares bruyantes, et la poudre du
+parquet, la poudre des coiffures montaient en nuages irisés
+jusqu'au-dessus des lustres enflammés qui doraient ce brouillard d'ambre
+et de rose.
+
+Dans le mouvement que firent les masques, le domino bleu se sentit
+heurté.
+
+--Prenez garde! messieurs, dit-il d'un ton d'autorité.
+
+--Monsieur, répliqua le prince toujours masqué, vous voyez bien qu'on
+nous pousse. Excusez-nous, mesdames.
+
+--Partons, partons, monsieur le cardinal, dit tout bas Mme de La Motte.
+
+Aussitôt le capuchon d'Oliva fut froissé, tiré en arrière par une main
+invisible, son masque dénoué tomba; ses traits apparurent une seconde
+dans la pénombre de l'entablement formé par la première galerie
+au-dessus du parterre.
+
+Le domino bleu poussa un cri d'inquiétude affectée; Oliva, un cri
+d'épouvante.
+
+Trois ou quatre cris de surprise répondirent à cette double exclamation.
+
+Le cardinal faillit s'évanouir. S'il fût tombé à ce moment, il fût tombé
+à genoux. Mme de La Motte le soutint.
+
+Un flot de masques, emportés par le courant, venait de séparer le comte
+d'Artois du cardinal et de Mme de La Motte.
+
+Le domino bleu, qui, rapide comme l'éclair venait de rabaisser le
+capuchon d'Oliva et de rattacher le masque, s'approcha du cardinal en
+lui serrant la main.
+
+--Voilà, monsieur, lui dit-il, un malheur irréparable; vous voyez que
+l'honneur de cette dame est à votre merci.
+
+--Oh! monsieur, monsieur... murmura le prince Louis en s'inclinant.
+
+Et il passa sur son front ruisselant de sueur un mouchoir qui tremblait
+dans sa main.
+
+--Partons vite, dit le domino bleu à Oliva.
+
+Et ils disparurent.
+
+«Je sais à présent ce que le cardinal croyait être impossible, se dit
+Mme de La Motte; il a pris cette femme pour la reine, et voilà l'effet
+que produit sur lui cette ressemblance. Bien! encore une observation à
+conserver.»
+
+--Voulez-vous que nous quittions le bal, comtesse? dit M. de Rohan d'une
+voix affaiblie.
+
+--Comme il vous plaira, monseigneur, répondit tranquillement Jeanne.
+
+--Je n'y vois pas grand intérêt, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non, je n'y en vois plus.
+
+Et ils se frayèrent péniblement un chemin à travers les causeurs. Le
+cardinal, qui était de haute taille, regardait partout s'il retrouvait
+la vision disparue.
+
+Mais, dès lors, dominos bleus, rouges, jaunes, verts et gris
+tourbillonnèrent à ses yeux dans la vapeur lumineuse, en confondant
+leurs nuances comme les couleurs du prisme. Tout fut bleu de loin pour
+le pauvre seigneur; rien ne le fut de près.
+
+Il regagna dans cet état le carrosse qui l'attendait, lui et sa
+compagne.
+
+Ce carrosse roulait depuis cinq minutes, que le prélat n'avait pas
+encore adressé la parole à Jeanne.
+
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+Sapho
+
+
+Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le prélat de la
+rêverie.
+
+--Où me conduit cette voiture? dit-elle.
+
+--Comtesse, s'écria le cardinal, ne craignez rien: vous êtes partie de
+votre maison, eh bien! le carrosse vous y ramène.
+
+--Ma maison!... du faubourg?
+
+--Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes.
+
+En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et
+l'échauffa d'un baiser galant.
+
+Le carrosse s'arrêta devant la petite maison où tant de charmes allaient
+essayer de tenir.
+
+Jeanne sauta légèrement en bas de la voiture; le cardinal se préparait à
+l'imiter.
+
+--Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce démon femelle.
+
+--Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures
+avec vous?
+
+--Et dormir, monseigneur? dit Jeanne.
+
+--Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres à coucher chez
+vous, comtesse.
+
+--Pour moi, oui; mais pour vous...
+
+--Pour moi, non?
+
+--Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus
+valait une promesse.
+
+--Adieu donc, répliqua le cardinal, si vivement piqué au jeu qu'il
+oublia un moment toute la scène du bal.
+
+--Au revoir, monseigneur.
+
+--Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant.
+
+Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle.
+
+Six laquais, dont le sommeil avait été interrompu par le marteau du
+coureur, s'alignèrent dans le vestibule.
+
+Jeanne les regarda tous avec cet air de supériorité calme que la fortune
+ne donne pas à tous les riches.
+
+--Et les femmes de chambre? dit-elle.
+
+L'un des valets s'avança respectueusement.
+
+--Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il.
+
+--Appelez-les.
+
+Le valet obéit. Deux femmes entrèrent quelques minutes après.
+
+--Où couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne.
+
+--Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, répliqua la plus âgée;
+nous coucherons où il plaira à madame.
+
+--Les clefs des appartements?
+
+--Les voici, madame.
+
+--Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison.
+
+Les femmes regardèrent leur maîtresse avec surprise.
+
+--Vous avez un gîte dehors?
+
+--Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut
+être seule...
+
+--Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en congédiant
+les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre.
+
+--Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidité.
+
+--Demain à midi.
+
+Les six valets et les deux femmes se regardèrent un instant; puis, tenus
+en échec par l'oeil impérieux de Jeanne, ils se dirigèrent vers la
+porte.
+
+Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte:
+
+--Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle.
+
+--Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que
+madame demeure ainsi abandonnée; au moins faut-il qu'une femme veille
+dans les communs, dans les offices, n'importe où, mais qu'elle veille.
+
+--Je n'ai besoin de personne.
+
+--Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal.
+
+--Bonne nuit, allez tous.
+
+Elle tira sa bourse:
+
+--Et voilà pour que vous étrenniez mon service, dit-elle.
+
+Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la
+seule réponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant
+jusqu'à terre.
+
+Jeanne les écouta de l'autre côté de la porte: ils se répétaient l'un à
+l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque maîtresse.
+
+Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le
+lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant:
+
+--Seule! je suis seule ici chez moi!
+
+Elle alluma un flambeau à trois branches aux bougies qui brûlaient dans
+le vestibule, et ferma également les verrous de la porte massive de
+cette antichambre.
+
+Alors commença une scène muette et singulière qui eût bien vivement
+intéressé l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du poète
+ont fait planer au-dessus des villes et des palais.
+
+Jeanne visitait ses états; elle admirait, pièce à pièce, toute cette
+maison dont le moindre détail acquérait à ses yeux une immense valeur
+depuis que l'égoïsme du propriétaire avait remplacé la curiosité du
+passant.
+
+Le rez-de-chaussée, tout calfeutré, tout boisé, renfermait la salle de
+bains, les offices, les salles à manger, trois salons et deux cabinets
+de réception.
+
+Le mobilier de ces vastes chambres n'était pas riche comme celui de la
+Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il
+sentait son luxe de grand seigneur; il n'était pas neuf. La maison eût
+moins plu à Jeanne si elle eût été meublée de la veille exprès pour
+elle.
+
+Toutes ces richesses antiques, dédaignées par les dames à la mode, ces
+merveilleux meubles d'ébène sculpté, ces lustres à girandoles de
+cristal, dont les branchages dorés lançaient du sein des bougies roses
+des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'oeuvre de ciselure et
+d'émail; ces paravents brodés de figures chinoises, ces énormes potiches
+du Japon, gonflées de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou
+en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propriétaire
+dans d'indicibles extases.
+
+Ici, sur une cheminée, deux tritons dorés soulevaient des gerbes de
+corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes
+les fantaisies de la joaillerie de l'époque. Plus loin, sur une console
+de bois doré à dessus de marbre blanc, un énorme éléphant de céladon,
+aux oreilles chargées de pendeloques de saphir, supportait une tour
+pleine de parfums et de flacons.
+
+Des livres de femme dorés et enluminés brillaient sur des étagères de
+bois de rose à coins d'arabesques d'or.
+
+Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'oeuvre
+de patience qui avait coûté cent mille livres à la manufacture même,
+remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau était une
+toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail
+était rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres
+cuites de Clodion.
+
+Tout témoignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met à
+satisfaire sa fantaisie ou celle de sa maîtresse, mais du long, du
+patient travail de ces riches séculaires qui entassent sur les trésors
+de leurs pères des trésors pour leurs enfants.
+
+Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle dénombra les pièces; puis elle
+se rendit compte des détails.
+
+Et comme son domino la gênait, et comme son corps de baleine la serrait,
+elle entra dans sa chambre à coucher, se déshabilla rapidement et
+revêtit un peignoir de soie ouatée, charmant habit que nos mères, peu
+scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient
+désigné par une appellation que nous ne pouvons plus écrire.
+
+Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa
+taille, sa jambe fine et nerveuse cambrée dans les plis de sa robe
+courte, elle montait hardiment les degrés, sa lumière à la main.
+
+Familiarisée avec la solitude, sûre de n'avoir plus à redouter le regard
+même d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter
+au gré du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste
+relevé dix fois en dix minutes sur son genou charmant.
+
+Et quand pour ouvrir une armoire elle élevait le bras, quand la robe
+s'écartant laissait voir la blanche rotondité de l'épaule jusqu'à la
+naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumière familier aux
+pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cachés sous les
+tentures, abrités derrière les panneaux peints, devaient se réjouir
+d'avoir en leur possession cette charmante hôtesse qui croyait les
+posséder.
+
+Une fois, après toutes ses courses, épuisée, haletante, sa bougie aux
+trois quarts consumée, elle rentra dans la chambre à coucher, tendue de
+satin bleu brodé de larges fleurs toutes chimériques.
+
+Elle avait tout vu, tout compté, tout caressé du regard et du toucher;
+il ne lui restait plus à admirer qu'elle-même.
+
+Elle posa la bougie sur un guéridon de Sèvres à galerie d'or; et, tout à
+coup, ses yeux s'arrêtèrent sur un Endymion de marbre, délicate et
+voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un
+socle de porphyre rouge-brun.
+
+Jeanne alla fermer la porte et les portières de sa chambre, tira les
+rideaux épais, revint en face de la statue, et dévora des regards ce bel
+amant de Phoebé qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le
+ciel.
+
+Le feu rouge, réduit en braise, échauffait cette chambre, où tout
+vivait, excepté le plaisir.
+
+Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si
+moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une
+langueur qui n'était pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et
+ses paupières avec la délicatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu
+qui n'était pas la chaleur de l'âtre montait de ses pieds à son corps
+et, en montant, tordait dans ses veines toute l'électricité vivante qui,
+chez la bête, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour.
+
+En ce moment de sensations étranges, Jeanne s'aperçut elle-même dans un
+trumeau placé derrière l'Endymion. Sa robe avait glissé de ses épaules
+sur le tapis. La batiste si fine avait, entraînée par le satin plus
+lourd, descendu jusqu'à la moitié des bras blancs et arrondis.
+
+Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de désir, les deux yeux de
+Jeanne frappèrent Jeanne au plus profond du coeur; elle se trouva belle,
+elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui
+l'entourait, rien, pas même Phoebé, n'était aussi digne d'être aimé.
+Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour
+la mortelle il dédaignerait la déesse.
+
+Ce transport l'enivra; elle pencha la tête sur son épaule avec des
+frémissements inconnus, appuya ses lèvres sur sa chair palpitante, et
+comme elle n'avait pas cessé de plonger son regard, à elle, dans les
+yeux qui l'appelaient dans la glace, tout à coup ses yeux s'alanguirent,
+sa tête roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber
+endormie, inanimée, sur le lit, dont les rideaux s'inclinèrent au-dessus
+d'elle.
+
+La bougie lança un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire
+liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa dernière clarté.
+
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+L'académie de M. de Beausire
+
+
+Beausire avait pris à la lettre le conseil du domino bleu; il s'était
+rendu à ce qu'on appelait son académie.
+
+Le digne ami d'Oliva, affriandé par le chiffre énorme de deux millions,
+redoutait bien plus encore la sorte d'exclusion que ses collègues
+avaient faite de lui dans la soirée en ne lui donnant pas communication
+d'un plan aussi avantageux.
+
+Il savait qu'entre gens d'académie on ne se pique pas toujours de
+scrupules, et c'était pour lui une raison de se hâter, les absents ayant
+toujours tort quand ils sont absents par hasard, et bien plus tort
+encore lorsqu'on profite de leur absence.
+
+Beausire s'était fait, parmi les associés de l'académie, une réputation
+d'homme terrible. Cela n'était pas étonnant ni difficile. Beausire avait
+été exempt; il avait porté l'uniforme; il savait mettre une main sur la
+hanche, l'autre sur la garde de l'épée. Il avait l'habitude, au moindre
+mot, d'enfoncer son chapeau sur ses yeux: toutes façons qui, pour des
+gens médiocrement braves, paraissaient assez effrayantes, surtout si ces
+gens ont à redouter l'éclat d'un duel et les curiosités de la justice.
+
+Beausire comptait donc se venger du dédain qu'on avait professé pour
+lui, en faisant quelque peur aux confrères du tripot de la rue du
+Pot-de-Fer.
+
+De la porte Saint-Martin à l'église Saint-Sulpice, il y a loin; mais
+Beausire était riche; il se jeta dans un fiacre et promit cinquante sols
+au cocher, c'est-à-dire une gratification d'une livre; la course
+nocturne valant d'après le tarif de cette époque ce qu'elle vaut
+aujourd'hui pendant le jour.
+
+Les chevaux partirent rapidement. Beausire se donna un petit air
+furibond et, à défaut du chapeau qu'il n'avait pas, puisqu'il portait un
+domino, à défaut de l'épée, il se composa une mine assez hargneuse pour
+donner de l'inquiétude à tout passant attardé.
+
+Son entrée dans l'académie produisit une certaine sensation.
+
+Il y avait là, dans le premier salon, un beau salon tout gris avec un
+lustre et force tables de jeu, il y avait, disons-nous, une vingtaine de
+joueurs qui buvaient de la bière et du sirop, en souriant du bout des
+dents à sept ou huit femmes affreusement fardées qui regardaient les
+cartes.
+
+On jouait le pharaon à la principale table; les enjeux étaient maigres,
+l'animation en proportion des enjeux.
+
+À l'arrivée du domino, qui froissait son coqueluchon en se cambrant dans
+les plis de la robe, quelques femmes se mirent à ricaner, moitié
+raillerie, moitié agacerie. M. Beausire était un bellâtre, et les dames
+ne le maltraitaient pas.
+
+Cependant il s'avança comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, et une
+fois près de la table, il attendit en silence une réplique à sa mauvaise
+humeur.
+
+Un des joueurs, espèce de vieux financier équivoque dont la figure ne
+manquait pas de bonhomie, fut la première voix qui décida Beausire.
+
+--Corbleu! chevalier, dit ce brave homme, vous arrivez du bal avec une
+figure renversée.
+
+--C'est vrai, dirent les dames.
+
+--Eh! cher chevalier, demanda un autre joueur, le domino vous
+blesse-t-il à la tête?
+
+--Ce n'est pas le domino qui me blesse, répondit Beausire avec dureté.
+
+--Là, là, fit le banquier qui venait de racler une douzaine de louis, M.
+le chevalier de Beausire nous a fait une infidélité: ne voyez-vous pas
+qu'il a été au bal de l'Opéra, qu'aux environs de l'Opéra il a trouvé
+quelque bonne mise à faire, et qu'il a perdu?
+
+Chacun rit ou s'apitoya, suivant son caractère; les femmes eurent
+compassion.
+
+--Il n'est pas vrai de dire que j'aie fait des infidélités à mes amis,
+répliqua Beausire; j'en suis incapable des infidélités, moi! C'est bon
+pour certaines gens de ma connaissance de faire des infidélités à leurs
+amis.
+
+Et, pour donner plus de poids à sa parole, il eut recours au geste,
+c'est-à-dire qu'il voulut enfoncer son chapeau sur sa tête.
+Malheureusement, il n'aplatit qu'un morceau de soie qui lui donna une
+largeur ridicule, ce qui fit qu'au lieu d'un effet sérieux, il ne
+produisit qu'un effet comique.
+
+--Que voulez-vous dire, cher chevalier? demandèrent deux ou trois de ses
+associés.
+
+--Je sais ce que je veux dire, répondit Beausire.
+
+--Mais cela ne nous suffit pas, à nous, fit observer le vieillard de
+belle humeur.
+
+--Cela ne vous regarde pas, vous, monsieur le financier, repartit
+maladroitement Beausire.
+
+Un coup d'oeil assez expressif du banquier avertit Beausire que sa
+phrase avait été déplacée. En effet, il ne fallait pas opérer de
+démarcation dans cette audience entre ceux qui payaient et ceux qui
+empochaient l'argent.
+
+Beausire le comprit, mais il était lancé; les faux braves s'arrêtent
+plus difficilement que les braves éprouvés.
+
+--Je croyais avoir des amis ici, dit-il.
+
+--Mais... oui, répondirent plusieurs voix.
+
+--Eh bien! je me suis trompé.
+
+--En quoi?
+
+--En ceci: que beaucoup de choses se font sans moi.
+
+Nouveau signe du banquier, nouvelles protestations de ceux des associés
+qui étaient présents.
+
+--Il suffit que je sache, dit Beausire, et les faux amis seront punis.
+
+Il chercha la poignée de l'épée, mais ne trouva que son gousset, lequel
+était plein de louis et rendit un son révélateur.
+
+--Oh! oh! s'écrièrent deux dames, M. de Beausire est en bonne
+disposition ce soir.
+
+--Mais, oui, répondit sournoisement le banquier; il me paraît que s'il a
+perdu, il n'a pas perdu tout, et que, s'il a fait infidélité aux
+légitimes, ce n'est pas une infidélité sans retour. Voyons, pontez, cher
+chevalier.
+
+--Merci! dit sèchement Beausire, puisque chacun garde ce qu'il a, je
+garde aussi.
+
+--Que diable veux-tu dire? lui glissa à l'oreille un des joueurs.
+
+--Nous nous expliquerons tout à l'heure.
+
+--Jouez donc, dit le banquier.
+
+--Un simple louis, dit une dame en caressant l'épaule de Beausire pour
+se rapprocher le plus possible du gousset.
+
+--Je ne joue que des millions, dit Beausire avec audace, et, vraiment,
+je ne conçois pas qu'on joue ici de misérables louis. Des millions!
+Allons, messieurs du Pot-de-Fer, puisqu'il s'agit de millions sans qu'on
+s'en doute, à bas les enjeux d'un louis! Des millions, millionnaires!
+
+Beausire en était à ce moment d'exaltation qui pousse l'homme au-delà
+des bornes du sens commun. Une ivresse plus dangereuse que celle du vin
+l'animait. Tout à coup, il reçut par derrière, dans les jambes, un coup
+assez violent pour s'interrompre soudain.
+
+Il se retourna et vit à ses côtés une grande figure olivâtre, raide et
+trouée, aux deux yeux noirs lumineux comme des charbons ardents.
+
+Au geste de colère que fit Beausire, ce personnage étrange répondit par
+un salut cérémonieux accompagné d'un regard long comme une rapière.
+
+--Le Portugais! dit Beausire stupéfait de cette salutation d'un homme
+qui venait de lui appliquer une bourrade.
+
+--Le Portugais! répétèrent les dames qui abandonnèrent Beausire pour
+aller papillonner autour de l'étranger.
+
+Ce Portugais était, en réalité, l'enfant chéri de ces dames, auxquelles,
+sous prétexte qu'il ne parlait pas français, il apportait constamment
+des friandises, quelquefois enveloppées dans des billets de caisse de
+cinquante à soixante livres.
+
+Beausire connaissait ce Portugais pour un des associés. Le Portugais
+perdait toujours avec les habitués du tripot. Il fixait ses mises à une
+centaine de louis par semaine, et régulièrement les habitués lui
+emportaient ses cent louis.
+
+C'était l'amorceur de la société. Tandis qu'il se laissait dépouiller de
+cent plumes dorées, les autres confrères dépouillaient les joueurs
+alléchés.
+
+Aussi le Portugais était-il considéré par les associés comme l'homme
+utile; par les habitués, comme l'homme agréable. Beausire avait pour lui
+cette considération tacite qui s'attache toujours à l'inconnu--quand
+même la défiance y entrerait pour quelque chose.
+
+Beausire, ayant donc reçu le petit coup de pied que le Portugais lui
+venait d'appliquer dans les mollets, attendit, se tut, et s'assit.
+
+Le Portugais prit place au jeu, mit vingt louis sur la table, et en
+vingt coups, qui durèrent un quart d'heure à se débattre, il fut
+débarrassé de ses vingt louis par six pontes affamés qui oublièrent un
+moment les coups de griffes du banquier et des autres compères.
+
+L'horloge sonna trois heures du matin, Beausire achevait un verre de
+bière.
+
+Deux laquais entrèrent, le banquier fit tomber son argent dans le double
+fond de la table, car les statuts de l'association étaient si empreints
+de confiance envers les membres que jamais l'on ne remettait à l'un
+d'eux le maniement complet des fonds de la société.
+
+L'argent tombait donc à la fin de la séance, par un petit guichet, dans
+le double fond de la table, et il était ajouté en post-scriptum à cet
+article des statuts que jamais le banquier n'aurait de manches longues,
+comme aussi il ne pourrait jamais porter d'argent sur lui.
+
+Ce qui signifiait qu'on lui interdisait de faire passer une vingtaine de
+louis dans ses manches, et que l'assemblée se réservait le droit de le
+fouiller pour lui enlever l'or qu'il aurait su faire couler dans ses
+poches.
+
+Les laquais, disons-nous, apportèrent aux membres du cercle les
+houppelandes, les mantes et les épées: plusieurs des joueurs heureux
+donnèrent le bras aux dames; les malheureux se guindèrent dans une
+chaise à porteurs, encore de mode en ces quartiers paisibles, et la nuit
+se fit dans le salon de jeu.
+
+Beausire, aussi, avait paru s'envelopper dans son domino comme pour
+faire un voyage éternel; mais il ne passa pas le premier étage, et, la
+porte s'étant refermée, tandis que les fiacres, les chaises et les
+piétons disparaissaient, il rentra dans le salon où douze des associés
+venaient de rentrer aussi.
+
+--Nous allons nous expliquer, dit Beausire, enfin.
+
+--Rallumez votre quinquet et ne parlez pas si haut, lui dit froidement
+et en bon français le Portugais, qui de son côté allumait une bougie
+placée sur la table.
+
+Beausire grommela quelques mots auxquels personne ne fit attention; le
+Portugais s'assit à la place du banquier; on examina si les volets, les
+rideaux et les portes étaient soigneusement fermés; on s'assit
+doucement, les coudes sur le tapis, avec une curiosité dévorante.
+
+--J'ai une communication à faire, dit le Portugais; heureusement suis-je
+arrivé à temps, car M. de Beausire est démangé, ce soir, par une
+intempérance de langue...
+
+Beausire voulut s'écrier.
+
+--Allons! paix! fit le Portugais; pas de paroles perdues. Vous avez
+prononcé des mots qui sont plus qu'imprudents. Vous avez eu connaissance
+de mon idée, c'est bien. Vous êtes homme d'esprit, vous pouvez l'avoir
+devinée; mais il me semble que jamais l'amour-propre ne doit primer
+l'intérêt.
+
+--Je ne comprends pas, dit Beausire.
+
+--Nous ne comprenons pas, dit la respectable assemblée.
+
+--Si fait. M. de Beausire a voulu prouver que le premier il avait trouvé
+l'affaire.
+
+--Quelle affaire? dirent les intéressés.
+
+--L'affaire des deux millions! s'écria Beausire avec emphase.
+
+--Deux millions! firent les associés.
+
+--Et d'abord, se hâta de dire le Portugais, vous exagérez; il est
+impossible que l'affaire aille là. Je vais le prouver à l'instant.
+
+--Nul ne sait ici ce que vous voulez dire, s'exclama le banquier.
+
+--Oui, mais nous n'en sommes pas moins tout oreilles, ajouta un autre.
+
+--Parlez le premier, dit Beausire.
+
+--Je le veux bien.
+
+Et le Portugais se versa un immense verre de sirop d'orgeat, qu'il but
+tranquillement sans rien changer à ses allures d'homme glacé.
+
+--Sachez, dit-il--je ne parle pas pour M. de Beausire--que le collier ne
+vaut pas plus de quinze cent mille livres.
+
+--Ah! s'il s'agit d'un collier, dit Beausire.
+
+--Oui, monsieur, n'est-ce pas là votre affaire?
+
+--Peut-être.
+
+--Il va faire le discret après avoir fait l'indiscret.
+
+Et le Portugais haussa les épaules.
+
+--Je vous vois à regret prendre un ton qui me déplaît, dit Beausire,
+avec l'accent d'un coq qui monte sur ses éperons.
+
+--_Mira! mira!_[5] dit le Portugais froid comme un marbre, vous direz
+après ce que vous direz, je dis avant ce que j'ai à dire, et le temps
+presse, car vous devez savoir que l'ambassadeur arrive dans huit jours
+au plus tard.
+
+ [Note 5: «Attendez voir».]
+
+«Cela se complique, pensa l'assemblée palpitante d'intérêt: le collier,
+les quinze cent mille livres, un ambassadeur... qu'est-ce cela?»
+
+--En deux mots, voici, fit le Portugais. MM. Boehmer et Bossange ont
+fait offrir à la reine un collier de diamants qui vaut quinze cent mille
+livres. La reine a refusé. Les joailliers ne savent qu'en faire et le
+cachent. Ils sont bien embarrassés, car ce collier ne peut être acheté
+que par une fortune royale; eh bien! j'ai trouvé la personne royale qui
+achètera ce collier et le fera sortir du coffre-fort de MM. Boehmer et
+Bossange.
+
+--C'est?... dirent les associés.
+
+--C'est ma gracieuse souveraine, la reine de Portugal.
+
+Et le Portugais se rengorgea.
+
+--Nous comprenons moins que jamais, dirent les associés.
+
+«Moi, je ne comprends plus du tout», pensa Beausire.
+
+--Expliquez-vous nettement, cher monsieur Manoël, dit-il, car les
+dissentiments particuliers doivent céder devant l'intérêt public. Vous
+êtes le père de l'idée, je le reconnais franchement. Je renonce à tout
+droit de paternité; mais, pour l'amour de Dieu! soyez clair.
+
+--À la bonne heure, fit Manoël, en avalant une deuxième jatte d'orgeat.
+Je vais rendre cette question limpide.
+
+--Nous sommes déjà certains qu'il existe un collier de quinze cent mille
+livres, dit le banquier. Voilà un point important.
+
+--Et ce collier est dans le coffre de MM. Boehmer et Bossange. Voilà le
+second point, dit Beausire.
+
+--Mais don Manoël a dit que Sa Majesté la reine du Portugal achetait le
+collier. Voilà qui nous déroute.
+
+--Rien de plus clair pourtant, dit le Portugais. Il ne s'agit que de
+faire attention à mes paroles. L'ambassade est vacante. Il y a intérim;
+l'ambassadeur nouveau, M. de Souza, n'arrive que dans huit jours au plus
+tôt.
+
+--Bon! dit Beausire.
+
+--En huit jours, qui empêche que cet ambassadeur pressé de voir Paris
+n'arrive et ne s'installe?
+
+Les assistants s'entre-regardèrent bouche béante.
+
+--Comprenez donc, fit vivement Beausire; don Manoël veut vous dire qu'il
+peut arriver un ambassadeur vrai ou faux.
+
+--Précisément, ajouta le Portugais. Si l'ambassadeur qui se présentera
+avait envie du collier pour Sa Majesté la reine de Portugal, n'en a-t-il
+pas le droit?
+
+--Pardieu! firent les assistants.
+
+--Et alors il traite avec MM. Boehmer et Bossange. Voilà tout.
+
+--Absolument tout.
+
+--Seulement, il faut payer quand on a traité, fit observer le banquier
+du pharaon.
+
+--Ah! dame! oui, répliqua le Portugais.
+
+--MM. Boehmer et Bossange ne laisseront pas aller le collier dans les
+mains d'un ambassadeur, fût-ce un vrai Souza, sans avoir de bonnes
+garanties.
+
+--Oh! j'ai bien pensé à une garantie, objecta le futur ambassadeur.
+
+--Laquelle?
+
+--L'ambassade, avons-nous dit, est déserte?
+
+--Oui.
+
+--Il n'y reste plus qu'un chancelier, brave homme de Français, qui parle
+la langue portugaise aussi mal qu'homme du monde, et qui est enchanté
+quand les Portugais lui parlent français, parce qu'il ne souffre pas;
+quand les Français lui parlent portugais, parce qu'il brille.
+
+--Eh bien? fit Beausire.
+
+--Eh bien! messieurs, nous nous présenterons à ce brave homme avec tous
+les dehors de la légation nouvelle.
+
+--Les dehors sont bons, dit Beausire, mais les papiers valent mieux.
+
+--On aura les papiers, répliqua laconiquement don Manoël.
+
+--Il serait inutile de contester que don Manoël soit un homme précieux,
+dit Beausire.
+
+--Les dehors et les papiers ayant convaincu le chancelier de l'identité
+de la légation, nous nous installons à l'ambassade.
+
+--Oh! oh! c'est fort, interrompit Beausire.
+
+--C'est forcé, continua le Portugais.
+
+--C'est tout simple, affirmèrent les autres associés.
+
+--Mais le chancelier? objecta Beausire.
+
+--Nous l'avons dit: convaincu.
+
+--Si par hasard il devenait moins crédule, dix minutes avant qu'il
+doutât, on le congédierait. Je pense qu'un ambassadeur a le droit de
+changer son chancelier?
+
+--Évidemment.
+
+--Donc, nous sommes maîtres de l'ambassade, et notre première opération,
+c'est d'aller rendre visite à messieurs Boehmer et Bossange.
+
+--Non, non pas, dit vivement Beausire, vous me paraissez ignorer un
+point capital que je sais pertinemment, moi qui ai vécu dans les cours.
+C'est qu'une opération comme vous dites ne se fait pas par un
+ambassadeur sans que, préalablement à toute démarche, il ait été reçu en
+audience solennelle, et là, ma foi! il y a un danger. Le fameux
+Riza-Bey, qui fut admis devant Louis XIV en qualité d'ambassadeur du
+shah de Perse, et qui eut l'aplomb d'offrir à Sa Majesté Très Chrétienne
+pour trente francs de turquoises, Riza-Bey, dis-je, était très fort sur
+la langue persane, et du diable s'il y avait en France des savants
+capables de lui prouver qu'il ne venait pas d'Ispahan. Mais nous serions
+reconnus tout de suite. On nous dirait à l'instant même que nous parlons
+le portugais en pur gaulois, et pour le cadeau de protestation, on nous
+enverrait à la Bastille. Prenons garde.
+
+--Votre imagination vous entraîne trop loin, cher collègue, dit le
+Portugais; nous ne nous jetterons pas au-devant de tous ces dangers,
+nous resterons chacun dans notre hôtel.
+
+--Alors, monsieur Boehmer ne nous croira pas aussi Portugais, aussi
+ambassadeur qu'il serait besoin.
+
+--Monsieur Boehmer comprendra que nous venions en France avec la mission
+toute simple d'acheter le collier, l'ambassadeur ayant été changé
+pendant que nous étions en chemin. L'ordre seul de venir le remplacer
+nous a été remis. Cet ordre, eh bien! on le montrera s'il le faut à
+monsieur Bossange, puisqu'on l'aura bien montré à monsieur le chancelier
+de l'ambassade; seulement, c'est aux ministres du roi qu'il faut tâcher
+de ne pas le montrer, cet ordre, car les ministres sont curieux, ils
+sont défiants, ils nous tracasseraient sur une foule de petits détails.
+
+--Oh! oui, s'écria l'assemblée, ne nous mettons pas en rapport avec le
+ministère.
+
+--Et si messieurs Boehmer et Bossange demandaient...
+
+--Quoi? fit don Manoël.
+
+--Un acompte, dit Beausire.
+
+--Cela compliquerait l'affaire, fit le Portugais, embarrassé.
+
+--Car enfin, poursuivit Beausire, il est d'usage qu'un ambassadeur
+arrive avec des lettres de crédit, sinon avec de l'argent frais.
+
+--C'est juste, dirent les associés.
+
+--L'affaire manquerait là, continua Beausire.
+
+--Vous trouvez toujours, dit Manoël avec une aigreur glaciale, des
+moyens pour faire manquer l'affaire. Vous n'en trouvez pas pour la faire
+réussir.
+
+--C'est précisément parce que j'en veux trouver que je soulève des
+difficultés, répliqua Beausire. Et tenez, tenez, je les trouve.
+
+Toutes les têtes se rapprochèrent dans un même cercle.
+
+--Dans toute chancellerie, il y a une caisse.
+
+--Oui, une caisse et un crédit.
+
+--Ne parlons pas du crédit, reprit Beausire, car rien n'est si cher à se
+procurer. Pour avoir du crédit, il nous faudrait des chevaux, des
+équipages, des valets, des meubles, un attirail, qui sont la base de
+tout crédit possible. Parlons de la caisse. Que pensez-vous de celle de
+votre ambassade?
+
+--J'ai toujours regardé ma souveraine, Sa Majesté Très Fidèle, comme une
+magnifique reine. Elle doit avoir bien fait les choses.
+
+--C'est ce que nous verrons; et puis admettons qu'il n'y ait rien dans
+la caisse.
+
+--C'est possible, firent en souriant les associés.
+
+--Alors, plus d'embarras, car aussitôt, nous, ambassadeurs, nous
+demandons à messieurs Boehmer et Bossange quel est leur correspondant à
+Lisbonne, et nous leur signons, nous leur estampillons, nous leur
+scellons des lettres de change sur ce correspondant pour la somme
+demandée.
+
+--Ah! voilà qui est bien, dit don Manoël majestueusement, préoccupé de
+l'invention, je n'avais pas descendu aux détails.
+
+--Qui sont exquis, dit le banquier du pharaon en passant sa langue sur
+ses lèvres.
+
+--Maintenant, avisons à nous partager les rôles, dit Beausire. Je vois
+don Manoël dans l'ambassadeur.
+
+--Oh! certes, oui, fit en choeur l'assemblée.
+
+--Et je vois monsieur de Beausire dans mon secrétaire-interprète, ajouta
+don Manoël.
+
+--Comment cela? reprit Beausire un peu inquiet.
+
+--Il ne faut pas que je parle un mot de français, moi qui suis monsieur
+de Souza; car je le connais, ce seigneur, et s'il parle, ce qui est
+rare, c'est tout au plus le portugais, sa langue naturelle. Vous, au
+contraire, monsieur de Beausire, qui avez voyagé, qui avez une grande
+habitude des transactions parisiennes, qui parlez agréablement le
+portugais...
+
+--Mal, dit Beausire.
+
+--Assez pour qu'on ne vous croie pas Parisien.
+
+--C'est vrai... Mais...
+
+--Et puis, ajouta don Manoël en attachant son regard noir sur Beausire,
+aux plus utiles agents les plus gros bénéfices.
+
+--Assurément, dirent les associés.
+
+--C'est convenu, je suis secrétaire-interprète.
+
+--Parlons-en tout de suite, interrompit le banquier; comment
+divisera-t-on l'affaire?
+
+--Tout simplement, dit don Manoël, nous sommes douze.
+
+--Oui, douze, dirent les associés en se comptant.
+
+--Par douzièmes, alors, ajouta don Manoël, avec cette réserve toutefois
+que certains parmi nous auront une part et demie; moi, par exemple,
+comme père de l'idée et ambassadeur; monsieur de Beausire parce qu'il
+avait flairé le coup et parlé millions en arrivant ici.
+
+Beausire fit un signe d'adhésion.
+
+--Et enfin, dit le Portugais, une part et demi aussi à celui qui vendra
+les diamants.
+
+--Oh! s'écrièrent tout d'une voix les associés, rien à celui-là, rien
+qu'une demi-part.
+
+--Pourquoi donc? fit don Manoël, surpris; celui-là me semble risquer
+beaucoup.
+
+--Oui, dit le banquier, mais il aura les pots-de-vin, les primes, les
+remises, qui lui constitueront un lopin distingué.
+
+Chacun de rire: ces honnêtes gens se comprenaient à merveille.
+
+--Voilà donc qui est arrangé, dit Beausire, à demain les détails, il est
+tard.
+
+Il pensait à Oliva restée seule au bal avec ce domino bleu vers lequel,
+malgré sa facilité à donner des louis d'or, l'amant de Nicole ne se
+sentait pas porté par une confiance aveugle.
+
+--Non, non, tout de suite, finissons, dirent les associés. Quels sont
+ces détails?
+
+--Une chaise de voyage aux armes de Souza, dit Beausire.
+
+--Ce sera trop long à peindre, fit don Manoël, et à sécher surtout.
+
+--Un autre moyen alors, s'écria Beausire La chaise de monsieur
+l'ambassadeur se sera brisée en chemin, et il aura été contraint de
+prendre celle de son secrétaire.
+
+--Vous avez donc une chaise, vous? demanda le Portugais.
+
+--J'ai la première venue.
+
+--Mais vos armes?
+
+--Les premières venues.
+
+--Oh! cela simplifie tout. Beaucoup de poussière, d'éclaboussures sur
+les panneaux, beaucoup sur le derrière de la chaise, à l'endroit où sont
+les armoiries, et le chancelier n'y verra que de la poussière et des
+éclaboussures.
+
+--Mais le reste de l'ambassade? demanda le banquier.
+
+--Nous autres, nous arriverons le soir, c'est plus commode pour un
+début, et vous, vous arriverez le lendemain quand nous aurons déjà
+préparé les voies.
+
+--Très bien.
+
+--À tout ambassadeur, outre son secrétaire, il faut un valet de chambre,
+dit don Manoël, fonction délicate!
+
+--Monsieur le commandeur, dit le banquier en s'adressant à l'un des
+aigrefins, vous prenez le rôle de valet de chambre.
+
+Le commandeur s'inclina.
+
+--Et des fonds pour des achats? dit don Manoël. Moi, je suis à sec.
+
+--Moi, j'ai de l'argent, dit Beausire, mais il est à ma maîtresse.
+
+--Qu'y a-t-il en caisse? demandèrent les associés.
+
+--Vos clefs, messieurs, dit le banquier.
+
+Chacun des associés tira une petite clef qui ouvrait un verrou sur
+douze, par lesquels se fermait le double fond de la fameuse table, en
+sorte que, dans cette honnête société, nul ne pouvait visiter la caisse
+sans la permission de ses onze collègues.
+
+Il fut procédé à la vérification.
+
+--Cent quatre-vingt-dix-huit louis au-dessus du fonds de réserve, dit le
+banquier qui avait été surveillé.
+
+--Donnez-les à M. de Beausire et à moi, ce n'est pas trop? demanda
+Manoël.
+
+--Donnez-en les deux tiers, laissez le tiers au reste de l'ambassade,
+dit Beausire avec une générosité qui concilia tous les suffrages.
+
+De cette façon, don Manoël et Beausire reçurent cent trente-deux louis
+d'or, et soixante-six restèrent aux autres.
+
+On se sépara, les rendez-vous étant pris pour le lendemain. Beausire se
+hâta de rouler son domino sous son bras et de courir rue Dauphine, où il
+espérait retrouver Mlle Oliva en possession de tout ce qu'elle avait de
+vertus anciennes et de nouveaux louis d'or.
+
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+L'ambassadeur
+
+
+Le lendemain, vers le soir, une chaise de voyage arrivait par la
+barrière d'Enfer, assez poudreuse, assez éclaboussée pour que nul ne pût
+distinguer les armoiries.
+
+Les quatre chevaux qui la menaient brûlaient le pavé; les postillons,
+comme on dit, allaient un train de prince.
+
+La chaise s'arrêta devant un hôtel d'assez belle apparence, dans la rue
+de la Jussienne.
+
+Sur la porte même de cet hôtel, deux hommes attendaient; l'un, d'une
+mise assez recherchée pour annoncer la cérémonie; l'autre, dans une
+sorte de livrée banale comme en ont eu de tout temps les officiers
+publics des différentes administrations parisiennes.
+
+Autrement dit, ce dernier ressemblait à un suisse en costume d'apparat.
+
+La chaise pénétra dans l'hôtel, dont les portes furent aussitôt fermées
+au nez de plusieurs curieux.
+
+L'homme aux habits de cérémonie s'approcha très respectueusement de la
+portière et, d'une voix un peu chevrotante, il entama une harangue en
+langue portugaise.
+
+--Qui êtes-vous? répondit de l'intérieur une voix brusque, en portugais
+également, seulement cette voix parlait un excellent portugais.
+
+--Le chancelier indigne de l'ambassade, Excellence.
+
+--Fort bien. Comme vous parlez mal notre langue, mon cher chancelier.
+Voyons, où descend-on?
+
+--Par ici, monseigneur, par ici.
+
+--Triste réception, dit le seigneur don Manoël, qui faisait le gros dos
+en s'appuyant sur son valet de chambre et sur son secrétaire.
+
+--Votre Excellence daignera me pardonner, dit le chancelier dans son
+mauvais langage; ce n'est qu'à deux heures aujourd'hui qu'est descendu à
+l'ambassade le courrier de Son Excellence pour annoncer votre arrivée.
+J'étais absent, monseigneur, absent pour les affaires de la légation.
+Aussitôt mon retour, j'ai trouvé la lettre de Votre Excellence. Je n'ai
+eu que le temps de faire ouvrir les appartements; on les éclaire.
+
+--Bon, bon.
+
+--Ah! ce m'est une vive joie de voir l'illustre personne de notre nouvel
+ambassadeur.
+
+--Chut! ne divulguons rien jusqu'à ce que des ordres nouveaux soient
+venus de Lisbonne. Veuillez seulement, monsieur, me faire conduire à ma
+chambre à coucher, je tombe de fatigue. Vous vous entendrez avec mon
+secrétaire, il vous transmettra mes ordres.
+
+Le chancelier s'inclina respectueusement devant Beausire, qui rendit un
+salut affectueux et dit d'un air courtoisement ironique:
+
+--Parlez français, cher monsieur, cela vous mettra plus à l'aise, et moi
+aussi.
+
+--Oui, oui, murmura le chancelier, je serai plus à l'aise, car je vous
+avouerai, monsieur le secrétaire, que ma prononciation...
+
+--Je le vois bien, répliqua Beausire avec aplomb.
+
+--Je profiterai de cette occasion, monsieur le secrétaire, puisque je
+trouve en vous un homme si aimable, se hâta de dire le chancelier avec
+effusion, je profiterai, dis-je, de l'occasion, pour vous demander si
+vous croyez que M. de Souza ne m'en voudra pas d'écorcher ainsi le
+portugais?
+
+--Pas du tout, pas du tout, si vous parlez le français purement.
+
+--Moi! dit le chancelier joyeusement, moi! un Parisien de la rue Saint
+Honoré!
+
+--Eh bien! c'est à ravir, dit Beausire. Comment vous nomme-t-on?
+Ducorneau, je crois?
+
+--Ducorneau, oui, monsieur le secrétaire; nom assez heureux, car il a
+une terminaison espagnole, si l'on veut. Monsieur le secrétaire savait
+mon nom; c'est bien flatteur pour moi.
+
+--Oui, vous êtes bien noté là-bas; si bien noté, que cette bonne
+réputation nous a empêchés d'amener un chancelier de Lisbonne.
+
+--Oh! que de reconnaissance, monsieur le secrétaire, et quelle heureuse
+chance pour moi que la nomination de M. de Souza.
+
+--Mais M. l'ambassadeur sonne, je crois.
+
+--Courons.
+
+On courut en effet. M. l'ambassadeur, grâce au zèle de son valet de
+chambre, venait de se déshabiller. Il avait revêtu une magnifique robe
+de chambre. Un barbier, appelé à la hâte, l'accommodait. Quelques boites
+et nécessaires de voyage, assez riches en apparence, garnissaient les
+tables et les consoles.
+
+Un grand feu flambait dans la cheminée.
+
+--Entrez, entrez, monsieur le chancelier, dit l'ambassadeur qui venait
+de s'ensevelir dans un immense fauteuil à coussins, tout en travers du
+feu.
+
+--Monsieur l'ambassadeur se fâchera-t-il si je lui réponds en français?
+dit le chancelier tout bas à Beausire.
+
+--Non, non, allez toujours.
+
+Ducorneau fit son compliment en français.
+
+--Eh! mais c'est fort commode; vous parlez admirablement le français,
+monsieur du Corno.
+
+«Il me prend pour un Portugais», pensa le chancelier ivre de joie.
+
+Et il serra la main de Beausire.
+
+--Çà! dit Manoël, pourra-t-on souper?
+
+--Certes, oui, Votre Excellence. Oui, le Palais-Royal est à deux pas
+d'ici, et je connais un traiteur excellent qui apportera un bon souper
+pour Votre Excellence.
+
+--Comme si c'était pour vous, monsieur du Corno.
+
+--Oui, monseigneur... et moi, si Son Excellence le permettait, je
+prendrais la permission d'offrir quelques bouteilles d'un vin du pays,
+comme Votre Excellence n'en aura trouvé qu'à Porto même.
+
+--Eh! notre chancelier a donc bonne cave? dit Beausire gaillardement.
+
+--C'est mon seul luxe, répliqua humblement le brave homme, dont, pour la
+première fois, aux bougies, Beausire et don Manoël purent remarquer les
+yeux vifs, les grosses joues rondes et le nez fleuri.
+
+--Faites comme il vous plaira, monsieur du Corno, dit l'ambassadeur;
+apportez-nous de votre vin, et venez souper avec nous.
+
+--Un pareil honneur...
+
+--Sans étiquette, aujourd'hui je suis encore un voyageur, je ne serai
+l'ambassadeur que demain. Et puis nous parlerons affaires.
+
+--Oh! mais monseigneur permettra que je donne un coup d'oeil à ma
+toilette.
+
+--Vous êtes superbe, dit Beausire.
+
+--Toilette de réception, non de gala, dit Ducorneau.
+
+--Demeurez comme vous êtes, monsieur le chancelier, et donnez à nos
+préparatifs le temps que vous donneriez à prendre l'habit de gala.
+
+Ducorneau ravi quitta l'ambassadeur et se mit à courir pour gagner dix
+minutes à l'appétit de Son Excellence.
+
+Pendant ce temps, les trois coquins, enfermés dans la chambre à coucher,
+passaient en revue le mobilier et les actes de leur nouveau pouvoir.
+
+--Couche-t-il à l'hôtel, ce chancelier? dit don Manoël.
+
+--Non pas: le drôle a une bonne cave et doit avoir quelque part une
+jolie femme ou une grisette. C'est un vieux garçon.
+
+--Le suisse?
+
+--Il faudra bien s'en débarrasser.
+
+--Je m'en charge.
+
+--Les autres valets de l'hôtel?
+
+--Valets de louage que nos associés remplaceront demain.
+
+--Que dit la cuisine? que dit l'office?
+
+--Morts! morts! L'ancien ambassadeur ne paraissait jamais à l'hôtel. Il
+avait sa maison en ville.
+
+--Que dit la caisse?
+
+--Pour la caisse, il faut consulter le chancelier: c'est délicat.
+
+--Je m'en charge, dit Beausire: nous sommes déjà les meilleurs amis du
+monde.
+
+--Chut! le voici.
+
+En effet, Ducorneau revenait essoufflé. Il avait prévenu le traiteur de
+la rue des Bons-Enfants, pris dans son cabinet six bouteilles d'une mine
+respectable, et sa figure réjouie annonçait toutes les bonnes
+dispositions que ces soleils, la nature et la diplomatie, savent
+combiner pour dorer ce que les cyniques appellent la façade humaine.
+
+--Votre Excellence, dit-il, ne descendra pas dans la salle à manger?
+
+--Non pas, non pas, nous mangerons dans la chambre, entre nous, près du
+feu.
+
+--Monseigneur me ravit de joie. Voici le vin.
+
+--Des topazes! dit Beausire en élevant un des flacons à la hauteur d'une
+bougie.
+
+--Asseyez-vous, monsieur le chancelier, pendant que mon valet de chambre
+dressera le couvert.
+
+Ducorneau s'assit.
+
+--Quel jour sont arrivées les dernières dépêches? dit l'ambassadeur.
+
+--La veille du départ de votre... du prédécesseur de Votre Excellence.
+
+--Bien. La légation est en bon état?
+
+--Oh! oui, monseigneur.
+
+--Pas de mauvaises affaires d'argent?
+
+--Pas que je sache.
+
+--Pas de dettes... Oh! dites... S'il y en avait, nous commencerions par
+payer. Mon prédécesseur est un galant gentilhomme pour qui je me porte
+garant solidaire.
+
+--Dieu merci! monseigneur n'en aura pas besoin; les crédits ont été
+ordonnancés il y a trois semaines, et le lendemain même du départ de
+l'ex-ambassadeur, cent mille livres arrivaient ici.
+
+--Cent mille livres! s'écrièrent à la fois Beausire et don Manoël,
+effarés de joie.
+
+--En or, dit le chancelier.
+
+--En or, répétèrent l'ambassadeur, le secrétaire, et jusqu'au valet de
+chambre.
+
+--De sorte, dit Beausire, en avalant son émotion, que la caisse
+renferme...
+
+--Cent mille trois cent vingt-huit livres, monsieur le secrétaire.
+
+--C'est peu, dit froidement don Manoël; mais Sa Majesté heureusement a
+mis des fonds à notre disposition. Je vous l'avais bien dit, mon cher,
+ajouta t-il en s'adressant à Beausire, que nous manquerions à Paris.
+
+--Hormis ce point que Votre Excellence avait pris ses précautions,
+répliqua respectueusement Beausire.
+
+À partir de cette communication importante du chancelier, l'hilarité de
+l'ambassade ne fit que s'accroître.
+
+Un bon souper, composé d'un saumon, d'écrevisses énormes, de viandes
+noires et de crèmes, n'augmenta pas médiocrement cette verve des
+seigneurs portugais.
+
+Ducorneau, mis à l'aise, mangea comme dix grands d'Espagne, et montra à
+ses supérieurs comme quoi un Parisien de la rue Saint-Honoré traitait
+les vins de Porto et de Xérès en vins de Brie et de Tonnerre.
+
+M. Ducorneau bénissait encore le Ciel de lui avoir envoyé un ambassadeur
+qui préférait la langue française à la langue portugaise, et les vins
+portugais aux vins de France; il nageait dans cette délicieuse béatitude
+que fait au cerveau l'estomac satisfait et reconnaissant, lorsque M. de
+Souza l'interpellant lui demanda de s'aller coucher.
+
+Ducorneau se leva, et dans une révérence épineuse qui accrocha autant de
+meubles qu'une branche d'églantier accroche de feuilles dans un taillis,
+le chancelier gagna la porte de la rue.
+
+Beausire et don Manoël n'avaient pas assez fêté le vin de l'ambassade
+pour succomber sur-le-champ au sommeil.
+
+D'ailleurs, il fallait que le valet de chambre soupât à son tour après
+ses maîtres, opération que le _commandeur_ accomplit minutieusement,
+d'après les précédents tracés par M. l'ambassadeur et son secrétaire.
+
+Tout le plan du lendemain se trouva dressé. Les trois associés
+poussèrent une reconnaissance dans l'hôtel, après s'être assurés que le
+suisse dormait.
+
+
+
+
+Chapitre XXVIII
+
+MM. Boehmer et Bossange
+
+
+Le lendemain, grâce à l'activité de Ducorneau à jeun, l'ambassade était
+sortie de sa léthargie. Bureaux, cartons, écritoire, air d'apparat,
+chevaux piaffant dans la cour, indiquaient la vie là où la veille encore
+on sentait l'atonie et la mort.
+
+Le bruit se répandit vite, dans le quartier, qu'un grand personnage,
+chargé d'affaires, était arrivé de Portugal pendant la nuit.
+
+Ce bruit, qui devait donner du crédit à nos trois fripons, était pour
+eux une source de frayeurs toujours renaissantes.
+
+En effet, la police de M. de Crosne et celle de M. de Breteuil avaient
+de larges oreilles qu'elles se garderaient bien de clore en pareille
+occurrence; elles avaient des yeux d'Argus que certainement elles ne
+fermeraient pas lorsqu'il s'agirait de MM. les diplomates du Portugal.
+
+Mais don Manoël fit observer à Beausire qu'avec de l'audace on
+empêcherait les recherches de la police d'être soupçons avant huit
+jours; les soupçons d'être certitudes avant quinze jours; que, par
+conséquent, avant dix jours, moyen terme, rien ne gênerait les allures
+de l'association, laquelle association, pour bien agir, devait avoir
+terminé ses opérations avant six jours.
+
+L'aurore venait de poindre quand deux chaises de louage amenèrent dans
+l'hôtel la cargaison des neuf drôles destinés à composer le personnel de
+l'ambassade.
+
+Ils furent installés bien vite, ou, pour mieux dire, couchés par
+Beausire. On en mit un à la caisse, l'autre aux archives, un troisième
+remplaça le suisse, auquel Ducorneau lui-même donna son congé, sous
+prétexte qu'il ne savait pas le portugais. L'hôtel se trouva donc peuplé
+par cette garnison, qui devait en défendre les abords à tout profane.
+
+La police est profane au plus haut degré pour ceux qui ont des secrets
+politiques ou autres.
+
+Vers midi, don Manoël dit Souza, s'étant habillé galamment, monta dans
+un carrosse fort propre que Beausire avait loué cinq cents livres par
+mois, en payant quinze jours d'avance.
+
+Il partit pour la maison de MM. Boehmer et Bossange, en compagnie de son
+secrétaire et de son valet de chambre.
+
+Le chancelier reçut l'ordre d'expédier sous son couvert, et comme
+d'habitude, en l'absence des ambassadeurs, toutes les affaires relatives
+aux passeports, indemnités et secours, avec attention toutefois de ne
+donner des espèces ou de solder des comptes qu'avec l'agrément de M. le
+secrétaire.
+
+Ces messieurs voulaient garder intacte la somme de cent mille livres,
+pivot fondamental de toute l'opération.
+
+On apprit à M. l'ambassadeur que les joailliers de la couronne
+demeuraient sur le quai de l'École, où ils firent leur entrée vers une
+heure de relevée.
+
+Le valet de chambre frappa modestement à la porte du joaillier, qui
+était fermée par de fortes serrures et garnie de gros clous à large
+tête, comme une porte de prison.
+
+L'art avait disposé ces clous de manière à former des dessins plus ou
+moins agréables. Il était constaté seulement que jamais vrille, scie ou
+lime n'eut pu mordre un morceau du bois sans se rompre une dent sur un
+morceau de fer.
+
+Un guichet treillissé s'ouvrit, et une voix demanda au valet de chambre
+ce qu'il désirait savoir.
+
+--M. l'ambassadeur de Portugal veut parler à MM. Boehmer et Bossange,
+répondit le valet.
+
+Une figure apparut bien vite au premier étage, puis un pas précipité se
+fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit.
+
+Don Manoël descendit de voiture avec une noble lenteur.
+
+M. Beausire était descendu le premier pour offrir son bras à Son
+Excellence.
+
+L'homme qui s'avançait avec tant d'empressement au-devant des deux
+Portugais était M. Boehmer lui-même qui, en entendant s'arrêter la
+voiture, avait regardé par ses vitres, entendu le mot ambassadeur, et
+s'était élancé pour ne pas faire attendre Son Excellence.
+
+Le joaillier se confondit en excuses pendant que don Manoël montait
+l'escalier.
+
+M. Beausire remarqua que, derrière eux, une vieille servante, vigoureuse
+et bien découplée, fermait verrous, serrures, dont il y avait un grand
+luxe à la porte de la rue.
+
+M. Beausire ayant paru faire ces observations avec une certaine
+recherche, M. Boehmer lui dit:
+
+--Monsieur, pardonnez; nous sommes si fort exposés dans notre
+malheureuse profession, que nos habitudes renferment toutes une
+précaution quelconque.
+
+Don Manoël était demeuré impassible; Boehmer le vit et lui réitéra à
+lui-même la phrase qui avait obtenu de Beausire un sourire agréable.
+Mais l'ambassadeur n'ayant pas plus sourcillé à la seconde fois qu'à la
+première:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, dit encore Boehmer
+décontenancé.
+
+--Son Excellence ne parle pas français, dit Beausire, et ne peut vous
+entendre, monsieur; mais je vais lui transmettre vos excuses, à moins,
+se hâta-t-il de dire, que vous-même, monsieur, ne parliez le portugais.
+
+--Non, monsieur, non.
+
+--Je parlerai donc pour vous.
+
+Et Beausire baragouina quelques mots portugais à don Manoël, qui
+répondit dans la même langue.
+
+--Son Excellence M. le comte de Souza, ambassadeur de Sa Majesté Très
+Fidèle, accepte gracieusement vos excuses, monsieur, et me charge de
+vous demander s'il est vrai que vous avez encore en votre possession un
+beau collier de diamants?
+
+Boehmer leva la tête et regarda Beausire en homme qui sait toiser son
+monde.
+
+Beausire soutint le choc en habile diplomate.
+
+--Un collier de diamants, dit lentement Boehmer, un fort beau collier?
+
+--Celui que vous avez offert à la reine de France, ajouta Beausire, et
+dont Sa Majesté Très Fidèle a entendu parler.
+
+--Monsieur, dit Boehmer, est un officier de M. l'ambassadeur?
+
+--Son secrétaire particulier, monsieur.
+
+Don Manoël s'était assis en grand seigneur; il regardait les peintures
+des panneaux d'une assez belle pièce qui donnait sur le quai.
+
+Un beau soleil éclairait alors la Seine, et les premiers peupliers
+montraient leurs pousses d'un vert tendre au-dessus des eaux, grosses
+encore et jaunies par le dégel.
+
+Don Manoël passa de l'examen des peintures à celui du paysage.
+
+--Monsieur, dit Beausire, il me semble que vous n'avez pas entendu un
+mot de ce que je vous ai dit.
+
+--Comment cela, monsieur? répondit Boehmer, un peu étourdi du ton vif du
+personnage.
+
+--C'est que je vois Son Excellence qui s'impatiente, monsieur le
+joaillier.
+
+--Monsieur, pardon, dit Boehmer tout rouge, je ne dois pas montrer le
+collier sans être assisté de mon associé, monsieur Bossange.
+
+--Eh bien! monsieur, faites venir votre associé.
+
+Don Manoël se rapprocha et, de son air glacial qui comportait une
+certaine majesté, il commença en portugais une allocution qui fit
+plusieurs fois courber sous le respect la tête de Beausire. Après quoi
+il tourna le dos et reprit sa contemplation aux vitres.
+
+--Son Excellence me dit, monsieur, qu'il y a déjà dix minutes qu'elle
+attend, et qu'elle n'a pas l'habitude d'attendre nulle part, pas même
+chez les rois.
+
+Boehmer s'inclina, prit un cordon de sonnette et l'agita.
+
+Une minute après, une autre figure entra dans la chambre. C'était M.
+Bossange, l'associé.
+
+Boehmer le mit au fait avec deux mots. Bossange donna son coup d'oeil
+aux deux Portugais, et finit par demander à Boehmer sa clef pour ouvrir
+le coffre-fort.
+
+«Il me paraît que les honnêtes gens, pensa Beausire, prennent autant de
+précautions les uns contre les autres que les voleurs.»
+
+Dix minutes après, M. Bossange revint, portant un écrin dans sa main
+gauche; sa main droite était cachée sous son habit. Beausire y vit
+distinctement le relief de deux pistolets.
+
+--Nous pouvons avoir bonne mine, dit don Manoël gravement en portugais;
+mais ces marchands nous prennent plutôt pour des filous que pour des
+ambassadeurs.
+
+Et, en prononçant ces mots, il regarda bien les joailliers pour saisir
+sur leurs visages la moindre émotion dans le cas où ils comprendraient
+le portugais.
+
+Rien ne parut, rien qu'un collier de diamants si merveilleusement beau
+que l'éclat éblouissait.
+
+On mit avec confiance cet écrin dans les mains de don Manoël, qui
+soudain avec colère:
+
+--Monsieur, dit-il à son secrétaire, dites à ces drôles qu'ils abusent
+de la permission qu'a un marchand d'être stupide. Ils me montrent du
+strass quand je leur demande des diamants. Dites-leur que je me
+plaindrai au ministre de France, et qu'au nom de ma reine, je ferai
+jeter à la Bastille les impertinents qui mystifient un ambassadeur de
+Portugal.
+
+Disant ces mots, il fit voler, d'un revers de main, l'écrin sur le
+comptoir. Beausire n'eut pas besoin de traduire toutes les paroles, la
+pantomime avait suffi.
+
+Boehmer et Bossange se confondirent en excuses et dirent qu'en France on
+montrait des modèles de diamants, des semblants de parure, le tout pour
+satisfaire les honnêtes gens, mais pour ne pas allécher ou tenter les
+voleurs.
+
+M. de Souza fit un geste énergique et marcha vers la porte aux yeux des
+marchands inquiets.
+
+--Son Excellence me charge de vous dire, poursuivit Beausire, qu'il est
+fâcheux que des gens qui portent le titre de joailliers de la couronne
+de France en soient à distinguer un ambassadeur d'avec un gredin, et Son
+Excellence se retire à son hôtel.
+
+MM. Boehmer et Bossange se firent un signe, et s'inclinèrent en
+protestant de nouveau de tout leur respect.
+
+M. de Souza leur faillit marcher sur les pieds et sortit.
+
+Les marchands se regardèrent, décidément inquiets et courbés jusqu'à
+terre.
+
+Beausire suivit fièrement son maître.
+
+La vieille ouvrit les serrures de la porte.
+
+--À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria Beausire au valet
+de chambre.
+
+--À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria le valet au
+cocher.
+
+Boehmer entendit au travers du guichet.
+
+--Affaire manquée! grommela le valet.
+
+--Affaire faite, dit Beausire; dans une heure, ces croquants seront chez
+nous.
+
+Le carrosse roula comme s'il eût été enlevé par huit chevaux.
+
+
+
+
+Chapitre XXIX
+
+À l'ambassade
+
+
+En rentrant à l'hôtel de l'ambassade, ces messieurs trouvèrent Ducorneau
+qui dînait tranquillement dans son bureau.
+
+Beausire le pria de monter chez l'ambassadeur, et lui tint ce langage:
+
+--Vous comprenez, cher chancelier, qu'un homme tel que M. de Souza n'est
+pas un ambassadeur ordinaire.
+
+--Je m'en suis aperçu, dit le chancelier.
+
+--Son Excellence, poursuivit Beausire, veut occuper une place distinguée
+à Paris, parmi les riches et les gens de goût, c'est vous dire que le
+séjour de ce vilain hôtel, rue de la Jussienne, n'est pas supportable
+pour lui; en conséquence, il s'agirait de trouver une autre résidence
+particulière pour M. de Souza.
+
+--Cela compliquera les relations diplomatiques, dit le chancelier; nous
+aurons à courir beaucoup pour les signatures.
+
+--Eh! Son Excellence vous donnera un carrosse, cher monsieur Ducorneau,
+répondit Beausire.
+
+Ducorneau faillit s'évanouir de joie.
+
+--Un carrosse à moi! s'écria-t-il.
+
+--Il est fâcheux que vous n'en ayez pas l'habitude, continua Beausire;
+un chancelier d'ambassade un peu digne doit avoir son carrosse; mais
+nous parlerons de ce détail en temps et lieu. Pour le moment, rendons
+compte à M. l'ambassadeur de l'état des affaires étrangères. La caisse,
+où est-elle?
+
+--Là-haut, monsieur, dans l'appartement même de M. l'ambassadeur.
+
+--Si loin de vous?
+
+--Mesure de sûreté, monsieur; les voleurs ont plus de mal à pénétrer au
+premier qu'au rez-de-chaussée.
+
+--Des voleurs, fit dédaigneusement Beausire, pour une si petite somme.
+
+--Cent mille livres! fit Ducorneau. Peste! on voit bien que M. de Souza
+est riche. Il n'y a pas cent mille livres dans toutes les caisses
+d'ambassade.
+
+--Voulez-vous que nous vérifiions? dit Beausire; j'ai hâte de me rendre
+à mes affaires.
+
+--À l'instant, monsieur, à l'instant, dit Ducorneau en quittant le
+rez-de-chaussée.
+
+Vérification faite, les cent mille livres apparurent en belles espèces,
+moitié or et moitié argent.
+
+Ducorneau offrit sa clef, que Beausire regarda quelque temps, pour en
+admirer les ingénieuses guillochures et les trèfles compliqués.
+
+Il en avait habilement pris l'empreinte avec de la cire.
+
+Puis il la rendit au chancelier en lui disant:
+
+--Monsieur Ducorneau, elle est mieux dans vos mains que dans les
+miennes; passons chez M. l'ambassadeur.
+
+On trouva don Manoël en tête à tête avec le chocolat national. Il
+semblait fort occupé d'un papier couvert de chiffres. À la vue de son
+chancelier:
+
+--Connaissez-vous le chiffre de l'ancienne correspondance? demanda-t-il.
+
+--Non, Votre Excellence.
+
+--Eh bien! je veux que désormais vous soyez initié, monsieur, vous me
+débarrasserez, de cette façon, d'une foule de détails ennuyeux. À
+propos, la caisse? demanda-t-il à Beausire.
+
+--En parfait état, comme tout ce qui est du ressort de M. Ducorneau,
+répliqua Beausire.
+
+--Les cent mille livres?
+
+--Liquides, monsieur.
+
+--Bien; asseyez-vous, monsieur Ducorneau, vous allez me donner un
+renseignement.
+
+--Aux ordres de Votre Excellence, dit le chancelier radieux.
+
+--Voilà le fait: affaire d'État, monsieur Ducorneau.
+
+--Oh! j'écoute, monseigneur.
+
+Et le digne chancelier approcha son siège.
+
+--Affaire grave, dans laquelle j'ai besoin de vos lumières.
+Connaissez-vous des joailliers un peu honnêtes, à Paris?
+
+--Il y a MM. Boehmer et Bossange, joailliers de la couronne, dit le
+chancelier.
+
+--Précisément, ce sont eux que je ne veux point employer, dit don
+Manoël; je les quitte pour ne jamais les revoir.
+
+--Ils ont eu le malheur de mécontenter Votre Excellence?
+
+--Gravement, monsieur Corno, gravement.
+
+--Oh! si je pouvais être un peu moins réservé, si j'osais...
+
+--Osez.
+
+--Je demanderais en quoi ces gens, qui ont de la réputation dans leur
+métier...
+
+--Ce sont de véritables juifs, monsieur Corno, et leurs mauvais procédés
+leur font perdre comme un million ou deux.
+
+--Oh! s'écria Ducorneau avidement.
+
+--J'étais envoyé par Sa Majesté Très Fidèle pour négocier l'achat d'un
+collier de diamants.
+
+--Oui, oui, le fameux collier, qui avait été commandé par le feu roi
+pour Mme Du Barry; je sais, je sais.
+
+--Vous êtes un homme précieux; vous savez tout. Eh bien! j'allais
+acheter ce collier; mais, puisque les choses vont ainsi, je ne
+l'achèterai pas.
+
+--Faut-il que je fasse une démarche?
+
+--Monsieur Corno!
+
+--Diplomatique, monseigneur, très diplomatique.
+
+--Ce serait bon si vous connaissiez ces gens là.
+
+--Bossange est mon petit-cousin à la mode de Bretagne.
+
+Don Manoël et Beausire se regardèrent.
+
+Il se fit un silence. Les deux Portugais aiguisaient leurs réflexions.
+
+Tout à coup un des valets ouvrit la porte et annonça:
+
+--MM. Boehmer et Bossange!
+
+Don Manoël se leva soudain et, d'une voix irritée:
+
+--Renvoyez ces gens-là! s'écria-t-il.
+
+Le valet fit un pas pour obéir.
+
+--Non, chassez-les vous-même, monsieur le secrétaire, reprit
+l'ambassadeur.
+
+--Au nom du Ciel! fit Ducorneau suppliant, laissez-moi exécuter l'ordre
+de monseigneur; je l'adoucirai, puisque je ne puis l'éluder.
+
+--Faites, si vous voulez, dit négligemment don Manoël.
+
+Beausire se rapprocha de lui au moment où Ducorneau sortait avec
+précipitation.
+
+--Ah çà! mais cette affaire est destinée à manquer? dit don Manoël.
+
+--Non pas, Ducorneau va la raccommoder.
+
+--Il l'embrouillera, malheureux! Nous avons parlé portugais seulement
+chez les joailliers; vous avez dit que je n'entendais pas un mot de
+français. Ducorneau va tout gâter.
+
+--J'y cours.
+
+--Vous montrer, c'est peut-être dangereux, Beausire.
+
+--Vous allez voir que non; laissez-moi plein pouvoir.
+
+--Pardieu!
+
+Beausire partit.
+
+Ducorneau avait trouvé en bas Boehmer et Bossange, dont la contenance,
+depuis leur entrée à l'ambassade, était toute modifiée dans le sens de
+la politesse, sinon dans celui de la confiance.
+
+Ils comptaient peu sur la vue d'un visage de connaissance, et se
+faufilaient avec raideur dans les premiers cabinets.
+
+En apercevant Ducorneau, Bossange poussa un cri de joyeuse surprise.
+
+--Vous ici! dit-il.
+
+Et il s'approcha pour l'embrasser.
+
+--Ah! ah! vous êtes bien aimable, dit Ducorneau, vous me reconnaissez
+ici, mon cousin le richard. Est-ce parce que je suis à une ambassade?
+
+--Ma foi! oui, dit Bossange, si nous avons été séparés un peu,
+pardonnez-le-moi, et rendez-moi un service.
+
+--Je venais pour cela.
+
+--Oh! merci. Vous êtes donc attaché à l'ambassade?
+
+--Mais oui.
+
+--Un renseignement.
+
+--Lequel, et sur quoi?
+
+--Sur l'ambassade même.
+
+--J'en suis le chancelier.
+
+--Oh! à merveille. Nous voulons parler à l'ambassadeur.
+
+--Je viens de sa part.
+
+--De sa part! pour nous dire?...
+
+--Qu'il vous prie de sortir bien vite de son hôtel, et bien vite,
+messieurs.
+
+Les deux joailliers se regardèrent penauds.
+
+--Parce que, dit Ducorneau avec importance, vous avez été maladroits et
+malhonnêtes, à ce qu'il paraît.
+
+--Écoutez-nous donc.
+
+--C'est inutile, dit tout à coup la voix de Beausire, qui apparut fier
+et froid au seuil de la chambre. Monsieur Ducorneau, Son Excellence vous
+a dit de congédier ces messieurs. Congédiez-les.
+
+--Monsieur le secrétaire...
+
+--Obéissez, dit Beausire avec dédain. Faites!
+
+Et il passa.
+
+Le chancelier prit son parent par l'épaule droite, l'associé du parent
+par l'épaule gauche, et les poussa doucement dehors.
+
+--Voilà, dit-il, c'est une affaire manquée.
+
+--Que ces étrangers sont donc susceptibles, mon Dieu! murmura Boehmer,
+qui était un Allemand.
+
+--Quand on s'appelle Souza et qu'on a neuf cent mille livres de revenu,
+mon cher cousin, dit le chancelier, on a le droit d'être ce qu'on veut.
+
+--Ah! soupira Bossange, je vous ai bien dit, Boehmer, que vous êtes trop
+raide en affaires.
+
+--Eh! répliqua l'entêté Allemand, si nous n'avons pas son argent, il
+n'aura pas notre collier.
+
+On approchait de la porte de la rue.
+
+Ducorneau se mit à rire.
+
+--Savez-vous bien ce que c'est qu'un Portugais? dit-il dédaigneusement;
+savez-vous ce que c'est qu'un ambassadeur, bourgeois que vous êtes? Non.
+Eh bien! je vais vous le dire. Un ambassadeur favori d'une reine, M.
+Potemkine, achetait tous les ans, au 1er janvier, pour la reine, un
+panier de cerises qui coûtait cent mille écus, mille livres la cerise;
+c'est joli, n'est-ce pas? Eh bien! M. de Souza achètera les mines du
+Brésil pour trouver dans les filons un diamant gros comme tous les
+vôtres. Cela lui coûtera vingt années de son revenu, vingt millions;
+mais que lui importe, il n'a pas d'enfants. Voilà.
+
+Et il leur fermait la porte, quand Bossange, se ravisant:
+
+--Raccommodez cela, dit-il, et vous aurez...
+
+--Ici, l'on est incorruptible, répliqua Ducorneau.
+
+Et il ferma la porte.
+
+Le soir même, l'ambassadeur reçut la lettre suivante:
+
+«Monseigneur,
+
+«Un homme qui attend vos ordres et désire vous présenter les
+respectueuses excuses de vos humbles serviteurs est à la porte de votre
+hôtel; sur un signe de Votre Excellence, il déposera dans les mains d'un
+de vos gens le collier qui avait eu le bonheur d'attirer votre
+attention.
+
+«Daignez recevoir, monseigneur, l'assurance du profond respect, etc.,
+etc.
+
+«Boehmer et Bossange.»
+
+--Eh bien! mais, dit don Manoël en lisant cette épître, le collier est à
+nous.
+
+--Non pas, non pas, dit Beausire; il ne sera à nous que quand nous
+l'aurons acheté; achetons-le!
+
+--Comment?
+
+--Votre Excellence ne sait pas le français, c'est convenu; et, tout
+d'abord, débarrassons-nous de M. le chancelier.
+
+--Comment?
+
+--De la façon la plus simple: il s'agit de lui donner une mission
+diplomatique importante; je m'en charge.
+
+--Vous avez tort, dit Manoël, il sera ici notre caution.
+
+--Il dira que vous parlez français comme M. Bossange et moi.
+
+--Il ne le dira pas; je l'en prierai.
+
+--Soit, qu'il reste. Faites entrer l'homme aux diamants.
+
+L'homme fut introduit; c'était Boehmer en personne, Boehmer, qui fit les
+plus profondes gentillesses et les excuses les plus soumises.
+
+Après quoi il offrit ses diamants, et fit mine de les laisser pour être
+examinés.
+
+Don Manoël le retint.
+
+--Assez d'épreuves comme cela, dit Beausire; vous êtes un marchand
+défiant; vous devez être honnête. Asseyons-nous ici et causons, puisque
+M. l'ambassadeur vous pardonne.
+
+--Ouf! que l'on a du mal à vendre! soupira Boehmer.
+
+«Que de mal on se donne pour voler!» pensa Beausire.
+
+
+
+
+Chapitre XXX
+
+Le marché
+
+
+Alors, M. l'ambassadeur consentit à examiner le collier en détail.
+
+M. Boehmer en montra curieusement chaque pièce, et en fit ressortir
+chaque beauté.
+
+--Sur l'ensemble de ces pierres, dit Beausire, à qui don Manoël venait
+de parler en portugais, M. l'ambassadeur ne voit rien à dire; l'ensemble
+est satisfaisant.
+
+«Quant aux diamants en eux-mêmes, ce n'est pas la même chose; Son
+Excellence en a compté dix un peu piqués, un peu tachés.
+
+--Oh! fit Boehmer.
+
+--Son Excellence, interrompit Beausire, se connaît mieux que vous en
+diamants; les nobles portugais jouent avec les diamants, au Brésil,
+comme ici les enfants avec du verre.
+
+Don Manoël, en effet, posa le doigt sur plusieurs diamants l'un après
+l'autre, et fit remarquer avec une admirable perspicacité les défauts
+imperceptibles que peut-être un connaisseur n'eût pas relevés dans les
+diamants.
+
+--Tel qu'il est cependant, ce collier, dit Boehmer un peu surpris de
+voir un si grand seigneur aussi fin joaillier, tel qu'il est, ce collier
+est la plus belle réunion de diamants qu'il y ait en ce moment dans
+toute l'Europe.
+
+--C'est vrai, répliqua don Manoël.
+
+Et sur un signe Beausire ajouta:
+
+--Eh bien! monsieur Boehmer, voici le fait: Sa Majesté la reine de
+Portugal a entendu parler du collier; elle a chargé Son Excellence de
+négocier l'affaire après avoir vu les diamants. Les diamants conviennent
+à Son Excellence; combien voulez vous vendre ce collier?
+
+--Seize cent mille livres, dit Boehmer.
+
+Beausire répéta le chiffre à son ambassadeur.
+
+--C'est cent mille livres trop cher, répliqua don Manoël.
+
+--Monseigneur, dit le joaillier, on ne peut évaluer les bénéfices au
+juste sur un objet de cette importance; il a fallu, pour composer une
+parure de ce mérite, des recherches et des voyages qui effraieraient si
+on les connaissait comme moi.
+
+--Cent mille livres trop cher, repartit le tenace Portugais.
+
+--Et pour que monseigneur vous dise cela, dit Beausire, il faut que ce
+soit chez lui une conviction, car Son Excellence ne marchande jamais.
+
+Boehmer parut un peu ébranlé. Rien ne rassure les marchands soupçonneux
+comme un acheteur qui marchande.
+
+--Je ne saurais, dit-il après un moment d'hésitation, souscrire une
+diminution qui fait la différence du gain ou de la perte entre mon
+associé et moi.
+
+Don Manoël écouta la traduction de Beausire et se leva.
+
+Beausire ferma l'écrin et le remit à Boehmer.
+
+--J'en parlerai toujours à M. Bossange, dit ce dernier. Votre Excellence
+y consent-elle?
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Beausire.
+
+--Je veux dire que M. l'ambassadeur semble avoir offert quinze cent
+mille livres du collier.
+
+--Oui.
+
+--Son Excellence maintient-elle son prix?
+
+--Son Excellence ne recule jamais devant ce qu'elle a dit, répliqua
+portugaisement Beausire; mais Son Excellence ne recule pas toujours
+devant l'ennui de marchander ou d'être marchandé.
+
+--Monsieur le secrétaire, ne concevez-vous pas que je doive causer avec
+mon associé?
+
+--Oh! parfaitement, monsieur Boehmer.
+
+--Parfaitement, répondit en portugais don Manoël, à qui la phrase de
+Boehmer était parvenue, mais à moi aussi une solution prompte est
+nécessaire.
+
+--Eh bien! monseigneur, si mon associé accepte la diminution, moi
+j'accepte d'avance.
+
+--Bien.
+
+--Le prix est donc dès à présent de quinze cent mille livres.
+
+--Soit.
+
+--Il ne reste plus, dit Boehmer, sauf toutefois la ratification de M.
+Bossange...
+
+--Toujours, oui.
+
+--Il ne reste plus que le mode du paiement.
+
+--Vous n'aurez pas à cet égard la moindre difficulté, dit Beausire.
+Comment voulez-vous être payé?
+
+--Mais, dit Boehmer en riant, si le comptant est possible...
+
+--Qu'appelez-vous le comptant? dit Beausire froidement.
+
+--Oh! je sais bien que nul n'a un million et demi en espèces à donner!
+s'écria Boehmer en soupirant.
+
+--Et d'ailleurs, vous en seriez embarrassé vous-même, monsieur Boehmer.
+
+--Cependant, monsieur le secrétaire, je ne consentirai jamais à me
+passer d'argent comptant.
+
+--C'est trop juste.
+
+Et il se tourna vers don Manoël.
+
+--Combien Votre Excellence donnerait-elle comptant à M. Boehmer?
+
+--Cent mille livres, dit le Portugais.
+
+--Cent mille livres, dit Beausire à Boehmer, en signant le marché.
+
+--Mais le reste? dit Boehmer.
+
+--Le temps qu'il faut à une traite de monseigneur pour aller de Paris à
+Lisbonne, à moins que vous ne préfériez attendre l'avertissement envoyé
+de Lisbonne à Paris.
+
+--Oh! fit Boehmer, nous avons un correspondant à Lisbonne; en lui
+écrivant...
+
+--C'est cela, dit Beausire en riant ironiquement, écrivez-lui;
+demandez-lui si M. de Souza est solvable, et si Sa Majesté la reine est
+bonne pour quatorze cent mille livres.
+
+--Monsieur... dit Boehmer confus.
+
+--Acceptez-vous, ou bien préférez-vous d'autres conditions?
+
+--Celles que Monsieur le secrétaire a bien voulu me poser en premier
+lieu me paraissent acceptables. Y aurait-il des termes aux paiements?
+
+--Il y aurait trois termes, monsieur Boehmer, chacun de cinq cent mille
+livres, et ce serait pour vous l'affaire d'un voyage intéressant.
+
+--D'un voyage à Lisbonne?
+
+--Pourquoi pas?... Toucher un million et demi en trois mois, cela
+vaut-il qu'on se dérange?
+
+--Oh! sans doute, mais...
+
+--D'ailleurs, vous voyagerez aux frais de l'ambassade, et moi ou M. le
+chancelier, nous vous accompagnerons.
+
+--Je porterai les diamants?
+
+--Sans nul doute, à moins que vous ne préfériez envoyer d'ici les
+traites, et laisser les diamants aller seuls en Portugal.
+
+--Je ne sais... je... crois... que... le voyage serait utile, et que...
+
+--C'est aussi mon avis, dit Beausire. On signerait ici. Vous recevriez
+vos cent mille livres comptant, vous signeriez la vente, et vous
+porteriez vos diamants à Sa Majesté.
+
+--Quel est votre correspondant?
+
+--MM. Nunez Balboa frères.
+
+Don Manoël leva la tête.
+
+--Ce sont mes banquiers, dit-il en souriant.
+
+--Ce sont les banquiers de Son Excellence, dit Beausire en souriant
+aussi.
+
+Boehmer parut radieux; son aspect n'avait pas conservé un nuage; il
+s'inclina comme pour remercier et prendre congé.
+
+Soudain une réflexion le ramena.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Beausire inquiet.
+
+--C'est parole donnée? fit Boehmer.
+
+--Oui, donnée.
+
+--Sauf...
+
+--Sauf la ratification de M. Bossange, nous l'avons dit.
+
+--Sauf un autre cas, ajouta Boehmer.
+
+--Ah! ah!
+
+--Monsieur, cela est tout délicat, et l'honneur du nom portugais est un
+sentiment trop puissant pour que Son Excellence ne comprenne pas ma
+pensée.
+
+--Que de détours! Au fait!
+
+--Voici le fait. Le collier a été offert à Sa Majesté la reine de
+France.
+
+--Qui l'a refusé. Après?
+
+--Nous ne pouvons, monsieur, laisser sortir de France à tout jamais ce
+collier sans en prévenir la reine, et le respect, la loyauté même
+exigent que nous donnions la préférence à Sa Majesté la reine.
+
+--C'est juste, dit don Manoël avec dignité. Je voudrais qu'un marchand
+portugais tînt le même langage que M. Boehmer.
+
+--Je suis bien heureux et bien fier de l'assentiment que Son Excellence
+a daigné m'accorder. Voilà donc les deux cas prévus: ratification des
+conditions par Bossange, deuxième et définitif refus de Sa Majesté la
+reine de France. Je vous demande pour cela trois jours.
+
+--De notre côté, dit Beausire, cent mille livres comptant, trois traites
+de cinq cent mille livres mises dans vos mains. La boîte de diamants
+remise à M. le chancelier de l'ambassade ou à moi disposé à vous
+accompagner à Lisbonne, chez MM. Nunez Balboa frères. Paiement intégral
+en trois mois. Frais de voyage nuls.
+
+--Oui, monseigneur, oui, monsieur, dit Boehmer en faisant la révérence.
+
+--Ah! dit don Manoël en portugais.
+
+--Quoi donc? fit Boehmer inquiet à son tour et revenant.
+
+--Pour épingles, dit l'ambassadeur, une bague de mille pistoles pour mon
+secrétaire, ou pour mon chancelier, pour votre compagnon, enfin,
+monsieur le joaillier.
+
+--C'est trop juste, monseigneur, murmura Boehmer, et j'avais déjà fait
+cette dépense dans mon esprit.
+
+Don Manoël congédia le joaillier avec un geste de grand seigneur.
+
+Les deux associés demeurèrent seuls.
+
+--Veuillez m'expliquer, dit don Manoël avec une certaine animation à
+Beausire, quelle diable d'idée vous avez eue de ne pas faire remettre
+ici les diamants? Un voyage en Portugal! Êtes-vous fou? Ne pouvait-on
+donner à ces bijoutiers leur argent et prendre leurs diamants en
+échange?
+
+--Vous prenez trop au sérieux votre rôle d'ambassadeur, répliqua
+Beausire. Vous n'êtes pas encore tout à fait M. de Souza pour M.
+Boehmer.
+
+--Allons donc! Eût-il traité s'il eût eu des soupçons?
+
+--Tant qu'il vous plaira. Il n'eût pas traité, c'est possible; mais tout
+homme qui possède quinze cent mille livres se croit au-dessus de tous
+les rois et de tous les ambassadeurs du monde. Tout homme qui troque
+quinze cent mille livres contre des morceaux de papier veut savoir si
+ces papiers valent quelque chose.
+
+--Allons, vous allez en Portugal! Vous qui ne savez pas le portugais...
+Je vous dis que vous êtes fou.
+
+--Point du tout. Vous irez vous-même.
+
+--Oh! non pas, s'écria don Manoël; retourner en Portugal, moi, j'ai de
+trop fameuses raisons. Non! non!
+
+--Je vous déclare que Boehmer n'eût jamais donné ses diamants contre
+papiers.
+
+--Papiers signés Souza!
+
+--Quand je dis qu'il se prend pour un Souza! s'écria Beausire en
+frappant dans ses mains.
+
+--J'aime mieux entendre dire que l'affaire est manquée, répéta don
+Manoël.
+
+--Pas le moins du monde. Venez ici, monsieur le commandeur, dit Beausire
+au valet de chambre, qui apparaissait sur le seuil. Vous savez de quoi
+il s'agit, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Vous m'écoutiez?
+
+--Certes.
+
+--Très bien. Êtes-vous d'avis que j'ai fait une sottise?
+
+--Je suis d'avis que vous avez cent mille fois raison.
+
+--Dites pourquoi?
+
+--Le voici. M. Boehmer n'aurait jamais cessé de faire surveiller l'hôtel
+de l'ambassade et l'ambassadeur.
+
+--Eh bien? dit don Manoël.
+
+--Eh bien! ayant son argent à la main, son argent à ses côtés, M.
+Boehmer ne conservera aucun soupçon, il partira tranquillement pour le
+Portugal.
+
+--Nous n'irons pas jusque-là, monsieur l'ambassadeur, dit le valet de
+chambre; n'est-ce pas, monsieur le chevalier de Beausire?
+
+--Allons donc! voilà un garçon d'esprit, dit l'amant d'Oliva.
+
+--Dites, dites votre plan, répondit don Manoël assez froid.
+
+--À cinquante lieues de Paris, dit Beausire, ce garçon d'esprit, avec un
+masque sur le visage, viendra montrer un ou deux pistolets à notre
+postillon; il vous volera nos traites, nos diamants, rouera de coups M.
+Boehmer, et le tour sera fait.
+
+--Je ne comprenais pas cela, dit le valet de chambre. Je voyais M.
+Beausire et M. Boehmer s'embarquant à Bayonne pour le Portugal.
+
+--Très bien!
+
+--M. Boehmer, comme tous les Allemands, aime la mer et se promène sur le
+pont. Un jour de roulis, il se penche et tombe. L'écrin est censé tomber
+avec lui, voilà. Pourquoi la mer ne garderait-elle pas quinze cent mille
+livres de diamants, elle qui a bien gardé les galions des Indes?
+
+--Ah! oui, je comprends, dit le Portugais.
+
+--C'est heureux, grommela Beausire.
+
+--Seulement, reprit don Manoël, pour avoir subtilisé les diamants on est
+mis à la Bastille, pour avoir fait regarder la mer à M. le joaillier on
+est pendu.
+
+--Pour avoir volé les diamants, on est pris, dit le commandeur; pour
+avoir noyé cet homme, on ne peut être soupçonné une minute.
+
+--Nous verrons d'ailleurs quand nous en serons là, répliqua Beausire.
+Maintenant à nos rôles. Faisons aller l'ambassade comme des Portugais
+modèles, afin qu'on dise de nous: «S'ils n'étaient pas de vrais
+ambassadeurs, ils en avaient la mine.» C'est toujours flatteur.
+Attendons les trois jours.
+
+
+
+
+Chapitre XXXI
+
+La maison du gazetier
+
+
+C'était le lendemain du jour où les Portugais avaient fait affaire avec
+Boehmer, et trois jours après le bal de l'Opéra, auquel nous avons vu
+assister quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.
+
+Dans la rue Montorgueil, au fond d'une cour fermée par une grille,
+s'élevait une petite maison longue et mince, défendue du bruit de la rue
+par des contrevents qui rappelaient la vie de province.
+
+Au fond de cette cour, le rez-de-chaussée, qu'il fallait aller chercher
+en sondant les différents gués de deux ou trois trous punais, offrait
+une espèce de boutique à demi ouverte à ceux qui avaient franchi
+l'obstacle de la grille et l'espace de la cour.
+
+C'était la maison d'un journaliste assez renommé, d'un gazetier, comme
+on disait alors. Le rédacteur habitait le premier étage. Le
+rez-de-chaussée servait à empiler les livraisons de la gazette,
+étiquetées par numéros. Les deux autres étages appartenaient à des gens
+tranquilles, qui payaient bon marché le désagrément d'assister plusieurs
+fois l'an à des scènes bruyantes faites au gazetier par des agents de
+police, des particuliers offensés, ou des acteurs traités comme des
+ilotes.
+
+Ces jours-là, les locataires de la maison de la _Grille_, on l'appelait
+ainsi dans le quartier, fermaient leurs croisées sur le devant, afin de
+mieux entendre les abois du gazetier, qui, poursuivi, se réfugiait
+ordinairement dans la rue des Vieux-Augustins, par une sortie de
+plain-pied avec sa chambre.
+
+Une porte dérobée s'ouvrait, se refermait; le bruit cessait, l'homme
+menacé avait disparu; les assaillants se trouvaient seuls en face de
+quatre fusiliers des gardes-françaises, qu'une vieille servante était
+allée vite requérir au poste de la Halle.
+
+Il arrivait bien de çà et de là que les assaillants, ne trouvant
+personne sur qui décharger leur colère, s'en prenaient aux paperasses
+mouillées du rez-de-chaussée, et lacéraient, trépignaient ou brûlaient,
+si par malheur il y avait du feu dans les environs, une certaine
+quantité des papiers coupables.
+
+Mais qu'est-ce qu'un morceau de gazette pour une vengeance qui demandait
+des morceaux de peau du gazetier?
+
+À ces scènes près, la tranquillité de la maison de la Grille était
+proverbiale.
+
+M. Réteau sortait le matin, faisait sa ronde sur les quais, les places
+et les boulevards. Il trouvait les ridicules, les vices, les annotait,
+les crayonnait au vif, et les couchait tout portraiturés dans son plus
+prochain numéro.
+
+Le journal était hebdomadaire.
+
+C'est-à-dire que, pendant quatre jours, le sieur Réteau chassait
+l'article, le faisait imprimer pendant les trois autres jours, et menait
+du bon temps le jour de la publication du numéro.
+
+La feuille venait de paraître le jour dont nous parlons, soixante-douze
+heures après le bal de l'Opéra, où Mlle Oliva avait pris tant de plaisir
+au bras du domino bleu.
+
+M. Réteau, en se levant à huit heures, reçut de sa vieille servante le
+numéro du jour, encore humide et puant sous sa robe gris-rouge.
+
+Il s'empressa de lire ce numéro avec le soin qu'un tendre père met à
+passer en revue les qualités ou les défauts de son fils chéri.
+
+Puis quand il eut fini:
+
+--Aldegonde, dit-il à la vieille, voilà un joli numéro; l'as-tu lu?
+
+--Pas encore; ma soupe n'est pas finie, dit la vieille.
+
+--Je suis content de ce numéro, dit le gazetier en élevant sur son
+maigre lit ses bras encore plus maigres.
+
+--Oui, répliqua Aldegonde; mais savez-vous ce qu'on en dit à
+l'imprimerie?
+
+--Que dit-on?
+
+--On dit que certainement vous n'échapperez pas cette fois à la
+Bastille.
+
+Réteau se mit sur son séant, et d'une voix calme:
+
+--Aldegonde, Aldegonde, dit-il, fais-moi une bonne soupe et ne te mêle
+pas de littérature.
+
+--Oh! toujours le même, répliqua la vieille; téméraire comme un moineau
+franc.
+
+--Je t'achèterai des boucles avec le numéro d'aujourd'hui, fit le
+gazetier, roulé dans son drap d'une blancheur équivoque. Est-on venu
+déjà acheter beaucoup d'exemplaires?
+
+--Pas encore, et mes boucles ne seront pas bien reluisantes, si cela
+continue. Vous rappelez-vous le bon numéro contre M. de Broglie? Il
+n'était pas dix heures qu'on avait déjà vendu cent numéros.
+
+--Et j'avais passé trois fois rue des Vieux-Augustins, dit Réteau;
+chaque bruit me donnait la fièvre; ces militaires sont brutaux.
+
+--J'en conclus, poursuivit Aldegonde tenace, que ce numéro d'aujourd'hui
+ne vaudra pas celui de M. de Broglie.
+
+--Soit, dit Réteau; mais je n'aurai pas tant à courir, et je mangerai
+tranquillement ma soupe. Sais-tu pourquoi, Aldegonde?
+
+--Ma foi non, monsieur.
+
+--C'est qu'au lieu d'attaquer un homme, j'attaque un corps; au lieu
+d'attaquer un militaire, j'attaque une reine.
+
+--La reine! Dieu soit loué, murmura la vieille; alors ne craignez rien;
+si vous attaquez la reine, vous serez porté en triomphe, et nous allons
+vendre des numéros, et j'aurai mes boucles.
+
+--On sonne, dit Réteau, rentré dans son lit.
+
+La vieille courut vite à la boutique pour recevoir la visite.
+
+Un moment après, elle remontait enluminée, triomphante.
+
+--Mille exemplaires, disait-elle, mille d'un coup; voilà une commande.
+
+--À quel nom? dit vivement Réteau.
+
+--Je ne sais.
+
+--Il faut le savoir; cours vite.
+
+--Oh! nous avons le temps; ce n'est pas peu de chose que de compter, de
+ficeler et de charger mille numéros.
+
+--Cours vite, te dis-je, et demande au valet... Est-ce un valet?
+
+--C'est un commissionnaire, un Auvergnat avec ses crochets.
+
+--Bon! questionne, demande-lui où il va porter ces numéros.
+
+Aldegonde fit diligence; ses grosses jambes firent gémir l'escalier de
+bois criard, et sa voix, qui interrogeait, ne cessa de résonner à
+travers les planches. Le commissionnaire répliqua qu'il portait ces
+numéros rue Neuve Saint-Gilles, au Marais, chez le comte de Cagliostro.
+
+Le gazetier fit un bond de joie qui faillit défoncer sa couchette. Il se
+leva, vint lui-même activer la livraison confiée aux soins d'un seul
+commis, sorte d'ombre famélique plus diaphane que les feuilles
+imprimées. Les mille exemplaires furent chargés sur les crochets de
+l'Auvergnat, lequel disparut par la grille, courbé sous le poids.
+
+Le sieur Réteau se disposait à noter pour le prochain numéro le succès
+de celui-ci, et à consacrer quelques lignes au généreux seigneur qui
+voulait bien prendre mille numéros d'un pamphlet prétendu politique. M.
+Réteau, disons-nous, se félicitait d'avoir fait une si heureuse
+connaissance, lorsqu'un nouveau coup de sonnette retentit dans la cour.
+
+--Encore mille exemplaires, fit Aldegonde alléchée par ce premier
+succès. Ah! monsieur, ce n'est pas étonnant; dès qu'il s'agit de
+l'Autrichienne tout le monde va faire chorus.
+
+--Silence! silence! Aldegonde; ne parle pas si haut. L'Autrichienne,
+c'est une injure qui me vaudrait la Bastille, que tu m'as prédite.
+
+--Eh bien! quoi, dit aigrement la vieille, est-elle, oui ou non,
+l'Autrichienne?
+
+--C'est un mot que nous autres journalistes nous mettons en circulation,
+mais qu'il ne faut pas prodiguer.
+
+Nouveau coup de sonnette.
+
+--Va voir, Aldegonde, je ne crois pas que ce soit pour acheter des
+numéros.
+
+--Qui vous fait croire cela? dit la vieille en descendant.
+
+--Je ne sais; il me semble que je vois un homme de figure lugubre à la
+grille.
+
+Aldegonde descendait toujours pour ouvrir.
+
+M. Réteau regardait, lui, avec une attention que l'on comprendra depuis
+que nous avons fait la description du personnage et de son officine.
+
+Aldegonde ouvrit, en effet, à un homme vêtu simplement, qui s'informa si
+l'on trouverait chez lui le rédacteur de la gazette.
+
+--Qu'avez-vous à lui dire? demanda Aldegonde, un peu défiante.
+
+Et elle entrebâillait à peine la porte, prête à la repousser à la
+première apparence de danger.
+
+L'homme fit sonner des écus dans sa poche.
+
+Ce son métallique dilata le coeur de la vieille.
+
+--Je viens, dit-il, payer les mille exemplaires de la _Gazette
+_d'aujourd'hui, qu'on est venu prendre au nom de M. le comte de
+Cagliostro.
+
+--Ah! si c'est ainsi, entrez.
+
+L'homme franchit la grille; mais il ne l'avait pas refermée, que
+derrière lui un autre visiteur, jeune, grand et de belle mine, retint
+cette grille en disant:
+
+--Pardon, monsieur.
+
+Et sans demander autrement la permission, il se glissa derrière le
+payeur envoyé par le comte de Cagliostro.
+
+Aldegonde, tout entière au gain, fascinée par le son des écus, arrivait
+au maître.
+
+--Allons, allons, dit-elle, tout va bien, voici les cinq cents livres du
+monsieur aux mille exemplaires.
+
+--Recevons-les noblement, dit Réteau en parodiant Larive dans sa plus
+récente création.
+
+Et il se drapa dans une robe de chambre assez belle, qu'il tenait de la
+munificence ou plutôt de la terreur de Mme Dugazon, à laquelle, depuis
+son aventure avec l'écuyer Astley, le gazetier soutirait bon nombre de
+cadeaux en tous genres.
+
+Le payeur du comte de Cagliostro se présenta, étala un petit sac d'écus
+de six livres, en compta jusqu'à cent qu'il empila en douze tas.
+
+Réteau comptait scrupuleusement et regardait si les pièces n'étaient pas
+rognées.
+
+Enfin, ayant trouvé son compte, il remercia, donna quittance, et
+congédia, par un sourire agréable, le payeur, auquel il demanda
+malicieusement des nouvelles de M. le comte de Cagliostro.
+
+L'homme aux écus remercia, comme d'un compliment tout naturel, et se
+retira.
+
+--Dites à M. le comte que je l'attends à son premier souhait, dit-il, et
+ajoutez qu'il soit tranquille; je sais garder un secret.
+
+--C'est inutile, répliqua le payeur, M. le comte de Cagliostro est
+indépendant, il ne croit pas au magnétisme; il veut que l'on rie de M.
+Mesmer, et propage l'aventure du baquet pour ses menus plaisirs.
+
+--Bien, murmura une voix sur le seuil de la porte, nous tâcherons que
+l'on rie aussi aux dépens de M. le comte de Cagliostro.
+
+Et M. Réteau vit apparaître dans sa chambre un personnage qui lui parut
+bien autrement lugubre que le premier.
+
+C'était, comme nous l'avons dit, un homme jeune et vigoureux; mais
+Réteau ne partagea point l'opinion que nous avons émise sur sa bonne
+mine.
+
+Il lui trouva l'oeil menaçant et la tournure menaçante.
+
+En effet, il avait la main gauche sur le pommeau d'une épée, et la main
+droite sur la pomme d'une canne.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda Réteau avec une
+sorte de tremblement qui lui prenait à chaque occasion un peu difficile.
+
+Il en résulte que, comme les occasions difficiles n'étaient pas rares,
+Réteau tremblait souvent.
+
+--Monsieur Réteau? demanda l'inconnu.
+
+--C'est moi.
+
+--Qui se dit de Villette?
+
+--C'est moi, monsieur.
+
+--Gazetier?
+
+--C'est bien moi toujours.
+
+--Auteur de l'article que voici? dit froidement l'inconnu en tirant de
+sa poche un numéro frais encore de la gazette du jour.
+
+--J'en suis effectivement, non pas l'auteur, dit Réteau, mais le
+publicateur.
+
+--Très bien; cela revient exactement au même; car si vous n'avez pas eu
+le courage d'écrire l'article, vous avez eu la lâcheté de le laisser
+paraître. Je dis lâcheté, répéta l'inconnu froidement, parce qu'étant
+gentilhomme, je tiens à mesurer mes termes, même dans ce bouge. Mais il
+ne faut pas prendre ce que je dis à la lettre, car ce que je dis
+n'exprime pas ma pensée. Si j'exprimais ma pensée, je dirais: «Celui qui
+a écrit l'article est un infâme! Celui qui l'a publié est un misérable!»
+
+--Monsieur! dit Réteau, devenant fort pâle.
+
+--Ah! dame! voilà une mauvaise affaire, c'est vrai, continua le jeune
+homme, s'animant au fur et à mesure qu'il parlait. Mais écoutez donc,
+monsieur le folliculaire, chaque chose à son tour; tout à l'heure, vous
+avez reçu les écus, maintenant vous allez recevoir les coups de bâton.
+
+--Oh! s'écria Réteau, nous allons voir.
+
+--Et qu'allons-nous voir? fit d'un ton bref et tout militaire le jeune
+homme, qui, en prononçant ces mots, s'avança vers son adversaire.
+
+Mais celui-ci n'en était pas à la première affaire de ce genre; il
+connaissait les détours de sa propre maison; il n'eut qu'à se retourner
+pour trouver une porte, la franchir, en repousser le battant, s'en
+servir comme d'un bouclier, et gagner de là une chambre adjacente qui
+aboutissait à la fameuse porte de dégagement donnant sur la rue des
+Vieux-Augustins.
+
+Une fois là, il était en sûreté: il y trouvait une autre petite grille
+qu'en un tour de clef--et la clef était toujours prête--il ouvrait en se
+sauvant à toutes jambes.
+
+Mais ce jour-là était un jour néfaste pour ce pauvre gazetier; car au
+moment où il mettait la main sur cette clef, il aperçut par la
+claire-voie un autre homme qui, grandi sans doute par l'agitation du
+sang, lui parut un Hercule, et qui, immobile, menaçant, semblait
+attendre comme jadis le dragon d'Hespérus attendait les mangeurs de
+pommes d'or.
+
+Réteau eût bien voulu revenir sur ses pas, mais le jeune homme à la
+canne, celui qui le premier s'était présenté à ses yeux, avait enfoncé
+la porte d'un coup de pied, l'avait suivi, et maintenant qu'il était
+arrêté par la vue de cette autre sentinelle, armée aussi d'une épée et
+d'une canne, il n'avait qu'une main à étendre pour le saisir.
+
+Réteau se trouvait pris entre deux feux, ou plutôt entre deux cannes,
+dans une espèce de petite cour obscure, perdue, sourde, située entre les
+dernières chambres de l'appartement et la bienheureuse grille qui
+donnait sur la rue des Vieux-Augustins, c'est-à-dire, si le passage eût
+été libre, sur le salut et la liberté.
+
+--Monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, dit Réteau au jeune homme
+qui gardait la grille.
+
+--Monsieur, s'écria le jeune homme qui poursuivait Réteau, monsieur,
+arrêtez ce misérable.
+
+--Soyez tranquille, monsieur de Charny, il ne passera pas, dit le jeune
+homme de la grille.
+
+--Monsieur de Taverney, vous! s'écria Charny, car c'était lui en effet
+qui s'était présenté le premier chez Réteau à la suite du payeur, et par
+la rue Montorgueil.
+
+Tous deux, en lisant la gazette, le matin, avaient eu la même idée,
+parce qu'ils avaient dans le coeur le même sentiment, et, sans se le
+communiquer le moins du monde l'un à l'autre, ils avaient mis cette idée
+à exécution.
+
+C'était de se rendre chez le gazetier, de lui demander satisfaction, et
+de le bâtonner s'il ne la leur donnait pas.
+
+Seulement chacun d'eux, en apercevant l'autre, éprouva un mouvement de
+mauvaise humeur; chacun devinait un rival dans l'homme qui avait éprouvé
+la même sensation que lui.
+
+Aussi ce fut avec un accent assez maussade que M. de Charny prononça ces
+quatre mots:
+
+--Monsieur de Taverney, vous!
+
+--Moi-même, répondit Philippe avec le même accent dans la voix, en
+faisant de son côté un mouvement vers le gazetier suppliant, qui passait
+ses deux bras par la grille; moi-même; mais il paraît que je suis arrivé
+trop tard. Eh bien! je ne ferai qu'assister à la fête, à moins que vous
+n'ayez la bonté de m'ouvrir la porte.
+
+--La fête, murmura le gazetier épouvanté, la fête, que dites-vous donc
+là? Allez-vous m'égorger, messieurs?
+
+--Oh! dit Charny, le mot est fort. Non, monsieur, nous ne vous
+égorgerons pas, mais nous vous interrogerons d'abord, ensuite nous
+verrons. Vous permettez que j'en use à ma guise avec cet homme, n'est-ce
+pas, monsieur de Taverney?
+
+--Assurément, monsieur, répondit Philippe, vous avez le pas, étant
+arrivé le premier.
+
+--Çà, collez-vous au mur, et ne bougez, dit Charny, en remerciant du
+geste Taverney. Vous avouez donc, mon cher monsieur, avoir écrit et
+publié contre la reine le conte badin, vous l'appelez ainsi, qui a paru
+ce matin dans votre gazette?
+
+--Monsieur, ce n'est pas contre la reine.
+
+--Ah! bon, il ne manquait plus que cela.
+
+--Ah! vous êtes bien patient, monsieur, dit Philippe rageant de l'autre
+côté de la grille.
+
+--Soyez tranquille, répondit Charny; le drôle ne perdra pas pour
+attendre.
+
+--Oui, murmura Philippe; mais c'est que, moi aussi, j'attends.
+
+Charny ne répondit pas, à Taverney du moins.
+
+Mais se retournant vers le malheureux Réteau:
+
+--_Etteniotna_, c'est Antoinette retournée... Oh! ne mentez pas,
+monsieur... Ce serait si plat et si vil, qu'au lieu de vous battre ou de
+vous tuer proprement, je vous écorcherais tout vif. Répondez donc, et
+catégoriquement. Je vous demandais si vous étiez le seul auteur de ce
+pamphlet?
+
+--Je ne suis pas un délateur, répliqua Réteau en se redressant.
+
+--Très bien! cela veut dire qu'il y a un complice; d'abord, cet homme
+qui vous a fait acheter mille exemplaires de cette diatribe, le comte de
+Cagliostro, comme vous disiez tout à l'heure, soit! Le comte paiera pour
+lui, lorsque vous aurez payé pour vous.
+
+--Monsieur, monsieur, je ne l'accuse pas, hurla le gazetier, redoutant
+de se trouver pris entre les deux colères de ces deux hommes, sans
+compter celle de Philippe qui pâlissait de l'autre côté de la grille.
+
+--Mais, continua Charny, comme je vous tiens le premier, vous paierez le
+premier.
+
+Et il leva sa canne.
+
+--Monsieur, si j'avais une épée, hurla le gazetier.
+
+Charny baissa sa canne.
+
+--Monsieur Philippe, dit-il, prêtez votre épée à ce coquin, je vous
+prie.
+
+--Oh! point de cela, je ne prête point une épée honnête à ce drôle;
+voici ma canne, si vous n'avez point assez de la vôtre. Mais je ne puis
+consciencieusement faire autre chose pour lui et pour vous.
+
+--Corbleu! une canne, dit Réteau exaspéré; savez-vous, monsieur, que je
+suis gentilhomme?
+
+--Alors, prêtez-moi votre épée, à moi, dit Charny en jetant la sienne
+aux pieds du gazetier, j'en serai quitte pour ne plus toucher à
+celle-ci.
+
+Et il jeta la sienne aux pieds de Réteau pâlissant.
+
+Philippe n'avait plus d'objection à faire. Il tira son épée du fourreau
+et la passa à travers la grille à Charny.
+
+Charny la prit en saluant.
+
+--Ah! tu es gentilhomme, dit-il en se retournant du côté de Réteau, tu
+es gentilhomme et tu écris sur la reine de France de pareilles
+infamies!... Eh bien! ramasse cette épée et prouve que tu es
+gentilhomme.
+
+Mais Réteau ne bougea point; on eût dit qu'il avait aussi peur de l'épée
+qui était à ses pieds que de la canne qui, un instant, avait été
+au-dessus de sa tête.
+
+--Mordieu! dit Philippe exaspéré, ouvrez-moi donc cette grille.
+
+--Pardon, monsieur, dit Charny, mais, vous en êtes convenu, cet homme
+est à moi d'abord.
+
+--Alors, hâtez-vous d'en finir, car j'ai, moi, hâte de commencer.
+
+--Je devais épuiser tous les moyens avant d'en arriver à ce moyen
+extrême, dit Charny, car je trouve que les coups de canne coûtent
+presque autant à donner qu'à recevoir; mais puisque bien décidément
+monsieur préfère les coups de canne aux coups d'épée, soit, il sera
+servi à sa guise.
+
+À peine ces mots étaient-ils achevés, qu'un cri poussé par Réteau
+annonça que Charny venait de joindre l'effet aux paroles. Cinq ou six
+coups vigoureusement appliqués, dont chacun tira un cri équivalent à la
+douleur qu'il produisit, suivirent le premier.
+
+Ces cris attirèrent la vieille Aldegonde; mais Charny s'inquiéta aussi
+peu de ses cris qu'il s'était inquiété de ceux de son maître.
+
+Pendant ce temps, Philippe, placé comme Adam de l'autre côté du paradis,
+se rongeait les doigts, faisant le manège de l'ours qui sent la chair
+fraîche en avant de ses barreaux.
+
+Enfin Charny s'arrêta, las d'avoir battu, et Réteau se prosterna, las
+d'être rossé.
+
+--Là! dit Philippe, avez-vous fini, monsieur?
+
+--Oui, dit Charny.
+
+--Eh bien! maintenant, rendez-moi mon épée qui vous a été inutile, et
+ouvrez-moi, je vous prie.
+
+--Monsieur! monsieur! implora Réteau qui voyait un défenseur dans
+l'homme qui avait terminé ses comptes avec lui.
+
+--Vous comprenez que je ne puis laisser Monsieur à la porte, dit Charny;
+je vais donc lui ouvrir.
+
+--Oh! c'est un meurtre! cria Réteau; voyons, tuez-moi tout de suite d'un
+coup d'épée, et que ce soit fini.
+
+--Oh! maintenant, dit Charny, rassurez-vous, je crois que monsieur ne
+vous touchera même pas.
+
+--Et vous avez raison, dit avec un souverain mépris Philippe qui venait
+d'entrer. Je n'ai garde. Vous avez été roué, c'est bien, et, comme dit
+l'axiome légal: _Non bis in idem_. Mais il reste des numéros de
+l'édition, et ces numéros, il est important de les détruire.
+
+--Ah! très bien! dit Charny; voyez-vous que mieux vaut être deux qu'un
+seul; j'eusse peut-être oublié cela; mais par quel hasard étiez-vous
+donc à cette porte, monsieur de Taverney?
+
+--Voici, dit Philippe. Je me suis fait instruire dans le quartier des
+moeurs de ce coquin. J'ai appris qu'il avait l'habitude de fuir quand on
+lui serrait le bouton. Alors je me suis enquis de ses moyens de fuite,
+et j'ai pensé qu'en me présentant par la porte dérobée au lieu de me
+présenter par la porte ordinaire, et qu'en refermant cette porte
+derrière moi, je prendrais mon renard dans son terrier. La même idée de
+vengeance vous était venue: seulement, plus pressé que moi, vous avez
+pris des informations moins complètes; vous êtes entré par la porte de
+tout le monde, et il allait vous échapper, quand heureusement vous
+m'avez trouvé là.
+
+--Et je m'en réjouis! Venez, monsieur de Taverney... Ce drôle va nous
+conduire à sa presse.
+
+--Mais ma presse n'est pas ici, dit Réteau.
+
+--Mensonge! s'écria Charny menaçant.
+
+--Non, non, s'écria Philippe, vous voyez bien qu'il a raison, les
+caractères sont déjà distribués: il n'y a plus que l'édition. Or,
+l'édition doit être entière, sauf les mille vendus à M. de Cagliostro.
+
+--Alors, il va déchirer cette édition devant nous.
+
+--Il va la brûler, c'est plus sûr.
+
+Et Philippe, approuvant ce mode de satisfaction, poussa Réteau et le
+dirigea vers la boutique.
+
+
+
+
+Chapitre XXXII
+
+Comment deux amis deviennent ennemis
+
+
+Cependant Aldegonde, ayant entendu crier son maître et ayant trouvé la
+porte fermée, était allée chercher la garde.
+
+Mais, avant qu'elle fût de retour, Philippe et Charny avaient eu le
+temps d'allumer un feu brillant avec les premiers numéros de la gazette,
+puis d'y jeter lacérées successivement les autres feuilles, qui
+s'embrasaient à mesure qu'elles touchaient le rayon de la flamme.
+
+Les deux exécuteurs en étaient aux derniers numéros, lorsque la garde
+parut derrière Aldegonde, à l'extrémité de la cour, et en même temps que
+la garde cent polissons et autant de commères.
+
+Les premiers fusils frappaient la dalle du vestibule quand le dernier
+numéro de la gazette commençait à flamber.
+
+Heureusement Philippe et Charny connaissaient le chemin que leur avait
+imprudemment montré Réteau; ils prirent donc le couloir secret,
+fermèrent les verrous, franchirent la grille de la rue des
+Vieux-Augustins, fermèrent la grille à double tour, et en jetèrent la
+clef dans le premier égout qui se trouva là.
+
+Pendant ce temps-là, Réteau, devenu libre, criait à l'aide, au meurtre,
+à l'assassinat, et Aldegonde qui voyait les vitres s'enflammer aux
+reflets du papier brûlant, criait au feu.
+
+Les fusiliers arrivèrent; mais comme ils trouvèrent les deux jeunes gens
+partis et le feu éteint, ils ne jugèrent pas à propos de pousser plus
+loin les recherches; ils laissèrent Réteau se bassiner le dos avec de
+l'eau-de-vie camphrée et retournèrent au corps de garde.
+
+Mais la foule, toujours plus curieuse que la garde, séjourna jusqu'à
+près de midi dans la cour de M. Réteau, espérant toujours que la scène
+du matin se renouvellerait.
+
+Aldegonde, dans son désespoir, blasphéma le nom de Marie-Antoinette en
+l'appelant l'Autrichienne, et bénit celui de M. Cagliostro, en
+l'appelant le protecteur des lettres.
+
+Lorsque Taverney et Charny se trouvèrent dans la rue des
+Vieux-Augustins:
+
+--Monsieur, dit Charny, maintenant que notre exécution est finie,
+puis-je espérer que j'aurai le bonheur de vous être bon à quelque chose?
+
+--Mille grâces, monsieur, j'allais vous faire la même question.
+
+--Merci; j'étais venu pour affaires particulières qui vont me tenir à
+Paris probablement une partie de la journée.
+
+--Et moi aussi, monsieur.
+
+--Permettez donc que je prenne congé de vous, et que je me félicite de
+l'honneur et du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer.
+
+--Permettez-moi de vous faire le même compliment, et d'y ajouter tout
+mon désir que l'affaire pour laquelle vous êtes venu se termine selon
+vos souhaits.
+
+Et les deux hommes se saluèrent avec un sourire et une courtoisie à
+travers lesquels il était facile de voir que, dans toutes les paroles
+qu'ils venaient d'échanger, les lèvres seules avaient été en jeu.
+
+En se quittant, tous deux se tournèrent le dos, Philippe remontant vers
+les boulevards, Charny descendant du côté de la rivière.
+
+Tous deux se retournèrent deux ou trois fois jusqu'à ce qu'ils se
+fussent perdus de vue. Et alors Charny, qui, ainsi que nous l'avons dit,
+était remonté du côté de la rivière, prit la rue Beaurepaire, puis,
+après la rue Beaurepaire, la rue du Renard, puis la rue du
+Grand-Hurleur, la rue Jean-Robert, la rue des Gravilliers, la rue
+Pastourelle, les rues d'Anjou, du Perche, Culture Sainte-Catherine, de
+Saint-Anastase et Saint-Louis.
+
+Arrivé là, il descendit la rue Saint-Louis et s'avança vers la rue
+Neuve-Saint-Gilles.
+
+Mais à mesure qu'il approchait, son oeil se fixait sur un jeune homme
+qui, de son côté, remontait la rue Saint-Louis, et qu'il croyait
+reconnaître. Deux ou trois fois il s'arrêta, doutant; mais bientôt le
+doute disparut. Celui qui remontait était Philippe.
+
+Philippe qui, de son côté, avait pris la rue Mauconseil, la rue aux
+Ours, la rue du Grenier-Saint-Lazare, la rue Michel-le-Comte, la rue des
+Vieilles-Audriettes, la rue de l'Homme-Armé, la rue des Rosiers, était
+passé devant l'hôtel de Lamoignon, et enfin avait débouché sur la rue
+Saint-Louis, à l'angle de la rue de l'Égout Sainte Catherine.
+
+Les deux jeunes gens se trouvèrent ensemble à l'entrée de la rue Neuve
+Saint-Gilles.
+
+Tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec des yeux qui, cette fois,
+ne prenaient point la peine de cacher leur pensée.
+
+Chacun d'eux avait encore eu, cette fois, la même pensée; c'était de
+venir demander raison au comte de Cagliostro.
+
+Arrivés là, ni l'un ni l'autre ne pouvait douter du projet de celui en
+face duquel il se trouvait de nouveau.
+
+--Monsieur de Charny, dit Philippe, je vous ai laissé le vendeur, vous
+pourriez bien me laisser l'acheteur. Je vous ai laissé donner les coups
+de canne, laissez-moi donner les coups d'épée.
+
+--Monsieur, répondit Charny, vous m'avez fait cette galanterie, je
+crois, parce que j'étais arrivé le premier, et point pour autre chose.
+
+--Oui; mais ici, dit Taverney, j'arrive en même temps que vous, et, je
+vous le dis tout d'abord: ici je ne vous ferai point de concession.
+
+--Et qui vous dit que je vous en demande, monsieur; je défendrai mon
+droit, voilà tout.
+
+--Et selon vous, votre droit, monsieur de Charny?...
+
+--Est de faire brûler à M. de Cagliostro les mille exemplaires qu'il a
+achetés à ce misérable.
+
+--Vous vous rappellerez, monsieur, que c'est moi qui, le premier, ai eu
+l'idée de les faire brûler rue Montorgueil.
+
+--Eh bien! soit, vous les avez fait brûler rue Montorgueil, je les ferai
+déchirer, moi, rue Neuve-Saint-Gilles.
+
+--Monsieur, je suis désespéré de vous dire que, très sérieusement, je
+désire avoir affaire le premier au comte de Cagliostro.
+
+--Tout ce que je puis faire pour vous, monsieur, c'est de m'en remettre
+au sort; je jetterai un louis en l'air, celui de nous deux qui gagnera
+aura la priorité.
+
+--Merci, monsieur; mais, en général, j'ai peu de chance, et peut-être
+serais je assez malheureux pour perdre.
+
+Et Philippe fit un pas en avant.
+
+Charny l'arrêta.
+
+--Monsieur, lui dit-il, un mot, et je crois que nous allons nous
+entendre.
+
+Philippe se retourna vivement. Il y avait dans la voix de Charny un
+accent de menace qui lui plaisait.
+
+--Ah! dit-il, soit.
+
+--Si, pour aller demander satisfaction à M. de Cagliostro, nous passions
+par le bois de Boulogne, ce serait le plus long, je le sais bien; mais
+je crois que cela terminerait notre différend. L'un de nous deux
+resterait probablement en route, et celui qui reviendrait n'aurait de
+compte à rendre à personne.
+
+--En vérité, monsieur, dit Philippe, vous allez au-devant de ma pensée;
+oui, voilà en effet qui concilie tout. Voulez-vous me dire où nous nous
+retrouverons?
+
+--Mais, si ma société ne vous est pas trop insupportable, monsieur...
+
+--Comment donc?
+
+--Nous pourrions ne pas nous quitter. J'ai donné ordre à ma voiture de
+venir m'attendre place Royale, et comme vous savez, c'est à deux pas
+d'ici.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'y donner une place.
+
+--Comment donc, avec le plus grand plaisir.
+
+Et les deux jeunes gens, qui s'étaient sentis rivaux au premier coup
+d'oeil, devenus ennemis à la première occasion, se mirent à allonger le
+pas pour gagner la place Royale. Au coin de la rue du Pas-de-la-Mule,
+ils aperçurent le carrosse de Charny.
+
+Celui-ci, sans se donner la peine d'aller plus loin, fit un signe au
+valet de pied. Le carrosse s'approcha. Charny invita Philippe à y
+prendre sa place. Et le carrosse partit dans la direction des
+Champs-Élysées.
+
+Avant de monter en voiture, Charny avait écrit deux mots sur ses
+tablettes, et fait porter ces mots par son valet de pied à son hôtel de
+Paris.
+
+Les chevaux de M. de Charny étaient excellents; en moins d'une
+demi-heure ils furent au bois de Boulogne.
+
+Charny arrêta son cocher quand il eut trouvé dans le bois un endroit
+convenable.
+
+Le temps était beau, l'air un peu vif, mais déjà le soleil humait avec
+force le premier parfum des violettes et des jeunes pousses de sureaux
+aux bords des chemins et sous la lisière du bois.
+
+Sur les feuilles jaunies de l'année précédente, l'herbe montait
+orgueilleusement parée de ses graines à panaches mouvants, les
+ravenelles d'or laissaient tomber leurs têtes parfumées le long des
+vieux murs.
+
+--Il fait un beau temps pour la promenade, n'est-ce pas, monsieur de
+Taverney? dit Charny.
+
+--Beau temps, oui, monsieur.
+
+Et tous deux descendaient.
+
+--Partez, Dauphin, dit Charny à son cocher.
+
+--Monsieur, dit Taverney, peut-être avez-vous tort de renvoyer votre
+carrosse, l'un de nous pourrait bien en avoir besoin pour s'en
+retourner.
+
+--Avant tout, monsieur, le secret, dit Charny, le secret sur toute cette
+affaire; confiée à un laquais, elle risque d'être demain le sujet des
+conversations de tout Paris.
+
+--Ce sera comme il vous plaira, monsieur; mais le drôle qui nous a
+amenés sait certainement déjà de quoi il s'agit. Ces espèces de gens
+connaissent trop les façons des gentilshommes pour ne pas se douter que,
+lorsqu'ils se font conduire au bois de Boulogne, de Vincennes ou de
+Satory, au train dont il nous a menés, ce n'est point pour y faire une
+simple promenade. Ainsi, je le répète, votre cocher sait déjà à quoi
+s'en tenir. Maintenant, j'admets qu'il ne le sache pas. Il me verra ou
+vous verra blessé, tué peut-être, et ce sera bien assez pour qu'il
+comprenne, quoiqu'un peu tard. Ne vaut-il pas mieux le garder pour
+emmener celui de nous qui ne pourra pas revenir, que de rester, vous, ou
+de me laisser, moi, dans l'embarras de la solitude?
+
+--C'est vous qui avez raison, monsieur, répliqua Charny.
+
+Alors, se retournant vers le cocher:
+
+--Dauphin, dit-il, arrêtez, vous attendrez ici.
+
+Dauphin s'était douté qu'on le rappellerait; il n'avait pas pressé ses
+chevaux, et, par conséquent, n'avait point dépassé la portée de la voix.
+
+Dauphin s'arrêta donc; et comme, ainsi que l'avait prévu Philippe, il se
+doutait de ce qui allait se passer, il s'accommoda sur son siège de
+façon à voir, à travers les arbres encore dégarnis de feuilles, la scène
+dont son maître lui paraissait devoir être un des acteurs.
+
+Cependant, peu à peu, Philippe et Charny gagnèrent dans le bois; au bout
+de cinq minutes, ils étaient perdus, ou à peu près, dans la demi-teinte
+bleuâtre qui en estompait les horizons.
+
+Philippe, qui marchait le premier, rencontra une place sèche, dure sous
+le pied; elle présentait un carré long merveilleusement approprié à
+l'objet qui amenait les deux jeunes gens.
+
+--Sauf votre avis, monsieur de Charny, dit Philippe, il me semble que
+voilà un bon endroit.
+
+--Excellent, monsieur, répliqua Charny, en ôtant son habit.
+
+Philippe ôta son habit à son tour, jeta son chapeau à terre, et dégaina.
+
+--Monsieur, dit Charny dont l'épée était encore au fourreau, à tout
+autre qu'à vous, je dirais: «Chevalier, un mot, sinon d'excuse, du moins
+de douceur, et nous voilà bons amis...» mais, à vous, mais à un brave
+qui vient d'Amérique, c'est-à-dire d'un pays où l'on se bat si bien, je
+ne puis...
+
+--Et moi, à tout autre répliqua Philippe, je dirais: «Monsieur, j'ai
+peut-être eu vis-à-vis de vous l'apparence d'un tort»; mais à vous, mais
+à ce brave matin qui l'autre soir encore faisait l'admiration de toute
+la cour par un fait d'armes si glorieux; à vous, monsieur de Charny, je
+ne puis rien dire, sinon: «Monsieur le comte, faites-moi l'honneur de
+vous mettre en garde.»
+
+Le comte salua et tira l'épée à son tour.
+
+--Monsieur, dit Charny, je crois que nous ne touchons ni l'un ni l'autre
+à la véritable cause de la querelle.
+
+--Je ne vous comprends pas, comte, répliqua Philippe.
+
+--Oh! vous me comprenez, au contraire, monsieur, et parfaitement même;
+et, comme vous venez d'un pays où l'on ne sait pas mentir, vous avez
+rougi en me disant que vous ne me compreniez pas.
+
+--En garde! répéta Philippe.
+
+Les fers se croisèrent.
+
+Aux premières passes, Philippe s'aperçut qu'il avait sur son adversaire
+une supériorité marquée. Seulement, cette assurance, au lieu de lui
+donner une ardeur nouvelle, sembla le refroidir complètement.
+
+Cette supériorité, laissant à Philippe tout son sang-froid, il en
+résulta que son jeu devint bientôt aussi calme que s'il eût été dans une
+salle d'armes, et, au lieu d'une épée, eût tenu un fleuret à la main.
+
+Mais Philippe se contentait de parer, et le combat durait depuis plus
+d'une minute qu'il n'avait pas encore porté un seul coup.
+
+--Vous me ménagez, monsieur, dit Charny; puis-je vous demander à quel
+propos?
+
+Et masquant une feinte rapide, il se fendit à fond sur Philippe.
+
+Mais Philippe enveloppa l'épée de son adversaire dans un contre encore
+plus rapide que la feinte, et le coup se trouva paré.
+
+Quoique la parade de Taverney eût écarté l'épée de Charny de la ligne,
+Taverney ne riposta point.
+
+Charny fit une reprise que Philippe écarta encore une fois, mais par une
+simple parade; Charny fut forcé de se relever rapidement.
+
+Charny était plus jeune, plus ardent surtout; il avait honte, en sentant
+bouillir son sang, du calme de son adversaire; il voulut le forcer à
+sortir de ce calme.
+
+--Je vous disais, monsieur, que nous n'avions touché ni l'un ni l'autre
+à la véritable cause du duel.
+
+Philippe ne répondit pas.
+
+--La véritable cause, je vais vous la dire: vous m'avez cherché
+querelle, car la querelle vient de vous; vous m'avez cherché querelle
+par jalousie.
+
+Philippe resta muet.
+
+--Voyons, dit Charny, s'animant en raison inverse du sang-froid de
+Philippe, quel jeu jouez-vous, monsieur de Taverney? Votre intention
+est-elle de me fatiguer la main? Ce serait un calcul indigne de vous.
+Morbleu! tuez-moi, si vous pouvez, mais au moins tuez-moi en pleine
+défense.
+
+Philippe secoua la tête.
+
+--Oui, monsieur, dit-il, le reproche que vous me faites est mérité; je
+vous ai cherché querelle, et j'ai eu tort.
+
+--Il ne s'agit plus de cela, maintenant, monsieur; vous avez l'épée à la
+main, servez-vous de votre épée pour autre chose que pour parer, ou, si
+vous ne m'attaquez pas mieux, défendez-vous moins.
+
+--Monsieur, reprit Philippe, j'ai l'honneur de vous dire une seconde
+fois que j'ai eu tort et que je me repens.
+
+Mais Charny avait le sang trop enflammé pour comprendre la générosité de
+son adversaire; il la prit à offense.
+
+--Ah! dit-il, je comprends; vous voulez faire de la magnanimité
+vis-à-vis de moi. C'est cela, n'est-ce pas, chevalier? Ce soir ou demain
+vous comptez dire à quelques belles dames que vous m'avez amené sur le
+terrain, et que là vous m'avez donné la vie.
+
+--Monsieur le comte, dit Philippe, en vérité je crains que vous ne
+deveniez fou.
+
+--Vous vouliez tuer M. de Cagliostro pour plaire à la reine, n'est-ce
+pas, et, pour plaire plus sûrement encore à la reine, moi aussi vous
+voulez me tuer, mais par le ridicule?
+
+--Ah! voilà un mot de trop, s'écria Philippe en fronçant le sourcil; et
+ce mot me prouve que votre coeur n'est pas si généreux que je le
+croyais.
+
+--Eh bien! percez donc ce coeur! dit Charny en se découvrant juste au
+moment où Philippe passait un dégagement rapide et se fendait.
+
+L'épée glissa le long des côtes et ouvrit un sillon sanglant sous la
+chemise de toile fine.
+
+--Enfin, dit Charny, joyeux, je suis donc blessé! Maintenant, si je vous
+tue, j'aurai le beau rôle.
+
+--Allons, décidément, dit Philippe, vous êtes tout à fait fou, monsieur;
+vous ne me tuerez pas, et vous aurez un rôle tout vulgaire; car vous
+serez blessé sans cause et sans profit, nul ne sachant pourquoi nous
+nous sommes battus.
+
+Charny poussa un coup droit si rapide que cette fois ce fut à
+grand-peine que Philippe arriva à temps à la parade; mais, en arrivant à
+la parade, il lia l'épée, et d'un vigoureux coup de fouet la fit sauter
+à dix pas de son adversaire.
+
+Aussitôt il s'élança sur l'épée qu'il brisa d'un coup de talon.
+
+--Monsieur de Charny, dit-il, vous n'aviez pas à me prouver que vous
+êtes brave: vous me détestez donc bien que vous avez mis cet acharnement
+à vous battre contre moi?
+
+Charny ne répondit pas; il pâlissait visiblement.
+
+Philippe le regarda pendant quelques secondes pour provoquer de sa part
+un aveu ou une dénégation.
+
+--Allons, monsieur le comte, dit-il, le sort en est jeté, nous sommes
+ennemis.
+
+Charny chancela. Philippe s'élança pour le soutenir; mais le comte
+repoussa sa main.
+
+--Merci, dit-il, j'espère aller jusqu'à ma voiture.
+
+--Prenez au moins ce mouchoir pour étancher le sang.
+
+--Volontiers.
+
+Et il prit le mouchoir.
+
+--Et mon bras, monsieur; au moindre obstacle que vous rencontrerez,
+chancelant comme vous êtes, vous tomberez et votre chute vous sera une
+douleur inutile.
+
+--L'épée n'a traversé que les chairs, dit Charny. Je ne sens rien dans
+la poitrine.
+
+--Tant mieux, monsieur.
+
+--Et j'espère être bientôt guéri.
+
+--Tant mieux encore, monsieur. Mais si vous hâtez de vos veux cette
+guérison pour recommencer ce combat, je vous préviens que vous
+retrouverez difficilement en moi un adversaire.
+
+Charny essaya de répondre, mais les paroles moururent sur ses lèvres; il
+chancela, et Philippe n'eut que le temps de le retenir entre ses bras.
+
+Alors il le souleva comme il eût fait d'un enfant, et le porta à moitié
+évanoui jusqu'à sa voiture.
+
+Il est vrai que Dauphin, ayant à travers les arbres vu ce qui se
+passait, abrégea le chemin en venant au-devant de son maître.
+
+On déposa Charny dans la voiture; il remercia Philippe d'un signe de
+tête.
+
+--Allez au pas, cocher, dit Philippe.
+
+--Mais vous, monsieur? murmura le blessé.
+
+--Oh! ne vous inquiétez pas de moi.
+
+Et saluant à son tour, il referma la portière.
+
+Philippe regarda le carrosse s'éloigner lentement; puis le carrosse
+ayant disparu au détour d'une allée, il prit lui-même la route qui
+devait le ramener à Paris par le chemin le plus court.
+
+Puis, se retournant une dernière fois, et apercevant le carrosse qui, au
+lieu de revenir comme lui vers Paris, tournait du côté de Versailles et
+se perdait dans les arbres, il prononça ces trois mots, mots
+profondément arrachés de son coeur après une profonde méditation:
+
+--Elle le plaindra!
+
+
+
+
+Chapitre XXXIII
+
+La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles
+
+
+À la porte du garde, Philippe trouva un carrosse de louage et sauta
+dedans.
+
+--Rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il au cocher, et vivement.
+
+Un homme qui vient de se battre et qui a conservé un air vainqueur, un
+homme vigoureux dont la taille annonce la noblesse, un homme vêtu en
+bourgeois et dont la tournure dénonce un militaire, c'était plus qu'il
+n'en fallait pour stimuler le brave homme, dont le fouet, s'il n'était
+pas comme le trident de Neptune le sceptre du monde, n'en était pas
+moins pour Philippe un sceptre très important.
+
+L'automédon à vingt-quatre sous dévora donc l'espace et apporta Philippe
+tout frémissant rue Saint-Gilles, à l'hôtel du comte de Cagliostro.
+
+L'hôtel était d'une grande simplicité extérieure, d'une grande majesté
+de lignes, comme la plupart des bâtiments élevés sous Louis XIV, après
+les concetti de marbre ou de brique entassés par le règne de Louis XIII
+sur la Renaissance.
+
+Un vaste carrosse, attelé de deux bons chevaux, se balançait sur ses
+moelleux ressorts, dans une vaste cour d'honneur.
+
+Le cocher, sur son siège, dormait dans sa vaste houppelande fourrée de
+renard; deux valets, dont l'un portait un couteau de chasse, arpentaient
+silencieusement le perron.
+
+À part ces personnages agissants, nul symptôme d'existence
+n'apparaissait dans l'hôtel.
+
+Le fiacre de Philippe ayant reçu l'ordre d'entrer, tout fiacre qu'il
+était, héla le suisse, qui fit aussitôt crier les gonds de la porte
+massive.
+
+Philippe sauta à terre, s'élança vers le perron, et s'adressant aux deux
+valets à la fois:
+
+--M. le comte de Cagliostro? dit-il.
+
+--M. le comte va sortir, répondit un des valets.
+
+--Alors, raison de plus pour que je me hâte, dit Philippe, car j'ai
+besoin de lui parler avant qu'il sorte. Annoncez le chevalier Philippe
+de Taverney.
+
+Et il suivit le laquais d'un pas si pressé qu'il arriva en même temps
+que lui au salon.
+
+--Le chevalier Philippe de Taverney! répéta après le valet une voix mâle
+et douce à la fois. Faites entrer.
+
+Philippe entra sous l'influence d'une certaine émotion que cette voix si
+calme avait fait naître en lui.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit le chevalier en saluant un homme de grande
+taille, d'une vigueur et d'une fraîcheur peu communes, et qui n'était
+autre que le personnage qui nous est déjà successivement apparu à la
+table du maréchal de Richelieu, au baquet de Mesmer, dans la chambre de
+Mlle Oliva et au bal de l'Opéra.
+
+--Vous excuser, monsieur! Et de quoi? répondit-il.
+
+--Mais de ce que je vais vous empêcher de sortir.
+
+--Il eût fallu vous excuser si vous étiez venu plus tard, chevalier.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je vous attendais.
+
+Philippe fronça le sourcil.
+
+--Comment, vous m'attendiez?
+
+--Oui, j'avais été prévenu de votre visite.
+
+--De ma visite, à moi, vous étiez prévenu?
+
+--Mais oui, depuis deux heures. Il doit y avoir une heure ou deux,
+n'est-ce pas, que vous vouliez venir ici, lorsqu'un accident indépendant
+de votre volonté vous a forcé de retarder l'exécution de ce projet?
+
+Philippe serra les poings; il sentait que cet homme prenait une étrange
+influence sur lui.
+
+Mais lui, sans s'apercevoir le moins du monde des mouvements nerveux qui
+agitaient Philippe:
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur de Taverney, dit-il, je vous en prie.
+
+Et il avança à Philippe un fauteuil placé devant la cheminée.
+
+--Ce fauteuil avait été mis là pour vous, ajouta-t-il.
+
+--Trêve de plaisanteries, monsieur le comte, répliqua Philippe d'une
+voix qu'il essayait de rendre aussi calme que celle de son hôte, mais de
+laquelle cependant il ne pouvait faire disparaître un léger tremblement.
+
+--Je ne plaisante pas, monsieur; je vous attendais, vous dis-je.
+
+--Allons, trêve de charlatanisme, monsieur; si vous êtes devin, je ne
+suis pas venu pour mettre à l'épreuve votre science divinatoire; si vous
+êtes devin, tant mieux pour vous, car vous savez déjà ce que je viens
+vous dire, et vous pouvez à l'avance vous mettre à l'abri.
+
+--À l'abri... reprit le comte avec un singulier sourire, et à l'abri de
+quoi, s'il vous plaît?
+
+--Devinez, puisque vous êtes devin.
+
+--Soit. Pour vous faire plaisir, je vais vous épargner la peine de
+m'exposer le motif de votre visite: vous venez me chercher une querelle.
+
+--Vous savez cela?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors vous savez à quel propos? s'écria Philippe.
+
+--À propos de la reine. À présent, monsieur, à votre tour. Continuez, je
+vous écoute.
+
+Et ces derniers mots furent prononcés, non plus avec l'accent courtois
+de l'hôte, mais avec le ton sec et froid de l'adversaire.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Philippe, et j'aime mieux cela.
+
+--La chose tombe à merveille, alors.
+
+--Monsieur, il existe un certain pamphlet...
+
+--Il y a beaucoup de pamphlets, monsieur.
+
+--Publié par un certain gazetier...
+
+--Il y a beaucoup de gazetiers.
+
+--Attendez; ce pamphlet... nous nous occuperons du gazetier plus tard.
+
+--Permettez-moi de vous dire, monsieur, interrompit Cagliostro avec un
+sourire, que vous vous en êtes déjà occupé.
+
+--C'est bien; je disais donc qu'il y avait un certain pamphlet dirigé
+contre la reine.
+
+Cagliostro fit un signe de tête.
+
+--Vous le connaissez, ce pamphlet?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous en avez même acheté mille exemplaires.
+
+--Je ne le nie pas.
+
+--Ces mille exemplaires, fort heureusement, ne sont pas parvenus entre
+vos mains?
+
+--Qui vous fait penser cela, monsieur? dit Cagliostro.
+
+--C'est que j'ai rencontré le commissionnaire qui emportait le ballot,
+c'est que je l'ai payé, c'est que je l'ai dirigé chez moi, où mon
+domestique, prévenu d'avance, a dû le recevoir.
+
+--Pourquoi ne faites-vous pas vous-même vos affaires jusqu'au bout?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'elles seraient mieux faites.
+
+--Je n'ai point fait mes affaires jusqu'au bout, parce que, tandis que
+mon domestique était occupé de soustraire à votre singulière bibliomanie
+ces mille exemplaires, moi je détruisais le reste de l'édition.
+
+--Ainsi, vous êtes sûr que les mille exemplaires qui m'étaient destinés
+sont chez vous.
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Vous vous trompez, monsieur.
+
+--Comment cela, dit Taverney, avec un serrement de coeur, et pourquoi
+n'y seraient-ils pas?
+
+--Mais, parce qu'ils sont ici, dit tranquillement le comte en s'adossant
+à la cheminée.
+
+Philippe fit un geste menaçant.
+
+--Ah! vous croyez, dit le comte, aussi flegmatique que Nestor, vous
+croyez que moi, un devin, comme vous dites, je me laisserai jouer ainsi?
+Vous avez cru avoir une idée en soudoyant le commissionnaire, n'est-ce
+pas? Eh bien! j'ai un intendant, moi; mon intendant a eu aussi une idée.
+Je le paie pour cela, il a deviné; c'est tout naturel que l'intendant
+d'un devin devine, il a deviné que vous viendriez chez le gazetier, que
+vous rencontreriez le commissionnaire, que vous soudoieriez le
+commissionnaire; il l'a donc suivi, il l'a menacé de lui faire rendre
+l'or que vous lui aviez donné: l'homme a eu peur, et au lieu de
+continuer son chemin vers votre hôtel, il a suivi mon intendant ici.
+Vous en doutez?
+
+--J'en doute.
+
+--_Vide pedes, vide manus_[6]! a dit Jésus à saint Thomas. Je vous
+dirai, à vous, monsieur de Taverney: voyez l'armoire, et palpez les
+brochures.
+
+ [Note 6: «Vois mes pieds, vois mes mains».]
+
+Et, en disant ces mots, il ouvrit un meuble de chêne admirablement
+sculpté; et, dans le casier principal, il montra au chevalier pâlissant
+les mille exemplaires de la brochure encore imprégnés de cette odeur
+moisie du papier humide.
+
+Philippe s'approcha du comte. Celui-ci ne bougea point, quoique
+l'attitude du chevalier fût des plus menaçantes.
+
+--Monsieur, dit Philippe, vous me paraissez être un homme courageux; je
+vous somme de me rendre raison l'épée à la main.
+
+--Raison de quoi? demanda Cagliostro.
+
+--De l'insulte faite à la reine, insulte dont vous vous rendez complice
+en détenant ne fût-ce qu'un exemplaire de cette feuille.
+
+--Monsieur, dit Cagliostro sans changer de posture, vous êtes, en
+vérité, dans une erreur qui me fait peine. J'aime les nouveautés, les
+bruits scandaleux, les choses éphémères. Je collectionne, afin de me
+souvenir plus tard de mille choses que j'oublierais sans cette
+précaution. J'ai acheté cette gazette; en quoi voyez-vous que j'aie
+insulté quelqu'un en l'achetant?
+
+--Vous m'avez insulté, moi!
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi! moi, monsieur! comprenez-vous?
+
+--Non, je ne comprends pas, sur l'honneur.
+
+--Mais, comment mettez-vous, je vous le demande, une pareille insistance
+à acheter une si hideuse brochure?
+
+--Je vous l'ai dit, la manie des collections.
+
+--Quand on est homme d'honneur, monsieur, on ne collectionne pas des
+infamies.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur; mais je ne suis pas de votre avis sur la
+qualification de cette brochure: c'est un pamphlet peut-être, mais ce
+n'est pas une infamie.
+
+--Vous avouerez, au moins, que c'est un mensonge?
+
+--Vous vous trompez encore, monsieur, car Sa Majesté la reine a été au
+baquet de Mesmer.
+
+--C'est faux, monsieur.
+
+--Vous voulez dire que j'en ai menti?
+
+--Je ne veux pas le dire, je le dis.
+
+--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vous répondrai par un seul mot: je
+l'ai vue.
+
+--Vous l'avez vue?
+
+--Comme je vous vois, monsieur.
+
+Philippe regarda son interlocuteur en face. Il voulut lutter avec son
+regard si franc, si noble, si beau, contre le regard lumineux de
+Cagliostro; mais cette lutte finit par le fatiguer, il détourna la vue
+en s'écriant:
+
+--Eh bien! je n'en persiste pas moins à dire que vous mentez.
+
+Cagliostro haussa les épaules, comme il eût fait à l'insulte d'un fou.
+
+--Ne m'entendez-vous pas? dit sourdement Philippe.
+
+--Au contraire, monsieur, je n'ai pas perdu une parole de ce que vous
+dites.
+
+--Eh bien! ne savez-vous pas ce que vaut un démenti?
+
+--Si, monsieur, répondit Cagliostro; il y a même un proverbe en France
+qui dit qu'un démenti vaut un soufflet.
+
+--Eh bien! je m'étonne d'une chose.
+
+--De laquelle?
+
+--C'est de n'avoir pas encore vu votre main se lever sur mon visage,
+puisque vous êtes gentilhomme, puisque vous connaissez le proverbe
+français.
+
+--Avant de me faire gentilhomme et de m'apprendre le proverbe français,
+Dieu m'a fait homme et m'a dit d'aimer mon semblable.
+
+--Ainsi, monsieur, vous me refusez satisfaction l'épée à la main?
+
+--Je ne paie que ce que je dois.
+
+--Alors, vous me donnerez satisfaction d'une autre manière!
+
+--Comment cela?
+
+--Je ne vous traiterai pas plus mal qu'un homme de noblesse n'en doit
+traiter un autre; seulement, j'exigerai que vous brûliez en ma présence
+tous les exemplaires qui sont dans l'armoire.
+
+--Et moi, je vous refuserai.
+
+--Réfléchissez.
+
+--C'est réfléchi.
+
+--Vous allez m'exposer à prendre avec vous le parti que j'ai pris avec
+le gazetier.
+
+--Ah! des coups de canne, dit Cagliostro en riant et sans remuer plus
+que n'eût fait une statue.
+
+--Ni plus ni moins, monsieur; oh! vous n'appellerez pas vos gens.
+
+--Moi? allons donc; et pourquoi appellerais-je mes gens? Cela ne les
+regarde pas; je ferai bien mes affaires moi-même. Je suis plus fort que
+vous. Vous doutez? Je vous le jure. Ainsi, réfléchissez à votre tour.
+Vous allez vous approcher de moi avec votre canne? Je vous prendrai par
+le cou et par l'échine, et je vous jetterai à dix pas de moi, et cela,
+entendez-vous bien, autant de fois que vous essaierez de revenir sur
+moi.
+
+--Jeu de lord anglais, c'est-à-dire jeu de crocheteur. Eh bien! soit,
+monsieur l'Hercule, j'accepte.
+
+Et Philippe, ivre de fureur, se jeta sur Cagliostro, qui tout à coup
+raidit ses bras comme deux crampons d'acier, saisit le chevalier à la
+gorge et à la ceinture, et le lança tout étourdi sur une pile de
+coussins épais qui garnissait un sofa dans l'angle du salon.
+
+Puis, après ce tour de force prodigieux, il se remit devant la cheminée,
+dans la même posture, et comme si rien ne s'était passé.
+
+Philippe s'était relevé, pâle et écumant, mais la réaction d'un froid
+raisonnement vint soudain lui rendre ses facultés morales.
+
+Il se redressa, ajusta son habit et ses manchettes, puis d'une voix
+sinistre:
+
+--Vous êtes en effet fort comme quatre hommes, monsieur, dit le
+chevalier; mais vous avez la logique moins nerveuse que le poignet. En
+me traitant comme vous venez de le faire, vous avez oublié que vaincu,
+humilié, à jamais votre ennemi, je venais d'acquérir le droit de vous
+dire: «L'épée à la main, comte, ou je vous tue.»
+
+Cagliostro ne bougea point.
+
+--L'épée à la main, vous dis-je, ou vous êtes mort, continua Philippe.
+
+--Vous n'êtes pas encore assez près de moi, monsieur, pour que je vous
+traite comme la première fois, répliqua le comte, et je ne m'exposerai
+pas à être blessé par vous, tué même, comme ce pauvre Gilbert.
+
+--Gilbert? s'écria Philippe chancelant, quel nom avez-vous prononcé
+là?...
+
+--Heureusement que vous n'avez pas un fusil, cette fois, mais une épée.
+
+--Monsieur, s'écria Philippe, vous avez prononcé un nom...
+
+--Oui, n'est-ce pas? qui a éveillé un terrible écho dans vos souvenirs.
+
+--Monsieur!
+
+--Un nom que vous croyiez n'entendre jamais; car vous étiez seul avec le
+pauvre enfant dans cette grotte des Açores, n'est-ce pas, quand vous
+l'avez assassiné?
+
+--Oh! reprit Philippe, défendez-vous! défendez-vous!
+
+--Si vous saviez, dit Cagliostro en regardant Philippe, si vous saviez
+comme il serait facile de vous faire tomber l'épée des mains.
+
+--Avec votre épée?
+
+--Oui, d'abord avec mon épée, si je voulais.
+
+--Mais voyons... voyons donc!...
+
+--Oh! je ne m'y hasarderai pas; j'ai un moyen plus sûr.
+
+--L'épée à la main! pour la dernière fois, ou vous êtes mort, s'écria
+Philippe en bondissant vers le comte.
+
+--Mais celui-ci, menacé cette fois par la pointe de l'épée distante de
+trois pouces à peine de sa poitrine, prit dans sa poche un petit flacon
+qu'il déboucha, et en jeta le contenu au visage de Philippe.
+
+À peine la liqueur eut-elle touché le chevalier, que celui-ci chancela,
+laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et, tombant sur les
+genoux, comme si ses jambes eussent perdu la force de le soutenir,
+pendant quelques secondes perdit absolument l'usage de ses sens.
+
+Cagliostro l'empêcha de tomber à terre tout à fait, le soutint, lui
+remit son épée au fourreau, l'assit sur un fauteuil, attendit que sa
+raison fût parfaitement revenue, et alors:
+
+--Ce n'est plus à votre âge, chevalier, qu'on fait des folies, dit-il;
+cessez donc d'être fou comme un enfant, et écoutez-moi.
+
+Philippe se secoua, se raidit, chassa la terreur qui envahissait son
+cerveau, et murmura:
+
+--Oh! monsieur, monsieur; est-ce donc là ce que vous appelez des armes
+de gentilhomme?
+
+Cagliostro haussa les épaules.
+
+--Vous répétez toujours la même phrase, dit-il. Quand nous autres, gens
+de noblesse, nous avons ouvert largement notre bouche pour laisser
+passer le mot: gentilhomme, tout est dit. Qu'appelez-vous une arme de
+gentilhomme, voyons? Est-ce votre épée, qui vous a si mal servi contre
+moi? Est-ce votre fusil, qui vous a si bien servi contre Gilbert? Qui
+fait les hommes supérieurs, chevalier? Croyez-vous que ce soit ce mot
+sonore: gentilhomme? Non. C'est la raison d'abord, la force ensuite, la
+science enfin. Eh bien! j'ai usé de tout cela vis-à-vis de vous; avec ma
+raison, j'ai bravé vos injures, croyant vous amener à m'écouter; avec ma
+force, j'ai bravé votre force; avec ma science, j'ai éteint à la fois
+vos forces physiques et morales; il me reste maintenant à vous prouver
+que vous avez commis deux fautes en venant ici la menace à la bouche.
+Voulez-vous me faire l'honneur de m'écouter?
+
+--Vous m'avez anéanti, dit Philippe, je ne puis faire un mouvement; vous
+vous êtes rendu maître de mes muscles, de ma pensée, et puis vous venez
+me demander de vous écouter quand je ne puis faire autrement?
+
+Alors Cagliostro prit un petit flacon d'or que tenait sur la cheminée un
+Esculape de bronze.
+
+--Respirez ce flacon, chevalier, dit-il avec une douceur pleine de
+noblesse.
+
+Philippe obéit; les vapeurs qui obscurcissaient son cerveau se
+dissipèrent, et il lui semblait que le soleil, descendant dans les
+parois de son crâne, en illuminait toutes les idées.
+
+--Oh! je renais! dit-il.
+
+--Et vous vous sentez bien, c'est-à-dire libre et fort?
+
+--Oui.
+
+--Avec la mémoire du passé?
+
+--Oh! oui.
+
+--Et comme j'ai affaire à un homme de coeur, qui a de l'esprit, cette
+mémoire qui vous revient me donne tout avantage dans ce qui s'est passé
+entre nous.
+
+--Non, dit Philippe, car j'agissais en vertu d'un principe sacré.
+
+--Que faisiez-vous donc?
+
+--Je défendais la monarchie.
+
+--Vous, vous défendiez la monarchie?
+
+--Oui, moi.
+
+--Vous, un homme qui est allé en Amérique défendre la république! Eh!
+mon Dieu! soyez donc franc, ou ce n'est pas la république que vous
+défendiez là bas, ou ce n'est pas la monarchie que vous défendez ici.
+
+Philippe baissa les yeux; un immense sanglot faillit lui briser le
+coeur.
+
+--Aimez, continua Cagliostro, aimez ceux qui vous dédaignent; aimez ceux
+qui vous oublient; aimez ceux qui vous trompent: c'est le propre des
+grandes âmes d'être trahies dans leurs grandes affections; c'est la loi
+de Jésus de rendre le bien pour le mal. Vous êtes chrétien, monsieur de
+Taverney?
+
+--Monsieur! s'écria Philippe effrayé de voir Cagliostro lire ainsi dans
+le présent et dans le passé, pas un mot de plus; car si je ne défendais
+pas la royauté, je défendais la reine, c'est-à-dire une femme
+respectable, innocente; respectable encore quand elle ne le serait plus,
+car c'est une loi divine que de défendre les faibles.
+
+--Les faibles! une reine, vous appelez cela un être faible? Celle devant
+qui vingt-huit millions d'être vivants et pensants plient le genou et la
+tête, allons donc!
+
+--Monsieur, on la calomnie.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Je veux le croire.
+
+--Vous pensez que c'est votre droit?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! mon droit, à moi, est de croire le contraire.
+
+--Vous agissez comme un mauvais génie.
+
+--Qui vous l'a dit? s'écria Cagliostro, dont l'oeil étincela tout à coup
+et inonda Philippe de sueur. D'où vous vient cette témérité de penser
+que vous avez raison, que moi j'ai tort? D'où vous vient cette audace de
+préférer votre principe au mien? Vous défendez la royauté, vous; eh
+bien! si je défendais l'humanité, moi? Vous dites: «Rendez à César ce
+qui appartient à César»; je vous dis: «Rendez à Dieu ce qui appartient à
+Dieu.» Républicain de l'Amérique! chevalier de l'ordre de Cincinnatus!
+je vous rappelle à l'amour des hommes, à l'amour de l'égalité. Vous
+marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines, vous; moi, je
+foule aux pieds les reines pour élever les peuples d'un degré. Je ne
+vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon
+travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil
+des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous comprenez la force
+de mon langage, n'est-ce pas, comme vous avez compris tout à l'heure la
+force de mon individualité? Vous me disiez: «Meurs, toi qui as offensé
+l'objet de mon culte»; je vous dis, moi: «Vis, toi qui combats mes
+adorations»; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort
+avec mon principe, que ni vous, ni les vôtres, quelques efforts que vous
+fassiez, ne retarderez ma marche un seul instant.
+
+--Monsieur, vous m'épouvantez, dit Philippe. Le premier peut-être dans
+ce pays j'entrevois, grâce à vous, le fond d'un abîme où court la
+royauté.
+
+--Soyez prudent, alors, si vous avez vu le précipice.
+
+--Vous qui me dites cela, répliqua Philippe, ému du ton paternel avec
+lequel Cagliostro lui avait parlé; vous qui me révélez des secrets si
+terribles; vous manquez encore de générosité, car vous savez bien que je
+me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je défends.
+
+--Eh bien! donc, je vous aurai prévenu, et, comme le préfet de Tibère,
+je me laverai les mains, monsieur de Taverney.
+
+--Eh bien! moi, moi! s'écria Philippe en courant à Cagliostro avec une
+ardeur fébrile, moi qui ne suis qu'un homme faible et inférieur à vous,
+j'userai envers vous des armes du faible, je vous aborderai l'oeil
+humide, la voix tremblante, les mains jointes; je vous supplierai de
+m'accorder pour cette fois, du moins, la grâce de ceux que vous
+poursuivez. Je vous demanderai pour moi, pour moi, entendez-vous, pour
+moi qui ne puis, je ne sais pourquoi, m'habituer à voir en vous un
+ennemi, je vous attendrirai, je vous convaincrai, j'obtiendrai enfin que
+vous ne laissiez pas derrière moi le remords d'avoir vu la perte de
+cette pauvre reine et de ne l'avoir pas conjurée. Enfin, monsieur,
+j'obtiendrai, n'est-ce pas, que vous détruisiez ce pamphlet qui fera
+pleurer une femme; je l'obtiendrai de vous, ou, sur mon honneur, sur cet
+amour fatal que vous connaissez si bien, avec cette épée impuissante
+contre vous, je me percerai le coeur à vos pieds.
+
+--Ah! murmura Cagliostro en regardant Philippe avec des yeux pleins
+d'une éloquente douleur; ah! que ne sont-ils tous comme vous êtes, je
+serais à eux, et ils ne périraient pas!
+
+--Monsieur, monsieur, je vous en prie, répondez à ma demande, supplia
+Philippe.
+
+--Comptez, dit Cagliostro après un silence, comptez si les mille
+exemplaires sont bien là, et brûlez-les vous-même jusqu'au dernier.
+
+Philippe sentit que son coeur montait à ses lèvres; il courut à
+l'armoire, en tira les brochures, les jeta au feu et serrant avec
+effusion la main de Cagliostro:
+
+--Adieu, adieu, monsieur, dit-il, cent fois merci de ce que vous avez
+fait pour moi.
+
+Et il partit.
+
+--Je devais au frère, dit Cagliostro en le voyant s'éloigner, cette
+compensation pour ce qu'a enduré la soeur.
+
+Puis, haussant la voix:
+
+--Mes chevaux!
+
+
+
+
+Chapitre XXXIV
+
+La tête de la famille de Taverney
+
+
+Pendant que ces choses se passaient rue Neuve-Saint-Gilles, M. de
+Taverney le père se promenait dans son jardin, suivi de deux laquais qui
+roulaient un fauteuil.
+
+Il y avait à Versailles, il y a peut-être encore aujourd'hui, de ces
+vieux hôtels avec des jardins français qui, par une imitation servile
+des goûts et des idées du maître, rappelaient en petit le Versailles de
+Le Nôtre et de Mansard.
+
+Plusieurs courtisans, M. de la Feuillade en dut être le modèle,
+s'étaient fait construire en raccourci une orangerie souterraine, une
+pièce d'eau des Suisses et des bains d'Apollon.
+
+Il y avait aussi la cour d'honneur et les Trianons, le tout sur une
+échelle au cinq centième: chaque bassin était représenté par un seau
+d'eau.
+
+M. de Taverney en avait fait autant depuis que Sa Majesté Louis XV avait
+adopté les Trianons. La maison de Versailles avait eu ses Trianons, ses
+vergers et ses parterres. Depuis que Sa Majesté Louis XVI avait eu ses
+ateliers de serrurerie et ses tours, Monsieur de Taverney avait sa forge
+et ses copeaux. Depuis que Marie-Antoinette avait dessiné des jardins
+anglais, des rivières artificielles, des prairies et des châlets, M. de
+Taverney avait fait dans un coin de son jardin un petit Trianon pour des
+poupées et une rivière pour des canetons.
+
+Cependant, au moment où nous le prenons, il humait le soleil dans la
+seule allée du grand siècle qui lui restât: allée de tilleuls aux longs
+filets rouges comme du fil de fer sortant du feu. Il marchait à petits
+pas, les mains dans son manchon, et toutes les cinq minutes le fauteuil
+roulé par les valets s'approchait pour lui offrir le repos après
+l'exercice.
+
+Il savourait ce repos et clignotait au grand soleil, lorsque de la
+maison un portier accourut en criant:
+
+--Monsieur le chevalier!
+
+--Mon fils! dit le vieillard avec une joie orgueilleuse.
+
+Puis, se retournant et apercevant Philippe qui suivait le portier:
+
+--Mon cher chevalier, dit-il.
+
+Et, du geste, il congédia le laquais.
+
+--Viens, Philippe, viens, continua le baron, tu arrives à propos, j'ai
+l'esprit plein de joyeuses idées. Eh! quelle mine tu fais... Tu boudes.
+
+--Moi, monsieur, non.
+
+--Tu sais déjà le résultat de l'affaire.
+
+--De quelle affaire?
+
+Le vieillard se retourna, comme pour voir si on l'écoutait.
+
+--Vous pouvez parler, monsieur, nul n'écoute, dit le chevalier.
+
+--Je te parle de l'affaire du bal.
+
+--Je comprends encore moins.
+
+--Du bal de l'Opéra.
+
+Philippe rougit, le malin vieillard s'en aperçut.
+
+--Imprudent, dit-il, tu fais comme les mauvais marins; dès qu'ils ont le
+vent favorable, ils enflent toutes les voiles. Allons, assieds-toi là,
+sur ce banc, et écoute ma morale, j'ai du bon.
+
+--Monsieur, enfin...
+
+--Enfin, il y a que tu abuses, que tu tranches, et que toi, si timide
+autrefois, si délicat, si réservé, eh bien! à présent, tu la compromets.
+
+Philippe se leva.
+
+--De qui voulez-vous parler, monsieur?
+
+--D'elle pardieu! d'elle.
+
+--Qui, elle?
+
+--Ah! tu crois que j'ignore ton escapade, votre escapade à tous deux au
+bal de l'Opéra: c'est joli!
+
+--Monsieur, je vous proteste...
+
+--Allons, ne te fâche pas; ce que je t'en dis, c'est pour ton bien; tu
+n'as aucune précaution, tu seras pris, que diable! On t'a vu avec elle
+au bal, on te verra une autre fois autre part.
+
+--On m'a vu?
+
+--Pardieu! avais-tu, oui ou non, un domino bleu?
+
+Taverney allait s'écrier qu'il n'avait pas de domino bleu, et que l'on
+se trompait, qu'il n'avait point été au bal, qu'il ne savait pas de quel
+bal son père lui voulait parler; mais il répugne à certains coeurs de se
+défendre en des circonstances délicates; ceux-là seuls se défendent
+énergiquement qui savent qu'on les aime, et qu'en se défendant ils
+rendent service à l'ami qui les accusait.
+
+«Mais à quoi bon, pensa Philippe, donner des explications à mon père?
+D'ailleurs je veux tout savoir.»
+
+Il baissa la tête comme un coupable qui avoue.
+
+--Tu vois bien, reprit le vieillard triomphant, tu as été reconnu, j'en
+étais sûr. En effet, M. de Richelieu, qui t'aime beaucoup, et qui était
+à ce bal malgré ses quatre-vingt-quatre ans, M. de Richelieu a cherché
+qui pouvait être le domino bleu à qui la reine donnait le bras, et il
+n'a trouvé que toi à soupçonner; car il a vu tous les autres, et tu sais
+s'il s'y connaît, M. le maréchal.
+
+--Que l'on m'ait soupçonné, dit froidement Philippe, je le conçois; mais
+qu'on ait reconnu la reine, voilà qui est plus extraordinaire.
+
+--Avec cela que c'était difficile de la reconnaître, puisqu'elle s'est
+démasquée. Oh! cela, vois-tu, dépasse toute imagination. Une audace
+pareille! Il faut que cette femme-là soit folle de toi.
+
+Philippe rougit. Aller plus loin, en soutenant la conversation, lui
+était devenu impossible.
+
+--Si ce n'est pas de l'audace, continua Taverney, ce ne peut être que du
+hasard très fâcheux. Prends-y garde, chevalier, il y a des jaloux, et
+des jaloux à craindre. C'est un poste envié que celui de favori d'une
+reine, quand la reine est le vrai roi.
+
+Et Taverney le père huma longuement une prise de tabac.
+
+--Tu me pardonneras ma morale, n'est-ce pas, chevalier? Pardonne-la-moi,
+mon cher Je t'ai de la reconnaissance, et je voudrais empêcher que le
+souffle du hasard, puisque hasard il y a, ne vînt démolir l'échafaudage
+que tu as si habilement élevé.
+
+Philippe se leva en sueur, les poings crispés. Il s'apprêtait à partir
+pour rompre le discours, avec la joie que l'on met à rompre les
+vertèbres d'un serpent; mais un sentiment l'arrêta, un sentiment de
+curiosité douloureuse, un de ces désirs furieux de savoir le mal,
+aiguillon impitoyable qui laboure les coeurs pleins d'amour.
+
+--Je te disais donc qu'on nous porte envie, reprit le vieillard; c'est
+tout simple. Cependant, nous n'avons pas atteint le faîte où tu nous
+fais monter. À toi la gloire d'avoir fait jaillir le nom des Taverney
+au-dessus de leur humble source. Seulement, sois prudent, sinon nous
+n'arriverons pas, et tes desseins avorteront en route. Ce serait
+dommage, en vérité, nous allons bien.
+
+Philippe se retourna pour cacher le dégoût profond, le mépris sanglant
+qui donnaient à ses traits, en ce moment, une expression dont le
+vieillard se fût étonné, effrayé peut-être.
+
+--Dans quelque temps, tu demanderas une grande charge, dit le vieillard
+qui s'animait. Tu me feras donner une lieutenance de roi quelque part,
+pas trop loin de Paris; tu feras ensuite ériger en pairie
+Taverney-Maison-Rouge; tu me feras comprendre dans la première promotion
+de l'ordre. Tu pourras être duc, pair, et lieutenant-général. Dans deux
+ans, je vivrai encore; tu me feras donner...
+
+--Assez! assez! gronda Philippe.
+
+--Oh! si tu te tiens pour satisfait, je ne le suis pas. Tu as toute une
+vie, toi; moi, j'ai à peine quelques mois. Il faut que ces mois me
+paient le passé triste et médiocre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre.
+Dieu m'avait donné deux enfants. C'est beaucoup pour un homme sans
+fortune; mais si ma fille est restée inutile à notre maison, toi tu
+répares. Tu es l'architecte du temple. Je vois en toi le grand Taverney,
+le héros. Tu m'inspires du respect, et c'est quelque chose, vois-tu. Il
+est vrai que ta conduite avec la cour est admirable. Oh! je n'ai rien vu
+encore de plus adroit.
+
+--Quoi donc? fit le jeune homme inquiet de se voir approuvé par ce
+serpent.
+
+--Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu
+laisses le champ libre à tout le monde en apparence, et tu te maintiens
+en réalité. C'est fort, mais c'est de l'observation.
+
+--Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqué.
+
+--Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M.
+Potemkine, qui a étonné tout le monde par sa fortune. Il a vu que
+Catherine aimait la vanité dans ses amours; que si on la laissait libre,
+elle voltigerait de fleur en fleur, revenant à la plus féconde et à la
+plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute
+portée. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agréables à
+l'impératrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui,
+en les faisant valoir par un côté, réservait habilement leur côté
+vulnérable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de
+passage, au lieu de la blaser sur ses propres agréments à lui Potemkine.
+En préparant le règne éphémère de ces favoris qu'on nomma ironiquement
+les Douze Césars, Potemkine rendait son règne à lui éternel,
+indestructible.
+
+--Mais voilà des infamies incompréhensibles, murmurait le pauvre
+Philippe, en regardant son père avec stupéfaction.
+
+Le vieillard continua imperturbablement.
+
+--Selon le système de Potemkine, tu aurais pourtant un léger tort. Il
+n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te relâches. Je sais
+bien que la politique française n'est pas la politique russe.
+
+À ces mots prononcés avec une affectation de finesse qui eût détraqué
+les plus rudes têtes diplomatiques, Philippe, qui crut son père en
+délire, ne répondit que par un haussement d'épaules peu respectueux.
+
+--Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas
+deviné? Tu vas voir.
+
+--Voyons, monsieur.
+
+Taverney se croisa les bras.
+
+--Me diras-tu, fit-il, que tu n'élèves pas ton successeur à la
+brochette?
+
+--Mon successeur? dit Philippe en pâlissant.
+
+--Me diras-tu que tu ne sais pas tout ce qu'il y a de fixité dans les
+idées amoureuses de la reine, alors qu'elle est possédée, et que, dans
+la prévision d'un changement de sa part, tu ne veux pas être
+complètement sacrifié, évincé, ce qui arrive toujours avec la reine, car
+elle ne peut aimer le présent et souffrir le passé?
+
+--Vous parlez hébreu, monsieur le baron.
+
+Le vieillard se mit à rire encore de ce rire strident et funèbre qui
+faisait tressaillir Philippe comme l'appel d'un mauvais génie.
+
+--Tu me feras accroire que ta tactique n'est pas de ménager M. de
+Charny.
+
+--Charny?
+
+--Oui, ton futur successeur. L'homme qui peut, quand il régnera, te
+faire exiler, comme tu peux faire exiler MM. de Coigny, de Vaudreuil et
+autres.
+
+Le sang monta violemment aux tempes de Philippe.
+
+--Assez, cria-t-il encore une fois; assez, monsieur; je me fais honte,
+en vérité, d'avoir écouté si longtemps! Celui qui dit que la reine de
+France est une Messaline, celui-là, monsieur, est un criminel
+calomniateur.
+
+--Bien! très bien! s'écria le vieillard, tu as raison, c'est ton rôle;
+mais je t'assure que personne ne peut nous entendre.
+
+--Oh!
+
+--Et quant à Charny, tu vois que je t'ai pénétré. Tout habile qu'est ton
+plan, deviner, vois-tu, c'est dans le sang des Taverney. Continue,
+Philippe, continue. Flatte, adoucis, console le Charny, aide-le à passer
+doucement et sans aigreur de l'état d'herbe à l'état de fleur, et sois
+assuré que c'est un gentilhomme qui, plus tard, dans sa faveur, te
+revaudra ce que tu auras fait pour lui.
+
+Et, après ces mots, M. de Taverney, tout fier de son exhibition de
+perspicacité, fit un petit bond capricieux qui rappelait le jeune homme,
+et le jeune homme insolent de prospérité.
+
+Philippe le saisit par la manche et l'arrêta furieux.
+
+--C'est comme cela, dit-il; eh bien! monsieur, votre logique est
+admirable.
+
+--J'ai deviné, n'est-ce pas, et tu m'en veux? Bah! tu me pardonneras en
+faveur de l'attention. J'aime Charny, d'ailleurs, et suis bien aise que
+tu en agisses de la sorte avec lui.
+
+--Votre M. de Charny, à cette heure, est si bien mon favori, mon mignon,
+mon oiseau élevé à la brochette, qu'en effet je lui ai passé tout à
+l'heure un pied de cette lame à travers les côtes.
+
+Et Philippe montra son épée à son père.
+
+--Hein! fit Taverney effarouché à la vue de ces yeux flamboyants, à la
+nouvelle de cette belliqueuse sortie; ne dis-tu pas que tu t'es battu
+avec M. de Charny?
+
+--Et que je l'ai embroché! Oui.
+
+--Grand Dieu!
+
+--Voilà ma façon de soigner, d'adoucir et de ménager mes successeurs,
+ajouta Philippe; maintenant que vous la connaissez, appliquez votre
+théorie à ma pratique.
+
+Et il fit un mouvement désespéré pour s'enfuir.
+
+Le vieillard se cramponna à son bras.
+
+--Philippe! Philippe! dis-moi que tu plaisantais.
+
+--Appelez cela une plaisanterie si vous voulez, mais c'est fait.
+
+Le vieillard leva les yeux au ciel, marmotta quelques mots sans suite,
+et, quittant son fils, courut jusqu'à son antichambre.
+
+--Vite! vite! cria-t-il, un homme à cheval, qu'on coure s'informer de M.
+de Charny qui a été blessé; qu'on prenne de ses nouvelles, et qu'on
+n'oublie pas de lui dire qu'on vient de ma part! Ce traître Philippe,
+fit-il en rentrant, n'est-il pas le frère de sa soeur! Et moi qui le
+croyais corrigé! Oh! il n'y avait qu'une tête dans ma famille... la
+mienne.
+
+
+
+
+Chapitre XXXV
+
+Le quatrain de M. de Provence
+
+
+Tandis que tous ces événements se passaient à Paris et à Versailles, le
+roi, tranquille comme à son ordinaire, depuis qu'il savait ses flottes
+victorieuses et l'hiver vaincu, se proposait dans son cabinet, au milieu
+des cartes et des mappemondes, des petits plans mécaniques, et songeait
+à tracer de nouveaux sillons sur les mers aux vaisseaux de La Pérouse.
+
+Un coup légèrement frappé à la porte le tira de ses rêveries tout
+échauffées par un bon goûter qu'il venait de prendre.
+
+En ce moment, une voix se fit entendre.
+
+--Puis-je pénétrer, mon frère, dit-elle.
+
+«M. le comte de Provence, le malvenu!» grommela le roi en poussant un
+livre d'astronomie ouvert aux plus grandes figures.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+Un personnage gros, court et rouge, à l'oeil vif, entra d'un pas trop
+respectueux pour un frère, trop familier pour un sujet.
+
+--Vous ne m'attendiez pas, mon frère? dit-il.
+
+--Non, ma foi!
+
+--Je vous dérange?
+
+--Non; mais auriez-vous quelque chose à me dire d'intéressant?
+
+--Un bruit si drôle, si grotesque...
+
+--Ah! ah! une médisance.
+
+--Ma foi! oui, mon frère.
+
+--Qui vous a diverti?
+
+--Oh! à cause de l'étrangeté.
+
+--Quelque méchanceté contre moi.
+
+--Dieu m'est témoin que je ne rirais pas, s'il en était ainsi.
+
+--C'est contre la reine, alors.
+
+--Sire, figurez-vous qu'on m'a dit sérieusement, mais là, très
+sérieusement... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...
+
+--Mon frère, depuis que mon précepteur m'a fait admirer cette précaution
+oratoire, comme modèle du genre, dans Mme de Sévigné, je ne l'admire
+plus... Au fait.
+
+--Eh bien! mon frère, dit le comte de Provence un peu refroidi par cet
+accueil brutal, on dit que la reine a découché l'autre jour. Ah! ah! ah!
+
+Et il s'efforça de rire.
+
+--Ce serait bien triste si cela était vrai, dit le roi avec gravité.
+
+--Mais cela n'est pas vrai, n'est-ce pas, mon frère?
+
+--Non.
+
+--Il n'est pas vrai, non plus, que l'on ait vu la reine attendre à la
+porte des Réservoirs?
+
+--Non.
+
+--Le jour, vous savez, où vous ordonnâtes de fermer la porte à onze
+heures?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Eh bien! figurez-vous, mon frère, que le bruit prétend...
+
+--Qu'est-ce que cela, le bruit? Où est-ce? Qui est-ce?
+
+--Voilà un trait profond, mon frère, très profond. En effet, qui est le
+bruit? Eh bien! cet être insaisissable, incompréhensible, qu'on appelle
+le bruit, prétend qu'on avait vu la reine avec M. le comte d'Artois,
+bras dessus bras dessous, à minuit et demi, ce jour-là.
+
+--Où?
+
+--Allant à une maison que M. d'Artois possède, là, derrière les écuries.
+Est ce que Votre Majesté n'a pas ouï parler de cette énormité?
+
+--Si fait, bien, mon frère; j'en ai entendu parler, il le faut bien.
+
+--Comment, sire?
+
+--Oui, est-ce que vous n'avez pas fait quelque chose pour que j'en
+entende parler?
+
+--Moi?
+
+--Vous.
+
+--Quoi donc, sire, qu'ai-je fait?
+
+--Un quatrain, par exemple, qui a été imprimé dans le _Mercure_.
+
+--Un quatrain! fit le comte plus rouge qu'à son entrée.
+
+--On vous sait favori des Muses.
+
+--Pas au point de...
+
+--De faire un quatrain qui finit par ce vers:
+
+_Hélène n'en dit rien au bon roi Ménélas._
+
+--Moi, sire!...
+
+--Ne niez pas, voici l'autographe du quatrain; votre écriture... hein!
+Je me connais mal en poésie, mais en écriture, oh! comme un expert...
+
+--Sire, une folie en amène une autre.
+
+--Monsieur de Provence, je vous assure qu'il n'y a eu folie que de votre
+part, et je m'étonne qu'un philosophe ait commis cette folie; gardons
+cette qualification à votre quatrain.
+
+--Sire, Votre Majesté est dure pour moi.
+
+--La peine du talion, mon frère. Au lieu de faire votre quatrain, vous
+auriez pu vous informer de ce qu'avait fait la reine; je l'ai fait, moi;
+et au lieu du quatrain contre elle, contre moi, par conséquent, vous
+eussiez écrit quelque madrigal pour votre belle-soeur. Après cela,
+direz-vous, ce n'est pas un sujet qui inspire; mais j'aime mieux une
+mauvaise épître qu'une bonne satire. Horace disait cela aussi, Horace,
+votre poète.
+
+--Sire, vous m'accablez.
+
+--N'eussiez-vous pas été sûr de l'innocence de la reine, comme je le
+suis, répéta le roi avec fermeté, vous eussiez bien fait de relire votre
+Horace. N'est-ce pas lui qui a dit ces belles paroles? Pardon, j'écorche
+le latin:
+
+ _Rectius hoc est:_
+ _Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram._
+
+«Cela est mieux; si je le fais, je serai plus honnête; si je le fais, je
+serai bon pour mes amis.»
+
+Vous traduiriez plus élégamment, vous mon frère, mais je crois que c'est
+là le sens.
+
+Et le bon roi, après cette leçon donnée en père plutôt qu'en frère,
+attendit que le coupable commençât une justification.
+
+Le comte médita quelque temps sa réponse, moins comme un homme
+embarrassé que comme un orateur en quête de délicatesses.
+
+--Sire, dit-il, tout sévère qu'est l'arrêt de Votre Majesté, j'ai un
+moyen d'excuse et un espoir de pardon.
+
+--Dites, mon frère.
+
+--Vous m'accusez de m'être trompé, n'est-ce pas, et non d'avoir eu
+mauvaise intention?
+
+--D'accord.
+
+--S'il en est ainsi, Votre Majesté, qui sait que n'est pas homme celui
+qui ne se trompe pas, Votre Majesté admettra bien que je ne me sois pas
+trompé pour quelque chose?
+
+--Je n'accuserai jamais votre esprit, qui est grand et supérieur, mon
+frère.
+
+--Eh bien! sire, comment ne me serais-je pas trompé à entendre tout ce
+qui se débite? Nous autres princes, nous vivons dans l'air de la
+calomnie, nous en sommes imprégnés. Je ne dis pas que j'ai cru, je dis
+que l'on m'a dit.
+
+--À la bonne heure! puisqu'il en est ainsi; mais...
+
+--Le quatrain? Oh! les poètes sont des êtres bizarres; et puis, ne
+vaut-il pas mieux répondre par une douce critique qui peut être un
+avertissement que par un sourcil froncé? Des attitudes menaçantes mises
+en vers n'offensent pas, sire; ce n'est pas comme les pamphlets, au
+sujet desquels on est fort à demander coercition à Votre Majesté; des
+pamphlets comme celui que je viens vous montrer moi-même.
+
+--Un pamphlet!
+
+--Oui, sire; il me faut absolument un ordre d'embastillement contre le
+misérable auteur de cette turpitude.
+
+Le roi se leva brusquement.
+
+--Voyons! dit-il.
+
+--Je ne sais si je dois, sire...
+
+--Certainement, vous devez; il n'y a rien à ménager dans cette
+circonstance. Avez-vous ce pamphlet?
+
+--Oui, sire.
+
+--Donnez.
+
+Et le comte de Provence tira de sa poche un exemplaire de l'_Histoire
+d'Etteniotna,_ épreuve fatale que le bâton de Charny, que l'épée de
+Philippe, que le brasier de Cagliostro avaient laissé passer dans la
+circulation.
+
+Le roi jeta les yeux avec la rapidité d'un homme habitué à lire les
+passages intéressants d'un livre ou d'une gazette.
+
+--Infamie! dit-il, infamie!
+
+--Vous voyez, sire, qu'on prétend que ma soeur a été au baquet de
+Mesmer.
+
+--Eh bien! oui, elle y a été!
+
+--Elle y a été! s'écria le comte de Provence.
+
+--Autorisée par moi.
+
+--Oh! sire.
+
+--Et ce n'est pas de sa présence chez Mesmer que je tire induction
+contre sa sagesse, puisque j'avais permis qu'elle allât place Vendôme.
+
+--Votre Majesté n'avait pas permis que la reine s'approchât du baquet
+pour expérimenter par elle-même...
+
+Le roi frappa du pied. Le comte venait de prononcer ces paroles
+précisément au moment où les yeux de Louis XVI parcouraient le passage
+le plus insultant pour Marie-Antoinette, l'histoire de sa prétendue
+crise, de ses contorsions, de son voluptueux désordre, de tout ce qui,
+enfin, avait signalé chez Mesmer le passage de Mlle Oliva.
+
+--Impossible, impossible, dit le roi devenu pâle. Oh! la police doit
+savoir à quoi s'en tenir là-dessus!
+
+Il sonna.
+
+--M. de Crosne, dit-il, qu'on m'aille chercher M. de Crosne.
+
+--Sire, c'est aujourd'hui jour de rapport hebdomadaire et M. de Crosne
+attend dans l'OEil-de-Boeuf.
+
+--Qu'il entre.
+
+--Permettez-moi, mon frère, dit le comte de Provence d'un ton hypocrite.
+
+Et il fit mine de sortir.
+
+--Restez, lui dit Louis XVI. Si la reine est coupable, eh bien!
+monsieur, vous êtes de la famille, vous pouvez le savoir; si elle est
+innocente, vous devez le savoir aussi, vous qui l'avez soupçonnée.
+
+M. de Crosne entra.
+
+Ce magistrat, voyant M. de Provence avec le roi, commença par présenter
+ses respectueux hommages aux deux plus grands du royaume; puis,
+s'adressant au roi:
+
+--Le rapport est prêt, sire, dit-il.
+
+--Avant tout, monsieur, fit Louis XVI, expliquez-nous comment il s'est
+publié à Paris un pamphlet aussi indigne contre la reine?
+
+--_Etteniotna?_ dit M. de Crosne.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! sire, c'est un gazetier nommé Réteau.
+
+--Oui. Vous savez son nom, et vous ne l'avez, ou empêché de publier, ou
+arrêté après la publication!
+
+--Sire, rien n'était plus facile que de l'arrêter; je vais même montrer
+à Votre Majesté l'ordre d'écrou tout préparé dans mon portefeuille.
+
+--Alors, pourquoi l'arrestation n'est-elle pas opérée?
+
+M. de Crosne se tourna du côté de M. de Provence.
+
+--Je prends congé de Votre Majesté, dit celui-ci plus lentement.
+
+--Non, non, répliqua le roi; je vous ai dit de rester; eh bien! restez.
+
+Le comte s'inclina.
+
+--Parlez, monsieur de Crosne; parlez ouvertement, sans réserve; parlez
+vite et net.
+
+--Eh bien! voici, répliqua le lieutenant de police: je n'ai pas fait
+arrêter le gazetier Réteau, parce qu'il fallait de toute nécessité que
+j'eusse, avant cette démarche, une explication avec Votre Majesté.
+
+--Je la sollicite.
+
+--Peut-être, sire, vaut-il mieux donner à ce gazetier un sac d'argent et
+l'envoyer se faire pendre ailleurs, très loin.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, sire, quand ces misérables disent un mensonge, le public à
+qui on le prouve est fort aise de les voir fouetter, essoriller, pendre
+même. Mais quand, par malheur, ils mettent la main sur une vérité...
+
+--Une vérité?
+
+M. de Crosne s'inclina.
+
+--Oui. Je sais. La reine a été en effet au baquet de Mesmer. Elle y a
+été, c'est un malheur, comme vous dites; mais je le lui avais permis.
+
+--Oh! sire, murmura M. de Crosne.
+
+Cette exclamation du sujet respectueux frappa le roi encore plus qu'elle
+n'avait fait sortant de la bouche du parent jaloux.
+
+--La reine n'est pas perdue pour cela, dit-il, je suppose?
+
+--Non, sire, mais compromise.
+
+--Monsieur de Crosne, que vous a dit votre police, voyons?
+
+--Sire, beaucoup de choses qui, sauf le respect que je dois à Votre
+Majesté, sauf l'adoration toute respectueuse que je professe pour la
+reine, sont d'accord avec quelques allégations du pamphlet.
+
+--D'accord, dites-vous?
+
+--Voici comment: une reine de France qui va dans un costume de femme
+ordinaire, au milieu de ce monde équivoque attiré par ces bizarreries
+magnétiques de Mesmer, et qui va seule...
+
+--Seule! s'écria le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Crosne.
+
+--Je ne crois pas, sire.
+
+--Vous avez de mauvais rapports.
+
+--Tellement exacts, sire, que je puis vous donner le détail de la
+toilette de Sa Majesté, l'ensemble de sa personne, ses pas, ses gestes,
+ses cris.
+
+--Ses cris!
+
+Le roi pâlit et froissa la brochure.
+
+--Ses soupirs mêmes ont été notés par mes agents, ajouta timidement M.
+de Crosne.
+
+--Ses soupirs! La reine se serait oubliée à ce point!... La reine aurait
+fait si bon marché de mon honneur de roi, de son honneur de femme!
+
+--C'est impossible, dit le comte de Provence; ce serait plus qu'un
+scandale, et Sa Majesté en est incapable.
+
+Cette phrase était un surcroît d'accusation plutôt qu'une excuse. Le roi
+le sentit; tout en lui se révoltait.
+
+--Monsieur, dit-il au lieutenant de police, vous maintenez ce que vous
+avez dit?
+
+--Hélas, jusqu'au dernier mot, sire.
+
+--Je vous dois à vous, mon frère, dit Louis XVI en passant son mouchoir
+sur son front mouillé de sueur, je vous dois une preuve de ce que j'ai
+avancé. L'honneur de la reine est celui de toute ma maison. Je ne le
+risque jamais. J'ai permis à la reine d'aller au baquet de Mesmer; mais
+je lui avais enjoint de mener avec elle une personne sûre,
+irréprochable, sainte même.
+
+--Ah! dit M. de Crosne, s'il en eût été ainsi...
+
+--Oui, dit le comte de Provence, si une femme comme Mme de Lamballe, par
+exemple...
+
+--Précisément, mon frère, c'est Mme la princesse de Lamballe que j'avais
+désignée à la reine.
+
+--Malheureusement, sire, la princesse n'a pas été emmenée.
+
+--Eh bien! ajouta le roi frémissant, si la désobéissance a été telle, je
+dois sévir et je sévirai.
+
+Un énorme soupir lui ferma les lèvres après lui avoir déchiré le coeur.
+
+--Seulement, dit-il plus bas, un doute me reste: ce doute, vous ne le
+partagez pas, c'est naturel; vous n'êtes pas le roi, l'époux, l'ami de
+celle qu'on accuse... Ce doute, je veux l'éclaircir.
+
+Il sonna; l'officier de service parut.
+
+--Qu'on voie, dit le roi, si Mme la princesse de Lamballe n'est pas chez
+la reine, ou dans son appartement à elle-même.
+
+--Sire, Mme de Lamballe se promène dans le petit jardin avec Sa Majesté
+la reine et une autre dame.
+
+--Priez Mme la princesse de monter ici sur-le-champ.
+
+L'officier partit.
+
+--Maintenant, messieurs, encore dix minutes; je ne saurais prendre un
+parti jusque-là.
+
+Et Louis XVI, contre son habitude, fronça le sourcil et lança sur les
+deux témoins de sa profonde douleur un regard presque menaçant.
+
+Les deux témoins gardèrent le silence. M. de Crosne avait une tristesse
+réelle, M. de Provence avait une affectation de tristesse qui se fût
+communiquée au dieu Momus en personne.
+
+Un léger bruit de soie derrière les portes avertit le roi que la
+princesse de Lamballe approchait.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVI
+
+La princesse de Lamballe
+
+
+La princesse de Lamballe entra, belle et calme, le front découvert, les
+boucles éparses de sa haute coiffure rejetées fièrement hors des tempes,
+ses sourcils noirs et fins comme deux traits de sépia, son oeil bleu,
+limpide, dilaté, plein de nacre, son nez droit et pur, ses lèvres
+chastes et voluptueuses à la fois: toute cette beauté, sur un corps
+d'une beauté sans rivale, charmait et imposait.
+
+La princesse apportait avec elle, autour d'elle, ce parfum de vertu, de
+grâce, d'immatérialité, que La Vallière répandit avant sa faveur et
+depuis sa disgrâce.
+
+Quand le roi la vit venir, souriante et modeste, il se sentit pénétré de
+douleur.
+
+«Hélas! pensa-t-il, ce qui sortira de cette bouche sera une condamnation
+sans appel.»
+
+--Asseyez-vous, dit-il, princesse, en la saluant profondément.
+
+M. de Provence s'approcha pour lui baiser la main.
+
+Le roi se recueillit.
+
+--Que souhaite de moi Votre Majesté? dit la princesse avec la voix d'un
+ange.
+
+--Un renseignement, madame; un renseignement précis, ma cousine.
+
+--J'attends, sire.
+
+--Quel jour êtes-vous allée, en compagnie de la reine, à Paris? Cherchez
+bien.
+
+M. de Crosne et le comte de Provence se regardèrent surpris.
+
+--Vous comprenez, messieurs, dit le roi; vous ne doutez pas, vous, je
+doute encore, moi; par conséquent j'interroge comme un homme qui doute.
+
+--Mercredi, sire, répliqua la princesse.
+
+--Vous me pardonnez, continua Louis XVI; mais, ma cousine, je désire
+savoir la vérité.
+
+--Vous la connaîtrez en questionnant, sire, dit simplement Mme de
+Lamballe.
+
+--Qu'allâtes-vous faire à Paris, ma cousine?
+
+--J'allai chez M. Mesmer, place Vendôme, sire.
+
+Les deux témoins tressaillirent, le roi rougit d'émotion.
+
+--Seule? dit-il.
+
+--Non, sire, avec Sa Majesté la reine.
+
+--Avec la reine? vous dites avec la reine! s'écria Louis XVI en lui
+prenant la main avidement.
+
+--Oui, sire.
+
+M. de Provence et M. de Crosne se rapprochèrent, stupéfaits.
+
+--Votre Majesté avait autorisé la reine, dit Mme de Lamballe; du moins,
+Sa Majesté me l'a dit.
+
+--Et Sa Majesté avait raison, ma cousine... Maintenant... Il me semble
+que je respire, car Mme de Lamballe ne ment jamais.
+
+--Jamais, sire, dit doucement la princesse.
+
+--Oh! jamais, s'écria M. de Crosne avec la conviction la plus
+respectueuse. Mais alors, sire, permettez-moi...
+
+--Oh! oui, je vous permets, monsieur de Crosne; questionnez, cherchez,
+je place ma chère princesse sur la sellette, je vous la livre.
+
+Mme de Lamballe sourit.
+
+--Je suis prête, dit-elle; mais, sire, la torture est abolie.
+
+--Oui, je l'ai abolie pour les autres, fit le roi avec un sourire, mais
+on ne l'a pas abolie pour moi.
+
+--Madame, dit le lieutenant de police, ayez la bonté de dire au roi ce
+que vous fîtes avec Sa Majesté chez M. Mesmer, et d'abord comment Sa
+Majesté était-elle mise?
+
+--Sa Majesté portait une robe de taffetas gris perle, une mante de
+mousseline brodée, un manchon d'hermine, un chapeau de velours rose, à
+grands rubans noirs.
+
+C'était un signalement tout opposé à celui donné pour Oliva.
+
+M. de Crosne manifesta une vive surprise, le comte de Provence se mordit
+les lèvres.
+
+Le roi se frotta les mains.
+
+--Et qu'a fait la reine en entrant? dit-il.
+
+--Sire, vous avez raison de dire en entrant, car, à peine étions-nous
+entrées...
+
+--Ensemble?
+
+--Oui, sire, ensemble; et à peine étions-nous entrées dans le premier
+salon, où nul n'avait pu nous remarquer, tant était grande l'attention
+donnée aux mystères magnétiques, qu'une femme s'approcha de Sa Majesté,
+lui offrit un masque, la suppliant de ne pas pousser plus avant.
+
+--Et vous vous arrêtâtes? dit vivement le comte de Provence.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas franchi le seuil du premier salon? demanda M. de
+Crosne.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas quitté le bras de la reine? fit le roi avec un
+reste d'anxiété.
+
+--Pas une seconde; le bras de Sa Majesté n'a pas cessé de s'appuyer sur
+le mien.
+
+--Eh bien! s'écria tout à coup le roi, qu'en pensez-vous, monsieur de
+Crosne? Mon frère, qu'en dites-vous?
+
+--C'est extraordinaire, c'est surnaturel, dit Monsieur en affectant une
+gaieté qui décelait, mieux que n'eût fait le doute, tout son dépit de la
+contradiction.
+
+--Il n'y a rien de surnaturel là-dedans, se hâta de répondre M. de
+Crosne, à qui la joie bien naturelle du roi donnait une sorte de
+remords; ce que Mme la princesse a dit ne peut être que la vérité.
+
+--Il en résulte?... dit M. de Provence.
+
+--Il en résulte, monseigneur, que mes agents se sont trompés.
+
+--Parlez-vous bien sérieusement? demanda le comte de Provence avec le
+même tressaillement nerveux.
+
+--Tout à fait, monseigneur, mes agents se sont trompés; Sa Majesté a
+fait ce que vient de dire Mme de Lamballe, et pas autre chose. Quant au
+gazetier, si je suis convaincu par les paroles éminemment vraies de Mme
+la princesse, je crois que ce maraud doit l'être aussi: je vais envoyer
+l'ordre de l'écrouer sur-le-champ.
+
+Mme de Lamballe tournait et retournait la tête, avec la placidité de
+l'innocence qui s'informe sans plus de curiosité que de crainte.
+
+--Un moment, dit le roi, un moment; il sera toujours temps de faire
+pendre ce gazetier. Vous avez parlé d'une femme qui aurait arrêté la
+reine à l'entrée du salon: princesse, dites-nous quelle était cette
+femme.
+
+--Sa Majesté paraît la connaître, sire; je dirai même, toujours parce
+que je ne mens pas, que Sa Majesté la connaît, je le sais.
+
+--C'est que, voyez-vous, cousine, il faut que je parle à cette femme,
+c'est indispensable. Là est toute la vérité; là seulement est la clef du
+mystère.
+
+--C'est mon avis, dit M. de Crosne, vers qui le roi s'était retourné.
+
+«Commérage... murmura le comte de Provence. Voilà une femme qui me fait
+l'effet du dieu des dénouements.»
+
+--Ma cousine, dit-il tout haut, la reine vous a avoué qu'elle
+connaissait cette femme?
+
+--Sa Majesté ne m'a pas avoué, monseigneur, elle m'a raconté.
+
+--Oui, oui, pardon.
+
+--Mon frère veut vous dire, interrompit le roi, que si la reine connaît
+cette femme, vous savez aussi son nom.
+
+--C'est Mme de La Motte-Valois.
+
+--Cette intrigante! s'écria le roi avec dépit.
+
+--Cette mendiante! dit le comte. Diable! diable! elle sera difficile à
+interroger; elle est fine.
+
+--Nous serons aussi fins qu'elle, dit M. de Crosne. Et d'ailleurs, il
+n'y a pas de finesse, depuis la déclaration de Mme de Lamballe. Ainsi,
+au premier mot du roi...
+
+--Non, non, fit Louis XVI avec découragement, je suis las de voir cette
+mauvaise société autour de la reine. La reine est si bonne, que le
+prétexte de la misère lui amène tout ce qu'il y a de gens équivoques
+dans la noblesse infime du royaume.
+
+--Mme de La Motte est réellement Valois, dit Mme de Lamballe.
+
+--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, ma cousine, je ne veux pas qu'elle
+mette les pieds ici. J'aime mieux me priver de cette joie immense que
+m'eût faite l'entière absolution de la reine; oui, j'aime mieux renoncer
+à cette joie, que de voir en face cette créature.
+
+--Et pourtant vous la verrez, s'écria la reine, pâle de colère, en
+ouvrant la porte du cabinet et en se montrant, belle de noblesse et
+d'indignation, aux yeux éblouis du comte de Provence, qui salua
+gauchement derrière le battant de la porte replié sur lui. Oui, sire,
+continua la reine, il ne s'agit pas de dire: «J'aime à voir ou je crains
+de voir cette créature»; cette créature est un témoin à qui
+l'intelligence de mes accusateurs...
+
+Elle regarda son beau-frère.
+
+--Et la franchise de mes juges...
+
+Elle se tourna vers le roi et M. de Crosne.
+
+--À qui enfin sa propre conscience, si dénaturée qu'elle soit,
+arracherait un cri de vérité. Moi, l'accusée, je demande qu'on entende
+cette femme, et on l'entendra.
+
+--Madame, se hâta de dire le roi, vous entendez bien qu'on n'enverra pas
+chercher Mme de La Motte pour lui faire l'honneur de déposer pour ou
+contre vous. Je ne mets pas votre honneur dans une balance en parallèle
+avec la véracité de cette femme.
+
+--On n'enverra pas chercher Mme de La Motte, sire, car elle est ici.
+
+--Ici! s'écria le roi, en se retournant comme s'il eût marché sur un
+reptile, ici!
+
+--Sire, j'avais, comme vous le savez, rendu visite à une femme
+malheureuse qui porte un nom illustre. Ce jour, vous savez, où l'on a
+dit tant de choses...
+
+Et elle regarda fixement par-dessus l'épaule le comte de Provence, qui
+eût voulu être à cent pieds sous terre, mais dont le visage large et
+épanoui grimaçait une expression d'acquiescement.
+
+--Eh bien? fit Louis XVI.
+
+--Eh bien! sire, ce jour-là, j'oubliai chez Mme de La Motte un portrait,
+une boîte. Elle me la rapporte aujourd'hui; elle est là.
+
+--Non, non... Eh bien! je suis convaincu, dit le roi; j'aime mieux cela.
+
+--Oh! moi, je ne suis pas satisfaite, dit la reine; je vais
+l'introduire. D'ailleurs, pourquoi cette répugnance? Qu'a-t-elle fait?
+Qu'est-elle donc? Si je ne le sais pas, instruisez-moi. Voyons, monsieur
+de Crosne, vous qui savez tout, dites...
+
+--Je ne sais rien qui soit défavorable à cette dame, répondit le
+magistrat.
+
+--Bien vrai?
+
+--Assurément. Elle est pauvre, voilà tout; un peu ambitieuse, peut-être.
+
+--L'ambition, c'est la voix du sang. Si vous n'avez que cela contre
+elle, le roi peut bien l'admettre à donner témoignage.
+
+--Je ne sais, répliqua Louis XVI, mais j'ai des pressentiments, moi, des
+instincts; je sens que cette femme sera pour un malheur, pour un
+désagrément dans ma vie... c'est bien assez.
+
+--Oh! sire, de la superstition! Cours la chercher, dit la reine à la
+princesse de Lamballe.
+
+Cinq minutes après, Jeanne, toute modeste, toute honteuse, mais
+distinguée dans son attitude comme dans sa mise, pénétrait pas à pas
+dans le cabinet du roi.
+
+Louis XVI, inexpugnable dans son antipathie, avait tourné le dos à la
+porte. Les deux coudes sur son bureau, la tête dans ses mains, il
+semblait être un étranger au milieu des assistants.
+
+Le comte de Provence dardait sur Jeanne des regards tellement gênants
+par leur inquisition, que si la modestie de Jeanne eût été réelle, cette
+femme eût été paralysée, pas un mot ne fût sorti de sa bouche.
+
+Mais il fallait bien autre chose pour troubler la cervelle de Jeanne.
+
+Ni roi, ni empereur avec leurs sceptres, ni pape avec sa tiare, ni
+puissances célestes, ni puissances des ténèbres n'eussent agi sur cet
+esprit de fer, avec la crainte ou la vénération.
+
+--Madame, lui dit la reine, en la menant derrière le roi, veuillez dire,
+je vous prie, ce que vous avez fait le jour de ma visite chez M. Mesmer;
+veuillez le dire de point en point.
+
+Jeanne se tut.
+
+--Pas de réticences, pas de ménagements. Rien que la vérité, la forme de
+votre idée vous apparaissant en relief, telle qu'elle est dans votre
+mémoire.
+
+Et la reine s'assit dans un fauteuil, pour ne pas influencer le témoin
+par son regard.
+
+Quel rôle pour Jeanne! pour elle dont la perspicacité avait deviné que
+sa souveraine avait besoin d'elle, pour elle qui sentait que
+Marie-Antoinette était soupçonnée à faux et qu'on pouvait la justifier
+sans s'écarter du vrai!
+
+Tout autre eût cédé, ayant cette conviction, au plaisir d'innocenter la
+reine par l'exagération des preuves.
+
+Jeanne était une nature si déliée, si fine, si forte, qu'elle se
+renferma dans la pure expression du fait.
+
+--Sire, dit-elle, j'étais allée chez M. Mesmer par curiosité, comme tout
+Paris y va. Le spectacle m'a paru un peu grossier. Je m'en retournais,
+quand soudain, sur le seuil de la porte d'entrée, j'aperçus Sa Majesté,
+que j'avais eu l'honneur de voir l'avant-veille sans la connaître. Sa
+Majesté dont la générosité m'avait révélé le rang. Quand je vis ses
+traits augustes, qui jamais ne s'effaceront de ma mémoire, il me sembla
+que la présence de Sa Majesté la reine était peut-être déplacée en cet
+endroit, où beaucoup de souffrances et de guérisons ridicules
+s'étalaient en spectacle. Je demande humblement pardon à Sa Majesté
+d'avoir osé penser si librement sur sa conduite, mais ce fut un éclair,
+un instinct de femme; j'en demande pardon à genoux, si j'ai outrepassé
+la ligne de respect que je dois aux moindres mouvements de Sa Majesté.
+
+Elle s'arrêta là, feignant l'émotion, baissant la tête, arrivant, par un
+art inouï, à la suffocation qui précède les larmes.
+
+M. de Crosne y fut pris. Mme de Lamballe se sentit entraînée vers le
+coeur de cette femme, qui paraissait être à la fois délicate, timide,
+spirituelle et bonne.
+
+M. de Provence fut étourdi.
+
+La reine remercia Jeanne par un regard, que le regard de celle-ci
+sollicitait ou plutôt guettait sournoisement.
+
+--Eh bien! dit la reine, vous avez entendu, sire?
+
+Le roi ne remua pas.
+
+--Je n'avais pas besoin, dit-il, du témoignage de madame.
+
+--On m'a dit de parler, objecta timidement Jeanne, et j'ai dû obéir.
+
+--Assez! dit brutalement Louis XVI; quand la reine dit une chose, elle
+n'a pas besoin de témoins pour contrôler son dire. Quand la reine a mon
+approbation, elle n'a rien à chercher auprès de personne; et elle a mon
+approbation.
+
+Il se leva en achevant ces mots, qui écrasèrent M. de Provence.
+
+La reine ne se fit point faute d'y ajouter un sourire dédaigneux.
+
+Le roi tourna le dos à son frère, vint baiser la main de
+Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe.
+
+Il congédia cette dernière en lui demandant pardon de l'avoir dérangée
+_pour rien_, ajouta-t-il.
+
+Il n'adressa ni un mot, ni un regard à Mme de La Motte; mais comme il
+était forcé de passer devant elle pour regagner son fauteuil, et qu'il
+craignait d'offenser la reine en manquant de politesse en sa présence
+pour une femme qu'elle recevait, il se contraignit à faire à Jeanne un
+petit salut auquel elle répondit sans précipitation par une profonde
+révérence, capable de faire valoir toute sa bonne grâce.
+
+Mme de Lamballe sortit du cabinet la première, puis Mme de La Motte, que
+la reine poussait devant elle; enfin la reine, qui échangea un dernier
+regard presque caressant avec le roi.
+
+Et puis on entendit dans le corridor les trois voix de femmes qui
+s'éloignaient en chuchotant.
+
+--Mon frère, dit alors Louis XVI au comte de Provence, je ne vous
+retiens plus. J'ai le travail de la semaine à terminer avec M. le
+lieutenant de police. Je vous remercie d'avoir accordé votre attention à
+cette pleine, entière et éclatante justification de votre soeur. Il est
+aisé de voir que vous en êtes aussi réjoui que moi, et ce n'est pas peu
+dire. À nous deux, monsieur de Crosne. Asseyez-vous là, je vous prie.
+
+Le comte de Provence salua, toujours souriant, et sortit du cabinet,
+quand il n'entendit plus les dames, et qu'il se jugea hors de portée
+d'un malicieux regard ou d'un mot amer.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVII
+
+Chez la reine
+
+
+La reine, sortie du cabinet de Louis XVI, sonda toute la profondeur du
+danger qu'elle avait couru.
+
+Elle sut apprécier ce que Jeanne avait mis de délicatesse et de réserve
+dans sa déposition improvisée, comme aussi le tact vraiment remarquable
+avec lequel, après le succès, elle restait dans l'ombre.
+
+En effet, Jeanne, qui venait, par un bonheur inouï, d'être initiée du
+premier coup à ces secrets d'intimité que les courtisans les plus
+habiles chassent dix ans sans les atteindre, et partant sûre désormais
+d'être pour beaucoup dans une journée importante de la reine, n'en
+prenait pas avantage par un de ces riens que la susceptibilité
+orgueilleuse des grands sait deviner sur le visage des inférieurs.
+
+Aussi la reine, au lieu d'accepter la proposition que lui fit Jeanne de
+lui présenter ses respects et de partir, la retint-elle par un sourire
+aimable en disant:
+
+--Il est vraiment heureux, comtesse, que vous m'ayez empêchée d'entrer
+chez Mesmer avec la princesse de Lamballe; car, voyez la noirceur: on
+m'a vue, soit à la porte, soit à l'antichambre, et l'on a pris texte de
+là pour dire que j'avais été dans ce qu'ils appellent la salle aux
+crises. N'est-ce pas cela?
+
+--La salle aux crises, oui, madame.
+
+--Mais, dit la princesse de Lamballe, comment se fait-il que, si les
+assistants ont su que la reine était là, les agents de M. de Crosne s'y
+soient trompés? Là est le mystère, selon moi; les agents du lieutenant
+de police affirment en effet que la reine a été dans la salle aux
+crises.
+
+--C'est vrai, dit la reine pensive. Et il n'y a nul intérêt de la part
+de M. de Crosne, qui est un honnête homme et qui m'aime; mais des agents
+peuvent avoir été soudoyés, chère Lamballe. J'ai des ennemis, vous le
+voyez. Il faut que ce bruit ait reposé sur quelque chose. Dites-nous
+donc le détail, madame la comtesse. D'abord, l'infâme brochure me
+représente enivrée, fascinée, magnétisée de telle sorte que j'aurais
+perdu toute dignité de femme. Qu'y a-t-il de vraisemblable là-dedans? Y
+a-t-il eu, ce jour-là, une femme?...
+
+Jeanne rougit. Le secret se présentait encore à elle, le secret dont un
+seul mot pouvait détruire sa funeste influence sur la destinée de la
+reine.
+
+Ce secret, Jeanne, en le révélant, perdait l'occasion d'être utile,
+indispensable même à Sa Majesté. Cette situation ruinait son avenir;
+elle se tint réservée comme la première fois.
+
+--Madame, dit-elle, il y avait, en effet, une femme très agitée qui
+s'est beaucoup affichée par ses contorsions et son délire. Mais il me
+semble...
+
+--Il vous semble, dit vivement la reine, que cette femme était quelque
+femme de théâtre, ou ce qu'on appelle une fille du monde, et non pas la
+reine de France, n'est-ce pas?
+
+--Certes, non, madame.
+
+--Comtesse, vous avez très bien répondu au roi; et maintenant, c'est à
+moi de parler pour vous. Voyons, où en êtes-vous de vos affaires? À quel
+moment comptez-vous faire reconnaître vos droits? Mais n'y a-t-il pas
+quelqu'un, princesse?...
+
+Mme de Misery entra.
+
+--Votre Majesté veut-elle recevoir Mlle de Taverney? demanda la femme de
+chambre.
+
+--Elle! assurément. Oh! la cérémonieuse! jamais elle ne manquerait à
+l'étiquette. Andrée! Andrée! venez donc.
+
+--Votre Majesté est trop bonne pour moi, dit celle-ci en saluant avec
+grâce.
+
+Et elle aperçut Jeanne qui, reconnaissant la seconde dame allemande du
+bureau de secours, venait d'appeler à son aide une rougeur et une
+modestie de commande.
+
+La princesse de Lamballe profita du renfort survenu à la reine pour
+retourner à Sceaux, chez le duc de Penthièvre.
+
+Andrée prit place à côté de Marie-Antoinette, ses yeux calmes et
+scrutateurs fixés sur Mme de La Motte.
+
+--Eh bien! Andrée, dit la reine, voilà cette dame que nous allâmes voir
+le dernier jour de la gelée.
+
+--J'ai reconnu madame, répliqua Andrée en s'inclinant.
+
+Jeanne, déjà orgueilleuse, se hâta de chercher sur les traits d'Andrée
+un symptôme de jalousie. Elle ne vit rien qu'une parfaite indifférence.
+
+Andrée, avec les mêmes passions que la reine, Andrée, femme et
+supérieure à toutes les femmes en bonté, en esprit, en générosité, si
+elle eût été heureuse, Andrée se renfermait dans son impénétrable
+dissimulation que toute la cour prenait pour la fière pudeur de Diane
+virginale.
+
+--Savez-vous, lui dit la reine, ce qu'on a dit sur moi au roi?
+
+--On a dû dire tout ce qu'il a de plus mauvais, répliqua Andrée,
+précisément parce qu'on ne saurait dire assez ce qu'il y a de bon.
+
+--Voilà, dit Jeanne simplement, la plus belle phrase que j'aie entendue.
+Je la dis belle, parce qu'elle rend, sans en rien ôter, le sentiment qui
+est celui de toute ma vie, et que mon faible esprit n'aurait jamais su
+formuler ces paroles.
+
+--Je vous conterai cela, Andrée.
+
+--Oh! je le sais, dit celle-ci; M. le comte de Provence l'a raconté tout
+à l'heure; une amie à moi l'a entendu.
+
+--C'est un heureux moyen, dit la reine avec colère, de propager le
+mensonge après avoir rendu hommage à la vérité. Laissons cela. J'en
+étais avec la comtesse à l'exposé de sa situation. Qui vous protège,
+comtesse?
+
+--Vous, madame, dit hardiment Jeanne; vous qui me permettez de venir
+vous baiser la main.
+
+--Elle a du coeur, dit Marie-Antoinette à Andrée, et j'aime ses élans.
+
+Andrée ne répondit rien.
+
+--Madame, continua Jeanne, peu de personnes m'ont osé protéger quand
+j'étais dans la gêne et dans l'obscurité; mais à présent qu'on m'aura
+vue une fois à Versailles, tout le monde va se disputer le droit d'être
+agréable à la reine, je veux dire à une personne que Sa Majesté a daigné
+honorer d'un regard.
+
+--Eh quoi! dit la reine en s'asseyant, nul n'a été assez brave ou assez
+corrompu pour vous protéger pour vous-même?
+
+--J'ai eu d'abord Mme de Boulainvilliers, répondit Jeanne, une femme
+brave; puis M. de Boulainvilliers, un protecteur corrompu... Mais depuis
+mon mariage, personne, oh! personne! dit-elle avec une syncope des plus
+habiles. Oh! pardon, j'oubliais un galant homme, prince généreux...
+
+--Un prince! comtesse; qui donc?
+
+--M. le cardinal de Rohan.
+
+La reine fit un mouvement brusque vers Jeanne.
+
+--Mon ennemi! dit-elle en souriant.
+
+--Ennemi de Votre Majesté, lui! le cardinal! s'écria Jeanne. Oh! madame.
+
+--On dirait que cela vous étonne, comtesse, qu'une reine ait un ennemi.
+Comme on voit que vous n'avez pas vécu à la cour!
+
+--Mais, madame, le cardinal est en adoration devant Votre Majesté, du
+moins je croyais le savoir; et, si je ne me suis pas trompée, son
+respect pour l'auguste épouse du roi égale son dévouement.
+
+--Oh! je vous crois, comtesse, reprit Marie-Antoinette en se livrant à
+sa gaieté habituelle, je vous crois en partie. Oui, c'est cela, le
+cardinal est en adoration.
+
+Et elle se tourna, en disant ces mots, vers Andrée de Taverney avec un
+franc éclat de rire.
+
+--Eh bien! comtesse, oui, M. le cardinal est en adoration. Voilà
+pourquoi il est mon ennemi.
+
+Jeanne de La Motte affecta la surprise d'une provinciale.
+
+--Ah! vous êtes la protégée de M. le prince archevêque Louis de Rohan,
+continua la reine. Contez-nous donc cela, comtesse.
+
+--C'est bien simple, madame. Son Excellence, par les procédés les plus
+magnanimes, les plus délicats, la générosité la plus ingénieuse, m'a
+secourue.
+
+--Très bien. Le prince Louis est prodigue, on ne peut lui refuser cela.
+Est-ce que vous ne pensez pas, Andrée, que M. le cardinal pourra bien
+ressentir aussi quelque adoration pour cette jolie comtesse? Hein!
+comtesse, voyons, dites-nous!
+
+Et Marie-Antoinette recommença ses joyeux éclats de rire francs et
+heureux, que Mlle de Taverney, toujours sérieuse, n'encourageait
+cependant pas.
+
+«Il n'est pas possible que toute cette gaieté bruyante ne soit pas une
+gaieté factice, pensa Jeanne. Voyons.»
+
+--Madame, dit-elle d'un air grave et avec un accent pénétré, j'ai
+l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que M. de Rohan...
+
+--C'est bien, c'est bien, fit la reine en interrompant la comtesse.
+Puisque vous êtes si zélée pour lui... puisque vous êtes son amie...
+
+--Oh! madame, dit Jeanne avec une délicieuse expression de pudeur et de
+respect.
+
+--Bien, chère petite; bien, reprit la reine avec un doux sourire; mais
+demandez-lui donc un peu ce qu'il a fait des cheveux qu'il m'a fait
+voler par un certain coiffeur, à qui cette facétie à coûté cher, car je
+l'ai chassé.
+
+--Votre Majesté me surprend, dit Jeanne. Quoi! M. de Rohan aurait fait
+cela?
+
+--Eh! oui... l'adoration, toujours l'adoration. Après m'avoir exécrée à
+Vienne, après avoir tout employé, tout essayé pour rompre le mariage
+projeté entre le roi et moi, il s'est un jour aperçu que j'étais femme
+et que j'étais sa reine; qu'il avait, lui, grand diplomate, fait une
+école; qu'il aurait toujours maille à partir avec moi. Il a eu peur
+alors pour son avenir, ce cher prince. Il a fait comme tous les gens de
+sa profession, qui caressent le plus ceux dont ils ont le plus peur; et,
+comme il me savait jeune, comme il me croyait sotte et vaine, il a
+tourné au Céladon! Après les soupirs, les airs de langueur, il s'est
+jeté, comme vous dites, dans l'adoration. Il m'adore, n'est ce pas,
+Andrée?
+
+--Madame! fit celle-ci en s'inclinant.
+
+--Oui... Andrée aussi ne veut pas se compromettre; mais moi, je me
+risque; il faut au moins que la royauté soit bonne à quelque chose.
+Comtesse, je sais, et vous savez que le cardinal m'adore. C'est chose
+convenue; dites-lui que je ne lui en veux pas.
+
+Ces mots, qui contenaient une ironie amère, touchèrent profondément le
+coeur gangrené de Jeanne de La Motte.
+
+Si elle eût été noble, pure et loyale, elle n'y eût vu que ce suprême
+dédain de la femme au coeur sublime, que le mépris complet d'une âme
+supérieure pour les intrigues subalternes qui s'agitent au-dessous
+d'elle. Ce genre de femmes, ces anges si rares ne défendent jamais leur
+réputation contre les embûches qui leur sont dressées sur la terre.
+
+Ils ne veulent pas même soupçonner cette fange à laquelle ils se
+souillent, cette glu dans laquelle ils laissent les plus brillantes
+plumes de leurs ailes dorées.
+
+Jeanne, nature vulgaire et corrompue, vit un grand dépit chez la reine
+dans la manifestation de cette colère contre la conduite de M. le
+cardinal de Rohan. Elle se souvint des rumeurs de la cour; rumeurs aux
+syllabes scandaleuses, qui avaient couru de l'OEil-de-Boeuf du château
+au fond des faubourgs de Paris, et qui avaient trouvé tant d'écho.
+
+Le cardinal, aimant les femmes pour leur sexe, avait dit à Louis XV,
+qui, lui aussi, aimait les femmes de cette façon, que la dauphine
+n'était qu'une femme incomplète. On sait les phrases singulières de
+Louis XV, au moment du mariage de son petit-fils, et ses questions à
+certain ambassadeur naïf.
+
+Jeanne, femme complète s'il en fut, Jeanne, femme de la tête aux pieds,
+Jeanne, vaine d'un seul de ses cheveux qui la distinguaient, Jeanne, qui
+sentait le besoin de plaire et de vaincre par tous ses avantages, ne
+pouvait pas comprendre qu'une femme pensât autrement qu'elle sur ces
+matières délicates.
+
+«Il y a dépit chez Sa Majesté, se dit-elle. Or, s'il y a dépit, il doit
+y avoir autre chose.»
+
+Alors, réfléchissant que le choc engendre la lumière, elle se mit à
+défendre M. de Rohan avec tout l'esprit et toute la curiosité dont la
+nature, en bonne mère, l'avait douée si largement.
+
+La reine écoutait.
+
+«Elle écoute», se dit Jeanne.
+
+Et la comtesse, trompée par sa nature mauvaise, n'apercevait même point
+que la reine écoutait par générosité--parce qu'à la cour il est d'usage
+que jamais nul ne dise du bien de ceux dont le maître pense du mal.
+
+Cette infraction toute nouvelle aux traditions, cette dérogation aux
+habitudes du château rendaient la reine contente et presque heureuse.
+
+Marie-Antoinette voyait un coeur là où Dieu n'avait placé qu'une éponge
+aride et altérée.
+
+La conversation continuait sur le pied de cette intimité bienveillante
+de la part de la reine. Jeanne était sur les épines; sa contenance était
+embarrassée; elle ne voyait plus la possibilité de sortir sans être
+congédiée, elle qui tout à l'heure encore avait le rôle si beau de
+l'étrangère qui demande un congé; mais soudain une voix jeune, enjouée,
+bruyante, retentit dans le cabinet voisin.
+
+--Le comte d'Artois! dit la reine.
+
+Andrée se leva sur-le-champ. Jeanne se disposa au départ; mais le prince
+avait pénétré si subitement dans la pièce où se tenait la reine, que la
+sortie devenait presque impossible. Cependant Mme de La Motte fit ce
+qu'on appelle au théâtre dessiner une sortie.
+
+Le prince s'arrêta en voyant cette jolie personne et la salua.
+
+--Mme la comtesse de La Motte, dit la reine en présentant Jeanne au
+prince.
+
+--Ah! ah! fit le comte d'Artois. Que je ne vous chasse pas, madame la
+comtesse.
+
+La reine fit un signe à Andrée, qui retint Jeanne.
+
+Ce signe voulait dire: «J'avais quelque largesse à faire à Mme de La
+Motte; je n'ai pas eu le temps; remettons à plus tard.»
+
+--Vous voilà donc revenu de la chasse au loup, dit la reine en donnant
+la main à son frère, d'après la mode anglaise, qui déjà reprenait
+faveur.
+
+--Oui, ma soeur, et j'ai fait bonne chasse, car j'en ai tué sept, et
+c'est énorme, répondit le prince.
+
+--Tué vous-même?
+
+--Je n'en suis pas bien sûr, dit-il en riant, mais on me l'a dit. En
+attendant, ma soeur, savez-vous que j'ai gagné sept cents livres?
+
+--Bah! et comment?
+
+--Vous saurez que l'on paie cent livres pour chaque tête de ces
+horribles animaux. C'est cher, mais j'en donnerais bien de bon coeur
+deux cents par tête de gazetier. Et vous, ma soeur?
+
+--Ah! dit la reine, vous savez déjà l'histoire?
+
+--M. de Provence me l'a contée.
+
+--Et de trois, reprit Marie-Antoinette; Monsieur est un conteur
+intrépide, infatigable. Contez-nous donc un peu comment il vous a confié
+cela.
+
+--De façon à vous faire paraître plus blanche que l'hermine, plus
+blanche que Vénus Aphrodite. Il y a bien encore un autre nom qui finit
+en _ène_; les savants pourraient vous le dire. Mon frère de Provence,
+par exemple.
+
+--Il n'en est pas moins vrai qu'il vous a conté l'aventure?
+
+--Du gazetier! oui, ma soeur. Mais Votre Majesté en est sortie à son
+honneur. On pourrait même dire, si on faisait un calembour, comme M. de
+Bièvre en fait chaque journée: «L'affaire du baquet est lavée.»
+
+--Oh! l'affreux jeu de mots.
+
+--Ma soeur, ne maltraitez pas un paladin qui venait mettre à votre
+disposition sa lance et son bras. Heureusement vous n'avez besoin de
+personne. Ah! chère soeur, en avez-vous du vrai bonheur, vous!
+
+--Vous appelez cela du bonheur! L'entendez-vous, Andrée?
+
+Jeanne se mit à rire. Le comte, qui ne cessait de la regarder, lui
+donnait courage. On parlait à Andrée, Jeanne répondait.
+
+--C'est du bonheur, répéta le comte d'Artois; car, enfin, il se pouvait
+fort bien, ma très chère soeur, 1° que Mme de Lamballe n'eût pas été
+avec vous.
+
+--Y fussé-je allée seule?
+
+--2° que Mme de La Motte ne se fût pas rencontrée là pour vous empêcher
+d'entrer.
+
+--Ah! vous savez que Mme la comtesse était là?
+
+--Ma soeur, quand M. le comte de Provence raconte, il raconte tout. Il
+se pouvait enfin que Mme de La Motte ne se fût pas trouvée à Versailles
+tout à point pour porter témoignage. Vous allez, sans aucun doute, me
+dire que la vertu et l'innocence sont comme la violette, qui n'a pas
+besoin d'être vue pour être reconnue; mais la violette, ma soeur, on en
+fait des bouquets quand on la voit et on la jette quand on l'a respirée.
+Voilà ma morale.
+
+--Elle est belle!
+
+--Je la prends comme je la trouve, et je vous ai prouvé que vous aviez
+eu du bonheur.
+
+--Mal prouvé.
+
+--Faut-il le prouver mieux?
+
+--Ce ne sera pas superflu.
+
+--Eh bien! vous êtes injuste d'accuser la fortune, dit le comte en
+pirouettant pour venir tomber sur un sofa à côté de la reine, car enfin,
+sauvée de la fameuse escapade du cabriolet...
+
+--Une, dit la reine en comptant sur ses doigts.
+
+--Sauvée du baquet...
+
+--Soit, je la compte. Deux. Après?
+
+--Et sauvée de l'affaire du bal, lui dit-il à l'oreille.
+
+--Quel bal?
+
+--Le bal de l'Opéra.
+
+--Plaît-il?
+
+--Je dis le bal de l'Opéra, ma soeur.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Il se mit à rire.
+
+--Quel sot je fais d'avoir été vous parler d'un secret.
+
+--Un secret! En vérité, mon frère, on voit que vous parlez du bal de
+l'Opéra, car je suis tant intriguée.
+
+Ces mots: «bal, Opéra», venaient de frapper l'oreille de Jeanne. Elle
+redoubla d'attention.
+
+--Motus! dit le prince.
+
+--Pas du tout, pas du tout! Expliquons-nous, riposta la reine. Vous
+parliez d'une affaire d'Opéra; qu'est-ce que cela?
+
+--J'implore votre pitié, ma soeur...
+
+--J'insiste, comte, pour savoir.
+
+--Et moi, ma soeur, pour me taire.
+
+--Voulez-vous me désobliger?
+
+--Nullement. J'en ai assez dit pour que vous compreniez, je suppose.
+
+--Vous n'avez rien dit du tout.
+
+--Oh! petite soeur, c'est vous qui m'intriguez... Voyons... de bonne
+foi?
+
+--Parole d'honneur, je ne plaisante pas.
+
+--Voulez-vous que je parle?
+
+--Sur-le-champ.
+
+--Autre part qu'ici, dit-il en montrant Jeanne et Andrée.
+
+--Ici! ici! Jamais il n'y a trop de monde pour une explication.
+
+--Gare à vous, ma soeur!
+
+--Je risque.
+
+--Vous n'étiez pas au dernier bal de l'Opéra?
+
+--Moi! s'écria la reine, moi, au bal de l'Opéra!
+
+--Chut! de grâce.
+
+--Oh! non, crions cela, mon frère... Moi, dites-vous, j'étais au bal de
+l'Opéra?
+
+--Certes, oui, vous y étiez.
+
+--Vous m'avez vue, peut-être? fit-elle avec ironie, mais en plaisantant
+jusque-là.
+
+--Je vous y ai vue.
+
+--Moi! moi!
+
+--Vous! vous!
+
+--C'est fort.
+
+--C'est ce que je me suis dit.
+
+--Pourquoi ne dites-vous pas que vous m'avez parlé? Ce serait plus
+drôle.
+
+--Ma foi! j'allais vous parler, quand un flot de masques nous a séparés.
+
+--Vous êtes fou!
+
+--J'étais sûr que vous me diriez cela. J'aurais dû ne pas m'y exposer,
+c'est ma faute.
+
+La reine se leva tout à coup, fit quelques pas dans la chambre avec
+agitation.
+
+Le comte la regardait d'un air étonné.
+
+Andrée frissonnait de crainte et d'inquiétude.
+
+Jeanne s'enfonçait les ongles dans la chair pour garder bonne
+contenance.
+
+La reine s'arrêta.
+
+--Mon ami, dit-elle au jeune prince, ne plaisantons pas; j'ai un si
+mauvais caractère, que, vous voyez, je perds déjà patience; avouez-moi
+vite que vous avez voulu vous divertir à mes dépens, et je serai très
+heureuse.
+
+--Je vous avouerai cela si vous le voulez, ma soeur.
+
+--Soyez sérieux, Charles.
+
+--Comme un poisson, ma soeur.
+
+--Par grâce, dites-moi, vous avez forgé ce conte, n'est-ce pas?
+
+Il regarda, en clignant, les dames; puis:
+
+--Oui, j'ai forgé, dit-il, veuillez m'excusez.
+
+--Vous ne m'avez pas comprise, mon frère, répéta la reine avec
+véhémence. Oui ou non, devant ces dames, retirez-vous ce que vous avez
+dit? Ne mentez pas; ne me ménagez pas.
+
+Andrée et Jeanne s'éclipsèrent derrière la tenture des Gobelins.
+
+--Eh bien! soeur, dit le prince à voix basse, quand elles n'y furent
+plus, j'ai dit la vérité; que ne m'avertissiez-vous plus tôt?
+
+--Vous m'avez vue au bal de l'Opéra?
+
+--Comme je vous vois, et vous m'avez vu aussi.
+
+La reine poussa un cri, rappela Jeanne et Andrée, courut les chercher de
+l'autre côté de la tapisserie, les ramena chacune par une main, les
+entraînant rapidement toutes deux.
+
+--Mesdames, M. le comte d'Artois affirme, dit-elle, qu'il m'a vue à
+l'Opéra.
+
+--Oh! murmura Andrée.
+
+--Il n'est plus temps de reculer, continua la reine, prouvez, prouvez...
+
+--Voici, dit le prince. J'étais avec le maréchal de Richelieu, avec M.
+de Calonne, avec... ma foi! avec du monde. Votre masque est tombé.
+
+--Mon masque!
+
+--J'allais vous dire: «C'est plus que téméraire, ma soeur»; mais vous
+avez disparu, entraînée par le cavalier qui vous donnait le bras.
+
+--Le cavalier! Oh! mon Dieu! mais vous me rendez folle.
+
+--Un domino bleu, fit le prince.
+
+La reine passa sa main sur son front.
+
+--Quel jour cela? dit-elle.
+
+--Samedi, la veille de mon départ pour la chasse. Vous dormiez encore,
+le matin, quand je suis parti, sans quoi je vous eusse dit ce que je
+viens de dire.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! À quelle heure m'avez-vous vue?
+
+--Il pouvait être de deux à trois heures.
+
+--Décidément, je suis folle ou vous êtes fou.
+
+--Je vous répète que c'est moi... je me serai trompé... cependant...
+
+--Cependant...
+
+--Ne vous faites pas tant de mal... On n'en a rien su... Un moment
+j'avais cru que vous étiez avec le roi; mais le personnage parlait
+allemand, et le roi ne sait que l'anglais.
+
+--Allemand... un Allemand. Oh! j'ai une preuve, mon frère. Samedi,
+j'étais couchée à onze heures.
+
+Le comte salua comme un homme incrédule, en souriant.
+
+La reine sonna.
+
+--Mme de Misery va vous le dire, dit-elle.
+
+Le comte se mit à rire.
+
+--Que n'appelez-vous aussi Laurent, le suisse des Réservoirs; il portera
+aussi témoignage. C'est moi qui ai fondu ce canon, petite soeur, ne le
+tirez pas sur moi.
+
+--Oh! fit la reine avec rage; oh! ne pas être crue!
+
+--Je vous croirais si vous vous mettiez moins en colère; mais le moyen!
+Si je vous dis oui, d'autres diront, après être venus, non.
+
+--D'autres? Quels autres?
+
+--Pardieu! ceux qui ont vu comme moi.
+
+--Ah! voilà qui est curieux, par exemple! Il y a des gens qui m'ont vue.
+Eh bien! montrez-les-moi.
+
+--Tout de suite... Philippe de Taverney est-il là?
+
+--Mon frère! dit Andrée.
+
+--Il y était, mademoiselle, répondit le prince; voulez-vous qu'on
+l'interroge, ma soeur?
+
+--Je le demande instamment.
+
+--Mon Dieu! murmura Andrée.
+
+--Quoi! fit la reine.
+
+--Mon frère appelé en témoignage.
+
+--Oui, oui, je le veux.
+
+Et la reine appela: on courut, on alla chercher Philippe jusque chez son
+père, qu'il venait de quitter après la scène que nous avons décrite.
+
+Philippe, maître du champ de bataille après son duel avec Charny,
+Philippe, qui venait de rendre un service à la reine, marchait
+joyeusement vers le château de Versailles.
+
+On le trouva en chemin. On lui communiqua l'ordre de la reine. Il
+accourut.
+
+Marie-Antoinette s'élança à sa rencontre et, se plaçant en face de lui:
+
+--Voyons, monsieur, dit-elle, êtes-vous capable de dire la vérité?
+
+--Oui, madame, et incapable de mentir, répliqua-t-il.
+
+--Alors, dites... dites franchement si... si vous m'avez vue dans un
+endroit public depuis huit jours?
+
+--Oui, madame, répondit Philippe.
+
+Les coeurs battaient dans l'appartement, on eût pu les entendre.
+
+--Où m'avez-vous vue? fit la reine d'une voix terrible.
+
+Philippe se tut.
+
+--Oh! ne ménagez rien, monsieur; mon frère, que voilà, dit bien m'avoir
+vue au bal de l'Opéra, lui: et vous, où m'avez-vous vue?
+
+--Comme monseigneur le comte d'Artois, au bal de l'Opéra, madame.
+
+La reine tomba foudroyée sur le sofa.
+
+Puis, se relevant avec la rapidité d'une panthère blessée:
+
+--Ce n'est pas possible, dit-elle, puisque je n'y étais pas. Prenez
+garde, monsieur de Taverney, je m'aperçois que vous prenez ici des airs
+de puritain; c'était bon en Amérique, avec M. de Lafayette, mais à
+Versailles, nous sommes Français, et polis, et simples.
+
+--Votre Majesté accable M. de Taverney, dit Andrée, pâle de colère et
+d'indignation. S'il dit avoir vu, c'est qu'il a vu.
+
+--Vous aussi, fit Marie-Antoinette; vous aussi! Il ne manque vraiment
+plus qu'une chose, c'est que vous m'ayez vue. Par Dieu! si j'ai des amis
+qui me défendent, j'ai des ennemis qui m'assassinent. Un seul témoin ne
+fait pas un témoignage, messieurs.
+
+--Vous me faites souvenir, dit le comte d'Artois, qu'à ce moment où je
+vous voyais et où je m'aperçus que le domino bleu n'était pas le roi, je
+crus que c'était le neveu de M. de Suffren. Comment l'appelez-vous, ce
+brave officier qui a fait cet exploit du pavillon? Vous l'avez si bien
+reçu l'autre jour, que je l'ai cru votre chevalier d'honneur.
+
+La reine rougit; Andrée devint pale comme la mort. Toutes deux se
+regardèrent et frémirent de se voir ainsi.
+
+Philippe, lui, devint livide.
+
+--M. de Charny? murmura-t-il.
+
+--Charny, c'est cela, continua le comte d'Artois. N'est-il pas vrai,
+monsieur Philippe, que la tournure de ce domino bleu avait quelque
+analogie avec celle de M. de Charny?
+
+--Je n'ai pas remarqué, monseigneur, dit Philippe en suffoquant.
+
+--Mais, poursuivit M. le comte d'Artois, je m'aperçus bien vite que je
+m'étais trompé, car M. de Charny s'offrit soudain à mes yeux. Il était
+là, près de M. de Richelieu, en face de vous, ma soeur, au moment où
+votre masque est tombé.
+
+--Et il m'a vue? s'écria la reine hors de toute prudence.
+
+--À moins qu'il ne soit aveugle, dit le prince.
+
+La reine fit un geste désespéré, agita de nouveau la sonnette.
+
+--Que faites-vous? dit le prince.
+
+--Je veux interroger aussi M. de Charny, boire le calice jusqu'à la fin.
+
+--Je ne crois pas que M. de Charny soit à Versailles, murmura Philippe.
+
+--Pourquoi?
+
+--On m'a dit, je crois, qu'il était... indisposé.
+
+--Oh! la chose est assez grave pour qu'il vienne, monsieur. Moi aussi je
+suis indisposée, pourtant j'irais au bout du monde, pieds nus, pour
+prouver...
+
+Philippe, le coeur déchiré, s'approcha d'Andrée qui regardait par la
+fenêtre qui donnait sur les parterres.
+
+--Qu'y a-t-il? fit la reine en s'avançant vers elle.
+
+--Rien, rien... on disait M. de Charny malade, et je le vois.
+
+--Vous le voyez? s'écria Philippe en courant à son tour.
+
+--Oui, c'est lui.
+
+La reine, oubliant tout, ouvrit la fenêtre elle-même avec une vigueur
+extraordinaire, et appela de sa voix:
+
+--Monsieur de Charny!
+
+Celui-ci tourna la tête, et, tout effaré d'étonnement, se dirigea vers
+le château.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVIII
+
+Un alibi
+
+
+Monsieur de Charny entra, un peu pâle, mais droit et sans souffrance
+apparente.
+
+À l'aspect de cette compagnie illustre, il prit le maintien respectueux
+et raide de l'homme du monde et du soldat.
+
+--Prenez garde, ma soeur, dit le comte d'Artois bas à la reine; il me
+semble que vous interrogez beaucoup de monde.
+
+--Mon frère, j'interrogerai le monde entier, jusqu'à ce que je parvienne
+à rencontrer quelqu'un qui me dise que vous vous êtes trompé.
+
+Pendant ce temps, Charny avait vu Philippe, et l'avait salué
+courtoisement.
+
+--Vous êtes un bourreau de votre santé, dit tout bas Philippe à son
+adversaire. Sortir blessé! mais, en vérité, vous voulez mourir.
+
+--On ne meurt pas de s'être égratigné à un buisson du bois de Boulogne,
+répliqua Charny, heureux de rendre à son ennemi une piqûre morale plus
+douloureuse que la blessure de l'épée.
+
+La reine se rapprocha et mit fin à ce colloque, qui avait été plutôt un
+double _a parte_ qu'un dialogue.
+
+--Monsieur de Charny, dit-elle, vous étiez, disent ces messieurs, au bal
+de l'Opéra?
+
+--Oui, Votre Majesté, répondit Charny en s'inclinant.
+
+--Dites-nous ce que vous y avez vu.
+
+--Votre Majesté demande-t-elle ce que j'y ai vu, ou qui j'y ai vu?
+
+--Précisément... qui vous y avez vu, et pas de discrétion, monsieur de
+Charny, pas de réticence complaisante.
+
+--Il faut tout dire, madame?
+
+Les joues de la reine reprirent cette pâleur qui dix fois depuis le
+matin avait remplacé une rougeur fébrile.
+
+--Pour commencer, d'après la hiérarchie, d'après la loi de mon respect,
+répliqua Charny.
+
+--Bien, vous m'avez vue?
+
+--Oui, Votre Majesté, au moment où le masque de la reine est tombé, par
+malheur.
+
+Marie-Antoinette froissa dans ses mains nerveuses la dentelle de son
+fichu.
+
+--Monsieur, dit-elle d'une voix dans laquelle un observateur plus
+intelligent eût deviné des sanglots prêts à s'exhaler, regardez-moi
+bien, êtes-vous bien sûr?
+
+--Madame, les traits de Votre Majesté sont gravés dans les coeurs de
+tous ses sujets. Avoir vu Votre Majesté une fois, c'est la voir
+toujours.
+
+Philippe regarda Andrée, Andrée plongea ses regards dans ceux de
+Philippe. Ces deux douleurs, ces deux jalousies firent une douloureuse
+alliance.
+
+--Monsieur, répéta la reine en se rapprochant de Charny, je vous assure
+que je n'ai pas été au bal de l'Opéra.
+
+--Oh! madame, s'écria le jeune homme en courbant profondément son front
+vers la terre, Votre Majesté n'a-t-elle pas le droit d'aller où bon lui
+semble? et, fût-ce en enfer, dès que Votre Majesté y a mis le pied,
+l'enfer est purifié.
+
+--Je ne vous demande pas d'excuser ma démarche, fit la reine; je vous
+prie de croire que je ne l'ai pas faite.
+
+--Je croirai tout ce que Votre Majesté m'ordonnera de croire, répondit
+Charny, ému jusqu'au fond du coeur de cette insistance de la reine, de
+cette humilité affectueuse d'une femme si fière.
+
+--Ma soeur! ma soeur! c'est trop, murmura le comte d'Artois à l'oreille
+de Marie-Antoinette.
+
+Car cette scène avait glacé tous les assistants; les uns par la douleur
+de leur amour ou de leur amour-propre blessé; les autres par l'émotion
+qu'inspire toujours une femme accusée qui se défend avec courage contre
+des preuves accablantes.
+
+--On le croit! on le croit! s'écria la reine éperdue de colère; et,
+découragée, elle tomba sur un fauteuil, essuyant du bout de son doigt, à
+la dérobée, la trace d'une larme que l'orgueil brûlait au bord de sa
+paupière. Tout à coup elle se releva.
+
+--Ma soeur! ma soeur! pardonnez-moi, dit tendrement le comte d'Artois,
+vous êtes entourée d'amis dévoués; ce secret dont vous vous effrayez
+outre mesure, nous le connaissons seuls, et de nos coeurs où il est
+renfermé, nul ne le tirera qu'avec notre vie.
+
+--Le secret! le secret! s'écria la reine, oh! je n'en veux pas.
+
+--Ma soeur!
+
+--Pas de secret. Une preuve.
+
+--Madame, dit Andrée, on vient.
+
+--Madame, dit Philippe d'une voix lente, le roi.
+
+--Le roi, dit un huissier dans l'antichambre.
+
+--Le roi! tant mieux. Oh! le roi est mon seul ami; le roi, lui, ne me
+jugerait pas coupable, même quand il croirait m'avoir vue en faute: le
+roi est le bienvenu.
+
+Le roi entra. Son regard contrastait avec tout ce désordre et tout ce
+bouleversement des figures autour de la reine.
+
+--Sire! s'écria celle-ci, vous venez à propos. Sire, encore une
+calomnie; encore une insulte à combattre.
+
+--Qu'y a-t-il? dit Louis XVI en s'avançant.
+
+--Monsieur, un bruit, un bruit infâme. Il va se propager. Aidez-moi;
+aidez-moi, sire, car cette fois ce ne sont plus des ennemis qui
+m'accusent: ce sont mes amis.
+
+--Vos amis?
+
+--Ces messieurs; mon frère, pardon! monsieur le comte d'Artois, monsieur
+de Taverney, monsieur de Charny, assurent, m'assurent à moi, qu'ils
+m'ont vue au bal de l'Opéra.
+
+--Au bal de l'Opéra! s'écria le roi en fronçant le sourcil.
+
+--Oui, sire.
+
+Un silence terrible pesa sur cette assemblée.
+
+Madame de La Motte vit la sombre inquiétude du roi. Elle vit la pâleur
+mortelle de la reine; d'un mot, d'un seul mot, elle pouvait faire cesser
+une peine aussi lamentable; elle pouvait d'un mot anéantir toutes les
+accusations du passé, sauver la reine pour l'avenir.
+
+Mais son coeur ne l'y porta point; son intérêt l'en écarta. Elle se dit
+qu'il n'était plus temps; que déjà, pour le baquet, elle avait menti, et
+qu'en rétractant sa parole, en laissant voir qu'elle avait menti une
+fois, en montrant à la reine qu'elle l'avait laissée aux prises avec la
+première accusation, la nouvelle favorite se ruinait du premier coup,
+tranchait en herbe le profit de sa faveur future; elle se tut.
+
+Alors le roi répéta d'un air plein d'angoisses:
+
+--Au bal de l'Opéra? Qui a parlé de cela? Monsieur le comte de Provence
+le sait-il?
+
+--Mais ce n'est pas vrai, s'écria la reine, avec l'accent d'une
+innocence désespérée. Ce n'est pas vrai; monsieur le comte d'Artois se
+trompe, monsieur de Taverney se trompe. Vous vous trompez, monsieur de
+Charny. Enfin, on peut se tromper.
+
+Tous s'inclinèrent.
+
+--Voyons! s'écria la reine, qu'on fasse venir mes gens, tout le monde,
+qu'on interroge! C'était samedi ce bal, n'est-ce pas?
+
+--Oui, ma soeur.
+
+--Eh bien! qu'ai-je fait samedi? Qu'on me le dise, car en vérité je
+deviens folle, et si cela continue, je croirai moi-même que je suis
+allée à cet infâme bal de l'Opéra; mais si j'y étais allée, messieurs,
+je le dirais.
+
+Tout à coup le roi s'approcha, l'oeil dilaté, le front riant, les mains
+étendues.
+
+--Samedi, dit-il, samedi, n'est-ce pas, messieurs?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien! mais, continua-t il, de plus en plus calme, de plus en plus
+joyeux, ce n'est pas à d'autres qu'à votre femme de chambre, Marie,
+qu'il faut demander cela. Elle se rappellera peut-être à quelle heure je
+suis entré chez vous ce jour-là; c'était, je crois, vers onze heures du
+soir.
+
+--Ah! s'écria la reine tout enivrée de joie, oui, sire.
+
+Elle se jeta dans ses bras; puis, tout à coup rouge et confuse de se
+voir regardée, elle cacha son visage dans la poitrine du roi, qui
+baisait tendrement ses beaux cheveux.
+
+--Eh bien! dit le comte d'Artois hébété de surprise et de joie tout
+ensemble, j'achèterai des lunettes; mais, vive Dieu! je ne donnerais pas
+cette scène pour un million; n'est-ce pas, messieurs?
+
+Philippe était adossé au lambris, pâle comme la mort. Charny, froid et
+impassible, venait d'essuyer son front couvert de sueur.
+
+--Voilà pourquoi, messieurs, dit le roi appuyant avec bonheur sur
+l'effet qu'il avait produit, voilà pourquoi il est impossible que la
+reine ait été cette nuit-là au bal de l'Opéra. Croyez-le si bon vous
+semble; la reine, j'en suis sûr, se contente d'être crue par moi.
+
+--Eh bien! ajouta le comte d'Artois, monsieur de Provence en pensera ce
+qu'il voudra, mais je défie sa femme de prouver de la même façon un
+alibi, le jour où on l'accusera d'avoir passé la nuit dehors.
+
+--Mon frère!
+
+--Sire, je vous baise les mains.
+
+--Charles, je pars avec vous, dit le roi, après un dernier baiser donné
+à la reine.
+
+Philippe n'avait pas remué.
+
+--Monsieur de Taverney, fit la reine sévèrement, est-ce que vous
+n'accompagnez pas monsieur le comte d'Artois?
+
+Philippe se redressa soudain. Le sang afflua à ses tempes et à ses yeux.
+Il faillit s'évanouir. À peine eut-il la force de saluer, de regarder
+Andrée, de jeter un regard terrible à Charny, et de refouler
+l'expression de sa douleur insensée.
+
+Il sortit.
+
+La reine garda près d'elle Andrée et monsieur de Charny.
+
+Cette situation d'Andrée, placée entre son frère et la reine, entre son
+amitié et sa jalousie, nous n'aurions pu l'esquisser sans ralentir la
+marche de la scène dramatique dans laquelle le roi arriva comme un
+heureux dénouement.
+
+Cependant, rien ne méritait plus notre attention que cette souffrance de
+la jeune fille: elle sentait que Philippe eût donné sa vie pour empêcher
+le tête-à-tête de la reine et de Charny, et elle s'avouait qu'elle-même
+eût senti son coeur se briser si, pour suivre et consoler Philippe comme
+elle devait le faire, elle eût laissé Charny seul librement avec madame
+de La Motte et la reine, c'est-à-dire plus librement que seul. Elle le
+devinait à l'air à la fois modeste et familier de Jeanne.
+
+Ce qu'elle ressentait, comment se l'expliquer?
+
+Était-ce de l'amour? Oh! l'amour, se fût-elle dit, ne germe pas, ne
+grandit pas avec cette rapidité dans la froide atmosphère des sentiments
+de cour. L'amour, cette plante rare, se plaît à fleurir dans les coeurs
+généreux, purs, intacts. Il ne va pas pousser ses racines dans un coeur
+profané par des souvenirs, dans un sol glacé par des larmes qui s'y
+concentrent depuis des années. Non, ce n'était pas l'amour que
+mademoiselle de Taverney ressentait pour monsieur de Charny. Elle
+repoussait avec force une pareille idée, parce qu'elle s'était juré de
+n'aimer jamais rien en ce monde.
+
+Mais alors pourquoi avait-elle tant souffert quand Charny avait adressé
+à la reine quelques mots de respect et de dévouement? Certes, c'était
+bien là de la jalousie.
+
+Oui, Andrée s'avouait qu'elle était jalouse, non pas de l'amour qu'un
+homme pouvait sentir pour une autre femme que pour elle, mais jalouse de
+la femme qui pouvait inspirer, accueillir, autoriser cet amour.
+
+Elle regardait passer autour d'elle avec mélancolie tous les beaux
+amoureux de la cour nouvelle. Ces gens vaillants et pleins d'ardeur qui
+ne la comprenaient point, et s'éloignaient après lui avoir offert
+quelques hommages, les uns parce que sa froideur n'était pas de la
+philosophie, les autres parce que cette froideur était un étrange
+contraste avec les vieilles légèretés dans lesquelles Andrée avait dû
+prendre naissance.
+
+Et puis, les hommes, soit qu'ils cherchent le plaisir, soit qu'ils
+rêvent à l'amour, se défient de la froideur d'une femme de vingt-cinq
+ans, qui est belle, qui est riche, qui est la favorite d'une reine, et
+qui passe seule, glacée, silencieuse et pâle, dans un chemin où la
+suprême joie et le suprême bonheur sont de faire un souverain bruit.
+
+Ce n'est pas un attrait que d'être un problème vivant; Andrée s'en était
+bien aperçue: elle avait vu les yeux se détourner peu à peu de sa
+beauté, les esprits se défier de son esprit ou le nier. Elle vit même
+plus: cet abandon devint une habitude chez les anciens, un instinct chez
+les nouveaux; il n'était pas plus d'usage d'aborder mademoiselle de
+Taverney et de lui parler, qu'il n'était consacré d'aborder Latone ou
+Diane à Versailles, dans leur froide ceinture d'eau noircie. Quiconque
+avait salué mademoiselle de Taverney, fait sa pirouette et souri à une
+autre femme avait accompli son devoir.
+
+Toutes ces nuances n'échappèrent point à l'oeil subtil de la jeune
+fille. Elle, dont le coeur avait éprouvé tous les chagrins sans
+connaître un seul plaisir; elle, qui sentait l'âge s'avancer avec un
+cortège de pâles ennuis et de noirs souvenirs; elle invoquait tout bas
+celui qui punit plus que celui qui pardonne, et, dans ses insomnies
+douloureuses, passant en revue les délices offertes en pâture aux
+heureux amants de Versailles, elle soupirait avec une amertume mortelle.
+
+«Et moi! mon Dieu! Et moi!»
+
+Lorsqu'elle trouva Charny, le soir du grand froid, lorsqu'elle vit les
+yeux du jeune homme s'arrêter curieusement sur elle et l'envelopper peu
+à peu d'un réseau sympathique, elle ne reconnut plus cette réserve
+étrange que témoignaient devant elle tous ses courtisans. Pour cet
+homme, elle était une femme. Il avait réveillé en elle la jeunesse et
+avait galvanisé la mort; il avait fait rougir le marbre de Diane et de
+Latone.
+
+Aussi mademoiselle de Taverney s'attacha-t-elle subitement à ce
+régénérateur qui venait de lui faire sentir sa vitalité. Aussi fut-elle
+heureuse de regarder ce jeune homme, pour qui elle n'était pas un
+problème. Aussi fut-elle malheureuse de penser qu'une autre femme allait
+couper les ailes à sa fantaisie azurée, confisquer son rêve à peine
+sorti par la porte d'or.
+
+On nous pardonnera d'avoir expliqué ainsi comment Andrée ne suivit pas
+Philippe hors du cabinet de la reine, bien qu'elle eût souffert l'injure
+adressée à son frère, bien que ce frère fût pour elle une idolâtrie, une
+religion, presque un amour.
+
+Mademoiselle de Taverney, qui ne voulait pas que la reine restât en tête
+à tête avec Charny, ne songea plus à prendre sa part de la conversation,
+après le renvoi de son frère.
+
+Elle s'assit au coin de la cheminée, le dos presque tourné au groupe que
+formait la reine assise, Charny debout et demi incliné, madame de La
+Motte droite dans l'embrasure de la fenêtre, où sa fausse timidité
+cherchait un asile, sa curiosité réelle une observation favorable.
+
+La reine demeura quelques minutes silencieuse; elle ne savait comment
+renouer une nouvelle conversation à cette explication si délicate qui
+venait d'avoir lieu.
+
+Charny paraissait souffrant, et son attitude ne déplaisait pas à la
+reine.
+
+Enfin, Marie-Antoinette rompit le silence, et répondant en même temps à
+sa propre pensée et à celle des autres:
+
+--Cela prouve, fit-elle tout à coup, que nous ne manquons pas d'ennemis.
+Croirait-on qu'il se passe d'aussi misérables choses à la cour de
+France, monsieur? le croirait-on?
+
+Charny ne répliqua pas.
+
+--Sur vos vaisseaux, continua la reine, quel bonheur de vivre en plein
+ciel, en pleine mer! On nous parle à nous, citadins, de la colère, de la
+méchanceté des flots. Ah! monsieur, monsieur, regardez-vous! Est-ce que
+les lames de l'Océan, les plus furieuses lames, n'ont pas jeté sur vous
+l'écume de leur colère? Est-ce que leurs assauts ne vous ont pas
+renversé quelquefois sur le pont du navire, souvent, n'est-ce pas? Eh
+bien! regardez-vous, vous êtes sain, vous êtes jeune, vous êtes honoré.
+
+--Madame!
+
+--Est-ce que les Anglais, continua la reine qui s'animait par degrés, ne
+vous ont pas envoyé aussi leurs colères de flamme et de mitraille,
+colères dangereuses pour la vie, n'est-ce pas? Mais que vous importe, à
+vous? Vous êtes sauf, vous êtes fort; et à cause de cette colère des
+ennemis que vous avez vaincus, le roi vous a félicité, caressé, le
+peuple sait votre nom et l'aime.
+
+--Eh bien! madame? murmura Charny, qui voyait avec crainte cette fièvre
+exalter insensiblement les nerfs de Marie-Antoinette.
+
+--À quoi j'en veux arriver? dit-elle, le voici: bénis soient les ennemis
+qui lancent sur nous la flamme, le fer, l'onde écumante; bénis soient
+les ennemis qui ne menacent que de la mort!
+
+--Mon Dieu! madame, répliqua Charny, il n'y a pas d'ennemis pour Votre
+Majesté--il n'y en a pas plus que de serpents pour l'aigle. Tout ce qui
+rampe en bas attaché au sol ne gêne pas ceux qui planent dans les
+nuages.
+
+--Monsieur, se hâta de répondre la reine, vous êtes je le sais, revenu
+sain et sauf de la bataille; sorti sain et sauf de la tempête, vous en
+êtes sorti triomphant et aimé; tandis que ceux dont un ennemi, comme
+nous en avons nous autres, salit la renommée avec sa bave de calomnie,
+ceux-là ne courent aucun risque de la vie, c'est vrai, mais ils
+vieillissent après chaque tempête; ils s'habituent à courber le front,
+dans la crainte de rencontrer, ainsi que j'ai fait aujourd'hui, la
+double injure des amis et des ennemis fondue en une seule attaque. Et
+puis, monsieur, si vous saviez combien il est dur d'être haï!
+
+Andrée attendit avec anxiété la réponse du jeune homme; elle tremblait
+qu'il ne répliquât par la consolation affectueuse que semblait
+solliciter la reine.
+
+Mais Charny, tout au contraire, essuya son front avec son mouchoir,
+chercha un point d'appui sur le dossier d'un fauteuil et pâlit.
+
+La reine, le regardant:
+
+--Ne fait-il pas trop chaud, ici? dit-elle.
+
+Madame de La Motte ouvrit la fenêtre avec sa petite main, qui secoua
+l'espagnolette comme eût fait le poing vigoureux d'un homme. Charny but
+l'air avec délices.
+
+--Monsieur est accoutumé au vent de la mer, il étouffera dans les
+boudoirs de Versailles.
+
+--Ce n'est point cela, madame, répondit Charny, mais j'ai un service à
+deux heures, et à moins que Sa Majesté ne m'ordonne de rester...
+
+--Non pas, monsieur, dit la reine; nous savons ce que c'est qu'une
+consigne, n'est-ce pas, Andrée?
+
+Puis se retournant vers Charny, et avec un ton légèrement piqué:
+
+--Vous êtes libre, monsieur, dit-elle.
+
+Et elle congédia le jeune officier du geste.
+
+Charny salua en homme qui se hâte et disparut derrière la tapisserie.
+
+Au bout de quelques secondes, on entendit dans l'antichambre comme une
+plainte, et comme le bruit que font plusieurs personnes en se pressant.
+
+La reine se trouvait près de la porte, soit par hasard, soit qu'elle eût
+voulu suivre des yeux Charny, dont la retraite précipitée lui avait paru
+extraordinaire.
+
+Elle leva la tapisserie, poussa un faible cri et parut prête à
+s'élancer.
+
+Mais Andrée, qui ne l'avait pas perdue de vue, se trouva entre elle et
+la porte.
+
+--Oh! madame! fit-elle.
+
+La reine regarda fixement Andrée, qui soutint fermement ce regard.
+
+Madame de La Motte allongea la tête.
+
+Entre la reine et André était un léger intervalle, et par cet
+intervalle, elle put voir monsieur de Charny évanoui, auquel les
+serviteurs et les gardes portaient secours.
+
+La reine, voyant le mouvement de madame de La Motte, referma vivement la
+porte.
+
+Mais trop tard; madame de La Motte avait vu.
+
+Marie-Antoinette, le sourcil froncé, la démarche pensive, alla se
+rasseoir dans son fauteuil; elle était en proie à cette préoccupation
+sombre qui suit toute émotion violente. On n'eût pas dit qu'elle se
+doutât qu'on vécût autour d'elle.
+
+Andrée, de son côté, quoique restée debout et appuyée à un mur, ne
+semblait pas moins distraite que la reine.
+
+Il se fit un moment de silence.
+
+--Voilà quelque chose de bizarre, dit tout haut et tout à coup la reine,
+dont la parole fit tressaillir ses deux compagnes surprises, tant cette
+parole était inattendue: monsieur de Charny me paraît douter encore...
+
+Douter de quoi, madame? demanda Andrée.
+
+--Mais de mon séjour au château la nuit de ce bal.
+
+--Oh! madame.
+
+--N'est-ce pas, comtesse, n'est-ce pas que j'ai raison, dit la reine, et
+que monsieur de Charny doute encore?
+
+--Malgré la parole du roi? Oh! c'est impossible, madame, fit Andrée.
+
+--On peut penser que le roi est venu par amour-propre à mon secours. Oh!
+il ne croit pas! non, il ne croit pas! c'est facile à voir.
+
+Andrée se mordit les lèvres.
+
+--Mon frère n'est point si incrédule que monsieur de Charny, dit-elle;
+il paraissait bien convaincu, lui.
+
+--Oh! ce serait mal, continua la reine, qui n'avait point écouté la
+réponse d'Andrée. Et, dans ce cas-là, ce jeune homme n'aurait point le
+coeur droit et pur comme je le pensais.
+
+Puis frappant dans ses mains avec colère:
+
+--Mais au bout du compte, s'écria-t-elle, s'il a vu, pourquoi
+croirait-il? Monsieur le comte d'Artois aussi a vu, monsieur Philippe
+aussi a vu, il le dit du moins; tout le monde avait vu, et il a fallu la
+parole du roi pour qu'on croie ou plutôt pour qu'on fasse semblant de
+croire. Oh! il y a quelque chose sous tout cela, quelque chose que je
+dois éclaircir, puisque nul n'y songe. N'est-ce pas, Andrée, qu'il faut
+que je cherche et découvre la raison de tout ceci?
+
+--Votre Majesté a raison, dit Andrée, et je suis sûre que madame de La
+Motte est de mon avis, et qu'elle pense que Votre Majesté doit chercher
+jusqu'à ce qu'elle trouve. N'est-ce pas, madame?
+
+Madame de La Motte, prise au dépourvu, tressaillit et ne répondit pas.
+
+--Car enfin, continua la reine, on dit m'avoir vue chez Mesmer.
+
+--Votre Majesté y était, se hâta de dire madame de La Motte avec un
+sourire.
+
+--Soit, répondit la reine, mais je n'y ai point fait ce que dit le
+pamphlet. Et puis, on m'a vue à l'Opéra, et là je n'y étais point.
+
+Elle réfléchit; puis tout à coup et vivement:
+
+--Oh! s'écria-t-elle, je tiens la vérité.
+
+--La vérité? balbutia la comtesse.
+
+--Oh! tant mieux! dit Andrée.
+
+--Qu'on fasse venir monsieur de Crosne, interrompit joyeusement la reine
+à madame de Misery qui entra.
+
+
+
+
+Chapitre XXXIX
+
+Monsieur de Crosne
+
+
+Monsieur de Crosne, qui était un homme fort poli, se trouvait on ne peut
+plus embarrassé depuis l'explication du roi et de la reine.
+
+Ce n'est pas une médiocre difficulté que la parfaite connaissance de
+tous les secrets d'une femme, surtout quand cette femme est la reine, et
+qu'on a mission de prendre les intérêts d'une couronne et le soin d'une
+renommée.
+
+Monsieur de Crosne sentit qu'il allait porter tout le poids d'une colère
+de femme et d'une indignation de reine; mais il s'était courageusement
+retranché dans son devoir, et son urbanité bien connue devait lui servir
+de cuirasse pour amortir les premiers coups.
+
+Il entra paisiblement, le sourire sur les lèvres.
+
+La reine, elle, ne souriait pas.
+
+--Voyons, monsieur de Crosne, dit-elle, à notre tour de nous expliquer.
+
+--Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+--Vous devez savoir la cause de tout ce qui m'arrive, monsieur le
+lieutenant de police!
+
+Monsieur de Crosne regarda autour de lui d'un air un peu effaré.
+
+--Ne vous inquiétez pas, poursuivit la reine: vous connaissez
+parfaitement ces deux dames: vous connaissez tout le monde, vous.
+
+--À peu près, dit le magistrat; je connais les personnes, je connais les
+effets, mais je ne connais pas la cause de ce dont parle Votre Majesté.
+
+--J'aurai donc le déplaisir de vous l'apprendre, répliqua la reine,
+dépitée de cette tranquillité du lieutenant de police. Il est bien
+évident que je pourrais vous donner mon secret, comme on donne ses
+secrets, à voix basse ou à l'écart; mais j'en suis venue, monsieur, à
+toujours rechercher le grand jour et la pleine voix. Eh bien! j'attribue
+les effets, vous nommez cela ainsi, les effets dont je me plains à la
+mauvaise conduite d'une personne qui me ressemble, et qui se donne en
+spectacle partout où vous croyez me voir, vous, monsieur, ou vos agents.
+
+--Une ressemblance! s'écria monsieur de Crosne, trop occupé de soutenir
+l'attaque de la reine pour remarquer le trouble passager de Jeanne et
+l'exclamation d'Andrée.
+
+--Est-ce que vous trouveriez cette supposition impossible, monsieur le
+lieutenant de police? Est-ce que vous aimeriez mieux croire que je me
+trompe ou que je vous trompe?
+
+--Madame, je ne dis pas cela; mais, quelle que soit la ressemblance
+entre toute femme et Votre Majesté, il y a une telle différence que nul
+regard exercé ne pourra s'y tromper.
+
+--On peut s'y tromper, monsieur, puisque l'on s'y trompe.
+
+--Et j'en fournirais un exemple à Votre Majesté, fit Andrée.
+
+--Ah!...
+
+--Lorsque nous habitions Taverney-Maison-Rouge, avec mon père, nous
+avions une fille de service qui, par une étrange bizarrerie...
+
+--Me ressemblait!
+
+--Oh! Votre Majesté, c'était à s'y méprendre.
+
+--Et cette fille, qu'est-elle devenue?
+
+--Nous ne savions pas encore à quel point l'esprit de Sa Majesté est
+généreux, élevé, supérieur; mon père craignit que cette ressemblance
+déplût à la reine, et, quand nous étions à Trianon, nous cachions cette
+fille aux yeux de toute la cour.
+
+--Vous voyez bien, monsieur de Crosne. Ah! ah! cela vous intéresse.
+
+--Beaucoup, madame.
+
+--Ensuite, ma chère Andrée.
+
+--Eh bien! madame, cette fille qui était un esprit remuant, ambitieux,
+s'ennuya d'être ainsi séquestrée; elle fit une mauvaise connaissance,
+sans doute, et un soir, à mon coucher, je fus surprise de ne la plus
+voir. On la chercha. Rien. Elle avait disparu.
+
+--Elle vous avait bien un peu volé quelque chose, ma Sosie?
+
+--Non, madame, je ne possédais rien.
+
+Jeanne avait écouté ce colloque avec une attention facile à comprendre.
+
+--Ainsi, vous ne saviez pas tout cela, monsieur de Crosne? demanda la
+reine.
+
+--Non, madame.
+
+--Ainsi, il existe une femme dont la ressemblance avec moi est
+frappante, et vous ne le savez pas! Ainsi, un événement de cette
+importance se produit dans le royaume et y cause de graves désordres, et
+vous n'êtes pas le premier instruit de cet événement? Allons, avouons
+le, monsieur: la police est bien mal faite?
+
+--Mais, répondit le magistrat, je vous assure que non, madame. Libre au
+vulgaire d'élever les fonctions du lieutenant de police jusqu'à la
+hauteur des fonctions d'un Dieu; mais Votre Majesté, qui siège bien
+au-dessus de moi dans cet Olympe terrestre, sait bien que les magistrats
+du roi ne sont que des hommes. Je ne commande pas aux événements, moi;
+il y en a de si étranges, que l'intelligence humaine suffit à peine à
+les comprendre.
+
+--Monsieur, quand un homme a reçu tous les pouvoirs possibles pour
+pénétrer jusque dans les pensées de ses semblables; quand avec des
+agents il paie des espions, quand avec des espions il peut noter
+jusqu'aux gestes que je fais devant mon miroir, si cet homme n'est pas
+le maître des événements...
+
+--Madame, quand Votre Majesté a passé la nuit hors de son appartement,
+je l'ai su. Ma police était-elle bien faite? Oui, n'est-ce pas? Ce
+jour-là Votre Majesté était allée chez madame, que voici, rue
+Saint-Claude, au Marais. Cela ne me regarde pas. Lorsque vous avez paru
+au baquet de Mesmer avec madame de Lamballe, vous y êtes bien allée, je
+crois; ma police a été bien faite, puisque les agents vous ont vue.
+Quand vous êtes allée à l'Opéra...
+
+La reine dressa vivement la tête.
+
+--Laissez-moi dire, madame. Je dis vous, comme monsieur le comte
+d'Artois a dit vous. Si le beau-frère se méprend aux traits de sa soeur,
+à plus forte raison se méprendra un agent qui touche un petit écu par
+jour. L'agent vous a cru voir, il l'a dit. Ma police était encore bien
+faite ce jour-là. Direz-vous aussi, madame, que mes agents n'ont pas
+bien suivi cette affaire du gazetier Réteau, si bien étrillé par
+monsieur de Charny?
+
+--Par monsieur de Charny! s'écrièrent à la fois Andrée et la reine.
+
+--L'événement n'est pas vieux, madame, et les coups de canne sont encore
+chauds sur les épaules du gazetier. Voilà une de ces aventures qui
+faisaient le triomphe de monsieur de Sartine, mon prédécesseur, alors
+qu'il les contait si spirituellement au feu roi ou à la favorite.
+
+--Monsieur de Charny s'est commis avec ce misérable?
+
+--Je ne l'ai su que par ma police, si calomniée, madame, et vous
+m'avouerez qu'il a fallu quelque intelligence à cette police pour
+découvrir le duel qui a suivi cette affaire.
+
+--Un duel de monsieur de Charny! monsieur de Charny s'est battu! s'écria
+la reine.
+
+--Avec le gazetier? dit ardemment Andrée.
+
+--Oh! non, mesdames; le gazetier tant battu n'aurait pas donné à
+monsieur de Charny le coup d'épée qui l'a fait se trouver mal dans votre
+antichambre.
+
+--Blessé! il est blessé! s'écria la reine. Blessé! mais quand cela? mais
+comment? Vous vous trompez monsieur de Crosne.
+
+--Oh! madame, Votre Majesté me trouve assez souvent en défaut pour
+m'accorder cette fois que je n'y suis pas.
+
+--Tout à l'heure il était ici.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Oh! mais, dit Andrée, j'ai bien vu, moi, qu'il souffrait.
+
+Et ces mots, elle les prononça de telle façon que la reine en découvrit
+l'hostilité, et se retourna vivement.
+
+Le regard de la reine fut une riposte qu'Andrée soutint avec énergie.
+
+--Que dites-vous? fit Marie-Antoinette; vous avez remarqué que monsieur
+de Charny souffrait, et vous ne l'avez pas dit!
+
+Andrée ne répondit pas. Jeanne voulut venir au secours de la favorite,
+dont il fallait se faire une amie.
+
+--Moi aussi, reprit-elle, j'ai cru m'apercevoir que monsieur de Charny
+se soutenait difficilement pendant tout le temps que Sa Majesté lui
+faisait l'honneur de lui parler.
+
+--Difficilement, oui, dit la fière Andrée, qui ne remercia pas même la
+comtesse avec un regard.
+
+Monsieur de Crosne, lui qu'on interrogeait, savourait à l'aise ses
+observations sur les trois femmes, dont pas une, Jeanne exceptée, ne se
+doutait qu'elle posait devant un lieutenant de police.
+
+Enfin la reine reprit:
+
+--Monsieur, avec qui et pourquoi monsieur de Charny s'est-il battu?
+
+Pendant ce temps, Andrée put reprendre contenance.
+
+--Avec un gentilhomme qui... Mais, mon Dieu! madame, c'est bien inutile
+à présent... Les deux adversaires sont en fort bonne intelligence à
+l'heure qu'il est, puisque tout présentement ils causaient ensemble
+devant Votre Majesté.
+
+--Devant moi... ici?
+
+--Ici même... d'où le vainqueur est sorti le premier, voilà vingt
+minutes peut-être.
+
+--Monsieur de Taverney! s'écria la reine avec un éclair de rage dans les
+yeux.
+
+--Mon frère! murmura Andrée, qui se reprocha d'avoir été assez égoïste
+pour ne pas tout comprendre.
+
+--Je crois, dit monsieur de Crosne, que c'est en effet avec monsieur
+Philippe de Taverney que monsieur de Charny s'est battu.
+
+La reine frappa violemment ses mains l'une contre l'autre, ce qui était
+l'indice de sa plus chaude colère.
+
+--C'est inconvenant... inconvenant, dit-elle... Quoi!... les moeurs
+d'Amérique apportées à Versailles... Oh! non, je ne m'en accommoderai
+pas, moi.
+
+Andrée baissa la tête, monsieur de Crosne également.
+
+--Ainsi, parce qu'on a couru avec monsieur La Fayette et Washington--la
+reine affecta de prononcer ce nom à la française-, ainsi l'on
+transformera ma cour en une lice du seizième siècle; non, encore une
+fois, non. Andrée, vous deviez savoir que votre frère s'est battu.
+
+--Je l'apprends, madame, répondit-elle.
+
+--Pourquoi s'est-il battu?
+
+--Nous aurions pu le demander à monsieur de Charny, qui s'est battu avec
+lui, fit Andrée pâle et les yeux brillants.
+
+--Je ne demande pas, répondit arrogamment la reine, ce qu'a fait
+monsieur de Charny, mais bien ce qu'a fait monsieur Philippe de
+Taverney.
+
+--Si mon frère s'est battu, dit la jeune fille en laissant tomber une à
+une ses paroles, ce ne peut être contre le service de Votre Majesté.
+
+--Est-ce à dire que monsieur de Charny ne se battait pas pour mon
+service, mademoiselle?
+
+--J'ai l'honneur de faire observer à Votre Majesté, répondit Andrée, du
+même ton, que je ne parle à la reine que de mon frère, et non d'un
+autre.
+
+Marie-Antoinette se tint calme, et, pour en venir là, il lui fallut
+toute la force dont elle était capable.
+
+Elle se leva, fit un tour dans la chambre, feignit de se regarder au
+miroir, prit un volume dans un casier de laque, en parcourut sept à huit
+lignes, puis le jeta.
+
+--Merci, monsieur de Crosne, dit-elle au magistrat, vous m'avez
+convaincue. J'avais la tête un peu bouleversée par tous ces rapports,
+par toutes ces suppositions. Oui, la police est très bien faite,
+monsieur; mais, je vous en prie, songez à cette ressemblance dont je
+vous ai parlé, n'est-ce pas, monsieur. Adieu.
+
+Elle lui tendit sa main avec une grâce suprême, et il partit doublement
+heureux et renseigné au décuple.
+
+Andrée sentit la nuance de ce mot: adieu; elle fit une révérence longue
+et solennelle.
+
+La reine lui dit adieu négligemment, mais sans rancune apparente.
+
+Jeanne s'inclina comme devant un autel sacré; elle se préparait à
+prendre congé.
+
+Madame de Misery entra.
+
+--Madame, dit-elle à la reine, Votre Majesté n'a-t-elle pas donné heure
+à messieurs Boehmer et Bossange?
+
+--Ah! c'est vrai, ma bonne Misery; c'est vrai. Qu'ils entrent. Restez
+encore, madame de La Motte, je veux que le roi fasse une paix plus
+complète avec vous.
+
+La reine, en disant ces mots, guettait dans une glace l'expression du
+visage d'Andrée, qui gagnait lentement la porte du vaste cabinet.
+
+Elle voulait peut-être piquer sa jalousie en favorisant ainsi la
+nouvelle venue.
+
+Andrée disparut sous les pans de la tapisserie; elle n'avait ni
+sourcillé ni tressailli.
+
+--Acier! acier! s'écria la reine en soupirant. Oui, acier, que ces
+Taverney, mais or aussi.
+
+«Ah! messieurs les joailliers, bonjour. Que m'apportez-vous de nouveau?
+Vous savez bien que je n'ai pas d'argent.»
+
+
+
+
+Chapitre XL
+
+La tentatrice
+
+
+Madame de La Motte avait repris son poste; à l'écart comme une femme
+modeste, debout et attentive comme une femme à qui l'on a permis de
+rester et d'écouter.
+
+Messieurs Boehmer et Bossange, en habits de cérémonie, se présentèrent à
+l'audience de la souveraine. Ils multiplièrent leurs saluts jusqu'au
+fauteuil de Marie-Antoinette.
+
+--Des joailliers, dit-elle soudain, ne viennent ici que pour parler
+joyaux. Vous tombez mal, messieurs.
+
+Monsieur Boehmer prit la parole: c'était l'orateur de l'association.
+
+--Madame, répliqua-t-il, nous ne venons point offrir des marchandises à
+Votre Majesté, nous craindrions d'être indiscrets.
+
+--Oh! fit la reine, qui se repentait déjà d'avoir témoigné trop de
+courage, voir des joyaux, ce n'est pas en acheter.
+
+--Sans doute, madame, continua Boehmer en cherchant le fil de sa phrase;
+mais nous venons pour accomplir un devoir, et cela nous a enhardis.
+
+--Un devoir... fit la reine avec étonnement.
+
+--Il s'agit encore de ce beau collier de diamants que Votre Majesté n'a
+pas daigné prendre.
+
+--Ah! bien... le collier... Nous y voilà revenus! s'écria
+Marie-Antoinette en riant.
+
+Boehmer demeura sérieux.
+
+--Le fait est qu'il était beau, monsieur Boehmer, poursuivit la reine.
+
+--Si beau, madame, dit Bossange timidement, que Votre Majesté seule
+était digne de le porter.
+
+--Ce qui me console, fit Marie-Antoinette avec un léger soupir qui
+n'échappa point à madame de La Motte, ce qui me console, c'est qu'il
+coûtait... un million et demi, n'est-ce pas, monsieur Boehmer?
+
+--Oui, Votre Majesté.
+
+--Et que, continua la reine, en cet aimable temps où nous vivons, quand
+les coeurs des peuples se sont refroidis comme le soleil de Dieu, il
+n'est plus de souverain qui puisse acheter un collier de diamants quinze
+cent mille livres.
+
+--Quinze cent mille livres! répéta comme un écho fidèle madame de La
+Motte.
+
+--En sorte que, messieurs, ce que je n'ai pu, ce que je n'ai pas dû
+acheter, personne ne l'aura... Vous me répondrez que les morceaux en
+sont bons. C'est vrai; mais je n'envierai à personne deux ou trois
+diamants; j'en pourrais envier soixante.
+
+La reine se frotta les mains avec une sorte de satisfaction dans
+laquelle entrait pour quelque chose le désir de narguer un peu messieurs
+Boehmer et Bossange.
+
+--Voilà justement en quoi Votre Majesté fait erreur, dit Boehmer, et
+voilà aussi de quelle nature est le devoir que nous venions accomplir
+auprès d'elle: le collier est vendu.
+
+--Vendu! s'écria la reine en se retournant.
+
+--Vendu! dit madame de La Motte, à qui le mouvement de sa protectrice
+inspira de l'inquiétude pour sa prétendue abnégation.
+
+--À qui donc? reprit la reine.
+
+--Ah! madame, ceci est un secret d'État.
+
+--Un secret d'État! Bon, nous en pouvons rire, s'exclama joyeusement
+Marie-Antoinette. Ce qu'on ne dit pas, souvent, c'est qu'on ne pourrait
+le dire, n'est-ce pas, Boehmer?
+
+--Madame.
+
+--Oh! les secrets d'État; mais cela nous est familier à nous autres.
+Prenez garde, Boehmer, si vous ne me donnez pas le vôtre, je vous le
+ferai voler par un employé de monsieur de Crosne.
+
+Et elle se mit à rire de bon coeur, manifestant sans voile son opinion
+sur le prétendu secret qui empêchait Boehmer et Bossange de révéler le
+nom des acquéreurs du collier.
+
+--Avec Votre Majesté, dit gravement Boehmer, on ne se comporte pas comme
+avec d'autres clients; nous sommes venus dire à Votre Majesté que le
+collier était vendu, parce qu'il est vendu, et nous avons dû taire le
+nom de l'acquéreur, parce qu'en effet l'acquisition s'est faite
+secrètement, à la suite du voyage d'un ambassadeur envoyé incognito.
+
+La reine, à ce mot ambassadeur, fut prise d'un nouvel accès d'hilarité.
+Elle se tourna vers madame de La Motte en lui disant:
+
+--Ce qu'il y a d'admirable dans Boehmer, c'est qu'il est capable de
+croire ce qu'il vient de me dire. Voyons, Boehmer, seulement le pays
+d'où vient cet ambassadeur?... Non, c'est trop, fit-elle en riant... la
+première lettre de son nom? voilà tout...
+
+Et lancée dans le rire, elle ne s'arrêta plus.
+
+--C'est monsieur l'ambassadeur de Portugal, dit Boehmer en baissant la
+voix, comme pour sauver au moins son secret des oreilles de madame de La
+Motte.
+
+À cette articulation si positive, si nette, la reine s'arrêta tout à
+coup.
+
+--Un ambassadeur de Portugal! dit-elle; il n'y en a pas ici, Boehmer.
+
+--Il en est venu un exprès, madame.
+
+--Chez vous... incognito?
+
+--Oui, madame.
+
+--Qui donc?
+
+--Monsieur de Souza.
+
+La reine ne répliqua pas. Elle balança un moment sa tête; puis, en femme
+qui a pris son parti:
+
+--Eh bien! dit-elle, tant mieux pour Sa Majesté la reine de Portugal;
+les diamants sont beaux. N'en parlons plus.
+
+--Madame, au contraire; Votre Majesté daignera me permettre d'en
+parler... Nous permettre, dit Boehmer en regardant son associé.
+
+Bossange salua.
+
+--Les connaissez-vous, ces diamants, comtesse? s'écria la reine avec un
+regard à l'adresse de Jeanne.
+
+--Non, madame.
+
+--De beaux diamants!... C'est dommage que ces messieurs ne les aient
+point apportés.
+
+--Les voici, fit Bossange avec empressement.
+
+Et il tira du fond de son chapeau, qu'il portait sous son bras, la
+petite boîte plate qui renfermait cette parure.
+
+--Voyez, voyez, comtesse, vous êtes femme, cela vous amusera, dit la
+reine.
+
+Et elle s'écarta un peu du guéridon de Sèvres sur lequel Boehmer venait
+d'étaler avec art le collier, de façon que le jour, en frappant les
+pierres, en fît jaillir les feux d'un plus grand nombre de facettes.
+
+Jeanne poussa un cri d'admiration. Et de fait, rien n'était plus beau;
+on eût dit une langue de feux, tantôt verts et rouges, tantôt blancs
+comme la lumière elle-même. Boehmer faisait osciller l'écrin et
+ruisseler les merveilles de ces flammes liquides.
+
+--Admirable! admirable! s'écria Jeanne en proie au délire d'une
+admiration enthousiaste.
+
+--Quinze cent mille livres qui tiendraient dans le creux de la main,
+répliqua la reine avec l'affectation d'un flegme philosophique que
+monsieur Rousseau de Genève eût déployé en pareille circonstance.
+
+Mais Jeanne vit autre chose dans ce dédain que le dédain lui-même, car
+elle ne perdit pas l'espoir de convaincre la reine, et après un long
+examen:
+
+--Monsieur le joaillier avait raison, dit-elle; il n'y a au monde qu'une
+reine digne de porter ce collier, c'est Votre Majesté.
+
+--Cependant, Ma Majesté ne le portera pas, répliqua Marie-Antoinette.
+
+--Nous n'avons pas dû le laisser sortir de France, madame, sans venir
+déposer aux pieds de Votre Majesté tous nos regrets. C'est un joyau que
+toute l'Europe connaît maintenant et qu'on se dispute. Que telle ou
+telle souveraine s'en pare au refus de la reine de France, notre orgueil
+national le permettra, quand vous, madame, vous aurez encore une fois,
+définitivement, irrévocablement refusé.
+
+--Mon refus a été prononcé, répondit la reine. Il a été public. On m'a
+trop louée pour que je m'en repente.
+
+--Oh! madame, dit Boehmer, si le peuple a trouvé beau que Votre Majesté
+préférât un vaisseau à un collier, la noblesse, qui est française aussi,
+n'aurait pas trouvé surprenant que la reine de France achetât un collier
+après avoir acheté un vaisseau.
+
+--Ne parlons plus de cela, fit Marie-Antoinette en jetant un dernier
+regard à l'écrin.
+
+Jeanne soupira, pour aider le soupir de la reine.
+
+--Ah! vous soupirez, vous, comtesse. Si vous étiez à ma place, vous
+feriez comme moi.
+
+--Je ne sais pas, murmura Jeanne.
+
+--Avez-vous bien regardé? se hâta de dire la reine.
+
+--Je regarderais toujours, madame.
+
+--Laissez cette curieuse, messieurs; elle admire. Cela n'ôte rien aux
+diamants; ils valent toujours quinze cent mille livres, malheureusement.
+
+Ce mot-là sembla une occasion favorable à la comtesse.
+
+La reine regrettait, donc elle avait eu envie. Elle avait eu envie, donc
+elle devait désirer encore, n'ayant pas été satisfaite. Telle était la
+logique de Jeanne, il faut le croire, puisqu'elle ajouta:
+
+--Quinze cent mille livres, madame, qui, à votre col, feraient mourir de
+jalousie toutes les femmes, fussent-elles Cléopâtre, fussent-elles
+Vénus.
+
+Et, saisissant dans l'écrin le royal collier, elle l'agrafa si
+habilement, si prestidigieusement sur la peau satinée de
+Marie-Antoinette, que celle-ci se trouva en un clin d'oeil inondée de
+phosphore et de chatoyantes couleurs.
+
+--Oh! Votre Majesté est sublime ainsi, dit Jeanne.
+
+Marie-Antoinette s'approcha vivement d'un miroir: elle éblouissait.
+
+Son col fin et souple autant que celui de Jeanne Gray, ce col mignon
+comme le tube d'un lis, destiné comme la fleur de Virgile à tomber sous
+le fer, s'élevait gracieusement avec ses boucles dorées et frisées du
+sein de ce flot lumineux.
+
+Jeanne avait osé découvrir les épaules de la reine, en sorte que les
+derniers rangs du collier tombaient sur sa poitrine de nacre. La reine
+était radieuse, la femme était superbe. Amants ou sujets, tout se fût
+prosterné.
+
+Marie-Antoinette s'oublia jusqu'à s'admirer ainsi. Puis, saisie de
+crainte, elle voulut arracher le collier de ses épaules.
+
+--Assez, dit-elle, assez!
+
+--Il a touché Votre Majesté, s'écria Boehmer, il ne peut plus convenir à
+personne.
+
+--Impossible, répliqua fermement la reine. Messieurs, j'ai un peu joué
+avec ces diamants, mais prolonger le jeu, ce serait une faute.
+
+--Votre Majesté a tout le temps nécessaire pour s'accoutumer à cette
+idée, glissa Boehmer à la reine; demain nous reviendrons.
+
+--Payer tard, c'est toujours payer. Et puis, pourquoi payer tard? Vous
+êtes pressés. On vous paie sans doute plus avantageusement.
+
+--Oui, Votre Majesté, comptant, riposta le marchand redevenu marchand.
+
+--Prenez! prenez! s'écria la reine; dans l'écrin les diamants. Vite!
+vite!
+
+--Votre Majesté oublie peut-être qu'un pareil joyau, c'est de l'argent,
+et que dans cent ans le collier vaudra toujours ce qu'il vaut
+aujourd'hui.
+
+--Donnez-moi quinze cent mille livres, comtesse, répliqua en souriant
+forcément la reine, et nous verrons.
+
+--Si je les avais, s'écria celle-ci; oh...
+
+Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse
+réticence.
+
+Boehmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure à serrer, à
+cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.
+
+On voyait à son air affecté, à son silence, que l'impression avait été
+vive, la lutte pénible.
+
+Selon son habitude, dans les moments de dépit, elle allongea les mains
+vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.
+
+Les joailliers prirent congé en disant:
+
+--Votre Majesté a refusé?
+
+--Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le
+monde.
+
+Ils sortirent.
+
+Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du
+coussin de velours dans lequel son empreinte était marquée encore.
+
+Elle souffre, pensa la comtesse immobile.
+
+Tout à coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arrêtant
+devant Jeanne dont le regard la fascinait:
+
+--Comtesse, dit-elle d'une voix brève, il paraît que le roi ne viendra
+pas. Notre petite supplique est remise à une prochaine audience.
+
+Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu'à la porte.
+
+--Mais je penserai à vous, ajouta la reine avec bonté.
+
+Jeanne appuya ses lèvres sur sa main, comme si elle y déposait son
+coeur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute possédée de chagrins
+et de vertiges.
+
+«Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du désir, se dit Jeanne. Et
+elle est la reine! Oh! non! elle est femme!»
+
+La comtesse disparut.
+
+
+
+
+Chapitre XLI
+
+Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours
+
+
+Jeanne aussi était femme, et sans être reine.
+
+Il en résulta qu'à peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais
+de Versailles, ce riche et splendide ameublement, à son quatrième étage
+de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques à sa vieille servante.
+
+Mais presque aussitôt l'humble mansarde et la vieille servante
+s'enfuirent dans l'ombre du passé, comme une de ces visions qui,
+n'existant plus, n'ont jamais existé, et Jeanne vit sa petite maison du
+faubourg Saint-Antoine si distinguée, si gracieuse, si confortable,
+comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brodés que ceux de
+Versailles, mais aussi respectueux, aussi obéissants.
+
+Cette maison et ces laquais, c'était son Versailles à elle; elle y était
+non moins reine que Marie-Antoinette, et ses désirs formés, pourvu
+qu'elle sût les borner, non pas au nécessaire, mais au raisonnable,
+étaient aussi bien et aussi vite exécutés que si elle eût tenu le
+sceptre.
+
+Ce fut donc avec le front épanoui et le sourire sur les lèvres que
+Jeanne rentra chez elle. Il était de bonne heure encore; elle prit du
+papier, une plume et de l'encre, écrivit quelques lignes, les
+introduisit dans une enveloppe fine et parfumée, traça l'adresse et
+sonna.
+
+À peine la dernière vibration de la sonnette avait-elle retenti que la
+porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.
+
+--J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.
+
+Puis étendant la main:
+
+--Cette lettre à monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.
+
+Le laquais s'avança, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec
+cette obéissance muette des valets de bonne maison.
+
+La comtesse tomba dans une profonde rêverie, rêverie qui n'était pas
+nouvelle, mais qui faisait suite à celle de la route.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'on gratta à la porte.
+
+--Entrez, dit madame de La Motte.
+
+Le même laquais reparut.
+
+--Eh bien! demanda madame de La Motte avec un léger mouvement
+d'impatience en voyant que son ordre n'était point exécuté.
+
+--Au moment où je sortais pour exécuter les ordres de madame la
+comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait à la porte. Je lui ai dit
+que j'allais à son hôtel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a
+lue, a sauté en bas de sa voiture, et est entré en disant: «C'est bien;
+annoncez-moi.»
+
+--Après?
+
+--Monseigneur est là; il attend qu'il plaise à madame de le faire
+entrer.
+
+Un léger sourire passa sur les lèvres de la comtesse. Au bout de deux
+secondes:
+
+--Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marquée.
+
+Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son
+antichambre un prince de l'église, ou bien étaient-elles nécessaires à
+madame de La Motte pour achever son plan?
+
+Le prince parut sur le seuil.
+
+En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en éprouvant
+une si grande joie de ce que le cardinal était là, Jeanne avait donc un
+plan?
+
+Oui, car la fantaisie de la reine, pareille à un de ces feux-follets qui
+éclairent toute une vallée aux sombres accidents, cette fantaisie de
+reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante
+comtesse tous les secrets replis d'une âme trop hautaine d'ailleurs,
+pour prendre de grandes précautions à les cacher.
+
+La route est longue, de Versailles à Paris, et quand on la fait côte à
+côte avec le démon de la cupidité, il a le temps de vous souffler à
+l'oreille les plus hardis calculs.
+
+Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres,
+épanoui en diamants sur le satin blanc de l'écrin de messieurs Boehmer
+et Bossange.
+
+Quinze cent mille livres! n'était-ce pas, en effet, une fortune de
+prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore,
+tendait la main à l'aumône des grands?
+
+Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue
+Saint-Claude à la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y
+en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint--- Antoine à la Jeanne
+de Valois maîtresse du collier.
+
+Elle avait donc déjà franchi plus de la moitié du chemin qui menait à la
+fortune.
+
+Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'était pas une illusion
+comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession
+territoriale, toutes choses premières, sans doute, mais auxquelles a
+besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.
+
+Non, ce collier, c'était bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce
+collier, c'était la fortune visible; aussi était-il là, toujours là,
+brûlant et fascinateur; et puisque la reine le désirait, Jeanne de
+Valois pouvait bien y rêver; puisque la reine savait s'en priver, madame
+de La Motte pouvait bien y borner son ambition.
+
+Aussi mille idées vagues, ces fantômes étranges aux contours nuageux que
+le poète Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de
+passion, mille envies, mille rages de posséder prirent pour Jeanne,
+pendant cette route de Paris à Versailles, la forme de loups, de renards
+et de serpents ailés.
+
+Le cardinal, qui devait réaliser ses rêves, les interrompit en répondant
+par sa présence inattendue au désir que madame de La Motte avait de le
+voir.
+
+Lui aussi avait ses rêves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait
+sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.
+
+--Ah! chère Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'êtes devenue, en vérité,
+si nécessaire, que toute ma journée s'est assombrie de l'idée que vous
+étiez loin de moi. Êtes-vous venue en bonne santé de Versailles au
+moins?
+
+--Mais comme vous voyez, monseigneur.
+
+--Et contente?
+
+--Enchantée.
+
+--La reine vous a donc reçue?
+
+--Aussitôt mon arrivée, j'ai été introduite auprès d'elle.
+
+--Vous avez du bonheur. Gageons, à votre air triomphant, que la reine
+vous a parlé?
+
+--J'ai passé trois heures à peu près dans le cabinet de Sa Majesté.
+
+Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne répétât après
+Jeanne, avec l'accent de la déclamation:
+
+--Trois heures!
+
+Mais il se contint.
+
+--Vous êtes réellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait
+vous résister.
+
+--Oh! oh! vous exagérez, mon prince.
+
+--Non, en vérité, et vous êtes restée, dites-vous, trois heures avec la
+reine?
+
+Jeanne fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Trois heures! répéta le cardinal en souriant; que de choses une femme
+d'esprit comme vous peut dire en trois heures.
+
+--Oh! je vous réponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.
+
+--Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous
+n'avez pas pensé à moi une seule minute?
+
+--Ingrat!
+
+--Vraiment! s'écria le cardinal.
+
+--J'ai fait plus que penser à vous.
+
+--Qu'avez-vous fait?
+
+--J'ai parlé de vous.
+
+--Parlé de moi, et à qui? demanda le prélat, dont le coeur commençait à
+battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-même ne pouvait
+dissimuler l'émotion.
+
+--À qui, sinon à la reine?
+
+En disant ces mots si précieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne
+point regarder le prince en face, comme si elle se fût peu inquiétée de
+l'effet qu'ils devaient produire.
+
+Monsieur de Rohan palpitait.
+
+--Ah! dit-il, voyons, chère comtesse, racontez-moi cela. En vérité, je
+m'intéresse tant à ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me
+fassiez grâce du plus petit détail.
+
+Jeanne sourit; elle savait ce qui intéressait le cardinal tout aussi
+bien que lui-même.
+
+Mais comme ce récit méticuleux était arrêté d'avance dans son esprit,
+comme elle l'eût fait d'elle-même si le cardinal ne l'eût point priée de
+le faire, elle commença doucement, se faisant tirer chaque syllabe;
+racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant à chaque
+mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des
+courtisans, elle était tombée à Versailles dans une de ces circonstances
+singulières qui font en un jour d'une étrangère une amie presque
+indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait été
+initiée à tous les malheurs de la reine, à toutes les impuissances de la
+royauté.
+
+Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du récit que ce que la reine
+avait dit pour Jeanne.
+
+Jeanne, dans son récit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit
+pour monsieur de Rohan.
+
+Le récit venait d'être achevé à peine que le même laquais entra,
+annonçant que le souper était servi.
+
+Jeanne invita le cardinal d'un coup d'oeil. Le cardinal accepta d'un
+signe.
+
+Il donna le bras à la maîtresse de la maison, qui s'était si vite
+habituée à en faire les honneurs, et passa dans la salle à manger.
+
+Quand le souper fut achevé, quand le prélat eut bu à longs traits
+l'espoir et l'amour dans les récits vingt fois repris, vingt fois
+interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec
+cette femme qui tenait les coeurs des puissances dans sa main.
+
+Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'épouvante, qu'au
+lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on
+a besoin, elle allait au-devant des voeux de son interlocuteur avec une
+bonne grâce bien différente de cette fierté léonine du dernier souper,
+pris à la même place et dans la même maison.
+
+Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non
+seulement maîtresse d'elle-même, mais encore maîtresse des autres. Nul
+embarras dans son regard, nulle réserve dans sa voix. N'avait-elle pas,
+pour prendre ces hautes leçons d'aristocratie, fréquenté tout le jour la
+fleur de la noblesse française; une reine sans rivale ne l'avait-elle
+pas appelée ma chère comtesse?
+
+Aussi le cardinal, soumis à cette supériorité, en homme supérieur
+lui-même, ne tenta-t-il point d'y résister.
+
+--Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.
+
+--Comment cela? demanda la comtesse.
+
+--Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.
+
+--Et laquelle préfère Votre Éminence?
+
+--Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circé,
+quelque chose d'irrésistible.
+
+--Et à qui vous n'essaierez pas de résister, j'espère, monseigneur, tout
+prince que vous êtes.
+
+Le prince se laissa glisser de son siège et tomba aux genoux de madame
+de La Motte.
+
+--Vous demandez l'aumône? dit-elle.
+
+--Et j'attends que vous me la fassiez.
+
+--Jour de largesse, répondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang,
+elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes
+les plus fières de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la
+tendre à qui bon lui semble.
+
+--Fût-ce à un prince? dit monsieur de Rohan.
+
+--Fût-ce à un cardinal, répondit Jeanne.
+
+Le cardinal appuya un long et brûlant baiser sur cette jolie main
+mutine; puis, ayant consulté des yeux le regard et le sourire de la
+comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots à
+son coureur.
+
+Deux minutes après, on entendit le bruit de la voiture qui s'éloignait.
+
+La comtesse releva la tête.
+
+--Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai brûlé mes vaisseaux.
+
+--Et il n'y a pas grand mérite à cela, répondit la comtesse, puisque
+vous êtes au port.
+
+
+
+
+Chapitre XLII
+
+Où l'on commence à voir les visages sous les masques
+
+
+Les longues causeries sont le privilège heureux des gens qui n'ont plus
+rien à se dire. Après le bonheur de se taire ou de désirer, par
+interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans
+phrases.
+
+Deux heures après le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en
+étaient au point où nous disons. La comtesse avait cédé, le cardinal
+avait vaincu, et cependant le cardinal, c'était l'esclave; la comtesse,
+c'était le triomphateur.
+
+Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se
+trompent dans un baiser.
+
+Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait être
+trompé.
+
+Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimité était nécessaire. Chacun
+avait donc atteint son but.
+
+Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son
+impatience. Il se contenta de faire un petit détour, et ramenant la
+conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la
+nouvelle favorite de la reine:
+
+--Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu'elle
+aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de
+donner beaucoup à peu d'amis.
+
+--Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.
+
+--Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire.
+Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n'a eu le courage de refuser
+à la reine ce qu'elle demandait.
+
+--Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous
+ne la faites, pauvre reine, ou plutôt pauvre femme!
+
+--Comment cela?
+
+--Est-on riche quand on est obligée de s'imposer des privations?
+
+--Des privations! contez-moi cela, chère Jeanne.
+
+--Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de
+moins.
+
+--Dites, je vous écoute.
+
+--Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a
+endurés.
+
+--Deux supplices! Lesquels, voyons?
+
+--Savez-vous ce que c'est qu'un désir de femme, mon cher prince?
+
+--Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.
+
+--Eh bien! la reine a un désir qu'elle ne peut satisfaire.
+
+--De qui?
+
+--Non, de quoi.
+
+--Soit, de quoi?
+
+--D'un collier de diamants.
+
+--Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de
+Boehmer et Bossange?
+
+--Précisément.
+
+--Oh! la vieille histoire, comtesse.
+
+--Vieille ou neuve, n'est-ce pas un véritable désespoir pour une reine,
+dites, que de ne pouvoir posséder ce qu'a failli posséder une simple
+favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne
+Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.
+
+--Eh bien! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir
+cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés.
+
+--Oh!
+
+--Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refusés
+de la main du roi.
+
+Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.
+
+Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:
+
+--Eh bien! dit-elle, après?
+
+--Comment, après?
+
+--Oui, qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.
+
+Jeanne haussa les épaules.
+
+--Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez
+les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse?
+
+--Dame! je constate un refus.
+
+--Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu
+besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.
+
+--Bon! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales,
+vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous.
+
+--Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que la reine n'a pas eu plutôt refusé le collier, qu'elle a été
+prise d'une envie folle de l'avoir.
+
+--Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d'abord, croyez bien à une
+chose, c'est qu'à travers tous ses défauts, la reine a une qualité
+immense.
+
+--Laquelle?
+
+--Elle est désintéressée! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les
+pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur; pour elle une fleur au
+corset vaut un diamant à l'oreille.
+
+--Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu'elle a
+envie de se mettre plusieurs diamants au cou.
+
+--Oh! comtesse, prouvez.
+
+--Rien ne sera plus facile; tantôt j'ai vu le collier.
+
+--Vous?
+
+--Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touché.
+
+--Où cela?
+
+--À Versailles, toujours.
+
+--À Versailles?
+
+--Oui, où les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine
+une dernière fois.
+
+--Et c'est beau.
+
+--C'est merveilleux.
+
+--Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense à ce
+collier.
+
+--Je comprends qu'on en perde l'appétit et le sommeil.
+
+--Hélas! que n'ai-je un vaisseau à donner au roi!
+
+--Un vaisseau?
+
+--Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous
+pourriez manger et dormir tranquille.
+
+--Vous riez?
+
+--Non, je vous jure.
+
+--Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort.
+
+--Dites.
+
+--Ce collier, je n'en voudrais pas!
+
+--Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.
+
+--Hélas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voilà
+pourquoi elle le désire.
+
+--Mais je vous répète que le roi le lui offrait.
+
+Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.
+
+--Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces
+présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de
+les accepter.
+
+Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.
+
+--Je ne comprends pas trop, dit-il.
+
+--Tant mieux; brisons là. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous
+ne pouvons pas l'avoir?
+
+--Oh! si j'étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais
+bien de l'accepter.
+
+--Eh bien! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous
+verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.
+
+Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.
+
+--Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper; la reine a ce
+désir?
+
+--Dévorant. Écoutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou
+n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d'être
+ministre?
+
+--Mais il est très possible que j'aie dit cela, comtesse.
+
+--Eh bien! gageons, mon cher prince...
+
+--Quoi?
+
+--Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de façon que ce
+collier fût sur sa toilette dans huit jours.
+
+--Oh! comtesse.
+
+--Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que
+vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce
+serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour
+rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du
+bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a éblouie au soleil, et me
+voilà répétant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une
+rude épreuve qu'une journée de faveur pour une petite provinciale! Ces
+rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.
+
+Le cardinal devint rêveur.
+
+--Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que
+vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus
+même me parler.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--La reine jugée par moi, c'est moi.
+
+--Comtesse!
+
+--Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle désirait les diamants parce qu'elle
+a soupiré en les voyant; je l'ai cru parce qu'à sa place je les eusse
+désirés; excusez ma faiblesse.
+
+--Vous êtes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance
+incroyable, la faiblesse du coeur, comme vous dites, et la force de
+l'esprit: vous êtes si peu femme en de certains moments, que je m'en
+effraie. Vous l'êtes si adorablement dans d'autres, que j'en bénis le
+ciel et que je vous en bénis.
+
+Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.
+
+--Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, dit-il.
+
+--Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameçon a mordu
+dans les chairs.
+
+Mais tout en disant: «Ne parlons plus de cela», le cardinal reprit:
+
+--Et vous croyez que c'est Boehmer qui est revenu à la charge? dit-il.
+
+--Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.
+
+--Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait;
+Bossange, n'est-ce pas son associé?
+
+--Oui, un grand sec.
+
+--C'est cela.
+
+--Qui demeure?...
+
+--Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de
+l'École, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du
+Pont-Neuf.
+
+--Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-là au-dessus d'une
+porte en passant dans mon carrosse.
+
+«Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.»
+
+Jeanne avait raison, et l'hameçon était entré au plus profond de la
+proie.
+
+Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg
+Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Boehmer.
+
+Il comptait garder l'incognito, mais Boehmer et Bossange étaient les
+joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il prononça, ils
+l'appelèrent monseigneur.
+
+--Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me
+reconnaissez, tâchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.
+
+--Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de
+monseigneur.
+
+--Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré
+à la reine.
+
+--En vérité, nous sommes au désespoir, mais monseigneur vient trop tard.
+
+--Comment cela?
+
+--Il est vendu.
+
+--C'est impossible, puisque hier vous avez été l'offrir de nouveau à Sa
+Majesté.
+
+--Qui l'a refusé de nouveau, monseigneur, voilà pourquoi l'ancien marché
+subsiste.
+
+--Et avec qui ce marché a-t-il été conclu? demanda le cardinal.
+
+--C'est un secret, monseigneur.
+
+--Trop de secrets, monsieur Boehmer.
+
+Et le cardinal se leva.
+
+--Mais, monseigneur.
+
+--Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la
+couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces
+belles pierreries; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur
+Boehmer.
+
+--Monseigneur sait tout! s'écria le joaillier.
+
+--Eh bien! que voyez-vous d'étonnant à cela?
+
+--Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine.
+
+--Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la
+supposition, qui flattait son amour-propre.
+
+--Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.
+
+--Expliquez-vous, je ne comprends pas.
+
+--Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté?
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien! la reine a envie de notre collier.
+
+--Vous le croyez?
+
+--Nous en sommes sûrs.
+
+--Ah! et pourquoi ne l'achète-t-elle pas alors?
+
+--Mais parce qu'elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision
+qui a valu tant d'éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice.
+
+--La reine est au-dessus de ce que l'on dit.
+
+--Oui, quand c'est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui
+disent; mais quand c'est le roi qui parle...
+
+--Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine?
+
+--Sans doute; mais il s'est empressé de remercier la reine quand la
+reine a refusé.
+
+--Voyons, que conclut M. Boehmer?
+
+--Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l'acheter.
+
+--Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit
+point de cela.
+
+--C'est fâcheux, monseigneur, car c'eût été la seule raison décisive
+pour nous de manquer de parole à monsieur l'ambassadeur de Portugal.
+
+Le cardinal réfléchit.
+
+Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur
+est toujours supérieure... D'abord, le diplomate négocie presque
+toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa
+griffe l'objet qui excite la curiosité: le lui acheter, le lui payer
+cher, c'est presque le dépouiller.
+
+Monsieur de Rohan, voyant qu'il était au pouvoir de cet homme:
+
+--Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de
+votre collier.
+
+--Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand
+il s'agit de donner la préférence à la reine.
+
+--Combien vendez-vous ce collier?
+
+--Quinze cent mille livres.
+
+--Comment organisez-vous le paiement?
+
+--Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier
+moi-même à Lisbonne, où l'on me payait à vue.
+
+--Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Boehmer;
+un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.
+
+--Cent mille livres.
+
+--On peut les trouver. Pour le reste?
+
+--Votre Éminence voudrait du temps? dit Boehmer. Avec la garantie de
+Votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une
+perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette
+importance, les chiffres grossissent d'eux-mêmes sans raison. Les
+intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq,
+soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les
+marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.
+
+--Ce serait cent cinquante mille livres, à votre compte?
+
+--Mais, oui, monseigneur.
+
+--Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur
+Boehmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui
+resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit?
+
+--Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché.
+
+--Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent
+mille livres, vous seriez embarrassé: un joaillier n'achète pas une
+terre de ce prix-là.
+
+--Nous sommes deux, monseigneur, mon associé et moi.
+
+--Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus à l'aise de
+toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'année, c'est-à-dire deux
+cent cinquante mille livres chacun.
+
+--Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh!
+s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous
+inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds.
+
+--À qui donc appartiennent-ils alors?
+
+--Mais, à dix créanciers peut-être: nous avons acheté ces pierres en
+détail. Nous les devons l'une à Hambourg, l'autre à Naples; une à
+Buenos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du
+collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre
+seule propriété; mais, hélas! monseigneur, depuis que ce malheureux
+collier est en vente, c'est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà
+deux cent mille livres d'intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.
+
+Monsieur de Rohan interrompit Boehmer.
+
+--Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.
+
+--C'est vrai, monseigneur, le voici.
+
+Et Boehmer, après toutes les précautions d'usage, exhiba le précieux
+joyau.
+
+--Superbe! s'écria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui
+avaient dû s'imprimer sur le col de la reine.
+
+Quand il eut fini et que ses doigts eurent à satiété cherché sur les
+pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui être demeurées
+adhérentes:
+
+--Marché conclu? dit-il.
+
+--Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais à l'ambassade pour me
+dédire.
+
+--Je ne croyais pas qu'il y eût d'ambassadeur du Portugal à Paris en ce
+moment?
+
+--En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il
+est venu incognito.
+
+--Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!
+
+Et il redoubla d'hilarité.
+
+Monsieur Boehmer crut devoir s'associer à la gaieté de son client. On
+s'égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal.
+
+Monsieur de Rohan allait partir.
+
+Boehmer l'arrêta.
+
+--Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l'affaire?
+demanda-t-il.
+
+--Mais tout naturellement.
+
+--L'intendant de monseigneur?
+
+--Non pas; personne excepté moi; vous n'aurez affaire qu'à moi.
+
+--Et quand?
+
+--Dès demain.
+
+--Les cent mille livres?
+
+--Je les apporterai ici demain.
+
+--Oui, monseigneur. Et les effets?
+
+--Je les souscrirai ici demain.
+
+--C'est au mieux, monseigneur.
+
+--Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Boehmer,
+souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus
+importants.
+
+--Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que
+celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.
+
+Monsieur de Rohan rougit et sortit troublé, mais heureux comme tout
+homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.
+
+Le lendemain de ce jour, monsieur Boehmer se dirigea d'un air composé
+vers l'ambassade de Portugal.
+
+Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier
+secrétaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau,
+premier chancelier, et don Manoël y Souza, l'ambassadeur, expliquait un
+nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.
+
+Depuis la dernière visite de monsieur Boehmer à la rue de la Jussienne,
+l'hôtel avait subi beaucoup de transformations.
+
+Tout le personnel débarqué, comme nous l'avons vu, dans les deux
+voitures de poste, s'était casé selon les exigences du besoin, et dans
+les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel
+ambassadeur.
+
+Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu'ils
+remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion
+de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de
+courage dans les plus pénibles besognes.
+
+Monsieur Ducorneau, enchanté de l'intelligence de tous ces valets,
+admirait en même temps que l'ambassadeur se fût assez peu soucié du
+préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis
+le premier secrétaire jusqu'au troisième valet de chambre.
+
+Aussi ce fut à ce propos qu'en établissant les chiffres avec monsieur de
+Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'éloges
+pour le chef de l'ambassade.
+
+--Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais
+encroûtés qui s'en tiennent à la vie du quatorzième siècle, comme vous
+en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes
+voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l'envie
+leur en prenait.
+
+--Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.
+
+--Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain
+nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?
+
+--Oh! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire,
+dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas à voir sortir ces maximes
+égalitaires de la bouche d'un diplomate.
+
+--Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son
+anachronisme; sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de
+Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories
+naturelles de l'inégalité des conditions et des forces.
+
+--Savez-vous, s'écria le chancelier avec élan, qu'il est heureux que le
+Portugal soit un petit État!
+
+--Eh! pourquoi?
+
+--Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s'agrandirait vite,
+monsieur.
+
+--Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la
+politique philosophique. C'est spécieux, mais peu applicable. Maintenant
+brisons là. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse,
+dites-vous?
+
+--Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres.
+
+--Et pas de dettes?
+
+--Pas un denier.
+
+--C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.
+
+--Le voici. À quand la présentation, monsieur le secrétaire? Je vous
+dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosité, de commentaires
+inépuisables, je dirai presque d'inquiétudes.
+
+--Ah! ah!
+
+--Oui, l'on voit de temps en temps rôder autour de l'hôtel des gens qui
+voudraient que la porte fût en verre.
+
+--Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?
+
+--Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur étant secrète,
+vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pénétrer les motifs.
+
+--J'ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet.
+
+--Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant Beausire au
+grillage d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le pan coupé d'un pavillon de
+l'hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?
+
+--Oui, je le vois.
+
+--Comme il regarde, hein?
+
+--En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?
+
+--Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être.
+
+--C'est probable.
+
+--Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n'est
+pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu
+monsieur de Sartine?
+
+--Non, monsieur, non!
+
+--Oh! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous
+prenez des précautions...
+
+La sonnette retentit.
+
+--Monsieur l'ambassadeur appelle, dit précipitamment Beausire, que la
+conversation commençait à gêner.
+
+Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de
+cette porte deux associés qui, l'un la plume à l'oreille et l'autre le
+balai à la main, l'un service de quatrième ordre, l'autre valet de pied,
+trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce
+que par le sens de l'ouïe.
+
+Beausire jugea qu'il était suspect, et se promit de redoubler de
+vigilance.
+
+Il monta donc chez l'ambassadeur, après avoir, dans l'ombre, serré la
+main de ses deux amis et co-intéressés.
+
+
+
+
+Chapitre XLIII
+
+Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce qui se passe
+
+
+Don Manoël y Souza était moins jaune que de coutume, c'est-à-dire qu'il
+était plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de
+chambre une explication pénible.
+
+Cette explication n'était pas encore terminée.
+
+Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les dernières
+plumes.
+
+--Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.
+
+--En quoi? dit le secrétaire, qui prit des airs d'arbitre, après avoir
+échangé un coup d'oeil avec l'ambassadeur, son allié naturel.
+
+--Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Boehmer doit venir
+aujourd'hui conclure l'affaire du collier.
+
+--Je le sais.
+
+--Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.
+
+--Je le sais encore.
+
+--Ces cent mille livres sont la propriété de l'association, n'est-ce
+pas?
+
+--Qui en doute?
+
+--Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se
+retournant vers don Manoël.
+
+--Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience
+avec la main.
+
+--Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent
+mille livres sont aux associés.
+
+--Voilà tout; je n'en demande pas davantage.
+
+--Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas être située
+dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu à la chambre de
+monsieur l'ambassadeur.
+
+--Pourquoi cela? dit Beausire.
+
+--Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner
+à chacun une clef de cette caisse.
+
+--Non pas, dit le Portugais.
+
+--Vos raisons?
+
+--Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.
+
+--On se défie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fraîche,
+pourquoi ne me défierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis
+être accusé de voler l'association, je puis suspecter l'association de
+me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.
+
+--D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous
+avons des droits égaux.
+
+--Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'égalité, vous
+eussiez dû décider que nous ferions chacun à notre tour le rôle de
+l'ambassadeur. C'eût été moins vraisemblable peut-être aux yeux du
+public, mais les associés eussent été rassurés. C'est tout, n'est-ce
+pas?
+
+--Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous
+n'agissez pas en bon confrère; est-ce que le seigneur don Manoël n'a pas
+un privilège incontestable, celui de l'invention?
+
+--Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec
+moi.
+
+--Oh! répliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train,
+on ne fait plus attention aux privilèges.
+
+--D'accord, mais on continue de faire attention aux procédés, dit
+Beausire.
+
+--Je ne viens pas seul faire cette réclamation, murmura le commandeur un
+peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.
+
+--Et ils ont tort, répliqua le Portugais.
+
+--Ils ont tort, dit Beausire.
+
+Le commandeur releva la tête.
+
+--J'ai eu tort moi-même, dit-il dépité, de prendre l'avis de monsieur de
+Beausire. Le secrétaire ne pouvait manquer de s'entendre avec
+l'ambassadeur.
+
+--Monsieur le commandeur, répliqua Beausire avec un flegme étonnant,
+vous êtes un coquin à qui je couperais les oreilles, si vous aviez
+encore des oreilles; mais on vous les a rognées trop de fois.
+
+--Plaît-il? fit le commandeur en se redressant.
+
+--Nous sommes là très tranquillement dans le cabinet de monsieur
+l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous
+venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Manoël.
+
+--Et vous m'avez insulté aussi, dit froidement le Portugais venant en
+aide à Beausire.
+
+--Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.
+
+--Oh! je ne suis pas un fier-à-bras, moi, s'écria le valet de chambre.
+
+--Je le vois bien, répliqua Beausire; en conséquence, vous serez rossé,
+commandeur.
+
+--Au secours! cria celui-ci, déjà saisi par l'amant de mademoiselle
+Oliva, et presque étranglé par le Portugais.
+
+Mais au moment où les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette
+d'en bas avertit qu'une visite entrait.
+
+--Lâchons-le, dit don Manoël.
+
+--Et qu'il fasse son office, dit Beausire.
+
+--Les camarades sauront cela, répliqua le commandeur en se rajustant.
+
+--Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous
+leur répondrons.
+
+--Monsieur Boehmer! cria d'en bas le suisse.
+
+--Eh! voilà qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un
+léger soufflet sur la nuque de son adversaire.
+
+--Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les
+cent mille livres vont disparaître avec monsieur Boehmer. Çà, faites le
+beau, monsieur le valet de chambre!
+
+Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour
+introduire convenablement le joaillier de la couronne.
+
+Dans l'intervalle de son départ à l'entrée de Boehmer, Beausire et le
+Portugais avaient échangé un second coup d'oeil tout aussi significatif
+que le premier.
+
+Boehmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance
+humble et déconfite, à laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne
+durent pas se tromper.
+
+Tandis qu'ils prenaient les sièges offerts par Beausire, celui-ci
+continuait son investigation, et guettait l'oeil de don Manoël pour
+entretenir la correspondance.
+
+Manoël gardait son air digne et officiel.
+
+Boehmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance
+difficile.
+
+Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance
+l'empêchaient de donner suite à la négociation commencée.
+
+Manoël se récria.
+
+Beausire fit un hum!
+
+Monsieur Boehmer s'embarrassa de plus en plus.
+
+Don Manoël lui fit observer que le marché était conclu, que l'argent de
+l'acompte était prêt.
+
+Boehmer persista.
+
+L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, répondit que son
+gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du
+marché; que le rompre, c'était exposer Sa Majesté portugaise à un
+quasi-affront.
+
+Monsieur Boehmer objecta qu'il avait pesé toutes les conséquences de ces
+réflexions, mais que revenir à ses premières idées lui était devenu
+impossible.
+
+Beausire ne se décidait pas à accepter la rupture: il déclara tout net à
+Boehmer que se dédire était d'un mauvais négociant, d'un homme sans
+parole.
+
+Bossange prit alors la parole pour défendre le commerce incriminé dans
+sa personne et celle de son associé.
+
+Mais il ne fut pas éloquent.
+
+Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:
+
+--Vous avez trouvé un enchérisseur?
+
+Les joailliers, qui n'étaient pas extrêmement forts en politique, et qui
+avaient de la diplomatie en général et des diplomates portugais en
+particulier une idée excessivement haute, rougirent, se croyant
+pénétrés.
+
+Beausire vit qu'il avait frappé juste; et comme il lui importait de
+finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il
+feignit de consulter en portugais son ambassadeur.
+
+--Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bénéfice;
+rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix.
+Eh bien! Sa Majesté portugaise ne veut pas d'un bon marché qui nuirait à
+des négociants honnêtes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?
+
+Boehmer fit un signe négatif.
+
+--Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, décidé,
+sans se compromettre, à offrir un million de plus pour gagner sa part
+des quinze cent mille livres.
+
+Les joailliers, éblouis, demeurèrent un moment gênés; puis, s'étant
+consultés:
+
+--Non, monsieur le secrétaire, dirent-ils à Beausire, ne prenez pas la
+peine de nous tenter; le marché est fini, une volonté plus puissante que
+la nôtre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous
+comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne
+nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous,
+plus grand que vous, que naît l'opposition.
+
+Beausire et Manoël ne trouvèrent rien à répondre. Bien au contraire, ils
+firent une sorte de compliment aux joailliers et tâchèrent de se montrer
+indifférents.
+
+Ils s'y appliquèrent si activement, qu'ils ne virent pas dans
+l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occupé à écouter
+aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait
+l'exclure.
+
+Ce digne associé fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la
+porte, il glissa et tomba dans le panneau qui résonna.
+
+Beausire s'élança vers l'antichambre et trouva le malheureux tout
+effaré.
+
+--Que fais-tu ici, malheureux? s'écria Beausire.
+
+--Monsieur, répondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.
+
+--Bien! fit Beausire; allez.
+
+Et, prenant ces dépêches, il renvoya le commandeur.
+
+Ces dépêches étaient toute la correspondance de la chancellerie: lettres
+de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui
+faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant
+toujours par les mains de Beausire ou de don Manoël avant d'aller à la
+chancellerie, avaient déjà fourni aux deux chefs d'utiles renseignements
+sur les affaires de l'ambassade.
+
+Au mot dépêches que les joailliers entendirent, ils se levèrent
+soulagés, comme des gens qui viennent de recevoir leur congé, après une
+audience embarrassante.
+
+On les laissa partir, et le valet de chambre reçut l'ordre de les
+accompagner jusque dans la cour.
+
+À peine eût-il quitté l'escalier que don Manoël et Beausire, s'envoyant
+de ces regards qui entament vite une action, se rapprochèrent.
+
+--Eh bien! dit don Manoël, l'affaire est manquée.
+
+--Net, dit Beausire.
+
+--Sur cent mille livres, vol médiocre, nous avons chacun 8 400 livres.
+
+--Ce n'est pas la peine, répliqua Beausire.
+
+--N'est-ce pas? Tandis que là, dans la caisse...
+
+Il montrait la caisse si vivement convoitée par le commandeur.
+
+--Là, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.
+
+--Cinquante-quatre mille chacun.
+
+--Eh bien! c'est dit, répliqua don Manoël. Partageons.
+
+--Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter à présent qu'il sait
+l'affaire manquée.
+
+--Je vais chercher un moyen, dit don Manoël d'un air singulier.
+
+--Et moi j'en ai trouvé un, dit Beausire.
+
+--Lequel?
+
+--Le voici. Le commandeur va rentrer?
+
+--Oui.
+
+--Il va demander sa part et celle des associés?
+
+--Oui.
+
+--Nous allons avoir toute la maison sur les bras?
+
+--Oui.
+
+--Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi
+faire.
+
+--Il me semble que je devine, dit don Manoël; allez au-devant de lui.
+
+--J'allais vous dire d'y aller vous-même.
+
+Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser son _ami_ seul avec la caisse.
+C'est un rare bijou que la confiance.
+
+Don Manoël répondit que sa qualité d'ambassadeur l'empêchait de faire
+cette démarche.
+
+--Vous n'êtes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin
+n'importe.
+
+--Vous y allez?
+
+--Non; je l'appelle par la fenêtre.
+
+En effet, Beausire héla par la fenêtre monsieur le commandeur, qui déjà
+se préparait à entamer une conversation avec le suisse.
+
+Le commandeur, se voyant appeler, monta.
+
+Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle où était la
+caisse.
+
+Beausire, s'adressant à lui d'un air souriant:
+
+--Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.
+
+--Moi?
+
+--Oui: vous lui contiez que l'affaire avec Boehmer avait manqué.
+
+--Ma foi! non.
+
+--Vous mentez.
+
+--Je vous jure que non!
+
+--À la bonne heure; car si vous aviez parlé, vous auriez fait une bien
+grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.
+
+--Comment cela? s'écria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?
+
+--Vous n'êtes pas sans comprendre qu'à nous trois seuls nous savons le
+secret.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et qu'à nous trois, par conséquent, nous avons les cent huit mille
+livres, puisque tous croient que Boehmer et Bossange ont emporté la
+somme.
+
+--Morbleu! s'écria le commandeur saisi de joie, c'est vrai.
+
+--Trente-trois mille trois cent trente-trois livres six sols chacun, dit
+Manoël.
+
+--Plus! plus! s'écria le commandeur; il y a une fraction de huit mille
+livres.
+
+--C'est vrai, dit Beausire; vous acceptez?
+
+--Si j'accepte! fit le valet de chambre en se frottant les mains, je le
+crois bien. À la bonne heure, voilà parler.
+
+--Voilà parler comme un coquin! dit Beausire d'une voix tonnante; quand
+je vous disais que vous n'étiez qu'un fripon. Allons, don Manoël, vous
+qui êtes robuste, saisissez-moi ce drôle, et livrons-le pour ce qu'il
+est à nos associés.
+
+--Grâce! grâce! cria le malheureux, j'ai voulu plaisanter.
+
+--Allons! allons! continua Beausire, dans la chambre noire jusqu'à plus
+ample justice.
+
+--Grâce! cria encore le commandeur.
+
+--Prenez garde, dit Beausire à don Manoël, qui serrait le perfide
+commandeur; prenez garde que monsieur Ducorneau n'entende!
+
+--Si vous ne me lâchez pas, dit le commandeur, je vous dénoncerai tous!
+
+--Et moi, je t'étranglerai! dit don Manoël d'une voix pleine de colère
+en poussant le valet de chambre vers un cabinet de toilette voisin.
+
+--Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il à l'oreille de Beausire.
+
+Celui-ci ne se le fit pas répéter. Il passa rapidement dans la chambre
+contiguë à celle de l'ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le
+commandeur dans la sourde épaisseur de ce cachot.
+
+Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.
+
+Don Manoël eut une idée; il se sentait seul, la caisse était à dix pas;
+pour l'ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets,
+pour s'élancer par une fenêtre et déguerpir à travers le jardin avec la
+proie, tout voleur bien organisé n'avait besoin que de deux minutes.
+
+Don Manoël calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son
+retour à la chambre, perdrait cinq minutes au moins.
+
+Il s'élança vers la porte de la chambre où était la caisse. Cette porte
+se trouva fermée au verrou. Don Manoël était robuste, adroit; il eût
+ouvert la porte d'une ville avec une clef de montre.
+
+--Beausire s'est défié de moi, pensa-t-il, parce que j'ai seul la clef;
+il a mis le verrou; c'est juste.
+
+Avec son épée, il fit sauter le verrou.
+
+Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une
+bouche large et démeublée. Rien dans ses profondeurs béantes!
+
+Beausire, qui avait une seconde clef, était entré par l'autre porte et
+avait raflé la somme.
+
+Don Manoël courut comme un insensé jusqu'à la loge du suisse, qu'il
+trouva chantant.
+
+Beausire avait cinq minutes d'avance.
+
+Quand le Portugais, par ses cris et ses doléances, eut mis tout l'hôtel
+au fait de l'aventure; quand, pour s'appuyer d'un témoignage, il eut
+remis le commandeur en liberté, il ne trouva que des incrédules et des
+furieux.
+
+On l'accusa d'avoir ourdi ce complot avec Beausire, lequel courait
+devant lui en gardant la moitié du vol.
+
+Plus de masques, plus de mystères, l'honnête monsieur Ducorneau ne
+comprenait plus avec quelles gens il se trouvait lié.
+
+Il faillit s'évanouir quand il vit ces diplomates se préparer à pendre
+sous un hangar don Manoël, qui n'en pouvait mais!...
+
+--Pendre monsieur de Souza! criait le chancelier, mais c'est un crime de
+lèse-majesté; prenez garde!
+
+On prit le parti de le jeter dans une cave: il criait trop fort.
+
+C'est à ce moment que trois coups frappés solennellement à la porte
+firent tressaillir les associés.
+
+Le silence se rétablit parmi eux.
+
+Les trois coups se répétèrent.
+
+Puis une voix aiguë cria en portugais:
+
+--Ouvrez! au nom de monsieur l'ambassadeur de Portugal!
+
+--L'ambassadeur! murmurèrent tous les coquins en s'éparpillant dans tout
+l'hôtel, et pendant quelques minutes ce fut par les jardins, par les
+murs du voisinage, par les toits, un sauve-qui-peut, un pêle-mêle
+désordonné.
+
+L'ambassadeur véritable, qui venait effectivement d'arriver, ne put
+rentrer chez lui qu'avec des archers de la police, qui enfoncèrent la
+porte en présence d'une foule immense, attirée par ce spectacle curieux.
+
+Puis on fit main-basse partout, et l'on arrêta monsieur Ducorneau, qui
+fut conduit au Châtelet, où il coucha.
+
+C'est ainsi que se termina l'aventure de la fausse ambassade de
+Portugal.
+
+
+
+
+Chapitre XLIV
+
+Illusions et réalités
+
+
+Si le suisse de l'ambassade eût pu courir après Beausire, comme le lui
+commandait don Manoël, avouons qu'il eût eu fort à faire.
+
+Beausire, à peine hors de l'antre, avait gagné au petit galop la rue
+Coquillière, et au grand galop la rue Saint-Honoré.
+
+Toujours se défiant d'être poursuivi, il avait croisé ses traces en
+courant des bordées dans les rues sans alignement et sans raison qui
+ceignent notre halle aux blés; au bout de quelques minutes, il était à
+peu près sûr que nul n'avait pu le suivre; il était sûr aussi d'une
+chose, c'est que ses forces étaient épuisées, et qu'un bon cheval de
+chasse n'eût pu en faire davantage.
+
+Beausire s'assit sur un sac de blé, dans la rue de Viarmes, qui tourne
+autour de la halle, et là feignit de considérer avec la plus vive
+attention la colonne de Médicis, que Bachaumont avait achetée pour
+l'arracher au marteau des démolisseurs et en faire présent à l'hôtel de
+ville.
+
+Le fait est que monsieur de Beausire ne regardait ni la colonne de
+monsieur Philibert Delorme, ni le cadran solaire dont monsieur de Pingré
+l'avait décorée. Il tirait péniblement du fond de ses poumons une
+respiration stridente et rauque comme celle d'un soufflet de forge
+fatigué.
+
+Pendant plusieurs instants il ne put réussir à compléter la masse d'air
+qu'il lui fallait dégorger de son larynx pour rétablir l'équilibre entre
+la suffocation et la pléthore.
+
+Enfin il y parvint, et ce fut avec un soupir qui eût été entendu par les
+habitants de la rue de Viarmes s'ils n'eussent été occupés à vendre ou à
+peser leurs grains.
+
+«Ah! pensa Beausire, voilà donc mon rêve réalisé, j'ai une fortune.» Et
+il respira encore.
+
+«Je vais donc pouvoir devenir un parfait honnête homme; il me semble
+déjà que j'engraisse.»
+
+Et de fait, s'il n'engraissait pas, il enflait.
+
+«Je vais, continua-t-il en son monologue silencieux, faire d'Oliva une
+femme aussi honnête que je serai moi-même honnête homme. Elle est belle,
+elle est naïve dans ses goûts.»
+
+Le malheureux!
+
+«Elle ne haïra pas une vie retirée en province, dans une belle métairie
+que nous appellerons notre terre, à proximité d'une petite ville où nous
+serons facilement pris pour des seigneurs.
+
+«Nicole est bonne; elle n'a que deux défauts: la paresse et l'orgueil.»
+
+Pas davantage! pauvre Beausire! deux péchés mortels! «Et avec ces
+défauts que je satisferai, moi l'équivoque Beausire, je me serai fait
+une femme accomplie.»
+
+Il n'alla pas plus loin; la respiration lui était revenue.
+
+Il s'essuya le front, s'assura que les cent mille livres étaient encore
+dans sa poche, et, plus libre de son corps comme de son esprit, il
+voulut réfléchir.
+
+On ne le chercherait pas rue de Viarmes, mais on le chercherait.
+Messieurs de l'ambassade n'étaient pas gens à perdre de gaieté de coeur
+leur part de butin.
+
+On se diviserait donc en plusieurs bandes, et l'on commencerait par
+aller explorer le domicile du voleur.
+
+Là était toute la difficulté. Dans ce domicile logeait Oliva. On la
+préviendrait, on la maltraiterait peut-être; que sait-on? On pousserait
+la cruauté jusqu'à se faire d'elle un otage.
+
+Pourquoi ces gueux-là ne sauraient-ils pas que mademoiselle Oliva était
+la passion de Beausire, et pourquoi, le sachant, ne spéculeraient-ils
+pas sur cette passion?
+
+Beausire faillit devenir fou sur la lisière de ces deux mortels dangers.
+
+L'amour l'emporta.
+
+Il ne voulut pas que nul touchât à l'objet de son amour. Il courut comme
+un trait à la maison de la rue Dauphine.
+
+Il avait, d'ailleurs, une confiance illimitée dans la rapidité de sa
+marche; ses ennemis, si agiles qu'ils fussent, ne pouvaient l'avoir
+prévenu.
+
+D'ailleurs, il se jeta dans un fiacre au cocher duquel il montra un écu
+de six livres, en lui disant: «Au Pont-Neuf.»
+
+Les chevaux ne coururent pas, ils s'envolèrent.
+
+Le soir venait.
+
+Beausire se fit conduire au terre-plein du pont, derrière la statue
+d'Henri IV. On y abordait dans ce temps en voiture; c'était un lieu de
+rendez-vous assez trivial, mais usité.
+
+Puis, hasardant sa tête par une portière, il plongea ses regards dans la
+rue Dauphine.
+
+Beausire n'était pas sans quelque habitude des gens de police: il avait
+passé dix ans à tâcher de les reconnaître pour les éviter en temps et
+lieu.
+
+Il remarqua sur la descente du pont, du côté de la rue Dauphine, deux
+hommes espacés qui tendaient leurs cols vers cette rue pour y considérer
+un spectacle quelconque.
+
+Ces hommes étaient des espions. Voir des espions sur le Pont-Neuf, ce
+n'était pas rare, puisque le proverbe dit à cette époque que pour voir
+en tout temps un prélat, une fille de joie et un cheval blanc, il n'est
+rien tel que de passer sur le Pont-Neuf.
+
+Or, les chevaux blancs, les habits de prêtres et les filles de joie ont
+toujours été des points de mire pour les hommes de police.
+
+Beausire ne fut que contrarié, que gêné; il se fit tout bossu, tout
+clopinant, pour déguiser sa démarche, et coupant la foule, il gagna la
+rue Dauphine.
+
+Nulle trace de ce qu'il redoutait pour lui. Il apercevait déjà la maison
+aux fenêtres de laquelle se montrait souvent la belle Oliva, son étoile.
+
+Les fenêtres étaient fermées; sans doute elle reposait sur le sofa ou
+lisait quelque mauvais livre, ou croquait quelque friandise.
+
+Soudain Beausire crut voir un hoqueton de soldat du guet dans l'allée en
+face.
+
+Bien plus, il en vit un paraître à la croisée du petit salon.
+
+La sueur le reprit; sueur froide, celle-là est malsaine. Il n'y avait
+pas à reculer: il s'agissait de passer devant la maison.
+
+Beausire eut ce courage; il passa et regarda la maison.
+
+Quel spectacle!
+
+Une allée gorgée de fantassins de la garde de Paris, au milieu desquels
+on voyait un commissaire du Châtelet tout en noir.
+
+Ces gens... le rapide coup d'oeil de Beausire les vit troublés, effarés,
+désappointés. On a ou l'on n'a pas l'habitude de lire sur les visages
+des gens de la police; quand on l'a comme l'avait Beausire, on n'a pas
+besoin de s'y prendre à deux fois pour deviner que ces messieurs ont
+manqué leur coup.
+
+Beausire se dit que monsieur de Crosne, prévenu sans doute n'importe
+comment ou par qui, avait voulu faire prendre Beausire et n'avait trouvé
+qu'Oliva. _Inde iroe_[7].
+
+ [Note 7: «De là, les colères».]
+
+De là le désappointement. Certes, si Beausire se fût trouvé dans des
+circonstances ordinaires, s'il n'eût eu cent mille livres dans sa poche,
+il se fût jeté au milieu des alguazils, en criant comme Nisus: «Me
+voici! me voici! C'est moi qui ai fait tout!»
+
+Mais l'idée que ces gens-là palperaient les cent mille livres, en
+feraient des gorges chaudes toute leur vie, l'idée que le coup de main
+si audacieux et si subtil tenté par lui, Beausire, ne profiterait qu'aux
+agents du lieutenant de police, cette idée triompha de tous ses
+scrupules, disons-le, et étouffa tous ses chagrins d'amour.
+
+«Logique... se dit-il: je me fais prendre... Je fais prendre les cent
+mille livres. Je ne sers pas Oliva... Je me ruine... Je lui prouve que
+je l'aime comme un insensé... Mais je mérite qu'elle me dise: "Vous êtes
+une brute; il fallait m'aimer moins et me sauver."
+
+«Décidément, jouons des jambes et mettons en sûreté l'argent, qui est la
+source de tout: liberté, bonheur, philosophie.»
+
+Cela dit, Beausire appuya les billets de caisse sur son coeur et se
+reprit à courir vers le Luxembourg, car il n'allait plus que par
+instinct depuis une heure, et cent fois ayant été chercher Oliva au
+jardin du Luxembourg, il laissait ses jambes le porter là.
+
+Pour un homme aussi entêté de logique, c'était un pauvre raisonnement.
+
+En effet, les archers, qui savent les habitudes des voleurs, comme
+Beausire savait les habitudes des archers, eussent été naturellement
+chercher Beausire au Luxembourg.
+
+Mais le ciel ou le diable avait décidé que monsieur de Crosne ne ferait
+rien avec Beausire cette fois.
+
+À peine l'amant de Nicole tournait-il la rue Saint-Germain-des-Prés,
+qu'il faillit être renversé par un beau carrosse dont les chevaux
+couraient fièrement vers la rue Dauphine.
+
+Beausire n'eut que le temps, grâce à cette légèreté parisienne inconnue
+au reste des Européens, d'esquiver le timon. Il est vrai qu'il n'esquiva
+pas le juron et le coup de fouet du cocher; mais un propriétaire de cent
+mille livres ne s'arrête pas aux misères d'un pareil point d'honneur,
+surtout quand il a les compagnies de l'Étoile et les gardes de Paris à
+ses trousses.
+
+Beausire se jeta donc de côté; mais en se cambrant, il vit dans ce
+carrosse Oliva et un fort bel homme qui causaient avec vivacité.
+
+Il jeta un petit cri qui ne fit qu'animer davantage les chevaux. Il eût
+bien suivi la voiture, mais cette voiture s'en allait rue Dauphine, la
+seule rue de Paris où Beausire ne voulait point passer en ce moment.
+
+Et puis, quelle apparence que ce fût Oliva qui occupât ce
+carrosse--fantômes, visions, absurdités-, c'était voir, non pas trouble,
+mais double, c'était voir Oliva quand même.
+
+Il y avait encore ce raisonnement à se faire, c'est qu'Oliva n'était pas
+dans ce carrosse, puisque les archers l'arrêtaient chez elle rue
+Dauphine.
+
+Le pauvre Beausire, aux abois, moralement et physiquement, se jeta dans
+la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, gagna le Luxembourg, traversa le
+quartier déjà désert, et parvint hors barrière à se réfugier dans un
+petit cabinet dont l'hôtesse avait pour lui toutes sortes d'égards.
+
+Il s'installa dans ce bouge, cacha ses billets sous un carreau de la
+chambre, appuya sur ce carreau le pied de son lit, et se coucha, suant
+et pestant, mais entremêlant ses blasphèmes de remerciements à Mercure,
+ses nausées fiévreuses d'une infusion de vin sucré avec de la cannelle,
+breuvage tout à fait propre à ranimer la transpiration à la peau et la
+confiance au coeur.
+
+Il était sûr que la police ne le trouverait plus. Il était sûr que nul
+ne le dépouillerait de son argent.
+
+Il était sûr que Nicole, fût-elle arrêtée, n'était coupable d'aucun
+crime, et que le temps se passait des éternelles réclusions sans motif.
+
+Il était sûr enfin que les cent mille livres lui serviraient même à
+arracher de la prison, si on la retenait, Oliva, sa compagne
+inséparable.
+
+Restaient les compagnons de l'ambassade; avec eux le compte était plus
+difficile à régler.
+
+Mais Beausire avait prévu les chicanes. Il les laissait tous en France,
+et partait pour la Suisse, pays libre et moral, aussitôt que
+mademoiselle Oliva se serait trouvée libre.
+
+Rien de tout ce que méditait Beausire, en buvant son vin chaud, ne
+succéda selon ses prévisions: c'était écrit.
+
+L'homme a presque toujours le tort de se figurer qu'il voit les choses
+quand il ne les voit pas; il a plus tort encore de se figurer qu'il ne
+les a pas vues quand réellement il les a vues.
+
+Nous allons commenter cette glose au lecteur.
+
+
+
+
+Chapitre XLV
+
+Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l'on veut faire
+d'elle
+
+
+Si monsieur Beausire eût bien voulu s'en rapporter à ses yeux qui
+étaient excellents, au lieu de faire travailler son esprit que tout
+aveuglait alors, monsieur de Beausire se fût épargné beaucoup de
+chagrins et de déceptions.
+
+En effet, c'était bien mademoiselle Oliva qu'il avait vue dans le
+carrosse, aux côtés d'un homme qu'il n'avait pas reconnu en ne le
+regardant qu'une fois, et qu'il eût reconnu en le regardant deux fois;
+Oliva, qui le matin avait été comme d'habitude faire sa promenade dans
+le jardin du Luxembourg, et qui, au lieu de rentrer à deux heures pour
+dîner, avait rencontré, accosté, questionné cet étrange ami qu'elle
+s'était fait le jour du bal de l'Opéra.
+
+En effet, au moment où elle payait sa chaise pour revenir, et souriait
+au cafetier du jardin dont elle était la pratique assidue, Cagliostro,
+débouchant d'une allée, était accouru vers elle et lui avait pris le
+bras.
+
+Elle poussa un petit cri.
+
+--Où allez-vous? dit-il.
+
+--Mais, rue Dauphine, chez nous.
+
+--Voilà qui va servir à souhait les gens qui vous y attendent, repartit
+le seigneur inconnu.
+
+--Des gens... qui m'attendent... comment cela? Mais personne ne
+m'attend.
+
+--Oh! si fait; une douzaine de visiteurs à peu près.
+
+--Une douzaine de visiteurs! s'écria Oliva en riant; pourquoi pas un
+régiment tout de suite?
+
+--Ma foi, c'eût été possible d'envoyer un régiment rue Dauphine qu'il y
+serait.
+
+--Vous m'étonnez!
+
+--Je vous étonnerai bien plus encore si je vous laisse aller rue
+Dauphine.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que vous y serez arrêtée, ma chère.
+
+--Arrêtée, moi?
+
+--Assurément; ces douze messieurs qui vous attendent sont des archers
+expédiés par monsieur de Crosne.
+
+Oliva frissonna: certaines gens ont toujours peur de certaines choses.
+
+Néanmoins, se raidissant après une inspection de conscience un peu plus
+approfondie:
+
+--Je n'ai rien fait, dit-elle. Pourquoi m'arrêterait-on?
+
+--Pourquoi arrête-t-on une femme? Pour des intrigues, pour des
+niaiseries.
+
+--Je n'ai point d'intrigues.
+
+--Vous en avez peut-être bien eu?
+
+--Oh! je ne dis pas.
+
+--Bref, on a tort sans doute de vous arrêter; mais on cherche à vous
+arrêter, c'est le fait. Allons-nous toujours rue Dauphine?
+
+Oliva s'arrêta pâle et troublée.
+
+--Vous jouez avec moi comme un chat avec une pauvre souris, dit-elle.
+Voyons; si vous savez quelque chose, dites-le moi. N'est-ce pas à
+Beausire qu'on en veut?
+
+Et elle arrêtait sur Cagliostro un regard suppliant.
+
+--Peut-être bien. Je le soupçonnerais d'avoir la conscience moins nette
+que vous.
+
+--Pauvre garçon!
+
+--Plaignez-le, mais s'il est pris, ne l'imitez pas en vous laissant
+prendre à votre tour.
+
+--Mais quel intérêt avez-vous à me protéger? Quel intérêt avez-vous à
+vous occuper de moi? Tenez, fit-elle hardiment, ce n'est pas naturel
+qu'un homme tel que vous...
+
+--N'achevez pas, vous diriez une sottise; et les moments sont précieux,
+parce que les agents de monsieur de Crosne ne vous voyant pas rentrer,
+seraient capables de venir vous chercher ici.
+
+--Ici! on sait que je suis ici?
+
+--La belle affaire de le savoir; je le sais bien, moi! Je continue.
+Comme je m'intéresse à votre personne et vous veux du bien, le reste ne
+vous regarde pas. Vite, gagnons la rue d'Enfer. Mon carrosse vous y
+attend. Ah! vous doutez encore?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! nous allons faire une chose assez imprudente, mais qui vous
+convaincra une fois pour toutes, j'espère. Nous allons passer devant
+votre maison dans mon carrosse, et quand vous aurez vu ces messieurs de
+la police d'assez loin pour n'être pas prise, et d'assez près pour juger
+de leur disposition, eh bien! alors vous estimerez mes bonnes intentions
+ce qu'elles valent.
+
+En disant ces mots, il avait conduit Oliva jusqu'à la grille de la rue
+d'Enfer. Le carrosse s'était rapproché, avait reçu le couple et conduit
+Cagliostro et Oliva dans la rue Dauphine, à l'endroit où Beausire les
+avait aperçus tous deux.
+
+Certes, s'il eût crié à ce moment, s'il eût suivi la voiture, Oliva eût
+out fait pour se rapprocher de lui, pour le sauver, poursuivi, ou se
+sauver avec lui, libre.
+
+Mais Cagliostro vit ce malheureux, détourna l'attention d'Oliva en lui
+montrant la foule qui déjà s'attroupait par curiosité autour du guet.
+
+Du moment où Oliva eut distingué les soldats de la police et sa maison
+envahie, elle se jeta dans les bras de son protecteur avec un désespoir
+qui eût attendri tout autre homme que cet homme de fer.
+
+Lui se contenta de serrer la main de la jeune femme et de la cacher
+elle-même en abaissant le store.
+
+--Sauvez-moi! sauvez-moi! répétait pendant ce temps la pauvre fille.
+
+--Je vous le promets, dit-il.
+
+--Mais puisque vous dites que ces hommes de police savent tout, ils me
+trouveront toujours.
+
+--Non pas, non pas; à l'endroit où vous serez, nul ne vous découvrira;
+car si l'on vient vous prendre chez vous, on ne viendra pas vous prendre
+chez moi.
+
+--Oh! fit-elle avec effroi, chez vous... nous allons chez vous?
+
+--Vous êtes folle, répliqua-t-il; on dirait que vous ne vous souvenez
+plus de ce dont nous sommes convenus. Je ne suis pas votre amant, ma
+belle, et ne veux pas l'être.
+
+--Alors, c'est la prison que vous m'offrez?
+
+--Si vous préférez l'hôpital, vous êtes libre.
+
+--Allons, répliqua-t-elle épouvantée, je me livre à vous; faites de moi
+ce que vous voudrez.
+
+Il la conduisit rue Neuve-Saint-Gilles, dans cette maison où nous
+l'avons vu recevoir Philippe de Taverney.
+
+Quand il l'eut installée loin du domestique et de toute surveillance,
+dans un petit appartement, au deuxième étage:
+
+--Il importe que vous soyez plus heureuse que vous n'allez être ici.
+
+--Heureuse! Comment cela? fit-elle, le coeur gros. Heureuse, sans
+liberté, sans la promenade! C'est si triste ici. Pas même de jardin.
+J'en mourrai.
+
+Et elle jetait un coup d'oeil vague et désespéré sur l'extérieur.
+
+--Vous avez raison, dit-il, je veux que vous ne manquiez de rien; vous
+seriez mal ici, et d'ailleurs mes gens finiraient par vous voir et vous
+gêner.
+
+--Ou par me vendre, ajouta-t-elle.
+
+--Quant à cela, ne craignez rien, mes gens ne vendent que ce que je leur
+achète, ma chère enfant; mais pour que vous ayez toute la tranquillité
+désirable, je vais m'occuper de vous procurer une autre demeure.
+
+Oliva se montra un peu consolée par ces promesses. D'ailleurs le séjour
+de son nouvel appartement lui plut. Elle y trouva l'aisance et des
+livres amusants.
+
+Son protecteur la quitta en lui disant:
+
+--Je ne veux point vous prendre par la famine, chère enfant. Si vous
+voulez me voir, sonnez-moi, j'arriverai tout de suite, si je me trouve
+chez moi, ou sitôt mon retour, si je suis sorti.
+
+Il lui baisa la main et la quitta.
+
+--Ah! cria-t-elle, faites-moi surtout avoir des nouvelles de Beausire.
+
+--Avant tout, lui répondit le comte.
+
+Et il l'enferma dans sa chambre.
+
+Puis, en descendant l'escalier, rêveur:
+
+--Ce sera, dit-il, une profanation que de la loger dans cette maison de
+la rue Saint-Claude. Mais il faut que nul ne la voie, et dans cette
+maison nul ne la verra. S'il faut, au contraire, qu'une seule personne
+l'aperçoive, cette personne l'apercevra dans cette seule maison de la
+rue Saint-Claude. Allons, encore ce sacrifice. Éteignons cette dernière
+étincelle du flambeau qui brûla autrefois.
+
+Le comte prit un large surtout, chercha des clefs dans son secrétaire,
+en choisit plusieurs, qu'il regarda d'un air attendri, et sortit seul à
+pied de son hôtel, en remontant la rue Saint-Louis du Marais.
+
+
+
+
+Chapitre XLVI
+
+La maison déserte
+
+
+Monsieur de Cagliostro arriva seul à cette ancienne maison de la rue
+Saint-Claude, que nos lecteurs ne doivent pas avoir tout à fait oubliée.
+La nuit tombait comme il s'arrêtait en face de la porte, et l'on
+n'apercevait plus que quelques rares passants sur la chaussée du
+boulevard.
+
+Les pas d'un cheval retentissant dans la rue Saint-Louis, une fenêtre
+qui se fermait avec un bruit de vieilles ferrures, le grincement des
+barres de la massive porte cochère après le retour du maître de l'hôtel
+voisin, voici les seuls mouvements de ce quartier à l'heure où nous
+parlons.
+
+Un chien aboyait, ou plutôt hurlait, dans le petit enclos du couvent, et
+une bouffée de vent attiédi roulait jusque dans la rue Saint-Claude les
+trois quarts mélancoliques de l'heure sonnant à Saint-Paul.
+
+C'était neuf heures moins un quart.
+
+Le comte arriva, comme nous avons dit, en face de la porte cochère, tira
+de dessous sa houppelande une grosse clef, broya pour la faire entrer
+dans la serrure une foule de débris qui s'y étaient réfugiés, poussés
+par les vents depuis plusieurs années.
+
+La paille sèche, dont un fétu s'était introduit dans l'ogivique entrée
+de la serrure; la petite graine, qui courait vers le midi pour devenir
+une ravenelle ou une mauve, et qui un jour se trouva emprisonnée dans ce
+sombre réservoir; l'éclat de pierre envolé du bâtiment voisin; les
+mouches casernées depuis dix ans dans cet hôpital de fer, et dont les
+cadavres avaient fini par combler la profondeur; tout cela cria et se
+moulut en poussière sous la pression de la clef.
+
+Une fois que la clef eut accompli ses évolutions dans la serrure, il ne
+s'agit plus que d'ouvrir la porte.
+
+Mais le temps avait fait son oeuvre. Le bois s'était gonflé dans les
+jointures, la rouille avait mordu dans les gonds. L'herbe avait poussé
+dans tous les interstices du pavé, verdissant le bas de la porte de ses
+humides émanations; partout une espèce de mastic pareil aux
+constructions des hirondelles calfeutrait chaque interstice, et les
+vigoureuses végétations des madrépores terrestres, superposant leurs
+arcades, avaient masqué le bois sous la chair vivace de leurs
+cotylédons.
+
+Cagliostro sentit la résistance; il appuya le poing, puis le coude, puis
+l'épaule, et enfonça toutes ces barricades qui cédèrent l'une après
+l'autre avec un craquement de mauvaise humeur.
+
+Quand cette porte s'ouvrit, toute la cour apparut désolée, moussue comme
+un cimetière, aux yeux de Cagliostro.
+
+Il referma la porte derrière lui, et ses pas s'imprimèrent dans le
+chiendent rétif et dru qui avait envahi l'aire des pavés eux-mêmes.
+
+Nul ne l'avait vu entrer, nul ne le voyait dans l'enceinte de ces murs
+énormes. Il put s'arrêter un moment et rentrer peu à peu dans sa vie
+passée comme il venait de rentrer dans sa maison.
+
+L'une était désolée et vide, l'autre ruinée et déserte.
+
+Le perron, de douze marches, n'avait plus que trois degrés entiers.
+
+Les autres, minés par le travail de l'eau des pluies, par le jeu des
+pariétaires et des pavots envahisseurs, avaient d'abord chancelé puis
+roulé loin de leurs attaches. En tombant, les pierres s'étaient brisées,
+l'herbe avait monté sur les ruines et planté fièrement, comme les
+étendards de la dévastation, ses panaches au-dessus d'elles.
+
+Cagliostro monta le perron tremblant sous ses pieds, et à l'aide d'une
+seconde clef, pénétra dans l'antichambre immense.
+
+Là seulement il alluma une lanterne dont il avait pris soin de se munir;
+mais si soigneusement qu'il eût allumé la bougie, l'haleine sinistre de
+la maison l'éteignit du premier coup.
+
+Le souffle de la mort réagissait violemment contre la vie; l'obscurité
+tuait la lumière.
+
+Cagliostro ralluma sa lanterne et continua son chemin.
+
+Dans la salle à manger, les dressoirs moisis dans leurs angles avaient
+presque perdu la forme première, les dalles visqueuses n'en retenaient
+plus le pied. Toutes les portes intérieures étaient ouvertes, laissant
+la pensée pénétrer librement avec la vue dans ces profondeurs funèbres
+où elles avaient déjà laissé passer la mort.
+
+Le comte sentit comme un frisson hérisser sa chair, car, à l'extrémité
+du salon, là où jadis commençait l'escalier, un bruit s'était fait
+entendre.
+
+Ce bruit, autrefois, annonçait une chère présence, ce bruit éveillait
+dans tous les sens du maître de cette maison la vie, l'espoir, le
+bonheur. Ce bruit, qui ne représentait rien à l'heure présente,
+rappelait tout dans le passé.
+
+Cagliostro, le sourcil froncé, la respiration lente, la main froide, se
+dirigea vers la statue d'Harpocrate, près de laquelle jouait le ressort
+de l'ancienne porte de communication, lien mystérieux, insaisissable,
+qui unissait la maison connue à la maison secrète.
+
+Le ressort fonctionna sans peine, quoique les boiseries vermoulues
+tremblassent à l'entour. Mais à peine le comte eut-il posé le pied sur
+l'escalier secret, que ce bruit étrange recommença de se faire entendre.
+Cagliostro étendit sa main avec sa lanterne pour en découvrir la cause:
+il ne vit qu'une grosse couleuvre qui descendait lentement l'escalier et
+fouettait de sa queue chaque marche sonore.
+
+Le reptile attacha tranquillement son oeil noir sur Cagliostro, puis se
+glissa dans le premier trou de la boiserie et disparut.
+
+Sans doute c'était le génie de la solitude.
+
+Le comte poursuivit sa marche.
+
+Partout dans cette ascension l'accompagnait un souvenir, ou, pour mieux
+dire, une ombre; et lorsque sur les parois la lumière dessinait une
+silhouette mobile, le comte tressaillait, pensant que son ombre à lui
+était une ombre étrangère ressuscitée pour faire, elle aussi, la visite
+du mystérieux séjour.
+
+Ainsi marchant, ainsi rêvant, il arriva jusqu'à la plaque de cette
+cheminée qui servait de passage entre la chambre des armes de Balsamo et
+la retraite parfumée de Lorenza Feliciani.
+
+Les murs étaient nus, les chambres vides. Dans le foyer encore béant
+gisait un amas énorme de cendres, parmi lesquelles scintillaient
+quelques petits lingots d'or et d'argent.
+
+Cette cendre fine, blanche et parfumée, c'était le mobilier de Lorenza
+que Balsamo avait brûlé jusqu'à la dernière parcelle; c'étaient les
+armoires d'écaille, le clavecin et la corbeille de bois de rose, le beau
+lit diapré de porcelaines de Sèvres, dont on retrouvait la poussière
+micacée pareille à celle de la poudre de marbre; c'étaient les moulures
+et les ornements de métal fondus au grand feu hermétique; c'étaient les
+rideaux et les tapis de brocard de soie; c'étaient les boîtes d'aloès et
+de santal dont l'odeur pénétrante s'exhalant par les cheminées, lors de
+l'incendie, avait parfumé toute la zone de Paris sur laquelle avait
+passé la fumée; en sorte que durant deux jours les passants avaient levé
+la tête pour respirer ces arômes étranges mêlés à notre air parisien; en
+sorte que le courtaud du quartier des Halles et la grisette du quartier
+Saint-Honoré avaient vécu enivrés de ces arômes violents et enflammés
+que la brise enlève aux rampes du Liban et aux plaines de la Syrie.
+
+Ces parfums, disons-nous, la chambre déserte et froide les gardait
+encore. Cagliostro se baissa, prit une pincée de cendres, la respira
+longtemps avec une passion sauvage.
+
+--Ainsi puissé-je, murmura-t-il, absorber un reste de cette âme qui,
+autrefois, se communiquait à cette poussière.
+
+Puis il revit les barreaux de fer, la tristesse de la cour voisine, et
+par l'escalier, les hautes déchirures que l'incendie avait faites à
+cette maison intérieure, dont il avait dévoré l'étage supérieur.
+
+Spectacle sinistre et beau! La chambre d'Althotas avait disparu; il ne
+restait des murs que sept à huit crénelures sur lesquelles le feu avait
+promené ses langues qui dévorent et noircissent.
+
+Pour quiconque eût ignoré l'histoire douloureuse de Balsamo et de
+Lorenza, il était impossible de ne pas déplorer cette ruine. Tout dans
+cette maison respirait la grandeur abaissée, la splendeur éteinte, le
+bonheur perdu.
+
+Cagliostro s'imprégna donc de ces rêves. L'homme descendit des hauteurs
+de sa philosophie pour se repétrir dans ce peu d'humanité tendre qu'on
+appelle les sentiments du coeur, et qui ne sont pas du raisonnement.
+
+Après avoir évoqué les doux fantômes de la solitude et fait la part du
+ciel, il croyait en être quitte avec la faiblesse humaine, lorsque ses
+yeux s'arrêtèrent sur un objet encore brillant parmi tout ce désastre et
+toutes ces misères.
+
+Il se baissa et vit dans la rainure du parquet, à moitié ensevelie sous
+la poussière, une petite flèche d'argent qui semblait récemment tombée
+des cheveux d'une femme.
+
+C'était une de ces épingles italiennes comme les dames de ce temps
+aimaient à en choisir pour retenir les anneaux de la chevelure, devenue
+trop lourde quand elle était poudrée.
+
+Le philosophe, le savant, le prophète, le contempteur de l'humanité,
+celui qui voulait que le ciel lui-même comptât avec lui, cet homme qui
+avait refoulé tant de douleurs chez lui et tiré tant de gouttes de sang
+du coeur des autres, Cagliostro l'athée, le charlatan, le sceptique
+rieur, ramassa cette épingle, l'approcha de ses lèvres, et, bien sûr
+qu'on ne pouvait le voir, il laissa une larme monter jusqu'à ses yeux en
+murmurant:
+
+--Lorenza!
+
+Et puis ce fut tout. Il y avait du démon dans cet homme.
+
+Il cherchait la lutte, et, pour son propre bonheur, l'entretenait en
+lui.
+
+Après avoir baisé ardemment cette relique sacrée, il ouvrit la fenêtre,
+passa son bras à travers les barreaux et lança le frêle morceau de métal
+dans l'enclos du couvent voisin, dans les branches, dans l'air, dans la
+poussière, on ne sait où.
+
+Il se punissait ainsi d'avoir fait usage de son coeur.
+
+«Adieu! dit-il à l'insensible objet qui se perdait peut-être pour
+jamais. Adieu, souvenir qui m'était envoyé pour m'attendrir, pour
+m'amoindrir sans doute. Désormais, je ne penserai plus qu'à la terre.
+
+«Oui, cette maison va être profanée. Que dis-je? elle l'est déjà! J'ai
+rouvert les portes, j'ai apporté la lumière aux murailles, j'ai vu
+l'intérieur du tombeau, j'ai fouillé la cendre de la mort.
+
+«Profanée est donc la maison! Qu'elle le soit tout à fait et pour un
+bien quelconque!
+
+«Une femme encore traversera cette cour, une femme appuiera ses pieds
+sur l'escalier, une femme chantera peut-être sous cette voûte où vibre
+encore le dernier soupir de Lorenza!
+
+«Soit. Mais toutes ces profanations auront lieu dans un but, dans le but
+de servir ma cause. Si Dieu y perd, Satan ne fera qu'y gagner.»
+
+Il posa sa lanterne sur l'escalier.
+
+--Toute cette cage d'escalier, dit-il, tombera. Toute cette maison
+intérieure tombera aussi. Le mystère s'envolera, l'hôtel restera
+cachette et cessera d'être sanctuaire.
+
+Il écrivit à la hâte sur ses tablettes les lignes suivantes:
+
+«À monsieur Lenoir, mon architecte:
+
+Nettoyer cour et vestibule; restaurer remises et écuries; démolir le
+pavillon intérieur; réduire l'hôtel à deux étages: huit jours.»
+
+--Maintenant, dit-il, voyons si l'on aperçoit bien d'ici la fenêtre de
+la petite comtesse.
+
+Il s'approcha d'une fenêtre située au second étage de l'hôtel.
+
+On embrassait de là toute la façade opposée de la rue Saint-Claude
+par-dessus la porte cochère.
+
+En face, à soixante pieds au plus, on voyait le logement occupé par
+Jeanne de La Motte.
+
+--C'est infaillible, les deux femmes se verront, dit Cagliostro. Bien.
+
+Il reprit sa lanterne et descendit l'escalier.
+
+Une grande heure après, il était rentré chez lui et envoyait son devis à
+l'architecte.
+
+Il faut dire que dès le lendemain cinquante ouvriers avaient envahi
+l'hôtel, que le marteau, la scie et les pics résonnaient partout, que
+l'herbe amassée en gros tas commençait à fumer dans un coin de la cour,
+et que le soir, à sa rentrée, le passant, fidèle à son inspection
+quotidienne, vit un gros rat pendu par une patte au bas d'un cerceau
+dans la cour, au milieu d'un cercle de manoeuvres, maçons, qui
+raillaient sa moustache grisonnante et son embonpoint vénérable.
+
+Le silencieux habitant de l'hôtel avait été muré dans son trou par la
+chute d'une pierre de taille. À demi mort quand la grue releva cette
+pierre, il fut saisi par la queue et sacrifié aux divertissements des
+jeunes Auvergnats gâcheurs de plâtre; soit honte, soit asphyxie, il en
+mourut.
+
+Le passant lui fit cette oraison funèbre:
+
+--En voilà un qui avait été heureux dix ans!
+
+ _Sic transit gloria mundi_[8]
+
+ [Note 8: «Ainsi passe la gloire du monde».]
+
+La maison en huit jours fut restaurée comme Cagliostro l'avait commandé
+à l'architecte.
+
+
+
+
+Chapitre XLVII
+
+Jeanne protectrice
+
+
+Monsieur le cardinal de Rohan reçut, deux jours après sa visite à
+Boehmer, un billet ainsi conçu:
+
+«Son Éminence, monsieur le cardinal de Rohan, sait sans doute où il
+soupera ce soir.»
+
+--De la petite comtesse, dit-il en flairant le papier. J'irai.
+
+Voici à quel propos madame de La Motte demandait cette entrevue au
+cardinal.
+
+Des cinq laquais mis à son service par Son Éminence, elle en avait
+distingué un, cheveux noirs, yeux bruns, le teint fleuri du sanguin mêlé
+à la solide carnation du bilieux. C'étaient, pour l'observatrice, tous
+les symptômes d'une organisation active, intelligente et opiniâtre.
+
+Elle fit venir cet homme, et, en un quart d'heure, elle obtint de sa
+docilité, de sa perspicacité, tout ce qu'elle en voulait tirer.
+
+Cet homme suivit le cardinal et rapporta qu'il avait vu Son Éminence
+aller deux fois en deux jours chez messieurs Boehmer et Bossange.
+
+Jeanne en savait assez. Un homme tel que monsieur de Rohan ne marchande
+pas. D'habiles marchands comme Boehmer ne laissent pas aller l'acheteur.
+Le collier devait être vendu.
+
+Vendu par Boehmer.
+
+Acheté par monsieur de Rohan! et ce dernier n'en aurait pas sonné un mot
+à sa confidente, à sa maîtresse!
+
+Le symptôme était grave. Jeanne plissa son front, pinça ses lèvres
+fines, et adressa au cardinal le billet que nous avons lu.
+
+Monsieur de Rohan vint le soir. Il s'était fait précéder d'un panier de
+Tokay et de quelques raretés, absolument comme s'il allait souper chez
+la Guimard ou chez mademoiselle Dangeville.
+
+La nuance n'échappa pas plus à Jeanne que tant d'autres ne lui avaient
+échappé; elle affecta de ne rien faire servir de ce qu'avait envoyé le
+cardinal; puis, ouvrant avec lui la conversation avec une certaine
+tendresse, lorsqu'ils furent seuls:
+
+--En vérité, monseigneur, dit-elle, une chose m'afflige
+considérablement.
+
+--Oh! laquelle, comtesse? fit monsieur de Rohan avec cette affectation
+de contrariété qui n'est pas toujours signe que l'on est contrarié
+véritablement.
+
+--Eh bien! monseigneur, la cause de ma contrariété, c'est de voir, non
+pas que vous ne m'aimez plus, vous ne m'avez jamais aimée...
+
+--Oh! comtesse, que dites-vous là!
+
+--Ne vous excusez pas, monseigneur, ce serait du temps perdu.
+
+--Pour moi, dit galamment le cardinal.
+
+--Non, pour moi, répondit nettement madame de La Motte. D'ailleurs...
+
+--Oh! comtesse, fit le cardinal.
+
+--Ne vous désolez pas, monseigneur, cela m'est parfaitement indifférent.
+
+--Que je vous aime ou que je ne vous aime pas?
+
+--Oui.
+
+--Et pourquoi cela vous est-il indifférent?
+
+--Mais parce que je ne vous aime pas, moi.
+
+--Comtesse, savez-vous que ce n'est point obligeant ce que vous me
+faites l'honneur de me dire là.
+
+--En effet, il est vrai que nous ne débutons point par des douceurs;
+c'est un fait, constatons le.
+
+--Quel fait?
+
+--Que je ne vous ai jamais plus aimé, monseigneur, que vous ne m'avez
+aimée vous-même.
+
+--Oh! quant à moi, il ne faut pas dire cela, s'écria le prince avec un
+accent de presque vérité. J'ai eu pour vous beaucoup d'affection,
+comtesse. Ne me logez donc pas à la même enseigne que vous.
+
+--Voyons, monseigneur, estimons-nous assez l'un et l'autre pour nous
+dire la vérité.
+
+--Et la vérité, quelle est-elle?
+
+--Il y a entre nous un lien bien autrement fort que l'amour.
+
+--Lequel?
+
+--L'intérêt.
+
+--L'intérêt? Fi! comtesse.
+
+--Monseigneur, je vous dirai, comme le paysan normand disait de la
+potence à son fils: si tu en es dégoûté, n'en dégoûte pas les autres.
+Fi! de l'intérêt, monseigneur. Comme vous y allez!
+
+--Eh bien! donc, voyons, comtesse: supposons que nous soyons intéressés,
+en quoi puis-je servir vos intérêts et vous les miens?
+
+--D'abord, monseigneur, et avant toute chose, il me prend envie de vous
+faire une querelle.
+
+--Faites, comtesse.
+
+--Vous avez manqué de confiance envers moi, c'est-à-dire d'estime.
+
+--Moi! Et quand cela, je vous prie?
+
+--Quand? Nierez-vous qu'après m'avoir tiré habilement de l'esprit des
+détails que je mourais d'envie de vous donner...
+
+--Sur quoi, comtesse?
+
+--Sur le goût de certaine grande dame pour certaine chose; vous vous
+êtes mis en mesure de satisfaire ce goût sans m'en parler.
+
+--Tirer des détails, deviner le goût de certaine dame pour certaine
+chose, satisfaire ce goût! Comtesse, en vérité vous êtes une énigme, un
+sphinx. Ah! j'avais bien vu la tête et le cou de la femme, mais je
+n'avais pas encore vu les griffes du lion. Il paraît que vous allez me
+les montrer, soit.
+
+--Eh! non, je ne vous montrerai rien du tout, monseigneur, attendu que
+vous n'avez plus envie de rien voir. Je vous donnerai purement et
+simplement le mot de l'énigme: les détails, c'est ce qui s'était passé à
+Versailles; le goût de certaine dame, c'est la reine; et la satisfaction
+donnée à ce goût de la reine, c'est l'achat que vous avez fait hier à
+messieurs Boehmer et Bossange de leur fameux collier.
+
+--Comtesse! murmura le cardinal, tout vacillant et tout pâle.
+
+Jeanne attacha sur lui son plus clair regard.
+
+--Voyons, dit-elle, pourquoi me regarder ainsi d'un air tout effaré,
+est-ce que vous n'avez point hier passé marché avec les joailliers du
+quai de l'École?
+
+Un Rohan ne ment pas, même avec une femme. Le cardinal se tut.
+
+Et comme il allait rougir, sorte de déplaisir qu'un homme ne pardonne
+jamais à la femme qui le cause, Jeanne se hâta de lui prendre la main.
+
+--Pardon, mon prince, dit-elle, j'ai hâte de vous dire en quoi vous vous
+trompiez sur moi. Vous m'avez crue sotte et méchante?
+
+--Oh! oh! comtesse.
+
+--Enfin...
+
+--Pas un mot de plus; laissez-moi parler à mon tour. Je vous persuaderai
+peut-être, car, dès aujourd'hui, je vois clairement à qui j'ai affaire.
+Je m'attendais à trouver en vous une jolie femme, une femme d'esprit,
+une maîtresse charmante, vous êtes mieux que cela. Écoutez.
+
+Jeanne se rapprocha du cardinal, laissant sa main dans ses mains.
+
+--Vous avez bien voulu être ma maîtresse, mon amie, sans m'aimer. Vous
+me l'avez dit vous-même, poursuivit monsieur de Rohan.
+
+--Et je vous le redis encore, fit madame de La Motte.
+
+--Vous avez un but, alors?
+
+--Assurément.
+
+--Le but, comtesse?
+
+--Vous avez besoin que je vous l'explique?
+
+--Non, je le touche du doigt. Vous voulez faire ma fortune. N'est-il pas
+sûr qu'une fois ma fortune faite, mon premier soin sera d'assurer la
+vôtre? Est-ce bien cela, et me suis-je trompé?
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, monseigneur, et c'est bien cela.
+Seulement, croyez-moi sans phrases, ce but-là je ne l'ai pas poursuivi
+au milieu des antipathies et des répugnances, la route a été agréable.
+
+--Vous êtes une aimable femme, comtesse, et c'est tout plaisir que de
+causer affaires avec vous. Je disais donc que vous avez deviné juste.
+Vous savez que j'ai quelque part un respectueux attachement?
+
+--Je l'ai vu au bal de l'Opéra, mon prince.
+
+--Cet attachement ne sera jamais partagé. Oh! Dieu me garde de le
+croire!
+
+--Eh! fit la comtesse, une femme n'est pas toujours reine, et vous valez
+bien, que je sache, monsieur le cardinal Mazarin.
+
+--C'était un fort bel homme aussi, dit en riant monsieur de Rohan.
+
+--Et un excellent premier ministre, repartit Jeanne avec le plus grand
+calme.
+
+--Comtesse, avec vous c'est peine perdue de penser, c'est vingt fois
+surabondant de dire. Vous pensez et vous parlez pour vos amis. Oui, je
+tends à devenir premier ministre. Tout m'y pousse: la naissance,
+l'habitude des affaires, certaine bienveillance que me témoignent les
+cours étrangères, beaucoup de sympathie qui m'est accordée par le peuple
+français.
+
+--Tout enfin, dit Jeanne, excepté une chose.
+
+--Excepté une répugnance, voulez-vous dire?
+
+--Oui, de la reine; et cette répugnance, c'est le véritable obstacle. Ce
+qu'elle aime, la reine, il faut toujours que le roi finisse par l'aimer;
+ce qu'elle hait, il le déteste d'avance.
+
+--Et elle me hait?
+
+--Oh!
+
+--Soyons francs. Je ne crois pas qu'il nous soit permis de rester en si
+beau chemin, comtesse.
+
+--Eh bien! monseigneur, la reine ne vous aime pas.
+
+--Alors, je suis perdu! Il n'y a pas de collier qui tienne.
+
+--Voilà en quoi vous pouvez vous tromper, prince.
+
+--Le collier est acheté!
+
+--Au moins la reine verra-t-elle que si elle ne vous aime pas, vous
+l'aimez, vous.
+
+--Oh! comtesse!
+
+--Vous savez, monseigneur, que nous sommes convenus d'appeler les choses
+par leur nom.
+
+--Soit. Vous dites donc que vous ne désespérez pas de me voir un jour
+premier ministre?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Je m'en voudrais de ne pas vous demander quelles sont vos ambitions.
+
+--Je vous les dirai, prince, quand vous serez en état de les satisfaire.
+
+--C'est parler, cela, je vous attends à ce jour.
+
+--Merci; maintenant, soupons.
+
+Le cardinal prit la main de Jeanne, et la serra comme Jeanne avait tant
+désiré que sa main fût serrée quelques jours avant. Mais ce temps était
+passé.
+
+Elle retira sa main.
+
+--Eh bien! comtesse?
+
+--Soupons, vous dis-je, monseigneur.
+
+--Mais je n'ai plus faim.
+
+--Alors, causons.
+
+--Mais je n'ai plus rien à dire.
+
+--Alors, quittons-nous.
+
+--Voilà, dit-il, ce que vous appelez notre alliance. Vous me congédiez?
+
+--Pour être vraiment l'un à l'autre, dit-elle, monseigneur, soyons tout
+à fait l'un et l'autre à nous-mêmes.
+
+--Vous avez raison, comtesse; pardon de m'être encore trompé cette fois
+sur votre compte. Oh! je vous jure bien que ce sera la dernière.
+
+Il lui reprit la main et la baisa si respectueusement, qu'il ne vit pas
+le sourire narquois, diabolique, de la comtesse, au moment où ces mots
+avaient retenti: «Ce sera la dernière fois que je me tromperai sur votre
+compte.»
+
+Jeanne se leva, reconduisit le prince jusqu'à l'antichambre. Là, il
+s'arrêta, et tout bas:
+
+--La suite, comtesse?
+
+--C'est tout simple.
+
+--Que ferai-je?
+
+--Rien. Attendez-moi.
+
+--Et vous irez?
+
+--À Versailles.
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+--Et j'aurai réponse?
+
+--Tout de suite.
+
+--Allons, ma protectrice, je m'abandonne à vous.
+
+--Laissez-moi faire.
+
+Elle rentra sur ce mot chez elle, se mit au lit, et considérant
+vaguement le bel Endymion de marbre qui attendait Diane:
+
+--Décidément, la liberté vaut mieux, murmura-t-elle.
+
+FIN DU TOME I.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME I ***
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
+*** END: FULL LICENSE ***
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